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Sophie Spandonis

À mes heures perdues

Je ne fais rien depuis plusieurs semaines. Rien sauf ce que m’impose le quotidien. C’est-à-dire pas grand-chose. Quand je suis très occupée, je songe à tout ce que je pourrais faire et que je ne fais pas car Je n’ai le temps de rien. Je constate, Il me faudrait au moins cinq ou six vies pour faire tout ça… Là, j’ai tout le temps, et je m’étonne qu’il passe si vite à ne rien en faire. Je coche les jours sur un calendrier, comme les prisonniers couvrent de petits bâtons les murs de leur cellule. Neuf verticaux, le dixième horizontal. Au bout du compte la liberté. Et pour moi, qu’y aura-t-il au bout ? Il paraît que l’on entre dans la vieillesse lorsqu’on cesse d’imaginer qu’autre chose est possible. Je ne fais plus que ça, en ce moment, imaginer. Il me faut bien cinq ou six vies pour arriver à être dans celle-ci. Je dresse des listes, mentalement, de ce que je devrais faire de ce temps : lire tous ces livres, programmer toutes ces sorties, voir ces films qui s’accumulent, contacter ces gens, régler ces problèmes domestiques, partir, pourquoi pas ? Je pense qu’il faudrait que je m’organise, que je mette ces listes au propre sur le papier avec des détails et des dates d’échéance, faire les choses en temps et en heure… Pouvoir rayer au fur et à mesure, une bonne chose de faite, visualiser ce temps qui passe et que j’ai réussi à ne pas perdre. Finalement, je m’en tiens à la liste des courses. C’est toujours ça de pris. J’invente des diversions.


Arrêter d’accumuler les livres pour ne plus voir à quel point je gâche un temps précieux. Je cache les piles de livres au fond d’un placard. Je me dis qu’un jour, je les ressortirai pour en faire quelque chose… à mes heures perdues… qui ne le seront plus, puisque j’en ferai quelque chose. Lire, par exemple, ou classer, vendre, donner. Ne plus ouvrir le programme télé pour ne pas être tentée d’enregistrer quoi que ce soit. S’en tenir à l’idée que vraiment il n’y a rien à la télé. En vouloir à un tel qui ne prend jamais l’initiative des sorties… Il exagère… Égarer en toute bonne foi des numéros de téléphone… Pourtant je suis sûre de l’avoir collé là… Je ne fais rien surtout lorsque je suis chez moi. Être dehors, c’est déjà quelque chose. J’interroge ma boîte mail plusieurs fois par heure. Ça ne me demande pas beaucoup de temps, ouvrir une session express, moins de dix secondes. Il ne se passe rien. Le matin, il y a mon horoscope quotidien. Je le lis, je le supprime, je l’oublie. Le soir, le journal en ligne. Je fais pareil. Parfois je le supprime d’entrée, l’horoscope jamais. Vingt, trente messages peut-être dans la journée. Professionnels pour beaucoup. Je pense que ma boîte est le cordon ombilical qui me relie à mes amis, mais au bout du cordon, il y a des gens normaux qui n’ont pas le temps. Un peu comme moi d’ordinaire. Parfois, j’envoie des messages dans lesquels je pose des questions en me disant qu’un peu plus tard, au moins, j’aurai de la lecture. Et puis je peste contre ceux qui ne répondent pas. Je les trouve gonflés, pour le moins désinvoltes. Ça m’occupe. Quand le téléphone sonne, je décroche tout de suite. Ben… Tu réponds maintenant ? Je pensais que j’allais parler au répondeur, comme d’habitude… Je n’y avais pas pensé… C’est vrai, tu as raison, c’est bizarre de répondre au téléphone comme ça… Il y a quelque chose qui cloche… Ça va ?… En ce moment, je ne fais rien, et pourtant, Je ne m’ennuie jamais… Je crois que j’ai une vie intérieure très riche… D’ordinaire, je fais toujours plusieurs choses à la fois. Ça m’arrive de m’interdire de prendre mon vélo parce que je ne peux rien faire d’autre dessus. Là, je ne profite même plus du temps passé dans le métro pour lire. J’ai toujours un livre dans mon sac, même si c’est lourd et embarrassant. De l’inertie, juste. Je regarde les gens. Je me dis que c’est bien, que j’en ferai des textes un jour. Je regarde leur nez depuis


que j’ai entendu un chirurgien esthétique, psychanalyste à ses heures perdues, expliquer que c’était le lieu même où se fixait l’imaginaire de la filiation. J’écoute les histoires familiales racontées par ces appendices. Rejet du nez, rejet du père. Et il poursuivait, Rejet des seins, rejet de la mère. Moi, je me sens Bien dans mon nez, bien dans mes seins, bien dans ma filiation, donc. Mais en ce moment, j’ai le loisir de ne pas trop y croire. Quand j’étais enfant, mon père m’appelait pied de marmite, pour cause de nez retroussé. J’ignore ce que ça dit de ma filiation. Je préfère interroger le nez des autres. Maintenant, on me dit plutôt que j’ai le nez grec. Tous ces siècles d’histoire occidentale, c’est assez pesant comme filiation. Un jour, à l’adolescence, un ami de mes parents a plaisanté sur mes seins qui étaient en train de se développer… Bientôt, ils seront comme des obus… D’un commun accord, ce jour-là, ils ont décidé d’arrêter de pousser. Je les ai remerciés. Plus tard, je leur en ai voulu un peu, mais je comprenais leur décision. C’est juste dommage qu’ils n’aient pas révisé leur jugement. On aurait pu s’arranger. Je leur aurais fait de la place. Mais la jeunesse est intransigeante. Alors je me contente d’imaginer ce qu’est la vie avec de gros seins. Et un grand nez busqué. Une vie radicalement différente. Comme de naître dans une autre famille. Ça me distrait. Vu que ne rien faire est une expérience inédite, je la trouve intéressante en soi. Je ne m’en cache pas. Je ne sais pas ce qui se passe en ce moment, mais je ne fais rien… j’en ai parlé à l’un de mes amis qui m’a répondu que Tout rentrerait dans l’ordre si tu te trouvais un mec… Les problèmes domestiques, sans doute, mais pour le reste, je m’interroge. J’aurais juste une nouvelle bonne raison de ne pas avoir le temps. Je lui réponds que oui, soit, ce serait plus agréable en tout cas et peut-être plus reposant, je vois bien que ça m’épuise de ne rien faire, et je lui fais remarquer que ça c’est une réponse de mec que de penser qu’une présence masculine pourrait venir à bout de cet état. Il confond avec Dieu, je crois. Je poursuis, avec un sourire, Dans le fond, personne ne se rend compte que je couve une dépression grave… Dépressive ? Mais non… Avec tout ce que tu fais ! Aucune crédibilité en dépressive. C’est dommage. Un possible de moins. C’est difficile, finalement, d’avoir du temps, ça met face à soi. On ne peut plus mentir… Je n’ai pas eu le temps de t’appeler… Je n’ai pas le


temps de te voir… Je n’ai pas eu le temps de le faire… On ne peut plus se mentir… La vie est trop courte… Ne pas laisser passer une journée sans en avoir fait quelque chose… Ne pas gaspiller… Il y a tant de choses à faire, tant de pays à visiter, tant d’expériences à vivre, tant de choses à accomplir… Plus je me dis ça, moins j’en fais. Je suis tombée sur une nécrologie, il y a quelques jours. Pour une fois que je lisais autre chose que le paquet de céréales au petit-déjeuner ou une proposition de crédit à la consommation fraîchement sortie de la boîte aux lettres. Une fille de 33 ans dont on disait de son vivant qu’elle avait la rage au ventre… J’ai appris qu’elle était morte d’un cancer de l’estomac. Foudroyant. Quelques mois. Et si elle avait eu la rage au cœur ? J’ai cédé à l’hypocondrie pendant quelques jours. Je me suis demandé par où j’allais être attaquée. Une vieille douleur dentaire s’est accentuée. Une névralgie. Les oreilles, les yeux, les sinus, le sommet du crâne… je ne savais plus quel en était le siège. Je me suis dit que j’avais au moins une tumeur au cerveau ou une méningite, que ce n’était pas étonnant puisque finalement c’était surtout par là que j’avais péché. J’ai passé de sales séances chez mon dentiste. Maintenant tout va bien. Quand de nouveau je n’en aurai plus le temps, j’écrirai un texte sur mon dentiste. Il prendra place dans un beau recueil, sous-titré Littérature et désagréments. Autant voir les choses en grand. Un jour que je ne faisais pas grand-chose dans un bistrot, je suis descendue aux toilettes. Sur le mur, il était écrit On perd son temps à gagner sa vie… J’ai sorti un stylo et j’ai griffonné à côté, On perd sa vie à gagner du temps… Parfois je me dis que je fais les choses avec tant de retard et si lentement, dans un tel désordre, que je vivrai très vieille, c’est sûr. Tant que ma vie sera un perpétuel décalage, elle ne peut pas finir. Il faut être là au bon moment pour ça et puis être complètement là, pas en morceaux. Il faut que tout soit bien ajusté. Le jour de mes trente et un an, j’ai fait un tableau intitulé Je n’aurai jamais plus trente ans. Il est resté accroché dans un coin, chez moi, jusqu’au jour de mes trente-deux. Depuis, il repose à la cave. Il contient des images, des mots, des taches, des phrases, des fragments de matériaux récupérés. Il est coloré et gai, un brin mélancolique. Perdue au milieu de ce fatras censé témoigner de trente années d’existence, il y a une phrase, découpée dans un livre de poche, La vie est faite de pièces qui ne joignent pas…


Mourir ne prend qu’un r parce qu’on ne meurt qu’une fois… disait l’une de mes institutrices, vieille femme sèche et rude, à grosses lunettes et chignon teint en noir. La seule personne qui m’ait jamais filé une claque. Cette phrase m’a autant marquée que le coup reçu. Mais j’ai bien progressé en orthographe depuis. Je sais maintenant que mourir prend parfois plusieurs r. Au futur et au conditionnel présent. Les deux temps qui comptent, en l’occurrence… je mourrai ou je mourrais. Peut-être pas, au moins deux fois et pas tout de suite.

Sophie Spandonis, "A mes heures perdues"  

Texte initalement publié dans la revue "Rue Saint-Ambroise", n°16, Paris, 2005