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SCENES DE LA VIE DE PROVINCE

ILLUSIONS PERDUES


OEUVRES COMPLÈTES DE

H.

DE BALZAC

PUDUÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY

BÉATRIX

1

Le Lys dans

César Birottead

1

La Maison dd

Lk Chef-d'œuvre inconnd

1

la Vallée Chat-qui-Peloti:.

Les Chouans

1

La Maison Nucingen Le Médecin de Campagnk

Le Colonel Chabert

1

Mémoires de deux jeunes Mariées

Contes Drolatiques

2

Un Ménage de Garçon

Le Contrat de

1

Modeste Mignon

La Cousine Bette

1

Les Paysans

Le

1

La Peau de Chagrin

\

Le Père Goriot

Un DÉBUT DANS LA Vie

i

Les Petits Bourgeois

Le Député

2

Petites Misères de la

Mariag::

Cousin Pons

Le Curé de Village d'Arcis

Les Employés

.

Vif,

L'Enfant Maudit

1

Physiologie du Mariage

L'Envers de l'Histoire

1

Pierrette

Eugénie Grandet

1

La Rechercte de l'Absolu

La Fausse Maitre^sl

1

Séraphita

La Femme de

1

Trente: Ans.

con-

jugale

1

Splendeurs et Misères des Cour|

Une Fille d'Eve

tisanes

Histoire des Treize

il Sur Catherine de Médicis

Illusions perdues

3

L'illustre Gaudissart

1

Ursule Mirouet

Louis Lambirt

1

La

ÉilILE COLIN.

Une Ténébreuse Affaire

Vieille Fille

— UlPRIMERia

DE LAGST,

'.


H. DE —

BALZAC

ŒUVRES COMPLÈTES

-*

ILLUSIONS PERDUES II

UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS

fc PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3,

RUE AUBER, 3 1892

Droits de reproduction et

des

traductioif réservés.


11,

iHi


ILLUSIONS PERDUES

DEUXIÈME PARTIE. UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS

A

cette époque,

une des

les

galeries

de

bois

constituaient

curiosités parisiennes les plus illustres.

Il

n'est

pas inutile de peindre ce bazar ignoble; car, pendant trente-six ans, rôle, qu'il est

il

a joué dans la vie parisienne un

si

grand

peu d'hommes âgés de quarante ans à qui

cette description,

incroyable pour les jeunes gens^ ne

fasse encore plaisir.

En

place de la froide, haute et large

galerie d'Orléans, espèce de serre sans fleurs, se trou-

vaient des baraques, ou, pour être plus exact, deshuttes

en planches, assez mal couvertes, petites, mal éclairées sur

la

cour et sur

le

jardin par des jours de souffrance

appelés croisées, m^îs qui ressembjaieot aux plus sales îi.

1


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

2

ouvertures des guinguettes hors barrière. Une triple ran-

gée de boutiques y formait deux galeries, hautes

d'-en-

viron douze pieds. Les boutiques sises au milieu don-

naient sur les deux galeries, dont l'atmosphère leur livrait

un

air

méphitique, et dont la toiture laissait passer peu

de jour à travers des vitres toujours

un

avaient acquis

tel

monde, que, malgré

sales.

prix par suite de

Ces alvéoles

l'afiluence

du

de certaines, à peine

l'étroitesse

larges de six pieds et longues de huit à dix, leur location coûtait mille écus. Les boutiques, éclairées sur le jardin

par de petits treillages

et sur la cour, étaient protégées

verts, peut-être

pour empêcher

la

foule de démolir, par

son contact, les murs en mauvais plâtras qui formaient le derrière

des magasins. Là donc se trouvait un espace

de deux ou

trois pieds

où végétaient

les produits les plus

bizarres d'une botanique inconnue à la science, mêlés à

ceux de diverses industries non moins florissantes. Une maculature

coiffait

un

ce jardin

mal

de toutes

les couleurs

les feuillages.

tion

;

rosier,

en sorte que

embaumées par

rhétorique étaient

soigné,

les fleurs

les fleurs avortées

de

de

mais fétidement arrosé. Des rubaïis ou des prospectus fleurissaient

Les débris de modes étouffaient

vous trouviez un

nœud de rubans

da'ns

végéta-

la

sur une touffe de

verdure, et vous étiez déçu dans vos idées sur

la fleur

que vous veniez admirer en apercevant une coque de satin qui figurait

un dahlia. Du côté de

du côté du jardin,

l'aspect

la cour,

de ce palais fantasque

comme offrait

tout ce que la saleté parisienne a produit de plus bizarre

des badigeonnages lavés, des plâtras

refaits,

:

de vieilles!

peintures, des écriteaux fantastiques. Enfin le public pari-


ILLUSIONS PERDtJES. sien salissait

énormément

jardin, soit sur la cour.

3

les treillages verts, soit sur le

x\insi,

des deux côtés, une bor-

dure infâme et nauséabonde semblait défendre rapproche des galeries aux gens délicats

;

mais

les

gens délicats ne

que

reculaient pas plus devant ces horribles choses

les

princes des contes de fées ne reculent devant les dragons obstacles interposés par

et les

eux

et les princesses.

Ces galeries étaient,

d'hui, percées au milieu par d'hui.

un mauvais génie entre

un passage,

et

comme comme

aujouraujour-

Ton y pénétrait encore par les deux péristyles actuels la Révolution et abandonnés faute d'ar-

commencés avant

gent. La belle galerie

de pierre qui

mène au

Théâtre-

Français formait alors ub passage étroit d'une hauteur

démesurée la

et si

nommait

mal couvert,

qu'il

y pleuvait souvent.

On

galerie vitrée, pour la distinguer des galeries

de bois. Les toitures de ces bouges étaient toutes d'ailleurs

en

si

mauvais

état,

que

la

maison d'Orléans eut un pTOcès

avec un célèbre marchand de cachemires et d'étoffes qui,

pendant une

nuit, trouva des

marchandises avariées pour

une somme considérable. Le marchand eut gain de cause.

Une double

toile

goudronnée servait de couverture en

quelques endroits. Le

commença le sol

sol

de

la galerie vitrée,

où Chevet

sa fortune, et celui des galeries de bois étaient

naturel de Paris, augmenté

du

sol factice

amené

par les bottes et les souliers des passants. En tout temps, les pieds heurtaient

des montagnes et des vallées de boue

incessamment balayées par les marchands, et qui demandaient aux nouveaux venus une certaine habitude

durcie,

pour y marcher.

Ce

sinistre

amas de

crottes, ces vitrages encrassés

par


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

4

la pluie et

par

la

poussière, ces huttes plates et couvertes

de haillons au dehors,

commen-

ensemble de choses qui tenait du camp des bohé-

cées, cet

y

saleté des murailles

la

miens, des baraques d'une

foire,

des constructions provi-

on entoure à Paris

soires avec lesquelles

monuments

les

qu'on ne bâtit pas, cette physionomie grimaçante

admirablement aux

commerces qui

différents

allait

grouillaient

sous ce hangar impudique, effronté, plein de gazouille-

y

ments

d'une gaieté

et

de 1789 jusqu'à

menses

affaires.

folle,

la révolution

où, depuis

de 1830,

il

Pendant vingt années,

la

révolution

s'est fait la

d'im-

Bourse

tenue en face, au rez-de-chaussée du palais. Ainsi,

s'est l'opi-

nion publique, les réputations se faisaient et se défaisaient là,

aussi bien

que

les affaires politiques et financières.

On

se donnait rendez-vous dans ces galeries avant et après la Bourse.

Le Paris des banquiers et des commerçants

encombrait souvent sous ces abris par

cour du Palais-Royal, et refluait

la

temps de

les

pluie.

La nature de ce

bâtiment, surgi sur ce point on ne sait comment,

le

ren-

dait d'une étrange sonorité. Les éclats de rire y foison-

naient.

n'arrivait pas

Il

sût à l'autre de quoi libraires,

de

il

la poésie,

une querelle à un bout qu'on ne s'agissait.

de

marchandes de modes, enfin des seulement livres, les

de

le soir.

que des

la prose,

des

de

joie qui venaient

les

nouvelles et les

filles

fleurissaient

de

jeunes et les vieilles gloires, les conspirations

la tribune et les

daient les

n'y avait là

Il

la politique et

mensonges de

la librairie.

se ven-

nouveautés au public, qui s'obstinait à ne

acheter que

là.

se sont

les

vendus dans une seule soirée

plusiçufs milliers de tel ou

tel

pamphlet de Paul-Louis


ILLUSIONS PERDUES. Courier, ou des Aventures de la

fille

5

d'un roi,

premier

le

par la maison d'Orléans sur la Charte de

coup de feu

tiré

Louis XVIII.

A l'époque où Lucien

quelques

s'y produisait,

boutiques avaient des devantures, des vitrages assez gants

;

élé-

mais ces boutiques appartenaient aux rangées don-

nant sur

ou sur

le jardin

Jusqu'au jour où périt

la cour.

cette étrange colonie sous le

marteau de

taine, les boutiques sises entre les

l'architecte

Fon-

deux galeries furent

entièrement ouvertes, soutenues par des piliers

comme

les

boutiques des foires de province, et l'œil plongeait sur

les

deux galeries à travers

vitrées.

Comme

était

il

les

marchandises ou les portes

impossible d'y avoir du feu, les

marchands n'avaient que des chaufferettes

eux-mêmes

du

la police

et faisaient

une imprudence pouvait

feu, car

enflammer en un quart d'heure

cette république

ches desséchées par

comme enflammées

par

le soleil et

de plandéjà

encombrées de gaze, de mousseline,

la prostitution,

de papier, quelquefois ventilées par des courants

d'air.

Les boutiques de modistes étaient pleines de chapeaux inconcevables, qui semblaient être là moins pour la vente

que pour

l'étalage,

tous accrochés par centaines à des

broches de fer terminées en champignon, et pavoisant galeries de leurs mille couleurs. les

les

Pendant vingt ans, tous

promeneurs se sont demandé sur quelles

têtes ces

chapeaux poudreux achevaient leur carrière. Des ouvrières généralement

laides,

femmes par des

et avec le langage

langue

était aussi

tenait sur

mais égrillardes, raccrochaient

de

déliée

un tabouret

la Halle.

Une

que ses yeux

les

coutume

paroles astucieuses, suivant la grisette,

dont

la

étaient actifs, se

et harcelait les passants

:

«

Ache-


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

C

tez-vous un

joli

chapeau,

madame!

vous vendre quelque chose

!

»

— Laissez-moi donc

Leur vocabulaire fécond

et

pittoresque était varié par les inflexions de voix, par des

regards et par des critiques sur les passants. Les libraires

marchandes de modes vivaient en bonne

et les

gence. Dans

passage

le

nommé

vitrée, se trouvaient les

fastu^usement

si

commerces

les plus

intelli-

la galerie

singuliers.

s'établissaient les ventriloques, les charlatans de toute

espèce, les spectacles où l'on ne voit rien et ceux où l'on

vous montre mière

fois

le

monde

entier.

un homme qui

a

francs à parcourir les foires.

pour

s'est établi

^gné

la pre-

ou huit cent mille

sept

avait pour enseigne

11

un

tournant dans un cadre noir, autour duquel écla-

soleil

taient ces

mots

écrits

en rouge

Dieu ne saurait voir. Prix

:

:

que

Ici i'fiomme voit ce

deux sous. L'aboyeur ne vous

admettait jamais seul, ni jamais plus de deux. Une entré, vous vous trouviez nez à nez avec

Tout à coup une voix, qui eut épouvanté Hoffmann linois, partait

poussé

:

«

l'éternité

comme une mécanique

Vous voyez

là,

fois

une grande glace.

dont

le

Ber-

le ressort est

messieurs, ce que dans toute

Dieu ne saurait voir, c'est-à-dire votre sem-

blable. Dieu n'a pas son semblable! »

Vous vous en

alliez

honteux sans oser avouer votre stupidité. De toutes

les

petites portes partaient des voix semblables qui vous van-

taient des

cosmoramas, des vues de Constantinople, des

spectacles de marionnettes, des automates qui jouaient

aux échecs, des chiens qui distinguaient

femme de dans

la société.

le café

Borel

,

mêlé aux élèves de

la

plus belle

Le ventriloque Fitz-James a

fleuri là,

avant d'aller mourir à Montmartre, l'École polytechnique.

11

y avait des


ILLUSIONS PERDUES.

marchandes de bouquets, un fameux

fruitières et des tailleur

dont

comme

des

7

les broderies

soleils.

militaires reluisaient le soir

Le matin, jusqu'à deux heures après

midi, les galeries de bois étaient muettes, sombres et

comme

désertes. Les mai'chands y causaient

Le rendez-vous que

s.'y

donné

est

ne commençait que vers

trois

Bourse. Dès que la foule venait,

chez eux.

population parisienne

la

heures, à l'heure de la se pratiquait des lec-

il

tures gratuites à l'étalage des libraires par les jeunes

gens affamés de littérature

mis chargés de

et

dénués d'argent. Les com-

veiller sur les livres exposés laissaient

haritablement les pauvres gens tourner les pages.

û

s'agissait d'un in-12

Quand

comme Smarra,

de deux cents pages,

Pierre ScJilémiUi, Jean Sbogar, Jocho, en deux séances était dévoré.

En ce temps-là,

taient pas,

fallait

il

acheter un livre pour le

romans se vendaient-ils

traient fabuleux aujourd'hui.

quoi de français dans cette

Il

lire; aussi les

nombres qui

alors à des

il

de lecture n'exis-

les cabinets

paraî-

y avait donc je ne sais

aumône

faite à l'intelligence

jeune, avide et pauvre. La poésie de ce terrible bazar éclatait

tombée du

à la

allaient et venaient

vaient s'y ;o

Paris,

ualeries

jour.

fille

rues adjacentes

les

un grand nombre de

promener sans

une

De toutes rétribution.

de joie accourait

filles

De tous

faille

qui pou-

les points

son palais. Les

de pierre appartenaient à des maisons privilégiées

qui payaient le droit d'exposer des créatures habillées

comme

des princesses, entre telle ou

telle arcade, et à la

place correspondante. dans le jardin; tandis ries

de bois étaient pour

le palais

la prostitution

par excellence, mot qui

un

que

les gale-

terrain public,

signifiait alors 1q

temple


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

8

de

la prostitution.

Une femme pouvait y

accompagnée de sa blait.

Ces femmes attiraient donc

bois une foule

comme

si

venir, en sortir

l'emmener où bon

proie, et

le soir

lui

sem-

aux galeries de

considérable, qu'on y marchait au pas,

à la procession ou au bal masqué. Cette lenteur,

qui ne gênait personne, servait à l'examen. Ces

femmes

avaient une mise qui n'existe plus; la manière dont elles se tenaient décolletées jusqu'au milieu

du

dos, et très-

bas aussi par devant; leurs bizarres coiffures inventées

pour

regards

attirer les

:

celle-ci

en bandeaux

lisses;

leurs

en Cauchoise,

comme un

en Espagnole; l'une bouclée

celle-là

caniche, l'autre

jambes serrées par des bas

blancs et montrées on ne sait comment, mais toujours à propos, toute cette infâme poésie est perdue. La licence

des interrogations et des réponses, ce cynisme public en

harmonie avec

le lieu

ne se retrouve

qué, ni dans les bals

si

d'hui. C'était horrible et gai. et des gorges étincelait

plus, ni

au bal mas-

célèbres qui se donnent aujour-

La chair éclatante des épaules

au milieu des vêtements d'hommes

presque toujours sombres, et produisait

les plus

magni-

fiques oppositions. Le brouhaha des voix et le bruit de la

promenade formait un murmure qui s'entendait dès milieu du jardin, éclats

de

rire

des

Les personnes

comme une filles

comme

ou des il

le

basse continue brodée des

cris

de quelque rare dispute.

faut, les

hommes

les plus

mar-

quants y étaient coudoyés par des gens à figure patibulaire.

Ces monstrueux assemblages avaient je ne sais quoi

de piquant,

les

Aussi tout Paris il

s'y est

hommes est-il

promené sur

les plus insensibles étaient

venu le

jusqu'au dernier

émus.

moment;

plancher de bois que l'architecte


ILLUSIONS PERDUES. a fait au-dessus des caves

immenses

regrets

pendant

9

unanimes ont accompagné

et

Des

qu'il les bâtissait.

chute

la

de ces ignobles morceaux de bois.

Le

libraire

à l'angle

Ladvocat

s'était établi

depuis quelques jours

du passage qui partageait ces galeries par

homme

milieu, devant Dauriat, jeune

mais audacieux, et qui défricha

le

maintenant oublié,

route où brilla depuis

la

son concurrent. La boutique de Dauriat se trouvait sur

une des rangées donnant sur

le jardin, et celle

de Lad-

vocat était sur la cour. Divisée en deux parties, la boutique de Dauriat offrait un vaste magasin à sa librairie, et l'autre portion lui servait

de cabinet. Lucien, qui ve-

nait là pour la première fois le soir, fut étourdi de cet

aspect, auquel ne résistaient pas les provinciaux ni les

jeunes gens.

Il

perdit bientôt son introducteur.

Si tu étais

nerais

beau comme ce garçon -là,

du retour,

dit

une créature à un

je

te

vieillard

don-

en

lui

montrant Lucien. Lucien devint honteux il

suivit le torrent

comme

le

chien d'un aveugle,

dans un état d'hébétement et d'excita-

tion difficile à décrire. Harcelé par les regards des sollicité

femmes,

par des rondeurs blanches, par des gorges au-

dacieuses qui l'éblouissaient, nuscrit qu'il

serrait

il

se raccrochait à son

pour qu'on ne

le

ma-

volât point,

lui

l'innocent!

— Eh bien, un bras

monsieur!

et croyant

cria-t-il

en se sentant pris par

que sa poésie

avait alléché quelque

auteur. Il

reconnut son ami Lousteau, qui

— Je

savais bien

que vous

finiriez

lui dit

:

par passer •

là! 1.


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

10

Le poëte

était

sur la porte du magasin où Lousteau le

moment

entrer, et qui était plein de gens attendant le

fit

de parler au sultan de

la librairie.

Les imprimeurs, les

papetiers et les dessinateurs, groupés autour des commis, les

questionuaieBt sur des affaires en train ou qui se mé-

ditaient.

— Tenez,

voilà Finot, le directeur

cause avec un jeune nou,

un

petit drôJe

— Eh

bien

vieux, dit Finot

mon

de

journal;

il

qui a du talent, Félicien Ver-

méchant comme une maladie as

tu

,

homme

secrète.

une première représentation

,

mon

en venant avec Vernou à Lousteau.

J'ai

disposé de la loge.

— Tu Tas vendue à Braulard? — Eh bien, mander

après? tu

à Dauriat? Ah!

Que

te feras placer. il

est

viens-tu de-

convenu que nous pousse-

rons Paul de Kock, Dauriat en a pris deux cents exemplaires et Victor

Ducange

veut,

un nouvel auteur dans

dit-il, faire

lui refuse uin

roman. Dauriat le

même

genre.

Tu mettras Paul de Kock au-dessus de Ducange. Mais j'ai une pièce avec Ducange à la Gaieté,

dit

Lousteau.

— Eh

bien, tu lui

diras que l'article

est

serai censé l'avoir fait atroce, tu l'auras adouci,

de moi, je il

te

devra

des remercîments.

— Ne pourrais-tu me

faire

escompter ce petit bon de

cent francs par le caissier de Dauriat? dit Etienne à Finot.

Tu

sais!

nous soupons ensemble pour inaugurer

le

nouvel

appartement de Florine.

— faire

Ah! oui, tu nous

un

effort

traites, dit Finot

en ayant

de mémoire. Eh bien, Gabusson,

l'air

dit

de

Finot


ILLUSIONS PERDUES. en prenant

le billet

Il

et le présentant

de Barbet

au caissier,

donnez quatre-vingt-dix francs pour moi à cet homme-là.

— Endosse

le billet,

Lousteau prit sier

la

vieux!

pendant que

caissier

le cais-

comptait l'argent, et signa. Lucien, tout yeux et tout

oreilles,

ne perdit pas une syllabe de cette conversation.

— Ce n'est pas ne

mon

plume du

tout,

mon

cher ami, reprit Élienne, je

te dis pas merci, c'est entre

Je dois présenter

nous à

monsieur à Dauriat,

la vie, à la mort.

et tu devrais le dis-

poser à nous écouter.

— De quoi demanda Finot. — D'un recueil de poésies, répondit Lucien. — Ml Finot en faisant un haut-le-corps. — Monsieur, Vernou en regardant Lucien, s'agit-il?

!

dit

dit

tique pas depuis longtemps la librairie,

il

ne pra-

aurait déjà

serré son manuscrit dans les coins les plus sauvages de

son domicile.

En

ce

moment, un beau jeune homme, Emile Blondet,

qui venait de débuter au Journal des Débats par des

de

cles

la

plus grande portée, entra,

Finot, à Lousteau

— Viens dit

,

et salua

donna

la

arti-

main à

légèrement Vernou.

souper avec nous, à minuit, chez Florine,

lui

Lousteau.

— J'en — Ah!

suis, dit le il

y

a, dit

jeune

homme. Mais qu'y

a-t-il?

Lousteau, Florine et Matifat le dro-

guiste; du Bruel, l'auteur qui a

pour son début; un petit vieux,

donné un le

rôle à Florine

père Cardot, et son

gendre Camusot; puis Finot...

— —

Fait-il les 11

choses convenablement, ton droguiste?

ne nous dounera pas de drogues,

dit Lucien.


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

12

— Monsieur a beaucoup det en regardant Lucien.

— Oui. — Nous rirons bien.

d'esprit, dit

est

11

'^

Lucien avait rougi jusqu'aux

— En

sérieusement Blon-

du souper, Lousteau?

oreilles.

as-tu pour longtemps, Dauriat? dit Blondet

en

frappant à la vitre qui donnait au-dessus du bureau de Dauriat.

— Mon ami, à — Bon, Lousteau à son protégé. je suis

toi.

dit

presque aussi jeune que vous, des princes de dra

la critique

le cajoler, et

:

il

est

Ce jeune homme,

aux Débals.

nous pourrons alors dire notre

pacha des vignettes

et

11

est

un

est redouté, Dauriat vienaffaire

au

de Timprimerie. Autrement, à

onze heures, notre tour ne serait pas venu. L'audience se grossira

de moment en moment.

Lucien et Lousteau s'approchèrent alors de Blondet, de Finot, de Vernou, et allèrent former un groupe à l'extré-

mité de

la boutique.

— Que

fait-il? dit

Blondet à Gabusson,

mis, qui se leva pour venir

11

le

premier com-

le saluer.

achète un journal hebdomadaire qu'il veut res-

taurer afin de l'opposer à l'influence de la Minerve, qui sert trop exclusivement est trop

Eymery,

et

au Conservateur, qui

aveuglément romantique.

— Payera-t-il bien? — Mais comme

toujours... trop! dit le caissier.

En ce moment, un jeune homme

entra, qui venait de

faire paraître

un magnifique roman, vendu rapidement

couronné par

le

plus beau succès, un

roman dont

et

la se-


ILLUSIONS PERDUES.

13

conde édition s'imprimait pour Dauriat. Ce jeune homme^

doué de cette tournure extraordinaire

— Voilà

Nathan,

Lousteau à

dit

et bizarre qui signale

vivement Lucien.

les natures artistes, frappa

l'oreille

du poëte de

province.

Nathan, malgré alors

la

sauvage

peau bas,

et se tint

de sa physionomie,

fierté

dans toute sa jeunesse, aborda

les journalistes

cha-

presque humble devant Blondet,

qu'il

ne connaissait encore que de vue. Blondet et Finot gardèrent leurs chapeaux sur la tête.

— Monsieur,

heureux de l'occasion que

je suis

me

pré-

sente le hasard...

est si troublé, qu'il fait

11

un pléonasme,

dit Félicien

à Lousteau.

...

article

ma

De vous peindre

reconnaissance pour

que vous avez bien voulu

Débats.

Vous êtes pour

me

faire

le bel

au Journal des

mon

moitié dans le succès de

la

livre.

— Non, mon cher, non, tection se cachait sous la le diable

m'emporte, et

dit

Blondet d'un

air

bonhomie. Vous avez du je suis

pro-

la

talent,

enchanté de faire votre

connaissance.

— Comme

votre article a paru, je n'aurai plus

d'être le flatteur

du pouvoir

:

l'air

nous sommes maintenant à

me

l'aise vis-à-vis l'un

de

neur et

de dîner avec moi demain? Finot en

sera.

le plaisir

— Lousteau,

l'autre.

mon

Voulez-vous

vieux, tu ne

me

ajouta Nathan en donnant une poignée de

— Ah!

faire l'hon-

refuseras pas?

main

à Etienne.

vous êtes dans un beau chemin, monsieur,

dit-il

à Blondet, vous continuez les Dussault, les Fiévée,

les


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

14

Hoffmann a parlé de vous à Claude Vignon, son

Geoffroi! élève,

un de mes amis,

quille,

que

mourrait tran-

On

énormément ?

doit vous payer

— Cent francs

la

colonne, répondit Blondet. Ce prix est

peu de chose quand on lire

et lui a dit qu'il

Journal des Débats vivrait éternellement.

le

de

est obligé

lire les livres,

d'en

cent pour en trouver un dont on puisse s'occuper,

comme

le vôtre.

Votre œuvre m'a

parole d'hon-

fait plaisir,

neur.

— Et

elle lui a

rapporté quinze cents francs, dit Lous-

teau à Lucien.

— Mais vous — Oui,

faites

de

Nathan.

la politique? reprit

par-ci, par-là, répondit Blondet.

Lucien, qui se trouvait

admiré

le livre

d'un dieu, et

il

critique dont le

de Nathan, fut stupide

nom

comme un embryon,

de tant de lâcheté d«3vant ce

et la portée lui étaient inconnus.

— Me conduirais-je jamais ainsi? — Mets donc ton sa dignité? se

faut-il

dit-il.

tu as fait

un beau

Ces pensées apercevait,

donc abdiquer

chapeau, Nathan!

livre et le critique n'a fait

lui fouettaient le

de

avait

révérait l'auteur à l'égal

il

qu'un

sang dans

moment en moment,

article.

les veines.

des

Il

jeunes gens

timides, des auteurs besoigneux qui demandaient à parler à Dauriat,

mais qui, voyant

la

boutique pleine, déses-

péraient d'avoir audience et disaient en reviendrai. »

de

Deux ou

la convocation des

trois

hommes

Chambres

et

sortant

:

«

Je

politiques causaient

des

affaires

publiques

au milieu d'un groupe composé de célébrités politiques.

Le journal hebdomadaire duquel le droit

traitait

Dauriat avait

de parler politique. Dans ce temps,

les

tribunes


ILLUSIONS PERDUES.

15

de papier timbré devenaient rares. Un journal privilège aussi couru

que

celui d'an théâtre.

tionnaires les plus influents vait au milieu

du groupe

du

était

un

Un des

ac-

ConstitiUionnel se trou-

politique. Lousteau s'acquittait à

merveille de son office de cicérone. Aussi, de phrase en

phrase, Dauriat grandissait-il dans l'esprit de Lucien, qui voyait la politique et la littérature convergeant dans cette

boutique.

muse

A

émineat y prostituant

l'aspect d'un poëte

à un journaliste, y humiliant Part,

était humiliée, prostituée

homme

grand

comme

sous ces galeries ignobles,

le

mot de toute énigme. Lucien

se sentait seul, inconnu, rattaché par le

douteuse au succès et à la fortune.

du cénacle de

de fausses couleurs, de cette mêlée, sa

la

femme

de province recevait des enseignements

terribles. L'argent! était le

ses vrais amis

la

plume

Il

lui avoir

fil

peint le

empêché de

l'avoir

d'une amitié

accusait ses tendres,

monde

sous

se jeter dans

à la main.

Je serais déjà Blondet! s'écria-t-il

en lui-même.

Lousteau, qui venait de crier sur les sommets du Luxem-

bourg

comme un

aigle blessé, qui lui avait

n'eut plus alors que des proportions libraire fashionable, le lui

si

grand,

Là,

le

toutes ces existences,

parut être l'homme important. Le poëte ressentit, son

manuscrit à

de

moyen de

paru

minimes.

la

peur.

la main, une trépidation qui ressemblait à Au milieu de cette boutique, sur des piédes-

taux de bois peint en marbre,

Byron, celui de Gœthe

il

et celui

vit

des bustes, celui de

de M. de Canalis, de qui

Dauriat espérait obtenir un volume, et qui, vint dans cette boutique, avait

pu mesurer

le

la

jour où

il

hauteur à

laquelle le mettait la librairie. Involontairement, Lucien


SCÈNES DE LA

IG

VIE

DE PROVINCE.

perdait de sa propre valeur, son courage faiblissait, entrevoyait sa

quelle

destinée

et

l'influence

était

il

de ce Dauriat sur

en attendait impatiemment l'appari-

il

tion.

— Eh bien,

mes

enfants, dit

un

petit

homme

gros et

gras à figure assez semblable à celle d'un proconsul ro-

main, mais adoucie par un

air

prenaient les gens superficiels,

de bonhomie auquel se

me

voilà propriétaire

hebdomadaire qui pût être acheté

seul journal

du

et qui a

deux mille abonnés.

— Farceur déjà bien

le

!

joli, dit

Timbre en accuse sept cents,

— Ma parole d'honneur cents. J'ai dit

deux mille,

la

plus sacrée,

mon

il

y en a douze

ajouta-t-il à voix basse, à

des papetiers et des imprimeurs qui sont plus de tact,

et c'est

Blondet.

petit, reprit-il à

— Prenez-vous des associés — C'est selon, Dauriat.

?

dit

là. Je te

cause

croyais

haute voix.

demanda

Finot.

Veux-tu d'un

pour

tiers

quarante mille francs?

— Ça

va, si vous acceptez

pour rédacteurs Emile Blon-

det que voici, Claude Vignon, Scribe, Théodore Leclercq, Félicien Vernou, Jay, Jouy, Lousteau...

— Et pourquoi pas Lucien de Rubempré? le

dit

hardiment

poëte de province en interrompant Finot.

— Et Nathan, Finot en terminant. — Et pourquoi pas gens qui se promènent dit

les

libraire en fronçant

des Marguerites.

le sourcil et se

— A qui

en regardant Lucien d'un

— Un

moment,

ai-je

?

dit le

tournant vers l'auteur

l'honneur de parler

? dit-il

air impertinent.

Dauriat, répondit Lousteau. C'est

ma


qui vous

ILLUSIONS PERDUES.

17

amène monsieur. Pendant que

Finot réfléchit à

votre proposition, écoutez-moi.

Lucien eut sa chemise mouillée dans

le

dos en voyant

froid et mécontent de ce redoutable padischah de

l'air

librairie, qui'tutoyait Finot,

quoique Finot

qui appelait le redouté Blondet

mon

royalement sa main à Nathan en

petit,

la

lui dît vous,

qui avait tendu

lui faisant

un signe de

familiarité.

— Une nouvelle tu le sais, cria-t-il,

j'ai

affaire,

mon

petit? s'écria Dauriat. Mais

onze cents manuscrits!

on m'a

offert

— Oui, messieurs,

onze cents manuscrits, demandez

à Gabusson! Enfin, j'aurai bientôt besoin d'une administration

pour régir

le

dépôt des manuscrits, un bureau de

lecture pour les examiner;

il

y aura des séances pour

voter sur le mérite, avec des jetons de présence,* et un secrétaire perpétuel pour

me

présenter les rapports. Ce

sera la succursale de l'Académie française, et les académiciens seront mieux payés aux galeries de bois qu'à l'Institut.

~

Cest une idée, dit Blondet. -— Une mauvaise idée, reprit Dauriat. Mon

affaire n'est

pas de procéder au dépouillement des élucubrations de

ceux d'entre vous qui se mettent littérateurs quand

ne peuvent être

ni domestiques, ni administrateurs, ni huissiers! ici

ils

ni capitalistes, ni bottiers, ni caporaux,

On

n'entre

qu'avec une réputation faite! Devenez célèbre, et vous

y trouverez des flots d'or. Voilà, depuis deux ans, trois

grands

hommes de ma

façon,

j'ai fait

trois ingrats!

Na-

than parle de six mille francs pour la seconde édition de

son

livre,

qui m'a coûté trois mille francs d'articles et ne


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

18

m'a pas rapporté mille

deux

francs. Les

det, je les ai payés mille francs et

de Blon-

articles

un dîner de cinq cents

francs...

— Mais, vous

dites,

monsieur,

tous les libraires disent ce que

si

comment peut-on

publier un premier livre?

demanda Lucien, aux yeux de qui Blondet perdit énormément de sa valeur quand il apprit le chiffre auquel Dauriat devait les articles

— Cela ne

me

des Débats.

regarde pas, dit Dauriat en plongeant

un regard assassin sur air agréable. Moi, je

le

beau Lucien, qui

le

regarda d'un

ne m'amuse pas à publier un

livre, à

risquer deux mille francs pour en gagner deux mille; je fais

des spéculations en littérature

et les Beaudouin.

Ma

:

quarante

je publie

comme

volumes à dix mille exemplaires,

font Panckoucke

puissance et les articles que j'obtiens

poussent une affaire de cent mille écus au lieu de pousser

un volume de deux mille pour livre

faire ,

que pour

francs.

nom

prendre im

Il

faut autant de peine

nouveau, un auteur

et son

faire réussir les Théâtres étrangers,

toires et Conquêtes,

ou

les

Mémoires sur

sont une fortune. Je ne suis pas

ici

Vic-

la Révolution,

pour être

le

qui

marche-

pied des gloires à venir, mais pour gagner de l'argent et

pour en donner aux

hommes

célèbres.

j'achète cent mille francs est

l'auteur inconnu

me demande

suis pas tout à fait

double

le prix

six cents francs

un Mécène,

sance de la littérature

:

j'ai

Le manuscrit que

moins cher que celui dont

j'ai droit

!

Si je

ne

à la reconnais-

déjà fait hausser de plus du

des manuscrits. Je vous donne ces raisons,

parce que vous êtes l'ami de Lousteau,

Dauriat au poëte en

le

mon

petit,

dit

frappant sur l'épaule par un geste


ILLUSIONS PERDUES.

19

d'une révoltante familiarité. Si je causais avec tous les auteurs qui veulent que je sois leur éditeur,

fermer

ma

il

mon temps

boutique, car je passerais

faudrait

en con-

extrêmement agréables, mais beaucoup trop

versations

chères. Je ne suis pas encore assez riche pour écouter les

monologues de chaque amour-propre. Ça ne se

voit

qu'au

théâtre, dans les tragédies classiques.

Le luxe de

la toilette

de ce terrible Dauriat appuyait

aux yeux du poëte de province ce discours cruellement logique.

— Qu'est-ce que que ça — Un magnifique volume de vers. c'est

? dit-il

En entendant ce mot, Dauriat par un

se tourna vers Gabus:on

mouvement digne de Talma

— Gabusson, conque viendra

mon ici

:

ami, à compter d'aujourd'hui, qui-

pour

me

proposer des manuscrits...

Eiitendez-vous ça, vous autres?

commis qui

à Lousteau.

dit-il

en s'adressant à

trois

sortirent de dessous les piles de livres à la

voix colérique de leur patron, qui regardait ses ongles et sa

maia

qu'il

avait belle.

A quiconque m'apportera

manuscrits, vous demanderez prose.

En cas de

si c'est,

des vers ou de

des la

vers, congédiez-le aussitôt. Les vers dé-

voreront la librairie.

— Eravo

!

11

a bien dit cela, Dauriat, crièrent les jour-

nalistes.

— C'est le

vrai, s'écria le libraire

manuscrit de Lucien à

la

en arpentant sa boutique

main; vous ne connaissez pas,

messieurs, le mal que les succès de lord Byron, de Lamartine, de Victor Hugo, de Casimir Delavigne, de Canalis et de Béranger ont produit. Leur gloire nous vaut une inva-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

20

moment en

sion de barbares. Je suis sûr qu'il y a en ce

volumes de vers proposés qui commencent

librairie mille

par des histoires interrompues, et sans queue ni

tête, à

l'imitation

du Corsaire

nalité, les

jeunes gens se livrent à des strophes incom-

préhensibles, à des

poëmes

poètes ont pullulé

Sous prétexte

descriptifs

en inventant

se croit nouvelle les

et de Lara.

comme

Delille

les

son

la il

barbe, n'y a

de roses et de

frais qui

jeune école

la

Depuis deux ans, J'y ai

poètes immortels,

ne se font pas encore

à Lucien; mais en librairie, jeune

dit-il

que quatre poètes

:

perdu

Demandez à Gabus-

monde des

peut y avoir dans le

Il

!

hannetons.

vingt mille francs l'année dernière!

j'en connais

!

d'origi-

homme,

Déranger, Casimir Delavigne,

Lamartine, Victor Hugo; car Ganalisl... c'est un poëte

fait

à coups d'articles.

Lucien ne se sentit pas faire

de

la fierté

de bon cœur. mais la

il

lait

courage de se redresser et de

hommes

influents qui riaient

comprit qu'il serait perdu de ridicule,

Il

éprouvait une démangeaison violente de sauter à

gorge du libraire, de

de son

le

devant ces

nœud de

lui

déranger l'insultante harmonie

cravate, de briser la chaîne d'or qui bril-

sur sa poitrine, de fouler sa montre et de le déchirer.

L'amour-propre

irrité ouvrit la

porte à la vengeance,

jura une haine mortelle à ce libraire auquel

La poésie

-

est

comme

forêts éternelles et qui

rons

,

les

moustiques,

le soleil,

engendre

qui

il

fait

pousser

les cousins, les

dit Blondet.

Il

il

souriait.

n'y a pas

les

mouche-

une vertu

qui ne soit doublée d'un vice. La littérature engendre bien les libraires.

— Et les journalistes

!

dit Lousteau.


ILLUSIONS PERDUES.

21

Dauriat partit d'an éclat de rire.

— Qu'est-ce que ça, enfin?

dit-il

en montrant

le

manu-

scrit.

— Un

recueil de sonnets à faire honte à Pétrarque, dit

Lousteau.

— Comment l'entends-tu? demanda Dauriat. — Comme tout monde, Lousteau, qui dit

le

vit

un sou-

rire fin sur toutes les lèvres.

Lucien ne pouvait se fâcher, mais

il

suait dans son har-

nais.

— Eh bien,

je le lirai, dit Dauriat

en faisant un geste

royal qui montrait toute l'étendue de cette concession. Si tes sonnets sont à la hauteur toi,

mon

S'il

siècle, je ferai

a autant d'esprit qu'il est beau, vous

pas de grands risques, la

du xix®

Chambre qui

de

un grand poëte.

petit,

dit

ne courrez

un des plus fameux orateurs de

causait avec

un des rédacteurs du

Consli-

tutionnel et le directeur de la Minerve.

— Général,

dit Dauriat, la gloire c'est

d'articles et mille écus

Solitaire? Si M.

douze mille francs

de dîners, demandez à l'auteur du

Benjamin de Constant veut

faire

un

article

sur ce jeune poëte, je ne serai pas longtemps à conclure l'affaire.

Au mot de

général et en entendant

Benjamin Constant,

homme

de province

— Lousteau,

j'ai

la les

nommer

l'illustre

boutique prit aux yeux du grand proportions de l'Olympe.

à te parler, dit Finot; mais je te retrou-

verai au théâtre. Dauriat, je fais l'affaire, mais à des conditions.

Entrons dans votre cabinet.

— Viens, mon

petit! dit Dauriat

en laissant

passeï: Fiaot


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

22

devant

lui et faisant

un geste d'homme occupé

à dix per-

sonnes qui attendaient. Il

quand Lucien, impatient,

allait disparaître,

— Vous gardez mon manuscrit, à quand

la

dans

mon

Mais,

petit poëte, reviens ici

l'arrêta.

réponse? trois

ou

lui laissa

pas

quatre jours, nous verrons.

Lucien fut entraîné par Lousteau, qui ne

temps de saluer Vernou,

le

ni le général Foy, ni

sur

ni Blondet, ni Raoul

Nathan,

Benjamin Constant, dont l'ouvrage

Cent-Jours venait de paraître. Lucien entrevit à

les

peine cette tête blonde et fine, ce visage oblong, ces yeux spirituels,

bouche agréable,

cette

pendant vingt ans avait été de Staël, et qui l'avoir

de sa

faite à

,

l'homme qui

madame

guerre aux Bourbons après

faisait la

Napoléon

enfin

Potemkin de

le

mais qui devait mourir atterré

victoire.

— Quelle

boutique

I

s'écria

Lucien quand

il

fut assis

dans un cabriolet de place à côté de Lousteau.

— Au Panorama-Dramatique,

du

et

train

sous pour ta course, dit Etienne au cocher.

un drôle qui vend pour quinze ou de

livres

par an,

il

est

comme

le

!

tu as trente

— Dauriat est

seize cent mille francs

ministre de la littérature,

répondit Lousteau, dont l'amour-propre était agréablement chatouillé et qui se posait en maître devant Lucien. Son avidité, tout aussi

grande que

celle

de Barbet, s'exerce sur

des masses. Dauriat a des formes, il

est vain

qu'il

;

quant à son

esprit,

entend dire autour de

très-excellent à fréquenter.

il

lui; sa

mais

boutique est un lieu

On peut y

supérieurs de l'époque. Là,

est généreux,

ça se compose de tout ce

mon

causer avec

cher, un jeune

les

gens

homme


ILLUSIONS PERDUES.

23

en apprend plus en une heure qu'à pâlir sur des livres pendant dix ans. On y discute des articles, on y brasse des sujets, on s'y

lie

avec des gens célèbres ou influents

qui peuvent être utiles. Aujourd'hui, pour réussir, nécessaire d'avoir des relations. Tout est hasard

,

voyez. Ce qu'il y a de plus dangereux est d'avoir de

il

est

vous

le

l'esprit

tout seul dans son coin.

— Mais quelle impertinence! Lucien. — Bah! nous nous moquons tous de Dauriat, dit

Etienne. Vous avez besoin de

ventre le fait

;

a besoin

il

du Journal

comme une

tourner

lui,

il

répondit

vous marche sur

le

des Débats, Emile Blondet

toupie.

Oh

si

vous entTez dans

vous en verrez bien d'autres! Eh bien, que

la littérature,

vous disais-je?

— Oui, vous dans

avez raison, répondit Lucien.

cette boutique encore pins cruellement

J'ai souffert

que

je

ne m'y

programme.

attendais, d'après votre

— Et pourquoi vous livrer à

la souffrance?

Ce qui nous

coûte notre vie, le sujet qui, durant des nuits studieuses, a ravagé notre cerveau

champs de

la

;

toutes ces courses

pensée, notre

à travers les

monument construit

sang devient pour les éditeurs une vaise. Les libraires vendront

manuscrit. Voilà pour eux tout

affaire

avec notre

bonne ou mau-

ou ne vendront pas votre le

problème. Un

livre,

pour

eux, représente des capitaux à risquer. Plus le livre est

beau, moins

il

a

de chances d'être vendu. Tout

homme

supérieur s'élève au*-dessus des masses, son succès est donc

en raison directe avec l'œuvre.

Aucun

le

libraire

temps nécessaire pour apprécier ne veut attendre. Le

livre d'au-

jourd'hui doit être vendu demain. Dans ce systcme-là, les


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

24

libraires refusent les livres substantiels auxquels

faut de

il

hautes, de lentes approbations.

— D'Arthez a raison, Lucien. — Vous connaissez d'ArUiez? Lousteau.^Je s'écria

ne

sais

les esprits solitaires qui

pen-

dit

rien de plus dangereux

comme

sent,

que

monde

ce garçon-là, pouvoir attirer le

à eux.

En fanatisant

les

flatte la force

immense que nous sentons d'abord en nous-

mêmes,

jeunes imaginations par une croyance qui

ces gens à gloire

remuer

à l'âge

Je

pour

le

suis

commandé ((

Si tu

à la

le

posthume

mouvement

les

empêchent de

se

est possible et profitable.

système de Mahomet, qui, après avoir

montagne de venir à

ne viens à moi,

j'irai

donc vers

lui

,

s'est

e'crié

:

toi! »

Cette saillie, où la raison prenait une forme incisive,

de nature à

était

faire hésiter

Lucien entre

de pauvreté soumise que prêchait trine militante

d'Angoulême

que Lousteau

le

le cénacle,

lui exposait.

système

et la doc-

Aussi le poëte

garda-t-il le silence jusqu'au boulevard

du

Temple.

Le Panorama-Dramatique, aujourd'hui remplacé par une maison, était une charmante salle de spectacle située vis-àvis

de

la

rue Chariot, sur

le

boulevard du Temple, et où

deux administrations succombèrent sans obtenir un

seul

succès, quoique Vignol, l'un des acteurs qui se sont par-

tagé

la

succession de Potier,

y ait

débuté

,

Florine, actrice qui, cinq ans plus tard, devint

Les théâtres, lités.

bigu,

comme

les

hommes,

Le Panorama-Dramatique

il

bq put

que

célèbre.

sont soumis à des fata-

avait à rivaliser avec l'Am-

la Gaieté, la Porte-Sâint-Martin

vaudeville;

ainsi si

résister à leurs

et les théâtres

manœuvres, aux

de res-


ILLUSIONS PERDUES. trictions

25

de son privilège et au manque de bonnes pièces.

Les auteurs ne voulurent pas se brouiller avec les théâtres existants pour

tique.

un théâtre dont

la vie

semblait probléma-

Cependant, l'administration comptait sur

nouvelle, espèce de

la

pièce

mélodrame comique d'un jeune auteur,

nommé du

collaborateur de quelques célébrités,

Bruel,

qui disait l'avoir faite à lui seul. Cette pièce avait été com-

posée pour la

le

début deFlorine, jusqu'alors comparse à

Gaieté, où, depuis un'ao, elle jouait de petits rôles dans

lesquels elle s'était fait remarquer, sans pouvoir obtenir

d'engagement, en sorte que

le

Panorama

enlevée

l'avait

à son voisin. Coralie, une autre actrice, devait y débuter aussi.

Quand

les

deux amis arrivèrent, Lucien

par l'exercice du pouvoir de

fait

fut stupé-

la presse.

Monsieur est avec moi, dit Etienne au contrôle, qui

s'inclina tout entier.

— Vous

trouverez bien diflicilement à vous placer, dit

le contrôleur

en chef.

Il

n'y a plus de disponible

que

la

du directeur.

loge

Etienne et Lucien perdirent un certain temps à errer

dans

les corridors et à

parlementer avec

les

ouvreuses.

Allons dans la salle, nous parlerons au directeur,

qui nous prendra dans sa loge. D'ailleurs, je vous présenterai à l'héroïne

de

la soirée, à Florine.

Sur un signe de Lousteau,

une

petite clef et ouvrit

mur. Lucien

le portier

de l'orchestre

prit

une porte perdue dans un gros

suivit son ami, et passa soudain

du corridor

illuminé au trou noir qui, dans presque tous les théâtres, sert

de communication entre

la salle et les coulisses. Puis,

en montant quelques marches humides,

le

poète de pro:


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

26

aborda

vince

la coulisse,

pins étrange. L'étroitesse

où l'attendait

le spectacle le

des portants,

la

hauteur du

théâtre, les échelles à quinquets, les décorations

vues de près,

ribles

bizarres et

si

faits

les acteurs plâtrés,

d'étoffes si grossières,

qui pendent,

veste huileuse, les cordes

promène son chapeau sur la

se

de fond suspendues,

les toiles

de choses bouffonnes, ressemblait théâtre,

si

peu

les

hor-

garçons à

les

régisseur qui

le

comparses

tête, les

si

leurs costumes

assises,

pompiers, cet ensemble

tristes, sales, affreuses, éclatantes,

que Lucien

à ce

que son étonnement

un bon gros mélodrame

avait

vu de

fut sans bornes.

sa place au

On achevait

Berîram, pièce imitée

intitulé

d'une tragédie de Maturin qu'estimaient infininaent Nodier, lord Byron et Walter Scott, mais qui n'obtint aucun suc-

cès à Paris.

— Ne quittez pas mon bras

si

vous ne voulez pas tomber

dans une trappe, recevoir une forêt sur

un

palais

cien.

une

la tête,

ou accrocher une chaumière,

— Florine

dans sa loge,

est-elle

dit

mon

actrice qui se préparait à son entrée

renverser

Etienne à Lubijou?

dit-il

à

en scène en écou-

tant les acteurs.

— Oui, mon amour.

Je te

de moi. Tu es d'autant plus

Allons,

ne manque pas ton

Lousteau. Précipite-toi, haut rête,

malheureux! car

Lucien stupéfait Arrête,

remercie de ce que tu as dit

il

que Florine entrait

gentil,

effet,

la patte!

dis-moi bien: Ar-

vit l'actrice se

composant le

le théâtre, dit-il à

et s'écriant

glacer d'effroi.

même femme.

— Voilà donc

ici.

petite, lui dit

y a deux mille francs de recette.

malheureux! de manière à

n'était plus la

ma

Lousteau.

:

Ce


ILLUSIONS PERDUES.

C'est

comme un lui

comme

27

boutique des galeries de bois et

la

journal pour la littérature,

une vraie

cuisine,

répondit son nouvel ami.

Nathan parut.

— Pour qui venez-vous donc — Mais je théâtres à

ici? lui

fais les petits

demanda Lousteau. la Gazette,

en atten-

dant mieux, répondit Nathan.

— Eh

soupez donc avec nous ce

!

soir, et traitez

bien

Florine, à charge de revanche, lui dit Lousteau.

— Tout à votre — Vous savez, — Qui donc

service, répondit Nathan. elle

est ce

mon

petit

dans

demeure maintenant rue de Bondy. beau jeune

homme

avec qui tu es,

Lousteau? dit l'actrice en rentrant de la scène

la coulisse.

— Ah! célèbre.

ma chère, un grand poëte, un homme qui sera Comme vous devez souper ensemble, monsieur

Nathan,

je

— Vous

vous présente M. Lucien de Rubempré. portez un beau nom, monsieur, dit Raoul à

Lucien.

— Lucien!

M. Raoul Nathan,

fit

Etienne à son nouvel

ami.

— Ma

foi,

monsieur, je vous

je n'ai pas conçu,

quand on

lisais il

y a deux

jours, et

a fait votre livre et votre re-

cueil de poésies, qiie vous soyez

si

humble devant un

jour-

naliste.

— Je vous

attends à votre premier livre, répondit Na-

than en laissant échapper un

— Tiens,

des poignées de main

'

fin sourire.

tiens, les ultras et les libéraux se

Le matin,

?

s'écria

donnent donc

Vcrnou en voyant ce

je suis des opinions

de

mon

trio.

journal, dit


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

2S

Nathan

mais, le soir, je pense ce que je veux

;

:

la nuit

tous les rédacteurs sont gris.

— Etienne, est

dit Félicien

venu avec moi,

— Ah çà! — Vous en

n'y a donc pas une place? dit Finot.

il

l'actrice,

en s'adressant à Lousteau, Finot

te cherche. Et... le voilà.

il

avez toujours une dans nos cœurs,

qui lui adressa le plus agréable sourire.

— Tiens, ma petite Florville, amour. On te

— Est-ce

te voilà déjà guérie

de ton

par un prince russe.

disait enlevée

qu'on enlève les femmes aujourd'hui? dit

la

qui était l'actrice d'Arrêté, malheureux. Nous

Florville,

sommes

lui dit

restés dix jours à Saint-Mandé,

été quitte

mon

prince en a

pour une indemnité payée à l'administration.

Le directeur,

'reprit Florville

en

riant, va prier

Dieu

qu'il

vienne beaucoup de princes russes, leurs indemnités

lui

feraient des recettes sans frais.

— Et

toi,

les écoutait,

ma

que tu as aux

— Non,

petite, dit Finot à

où donc as-tu volé

oreilles? As-tu fait

:

,

sont-elles heureuses

le cirage

de ton amie

veut,

comme une

Furie

rampe

est

un prince indien?

comme

Florine et Co-

!

sauvé,

te

comme

— Va donc

!

la

:

// est

lui dit

sauvé

!

la tête.

Nathan, au lieu de

entre tout uniment,

et dis d'une voix de poitrine

Pasta dit

ajouta-t-il

Florville, s'écria Lous-

monte à

veux avoir du succès,

Si tu

arrive jusqu'à la

crier

paysanne qui

des négociants millionnaires ennuyés de leur mé-

— Tu vas manquer ton entrée, teau

jolie

boutons de diamants

mais un marchand de cirage, un Anglais qui

est déjà parti! N'a pas qui ralie,

nage

une

les

en

:

:

U

patria, dans Tancrède.

la poussant.


ILLUSIONS PERDUES.

— plus temps, — Qa'a-t-elle Il

n'est

29

son effet! dit Vernoii.

elle rate

rompre,

fait? la salle applaudit à tout

Lousteau.

dit

— Elle leur a montré sa gorge en c'est sa

grande ressource,

se mettant à genoux,

veuve du cirage.

dit l'actrice

— Le directeur nous donne sa loge, tu m'y retrouveras, dit Finot à Etienne.

Lousteau conduisit alors Lucien, derrière

le théâtre,

à

travers le dédale des coulisses, des corridors et des escaliers jusqu'au troisième étage, à ils

une

chambre où

petite

arrivèrent suivis de Nathan et de Félicien Vernou.

— Bonjour ou bonsoir, messieurs, sieur, dit-elle en se tournant vers

dit Florine.

— Mon-

un homme gros

et court

qui se tenait dans un coin, ces messieurs sont les arbitres

de mes destinées, ils

mon

avenir est entre leurs mains; mais

seront, je l'espère, sous notre table

demain matin,

si

M. Lousteau n'a rien oublié...

Comment! vous aurez Blondet des

Etienne,

le vrai

— Oh!

mon

Débats, lui dit

Blondet, Blondet lui-même, enfin Blondet? petit Lousteau, tiens,

il

faut

que

je t'em-

brasse, dit-elle en lui sautant au cou.

A

cette démonstration, Matifat, le gros

air sérieux.

comme un

A

homme,

seize ans, Florine était maigre.

prit

un

Sa beauté,

bouton de fleur plein de promesses, ne pouvait

plaire qu'aux artistes qui préfèrent les esquisses

aux

ta-

bleaux. Cette charmante actrice avait dans les traits toute la finesse

qui la caractérise, et ressemblait alors à

Mignon de Gœthe.

Matifat, riche droguiste

Lombards, avait pensé qu'une petite vards serait peu dispendieuse

;

de

la

la

rue des

actrice des boule-

mais, en onze mois, Florine 2.


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

30

coûta soixante mille francs. Rien ne parut pins extraor-

lui

dinaire à Lucien là

comme un

que

cet honnête et probe négociant posé

dieu Terme dans un coin de ce réduit de dix

pieds carrés, tendu d'un

joli

papier, décoré d'une psyché,

d'un divan, de deux chaises, d'un tapis, d'une cheminée et plein d'armoires. biller l'actrice

où Florine

— trice

Une femme de chambre achevait

en Espagnole. La pièce

faisait le rôle

d'ha-

un imbroglio

était

d'une comtesse.

Cette créature sera dans cinq ans la plus belle ac-

de Paris,

— Ah

dit

Nathan à Félicien.

mes amours,

çà!

dit Florine

en se retournant

vers les trois journalistes, soignez-moi demain: d'abord, j'ai

fait

garder des voitures cette nuit, car je vous ren-

verrai soûls

oh

!

comme

des mardi gras. Matifat a eu des vins,

mais des vins dignes de Louis XVIII,

sinier

et

il

a pris

le cui-

du ministre de Prusse.

— Nous nous attendons à des choses énormes en voyant monsieur,

— Mais

dit il

Nathan.

sait qu'il traite les

hommes

les plus

dange-

reux de Paris, répondit Florine. Lucien d'un air inquiet, car

.Matifat regardait

homme

beauté de ce jeune

— Mais

en voilà un que

la

grande

excitait sa jalousie. je

ne connais pas,

dit Florine

en avisant Lucien. Qui de vous a ram.ené de Florence l'Apollon

du Belvédère? Monsieur

est gentil

comme une

figure de Girodet.

— Mademoiselle de province que si

,

j'ai

dit

Lousteau

,

monsieur

est

un poëte

oublié de vous présenter. Vous êtes

belle ce soir, qu'il est impossible de songer à la civilité

puérile et honnête...


ILLUSIONS PERDUES.

riche

Est-il

,

qu'il

de

fait

la

31

poésie

?

demanda

Florine.

— Pauvre comme Job, répondit Lucien. — C'est bien tentant pour nous autres, Du

dit l'actrice.

un jeune homme en

Bruel, l'autenr de la pièce,

dingote, petit, délié, tenant à la fois

re-

du bureaucrate, du

propriétaire et de l'agent de change, entra soudain.

— Ma petite Florine,

vous savez bien votre rôle, hein?

pas de défaut de mémoire. Soignez la scène du second acte,

du mordant, de

aime pas,

la finesse

Dites bien

!

comme nous en sommes

:

Je ne vous

convenus.

— Pourquoi prenez-vous des rôles où

il

y a de pareilles

phrases? dit Matifat à Florine.

Un

rire universel accueiMit l'observation

— Qu'est-ce que cela vous n'est pas à vous

mon bonheur dant

que

animal bête?

avec ses niaiseries

les auteurs.

paar bêtise, si

je parle,

du droguiste.

fait, lui dit-elle,

Foi d'honnête

ça ne devait pas

,

ajauta-t-elle

fille,

me

puisque ce

— Oh

!

il

fait

en regar-

je lui payerais tant

ruiner.

— Oui, mais vous me regarderez en disant cela comme quand vous répétez votre

rôle, et ça

me

fait

peur, répon-

dit le droguiste.

— Eh bien,

je regarderai

mon

petit Lousteau, répondit-

elle.

Une

— mon

cloche retentit dans les corridors.

Allez- vous-en tous, dit rôle et tâcher de le

Lucien

et

Florine, laissez-moi relire

comprendre.

Lousteau partirent les derniers.

Lousteau

baisa les épaules de Florine, et Lucien entendit l'actrice disant

;


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

32

— Impossible femme

pour ce

qu'il allait à la

soir. Cette vieille

— La trouvez-vous gentille? — mon cher, ce mon

!

dit

Etienne à Lucien.

Matifat..., s'écria Lucien.

.Mais,

— Eh

enfant, vous ne savez rien encore de la

vie parisienne, répondit Lousteau. qu'il

faut subir

mariée

,

bête a dit à sa

campagne.

C'est

!

comme

On

voilà tout.

se fait

si

est des

Il

nécessités

vous aimiez une

une

femme

raison.

Etienne et Lucien entrèrent dans une loge d'avant-scène,

au rez-de-chaussée, où

En

théâtre et Finot.

posée, avec

de

un de

ils

trouvèrent

le

directeur du

face, Matifat était dans la loge op-

ses amis

nommé Camusot, un marchand

soieries qui protégeait

Coralie,

et

accompagné d'un

honnête petit vieillard, son beau-père. Ces

trois

bourgeois

nettoyaient le verre de leurs lorgnettes en regardant le parterre, ^ont les agitations les inquiétaient. Les loges offraient la société bizarre des premières représentations

des journalistes et leurs maîtresses, des

tenues

et

amants

leurs

,

femmes

:

entre-

quelques vieux habitués de

théâtres friands de premières représentations, des per-

monde

qui aiment ces sortes d'émotions.

Dans une première loge

se trouvait le directeur général et

sonnes du beau

sa famille, qui avait casé tration financière

du Bruel dans une adminis-

le faiseur

de vaudevilles touchait les

appointements d'une sinécure. Lucien, depuis son dîner, voyageait d'étonnements en étonnements. La vie littéraire,

depuis deux mois rible

dans

la

si

pauvre,

si

dénuée à ses yeux,

chambre de Lousteau,

si

humble

si

hor-

et si in-

solente à la fois aux galeries de bois, se déroulait avec

d'étranges magnificences et sous des aspects singuliers.


ILLUSIONS PERDUES. Ce mélange de hauts

et

33

de bas, de compromis avec

îa

conscience, de suprématies et de lâchetés, de trahisons et

de

plaisirs,

bété

de grandeurs et de servitudes,

comme un homme

— Croyez-vous que l'argent

?

dit Finot

attentif à

le rendait hé-

un spectacle

inouï.

la pièce de du Bruel vous fasse de

au directeur.

— La pièce est une pièce d'intrigue où du Bruel a voulu faire

du Beaumarchais. Le public des boulevards n'aime veut être bourré d'émotions. L'esprit n'est

pas ce genre,

il

pas apprécié

ici.

Tout, ce soir, dépend de Florine et de

Coralie, qui sont ravissantes

de grâce, de beauté. Ces deux

créatures ont des jupes très-courtes, elles dansent un pas

espagnol, elles peuvent enlever le public. Cette représentation est

un coup de

cartes. Si les journaux

me

font quel-

ques articles spirituels, en cas de réussite, je puis gagner cent mille écus.

— Allons,

/

je le vois, ce

ne sera qu'un succès d'estime,

dit Finot.

— sins,

Il y a une cabale montée par les on va siffler quand même mais ;

trois théâtres voi-

je

me

mesure de déjouer ces mauvaises intentions. les

claque urs envoyés contre moi,

suis J'ai

ils siffleront

mis en

surpayé

maladroi-

tement. Voilà deux négociants qui, pour procurer un

triomphe à Coralie et à Florine, ont pris chacun cent lets et les

faire

bil-

ont donnés à des connaissances capables de

mettre

la

cabale à la porte. La cabale, deux fois

payée, se laissera renvoyer, et cette exécution dispose toujours bien

le

Deux cents

public. billets!

quels gens précieux! s'écria Finot.

— Oui, avec deux autres

jolies actrices aussi

richement


n

SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

34

entretenues que Florins et Coralie, je

me

tirerais d'affaire.

Depuis deux heures, aux oreilles de Lucien, tout se résolvait par

était

de l'argent. Au théâtre

comme

librairie

au journal, de

comme en de

l'art et

put s'empêcher d'opposer aux sifflets

du parterre en émeute

pure

nobles triomphes du génie,

ne

aux

de poésie calme

les scènes

la gloire

aux

l'art, les

ailes blanches.

du cénacle, une larme

se rappelant les soirées les

il

applaudissements et

voyaient les merveilles de

ils

la

dans l'imprimerie de David,

avait goûtées

qu'il

quand tous deux

dans

n'en

mar-

lui

Pendant que l'orchestre jouait l'ouverture,

telaient.

En

il

pas question. Ces coups du grand balancier de

Monnaie, répétés sur sa tête et sur son cœur, les

et

en

librairie,

la gloire

brilla

yeux du poëte.

— Qu'avez-vous? Etienne Lousteau. — vois poésie dans un bourbier, — Eh mon cher, vous avez encore des — Mais subir donc ramper ces gros Matifat lui dit

Je

la

dit-il.

illusions.

!

et

faut-il

et

Camusot,

comme

comme nous

Mon

ici

les acti'ices subissent les journalistes,

subissons les libraires?

petit, lui dit à l'oreille

Etienne en

lui

montrant

Fiuot, vous voyez ce lourd garçon, sans esprit ni talent,

mais avide, voulant affaires, qui,

dans

la

fortune à tout prix et habile en

la

boutique de Dauriat, m'a pris qua-

rante pour cent en ayant il

l'air

de m'obliger?... eh bien,

a des lettres où plusieurs génies en herbe sont à genoux

devant

Une

lui

pour cent francs.

contraction causée par le dégoût serra le

Lucien, qui se rappela laissé sur le tapis vert

î

Finot,

de

mes

cœur de

cent francs? ce dessin

la rédaction.


ILLUSIONS PERDUES.

3o

— Plutôt mourir, — Plutôt vivre, repartit Etienne. dit-il.

Au moment où dans

la toile

les coulisses

— Mon cher,

se leva, le directeur sortit et alla

pour donner quelques ordres.

dit alors Finot à Etienne, j'ai la parole

Dauriat, je suis

pour un

hebdomadaire.

J'ai traité

tiers

dans

la propriété

de

du journal

pour trente mille francs comp-

tants à condition d'être fait rédacteur en chef et directeur. C'est

une

affaire

superbe. Blondet m'a dit qu'il se prépare

des lois restrictives contre la presse, les journaux existants seront seuls conservés.

million pour entreprendre

Dans

six mois,

il

faudra un

un nouveau journal.

J'ai

donc

conclu sans avoir à moi plus de dix mille francs. Écoutemoi. Si tu peux faire acheter la moitié de

ma

part,

un

sixième, à Matifat, pour trente mille francs, je te donnerai la rédaction

en chef de

mon

cent cinquante francs par mois. Je

petit journal, avec

Tu seras mon prête-nom.

veux pouvoir toujours diriger

tous

mes

intérêts et

ne pas avoir

deux

la rédaction,

l'air

y garder

d'y être pour quelque

chose. Tous les articles te seront payés à raison de cent

sous la colonne; ainsi tu peux te faire un boni de quinze francs par jour en ne les payant

que

trois francs, et

en

profitant de la rédaction gratuite. C'est encore quatre cent

cinquante francs par mois. Mais je veux rester maître de faire attaquer

mon

ou défendre

les

hommes

et les affaires à

gré dans le journal, tout en te laissant satisfaire les

haines et les amitiés qui ne gêneront point

ma

politique.

Peut-être serai-je ministériel ou ultra, je ne sais pas encore; mais je veux conserver, sous main, libérales. Je te dis tout, à toi qui es

un bon

mes

relations

enfant. Peut-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

30

être te ferais-je avoir les les fais, je

Chambres dans

ne pourrai sans doute pas

le journal

les garder.

je

Ainsi,

emploie Florine à ce petit maquignonnage, et dis-lui de presser vivement le bouton au droguiste

quarante-huit heures pour

me

dédire,

:

si je

je n'ai

que

ne peux pas

payer. Dauriat a vendu Tautre tiers trente mille francs à

son imprimeur et à son marchand de papier.

lui

Il

gagne dix mille francs, puisque

a, lui,

son

le tout

ne

en coûte que cinquante mille. Mais, dans un an,

le

tiers gratis, et

recueil vaudra deux cent mille francs à vendre à la cour,

comme on

si elle a,

le

prétend, le bon sens d'amortir les

journaux.

— Tu as du bonheur, — tu avais passé par

s*écria Lousteau.

Si

les jours

de misère que

j'ai

connus, tu ne dirais pas ce mot-là. Mais, dans ce tempsvois-tu, je jouis d'un

ci,

malheur sans remède

:

je suis

d'un chapelier qui vend encore des chapeaux rue du

fils

Coq.

Il

ver;

et,

n'y a qu'une révolution qui puisse

me

faire arri-

faute d'un bouleversement social, je dois avoir

des millions. Je ne sais pas

de ces deux choses,

si,

révolution n'est pas la plus facile. Si je portais le

nom

la

de

ton ami, je serais dans une belle passe. Silence, voici le directeur. Adieu, dit Finot en se levant. Je vais à l'Opéra, j'aurai peut-être

un

article

un duel demain

:

je fais et signe d'une

F

foudroyant contre deux danseuses qui ont des

généraux pour amis. J'attaque, et raide, l'Opéra.

— Ah bah? directeur. — Oui, chacun lésine avec moi, répondit Finot. dit le

me

retranche

mes

loges, celui-là refuse

cinquante abonnements.

J'ai

de

me

Celui-ci

prendre

donné mon ultimatum à


ILLUSIONS PERDUES. rOpéra

je

:

37

veux maintenant cent abonnements

mon

loges par mois. S'ils acceptent,

moyens

cents abonnés servis et mille payants. Je sais les

encore deux cents autres abonnements

d'avoir

quatre

et

journal aura huit

nous

:

serons à douze cents en janvier...

— Vous — Vous

finirez

par nous ruiner, dit

le directeur.

êtes bien malade, vous, avec vos dix

ments. Je vous

ai fait faire

deux bons

articles

abonne^

au ConstUw

tionneL

— Oh!

me

ne

je

plains pas de vous, s'écria le direc-

teur.

—A

demain

soir,

Lousteau, reprit Finot. ïu

neras réponse aux Français, où présentation

rence

et,

;

ma

tu prendras

comme

je

il

y a

me

don-

une première re-

ne pourrai pas

faire l'article,

loge au journal. Je te donne la préfé-

tu t'es échiné pour moi, je suis reconnaissant.

:

Félicien

me faire remise des appointeme propose vingt mille francs

Vernou m'offre de

ments pendant un an pour un

dans

tiers

et

la propriété

du journal; mais

j'y

veux

rester maître absolu. Adieu.

Il

ne se

nomme

pas Finot pour rien, celui-là, dit

Lucien à Lousteau.

— Oh!

c'est

un pendu qui

fera son chemin, lui répondit

Etienne sans se soucier d'être ou non entendu par l'homme habile qui fermait la porte de la loge.

— Lui?... de

dit le directeur.

Il

sera millionnaire,

il

jouira

considération générale, et peut-être aura-t-il des

la

amis...

— Bon Dieu, faire

dit Lucien, quelle

entamer par cette délicieuse n.

caverne! Et vous allez fille

une

A

pareille négo3


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

38

ciation? dit-il en

montrant Florine qui leur lançait des

œillades.

— Et ment

elle réussira.

et la finesse

Vous ne connaissez pas

le

dévoue-

de ces chères créatures, répondit Lous-

teau.

— Elles

rachètent tous

défauts

leurs

toutes leurs

fautes par l'étendue

amour quand

elles

aiment, dit

La passion d'une actrice

est

le

,

par

elles

effacent

l'infini

de leur

,

directeur en continuant.

une chose d'autant plus

belle,

un plus violent contraste avec son entou-

qu'elle produit

rage.

— C'est trouver dans couronne

la

— Mais, ami

la

la

boue un diamant digne d'orner

plus orgueilleuse, répliqua Lousteau.

reprit le directeur, Coralîe est distraite. Notre

fait Coralie sans s'en douter, et va lui faire

manquer

tous ses effets; elle n'est plus à ses répliques, voilà deux fois qu'elle

n'entend pas

le

souffleur. Monsieur, je

en prie, mettez-vous dans ce coin, ralie est

amoureuse de vous,

vous êtes

parti.

— Eh!

non,

est

du souper,

jouera

— Mon

vous

à Lucien, Si Co-

vais aller lui dire

s'écria Lousteau, dites-lui

que

que monsieur

qu'elle en fera ce qu'elle voudra, et elle

comme mademoiselle

Le directeur

je

dit-il

Mars.

partit.

ami,

dit

Lucien à Etienne, comment! vous

n'avez aucun scrupule de faire demander par mademoiselle Florine

trente mille francs à ce droguiste pour la

moitié d'une chose que Finot vient d'acheter à ce prix-là?

Lousteau ne laissa pas à Lucien raisonneaieat.

le

temps de

finir

son


ILLUSIONS PERDUES.

39

— Mais de quel pays êtes-vous donc, mon cher enfant? Ce droguiste

n'est pas

un homme,

c'est

un

coffre-fort

donné par l'amour.

— Mais votre conscience? —

La conscience, mon cher,

chacun prend pour battre son jamais pour sard

fait

lui.

Ah

est

un de ces bâtons que dont

voisin, et

pour vous en un jour un miracle que

pendant deux ans,

et

j'ai

Le ha-

attendu

vous vous amusez à en discuter

moyens? Comment! vous qui me paraissez prit,

ne se sert

il

çà! à qui diable en avez-vous?

les

avoir de l'es-

qui arriverez à l'indépendance d'idées que doivent

avoir les aventuriers intellectuels dans le

monde où nous

sommes, vous barbotez dans des scrupules de qui s'accuse d'avoir

mangé son œuf avec

Si Florine réussit, je

deviens rédacteur en chef, je gagne

deux cent cinquante francs de théâtres, je laisse à

vous mettez

le

religieuse

concupiscence?...

Vernou

fixe, je

pied à l'étrier en

les théâtres des boulevards.

prends

les théâtres

me

les

grands

de vaudeville,

succédant dans tous

Vous aurez alors

trois francs

par colonne, et vous en écrirez une par jour, trente par

mois qui vous produiront quatre-vingt-dix francs; vous aurez pour soixante francs de livres à vendre à Barbet; puis vous pouvez

demander mensuellement

dix billets, en tout quarante billets,

à vos théâtres

que vous vendrez

quarante francs au Barbet des théâtres, un

homme

avec

qui je vous mettrai en relation. Ainsi je vous vois deux cents francs par mois. Vous pourriez, en vous rendant utile à Finot, placer

un

article

de cent francs dans son

nouveau journal hebdomadaire, au cas où vous déploieriez

un

talent transcendant; car, là, on signe, et

il

ne faut


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

40

plus rien lâcher,

comme dans le Mon

alors cent écus par mois. talent,

comme

cher,

Vous auriez

y a des gens de

il

ce pauvre d'Arthez qui dîne tous les jours

chez Flicoteaux, écus.

petit journal.

sont dix ans avant de gagner cent

ils

Vous vous ferez avec votre plume quatre mille francs

nar an, sans compter les revenus de la écrivez pour elle. Or,

un sous-préfet

d'appointements, et s'amuse

librairie, si

que mille écus

n'a

comme un

bâton de chaise

dans son arrondissement. Je ne vous parle pas du d'aller

au spectacle sans payer, car ce

bientôt une fatigue

;

vous

plaisir

deviendra

plaisir

mais vous aurez vos entrées dans

les

coulisses de quatre théâtres. Soyez dur et spirituel pen-

dant un ou deux mois, vous serez accablé d'invitations, de parties avec les actrices; vous serez courtisé par leurs

amants; vous ne dînerez chez Flicoteaux qu'aux jours

où vous n'aurez pas trente sous dans ^otre poche,

un dîner en

ville.

cinq heures dans

Vous ne saviez où donner de le

Luxembourg, vous êtes à

ni pas

la tête

la veille

à

de

devenir une des cent personnes privilégiées qui imposent

des opinions à la France. Dans trois jours, sons, vous pouvez,

si

nous réussis-

avec trente bons mots imprimés à

raison de trois par jour, faire maudire la vie à un

vous pouvez vous créer des rentes de les

actrices

plaisir

de vos théâtres; vous pouvez

une bonne pièce

faire

tout Paris à

et faire courir

homme;

chez toutes

'tomber

une mau-

vaise. Si Dauriat refuse d'imprimer les Marguerites sans

vous en rien donner, vous pouvez et

soumis, chez vous, vous

Ayez du

talent, et flanquez

trois articles qui

les

le faire venir,

humble

acheter deux mille francs.

dans

trois

journaux différents

menacent de tuer quelques-unes des


ILLUSIONS PERDUES.

41

spéculations de Daurîat ou un livre sur lequel

vous

le

verrez grimpant à votre mansarde

comme une

il

compte,

et y séjournant

clématite. Enfin votre roman, les libraires,

qui dans ce

moment vous

mettraient tous à la porte

plus ou moins poliment, feront queue chez vous, et le

manuscrit que

père Doguereau vous estimait quatre

le

cents francs sera surenchéri jusqu'à quatre mille francs! Voilà les bénéfices

du métier de

journaliste. Aussi défen-

dons-nous rapproche des journaux à tous les nouveaux venus; non-seulement

il

faut

un immense

talent,

mais

encore bien du bonheur pour y pénétrer. Et vous chicanez votre bonheur!... Voyez, si nous ne nous étions pas rencontrés aujourd'hui chez Flicoteaux, vous pouviez faire

pied de grue encore pendant trois ans ou mourir de

le

faim,

comme

d'Arthez, dans un grenier.

Quand

d'Arthez

sera devenu aussi instruit que Bayle et aussi grand écrivain que Rousseau, nous aurons

serons maîtres de

la

notre fortune, nous

fait

sienne et de sa gloire. Finot sera

député, propriétaire d'un grand journal; et nous serons, nous, ce que nous aurons voulu être

pairs de France,

:

ou détenus à Sainte-Pélagie pour dettes.

— Et Finot vendra son grand journal aux ministres qui lui

à et

donneront

madame

plus d'argent,

le

comme

rieurs à ceux

chapeaux de

les

que

la

le journal vantait

cien en se rappelant la scène dont êtes

un

niais,

d'un ton sec. Finot, liges

vend ses éloges

Bastienne en dénigrant mademoiselle Virginie,

prouvant que

— Vous

il

il

mon

première sont supéd'abord il

!

s'écria

Lu-

avait été témoin.

cher, répondit Lousteau

y a trois ans, marchait sur les

de ses bottes, dînait chez Tabar à dix-huit sous,


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

42

brochait un prospectus pour dix francs, et son habit

un mystère

tenait sur le corps par

celui de l'immaculée conception

aussi impénétrable

lui

que

Finot a maintenant à

:

son journal estimé cent mille francs; avec les

lui seul

abonnements payés

et

non

abonnements

servis, avec les

réels et les contributions indirectes perçues par son oncle, il

gagne vingt mille francs par an

il

;

plus somptueux dîners du monde,

un mois;

demain à

enfin le voilà

hebdomadaire, avec un sixième de

a tous les jours les a cabriolet depuis

il

la

la

tête d'un journal

propriété pour rien,

avec cinq cents francs par mois de traitement auxquels

il

ajoutera mille francs de rédaction obtenue gratis et qu'il fera payer à ses associés. Vous, le premier,

si

Finot con-

sent à vous payer cinquante francs la feuille, serez trop

heureux de

lui

apporter trois articles pour rien.

Quand

vous serez dans une position analogue, vous pourrez juger Finot

on ne peut être jugé que par ses pairs. N'avez-vous

:

pas un immense avenir, haines de position, dira «

Attaque

a

:

Loue

»

!

!

»

si

si

si

vous obéissez aveuglément aux

vous attaquez quand Finot vous vous louez quand

il

vous dira

:

Lorsque vous aurez une vengeance à exercer

contre quelqu'un, vous pourrez rouer votre ami ou votre

ennemi par une phrase insérée tous journal en

me

disant

:

«

les

matins à notre

Lousteau, tuons cet hommo-là!

Vous réassassinerez voire victime par un grand dans tale

le

journal hebdomadaire. Enfin,

si l'affaire

»

article

est capi-

pour vous, Finot, à qui vous vous serez rendu né-

cessaire, vous laissera porter

un dernier coup d'assom-

moir dans un grand journal qui aura dix ou douze mille abonnés.


ILLUSIONS PERDUES.

43

— Ainsi vous croyez que Florine pourra décider son droguiste à faire le

marché?

dit

Lucien ébloui.

en

Je le crois bien! Voici l'entr'acte, je vais déjà lui

aller dire

deux mots, cela se conclura cette

sa leçon faite, Florine aura tout

— Et cet honnête

mon

nuit.

Une

fois

esprit et le sien.

négociant qui est

bouche béante,

là,

admirant Florine, sans se douter qu'on va

lui extirper

trente mille francs!...

— Encore une autre

sottise

!

Ne

dirait-on pas qu'on le

mon

vole? s'écria Lousteau. Mais,

cher,

si

le

ministre

achète le journal, dans six mois le droguiste aura peutêtre cinquante mille francs de ses trente mille. Puis tifat

ne verra pas

le

Quand on saura que geront

dans tous

les

Matifat et

Camusot (car

ils

sont propriétaires d'une revue,

l'affaire)

Ma-

journal, mais les intérêts de Florine. se partail

y aura

journaux des articles bienveillants pour

Florine et Coralie. Florine va devenir célèbre, elle aura peut-être un

engagement de douze

mille francs dans

un

autre théâtre. Enfin, Matifat économisera les mille francs

par mois que

lui

journalistes.

Vous ne connaissez ni

affaires.

coûteraient les cadeaux et les dîners aux les

hommes,

ni les

— Pauvre homme!

dit Lucien,

il

compte avoir une nuit

agréable.

Et, reprit Lousteau,

raisonnements jusqu'à ce quisition

main,

il

qu'il ait

du sixième acheté

je serai rédacteur

sera scié en deux par mille

montré à Florine

en chef,

francs par mois. Voici donc la fin de

l'amant de Florine.

l'ac

à Finot. Et moi, le lendeet je

gagnerai mille

mes misères!

s'écria


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

44

Lousteau

sortit laissant

Lucien abasourdi, perdu dans

un abîme de pensées, volant au-dessus du monde comme il est. Après avoir vu aux galeries de bois les ficelles de la librairie et la cuisine

de

la

mené dans

du

théâtre, le poëte apercevait

les coulisses

gloire,

après s'être pro-

l'envers des consciences, le jeu des rouages de la vie

parisienne, le

mécanisme de toute chose.

Il

avait envié le

bonheur de Lousteau en admirant Florine en scène. Déjà, pendant [quelques instants,

meura

il

avait oublié Matifat.

Il

de-

durant un temps inappréciable, peut-être cinq

minutes. Ce fut une éternité. Des pensées ardentes enflam-

maient son âme,

comme

ses sens étaient embrasés par le

spectacle de ces actrices aux yeux lascifs et relevés par le rouge, à gorges étincelantes, vêtues

de basquines volup-

tueuses à plis licencieux, à jupes courtes, montrant leurs

jambes en bas rouges à coins

verts, chaussées

à mettre un parterre en émoi.

de manière

Deux corruptions mar-

chaient sur deux lignes parallèles,

comme deux nappes

une inondation, veulent se rejoindre;

qui, dans

voraient le poëte accoudé dans

le

elles dé-

coin de la loge, le bras

sur le velours rouge de l'appui, la main pendante, les

yeux

fixés

sur la

toile,

enchantements de cette nuages, qu'elle brillait

et

d'autant plus accessible aux

vie

mélangée

comme un feu

d'éclairs

et

de

d'artifice après la

nuit profonde de sa vie travailleuse, obscure, monotone.

Tout à coup, les

yeux

théâtre.

nut

la

lumière amoureuse d'un œil ruissela sur

inattentifs

Le poëte,

l'œil

de Lucien, en trouant

réveillé

de Coralie qui

le

rideau du

de son engourdissement, reconle brûlait;

il

baissa la tête, et

regarda Camusot qui rentrait alors dans la loge en face.


ILLCSIOiNS PERDUES. Cet amateur était un bon gros et gras

de

ries

la

45

marchand de

merce, père de quatre enfants, marié pour fois,

soie-

rue des Bourdonnais, juge au tribunal de com-

seconde

la

riche de quatre-vingt mille livres de rente, mais âgé

de cinquante-six ans, ayant

comme un bonnet de cheveux homme qui jouissait

gris sur la tête, l'air papelard d*un

de son reste,

et qui

compte de bonne

ne voulait pas quitter

joie,

sans son

la vie

après avoir avalé les mille et une

couleuvres du commerce. Ce front couleur beurre frais, ces joues monastiques et fleuries semblaient n'être pas assez larges pour contenir Tépanouissement d'une jubilation superlative

Camusot

:

était

sans sa femme, et enten-

dait applaudir Coralie à tout rompre. Coralie était toutes

de ce riche bourgeois,

les vanités réunies elle

du grand seigneur

d'autrefois.

En

il

ce

tranchait chez

moment,

croyait de moitié dans le succès de l'actrice, et

il

il

se

le croyait

d'autant mieux qu'il l'avait soldé. Cette conduite était

sanctionnée par

un et

la

petit vieux, à

néanmoins

réveillèrent, avait ressenti

présence du beau-père de Camusot,

cheveux poudrés^ aux yeux

très-digne. Les il

se souvint

égrillards,

répugnances de Lucien se

de l'amour pur, exalté

pendant un an pour

madame

qu'il

de Bargeton.

Aussitôt l'amour des poètes déplia ses ailes blanches, et

mille souvenirs environnèrent de leurs horizons bleuâtres le

grand

rie.

La

homme

d'Angoulême, qui retomba dans

toile se leva. Coralie et Florine étaient

— Ma chère,

il

pense à

toi

comme au Grand

la rêve-

en scène. Turc, dit

Florine à voix basse pendant que Coralie débitait une réplique.

Lucien ne put s'empêcher de

rire, et

regarda Coralie. 3.


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

46

Cette femme, une des plus charmantes et des plus déli-

madame

cieuses actrices de Paris, la rivale de

de mademoiselle Fleuriet, auxquelles dont

elle

la fascination

ressemblait et

type des

le sort devait être le sien, était le

exercent à volonté

Perrin et

sur les

une grenade, à menton

fin

comme

le

comme

bord d'une coupe.

Sous des paupières brûlées par une prunelle de cils

Coralie

type sublime de la figure juive, ce long visage

offrait le

ovale d'un ton d'ivoire blond, à bouche rouge

des

qui

filles

hommes.

jais,

sous

recourbés, on devinait un regard languissant où

ardeurs du désert.

scintillaient à propos les

obombrés par un cercle

olivâtre,

sourcils arqués et fournis.

Ces yeux,

étaient surmontés de

Sur un front brun, couronné

de deux bandeaux d'ébène où brillaient alors les lumières

comme

sur du vernis, siégeait une magnificence de pensée

qui aurait pu faire croire à du génie. Mais, semblable à

beaucoup

d'actrices, Coralie, sans esprit

malgré son ironie

de coulisses, sans instruction malgré son expérience de boudoir, n'avait

que

l'esprit

des sens et la bonté des

femmes amoureuses. Pouvait-on, d'ailleurs, s'occuper du quand elle éblouissait le regard avec ses bras moral ,

ronds et

polis,

ses doigts tournés en fuseau, ses épaules

dorées, avec la gorge chantée par le Cantique des canti-

ques, avec un cou mobile et recourbé, avec des jambes

d'une élégance adorable et chaussées en soie rougè? Ces beautés d'une poésie vraiment orientale étaient encore

costume espagnol convenu dans

mises en relief par

le

nos théâtres. Coralie

faisait la joie

yeux serraient sa flattaient sa

taille

de

la salle,

où tous

les

bien prise dans sa basquine et

croupe andalouse qui imprimait des torsions


ILLUSIONS PERDUES. lascives à la jupe.

47

y eut un moment où Lucien, en lui seul, se souciant de

II

voyant cette créature jouant pour

Camusot autant que pelure d'une

l'amour pur,

de

la

le

pomme, la

gamin du paradis se soucie de

jouissance au-dessus du désir, et

démon

le

luxure lui souffla d'atroces pensées.

— J'ignore tout de l'amour qui se roule dans

la

chère, dans le vin, dans les joies de la matière, se j'ai

la

mit l'amour sensuel au-dessus de

plus encore vécu par la pensée que par le

bonne dit-il.

fait.

Un

homme qui veut tout peindre doit tout connaître. Voici mon premier souper fastueux, ma première orgie avec un monde

étrange, pourquoi ne goûterais-je pas une fois ces

délices

si

célèbres où se ruaient les grands seigneurs du

dernier siècle en vivant avec des impures? serait

que pour

l'amour vrai, ne

les transporter faut-il

dans

Quand

ce ne

les belles régions

de

pas apprendre les joies, les perfec-

tions, les transports, les ressources, les finesses

de l'amour

des courtisanes et des actrices? N'est-ce pas, après tout, la poésie

des sens?

y a deux mois, ces femmes

II

me sem-

blaient des divinités gardées par des dragons inabordables;

en voilà une dont la beauté surpasse celle de Florine que :

pourquoi ne pas profiter de sa fan-

les plus

grands seigneurs achètent de leurs

j'enviais à Lousteau taisie,

quand

plus riches trésors une nuit à ces femmes-là? Les ambassadeurs,

quand

ils

mettent

le

se soucient ni de la veille ni niais d'avoir plus

quand

je

pied dans ces gouffres, ne

du lendemain.

de délicatesse que

Je serais

un

les princes, surtout

n'aime encore personne.

Lucien ne pensait plus à Camusot. Après avoir manifesté à Lousteau le plus profond dégoût pour le plus odieux par-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

4S tage,

il

tombait dans cette fosse,

il

nageait dans un désir,

entraîné par le jésuitisme de la passion.

— Coralie

de vous,

est folle

lui dit

Lousteau en entrant.

Votre beauté, digne des plus illustres marbres de la Grèce, fait

un ravage inouï dans les

mon

A

cher.

coulisses.

Vous êtes heureux,

dix-huit ans, Coralie pourra dans quelques

jours avoir soixante mille francs par an pour sa beauté.

Vendue par

Elle est encore très-sage.

sa mère,

il

ans, soixante mille francs, elle n'a encore récolté

y a

trois

que des

chagrins et cherche le bonheur. Elle est entrée au théâtre

par désespoir, acquéreur;

elle avait

et,

au

sortir

en horreur de Marsay, son premier

de

la galère,

car elle a été bientôt

lâchée par le roi de nos dandys, elle a trouvé ce bon Ca-

musot, qu'elle n'aime guère; mais

pour

il

elle, elle le souffre et se laisse

est

comme un

père

aimer. Elle a refusé

déjà les plus riches propositions, et se tient à Camusot,

qui

ne

la

tourmente pas. Vous êtes donc son premier

amour. Oh! le

elle

a reçu

cœur en vous voyant,

dans sa loge, où

elle

comme un coup de

pistolet

dans

et Florine est allée l'arraisonner

pleure de votre froideur. La pièce

va tomber, Coralie ne sait plus son rôle, et adieu l'enga-

gement au Gymnase que Camusot

— Bah?... nités

Pauvre

fille! dit

lui préparait!

Lucien, dont toutes les va-

furent caressées par ces paroles et qui se sentit le

cœur gonflé d'amour-propre. Il m'arrive, mon cher, dans une soirée, plus d'événements que dans les dix-huit premières années de

ma

vie.

Et Lucien raconta ses amours avec geton, et sa haine contre le baron

— Tiens,

le

journal

manque de

madame de

Bar-

du Châtelet. bête noire, nous allons


ILLUSIONS PERDUES.

40

Tempoigner. Ce baron est un beau de TEmpire, nistériel, d'ici

la

il

nous va, je

l'ai

dame,

votre grande

est

il

mi-

vu souvent à l'Opéra. J'aperçois

elle est

marquise d'Espard. Le baron

souvent dans

la loge

de

cour à votre ex-

fait la

maîtresse, un os de seiche. Attendez! Finot vient de m'en-

me

voyer un exprès

dire

que

le journal est

un de nos rédacteurs, un

tour que lui joue

sans copie, un drôle, le petit

Hector Merlin, à qui l'on a retranché ses blancs. Finot,

au désespoir, broche un

mon

article contre l'Opéra.

Eh

bien,

cher, faites l'article sur cette pièce, écoutez-la, pen-

du directeur mé-

sez-y. Moi, je vais aller dans le cabinet

diter trois colonnes sur votre

homme

et sur votre belle

dédaigneuse, qui ne seront pas à la noce demain...

— Voilà

donc où

et

comment

se fait le journal? dit

Lucien.

— Toujours comme mois que

j'y suis, le

heures du

ça,

répondit Lousteau. Depuis dix

journal est toujours sans copie à huit

soir.

On nomme, en

argot typographique, copie, le manuscrit

à composer, sans doute parce que les auteurs sont censés

n'envoyer que la copie de leur œuvre. Peut-être aussi est-ce

une ironique traduction du mot

dance), car la copie

manque

— Le grand projet qui voir quelques

dix heures, et et à

toujours...

ne se réalisera jamais est d'a-

numéros d'avance, il

n'y a pas

Nathan, pour

finir

latin copia (abon-

une

reprit Lousteau. Voilà

ligne. Je vais dire à

brillamment

le

Vernou

numéro, de nous

prêter une vingtaine d'épigrammes sur les députés, sur le

chancelier Cruzoè, sur les ministres, et sur nos amis au besoin. Dans ce cas-là, on massacrerait son père, on est


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

50

comme un

corsaire qui charge ses canons avec les écus

de sa prise pour ne pas mourir. Soyez spirituel dans votre

un grand pas dans

article,

et

vous aurez

Finot

il

est reconnaissant

:

fait

par calcul. C'est

l'esprit

la

de

meilleure

et la plus solide des reconnaissances, après toutefois celles

du mont-de-piété!

— Quels

Comment!

Lucien.

de

hommes il

sont donc les journalistes!... s'écria faut se mettre à

une table

et avoir

l'esprit?...

Absolument

comme on

allume un quinquet... jus-

qu'à ce que l'huile manque.

Au moment où Lousteau

ouvrait la porte de la loge, le

directeur et du Bruel entrèrent.

— Monsieur,

dit l'auteur

de

la

pièce à Lucien, laissez-

moi dire de votre part à Coralie que vous vous en avec elle après souper, ou fille

ne

quand

il

On

a déjà

sifflé.

faudra

irez

pièce va tomber. La pauvre

sait plus ce qu'elle dit

pleurer rer.

ma

ni ce qu'elle fait, elle va

rire, et rira

quand

il

faudra pleu-

Vous pouvez encore sauver

Ce n'est pourtant pas un malheur que

la pièce.

le plaisir

qui vous

attend.

— Monsieur,

je n'ai pas l'habitude d'avoir des

rivaux,

répondit Lucien.

— Ne

lui

répétez pas ce propos, s'écria le directeur en

regardant l'auteur, Coralie est

fille

fenêtre, et se ruinerait très-bien.

du Cocon d*or donne

à Coralie

à jeter

Camusot par

la

Ce digne propriétaire

deux mille francs par mois,

paye tous ses costumes et ses claqueurs.

— Comme votre promesse ne m'engage à votre pièce, dit sultanesquement Lucien.

rien, sauvez


ILLUSIONS PERDUES.

— Mais n'ayez pas

5t

de rebuter cette charmante

l'air

fille^

dit le suppliant du Bruel.

— Allons, que

il

que

faut

j

'écrive l'article sur votre pièce et

jeune première,

je sourie à votre

L'auteur disparut après avoir

fait

soit! s'écria le poète.

un signe à

Coralie, qui

joua dès lors merveilleusement. Vignol, qui remplissait le rôle d'un vieil alcade,

mière

fois

dans lequel

révéla pour la pre-

il

son talent pour se grimer en vieillard, vint, au

milieu d'un tonnerre d'applaudissements, dire

— Messieurs, 'senter

^

devant vous

— Tiens,

Nathan

:

que nous avons eu Vhonneur de re-

la pièce est

de

de

est

MM. Raoul la pièce

et

dit

!

de Cnrsy.

Lousteau, je ne

m'étonne plus de sa présence.

— Coralie! De

Coralie! s'écria le parterre soulevé.

où étaient

la loge

les

voix de tonnerre qui cria

— Et Florine — Florine Coralie et

!

deux négociants,

il

l'^nne; Coralie jiir

deux ac-

les

Camusot jetèrent chacun une cou-

ramassa

la

sienne et la tendit à Lucien.

Lucien, ces deux heures passées au théâtre furent

comme un avaient

rêve.

Les coulisses, malgré leurs horreurs,

commencé l'œuvre de

cette fascination.

encore innocent, y avait respiré l'air

une

répétèrent alors quelques voix.

Le rideau se releva, Vignol reparut avec trices, à qui Matifat et

partit

:

de

la volupté.

machines

et

comme une

le

Le poète,

vent du désordre et

Dans ces sales couloirs encombrés de

où fument des quinquets huileux, peste qui dévore l'âme.

ni sainte ni réelle.

On y

rit

de toutes

il

règne

La

vie n'y est plus

les

choses sérieuses,

et les choses impossibles paraissent vraies.

Ce

fut

comme


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

52

un narcotique pour Lucien,

acheva de

et Coralie

le

ger dans une ivresse joyeuse. Le lustre s'éteiçnit. avait plus

alors

dans

la

n'y

que des ouvreuses, qui

salle

faisaient

un singulier bruit en ôtant

fermant

les loges.

La rampe,

plonIl

petits

les

bancs et

comme une

soufflée

seule

chandelle, répandit une odeur infecte. Le rideau se releva.

Une lanterne descendit du

mencèrent leur ronde avec féerie

de

la scène,

Les pompiers com-

cintre.

les

garçons de service. A

la

au spectacle des loges pleines de jolies

femmes, aux étourdissantes lumières, à

splendide magie

la

des décorations et des costumes neufs succédaient le froid,

rhorreur, l'obscurité,

le vide.

Ce

fut hideux. Lucien était

dans une surprise indicible.

— Eh bien,

viens-tu,

mon

petit? dit Lousteau, de des-

sus le théâtre. Saute de la loge

ici.

D'un bond, Lucien se trouva sur

la scène.

A peine

reconnut-il Florine et Coralie déshabillées, enveloppées

dans leurs manteaux la tête

et

dans des douillettes communes,

couverte de chapeaux à voiles noirs, semblables

enfin à des papillons rentrés dans leurs larves.

— Me

ferez-vous Thonneur de

me

donner

le

bras?

lui

en tremblant.

dit Coralie

— Volontiers,

cœur de

dit Lucien, qui sentit le

palpitant sur le sien

comme

celui d'un oiseau

Tactrice

quand

il

l'eut prise.

L'actrice,

en se serrant contre

d'une chatte qui se frotte à

la

le poète,

eut la volupté

jambe de son maître avec

une moelleuse ardeur.

— Nous allons donc souper ensemble Tous quatre sortirent

et virent

deux

!

lui dit-elle.

fiacres à la porte des


ILLUSIONS PERDUES.

53

acteurs qui donnait sur la rue des Fossés-du-Temple. Coralie

fit

monter Lucien dans

la voiture

déjà Camusotet son beau-père, le aussi une place à

offrit

où se trouvaient

bonhomme

Cardot. Elle

du Bruel. Le directeur

partit avec

Florine, Matifat et Lousteau.

— Ces sont infâmes — Pourquoi n'avez-vous pas un e'quipage? répliqua du fiacres

!

dit Coralie.

Bruel.

— Pourquoi? le dire

s'écria-t-elle

devant M. Cardot

,

avec humeur. Je ne veux pas

qui sans doute a formé son

comme

gendre. Croiriez-vous que, petit et vieux

il

est,

M. Cardot ne donne que cinq cents francs par mois à Florentine, juste de quoi payer son loyer, sa pâtée et ses

socques? Le vieux marquis de Rochegude, qui a six cent mille livres de rente, m'offre

un coupé depuis deux mois.

Mais je suis une artiste, et non une

fille.

— Vous aurez une voiture après-demain, mademoiselle, dit

gracieusement Camusot; mais vous ne

me

l'aviez ja-

mais demandée.

Est-ce

que ça se demande? Comment, quand on

aime une femme, risquer de

que

la laisse-t-on

se casser les

les chevaliers

patauger dans

jambes en

la crotte et

allant à pied?

de l'aime pour aimer

la

11

n'y a

boue au bas

d'une robo.

En

disant ces paroles avec une aigreur qui brisa

cœur de Camusot, la pressait

Coralie trouvait la

jambe de Lucien

le

et

entre les siennes, elle lui prit la main et la lui

serra. Elle se tut alors et parut concentrée

ces jouissances infinies créatures de

dans une de

qui récompensent ces pauvres

tous leurs chagrins passés, de leurs

mal-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

54

heurs, et qui développent dans leur

âme une

poésie in-

connue aux autres femmes, à qui ces violents contrastes

manquent, heureusement.

— Vous

avez uni par jouer aussi bien que mademoi-

du Bruel à

selle Mars, dit

— Oui,

dit

Camusot, mademoiselle a eu quelque chose

au commencement qui

du second

Coralie.

la chiffonnait;

mais, dès le milieu

acte, elle a été délirante. Elle est

pour la moitié

dans votre succès.

— Et moi pour moitié dans — Vous vous battez de chape

du Bruel.

le sien, dit

la

de Tévêque,

la

dit-elle

d'une voix altérée. L'actrice profita d'un

à

ses lèvres la

lant

moment

main de Lucien,

de pleurs. Lucien

fut

d'obscurité pour porter

et

alors

la baisa

ému

en

la

mouil-

jusque dans

la

moelle de ses os. L'humilité de la courtisane amoureuse

comporte

des

magnificences

qui

en

remontrent

aux

anges.

— Monsieur va à Lucien,

il

faire

l'article, dit

du Bruel en parlant

peut écrire un charmant paragraphe sur notre

chère Coralie.

— Oh la voix

!

rendez-nous ce petit service,

d'un

homme

à

dit

Camusot avec

genoux devant Lucien, vous trou-

verez en moi un serviteur bien disposé pour vous, en tout

temps.

— Mais

laissez

l'actrice enragée,

donc à monsieur son indépendance, cria il

écrira ce qu'il voudra.

Papa Camusot,

achetez-moi des voitures et non pas des éloges.

— Vous

les

aurez à très-bon marché, répondit poliment

Lucien. Je n'ai jamais rien écrit dans les journaux, je ne


ILLUSIONS PERDUES. suis pas au fait le

ma

de leurs mœurs, vous aurez

du Bruel.

dit

la sortie

la virginité

plume...

— Ce sera drôle, — Nous voilà rue que

de Coralie avait les

Si j'ai

mon cœur,

de Bondy,

dit

le petit

père

Cardot,^.

atterré.

prémices de ta plume, tu auras celles de

dit Coralie

pendant

le

rapide instant où elle

resta seule avec Lucien dans la voiture.

Coralie alla rejoindre Florine dans sa

chambre

à

cou-

cher pour y prendre la toilette qu'elle y avait envoyée. Lucien ne connaissait pas le luxe que déploient chez les actrices

ou chez leurs maîtresses

qui veulent jouir de

les négociants

enrichis

Quoique Matifat, qui n'avait

la vie.

pas une fortune aussi considérable que celle de son ami

Camusot, eût fat surpris

fait les

choses assez mesquinement, Lucien

en voyant une

salle à

manger artistement dé-

corée, tapissée en drap vert garni de clous à têtes dorées, éclairée par de

lampes, meublée de jardinières

belles

pleines de fleurs, et

un salon tendu de

par des agréments bruns,

mode, un

lustre de Thomire, les candélabres, le

bon goût. Matifat avait

un

tapis à dessins

feu, tout était

de

tout ordonner par Grindot,

laissé

un jeune architecte qui

soie jaune relevée

resplendissaient les meubles

La pendule,

alors à la

perses.

oii

lui bâtissait

une maison,

et qui,

sachant la destination de cet appartement, y mit un soin particulier.

Aussi Matifat

,

toujours négociant, prenait-il

des précautions pour toucher aux moindres choses, blait avoir sans cesse

devant

lui le chiffre

et regardait ces magnificences

derament

sortis

d'un écrin.

comme

il

sem-

des mémoires,

des bijoux impru-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

56

— Voilà

pourtant ce que je serai forcé de faire pour

Florentine! était une pensée qui se

lisait

dans

les

yeux du

père Cardot.

Lucien comprit soudain que

delà chambre où de-

l'état

meurait Lousteau n'inquiétait guère

le journaliste

aimé.

Roi secret de ces fêtes, Etienne jouissait de toutes ces belles

choses. Aussi se carrait-il en maître de maison, devant la

cheminée, en causant avec

le directeur, qui félicitait

du

Bruel.

— La copie! la boîte

en entrant. Rien dans

la copie! cria Finot

du journal. Les compositeurs tiennent mon

article

et l'auront bientôt fini.

— Nous table et

du

arrivons, dit Etienne.

Nous trouverons une

feu dans le boudoir de Florine. Si M. Matifat

veut nous procurer du papier et de l'encre, nous brocherons

le journal

pendant que Florine

et Coralie s'habillent.

Cardot, Camusot et Matifat disparurent, empressés de

chercher les plumes,

deux

écrivains.

les canifs et tout ce qu'il fallait

En ce moment, une des plus

jolies

aux

dan-

seuses de ce temps, Tullia, se précipita dans le salon.

— Mon cher

enfant, dit-elle à Finot, on t'accorde tes

cent abonnements,

ils

ne coûteront rien

à la direction,

ils

sont déjà placés, imposés au chant, à l'orchestre et au

corps de ballet. Ton journal est

ne se plaindra. Ta

premier trimestre,

si spirituel,

que personne

auras tes loges. Enfin voici le prix dit-elle

en

lui

présentant deux

du

billets

de banque. Ainsi ne m'échine pas!

— de

Je suis

tête

infâme

pour

perdu

!

s'écria Finot. Je

mon numéro,

diatribe...

car

il

n'ai

plus d'article

faut aller supprimer

mon


ILLUSIONS PERDUES.

— Quel beau mouvement det

,

qui suivait

la

ma

!

divine Laïs, s'écria Blon-

danseuse avec Nathan

Claude Vignon amené par

Tu

lui.

En

es.

aucune

rivalité

comme un

talent.

et

papillon

de danseuse, tu n'exciteras

ta qualité

de

Vernou

,

resteras à souper avec

nous, cher amour, ou je te fais écraser

que tu

57

Quant à

la beauté,

ici

vous avez

toutes trop d'esprit pour être jalouses en public.

— Mon

Dieu! mes amis, du Bruel, Nathan, Blondet,

sauvez-moi, cria Finot.

J'ai

besoin de cinq colonnes.

— Lucien. deux avec pièce, — Mon sujet en fournit une, Lousteau. — Eh bien, Nathan, Vernou, du Bruel, faites-moi J'en ferai

dit

la

dit

plaisanteries de la fin.

les

Ce brave Blondet pourra bien m'oc-

troyer les deux petites colonnes de la première page. Je

cours à l'imprimerie. Heureusement, Tullia, tu es venue

avec ta voiture.

— Oui, mais

le

duc y est avec un ministre allemand,

dit-elle.

— Invitons duc et — Un Allemand, ça le

le ministre, dit

boit

Nathan.

bien, ça écoute, nous

lui

dirons tant de hardiesses, qu'il en écrira à sa cour, s'écria

Blondet

— Quel

est,

pour descendre

de nous tous,

personnage assez sérieux

lui parler? dit Finot. Allons,

es

un bureaucrate, amène

et

donne

le

le

bras à ïullia.

duc de Rhétoré,

le

Mon

du Bruel,

tu

le ministre,

Dieu, Tullia est-elle belle

ce soir!...

— Nous allons être treize — Non, quatorze!

!

dit Matifat

s'écria Florentine

en pâlissant en arrivant, je

veux surveiller milord Gardot {maye laurde Querdôte),


DE LA VIE DE PROVLNCE.

SCI£iNES

o8

— D'ailleurs,

Lousteau, Blondet est accompagné de

dit

Claude Vignon.

Je l'ai

mené

Ah çà

encrier.

!

un

boire, répondit Blondet en prenant

vous autres

,

ayez de l'esprit

pour

cinquante-six bouteilles de vin que nous boirons,

les

dit-il

à Nathan et à Vernou. Sur tout stimulez du Bruel, c'est

un

vaudevilliste,

il

est capable

de faire quelques mé-

chantes pointes, poussez-le jusqu'au bon mot. Lucien, animé par le désir de faire ses preuves devant

des personnages sur

ticle

la table

si

remarquables, écrivit son premier ar-

ronde du boudoir de Florine, à

des bougies roses allumées par Matifat

la lueur

:

PANORAMA-DRAMATIQUE. Première représentation de l'Alcade dans Vembarras, imbroglio en actes.

— Début de mademoiselle

Florine.

trois

— Mademoiselle Coralie.

Viguol.

((

On

entre, on sort, on parle, on se promène, on

cherche quelque chose et l'on ne trouve rien, tout est en

rumeur. L'alcade a perdu sa mais

le

voleur.

se

bonnet ne

lui

est le voleur?

On

entre,

promène, on cherche de plus

trouver un

homme

public. vieil

Le calme

et retrouve son

va pas, ce doit être

sans sa

fille,

ce qui est satisfaisant pour

Ce

fille

on

le

sort,

bonnet

;

bonnet d'un

on

parle,

on

belle. L'alcade finit par

et sa fille sans

le magistrat, et

un homme, non pour

renaît, l'alcade veut interroger

le

l'homme.

alcade s'assied dans un grand fauteuil d'alcade en

arrangeant ses manches d'alcade. L'Espagne est le seul

pays où

il

y

ait

des alcades attachés à de grandes manches,


ILLUSIONS PERDUES.

59

OÙ se voient autour du cou des alcades ces fraises qui sur Cet les théâtres de Paris sont la moitié de leurs fonctions. alcade qui a tant trottiné d'un petit pas de vieillard poussif

successeur de Potier, un jeune acteur

est Vignol, Vignol le

qui

fait si

vieillards.

chauve

,

bien les vieillards, qu'il a Il

y a

un avenir de cent

plus vieux

fait rire les

dans ce front

vieillards

dans cette voix chevrotante

dans ces fuseaux

,

tremblants sous un corps de Géronte.

est si vieux, ce

11

jeune acteur, qu'il effraye, on a peur que sa vieillesse ne se

communique comme une maladie

contagieuse. Et quel

admirable alcade! Quel charmant sourire inquiet! quelle bêtise importante tion judiciaire

î

quelle dignité stupide

!

Comme

cet

homme

sait

devenir alternativement faux et vrai

!

comique, en

joie.

je suis

le

il

est digne

A chacune des ;

Vignol ré-

réponse, l'alcade

la

par ses demandes. Cette scène,

où respire

Tout

!

l'alcade, l'inconnu l'interroge

pond, en sorte que, questionné par éclaircit tout

quelle hésita-

Comme

d'être le ministre d'un roi constitutionnel

demandes de

!

bien que tout peut

éminemment

un parfum de Molière, a mis

monde

la salle

sur la scène a paru d'accord

;

mais

hors d'état de vous dire ce qui est clair et ce qui

est obscur

:

la

ûUe de

représentée par

l'alcade était là,

une véritable Andalouse, une Espagnole aux yeux espagnols, au teint espagnol, à la taille espagnole, à la dé-

marche espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec son poignard dans sa jarretière, son amour au cœur, sa croix

au bout d'un ruban sur

la gorge.

qu'un m'a demandé comment ((

»

Elle

a des bas

comme ça, dans

A

la fin

de

l'acte,

quel-

allait la pièce, je lui ai dit

rouges à coins verts des souliers vernis, et

,

la

:

un pied grand plus belle jambe


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

60 ))

de l'Andalousie

l'amour à

la

Ah

»

!

bouche,

cette

!

fille

d*alcade, elle fait venir

vous donne des désirs horribles,

elle

on a envie de sauter sur

scène et de

la

lui offrir sa

chau-

mière et son cœur, ou trente mille livres de rente et sa

plume. Cette Andalouse est

la plus belle actrice

Coralie, puisqu'il faut l'appeler par son

d'être comtesse ou grisette.

On ne

sait

nom,

sous quelle forme

elle plairait davantage. Elle sera ce qu'elle

née pour tout

elle est

mieux à dire d'une ))

Au second

faire, n'est-ce

actrice

voudra

mon

à

sortait

de

mais,

ma

feu

dans

pas ce qu'il y a de

acte est arrivée une Espagnole de Paris,

la coulisse et se foi, je

les

toffe

taillé

J'ai

de-

tour d'où elle venait, on m'a répondu qu'elle

nommait mademoiselle

Florine

;

n'en ai rien pu croire, tant elle avait de

mouvements, de fureur dans son amour.

Cette rivale de la

gneur

être,

au boulevard?

avec sa figure de camée et ses yeux assassins.

mandé

de Paris.

est capable

dans

de l'alcade est

fille

le

la

femme d'un

manteau d'Almaviva, où

il

pour cent grands seigneurs du boulevard.

y a de Si

seil'é-

Florine

n'avait ni bas rouges à coins verts, ni souliers vernis, elle avait

une mantille, un

blement,

la

voile

dont

elle se servait

grande dame qu'elle est! Elle a

merveille que la tigressepeut devenir chatte.

admira-

fait voir

J'ai

à

compris

y avait là quelque drame de jalousie, aux mots piquants que ces deux Espagnoles se sont dits. Puis, quand qu'il

tout allait s'arranger, la bêtise de l'alcade a tout rebrouillé.

Tout ce monde de flambeaux, de riches, de valets, de Figaros, de seigneurs, d'alcades, de s'est

remis à chercher,

s'est alors

renouée et je

filles et

aller, venir,

l'ai

de femmes,

tourner. L'intrigue

laissée se renouer, car ces

deux


ILLUSIONS PERDUES. femmes, Florine entortillé

l'heureuse Goralie, m'ont

la jalouse et

de nouveau dans

61

les plis

de leur basquine, de

leur mantille, et m'ont fourré leurs petits pieds dans Toeil. » J'ai

pu gagner

le

troisième acte sans avoir fait de

malheur, sans avoir nécessité l'intervention du commissaire de police, ni scandalisé la salle, et je crois dès lors

à la puissance de la morale publique et religieuse dont on

Chambre des

s'occupe tant à la

députés, qu'on dirait qu'il

n'y a plus de morale en France. J'ai s'agit

homme

d'un

pu comprendre

femmes

qui aime deux

qu'il

sans en être

aimé, ou qui en est aimé sans les aimer, qui n'aime pas les

alcades ou que les alcades n'aiment pas

;

mais qui, à

coup sûr, est un brave seigneur qui aime quelqu'un,

même ou

Dieu,

comme

pis aller, car

il

lui-

se fait moine. Si

vous voulez en savoir davantage, courez au PanoramaDramatique. Vous voilà suffisamment prévenu qu'il faut y une première fois pour se faire à ces triomphants

aller

bas rouges à coins verts, à ce petit pied plein de promesses, à ces yeux par où finesses de

femme

filtre

un rayon de

de

la pièce,

qui

La pièce a réussi sous

les

on, a pour collaborateur

a-t-il failli

;

puis une seconde fois

mourir de

filles

forme

rire sous

deux espèces. L'auteur, qui,

un de nos grands poètes, a

amoureuse dans chaque main

tuer de plaisir son parterre en émoi. Les

de ces deux teur.

fille

fait

sous forme de seigneur amoureux.

vieillard, pleurer

succès avec une

à ces

parisienne déguisée en Andalouse, et

d'Andalouse déguisée en Parisienne

pour jouir de

soleil,

dit-

visé le :

aussi

jambes

semblaient avoir plus d'esprit que l'au-

Néanmoins, quand

les

deux

rivales s'en allaient,

on

trouvait le dialogue spirituel, ce qui prouve assez victoII.

4


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

62

rieusement l'excellence de

nommé

L'auteur a été

la pièce.

au milieu d'applaudissements qui ont donné des inquiétudes à l'architecte de

mais l'auteur, habitué aux

du Vésuve aviné qui bout sous le lustre, ne

mouvements tremblait pas elles

la salle;

c'est

:

ont dansé

le

M. de Cursy. Quant aux deux actrices,

fameux boléro de

Séville, qui a trouvé

grâce devant les pères du concile autrefois, et que la

censure a permis, malgré poses. Ce boléro

suffit

la

dangereuse lasciveté des

à attirer tous les vieillards qui ne

savent que faire de leur reste d'amour, et

de

de tenir

les avertir

le verre

j'ai la

charité

de leur lorgnette

très-

limpide. »

Pendant que Lucien écrivait cette page, qui

neuve

et originale,

mœurs,

((

Lousteau écrivait un

intitulé l'Ex-Beau, et qui

Le beau de TEmpire

est toujours

manière

article,

commençait

révo-

fit

lution dans le journalisme par la révélation d'une

de

dit

ainsi

:

un homme long

et

mince, bien conservé, qui porte

un corset

croix de la Légion d'honneur.

s'appelle quelque chose

comme

Potelet;

et,

Il

pour se mettre bien en cour aujour-

d'hui, le baron de l'Empire s'est gratifié d'un Potelet, quitte à redevenir Potelet

Homme

à

deux

qui a la

et

fins d'ailleurs,

du

:

il

est

du

en cas de révolution.

comme

son nom,

il

fait lu

cour au faubourg Saint-Germain après avoir été le glorieux, l'utile et l'agréable porte-queue d'une

homme que telet renie

la

sœur de

pudeur m'empêche de nommer.

Si

cet

du Po-

son service auprès de l'altesse impériale,

chante encore

les

romances de sa bienfaitrice intime...

il )>


ILLUSIONS PERDUES. était

L'article

comme on

en

un

tissu

faisait à cette

63

de personnalités assez

gement perfectionné depuis, notamment par Lousteau imaginait, entre

baron du Châtelet

sottes,

époque, car ce genre fut étran-

madame de

le

Figaro.

Bargeton, à qui le

un os de seiche un

faisait la cour, et

parallèle bouffon qui plaisait sans qu'on eût besoin

de con-

naître les

deux personnes desquelles on se moquait. Châ-

telet était

comparé à un héron. Les amours de ce héron ne

pouvant avaler la seiche, qui se cassait en trois

quand

la

il

laissait'tomber, provoquaient irrésistiblement le rire. Cette

plaisanterie, qui se divisa en plusieurs articles, eut,

on

sait,

un retentissement énorme dans

Germain,

et fut

une des mille

le

comme

faubourg Saint-

une causes des rigueurs

et

Une heure

apportées à la législation de la presse.

après,

Blondet, Lousteau, Lucien, revinrent au salon, où causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre trois négociants, le directeur

prenti, coiffé

chercher

la

du théâtre

de son bonnet de papier,

femmes,

les

Un

ap-

et Finot.

était déjà

venu

copie pour le journal.

— Les ouvriers vont quitter

si

je

ne leur rapporte rien,

dit-il.

— Tiens, voilà dix francs,

et qu'ils attendent, répondit

Finot.

Si je les leur

donne, monsieur,

ils

feront de la soû-

lographie, et adieu le journal.

— Le bon sens de cet enfant m'épouvante, Ce

fut

au

moment

oia

le

dit Finot.

ministre prédisait un brillant

avenir à ce gamin que les trois auteurs entrèrent. Blondet îut

un

article

excessivement spirituel contre les roman-

tiques. L'article de Lousteau

fit

rire.

Le duc de Rhétoré


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

64

recommanda, pour ne pas

trop indisposer le faubourg

madame

Saint-Germain, d'y glisser un éloge indirect pour d'Espard.

— Et vous,

lisez-nous ce

que vous avez

fait,

dit Finot

à Lucien.

Quand Lucien, qui

tremblait de peur, eut

fini, le

salon

retentissait d'applaudissements, les actrices embrassaient le

néophyte, les trois négociants

du Bruel

le

serraient à l'étouffer,

prenait la main et avait une larme à Tœil,

lui

enfin le directeur l'invitait à dîner.

11

n'y a plus d'enfants, dit Blondet.

teaubriand a déjà

fait le

Comme M.

de Cha-

mot d'enfant sublime pour

Victor

Hur;o, je suis obligé de vous dire tout simplement que

vous êtes un

homme

— Monsieur Etienne et

est

lui jetant le fin

— Quels mots -

Voici ceux

^\ En M.

blic,

être

dit

,

style.

Finot en remerciant

regard de l'exploiteur.

avez-vous faits? dit Lousteau à Blondet

du Bruel.

et à

de cœur et de

d'esprit,

du journal

me

de du Bruel,

voyant combien M.

le

dit

le

hier'

:

Ils

pu-

le

vont peut''

laisser tranquille.

^\ Une dame Oui, mais

il

dit

à un ultra qui blâmait

;

le

le

discours de

système de Decazes

:

a des mollets bien monarchiques.

commence

Si ça

davantage dit-il

:

vicomte d'A... occupe

vicomte Dèmoslhene a dit

M. Pasquier comme continuant

Nathan

ainsi, je

ne vous en demande pas

tout va bien, dit Finot. Cours leur porter cela,

à l'apprenti. Le journal

est

un peu plaqué, mais


ILLUSIONS PERDUES. c*est notre meilleur

numéro,

65

en se tournant vers

dit-il

le

groupe des écrivains, qui déjà regardaient Lucien avec

une sorte de sournoiserie.

— a de Tesprit, ce — Son est bien, — A table! Matifat.

gars-là, dit Blondet.

Il

article

dit

Claude Vignon.

cria

Le duc donna

bras à Florine, CoraHe prit celui de

le

Lucien, et la danseuse eut d'un côté Blondet, de l'autre le ministre allemand.

— Je

ne comprends pas pourquoi vous attaquez ma-

dame de Bargeton

nommé

baron du Châtelet, qui

et le

— Madame de Bargeton a mis Lucien à un

est, dit-on,

préfet de la Charente et maître des requêtes. la porte

comme

drôle, dit Lousteau.

— Un

si

beau jeune

Le souper,

servi

homme!

fit

le ministre.

dans une argenterie neuve, dans une

porcelaine de Sèvres, sur du linge damassé, respirait une

magnificence cossue. Chevet avait

fait le

souper, les vins

avaient été choisis par le plus fameux négociant du quai

Saint-Bernard, ami de Camusot, de Matifat et de Gardot.

Lucien, qui vit pour la première

fois le

luxe parisien fonc-

tionnant, marchait ainsi de surprise en surprise, et cachait

son étonnement en

homme

qu'il était, selon le

mot de Blondet.

En traversant Florine

-

de cœur

et

de style

Coralie avait dit à l'oreille de

:

Fais-moi

rester

le salon,

d'esprit,

si

bien griser Camusot, qu'il soit obligé de

endormi chez

— Tu as donc ployant un

toi.

fait ton journaliste? répondit Florine

mot du langage

particulier à ces filles. 4.

em-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

66

— Non, ma chère, un admirable

petit

je l'aime

!

mouvement

répliqua Coralie en faisant d'épaules.

Ces paroles avaient retenti dans Toreille de Lucien, apportées par

cinquième péché

le

admirablement bien habillée,

ment en

relief ses beautés spéciales, car toute

des perfections qui

de Florine, avait inédite,

capital. Coralie était

et sa toilette mettait

nommée

lui sont propres.

le

savam-

femme

comme

Sa robe,

a

celle

mérite d'être d'une délicieuse étoffe

mousseline de

soie,

dont la primeur ap-

Tune des pro-

partenait pour quelques jours à Camusot,

vidences parisiennes des fabriques de Lyon, en sa qualité

de chef du Cocon et ce

parfum de

d'or. Ainsi

la

l'heureuse Coralie.

Tamour

et la toilette, ce fard

femme, rehaussaient

Un

les séductions

plaisir attendu, et qui

pera pas, exerce des séductions immenses sur

les

jeunes

gens. Peut-être la certitude est-elle à leurs yeux tout trait

des mauvais lieux, peut-être est-elle

longues

fidélités?

enfin, joint à

L'amour pur, sincère,

le

de

ne nous échap-

le secret

l'at-

des

premier amour

Tune de ces rages fantasques qui piquent

ces pauvres créatures, et aussi l'admiration causée par la

grande beauté de Lucien, donnèrent

l'esprit

du cœur à

Coralie.

— Je

t'aimerais laid et malade! dit-elle à l'oreille de

Lucien en se mettant à table.

Quel mot pour un poëte ne

le vit

!

Camusot disparut

plus en voyant Coralie. Était-ce un

et Lucien

homme

tout

jouissance et tout sensation, ennuyé de la monotonie de la province,

sère, harcelé

attiré

par les abîmes de Paris, lassé de mi-

par sa continence forcée, fatigué de sa vie

monacale rue de Gluny, de ses travaux sans

résultat, qui


ILLUSIONS PERDUES.

67

pouvait se retirer de ce festin brillant? Lucien avait un

pied dans nal,

de Coralie et l'autre dans

le lit

au-devant duquel

joindre. Après tant de factions Sentier,

il.

Il

venait d'être vengé de toutes ses douleurs

il

se disait

«

:

un ami

Voilà

le craignait

avait eu

le tort

l'eiJt

la

rage et la

abreuvé. En regardant Lousteau,

l'avait

Lousteau

terne

mais en vain, verser

avait voulu,

douleur dont on il

lendemain même, percer deux

article qui devait, le

cœurs où

montées en vain rue du

trouvait le journal attablé, buvant frais, joyeux,

bon garçon. par un

du jour-

la glu

avait tant couru sans pouvoir le

il

»

!

sans se douter que déjà

comme un dangereux

admirablement

Lucien

rival.

de montrer tout son esprit

:

un

article

Bîondet contre-balança

servi.

Tenvie qui dévorait Lousteau en disant à Finot qu'il lait capituler

avec

le talent

quand

il

était

de cette

fal-

force-là.

Cet arrêt dicta la conduite de Lousteau, qui résolut de rester l'ami de Lucien et de s'entendre avec Finot

exploiter

dans

un nouveau venu

le besoin.

Ce

fut

un

dangereux en

si

parti pris

le

rapidement

dans toute son étendue entre ces deux

pour

maintenant et

hommes

compris

par deux

phrases dites d'oreille à oreille.

— a du — sera exigeant. — Oh! — Bon! — Je ne soupe jamais sans Il

talent.

Il

français, dit le diplomate

calme la

et digne

effroi

avec des journalistes

allemand avec une bonhomie

en regardant Blondet,

comtesse de Montcornet.

Il

vous êtes chargés de réaliser.

y a un

qu'il avait

vu chez

mot de Blûcher que


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

G8

— Quel mot? Nathan. — Quand Blûcher arriva sur dit

les

hauteurs de Montmartre

avec Saacken, en ISlZi, pardonnez-moi, messieurs, de

vous reporter à ce jour

un

brutal, dit

:

«

Nous

fatal

allons

pour vous, Saacken, qui

donc brûler Paris!

vous-en bien, la France ne mourra que de ça! Blûcher en montrant ce grand chancre

étendu à leurs pieds, ardent

de

Dieu de ce

la Seine. Je bénis

naux dans mon pays, reprit

le

Je ne suis pas encore remis

de

petit

bonhomme

que

je

qu'ils voyaient

qu'il n'y a

la

vallée

pas de jour-

ministre après une pause.

que m'a causé ce

l'effroi

de papier, qui, à dix ans, possède

d'un vieux diplomate. Aussi, ce

la raison t-il

coiffé

répondit

»

fumeux, dans

et

était

— Gardez-

soupe avec des lions

et des

soir,

me

semble-

panthères qui

me

font l'honneur de velouter leurs pattes.

Il

est clair, dit Blondet,

que nous pouvons

dire et

prouver à l'Europe que Votre Excellence a vomi un serpent

manqué de

ce soir, qu'elle a Tullia, la plus jolie

l'inoculer à

de nos danseuses,

des commentaires sur Eve, la Bible,

le

et,

mademoiselle

là-dessus, faire

premier et

le der-

nier péché. Mais rassurez-vous, vous êtes notre hôte.

— Ce drôle, Finot. — Nous ferions imprimer des dissertations scientifiques serait

dit

sur tous les serpents trouvés dans corps

humain pour

le

arriver au corps

cœur

et

dans

diplomatique,

le

dit

Lousteau.

— Nous pourrions montrer un serpent quelconque dans ce bocal de cerises à l'eau-de-vie, dit Vernou.

— Vous diplomate.

finiriez

par

le croire

vous-même,

dit

Vignon au


ILLUSIO.NS PERDUES.

— Messieurs, ne s'écria le

G9

réveillez pas vos griffes qui

dorment!

duc de Rhétoré.

— L'influence,

le

pouvoir du journal n'est qu'à son au-

rore, dit Finot, le journalisme est dans l'enfance, dira. Tout,

dans dix ans

La pensée éclairera

d'ici,

il

gran-

sera soumis à la publicité.

tout, elle...

— Blondet en interrompant Finot. — C'est un mot, Claude Yignon. — fera des Lousteau. — défera monarchies, diplomate. — Aussi, Blondet, presse point, fauElle flétrira tout, dit dit

Elle

rois, dit

Elle

dit le

les

dit

drait-il

n'existait

si la

ne pas l'inventer; mais

— Vous

en mourrez,

la voilà,

nous en vivons.

dit le diplomate.

Ne voyez- vous

pas que la supériorité des masses, en supposant que vous les éclairiez,

rendra

qu'en semant

le

la

grandeur de l'individu plus

difTicile;

raisonnement au cœur des basses classes,

vous récolterez la révolte, et que vous en serez les pre-

mières victimes? Que casse- t-on à Paris quand

il

y a une

émeute?

— Les réverbères, dit Nathan

;

mais nous sommes trop

modestes pour avoir des craintes, nous ne serons que

— Vous êtes un peuple trop quelque gouvernement que ce le

spirituel soit

fêlés.

pour permettre à

de se développer,

dit

ministre. Sans cela, vous recommenceriez avec vos

plumes

la

conquête de l'Europe que votre épée n'a pas su

garder.

— Les

journaux sont un mal

,

dit

Claude Vignon.

On

pouvait utiliser ce mal, mais le gouvernement veut le

combattre. Une lutte s'ensuivra. Qui succombera? Voilà la question.


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

70

— Le gouvernement! En France,

dit Blondet, je

l'esprit est plus fort

ont, de plus

que

l'esprit

que

de tous

me

tue à le crier.

tout, et les

les

hommes

journaux

spirituels,

l'hypocrisie de Tartuffe.

Blondet, Blondet, dit Finot, tu vas trop loin!

y a des abonnés

— Tu

il

ici.

es propriétaire d'un de ces entrepôts de venin,

tu dois avoir peur

;

me moque

mais, moi, je

de toutes

vos boutiques, quoique j'en vive!

— Blondet a raison, lieu d'être

partis; les

de moyen,

commerces,

comme

le dit

il

il

s'est fait

devenu un moyen pour

commerce;

est sans foi

la

comme

et,

les

tous

ni loi. Tout journal est,

couleur dont

un journal des bossus, la bonté, la nécessité

éclairer,

Claude Vignon.VLe journal, au est

Blondet, une boutique où l'on vend au public

des paroles de

pour

dit

un sacerdoce,

il

des bossus.

mais pour

il

les veut. S'il

existait

prouverait soir et matin la beauté,

Un

journal n'est plus fait

flatter les opinions. Ainsi,

tous les

journaux seront, dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins

;

ils

tueront les idées, les sys-

tèmes, les hommes, et fleuriront par cela

même.

ront le bénéfice de tous les êtres de raison fait

:

le

Ils

au-

mal sera

sans que personne en soit coupablellNous serons, moi,

Vignon,

toi,

Lousteau,

toi,

Blondet,

des Platons, des Gâtons, des

toi,

Finot, des Aristides,

hommes de

Plutarque ;_nous

serons tous innocents, nous pourrons nous laver les mains

de toute infamie. Napoléon a donné

la raison

de ce phé-

nomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans un mot sublime que lui ont dicté ses études sur la Convention \j( Lés crimes collectifs n'engagent personne. »


ILLUSIONS PERDUES. Le journal peut se permettre personne ne s'en croit

— Mais Bruel,

.

conduite la plus atroce,

la

personnellement.

sali

pouvoir fera des

le

71

lois

répressives

,

du

dit

en prépare.

il

Bah

i

dit

Nathan, que peut

çais, le plus subtil

de tous

les dissolvants?

— Les idées ne peuvent idées, reprit Vignon.

la loi contre l'esprit fran-

être neutralisées

La terreur,

que par des

despotisme, peuvent

le

seuls étouffer le génie français, dont la langue se prête

admirablement à loi

double entente. Plus

l'allusion, à la

sera répressive, plus

l'esprit éclatera,

dans une machine sans soupape. Ainsi, si le

journal est contre

lui,

comme

la

le roi fait

vapeur

du bien

plaint,

il

grande.

sera quitte pour

S'il

qu'on ne

lui a

la

dite.

il

la

refuse en riant

elle triomphe. S'il est puni,

s'il

vous signalera

du pays

le

plaignant

homme du

il

son

traite

comme un ennemi

et des lumières.

11

dira il

des

que M. un

est le plus

tel

hon-

royaume. Ainsi, ses crimes, bagatelles

ses agresseurs, des monstres!

donné,

,

a trop d'amende à payer,

un voleur, en expliquant comment

nête

se plaint

bafoue sa victime quand

il

est

la liberté

il

pas venu lui demander une rectification;

mais demandez-la-lui,

liberiés,

une

l'individu qui se

demander pardon de

crime de bagatelle. Enfin

il

A

est traîné devant les tribunaux,

soit

:

ce sera le minisire qui aura

tout fait, et réciproquement. Si le journal invente

infâme calomnie, on

la

faire croire ce qu'il

et

il

peut, en

!

un temps

veut à des gens qui

le lisent

tous les jours. Puis rien de ce qui lui déplaît ne sera patriotique, et jamais

il

n'aura tort.

Il

se servira de la reli-

gion contre la religion, de la Charte contre le roi;

il

ba-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

72

fouera la magistrature quand la magistrature il

louera

la

quand

Pour gagner des abonnés,

émouvantes,

il

le froissera;

aura servi les passions populaires.

elle

il

fera la parade

inventera les fables les plus

comme

Bobèche. Le journal

servirait son père tout cru à la croque-au-sel

santeries, plutôt

public.

de ses plaique de ne pas intéresser ou amuser son

Ce sera l'acteur mettant

cendres de son

les

dans l'urne pour pleurer véritablement,

la

fils

maîtresse sacri-

fiant tout à son ami.

— C'est enfin

le

peuple

Blondet en inter-

in-folio, s'écria

rompant Vignon.

— Le peuple hypocrite il

bannira de son sein

Aristide.

des

Nous verrons

hommes

et sar)s générosité, reprit

comme

le talent,

les

gomme

élastique qui

la

le

gouver-

patience et la

manquent aux beaux

auront de l'argent pour

génies, ou à des épiciers qui

acheter des plumes. Nous voyons déjà ces choses-là

dans dix ans,

le

premier gamin

un grand homme,

il

;

journaux, dirigés d'abord par

d'honneur, tomber plus tard sous

nement des plus médiocres qui auront lâcheté de

Vignon

Athènes a banni

sorti

montera sur

pour souffleter ses devanciers,

il

du

!

Mais,

collège se croira

la colonne d'un journal les tirera

par les pieds

pour avoir leur place. Napoléon avait bien raison de museler la presse. Je gagerais que, sous

un gouvernement

élevé par elles, les feuilles de l'opposition battraient en

brèche, par les

mêmes

raisons et par les

qui se font aujourd'hui contre celui du

vernement, du moment fût. Plus

mêmes

roi,

ce

qu'il leur refuserait

articles

même

gou-

quoi que ce

on fera de concessions aux journalistes, plus

les

journaux seront exigeants. Les journalistes parvenus seront


ILLUSIONS PERDUES.

73

remplacés par des journalistes affamés et pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne,

de plus en plus insolente; et plus plus tra

sera toléré, jusqu'au jour

il

dans

lone.

les

le

oii la

mal sera grand, confusion se met-

journaux par leur abondance,

comme

à Baby-

Nous savons, tous tant que nous sommes, que

les

journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus loin

que

le

plus sale

commerce en

culs, qu'ils dévoreront

matins leur

comme

spéculations et en cal-

nos intelligences à vendre tous les

trois-six cérébral;

ces gens qui exploitent

mais nous y écrirons tous,

une mine de vif-argent en

sachant qu'ils y mourront. Voilà là-bas, à côté de Coralie,

un jeune homme... Comment se nomme-t-il? Lucien! est beau,

homme

est poëte, et, ce

il

d'esprit;

eh bien,

de ces mauvais lieux de

la

il

y corrompra son âme,

nymes

il

il

il

lui,

entrera dans quelques-uns

pensée appelés journaux,

jettera ses plus belles idées, il

qui vaut mieux pour

il

y

y desséchera son cerveau,

y commettra ces lâchetés ano-

qui, dans la guerre des idées, remplacent les stra-

tagèmes, les pillages, les incendies, les revirements de

bord dans

comme

la

guerre des condottieri. Quand

il

aura, lui,

mille autres, dépensé quelque beau génie au profit

des actionnaires, ces marchands de poison

mourir de faim

s'il

a soif, et de soif

— Merci, Finot. — Mais, mon Dieu,

s'il

le laisseront

a faim.

dit

je suis

dans

fait plaisir. Mx\I. tels

le

dit

Claude Vignon, je savais cela,

bagne, et l'arrivée d'un nouveau forçat

Blondet et moi, nous

sommes

me

plus forts que

et tels qui spéculent sur nos talents, et

nous

serons néanmoins toujours exploités par eux. Nous avons II.

5


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

74

du cœur sous notre intelligence, qualités de l'exploitant.

plateurs, méditatifs, jugeurs l'on

il

nous manque

les féroces

Nous sommes paresseux, contem;

on boira notre cervelle

nous accusera d'inconduite

et

!

— cru que vous seriez plus drôles, — Florine a raison, Blondet; laissons

s'écria Florine.

J'ai

dit

la euro des

maladies publiques à ces charlatans d'hommes d'État.

Comme

dit Charlet

— Savez-vous

Cracher sur

«

:

de quoi Vignon

la

me

vendange? Jamais! fait l'effet? dit

femmes « Mon

teau en montrant Lucien. D'une de ces grosses

de

la

rue du Pélican, qui dirait à un collégien

petit, tu es trop

jeune pour venir

Cette saillie

mais

fit rire,

»

Lous-

:

ici... »

elle plut à Coralie.

Les négo-

ciants buvaient et mangeaient en écoutant

— Quelle nation bien et tant de mal

— Messieurs,

que !

celle

dit le

il

se rencontre tant

de

ministre au duc de Rhétoré.

vous êtes des prodigues qui ne pouvez pas

vous ruiner. Ainsi,

parla bénédiction du hasard, aucun enseigne-

ment ne manquait il

à Lucien sur la pente

du précipice où

devait tomber. D'Arthez avait mis le poëte dans la noble

voie du travail en réveillant le sentiment sous lequel disparaissent les obstacles. Lousteau lui-même avait essayé

de

l'éloigner,

par une pensée égoïste, en

journalisme et n* avait il

la littérature

lui

dépeignant

le

sous leur vrai jour.. Lucien

pas voulu croire à tant de corruptions cachées; mais

entendait enfin des journalistes criant de leur mal,

les voyait à l'œuvre, éventrant leur nourrice l'avenir.

11

elles sont.

avait

Au

pendant

cette soirée

vu

il

pour prédire

les choses

lieu d'être saisi d'horreur à l'aspect

comme

du cœur


ILLUSIONS PERDUES.

même

de cette corruption parisienne

Blïicher

hommes

Ces

tuelle.

si

bien qualifiée par

avec ivresse de cette société spiri

jouissait

il

75

extraordinaires sous l'armure damas-

quinée de leurs \ices et le casque brillant de leur froide analyse,

les trouvait supérieurs

il

sérieux du cénacle. Puis c'e

la richesse,

il

il

aux

hommes

graves et

savourait les premières délices

charme du

était rous le

luxe, sous l'em-

pire de la

bonne chère

laient,

bavait pour la première fois des vins d'élite,

il

il

;

ses instincts capricieux se réveil-

voyait

un ministre, un duc

horrible démangeaison de

la

fumée des

lui paraissait fille était

Paris.

,

une

rois,

il

cette Coralie il

lueur des bougies du festin, à tra-

la

plats et le brouillard de l'ivresse, elle

sublime, l'amour la rendait

d'ailleurs la plus jolie,

Le cénacle, ce

comber sous une lière

sentit

de rendre heureuse par quelques phrases,

examinée à

l'avait

il

dominer ce monde de

se trouvait la force de les vaincre. Enfin qu'il venait

mêlés

et sa danseuse,

aux journalistes, admirant leur atroce pouvoir;

vers

il

connaissance avec les mets exquis de la haute cui-

faisait

sine

;

ciel

la

si belle

!

Cette

plus belle actrice de

de l'intelligence noble, dut suc-

tentatioii si complète.

La vanité particu-

aux auteurs venait d'être caressée chez Lucien par

des connaisseurs,

il

avait été loué par ses futurs rivaux.

succès de son article et la conquête

deux triomphes à tourner une sienne. Pendant cette discussion

tête ,

Le

de Coralie étaient

moins jeune que

tout le

monde

la

avait re-

marquablement bien mangé, supérieurement bu. Lousteau, le voisin de Gamusot,

du kirsch dans son tion,

et

il

lui

vin, sans

versa deux ou trois fois

que personne y

fît

atten-

stimula son amour-propre pour l'eagager à


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

7G

boire. Cette

manœuvre

ne s'en aperçut pas,

fut si bien

il

menée, que

le

négociant

se croyait, dans son genre, aussi

malicieux que les journalistes. Les plaisanteries acerbes

commencèrent au moment où

Le diplomate, en

les vins circulèrent.

coup

d'esprit,

fit

les friandises

un signe au duc

et

homme

et

de beau-

à la danseuse

dès

annoncèrent chez ces

qu'il entendit ronfler les bêtises qui

hommes

du dessert

d'esprit les scènes grotesques par lesquelles finis-

sent les orgies, et tous trois

musot eut perdu

ils

Dès que Ca-

disparurent.

la tête, Coralie et

tout le souper, se comportèrent en

Lucien, qui, durant

amoureux de quinze

ans, s'enfuirent par l'escalier et se jetèrent dans

Comme Camusot était

un

fiacre.

sous la table, Matifat crut qu'il avait

disparu de compagnie avec l'actrice;

fumant, buvant, riant, disputant,

laissa ses hôtes

il

et suivit Florine

quand

elle alla se coucher. Le jour surprit les combattants, ou

plutôt Blondet,

buveur intrépide,

le seul

qui pût parler et

qui proposait aux dormeurs un toast à l'Aurore aux doigts

de rose. Lucien n'avait pas l'habitude des orgies parisiennes; de sa raison quand

jouissait bien encore calier,

mais

le

grand

hideuse. Coralie et sa

de monter

où logeait cien

faillit

le

air

il

descendit l'es-

il

détermina son ivresse, qui fut

femme de chambre

furent obligées

poëte au premier étage de la belle maison

l'actrice,

rue de Vendôme. Dans

se trouver

— Bérénice, — Ce n'est Vite,

rien,

mal

,

et fut

l'escalier,

Lu-

ignoblement malade.

s'écria Coralie,

c'est l'air, disait

du thé!

fais

du thé!

Lucien, et puis je n'ai

jamais tant bu.

— Pauvre enfant

!

c'est

innocent

comme un

agneau, dit


ILLUSIONS PERDUES. Bérénice, grosse

Normande

aussi laide

77

que Coralie

était "

belle.

'

Enfin Lucien fut mis à son insu dans le

de Coralie.

lit

Aidée par Bérénice, l'actrice avait déshabillé avec et

le soin

l'amour d'une mère pour un petit enfant son poëte, qui

disait toujours

— C'est rien — Comme

il

:

maman.

c'est l'air. Merci,

!

dit bien

maman

!

s'écria Coralie

en

le bai-

sant dans les cheveux.

— Quel

plaisir

d'aimer un pareil ange, mademoiselle!

Et où l'avez-vous péché? Je ne croyais pas qu'il pût exister

un

homme

aussi joli

que vous êtes

Lucien voulait dormir, voyait rien, Coralie lui

fit

il

belle, dit Bérénice.

ne savait où

ne

était et

il

avaler plusieurs tasses de thé,

puis elle le laissa dormant.

— La portière personne ne nous a vus? — Non, vous attendais. — Victoire ne rien? — Plus souvent! Bérénice. ni

dit Coralie,

je

sait

dit

Dix heures après, vers midi, Lucien se réveilla sous

yeux de Coralie, qui

l'avait

regardé dormant!

cela, le poëte. L'actrice était encore

-minablement tachée

et

Il

les

comprit

dans sa belle robe abo-

de laquelle

elle

allait

faire

une

relique. Lucien reconnut les dévouements, les délicatesses

de l'amour vrai qui voulait sa récompense Coralie.

coula

Coralie

fut déshabillée

comme une

en

:

il

regarda

un moment,

couleuvre auprès de Lucien.

et

se

A cinq

heures, le poëte dormait bercé par des voluptés divines, il

avait entrevu la

chambre de

l'actrice,

création du luxe, toute blanche et rose,

une ravissante

un monde de

mer-.


SCÈNES DE LA VIE

78 veilles et

ïiE

PROVINCE

de coquettes recherches qui surpassaient ce que

Lucien avait admiré déjà chez Piorine. Coralie

était

de-

bout. Pour jouer son rôle d'Andalouse, elle devait être à sept heures au théâtre. Elle

JLvait

encore contemplé son

poëte endormi dans le plaisir, elle s'était enivrée

sans

pouvoir se repaître de ce noble amour, qui réunissait les

sens au cœur et le cœur aux sens pour les exalter en-

semble. Cette divinisation, qui permet d'être deux ici-bas

pour

un seul dans

sentir,

absolution.

A

le ciel

qui, d'ailleurs,

la

pour aimer,

était

son

beauté surhumaine de

Lucien n'aurait-elle pas servi d'excuse? Agenouillée à ce lit,

heureuse de l'amour en lui-même,

sanctifiée.

l'actrice se sentiit

Ces délices furent troublées par Bérénice.

Voici le

Camusot!

vous

il

sait ici, cria-t-elle.

Lucien se dressa, pensant avec une générosité innée

ne pas nuire à

Coralie. Bérénice leva

a

un rideau. Lucien

entra dans un délicieux cabinet de toilette, où Bérénice et sa maîtresse apportèrent avec une prestesse inouïe les vê-

tements de Lucien. Quand

du poëte frappèrent

les

le

négociant apparut, les bottes

regards de Coralie

:

Bérénice les

avait mises devant le feu pour les chauffer après les avoir cirées en secret.

La servante

et la maîtresse avaient oublié

ces bottes accusatrices. Bérénice partit après avoir échangé

un regard d'inquiétude avec sa maîtresse. Coralie se plongea dans sa causeuse, et

une gondole en face

dit à

d'elle.

Camusot de

s'asseoir

dans

Le brave homme, qui adorait

Coralie, regardait les bottes et n'osait lever les

yeux sur

sa maîtresse.

— Dois-je prendre et quitter Coralie?

mouche pour

cette paire de bottes

serait se fâcher

pour peu de chose.

la

Ce


ILLUSIONS PERDUES. Il

y a des bottes partout.

70

Celles-ci seraient

dans rétalage d'un bottier,

ou sur

les

mieux placées

boulevards à se

promener aux jambes d'un homme. Cependant, jambes, J'ai

elles disent

cinquante ans,

bien des choses contraires à la

il

est vrai

:

sans

ici,

fidélité.

je dois être aveugle

comme

l'Amour.

Ce lâche monologue

était

sans excuse. La paire de bottes

de ces demi-bottes en usage aujourd'hui, et

n'était pas

que jusqu'à un certain point un ne pas voir les porter,

;

c'était,

comme

une paire de bottes

homme

distrait pourrait

mode ordonnait

la

alors de

entières, très-élégantes, et

à glands, qui reluisaient sur des pantalons collants presque toujours de couleur claire, et où se reflétaient les objets

comme

dans un miroir. Ainsi,

les bottes crevaient les

de l'honnête marchand de soieries,

yeux

et, disons-le, elles lui

crevaient le cœur.

— Qu'avez-vous? demanda — Rien, — Sonnez, Coralie en souriant de lâcheté de Caà Normande dès qu'elle musot. — Bérénice, Coralie.

lui

fit-il.

la

dit

dit-elle

arriva, ayez-moi

la

donc des crochets pour que

je

mette en-

core ces damnées bottes. Vous n'oubherez pas de les apporter ce soir dans

ma

loge.

Comment!... vos bottes?...

Camusot, qui respira

dit

plus à l'aise.

— Eh! que croyez-vous

donc? demanda-t-elle d'un

hautain. Grosse bête, n'allez-vous pas croire?... il

le croirait! dit-elle à Bérénice.

dans

la

pièce de Chose, et je ne

homme. Le

bottier

J'ai

me

un

rôle

suis jamais

air

— Oh!

d'homme mise en

du théâtre m'a apporté ces bottes-là


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

80

pour essayer à marcher, en attendant il

m'a pris mesure;

fert,

que

il

ôtées,

les ai

je

me

les a mises,

paire de laquelle

la

mais

j'ai

tant souf-

dois cependant les re-

et je

mettre.

— Ne

remettez pas

les

musot, que

elles

si

les bottes avaient tant

— Mademoiselle,

dit Bérénice, ferait

se martyriser,

comme

monsieur!

si j'étais

et,

vous gênent, dit Cagêné.

mieux, au lieu de

tout à l'heure; elle en pleurait,

homme, jamais une femme que

j'aimerais ne pleurerait! elle ferait

mieux de

maroquin bien mince. Mais l'administration Monsieur, vous devriez aller

— Oui

,

lui

les porter

en commander...

— Vous vous levez?

oui, dit le négociant.

en

est si ladre!

dit-il

à Coralie.

A

l'inslant, je

ne suis rentrée qu'à

six

après vous avoir cherché partout, vous m'avez

mon

fiacre

blier

pour des bouteilles.

heures,

fait

garder

pendant sept heures. Voilà de vos soins! m'ouJ'ai

me

soigner,

moi qui

vais

jouer maintenant tous les soirs, tant que l'Alcade fera de l'argent. Je n'ai pas envie

de mentir à

l'article

de ce jeune

homme!

— beau, — Vous trouvez? Il

cet enfant-là, dit Gamusot.

est

Je n'aime pas ces

semblent trop à une femme;

comme vous

autres, vieilles bêtes

ennuyez tant

hommes-là,

et puis ça

ne

sait

ils

res-

pas aimer

du commerce. Vous vous

!

— Monsieur dîne-t-il avec madame? demanda Bérénice.

— Non, bouche empâtée. — Vous avez été joliment j'ai la

paf, hier.

d'abord, moi, je n'aime pas les

Ah! papa Gamusot,

hommes

qui boivent...


ILLUSIONS PERDUES.

— Tu

feras

81

un cadeau à ce jeune homme,

dit le né-

gociant.

— Ah! que

ce

oui, j'aime

mieux

les

fait Florine. Allons,

allez-vous-en, ou donnez-moi

payer

ainsi,

que de

faire

mauvaise race qu'on aime,

une voiture pour que

je

ne

perde plus de temps.

— Vous l'aurez demain pour dîner avec votre directeur, au Rocher de Cancale. On ne jouera pas

la pièce

nouvelle

dimanche.

— Venez,

je vais dîner,

en emmenant Ca-

dit Goralie

rausot.

Une heure après

,

Lucien fut délivré par Bérénice,

compagne d'enfance de

Goralie,

une créature

la

aussi fine,

aussi déliée d'esprit qu'elle était corpulente.

— Restez

même

Goralie reviendra seule, elle veut

ici.

congédier Gamusot

s'il

vous ennuie,

Bérénice à Lucien;

dit

mais, cher enfant de son cœur, vous êtes trop ange pour la ruiner. Elle là,

me

l'a

dit, elle est

décidée à tout planter

à sortir de ce paradis pour aller vivre dans votre

sarde.

Oh

!

les jaloux, les

envieux ne

lui ont-ils

man-

pas ex-

pliqué que vous n'aviez ni sou ni maille, que vous viviez

au quartier ferais votre

latin

!

Je

vous suivrais

ménage. Mais

je viens

enfant. Pas vrai, monsieur,

voyez-vous, je vous

,

de consoler

la

que vous avez trop

pauvre d'esprit

pour donner dans de pareilles bêtises? Ah! vous verrez bien que l'autre gros n'a rien que

le

cadavre et que vous

êtes le chéri, le bien-aimé, la divinité à laquelle on

donne

l'^ânOLe.

quand

je

quoi

!

Si

vous saviez

lui fais

comme ma

répéter ses rôles! un

Elle méritait bien

que Dieu

lui

aban

Goralie est gentille

amour

d'enfant,

envoyât un de ses

/


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

82

anges, elle avait le dégoût de la vie. Elle a été

heureuse avec sa mère, qui

la battait,

mal-

si

qui Ta vendue!

Oui, monsieur, une mère, sa propre enfant! Si j'avais une fille,

je la servirais

suis fait ai

comme ma

une enfant. Voilà

petite Coralie, de qui je

premier bon temps que

le

je lui

vu, la première fois qu'elle a été bien applaudie.

que, vu ce que vous avez

raît

meuse claque pour

la

pafa-

seconde représentation. Pendant que

vous dormiez, Braulard est venu travailler avec

— Qui, Braulard?

Il

on a monté une

écrit,

me

demanda

elle.

Lucien, qui crut avoir en-

tendu déjà ce nom.

— Le chef des claqueurs, qui, de concert avec convenu des endroits du

elle, est

rôle où elle serait soignée. Quoi-

qu'elle se dise son amie, Florine pourrait vouloir lui jouer

un mauvais tour

et

prendre tout pour

elle.

vard est en rumeur à cause de votre

rangé pour sur

le lit

les

i

rince!... dit elle

les bougies.

un

se crut en effet dans

riches étoffes

boulelit

ar-

en mettant

Aux lumières, Lucien,

palais

du Cabinet des

du Cocon d'or avaient

musot pour servir aux tentures nêtres.

le

Quel

un couvre-pied en dentelle.

alluma

Elle

amours d'un

Tout

article.

Le poëte marchait sur un

des meubles arrêtait dans les

et

étourdi,

Les plus

été choisies par Ca-

aux draperies des

tapis royal.

tailles

fées.

fe-

Le palissandre

de ses sculptures des

frissons de lumière qui y papillotaient.

La cheminée, en

marbre blanc, resplendissait des plus coûteuses bagatelles. La descente du

lit

était

en cygne bordé de martre. Des

pantoufles en velours noir, doublées de soie pourpre, y parlaient des plaisirs qui attendaient le poëte des Marguerites.

Une

délicieuse

lampe pendait du plafond tendu de


ILLUSIONS PERDUES. soie. Partout,

83

des jardinières merveilleuses montraient des

fleurs choisies,

de

jolies

bruyères blanches, des camellias

sans parfum. Partout vivaient les images de l'innocence.

Comment imaginer

une actrice

et les

mœurs du

théâtre?

Bérénice remarqua l'ébahissement de Lucien.

— Est-ce

Ne serez-

gentil? lui dit-elle d'une voix câline.

vous pas mieux

pour aimer que dans un grenier? Em-

pêchez son coup de

tête,

reprit-elle

en amenant devant

Lucien un magnifique guéridon chargé de mets dérobés au dîner de sa maîtresse, afin que

çonner

la

ne pût soup-

la cuisinière

présence d'un amant.

Lucien dîna très-bien, servi par Bérénice dans une argenterie sculptée, dans des assiettes peintes à un louis la pièce. Ce luxe agissait sur son

âme comme une

fille

des

rues, avec ses chairs nues et ses bas blancs bien tirés, agit

sur un lycéen.

— heureux, ce Camusot! — Heureux? Bérénice. Ah!

s'écria-t-il.

Est-il

reprit

il

donnerait bien sa

fortune pour être à votre place, et pour troquer ses vieux

cheveux gris contre votre jeune chevelure blonde. Elle

engagea Lucien, à qui

elle

donna

le plus délicieux

vin que Bordeaux ait soigné pour le plus riche Anglais, à se recoucher en attendant Coralie, à faire provisoire, et Lucien avait

dans ce

dans

lit

les

tresse.

A

en

effet

un

envie de

petit

somme

se coucher

qu'il admirait. Bérénice, qui avait lu ce désir

yeux du poëte, en

était

heureuse pour sa maî-

dix heures et demie, Lucien s'éveilla sous

regard trempé d'amour. Coralie était

dans

la plus

un

volup-

tueuse toilette de nuit. Lucien avait dormi, Lucien n'était plus ivre que d'amour. Bérénice se retira, demandant:


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

84

— A quelle heure demain? — Onze heures tu nous apporteras notre déjeûner au ;

lit.

Je n'y serai

A deux

pour personne avant deux heures.

heures, le lendemain,

faire

une

Tactrice et son

comme

étaient habillés et en présence,

si le

amant

poëte fût venu

visite à sa protégée. Coralie avait baigné, peigné,

coiffé, habillé

Lucien

;

elle lui avait

envoyé chercher douze

douze cravates, douze mouchoirs chez

belles chemises,

CoUiau, une douzaine de paires de gants dans une boîte

de cèdre. Quand

elle

entendit le bruit d'une voiture à sa

porte, elle se précipita vers la fenêtre avec Lucien. Tous

deux virent Gamusot descendant d'un coupé magnifique.

— Je homme

— Je

ne croyais pas,

dit-elle,

qu'on pût haïr tant un

et le luxe...

suis trop

pauvre pour consentir à ce que vous vous

ruiniez, dit Lucien en passant ainsi sous les fourches Caudines.

— Pauvre

petit chat, dit-elle

elle

en pressant Lucien sur son

cœur, tu m'aimes donc bien?

J'ai

engagé monsieur,

en montrant Lucien à Gamusot, à venir

me

dit-

voir ce

matin, en pensant que nous irions nous promener aux

Ghamps-Élysées pour essayer

— Allez-y

avec VOUS; c'est la fête de

— Pauvre

la voiture.

seuls, dit tristement

Musot,

Gamusot,

ma femme,

comme

je

ne dîne pas

je l'avais oublié.

tu t'ennuieras! dit-elle

en

sautant au cou du marchand. Elle était ivre de rait seule

avec

lui

bonheur en pensant qu'elle étrenne-

avec Lucien ce beau coupé, qu'elle

au Bois;

et,

dans son accès de

d'aimer Gamusot, à qui

elle

fit

irait

joie, elle

mille caresses.

seule

eut

l'air


ILLUSIOiNS PERDUES.

donner une voiture tous

Je voudrais pouvoir vous

pauvre homme.

les jours! dit le

85

Allons, monsieur,

deux heures,

est

il

dit l'actrice à

Lucien, qu'elle vit honteux et qu'elle consola par un geste adorable. Coralie dégringola par les escaliers en entraînant Lu-

négociant se traînant

cien, qui entendit le

phoque après eux, sans pouvoir éprouva

bonheur rendait sublime, de goût

toilette pleine

les rejoindre.

enivrante des jouissances

la plus

offrit à.

Le poëte

Coralie,

:

que

le

tous les yeux ravis une

Le Paris des Champs-

et d'élégance.

Elysées admira ces deux amants. Dans une

Boulogne, leur coupé rencontra

comme un

la

du bois de

allée

calèche de

mesdames

d'Espard et de Bargeton, qui regardèrent Lucien d'un air étonné, mais auxquelles

il

du poëte qui pressent sa Le moment où

il

lança le coup d'œil méprisant

gloire et va user

de son pouvoir.

put échanger par un coup d'œil avec ces

deux femmes quelques-unes des pensées de vengeance qu'elles lui avaient mises au

cœur pour

le

ronger, fut un

des plus doux de sa vie et décida peut-être de sa destinée.

Lucien fut repris par les furies de l'orgueil

reparaître dans le

lut

monde, y prendre une

:

il

vou-

éclatante

revanche, et toutes les petitesses sociales, naguère foulées

aux pieds du travailleur, de l'ami du cénacle, rentrèrent dans son âme. faite

pour

lui

Il

passions; tandis l'air

de

les

comprit alors toute

par Lousteau

que

:

le cénacle,

mater au

la

portée de l'attaque

Lousteau venait de servir ses ce Mentor collectif, avait

profit des vertus

ennuyeuses

et

de

travaux que Lucien commençait à trouver inutiles. Travailler

!

n'est-ce pas la

mort pour

les

âmes avides de

jouis-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

86

sances? Aussi avec quelle

pas dans

ils

de

délices faciles

dans

bonne chère

la

vie luxueuse des actrices et

la

ne glissent-

facilité les écrivains

far niente,

le

des

et

les

femmes

Lucien sentit une irrésistible envie de continuer la

!

vie de ces

deux

folles journées.

Le dîner au Rocher de Cancale de Florine, moins

les convives

et la danseuse,

fut exquis.

Lucien trouva

moins

le ministre,

duc

le

moins Camusot, remplacés par deux acteurs

célèbres et par Hector Merlin accompagné de sa maîtresse,

une délicieuse femme qui se Val-Noble,

qui composaient alors, à Paris,

de ces femmes qu'aujourd'hui des

lorettes.

fêté, envié, le

scintilla,

il

madame du

le

femmes monde exceptionnel, décemment nommées

l'on a

Lucien, qui vivait depuis quarante-huit heures

dans un paradis, apprit voyant

appeler

faisait

plus belle et la plus élégante des

la

le

succès de sou article. En se

poëte trouva son aplomb

fut le Lucien

:

son esprit

de Rubempré qui pendant plu-

sieurs mois brilla dans la littérature et dans le Finot, cet

artiste.

deviner

homme

le talent et

qui

monde

d'une incontestable adresse à

le flairait

comme un

ogre sent la

chair fraîche, cajola Lucien en essayant de l'embaucher

dans l'escouade de journalistes mordit à ces

flatteries.

consommateur contre

— tends

commandait. Lucien

d'esprit, et voulut

manège de ce

mettre Lucien en garde

lui.

Ne t'engage ;

qu'il

Coralie observa le

ils

Bah!

être aussi

pas,

mon

petit, dit-elle à son poëte, at-

veulent f exploiter, nous causerons de cela ce lui

répondit Lucien, je

méchant

me

et aussi fin qu'ils

soir.

sens assez fort pour

peuvent

l'être.

Finot, qui ne s'était sans doute pas brouillé pour

les


ILLUSIONS PERDUES.

87

blancs avec Hector Merlin, présenta Merlin à Lucien et

madame du

Lucien à Merlin. Coralie et nisèrent,

comblèrent de caresses

se

Madame du

Val-Nobie frater-

de prévenances.

et

Val-Noble invita Lucien et Coralie à dîner.

Hector Merlin,

plus dangereux de tous les journalistes

le

présents à ce dîner, était un petit pincées, couvant

homme

sec, à lèvres

une ambition démesurée, d'une jalousie

maux

sans bornes, heureux de tous les

autour de

lui,

beaucoup

d'esprit,

qui se faisaient

profitant des divisions qu'il fomentait, ayant

peu de vouloir, mais remplaçant

lonté par l'instinct qui

mène les parvenus

la

vo-

vers les endroits

éclairés par Tor et par le pouvoir. Lucien et lui se dé-

plurent

mutuellement.

pourquoi. Merlin eut

comme

le

Il

n'est pas

difficile

d'expliquer

malheur de parler à haute voix

Lucien pensait tout bas. Au dessert,

plus touchante amitié semblaient unir ces

les liens

de

la

hommes, qui

tous se croyaient supérieurs l'un à l'autre. Lucien,' le nou-

veau venu, à

cœur

lui

était l'objet

de leurs coquetteries. On causait

ouvert. Hector Merlin seul

demanda

— Mais

je

la raison

ne

riait pas.

vous vois entrant dans

et journaliste avec des illusions.

le

monde

Nous nous frappons

les

littéraire

Vous croyez aux amis.

Nous sommes tous amis ou ennemis, selon stances.

Lucien

de sa réserve.

les

circon-

premiers avec l'arme qui

devrait ne nous servir qu'à frapper les autres. Vous vous

apercevrez avant peu que vous n'obtiendrez rien par les

beaux sentiments.

Si

vous êtes bon, faites-vous méchant.

Soyez hargneux par calcul. loi

suprême,

je

vous

Si

personne ne vous a

la confie et je

dit cette

ne vous aurai pas

une médiocre confidence. Pour être aimé, ne quittez

fait

ja-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

88

mais votre maîtresse sans

en

faire fortune

même le

un peu pour

l'avoir fait pleurer

;

littérature, blessez toujours tout le

monde,

vos amis, faites pleurer les amours-propres

monde vous

tout

:

caressera.

Hector Merlin fut heureux en voyant, à Tair de Lucien,

que sa parole

entrait chez le

d'un poignard dans un cœur.

son argent.

l'amour

fut

Il

lui firent

emmené

néophyte

On

comme

la

lame

joua. Lucien perdit tout

par Coralie, et

les délices

de

oublier les terribles émotions du jen,

qui, plus tard, devait trouver en lui

une de

ses victimes.

Le lendemain, en sortant de chez

elle

revenant au

quartier latin,

il

trouva dans sa bourse l'argent qu'il avait

perdu. Cette attention

chez il

l'actrice et lui

était déjà

rue de

l'attrista

d'abord,

il

ces sortes de la

vit

y

il

voulut revenir

rendre un don qui l'humiliait la

Harpe,

il

une preuve de

femmes mêlent

;

mais

continua son chemin vers

rhôtel de Cluny. Tout en marchant,

de Coralie,

et

cet

il

s'occupa de ce soin

amour maternel que

à leurs passions. Chez elles,

passion comporte tous les sentiments. De pensée en

pensée, Lucien se disant

Je l'aime

femme,

finit

par trouver une raison d'accepter en

:

et je

A moins sensations

nous vivrons ensemble

,

ne

la quitterai

jamais

comme

mari et

!

d'être Diogène, qui ne comprendrait alors les

de Lucien en montant

l'escalier

puant de son hôtel, en faisant grincer

la

boueux

porte, en revoyant le carreau sale et la piteuse

cheminée

de sa chambre, horrible de misère et de nudité?

va sur sa table le manuscrit de son Daniel d'Arthez

:

roman

et

serrure de sa

et ce

11

trou-

mot de


ILLUSIONS PERDUES. «

89

Nos amis sont presque contents de votre œuvre, cher

poëte. Vous pourrez la présenter avec plus de confiance,

votre

amis

à vos

disent-ils,

charmant

vos ennemis. Nous avons lu

et à

article sur le

Panorama-Dramatique,

vous devez exciter autant d^envie dans

la littérature

et

que

de regrets chez nous. »

— Regrets! du ton de

que

veut-il dire? s'écria

DANIEL.

»

Lucien, surpris

politesse qui régnait dans ce billet.

donc un étranger pour

Était-il

dévoré les fruits déiicieux que coulisses,

il

tenait encore

de ses amis de

la

le

lui

cénacle? Après avoir

avait tendus l'Eve des

plus à l'estime et à l'amitié

rue des Quatre-Vents.

Il

resta

pendant

quelques instants plongé dans une méditation par laquelle il

embrassait son présent dans cette chambre et son avenir

dans

celle

de Coralie. En proie à des hésitations alterna-

tivement honorables et dépravantes à examiner

l'état

œuvre. Quel étonnement fut pitre, la

,

il

dans lequel ses amis

plume habile

et

le sien

!

s'assit lui

et se

mit

rendaient son

De chapitre en cha-

dévouée de ces grands hommes

encore inconnus avait changé ses pauvretés en richesses.

Un

dialogue plein, serré, concis, nerveux remplaçait ses

conversations, qu'il comprit alors n'être que des bavar-

dages en les comparant à des discours où respirait

du temps. Ses été

portraits,

l'esprit

un peu mous de dessin, avaient

vigoureusement accusés

et colorés; tous se rattachaient

aux phénomènes curieux de

la vie

humaine par des ob-

servations physiologiques dues sans doute à Bianchon, ex-

primées avec finesse, et qui

les faisaient vivre.

Ses des-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

90

criptions verbeuses étaient devenues substantielles et vives.

donné une enfant mal

avait

Il

une délicieuse

retrouvait

ture, à écharpe roses, surprit,

les

faite,

mal vêtue,

et

il

en robe blanche, à cein-

fille

une création ravissante. La nuit

le

yeux en pleurs, atterré de cette grandeur,

sentant le prix d'une pareille leçon, admirant ces corrections qui lui l'art

que

ses quatre années

et d'études. trait

en apprenaient plus sur de

la littérature et sur

lectures,

de comparaisons

Le redressement d'un carton mal conçu, un le vif, en disent toujours plus que les

magistral sur

théories et les observations.

— Quels amis! en serrant

t-il

le

quels cœurs! suis- je heureux! s'écria-

manuscrit.

Entraîné par l'emportement naturel aux natures poétiques et mobiles, l'escalier,

il

que rien ne pouvait

Une

courut chez Daniel.

il

faire dévier

voix lui disait que,

l'aurait

si

du sentier de l'honneur.

Daniel avait aimé Coralie,

pas acceptée avec Camusot.

profonde horreur du cénacle pour savait déjà

montant

Eii

moins digne de ces cœurs

se crut cependant

Il

les journalistes, et

quelque peu journaliste.

moins Meyraux, qui venait de

sortir,

il

ne

connaissait aussi la

Il

il

se

trouva ses amis,

en proie à un déses-

poir peint sur toutes les figures.

— Qu'avez-vous, mes amis — Nous venons d'apprendre

?

le

dit

Lucien

une horrible catastrophe

plus grand esprit de notre époque, notre ami

le

:

plus

aimé, celui qui pendant deux ans a été notre lumière...

— Louis Lambert, — dans un Il

est

dit Lucien.

état

de catalepsie qui ne

laisse au-

-cun espoir, dit Bianchon.

1


ILLUSIONS PERDUES.

Il

mourra

91

dans

le corps insensible et la tête

les cieux,

ajouta solennellement Michel Chrestien.

— mourra comme a vécu, d'Arthez. — L'amour, jeté comme un feu dans vaste empire de Il

dit

il

le

son cerveau,

— le

l'a

incendié, dit Léon Giraud

Oui, dit Joseph Bridau,

l'a

exalté à

un point où nous

perdons de vue.

C'est nous

sommes

qui

à plaindre,

dit

Fulgence

Ridai.

— se guérira peut-être, s'écria Lucien. — D'après ce que nous a Meyraux, II

dit

la

cure est im-

possible, répondit Bianchon. Sa tête est le théâtre

nomènes sur lesquels

la

— existe cependant des agents, — Oui, Bianchon, n'est que

dit d'Anliez.

II

dit

pouvons

de phé-

médecine n'a nul pouvoir.

le

il

cataleptique, nous

rendre imbécile.

— Ne pouvoir placement de

offrir

celle-là

!

au génie du mal une tête en remMoi, je donnerais la

mienne

!.

s'écria

Michel Chrestien.

Et que deviendrait la fédération

européenne

?

dit

d'Arlhez.

— Ah! à un

c'est \Tai, reprit Michel Chrestien

homme, on

;

avant d'être

appartient à l'humanité.

Je venais ici le

cœur

plein de remercîments pour

vous tous, dit Lucien. Vous avez changé

mon

billon

en

louis d'or.

— Des

remercîments

!

Pour qui nous prends-tu

?

dit

JBianchon.

— Le a été pour nous, reprit Fulgence. — £h bien, vous voilà journaliste Léon Giraud. plaisir

?

lui dit


SCÈiNES DE LA VIE DE PROVINCE.

92

Le bruit de votre début

est arrivé

jusque dans

le

quartier

latin.

— Pas encore, répondit Lucien. — Ah tant mieux! Michel Chrestien. — vous bien, reprit d'Arthez. Lucien dit

î

Je

le disais

de ces cœurs qui connaissent

le prix

est

un

d'une conscience

pure. N'est-ce pas un viatique fortifiant que de poser le soir sa tête sur Toreiller

en pouvant se dire

« Je n'ai

:

pas

jugé les œuvres d'autrui, je n'ai causé d'afïliction à per-

sonne;

mon

esprit,

comme un

poignard, n'a fouillé

Tâme

ma plaisanterie n'a immolé aucun bonmême pas troublé la sottise heureuse, elle

d'aucun innocent; heur, elle n'a n'a

pas injustement fatigué

faciles

génie;

j'ai

dédaigné

triomphes de l'épigramme; enfin, je

menti à mes convictions

— Mais,

à

un journal.

moyen

d'exister,

il

— Oh!

oh! oh!

fit

n'ai

jamais

crois,

être ainsi tout

Si je n'avais

décidément que

faudrait bien y venir.

Fulgence, en montant d'un ton à

chaque exclamation, nous capitulons.

sera journaliste, dit gravement Léon Giraud.

Il

Ah! Lucien, blier

si

les

? »

on peut, je

dit Lucien,

en travaillant ce

le

tu voulais l'être avec nous, qui allons pu-

un journal où jamais

ni la vérité ni la justice

ne se-

ront outragées, où nous répandrons les doctrines utiles à l'humanité, peut-être...

— Vous n'aurez

pas un abonné, répliq

ja

machiavéli-

quement Lucien en interrompant Léon.

Ils

en auront cinq cents qui en vaudront cinq cent

mille, répondit Michel Chrestien.

Il

vous faudra bien des capitaux, reprit Lucien.


ILLUSIONS PERDUES.

— Non, — On

mais du dévouement.

dit d'Ârthez,

dirait

93

de parfumeur,

d'une boutique

s'écria

Michel Chrestien en flairant par un geste comique la tête

de Lucien. On

vu dans une voiture supérieurement

t'a

astiquée, traînée par des chevaux de dandy, avec

une maî-

tresse de prince, Coralie.

— Eh bien, Lucien, y du mal cela? — Tu cela comme y en Bianchon. — J'aurais voulu à Lucien, d'Arthez, une Béatrix, dit

à

a-t-il

dis

avait, lui cria

s'il

dit

une noble femme qui

— Mais,

Daniel,

l'aurait

est-ce

semblable à lui-même?

— Ah!

soutenu dans

la vie...

que l'amour n'est pas partout

dit le poëte.

dit le républicain,

en ceci je suis aristocrate. Je

ne pourrais pas aimer une femme qu'un acteur baise la joue en face du public, une femme tutoyée dans coulisses,

si

pour montrer ce que

j'aimais

une

pareille

et je la purifierais

— Et — Je

les

qui s'abaisse devant un parterre et lui sourit,

qui danse des pas en relevant ses jupes et qui se

homme

sur

si elle

par

je

veux être seul à

femme,

met en

voir.

Ou,

elle quitterait le théâtre,

mon amour.

ne pouvait pas quitter

le

théâtre?

mourrais de chagrin, de jalousie, de mille maux.

On ne peut pas

arracher son

amour de son cœur comme

on arrache une dent. Lucien devint sombre

Quand

ils

mépriseront, se

— Tiens,

et pensif.

apprendront que

je subis

Camusot,

ils

me

disait-il.

lui dit le

sauvage républicain avec une affreuse

bonhomie, tu pourras être un grand écrivain, mais tu ne seras jamais qu'un petit farceur.


SCÈNES DU LA VIE DE PROVINCE.

94 Il

son chapeau et

prit

— — Dur 11

sortit.

comme

et salutaire

le

w

un

est dur, Michel Chrestien,

|

ul'il\

davier du dentiste, dit

Bianchon. Michel voit ton avenir, et peut-être en ce mo-

ment

dans

pleure-t-il sur toi

fut

1/Artiiez

doux

la rue.

et consolant,

Au bout d'une heure,

Lucien.

il

essaya de relever

le poëte quitta le cénacle,

maltraité par sa conscience, qui lui criait naliste! » roi

!

»

comme

Dans

la

la sorcière crie

rue,

il

regarda

:

«

Tu seras jour-

à Macbeth

les croisées

:

«

Tu seras

du patient d'Ar-

thcz, éclairées par une faible lumière, et revint chez lui le

cœur

ment

attristé,

l'âme inquiète. Une sorte de pressenti-

lui disait qu'il avait été

amis pour Cluny par

la

dernière

la place

de

serré sur le

la

cœur de

En entrant dans

fois.

Sorbonne,

il

la

ses vrais

rue de

reconnut l'équipage

de Coralie. Pour venir voir son poëte un moment, pour

un simple bonsoir, du boulevard du Temple à lui dire

l'actrice avait franchi la

Tespace

Sorbonne. Lucien trouva sa

maîtresse tout en larmes à l'aspect de sa mansarde, elle voulait être misérable

rangeant

les

choirs dans l'affreuse \Tai, si

était si

Lucien

,

comme

son amant, elie pleurait en

chemises, les gants, les cravates et les mou-

commode de

grand,

il

l'hôtel.

Ce désespoir

exprimait tant d'amour, que

à qui l'on avait reproché d'avoir une actrice,

dans Coralie une sainte bien près d'endosser la misère.

vit

le cilice

Pour venir, cette adorable créature avait pris

de le

prétexte d'avertir son ami que la société Camusot, Coralie et Lucien rendrait à la société Matifat, Florine et Lousteau

leur souper, et de invitation

demander à Lucien

s'il

avait

quelque

à faire qui lui fût utile; Lucien lui répondit


ILLUSIONS PERDUES.

en causerait avec Lousteau. L'actrice, après quelques

qu'il

se sauva en cachant à Lucien

moments,

tendait en bas. Le lendemain, alla

95

chez Etienne, ne

Le journaliste

chambre

ils

iMais,

attablés et

l'at-

trouva pas, et courut chez Florine.

et l'actrice reçurent leur

à coucher où

tous trois

le

que Gamusot

dès huit heures, Lucien

ils

ami dans

la jolie

étaient maritalement établis, et

y déjeunèrent splendidement.

mon

petit, lui dit

que Lucien

lui

Lousteau quand

furent

ils

eut parlé du souper que don-

nerait Goralie, je te conseille de venir avec moi voir Félicien

Vernou

qu'on peut se

,

de

lier

l'inviter,

et

de

te lier avec lui autant

avec un pareil drôle. Félicien te donnera

peut-être accès dans le journal politique où feuilleton, articles

et

dans

le

haut de ce journal. Cette

la nôtre, appartient le parti

il

cuisine le

où tu pourras fleurir à ton aise en grands

au parti

populaire; d'ailleurs,

feuille,

comme

libéral, tu seras libéral, c'est si

tu voulais passer

du côté

ministériel, tu y entrerais avec d'autant plus d'avantages

que

tu te serais fait redouter. Hector

dame du

Merhn

et sa

ma-

Val-Noble, chez qui vont quelques grands sei-

gneurs, les jeunes dandys et les millionnaires, ne t'ont-ils

pas prié,

toi et

Corahe, à dîner?

Oui, répondit Lucien, et tu en es avec Florine.

Lucien et Lousteau, dans leur griserie du vendredi et

pendant leur dmer du dimanche, en étaient arrivés à se tutoyer.

— Eh bien, nous rencontrerons Merlin au journal, un gars qui suivra Finot de près

;

c'est

tu feras bien de le soi-

gner, de le mettre de ton souper avec sa maîtresse

:

il

te

sera peut-être utile avant peu, car les gens haineux ont


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

00

besoin de tout le monde, et ta

rendra service pour avoir

te

il

plume au besoin.

Votre début a

fait

assez de sensation pour que vous

n'éprouviez aucun obstacle, dit Florine à Lucien, hàtezd'en profiter, autrement vous seriez

voiis

promptement

oublié.

L'affaire, reprit

sommée! Ce

Lousteau,

Finot,

la

homme

un

grande

affaire est con-

sans, aucun talent,

est

directeur et rédacteur en chef du journal hebdomadaire de Dauriat, propriétaire d'un sixième qui ne lui coûte rien, et il

a six cents francs d'appointements par mois. Je suis,

mon

de ce matin,

cher, rédacteur en chef de notre petit

journal. Tout s'est passé soir

:

comme

Florine a été superbe

je

le

présumais l'autre

elle rendrait

,

des points au

prince de Talleyrand.

— Nous

tenons les

hommes

rine, les diplomates ne les

propre

;

les

par leur plaisir

dit Flo-

,

prennent que par l'amour-

diplomates leur voient faire des façons et nous

leur voyons faire des bêtises, nous

sommes donc

les plus

fortes.

— En concluant, bon mot

qu'il

faire, a-t-il dit,

— Je

dit

Lousteau, Matifat a commis

prononcera dans sa vie de droguiste

ne

sort pas de

soupçonne Florine de

mon commerce

!

:

le seul u L'af-

»

le lui avoir soufflé, s'écria

Lucien.

— pied

Ainsi,

mon

cher amour, reprit Lousteau, tu as

le

à l'étrier.

— Vous êtes né

coiffé, dit Florine.

Combien voyons-nous

de petits jeunes gens qui droguent dans Paris pendant des années sans arriver à pouvoir insérer un

article

dans un


ILLUSIONS PERDUES.

97

comme

d'Emile Blondet.

en aura été de vous

journal!

Il

Dans

six

mois

t-elle

en se servant d'un mot de son argot et en

d'ici, je

vous vois faisant votre

tête,

ajoutâ-

lui jetant

un sourire moqueur.

— Ne

suis-je pas à Paris depuis trois ans, dit Lousteau,

seulement Finot

et depuis hier

de

fixe

sous

me donne trois cents trancs me paye cent

par mois pour la rédaction en chef,

la

colonne, et cent francs la feuille à son journal

hebdomadaire.

— Eh

bien, vous ne dites rien?... s'écria Florine en

regardant Lucien.

— Nous verrons, Lucien. — Mon cher, répondit Lousteau d'un dit

arrangé pour te

toi

comme

si

tu étais

mon

réponds pas de Finot. Finot sera

air piqué, j*ai tout

frère;

sollicité

mais je ne

par soixante

drôles qui, d'ici à deux jours, vont venir lui faire des propositions au rabais. J'ai promis pour toi; tu lui diras non, si

tu veux.

Tu ne

journaliste après

te

doutes pas de ton bonheur, reprit

le

une pause. Tu feras partie d'une coterie

dont les camarades attaquent leurs ennemis dans plusieurs journaux, et s'y servent mutuellement.

— Allons

d'abord voir Félicien Vernou, dit Lucien, qui

avait hâte de se lier avec ces redoutables oiseaux de proie.

Lousteau envoya chercher un cabriolet,

et les

deux amis

allèrent rue Mandar, où demeurait Vernou, dans

une mai-

y occupait un appartement au deuxième étage. Lucien fut très-étonné de trouver ce critique acerbe, son à allée;

dédaigneux

il

et

gourmé, dans une

salle à

manger de

la der-

nière vulgarité, tendue d'un mauvais petit papier briqueté

chargé de mousses par intervalles égaux, ornée de graII,

6


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

98

vures à i'aqua-tinta dans des cadres dorés, attablé avec

une femme trop

laide pour ne pas être légitime, et

deux

enfants en bas âge perchés sur ces chaises à pieds trèsélevés et à

barrière,

drôles. Surpris dans

avec

les restes

destinées à

maintenir ces petits

une robe de chambre confectionnée

d'une robe d'indienne à sa femme, Féli-

cien eut un air assez mécontent.

— As-tu déjeuné, Lousteau?

en offrant une chaise

dit-il

à Lucien.

— Nous sortons de chez Florine,

dit Etienne, et

nous y

avons déjeuné.

Lucien ne cessait d'examiner

madame

Vernou, qui res-

semblait à une bonne grosse cuisinière, assez blanche,

mais superlativement commune.

Madame Vernou

portait

un foulard par-dessus un bonnet de nuit à brides que ses joues pressées débordaient. Sa robe de chambre, sans ceinture, attachée au col

grands

par un bouton, descendait à

plis et l'enveloppait si

de ne pas

la

comparer

à

mal,

qu'il était

impossible

une borne. D'une santé désespé-

rante, elle avait les joues presque violettes et des

doigts en forme de boudins. Cette

femme

mains à

expliqua soudain

à Lucien l'attitude gênée de Vernou dans le

monde. Malade

de son mariage, sans force pour abandonner

femme

et

enfants, mais assez poëte pour en toujours souffrir, cet

acteur ne devait pardonner à personne un succès, être

il

devait

mécontent de tout en se sentant toujours mécontent

de lui-même. Lucien comprit Tair aigre qui glaçait cette figure envieuse, l'âcreté des reparties

que ce journaliste

semait dans sa conversation, Tacerbité de sa phrase, toujours pointue et travaillée

comme un

stylet.


ILLUSIONS PERDUES.

— Passons dans mon cabinet, il

s'agit sans

— Oui

doute

non

et

,

99

dit Félicien

en se levant,

d'affaires Jittéraires.

répondit Lousteau.

lui

Mon

vieux,

il

s'agit d'un souper.

Je venais, dit Lucien, vous prier, de la part de Co-

ralie...

A

ce

...

nom, madame Vernou leva

A souper

la tête.

d'aujourd'hui en huit, dit Lucien en

continuant. Vous trouverez chez elle la société que vous

avez eue chez Florine, et augmentée de

madame du

Val-

Noble, de Merlin et de quelques autres. Nous jouerons.

— Mais, mon

ami, ce jour-là nous devons aller chez

madame Mahoudeau,

dit la

femme.

— Eh! qu'est-ce que cela — nous n'y pas,

fait? dit

allions

Si

bien aise de

Vernou.

elle se choquerait, et tu es

trouver pour escompter tes effets de librairie.

la

— Mon cher, voilà une femme qui ne comprend pas qu'un souper qui commence à minuit n'empêche pas d'aller à une soirée qui unit à onze heures! Je travaille à côté d'elle, ajouta-t-il.

— Vous se

fit

avez tant d'imagination! répondit Lucien, qui

un ennemi mortel de Vernou par ce seul mot.

— Eh bien, tout. M. de le à

ton journal; présente-le

faire la

deux

reprit Lousteau, tu viens;

Rubempré devient un des

mais ce n'est pas

nôtres, ainsi pousse-

comme un

gars capable de

haute littérature, afin qu'il puisse mettre au moins

articles

— Oui,

par mois.

s'il

comme nous je parlerai

de

veut être des nôtres, attaquer nos ennemis

attaquerons les siens, et défendre nos amis, lui

ce soir à l'Opéra, répondit Vernou.


SCÈNES DE LA

iOO

— Eh

bien, à demain,

DE PROVINCE.

VIE

mon

petit, dit

Lousteau en ser-

rant la main de Vernou avec les signes de la plus vive amitié.

Quand

— Mais,

paraît ton livre?

dit le

père de famille, cela dépend de Dauriat,

j'ai fini.

— Es-tu content? — Oui non... — Nous chaufferons et

et saluant la

Lousteau en se levant

le succès, dit

femme de son

confrère.

Cette brusque sortie fut nécessitée par les criailleries

des deux enfants, qui se querellaient et se donnaient des

coups de cuiller en s'envoyant de

— Tu viens de

voir,

une femme qui, sans littérature.

mon

panade par

la

la figure.

enfant, dit Etienne à Lucien,

le savoir, fera

bien des ravages en

Ce pauvre Vernou ne nous pardonne pas sa

femme. On devrait Ten débarrasser, dans

l'intérêt public

bien entendu. Nous éviterions un déluge d'articles atroces,

d'épigrammes contre tous fortunes.

les succès et contre toutes les

Que devenir avec une

pareille

femme accompa-

gnée de ces deux horribles moutards? Tu as vu de

la

Maison en

comme

loterie, la

Rigaudin

Rigaudin, Vernou ne se battra pas, mais

battre les autres;

il

est

il

fera

capable_de se crever un œil pour

en crever deux à son meilleur ami; vous le

le

pièce de Picard;... eh bien,

le

verrez posant

pied sur tous les cadavres, souriant à tous les mal-

heurs, attaquant les princes, les ducs, les marquis, les nobles, parce qu'il est roturier; attaquant les célibataires à cause de sa rale, plaidant

pour

femme,

les joies

renommées

et parlant toujours

domestiques

voirs de citoyen. Enfin, ce critique

si

et

pour

mo-

les de-

moral ne sera doux


ILLUSIONS PERDUES. pour personne, pas

même

pour

femme

rue Mandar, entre une

les enfants.

comme

des teignes

;

deux

et

ne mettra jamais

il

parler les duchesses

comme

petits

parle sa

de rétablir

qui ne se croit l'égal de personne.

s'il

allait

le

fera

lui

prêter

les droits féodaux, le droit d'aînesse,

lui

dans

Vernou

le pied, et

prêchera quelque croisade en faveur de

et qui

la

ma-

femme. Voilà l'homme

qui va hurler après les jésuites, insulter la cour, l'intention

dans

veut se moquer du faubourg

il

Saint-Germain, où

Il vrt,

qui pourrait faire le

mamouchi du Bourgeois geMilhomme laids

<01

monde,

S'il

l'égalité,

était garçon,

avait les allures des poètes

s'il

royalistes pensionnés, ornés de croix de la Légion d'hon-

neur, ce serait un optimiste. Le journalisme a mille points

de départ semblables.

mouvement par de de

te

C'est

une grande catapulte mise en maintenant envie

petites haines. As-tu

marier? Vernou n'a plus de cœur,

le fiel

vahi. Aussi est-ce le journaliste par excellence,

deux mains qui déchire

tout,

comme

si

ses

a tout en-

un

tigre à

plumes avaient

la rage.

— —

gunophobe,

est

Il

a de l'esprit, c'est

articles, fera toujours

Le

dit Lucien. A-t-il

Il

les

sement

les

noue

marche vers un

il

et

du talent?

Vernou porte des

ne pourra jamais greffer un

Félicien est

œuvre, d'en disposer

articlier.

des articles, et rien que des articles.

travail le plus obstiné

sur sa prose.

un

livre

incapable de concevoir une

masses, d'en réunir harmonieu-

personnages dans un plan qui commence, se

ne connaît pas

fait capital

;

il

a des idées, mais

les faits; ses héros seront

des utopies

philosophiques ou libérales; enfin, son style est d'une originalité cherchée, sa phrase ballonnée tomberait 6.

si la


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

102

critique lui

donnait

énormément

les

un coup d'épingle. Aussi

journaux,

comme

craint-il

tous ceux qui ont be-

soin des gourdes et des bourdes de l'éloge pour se soutenir au-dessus

— Quel

de

l'eau.

article tu fais

mon

Ceux-là,

s'écria Lucien.

!

enfant,

il

faut se les dire Gl jamais les

écrire.

— Tu

deviens rédacteur en chef, dit Lucien.

— Où veux-tu que — Chez — Ah! nous sommes

je te jette? lui

demanda Lousteau.

Coralie.

amoureux,

faute! Fais de Coralie ce

que

dit Lousteau.

je fais de Florine,

nagère, mais la liberté sur la montagne

— Tu — On

ferais

damner

ne damne pas

!

les saints! lui dit les

Lucien en riant.

démons, répondit Lousteau.

Le ton léger, brillant de son nouvel ami, dont

il

vraies

traitait la vie, ses

En

la

agissaient sur Lucien à

théorie, le poëte reconnaissait le danger de

ces pensées, et les trouvait utiles à l'application.

vant sur

le

manière

paradoxes mêlés aux maximes

du machiavélisme parisien

son insu

Quelle

une mé-

boulevard du Temple,

les

En

arri-

deux amis convinrent

de se retrouver, entre quatre et cinq heures, au bureau

du journal, où sans doute Hector Merlin viendrait. Lucien était,

en

effet, saisi

par les voluptés de l'amour vrai des

courtisanes qui attachent leurs grappins aux endroits les

plus tendres de l'âme en se pliant avec une incroyable

souplesse à tous les désirs, en favorisant les molles habi-

tudes d'où elles tirent leur force. plaisirs parisiens,

il

Il

avait déjà soif des

aimait la vie facile, abondante et

gnifique que lui faisait l'actrice chez elle.

11

ma-

trouva Coralie


ILLUSIOiNS PERDUES. et

Camusot ivres de

joie.

103

Le Gymnase proposait pour Pâques

prochain un engagement dont

les conditions,

nettement

for-

mulées, surpassaient les espérances de Coralie.

— Nous vous devons ce triomphe, Camusot. Coralie, — Oh sans IniV Alcade tombait, Jit

1

il

s'écria

certes,

n'y avait pas d'article, et j'étais encore au boulevard

pour

six ans.

Elle lui sauta

au cou devant Camusot. L'effusion de

de suave dans son entraînement

hommes dans

tous les

l'ac-

ne sais quoi de moelleux dans sa rapidité,

trice avait je

Comme

elle aimait!

:

Camusot

leurs grandes douleurs,

abaissa ses yeux à terre, et reconnut, le long de la couture des bottes de Lucien, le les bottiers célèbres

sur fil

fil

en jaune foncé

La couleur

originale de ce

noir luisant de la tige.

le

l'avait

de couleur employé par

et qui se dessinait

préoccupé pendant son monologue sur

sence inexplicable d'une paire de bottes devant

minée de Coralie.

avait lu en lettres noires

Il

la préla

che-

imprimées

sur le cuir blanc et doux de la doublure l'adresse d'un

fameux

bottier

dière.

à cette

époque

:

«

Gay, rue de

la

Micho-

»

— Monsieur,

dit-il

à Lucien, vous avez de bien belles

bottes.

— beau, répondit — voudrais bien me fournir chez votre — Oh comme rue des Bourdonnais de Il

a tout

Coralie.

Je

bottier.

!

demander

dit Coralie, les

c'est

adresses des fournisseurs

des bottes de jeune

homme?

!

Vous seriez

Allez-vous porter joli

garçon. Gar-

dez donc vos -bottes à revers, qui conviennent à un établi, qui a

femme, enfants

et maîtresse.

homme


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

104

— Enfin, me

si

rendrait

monsieur voulait

un service

ne pourrais

Je

la

une de ses bottes,

tirer

il

signalé, dit Tobstiné Camusot.

remettre sans crochets,

dit

Lucien

en rougissant.

— Bérénice en ici, dit le

— Papa

ne seront pas de trop

ira chercher, ils

marchand d'un Camusot,

air

horriblement goguenard.

dit Coralie

en

courage de votre

le

lâcheté! Allons, dites toute votre pensée.

que

les bottes

un regard

lui jetant

empreint d'un atroce mépris, ayez

Vous trouvez

de monsieur ressemblent aux miennes ?

Je vous défends d'ôter vos bottes, dit-elle à Lucien.

— —

Oui, monsieur Camusot, oui, ces bottes sont absolument

mêmes que celles qui se croisaient les bras devant mon foyer l'autre jour, et monsieur, caché dans mon cales

binet de toilette, les attendait,

il

avait passé la nuit

que vous pensez, hein? Pensez-le,

Voilà ce

C'est la vérité pure. Je vous trompe.

ici.

je le veux.

Après? Cela

me

plaît,

à moi! Elle s'assit sans colère et

monde en regardant Camusot

de Pair

le plus

dégagé du

et Lucien, qui n'osaient se

regarder.

— dit

ne croirai que ce que vous voudrez que

Je

Camusot. Ne

— Ou ment

je suis

s'est

plaisantez pas,

une infâme dévergondée qui dans un mo-

amourachée de monsieur, ou

misérable créature qui a senti pour véritable

amour après lequel courent

Dans les deux

cas,

je suis, dit-elle

je croie,

j'ai tort.

il

faut

me

quitter ou

je suis

la

une pauvre

première

fois le

toutes les femmes.

me prendre comme

en faisant un geste de souveraine par

quel elle écrasa le négociant.

le-


ILLUSIONS PERDUES.

— Serait-ce vrai?

Camusot, qui

dit

de Lucien que Goralie ne

iOo

vit à la

contenance

pas et qui mendiait une

riait

tromperie.

— J'aime mademoiselle,

dit

En entendant ce mot

d'une voix émue, Goralie sauta

au cou de son poëte, tête vers le

dit

le

Lucien.

pressa dans ses bras et tourna la

marchand de

soieries en lui

montrant l'admi-

rable groupe d'amour qu'elle faisait avec Lucien.

— Pauvre

Musot, reprends tout ce que tu m'as donné,

je ne veux rien de là,

la

non pour son misère avec

toi,

j'aime

mais pour

esprit,

lui à

et

demeura

— Voulez-vous

folle cet

enfant-

sa beauté. Je préfère

des millions avec

Camusot tomba sur un mains

comme une

fauteuil, se

toi.

mit la tête dans les

silencieux.

que nous nous en allions?

lui dit-elle

avec une incroyable férocité.

Lucien eut froid dans

femme, d'une

— Reste

le

dos en se voyant chargé d'.une

actrice et d'un

ici,

ménage.

garde tout, Goralie, dit

le

marchand d'une

voix faible et douloureuse qui partait de l'âme, je ne veux rien reprendre.

Il

y a pourtant

là soixante mille francs

de

ma

Goralie dans la misère. Et tu seras cependant avant

peu

de mobilier, mais

dans

la

je

ne saurais

me

faire à l'idée

misère. Quelque grands que soient les talents do

monsieur,

ils

Voilà ce qui

ne peuvent pas

te

donner une existence.

nous attend tous, nous autres vieillards!

Laisse-moi, Goralie, le droit de venir te voir quelquefois je puis t'être utile. D'ailleurs, je l'avoue,

possible de vivre sans

il

me

serait

:

im-

toi.

La douceur de ce pauvre homme, dépossédé de tout


SCENES

lOG

son bonheur au

LA VIE DE PROVINCE.

^F,

moment où

il

se croyait le plus heureux,

toucha vivement Lucien, mais non Corahe.

— Viens,

mon

pauvre Musot, viens tant que tu vou-

mieux en ne

dras, dit-elle, je t'aimerai

Camusot parut content de

radis terrestre, où sans doute il

te

trompant point.

n'être pas chassé de son pail

devait souffrir, mais où

espéra rentrer plus tard dans tous ses droits en se fiant

sur les hasards de

la vie

parisienne et sur les séductions

qui allaient entourer Lucien. Le vieux

pensa que des

ou tard ce beau jeune

infidélités, et,

l'esprit

de

tôt

la

de Coralie,

marchand matois

homme

pour l'espionner, pour il

voulai

se permettrait

rester leur ami. Cette lâcheté

passion vraie effraya Lucien, Camusot

au Palais-Royal, chez Véry

— Quel bonheur!

perdre dans

le

offrit

à dîner

ce qui fut acceptée

cria Coralie

quand Camusot

fut parti,

plus de mansarde au quartier latin, tu demeureras

ici,

nous ne nous quitterons pas; tu prendras, pour conserver les

apparences, un petit appartement rue Chariot, et vogue

la galère!

Elle se

mit à danser son pas espagnol avec un entrain

qui peignit une indomptable passion.

— Je puis gagner cinq cents francs par mois ^n.travaillant beaucoup, dit Lucien.

— J'en

ai tout

autant au théâtre, san3 compter les feux.

Camusot m'habillera toujours, cents francs par mois

— Et

les

,

chevaux, et

il

m'aime! Avec quinze

nous vivrons le

comme

des Crésus.

cocher, et le domestique? dit

Bérénice.

Je ferai des dettes, s'écria Coralie.

Elle se remit à

danser une gigue avec Lucien.


ILLUSIONS PERDUES.

107

faut dès lors accepter les propositions

Il

de Finot,

s'écria Lucien.

— Allons, journal

dit Coralie,

Lucien

mène

m'habille et te

à ton

sur un sofa, regarda l'actrice faisant sa

s'assit

11

eût mieux

dans

les obliga-

aux plus graves réflexions.

toilette, et se livra

aimé

je

je t'attendrai en voiture sur le boulevard.

;

laisser Coralie libre

que d'être

tions d'un pareil mariage; mais

il

faite, si attrayante, qu'il fut saisi

pects de cette vie de

bohème,

la fortune. Bérénice eut ordre

jeté

la vit si

par

Délie, si bien

les pittoresques as-

et jeta le gant à la face

de

veiller

de

au déménagement

et à l'installation de Lucien. Puis la triomphante, la belle,

l'heureuse Coralie entraîna son et traversa tout Paris

grimpa lestement les

pour

aller

amant aimé, son

poëte,

rue Saint-Fiacre. Lucien

l'escalier, et se produisit

en maître dans

bureaux du journal. Coloquinte, ayant toujours son

papier timbré sur

la tête, et le

vieux Giroudeau,

lui

dirent

encore assez hypocritement que personne n'était venu.

— Mais

les rédacteurs doivent se voir

convenir du journal,

— Probablement, mais dit le capitaine rifier ses

En

ce

de

la

quelque part pour

dit-il.

la

me

rédaction ne

regarde pas,

garde impériale, qui se remit à vé-

bandes en faisant son éternel broum

moment, par un hasard,

broum !

doit-on dire heureux ou

malheureux? Finot vint pour annoncer fausse abdication, et lui

!

à

Giroudeau

sa

recommander de

veiller à ses in^

avec monsieur,

est

té rets.

— Pas de dip'iomatie dit Finot à son oncle lui serrant.

en prenant

la

il

du journal,

main de Lucien

et la


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

108

— Ah! monsieur pris

est

du journal?

s'écria

Giroudeau, sur-

du geste de son neveu. Eh bien, monsieur, vous

n'a-

vez pas eu de peine à y entrer.

Je

veux y

faire votre Ut

Monsieur aura

air fin.

toute

sa

pour que vous ne soyez pas

dit Finot

jobarde par Etienne,

trois

en regardant Lucien d'un francs par

rédaction, y compris

les

colonne pour

comptes rendus de

théâtre.

— Tu

n'as jamais fait ces conditions à personne, dit

Giroudeau en regardant Lucien avec étonnement.

Il

aura les quatre théâtres du boulevard, tu auras

que

soin

ne

ses loges

de spectacle

billets

néanmoins de vous

lui soient

lui soient

pas chipées et que ses

remis.

vous conseille

chez vous,

dit-il

en

— Monsieur s'engage à

faire,

en

les faire adresser

se tournant vers Lucien.

— Je

outre de sa critique, dix articles Variétés d'environ deux

colonnes pour cinquante francs par mois pendant un an. Cela vous va-t-il?

— Oui,

dit Lucien,

qui avait la main forcée par les cir-

constances.

— Mon oncle,

dit Finot

au caissier, tu rédigeras

le traité,

que nous signerons en descendant.

— Qui

est

et ôtant son

monsieur? demanda Giroudeau en se levant bonnet de soie noire.

M. Lucien de Rubempré, l'auteur de

l'article

sur

V Alcade, dit Finot.

— Jeune homme sur

le front

suis pas littéraire, plaisir.

,

s'écria le vieux militaire

de Lucien, vous avez

mais votre

en frappant

des mines d'or. Je ne

article, je l'ai lu,

il

m'a

fait

Parlez-moi de cela! voilà de la gaieté. Aussi ai-je


ILLUSIONS PERDUES. dit

:

Ça nous amènera des abonnés!

«

»

109

Et

il

en

est venu.

Nous avons vendu cinquante numéros.

— Mon

traité

avec Etienne Lousteau

est-il

copié double

et prêt à signer? dit Finot à son oncle.

— Oui, — Mets

dit

à celui

afin

d'hier,

Giroudeau.

que

je signe avec

que Lousteau

soit

monsieur

la

date

sous l'empire de ces con-

ventions.

Finot prit le bras de son nouveau rédacteur avec un

semblant de camaraderie qui séduisit

dans Tescalier en

Vous avez

terai

moi-même

lui disant

ainsi

le poëte, et l'entraîna

:

une position

faite.

Je vous présen-

à mes rédacteurs. Puis, ce soir, Lous-

teau vous fera reconnaître aux théâtres.

Vous pouvez

gagner cent cinquante francs par mois à notre petit journal que va diriger Lousteau

avec

lui.

Déjà

le

drôle

;

aussi tâchez de bien vivre

m'en voudra de

lui avoir lié les

mains en votre endroit, mais vous avez du

talent, et je

ne veux pas que vous soyez en butte aux caprices d'un rédacteur en chef. Entre nous, vous pouvez m'apporter jusqu'à deux feuilles par mois pour daire, je vous les payerai

ma

revue hebdoma-

deux cents francs. Ne parlez de

cet arrangement à personne, je serais en proie à la ven-

geance de tous ces amours-propres blessés de

la fortune

d'un nouveau venu. Faites quatre articles de vos deux signez-en deux de votre

feuilles,

donyme, autres.

afin

de ne pas avoir

nom

l'air

et

deux d'un pseu-

de manger

Vous devez votre position à Blondet

le

pain des

et à Vignon,

qui vous trouvent de l'avenir. Ainsi, ne vous galvaudez pas. Surtout, défiez-vous de vos amis. II.

Quant à nous dçux, 7


SCENES DE LA VIE DE PHOYINGE.

liO

entendons-nous bien toujours.

Servez-moi, je vous ser-

Vous avez pour quarante francs de loges et de

virai.

billets

à vendre, et pour soixante francs de livres à laver. Ça

vous donneront quatre cent cinquante

et votre rédaction

francs par mois. Avec de l'esprit, vous saurez trouver au

moins deux cents francs en sus chez

les libraires

,

qui vous

payeront des articles et des prospectus. Mais vous êtes à moi, n'est-ce pas? Je puis compter sur vous.

Lucien serra

la

main de Finot avec im transport de

joie

inouï.

— N'ayons pas à l'oreille

l'air

de nous être entendus,

en poussant

quième étage de

la porte

lui dit

Finot

d'une mansarde au cin-

maison, et située au fond d'un long

la

corridor.

Lucien aperçut alors Lousteau, Félicien Vernou, Hector Merlin et deux autres rédacteurs qu'il ne connaissait pas, tous réunis à une table couverte d'un tapis vert, devant

un bon riant.

feu, sur des chaises

La table

véritable

vaises,

était

ou des fauteuils, fumant ou

chargée de papiers,

il

s'y trouvait

encrier plein d'encre, des plumes assez

mais qui servaient aux

rédacteurs.

montré au nouveau journaliste que

Il

un

mau-

fut dé-

là s'élaborait le

grand

œuvre.

— Messieurs, stalialion

comme

en

dit Finot,

mon

l'objet

lieu et place

de

la

réunion est Tin-

de notre cher Lousteau

rédacteur en chef du journal que je suis obligé de

quitter. Mais,

quoique mes opinions subissent une trans-

formation nécessaire pour que je puisse passer rédacteur

en chef de

mes

la

revue dont

convictions sont

.les

les destinées

mêmes

et

vous sont connues,

nous restons amis.

Je


ILLUSIONS PERDUES. suis tout à vous,

comme

Mi

vous serez à moi. Les circon-

stances sont variables, les principes sont fixes. Les principes sont le pivot sur lequel marchent les aiguilles

du

baromètre politique.

Tous

les

rédacteurs partirent d'un éclat de

— Qui donné ces phrases-là? — Blondet, répondit Finot. — Vent, pluie, tempête, beau t'a

rire.

demanda Lousteau.

fixe, dit

nous

Merlin,

parcourrons tout ensemble.

— Enfin, reprit Finot, ne nous embarbouil'ons pas dans les

métaphores

:

tous ceux qui auront quelques articles

à m'apporter retrouveront Finot. Monsieur, sentant Lucien, est des vôtres.

J'ai

dit-il

en pré-

avec

traité

lui,

Lousteau.

Chacun complimenta Finot sur sou élévation

et sur ses

nouvelles destinées.

Te voilà à cheval sur nous

et sur les autres, lui dit

l'un des rédacteurs inconnus à Lucien, tu deviens Janus...

— Pourvu qu'il ne pas Janot, dit Vernou. — Tu nous laisses attaquer nos bêtes noires? soit

— Tout co que vous voudrez —

Ah! mais,

!

Lousteau,

dit

reculer. M. Ghàtelet s'est fâché,

dit Finot. le

journal ne peut pas

nous n'allons pas

le

lâcher

pendant une semaine.

— Que — Il

s'est-il

est

passé? dit Lucien.

venu demander raison,

de l'Empire a trouvé sang-froid

le

Vernou. L'ex-beau

du monde a montré dans Philippe Bridau

teur de l'article, et Philippe a

heure

dit

père Giroudeau, qui du plus beau

et ses

armes. L'affaire en

l'au-

demandé au baron son

est restée là.

Nous sommes


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

112

occupés à présenter des excuses au baron dans

le

numéro

de demain. Chaque phrase est un coup de poignard.

Mordez-le ferme,

J'aurai

tient

l'air

il

viendra

me

trouver, dit Finot.

lui rendre service en vous apaisant;

de

au ministère, et nous accrocherons

il

quelque chose,

une place de professeur suppléant ou quelque bureau de tabac.

Nous sommes heureux

Qui de vous veut ticle

dans

faire

qu'il se soit

piqué au jeu.

mon nouveau

journal un ar-

de fonds sur Nathan?

— Donnez-le

à Lucien, dit Lousteau. Hector et Vernou

feront des arlicles dans leurs journaux respectifs...

— Adieu,

messieurs, nous nous reverrons seul à seul

chez Barbin, dit Finot en riant. Lucien reçut quelques compliments sur son admission

dans

le

corps redoutable des journalistes, et Lousteau le

comme un homme

présenta

chez sa maîtresse,

sur qui l'on pouvait compter.

Lucien vous invite en masse, messieurs, à souper

Coralie va au

— Eh bien,

la belle Coralie.

Gymnase,

messieurs,

il

dit

est

Lucien

à Etienne.

entendu que nous pousse-

rons Coralie, hein? Dans tous vos journaux, mettez quel-

ques lignes sur son engagement

Vous donnerez du

Gymnase; pouvons-nous

— Nous déric a

— Oh

de son talent.

lui

donnerons de

donner de l'esprit,

l'esprit?

répondit iMerlin

;

Fré-

une pièce avec Scribe. !

voyant et

lui

et parlez

de l'habileté à l'administration du

tact,

le directeur le

du Gymnase

est alors le plus pré-

plus perspicace des spéculateurs, dit Vernou.

Ah çà! ne

faites

pas vos articles sur

le

livre

de

Nathan que nous ne nous soyons concertés, vous saurez


ILLUSIONS PERDUES.

113

pourquoi, dit Lousteau. Nous devons être utiles à notre

nouveau camarade. Lucien

filet

doit être

il

I

a

deux

livres

un roman. Par

recueil de sonnets et

un grand poëte à

à placer,

un

la

vertu de l'entre-

trois

mois d'échéance.

Nous nous servirons de ses Marguerites pour rabaisser

les

odes, les ballades, les méditations, toute la poésie romantique.

— Ça serait drôle sonnets ne valaient rien, — Que pensez-vous de vos sonnets, Lucien? — La, comment trouvez -vous? un des rédacsi

dit

les

Vernou.

dit

les

teurs inconnus.

— Messieurs,

ils

sont bien, dit Lousteau, parole d'hon-

neur.

— Eh bien,

j'en suis content, dit Vernou, je les jetterai

dans les jambes de ces poètes de sacristie qui

— nous

Si Dauriat, lui

ce soir, ne prend pas

dira-t-il? s'écria Lucien.

Les cinq rédacteurs éclatèrent de

rire.

sera enchanté, dit Vernou. Vous verrez

Il

nous arrangerons

Marguerites,

les

flanquerons article sur article contre Nathan.

— Et Nathan, que —

me fatiguent.

Ainsi,

comment

les choses.

monsieur

est

des nôtres?

dit

un des deux

rédacteurs que Lucien ne connaissait pas.

— Oui,

oui, Frédéric, pas

dit Etienne

tu

de farces.

— Tu

vois, Lucien,

au néophyte, comment nous agissons avec

toi,

ne reculeras pas dans l'occasion. Nous aimons tous

Nathan,

et

nous allons l'attaquer. Maintenant, partageons-

nous l'empire d'Alexandre. çais et

— Frédéric, veux-tu

les

rOdéon ?

Si ces

messieurs y consentent,

dit Frédéric.

Fran-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

114

Tous inclinèrent

mais Lucien

la tête,

vit briller

des

regards d'envie.

dit

Je garde l'Opéra, les Italiens et

— Eh bien, Hector prendra dit

l'Opéra-Comique,

Vernou. les théâtres

de vaudeville,

Lousteau.

— Et moi,

donc pas de théâtres?

je n'ai

s'écria l'autre

rédacteur que ne connaissait pas Lucien.

— Eh la

bien, Hector te laissera les Variétés, et Lucien

Porte-Saint- Martin,

Porte-Saint-Martin,

est fou

il

Lucien; tu prendras Moi, j'aurai Bobino,

dit Etienne.

le

les

— Abandonne-lui

de Fanny Beaupré,

dit-il

la

à

Cirque-Olympique en échange.

Funambules

et

madame

Saqui...

Qu'avons-noiis pour le journal de demain?

— Rien. — Rien? — Rien — Messieurs, !

soyez brillants pour

mon premier nu-

méro. Le baron du Châtelet et sa seiche ne dureront pas huit jours. L'auteur du Solitaire est bien usé.

— Sosthène-Démosthène

n'est pins drôle, dit Vernou,

monde nous l'a pris. Oh il nous faut de nouveaux

tout le

— — Messieurs, !

vertueux de

si

la droite? Si

pue des pieds?

morts, dit Frédéric.

nous prêtions des ridicules aux hommes

nous disions que M. de Bonald

s'écria Lousteau.

— Commençons une

série

de portraits des orateurs mi-

nistériels? dit Hector Merlin.

— Fais ils

cela,

mon

petit, dit

Lousteau, tu les connais,

sont de ton parti, tu pourras satisfaire quelques haines


ILLUSIONS PERDUES.

Ho

Empoigne Bengnot, Syrieys de Mayrinhac

intestines.

autres. Les articles

et

peuvent être prêts à l'avance, nous ne

serons pas embarrassés pour le journal.

nous inventions quelques refus de sépulture avec

Si

des circonstances plus ou moins aggravantes? dit Hector.

pas sur les brisées des grands journaux

N'allons

aux

constitutionnels, qui ont leurs cartons

curés pleins de

canards, répondit Vernou.

— De canards

?

dit Lucien.

— Nous appelons

fait

qui a

un canard,

l'air d'être vrai,

ver les faits-Paris quand

lui

répondit Hector, un

mais qu'on invente pour rele-

ils

sont pâles. Le canard est une

trouvaille de Franklin, qui a inventé le paratonnerre, le

canard et

la république.

Ce journaliste trompa

si

bien les

encyclopédistes par ses canards d'outre-mer, que, dans

donné deux de

V Histoire philosophique des Indes, Raynal a

ces canards pour des faits authentiques.

— Je

ne savais pas cela

dit

,

Vernou. Quels sont les

deux canards?

L'histoire relative à l'Anglais qui

une négresse, après

l'avoir

vend sa

rendue mère

libératrice,

afin d'en tirer

plus d'argent. Puis le plaidoyer sublime de la jeune

grosse gagnant sa cause.

Quand Franklin

fille

vint à Paris,

il

avoua ses canards chez Necker, à la grande confusion des philosophes français. Et voilà a

deux

fois

corrompu

— Le journal, est probable.

— La Vernou.

comment

le

nouveau monde

l'ancien.

dit Lousteau, tient

Nous partons de

justice criminelle

pour vrai tout ce qui

là.

ne procède pas autrement,

dit


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

116

— Eh On

bien, à ce soir, neuf heures,

ici,

se leva, on se serra les mains,

dit Merlin

et la séance fat

levée au milieu des témoignages de la plus touchante familiarité.

— Qu'as-tu

donc

fait

à Finot, dit Etienne à Lucien en

passé un marché avec

descendant, pour qu'il

ait

es le seul avec l«quel

se soit

il

— Moi? Rien; me — Enfin tu aurais il

,

serais enchanté,

l'a

toi?

Tu

lié.

proposé, dit Lucien.

avec

lui

des arrangements

nous n'en serions que plus

Au rez-de-chaussée, Etienne

et

,

j'en

forts tous deux.

Lucien trouvèrent Fi-

not, qui prit à part Lousteau dans le cabinet ostensible de la rédaction.

— Signez

votre traité pour que le nouveau directeur

croie la chose

faite d'hier, dit

Giroudeau, qui présentait

à Lucien deux papiers timbrés.

En

lisant ce traité, Lucien entendit entre Etienne et Fi-

not une discussion assez vive qui roulait sur les produits

en nature du journal. Etienne voulait sa part de ces impôts perçus par Giroudeau.

Il

y eut sans doute une trans-

action entre Finot et Lousteau, car les deux amis sortirent

entièrement d'accord.

— A huit heures, aux galeries de

bois, chez Dauriat, dit

Etienne à Lucien.

Un jeune homme l'air

se présenta pour être rédacteur,

avec un plaisir secret Giroudeau pratiquant sur

phyte les plaisanteries par lesquelles l'avait

la

de

timide et inquiet qu'avait Lucien naguère. Lucien vit

abusé; son intérêt

nécessité de

lui

ce manège,

fit

le

le

néo-

vieux militaire

parfaitement comprendre

qui mettait des barrières


ILLUSIONS PERDUES.

Il7

presque infranchissables entre les débutants et

la

man-

sarde où pénétraient les élus.

— dit-il

— rait

n'y a pas déjà tant d'argent pour les rédacteurs,

Il

à Giroudeau.

vous étiez plus de monde, chacun de vous en au-

Si

moins, répondit

donc

le capitaine. Et

L'ancien militaire

en broum broumant,

!

tourner sa canne plombée, sortit

fit

et parut

stupéfait de voir Lucien

montant dans le bel équipage qui stationnait sur les boulevards.

— Vous êtes maintenant

nous sommes

les militaires, et

les pékins, lui dit le soldat.

— Ma parole d'honneur, ces jeunes gens me paraissent être les meilleurs enfants

Me

six cents francs

mais car

du monde,

dit

Lucien à Coralie.

voilà journaliste, avec la certitude de pouvoir gagner

par mois, en travaillant

je placerai

mes deux ouvrages

mes amis vont m'organiser un

comme

toi,

Coralie

:

«

Vogue

— ïu réussiras, mon que tu es beau,

hommes,

c'est

madame

!

mais ne

petit;

cheval;

!

Ainsi, je dis

»

sois pas aussi

méchant avec

tu te perdrais. Sois

bon les

bon genre. promener au bois de Bou-

y rencontrèrent encore

ils

succès

la galère

Coralie et Lucien allèrent se

logne,

comme un

et j'en ferai d'autres,

de Bargeton et

le

marquise d'Espard,

la

baron du Ghâtelet.

Madame de

Bargeton regarda Lucien d'un air séduisant qui pouvait passer pour un salut. Camusot avait leur dîner

de

du monde.

lui, fut si

ries, qu'il

Coralie,

charmante pour

le

commandé

le

meil-

en se sachant débarrassée pauvre marchand de soie-

ne se souvint pas, durant

les

quatorze mois de 7.


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

118

leur liaison, de l'avoir vue

si

gracieuse ni

Allons, se dit-il, restons avec elle,

si

quand même!

Camusot proposa secrètement à Coralie une de

six

inscription

que ne

mille livres de rente sur le grand-livre,

connaissait pas sa tresse,

attrayante.

femme,

si

elle voulait rester sa

en consentant à fermer

maî-

yeux sur ses amours

les

avec Lucien.

— Trahir un pareil ange?... Mais regarde-le donc, pauvre magot, et regarde-toi! dit-elle en

que Camusot

Camusot

avait

résolut d'attendre

femme que

la

— Je ne

misère

serai

montrant

lui

légèrement étourdi en

que

misère

la

le poëte,

le faisant boire.

lui rendît la

lui avait déjà livi'ée.

donc que ton ami,

dit-il

en

la baisant

au

front.

Lucien laissa Coralie et Camusot pour aller aux galeries

de bois. Quel changement son initiation aux mystères du journal avait produit dans son esprit!

peur à

la foule

11

se

qui ondoyait dans les galeries,

impertinent parce qu'il avait une maîtresse,

il

mêla sans il

eut

entra choz

Dauriat d'un air dégagé parce qu'il était journaliste.

trouva grande société,

il

Nathan, à Finot, à toute avait fraternisé depuis

nage, et se

flatta

y donna la

la

main

littérature

une semaine;

il

montra

avec laquelle

se crut

moins, Lucien ne recueillit pas

les

muettes ou parlées sur lesquelles

il

f

il

un person-

de surpasser ses camarades;

qu'il savait hurler

Il

à Blondet, à

la petite

pointe de vin qui l'animait le servit à merveille, spirituel, et

i'air

il

fut

avec les loups. Néanapprobations tacites,

comptait

;

il

aperçut

un premier mouvement de jalousie parmi ce monde, moins inquiet que curieux peut-être de savoir quelle place pren-


ILLUSIONS PERDUES. drait

une

H9

supériorité nouvelle, et ce qu'elle avalerait dans

partage général des produits de la presse. Finot, qui

le

trouvait

en Lucien une mine à exploiter; Lousteau, qui

que

croyait avoir des droits sur lui, furent les seuls

le

[oëte vit souriant. Lousteau, qui avait déjà pris les allures

d'un rédacteur en chef, frappa vivement aux carreaux du cabinet de Dauriat.

— Dans en levant

un moment, mon ami, la tête au-dessus

lui

répondit

le libraire

des rideaux verts et en

le re-

connaissant.

Le moment dura une heure, après laquelle Lucien et son ami entrèrent dans

— Eh dit le

dit

l'afifaire

de notre ami?

Dauriat en se penchant sultanesquement

dans son fauteuil.

un

sanctuaire.

nouveau rédacteur en chef.

— Certes, à

le

bien, avez-vous pensé à

homme

J'ai

parcouru

le recueil, je l'ai fait lire

de goût, à un bon juge, car je n'ai pas

prétention de

m'y connaître. Moi, mon ami,

gloire toute faite

comme

cet Anglais achetait l'amour.

Vous êtes aussi grand poète que vous êtes

mon

petit, dit Dauriat.

Foi d'honnête

la

j'achète la

joli

homme,

garçon,

je

ne dis

pas de libraire, remarquez! vos sonnets sont magnifiques,

on n'y sent pas l'inspiration et

le travail, ce

de

qui est naturel quand on a

la verve. Enfin,

vous savez rimer, une

des qualités de la nouvelle école. Vos Marguerites sont un

beau

livre,

mais ce n'est pas une

affaire, et je

ne peux

m' occuper que de vastes entreprises. Par conscience, je

ne veux pas prendre vos sonnets, de

les pousser,

il

il

me

serait impossible

n'y a pas assez à gagner pour faire les

dépenses d'un succès. D'ailleurs, vous ne continuerez pas


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

120 la poésie,

votre livre est un livre isolé. Vous êtes jeune»

homme! vous m'apportez

jeune

miers vers que font au lettres,

auquel

moquent plus

ils

l'éternel recueil des pre-

du

sortir

collège tous les gens de

tiennent tout d'abord, et dont

tard.

ils

se

Lousteau, votre ami, doit avoir un

poëme caché dans ses un poëme auquel tu as

— N'as-tu pas

vieilles chaussettes.

cru, Lousteau? dit Dauriat en jetant

fm regard de compère. comment pourrais-je écrire en prose?

sur Etienne un

— Eh!

dit

Lous-

teau.

— Eh

bien, vous le voyez,

mais notre ami connaît

il

ne m'en a jamais parlé;

la librairie et les affaires, reprit

Dauriat. Pour moi, la question, dit-il en câlinant Lucien, n'est pas

de savoir

si

vous êtes un grand poëte; vous avez

beaucoup, mais beaucoup de mérite; librairie, je

commettrais

d'abord, aujourd'hui, leurs de fonds aie

me

la

si

je

commençais

faute de vous éditer.

mes commanditaires

couperaient

les vivres

;

il

et

mes

suffit

ne veuillent entendre à aucune poésie, maîtres. Néanmoins,

la

et

question n'est pas

ils

bail-

que

perdu vingt mille francs l'année dernière pour

j'y

qu'ils

sont

là.

la

Mais

mes

J'admets

que vous soyez un grand poëte, serez-vous fécond? Pondrez-vous régulièrement des sonnets? Deviendrez-vous dix

volumes? Serez-vous une affaire? Eh bien, non, vous serez

un délicieux prosateur; vous avez trop

d'esprit

pour

le

gâter par des chevilles, vous avez à gagner trente mille

francs par an dans les journaux, et vous ne les troquerez

pas contre trois mille francs que vous donneraient trèsdifficilement vos hémistiches, vos strophes et autres ficha-

rades

1


ILLUSIONS PERDUES.

— Vous dit

savez, Dauriat,

121

que monsieur

est

du journal,

Lousteau.

— Oui,

répondit Dauriat,

j'ai

son intérêt bien entendu, je

lu son

article; et,

refuse

lui

les

dans

Marguerites!

Oui, monsieur, je vous aurai donné plus d'argent dans six

mois

pour

d'ici

les articles

que

que pour votre poésie invendable

— Et

la gloire? s'écria

— La

vous demander

Lucien.

Dauriat et Lousteau se mirent à

— Dame,

j'irai

!

rire.

Lousteau, ça conserve des illusions.

dit

gloire, répondit Dauriat, c'est dix

ans de persis-

tance et une alternative de cent mille francs de perte ou

de gain pour

le

libraire.

Si

vous trouvez des fous qui

impriment vos poésies, dans un an

moi en apprenant

l'estime pour

d'ici,

vous aurez de

le résultat

de leur opé-

ration.

— Vous avez — Le mon

là le

voici,

çons

Lucien

avec

manuscrit? dit Lucien froidement. ami, répondit Dauriat, dont les fas'étaient

déjà

singulièrement

édul-

corées.

Lucien prit

le

rouleau sans regarder

l'état

dans lequel

était la ficelle, tant Dauriat avait l'air d'avoir lu les

guérites.

Il

sortit

Mar-

avec Lousteau sans paraître ni consterné

mécontent. Dauriat accompagna les deux amis dans

ni

la

boutique en parlant de son journal et de celui de Lousteau. Lucien jouait

négligemment avec

le

manuscrit des

Marguerites.

— Tu dit

crois

Etienne à

— Oui,

dit

que Dauriat a l'oreille.

Lucien.

lu

ou

fait lire tes

sonnets?

lui


SCENES DE LA VIE DE PROVIiNCE.

122

— Regarde

les scellés.

Lucien aperçut l'encre

la

et

ficelle

dans un état de

conjonction parfaite.

— Quel marqué?

sonnet avez-vous

dit

le

plus particulièrement re-

Lucien au libraire en pâlissant de colère

et

de rage.

— riat,

mais

ami, répondit Dau-

celui sur la marguerite est délicieux,

mine par une pensée le

mon

sont tous remarquables,

Ils

il

fine et très-délicate. Là, j'ai

se ter-

deviné

succès que votre prose doit obtenir. Aussi vous ai-je

recommandé sur-le-champ cles,

nous

les

c'est fort beau,

gloire,

à Finot. Faites-nous des arti-

payerons bien. Voyez- vous, penser à

mais n'oubliez pas

la

solide, et

le

prenez tout ce qui se présentera. Quand vous serez riche, vous ferez des vers.

Le poëte pas éclater,

— Eh

sortit

brusquement dans

les galeries

pour ne

était furieux.

il

bien,

enfant, dit Lousteau, qui le suivit, sois

donc calme, accepte

les

hommes pour

moyens. Veux- tu prendre

ta

ce qu'ils sont, des

revanche?

— A tout poëte. — un exemplaire du prix, dit le

me

vient de

de Nathan que Dauriat

livre

Voici

donner;

la

seconde édition paraît demain,

relis cet

ouvrage et broche un

Félicien

Vernou ne peut

nuit, à ce qu'il croit,

article

souffrir

qui

le

démolisse.

Nathan, dont

le

succès

au futur succès de son ouvrage. Une

des manies de ces petits esprits est d'imaginer que, sous le

soleil,

fera-t-il il

il

n'y a pas de place pour deux succès. Aussi

mettre ton article dans

travaille.

le

grand journal auquel


ILLUSIONS PERDUES.

— Mais que

12a

peut-on dire contre ce livre?

Il

est

beau»

s'ëcria Lucien.

— Ah

çà!

mon

Lousteau. Le

cher, apprends ton métier, dit en riant

livre,

fiit-il

un chef-d'œuvre,

doit devenir

sous ta plume une stupide niaiserie, une œuvre dange-

reuse et malsaine.

— Mais comment? — Tu changeras beautés en défauts. — incapable d'un pareil tour de les

Je suis

— Mon

cher,

un journaliste

est

force.

un acrobate,

il

t'habituer aux inconvénients de l'état. Tiens, je suis

faut

bon

enfant, moi! voici la manière de procéder en semblable

occurrence. Attention,

mon

petit!

Tu commenceras par

trouver l'œuvre belle, et tu peux t'amuser à écrire alors ce que tu en penses. Le public se dira

sans jalousie,

il

:

«

sera sans doute impartial.

Ce critique est »

Dès

lors, le

public tiendra ta critique pour consciencieuse. Après avoir

conquis l'estime de ton lecteur, tu regretteras d'avoir à

blâmer

le

système dans lequel de semblables livres vont

faire entrer la littérature française. «

La France, diras-tu»

ne gouverne- 1- elle pas l'intelligence du monde entier? Jusqu'aujourd'hui, de siècle en siècle, les écrivains français maintenaient l'Europe

dans

l'examen philosophique, par la

forme originale

places,

pour

le

qu'ils

la

la voie

de l'analyse, de

puissance du style et par

donnaient aux idées.

» Ici,

tu

bourgeois, un éloge de Voltaire, de Rous-

seau, de Diderot, de Montesquieu, de Buffon. Tu expli-

queras combien en France

la

langue est impitoyable, tu

prouveras qu'elle est un vernis étendu sur lâcheras des axiomes,

comme

:

«

la

Un grand

pensée. Tu écrivain en


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

12i

homme,

France est toujours un grand langue à toujours penser; autres pays, etc.

Tu démontreras

»

il

est tenu

par

en com-

ta proposition

parant Rabener, un moraliste satirique allemand, à Bruyère.

n'y a rien

Il

qui pose un critique

Une

mot qui résume

hommes de

comme

Kant est

parler d'un auteur étranger inconnu. destal de Cousin.

aux niais

et explique

le

Armé de

littérature idèèe.

tous les morts illustres à

l'on

pié-

le

système de nos litté-

ce mot, tu jettes

Tu

tête des auteurs vivants.

la

expliques alors que, de nos jours, velle littérature

la

de

sur ce terrain, tu lances un

fois

génie du dernier siècle, en appelant leur

rature une

la

n'en est pas ainsi dans les

il

il

se produit

abuse du dialogue

une nou-

(la plus facile

des formes littéraires), et des descriptions qui dispensent

de penser. Tu opposeras les romans de Voltaire, de Diderot,

de Sterne, de Le Sage,

roman moderne où

si

substantiels,

si

au

incisifs,

tout se traduit par des images, et

que

Walter Scott a beaucoup dramatisé. Dans un pareil genre, il

n'y

a place

Walter Scott

est

Tu foudroieras où

que pour un genre

et

feras

montrant talent.

son

»

la

diras-tu.

au laminoir, genre accessible à tous

genre où chacun peut devenir auteur à bon la littérature imagée.

tomber cette argumentation sur Nathan, en déqu'il est

Le grand

livre, tu

un imitateur style serré

et n'a

du

que l'apparence du

xvni« siècle

manque

prouveras que l'auteur y a substitué

nements aux sentiments. Le mouvement le

Le roman à

non un système,

marché, genre que tu nommeras enfin

Tu

«

ce genre funeste où l'on délaye les idées,

elles sont passées

les esprits,

l'inventeur.

tableau n'est pas l'idée

!

à

les évé-

n'est pas la vie,

Lâche de ces sentences-là,

le


ILLUSIONS PERDUES.

125

public les répète. Malgré le mérite de cette œuvre, elle te paraît alors fatale et

du temple de dans

dangereuse,

une armée de si

apercevoir

glisseras l'éloge de

MM.

empressés

petits auteurs

facile, ici, tu

de tonnantes lamentations sur

les

ouvre les portes

la Gloire à la foule, et tu feras

le lointain

d'imiter cette forme,

Jay,

elle

pourras te livrer à

décadence du goût, et tu

la

Etienne, Jouy, ïissot, Gosse, Duval,

Benjamin Constant, Âignan, Baour-Lormian, Villemain, la protec-

coryphées du parti libéral napoléonien, sous

tion desquels se trouve le journal cette glorieuse

de Vernou. Tu montreras

phalange résistant à l'invasion des roman-

tiques, tenant pour l'idée et le style, contre l'image et le

bavardage, continuant l'école voltairienne et s'opposant à l'école anglaise et à l'école

même que

allemande, de

les

dix-sept orateurs de la gauche combattent pour la nation

noms

contre les ultras de la droite. Protégé par ces vérés de l'immense majorité des Français, qui jours pour l'opposition de la gauche,

ré-

seron't tou-

peux écraser

tu

Nathan, dont l'ouvrage, quoique renfermant des beautés supérieures, donne en France droit de bourgeoisie à une littérature sans idées. ni

de son

livre,

Dès

lors,

il

ne

de Nathan

s'agit plus

comprends-tu? mais de

la

gloire de la

France. Le devoir des plumes honnêtes et courageuses est

de s'opposer vivement à ces importations étrangères. Là, tu flattes l'abonné. Selon toi, la France est

mère, a,

il

n'est pas facile

de

la

une

fine

com-

surprendre. Si le libraire

par des raisons dans lesquelles tu ne veux pas entrer,

escamoté un succès,

le vrai public

a bientôt

fait justice

des erreurs causées par les cinq cents niais qui composent son avant-garde. Tu diras qu'après avoir eu

le

bonheur de


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

120

vendre une édition de ce

bien auda-

livre, le libraire est

cieux d'en faire une seconde, et tu regretteras qu'un habile éditeur connaisse tes masses.

Saupoudre -moi

un

relève-les par

dans

peu

si

les instincts

d'esprit ces raisonnements,

de vinaigre,

petit filet

si

du pays. Voilà

et Dauriat est frii

poêle aux articles. Mais n'oublie pas de terminer

la

en ayant

homme

l'air

à qui,

de plaindre dans Nathan l'erreur d'un s'il

quitte cette voie, la littérature contem-

poraine devra de belles œuvres.

Lucien fat stupéfait en entendant parler Lousteau parole du journaliste,

la

yeux,

il

même

pas soupçonnées.

lui

il

découvrait des vérités littéraires

— Mais

me

ce que tu

:

à

tombait des écailles des

dis, s'écria-t-il

,

qu'il

n'avait

est plein

de

raison et de justesse.

— Sans Nathan? forme

cela, pourrais-tu battre

dit

d'article

C'est le

pic

du

du

l'article

livre

tel,

tu seras absolument oblige

que tu n'aimeras pas, quelquefois

rédacteur en chef d'un journal a

de fonds. On met en tête de

{(

la

que nous l'article le ;

on

considérations générales dans lesquelles

on peut parler des Grecs :

de

y a bien d'autres formules!

dont on veut que vous vous occupiez

commence par des fin

le livre

une première

forcée, tu déploieras les négations de ce

appelons titre

il

Quand

homme

le propriétaire, le

main

petit,

qu'on emploie pour démolir un ouvrage.

critique. Mais

ton éducation se fera.

de parler d'un

en brèche

mon

Lousteau. Voilà,

et des

Romains, puis

on- dit à la

Ces considérations nous ramènent au livre de M. un

qui sera la matière d'an second article. » Et le second

article

ne paraît jamais.

On

étouffe ainsi le livre entre

deux


ILLUSIONS PERDUES. promesses.

Ici,

tu

ne

mais contre Dauriat; ouvrage,

le pic

pas un article contre Nathan,

fais

faut

il

:

que

dans

le

Ces formes de

ment dans

second,

pic.

Sur un bel

entre dans un

il

au premier

cœur

blic.

un coup de

n'entame rien, et

vais livre jusqu'au le libraire; et,

127

il

cas,

il

mau-

ne blesse

rend service au pus'emploient égale-

critique littéraire

la critique politique.

cruelle leçon d'Etienne ouvrait des cases dans l'ima-

La

gination de Lucien, qui comprit admirablement ce métier.

Allons au journal, dit Lousteau, nous y trouveron

nos amis, et nous conviendrons d'une charge à fond do train contre

Nathan, et ça

les fera rire, tu verras.

Arrivés rue Saint-Fiacre,

mansarde où se pris

que

ils

montèrent ensemble à

ravi de voir l'espèce de joie avec laquelle ses

camarades convinrent de démolir

Hector iMerlin prit un carré de papier et

On annonce une seconde Nous comptions garder

le

édition

silence

du

sur

livre de

cet

tête des plaisanteries

Lousteau mit cette phrase

/'^ Le libraire livre

:

Non

bis

le

écrivit

ces

M. Nathan.

ouvrage, mais article,

cette

moins

jeune littérature.

numéro du lendemain»

:

Dauriat publie une seconde édition du

de M. Nathan,

Palais

pour

la

il

:

apparence de succès nous oblige à publier un

sur Vœuvre que sur la tendance de

de Nathan.

livre

le

lignes, qu'il alla porter à son journal

En

la

Lucien fut aussi sur-

faisait le journal, et

Il

u mEM?

ne commit donc pas l'axiome du

Honneur au courage malheureux t


i?8

Sl.h.M.r?

L.CS

de conscience

dant lesquels il

l'HUVlNCE.

L)K

comme un

paroles d'Etienne avaient été

pour Lucien, à qui lieu

LA Ml,

iji.

travaillait

il

le

llambeau

désir de se venger de Dauriat tint

et d'inspiration. Trois jours après, pen-

ne

sortit

pas de

chambre de

la

Coralie, où

au coin du feu, servi par Bérénice et caressé

dans ses moments de lassitude par

l'attentive et

silen-

cieuse Coralie, Lucien mit au net

un

viron trois colonnes, où

élevé à une hauteur sur-

prenante. il

Il

y trouva

il

s'était

courut au journal, les

il

article critique, d'en-

était

neuf heures du

rédacteurs et leur lut son travail.

écouté sérieusement. Félicien ne dit pas un mot,

manuscrit et dégringola -

c'est

ni

Que Il

lui

il

soir,

11

fut

prit le

l'escalier.

prend-il? s*écria Lucien.

porte ton article à l'imprimerie! dit Hector Merlin;

un chef-d'œuvre où

il

mot

n'y a ni un

à retrancher,

une ligne à ajouter.

11

ne faut que

te

— Je voudrais voir lisant cela, dit éclatait

montrer

la

chemin

le

mine que

fera

un autre rédacteur sur

une douce

dit

!

Lousteau

Nathan demain en la

figure duquel

satisfaction.

— faut être votre ami, Hector Merlin. — C'est donc bien? demanda vivement Lucien. — Blondet Vignon s'en trouveront mal, Lousteau. — reprit Lucien, un petit broché que dit

Il

et

dit

Voici,

article

'j'ai

pour vous, et qui peut, en cas de succès, fournir une série

de compositions semblables.

— Lisez-nous

cela, dit Lousteau.

Lucien leur lut alors un de ces délicieux articles qui firent la fortune

lonnes,

il

de ce petit journal,

peignait un des

menus

et où,

en deux co-

de

la vie pari-

détails


ILLUSIONS PERDUES. une

sienne,

un

figure,

129

un événement normal, oa

type,

les

Passants

neuve

et origi-

quelques singularités. Cet échantillon, intitulé de Paris, était écrit dans cette manière

nale où la pensée

du choc des mots, où

résultait

le cli-

quetis des adverbes et des adjectifs réveillait l'attention.

Cet article était aussi différent de l'article grave et profond sur Nathan

que

,

les Lettres persanes diffèrent

de VEsprit

des lois.

— Tu es né journaliste,

lui dit

Lousteau. Cela passera

demain, fais-en tant que tu voudras.

— Ah çà!

dit Merlin,

Dauriat est furieux des deux obus

que nous avons lancés dans son magasin. lui;

il

fulminait des imprécations,

Finot, qui lui disait

t'

pris à part et je lui «

avoir

il

vendu son journal. Moi,

de

talent, et

11

!

»

sera foudroyé par l'article que nous venons

d'entendre, dit Lousteau à Lucien. Tu vois, ce qu'est le journal

eu ce matin un il

mon

Mais ta vengeance marche

!

enfant,

Le baron ;

il

article sanglant contre lui, l'ex-beau a

est

au désespoir. Tu n'as pas lu

l'article est drôle.

Seiche.

?

demander ce matin ton adresse

Châtelet est venu

tête faible,

:

vous arrive un

vous l'envoyez promener quand nous

Taccueillons à bras ouverts

— Dauriat

je l'ai

coulé ces mots dans l'oreille

ai

Les Marguerites vous coûteront cher!

homme

Je viens de chez

s'emportait contre

Vois

:

le

y a

une

journal?

Convoi du Héron pleuré par la

Madame de Bargeton est décidément appelée Vos monde et Châtelet n'est plus nommé que

de Seiche dans le le

baron Héron. Lucien prit

lisant ce petit

le

journal et ne put s'empêcher de rire en

chef-d'œuvre de plaisanterie dû à Vernou.


SCtNES DE LA VIE DE PROVINCE.

130

Ils

vont capituler, dit Hector Merlin.

Lucien participa joyeusement à quelques-uns des bons

ou terminait

et des traits avec lesquels

mots

en causant journée,

veaux

et

les

le journal

fumant, en racontant les aventures de

ridicules des

la

camarades ou quelques nou-

détails sur leur caractère. Cette conversation,

émi-

nemment moqueuse, spirituelle, méchante, mit Lucien au courant des mœurs et du personnel de la littérature.

— Pendant que je vais aller faire

l'on

compose

un tour avec

le journal, dit

toi, te

Lousteau,

présenter à tous les

contrôles et à toutes les coulisses des théâtres où tu as tes entrées

;

puis nous irons retrouver Florine et Coralie

au Panorama -Dramatique, où nous foliclionnerons avec

dans leurs loges.

elles

Tous deux donc, bras dessus, bras dessous, lie

théâtre en théâtre, où Lucien fut intronisé

ils

allèrent

comme

ré-

dacteur, complimenté par les directeurs, lorgné par les actrices, qui toutes avaient su article

de

lui

l'importance qu'un seul

venait de donner à Coralie et à Florine,

engagées, Tune au

Gymnase

à douze mille francs par anv

et l'autre à huit mille francs

au Panorama. Ce

fut autant

de petites ovations qui grandirent Lucien à ses propres yeux, et lui donnèrent la mesure de sa puissance. lieures, les

où Lucien eut un

air

Nathan tendit

était,

A onze

deux amis arrivèrent au Panorama-Dramatique, dégagé qui la

fit

merveilles. Nathan y

main à Lucien, qui

la prit et la

serra.

— Ah

çà!

mes

maîtres, dit-il en regardant Lucien et

Lousteau, vous voulez donc m'enterrer?

Attends donc à demain,

mon

cher, tu verras cona*


ILLUSIONS PERDUES. ment Lucien tent. Quand

t'a

i3l

empoigné! Parole d'honneur, tu seras con-

la critique est aussi sérieuse

que

celle-là,

ua

y gagne.

livre

Lucien

était

rouge de honte.

— Est-ce dur? demanda Nathan. — C'est grave, Lousteau. — n'y aura donc pas de mal? reprit Nathan. dit

Il

Hector

Merlin disait au foyer du Vaudeville aue j'étais échiné.

— Laissez-le sauva dans

la

dire, et attendez, s'écria Lucien, qui se

loge de Coralie en suivant l'actrice au

mo-

scène dans son attrayant costume.

ment où Le lendemam, au moment où Lucien déjeunait avec Coralie, il entendit un cabriolet dont le bruit net dans la rue assez solitaire annonçait une élégante voiture, et dont elle quittait la

le

cheval avait cette allure déliée et cette manière d'ar-

rêter qui trahit la race pure.

De sa

fenêtre, Lucien aperçut

en effet le magnifique cheval anglais de Dauriat, et Dauriat

qui tendait les guides à son groom avant de descendre.

C'est le libraire, cria Lucien à sa maîtresse.

— Faites attendre,

dit aussitôt Coralie à Bérénice.

Lucien sourit de l'aplomb de cette jeune tifiait si

admirablement

avec une effusion vraie

qui s'iden-

fille,

à ses intérêts, et revint l'embrasser

:

elle avait

eu de

l'esprit.

La promp-

titude de l'impertinent libraire, l'abaissement subit de ce

prince des charlatans, tenaient à des circonstances presque

entièrement oubliées, tant s'est

le

commerce de

la

librairie

violemment transformé depuis quinze ans. De 1816

à 1827, époque à laquelle les cabinets littéraires, d'abord établis

ner à

pour

la lecture

lire les livres

des journaux, entreprirent de don-

nouveaux moyennant une rétribution,


SCÈNES DE LA VJE DE PROVINCE.

132 et

où l'aggravation des

dique

sur la presse pério-

lois fiscales

créer l'annonce, la librairie n'avait pas d'autres

fit

moyens de publication que

les articles insérés

ou dans

les

feuilletons ou dans le corps des journaux. Jusqu'en 1822, les

journaux français paraissaient en feuilles d'une

si

mé-

diocre étendue, que les grands journaux dépassaient à

peine les dimensions des petits journaux d'aujourd'hui.

Pour résister à

la

tyrannie des journalistes, Dauriat et

Ladvocat, les premiers, inventèrent ces affiches par lesquelles

ils

captèrent l'attention de Paris, en y déployant

des caractères de fantaisie, des coloriages bizarres, des vignettes, et plus tard des lithographies qui firent de l'affiche

un poëme pour

pour

la

les

yeux

et

souvent une déception

bourse des amateurs. Les affiches devinrent

originales, qu'un de ces

maniaques appelés

si

collectionneurs

possède un recueil complet des affiches parisiennes. Ce

moyen d'annonce, d'abord

aux

restreint

tiques et aux étalages des boulevards,

étendu à

la

Néanmoins,

vitres des

bou-

mais plus tard

France entière, fut abandonné pour l'annonce. l'affiche,

qui frappe encore les yeux quand

l'annonce et souvent l'œuvre sont oubliées, subsistera toujours, surtout depuis qu'on a trouvé le

moyen de

la

peindre

sur ^es murs. L'annonce, accessible à tous moyennant finance, et qui a converti la quatrième page des journaux

en un champ aussi

fertile

pour

le fisc

lateurs, naquit sous les rigueurs

que pour

lés spécu-

du timbre, delà poste

et

des cautionnements. Ces restrictions, inventées du temps

de M. de

Villèle, qui aurait

les vulgarisant, créèrent

pu tuer

alors les journaux en

au contraire des espèces de

pri-

vilèges en rendant la fondation d'un journal presque im-


ILLUSIONS PERDUES. possible.

En 1821,

et de mort sur

journaux avaient donc droit de vie

les

conceptions de

les

133

entreprises de la librairie.

pensée

la

et sur les

Une annonce de quelques lignes

insérée aux faits-Paris se payait horriblement cher. Les intrigues étaient

si

multipliées au sein des bureaux de

rédaction, et le soir sur le

champ de

bataille des impri-

meries, à l'heure où la mise en pages décidait de l'admission ou

du

de

rejet

tel

ou

que

tel article,

de librairie avaient à leur solde un rédiger ces petits articles où

il

les fortes

homme

de

fallait faire

maisons

lettres

pour

entrer beau-

coup d'idées en peu de mots. Ces journalistes obscurs, payés seulement après l'insertion, restaient souvent pen-

dant

aux imprimeries pour voir mettre sous presse,

la nuit

soit les

grands articles obtenus, Dieu

quelques lignes qui prirent depuis Aujourd'hui, les

ont

fables les

immenses

les intrigues rait

aux

mœurs de

comme!

nom

la littérature et

soit ces

de réclames. de la librairie

changé, que beaucoup de gens traiteraient de

fort

si

sait le

que

efforts, les séductions, les lâchetés,

la nécessité d'obtenir ces

libraires,

réclames inspi-

aux auteurs, aux martyrs de

la gloire,

à tous les forçats condamnés au succès à perpétuité. Dîners, cajoleries, présents, tout était

journalistes.

mis en usage auprès des

L'anecdote suivante expliquera miei^x que

toutes les assertions l'étroite alliance de la critique et de la librairie

:

Un homme de haut d'État,

grand journal, devint de

librairie.

Un

jour,

homme

style et visant à devenir

dans ce temps-là jeune, galant le

et rédacteur d'un

bien-aimé d'une fameuse maison

un dimanche,

à la

campagne où

l'opu-

lent libraire fêtait les principaux rédacteurs des journaux, II.

8


SCÈNES DE LA

134 la

VIE DE PROVJNCE.

maîtresse de la maison, alors jeune et

dans son parc

mand

l'illustre écrivain.

froid, grave

causant d'une entreprise sur laquelle

mène

causerie les

Au fond d'un

Alle-

méthodique, ne pensant qu'aux

et

promenait un feuilletoniste sous

affaires, se

emmena

jolie,

Le premier commis,

hors du parc,

atteignent des bois.

ils

quelque chose qui

fourré, l'Allemand voit

prend son lorgnon,

ressemble à sa patronne;

il

au jeune rédacteur de se

taire,

en

le bras,

le consultait; la

il

de s'en

signe

fait

aller, et

retourne

lui-même avec précaution sur ses pas.

— Qu'avez-vous vu? — Presque

lui

demanda

l'écrivain.

rien, répondit-il. Notre

Demain, nous aurons au moins

Un

trois

grand

article passe.

colonnes aux Débats.

autre fait expliquera cette puissance des articles

livre

de M. de Chateaubriand sur

Stuarts était dans

un magasin

seul article écrit par

Débats

vendre ce

fit

où, pour lire

un

livre

livre,

il

Un

à l'état de rossignol.

un jeune homme dans

:

dernier des

le

le

Journal des

en une semaine. Par un temps fallait l'acheter et

non

le louer,

on débitait dix mille exemplaires de certains ouvrages

libé-

raux, vantés par toutes les feuilles de l'opposition; mais aussi la contrefaçon belge n'existait pas encore. Les attaques

préparatoires des amis de Lucien et son article avaient la

vertu d'arrêter la vente du livre de Nathan. Nathan ne souffrait

perdre

,

que dans son amour-propre, il

était

mille francs.

payé

En

;

il

n'avait rien

à

mais Dauriat pouvait perdre trente

effet, le

commerce de

la librairie dite :

une

imprimée

elle

nouveautés so résume dans ce théorème commercial

rame de papier blanc vaut quinze

francs,

de

vaut, selon le succès, ou cent sous ou cent écus.

Un

article


ILLUSIONS PERDUES.

135

pour ou contre, dans ce temps-là, décidait souvent cette question financière. Dauriat, qui avait cinq cents rames à

vendre, accourait donc pour capituler avec Lucien. De sultan, le libraire devenait esclave. Après avoir attendu

pendant quelque temps en murmurant, en faisant

de bruit possible

parlementant avec Bérénice,

et

de parler à Lucien. Ce tisans

quand

fier libraire prit l'air riant

le

il

plus

obtint

des cour-

entrent à la cour, mais mêlé de suffisance

ils

de bonhomie.

et

— Ne

vous dérangez pas, mes chers amours!

Sont-ils gentils,

cet

homme,

qui a

griffes d'acier

doit

ces

me

deux tourtereaux! vous

de deux colombes! Qui

l'effet

l'air

dirait,

d'une jeune

faites

mademoiselle, que fille,

est

un

qui vous déchire une réputation

déchirer vos peignoirs

dit-il.

tigre à

comme

quand vous tardez à

il

les

ôter?

Et

il

se mit à rire sans achever sa plaisanterie.

— Mon Lucien...

petit, dit-il

en continuant et s'asseyant auprès de

— Mademoiselle,

je suis Dauriat, dit-il

en

s'in-

terrompant.

Le

libraire jugea nécessaire

de lâcher

le

coup de pistolet

de son nom, en ne se trouvant pas assez bien reçu par Coralie.

— Monsieur, avez-vous déjeuné? voulez-vous nous tenir compagnie?

— Mais

dit l'actrice.

oui,

nous causerons mieux à table, répondit

Dauriat. D'ailleurs, en acceptant votre déjeuner, j'aurai le droit

de vous avoir à dîner avec

nous devons maintenant être amis main.

mon ami Lucien, car comme le gant et la


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

133

— Bérénice

des huîtres, des citrons, du beurre

!

du vin de Champagne,

et

— Vous

êtes

homme

frais,

dit Coralie.

de trop d'esprit pour ne pas savoir

ce qui m'amène, dit Dauriat en regardant Lucien.

— Vous venez acheter mon recueil de sonnets? — Précisément, répondit Dauriat. Avant déposons tout,

les

armes de part

billets

et d'autre.

de sa poche un élégant portefeuille,

tira

11

de mille francs,

les

à Lucien d'un air courtisanesque en lui disant

— Monsieur — Oui,

est-il

content

dit le poëte, qui se sentit

Lucien se contint, mais

teurs

;

il

Lampe

croyait à la

il il

les offrit

:

?

inondé par une béati-

somme

tude inconnue à l'aspect de cette

sauter,

prit trois

mit sur une assiette et

inespérée.

avait envie de chanter, de

merveilleuse, aux enchan-

croyait enfin à son génie.

— Ainsi

les

Margueriles sont à moi, dit le libraire; mais

vous n'attaquerez jamais aucune de mes publications?

— Les Margueriles sont ma

plume,

— Mais,

enfin,

mes auteurs mes

à vous;

mais

je

ne puis engager

mes amis, comme la leur est à moi. vous devenez un de mes auteurs. Tous

elle est à

sont

affaires sans

mes

que

amis. Ainsi vous ne nuirez pas à

je sois averti

des attaques afin que

je puisse les prévenir.

— D'accord. — A votre Dauriat en haussant son verre. — LuMarguerites, avez que vous bien gloire! dit

lu les

Je vois

dit

cien.

Dauriat ne se déconcerta pas.

— Mon

petit,

acheter

les

Marguerites sans les connaître


ILLUSIONS PERDUES. que puisse

est la plus belle flatterie

Dans

libraire.

137

un

se permettre

vous serez un grand poëte

six mois,

;

vous

aurez des articles, on vous craint, je n'aurai rien à faire

pour vendre votre gociant

vous

c'est

en a

d'hui, votre position

— Eh bien,

fait

et

de chou

feuilles

aujour-

;

des Messéniennes.

Lucien, que

dit

une belle maîtresse

que

sultanesque d'a-

le plaisir

la certitude

de son succès

rendaient railleur et adorablement impertinent,

mes

n'avez pas lu

tement?

Croyez-moi, profitez de qui cachait

vous reçu

— Pas mière

la

un immense la

vogue,

dit-il

talent,

vous

promp-

si

terrible

mon

petit.

avec une bonhomie

profonde impertinence du mot. Mais avez-

le journal, l'avez-vous

lu?

encore, dit Lucien, et cependant, voilà la pre-

que

fois

Hector l'aura

si

article.

sans cela serais-je venu

vous avez

!

mon

malheureusement très-beau, ce

est

Il

Ah

article.

sonnets, vous avez lu

mon ami,

Oui,

ai

semaine dernière, vos sonnets

la

:

moi comme des

étaient pour

voir

né-

y a quatre jours. Ce n'est pas moi qui

d'il

changé,

même

aujourd'hui le

livre. Je suis

je publie

fait

un grand morceau de prose

;

mais

adresser chez moi, rue Chariot.

Tiens, lis!...

dit

Dauriat en imitant Talma dans

Maitlius.

Lucien

prit la feuille,

— A moi dit-elle

en

les

que Coralie

lui

arracha.

prémices de votre plume, vous savez bien,

riant.

Dauriat fut étrangement flatteur et courtisan, gnait Lucien,

il

l'invita

Il

emporta

le

crai-

donc avec Coralie à un grand

dîner qu'il donnait aux journalistes vers la

maine.

il

fin

de

la se-

manuscrit des Marguerites en disant 8,


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

nS

à son poëte de passer

quand

il

aux galeries de

lui plairait

^bois pour signer le traité, qu'il tiendrait prêt. Toujours

aux façons royales par lesquelles

fidèle

il

essayait d'im-

poser aux gens superficiels, et de passer plutôt pour un

mécène que pour un

libraire,

il

laissa les trois mille francs

sans en prendre de reçu, refusa

la

quittance offerte par

Lucien en faisant un geste de nonchalance, et partit en

main

baisant la

à Goralie.

Eh bien, mon amour, aurais-tu vu beaucoup de ces

chiffons-là

tu étais

si

resté dans ton trou de la rue de

Cluny à marauder dans

bouquins de

la

bibliothèque

Sainte-Geneviève? dit Goralie à Lucien, qui

lui avait ra-

tes

conté toute son existence. Tiens, tes petits amis de

me

des Quatre- Vents

la

rue

font l'effet d'être de grands jobards

!

Ses frères du cénacle étaient des jobards! et Lucien entendit cet arrêt en riant. il

Il

avait lu son article imprimé,

venait de goûter cette ineffable joie des auteurs, ce

premier

qu'une seule sentait

d'amour-prepre qui ne caresse

plaisir

mieux

En

fois.

la

les

l'esprit

et relisant son article,

il

en

portée et l'étendue. L'impression est aux

manuscrits ce que

lumière

lisant

le

théâtre est aux

femmes,

elle

met en

beautés et les défauts; elle tue aussi bien

qu'plle Jait vivre

vivement que

une faute saute

:

alors

les belles pensées. Lucien,

son marchepied,

geait plus à Nathan,

Nathan

geait dans la joie,

se voyait riche. Pour

il

était

naguère descendait modestement

aux yeux aussi enivré; ne son-

les

il

na-

un enfant qui

rampes de Beaulieu

à Angoulême, revenait à l'Houmeau dans le grenier de Postel

où toute

par an, la

la

somme

famille vivait avec douze cents francs

apportée par Dauriat était le Potose.

Un


ILLUSIONS PERDUES.

130

souvenir, bien vif encore, mais que les continuelles jouis-

sances de la vie parisienne devaient éteindre, sur la place du Mûrier.

sœur Eve, son David

et sa

Bérénice changer un vit

une

Il

pauvre mère; aussitôt

billet, et

Pour

,

petite lettre à sa famille; puis

il

il

écri-

dépêcha Bérénice s'il

tardait,

pour Coralie, cette restitution paraissait être une

action. L'actrice

modèle des

embrassa Lucien,

des frères,

fils et

elle le

cœur sur

— Nous

la

trouva le

elle le

combla de caresses,

car ces sortes de traits enchantent ces bonnes toutes ont le

les jours

envoya

cinq cents francs qu'il adressait à sa mère.

les

lui,

bonne

il

pendant ce temps,

aux messageries, en craignant de ne pouvoir,

donner

ramena

le

se rappela sa belle, sa noble

filles,

qui

main.

avons maintenant,

lui dit-elle,

pendant une semaine, nous allons

un dîner tous faire

un

petit

carnaval, tu as bien assez travaillé. Coralie, en

homme que mena chez habillé. De

femme

qui voulait jouir de la beauté d*un

toutes les

femmes

allaient lui envier, le ra-

Staub, elle ne trouvait pas Lucien assez bien là, les

deux amants allèrent au bois de Bou-

logne, et revinrent dîner chez

madame du

Lucien trouva Rastignac, Bixiou Blondet, Vignon,

le

,

Val-Noble, où

des Lupeaulx, Finot,

baron de Nacingen, Beaudenord, Phi-

lippe Bridau, Conti le grand musicien, tout le artistes,

mpnde des

des spéculateurs, des gens qui veulent opposer de

grandes émotions à de grands travaux, et qui tous accueillirent

Lucien à merveille. Lucien, sûr de

comme clamé homme esprit

camarades.

s'il

lui,

déploya son

n'en faisait pas commerce, et fut pro-

fort,

éloge alors à la

mode

entre ces demi-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

i40

— Ohl

faudra voir ce qu'il a dans

il

le [ventre,

Théodore Gaillard à l'un des poètes protégés par

dit

la cour,

qui songeait à fonder un petit journal royaliste, appelé plus tard

Après

Réveil.

le

dîner, les deux journalistes accompagnèrent

le

leurs maîtresses à l'Opéra, où Merlin avait une loge, et

où toute

compagnie se

la

triomphant

rendit.

Ainsi Lucien reparut

où, quelques mois auparavant,

dement tombé.

se produisit au foyer

Il

il

était lour-

donnant

le

bras à

Merlin et à Blondet, regardant en face les dandys qui na-

guère l'avaient mystifié.

11

tenait Châtelet sous ses piedsl

De Marsay, Vandenesse, Manerville, époque, échangèrent alors quelques lui.

Certes,

avait été question

il

les lions

de cette

airs insolents avec

du beau, de

l'élégant Lu-

cien dans la loge de madam»e d'Espard, où Rastignac

une longue

visite

,

car la marquise et

madame

lorgnèrent Coralie. Lucien excitait -il un regret dans

cœur de madame de Bargeton? poëte

:

en voyant

vengeance essuyé

le

agitait

la

fit

de Bargeton le

Cette pensée préoccupa le

Corinne d'Angoulême, un désir de

son cœur

mépris de cette

comme au jour où il avait femme et de sa cousine aux

Champs-Elysées.

— Êtes-vous venu de votre province avec une amulette? dit

Lucien en entrant, quelques jours, après,

Blondet à

vers onze heures, chez Lucien, qui n'était pas encore levé.

— Sa beauté,

dit-il

en montrant Lucien à Coralie,

qu'il

baisa au front, fait des ravages depuis la cave jusqu'au grenier, en haut, en bas. sition,

aux

mon

Je viens

cher, dit-il en serrant la

Italiens,

madame

la

vous mettre en réqui-

main au poëte:

hier,

comtesse de Montcornet a voulu


ILLUSIONS PERDUES. que

je

vous présente chez

femme charmante,

141

Vous ne refuserez pas une

elle.

jeune, et chez qui vous trouverez

l'élite

du beau monde?

Si

Lucien est gentil, dit Coralie,

n'ira

il

pas chez

votre comtesse. Qu'a-t-il besoin de traîner sa cravate dans le

monde?

s'y ennuierait.

Il

— Voulez-vous

le

Êtes-vous jalouse des

en charte privée?

tenir

femmes comme

dit Blondet.

faut?

il

— Oui, sont pires que nous. Coralie, — Comment Blondet. chatte? petite ma — Par leurs maris, répondit-elle. Vous oubliez que elles

s'écria

dit

le sais-tu,

j'ai

eu de Marsay pendant

six mois.

— Croyez-vous, mon enfant, homme

aussi

prenons que

beau que

le

Mais

de femmes que d'obtenir paix propos d'un pauvre diable,

sérieux.

que

je tienne

votre? Si vous vous y opposez,

je n'ai rien dit.

baron du Châtelet a

dit Blondet;

madame de Montcornet un

beaucoup à introduire chez

il

s'agit

et miséricorde

le plastron

la sottise

moins,

je crois,

de Lucien à

de son journaL Le

de prendre des articles au

La marquise d'Espard, madame de Bargeton

et le

salon de la comtesse de Montcornet s'intéressent au Héron, et

j'ai

promis de réconcilier Laure et Pétrarque,

de Bargeton

— Ah!

s'écria Lucien,

un sang plus la

vengeance

Vous

me

dont toutes les veines reçurent

frais et qui sentit l'enivrante jouissance

satisfaite, j'ai

faites

adorer

ma

donc

le

dit-il

de

pied sur leur ventre!

plume, adorer mes amis, ado-

rer la fatale puissance de la presse. fait d'article

madame

et Lucien.

Je n'ai pas encore

sur la Seiche et le Héron.

en prenant Blondet par

la

taille,

J'irai,

mon

oui, j'irai,

petit,

mais


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

i42

quand ce couple aura légère Il

prit la

Nathan

plume avec laquelle

si

il

avait écrit l'article sur

et la brandit.

— Demain,

je leur lance

Après, nous verrons. s'agit

senti le poids de cette chose

!

Ne

deux petites colonnes à

t'inquiète de rien, Coralie

la tête. :

il

ne

pas d'amour, mais de vengeance, et je la veux

complète.

— Voilà un homme! combien dans seras

le

il

monde

un

dit Blondet. Si tu savais, Lucien,

de trouver une explosion semblable

est rare

blasé de Paris, tu pourrais t'apprécier. Tu

fier drôle, dit-il

en se servant d'une expression

un peu plus énergique, tu es dans

qui

la voie

mène au

pouvoir.

II

arrivera, dit Coralie.

— Mais a déjà bien du chemin en semaines. — quand ne sera séparé de quelque sceptre que fait

il

Et,

six

il

par l'épaisseur d'un cadavre,

il

pourra se faire un marche-

pied du corps de Coralie.

— Vous vous aimez comme au temps de Blondet. — mon compliment sur ton grand

l'âge d'or, dit

Je te fais

ticle,

reprit-il

en regardant Lucien,

il

est plein

ar-

de choses

neuves. Te voilà passé maître.

Lousteau vint avec Hector Merlin et Vernou voir Lucien, qui fut prodigieusement

flatté d'être l'objet

de leurs

tentions. Félicien apportait cent francs à Lucien

prix de son article.

rétribuer

un

Le journal

pour

avait senti la nécessité

travail si bien fait, afin

at-

le

de

de s'attacher Fauteur.

Coralie, en voyant ce chapitre de journalistes,

voyé commander un déjeuner au Cadran

avait en-

bleu, le restau-


ILLUSIONS PERDUES.

143

rant le plus voisin; elle les invita tous à passer dans sa belle salle à était prêt.

eut

manger quand Bérénice

monté

camarades

— Tu ne veux pas,

lui

nemi de Nathan? Nathan te jouerait

dit

que tout

de Champagne

que

fai-

se dévoila.

Lousteau, te faire un en-

est journaliste,

un mauvais tour à

ta

il

a des amis,

première publication.

pas V Archer de Charles IX à vendre? Nous avons

s'as-tu

vu Nathan ce matin, faire

le vin

toutes les têtes, la raison de la visite

saient à Lucien ses

.

vint lui dire

Au milieu du repas, quand

un

article

il

où tu

au désespoir; mais tu vas

est lui

lui

seringueras des éloges par la

ligure.

Comment! après mon demanda Lucien.

article contre

son

livre,

vous

,oulez?...

Emile Blondet, Hector Merlin, Etienne Lousteau, Félicien Vernou, tous interrompirent Lucien par un éclat de

— Tu Blondet. clicien,

lettre

rire.

l'as invité à souper ici

pour après-demain?

— Ton

Lousteau, n'est pas signé.

article, lui dit

qui n'est pas

neuf que

si

toi,

n'a pas

lui dit

manqué

d'y

au bas un C, avec lequel tu pourras désormais

igner tes articles dans son journal, qui est gauche pure.

DUS

sommes

tous de l'opposition. Félicien a eu la déli-

catesse de ne pas engager tes futures opinions. Dans la

boutique d'Hector, dont

le journal

pourras signer par un L.

On

!ais

on signe très-bien Les

lais je

— Tu Lucien.

signatures

est

est centre

anonyme pour

droit,

tu

l'attaque,

l'éloge.

ne m'inquiètent pas,

ne vois rien à dire en faveur du

dit Lucien;

livre.

pensais donc ce que tu as écrit? dit Hector à


SCÈNES DE LA

144

— Oui. — Ah! mon INon,

ma

VIE

DE PROVINCE.

petit, dit Blondet, je te croyais

plus fort!

parole d'honneur, en regardant ton front, je te

douais d'une omnipotence semblable à celle des grands esprits, tous assez

puissamment constitués pour pouvoir

considérer toute chose dans sa double forme.

Mon

petit,

en littérature, chaque idée a son envers et son endroit

personne ne peut prendre sur

lui

vers. Tout est bilatéral dans le

domaine de

idées sont binaires. Janus est le

symbole du génie.

Ce qui met Molière la

11

le

:

d'afBrmer quel est l'enla pensée.

mythe de

Les

la critique et

n'y a que Dieu de triangulaire

I

et Corneille hors ligne, n'est-ce pas

non à

faculté de faire dire oui h Alceste et

Philinte,

à Octave et à Cinna? Rousseau, dans la Nouvelle Htloïse,

a écrit une lettre pour et une lettre contre

le

duel, oserais-

tu prendre sur toi de déterminer sa véritable opinion? Qui

de nous pourrait prononcer entre Clarisse et Lovelace, entre

Hector et Achille? Quel est

le

héros d'Homère?

quelle fut l'intention de Richardson? La critique doit con-

templer les œuvres sous tous leurs aspects. Enfin nous

sommes de grands

rapporteurs.

— Vous tenez donc à ce que vous nou d'un

air railleur.

de phrases,

et

vous voudrez

nous vivons faire

écrivez? lui dit Ver-

sommes des marchands de notre commerce. Quand

Mais nous

une grande

et belle

œuvre, un

livre

vous pourrez y jeter vos pensées, votre âme, voiis y attacher, le défendre; mais des articles lus aujourd'hui, enfin,

oabliés demain, ça ne vaut à

mes yeux que

ce qu'on les

paye. Si vous mettez de l'importance à de pareilles stupidités, vous ferez

donc

le

signe

de

la

croix

et

vous


ILLUSIONS PERDUES.

pour écrire un prospectus!

l'Esprit -Saint

invoquerez

145

Tous parurent étonnés de trouver à Lucien des scrupules

de mettre en lambeaux sa robe prétexte

et achevèrent

pour

lui

passer la robe virile des journalistes.

— Sais-tu par quel mot

s'est

consolé Nathan après avoir

ditLousteau.

lu ton article?

— Comment — Nathan

le saurais-je?

s'est écrié

grands ouvrages restent

dans deux jours,

il

:

I

«

Les petits

»

Cet

articles passent, les

homme

viendra souper

doit se prosterner à tes pieds,

ton ergot, et te dire que tu es un grand

ici

baiser

homme.

— Ce serait drôle, Lucien. — Drôle reprit Blondet, nécessaire. — Mes amis, veux bien, Lucien un dit

c*est

!

je

dit

peu

gris;

mais comment faire?

— Eh bien, trois belles

avoir joui qu*il

dit

Lousteau, écris pour le journal de Merlin

colonnes où tu te réfuteras toi-même. Après

de

la

fureur de Nathan, nous venons de lui dh'e

nous devrait bientôt des remercîments pour

la

po-

lémique serrée à l'aide de laquelle nous aUions faire enlever son livre en huit jours. Dans ce moment-ci, tu es à ses yeux un espion, une canaille, un drôle; après-

demain, tu seras un grand homme, une

homme

tête

de Plutarque! Nathan t'embrassera

forte,

comme

un son

meilleur ami. Dauriat est venu, tu as trois billets de mille francs

:

l'amitié

braire.

le tour est fait.

de Nathan.

Maintenant,

S'il

s'agissait d'un

sans nous, d'un talent II.

il

te faut l'estime et

ne doit y avoir d'attrapé que

Nous ne devons immoler

ennemis.

nom

Il

et poursuivre

homme

le li-

que nos

qui eût conquis un

incommode

et qu'il fallût 9

an-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

140

naler, nous ne ferions pas de réplique semblable; mais

un de nos amis, Blondet

Nathan

est

dans

le

Mercure pour se donner

dans

les

le

attaquer

l'avait

fait

plaisir

de répondre

Aussi la première édition du livre s'est-

Débats.

elle enlevée!

Mes amis,

d'écrire

foi

homme,

d'honnête

deux mots d'éloge sur ce

— Tu auras encore cent la

Nathan t'aura

francs, dit Merlin,

déjà rapporté dix louis, sans compter

peux faire dans

je suis incapable

livre...

un

article

revue de Finot, et qui

cent francs par Dauriat et cent francs par

la

que tu

sera payé

te

revue

total,

:

vingt louis!

— Mais que dire? demanda Lucien. — Voici comment tu peux

t'en tirer,

pondit Blondet en se recueillant. à toutes les belles œuvres,

comme

a essayé de

mordre sur ce

des défauts,

la critique a été forcée

mon

enfant, ré-

L'envie, qui s'attache

«

le

ver aux bons

livre, diras-tu.

fruits,

Pour y trouver

d'inventer des théories

à propos de ce livre, de distinguer deux littératures

:

celle

qui se livre aux idées et celle qui s'adonne aux images. Là,

mon

petit, tu diras

que

le

dernier degré de

téraire est d'empreindre l'idée dans l'image.

»

l'art lit-

En essayant

de prouver que l'image est toute la poésie, tu te plaindras du peu de poésie que comporte notre langue, tu parleras des reproches que nous font les étrangers sur

visme de notre

style, et tu loueras

than des services qu'ils rendent à

la

le positi-

M. de Canalis et Na-

France en déprosaïsant

son langage. Accable ta précédente argumentation en sant voir que nous

Invente

le

sommes en progrès

sur le

fai-

xviii^ siècle.

progrès (une adorable mystification à faire aux


ILLUSIONS PERDUES. bourgeois)

!

147

Notre jeune littérature procède par tableaux

où se concentrent tous

les genres, la

comédie

drame,

et le

les descriptions, les caractères, le dialogue, sertis

nœuds

brillants d'une intrigue intéressante.

par

les

Le roman,

qui veut le sentiment, le style et l'image, est la création

immense.

moderne

la plus

dans les

mœurs modernes,

vieilles lois.

embrasse

Il

n'est plus possible avec ses

le fait et l'idée

de

tions qui exigent et l'esprit

cisive, les caractères traités les

succède à la comédie, qui,

Il

la

comme

l'entendait Molière,

grandes machines, de Shakspeare et

nuances

les plus délicates

de

dans ses inven-

Bruyère et sa morale in-

la

la passion,

peinture des

unique trésor

que nous aient laissé nos devanciers. Aussi le roman est-il bien supérieur à la discussion froide et mathématique, à la

sèche analyse du

xviii^ siècle. «

Le roman, diras-tu sen-

tencieusement, est une épopée amusante. « Cite Corinne, appuie-toi sur

madame de

mis en question,

le xix^

conclut-il par des réalités, et qui

marchent; enfin,

il

Le xvni^

Staël. «

est chargé

mais par des

met en

siècle a tout

de conclure

:

aussi

réalités qui vivent

jeu la passion, élément

inconnu à Voltaire. Tirade contre Voltaire. Quant à Rousseau,

il

n'a fait qu'habiller des raisonnements et des sys-

tèmes. Julie et Claire sont des entéléchies, elles n'ont ni chair ni os. »

Tu peux démancher sur ce thème et dire la paix, aux Bourbons, une littérature

que nous devons à

jeune et originale, car tu écris dans un journal centre droit. t'

Moque-toi des faiseurs de systèmes. Enfin, tu peux

écrier par

un beau mouvement

reurs, bien des

:

«

Voilà bien des er-

mensonges chez notre; confrère!

et pour-

quoi? pour déprécier une belle œuvre, pour tromper le


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

U8

public et arriver à cette conclusion

ne se vend

pas.

Proh pudor!

juron honnête anime

dence de

la critique!

littérature, celle des

»

:

«

n'y a qu'une seule

Il

a compris son

il

époque

pond à ses besoins. Le besoin de l'époque Le drame

est le

mimodrame

vœu

de l'Empire

dans

le

et

drames de de

dithyrambe de

lève. Voici

d'un siècle où

la

lettres.

comme: samedi

autre

tel

lui

à propos

livre

est

la

Révolution, du Direc»

De

tu roules

prochain, tu feras une feuille

signeras de Rubempré en toutes

article, tu diras

«

:

Le propre des

de soulever d'amples discussions. Cette

journal a dit telle chose du livre de Nathan,

G. et L., tu

du premier

me

article

dis

que

»

Tu critiques

comme

de l'époque. C'est de tous les

livres.

les

en passant une politesse

j'ai fait

aux Débats,

en affirmant que l'œuvre de Nathan est

dit cela

là,

seconde édition s'en-

a vigoureusement répondu.

deux critiques

finis

la

Dans ce dernier

œuvres

semaine, tel

et ré-

drame.

politique est un

la

Restauration?

l'éloge, et la

dans notre revue, et tu

belles

est le

perpétuel. N'avons-nous pas vu en vingt ans,

diras-tu, les quatre toire,

vend

livre qui se

amusants. Nathan est entré

livres

dans une voie nouvelle,

Un

Enfin annonce la déca-

le lecteur.

Conclusion

:

Lâche Proh pudor! ce

si

tu

le

et tu

plus beau

ne disais rien, on

Tu auras gagné quatre cents

francs dans ta semaine, outre le plaisir d'écrire la vérité

quelque part. Les gens sensés donneront raison ou à

ou à L., ou à Rubempré, peut-être à tous logie, qui certes est

maines, a mis il

trois!

C,

La mytho-

une des plus grandes inventions hu-

la Vérité

dans

le

fond d'un puits, ne faut-

pas des seaux pour l'en tirer? tu en auras donné trois

pour un au public, Voilà,

mon

enfant. Marchel


ILLUSIONS PERDUES.

149

Lucien fut étourdi, Blondet Tembrassa sur les deux joues en lui disant

;

— Je vais à ma boutique. Chacun

le journal n'était le soir

hommes

s'en alla à sa boutique. Pour ces

forts,

qu'une boutique. Tous devaient se revoir

aux galeries de bois, où Lucien

irait

signer son

chez Dauriat. Florine etLousteau, Lucien et Coralie,

traité

Blondet et Finot dînaient au Palais-Royal, où du Bruel traitait le directeur

ont raison

Ils

Coralie, les

s'écria

hommes

mains des gens ticles!

du Panorama-Dramatique.

!

me

que

je

la critique

ne suis pas ce

donnait à peine pour un livre qui

travail. ,

soir

dit Coralie,

comme

amuse-toi

!

Est-ce

en Andalouse, demain ne

mettrai-je pas en bohémienne, Fais

fut seul avec

Quatre cents francs pour trois arles

m'a coûté deux ans de

— Fais de

il

doivent être des moyens entre les

forts.

Doguereau

Lucien quand

me

un autre jour en homme?

moi, donne-leur des grimaces pour leur ar-

gent, et vivons heureux.

Lucien, épris du paradoxe,

mulet capricieux, Il

fils

fit

monter son

esprit sur ce

de Pégase et de Tânesse de Balaam.

se mit à galoper dans les

champs de

la

pensée pen-

dant sa promenade au Bois, et découvrit des beautés originales dans la thèse de Blondet. les

gens heureux,

quel

il

lui

cédait

il

Il

dîna

comme

dînent

signa chez Dauriat un traité par le-

en toute propriété

le

manuscrit des

Marguerites, sans y apercevoir aucun inconvénient; puis

il

un tour au journal, où il brocha deux colonnes, et revint rue de Vendôme. Le lendemain matin, il se trouva que les idées de la veille avaient germé dans sa alla faire


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

loO

comme

tête,

arrive chez tous les esprits pleins de sévc

il

dont les facultés ont encore peu méditer ce nouvel

plaisir à

Sous sa plume se rencontrèrent la contradiction.

même

servi.

article,

il

mit avec ardeur.

les beautés

fut spirituel et

Il

Lucien éprouva du

s*y

que

fait naître

moqueur,

s'éleva

il

à des considérations neuves sur le sentiment, sur

ridée et l'image en littérature. Ingénieux et

fin,

il

re-

trouva, pour louer Nathan, ses premières impressions à la lecture

du

livre

au cabinet

littéraire

de

la

cour du

Com-

merce. De sanglant et âpre critique, de moqueur comique, il

devint poète en quelques phrases finales qui se balan-

cèrent majestueusement

parfums vers

comme un

— Cent francs, Coraliel lets

de papier

Dans

écrits

verve où

la

ticle terrible

de Bargeton.

était,

il

poignée,

il

bon mot

fit

il

les huit feuil-

s'habillait.

à petites plumées l'aret

madame

goûta pendant cette matinée l'un des plai-

Il

cœur de

les lecteurs.

en montrant

promis à Blondet contre Châtelet

répigramme, d'en le

dit-il

pendant qu'elle

sirs secrets les plus vifs

dans

encensoir chargé de

'

l'autel.

des journalistes, celui d'aiguiser

polir la

lame froide qui trouve sa gaîne

la victime, et

de sculpter

Le public admire

n'y entend pas malice,

altéré de

vengeance

le

manche pour

le travail spirituel il

de cette

ignore que l'acier du

barbote dans un amour-

propre fouillé savamment, blessé de mille coups. -Cet horrible plaisir,

est le

sombre

comme un

et solitaire,

tuyau d'une plume,

puissance

dégusté sans témoins,

duel avec un absent, tué à distance avec

comme

si

le journaliste avait la

fantastique accordée aux désirs de ceux qui

possèdent des talismans dans les contes arabes. L'épi-


ILLUSIONS PERDUES.

gramme

de

est l'esprit

la haine,

de

151

haine qui hérite

la

de toutes les mauvaises passions de l'homme, de

que l'amour concentre toutes ses bonnes n*est-il

d'homme qui ne

pas

même

qualités. Aussi

en se vengeant,

soit spirituel

par la raison qu'il n'en est pas un à qui l'amour ne donne

des jouissances. Malgré prit

en France,

il

de cet es-

la facilité, la vulgarité

est toujours bien accueilli. L'article

de

comble à

de

Lucien devait mettre et mit

le

malice et de méchanceté du journal;

fond de deux cœurs,

il

la réputation

il

entra jusqu'au

blessa grièvement

Bargeton, son ex-Laure, et

le

madame

de

baron du Châtelet, son

rival.

Eh bien,

allons faire

chevaux sont mis

une promenade au

et ils piaffent, lui dit Coralie

;

Bois, les il

ne faut

pas se tuer.

— Portons le

journal est

l'article

sur Nathan chez Hector. Décidément,

comme

la lance d'Achille, qui guérissait les

blessures qu'elle avait faites,

dit

Lucien en corrigeant

quelques expressions. Les deux amants partirent et se montrèrent dans leur

splendeur à ce Paris qui, naguère, avait renié Lucien, et qui

maintenant commençait à s'en occuper. Occuper

Paris de soi,

quand on a compris l'immensité de

cette ville

et la difficulté d'y être quelque chose, cause d'enivrantes

jouissances qui grisèrent Lucien.

Mon

petit,

dit l'actrice,

passons chez ton tailleur

presser tes habits ou les essayer

chez tes belles madames,

de de Marsay,

Maxime de

le

petit

Trailles, les

je

s'ils

sont prêts. Si tu vas

veux que tu effaces ce monstre

Rastignac, les Ajuda-Pinto, les

Vandenesse, enfin tous

les élé-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

152

gants. Songe

pas de

que

me

ne

ta maîtresse est Coraliel Mais

fais

hein?

traits,

Deux jours après,

la veille

et Coralic à leurs amis,

du souper

par Lucien

offert

l'Ambigu donnait une pièce nou-

compte devait être rendu par Lucien. Après

velle dont le

leur dîner, Lucien et Coralie allèrent à pied de la ruo

de Vendôme au Panorama-Dramatique, par

du Temple du côté du café Turc, un

était

de promenade en faveur. Lucien entendit

lieu

vanter son bonheur et disaient

boulevara

le

qui, dans ce temps-là,

que Coralie

la

beauté de sa maîtresse. Les uns

femme de

était la plus belle

Paris, les

autres trouvaient Lucien digne d'elle. Le poète se sentit

dans son milieu. Cette vie

était sa

vie.

peine rapercevait-il. Ces grands esprits

deux mois auparavant,

un peu

se

demandait

admirait tant

s'ils

n'étaient pas

dit

l'esprit

insouciamment par Coralie, avait germé

de Lucien et portait déjà ses

fruits.

Coralie dans sa loge, flâna dans les coulisses

Le mot

niais avec leurs idées et leur puritanisme.

de jobards, dans

il

Le cénacle, à

qu'il

du

Il

mil

théâtre,

se promenait en sultan, où toutes les actrices le ca-

il

ressaient par des regards brûlants et par des mots

flat-

teurs.

— A

Il

faut

que

l'Ambigu,

j'aille

à l'Ambigu faire

la salle était pleine.

Il

mon ne

métier,

dit-il.

s'y trouva pas

de place pour Lucien. Lucien alla dans les coulisses et se plaignit

amèrement de ne pas

qui ne le connaissait pas encore,

deux loges à son journal

être placé. lui dit

et l'envoya

régisseur,

promener.

Je parlerai de la pièce selon ce

tendu, dit Lucien d'un air piqué.

Le

qu'on avait envoyé

que

j'en aurai en-


ILLUSIONS PERDUES.

— Êtes-vous bête c'est

dit

!

l'amant de Goralie

la

153

jeune première au régisseur,

!

Aussitôt le régisseur se retourna vers Lucien et lui dit

— Monsieur, Ainsi,

je vais aller parler

moindres

les

:

au directeur.

détails prouvaient à

Lucien Tim-

mensité du pouvoir du journal et caressaient sa vanité.

Le directeur vint le

premier

du duc de Rhétoré

et obtint

sujet, qui se trouvaient

et

de

Tullia,

dans une loge d'avant-

scène, de prendre Lucien avec eux. Le duc y consentit en

reconnaissant Lucien.

— dit le

de

Vous avez réduit deux personnes au désespoir, jeune

homme

madame de mes amis

mais je

tire à

lui

donc demain?

:

dit Lucien. Jusqu'à pré-

eux en voltigeurs,

se sont portés contre

boulets rouges cette nuit.

verrez pourquoi nous nous est intitulé

lui

parlant du baron du Châtelet et

Bargeton.

— Que sera-ce sent,

en

Poteîet de

moquons de

Demain

,

vous

Polelet. L'article

1811 à Potelet de 1821. Châtelet

sera le type des gens qui ont renié leur bienfaiteur en se ralliant

aux Bourbons. Après avoir

je puis, j'irai

chez

Lucien eut avec lante d'esprit;

il

madame de le

fait sentir

Montcornet.

jeune duc une conversation étince-

était jaloux

de prouver à ce grand

gneur combien mesdames d'Espard taient grossièrement trompées

montra

le

à porter le

bout de

tout ce que

l'oreille

en

et

le

de Bargeton

sei-

s'é-

méprisant; mais

il

en essayant d'établir ses droits

nom de Rubempré, quand,

par malice,

le

duc

de Rhétoré l'appela Chardon.

— Vous

devriez

,

lui

Vous vous êtes montré

dit le duc,

homme

vous faire royaliste.

d'esprit,

soyez maintenant 9.


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

134

homme

de bon sens. La seule manière d'obtenir une or-

donnance du vos

roi qui

vous rende

ancêtres maternels

pGiîsc des services

est

de

nom

le titre et le

le

que vous rendrez au château. Les

raux ne vous feront jamais comte! Voyez-vous, tauration finira par avoir raison de la presse,

On

puissance à craindre.

de

demander en récomla

la

libé-

Resseule

a déjà trop attendu, elle devrait

être muselée. Profitez de ses derniers

moments de

liberté

pour vous rendre redoutable. Dans quelques années, un

nom que

et le

un

seront en France des richesses plus sûres

titre

talent.

Vous pouvez

ainsi tout avoir

blesse et beauté, vous arriverez à tout.

ce

moment

libéral

:

esprit, no-

Ne soyez donc en

que pour vendre avec avantage votre

royalisme.

Le duc pria Lucien d'accepter Tinvitation à dîner que devait lui envoyer le ministre avec lequel

chez Florine. Lucien fut en un réflexions

devant

du gentilhomme,

lui les portes

et

de

La presse

Il

il

s'ouvrir

se croyait à jamais

admira

et l'intelligence étaient

la société présente.

avait soupe

il

séduit par les

charmé de voir

des salons d'où

banni quelques mois aupïa*avant. la pensée.

moment

le

pouvoir de

donc

le

moyen

Lucien comprit que peut-être Lous-

teau se repentait de lui avoir ouvert les portes du temple, il

sentait déjà pour son propre

poser des barrières

difficiles

ceux qui s'élançaient de serait

venu vers

d'Etienne,

il

lui

la

il

s'était jeté

demander quel

Le jeune duc aperçut chez Lucien tation profonde et ne se

la nécessité d'op-

province vers Paris.

comme

n'osait se

compte

à franchir aux ambitions de

Un poëie

dans les bras

accueil

les traces

il

lui ferait.

d'une médi-

trompa point en en cherchant

la


ILLUSIONS PERDUES. cause fixe,

:

il

155

avait découvert à cet ambitieux, sans volonté

comme

mais non sans désir, tout l'horizon politique,

montré en haut du Temple,

les journalistes lui avaient

que

ainsi

le

démon

à Jésus, le

monde

littéraire et ses

richesses. Lucien ignorait la petite conspiration ourdie

moment

contre lui par les gens que blessait en ce nal, et

duc avait effrayé

madame

de

la société

parlant de Tesprit de Lucien. Chargé par il

à l'Ambigu -Comique. Ni

monde,

le

Ni l'un ni les autres

ils

ni les journalistes

le jour, et consiste

prêts à tout, prêts à profiter

là,

de Bar-

n'arrêtent de plan, leur machia-

vélisme va, pour ainsi dire, au jour

comme du

madame

ne croyez pas à des trahisons ourdies.

n'étaient profonds,

toujours être

d'Espard en leur

avait espéré le rencontrer

geton de sonder le journaliste,

livre

le jour-

dans laquelle M. de Rhétoré trempait. Le jeune

bien, à épier les

un homme. Pendant

duc avait reconnu

le

moments où

la

passion leur

souper de Florine,

le

caractère de Lucien,

prendre par ses vanités, et s'essayait sur

il

à

du mal

le

jeune

venait de le

lui

à devenir

diplomate. Lucien, la pièce jouée, courut à la rue Saint-Fiacre y faire son article sur la pièce.

âpre et mordante

mélodrame

valait

tique; mais

il

avait dit, tuer pièce.

il

;

Sa critique

fut,

par calcul,

se plut à essayer son pouvoir. Le

mieux que

voulait savoir

une bonne

celui

s'il

du Panorama-Drama-

pouvait,

comme on

et faire réussir

Le lendemain, en déjeunant avec Coralie,

le journal,

après

lui

le lui

une mauvaise il

déplia

avoir dit qu'il y éreintait l'Ambigu-

Comique. Lucien ne

fut pas

après son article sur

madame de

médiocrement étonné de

lire,

Bargeton et sur Châtelet,


SCENES DE LA VIE DE PHOVINCE.

15Ô

un compte^ rendu de l'Ambigu nuit, que, tout sortait

si

bien édulcoré durant la

en conservant sa spirituelle analyse,

il

en

une conclusion favorable. La pièce devait remplir

du

la caisse

théâtre. Sa fureur

ne saurait se décrire

proposa de dire deux mots à Lousteau.

11

;

il

se

se croyait déjà

nécessaire, et se promettait de ne pas se laisser dominer, exploiter

comme un

puissance,

il

Pour établir définitivement sa

niais.

écrivit l'article

il

résumait et balançait

du

toutes les opinions émises à propos

pour il

la

brocha l'un de ses

articles Variétés

Dans leur première effervescence, pondent des

articles

imprudemment

amour

avec

de Nathan

livre

revue de Dauriat et de Finot. Puis, une

fois

les

jeunes journalistes

et livrent ainsi

toutes leurs fleurs. Le directeur

rama-Dramatique donnait

la

monté,

dus au petit journal.

très-

du Pano-

première représentation d'un

vaudeville, afin de laisser à Florine et à Coralie leur soirée.

On

devait jouer avant le souper. Lousteau vint chercher

l'article

de Lucien,

dont

avait

il

vu

fait

la

d'avance sur cette petite pièce,

répétition

générale, afin de n'avoir

aucune inquiétude relativement à méro. Quand Lucien

lui

la

composition du nu-

eut lu l'un de ces charmants

petits articles sur les particularités parisiennes qui firent la

fortune du journal, Etienne l'embrassa sur les deux

yeux

et le

nomma

la

providence des journaux.

— Pourquoi donc t'amuses-tu

à changer l'esprit

de mes

articles? dit Lucien, qui n'avait fait ce brillant article

pour donner plus de force à ses

que

griefs.

— Moi? s'écria Lousteau.

— Eh bien, qui donc a changé mon article? — Mon cher, répondit Etienne en tu riant,

n'es pas


ILLUSIONS PERDUES.

157

encore au courant des affaires. L*Ambigu nous prend vingt

abonnements, dont neuf seulement sont servis au directeur,

au chef d'orchestre, au régisseur, à leurs maîtresses

et à trois copropriétaires

du

Chacun des théâtres

théâtre.

du boulevard paye ainsi huit cents francs au journal.

Il

y a pour tout autant d'argent en loges données à Finot, sans compter les abonnements des acteurs et des auteurs.

Le drôle se

fait

donc huit mille francs aux boulevards. Par

les petits théâtres, juge

sommes tenus

Je

des grands

!

Comprends-tu ? Nous

à beaucoup d'indulgence.

comprends que

je

ne suis pas

libre d'écrire ce

que

je pense...

— Eh!

que t'importe,

Lousteau. D'ailleurs, théâtre?

te faut

Il

mon

si

tu y fais tes orges? s'écria

cher, quel grief as-tu contre le

une raison pour échiner

la

pièce d'hier.

Échiner pour échiner, nous compromettrions

Quand

le

journal frapperait avec justice,

plus aucun effet. Le directeur

t'a-t-il

il

le journal.

ne produirait

manqué?

— ne m'avait pas réservé de place. — Bon, Lousteau. Je montrerai ton 11

article

fit

teur, je

lui

dirai

que

je

t'ai

mieux que de

l'avoir fait paraître.

des

t'en signera

billets,

il

il

homme

sur les billets de spectacle le

le prix

même

les

avec qui tu t'en-

te les achètera tous

quante pour cent de remise sur fait

Demande-lui demain

quarante en blanc tous

mois, et je te mènerai chez un

tendras pour les placer;

au direc-

adouci, tu t'en trouveras

à cin-

des places.

trafic

On

que sur

Tu verras un autre Barbet, un chef de claque, ne demeure pas loin d'ici, nous avons le temps, viens. livres.

— Mais, mon cher, Finot

fait

les il

un infâme métier à lever


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

158

ainsi sur les

champs de

rectes. Tôt

ou

— Ah

!

çà

la

pensée des contributions indi-

tard...

d'où viens- tu? s'écria Lousteau. Pour qui

prends- tu Finot? Sous sa fausse bonhomie, sous cet Turcaret, sous son ignorance et sa bêtise, finesse

du marchand de chapeaux dont du

tu pas vu dans sa cage, au bureau

il

il

air

y a toute

la

est issu. N'as-

journal,

un vieux

soldat de l'Empire, Toncle de Finot? Cet oncle est non-

seulement un honnête homme, mais passer pour un

niais.

est

Il

quand

il

a le bonheur de

Thomme compromis

toutes les transactions pécuniaires. est bien riche

il

A

Paris,

dans

un ambitieux

a près de lui une créature qui con-

sent à être compromise.

Il

est,

en politique

comme

en

journalisme, une foule de cas où les chefs ne doivent

jamais être mis en cause. Si Finot devenait un person-

nage politique, son oncle deviendrait son secrétaire recevrait pour son

dans

les

compte

bureaux sur

les

grandes

affaires.

qu*au premier abord on prendrait pour un

sément assez de frable.

Il

est

finesse

Giroudeau,

niais, a préci-

pour être un compère indéchif-

en vedette pour empêcher que nous ne

soyons assommés par les

criailleries,

par les débutants,

par les réclamations, et je ne crois pas qu'il y reil

et

les contributions qui se lèvent

ait

son pa-

dans un autre journal.

Il

joue

bien

son

rôle,

dit

Lucien, je

l'ai

vu

à

l'œuvre.

Etienne et Lucien allèrent dans la rue du Faubourg-du-

Temple, où

le

rédacteur en chef s'arrêta devant une mai-

son de belle apparence.

— M. Braulard y

est-il ?

demanda-t-il au portier.


ILLUSIONS PERDUES.

— Comment,

monsieur?

159

Le chef des

dit Lucien.

cla-

queurs est donc monsieur?

— Mon cher, Braulard a vingt mille a la griffe des auteurs dramatiques

ont un compte courant chez

Les

lui,

livres

de rente,

il

du boulevard qui tous

comme

chez un banquier.

d'auteurs et de faveur se vendent. Cette mar-

billets

chandise, Braulard la place. Fais un peu de statistique, science assez utile billets

quand on n'en abuse

pas.

A

cinquante

de faveur par soirée à chaque spectacle, tu trou-

veras deux cent cinquante billets par jour; l'autre, ils valent

si,

Tun dans

quarante sous, Braulard paye cent vingt-

cinq francs par jour aux auteurs et court la cliance d'en

gagner autant. Ainsi,

les seuls billets

des auteurs lui pro-

curent près de quatre mille francs par mois, au total quarante-huit mille francs par an. Suppose vingt mille francs de perte, car

il

ne peut pas toujours placer ses

billets.

— Pourquoi? — Ah les gens qui viennent payer [

leurs places au bu-

reau passent concurremment avec les billets de faveur qui n'ont pas de places réservées. Enfin le théâtre garde ses droits de location.

Il y a les jours de beau temps et de mauvais spectacles. Ainsi, Braulard gagne peut-être

trente mille francs par an sur cet article. Puis

il

a ses

claqueurs, autre industrie. Florine et Goralie sont ses tributaires

;

si

elles

ne

le

subventionnaient pas, elles ne

seraient point applaudies à toutes leurs entrées et leurs sorties.

Lousteau donnait cette explication à voix basse en montant l'escalier.


DE PROVINCE.

SCfîNES DE LA VIE

i60

— Paris

est

un singulier pays,

dit

Lucien en trouvant

rintérêt accroupi dans tous les coins.

Une servante proprette introduisit les deux journalistes chez M. Braulard. Le marchand de billets, qui siégeait sur un

un grand

fauteuil de cabinet, devant

secrétaire à cy-

lindre, se leva en voyant Lousteau. Braulard, enveloppé gris, portait

un pantalon à

pieds et des pantoufles rouges, absolument

comme un mé-

d'une redingote de molleton

comme un

decin ou

peuple enrichi

de

finesse, des

:

avoué. Lucien vit en lui l'homme du

un visage commun, des yeux

mains de claqueur, un

orgies avaient passé

comme

la pluie

gris pleins

teint sur lequel les

sur les

toits,

des che-

veux grisonnants, et une voix assez étouffée.

— Vous venez, sans doute, pour mademoiselle Florine, et

monsieur pour mademoiselle Coralie?

connais bien. Soyez tranquille, monsieur, j'achète la clientèle

du Gymnase,

dit-il.

Je vous

à Lucien,

dit-il

je soignerai votre

maî-

tresse et je Tavertirai des farces qu'on voudrait lui faire.

— Ce

n'est pas

mon

de refus,

cher Braulard, dit Lous-

teau; mais nous venons pour les billets du journal à tous les théâtres

chef,

— Ah Il

des boulevards

monsieur !

comme

oui, Finot a

va bien, Finot. Je

semaine.

Si

:

moi comme rédacteur en

rédacteur de chaque théâtre.

vendu son journal. donne

lui

vous voulez

me

su

l'affaire.

fin

de

il

y aura noces

nous avons Adèle Dupuis, Ducange, Frédéric du

Petit-Méré, mademoiselle Millot

ma

maîtresse; nous rirons

bienl nous boirons mieux.

Il

la

faire l'honneur et le plaisir

de venir, vous pouvez amener vos épouses, et festins;

J'ai

à dîner à la

doit être gêné,

Ducange,

il

a perdu son procès.


ILLUSIONS PERDUES.

461

Je lui ai prêté dix mille francs, le succès

me les homme

rendre d'esprit,

homme

compétent. Si

leries,

pour

dit

lui

Braulard de Tair d'un juge

bonne enfant,

est

elle

secrètement contre :

apprécier

des auteurs.

— Coralie a gagné, Écoutez

un

est

a des moyens...

il

Lucien croyait rêver en entendant cet les talents

de Calas va

Ducange

aussi Tai-je chauffé!

:

la soutiendrai

je

cabale à son début au Gymnase.

la

elle, j'aurai

hommes

des

bien mis aux ga-

murmures

qui souriront et qui feront de petits

d'entraîner l'applaudissement. Voilà

une femme.

Elle

me

plaît, Coralie, et

tent d'elle, elle a des sentiments.

Ah

afin

un manège qui pose vous devez être con!

je puis faire chuter

qui je veux...

— Mais réglons — Eh bien,

l'affaire

j'irai

les

des

billets, dit

Lousteau.

prendre chez monsieur, vers

les

premiers jours de chaque mois. Monsieur est votre ami, je le traiterai

comme

vous donnera trente

vous. Vous avez cinq théâtres, on

billets

:

ce sera quelque chose

comme

soixante-quinze francs par mois. Peut-être désirez-vous

une avance?

dit le

marchand de

billets

en revenant à son

secrétaire et tirant sa caisse pleine d'écus.

— Non,

non, dit Lousteau, nous garderons cette res-

source pour les mauvais jours...

— Monsieur, j'irai travailler

reprit Braulard

en s'adressant à Lucien,

avec Coralie ces jours-ci, nous nous enten-

drons bien. Lucien ne regardait pas sans un étonnement profond cabinet de Braulard, où gravures,

il

voyait

le

une bibliothèque, des

un meuble convenable. En passant par

le salon,


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

1G2

en remarqua rameublement également éloigné de

il

mesquinerie et du trop grand luxe. La parut être la pièce

— Mais

la

mieux tenue,

il

salle

à manger

la lui

en plaisanta.

Braulard est gastronome,

dit

Lousteau. Ses

dîners, cités dans la littérature dramatique, sont en har-

monie avec sa

J'ai

caisse.

de bons vins, répondit modestement Braulard.

Allons, voilà

mes allumeurs,

s'écria-t-il

en entendant des

voix enrouées et le bruit de pas singuliers dans

l'es-

calier.

En sortant, Lucien

vit

défiler

devant

puante

la

lui

escouade des claqueurs et des vendeur^ de

tous

billets,

gens à casquettes, à pantalons mûrs, à redingotes râpées, à figures patibulaires, bleuâtres, verdâtres, boueuses, ra-

bougries, à barbes longues, aux yeux féroces et patelins tout à la fois les

:

horrible population qui vit et foisonne sur

boulevards de Paris; qui,

le

matin, vend des chaînes

de sûreté, des bijoux en or pour vingt-cinq sous, et qui claque sous les lustres

le soir,

les fangeuses nécessités

— Voilà

les

de

romains!

qui se plie enfin à toutes

Pails.

dit

Lousteau en riant, voilà

gloire des actrices et des auteurs dramatiques.

Vu de

la

près,

ça n'est pas plus beau que la nôtre.

Il

est difficile, répondit Lucien

en revenant chez

d'avoir des illusions sur quelque chose à Paris.

11

lui,

y a des

impôts sur tout, on y vend tout, on y fabrique tout,

même

le succès.

Les convives de Lucien étaient Dauriat,

Panorama, Matifat

et Florine,

Nathan, Hector Merlin et

le directeur

du

Camusot, Lousteau, Finot,

madame du

Val-Noble, Félicien


ILLUSIONS PERDUES.

163

Vernou, Blondet, Vignon, Philippe Bridau, Mariette, Girou-

deau, Cardot et Florentine, Bixiou.

Il

avait invité ses amis

Tullia la danseuse, qui,

du cénacle.

du

cruelle pour

Bruel, fut aussi

de

disait-on, était» la partie,

peu

mais sans

son duc, ainsi que les propriétaires des journaux où travaillaient

Nathan, Merlin, Vignon et Vernou. Les convives

formaient une assemblée de trente personnes, la salle à

manger de

Coralie

ne pouvait en contenir davantage. Vers

huit heures, au feu des lustrés allumés, les meubles, les tentures, les fleurs de ce logis prirent cet air de fête qui

prête

au luxe parisien l'apparence

éprouva

le

plus indéfinissable

d'un rêve.

Lucien

mouvement de bonheur, de

vanité satisfaite et d'espérance en se voyant le maître de

ces lieux,

il

ne s'expliquait plus ni comment ni par qui ce

coup de baguette avait été frappé. Florine avec la

folle

et Coralie,

mises

recherche et la magnificence artiste des ac-

trices, souriaient

au poëte de province

comme deux anges

chargés de lui ouvrir les portes du palais des Songes. Lucien songeait presque.

En quelques mois, sa

brusquement changé d'aspect,

il

était

si

vie avait si

promptement

passé de l'extrême misère à l'extrême opulence, que par

moments

il

lui

néanmoins, à

la

vue de cette belle

laquelle des envieux eussent

même,

il

comme aux

prenait des inquiétudes,

qui, tout en rêvant, se savent endormis.

avait changé.

donné

réalité, le

Heureux tous

leurs avaient pâli, son regard était

il

avait l'air aîmè.

une confiance à

nom de

fatuité. Lui-

les jours, ses

cou-

trempé des moites ex-

pressions de la langueur; enfin, selon le

d'Espard,

gens

Son œil exprimait

mot de madame

Sa beauté y gagnait. La con-

science de son pouvoir et de sa force perçait dans sa


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

164

physionomie éclairée par l'amour et par Texpérience. contemplait enfin le

monde

en croyant pouvoir

face,

malheur, flait

le

promener en dominateur.

s'y

A ce poëte, qui ne devait

que sous

réfléchir

de son esquif,

les voiles

une maîtresse que tout Paris

sommes

le

poids du

présent parut être sans soucis. Le succès enil

avait à

instruments nécessaires à ses projets

des

Il

littéraire et la société face à

:

ses ordres les

une maison montée, un équipage, enfin

lui enviait,

incalculables dans son écritoire. Son âme,

son cœur et son esprit s'étaient également métamorphosés

:

il

ne songeait plus à discuter les moyens, en présence de

si

beaux résultats. Ce train de maison semblera

ment suspect aux économistes qui ont pratiqué

si

juste-

la vie pari-

sienne, qu'il n*est pas inutile de montrer la base, quelque frêle qu'elle fût, sur laquelle reposait le

de

l'actrice et

musot crédit

bonheur matériel

de son poëte. Sans se compromettre, Ca-

avait engagé les fournisseurs de Coralie à lui faire

pendant au moins

tout devait donc aller

trois mois.

comme

deux enfants empressés de

Les chevaux, les gens,

par enchantement pour ces

jouir, et qui jouissaient de tout

avec délices. Coralie vint prendre Lucien par l'initia

par avance au coup de théâtre de

la

main

la salle à

et

man-

ger, parée de son couvert splendide, de ses candélabres

chargés de quarante bougies, aux recherches royales du dessert, et au

menu, l'œuvre de Chevet. Lucien

baisa

Coralie au front en la pressant sur son cœur.

— serai

J'arriverai,

mon

de tant d'amour

— Bah! — serais bien

enfant, lui et

dit-elle; es-tu

Je

dit-il,

et je te

récompen-

de tant de dévouement. content?

difficile.


ILLUSIONS PERDUES.

465

— Eh bien, ce sourire paye tout, répondit-elle en apporun mouvement de serpent

tant par

ses lèvres

aux lèvres

de Lucien. Ils

trouvèrent Florine, Lousteau, Matifat et Camusot en

train d'arranger les tables

de

jeu.

Les amis de Lucien

arrivaient, car tous ces gens s'intitulaient déjà les

amis

de Lucien.

On

joua de neuf heures à minuit. Heureuse-

ment pour

lui,

Lucien ne savait aucun jeu; mais Lousteau

perdit mille francs et les

emprunta à Lucien, qui ne crut

pas pouvoir se dispenser de les prêter, son ami les

lui de-

manda. A dix heures environ, Michel, Fulgence

Joseph

et

se présentèrent. Lucien, qui alla causer avec eux dans

un

coin, trouva leurs visages assez froids et sérieux,

ne pas dire contraints. D'Arthez n'avait pu venir,

Léon Giraud

vait son livre.

était

occupé par

que

les autres

— Eh

bien,

avait envoyé

moins dépaysés

au milieu d'une orgie.

mes

enfants, dit Lucien en affichant

de supériorité, vous verrez que

petit ton

pour ache-

la publication

du premier numéro de sa revue. Le cénacle ses trois artistes qui devaient se trouver

il

le petit

un

farceur

peut devenir un grand politique.

— Je

ne demande pas mieux que de m'être trompé,

dit Michel.

— Tu

vis avec Coralie

en attendant mieux?

lui

demanda

Fulgence.

— Oui, reprit Lucien d'un Coralie avait l'a

mis à

air qu'il voulait

un pau\Te vieux négociant qui

la porte. Je suis plus

rendre

heureux que ton frère Phi-

comment gouverner Mariette, en regardant Joseph Bridau,

lippe, qui

ne

sait

naïf.

l'adorait, elle

ajouta-t-il


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

166

— Enfin,

dit Fulgence,

un homme

tu es maintenant

comme un autre, tu feras ton chemin. Un homme qui pour vous restera le même,

en quelque

situation qu'il se trouve, répondit Lucien.

Michel et Fulgence se regardèrent en échangeant un sourire

moqueur que

le ridicule

vit

Lucien, et qui

lui fit

— Coralie

est bien

admirablement

belle, s'écria Joseph

Bridau. Quel magnifique portrait à faire

comprendre

de sa phrase.

!

Et bonne, répondit Lucien. Foi d'homme,

elle est

angélique; mais tu feras son portrait; prends-la,

si

tu

veux, pour modèle de ta Vénitienne amenée au sénateur par une

vieille

— Toutes

femme.

les

femmes qui aiment

sont angéliques, dit

Michel Chrestien.

En

moment, Raoul Nathan

ce

se précipita sur Lucien

avec une furie d'amitié, lui prit les mains et les

— Mon

bon ami, non-seulement vous

homme, mais encore vous avez du cœur, jourd'hui plus rare que le génie,

dit-il.

êtes

lui serra.

un grand

ce qui est au-

Vous êtes dévoué

à vos amis. Enfin, je suis à vous à la vie, à la mort, et

n'oubherai jamais ce que vous avez

fait cette

semaine

pour moi. Lucien, au comble de la joie en se voyant pateline par

un homme dont

s'occupait la

renommée, regarda ses

amis du cénacle avec une sorte de supériorité.

trois

Cette

entrée de Nathan était due à la communication que Merlin lui

avait faite

livre, et

de l'épreuve de Tarticle en faveur de son

qui paraissait dans

— Je n'ai consenti

le

journal du lendemain.

à écrire Fattaque, répondit Lucien à


ILLUSIONS PERDUES. Toreille

de Nathan, qu'à

même.

Je suis des vôtres.

!1

la condition d'y

revint à ses trois amis

circonstance qui

justifiait

167

la

répondre moi-

du cénacle, enchanté d'une phrase de laquelle avait

ri

Fulgence.

— Vienne

de d'Arthez,

le livre

dans

et je suis

en position de

chance seule m'engagerait à rester

lui être utile. Cette

les journaux.

— Y es-tu Michel. — Autant qu'on peut quand on libre? dit

l'être

est indispensable,

répondit Lucien avec une fausse modestie.

Vers minuit, les comlves furent attablés, et Torgie com-

mença. Les discours furent plus libres chez Lucien que chez Matifat, car personne ne soupçonna

la

divergence de

sentiments qui existait entre les trois députés du cénacle et les représentants des journaux. Ces jeunes esprits, si

dépravés par l'habitude du pour et du contre, en vinreBt

aux prises la

et se

renvoyèrent les plus terribles axiomes de

jurisprudence qu'enfantait alors

Vignon

,

le

journalisme. Claude

qui voulait conserver à la critique un caractère

auguste, s'éleva contre la tendance des petits journaux vers la personnalité, disant que plus tard les écrivains arri-

veraient à se déconsidérer eux-mêmes. Lousteau, Merlin et Finot prirent alors

ouvertement

la

défense de ce sys-

tème, appelé dans l'argot du journalisme tenant que ce serait

on marquerait

comme un

la blague,

en sou-

poinçon à l'aide duquel

le talent.

— Tous ceux qui résisteront à cette épreuve seront des hommes

réellement

forts, dit

Lousteau.

D'ailleurs, s'écria Merlin,

pendant

les ovations

des


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

468

grands hommes,

il

faut autour d'eux,

comme

autour des

triomphateurs romî^ins, un concert d'injures.

— Eh!

Lucien, tous ceux de qui Ton se moquera

dit

croiront à leur triomphe

!

— Ne dirait-on pas que cela te regarde? s'écria Finot. — Et nos sonnets! Michel Chrestien, ne nous vaudit

draient-ils pas le

triomphe de Pétrarque?

— L'or (Laure) y est déjà pour quelque chose, riat,

dont

le

calembour

dit

Dau-

excita des acclamations générales.

Faciamus cxperimentum in anima

vili,

répondit Lu-

cien en souriant.

Et malheur à ceux

auxquels

et

il

seront relégués

comme des

sonne n'y fera plus

— On Genlis, «

que

le

journal ne discutera pas,

jettera des couronnes à leur début! Ceux-là

leur dira

la

saints dans leur niche, et per-

moindre attention,

dit

Vernou.

comme Champcenetz au marquis de trop amoureusement sa femme

qui regardait

Passez,

:

bonhomme, on vous

— En France,

le

a déjà donné, » ditBlondet.

succès tue, dit Finot. Nous y

sommes

trop jaloux les uns des autres pour ne pas vouloir oublier et faire oublier les triomphes d'autrui.

C'est,

en

littérature, dit

effet, la

contradiction qui donne la vie en

Claude Vignon.

— Comme dans

la

nature, où elle résulte de deux prin-

cipes qui se combattent, s'écria Fulgence.

de

Le triomphe

l'un sur l'autre est la mort.

— Comme en politique, ajouta Michel Chrestien. — Nous venons de prouver, Lousteau. Dauriat le

dit

vendra cette semaine deux mille exemplaires du livre de^ Nathan. Pourquoi? Le livre attaqué sera bien défendu.


ILLUSIONS PERDUES.

— Comment un

article

i69

semblable, dit Merlin en prenant

répreuve de son journal du lendemain, n'enlèverait-il pas

une édition?

— Lisez-moi tout,

même

l'article

,

dit Dauriat.

Je suis libraire par-

en soupant.

Merlin lut le triomphant article de Lucien, ijui fut applaudi par toute l'assemblée.

— Cet

aurait-il

article

pu

premier?

se faire sans le

demanda Lousteau. Dauriat tira de sa poche l'épreuve du troisième article et le

lut.

Finot suivit avec attention

qualité de rédacteur en chef,

— Messieurs, il

dit-il, si

il

de cet

la lecture

au second numéro de sa revue

article, destiné

et,

;

en sa

exagéra son enthousiasme.

Bossuet vivait dans notre siècle,

n'eût pas écrit autrement.

— Je

le crois bien, dit Merlin.

Bossuet aujourd'hui se-

rait journaliste.

— A Bossuet et saluant

11

!

dit

Claude Vignon en élevant son verre

ironiquement Lucien.

— A mon Christophe Colomb tant

un

I

répondit Lucien en por-

toast à Dauriat.

— Bravo! — Est-ce un

cria Nathan.

en regardant à

Si

surnom? demanda méchamment Merlin la fois Finot et

Lucien.

vous continuez ainsi, dit Dauriat, nous ne pourrons

pas vous suivre, et ces messieurs, ajouta-t-il en montrant Malifat et Camusot,

santerie est

comme

ne vous comprendront

plus.

La

plai-

le coton, qui, filé trop fin, casse, a dit

Bonaparte.

— Messieurs, dit Lousteau, nous sommes témoins d'un II.

10


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

170 fait

grave, inconcevable, inouï, vraiment surprenant. N'ad-

mirez-vous pas la rapidité avec laquelle notre ami s'est

changé de provincial en journaliste ?

— né — Mes enfants

journaliste, dit Dauriat.

était

Il

,

dit alors Finot

en se levant et tenant

à la main une bouteille de vin

de Champagne

,

nous

avons protégé tous et tous encouragé les débuts de notre

amphitryon dans

la carrière

En deux mois, il a fait que nous connaissons

rances. articles

a surpassé nos espé-

il

ses preuves par les beaux :

je propose

de le baptiser

journaliste authentiquement.

— Une couronne de roses victoire, cria Bixiou

Coralie

Coralie.

un signe à Bérénice

fit

vieilles fleurs artificielles

Une couronne de grosse

de constater sa double

afin

en regardant dans

,

qui alla chercher de

les cartons

de

l'actrice.

roses fut bientôt tressée dès que la

femme de chambre

eut apporté des fleurs, avec

lesquelles se parèrent grotesquement ceux qui se trou-

vaient les plus ivres. Finot, le grand prêtre, versa quel-

ques gouttes de vin deuGhampagne sur

la belle tête

de Lucien en prononçant avec une délicieuse paroles sacramentales

— Au mende,

nom je

te

soient légers

blonde

'gravité ces

:

du Timbre, du Cautionnement baptise journaliste.

Que

tes

et

de

articles

l'A-

te

!

— Et payés sans déduction des En ce moment, Lucien aperçut

blancs

!

dit Merlin.

les visages attiûstésde

Michel Chrestien, de Joseph Bridau et de Fulgence Ridai, qui prirent leurs chapeaux et sortirent au milieu d'un

hourra d'imprécations.


,

ILLUSIONS PERDUES.

171

— Voilà de singuliers chrétiens Merlin. — Fiilgoncc un bon garçon, reprit Lousteau !

dit

était

;

mais

Tont perverti de morale.

ils

— Qui? demanda Claude Vignon.

— Des un

jeunes

hommes

graves qui s'assemblent dans

musico philosophique et religieux de la rue des Quatre-

Vcnts, où Ton s'inquiète

du sens général de l'humanité,...

répondit Blondet.

— Oh oh oh — On y cherche !

I

!

...

même,

dit

à savoir

si

tourne sur elle-

elle

Blondet en continuant, ou

si

elle est

en pro-

grès. Ils étaient très-embarrassés entre la ligne droite et la

ligne courbe,

biblique

,

et

il

trouvaient

ils

phète qui s'est prononcé pour

— Des

un non-sens au

triangle

leur est alors apparu je ne sais quel pro-

hommes

la spirale.

réunis peuvent inventer des bêtises

plus dangereuses, s'écria Lucien, qui voulut défendre le cénacle.

— Tu prends ces théories-là pour des paroles oiseuses, dit Félicien

Vernou, mais

transforment en coups de

Ils

n'en sont

il

vient

fusil

un moment

ou en

oii elles

se

guillotine.

encore, dit Bixiou, qu'à chercher la

pensée providentielle du vin de Champagne,

le

sens hu-

manitaire des pantalons et la petite bête qui

fait aller

le

monde.

comme

Ils

hommes tombés

la tête à

mon

et

peur

qu'ils

pauvre Joseph Bridau.

sont cause, dit Lousteau, que

compatriote froid...

ramassent des grands

Vico, Saint-Simon, Fourier. J'ai bien

ne tournent

Ils

mon camarade de

Bianchon,

collège,

me

mon bat


1

SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

172

Y enseigne-t-on

demanda

esprits?

— Ça

gymnastique

la

et Torthopédie

des

Merlin.

se pourrait, répondit Finot, puisque Bianchon

donne dans leurs

— Bah!

il

rêveries.

sera, dit Lousteau, tout de

même un

grand

médecin.

— un

Leur chef

petit jeune

visible n'est-il

homme

pas d'Arthez, dit Nathan,

qui doit nous avaler tous?

— C'est un homme de génie! — J'aime mieux un verre de

s'écria Lucien.

vin de Xérès, dit Claude

Vignon en souriant.

En ce moment, chacun expliquait son caractère à son voisin.

Quand

les

gens d'esprit en arrivent à vouloir

s'expliquer eux-mêmes, à donner la clef de leur cœur, est sûr

que

tous les convives, devenus les meilleurs amis du se traitaient de grands

il

en croupe. Une heure après,

l'ivresse les a pris

hommes, d'hommes

forts,

monde, de gens

à qui l'avenir appartenait. Lucien, en qualité de maître

de maison, avait conservé quelque lucidité dans il

écouta des sophismes qui

le

l'esprit:

frappèrent et achevèrent

l'œuvre de sa démoralisation.

— Mes

enfants, dit Finot, le parti libéral est obligé de

raviver sa polémique, car

contre

le

gouvernement,

embarras se trouve écrire

n'a rien à dire en ce

il

et

vous comprenez dans quel

alors l'opposition. Qui

une brochure pour demander

droit d'aînesse, afin

secrets de la cour?

— Moi, — Ton

dit

moment

le

de vous veut

rétablissement du

de faire crier contre

les

desseins

La brochure sera bien payée.

Hector Merlin, c'est dans

parti dirait

que

tu

le

mes

opinions.

compromets

,

répliqua


ILLUSIONS PERDUES. Finot.

173

Félicien, charge-toi de cette brochure, Daiiriat

nous garderons

l'éditera,

le secret.

— Combien donne-t-on? Vernou. — Six cents francs! Tu signeras comte — Ça va! Vernou. dit

a le

G... »

dit

Vous

allez

donc élever

le

canard jusqu'à

la

politique?

reprit Lousteau.

— C'est

de Chabot transportée dans

l'affaire

des idées, reprit Finot.

vernement,

— Je

et

On

Ton déchaîne contre

serai toujours

dans

lui

le plus

Topinion publique.

profond élonnement

de voir un gouvernement abandonnant

comme nous

idées à des drôles

commet

Si le ministère

Tarène, reprit Finot, on

sphère

la

attribue des intentions au gou-

le

la

direction des

autres, dit Claude Vignon.

la sottise

de descendre dans

mène tambour battant;

s'il

se pique, on envenime la question, on désaffectionne les

masses. Le journal ne risque jamais rien,

le

pouvoir

a toujours tout à perdre.

La France

est annulée jusqu'au jour où le journal

sera mis hors la

loi,

reprit

Claude Vignon. Vous

d'heure en heure des progrès, les

jésuites,

moins

la foi, la

dit-il

pensée

faites

à Finot. Vous serez fixe,

la discipline et

r union.

Chacun regagna

les tables

de jeu. Les lueurs de

l'au-

rore firent bientôt pâlir les bougies.

— Tes comme

amis de

la

rue des Quatre-Vents étaient

tristes

des condamnés à mort, dit Coralie à son amant.

— étaient juges, répondit poëte. — Les juges sont plus amusants que les

Ils

le

ça, dit Coralie.

Lucien

vit

pendant un mois son temps pris par des sou10


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

174

des dîners, des déjeuners, des soirées, et fut en-

pers,

un courant

traîné par

plaisirs et de travaux

invincible dans faciles.

Il

un tourbillon de

ne calcula plus. La puis-

sance du calcul au milieu des complications de est le

sceau des

grandes volontés que

les

la

vie

poètes, les

gens faibles ou purement spirituels ne contrefont jamais.

Comme

plupart des journalistes, Lucien vécut au jour

la

dépensant son argent à mesure

le jour,

qu*il le gagnait,

ne songeant point aux charges périodiques de sienne,

la vie pari-

écrasantes pour ces bohémiens. Sa mise et sa

si

tournure rivalisaient avec celles des dandys les plus célèbres. Coralie aimait,

comme

elle se ruina

son idole;

tous les fanatiques, à parer

pour donner à son cher poëte cet

élégant mobilier des élégants qu'il avait tant désiré pen-

dant sa première promenade aux Tuileries. Lucien eut alors des cannes merveilleuses,

une charmante

lorgnette,

des boutons en diamants, des anneaux pour ses cravates

du matin

des bagues à

,

la

il

couleurs de sa mise.

11

enfin des gilets

nombre pour pouvoir

mirifiques en assez grand les

chevalière,

assortir

passa bientôt dandy. Le jour où

se rendit à Tinvitation du diplomate allemand, sa méta-

morphose gens qui

dans

le

excita

une

sorte d'envie contenue chez les jeunes

s'y trouvèrent, et

royaume de

qui tenaient le haut du pavé

la fashion, tels

que de

iMarsay, Van-

dencsse, Ajuda-Pinto, Maxime de Trailles, Rastignac, le

duc de Maufrigneuse

hommes du monde

,

Beaudenord, Manerville,

etc.

Les

sont jaloux entre eux à la manière des

femmes. La comtesse de Montcornet

et la

marquise d'Es-

pard, pour qui le dîner se donnait, eurent Lucien entre elles, et le

comblèrent de coquetteries.

.

4


ILLUSIONS PERDUES.

Pourquoi donc avez- vous quitté

manda la marquise, à vous fêter.

une

viez

me

le

monde?

vous bien faire!

de-

lui

accueillir,

vous

me

de-

l'attends encore. Je vous ai aperçu

me

à l'Opéra, vous n'avez pas daigné venir

saluer.

— Votre cousine, mon

était si disposé à

une ^querelle à vous

visite, et je

l'autre jour

voir ni

J'ai

il

175

madame, m'a

si

positivement signifié

congé...

— Vous

ne connaissez pas les femmes, répondit madame d'Espard en interrompant Lucien. Vous avez blessé le cœur le plus angélique et l'âme la plus noble que je connaisse. Vous ignorez tout ce

pour vous, et combien plan.

Oh

!

que Louise voulait

elle mettait

elle eût réussi, fit-elle à

faire

de finesse dans son

une muette dénégation

de Lucien. Son mari, qui^maintenant est mort

comme

il

devait mourir, d'une indigestion, n'allait-il pas lui rendre, tôt

ou tard, sa liberté? Croyez-vous qu'elle voulût- être

madame Chardon? Le lait

bien

la

titre

de comtesse de Rubempré va-

peine d'être conquis. Voyez-vous, l'amour est

une grande vanité qui

doit s'accorder, surtout

en mariage,

avec toutes les autres vanités. Je vous aimerais à la c'est-à-dire assez

de m'appeler

pour vous épouser,

madame Chardon.

vous avez vu les

difficultés

combien de détours

il

me serait

folie,

très-dur

Convenez-en! Maintenant, la vie à Paris,

vous savez

faut faire pour arriver au but

bien, avouez que, pour aspirait à

de

il

;

eh

un inconnu sans fortune, Louise

une faveur presque impossible,

elle devait

donc

ne rien négliger. Vous avez beaucoup d'esprit; mais, quand

nous aimons, nous en avons encore plus que l'homme plus spirituel.

Ma

le

cousine voulait employer ce ridicule Ghâ-


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

176

m'ont

vous dois des

Je

telet...

plaisirs,

vos articles contre lui

bien rire! dit-elle en s'interrompant.

fait

Lucien ne savait plus que penser.

aux

et

du journalisme,

perfidies

monde;

aussi,

Initié

malgré sa perspicacité,

aux trahisons

ignorait

il

celles

devait-il recevoir

du de

rudes leçons.

— Gomment! madame, vivement

— Mais,

dans

dit le poète,

dont

ne protégez-vous pas

éveillée, le

monde, on

tesses à ses plus cruels

le

de

est forcé

la curiosité fut

Héron? des poli-

faire

ennemis, de paraître s'amuser

avec les ennuyeux, et souvent on sacrifie en apparence ses amis pour les

mieux

servir.

Vous êtes donc encore bien

neuf? Comment, vous qui voulez écrire, vous ignorez

vous

sacrifier

au Héron, ne

cette influence à profit

le

les

ma

cousine a semblé

fallait-il

pas pour mettre

tromperies courantes du monde? Si

pour vous? car notre

homme

est

très-bien vu par le ministère actuel; aussi lui avons-nous

démontré que, jusqu'à un certain servaient, afin de pouvoir vous

un

jour.

Comme que

les

On

a

dédommagé

le disait

des Lupeaulx aux ministres

le

— M. Blondet m'a temps que

réflexions.

fait

Pendant laissent

espérer que j'aurais le plaisir de

dit la

la

comtesse de Montcornet pen-

marquise abandonna Lucien à ses

Vous y trouverez quelques

vains et une naître,

« ils

:

ministère. »

vous voir chez moi, le

Châtelet de vos persécutions.

journaux tournent Châtelet en ridicule,

en repos

dant

point, vos attaques le

raccommoder tous deux,

femme

artistes,

des écri-

qui a le plus vif désir de vous con-

mademoiselle des Touches, un de ces talents rares

parmi notre sexe,

et

chez qui sans doute vous irez. Made-


ILLUSIONS PERDUES. moiselle des Touches, Camille Maupin,

beau que

on

;

spirituel, elle

vous voulez, a

si

remarquables de Paris,

l'un des salons les plus

prodigieusement riche

l77

que vous

a dit

lui

meurt d*envie de vous

elle est

êtes aussi voir.

Lucien ne put que se confondre en remercîments, et

un regard

jeta sur Blondet

différence entre

d'envie.

y avait autant de

11

une femme du genre

et

de

la qualité

de

la comtesse de Montcornet et Coralie qu'entre Coralie et

une

fille

des rues. Cette comtesse, jeune, belle et

tuelle, avait

des femmes du Nord bellof

:

;

mère

sa

aussi le ministre, avant

spiri-

la

blancheur excessive

était

née princesse Sher-

pour beauté spéciale

de dîner,

pro-

lui avait-il

digué ses plus respectueuses attentions. La marquise avait alors achevé de sucer

dédaigneusement une

— Ma pauvre Louise, fection

pour vous!

dit-elle à

dans

j'étais

qu'elle rêvait pour vous

:

la

aile

de poulet.

Lucien, avait tant d'af-

confidence du bel avenir

supporté bien des

elle aurait

choses, mais quel mépris vous lui avez

marqué en

renvoyant ses lettres! Nous pardonnons les cruautés, faut encore croire en nous pour différence!... l'indifférence est elle étouffe

nous blesser; mais

comme

la glace

tout. Allons, convenez-en,

lui il

l'in-

des pôles,

vous avez perdu

des trésors par votre faute. Pourquoi rompre? Quand

même

vous eussiez été dédaigné, n*avez-vous pas votre

fortune à faire, votre

nom

à reconquérir? Louise pensait

à tout cela.

— Pourquoi ne m'avoir rien dit? répondit Lucien. — Eh! mon Dieu, moi qui conseil donné c'est

lui ai

le

de ne pas vous mettre dans sa confidence. Tenez, entre nous, en vous voyant

si

peu

fait

au monde, je vous crai-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

178

gnais

:

j'avais

peur que votre inexpérience, votre ardeur

étourdie ne détruisissent ou ne dérangeassent ses calculs et nos plans.

Pouvez-vous maintenant vous souvenir de

vous-même? Avouez-le, vous

seriez de

mon

opinion en

voyant aujourd'hui votre Sosie. Vous ne vous ressemblez

plus.

est le seul tort

se rencontre-t-il

une

un

que nous ayons eu. Mais, en

homme

merveilleuse aptitude à prendre l'unisson? Je n'ai

si

pas cru que vous fussiez une

Vous vous êtes métamorphosé

surprenante exception.

si

promptement, vous vous

si

facilement initié aux façons parisiennes, que je ne

êtes

si

vous

ai

pas reconnu au bois de Boulogne,

Lucien écoutait cette grande

primable

:

dame

il

y a un mois.

avec un plaisir inex-

elle joignait à ses paroles flatteuses

confiant, si mutin, lui si

mille,

qui réunisse à tant d'esprit

un

air si

naïf; elle paraissait s'intéresser à

si

profondément, qu'il crut à quelque prodige sem-

blable à celui de sa première soirée au Panorama-Dramatique. Depuis cet il

heureux

soir, tout le

monde

lui souriait,

une puissance talismanique,

attribuait à sa jeunesse

il

voulut alors éprouver la marquise en se promettant de ne

pas se laisser surprendre.

— Quels

étaient

donc, madame, ces plans devenus

aujourd'hui des chimères?

— Louise

voulait obtenir

vous permît de porter Elle voulait facile

le

du

nom

roi

une ordonnance qui

et le titre

de Rubempré.

enterrer le Chardon. Ce premier succès,

si

à obtenir alors, et que maintenant vos opinions

rendent presque impossible,

était

pour vous une fortune.

Vous traiterez ces idées de visions nous savons un peu

la vie, et

et

de bagatelles; mais

nous connaissons tout ce


ILLUSIONS PERDUES.

{7d-

y a de solide dans un titre de comte porté par un lésant, par un ravissant jeune homme. Annoncez ici,

[u'il

levant quelques jeunes Anglaises millionnaii'es

des héritières

:

M, Chardon ou M.

mouvements

il

se ferait deux

le

comte trouverait

lumière serait ture.

les

le

ou devant

comte de Rubempré,

différents. Fût-il endetté,

cœurs ouverts, sa beauté mise en

comme un diamant dans une

riche

mon-

M. Chardon ne serait pas seulement remarqué. Nous

n'avons pas créé ces idées, nous les trouvons régnant partout,

même

ment

le

le

parmi

dos à

la fortune.

Regardez ce

vicomte Félix de Vandenesse,

taires particuliers

de talent, et n'avait pas

du

celui-là,

il

il

est

il

lui

homme,

les

secré-

jeunes gens

€st arrivé de sa province,

;

le vôtre,

vous avez

mais appartenez-vous à

avez-vous un

?

nom

mais

que

jeune

joli

un des deux

aime assez

un bagage plus lourd que

une grande famille

;

roi

quand

des Lupeaulx, son

tairie

Le

roi.

mille fois plus d'esprit

Chardin

Vous tournez en ce mo-

les bourgeois.

nom? Vous

ressemble au vôtre,

il

connaissez se

nomme

ne vendrait pas pour un million sa mé-

des Lupeaulx,

il

sera quelque jour comte des Lu*

peaulx, et son petit-fils deviendra peut-être

un grand

sei-

gneur. Si vous continuez à marcher dans la fausse voie

où vous vous êtes engagé, vous êtes perdu. Voyez combien M. Emile Blondet est plus sage que vous journal qui soutient le pouvoir, les

puissances du jour,

les libéraux,

tard

;

mais

il

il

il

il

!

est bien

il

est dans

un

vu par toutes

peut sans danger se mêler avec

pense bien

;

aussi parviendra-t-il tôt

oa

a su choisir et son opinion et ses protections^

Cette jolie personne, votre voisine, est Troisville qui a

une demoiselle de

deux pairs de France et deux députés dans


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

180

sa famille, elle a

nom;

aura de l'influence et

elle

monde politique pour ce petit M. Emile BlonA quoi vous mène une Coralie? A vous trouver perdu

remuera det.

un riche mariage à cause de son

fait

beaucoup,

elle reçoit le

de dettes et fatigué de plaisirs dans quelques années

Vous placez mal votre amour ce que

vie. Voilà

me

disait

femme que vous prenez que vous

l'abus

faites

et

d'ici.

vous arrangez mal votre

l'autre jour,

plaisir à blesser.

à l'Opéra, la

En déplorant

do votre talent et de votre belle

jeunesse, elle ne s'occupait pas d'elle, mais de vous.

— Ah — Quel !

si

vous disiez vrai,

madame

intérêt verriez-vous à

I

s'écria Lucien.

des mensonges?

marquise en jetant sur Lucien un regard hautain qui le replongea dans

le

connut de

la conversation, la Il

fut piqué,

Il

maril

re-

se tourna vers

Il

madame de

Montcornet et

fut bien reçu par la comtesse, qui l'invita, sur

madame

un signe de

demandant

s'il

d'Espard, à sa prochaine soirée en

n'y verrait pas avec plaisir

Bargeton, qui, malgré son deuil, y viendrait sait

mais

parla de Blondet, en exaltant le mérite de ce jeune

écrivain.

lui

parla plus.

y avait eu de sa part maladresse, et se promit

qu'il

la réparer.

lui

lui

la

néant.

Lucien interdit ne reprit pas quise offensée ne

fit

et froid

:

madame il

ne

de

s'agis-

pas d'une grande soirée, c'était sa réunion des petits

jours,

on serait entre amis.

— Madame les torts sont

marquise, dit Lucien, prétend que tous

la

de

mon

côté; n'est-ce pas à sa cousine d'être

bonne pour moi ?

— Faites l'objet,

cesser les

attaques ridicules dont elle est

qui d'ailleurs la compromettent fortement avec un


ILLUSIONS PERDUES. moque,

181

vous aurez bientôt signé

homme

de qui

la paix.

Vous vous êtes cru joué par elle, m'a-t-on dit; l'ai vue bien triste de votre abandon. Est-il vrai

moi, je

elle se

et

pour vous?

qu'elle ait quitté sa province avec vous et

Lucien regarda

la

comtesse en souriant, sans oser ré-

pondre.

— Comment pouviez-vous vous défier d'une femme qui vous

faisait

de

tels sacrifices? Et, d'ailleurs, belle et spiri-

comme Madame de Bargeton

elle l'est, elle devait être

tuelle

pour vos talents.

aimée quand même.

vous aimait moins pour vous que Croyez-moi, les femmes aiment l'esprit

avant d'aimer la beauté, dit-elle en regardant Emile Blondet à la dérobée.

Lucien reconnut dans

l'hôtel

qui existent entre le grand nel où

il

vivait

et le

exception-

aucune similitude, aucun point de con-

La hauteur

disposition

et la

des pièces dans cet

appartement, l'un des plus riches du

Germain;

les différences

monde

depuis quelque temps. Ces deux magni^

ficences n'avaient tact.

du ministre

monde

les vieilles

faubourg Saint-

dorures des salons, l'ampleur des

décorations, la richesse sérieuse des accessoires, tout lui était étranger,

prise

nouveau; mais l'habitude

si

promptement

des choses de luxe empêcha Lucien de paraître

étonné. Sa contenance fut aussi éloignée de l'assurance et

de

la fatuité

que de

la

complaisance et de

Le poëte eut bonne façon

aucune raison de

et plut à

la servilité.

ceux qui n'avaient

cohime

les

jeunes gens

à qui sa soudaine introduction dans le grand

monde, ses

lui être hostiles,

succès et sa beauté donnèrent de la jalousie. En sortant

de table, II.

il

offrit le

bras à

madame

d'Espard, qui l'accepta. 11


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

182

En voyant Lucien tignacvint se

courtisé par la marquise d'Espard, Ras-

recommander de

leur corapatriotisme, et lui

rappeler leur première entrevue chez

madame du

Noble. Le jeune patricien parut vouloir se

homme de

grand chez

Val-

avec

le

sa province en l'invitant à venir déjeunLi-

quelque matin,

lui

gens à

les jeunes

lier

et s'offrant à lui faire connaît!

mode. Lucien accepta

la

cette propo-

sition.

— Le cher Blondet en sera,

dit Rastignac.

Le ministre vint se joindre au groupe formé par

marquis de RonqueroUes,

de Montriveau, Rastignac et Lucien.

le général

— Très-bien, mande avez

hommes

paix avec

et

Il

merce

il

à la ronde, elle

bonhomie

à Lucien avec la

alle-

cachait sa redoutable finesse, vous

madame

d'Espard, elle est enchantée

nous savons tous,

— Oui, mais

illustre

dit-il

sous laquelle

fait la

de vous,

le

duc de Rhétoré, de Marsay,

le

combien adore

il

dit-il

en regardant

est difficile

l'esprit,

de

les

lui plaire,

dit Rastignac, et

mon

compatriote en vend.

ne lardera pas à reconnaître qu'il fait, dit

vivement Blondet;

le il

mauvais comnous viendra,

ce sera bientôt un des nôtres. Il

y eut autour de Lucien un chorus sur ce thème. Les

hommes sérieux lancèrent quelques phrases profondes d'un ton despotique

,

les jeunes

gens plaisantèrent' du parti

libéral.

— îa

Il

a, je suis sûr, dit

gauche ou

la droite;

Blondet, tiré à pile ou face pour

mais

il

va maintenant choisir.

Lucien se mit à rire en se souvenant de sa scène au

Luxembourg avec Lousteau,


ILLUSIONS PERDUES.

Il

183

a pris pour cornac, dit Blondet en continuant,

Etienne Lousteau

un bretteur de

,

une pièce de cent sous dans une colonne, dont

la politique

consiste à croire au retour de Napoléon, et, ce qui

semble encore plus tisme de

MM. du

niais, à la reconnaissance,

côté gauche.

un

petit journal qui voit

me

au patrio-

Gomme Rubempré, les pencomme jour-

chants de Lucien doivent être aristocrates; naliste,

ni

doit être pour le pouvoir, ou

il

Rubempré,

Lucien, à qui le

le

diplomate proposa une carte pour jouer

whist, excita la plus grande surprise

pas savoir

— Mon

ne sera jamais

il

ni secrétaire géi éral.

quand

il

avoua ne

le jeu.

ami,

dit

lui

bonne heure chez moi

méchant déjeuner,

le

à Toreille Rastignac, arrivez de jour où vous y viendrez faire

vous apprendrai

je

honorez notre royale

ville

le

un

whist; vous dés-

d'Angoulême, et

je

répéterai

un mot de M. de Talleyrand en vous disant que, si vous ne savez pas ce jeu-là, vous vous préparez une vieillesse très-malheureuse.

On

:.nnonça des Lupeaulx,

un maître des requêtes en

faveur et qui rendait des services secrets au ministère,

homme

fin et

ambitieux qui se coulait partout.

Lucien, avec lequel

du Val-Noble,

et

il

il

s'était déjà

rencontré chez

Il

salua

madame

y eut dans son salut un semblant

d*amitié qui devait tromper Lucien. En trouvant là le jeune journaliste, cet

de tout

le

homme

monde

afin

qui se faisait, en politique, ami

de n'être pris au dépourvu par

personne, comprit que Lucien

allait

obtenir dans

autan: de succès que dans la littérature. lieux en ce poëte, et

il

Il

vit

le

monde

un ambi-

l'enveloppa de protestations, de


SCtNES DE LA VIE DE PROVINCE.

i84

témoignages d'amitié, d'intérêt, de manière à

vieillir

leur

connaissance et tromper Lucien sur la valeur de ses pro-

messes

et

de ses paroles. Des Lupeaulx avait pour prin-

cipe de bien connaître ceux dont

quand

voulait se défaire,

il

trouvait en eux des rivaux. Ainsi Lucien fut bien

il

accueilli par le

monde.

Il

comprit tout ce qu'il devait au

madame d'Espard, à madame de Montcornet. Il alla causer avec chacune de ces femmes pendant quelques moments avant de partir, et duc de Rhétoré, au ministre, à

déploya pour elles toute

— Quelle Lucien

fatuité

I

dit

la

grâce de son esprit.

des Lupeaulx à

la

marquise quand

la quitta.

Il

se gâtera avant d*être

mûr,

dit à la

marquise de

Marsay en souriant. Vous devez avoir des raisons cachées pour

tourner ainsi

lui

la tête.

Lucien trouva Coralie au fond de sa voiture dans la cour, elle était venue l'attendre;

raent, l'actrice

déjà dans

approuva

la tête

fut touché de cette

il

attention, et lui raconta sa soirée.

A

son grand étonne-

les nouvelles idées qui trottaient

de Lucien, et l'engagea fortement à s'en-

rôler sous la bannière ministérielle.

— Tu

n'as

que des coups à gagner avec

conspirent,

le

gouvernement? Jamais

ils

les libéraux,

ont tué le duc de Berri. Renverseront-ils

ils

I

Par eux, tu n'arriveras à rien;

tandis que, de l'autre côté, tu deviendras comte de Ru-

bempré. Tu peux rendre des services, être de France, épouser une leurs, c'est

pour

bon genre,

m'a

nommé

pair

riche. Sois ultra. D'ail-

ajouta-t-elle

elle était la raison

je suis allée dîner,

femme

en lançant

le

mot qui

suprême. La Val-Noble, chez qui dit

que Théodore

Gaillard fondait


ILLUSIONS PERDUES.

{80

décidémont son petit journal royaliste appelé afin

le

Révev,

de riposter aux plaisanteries du vôtre et du Miroir.

A Tentendre, M. de

Villèle et

un an. Tâche de

tère avant

son parti seront au minis-

profiter de ce

changement en

mettant avec eux pendant qu'ils ne sont rien encore

te

mais ne

;

dis rien à Etienne ni à tes amis, qui seraient ca-

pables de te jouer quelque mauvais tour.

Huit jours après, Lucien se présenta chez

Montcoraet, où revoyant la

éprouva

il

femme

la plus

qu'il avait tant

violente

madame de agitation en

aimée, et à laquelle sa

plaisanterie avait percé le cœur. Louise aussi s'était

tamorphosée

!

Elle était

redevenue ce qu'elle eût été sans

son séjour en province, grande dame. deuil

une grâce

et

mé-

Il

y avait dans son

une recherche qui annonçaient une

veuve heureuse. Lucien crut être pour quelque chose dans cette coquetterie, et

comme un

ne se trompait pas

il

ogre, goûté la chair fraîche,

;

il

mais

il

avait,

resta pendant

toute cette soirée indécis entre la belle, Tamoureuse, la

voluptueuse Coralie, et Louise. la

Il

la

sèche, la hautaine, la cruelle

ne sut pas prendre un parti, sacrifier

grande dame. Ce

sacrifice,

madame de

l'actrice à

Bargeton, qui

ressentait alors de l'amour pour Lucien en le voyant spirituel et si beau, l'attendit

en

fut

ses

mines coquettes,

pour ses

frais

,

pendant toute

si

la soirée; elle

pour ses paroles insidieuses, pour

et sortit

du salon avec un irrévocable

désir de vengeance.

— Eh bien, cher Lucien,

dit-elle

avec une bonté pleine

de grâce parisienne et de noblesse, vous deviez être orgueil, et

mon

vous m'avez prise pour votre première vic-

time. Je vous

ai

pardonné,

mon

enfant, en songeant qu'il


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

186

y avait un reste d'amour dans une pareille vengeance.

Madame de Bargeton

reprenait

sa position par cette

phrase accompagnée d'un air royal. Lucien, qui croyait avoir mille fois raison, se trouvait avoir tort. tion

ni

rompu,

de

la terrible lettre

ni des motifs

monde ont un lorts

11

ne fut ques-

d'adieu par laquelle

il

avait

femmes du grand

de la rupture. Les

pour amoindrir leurs

talent merveilleux

en en plaisantant. Elles peuvent

et savent tout effacer

par un sourire, par une question qui joue la surprise.

ne se souviennent de rien,

Elles

elles expliquent tout,

elles s'étonnent, elles interrogent, elles

commentent,

elles

amplifient, elles querellent, et finissent par enlever leurs lorts

comme on

vous

les saviez noires, elles

enlève une tache par un petit savonnage

deviennent en un

:

moment

blanches et innocentes. Quant à vous, vous êtes bien heu-

reux de ne pas vous trouver coupable de quelque crime irrémissible.

En un moment, Lucien

pris leurs illusions sur l'amitié;

et

Louise avaient re-

eux-mêmes, parlaient

mais Lucien, ivre de vanité

le

langage de

satisfaite, ivre

Coralie, qui, disons-le, lui rendait la vie facile,

de

ne sut pas

répondre nettement à ce mot que Louise accompagna d'un soupir d'hésitation colique eût

fait

quant Coralie; les bêtises

sa fortune. il

se dit

Tout fut

de sa cousine avec

fêté

«Êtes-vous heureux?

de l'homme

dit les lèvres.

pour

:

Il

»

Un non mélan-

crut être spirituel en expli-

aimé pour lui-même, enfin toutes

Madame de Bargeton'se morMadame d'Espard vint auprès

épris. dit.

madame de

Montcornet. Lucien se

ainsi dire, le héros de la soirée

:

il

vit,

fut caressé, câliné,

par ces trois femmes, qui l'entortillèrent avec un art

infini.

Son succès dans ce beau

et brillant

monde ne

fut


ILLUSIONS PERDUES.

187

donc pas moindre qu'au sein du journalisme. La belle mademoiselle des Touches, mille Maiipin

et à qui

,

si

nom

célèbre sous le

mesdames d'Espard

et

de Ca-

de Bargeton

présentèrent Lucien, l'invita pour F un de ses mercredis à dîner, et parut

émue de

cette beauté

meuse. Lucien essaya de prouver

justement

si

qu'il

était

que beau. Mademoiselle des Touches exprima son

spirituel

admiration avec cette naïveté d'enjouement et cette

ceux qui ne connaissent pas à fond

la vie parisienne,

l'habitude et la continuité des jouissances rendent la

jolie

prennent tous

fureur d'amitié superficielle à laquelle se

de

fa-

encore plus

si

avide

nouveauté. Si

cien à

je

plaisais autant qu'elle

lui

me

plaît,

Lu-

dit

Rastignac et à de Marsay, nous abrégerions

le

roman...

— Vous savez

l'un et l'autre trop bien les écrire

pour

vouloir en faire, répondit Rastignac. Entre auteurs,' peut-

on jamais s'aimer?

l'on se dit

— Vous ne

Il

arrive toujours

feriez pas

un mauvais

de Marsay. Cette charmante mais est

un

certain

elle a près

fille

rêve., lui dit

a trente ans,

il

en riant est vrai;

de quatre-vingt mille livres de rente. Elle

adorablement capricieuse

et le caractère

doit se soutenir fort longtemps. Coralie est

mon cher, bonne pour joli

moment

de petits mots piquants.

vous poser; car

il

garçon reste sans maîtresse; mais,

de sa beauté

une

petite sotte,

ne faut pas qu'un si

vous ne

faites

pas quelque belle conquête dans le monde, l'actrice vous nuirait à la longue. Allons,

mon

cher, supplantez Conti,

qui va chanter avec Camille Maupin. De tout temps poésie a eu le pas sur la musique.

,

la


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

183

Quand Lucien entendit mademoiselle des Touches

et

Conti, ses espérances s*envolèrent.

— Conti chante trop bien, Lucien revint à

dans

à des Lupeaulx.

Bargeton, qui l'emmena

salon où était la marquise d'Espard.

le

— Eh

bien, ne voulez-voas pas vous intéresser à lui?

madame

dit

dit-il

madame de

— Mais

de Bargeton à sa cousine.

que M. Chardon,

dit la

marquise d*un

air à la

impertinent et doux, se mette en position d'être pa-

fois

tronné sans inconvénient pour ses protecteurs.

S'il

veut

obtenir l'ordonnance qui lui permettra de quitter le misérable

nom de

son père pour celui de sa mère, ne

doit-il

pas être au moins des nôtres?

— Avant deux mois, Lucien. tout arrangé, — Eh bien, marquise, verrai mon père dit

j'aurai

dit

mon

je

la

du

oncle, qui sont de service auprès

et

roi, ils parle-

ront de vous au chancelier.

Le diplomate

et ces

deux femmes avaient bien deviné

l'endroit sensible chez Lucien.

Ce poète,

ravi des splen-

deurs aristocratiques, ressentait des mortifications indicibles à s'entendre appeler Chardon,

dans

les salons

enchâssés dans des

il

se produisit

d'ailleurs,

quand

il

voyait n'entrer

que des hommes portant des noms sonores titres.

Cette douleur se répéta partout

pendant quelques jours.

Il

une sensation tout aussi désagréable en redes-

cendant aux affaires de son métier, après être

dans

le

grand monde, où

il

à cheval pour

madame

allé la veille

se montrait convenablement

avec l'équipage et les gens de Coralie.

de

éprouvait,

Il

apprit à

monter

pouvoir galoper à la portière des voitures

d'Espard, de mademoiselle des Touches et de


ILLUSIONS PERDUES. la

comtesse de Montcornet, privilège

189

qu'il avait tant envié

en arrivant à Paris. Finot fut enchanté de procurer à son rédacteur essentiel une entrée de faveur à TOpéra

Lucien perdit bien des soirées, mais

au monde spécial des élégants de cette époque. poète rendit à Rastignac et à ses amis du dide déjeuner, ralie

car

;

il

il

commit

la faute

de

le

excellente

Si

monde un

le

splen-

donner chez Co-

était trop jeune, trop poëte et trop confiant

pour connaître certaines nuances de conduite

prendre

,

appartint dès lors

il

fille,

la vie?

:

une

actrice,

mais sans éducation, pouvait-elle

Le provincial prouva de

la

lui

manière

ap-

la plus

évidente à ces jeunes gens, pleins de mauvaises dispositions

pour

lui, cette

tout jeune flétrit.

lement

collusion d'intérêts entre Tactrice et Inique

homme

jalouse secrètement et que

Celui qui, le soir

même, en

chacun

plaisanta le plus cruel-

dans

fut Rastignac, quoiqu'il se soutînt

par des moyens pareils, mais en gardant

si

monde

le

bien les appa-

rences, qu'il pouvait traiter la médisance de calomnie.

Lucien avait promptement appris

une passion chez loin

lui. Coralie,

le whist.

Le jeu devint

pour éviter toute

de désapprouver Lucien, en favorisait

rivalité,

les dissipations

avec l'aveuglement particulier aux sentiments entiers qui

ne voient jamais que

le

présent et qui sacrifient tout,

l'avenir, à la jouissance

même

du moment. Le caractère de

l'a-

mour

véritable offre de constantes similitudes avec l'en-

fance

:

il

en a

l'irréflexion,

l'imprudence, la dissipation,

le rire et les pleurs.

k

cette

époque

florissait

une société de jeunes gens,

riches ou pauvres, tous désœuvrés, appelés viveurs, et qui vivaient en effet avec une incroyable insouciance

,

11.

intré-


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

190

mangeurs, buveurs plus intrépides encore. Tous

pides

bourreaux d'argent et mêlant à cette existence, non pas

les plus

folle,

rudes plaisanteries

mais enragée,

ils

ne re-

culaient devant aucune impossibilité, faisaient gloire de leurs méfaits, contenus

néanmoins en de certaines bornes:

Tesprit le plus original couvrait leurs escapades,

impossible de ne pas les leur pardonner. Aucun

cuse

si

hautement

condamné

il

était

fait n'ac-

l'ilotisme auquel la Restauration

avait

jeunesse. Les jeunes gens, qui ne savaient

la

à quoi employer leurs forces, ne les jetaient pas seule-

ment dans

le

journalisme, dans les conspirations, dans

littérature et

dans

l'art, ils les

étranges excès, tant

il

la

dissipaient dans les plus

y avait de sève et de luxuriantes

puissances dans

la

jeune France. Travailleuse, cette belle

jeunesse voulait

le

pouvoir et

lait

de toute manière,

ne

le plaisir; artiste, elle

vou-

des trésors; oisive, elle voulait animer ses passions;

lui

en

elle voulait

faisait nulle part.

une

place,

et la

politique

Les viveurs étaient des gens

presque tous doués de facultés éminentes; quelques-uns les

ont perdues dans cette vie énervante, quelques autres

y ont résisté. Le plus célèbre de ces viveurs, rituel, Rastignac,

a

fini

le

plus spi-

par entrer, conduit par de Marsay,

dans une carrière sérieuse où

il

s'est distingué.

Les plai-

santeries auxquelles ces jeunes gens se sont livrés sont

devenues

si

fameuses, qu'elles ont fourni

le sujet

de plu-

sieurs vaudevilles. Lucien, lancé par Blondet dans cette société de

dissipateurs, y brilla près de Bixiou, l'un des

esprits les plus

méchants

et le plus infatigable railleur

de

ce temps. Pendant tout l'hiver, la vie de Lucien fut donc

une longue

ivresse coupée par les faciles travaux

du jour- |


ILLUSIONS PERDUES. nalisme efforts

;

il

continua

de ses petits -articles,

et

fit

des

énormes pour produire de temps en temps quelques

belles pages était

la série

i9l

de critique fortement pensée. Mais l'étude

une exception,

parla nécessité plaisir,

;

poëte ne s'y adonnait que contraint

le

les déjeuners, les dîners,

du monde,

les soirées

les parties

de

prenaient ^out son

le jeu,

temps, et Coralie dévorait le reste. Lucien se défendait de

songer au lendemain.

amis se

voyait, d'ailleurs, sss prétendus

Il

conduisant tous

comme

lui

défrayés par des

,

prospectus de librairie chèrement payés, par des primes

données

à certains

articles

Une

admis dans

fois

nécessaires aux spéculations

même

hasardées, mangeant à

et

peu soucieux de Vavenir.

journalisme et dans la littérature

le

sur un pied d'égalité, Lucien aperçut des difficultés énormes à vaincre au cas où

il

voudrait s'élever

à l'avoir pour égal, nul

siblement, la

il

ne

le voulait

renonça donc à

chacun consentait

la gloire littéraire

en croyant

fortune politique plus facile à obtenir.

— L'intrigue soulève moins le

:

pour supérieur. Insen-

talent,

personne,

ses

lui dit

elle fait

du temps,

les

est d'ailleurs supérieure

quelque chose

tandis que

;

immenses ressources du

qu'à faire le malheur de

A

n'éveillent l'attention de

un jour Châtelet, avec qui Lucien

raccommodé. L'intrigue de rien,

de passions contraires que

menées sourdes

,

talent

s'était

au talent:

la

plupart

ne servent

Thomme.

travers cette vie, où toujours le lendemain marchait

SUT les talons de la veille au milieu d'une orgie et ne trouvait point le

travail

pensée principale tisait

madame

:

il

promis, Lucien poursuivit donc était assidu

de Bargeton,

la

dans

le

monde,

marquise d'Espard,

sa

il

cour-

la

com-


192

SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE,

lesse de

Montcornet, et ne manquait pas une seule des

soirées de

mademoiselle des Touches

monde avant une donné par

les

la

arrivait

auteurs ou par les libraires;

un souper,

salons pour

il

;

dans

le

partie de plaisir, après quelque dîner

fruit

que

les frais

absorbaient

conversation parisienne et le jeu

d'idées et de forces

quittait les

il

de quelque pari;

lui laissaient ses excès.

de

peu

le

Le poëte

n'eut plus alors cette lucidité d'esprit, cette froideur de tête nécessaires le tact

instant

pour observer autour de

lui,

pour déployer

exquis que les parvenus doivent employer à tout ;

lui fut

il

madame

lui faisait

impossible de reconnaître les

de Bargeton revenait à

moments

lui, s'éloignait blessée,

grâce ou le condamnait de nouveau. Ghâtelet

aperçut les chances qui restaient à son

rival,

et devint

l'ami de Lucien pour le maintenir dans la dissipation où se

perdait son énergie. Rastignac, jaloux de son compa-

triote et trouvant, d'ailleurs,

dans

le

baron un

allié

plus

sûr et plus utile que Lucien, épousa la cause de Ghâtelet. Aussi, quelques jours après l'entrevue la

Laure d'Angoulême, Rastignac

poëte et

le

du Pétrarque

avait-il

et

de

réconcilié

le

vieux beau de l'Empire, au milieu d'un magni-

fique souper au Rocher de Cancale. Lucien,

toujours le matin et se levait

au milieu de

qui rentrait la

journée,

ne savait pas résister à un amour à domicile et toujours prêt. Ainsi le ressort

par une paresse qui

de sa volonté

,

sans cesse' assoupli

le rendait indifférent

lutions prises dans les

moments où

il

tion sous son vrai jour, devint nul, et

aux belles réso-

entrevoyait sa posi-

ne répondit bientôt

plus aux plus fortes pressions de la misère. Après avoir été très-heureuse de voir Lucien

s'

amusant, après

l'avoir


ILLUSIONS PERDriKS.

193

encouragé en voyant dans cette dissipation des gages pour la

durée de son attachement et des liens dans les néces-

sités qu'elle créait, la

douce et tendre Coralie eut

cou-

le

rage de recommander à son amant de ne pas oublier le travail

avait

,

et fut plusieurs fois obligée

de

lui dire qu'il

gagné peu de chose dans son mois. L'amant

et la

maîtresse s'endettèrent avec une effrayante rapidité. Les

quinze cents francs restant sur

le prix

des Marguerites, les

premiers cinq cents francs gagnés par Lucien avaient été

promptement dévorés. En

trois

mois, ses articles ne pro-

duisirent pas au poëte plus de mille francs, et

énormément

travaillé.

il

crut avoir

Mais Lucien avait adopté déjà

la

jurisprudence plaisante des viveurs sur les dettes. Les dettes sont jolies chez les jeunes gens de vingt-cinq ans;

plus tard, personne ne les leur pardonne.

Il

est à

remar-

quer que certaines âmes, vraiment poétiques, mais où volonté

faiblit,

la

occupées à sentir pour rendre leurs sen-

sations par des images,

manquent essentiellement du sens

moral qui doit accompagner toute observation. Les poètes

aiment plutôt

à recevoir en eux des

d'entrer chez les autres y étudier le

impressions que

mécanisme des

senti-

ments. Ainsi Lucien ne demanda pas compte aux viveurs

de ceux d'entre eux qui disparaissaient, l'avenir

il

ne

vit

pas

de ces prétendus amis qui les uns avaient des héri-

tages, les autres des

espérances certaines, ceux-ci des

talents reconnus, ceux-là la foi la plus intrépide

destinée et le dessein prémédité de tourner les

lois.

en leur Lucien

crut à son avenir en se fiant à ces profonds axiomes de

Blondet

chez

les

:

«

Tout unit par s'arranger.

gens qui n'ont rien.

—Rien

ne se dérange

— Nous ne pouvons

perdre


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

194

que

la

fortune que nous cherchons

courant, on

finit

d'esprit qui a pied

veut!

!

— En avec — Un homme allant

le

par arriver quelque part.

dans

le

monde

fortune quand

fait

il

))

Cet hiver, rempli par tant de plaisirs, fut nécessaire à

Théodore Gaillard

et à Hector Merlin

pour trouver

pitaux qu'exigeait la fondation du Réveil, dont

numéro ne parut qu'en mars 1822. Cette chez

madame du

le

les ca-

premier

affaire se traitait

Val-Noble. Cette élégante et spirituelle

courtisane, qui disait, en montrant ses magnifiques appar-

tements exerçait

«

:

Voilà les comptes des mille et

une certaine influence sur

grands seigneurs

et les écrivains

les

du parti

une nuits!

»

banquiers, les royaliste, tous

habitués à se réunir dans son salon pour traiter certaines affaires qui lin,

ne pouvaient être traitées que

à qui la rédaction en chef

du Réveil

là.

Hector Mer-

était

promise,

devait avoir pour bras droit Lucien, devenu son ami intime, et à qui le feuilleton d'un

des journaux ministériels fut

également promis. Ce changement de front dans

la position

do Lucien se préparait sourdement à travers les plaisirs d-3

un grand politique en

sa vie. Cet enfant se croyait

dis-

simulant ce coup de théâtre, et comptait beaucoup sur

les

Jargesses ministérielles pour arranger ses comptes, pour dissiper les ennuis secrets de Coralie. L'actrice, toujours

souriante, cachait sa détresse die, instruisait Lucien.

homme il

;

Comme

en herbe s'apitoyait un

promettait de travailler,

il

mais Bérénice, plus hartous les poètes, ce grand

moment

oubliait sa

ce souci passager dans ses débauches.

apercevait des nuages

sur les désastres,

promesse et noyait

Le jour où Coralie

sur le front de son amant, elle


ILLUSIONS PERDUES.

\9y

grondait Bérénice et disait à son poëte que tout se pacifiait.

Madame

d'Espard et

madame

de Bargeton attendaient

conversion de Lucien pour faire demander

la

nistre,

par

Châtelet,

dédier ses Marguerites à la

Lucien son

allait le soir

livre

,

le

qu'ils sont

avait

que

les auteurs

chez Dauriat et demandait où en était

libraire

opposait d'excellentes raisons

lui

opération en train qui

allait il

ne

ont

devenus un pouvoir. Quand

pour retarder la mise sous presse. Dauriat avait telle

promis

marquise d'Espard, qui

paraissait très-flattée d'une distinction

rendue rare depuis

au mi-

l'ordonnance tant

changement de nom. Lucien

désirée sur le

de

disaient -elles,

lui

telle

ou

prenait tout son temps, on

publier un nouveau volume de Canalis contre lequel fallait

pas se heurter, les secondes Méditations de

M. de Lamartine étaient sous presse, et deux importants recueils de poésie ne devaient pas se rencontrer

l'auteur

;

devait, d'ailleurs, se fier à l'habileté de son libraire. Ce-

pendant, les besoins de Lucien devenaient qu'il eut recours à Finot, qui lui

des

articles.

Quand

fit

si

pressants,

quelques avances sur

à souper, le poëte-journaliste

le soir,

expliquait sa situation à ses amis les viveurs,

ils

noyaient

Champagne glacé de a pas d'hommes forts sans

ses scrupules dans des flots de vin de plaisanteries. Les dettes!

il

n'y

dettes! Les dettes représentent des besoins satisfaits, des vices exigeants.

main de -

de

parvient que pressé par la

la nécessité.

Aux grands hommes,

lui criait

fer

Un homme ne le

mont-de-piété reconnaissant

Blondet.

Tout vouloir, c'est devoir tout, disait Bixiou.

I


SCÈiNES DE LA VIE DE PROVINCE.

196

— Non,

tout devoir, c'est avoir eu tout! répondait des

Lupeaulx. Les viveurs savaient prouver à cet enfant que ses dettes seraient Taiguillon d'or avec lequel attelés

il

piquerait les chevaux

au char de sa fortune. Puis toujours César avec ses

quarante millions de dettes, et Frédéric

II

recevant de son

père un ducat par mois, et toujours les fameux, les corrupteurs exemples des grands

non dans

vices et

de leurs conceptions

hommes montrés dans

leurs

toute-puissance de leur courage et

la

Enfin la voiture, les chevaux et le

!

mobilier de Coralie furent saisis par plusieurs créanciers

pour des sommes dont

le total

montait à quatre mille

francs.

Quand Lucien recourut

mander

le billet

teau

montra des papiers timbrés qui

lui

à Lousteau pour lui rede-

de mille francs

qu'il lui avait prêté,

Lous-

établissaient chez

Florine une position analogue à celle de Coralie; mais

Lousteau, reconnaissant,

lui

proposa de faire les dé-

marches nécessaires pour placer l'Archer de Charles IX.

Comment

Florine en est-elle arrivée

là?

demanda

Lucien.

— Le

Matifat s'est effrayé, répondit Lousteau,

l'avons perdu; mais,

trahison

!

si

Florine le veut,

il

nous

payera cher sa

Je te conterai l'affaire.

Trois jours après la

démarche

inutile

faite

par Lucien

chez Lousteau, les deux amants déjeunaient tristement au coin du feu dans leur belle

chambre

à coucher; Bérénice

leur avait cuisiné des œufs sur le plat dans la cheminée,

car la cuisinière, le cocher, les gens étaient partis.

impossible de disposer du mobilier

dans

le

ménage aucun

saisi.

Il

Il

était

n'y avait plus

objet d'or ou d'argent, ni aucune


ILLUSIONS PERDUES.

197

valeur intrinsèque, mais tout était d'ailleurs représenté

par des reconnaissances du mont-de-piété formant un petit

volume in-octavo

très-instructif. Bérénice avait conservé

deux couverts. Le

petit journal rendait des services inap-

préciables à Lucien et à Coralie en maintenant le tailleur, la

marchande de modes

blaient de mécontenter

qui tous trem-

et la couturière,

un

journaliste capable de

tympa-

niser leurs établissements. Lousteau vint pendant le dé-

jeuner en criant

— Hourra!

:

Vive l'Archer de Charles IX!

mes

cent francs de livres, Il

enfants,

dit-il,

J'ai

lave

pour

partageons!

remit cinquante francs à Coralie, et envoya Bérénice

chercher un déjeuner substantiel.

— Hier, Hector Merlin libraires, et

et

moi, nous avons dîné avec des

nous avons préparé

la

roman par

vente de ton

de savantes insinuations. Tu es en marché avec Dauriat; mais Dauriat

lésine,

il

ne veut pas donner plus de quatre

mille francs pour deux mille exemplaires, et tu veux six mille francs.

Nous t'avons

Walter Scott. Oh parables!

!

fait

deux

fois plus

tu as dans le ventre des

tu n'offres pas

n'es pas Fauteur d'un

seras une collection

!

un

livre,

mais une

n'oublie pas ton rôle,

les

dinal,

affaire; tu

roman plus ou moins ingénieux, tu Ce mot collection a porté coup. Ainsi tu as

en portefeuille

Mademoiselle, ou la France sous Louis XIV;

ou

grand que

romans incom-

Premiers Jours de Louis XV;

ou Tableau de Paris sous

la

la

:

Grande

— Cotillon /«%

la Reine et le

Fronde;

Concini, ou une Intrigue de Richelieu!.., Ces

le

romans

ront annoncés sur la couverture. Nous appelons cette

nœuvre

:

berner les succès.

On

fait

Car-

Fils de se-

ma-

sauter ses livres sur


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

198 la

couverture jusqu'à ce qu'ils deviennent célèbres, et Ton

est alors bien plus

que par Ihèque

grand par

qu'on a

celles

les

faites.

rions

littéraire! Allons,

œuvres qu'on ne

Le Sous presse

un peu!

Voici

fait

pas

est l'hypo-

du vin de

Champagne. Tu comprends, Lucien, que nos hommes ont ouvert des yeux grands

comme

tes

soucoupes... Tu as

donc encore des soucoupes ?

— —

Elles sont saisies, dit Coralie.

comprends

Je

et je reprends, reprit Lousteau.

libraires croiront à tous tes manuscrits, s'ils seul. la

En

librairie,

on demande à voir

prétention de le

tuité

:

jamais

ils

lire.

ne

manuscrit, on a

Laissons aux libraires leur fa-

lisent

publieraient pas tant!

le

Les

en voient un

de livres; autrement,

ils

n'en

Hector et moi, nous avons laissé

pressentir qu'à cinq mille francs tu concéderais trois mille

exemplaires en deux éditions. Donne-moi

le

manuscrit do

r Archer; après demain, nous déjeunons chez les libraires et

nous

les

enfonçons!

— Qui est-ce? — Deux associés

dit

affaires,

Lucien.

deux bons garçons

nommés Fendant

premier commis de le

,

la

et Cavalier.

maison Vidal

et

,

assez ronds en

L'un est un ancien Porchon, l'autre est

plus habile voyageur du quai des Augustins, tous deux

établis depuis

un an. Après avoir perdu quelques légers

capitaux à publier des romans traduits de l'anglais, gaillards

veulent maintenant exploiter

les

romans

mes indi-

gènes. Le bruit court que ces deux marchands de papier noirci risquent il

t'est, je

uniquement

les capitaux des autres,

mais

pense, assez indifférent de savoir à qui appar-

tient l'argent qu'on te donnera.


ILLUSIONS PERDUES. Le surlendemain,

les

199^

deux journalistes étaient

invités à

déjeuner rue Serpente, dans l'ancien quartier de Lucien,

où Lousteau conservait toujours sa chambre rue de

la

Harpe; et Lucien, qui vint y prendre son ami, la vit dans le même état où elle était le soir de son introduction dans le

monde

littéraire,

mais

il

ne's'en étonna plus

:

son édu-

cation l'avait initié aux vicissitudes de la vie des journa-

en concevait

tout.

Le grand

homme

de province

listes,

il

avait

reçu, joué, perdu le prix de plus d'un article en

perdant aussi l'envie de

le faire;

il

avait écrit plus d'une

colonne d'après les procédés ingénieux que crits la

Lousteau quand

ils

Harpe au Palais-Royal. Tombé sous

Barbet et de Braulard,

de théâtre

;

enfin,

il

la

dépendance de

trafiquait des livres et des billets

il

éprouvait

il

joie à tirer

avant de tourner

avait dé-

ne reculait devant aucun éloge ni de-

vant aucune attaque;

une espèce de

lui

avaient descendu de la rue de

même

dos aux libéraux

le

en ce

moment

de Lousteau tout le parti possible ,

qu'il se proposait

d'attaquer d'autant mieux qu'il les avait plus étudiés.

De

son côté, Lousteau recevait, au préjudice de Lucien, une

somme de

cents francs en argent de Fendant et

cinq

Cavalier, sous le

nom

de commission, pour avoir procuré

ce futur Walter Scott aux

deux

libraires

en quête d'un

Scott français.

La maison Fendant de il

librairie établies

s'en établissait

et Cavalier était

beaucoup

blira toujours, tant

une de ces maisons

sans aucune espèce de capital,

que

alors, et

comme

la papeterie et

il

comme

s'en éta-

l'imprimerie con-

tinueront à faire crédit à la librairie, pendant

le

temps de

jouer sept ou huit de ces coups de cartes appelés publica-


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

200

lions. Alors

comme

aux auteurs en

neuf

et

aujourd'hui, les ouvrages s'achetaient

billets souscrits à

des échéances de

douze mois, payement fondé sur

la

six,

nature de la

vente qui se solde entre libraires par des valeurs encore plus longues. Ces libraires payaient en les papetiers et les

un an entre

les

même monnaie

imprimeurs, qui avaient ainsi pendant

mains,

gratis, toute

une

librairie

composée

d'une douzaine ou d'une vingtaine d'ouvrages. En supposant deux ou trois succès,

le

produit des bonnes affaires sol-

dait les mauvaises, et ils se soutenaient en entant livre

sur livre. Si les opérations étaient toutes douteuses, ou

pour leur malheur,

si,

rencontraient de bons livres qui

ils

ne pouvaient se vendre qu'après avoir été goûtés, appréciés

par

public

vrai

le

valeurs étaient onéreux, faillites, ils

;

s'ils

les

si

escomptes de leurs

subissaient

eux-mêmes des

déposaient tranquillement leur bilan, sans nul

souci, préparés par avance à ce résultat. Ainsi toutes les

chances étaient en leur faveur, tapis vert leurs. tion,

de

la

Fendant

spéculation

ils

jouaient sur le grand

fonds d'autrui, non

les

et Cavalier se trouvaient

les

dans cette situa-

Cavalier avait apporté son savoir-faire. Fendant y

avait joint son industrie.

ment ce francs,

titre,

car

il

Le fonds

consistait

social méritait

éminem-

en quelques milliers de

épargnes péniblement amassées par leurs maî-

tresses, sur lesquels

ils

s'étaient attribué l'un et l'autre des

appointements assez considérables, très-scrupuleusement

aux journalistes et aux auteurs,

dépensés en dîners

offerts

au spectacle où se

faisaient, disaient-ils, les affaires. Ces

demi-fripons passaient tous deux pour habiles; mais Fen-

dant était plus rusé que Cavalier. Digne de son nom, Cava-


ILLUSIONS PERDUES. lier voyageait,

Fendant dirigeait

201

les affaires à Paris.

association fut ce qu'elle sera toujours entre

Cette

deux libraires,

un duel. Les associés occupaient

le

rez-de-chaussée d'un de

ces vieux hôtels de la rue Serpente, la

cabinet de

le

maison se trouvait au bout de vastes salons convertis

en magasins. tels

que

taine

la

Ils

avaient déjà publié beaucoup de romans,

Tour du Nord,

du Sépulcre,

le

Tékèli, les

Marchand de Bènares, romans de

la

Fon-

Galt, auteur anglais

qui n*a pas réussi en France. Le succès de Walter Scott éveillait tant l'attention

de

la librairie sur les produits

de

l'Angleterre, que les Hbraires étaient tous préoccupés, en

vrais

Normands, de

la

conquête de l'Angleterre;

chaient du Walter Scott,

comme

ils

y cher-

plus tard on devait cher-

cher des asphaltes dans les terrains caillouteux, du bitume

dans

les marais, et réahser des bénéfices sur les

chemins

de fer en projet. Une des plus grandes niaiseries du com-

merce parisien

est

analogues, quand

il

de vouloir trouver est

dans

le

succès dans les

les contraires.

A

tout, le succès tue le succès. Aussi, sous le titre

ou

litz,

la

Paris sur-

de

les Sire-

y a cent ans, Fendant et Cavalier bravement, en grosses lettres, dans le genre

Paissie il

inséraient-ils

de Walter Scott. Fendant et Cavalier avaient soif d'un succès

:

lots

un bon de

livre pouvait leur servir à écouler leurs bal-

pile, et ils avaient été affriolés

par

la perspective

d'avoir des articles dans les journaux, la grande condition

de

la vente d'alors, car

soit

il

est

extrêmement rare qu'un

acheté pour sa propre valeur,

il

livre

est presque toujours

publié par des raisons étrangères à son mérite. Fendant et Cavalier voyaient

en Lucien

le journaliste, et

dans son


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

202 livre

rait

une fabrication dont

une

fin

de mois. Les journalistes trouvèrent

dans leur cabinet,

<;iés

première vente leur

la

le

tout

traité

prêt,

homme

petit

nomie

:

l'air

billets était

maigre, porteur d'une sinistre physio-

d'un Kalmouk, petit front bas, nez rentré,

bouche serrée, deux tours

les

Fendant

signés. Cette promptitude émerveilla Lucien.

un

facilite-

les asso-

petits

yeux noirs

du visage tourmentés, un

éveillés, les con-

une voix qui

teint aigre,

ressemblait au son que rend une cloche fêlée, enfin tous les

dehors d'un fripon consommé

désavantages par

mais

;

compensait ces

il

mielleux de ses discours,

le

il

arrivait

à ses fins par la conversaiton. Cavaher, garçon tout rond et

que Ton aurait

plutôt

que pour un

hasardé,

le

pris

pour un conducteur de diligence

libraire, avait

des cheveux d'un blond

visage allumé, Tencolure épaisse et le verbe

commis voyageur.

éternel du

— Nous

n'aurons pas de discussions, dit Fendant en

s'adressant à Lucien et à Lousteau.

nous convient

est très-littéraire et

remis

le

si

que

bien,

manuscrit à l'imprimerie. Le

d* après les

l'ouvrage,

J'ai lu

traité

j'ai

il

déjà

est rédigé

bases convenues; d'ailleurs, nous ne sortons

jamais des conditions que nous y avons stipulées. Nos effets sont à six,

neuf

et

douze mois, vous

les

escompterez

facilement, et nous vous rembourserons l'escompte.

nous sommes réservé l'ouvrage

:

de donner un autpe

Nous

titre

nous n'aimons pas r Archer de Charles IX,

ne pique pas assez sieurs rois

le droit

la curiosité

du nom de

des lecteurs,

Charles, et dans le

se trouvait tant d'archers

!

Ah

!

si

il

y a plu-

moyen âge

vous disiez

le

à il

il

Soldat de

Napoléon! mais V Archer de Charles IX!.,. Cavalier serait


ILLUSIONS PERDUES. un cours

obligé de faire

203

d'histoire de France

pour placer

chaque exemplaire en province.

Si

vous connaissiez les gens à qui nous avons affaire!

s'écria Cavalier.

— La Saint- Barthélémy vaudrait mieux, reprit Fendant. — Calherine de Médicis, ou France sous Charles IX, la

plus à

Cavalier, ressemblerait

dit

un

de Walter

titre

Scott.

— Enfin

nous

le

déterminerons quand l'ouvrage sera

imprimé, reprit Fendant.

— titre

Le

Comme vous me convienne.

voudrez,

traité lu, signé, les

billets

dit

Lucien, pourvu que

le

doubles échangés, Lucien mit les

dans sa poche avec une satisfaction sans égale. Puis,

tous quatre,

ils

montèrent chez Fendant, où

plus vulgaire des déjeuners

:

ils

firent le

des huîtres, des biftecks, des

rognons au vin de Champagne et du fromage de Brie

;

mais ces mets furent accompagnés par des vins exquis, dus à Cavalier, qui connaissait un voyageur du commerce des vins. Au

moment de

primeur à qui

était confiée

vint surprendre Lucien feuilles

se mettre à table apparut l'im-

en

Timpression du roman,

lui

et

qui

apportant les deux premières

de son livre en épreuves.

Nous voulons marcher rapidem.ent,

dit

Fendant à

Lucien, nous comptons sur votre livre, et nous avons

diantrement besoin d'un succès.

Le déjeuner, commencé vers midi, ne

fut fini qu'à cinq

heures.

— Où trouver de l'argent? Lucien à Lousteau. — Allons voir Barbet, répondit Etienne. dit


SCÈiNES DE LA VIE DE PUOVINCE.

204

Les deux amis descendirent, un peu échauffés

et avinés,

vers le quai des Augustins.

— Coralie

au dernier point de

est surprise

la perte

Florine a faite, Florine ne la lui a dite qu'hier en

buant ce malheur,

que

f attri-

au point de te

elle paraissait aigrie

quitter, dit Lucien à Lousteau.

C'est vrai, dit Lousteau, qui ne conserva pas sa pru-

dence et s'ouvrit à Lucien. Mon ami, car tu es toi,

Lucien, tu m'as prêté mille francs et tu ne

encore demandés qu*une

fois.

du

Défie-toi

mon ami, me les as

jeu. Si je

ne

jouais pas, je serais heureux. Je dois à Dieu et au diable. J'ai

dans ce moment-ci

les

gardes du commerce à

trousses; enfin, je suis forcé,

quand

mes

je vais au Palais-

Royal, de doubler des caps dangereux.

Dans

la

c'est faire

langue des viveurs, doubler un cap dans Paris,

un détour,

soit

pour ne pas passer devant un

créancier, soit pour éviter l'endroit où

il

peut être ren-

contré. Lucien, qui n'allait pas indifféremment par toutes les rues, connaissait la

manœuvre sans en

connaître le

nom.

— Tu dois donc beaucoup? — Une misère Lousteau. !

raient. J'ai voulu

liquider

j'ai fait

reprit

me

me

sauve-

me

un peu de chantage,

— Qu'est-ce que était

Mille écus

ranger, ne plus jouer, et pour

le

chantage?

dit Lucien, à qui ce

mot

inconnu.

— Le chantage

est

une invention de

la

presse anglaise,

importée récemment en France. Les chanteurs sont des

gens placés de manière à disposer des journaux. Jamais

un directeur de journal,

ni

un rédacteur en

chef, n'est


ILLUSIONS PERDUES. censé tremper dans

On

chantage.

le

203

a des Giroudeau, des

Philippe Bridau. Ces bravi viennent trouver qui, pour certaines raisons, lui.

Beaucoup de gens ont sur

dilles

plus ou moins

homme

un

ne veut pas qu'on s'occupe de conscience des pecca-

la

originales.

y a beaucoup de

11

for-

tunes suspectes à Paris, obtenues par des voies plus ou

moins

légales,

souvent par des manœuvres crimmelles, et

qui fourniraient de délicieuses anecdotes,

comme

gen-

la

darmerie de Fouché cernant les espions du préfet de

dans

police qui, n'étant pas

le secret

de

des

la fabrication

faux billets de la Banque anglaise, allaient saisir les im-

primeurs clandestins protégés par

le

ministre; puis l'his-

des diamants du prince Galathione,

toire

breuil, la succession

Pombreton,

procuré quelque pièce, un document important,

mande un rendez-vous

à

Phomme

Mau-

l'affaire

Le chanteur

etc.

enrichi. Si

s'est

de-

il

l'homme

compromis ne donne pas une somme quelconque, chanteur

lui

la

L'homme

ses secrets. fait.

montre

le

presse prête à l'entamer, à dévoiler

riche a peur,

il

finance. Le tour est

Vous vous livrez à quelque opération périlleuse,

peut succomber à une suite d'articles

un chanteur qui vous propose

le

:

elle

on vous détache

rachat des articles.

Il

y

a des ministres à qui Ton envoie des chanteurs, et qui stipulent avec eux

politiques et

sonne

et

que

le

journal attaquera leurs actes

non leur personne, ou qui livrent leur per-

demandent grâce pour

peaulx, ce

joli

leur maîtresse. Des Lu-

maître des requêtes que tu connais, est

•/

perpétuellement occupé de ces sortes de négociations avec les journalistes.

Le drôle

leuse au centre

du pouvoir par ses

II.

s'est fait

une position merveilrelations

:

il

12

est à la

V


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

206

mandataire de

fois le

nistres,

il

la

maquignonne

presse et l'ambassadeur des mi-

les

amours-propres

ce commerce aux affaires politiques,

naux

il

;

étend

même

obtient des jour-

il

leur silence sur tel emprunt, sur telle concession,

accordés sans concurrence ni publicité, dans lesquels on

donne une part aux loups-cerviers de

Tu

as fait

la

banque

un peu de chantage avec Dauriat,

il

libérale.

t'a

donné

mille écus pour t'empôcher de décrier Nathan. Dans le

xvm®

siècle,

le

tage se faisait au était achetée

journalisme était au maillot,

moyen de pamphlets dont

par les favorites et

les

le

grands seigneurs.

L'inventeur du chantage est TArétin, un très-grand

qui imposait les rois

d'Italie

chan-

la destruction

comme, de nos

homme

jours, tel jour-

nal impose les acteurs.

— Qu'as-tu

pratiqué contre

le

Matifat pour avoir tes

mille écus?

J'ai fait

attaquer Florine dans six journaux, et Flo-

rine s'est plainte à Matifat. Matifat a prié Braulard de dé-

couvrir la raison de ces attaques. Braulard a été joué par Finot. Finot, au profit de qui je chantais, a dit au dro-

que

guiste

tu démolissais Florine dans l'intérêt de Coralie.

Giroudeau est venu dire confidentiellement à Matifat que tout s'arrangerait

s'il

voulait vendre son sixième de pro-

priété dans la revue de Finot

Finot

me

allait

conclure

moyennant

dix mille francs.

donnait mille écus en cas de succès. Matifat l'affaire,

heureux de retrouver dix mille

francs sur ses trente mille qui lui paraissaient aventurés; car, depuis

quelques jours, Florine

lui disait

que

la

revue

de Finot ne prenait pas. Au lieu d'un dividende à recevoir,

il

était question

d'un nouvel appel de fonds. Avant


ILLUSIONS PERDUES. de déposer son bilan,

207

directeur du Panorama-Drama-

le

tique a eu besoin de négocier quelques effets de complai-

sance;

pour

et,

du tour que

les faire placer

par Matifat,

en

lui jouait Finot. Matifat,

il

fin

Ta prévenu

commerçant,

nous voit main-

a quitté Florine, a gardé son sixième, et

tenant venir. Finot et moi, nous hurlons de désespoir.

Nous avons eu

Malheureusement,

On ne

un misérable sans cœur

commerce que

le

justiciable de la presse, rêts.

homme

malheur d'attaquer un

le

tient pas à sa maîtresse,

il

critique pas

qui ne ni

âme.

Matifat n'est pas

fait

est inattaquable

dans ses inté-

un droguiste comme on critique

des chapeaux, des choses de mode, des théâtres ou des

Le cacao,

affaires d'art.

teinture, l'ophim,

aux abois,

le poivre, les

couleurs, les bois de

ne peuvent pas se déprécier, Florine

Panorama ferme demain,

le

elle

ne

sait

est

que

devenir.

— Par suite

de

la

fermeture du théâtre, Coralie d-ébute

dans quelques jours au Gymnase,

dit

Lucien, elle pourra

servir Florine.

— Jamais! elle n'est

Nos

dit Lousteau. Coralie n'a

pas d'esprit, mais

pas encore assez bête pour se donner une rivale î

affaires sont

furieusement gâtées

!

Mais Finot est

tel-

lement pressé de rattraper son sixième...

— Et pourquoi? — est excellente, L'affaire

vendre

un

tiers,

qu'il

mon

cher.

Il

y a chance de

journal trois cent mille francs. Finot aurait alors

le

plus une commission allouée par ses associés et

partage avec des Lupeaulx. Aussi vais-je lui proposer

un coup de chantage.

— Mais

le

chantage, c'est la bourse ou la vie?


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

208

— Bien

mieux,

dit

Lousteau

:

bourse ou l'hon-

c'est la

neur. Avant-hier, un petit journal, au propriétaire duquel

on avait refusé un crédit, a

dit

que

la

montre à

répétition

entourée de diamants appartenant à l'une des notabilités

de

capitale se trouvait d'une façon bizarre entre les

la

mains d'un soldat de récit

garde royale, et

de cette aventure digne des Mille

notabilité s'est

dîner.

mais

la

empressée d'inviter

le

promettait

il

et

le

une Nuits. La

rédacteur en chef à

Le rédacteur en chef a certes gagné quelque chose,

l'histoire

montre. Toutes

contemporaine a perdu l'anecdote de les fois

que

la

tu verras la presse acharnée

après quelques gens puissants, sache qu'il y a là-dessous

des escomptes refusés, des services qu'on n'a pas voulu rendre. Ce chantage relatif à la vie privée est ce que craignent

le

plus les riches Anglais,

revenus secrets de

coup dans

les

infiniment

plus dépravée que ne

sommes

des enfants!

moyen

entre pour beau-

il

presse britannique, nôtre.

Nous

En Angleterre, on achète une

lettre

compromettante cinq à

— Quel

la

l'est

six mille francs

la

pour

la

revendre.

as-tu trouvé d'empoigner Matifat? dit

Lucien.

— iMon cher,

reprit Lousteau, ce vil épicier a écrit les

lettres les plus curieuses à Florine

:

orthographe, style,

pensées, tout est d'un comique achevé. Matifat craint beau-

coup sa femme; nous pouvons, sans

le

nommer, -sans

qu'il

puisse se plaindre, l'atteindre au sein de ses lares et de ses pénates,

voyant

le

il

premier

se croit

en sûreté. Juge de sa fureur en

article d'un petit

roman de mœurs

quand

tulé les Amours d'un droguiste, ment prévenu du hasard qui met entre il

inti-

aura été loyaleles

mains des


ILLUSIONS PERDUES. journal des lettres où

rédacteurs de

tel

Cupidon, où

écrit

il

209 parle du petit

il

gamet pour jamais, où

il

de Florine

dit

qu'elle Taide à traverser le désert de la vie, ce qui peut

quMl

faire croire

la

prend pour un chameau. Enfin,

y a

il

de quoi désopiler la rate des abonnés pendant quinze jours

On

dans cette correspondance éminemment drolatique.

donnera

peur d'une

la

anonyme par

lui

laquelle on

femme au

fait

de

prendre sur

elle

de paraître poursuivre Matifat?

mettrait sa dra-t-elle

lettre

la plaisanterie. Florine

vou-

Elle a encore des principes, c'est-à-dire des espérances.

Peut-être garde-t-elle les lettres pour elle, et veut-elle une part. Elle est rusée, elle est

saura que

le

quand Finot

terie,

donné

mon

élève. Mais,

quand

elle

garde de commerce n'est pas une plaisan-

l'espoir d'un

lui

aura

fait

engagement,

un présent convenable, ou elle

me

livrera les lettres,

que je remettrai contre écus à Finot. Finot remettra la correspondance à son oncle, et Giroudeau fera capituler le

droguiste.

Cette confidence dégrisa Lucien, avait des qu'il

ne

il

pensa d'abord

amis extrêmement dangereux; puis

fallait

pas se brouiller avec eux, car

il

il

avoir besoin de leur terrible influence au cas où

d'Espard,

madame

de Bargeton et Châtelet

lui

qu'il

songea pouvait

madame manque-

raient de parole. Etienne et Lucien étaient alors arrivés

sur

quai, devant la misérable boutique de Barbet.

le

— Barbet,

dit

Etienne au libraire, nous avons cinq mille

francs de Fendant et Cavalier à six, neuf et douze mois

;

voulez-vous nous escompter leurs billets?

Je

les

prends pour mille écus,

dit

Barbet avec un

calme imperturbable. 12.


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

210

— Lucien. écus! — Vous ne trouverez chez personne, s*écria

Mille

reprit le libraire,

les

Ces messieurs feront

faillite

avant trois mois; mais

connais chez eux de bons ouvrages dure,

ils

ne peuvent pas attendre,

comptant j'aurai

dont

la

vente

j€

esi

je les leur [achètera

et leur rendrai leurs valeurs

:

par ce moyen

deux mille francs de diminution sur

les

marchan-

dises.

— Veux-tu perdre deux

mille francs? dit Etienne à Lu-

cien.

— Non!

s'écria

Lucien, épouvanté de cette première

affaire.

— Tu as répondit Etienne. — Vous ne négocierez leur papier nulle tort,

Le

livre

de monsieur

dant et Cavalier, les exemplaires

ne

les

ils

est le dernier

part, dit Barbet

coup de cartes de Fen

ne peuvent l'imprimer qu'en laissan

en dépôt chez leur imprimeur, un succèj

sauvera que pour six mois, car,

tôt

ou tard,

ih

sauteront! Ces gens-là boivent plus de petits verres qu'ih

Pour mo;, leurs

ne vendent de

livres!

une

vous pouvez alors en trouver une valeui

affaire, et

effets

représenten

supérieure à celle que donneront les escompteurs qui

st

demanderont ce que vaut chaque signature. Le commerc( de l'escompteur consiste à savoir

si

trois signatures

ront chacune trente pour cent en cas de

faillite.

donne-

D'abord

vous n'offrez que deux signatures et chacune ne vaut

pa;

dix pour cent.

Les deux amis se regardèrent, surpris d'entendre de

la

sorti]

bouche de ce cuistre une analyse où se trouvait

peu de mots tout

l'esprit

de l'escompte.

ei


ILLUSIONS PERDUES.

— Pas

de phrases, Barbet,

dit

21t

Lousteau. Chez quel

escompteur pouvons-nous aller?

— Le père Ghaboisseau, quai Saint-Michel, vous savez, a fait la dernière fin de

ma

mois de Fendant.

proposition, voyez chez lui

et je

mais vous

;

Si

vjus ref.isez

me

reviendrez,

ne vous donnerai plus alors que deux mille cinq

cents francs.

Etienne et Lucien allèrent sur

quai Saint-Michel»

le

dans une petite maison à allée, où demeurait ce Ghaboisseau, l'un des escompteurs de la librairie, et

ils le

trouvèrent au second étage dans un appartement meublé

de

la façon la plus originale.

néanmoins millionnaire aimait de

la

chambre

pourpre

muraille

comme

le style grec.

grecque

et disposée à la le

et

La corniche

une grecque. Drapé par ^une

était

teinte en

Ce banquier subalterne

le

étoffe

long de la

fond d'un tableau de David,

le

lit,

d'une forme très-pure, datait du temps de l'Empire, où tout se fabriquait dans ce goût. Les fauteuils, les tables, les

lampes, les flambeaux, les moindres accessoires, sans

doute choisis avec patience chez les marchands de meubles, respiraient la grâce fine et grêle l'antiquité.

Ce système mythologique

mais élégante de

et léger formait

une

mœurs de l'escompteur. 11 est hommes les plus fantasques se trou-

opposilion bizarre avec les

à remarquer que les

vent parmi les gens adonnés au commerce de l'argent.

Ces gens sont, en quelque sorte, sée. Pouvant tout posséder, et

se livrent à des efforts indifférence.

Qui

sait

les libertins

conséquemment

énormes pour se les

étudier trouve

manie, un coin du cœur par où

ils

de

la

pen-

blasés,

sortir

ils

de leur

toujours

une

sont accessibles. Cha-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

212

boisseau paraissait retranché dans l'antiquité

comme dans

un camp imprenable.

11

doute digne de son enseigne, dit en

est sans

souriant Etienne à Lucien.

homme

Chaboisseau, petit

à cheveux poudrés, à redin-

gote verdàtre, gilet couleur noisette, décoré d'une culotte

noire et terminé par des bas chinés et des souliers qui

craquaient sous le pied, prit les il

les rendit à

billets, les

examina; puis

Lucien gravement.

MM. Fendant

Cavalier sont de charmants gar-

et

çons, des jeunes gens pleins d'intelligence

trouve sans argent,

dit-il

,

mais je

me

d'une voix douce.

— Mon ami sera coulant sur l'escompte, répondit Etienne. — Je ne prendrais ces valeurs pour aucun avantage,

dit

le petit

tion

homme, dont

de Lousteau

tête d'un

les

comme

mots glissèrent sur le

couteau de

la proposi-

la guillotine

sur

la

homme.

Les deux amis se retirèrent

chambre, jusqu'où

;

les reconduisit

en traversant

l'anti-

prudemment Chabois-

seau, Lucien aperçut un tas de bouquins que l'escompteur,

ancien libraire, avait achetés et parmi lesquels brilla tout à coup aux yeux du romancier l'ouvrage de l'architecte

Ducerceau sur

les

de France, dont

maisons royales

et les célèbres

les plans sont dessinés

dans ce

châteaux

livre avec

une grande exactitude.

— Me céderiez-vous cet ouvrage? Lucien. — Oui, Chaboisseau, qui d'escompteur dit

dit

libraire.

— Quel prix — Cinquante francs. ?

redevint


ILLUSIONS PERDUES.

C'est cher,

vous payer que

— Vous avez vous

je

à

me

il

un

faut; et je n'aurais pour

le

dont vous ne voulez pas.

les valeurs

de cinq cents francs à

effet

et Cavalier

un reliquat de bordereau pour une

équivalente.

Les deux amis rentrèrent dans Chaboisseau et six

six mois,

prendrai, dit Chaboisseau, qui sans doute devait

le

Fendant

somme

mais

213

fit

un

petit

la

bordereau à

pour cent de commission

duction de trente francs

;

il

,

chambre grecque, où six

pour cent d'intérêt

ce qui produisit une dé-

porta sur le compte les cin-

quante francs, prix du Ducerceau, et

tira

de sa caisse,

pleine de beaux écus, quatre cent vingt francs.

— Ah çà

!

monsieur Chaboisseau,

les effets sont tous

bons

ou tous mauvais, pourquoi ne nous escomptez-vous pas les

autres

Je

?

n'escompte pas,

je

me

paye d'une vente,

dit le

bonhomme. Etienne et Lucien riaient encore de Chaboisseau, sans l'avoir

compris, quand

ils

arrivèrent chez

Dauriat, où

Lousteau pria Gabusson de leur indiquer un escompteur. Les deux amis prirent un cabriolet à l'heure et allèrent au boulevard Poissonnière, munis d'une

de recom-

lettre

mandation que leur avait donnée Gabusson, en leur annonçant

le plus bizarre et le plus

étrange particulier, selon

son expression.

Si

Samanon ne prend pas vos valeurs

Gabusson, personne ne vous

les

,

avait

dit

escomptera.

Bouquiniste au rez-de-chaussée, marchand d'habits au

premier étage, vendeur de gravures prohibées au second,

Samanon

était

encore prêteur sur gages. Aucun des per-


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

214

sonnages introduits dans

les

romans d'Hoffmann, aucun

des sinistres avares de Walter Scott ne peut être comparé à ce

que

nature sociale et parisienne

s'était

homme,

était

la

créer en cet

si

toutefois

Lucien ne put retenir un geste vieillard sec,

Samanon

d'effroi à l'aspect

dont les os voulaient percer

ment tanné, taché de nombreuses plaques

comme une près.

permis de

un homme. de ce petit

le cuir parfaite-

vertes ou jaunes,

peinture de Titien ou de Paul Véronèse vue de

Samanon

un œil immobile

avait

et glacé, l'autre vif

et luisant. L'avare, qui semblait se servir

en escomptant,

et

employer

l'autre à

de cet œil mort

vendre ses gravures

obscènes, portait une petite perruque plate dont poussait au rouge

,

le,

noir

et sous laquelle se redressaient des

cheveux blancs; son front jaune avait une attitude menaçante, ses joues étaient creusées carrément par la saillie

des mâchoires, ses dents, encore blanches, paraissaient tirées sur ses lèvres

comme

Le contraste de ses yeux tout

lui

celles d'un cheval qui bâille.

et la

grimace de cette boucho,

donnait un air passablement féroce. Les poils de

sa barbe, durs et pointus, devaient piquer d'épingles.

Une

petite redingote

comme

râpée arrivée à

autant l'état

d'amadou, une cravate noire déteinte, usée par sa barbe, et qui laissait voir

un cou ridé comme

celui d'un dindon,

annonçaient peu l'envie de racheter par

physionomie

sinistre.

la

homme

assis

coller des étiquettes

dans un comptoir horriblement

livres achetés à

une

Les deux journalistes trouvèrent cet

cupé à

d'œil par lequel

toilette

sale, et oc-

au dos de quelques vieux

une vente. Après avoir échangé un coup ils

se

communiquèrent

les mille ques-

tions que soulevait l'existence d'un pareil personnage,


ILLUSIONS PERDUES. Lucien et Lousteau

de Gabusson

lisait,

homme

un

tique

saluèrent en lui présentant la lettre

le

de Fendant

et les valeurs

dant que Samanon

213

il

et Cavalier.

Pen-

entra dans cette obscure bou-

d*une haute intelligence, vêtu d'une

petite redingote qui paraissait avoir été taillée

dans une

couverture de zinc, tant elle était solidifiée par l'alliage

de mille substances étrangères.

— de

J'ai

mon

mon

besoin de

de satin,

gilet

de

habit,

dit-il

à

mon

pantalon noir et

Samanon en

lui

présentant

une carte numérotée. Dès que Samanon eut sonnette,

mande à

il

tiré

descendit une

la fraîcheur

bouton en cuivre d'une

le

femme

— Prête à monsieur ses habits, à

l'auteur.

attrapé

— On

dit-il

en tendant

y a plaisir à travailler avec vous

II

amené un

vos amis m'a

ment

qui paraissait être Nor-

de sa riche carnation.

petit

jeune

homme

;

la

main

mais un de

qui m'a rude-

!

l'attrape

aux deux journalistes en

dit l'artiste

!

Samanon par un

leur montrant

geste profondément co-

mique.

Ce grand

homme

donna,

comme donnent

pour ravoir un jour leurs habits de trente sous

que

teur prit et

fit

la

main jaune

tomber dans

artiste, livré

les lazzaroni

au monte-cli~pieta,

et crevassée

la caisse

— Quel singulier commerce grand

fête

de l'escomp-

de son comptoir.

fais-tu ? dit

Lousteau à ce

à l'opium, et qui, retenu par la con-

templation en des palais enchantés, ne voulait ou ne pouvait rien créer.

— Cet homme prête beaucoup plus que sur les objets engageables, et

il

le

mont-de-piété

a de plus l'épouvantable


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

216

charité de vous les laisser reprendre dans les occasions

il

faut

soir chez d* avoir

cher

que

avec

ma

maîtresse.

Il

m'est plus facile

trente sous que deux cents francs, et je viens cher-

ma

garde-robe, qui, depuis six mois, a rapporté cent

francs à ce charitable

ma

répondit-il. Je vais dîner ce

l'on soit vêtu,

les Keller

usurier.

Samanon

a déjà dévoré

bibliothèque livre à livre.

— Et sou à sou, en riant Lousteau. — vous donnerai quinze cents francs, dit

Je

dit

Samanon

Lucien.

Lucien

un haut-le-corps comme

fit

non regardait

les billets

l'escompteur

si

cœur une broche de

avait plongé dans le

fer rougi.

lui

Sama-

avec attention, en examinant

les

dates.

— Encore, grand'chose,

marchand,

dit le

dant, qui devra

me

dit-il

vos meubles sont

ai-je

déposer des

besoin de voir Fen-

livres.

Vous ne valez pas

à Lucien, vous vivez avec Goralie, et

saisis.

Lousteau regarda Lucien, qui reprit ses

de

boutique sur

la

— Est-ce

le

le

diable

boulevard en disant

billets et sauta :

?

Le poëte contempla pendant quelques instants petite boutique,

devant laquelle tous

les passants

cette

devaient

sourire, tant elle était piteuse, tant les petites caisses à livres étiquetés étaient

dant

mesquines et

sales,

en se deman-

:

— Quel commerce fait-on là? Quelques moments après, assister, à dix ans

de

le

grand inconnu, qui devait

là, l'entreprise

immense, mais sans

base, des saint-simoniens, sortit très-bien vêtu, sourit aux


ILLUSIONS PERDUES. deux journalistes,

et se dirigea vers le

ramas avec eux, pour y compléter sa

217

passage des Pano-

en faisant

toilette

cirer ses bottes.

— Quand on

voit entrer

Samanon chez un

comme un

sont per-

ils

Samanon

dus, dit Tartiste aux deux écrivains.

chez

libraire,

un marchand de papier ou chez un imprimeur,

est

alors

croque-mort qui vient prendre mesure d'une

bière.

— Tu n'escompteras plus

tes billets, dit alors

Etienne

à Lucien.

— Là où Samanon refuse, cepte, car

il

est

dit

Tinconnu, personne n'ac-

Yultima ratio! C'est un des moulons de

Gigonnet, de Palma, Werbrust, Gobseck et autres crocodiles qui

tôt

nagent sur

homme

tout

dont

la

la place

de

Paris, et avec lesquels

fortune est à faire ou à défaire doit

ou tard se rencontrer.

Si tu

ne peux pas escompter

pour cent, reprit Etienne,

il

tes billets à

cinquante

faut les échanger contre des

écus.

— Comment? — Donne-les à sot.

— Tu

Coralie, elle les présentera chez

te révoltes, reprit

Camu-

Lousteau que Lucien arrêta

en faisant un bond. Quel enfantillage

!

Peux-tu mettre en

balance ton avenir et une semblable niaiserie?

Je vais toujours porter cet argent à Coralie, dit

Lu-

cien.

— Autre

sottise

!

s'écria Lousteau.

avec quatre cents francs là où

il

Tu n'apaiseras rien

en faut quatre mille.

Gardons de quoi nous griser en cas de perte,

— Le conseil II.

est bon, dit le

et joue.

grand inconnu. 13


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

218

A quatre pas de

Frascati, ces paroles eurent

une vertu

magnétique. Les deux amis renvoyèrent leur cabriolet et

montèrent au jeu J)' abord

ils

gagnèrent

trois mille francs,

revinrent à cinq cents, regagnèrent trois mille sept cents francs; puis

à

ils

deux mille

retombèrent à cent sous, se retrouvèrent

francs, et les risquèrent sur pair, pour les

doubler d'un seul coup

pair n'avait pas passé depuis cinq

;

y pontèrent la somme. Impair sortit encore. Lucien et Lousteau dégringolèrent alors par l'escalier de

coups,

ils

ce pavillon célèbre, après avoir

émotions dévorantes. les

marches du

consumé deux heures en

avaient gardé cent francs. Sur

Ils

petit péristyle à

deux colonnes qui soute-

naient extérieurement une petite marquise en tôle que

Lousteau

dit,

amour ou

a conlemplée avec

plus d'un œil

en voyant

le

désespoir»

regard enflammé de Lucien

:

— Ne mangeons que cinquante francs. Les deux journalistes remontèrent. En une heure, arrivèrent à mille écus;

qui avait passé cinq ils

ils

fois,

mirent

les mille

en se

fiant

ils

écus sur rouge,

au hasard auquel

devaient leur perte précédente. Noir

sortit.

Il

était six

heures.

— Ne

mangeons que vingt-cinq

francs, dit Lucien.

Cette nouvelle tentative dura peu, les vingt-cinq francs

furent perdus en dix coups. Lucien jeta rageusement ses derniers vingt-cinq francs sur le chiffre de son âge,

ei

tremblement de

Sc

gagna

rien ne peut dépeindre

:

main quand banquier lui dit

il

jetait

prit le râteau

un à un.

Il

:

— Sauve-toi chez Véryl

le

pour retirer

donna dix

les écus

que k

louis à Lousteau-e-


ILLUSIONS PERDUES.

219

Lousteau comprit Lucien et alla commander

le dîner.

Lucien, resté seul au jeu, porta ses trente louis sur rouge

gagna. Enhardi par la voix secrète qu'entendent parfois

et

les joueurs,

laissa le tout sur

il

devint alors un brasier

1

rouge et gagna; son ventre

Malgré la voix,

vingt louis sur noir et perdit.

11

il

reporta les cent

sentit alors en lui la sen-

sation délicieuse qui succède, chez les joueurs, à leurs

horribles agitations quand, n'ayant plus rien à risquer,

quittent le palais ardent où se passent leurs rêves

ils

fugaces.

Il

rejoignit Lousteau chez Véry,

il

se rua, selon

l'expression de la Fontaine, en cuisine, et noya ses soucis

A neuf heures,

complètement

dans

le vin.

qu'il

ne comprit pas pourquoi sa portière de

dôme

il

était si

la

gris,

rue de Ven-

renvoyait rue de la Lune.

le

Mademoiselle Coralie a quitté son appartement et

s'est installée

dans

la

maison dont l'adresse

est inscrite

sur ce papier. Lucien, trop ivre pour s'étonner de quelque chose, re-

monta dans de

la

le

ûacre qui

l'avait

amené, se

fit

conduire rue

Lune, et se dit à lui-même des calembours sur

nom de

la rue.

Pendant cette matinée,

rama-Dramatique avait

la faillite

le

du Pano-

éclaté. L'actrice, effrayée, s'était

empressée de vendre tout son mobilier, du consentement

de ses créanciers, au petit père Gardot, qui, pour ne pas changer

la destination

de cet appaitement, y mit Floren-

tine. Coralie avait tout

propriétaire.

Pendant

le

payé, tout liquidé et

temps que

satisfait le

prit cette opération,

qu'elle appelait une lessive, Bérénice garnissait, des

bles indispensables achetés d'occasion,

ment de

trois pièces,

un

meu-

petit apparte-

au quatrième étage d'une maison


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

220

rue de

la

Lune, à deux pas du Gymnase. Coralie y atten-

amour sans

dait Lucien, ayant sauvé de ce naufrage son

un

souillure et

Lucien, dans

sac de douze cents francs.

son ivresse, raconta ses malheurs à Coralie et à Bérénice.

— Tu as bien

fait,

mon

ange,

en

lui dit l'actrice

le ser-

rant dans ses bras. Bérénice saura bien négocier tes billets à Braulard.

Le lendemain matin, Lucien enchanteresses que bla

d'amour

et

lui

ménage.

dans

les

joies

comme pour compenser

de tendresse,

les plus riches trésors

s'éveilla

prodigua Coralie. L'actrice redou-

du cœur l'indigence de son nouveau

Elle était ravissante

de beauté, ses cheveux échap-

pés de dessous un foulard tordu, blanche et fraîche,

yeux rieurs,

par

la parole gaie

comme

le

rayon de

les

soleil levant

qui entra par les fenêtres pour dorer cette charmante misère.

La chambre, encore décente,

était

vert d'eau à bordure rouge, ornée de la

cheminée, l'autre au-dessus de

la

tendue d'un papier

deux

glaces, l'une à

commode. Un

tapis

d'occasion, acheté par Bérénice de ses deniers, malgré les ordres

de Coralie, déguisait

le

carreau nu et froid du

plancher. La garde-robe des deux amants tenait dans une

armoire à glace et dans

la

commode. Les meubles

d'aca-

jou étaient garnis en étoffe de coton bleu. Bérénice avait

sauvé du désastre une pendule

et

deux vases de porcelaine,

quatre couverts en argent et six petites cuill&rs. La salle à

manger, qui se trouvait avant

ressemblait à celle du francs.

La cuisine

la

chambre

ménage d'un employé

faisait face

au

à

à coucher,

douze cents

palier. Au-dessus, Béré-

nice couchait dans une mansarde. Le loyer ne s'élevait

pas à plus de cent écus. Cette horrible maison avait une


ILLUSIONS PERDUES.

22!

fausse porte cochère. Le portier logeait dans un des van-

taux condamné, percé d'un croisillon par où

un bureau,

produit, en style de notaire. Lucien aperçut

un

fauteuil,

de l'encre, des plumes

de Bérénice, qui comptait sur

le

surveillait

il

une maison de

dix-sept locataires. Cette ruche s'appelle

du papier. La gaieté

et

début de Coralie au

Gym-

nase, celle de l'actrice, qui regardait son rôle, un cahier

de papier noué avec un bout de faveur bleue, chassèrent les inquiétudes et la tristesse

— Pourvu que dans

le

du poêle dégrisé.

monde on ne sache

dégringolade, nous nous en tirerons,

rien de cette

Après tout,

dit-il.

nous avons quatre mille cinq cents francs devant nous! Je vais exploiter royalistes.

ma

nouvelle position dans les journaux

Demain, nous inaugurons

le

Réveil; je

nais maintenant en journalisme, j'en ferai Coralie, qui

ne

vit

me

con-

I

que de l'amour dans ces paroles,

baisa les lèvres qui les avaient prononcées.

ment, Bérénice avait mis

la table

En ce mo-

auprès du feu, et venait

de servir un modeste déjeuner composé d'œufs brouillés, de deux côtelettes et de café à

la

crème.

amis sincères, d'Arthez, Léon Giraud

On

frappa. Trois

et Michel Chrestien

apparurent aux yeux étonnés de Lucien, qui, vivement touché, leur

— Non,

offrit

de partager son déjeuner.

dit d'Arthez.

Nous venons pour des

sérieuses que de simples consolations,

affaires plus

car nous savons

rue de Vendôme. Vous connaissez

tout,

nous revenons de

mes

opinions, Lucien. Dans toute autre circonstance, je

me

la

réjouirais de vous voir adoptant

mes

convictions poli-

tiques; mais, dans la situation où vous vous êtes mis en

écrivant aux journaux libéraux, vous ne sauriez passer


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

222

dans

les

rangs des ultras sans

au

nom de

à jamais votre carac-

flélrir

Nous venons vous conjurer

tère et souiller votre existence.

notre amitié, quelque affaiblie qu'elle soit, de

ne pas vous entacher

ainsi.

Vous avez attaqué

tiques, la droite et le

gouvernement

maintenant défendre

le

les

roman-

vous ne pouvez pas

;

gouvernement,

la

droite

et les

romantiques.

Les raisons

me

qui

font

ordre de pensées supérieur,

la

sont

agir fin

d'un

tirées

justifiera tout,

dit

Lucien.

— Vous ne comprenez laquelle nous

ment,

sommes,

pent-ôtre pas la situation dans

lui dit

Bourbons,

la cour, les

Léon Giraud. Le gouvernele parti absolutiste,

ou,

si

vous voulez tout comprendre dans une expression générale, le

système opposé au système constitutionnel,

se divise en plusieurs qu'il s'agit des tion, est

fractions toutes

moyens à prendre pour

au moins d'accord sur

la presse.

La fondation du

peau

blanc, tous

nies,

aux injures, aux

de

qui

étouffer la Révolu-

la nécessité

Rtveil,

et

divergentes dès

la

de supprimer

Foudre, du dra-

journaux destinés à répondre aux calomrailleries

de

la

je n'approuve pas -en ceci, car cette

presse libérale, que

méconnaissance de

la

grandeur de notre sacerdoce est précisément ce qui nous a conduits à publier

un journal digne

et

grave dont Tin-

lluence sera dans p3u de temps respectable et sentie,

imposante

et digne, dit-il

en faisant une parenthèse; eh

bien, cette artillerie royaliste et ministérielle est un pre-

mier essai de représailles, entrepris pour rendre aux pour

raux

trait

vous

qu'il arrivera,

trait,

blessure pour blessure.

libé-

Que croyez-

Lucien? Les abonnés sont en majorité


ILLUSIONS PERDUES. du côté gauche. Dans victoire se trouvera

la

presse,

comme

223 à la guerre, la

du côté des gros bataillons! Vous serez

des infâmes, des menteurs, des ennemis du peuple

;

les

autres seront des défenseurs de la patrie, des gens honorables, des martyrs, fides

quoique plus hypocrites et plus perque vous, peut-être. Ce moyen augmentera l'influence

pernicieuse de la presse, en légitimant et consacrant ses plus odieuses entreprises. L'injure et la personnalité de-

viendront un de ses droits publics, adopté pour

le profit

des abonnés et passé en force de chose jugée par un usage réciproque. O^iî^nd le mal se sera révélé dans toute son

étendue, les

lois restrictives et prohibitives, la

censure,

mise à propos de l'assassinat du duc de Berri

et levéa

depuis l'ouverture des Chambres, reviendra. Savez-vous ce que le peuple français conclura de ce débat? tra les insinuations

de

la presse libérale,

Bourbons veulent attaquer de

la Révolution,

il

il

Il

croira

admet-

que

les

les résultats matériels et acquis

se lèvera quelque beau jour et chas-

sera les Bourbons. INon-seulement vous salissez votre vie,

mais vous serez un jour dans trop jeune, trop

le parti

nouveau venu dans

vaincu. Vous êtes

la presse;

vous en

connaissez trop peu les ressorts secrets, les rubriques;

vous y avez excité trop de jalousie, pour résister au

toile

général qui s'élèvera contre vous dans les journaux libé^ raux. Vous serez entraîné par la fureur des partis, qui sont

encore dans

paroxysme de

le

la fièvre;

fièvre a passé, des actions brutales les idées,

débats de

dans

les luttes orales

de

seulement, leur

d^ 1815 et 1816, dans la

Chambre

et

dans

les

la presse.

Mes amis,

dit

Lucien, je ne suis pas l'étourdi,

le


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

224

poëte que vous voulez voir en moi. Quelque chose qui puisse arriver, j'aurai conquis un avantage que jamais le

triomphe du parti

vous aurez

— Nous

ne peut

libéral

la victoire,

mon

me

donner. Quand

affaire sera faite.

te couperons... les

cheveux, dit en riant Michel

Chrestien.

J'aurai des enfants alors, répondit Lucien, et

couper la

tête, ce sera

me

ne rien couper.

Les trois amis ne comprirent pas Lucien, chez qui ses relations avec le grand

monde

avaient développé au plus

haut degré l'orgueil nobiliaire

vanités

et les

Le poêle voyait, avec raison

tiques.

d'ailleurs,

aristocra-

une im-

mense fortune dans sa beauté, dans son esprit appuyés du nom et du titre de comte de Rubempré. Madame d'Es-

madame

pard,

de Bargeton et

tenaient par ce

fil

comme un

madame

de Montcornet

enfant tient

le

un hanneton.

Lucien ne volait plus que dans un cercle déterminé. Ces

mots

:

Il

((

est des nôtres,

auparavant dans

il

pense bien!

» dits trois jours

les salons

de mademoiselle des Touches,

que

les félicitations qu'il avait re-

l'avaient enivré, ainsi

çues des ducs de Lenoncourt, de Navarreins et de Grandlieu,

de Rastignac, de Blondet, de

duchesse de

la belle

Maufrigneusè, du comte d'Esgrignon, de des Lupeaulx,

des gens les plus influents et les mieux en cour du parti royaliste.

— Allons!

tout est dit, répliqua d'Arthez.

propre estime. Tu souffriras beaucoup

quand

Il

te sera plus

qu'à tout autre de te conserver pur et d'avoir ta

difficile

tu te verras méprisé par ceux-là

te seras

dévoué.

,

te

connais,

mêmes

à qui tu

je


ILLUSIONS PERDUES. Les

trois

225

amis dirent adieu à Lucien sans

amicalement

main. Lucien

la

lui

tendre

pendant quelques

resta

instants pensif et triste.

— Eh

donc ces

laisse

!

autour du cou,

ils

une plaisanterie.

bempré.

lerie. Je sais

lui jetant ses

prennent

la vie

s'il

le faut,

il

frais

et la vie est

comte Lucien de Ru-

des agaceries à

chancel-

la

par où prendre ce libertin de des Lupeaulx,

qui fera signer ton ordonnance.

quand

beaux bras

au sérieux,

D'ailleurs, tu seras

Je ferai,

en sautant

niais-là, dit Coralie

sur les genoux de Lucien et

te faudrait

Ne

t'ai-je

pas dit que,

une marche de plus pour

saisir ta

proie, tu aurais le cadavre de Coralie?

Le lendemain, Lucien

laissa mettre

son

nom

fut

des collaborateurs du Réveil. Ce

une conquête dans

le

nom parmi ceux comme

annoncé

prospectus, distribué par les soins

du ministère à cent mille exemplaires. Lucien vint au repas triomphal, qui dura neuf heures, chez Robert, à

deux pas de Frascati, de

la

presse royaliste

auquel assistaient

et :

les

coryphées

Martainville, Auger, Destains et

une foule d'auteurs encore vivants qui, dans ce temps-là, faisaient de la

monarchie

et

de la religion, selon une ex-

pression consacrée.

— Nous allons leur en donner, aux libéraux!

dit

Hector

Merlin.

— Messieurs,

répondit Nathan, qui s'enrôla sous cette

bannière en jugeant bien qu'il valait mieux avoir pour soi

que contre

à laquelle

il

soi l'autorité

songeait,

si

sons-la sérieusement; ne liège!

dans Texploitation du théâtre

nous leur faisons

la guerre, fai-

nous tirons pas des balles de

Attaquons tous les écrivains classiques et libéraux 13.


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

226

sans distinction d'âge ni de sexe, passons-les au

fil

de

la

plaisanterie, et ne faisons pas de quartier.

— Soyons honorables, ne nous

laissons pas gagner par

les exemplaires, les présents, l'argent

des libraires. Fai-

sons la restauration du journalisme.

Bien

!

dit Martainville.

virum! Soyons implacables

Justum

et

ienacem 'pro'ponti

mordants.

et

PM me charge

de

Je ferai

la

Fayette ce qu'il est: Gilles

— Moi, tionnel,

dit Lucien, je

des héros du Constitu-

du sergent Mercier, des Œuvres complètes de M. de

Jouy, des illustres orateurs de

Une guerre à mort

la

gauche!

fut résolue et votée à l'unanimité, à

une heure du matin, par

noyèrent toutes

les rédacteurs, qui

leurs nuances et toutes leurs idées dans

un punch flam-

boyant.

— Nous nous sommes donné une fameuse chique

et religieuse, dit

monar-

culotte

sur le seuil de la porte un des écri-

vains les plus célèbres de la littérature romantique.

Ce mot historique, révélé par un dîner, parut le lendemain dans

le

libraire qui assistait au

Miroir; mais

la révéla-

tion fut attribuée à Lucien. Cette défection fat le signal

d'un effroyable tapage dans les journaux libéraux, Lucien devint leur bête noire et fut tympanisé de la plus cruelle façon

:

on raconta

les infortunes

de ses sonnets, on apprit

au public que Dauriat aimait mieux perdre mille écus que

de

les

Un si

imprimer, on l'appela

matin, dans ce

brillamment,

même

le

poëte sans sonnets

lut les lignes suivantes, écriles

il

inent pour lui, car le public ne pouvait guère cette plaisanterie

:

!

journal où Lucien avait débuté

unique-

comprendre


ILLUSIONS PERDUES. Dauriat persiste à ne pas publier

^*^ Si le libraire

sonnels

du

227 les

futur Pétrarque français, nous agirons en en-

nemis généreux, nous ouvrirons nos colonnes à

ces

poèmes,

qui doivent être piquants, à en juger par celui-ci que nous^

communique un ami de

Et,

qui

l'auteur.

sous cette terrible annonce, le poëte lut ce sonnet,

le fit

pleurer à chaudes larmes

Une plante

chétive et de louche apparence

un parterre en

Surgit un beau matin dans

A

:

l'en croire, pourtant,

fleurs;

de splentlides couleurs

Témoigneraient un jour de sa noble semence

On

la toléra

:

donc! Mais, par reconnaissance,

Elle insulta bientôt ses plus brillantes sœurs,

Qui, s'indignaut enfin de ses grands airs casseurs,

La mirent au

défi

Elle fleurit alors.

Ne

fut

jamais

Honnit,

Puis Et

le

Mais un

siftlé

baladin

tout le jardin

ce calice vulgaire.

maître, en passant, la brisa sans pardon

;

sur sa tombe un âne seul vint braire,

n'était

Vernou parla de

vraiment qu'un ignoble chardo:?!

la

passion de Lucien pour

signala d'avance l'Archer

où Tauteur prenait les victimes

vil

comme

siflla, railla

le soir

Car ce

de prouver sa naissance.

le parti

calvinistes.

comme une œuvre

le

jeu, et

antinationale

des égorgeurs catholiques contre

En huit jours

,

cette

querelle

s'envenima. Lucien comptait sur son ami Lousteau, qui lui devait mille francs et avec lequel

il

avait

eu des con-

ventions secrètes; mais Lousteau devint Tennemi juré de


scem:s de la vie de province.

228

Lucien. Voici comment. Depuis trois mois, Nathan aimait Florine et ne savait

comment Tenlever

à Lousteau,

pour

qui d'ailleurs elle était une providence. Dans la détresse

où se trouvait cette actrice en se voyant

et le désespoir

sans engagement, Nathan,

le

collaborateur de Lucien, vint

voir Goralie et la pria d'offrir à Florine

pièce de

faisant fort

lui, se

conditionnel au

Gymnase

un

dans une

rôle

de procurer un engagement

à Tactrice sans théâtre. Florine,

enivrée d'ambition, n'hésita pas. Elle avait eu

le

temps

d'observer Lousteau. Nathan était un ambitieux littéraire

un

et politique,

besoins, tandis

homme qui

que chez Lousteau

que de

les vices tuaient le

vou-

qui voulut reparaître environnée d'un nou-

loir. L'actrice,

vel éclat, livra les lettres les

avait autant d'énergie

du droguiste à Nathan

et

,

Nathan

racheter par Matifat contre le sixième du journal

fit

convoité par Finot. Florine eut alors un magnifique appar-

tement rue Hauteville, la face

de tout

teau fut

journalisme et du

monde

théâtral. Lous-

cruellement atteint par cet événement, qu'il

si

pleura vers

pour

le

Nathan pour protecteur à

et prit

la fin

le consoler.

que Nathan

d'un dîner que ses amis

Dans

lui

donnèrent

cette orgie, les convives trouvèrent

avait joué son jeu.

Quelques écrivains,

Finot et Vernou, savaient la passion

comme

du dramaturge pour

Florine; mais, au dire de tous, Lucien, en maquignon-

nant cette

affaire, avait

l'amitié. L'esprit

de

manqué aux

parti, le désir

plus saintes lois de

de servir ses nouveaux

amis, rendaient le nouveau royaliste inexcusable.

— tandis

Nathan

que

le

est

emporté par

grand

homme

la

logique des passions;

de province,

de!, cède à des calculs! s'écria Bixiou.

comme

dit Blon-


ILLUSIONS PERDUES.

229

Aussi la perte de Lucien, de cet intrus, drôle qui voulait avaler tout

mement

le

monde,

de ce

petit

unani-

fut- elle

résolue et profondément méditée. Yernou, qui

ne pas

haïssait Lucien, se chargea de

Pour se

le lâcher.

dispenser de payer mille écus à Lousteau, Finot accusa

Lucien de Tavoir empêché de gagner cinquante mille francs

en donnant à Nathan

de l'opération contre Ma-

le secret

tifat. Nathan, conseillé par Florine, s'était

de Finot en

lui

vendant son

ménagé

petit sixième

l'appui

pour quinze

mille francs. Lousteau, qui perdait ses mille écus, ne

pardonna pas à Lucien cette lésion énorme de ses

intérêts.

Les blessures d'amour-propre deviennent incurables quand l'oxyde

d'argent y pénètre. Aucune expression

,

aucune

peinture ne peut rendre la rage qui saisit les écrivains

quand

leur amour-propre souffre, ni Ténergie qu'ils trou-

vent au

moment où

empoisonnées de

ils

se sentent piqués par les flèches

la raillerie.

Ceux dont l'énergie

sistance sont stimulées par l'attaque

tement. Les gens calmes et dont le

le

et la ré-

succombent pr.omp-

thème

est fait d'après

profond oubli dans lequel tombe un article injurieux,

ceux-là déploient le vrai courage littéraire. Ainsi les faibles,

au premier coup d'œil, paraissent être les forts; mais leur résistance n'a qu'un temps. Pendant les premiers quinze jours,

Lucien, enragé,

fit

pleuvoir une grêle d'articles

dans les journaux royalistes où

il

partagea

le

poids de

la

critique avec Hector Merlin. Tous les jours sur la brèche

du

Réveil,

il

fit

par Martainville, et

feu de tout son esprit, appuyé d'ailleurs le seul

qu'on ne mit pas dans

qui le servît sans arrière-pensée, le secret

des conventions signées

par des plaisanteries après boire, ou aux galeries de bois


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

230

chez Dauriat, et dans

les coulisses

que

journalistes des deux partis

Quand Lucien

secrètement. il

n'était plus traité

donnaient seuls lin,

la

la

allait

de théâtre, entre

les

camaraderie unissait

au foyer du Vaudeville,

en ami, les gens de son parti

lui

main; tandis que Nathan, Hector Mer-

Théodore Gaillard, fraternisaient sans honte avec Finot,

Lousteau, Vernou et quelques-uns de ces journalistes décorés

du surnom de bons

du Vaudeville

enfanls.

était le chef-lieu

A

cette époque, le foyer

des médisances

littéraires,

une espèce de boudoir où venaient des gens de tous partis, des

hommes

une réprimande

faite

les

politiques et des magistrats. Après

en certaine chambre du conseil,

le

président, qui avait reproché à l'un de ses collègues de

balayer les coulisses de sa simarre, se trouva simarre à simarre avec le réprimandé dans le foyer du Vaudeville.

Lousteau

finit

par y donner

venait presque tous les soirs. il

y étudiait

les

la

main à Nathan. Finot y

Quand Lucien

avait le temps,

dispositions de ses ennemis, et ce mal-

heureux enfant voyait toujours en eux une implacable froideur.

En ce temps, Tesprit de

parti engendrait des haines

bien plus sérieuses qu'elles ne

le

sont aujourd'hui. Au-

jourd'hui, à la longue, tout s'est amoindri par une trop

grande tension

des ressorts. Aujourd'hui,

après avoir immolé

La victime

doit

d'être passée refus,

le livre

d'un

embrasser

le

parles verges de

un écrivain

homme,

lui

la

sacrificateur, la plaisanterie.

est réputé insociable,

critique,

tend la main. sôus peine

En cas de

mauvais coucheur,

pétri d'amour-propre, inabordable, haineux, rancunier.

Aujourd'hui,

quand un auteur

a reçu dans le dos lescoups


ILLUSIONS PERDUES. de poignard de il

lîdas avec

la

trahison,

quand

il

231

a évité les pièges

une infâme hypocrisie, essuyé

vais procédés,

entend ses assassins

il

les plus

mau-

souhaitant

lui

le

bonjour, et manifestant des prétentions à son estime, voire

son amitié. Tout s'excuse et se justiûe à une époque où l'un a

transformé

tains vices

la vertu

en

vice,

comme on

a érigé cer-

en vertus. La camaraderie est devenue

la

plus

sainte des libertés.

Les chefs des opinions

traires se parlent à

mots émoussés, à pointes courtoises.

Dans ce temps,

si

du courage pour

tant est qu'on s'en souvienne,

il

y avait

certains écrivains royalistes et pour quel-

ques écrivains libéraux à se trouver dans

On

plus con-

les

le

même

théâtre.

entendait les provocations les plus haineuses. Les re-

gards étaient chargés

comme

des pistolets,

étincelle pouvait faire partir le

la

moindre

coup d'une querelle. Qui

n'a pas surpris des imprécations chez son voisin, à l'entrée

de quelques

hommes

plus spécialement en butte aux at-

taques respectives des deux partis?

deux

11

n'y avait alors

partis, les royalistes et les libéraux, les

et les classiques, la

haine qui

faisait

tion. Lucien,

libéral et

même

haine sous deux formes, une

comprendre

devenu

que

romantiques

échafauds de

les

débat, se trouva donc sous

le

Conven-

romantique forcené, de

royaliste et

de voltairien enragé

la

qu'il avait

été dès

son

poids des inimitiés qui

planaient sur la tète de l'homme

le

plus abhorré des libé-

raux à cette époque, de Martainville, le seul qui le défendît et l'aimât. Cette solidarité nuisit à

ingrats envers leurs vedettes,

ils

Lucien. Les partis sont

abandonnent volontiers

leurs enfants perdus. Surtout en politique, saire à

ceux qui veulent parvenir

il

est néces-

d'aller avec le gros

de


SCiiNES DE LA VIE DE PROVINCE.

232

l'armée. La principale méchanceté des petits journaux fut

d'accoupler Lucien et Martainville. Le libéralisme les jeta

dans les bras l'un de

l'autre. Cette amitié, fausse

ou

leur valut à tous deux des articles écrits avec du

Félicien, au désespoir des succès de Lucien dans le

monde,

comme

et qui croyait,

vraie,

fiel

par

grand

tous les anciens camarades

du poëte, à sa prochaine élévation. La prétendue trahison

du poëte

fut alors

envenimée

les plus aggravantes.

Lucien fut

des circonstances

nommé

le petit

grand Judas, car Martainville

et Martainville le tort

et embellie

ou à raison, accusé d'avoir

livré le

sûrement

lui,

il

à

pont du Pecq aux

armées étrangères. Lucien répondit en peaulx que, quant à

Judas, était,

riant à des Lu-

avait livré le pont aux

ânes. Le luxe de Lucien, quoique creux et fondé sur des

espérances, révoltait ses amis, qui ne ni son équipage à bas, car

ses

splendeurs de

corrompu par eux,

il

lui

pardonnaient

roulait toujours, ni

rue de Vendôme. Tous sentaient

la

instinctivement qu'un

pour eux

homme

jeune et beau, spirituel et

arriver

allait

à tout; aussi, pour le

renverser, employèrent-ils tous les moyens.

Quelques jours avant

le

début de Coralie au Gymnase,

Lucien vint bras dessus, bras dessous, avec Hector Merlin,

au foyer du Vaudeville. Merlin grondait son ami d'avoir servi

Nathan dans

l'affaire

— Vous vous êtes

fait,

de Florine.

de Lousteau et de Nathan, deux

ennemis mortels. Je vous avais donné de bons conseils vous n'en avez point et

répandu

le bienfait,

profité.

Vous avez distribué

et

l'éloge

vous serez cruellement puni de vos

bonnes actions. Florine

et Coralie

ne vivront jamais en

bonne intelligence en se trouvant sur

la

même

scène

:


ILLUSIONS PEPiDUES. l'une voudra remporter sur Tautre.

233

Vous n'avez que nos

journaux pour défendre Coralie; Nathan, outre l'avantage

que

donne son métier de faiseur de

lui

des journaux libéraux dans est

dans

le

pièces, dispose

question des théâtres, et

la

il

journalisme depuis un peu plus de temps que

vous. Cette phrase répondait à des craintes secrètes de Lucien,

qui ne trouvait ni chez Nathan ni chez Gaillard chise à laquelle plaindre, blait

il

il

avait droit

était si

Lucien en

;

mais

il

fraîchement converti

lui disant

que

les

la

!

Gaillard acca-

nouveaux venus devaient

donner pendant longtemps des gages avant que leur pût se

fier à

fran-

ne pouvait pas se

parti

eux. Le poëte rencontrait dans Tintérieur des

journaux royalistes et ministériels une jalousie à laquelle il

n'avait pas songé, la jalousie qui se déclare entre tous les

hommes

en présence d'un gâteau quelconque à partager,

et qui les

rend comparables à des chiens se disputant une

proie

offrent alors les

:

ils

mêmes

attitudes, les

mêmes grondements,

les

mêmes

caractères. Ces écrivains se jouaient

mille mauvais tours secrets pour se nuire les uns aux autres

auprès du pouvoir,

ils

s'accusaient de tiédeur; et, pour se

débarrasser d'un concurrent, les plus perfides.

ils

inventaient les machines

Les libéraux n'avaient aucun sujet de

débats intestins en se trouvant loin du pouvoir et de ses grâces.

En entrevoyant

cet inextricable lacis d'ambitions,

Lucien n'eut pas assez de courage pour

tirer l'épée

afin

d'en couper les nœuds, et ne se sentit pas la patience de les

démêler;

il

marchais, ni

le

unique désir

:

ne pouvait être

ni l'Ârétin,

Fréron de son époque,

il

avoir son ordonnance, en

ni le Beau-

s'en tint à son

comprenant que


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

23i

celte restauration lui vaudrait

ne dépendrait plus

un beau mariage. Sa fortune

que d'un hasard auquel aiderait

alors

sa beauté. LousLeau, qui lui avait

marqué

tant de con-

fiance, avait son secret, le journaliste savait

mort

où blesser à

poëte d'Angoulême aussi, le jour où Merlin l'ame-

le

:

nait au Vaudeville, Etienne avait-il préparé pour Lucien

un piège horrible où cet enfant devait se prendre

et suc-

comber.

Voilà notre

beau Lucien,

Lupeaulx, avec lequel la

main avec

les

il

dit Finot

entraînant des

causait devant Lucien, dont

il

prit

décevantes chatteries de l'amitié. Je ne

connais pas d'exemple d'une fortune aussi rapide que la sienne, dit Finot en regardant tour à tour Lucien et le

maître des requêtes. pèces

;

A

Paris, la fortune

est

y a la fortune matérielle, l'argent

il

monde peut ramasser, la position,

le

dans un certain monde inabordable

l'accès

mon

que tout

et la fortune morale, les relations,

pour certaines personnes, quelle que térielle, et

de deux es-

soit leur fortune

ma-

ami...

— Notre ami,

dit des

Lupeaulx en jetant à Lucien un

caressant regard.

— Notre ami,

reprit Finot en tapotant la

cien entre les siennes, a fait sous ce rapport fortune.

A

la vérité,

talent, plus d'esprit

ils

que tous ses envieux, puis

heur

ni

le sort

brillante

lui

il

est d'une

pardonnent pas

disent qu'il a eu du bonheur.

— Ces bonheurs-là, aux sois

une

Lucien a plus de moyens, plus de

beauté ravissante; ses anciens amis ne ses succès,

main de Lu-

dit

des Lupeaulx, n'arrivent jamais

aux incapables. Eh de Bonaparte?

Il

!

peut-on appeler du bon-

y avait eu vingt généi^auxen


ILLUSIONS PERDUES. chef avant

235

pour commander les armées

Uii

comme

d^Italie,

y a cent jeunes gens en ce moment qui voudraient

il

pénétrer chez mademoiselle des Touches, que déjà dans

monde on vous donne pour femme, mon cher

le

dit des

!

Lupeaulx en frappant sur l'épaule de Lucien. Ah! vous êtes

madame

en grande faveur. Madame d'Kspard,

madame de

et

Montcornet sont

pas ce soir de

du raout de

— Oui,

la soiréa

folles

de Bargeton

de vous. N'êtes-vous

de madam-O Firmiani, et demain

duchesse de Grandlieu?

la

dit Lucien.

Permettez-moi de vous présenter un jeune banquier,

M. du

Tillet,

homme

un

belle fortune et en

Lucien et du tion, et

le

digne de vous,

a su faire une

il

peu de temps.

Tillet se saluèrent, entrèrent

en conversa-

banquier invita Lucien à dîner. Finot

Lupeaulx, deux

hommes d'une

et des

égale profondeur et qui se

connaissaient assez pour demeurer toujours amis, par-urent

continuer une conversation cien,

du

Merlin,

Tillet

ils

Lu-

laissèrent

Nathan causant ensemble,

un des divans qui meublaient

se dirigèrent vers

du

commencée;

et

et

le foyer

Vaudeville.

Ah

çà!

dites-moi car

il

est

mon

cher ami, dit Finot à

la vérité!

devenu

Lucien

est-il

la bête noire

de tous mes rédacteurs

avant de favoriser leur conspiration, ter pour savoir Ici, le

s'il

ne vaut pas mieux

maître des requêtes

des Lupeaulx,

sérieusement protégé?

j'ai

la

;

et,

voulu vous consul-

déjouer et

et Finot se

le servir.

regardèrent pen-

dant une légère pause avec une profonde attention.

Comment, mon

imaginer que

la

cher, dit des Lupeaulx, pouvez-vous

marquise d'Espard, Châtelct et

madame


SCEiNES DE LA VIE DE PROVINCE.

236

de Bargeton, qui a

Charente et comte

nommer

fait

baron préfet de

le

goulême, pardonnent à Lucien ses attaques? dans

la

de rentrer triomphalement à An-

afin

Font jeté

Ils

de Tannuler. Aujourd'hui, tous

le parti royaliste afin

cherchent des motifs pour refuser ce qu'on a promis à

vous aurez rendu

cet enfant; trouvez-en!

mense

service à ces

deux femmes

s'en souviendront. J'ai le secret

haïssent ce petit surpris.

bonhomme

à

le

un jour ou

:

de ces deux dames,

un

tel

madame de

Bargeton, en ne cessant ses attaques

femmes aiment

qu'à des conditions que toutes les cuter, vous

comprenez?

est beau,

Il

il

est jeune,

noyé cette haine dans des torrents d'amour,

comte de Rubempré,

quelque place dans était

un

elles

point, qu'elles m'ont

Ce Lucien pouvait se débarrasser de sa plus cruelle

ennemie,

alors

im-

plus

l'autre, elles

la

la

maison du

Seiche roi,

lui

thécaire je ne sais où,

aurait

devenait

aurait obtenu

des sinécures! Lucien

pour Louis XVIII,

très-joli lecteur

il

à exé-

il

il

eût été biblio-

maître des requêtes pour

rire,

directeur de quelque chose aux Menus-Plaisirs. Ce petit sot a

manqué son

a point pardonné.

coup. Peut-être est-ce là ce qu'on ne

lui

Au

en

lieu

d'imposer des conditions,

a reçu. Le jour où Lucien

messe de l'ordonnance,

le

s'est laissé

baron Chàtelet a

pas. Coralie a perdu cet enfant-là. trice rait

pour maîtresse,

il

prendre à

S'il

fait

il

la pro-

un grand

n'avait pas eu l'ac-

aurait revoulu la Seiche,. et

il

l'au-

eue.

— Ainsi nous pouvons — Par quel moyen demanda

l'abattre, dit Finot.

?

négligemment des Lu-

peaulx, qui voulait se prévaloir de ce service auprès de la

marquise d'Espard.


ILLUSIONS PERDUES.

a un marché qui l'oblige à travailler au petit jour-

Il

de Lousteau; nous

nal

237

articles,

d'autant mieux faire des

lui ferons

qu'il est sans le sou.

garde des sceaux se

Si le

sent chatouillé par un article plaisant et qu'on

que Lucien en

homme la tête

la

est l'auteur,

indigne des bontés du

à ce grand

homme de

chute de Coralie

rôles.

Une

fois

:

il

regardera

le

il

roi.

Pour

faire

prouve

lui

comme un

perdre un peu

province, nous avons préparé

verra sa maîtresse

et sans

sifflée

l'ordonnance indéfiniment suspendue, nous

plaisanterons alors notre victime sur ses prétentions aris-

mère accoucheuse

tocratiques, nous parlerons de sa

son père apothicaire.

derme,

succombera, nous

il

Nathan m'a

que

Lucien n'a qu'un

fait

le

renverrons d'où

vendre par Florine

pu acheter

possédait Matifat, j'ai

je suis seul avec Dauriat

le

;

et de

courage d'épi-

sixième de la part

du

il

vient.

la

revue

papetier,

nous pouvons nous entendre,

vous et moi, pour absorber ce journal au profit de

la cour.

Je n'ai protégé Florine et Nathan qu'à la condition de la

mon

restitution de

sixième,

ils

me

l'ont

vendu,

je dois les

servir; mais, auparavant, je voulais connaître les chances

de Lucien...

Vous êtes digne de votre nom,

riant. Allez

— 01

!

bien

gagement

— Oui;

dit

des Lupeaulx en

j'aime les gens de votre sorte... ,

vous pouvez faire avoir à Florine un en-

définitif? dit Finot

au maître des requêtes.

mais débarrassez-nous de Lucien, car Rasti-

gnac et de Marsay ne veulent plus entendre parler de

— Dormez en paix,

dit Finot.

Nathan

lui.

et Merlin auront

toujours des articles que Gaillard aura promis de faire passer,

Lucien ne pourra pas donner une ligne, nous

lui


23S

Sc,i .>i.o

couperons ainsi tainville

Je

il

Il

et

n'aura que

le journal

défendre Coralie

est impossible

de

:

de Mar-

un journal

résister.

vous dirai les endroits sensibles du ministre

mais livrez-moi fait faire

les vivres.

pour se défendre

contre tous,

DE LA VIE DE PROVllNCE.

le

manuscrit de

;

que vous aurez

l'article

à Lucien, répondit des Lupeaulx, qui se garda

bien de dire à Finot que l'ordonnance promise à Lucien élait

une plaisanterie.

Des Lupeaulx quitta

le

foyer. Finot vint à Lucien, et,

de ce ton de bonhomie auquel se sont pris tant de gens, il

expliqua comment,

ne pouvait renoncer à

il

la

rédaction

qui lui était due. Finot reculait à l'idée d'un procès qui ruinerait les espérances

que son ami voyait dans

royaliste. Finot aimait les

hommes

ger hardiment d'opinion. Lucien et

le parti

assez forts pour chan-

ne devaient-ils pas

lui,

se rencontrer dans la vie, n'auraient-ils pas l'un et l'autre petits services

mille

d'un

homme

sûr dans

les ministériels

à se rendre? Lucien avait besoin

ou

le parti libéral

pour

faire attaquer

les ultras qui se refuseraient à le servir.

Si l'on se joue

de vous

,

comment

ferez-vous

?

dit

Finot en terminant. Si quelque ministre, croyant vous avoir attaché par le licou de votre apostasie, ne vous re-

doute plus et vous envoie promener, ne vous faudra-t-il pas lui lancer quelques chiens pour

Eh

le

mordre aux mollets?

bien, vous êtes brouillé à mort avec Lousteau, qui de-

mande

votre tête. Félicien et vous, vous ne vous parlez

plus. Moi seul, je vous reste! est d-e vivre

ment vous

forts.

allez,

Une des

mon métier hommes vraidans le monde où lois

en bonne intelligence avec

Vous pourrez

me

rendre,

l'équivalent des services

de

les

que

je

vous rendrai


ILLUSIONS PERDDKS. dans

239-

Mais les affaires avant tout! envoyez-moi

la presse.

des articles purement littéraires,

ne vous compromet-

ils

tront pas, et vous aurez exécuté nos conventions.

Lucien ne

dans

vit

que de Tamitié mêlée à de savants

les propositions

de Finot, dont

calculs

la flatterie et celle

de des Lupeaulx l'avaient mis en belle humeur mercia Finot

Dans

re-

il

:

!

des ambitieux et de tous ceux qui ne peu-

la vie

vent parvenir qu'à l'aide des

hommes

des choses, par

et

un plan de conduite plus ou moins bien combiné, suivi, maintenu, il se rencontre un cruel moment où je ne sais quelle puissance les soumet à de rudes épreuves

manque

à la fois, de tous côtés les

brouillent, le

un il

homme

fils

malheur apparaît sur tous

perd

la tête

:

tout

rompent ou s'emles points.

Quand

au milieu de ce désordre moral,

est perdu. Les gens qui savent résister à cette

première

qui se raidissent en laissant

révolte des circonstances,

passer la tourmente, qui se sauvent en gravissant par un

épouvantable

effort la

réellement forts. Tout

donc ce

sphère supérieure, sont

homme,

qu'il faut appeler sa fatale

venu pour Lucien. Tout

succédé pour

lui

dans

le

avait été trop heureux,

choses se tourner contre plus vive et il

la

il

et

Ce moment

la littérature

;

il

hommes

et les

La première douleur

fut la

plus cruelle de toutes, elle l'atteignit là où

se croyait invulnérable,

dans son cœur et dans son

amour. Coralie pouvait n'être pas d'une belle

dans

devait voir les lui.

riche, a

heureusement

s'était trop

monde

hommes

semaine. Pour Napo-

léon, cette semaine fut la retraite de Moscou. était

les

moins d'être né

à

âme,

spirituelle

elle avait la faculté

de

la

;

mais, douée

mettre en de-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

2i0

hors par ces mouvements soudains qui font les grandes actrices. Ce phénomène étrange, tant qu'il n'est pas devenu comme une habitude par un long usage, est soumis aux caprices du caractère, et souvent à une admirable

pudeur qui domine

ment naïve doit être vait

les actrices

et timide, en

encore jeunes. Intérieure-

apparence hardie et leste

une comédienne,

comme

Coralie, encore aimante, éprou-

une réaction de son cœur de femme sur son masque

de comédienne. L'art de rendre

les

sentiments, cette

sublime fausseté, n'avait pas encore triomphé chez

elle

de

honteuse de donner au public ce qui

la nature. Elle était

n'appartenait qu'à l'amour. Puis elle avait une faiblesse particulière

aux femmes vraies. Tout en se sachant ap-

pelée à régner en

souveraine

sur la scène,

elle

avait

besoin du succès. Incapable d'affronter une salle avec laquelle elle ne sympathisait pas, elle tremblait toujours

en arrivant en scène

:

et, alors, la

vait la glacer. Cette terrible

froideur du public pou-

émotion

lui faisait

trouver

dans chaque nouveau rôle un nouveau début. Les applaudissements

lui

causaient une espèce d'ivresse, inutile à

son amour-propre, mais indispensable à son courage

murmure de désapprobation ou trait lui étaient ses

le silence

moyens; une

:

un

d'un public dis-

salle pleine,

attentive,

des regards admirateurs et bienveillants l'électrisaient elle se mettait alors

en communication avec

;

les qualités

nobles de toutes ces âmes, et se sentait la puissance de les élever,

de

les

émouvoifc Ce double

effet accusait

bien

et la nature nerveuse et la constitution du génie, en trahis-

sant aussi les délicatesses et enfant. Lucien avait

fini

la

tendresse de cette pauvre

par apprécier les trésors que ren-


ILLUSIONS PERDUES. fermait ce cœur,

jeune

était

il

avait

241

reconnu combien sa maîtresse

Inhabile aux faussetés de l'actrice, Coralie

fille.

de se défendre contre

était incapable

manœuvres des

les rivalités et les

coulisses auxquelles s*adonnait Florine,

aussi dangereuse, aussi dépravée déjà

fille

était

que son amie

simple et généreuse. Les rôles devaient venir trouver

Coralie

pour implorer

elle était trop fière

;

les

auteurs et

subir leurs déshonorantes conditions, pour se donner au

premier journaliste qui

Le

sa plume.

du comédien est

même

la

menacerait de son amour et de

n'est

l'art

extraordinaire

qu'une condition du succès,

longtemps nuisible

certain génie d'intrigue qui lie.

dans

talent, déjà si rare ,

s'il

n'est

le talent

accompagné d'un

manquait absolument à Cora-

Prévoyant les souffrances qui attendaient son amie à

Gymnase

son début au

,

Lucien voulut à tout prix

lui

procurer un triomphe. L'argent qui restait sur le prix du mobilier vendu, celui que Lucien gagnait, tout avait.passé

aux costumes, à l'arrangement de

la loge, à tous les frais

d'un début. Quelques jours auparavant, Lucien

démarche humiliante à laquelle il

prit les billets

il

fit

compte à Camusot. Le poëte qu'il

Non!

»

Mais

il

l'es-

n'était pas encore tellement

pût aller froidement à cet assaut.

bien des douleurs sur le chemin, ribles pensées

:

de Fendant et Cavalier, se rendit rue

des Bourdonnais, au Cocon cCor, pour en proposer

corrompu,

une

amour

se résolut par

il

le

Il

laissa

pava des plus

en se disant alternativement

:

«

Oui

ter!

néanmoins au petit cabinet froid, une cour intérieure, où siégeait grave-

arriva

noir, éclairé par

ment non plus l'amoureux de

Coralie, le débonnaire, le

fainéant,

Camusot

II.

le libertin,

l'incrédule

qu'il connaissait;

14


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

242

mais

père de famille,

le sérieux

ruses et de

vertus,

masqué de

la

négociant pondre de

le

pruderie judiciaire d'un

magistrat du tribunal de commerce, et défendu par la froideur patronale d'un chef de maison, entouré de com-

mis, de casiers, de cartons verts, de factures et d'échantillons,

bardé de sa femme, accompagné d'une

plement mise. Lucien frémit de

la

tête

fille

sim-

aux pieds en

l'abordant, car le digne négociant lui jeta le regard inso-

lemment

indifférent qu'il avait déjà

vu dans

les

yeux des

escompteurs.

Voici des valeurs, je vous aurais mille obligations si

vous vouliez

me

les

prendre, monsieur!

debout auprès du négociant

— Vous m'avez

pris

dit-il

en se tenant

assis.

quelque chose, monsieur,

dit

Ga-

musot, je m'en souviens. Là, Lucien expliqua la situation de Coralie, à voix basse et

en parlant à

put entendre

l'oreille

du marchand de

les palpitations

soieries,

du poëte humilié.

Il

qui

n'était

pas dans les intentions de Camusot que Coralie éprouvât

une chute. En écoutant, cL sourit,

il

était

le

négociant regarda les signatures

juge au tribunal de commerce,

situation des libraires.

naissait la

Il

il

con-

donna quatre mille

cinq cents francs à Lucien, à la condition de mettre dans

son endos

champ

:

Valeur reçue en soieries. Lucien alla sur-le-

voir Braulard et

fit

très-bien les choses avec lui

pour assurer à Coralie un beau succès. Braulard promit de venir et vint à la répétition générale

afin

de convenir

des endroits où ses romains déploieraient leurs battoirs de chair, et enlèveraient le succès. Lucien remit le reste de

son argent à Coralie, en

lui

cachant sa démarche auprès de


ILLUSIONS PERDUES. Camusot

il

;

calma

nice, qui déjà

Martaiuville,

de Tactrice et de Béré-

les inquiétudes

ne savaient comment

faire aller le

ménage.

un des hommes de ce temps qui connais-

mieux

saient le

243

le théâtre, était

venu plusieurs

fois faire

répéter le rôle de Coralie. Lucien avait obtenu de plusieurs rédacteurs royalistes la promesse d'articles favorables,

ne soupçonnait donc pas

il

du début de

Coralie,

le

malheur. La veille

arriva quelque chose de funeste

il

à Lucien. Le livre de d'Arthez avait paru. Le rédacteur en

chef du journal d'Hector Merlin donna l'ouvrage à Lucien

comme

à

l'homme

le

plus capable d'en rendre compte

;

il

devait sa fatale réputation en ce genre aux articles qu'il avait faits sur Nathan.

y avait du monde au bureau, tous

11

les rédacteurs s'y trouvaient. Martainville

tendre sur un point de les

la

y

était

venu s'en-

polémique générale adoptée par

journaux royalistes contre les journaux libéraux. Na-

than, Merlin, tous les collaborateurs

du

Réveil s'y entre-

tenaient de l'inflaence du journal semi-hebdomadaire de

Léon Giraud, influence d'autant plus pernicieuse que langage en était prudent, sage à parler lait

du cénacle de

une Convention.

royalistes feraient

le

modéré. On commençait

rue des Quatre-Venls, on l'appe-

la

11

et

avait été décidé

que

les

journaux

une guerre à mort et systématique à

ces dangereux adversaires,

metteurs en œuvre de

la

le

les

Doctrine, cette fatale secte qui

renversa les Bourbons, dès

des vengeances amena

qui devinrent, en effet,

le

jour où la plus mesquine

plus brillant écrivain royaliste

à s'allier avec elle. D'Âithez, dont les opinion) absolutistes étaient

noncé sur

inconnues, enveloppé dans Tanathème pro-

le cénacle, allait être la

première victime. Son


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

^44

mot

livre devait être échiné,

selon

refusa de faire

Ce refus excita

l'article.

hommes

scandale parmi les liste

le

classique. Lucien le plus violent

considérables du parti roya-

venus à ce rendez-vous. On déclara nettement à

Lucien qu'un nouveau converti n'avait pas de volonté;

ne

lui

convenait pas d'appartenir à

religion,

monarchie

la

pouvait retourner à son premier

il

camp

livrait Coralie

Merlin

amicalement

et Martainville le prirent à part et lui firent

observer qu'il

:

à la haine que les journaux

libéraux lui avaient vouée, et qu'elle n'aurait plus

journaux royalistes

lui

et ministériels

vaudrait cette

toutes les

les

pour se défendre. L'ac-

donner lieu sans doute à une polémique ardente

trice allait

qui

s'il

et à la

femmes de

— Vous

renommée

après laquelle soupirent

théâtre.

n'y connaissez rien, lui dit Martainville; elle

jouera pendant trois mois au milieu des feux croisés de

nos articles et trouvera trente mille francs en province

dans ses

trois

mois de congé. Pour un de ces scrupules

homme

qui vous empêcheront d'être un doit fouler nir,

politique, et qu'on

aux pieds, vous allez tuer Coralie

et votre ave-

vous jetez votre gagne-pain.

Lucien se vit forcé d'opter entre d'Arthez et Coralie sa maîtresse était perdue le

grand journal

chez

lui, la

il

dans

le

il

Il

laissa

comme

comme les

il

s'assit,

au coin du feu,

savait

si

beaux de

la

des larmes de page en page,

hésita longtemps, mais enfin

queur,

Le pauvre poëte revint

Réveil.

et lut ce livre, l'un des plus

moderne.

:

n'égorgait pas d'Arthez dans

mort dans l'âme;

dans sa chambre littérature

et

s'il

il

écrivit

bien en faire,

un il

article

mo-

prit ce livre

enfants prennent un bel oiseau pour le déplu-


ILLUSIONS PERDUES. mer

et le martyriser.

ture à nuire au livre. les

2ir)

Sa terrible plaisanterie

était

En

œuvre, tous

relisant cette belle

bons sentiments de Lucien se réveillèrent

:

il

de na-

traversa

Paris à minuit, arriva chez d'Arthez, vit à travers les vitres

trembler

la chaste et

timide lueur qu'il avait

souvent

si

regardée avec les sentiments d'admiration que méritait noble constance de ce vrai grand pas la force de monter,

il

homme

il

;

la

ne se sentit

demeura sur une borne pendant

quelques instants. Enfin, poussé par son bon ange, il frappa, trouva d'Arthez lisant et sans feu.

— Que vous

arrive-t-il? dit le

jeune écrivain en aperce-

vant Lucien et devinant qu'un horrible malheur pouvait seul le lui amener.

— Ton

livre est sublime, s'écria

de larmes, et

ils

Lucien

les

yeux pleins

m'ont commandé de l'attaquer.

— Pauvre enfant, tu manges un pain bien dur!

dit d'Ar-

thez.

— Je

ne vous demande qu'une grâce, gardez-moi

secret sur

ma

visite, et laissez-moi

mes occupations de damné.

dans

mon

le

enfer, à

Peut-être ne parvient-on à

rien sans s'être fait des calus aux endroits les plus sensibles

du cœur.

— Toujours même d'Arthez. — Me croyez-vous un lâche? Non, d'Arthez, non, le

!

dit

je suis

un enfant ivre d'amour. Et

il

lui

expliqua sa position.

— Voyons

l'article, dit

Lucien venait de

Lucien

lui dire

lui tendit le

s'empêcher de sourire

d'Arthez,

ému

par tout ce que

de Goralie.

manuscrit, d'Arthez

le lut et

ne put

;

14.


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

246

— Quel Mais

fatal

emploi de

l'esprit

I

s'écria-t-il.

se tut en voyant Lucien dans

il

un

fauteuil, acca-

blé d'une douleur vraie.

Voulez-vous

me

le laisser

verrai demain, reprit-il.

corriger? je vous le ren-

La plaisanterie déshonore une

œuvre, une critique grave

et

un

et sérieuse est parfois

je saurai rendre votre article plus honorable et

éloge,

pour vous

pour moi. D'ailleurs, moi seul je connais bien mes fautes!

— En un

fruit

montant une côte pour apaiser

fruit, le voilà

!

dit

les

aride,

on trouve quelquefois

ardeurs d'une soif horrible; ce

Lucien, qui se jeta dans les bras do

d'Arthez, y pleura et lui baisa le front en disant:

semble que

je

vous confie

ma conscience pour me

la

Il

me

rendre

un jour!

— Je regarde

le repentir

périodique

comme une grande

hypocrisie, dit solennellement d'Arthez, le repentir est alors est

une prime donnée aux mauvaises actions. Le repentir

une

virginité

que notre âme

doit à

Dieu

:

homme

un

qui se repent deux fois est donc un horrible sycophante. J'ai

peur que tu ne voies que des absolutions dans tes re-

pentirs

!

Ces paroles foudroyèrent Lucien, qui revint à pas lents rue de

la

Lune. Le lendemain,

le

poëte porta au journal

son article, renvoyé et remanié par d'Arthez; mais, depuis ce jour,

il

fut dévoré par

une mélancolie

toujours déguiser. Quand,

nase pleine,

il

éprouva

les

le soir,

il

qu'il

ne sut pas

vit la salle 'du

Gym-

terribles émotions que donne

de toute

un début au

théâtre, et qui s'agrandirent chez lui

la puissance

de son amour. Toutes ses vanités étaient en

jeu, son regard embrassait toutes les physionomies

comme


ILLUSIONS PERDUES. celui (Tun accusé

juges

:

embrasse

un murmure

allait

24

des jurés et des

les figures

faire tressaillir;

le

un

petit

incident sur la scène, les entrées et les sorties de Coralie, !cs

moindres inflexions de voix devaient

l'agiter

démesu-

rément. La pièce où débutait Coralie était une de celles qui tombent, mais qui rebondissent, et la pièce tomba.

En entrant en scène, Coralie ne frappée de

la

fut pas applaudie, et fut

froideur du parterre. Dans les loges, elle

n'eut pas d'autres applaudissements que ceux de sot.

Des personnes placées au balcon

taire le négociant par des «

Chut!

Les galeries

» répétés.

imposèrent silence aux claqueurs, quand livrèrent à des salves

Camu-

aux galeries firent

et

les

claqueurs se

évidemment exagérées.

xMartainville

applaudissait courageusement, et Thypocrite Florine, Na-

Une fois la pièce tombée, il y eut de Coralie, mais cette foule aggrava le

than, Merlin, l'imitaient. foule dans

mal par

la loge

les consolations

qu'on

au désespoir, moins pour

— Nous avons

elle

lui

donnait. L'actrice revint

que pour Lucien.

été trahis par Braulard, dit-il.

Coralie eut une fièvre horrible, elle était atteinte au

cœur. Le lendemain,

il

lui fut

impossible de jouer

:

elle

se vit arrêtée dans sa carrière. Lucien lui cacha les jour-

naux,

il

les

décacheta dans

la

salle à

feuilletonistes attribuaient la chute elle avait trop

présumé de

de

manger. Tous

les

la pièce à Coralie

:

ses forces; elle, qui faisait les

Gymnase;

elle

avait été poussée là par

une louable ambition, mais

elle

n'avait pas consulté ses

moyens,

délices des boulevards, était déplacée au

elle avait

mal

pris son

rôle.

Lucien lut alors sur Coralie des tartines composées

dans

le

système hypocrite de ses

articles sur

Nathan. Une


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

248

rage digne de Milon de Grotone quand

mains prises dans éclata chez

le

Lucien,

chêne

il

devint blême

:

il

se sentit les

ouvert lui-même

qu'il avait

ses

amis donnaient

à Coralie, dans une phraséologie admirable de bonté, de

complaisance et d'intérêt, les conseils

les plus

Elle devait jouer, y disait-on, des rôles

que

perfides.

les perfides

auteurs de ces feuilletons infâmes savaient être entière-

ment

contraires à son talent. Tels étaient les journaux

royalistes, serinés sans

naux libéraux

et

doute par Nathan. Quant aux jour-

aux petits journaux,

ils

déployaient les

moqueries que Lucien avait pratiquées. Co-

perfidies, les ralie entendit

un ou deux sanglots,

de son

elle sauta

lit

vers Lucien, aperçut les journaux, voulut les voir et les

Après cette lecture,

lut.

prévu rissue,

elle alla se

de

le silence. Florine était

recoucher et garda

la conspiration, elle

elle savait le rôle

de Coralie,

en avait

elle avait

Nathan pour répétiteur. L'administration, qui tenait à pièce, voulut

donner

le rôle

eu la

de Coralie à Florine. Le direc-

teur vint trouver la pauvre actrice, elle était en larmes et abattue; mais,

quand

il

lui dit

devant Lucien que Flo-

rine savait le rôle et qu'il élait impossible de ne pas don-

ner

la

pièce le soir, elle se dressa, sauta hors

Elle

tomba évanouie. Florine eut donc

une réputation, car les

du

lit.

Je jouerai! cria-t-elle. le rôle et s'y

elle releva la pièce; elle eut

journaux une ovation, à partir de laquelle

fit

dans tous

elle fut cette

grande actrice que vous savez. Le triomphe de Florine exaspéra Lucien au plus haut degré.

— Une misérable à laquelle tu Si le

Gymnase

le veut,

il

as

mis

le

pain à la main

î

peut racheter ton engagement.


ILLUSIONS PERDUES. Je serai

comte de Rubempré,

— Quelle

240

je ferai fortune et t'épouserai.

en

sottise! dit Coralie

un regard

lui jetant

pâle.

— Une jours,

cria Lucien.

sottise!

tu habiteras

une belle maison, tu auras un équi-

page, et je te ferai un rôle 11

deux mille francs

prit

Eh bien, dans quelques

!

et courut à Frascati.

Le mal-

heureux y resta sept heures dévoré par des furies,

le

visage calme et froid en apparence. Pendant cette journée

une partie de

et il

la nuit,

il

eut les chances les plus diverses

posséda jusqu'à trente mille francs, et

Quand

revint,

il

ses petits articles.

— Ah! fait si

il

sortit

:

sans un sou.

trouva Finot qui l'attendait pour avoir

Lucien commit

la faute

de se plaindre.

tout n'est pas rose, répondit Finot; vous avez

brutalement votre demi-tour à gauche que vous

deviez perdre l'appui de la presse libérale, bien plus forte

que

la

presse ministérielle et royaliste.

passer d'un

camp dans un

ne faut jamais

Il

autre sans s'être

fait

un bon

lit

où l'on se console des pertes auxquelles on doit s'attendre; mais, dans tous les cas, un

homme

leur expose ses raisons, et se abjuration,

ils

en deviennent

sage va voir ses amis,

fait conseiller

par eux son

les complices, ils

vous plai-

comme Nathan

et Merlin

gnent, et Ton convient alors,

avec leurs camarades, de se rendre des services mutuels.

Les loups ne se mangent point. Vous avez eu, vous, en cette affaire, l'innocence d'un agneau.

montrer ou

les dents à votre

aile. Ainsi,

l'on

nouveau

vous a

Vous serez forcé de

parti

sacrifié

que soulève votre

tirer cuisse

nécessairement à Na-

than, Je ne vous cacherai pas le bruit, criailleries

pour en

le

scandale et les

article contre d'Arthez.

Marat


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

2;)0

est

un

comparé à vous.

saint

se prépare des attaques

11

Où en

contre vous, votre livre y succombera.

votre

est-il,

roman ?

Voici les dernières feuilles, dit Lucien

en montrant

un paquet d'épreuves.

— On vous attribue

les articles

non signés des journaux

ministériels et ultras contre ce petit d'Arthez. Maintenant,

tous les jours, les coups d'épingle du Réveil sont dirigés

contre les gens de la rue des Quatre-Vents, et les plaisanteries sont d'autant plus sanglantes qu'elles sont drôles. Il

y a toute une coterie politique, grave et sérieuse der-

rière le journal

de Léon Giraud, une coterie à qui

le

pou-

voir appartiendra tôt ou tard.

Je

mis

pas

n'ai

le

au

pied

Rèveit

depuis

huit

jours.

— Eh

bien, pensez à

quante sur-le-champ, faites-les

dans

la

mes

petits articles. Faites-en cin-

vous lôs payerai en masse; mais

je

couleur du journal.

Et Finot donna négligemment à Lucien le sujet d'un

garde des sceaux en

article plaisant contre le

tant

une prétendue anecdote qui,

lui

dit-il,

lui

racon-

courait les

salons.

Pour réparer sa perte au jeu, Lucien retrouva, malgré son affaissement, de

composa trente ticles finis

,

Lucien

Finot, auquel

il

la verve,

articles alla

la

jeunesse d'esprit, et

chez Dauriat, sûr d'y rencontrer

voulait les remettre secrètement

d'ailleurs, besoin

de faire expliquer

publication des Marguerites.

de ses ennemis.

de

de chacun deux colonnes. Les ar-

A.

11

son entrée,

le libraire

;

il

avait,

sur la non-

trouva la boutique pleine il

y eut un silence complet,


ILLUSIONS PERDUES.

25t

En se voyant mis au ban

les conversations cessèrent.

dii

journalisme, Lucien se sentit un redoublement de courage, et se dit en lui-même,

bourg

comme

dans Tallée du Luxem-

:

-- Je triompherai

!

Dauriat ne fut ni protecteur

ni

doux,

goguenard, retranché dans son droit Marguerites à sa guise,

les

Lucien en assurât priété.

attendrait

il

le succès,

Quand Lucien

il

il

:

que

il

se

montra

ferait paraître la position

de

avait acheté rentière pro-

objecta que Dauriat était tenu de

publier ses Marguerites par la nature

même du

contrat et

qualité des contractants, le libraire soutint le contraire

la

et dit

que, judiciairement,

une opération

qu'il jugeait

Topportunité.

Il

les

les mille écus,

un

Lucien se

:

il

était seul

Lucien était maître de rendre

de reprendre son œuvre et de

la faire

retira, plus

ne

piqué du ton modéré que Dauriat

l'avait été

de sa pompe autocratique à

leur première entrevue. Ainsi,

sans doute publiées lui les forces

les

Marguerites ne seraient

qu'au moment où Lucien

aurait pour

auxiliaires d'une camaraderie puissante,

deviendrait formidable par lui-même.

Le poète

lit,

si

l'action eût suivi la pensée.

Il

ou

revint chez

lentement, en proie à un découragement qui

au suicide,

pu-

libraire royaliste.

avait pris qu'il

lui

juge de

une solution que tous

y avait d'ailleurs

tribunaux admettraient

blier par

ne poun^ait être contraint à

il

mauvaise,

le

menait

vit Coralie

au

pâle et souffrante.

— Un rôle, ou

elle

meurt,

lui dit

Bérénice pendant qu<î

Lucien s'habillait pour aller rue du Mont-Blanc, chez mademoiselle des Touches, qui donnait une grande soirée où


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

2J2 il

madame

devait trouver des Lupeaulx, Vignon, Blondet,

madame de

d'Espard et

La soirée

était

Bargeton.

donnée pour Conti,

grand compositeur

le

qui possédait Tune des voix les plus célèbres en dehors

de

la

scène, pour la

deux ou

.Cinti, la

glissa jusqu'à l'endroit

dame de Montcornet

homme

un

prit

montra comme

Pasta, Garcia, Levasseur et

du beau monde. Lucien

trois voix illustres la

étaient assises. Le

air léger, content, il

était

se

marquise, sa cousine et ma-

malheureux jeune

heureux;

il

plaisanta, se

dans ses jours de splendeur,

il

ne

du monde.

11

s'étendit

sur les services qu'il rendait au parti royaliste,

il

en donna

voulait point paraître avoir besoin

pour preuve

les cris

de haine que poussaient

les libéraux.

— Vous en serez bien largement récompensé, mon ami, lui dit

madame de

sourire. Allez

Héron

Bargeton en

adressant un gracieux

la

chancellerie,

après-demain à

et des Lupeaulx, et vous

nance signée par

le

néanmoins,

si

il

avec le

y trouverez votre ordon-

Le garde des sceaux

roi.

demain au château; mais

rais

lui

y a conseil,

je savais le résultat

dans

il

la porte

reviendra tard

:

la soirée, j'enver-

chez vous. Où demeurez-vous?

— Je viendrai, qu'il

répondit Lucien honteux d*avoir à dire

demeurait rue de

Lune.

la

Les ducs de Lenoncourt et de Navarreins ont parlé

de vous au

un de

ces

roi, reprit la

marquise,

dévouements absolus

une récompense éclatante

afin

ils

de vous venger des persé-

cutions du parti libéral. D'ailleurs, le

Rubempré, auxquels vous avez

ont vanté en vous

et entiers qui voulaient

nom

et le titre des

droit par votre mère, vont

devenir illustres en vous. Le roi a dit à Sa Grandeur,

le


ILLUSIONS PERDUES. de

soir,

apporter une ordonnance pour autoriser

lui

Chardon à porter

sieur Lucien

le

nom

comtes de Rubempré, en sa qualité de

comte par sa mère. Pinde, s'est

a-t-il dit

«

les

et le

petit-fils

titre

le

des

du dernier

Favorisons les chardonnerets du

après avoir lu votre sonnet sur le lys, dont

ma

heureusement souvenue

donné au duc. de

233

— Surtout quand

changer en

aigles, » a

cousine et qu'elle avait

le roi

peut faire

le

miracle

répondu M. de Navarreins.

Lucien eut une effusion de cœur qui aurait pu attendrir

une femme moins profondément blessée que ne

l'était

Louise d'Espard de Nègrepelisse. Plus Lucien était beau, plus elle avait soif de vengeance. Des Lupeaulx avait raison, Lucien manquait de tact

l'ordonnance dont on terie

comme

lui

:

ne sut pas deviner que

il

qu'une plaisan-

parlait n'était

savait en faire

madame

d'Espard. Enhardi

par ce succès et par la distinction flatteuse que gnait mademoiselle des Touches,

il

deux heures du matin pour pouvoir lier.

Lucien avait appris dans

royalistes

les

lui

parler en particu-

que mademoiselle des Touches

du moment,

déserts,

dans

le

il

la petite

Fay.

emmena mademoiselle

était la collabo-

Quand

et le sien,

grande mer-

les salons furent

des Touches sur un sofa,

boudoir, et lui raconta d'une façon

malheur de Coralie

témoi-

bureaux des journaux

ratrice secrète d'une pièce où devait jouer la veille

lui

resta chez elle jusqu'à

que

si

touchante

cette illustre

le

herma-

phrodite lui promit de faire donner le rjle principal à Coralie.

Le lendemain de cette soirée, au moment où Coralie, heureuse de

la

promesse de mademoiselle des Touches à

Lucien, revenait à la vie et déjeunait avec son poëte, ".

15


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

25*

Lucien

lisait le

journal de Lousteau, où se trouvait le récit

épigrammatique de l'anecdote inventée sur sceaux et sur sa

femme. La méchanceté

la

garde des

le

plus noire s'y

cachait sous Tesprit le plus incisif. Le roi Louis XVIII y était le

admirablement mis en scène,

parquet pût intervenir. Voici

ral essayait

auquel

de donner l'apparence de

n'a fait que grossir le

nombre de

que

et ridiculisé sans

le fait

le parti libé-

la vérité,

mais qui

ses spirituelles calomnies.

La passion de Louis XVIII pour une correspondance galante et musquée, pleine de madrigaux et d'étincelles,, y était

interprétée

comme

la

dernière expression de son

amour, qui devenait doctrinaire

du

fait

:

il

à l'idée. L'illustre maîtresse,

quée par Déranger sous

le

nom

passait, y disait-on, si

cruellement atta-

d'Oclavie, avait conçu les

craintes les plus sérieuses. La correspondance languissait.

Plus Octavie déployait d'esprit, plus son trait froid et terne.

Octavie avait

de sa défaveur, son pouvoir

fini

était

amant

se

mon-

par découvrir la cause

menacé par

les

prémices

et les épices

d'une nouvelle correspondance du royal écri-

vain avec la

femme du garde

femme

des sceaux. Cette excellente

supposée incapable d'écrire un

était

billet,

elle

devait être purement et simplement l'éditeur responsable

d'une audacieuse ambition. Qui pouvait être caché sous cette jupe? Après quelques observations, Octavie découvrit

que

est fait.

le roi

ministre à la

ménage un roi

par

correspondait avec son ministre. Son plan

Aidée par un ami

fidèle, elle retient

Chambre par une

tête-à-tête

la révélation

un jour

le

discussion orageuse, et se

elle révolte

l'amour-propre du

de cette tromperie. Louis XVIII entre

dans un accès de colère bourbomiienne et royale,

il

éclate


ILLUSIONS PERDUES. contre Octavie,

doute

il

253

Octavie offre une preuve

;

immé-

un mot qui voulût absolument

diate en le priant d'écrire

une réponse. La malheureuse femme surprise envoie

Chambre mais

quérir son mari à la ce

moment

occupait la tribune. La

il

re-

tout était prévu, dans

;

femme

sue sang et

eau, cherche tout son esprit, et répond avec l'esprit qu'elle trouve.

— Votre

chancelier vous dira le reste, s'écria Octavie

en riant du désappointement du

Quoique mensonger, des sceaux, sa

femme

roi.

piquait au vif le garde

l'arlicle

et le roi.

Des Lupeaulx, à qui Finot

a toujours gardé le secret, avait, dit-on, inventé l'anecdote. Ce spirituel et

du

mordant

article

la joie

fit

des libéraux

de Monsieur; Lucien s'en amusa sans y voir autre chose qu'un très-agréable caîiarrf. Il alla le et celle

parti

lendemain prendre des Lupeaulx

et le

baron du Châtelet.

Le baron venait remercier Sa Grandeur. Le sieur Châte-

nommé

let,

était fait

conseiller d'État en service

comte, avec

Charente dès que

la

promesse de

maximum

Châtelet, car le

du

les articles

venu

si

été

comme un

la

le

il

quelques

temps voulu pour

la retraite.

lui

Le comte du

dans l'ordonnance, prit

le traita sur

de Lucien,

promptement;

ministère, dans

de

fut inséré

Lucien dans sa voiture et

Sans

préfecture de la

le préfet actuel aurait fini les

mois nécessaires pour compléter faire obtenir le

la

extraordinaire,

ne

un pied

d'égalité.

serait peut-être pas par-

persécution des libéraux avait

piédestal pour lui. Des Lupeaulx était au le

cabinet du secrétaire général.

pect de Lucien, ce fonctionnaire et regarda des Lupeaulx.

fit

A

l'as-

un bond d'étonnement


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

256

— Comment! vous osez venir

ici,

taire général à Lucien stupéfait.

monsieur?

dit le secré-

Sa Grandeur a déchiré

votre ordonnance préparée, la voici!

montra

(Il

le

premier

papier venu déchiré en quatre.) Le ministre a voulu connaître l'auteur de l'épouvantable article d'hier, et voici la

copie du. numéro, dit le secrétaire général en tendant à

Lucien les liste,

feuillets

de son

article.

Vous vous dites roya-

monsieur, et vous êtes collaborateur de cet infâme

journal qui

fait

blanchir les cheveux aux ministres, qui

chagrine les centres et nous entraîne dans un abîme. Vous

déjeunez du Corsaire, du Miroir, du Constitutionnel, du Courrier; vous dînez de

la Quotidienne,

soupez avec Martainville,

le

du

Réveil, et

vous

plus terrible antagoniste du

ministère, et qui pousse le roi vers l'absolutisme, ce qui

l'amènerait à une révolution tout aussi promptement que s'il

se livrait à l'extrême gauche! Vous êtes

tuel journaliste, mais vous

politique. l'article

roi, qui,

très-spiri-

ne serez jamais un

Le ministre vous a dénoncé

au

un

comme

homme

l'auteur de

dans sa colère, a grondé M.

le

duc

de Navarreins, son premier gentilhomme de service. Vous vous êtes

fait

des ennemis d'autant plus puissants, qu'ils

vous étaient plus favorables Ce qui chez un ennemi semble !

naturel est épouvantable chez un ami.

— Mais vous êtes

donc un enfant,

mon

cher? dit des

Lupeaulx. Vous m'avez compromis. Mesdames d'Espard et

de Bargeton,

madame

de Montcornet, qui avaient répondu

retomber

de vous, doivent être furieuses. Le duc a dû

faire

sa colère sur la marquise, et la marquise a

dû gronder

sa

cousine. N'y allez pas! Attendez.

Voici

Sa Grandeur, sortez

!

dit le secrétaire général.


ILLUSIONS PERDUES. Lucien se trouva sur

un homme

Vendôme, hébété comme

la place

Ton vient de donner sur

à qui

d'assommoir.

la tête

un coup

revint à pied par les boulevards en es-

Il

sayant de se juger.

se vit le jouet

Il

avides et perfides. Qu'était-il dans ce

Un enfant qui

2:i7

d'hommes envieux, monde d'ambitions?

courait après les plaisirs et les jouissances

de vanité, leur sacrifiant tout; un poëte sans réflexion profonde, allant de lumière en lumière

comme un

lon, sans plan fixe, l'esclave des circonstances,

papil-

pendant

bien et agissant mal. Sa conscience fut un impitoyable

bourreau. Enfin,

n* avait

il

plus d'argent et se

sentait

épuisé de travail et de douleur. Ses articles ne passaient

qu'après ceux de Merlin et de Nathan.

perdu dans ses réflexions

ture,

quelques cabinets

;

littéraires qui

il

vit

Il

allait à

Taven-

en marchant, chez

commençaient à donner

des livres en lecture avec les journaux, une affiche où,

sous un

nom

:

titre bizarre,

à

lui tout à fait

inconnu,

brillait

son

Par Lucien Chardon de Rubempré. Son ouvrage pa-

raissait,

demeura

il

n'en avait rien su, les journaux se taisaient.

les

Il

bras pendants, immobile, sans apercevoir un

groupe de jeunes gens des plus élégants, parmi lesquels étaient Rastignac, de Marsay et quelques autres de sa

connaissance.

Il

ne

fit

pas attention à Michel Chrestien et

à Léon Giraud qui venaient à lui.

— Vous fit

êtes M.

résonner

Chardon?

les entrailles

lui dit

de Lucien

Michel d'un ton qui.

comme

des cordes.

— Ne me connaissez-vous pas? répondit-il en Michel

lui

— Voilà Si

pâlissant.

cracha au visage.

les honoraires

de vos

articles contre d'Arthez,

chacun, dans sa cause ou dans celle de ses amis, imi-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

258 tait

ma

conduite, la presse resterait ce qu'elle doit être

un sacerdoce respectable Lucien avait chancelé; disant, ainsi qu'à

et respecté

!

s'appuya sur Rastignac en

il

de Marsay

:

lui

:

— Messieurs, vous ne sauriez refuser d'être mes témoins. Mais je veux d'abord rendre

la partie égale et l'affaire

sans

remède. Lucien donna vivement un

soulïlet à Michel, qui

ne

s'y

attendait pas. Les dandys et les amis de Michel se jetèrent

entre le républicain et prît pas et

le royaliste, afin

que cette

un caractère populacier. Rastignac

l'emmena chez

lutte

saisit

ne

Lucien

rue Taitbout, à deux pas de cette

lui,

scène, qui avait lieu sur le boulevard de Gand, à l'heure

du dîner. Cette circonstance

évita

les

rassemblements

d'usage en pareil cas. De Marsay vint chercher Lucien,

que

les

deux dandys forcèrent à dîner joyeusement avec

eux au café Anglais, où

ils

se grisèrent.

— Êtes-vous à de Marsay. — n'en jamais manié. — Au Rastignac. — pas dans ma un seul coup de — Vous avez pour vous hasard, vous êtes un fort

Je

l'épée

?

lui dit

ai

pistolet? dit

Je n'ai

vie tiré

pistolet.

le

adversaire, vous pouvez tuer votre

Lucien trouva

fort

homme,

dit

terrible

de Maisay.

heureusement Coralie au

lit

et en-

dormie. L'actrice avait joué dans viste, elle avait pris sa

dissements légitimes

une

petite pièce

à l'impro-

revanche en obtenant des applau-

et

non

stipendiés. Cette soirée, à

laquelle ne s'attendaient pas ses ennemis, détermina le

directeur à lui donner le principal rôle dans la pièce de


ILLUSIONS PERDUES. Camille Maupin

car

;

il

2o9

avait fini par découvrir la cause de

l'insuccès de Goralie à son début. Courroucé par les intri-

gues de Florine et de Nathan pour faire tomber une actrice à laquelle

tenait, le directeur avait

promis à Goralie

de Tadministration.

la protection

A

il

cinq heures du matin, Rastignac vint chercher Lucien

— Mon cher, vous êtes rue, lui

dit-il

au rendez-vous, sur

bon goût,

et

pistolet à

le

les

premiers

chemin de Clignancourt,

c'est

de

nous devons de bons exemples.

Voici le

roula dans

logé dans le système de votre

pour tout compliment. Soyons

le

programme,

dit

de Marsay dès que

le fiacre

faubourg Saint-Denis. Vous vous battez au

marchant à volonté

vingt-cinq pas,

l'autre jusqu'à

l'un sur

une distance de quinze pas. Vous avez

chacun cinq pas à

faire et trois

coups à

tirer,

pas davan-

tage. Quoi qu'il arrive, vous vous engagez à en rester là l'un

et

l'autre.

Nous chargeons

les

de votre

pistolets

adversaire et ses témoins chargent les vôtres. Les armes

ont été choisies par les quatre témoins réunis chez un

armurier. Je vous promets que nous avons aidé

le

hasard

:

vous avez des pistolets de cavalerie.

Pour Lucien, lui était

la vie était

indifférent

devenue un mauvais jêve;

il

de vivre ou de mourir. Le courage

particulier au suicide lui servit donr. à paraître en grand

costume de bravoure aux yeux des spectateurs de son duel.

Il

resta, sans

marcher, à sa place. Cette insouciance

passa pour un froid calcul

:

on trouva ce poëte

très-fort.

Michel Chrestien vint jusqu'à sa limite. Les deux™Jver-

même temps, car les insultes avaient comme égales. Au premier coup, la balle de

saires firent feu

été regardées

en


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

2G0

Chrestien effleura

le

menton de Lucien, dont

la balle

passa

Au

à dix pieds au-dessus de la tête de son adversaire.

second coup,

la balle

de Michel se logea dans

le col

de

la

redingote du poëte, lequel était heureusement piqué et garni de bougran.

dans

le sein et

— — Non, — Tant — Oh

troisième coup, Lucien reçut la balle

mort? demanda Michel.

Est-il

!

Au

tomba.

dit le chirurgien,

il

s'en tirera.

pis! répondit Michel.

tant pis

oui,

répéta Lucien en versant des

,

larmes.

A

midi, ce malheureux enfant se trouva dans sa

son

et sur

lit; il

chambre

avait fallu cinq heures et de grands

mé-

nagements pour Ty transporter. Quoique son

état fût sans

exigeait des précautions

pouvait ame-

danger,

il

:

la fièvre

ner de fâcheuses complications. Coralie étouffa son désespoir et ses chagrins. Pendant tout le temps fut

en danger,

prenant ses

elle

rôles.

que son ami

passa les nuits, avec Bérénice, en ap-

Le danger de Lucien dura deux mois.

Cette pauvre créature jouait quelquefois un rôle qui voulait

de

la gaieté, tandis

qu'intérieurement elle se disait

— Mon cher Lucien meurt peut-être en ce moment Pendant ce temps, Lucien dut

la vie

fut soigné par

au dévouement de cet ami

mais à qui d'Arthez avait conûé de Lucien en justifiant

ment

le

,

Bianchon

Bianchon

le secret

de

la

dit n'avoir

pas

il

démarche

,

qui

une

fièvre nerveuse d'une

soupçonnait d'Arthez de

quelque générosité, questionna son malade; Lucien fait

;

vivement blessé,

malheureux poëte. Dans un mo-

lucide, car Lucien eut

haute gravité

si

:

!

d'autre article sur le livre

lui

de d'Arthez


ILLUSIONS PERDUES. que

261

grave inséré dans

l'article sérieux et

le

journal d'Hec-

tor Merlin.

A

la fin

du premier mois,

la

déposa son bilan. Bianchon

maison Fendant

et Cavalier

de cacher ce

dit à l'actrice

coup affreux à Lucien. Le fameux roman de l'Archer de Charles IX, publié sous

un

moindre succès. Pour se le bilan.

titre bizarre, n'avait

Fendant, à l'insu de Cavalier, avait vendu cet

ouvrage en bloc à des épiciers, qui prix au

moyen du

colportage.

Lucien garnissait Paris.

La

pas eu le

de l'argent avant de déposer

faire

les

revendaient à bas

le

En ce moment,

du quai des Augustins, qui

librairie

le livre

de

parapets des ponts et les quais de avait pris

une certaine quantité d'exemplaires de ce roman, se trouvait

donc perdre une somme considérable par suite de

l'avilissement subit

du prix

qu'elle avait achetés

:

les

quatre volumes in- 12

quatre francs cinquante centimes

Le commerce

étaient donnés pour cinquante sous. les hauts cris,

et les

jetait

journaux continuaient à garder

le

plus profond silence. Barbet n'avait pas prévu ce lavage, il

croyait au talent de Lucien; contrairement à ses habi-

tudes,

il

s'était

jeté sur

deux cents exemplaires; et

perspective d'une perte le rendait fou,

il

de Lucien. Barbet prit un parti héroïque plaires dans

disait :

il

la

des horreurs

mit ses exem-

un coin de son magasin, par un entêtement

particulier

aux avares,

des leurs à

vil prix.

et laissa ses confrères se débarrasser

Plus tard, en 182Zj,

face de d'Arthez, le mérite

du

quand

la belle pré-

deux

articles faits

livre et

par Léon Giraud eurent rendu à cette œuvre sa valeur,

Barbet vendit ses exemplaires, un par un, au prix de dix francs. Malgré les précautions de Bérénice et de Coralie, 15.


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

262 il

d'empêcher Hector Merlin de venir voir

fut impossible

son ami mourant

amer de

;

et

ce bouillon,

il

lui fit

boire goutte à goutte le calice

mot en usage dans

la librairie

pour

peindre Tope'ration funeste à laquelle s'étaient livrés Fen-

dant et Cavalier en publiant

d'un débutant. Mar-

le livre

tain ville, seul fidèle à Lucien,

un magnifique

fit

faveur de l'œuvre; mais l'exaspération était

chez

les libéraux et

les ministériels, contre le

article

telle, et

en

chez

rédacteur en

chef de l'Aristarque, de l'Oriflamme et du Drapeau blanc,

que

de ce courageux athlète, qui rendit toujours

les efforts

dix insultes pour une au libéralisme, nuisirent à Lucien.

Aucun journal ne releva

le

gant de

vives que fussent les attaques

la

polémique, quelque

du bravo

Bérénice et Bianchon fermèrent

la

royaliste. Coralie,

porte à tous les soi-

disant amis de Lucien, qui jetèrent les hauts cris; mais fut impossible

Fendant

de

la

fermer aux huissiers. La

faillite

et Cavalier rendait leurs billets exigibles

d'une des dispositions du Code de commerce

,

il

de

en vertu la

plus

attentatoire aux droits des tiers, qui sont ainsi privés des

bénéfices du terme. Lucien se trouva vigoureusement poursuivi par

Camusot. En voyant ce nom,

terrible et humiliante

pour

l'actrice

démarche qu'avait dû

elle si angélique; elle l'en

aima dix

comprit

la

faire son poëte, fois plus, et

ne

voulut pas implorer Camusot. En venant chercher leur prisonnier, les gardes de

commerce

reculèrent à l'idée de l'emmener;

avant de prier

le

et

le

trouvèrent au

allèrent chez

lit,

et

Camusot

président du tribunal d'indiquer la maison

de santé dans laquelle

musot accourut

ils

ils

déposeraient le débiteur. Ca-

aussitôt rue de la Lune. Coralie descendit

remonta tenant

les pièces

de

la

procédure qui, d'après


ILLUSIONS PERDUES. l'endos, avait dcclaré Lucien commerçant. elle

203

Comment avait-

obtenu ces papiers de Camusot? quelle promesse avait-

morne

silence; mais elle

elle

faite? Elle garda le

était

remontée quasi morte. Coralie joua dans

plus

la

pièce de

Camille Maupin, et contribua beaucoup à ce succès de rillustre

hermaphrodite

fut la dernière étincelle

La création de ce rôle

littéraire.

de cette belle lampe. A

moment où Lucien

tième représentation, au

mençait à se promener, à manger, ses travaux, Coralie

et parlait

tomba malade

:

la ving-

rétabli

com-

de reprendre

un chagrin secret

la

dévorait. Bérénice a toujours cru que, pour sauver Lucien,

de revenir à Camusot. L'actrice eut

elle avait 'promis

la

mortification de voir donner son rôle à Florine. Nathan déclarait la guerre au

Gymnase dans

le

cas où Florine ne

succéderait pas à Coralie. En jouant le rôle jusqu'au dernier

moment pour ne

pas

le laisser

Coralie outre-passa ses forces

quelques avances pendant

la

;

le

prendre par sa

Gymnase

rivale,

lui avait fait

maladie de Lucien,

elle

ne

pouvait plus rien demander à

la caisse

son bon vouloir, Lucien

encore incapable de travail-

ler,

il

était

du théâtre

;

malgré

soignait d'ailleurs Coralie afin de soulager Bérénice;

ce pauvre

ménage

eut cependant le

médecin habile

arriva donc à une détresse absolue,

il

bonheur de trouver dans Bianchon un

et

un pharmacien. La

dévoué,

qui

lui

donna

crédit chez

situation de Coralie et de Lucien fut

bientôt connue des fournisseurs et du propriétaire. Les

meubles furent

saisis.

craignant plus le

journaliste, poursuivirent ces deux bohé-

miens à outrance. Enfin,

La couturière

il

n*y eut plus

et le

que

le

tailleur,

ne

pharmacien

et le charcutier qui fissent crédit à ces malheureux enfants.


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

264

Lucien, Bérénice et la malade furent obligés, pendant une

semaine environ, de ne manger que du porc sous toutes les

formes ingénieuses et variées que

donnent

lui

les

La charcuterie, assez inflammatoire de sa

charcutiers.

nature, aggrava la maladie de Tactrice. Lucien fut contraint par la

misère d'aller chez Lousteau réclamer

mille francs

que

Ce

le

cle la

suivi, fatal

les

ce traître, lui devait.

démarche qui

lui

plus. Lousteau ne pouvait plus rentrer chez

lui

au milieu de ses malheurs,

fut,

coûta

rue

cet ancien ami,

Harpe,

couchait chez ses amis,

il

comme un

traqué

la

introducteur dans

lièvre.

le

était

pour-

Lucien ne put trouver son

monde

teaux. Lousteau dînait à la

il

littéraire

même

que chez

Flico-

table où Lucien l'avait

rencontré, pour son malheur, le jour où

il

de d'Arthez. Lousteau

Lucien accepta!

lui offrit à dîner, et

s'était éloigné

Quand, en sortant, de chez Flicoteaux, Claude Vignon, qui y mangeait ce jour-là, Lousteau, Lucien et le grand

inconnu qui remisait sa garde-robe chez Samanon voulurent aller au café Voltaire prendre

du

purent faire trente sous en réunissant tissait

dans leurs poches.

Ils

café,

ils

ils

ne

qui reten-

Luxembourg,

flânèrent au

espérant y rencontrer un libraire, et

jamais

le billon

virent,

en

effet,

un des plus fameux imprimeurs de ce temps auquel Lousteau

demanda quarante

partagea la

somme

francs, et qui les donna. Lousteau

en quatre portions égales, et chacun

des écrivains en prit une. fierté, tout

La misère

sentiment chez Lucien;

trois artistes

il

avait éteint toute

pleura devant ces

en leur racontant sa situation

;

mais chacun

de ses camarades avait un drame tout aussi cruellement horrible à lui dire

:

quand chacun eut paraphrasé

le sien,


ILLUSIONS PEHDUES. le

26j

poète se trouva le moins malheureux des quatre. Aussi

tous avaient-ils besoin d'oublier et leur malheur et leur

pensée, qui doublait le malheur. Lousteau courut au Palais-Royal y jouer les neuf francs qui lui restèrent sur ses

dix francs. Le grand inconnu, quoiqu'il eût une divine

maîtresse, alla dans une vile maison suspecte se plonger

dans dit

le

au

bourbier des voluptés dangereuses. Vignon se renPetit

Rocher de Cancale dans l'intention d'y boire

deux bouteilles de vin de Bordeaux pour abdiquer sa raison et sa

mémoire. Lucien quitta Claude Vignon sur

le seuil

du restaurant, en refusant sa part de ce souper. La poignée de main que le grand homme de province donna au seul journaliste qui ne

lui avait

pas été hostile fut ac-

compagnée d'un horrible serrement de cœur.

— Que faire? — A guerre

lui

la

demanda-t-il.

comme

à la guerre, lui dit le grand

critique. Votre livre est beau,

mais

il

vous a

fait

des en-

vieux, votre lutte sera longue et difficile. Le génie'est une

horrible maladie.

Tout écrivain porte en son cœur un

monstre qui, semblable au ténia dans Testomac, y dévore les sentiments à mesure qu'ils y éclosent. Qui triomphera? la il

maladie de l'homme, ou l'homme de faut

être

un grand homme

la

maladie? Certes,

pour tenir la balance entre

son génie et son caractère. Le talent grandit, dessèche.

A moins

d'être

le

cœur

se

un colosse, à moins d'avoir des

épaules d'Hercule, on reste ou sans cœur ou sans talent.

Vous êtes mince et

fluet,

vous succomberez, ajouta-t-il en

entrant chez le restaurateur.

Lucien revint chez arrêt,

dont

la

lui

en méditant sur cet horrible

profonde vérité

lui éclairait la vie littéraire.


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

266

— De l'argent!

lui criait

une

lui-même, à son ordre,

Il fit

chacun à un, deux

et trois

il

les lui

la

signature de David Sé-

lendemain,

les endossa, puis, le

Métivier, le

marchand de papier de

escompta sans aucune

lui

il

Lucien écrivit quel-

le

prévenir de cette

promettant, selon l'usage, de

faire les fonds à Téclfeance. Les dettes

de Lucien payées,

chez

les porta

il

rue Serpente, qui

la

difficulté.

ques lignes à son beau-frère pour attaque à sa caisse, en

de mille francs

mois d'échéance, en y imitant

avec une admirable perfection

chard;

voix.

trois billets

de Coralie et

resta trois cents francs,

que

le

celles

poëte

remit entre les mains de Bérénice, en

lui

disant de ne lui

rien donner

:

il

craignait d'être

saisi

s'il

demandait de l'argent

par l'envie d'aller au jeu. Lucien, animé d'une rage

sombre, froide et taciturne, se mit à écrire ses plus rituels articles à la lueur

Quand il

cherchait ses idées,

blanche

comme une

mourantes,

lui

voyait cette créature adorée,

il

porcelaine, belle de la beauté des

souriant de deux lèvres pâles, lui montrant

des yeux brillants

comme

le

femmes qui succombent autant

sont ceux

de toutes

ne pouvait pas

les rédacteurs

Quand

il

aller

les

à la maladie qu'au chagrin.

Lucien envoyait ses articles aux journaux; mais, il

spi-

d'une lampe en veillant Coralie.

comme

dans les bureaux pour tourmenter

en chef,

les articles

ne paraissaient pas.

se décidait à venir au journal, Théodore Gaillard,

qui lui avait

fait

des avances et qui plus tard profita de

ces diamants littéraires, le recevait froidement.

Prenez garde à vous,

d'esprit, disait-il.

mon

cher, vous n'avez plus

ne vous laissez pas abattre, ayez de

la

verve

I

lui


ILLUSIONS PERDUES.

— Ce miers

petit

articles

267

Lucien n'avait que son roman et ses pre-

dans

le ventre, s'écriaient Félicien

Merlin et tous ceux qui le haïssaient, quand tion

de

lui

chez Dauriat ou au Vaudeville.

Il

il

Vernou,

était

ques-

nous envoie

des choses pitoyables.

Ne rien avoir dans

le

ventre,

mot consacré dans

l'argot

du journalisme, constitue un arrêt souverain dont il est difficile d'appeler ime fois qu'il a été prononcé. Ce mot, colporté partout, tuait Lucien, à l'insu de Lucien, car

il

eut alors des ennuis au-dessus de ses forces. Au milieu de ses écrasants travaux,

David Séchard, et sot.

il

il

pour les

fat poursuivi

effets

eut recours* à l'expérience de

de

Camu-

L'ancien ami de Coralie eut la générosité de protéger

Lucien. Cette affreuse situation dura deux mois, qui furent émaillés de beaucoup de papiers timbrés, que, selon la

recommandation de Camusot, Lucien envoyait à Desroches,

un ami de

Bixiou, de Blondet et de des Lupeaulx.

Au commencement du mois d'août, Bianchon poète que

Coralie était

dit

au

perdue, elle n'avait pas plus de quel-

ques jours à vivre. Bérénice

et

Lucien passèrent ces fatales

journées à pleurer, sans pouvoir cacher leurs larmes à cette pauvre cien. lui

fille,

au désespoir de mourir à cause de Lu-

Par un retour étrange

amenât un

l'Église, et

,

Coralie exigea

que Lucien

prêtre. L'actrice voulut se réconcilier avec

mourir en paix.

Elle

fit

une

fin

chrétienne, son

repentir fut sincère. Cette agonie et cette mort achevèrent d'ôter à Lucien sa force et son courage. Le poëte

dans un complet abattement, pied du

qu'au

lit

assis

de Coralie, en ne cessant de

moment où

il

vit les

yeux de

demeura

dans un fauteuil, au la regarder, jus-

l'actrice

tournés par la


.

SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

268

main de

la Mort.

Il

heures du matin. Un

était alors cinq

oiseau vint s'abattre sur les pots de fleurs qui se trouvaient

en dehors de

la

croisée, et gazouilla quelques chants.

Bérénice agenouillée baisait la main de Coralie, qui se refroidissait sous ses larmes.

cheminée. Lucien

la

lui conseillait

tresse,

ou

Il

sortit,

y avait alors onze sous sur

poussé par un désespoir qui

de demander l'aumône pour enterrer sa maî-

d'aller se jeter

aux pieds de

pard, du comte du Châtelet, de

mademoiselle des Touches, ou du say

:

il

terrible

ne se sentait plus alors ni

avoir quelque argent,

il

la

marquise d'Es-

madame de fierté

Bargeton, de

dandy de Marni

force.

se serait engagé soldat!

Pour

marcha,

11

de cette allure affaissée et décomposée que connaissent

malheureux, jusqu'à

l'hôtel

de Camille Maupin,

les

y entra

il

sans faire attention au désordre de ses vêtements, et

la fit

prier de le recevoir.

— Mademoiselle

s*est

couchée à

personne n'oserait entrer chez

et

sonné, répondit

le valet

trois elle

heures du matin, avant qu'elle

ait

de chambre.

— Quand vous sonne-t-elle? — Jamais avant dix heures. Lucien écrivit alors une de ces lettres épouvantables où les

gueux élégants ne ménagent plus

mis en doute Lousteau

la possibilité

lui parlait

rien.

Un

soir,

de ces abaissements

il

,

avait

quand

des demandes faites par de jeunes

lents à Finot, et sa

plume l'emportait peut-être

ta-

alors au

delà des limites où l'infortune avait jeté ses prédécesseurs.

En revenant imbécile se douter de

et fiévreux

l'horrible

dicter le désespoir,

il

par les boulevards, sans

chef-d'œuvre que venait de

rencontra Barbet.

lui


ILLUSIONS PERDUES.

— Barbet, cinq cents francs?

lui dit-il

269

en

tendant

lui

la

main.

— Non, deux cents, répondit — Ah vous avez donc un cœurî — Oui, mais aussi des

le libraire.

I

affaires.

j'ai

Vous

me faites perdre

bien de l'argent, ajouta-t-il après lui avoir raconté la lite

fail-

de Fendant et Cavalier, faites-m'en donc gagner?

Lucien frissonna.

— Vous êtes poëte, vous de vers,

dit le libraire

devez savoir

faire toute sorte

en continuant. En ce moment,

j'ai

besoin de chansons grivoises pour les mêler à quelques

chansons prises à différents auteurs, aGn de ne pas être

comme

poursuivi les

rues un

joli

contrefacteur et de pouvoir vendre dans

de chansons à dix sous.

recueil

Si

vous

voulez m'envoyer demain dix bonnes chansons à boire ou croustilleuses... la...

vous savez? je vous donnerai deux

cents francs.

Lucien revint chez et raide sur

drap de

lit

Normande de ce

lit.

un

lit

avait

Sur

le

calme absolu,

il

y trouva Coralie étendue droite

allumé quatre chandelles aux quatre coins visage de Coralie étincelait cette fleur de si

elle

haut aux vivants en leur exprimant un ressemblait à ces jeunes

maladie des pâles couleurs

que ces deux le

:

que cousait Bérénice en pleurant. La grosse

beauté qui parle

la

lui

de sangle, enveloppée dans un méchant

nom de

:

il

filles

semblait par

lèvres violettes allaient s'ouvrir et

qui ont

moments

murmurer

Lucien, ce mot qui, mêlé à celui de Dieu,

avait précédé son dernier soupir. Lucien dit à Bérénice d'aller

commander aux pompes funèbres un convoi

qui ne

coûtât pas plus de deux cents francs, en y comprenant

le


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

270

service à la chétive église Bonne-Nouvelle. Dès que Bérdnice fat sortie, le poëte se mit à sa table, auprès du corps

de sa pauvre amie, et y composa les dix chansons qui vougaies et des airs populaires.

laient des idées

11

éprouva

des peines inouïes avant de pouvoir travailler; mais

par trouver son intelligence au service de

comme

s'il

n'eut pas souffert.

Il

il

Unit

la nécessité,

exécutait déjà le terrible

arrêt de Claude Vignon sur la séparation qui ^'accomplit

entre le

cœur

pauvre enfant

aux

que

et le cerveau. Quelle nuit

se livrait à la

celle

recherche de poésies à

où ce offrir

goguettes en écrivant à la lueur des cierges, à côté

du prêtre qui

priait

pour Coralieî... Le lendemain matin,

Lucien, qui avait achevé sa dernière chanson, essayait de la

mettre sur un

air alors à la

ter, Bérénice et je

venu fou

mode; en l'entendant chan-

prêtpe eurent peur qu'il ne fût de-

:

Amis,

Me

la

morale en chnnson

fatigue et m'ennuie;

Doit-on invoquer

Quand on

]a

Raison

sert la Folie?

D'ailleurs, tous les refrains sont

bons

Lorsqu'on trinque avec des lurons Épicure

:

l'atteste.

N'allons pas chercher Apollon

Quand Bacchus Rions

!

est notre

échanson;

buvons!

Et moquons-nous du reste. Hippocrate à tout bon buveur Promettait la centaine.

Qu'importe, après tout, par malheur, Si la

Ne peut

jambe incertaine un tendron.

plus poursuivre


ILLUSIONS PERDUES.

271

Pourvu qu'à vider un flacon La main soit toujours leste? Si toujours, en vrais biberons,

Jusqu'à soixante ans nous trinquons, Rions! buvons!

Et moquons-nous du reste. Veut-on savoir d'où nous venons,

La chose

est très-facile

;

Mais, pour savoir où nous irons. faudrait (Mre liabilc.

11

Sans nous inquiéter," enfin, Usons,

De 11

ma

est certain

Mais

il

jusqu'à la

foi,

fin

bonté céleste!

la

que nous mourrons; que nous vivons

est sur

:

Rions! buvons

!

Et moquons-nous du reste.

Au moment où

le

poëte chantait cet épouvantable der-

nier couplet, Bianclîon et d'Arthez entrèrent et le trou-

vèrent dans le paroxysme de l'abattement,

versait

il

un

torrent de larmes, et n'avait plus la force de remettre ses

chansons au net. Quand pliqué sa situation,

il

,

à travers ses sanglots,

vit

il

eut ex-

des larmes dans les yeux de

ceux qui l'écoutaient.

— bien des fautes d'Arthez, — Heureux ceux qui trouvent elTace

Ceci, dit

I

l'enfer ici-bas, dit grave-

ment

le prêtre.

Le spectacle de la

cette belle

vue de son amant

lui

morte souriant à

l'éternité,

achetant une tombe avec des gra-

velures, Barbet payant un cercueil, ces quatre chandelles

autour de cette actrice dont à coins verts faisaient

la

basquine

et les

naguère palpiter toute une

bas rouges salle, puis

sur la porte le prêtre qui l'avait réconciliée avec Dieu re-


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

272

tournant à Téglise pour y dire une messe en faveur de celle qui avait tant

aimé

!

ces grandeurs et ces infamies,

ces douleurs écrasées sous la nécessité glacèrent le grand écrivain et le grand médecin, qui s'assirent sans pouvoir

proférer une parole.

Un

annonça made-

valet apparut et

moiselle des Touches. Cette belle et sublime alla

tout,

elle

glissa

deux

Il

vivement à Lucien,

billets

fille

lui serra la

comprit

main

et y

de mille francs.

n'est plus temps, dit-il

en

lui jetant

un regard

de mourant. D'Arihez, Bianchon

et

mademoiselle des Touches ne

quittèrent Lucien qu'après avoir bercé son désespoir des

plus douces paroles, mais tous les ressorts étaient brisés

chez

lui.

A

midi, le cénacle, moins Michel Chrestien, qui

cependant avait été détrompé sur

la culpabilité

de Lucien,

se trouva dans la petite église Bonne-Nouvelle, ainsi

que

Bérénice et mademoiselle des Touches, deux comparses du

Gymnase, Thabilleuse de Coralie sot.

Tous

les

et le

malheureux Camu-

hommes accompagnèrent

cimetière du Père-Lachaise.

Tactrice jusqu'au

Camusot,

qui pleurait à

chaudes larmes, jura solennellement à Lucien d'acheter

un

terrain à perpétuité et d'y faire construire

nette sur laquelle on graverait

:

Coralie

,

une colon-

et au-dessous

:

MORTE A DIX-NEUF ANS AOUT 1822

Lucien demeura seul jusqu'au coucher du cette colline d'où ses

yeux embrassaient

soleil, sur

Paris.

Par qui serais-je aimé? se demanda-t-il. Mes vrais


ILLUSIONS PERDUES. amis

me

méprisent. Quoi que j'eusse

fait,

273 tout de

moi sem-

que ma ma mère! Que pensent-ils de moi, là-bas? grand homme de province revint rue de la

blait noble et bien à celle qui est là! Je n'ai plus

sœur, David

et

Le pauvre

Lune, où ses impressions furent partement vide, de

la

même

si

vives en revoyant l'ap-

qu'il alla se loger

dans un méchant hôtel

deux mille francs de mademoiselle

rue. Les

des Touches payèrent toutes les dettes, mais en y ajoutant produit du mobilier. Bérénice et Lucien eurent cent

le

francs à eux, qui les firent vivre pendant deux mois, que

Lucien passa dans un accablement maladif ni écrire, ni penser,

nice eut pitié de

Si

il

il

:

ne pouvait

se laissait aller à la douleur

Béré-

;

lui.

vous retournez dans votre pays,

comment

irez-

vous? répondit-elle à une exclamation de Lucien, qui pensait à sa sœur, à sa

— A pied, — Encore vous

Si

mère

et à

David Séchard.

dit-il.

faut-il

faites

pouvoir vivre et se coucher en route.

douze lieues par jour, vous avez besoin

d'au moins vingt francs.

— Je Il

les aurai, dit-il.

prit ses habits et son

beau

le strict nécessaire, et alla

linge,

ne garda sur

chez Samanon, qui

cinquante francs de toute sa défroqué. lui

donner assez pour prendre

fléchir.

Frascati

Il

lui

que

lui offrit

pria l'usurier de

la diligence,

il

ne put

le

Dans sa rage, Lucien monta d'un pied chaud à ,

tenta la fortune et revint sans

il

se trouva dans sa misérable

il

demanda

le

un

ch51e de Goralie à Bérénice.

gards, la bonne

fille

comprit

,

liard.

chambre, rue de

la

Quand Lune,

A quelques

d'aprèsl'aveu que

re-

Lucien


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

274 lui

fit

de laperte au jeu, quel

poëte au désespoir

— Êtes-vous

il

:

était le dessein

voulait se pendre.

monsieur?

fou,

de ce pauvre

dit-elle. Allez

vous prome-

ner et revenez à minuit, j'aurai gagné votre argent; mais restez sur les boulevards, n'allez pas vers les quais.

Lucien se promena sur

boulevards, hébété de dou-

les

leur, regardant les équipages,

les passants, se

trouvant

diminué, seul, dans cette foule qui tourbillonnait fouettée par les il

il

pensée

la

eut soif des joies de la famille,

eut alors un de ces éclairs de force qui trompent toutes

ces natures à la partie

demi féminines,

taient.

avec un

En

ne voulut pas abandonner

et pris conseil des trois

flâ lant,

homme,

Que

il

vit

le

cœur de

anges qui

lui res-

Bérénice endimanchée causant

sur le boueux boulevard Bonne-Nouvelle,

au coin de

elle stationnait

il

avant d'avoir déchargé son cœur dans

David Séchard,

En revoyant par

les mille intérêts parisiens.

bords de sa Charente,

la

dit Lucien,

fais-tu?

çons qu'il conçut à Taspect de

rue de

la

Lune.

épouvanté par les soupla

Normande.

— Voilà vingt francs qui peuvent coûter cher, mais vous partirez, répondit-elle en coulant quatre pièces de cent

sous dans la main du poëte. Bérénice se sauva sans que Lucien pût savoir par où elle avait passé; car,

gent

faut le dire à

il

lui brûlait la

forcé de le garder

main

et

il

sa louange,

voulait le rendre; mais

comme un

il

arfut

dernier stigmate de la vie

parisienne.

flN

cet

DU DEUXIÈME VOLUME.


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TABLE

DEUXIEME PARTIE GRAND HOMME DK PROVINCE

EMILK COLIN.

A

PARIS

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IMPRIMERIE DK LAGHT.


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Balzac, Honoré de Illusions perdues

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