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Sophie Spandonis

L’adieu aux larmes À Sandra « La luz de un fósforo fue nuestro amor pasajero. Duró tan poco... lo sé... como el fulgor que da un lucero... » (Enrique Cadícamo)

Il faisait presque nuit. La pluie avait cessé. L’appartement était imprégné d’une chaleur moite et enveloppante. J’avais cherché l’accalmie en vain. Seul le ciel avait retrouvé la paix, sa lune indifférente, haut perchée. Je tournais. Lisais et relisais. Son dernier message, qui m’avait bouleversée. Il était parti quelques semaines auparavant, pour une tournée de deux mois en Espagne. Un beau succès et une aventure magnifique, m’écrivait-il. L’équipe l’avait engagé à poursuivre dans d’autres pays. Et je venais de comprendre que, probablement, il ne reviendrait pas. Qu’il était de passage, qu’il continuerait son chemin, comme il l’avait toujours fait, changeant de continent, d’occupation, de visages, de langue, étreint par le mouvement. Il n’avait rien ici, ou si peu, et ses quelques affaires de voyageur sans bagages


n’étaient pas de nature à le faire rentrer. Il m’avait moi, son amie. Moi. Un amour si grand, à la taille du monde… comme il l’écrivait, un flux que tout barrage eût tari. Nous habitions à quelques pâtés de maisons l’un de l’autre, de part et d’autre de la grande avenue où je m’apprêtais, une fois encore, à prendre le bus. Car moi, je restai là, où nous nous étions rencontrés, venant chacun d’ailleurs. À la croisée des chemins. Le mieux était sans doute d’aller au cinéma. Me perdre un moment dans la fiction. Peu importe laquelle. Oublier un moment que je lui avais écrit l’endroit de moi que tu habites est douloureux, quelque part entre mon sexe et mon front. Ça change. Tu voyages. Quand le bus s’est arrêté, depuis plusieurs heures déjà, il habitait mon ventre. Un peso… annonçai-je au conducteur en guise de salutation. Après avoir laissé tomber les pièces dans la machine, j’ai cherché mon refuge. À l’avant, à l’arrière, au milieu, à droite, à gauche. À cette heure-là, tout était possible. Le faible éclairage différenciait à peine l’intérieur de l’extérieur. Dans la pénombre, les yeux d’un homme m’arrêtèrent. Un regard à la fois intense et voilé. Il me fixait. L’homme devait avoir quarante ans, cheveux mi-longs, barbu, comme ceux d’ici. Habillé de gris, les mains posées à plat sur les genoux, le dos légèrement voûté. Une écharpe bleue autour du cou, dans l’atmosphère pesante. Je me sentis mal à l’aise. Un type bizarre, comme il y en a tant. Un simple peut-être. Un paumé. Un myope. Un pervers ? J’avançai en regardant ailleurs, essayant de garder un équilibre précaire alors que le bus avait redémarré. Et je me retrouvai assise à côté de lui. Sans le vouloir et sans hésiter. La répulsion du vide, quelque chose comme ça. Ou l’étrange attraction de ses yeux que j’avais fixés une seconde à peine, trop longtemps pour m’y soustraire. Je regardai droit devant moi, pour ne pas tourner la tête de son côté. Ne pas croiser son regard, ne pas lui donner


l’occasion de m’aborder. Aucune envie de sortir de moi. Pas même de me distraire au spectacle de la rue. Alors je fixai la nuque du chauffeur, son visage en éclats dans les trois miroirs aux bords ouvragés placés en haut du pare-brise portant encore les traces de la pluie, l’image d’un Saint en rouge sur une image plastifiée, une peluche aux couleurs marine et jaune d’un club de foot, un petit drapeau orgullosamente argentino. L’autoradio en sourdine égrenait des informations… Demain, il ferait meilleur. Un beau succès et une aventure magnifique. J’en suis très heureux. Je vais dire oui, je crois, à leur proposition. On continuerait par la Belgique, et puis un festival en France, l’Allemagne peut-être. Il est question du Maghreb, mais ce n’est pas encore bien défini. Une histoire de plusieurs mois. Une histoire de plusieurs mois… comme la nôtre. Le bus avançait cahotant et nerveux. Quelques passagers entraient et sortaient. Le chauffeur exécutait tranquillement sa chorégraphie : arrêter, ouvrir, laisser monter, surveiller ceux qui descendent, appuyer sur la commande de la machine délivrant les billets, coup d’œil à l’intérieur du bus, dehors sur le trottoir, dehors sur la chaussée, fermer, repartir, parfois repartir puis fermer. Si vite que ses gestes paraissaient simultanés. Ou c’est moi qui perdait peu à peu la conscience de la durée, tout entière dissoute dans ce plusieurs mois qui flottait dans ma tête. Je sentais la présence de l’homme à côté de moi. Intense et voilée. Je finis par jeter un regard furtif, intriguée. Il avait le visage légèrement tourné et regardait par la fenêtre. Fausse alerte, erreur de diagnostic concernant l’origine de mon malaise diffus, un voyageur comme les autres. Je retournais à lui qui ne reviendrait pas, à la fraîcheur de ses mots et de ses gestes qui m’avaient lavée, pour un temps, des questions. Apaisée que j’étais depuis que je le connaissais. Les larmes ont commencé à couler, très douces, très fines, l’une après l’autre, sans se bousculer. Deux filets bien réguliers dessinés sur mes pommettes, le


creux de mes joues, mes maxillaires, mon cou. Je continuai de regarder droit devant, sans bouger, la tête tenue, sans essayer de trouver un mouchoir dans mon sac. Entre la jouissance de l’expulsion et la crainte d’en troubler l’ordonnance et la quiétude au milieu des spasmes du bus. Ces larmes qui lui ressemblaient à lui et qui, devenues miennes au hasard d’un mouvement brusque, se transformeraient en un torrent heurté et tonitruant. Quelque chose avait changé sur ma gauche. Comme un imperceptible déplacement d’air. Je tournai la tête. De profil, l’homme pleurait, regardant droit devant lui. Deux filets de larmes se perdant dans sa barbe. Il ne peut pas me faire ça à moi, pas là, pas maintenant. Enragée soudain. Une voix haineuse… Pourquoi tu pleures ?... Hein, pourquoi tu pleures ?... Il tourna la tête vers moi, interdit… Je pleure de te voir pleurer… me répondit-il la gorge serrée, les épaules rentrées, surpris. Pourquoi cette question ? Comment ne le comprenais-je pas ? Les quelques voyageurs devaient avoir tourné les yeux et tendu l’oreille, le chauffeur surveiller la scène dans l’un des miroirs. Un pas supplémentaire dans sa chorégraphie. C’est moi maintenant qui restait interdite… Non, je ne le comprenais pas. Qui était-il pour me voler mes larmes, cette part en moi de lui absent, qui n’en finissait pas de me caresser les joues et le cou ? Mais pourquoi, tu pleures ? On ne se connaît pas ! Qu’est-ce qui te prend ? Qu’est-ce que tu me prends, toi le bizarre, le pauvre type. Tu te rends compte ? Voilà, tu as gagné, à toi le torrent. T’es content ? Mais de quoi tu te mêles ? Je ne t’ai rien demandé, moi ! Rien... Rien… ma voix déraille. Mon visage tout entier trempé soudain, rouge, échauffé, l’air qui me manque, la morve mêlée au sel. L’homme contemple le désastre, l’air inquiet. Je t’en veux. Je t’en veux tellement. Ne te mets pas dans cet état-là, s’il te plaît… s’il te plaît… je ne voulais pas te mettre en colère… je ne voulais pas te faire de mal… Il pose sa main sur mon bras. Je m’en libère d’un geste brutal…


c’est juste que… continue-t-il… c’est venu comme ça… s’il te plaît… Il me regarde, avec tristesse. Hasarde un sourire, à l’étroit entre les deux filets de larmes persistantes… D’être à côté de toi, je ne sais pas… Déjà quand tu es entrée… Quoi ? quand je suis entrée ?... Il détourne les yeux et semble hésiter… chercher au fond de lui… je ne sais pas, tu n’étais pas comme les autres, ceux qui étaient entrés avant… tu semblais pleine, comme un paquet mal ficelé, qui essaye mais n’arrive pas à bout de son contenu… je me demandais ce qu’il y avait dedans… Il avait une voix grave, dont les échos se perdaient déjà au fond de mon ventre. Je me rendis compte que je m’étais arrêtée de pleurer. Nous nous regardâmes en silence. Excuse-moi… De quoi ?... D’avoir crié comme ça… C’est rien, t’en fais pas… Lui aussi s’était arrêté de pleurer… Le malaise avait pris un autre tour. Je me sentais comme déplacée. Assise dans la pénombre, à côté de cet inconnu, nos visages luisant comme le pare-brise du bus. Un paquet mal ficelé, oui, qui n’avait pas résisté aux assauts du voyage, gisant épars. Ouvert malgré moi et malgré lui par le mauvais destinataire. Maintenant, c’était fait. Je lui dis Un chagrin d’amour, on peut résumer ça comme ça… Il m’écoutait silencieux, les yeux baissés vers ses mains qui avaient retrouvé l’appui de ses genoux. C’était sa manière de se caler et de résister aux cahots du véhicule. Je vois... Un chagrin d’amour, la disparition de qui tu aimes, quoi d’autre, pour pleurer comme ça ?... Je sursautai. Une femme, debout en attendant l’arrêt, avait perdu l’équilibre et s’était appuyée sur mon épaule. Rapides excuses murmurées, son visage déjà détourné, elle descendit. Ça t’arrive souvent de pleurer avec les autres comme ça ?... ou je suis une privilégiée ? Ses yeux se plissèrent d’abord, puis le sourire glissa vers ses lèvres. Non… je ne suis pas pleureur de métier, répondit-il content de sa réplique… mais ne le prends pas comme un privilège, non plus… ajouta-t-il soudain détendu. La conversation s’était invitée, discrète. Et que fais-tu alors, dans la vie, si tu n’es pas


pleureur professionnel ?... J’aurais pu imaginer psy, médecin, musicien, confesseur peut-être, confiseur ?… Exilé, si ça avait été un métier. Ou me préparer à une surprise, policier, militaire, employé de banque ou astronaute, à la mesure de celle qui m’avait ouverte à lui… Je suis électricien. Rien à voir avec un pleureur, hein ?... Non, répliquai-je, ça te va très bien, électricien, moi ça me plaît bien… Il rit en silence… Un travail comme un autre, tu sais, pas désagréable. J’ai une femme et deux enfants. Alors voilà… Et toi ? Que fais-tu, à part avoir un chagrin d’amour ?... J’essayai de tisser les fils pour fournir une réponse aussi limpide que la sienne… Ce n’est pas très précis pour l’instant… Je suis arrivée il y a quelques mois… Il pencha la tête… Oui ton accent, il dépasse aussi du paquet mal ficelé, tu ne peux pas le cacher… Je souris et continuai, à peine plus sûre de moi… Je travaille avec des artistes… Tu les aides, c’est ça, à se faire connaître ?... Non, non, je fais des choses avec eux, des sculptures, des compositions avec des objets ou des morceaux d’objets… Dans le genre petits paquets mal ficelés ! tu vois… Je crois, oui… Il avait l’air fatigué. Sa journée de travail. Ou notre rencontre. Les deux sans doute. Tu rentres chez toi ? demandai-je. Oui…J’habite loin, presque au terminus. Et après, il faut que je marche encore un peu. Mais la maison est bien, c’est tranquille, et on a un petit jardin. En général, je m’endors dès que je monte dans le bus… Aujourd’hui, non… Je t’attendais, tu crois ?... Lequel des deux attendait l’autre ? Ou tu étais moins fatigué que d’habitude et je me suis chargée de t’épuiser !... De déposer en lui ma lassitude… Et toi, où vas-tu ?... Tu habites dans le coin aussi ?... J’allais au cinéma, vers Congreso… Il me regarda étonné… Congreso ? Alors tu as pris le bus dans le mauvais sens ! me dit-il… Je me penchai vers la fenêtre dans un mouvement rapide, ma tête presque sur sa poitrine, et essayai de distinguer le paysage qui filait derrière la vitre… Des portes d’entrée, quelques commerces encore ouverts, d’autres fermés, un passant promenant son chien, les plaques qui disparaissent


trop vite pour me renseigner. Je ne reconnaissais rien. Il appuya sur le bouton sans un mot… Quelques secondes plus tard le bus pila et l’accordéon ouvrit le passage. Je descendis précipitamment en lâchant dans ma fuite un Salut !... et merci ! mon sac serré contre mon moi… Je me retournai… Comment tu t’app… Le chauffeur ne me laissa pas terminer. J’ai voulu deviner sa main qui me faisait signe. Il s’était remis à pleuvoir doucement. J’ai traversé la rue. Quelques minutes plus tard, je montai dans le bus qui me ramènerait chez moi, le visage constellé de fines gouttelettes.


Sophie Spandonis, "L'adieu aux larmes"  

Texte initalement publié dans la revue "Rue Saint-Ambroise", n°22, Paris, 2008