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Sophie Spandonis

Un mundo nuevo Una vida que da ganas de vivir Héctor Negro

Depuis la mort de Bobby, bientôt huit ans, je n’avais plus dansé. Des occasions, oui, mais non l’envie. Sans lui… pourquoi ?… Nous avions appris ensemble, nous avions pratiqué ensemble, toutes les semaines, sans que rien, jamais, ne nous en détourne. Pour les vacances, nous faisions des croisières à thème qui exigeaient beaucoup de temps de navigation, du temps passé à tourner sur le parquet pendant que d’autres s’acharnaient sur les machines à sous ou fumaient sur le pont en discutant face à l’immensité. Nous, c’était la danse. Linda et Bobby… Bobby et Linda… la mariposa y el varón, comme on disait de nous, quand on se piquait de parler comme là-bas… Des années à se préparer, des années. Il faisait très doux, le printemps était là, juste une jaquette car l’herbe était fraîche. Les moustiques nous tournaient autour… notre seul malheur. Son cœur a lâché un soir de juin. Bientôt huit ans. Ca n’avait servi à rien de se préparer. Nous n’irions jamais ensemble. Il m’a fallu du temps. J’ai fini par vendre la maison. Mes pas y résonnaient trop fort. Les enfants vivaient leur vie ailleurs.


Je l’ai quittée avec mes souvenirs et quelques objets. Sa dernière paire de chaussures de danse, noires, à lacets, avec des surpiqûres, les semelles patinées, lisses comme il faut, le talon un peu haut et usé sur l’extérieur de chaque côté. Il les usait comme ça, ses chaussures, sur l’extérieur. Et la pochette en feutrine noircie par le cirage qui servait à les transporter. On les avait achetées à New York. Et puis une coupe dorée que nous avions gagnée dans un concours. Une photo de nous en tenue de soirée, à Los Angeles en 1978, lui en smoking, les cheveux un peu longs, moi en robe rose vaporeuse à franges, asymétrique. À l’époque j’étais rousse et frisée. Son nœud papillon, quelques disques noirs rayés à force de nous entraîner chez nous, et puis un petit foulard à carreaux qui avait perdu l’odeur de Bobby, celle qui m’avait tant fait chavirer. Un jour, je n’ai plus été capable de la ressusciter à volonté, son odeur, ni le grain de sa peau qui s’étaient déposés en moi après sa disparition. J’ai cru mourir à mon tour de me sentir soudain aussi seule. Les photos, les vidéos tournées par les enfants, ce n’était rien. Des objets vides. Moi, ce que je voulais retrouver en moi, c’était le corps de Bobby. Sentir sa poitrine par la pensée, vivre l’hallucination de quelque chose de lui animant encore mon nez, mes mains. Alors danser avec un autre. Une autre texture, une autre odeur, une autre résistance contre ma paume et mon cœur, une autre énergie, une autre chaleur. Ce n’était pas même pensable. Je ne suis pas morte de cette absence des sens. Je suis juste restée seule. Ca se passe ainsi, le plus souvent. C’est revenu. Bien plus tard. Un jour gris de novembre, un recueil de poèmes entre les mains, dans une librairie devant laquelle je passais de temps à autre sans m’arrêter. Les poèmes disaient un autre monde, peuplé de mauvais garçons, de filles perdues et d’amours tristes. Les quartiers à l’écart, ceux des oubliés. Les coups de couteau, les lèvres serrées murmurant des


insultes, les trottoirs et les bistrots, les arrière-salles obscures, les cuites pour oublier. Une mère qui meurt, la terre qu’on pleure, un soldat qui ne reviendra pas, une femme qui vous trahit. Toutes ces vies qui n’en peuvent plus. Je n’avais jamais fait attention aux paroles, quand on dansait. Avec ce que je savais d’espagnol, celui des Mexicains qui travaillaient pour nous en Californie, j’aurais pu essayer. Mais Bobby et moi, nous c’était la danse, rien d’autre. Je l’ai acheté. Et je suis vite rentrée chez moi, comme quelqu’un qui a une soudaine envie de se caresser mais qui a besoin pour ça de la familiarité de ses propres murs. Et ce fut comme une caresse, oui. Exactement… Au milieu du chaos poétique… Caminemos, muchacha, por la calle… que otro mundo distinto… hoy tengo para darte… Porque sé donde está el sol… Y por él voy a pelear… Caminemos, muchacha, y no me digas…Que no vale la pena…Por algo así, jugarse… Bobby aurait aimé, ce poème, sûr. Lui qui était si gai, si vivant. Je n’ai pas cherché d’enregistrement. C’était bien, un tango fantôme, qui parlait tout bas, au creux de mon oreille. Dans le fond, j’avais peur d’écouter la musique. Lire, c’est une affaire solitaire. Pour danser, rien à faire, il fallait être deux. En me regardant dans le miroir de la salle de bain, il m’est revenu Bobby me disant… Si j’étais toi, je serais toujours excitée…t’es tellement belle, que je passerais mon temps à me regarder, à me sourire et à être excitée… J’étais belle à l’époque, oui, Linda, je portais bien mon nom, pas un nom de scène pourtant, un vrai nom de baptême. Bobby et Linda, la mariposa y el varón… J’ai décidé de faire le voyage en solitaire, pour lui et pour moi. Là devant ce miroir… je ne sais pas bien pourquoi. Le billet d’avion, une réservation d’hôtel, un guide de la ville, son nœud papillon qui sentait la poussière. Les enfants ont tiqué. C’était la première fois que je faisais une chose pareille, partir seule, partir si loin. Pour eux, une évidente manifestation d’un deuil impossible. Tentative tardive et


désespérée de rejoindre el varón ressurgi, brusquement, lubie de femme vieillissante. C’était juste après Thank’s giving, je ne serais pas là pour Noël. Là-bas, au sud, la perspective de trouver l’été. Aucun deuil, aucun, n’est impossible. Je ne savais pas comment faire, par où commencer. Où reprendre ? Où le fil s’était-il cassé ? M’occuper de la matérialité des choses, oui voilà, chercher où ça se passait, me renseigner sur des cours. Acheter de nouvelles chaussures. J’avais jeté les miennes à la mort de Bobby, avec conviction, pour ne garder que les siennes, reliques en forme de son pied, portant la trace de sa voûte plantaire et de ses orteils. De nouvelles chaussures, idiot à dire, c’était un nouveau départ. Dix centimètres, la limite du raisonnable, talons très fins, bouts ouverts pour mieux sentir le sol, rouges à paillettes. Plusieurs tours du magasin, peur qu’elles ne me blessent. Dans le miroir, trop haut perchée, comme voulant fuir ce rouge, Linda, avec ses seins alourdis, sa taille épaissie, ses bras et son décolleté qu’elle ne dénude plus, ses mollets en petites baguettes, sa blondeur contrôlée tous les mois. Linda ne me souriait pas et elle ne m’excitait pas. J’ai essayé la moitié du stock, sous le regard absent de la vendeuse. Pour elle, une vieille yankee parmi d’autres, une de plus… Linda… la mariposa… elle n’en connaissait rien. Je suis ressortie avec les chaussures rouges, soulagée comme d’avoir gagné une première bataille. Toujours inquiète qu’elles ne me blessent, elles ne m’ont plus quittée dans la chambre d’hôtel. C’est mon dos qui a pris. Je suis entrée en contact avec un autre corps, un nouveau corps. Je préférais un cours particulier, une forme de pudeur. Il n’était pas très grand, assez costaud. Avec mes dix centimètres, je surplombais juste sa calvitie naissante. Bobby, lui, me dominait. Il s’est campé devant moi, pas de temps à perdre, m’a entourée de son bras droit, la paume à la hauteur de mon


soutien-gorge, j’ai posé mon bras gauche sur le sien, mes doigts à la naissance de sa nuque, nos deux mains libres se sont trouvées, ma joue bientôt contre sa tempe. J’avais peur d’avoir peur, peur de ne pas savoir sans Bobby, peur de savoir sans lui. Plus d’étreinte depuis si longtemps. Impossible de dire si renouer m’était agréable ou douloureux. C’était… cela m’était… c’est tout. Je n’ai pas eu peur, j’étais prête. Au bout de quelques minutes, j’ai fermé les yeux. Plusieurs jours de suite, à heures fixes, sur le parquet poussiéreux d’une immense salle déserte et aveugle. Ventilateurs éteints aux quatre coins de la piste, tables et chaises empilées, lustres à moitié éteints, bar abandonné. Je n’aurais jamais pensé qu’un autre… du temps de Bobby. Aller seule danser au bal, sans même une amie pour bavarder, assumer de s’asseoir, avec ses chaussures rouges et sa jupe fendue, d’attendre que de regards croisés se produise une invite, prendre le risque qu’elle n’arrive jamais, sans une amie pour faire diversion… Linda, linda, linda… Bobby me dispensait d’avoir cette confiance démesurée. Trop tard maintenant. Trop tard pour commencer. Il s’appelait Ariel, ça m’inspirait. Il n’était ni trop jeune, ni trop beau, ni trop grand, ni trop petit. Notre couple ne serait pas trop repérable. Je l’avais choisi sur catalogue, déposé bien en vue sur le guéridon de la chambre avec les fiches du room service. Ariel en photo à la page vingtdeux, avec les mensurations, l’âge, le parcours, les langues parlées, le tarif, le numéro de téléphone et l’adresse mail. Au milieu de ceux qui portaient le borsalino ou avaient les cheveux plaqués en arrière, Ariel ressemblait à un passant. Il proposait de découvrir un mundo nuevo, tranquillité, compagnie agréable, plaisir garanti. Un escort boy danseur de tango pour accompagner les touristes fortunées dans les salles de bal. Une sorte de geisha argentin. D’autres financent leurs études en étant serveurs, livreurs de pizzas ou promeneurs de chiens. Ariel en avait fait


son métier à temps plein, me dit-il, il avait laissé tomber la psycho. Cueillie par sa voiture devant mon hôtel, des notes de violon et de bandonéon pour nous mettre dans l’ambiance. La portière se referme sur moi. Je fixe quelques gouttes de pluie qui dégoulinent sur la vitre pour éviter de croiser son regard. C’est au premier étage d’un escalier peint couleur de sang, un ancien bordel, me glisse Ariel sûr de son effet. Il parle un anglais correct, mais je lui demande de converser dans sa langue, pour le peu que nous conversons. Un grand cube, haut sous plafond, un bar à l’entrée, de petites tables rondes autour de la piste, des peintures abstraites à même le mur et des portraits de vedettes du tango. Je passe de l’autre côté du miroir le rouge aux pieds. Ariel s’est parfumé, son haleine sent la menthe, sourire garanti, il est habillé sobrement. Il est un peu plus jeune que mon fils mais paraît plus mûr. Du moins, je préfère le penser. Quand j’appuie ma joue contre la sienne, ses cheveux frisés me caressent le nez. Suspens doux et fragile des corps qui s’ignorent encore. Ariel nous accorde le temps nécessaire avant d’esquisser, suave, un pas de côté. Je me sens gauche. Il joue à ne pas s’en apercevoir… Así es… Eso… Sí… Après, plus rien. Je ne me souviens de rien, sauf de la complicité du sol sous mes pas, du mouvement de sa poitrine et de sa main dans mon dos, quelques notes de musique, la proximité silencieuse des autres couples. Si présente à mon corps qui est comme dissout. Quand l’orchestre s’arrête, on se sépare lentement, sa paume glisse le long de ma colonne vertébrale puis me délaisse. Mes yeux se réhabituent à la lumière. Je vacille un peu sans son appui. J’ose à peine le regarder. On s’assied pour boire un verre. Il commande, me sourit. Je m’éclipse. Les toilettes sont derrière le bar. Trois femmes se pomponnent, rire sonore et verbe haut. Je me regarde dans le vieux miroir piqué en attendant qu’elles sortent… l’éclairage blanc des néons, impitoyable… Je suis


seule maintenant, après l’avoir embrassé, j’abandonne le nœud papillon sur le coin d’une tablette. La ronde des danseurs a repris… Ariel, conoces el poema de Héctor Negro que se llama…? il fronce les sourcils, tend l’oreille, plante ses yeux dans les miens… Disculpe, mariposita, cómo dijo ?... Un poema de tango… Un Mundo nuevo… une romance sans musique à lire en solitaire… comment traduire ça, mon ventre vrillé tout à l’heure de cette volupté… Ariel, sabes… Ariel, cette nuit nous c’est la danse…

Sophie Spandonis, "Un Mundo nuevo"  

Texte initalement publié dans la revue "Rue Saint-Ambroise", n°20, Paris, 2008