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Sophie Spandonis

Sur le départ Moins de deux heures devant moi. D’abord le café, ensuite la douche. J’écoute de la bossa sur fond de lave-vaisselle, ça réchauffe l’atmosphère et je gagne du temps. J’essaye de faire au moins deux choses à la fois. Vérifier les robinets, rassembler les dernières affaires, empaqueter, vérifier que rien oublié, jeter un œil aux messages, le courrier d’aujourd’hui arrivera trop tard, prévenir le concierge, vérifier les lumières, arroser les plantes, vérifier les fenêtres, fermer la poubelle, prendre une bouteille d’eau, vérifier les papiers, la carte de crédit et l’argent liquide, vérifier le réfrigérateur, mettre des capsules de nourriture au poisson impassible, mettre le cadenas, ah oui, descendre la poubelle qui est restée dans la cuisine... Comme j’ai vérifié au hasard de mes mouvements dans l’appartement et parfois deux fois la même chose, j’ai une hésitation. Je m’en veux évidemment, mais je recommence en essayant d’être bien consciente de ce que je fais au moment où je le fais. Il paraît que ça évite d’avoir des sueurs froides dans la salle d’embarquement à l’idée que la cafetière n’est pas éteinte et que l’incendie c’est pour cette fois. En matière de catastrophe, l’incendie est mon standard. Je constate qu’il ne se démode pas avec le temps. Tout serait plus simple avec une belle check-list bien propre... Mais je ne passe jamais à l’acte, peut-être parce que j’aime bien cette effervescence


désordonnée et parfois un peu vaine du départ. Je quitte la maison avec ce qu’il faut de retard pour que la crainte de rater l’avion relaie efficacement la crainte d’oublier quelque chose. Hier, j’ai passé une demi-journée à faire mes bagages, un moment d’intense activité intellectuelle qui demande concentration, anticipation, ruse, expérience et créativité. J’en ai fini à la fois lassée, agacée et insatisfaite, comme à chaque fois. Je ressens toujours un certain contentement à constater en fin de séjour que tout dans ce sac, je dis bien tout, a servi au moins une fois... Evidemment, c’est plus facile quand on part l’été, dans un pays chaud et dans un club de vacances... c’est ce que je me dis quand le pourcentage de réussite est médiocre. Une demi-journée de préparatifs et un besoin de vérifier intact le lendemain matin. Mais maintenant avec l’expérience, celle qui sert aussi pour les valises, je dors bien la nuit d’avant. Depuis trois ou quatre jours, j’ai le ventre noué et quelques petits boutons sur le visage. C’est le signe que je me prépare à partir. Mon corps aussi a ses rituels d’adieu. Je n’y peux rien. Je le laisse faire, un peu perplexe devant son manque d’imagination. Le départ appelle toutes sortes de rituels. Le principal, c’est la déclaration universelle d’amour. Je réunis mes proches pour les voir une dernière fois. J’appelle ceux qui n’ont pas pu venir. Et puis, j’écris aux hommes de ma vie. Pas parce qu’on ne sait jamais... mais par besoin de voyager léger. Je leur écris en gros que je les ai aimés, que je les aime toujours, d’une manière ou d’une autre. Que ce soit dit. Pas une bonne fois pour toutes, je recommencerai sans doute avant le prochain départ. Selon le même principe du voyager léger, il m’est arrivé d’en quitter certains la veille du grand jour. L’endroit de moi que tu habites est douloureux. Quelque part entre mon sexe et mon front. Ça change, tu déménages... J’essaye de donner congé au locataire, en douceur. Ou encore, il m’est arrivé d’en revoir un, disparu de ma vie


depuis longtemps et qui avait un goût d’inachevé... Et toi, alors ? D’où reviens-tu maintenant ?... Ça leur paraît bizarre comme pratique, mais au fond ils sont habitués et jouent le jeu. C’est la loi du genre... Plus tu t’éloignes, plus les sentiments s’exacerbent... me dit l’un. Mais non, ce serait le contraire du voyager-léger. Je ne sais pas très bien lui expliquer pourquoi, mais je ne suis pas d’accord. A mon retour, je saurai, je crois. Parfois certains d’entre eux lancent le mouvement : Je te souhaite un très beau voyage... Profites-en... Je penserai à toi... Je serai un peu avec toi... Ecris-moi... voire J’aimerais partir avec toi... Les trucs qu’on dit aux gens qui partent. Ça leur vaut en retour leur part de déclaration universelle d’amour. Partir... se séparer de, apprendre à se séparer de... Toujours un voyage après une séparation, histoire de vérifier que l’on est encore en vie. Pendant les quelques jours qui précèdent mon départ j’ai un nœud au ventre et des boutons, mais je me sens envahie d’un drôle de sentiment. Une sorte de plénitude diffuse, à la fois plaisir et inquiétude, calme et excitation. Le pas est franchi. Dans le métro, les gens vont travailler, ils ont leurs vêtements et leur expression de tous les jours. Moi aussi. Rien ne me signale, sauf mon gros sac à roulettes. Je me dis que, d’une certaine manière, c’est comme si je partais travailler. Face au SDF qui traverse la voiture en faisant la manche, évidemment ça ne tient plus trop. Je plaque mon sac contre mes jambes pour le laisser passer. Un jour, assise dans le bus, je me suis mise à calculer ce que m’avait coûté une première année d’analyse. J’ai ressenti exactement le même sentiment qu’en plaquant mon sac contre mes jambes. Par la suite, j’ai mis en place un solide argumentaire permettant de faire avec. Il me sert encore aujourd’hui, mais j’y crois un peu comme à une campagne de communication de crise. Pour faire avec, il faudrait que le départ, comme l’analyse, serve à quelque chose... et qu’il profite à d’autres que moi... Je pense


Je pense à cette riche héritière capable de dépenser 150 000 dollars pour un abat-jour, et qui a fait construire le plus gros hôpital de sa région. Elle aussi, elle a son argumentaire. Essayer de trouver autre chose que les cartes postales à envoyer, les cadeaux à rapporter, les photos à commenter. Pas étonnant, le nœud au ventre, avec ce genre d’exigence... Je traverse la banlieue nord. Maintenant que je ne suis plus chez moi, que je suis en transit, toute inquiétude a disparu. Je suis assise là et je regarde. Il ne se passe pas grand-chose, je ne pense à rien de particulier. Et puis mes yeux se posent sur un homme qui suce son pouce. Quinquagénaire dégarni, le visage joufflu et les yeux clairs. Il fixe le paysage à travers la vitre, un doigt dans la bouche, un autre faisant nerveusement et sans discontinuer le tour de son nez. Il lâche son pouce et sort du train les yeux rivés au sol. Il me laisse à mes images d’enfance, mes images de pouce et de métro, celle-ci par exemple : le pouce dans la bouche, debout au milieu de la foule adulte deux fois plus haute que moi, de ma main libre je caresse le manteau de fourrure de la dame à côté. Objet transitionnel fugitif, refuge intime et rassurant dégotté dans un milieu étranger et potentiellement hostile. Mes départs, aujourd’hui, ressemblent peut-être encore à ça : se frotter à l’étrangeté, à l’inconnu pour éprouver le plaisir délicat de le transformer un tant soit peu en familiarité, de l’investir de quelque chose qui est soi. De l’habiter. Ça commence en reconnaissant le déjà-vu, le déjà-entendu, les lieux communs. Pas de vrai voyage ou de voyage réussi sans un voyage imaginaire préalable ? La toute première photographie que j’ai prise au Japon, à Tokyo, représente une rue de Shinjuku, à la tombée du jour, avec ses façades ornées de panneaux lumineux multicolores. Cette photographie, je la voyais tous les matins chez moi car elle décorait la tasse dans laquelle je buvais mon


café. D’une certaine manière elle accompagnait mon retour quotidien à l’existence... Il me faut en passer par le cliché pour prendre mes marques et me faire un regard qui, par la suite seulement, deviendra une rencontre. Plus tard, à San Francisco, je suis allée me promener dans le Japanese tea garden. Pendant deux secondes en franchissant le portique en bois peint décoré d’idéogrammes, je m’y suis retrouvée, là-bas, au Japon. Cette expérience heureuse de la reconnaissance là où ne l’attend pas... Mais le jardin ne soutenait pas l’illusion. Il ne parlait pas le Japonais. Il y avait des pâquerettes sur la mousse et pas de poissons dans les petits bassins. En tant que Japonaise, je me suis sentie trahie par ce jardin de Californie. En tant que Française, simplement déçue. J’étais arrivée depuis peu et je n’étais pas encore Californienne. Le hall de l’aéroport. Je traîne mon sac derrière moi d’un pas allègre jusqu’au lieu indiqué sur le papier. Toujours le même pincement au cœur, la même excitation. Pourtant je ne me souviens plus de mon premier voyage en avion. Je devrais être blasée. Adolescente, je voulais devenir pilote de ligne, sans doute parce ce n’était pas encore un métier de femme, et que ça le rendait intéressant en soi. Plus qu’hôtesse de l’air en l’occurrence. Circonstance atténuante : je ne connaissais pas encore La Peau douce. J’aimais regarder les nuages d’au-dessus, le blanc à perte de vue sans plus de terre en dessous. Les nuages, parce qu’enfant je les pensais nécessaires pour servir d’appui à l’immense échelle que l’on inventerait un jour pour monter très haut. J’en ai gardé l’image qu’en cas de chute, l’avion trouverait à s’y poser. J’y crois encore un peu. Je crois aussi que mourir en avion serait une belle mort. La seule que j’envisage sérieusement. Peut-être parce qu’on est déjà nulle part, en suspension dans la durée, sans autre repère que de se voir servir un plateau de petit déjeuner à une heure du matin. Piloter,


embarquer des gens entre ciel et terre, les mener à destination... un peu pareil que de raconter des histoires... Et puis j’aimais cette idée de partir et revenir périodiquement. Prendre l’air... Le plaisir n’est pas tout entier dans le départ, il est aussi dans le retour. Douceur du blues : avoir quelque chose à regretter. Même si nœud au ventre, là encore, et boutons sur mine réjouie, parfois bronzée. Retrouver son territoire. Quand le voyage a été vraiment dépaysant, réapprendre son territoire : se préparer son repas préféré, faire un tour de vélo dans les environs, aller parler aux voisins et au concierge, écouter toujours les mêmes disques, redécouvrir ses habitudes... Nourrir de nouveau l’envie d’un départ... Moscou / Oulan-Bator / Pékin par le Transsibérien et le trans-mongolien, tiens, pourquoi pas ? Ne jamais ranger son passeport. L’ouvrir de temps en temps pour regarder les tampons de plus en plus nombreux. Les collectionner comme autrefois les vignettes autocollantes, sauf que celles-ci sont collées pour toujours et qu’elles ne s’échangent pas. Plutôt des tatouages alors, que des vignettes. Il y a souvent eu un voyage derrière les seuils de ma vie et une expérience qui consiste à quitter ma langue. Souvenir aujourd’hui amusé de l’horreur adolescente : être en immersion totale dans un milieu de langue étrangère. Ça portait bien son nom, l’immersion totale : la noyade... Mon premier séjour seule à l’étranger : vers treize ans, gosse de riche dans une famille irlandaise prolétaire à l’accent incompréhensible. La maîtresse des lieux obèse avec une voix nasillarde, les enfants envahissants et braillards que je comprenais encore moins que les adultes et qui pensaient avoir trouvé une nouvelle camarade de jeu. Je me suis empressée de les détromper. Impossible de repérer qui était le père parmi les hommes qui se succédaient dans la cuisine et revenaient de manière aléatoire. Les toasts imprégnés


de margarine jusqu’à mi-épaisseur, les baked beans au petit matin... Moue embarrassée… euh no, no ! Only toast and with nothing on it, thank you... visage incrédule de l’hôtesse. Les sandwichs au corned beef et les chips au vinaigre. Le poster de la Joconde face à la porte d’entrée, les animaux en peluche sur le canapé marron, la télévision allumée en continu et les sanitaires peu fréquentables... J’ai brutalement ressenti que la vie des autres était différente de celle que je vivais au sein de ma propre famille. J’ai passé quarante-huit heures à pleurer en cachette en souhaitant silencieusement rentrer chez moi. J’ai aussi refusé de me laver, symptôme que j’étais prête à en finir. Loin de chercher refuge auprès de mes parents, je me suis tournée très vite vers d’autres immergés, avec lesquels j’ai ensuite passé environ seize heures sur vingt-quatre... Autrement dit, j’ai basculé dans l’adolescence, en apprenant la nage indienne. J’ai retrouvé le chemin de la salle de bains et j’y ai même passé une partie des quelques heures qui me retenaient sous le toit de ma famille d’accueil. Retrouvailles à l’aéroport, mes parents ont surtout remarqué le piercing... discret mais affirmé. Au passage, je jette un œil aux panneaux de départ avec ces listes de noms familiers, rêvés ou absolument inconnus... Je regarderai dans l’atlas... L’illusion que le monde entier est à portée de main. Que tout est possible mais qu’une vie n’y suffira pas. On en revient toujours à la même conclusion : oublier d’être glouton. Autre vieux fantasme qui m’habite encore, celui de la téléportation. Pouvoir être ailleurs immédiatement. Pas dans deux endroits à la fois, simplement ailleurs et immédiatement. Mais alors il n’y aurait plus vraiment d’ailleurs. Gloutonne et impatiente, j’ai du boulot... Mon vol est bien là, inscrit sur l’écran lumineux... On time... Gate 7... C’est bien celui que je vais prendre puisque j’ai un billet et un visa, pas un autre… Mon sac a roulé derrière moi jusqu’au comptoir d’enregistrement...


Destination, destinée... Vous embarquez dans une heure quinze... Et puis j’aime bien ma destination. Côté hublot plutôt... Une affaire de nuages. Je vais boire un dernier café correct avant longtemps. L’un des probables plaisirs du retour, l’expresso. Cette fois je suis venue seule à l’aéroport et je n’y retrouve personne. Personne non plus ne m’attendra là-bas. J’ai même passé la dernière nuit seule. J’ai tendance à penser que ça favorise les vrais départs. Vrai, simplement parce que celui-ci correspond à ce que je cherche aujourd’hui. Un vrai départ, ce serait une expérience : ne plus être la même, avant et après. Mon amour, à qui je disais ça... Quand je rentrerai, je ne serai sans doute pas exactement pareille, je suis curieuse de ça... et qui me regardait partir en Asie, me répondit Reviens, les yeux bridés ou non, mais pas trop différente... Et à mon retour... Tu as maigri ?... Il passe sa main de bas en haut sur son menton... Tu ressembles à une Japonaise... As-tu changé depuis ?... Depuis mon départ et depuis lui... Il était le mieux placé pour me demander ça. Le vrai départ est une histoire d’amour. Aller voir ailleurs... Préférer l’homme qui me donne envie de revenir à celui qui me donne envie de rester... pas bouger... là... sage... Aller voir ailleurs ce qu’on peut y cueillir pour soi et qui, de ce fait, profitera aux autres. Partir, partager, se partager. Aller chercher la part d’altérité en soi, quelque chose qui n’est pas communément mobilisé, comme dans l’amour... Les yeux un tout petit peu bridés, et plus ouverts, plus brillants aussi. Je m’attache à l’avion. Décollage sous la pluie. Les gouttes d’eau à l’horizontale filent à toute allure sur le hublot. Elles laissent derrière elles des filaments, comme une course folle de spermatozoïdes... Bientôt je traverserai le blanc, je serai nulle part et dans le pur présent.

Sophie Spandonis, "Sur le départ"  

Texte initalement publié dans la revue "Rue Saint-Ambroise", n°17, Paris, 2006