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SCENES DE LA VIE DE PROVINCE

ILLUSIONS PERDUES


OEUVRES COMPLÈTES DE

H.

DE BALZAC

PUDUÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY

BÉATRIX

1

Le Lys dans

César Birottead

1

La Maison dd

Lk Chef-d'œuvre inconnd

1

la Vallée Chat-qui-Peloti:.

Les Chouans

1

La Maison Nucingen Le Médecin de Campagnk

Le Colonel Chabert

1

Mémoires de deux jeunes Mariées

Contes Drolatiques

2

Un Ménage de Garçon

Le Contrat de

1

Modeste Mignon

La Cousine Bette

1

Les Paysans

Le

1

La Peau de Chagrin

\

Le Père Goriot

Un DÉBUT DANS LA Vie

i

Les Petits Bourgeois

Le Député

2

Petites Misères de la

Mariag::

Cousin Pons

Le Curé de Village d'Arcis

Les Employés

.

Vif,

L'Enfant Maudit

1

Physiologie du Mariage

L'Envers de l'Histoire

1

Pierrette

Eugénie Grandet

1

La Rechercte de l'Absolu

La Fausse Maitre^sl

1

Séraphita

La Femme de

1

Trente: Ans.

con-

jugale

1

Splendeurs et Misères des Cour|

Une Fille d'Eve

tisanes

Histoire des Treize

il Sur Catherine de Médicis

Illusions perdues

3

L'illustre Gaudissart

1

Ursule Mirouet

Louis Lambirt

1

La

ÉilILE COLIN.

Une Ténébreuse Affaire

Vieille Fille

— UlPRIMERia

DE LAGST,

'.


H. DE —

BALZAC

ŒUVRES COMPLÈTES

-*

ILLUSIONS PERDUES II

UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS

fc PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3,

RUE AUBER, 3 1892

Droits de reproduction et

des

traductioif réservés.


11,

iHi


ILLUSIONS PERDUES

DEUXIÈME PARTIE. UN GRAND HOMME DE PROVINCE A PARIS

A

cette époque,

une des

les

galeries

de

bois

constituaient

curiosités parisiennes les plus illustres.

Il

n'est

pas inutile de peindre ce bazar ignoble; car, pendant trente-six ans, rôle, qu'il est

il

a joué dans la vie parisienne un

si

grand

peu d'hommes âgés de quarante ans à qui

cette description,

incroyable pour les jeunes gens^ ne

fasse encore plaisir.

En

place de la froide, haute et large

galerie d'Orléans, espèce de serre sans fleurs, se trou-

vaient des baraques, ou, pour être plus exact, deshuttes

en planches, assez mal couvertes, petites, mal éclairées sur

la

cour et sur

le

jardin par des jours de souffrance

appelés croisées, m^îs qui ressembjaieot aux plus sales îi.

1


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

2

ouvertures des guinguettes hors barrière. Une triple ran-

gée de boutiques y formait deux galeries, hautes

d'-en-

viron douze pieds. Les boutiques sises au milieu don-

naient sur les deux galeries, dont l'atmosphère leur livrait

un

air

méphitique, et dont la toiture laissait passer peu

de jour à travers des vitres toujours

un

avaient acquis

tel

monde, que, malgré

sales.

prix par suite de

Ces alvéoles

l'afiluence

du

de certaines, à peine

l'étroitesse

larges de six pieds et longues de huit à dix, leur location coûtait mille écus. Les boutiques, éclairées sur le jardin

par de petits treillages

et sur la cour, étaient protégées

verts, peut-être

pour empêcher

la

foule de démolir, par

son contact, les murs en mauvais plâtras qui formaient le derrière

des magasins. Là donc se trouvait un espace

de deux ou

trois pieds

où végétaient

les produits les plus

bizarres d'une botanique inconnue à la science, mêlés à

ceux de diverses industries non moins florissantes. Une maculature

coiffait

un

ce jardin

mal

de toutes

les couleurs

les feuillages.

tion

;

rosier,

en sorte que

embaumées par

rhétorique étaient

soigné,

les fleurs

les fleurs avortées

de

de

mais fétidement arrosé. Des rubaïis ou des prospectus fleurissaient

Les débris de modes étouffaient

vous trouviez un

nœud de rubans

da'ns

végéta-

la

sur une touffe de

verdure, et vous étiez déçu dans vos idées sur

la fleur

que vous veniez admirer en apercevant une coque de satin qui figurait

un dahlia. Du côté de

du côté du jardin,

l'aspect

la cour,

de ce palais fantasque

comme offrait

tout ce que la saleté parisienne a produit de plus bizarre

des badigeonnages lavés, des plâtras

refaits,

:

de vieilles!

peintures, des écriteaux fantastiques. Enfin le public pari-


ILLUSIONS PERDtJES. sien salissait

énormément

jardin, soit sur la cour.

3

les treillages verts, soit sur le

x\insi,

des deux côtés, une bor-

dure infâme et nauséabonde semblait défendre rapproche des galeries aux gens délicats

;

mais

les

gens délicats ne

que

reculaient pas plus devant ces horribles choses

les

princes des contes de fées ne reculent devant les dragons obstacles interposés par

et les

eux

et les princesses.

Ces galeries étaient,

d'hui, percées au milieu par d'hui.

un mauvais génie entre

un passage,

et

comme comme

aujouraujour-

Ton y pénétrait encore par les deux péristyles actuels la Révolution et abandonnés faute d'ar-

commencés avant

gent. La belle galerie

de pierre qui

mène au

Théâtre-

Français formait alors ub passage étroit d'une hauteur

démesurée la

et si

nommait

mal couvert,

qu'il

y pleuvait souvent.

On

galerie vitrée, pour la distinguer des galeries

de bois. Les toitures de ces bouges étaient toutes d'ailleurs

en

si

mauvais

état,

que

la

maison d'Orléans eut un pTOcès

avec un célèbre marchand de cachemires et d'étoffes qui,

pendant une

nuit, trouva des

marchandises avariées pour

une somme considérable. Le marchand eut gain de cause.

Une double

toile

goudronnée servait de couverture en

quelques endroits. Le

commença le sol

sol

de

la galerie vitrée,

où Chevet

sa fortune, et celui des galeries de bois étaient

naturel de Paris, augmenté

du

sol factice

amené

par les bottes et les souliers des passants. En tout temps, les pieds heurtaient

des montagnes et des vallées de boue

incessamment balayées par les marchands, et qui demandaient aux nouveaux venus une certaine habitude

durcie,

pour y marcher.

Ce

sinistre

amas de

crottes, ces vitrages encrassés

par


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

4

la pluie et

par

la

poussière, ces huttes plates et couvertes

de haillons au dehors,

commen-

ensemble de choses qui tenait du camp des bohé-

cées, cet

y

saleté des murailles

la

miens, des baraques d'une

foire,

des constructions provi-

on entoure à Paris

soires avec lesquelles

monuments

les

qu'on ne bâtit pas, cette physionomie grimaçante

admirablement aux

commerces qui

différents

allait

grouillaient

sous ce hangar impudique, effronté, plein de gazouille-

y

ments

d'une gaieté

et

de 1789 jusqu'à

menses

affaires.

folle,

la révolution

où, depuis

de 1830,

il

Pendant vingt années,

la

révolution

s'est fait la

d'im-

Bourse

tenue en face, au rez-de-chaussée du palais. Ainsi,

s'est l'opi-

nion publique, les réputations se faisaient et se défaisaient là,

aussi bien

que

les affaires politiques et financières.

On

se donnait rendez-vous dans ces galeries avant et après la Bourse.

Le Paris des banquiers et des commerçants

encombrait souvent sous ces abris par

cour du Palais-Royal, et refluait

la

temps de

les

pluie.

La nature de ce

bâtiment, surgi sur ce point on ne sait comment,

le

ren-

dait d'une étrange sonorité. Les éclats de rire y foison-

naient.

n'arrivait pas

Il

sût à l'autre de quoi libraires,

de

il

la poésie,

une querelle à un bout qu'on ne s'agissait.

de

marchandes de modes, enfin des seulement livres, les

de

le soir.

que des

la prose,

des

de

joie qui venaient

les

nouvelles et les

filles

fleurissaient

de

jeunes et les vieilles gloires, les conspirations

la tribune et les

daient les

n'y avait là

Il

la politique et

mensonges de

la librairie.

se ven-

nouveautés au public, qui s'obstinait à ne

acheter que

là.

se sont

les

vendus dans une seule soirée

plusiçufs milliers de tel ou

tel

pamphlet de Paul-Louis


ILLUSIONS PERDUES. Courier, ou des Aventures de la

fille

5

d'un roi,

premier

le

par la maison d'Orléans sur la Charte de

coup de feu

tiré

Louis XVIII.

A l'époque où Lucien

quelques

s'y produisait,

boutiques avaient des devantures, des vitrages assez gants

;

élé-

mais ces boutiques appartenaient aux rangées don-

nant sur

ou sur

le jardin

Jusqu'au jour où périt

la cour.

cette étrange colonie sous le

marteau de

taine, les boutiques sises entre les

l'architecte

Fon-

deux galeries furent

entièrement ouvertes, soutenues par des piliers

comme

les

boutiques des foires de province, et l'œil plongeait sur

les

deux galeries à travers

vitrées.

Comme

était

il

les

marchandises ou les portes

impossible d'y avoir du feu, les

marchands n'avaient que des chaufferettes

eux-mêmes

du

la police

et faisaient

une imprudence pouvait

feu, car

enflammer en un quart d'heure

cette république

ches desséchées par

comme enflammées

par

le soleil et

de plandéjà

encombrées de gaze, de mousseline,

la prostitution,

de papier, quelquefois ventilées par des courants

d'air.

Les boutiques de modistes étaient pleines de chapeaux inconcevables, qui semblaient être là moins pour la vente

que pour

l'étalage,

tous accrochés par centaines à des

broches de fer terminées en champignon, et pavoisant galeries de leurs mille couleurs. les

les

Pendant vingt ans, tous

promeneurs se sont demandé sur quelles

têtes ces

chapeaux poudreux achevaient leur carrière. Des ouvrières généralement

laides,

femmes par des

et avec le langage

langue

était aussi

tenait sur

mais égrillardes, raccrochaient

de

déliée

un tabouret

la Halle.

Une

que ses yeux

les

coutume

paroles astucieuses, suivant la grisette,

dont

la

étaient actifs, se

et harcelait les passants

:

«

Ache-


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

C

tez-vous un

joli

chapeau,

madame!

vous vendre quelque chose

!

»

— Laissez-moi donc

Leur vocabulaire fécond

et

pittoresque était varié par les inflexions de voix, par des

regards et par des critiques sur les passants. Les libraires

marchandes de modes vivaient en bonne

et les

gence. Dans

passage

le

nommé

vitrée, se trouvaient les

fastu^usement

si

commerces

les plus

intelli-

la galerie

singuliers.

s'établissaient les ventriloques, les charlatans de toute

espèce, les spectacles où l'on ne voit rien et ceux où l'on

vous montre mière

fois

le

monde

entier.

un homme qui

a

francs à parcourir les foires.

pour

s'est établi

^gné

la pre-

ou huit cent mille

sept

avait pour enseigne

11

un

tournant dans un cadre noir, autour duquel écla-

soleil

taient ces

mots

écrits

en rouge

Dieu ne saurait voir. Prix

:

:

que

Ici i'fiomme voit ce

deux sous. L'aboyeur ne vous

admettait jamais seul, ni jamais plus de deux. Une entré, vous vous trouviez nez à nez avec

Tout à coup une voix, qui eut épouvanté Hoffmann linois, partait

poussé

:

«

l'éternité

comme une mécanique

Vous voyez

là,

fois

une grande glace.

dont

le

Ber-

le ressort est

messieurs, ce que dans toute

Dieu ne saurait voir, c'est-à-dire votre sem-

blable. Dieu n'a pas son semblable! »

Vous vous en

alliez

honteux sans oser avouer votre stupidité. De toutes

les

petites portes partaient des voix semblables qui vous van-

taient des

cosmoramas, des vues de Constantinople, des

spectacles de marionnettes, des automates qui jouaient

aux échecs, des chiens qui distinguaient

femme de dans

la société.

le café

Borel

,

mêlé aux élèves de

la

plus belle

Le ventriloque Fitz-James a

fleuri là,

avant d'aller mourir à Montmartre, l'École polytechnique.

11

y avait des


ILLUSIONS PERDUES.

marchandes de bouquets, un fameux

fruitières et des tailleur

dont

comme

des

7

les broderies

soleils.

militaires reluisaient le soir

Le matin, jusqu'à deux heures après

midi, les galeries de bois étaient muettes, sombres et

comme

désertes. Les mai'chands y causaient

Le rendez-vous que

s.'y

donné

est

ne commençait que vers

trois

Bourse. Dès que la foule venait,

chez eux.

population parisienne

la

heures, à l'heure de la se pratiquait des lec-

il

tures gratuites à l'étalage des libraires par les jeunes

gens affamés de littérature

mis chargés de

et

dénués d'argent. Les com-

veiller sur les livres exposés laissaient

haritablement les pauvres gens tourner les pages.

û

s'agissait d'un in-12

Quand

comme Smarra,

de deux cents pages,

Pierre ScJilémiUi, Jean Sbogar, Jocho, en deux séances était dévoré.

En ce temps-là,

taient pas,

fallait

il

acheter un livre pour le

romans se vendaient-ils

traient fabuleux aujourd'hui.

quoi de français dans cette

Il

lire; aussi les

nombres qui

alors à des

il

de lecture n'exis-

les cabinets

paraî-

y avait donc je ne sais

aumône

faite à l'intelligence

jeune, avide et pauvre. La poésie de ce terrible bazar éclatait

tombée du

à la

allaient et venaient

vaient s'y ;o

Paris,

ualeries

jour.

fille

rues adjacentes

les

un grand nombre de

promener sans

une

De toutes rétribution.

de joie accourait

filles

De tous

faille

qui pou-

les points

son palais. Les

de pierre appartenaient à des maisons privilégiées

qui payaient le droit d'exposer des créatures habillées

comme

des princesses, entre telle ou

telle arcade, et à la

place correspondante. dans le jardin; tandis ries

de bois étaient pour

le palais

la prostitution

par excellence, mot qui

un

que

les gale-

terrain public,

signifiait alors 1q

temple


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

8

de

la prostitution.

Une femme pouvait y

accompagnée de sa blait.

Ces femmes attiraient donc

bois une foule

comme

si

venir, en sortir

l'emmener où bon

proie, et

le soir

lui

sem-

aux galeries de

considérable, qu'on y marchait au pas,

à la procession ou au bal masqué. Cette lenteur,

qui ne gênait personne, servait à l'examen. Ces

femmes

avaient une mise qui n'existe plus; la manière dont elles se tenaient décolletées jusqu'au milieu

du

dos, et très-

bas aussi par devant; leurs bizarres coiffures inventées

pour

regards

attirer les

:

celle-ci

en bandeaux

lisses;

leurs

en Cauchoise,

comme un

en Espagnole; l'une bouclée

celle-là

caniche, l'autre

jambes serrées par des bas

blancs et montrées on ne sait comment, mais toujours à propos, toute cette infâme poésie est perdue. La licence

des interrogations et des réponses, ce cynisme public en

harmonie avec

le lieu

ne se retrouve

qué, ni dans les bals

si

d'hui. C'était horrible et gai. et des gorges étincelait

plus, ni

au bal mas-

célèbres qui se donnent aujour-

La chair éclatante des épaules

au milieu des vêtements d'hommes

presque toujours sombres, et produisait

les plus

magni-

fiques oppositions. Le brouhaha des voix et le bruit de la

promenade formait un murmure qui s'entendait dès milieu du jardin, éclats

de

rire

des

Les personnes

comme une filles

comme

ou des il

le

basse continue brodée des

cris

de quelque rare dispute.

faut, les

hommes

les plus

mar-

quants y étaient coudoyés par des gens à figure patibulaire.

Ces monstrueux assemblages avaient je ne sais quoi

de piquant,

les

Aussi tout Paris il

s'y est

hommes est-il

promené sur

les plus insensibles étaient

venu le

jusqu'au dernier

émus.

moment;

plancher de bois que l'architecte


ILLUSIONS PERDUES. a fait au-dessus des caves

immenses

regrets

pendant

9

unanimes ont accompagné

et

Des

qu'il les bâtissait.

chute

la

de ces ignobles morceaux de bois.

Le

libraire

à l'angle

Ladvocat

s'était établi

depuis quelques jours

du passage qui partageait ces galeries par

homme

milieu, devant Dauriat, jeune

mais audacieux, et qui défricha

le

maintenant oublié,

route où brilla depuis

la

son concurrent. La boutique de Dauriat se trouvait sur

une des rangées donnant sur

le jardin, et celle

de Lad-

vocat était sur la cour. Divisée en deux parties, la boutique de Dauriat offrait un vaste magasin à sa librairie, et l'autre portion lui servait

de cabinet. Lucien, qui ve-

nait là pour la première fois le soir, fut étourdi de cet

aspect, auquel ne résistaient pas les provinciaux ni les

jeunes gens.

Il

perdit bientôt son introducteur.

Si tu étais

nerais

beau comme ce garçon -là,

du retour,

dit

une créature à un

je

te

vieillard

don-

en

lui

montrant Lucien. Lucien devint honteux il

suivit le torrent

comme

le

chien d'un aveugle,

dans un état d'hébétement et d'excita-

tion difficile à décrire. Harcelé par les regards des sollicité

femmes,

par des rondeurs blanches, par des gorges au-

dacieuses qui l'éblouissaient, nuscrit qu'il

serrait

il

se raccrochait à son

pour qu'on ne

le

ma-

volât point,

lui

l'innocent!

— Eh bien, un bras

monsieur!

et croyant

cria-t-il

en se sentant pris par

que sa poésie

avait alléché quelque

auteur. Il

reconnut son ami Lousteau, qui

— Je

savais bien

que vous

finiriez

lui dit

:

par passer •

là! 1.


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

10

Le poëte

était

sur la porte du magasin où Lousteau le

moment

entrer, et qui était plein de gens attendant le

fit

de parler au sultan de

la librairie.

Les imprimeurs, les

papetiers et les dessinateurs, groupés autour des commis, les

questionuaieBt sur des affaires en train ou qui se mé-

ditaient.

— Tenez,

voilà Finot, le directeur

cause avec un jeune nou,

un

petit drôJe

— Eh

bien

vieux, dit Finot

mon

de

journal;

il

qui a du talent, Félicien Ver-

méchant comme une maladie as

tu

,

homme

secrète.

une première représentation

,

mon

en venant avec Vernou à Lousteau.

J'ai

disposé de la loge.

— Tu Tas vendue à Braulard? — Eh bien, mander

après? tu

à Dauriat? Ah!

Que

te feras placer. il

est

viens-tu de-

convenu que nous pousse-

rons Paul de Kock, Dauriat en a pris deux cents exemplaires et Victor

Ducange

veut,

un nouvel auteur dans

dit-il, faire

lui refuse uin

roman. Dauriat le

même

genre.

Tu mettras Paul de Kock au-dessus de Ducange. Mais j'ai une pièce avec Ducange à la Gaieté,

dit

Lousteau.

— Eh

bien, tu lui

diras que l'article

est

serai censé l'avoir fait atroce, tu l'auras adouci,

de moi, je il

te

devra

des remercîments.

— Ne pourrais-tu me

faire

escompter ce petit bon de

cent francs par le caissier de Dauriat? dit Etienne à Finot.

Tu

sais!

nous soupons ensemble pour inaugurer

le

nouvel

appartement de Florine.

— faire

Ah! oui, tu nous

un

effort

traites, dit Finot

en ayant

de mémoire. Eh bien, Gabusson,

l'air

dit

de

Finot


ILLUSIONS PERDUES. en prenant

le billet

Il

et le présentant

de Barbet

au caissier,

donnez quatre-vingt-dix francs pour moi à cet homme-là.

— Endosse

le billet,

Lousteau prit sier

la

vieux!

pendant que

caissier

le cais-

comptait l'argent, et signa. Lucien, tout yeux et tout

oreilles,

ne perdit pas une syllabe de cette conversation.

— Ce n'est pas ne

mon

plume du

tout,

mon

cher ami, reprit Élienne, je

te dis pas merci, c'est entre

Je dois présenter

nous à

monsieur à Dauriat,

la vie, à la mort.

et tu devrais le dis-

poser à nous écouter.

— De quoi demanda Finot. — D'un recueil de poésies, répondit Lucien. — Ml Finot en faisant un haut-le-corps. — Monsieur, Vernou en regardant Lucien, s'agit-il?

!

dit

dit

tique pas depuis longtemps la librairie,

il

ne pra-

aurait déjà

serré son manuscrit dans les coins les plus sauvages de

son domicile.

En

ce

moment, un beau jeune homme, Emile Blondet,

qui venait de débuter au Journal des Débats par des

de

cles

la

plus grande portée, entra,

Finot, à Lousteau

— Viens dit

,

et salua

donna

la

arti-

main à

légèrement Vernou.

souper avec nous, à minuit, chez Florine,

lui

Lousteau.

— J'en — Ah!

suis, dit le il

y

a, dit

jeune

homme. Mais qu'y

a-t-il?

Lousteau, Florine et Matifat le dro-

guiste; du Bruel, l'auteur qui a

pour son début; un petit vieux,

donné un le

rôle à Florine

père Cardot, et son

gendre Camusot; puis Finot...

— —

Fait-il les 11

choses convenablement, ton droguiste?

ne nous dounera pas de drogues,

dit Lucien.


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

12

— Monsieur a beaucoup det en regardant Lucien.

— Oui. — Nous rirons bien.

d'esprit, dit

est

11

'^

Lucien avait rougi jusqu'aux

— En

sérieusement Blon-

du souper, Lousteau?

oreilles.

as-tu pour longtemps, Dauriat? dit Blondet

en

frappant à la vitre qui donnait au-dessus du bureau de Dauriat.

— Mon ami, à — Bon, Lousteau à son protégé. je suis

toi.

dit

presque aussi jeune que vous, des princes de dra

la critique

le cajoler, et

:

il

est

Ce jeune homme,

aux Débals.

nous pourrons alors dire notre

pacha des vignettes

et

11

est

un

est redouté, Dauriat vienaffaire

au

de Timprimerie. Autrement, à

onze heures, notre tour ne serait pas venu. L'audience se grossira

de moment en moment.

Lucien et Lousteau s'approchèrent alors de Blondet, de Finot, de Vernou, et allèrent former un groupe à l'extré-

mité de

la boutique.

— Que

fait-il? dit

Blondet à Gabusson,

mis, qui se leva pour venir

11

le

premier com-

le saluer.

achète un journal hebdomadaire qu'il veut res-

taurer afin de l'opposer à l'influence de la Minerve, qui sert trop exclusivement est trop

Eymery,

et

au Conservateur, qui

aveuglément romantique.

— Payera-t-il bien? — Mais comme

toujours... trop! dit le caissier.

En ce moment, un jeune homme

entra, qui venait de

faire paraître

un magnifique roman, vendu rapidement

couronné par

le

plus beau succès, un

roman dont

et

la se-


ILLUSIONS PERDUES.

13

conde édition s'imprimait pour Dauriat. Ce jeune homme^

doué de cette tournure extraordinaire

— Voilà

Nathan,

Lousteau à

dit

et bizarre qui signale

vivement Lucien.

les natures artistes, frappa

l'oreille

du poëte de

province.

Nathan, malgré alors

la

sauvage

peau bas,

et se tint

de sa physionomie,

fierté

dans toute sa jeunesse, aborda

les journalistes

cha-

presque humble devant Blondet,

qu'il

ne connaissait encore que de vue. Blondet et Finot gardèrent leurs chapeaux sur la tête.

— Monsieur,

heureux de l'occasion que

je suis

me

pré-

sente le hasard...

est si troublé, qu'il fait

11

un pléonasme,

dit Félicien

à Lousteau.

...

article

ma

De vous peindre

reconnaissance pour

que vous avez bien voulu

Débats.

Vous êtes pour

me

faire

le bel

au Journal des

mon

moitié dans le succès de

la

livre.

— Non, mon cher, non, tection se cachait sous la le diable

m'emporte, et

dit

Blondet d'un

air

bonhomie. Vous avez du je suis

pro-

la

talent,

enchanté de faire votre

connaissance.

— Comme

votre article a paru, je n'aurai plus

d'être le flatteur

du pouvoir

:

l'air

nous sommes maintenant à

me

l'aise vis-à-vis l'un

de

neur et

de dîner avec moi demain? Finot en

sera.

le plaisir

— Lousteau,

l'autre.

mon

Voulez-vous

vieux, tu ne

me

ajouta Nathan en donnant une poignée de

— Ah!

faire l'hon-

refuseras pas?

main

à Etienne.

vous êtes dans un beau chemin, monsieur,

dit-il

à Blondet, vous continuez les Dussault, les Fiévée,

les


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

14

Hoffmann a parlé de vous à Claude Vignon, son

Geoffroi! élève,

un de mes amis,

quille,

que

mourrait tran-

On

énormément ?

doit vous payer

— Cent francs

la

colonne, répondit Blondet. Ce prix est

peu de chose quand on lire

et lui a dit qu'il

Journal des Débats vivrait éternellement.

le

de

est obligé

lire les livres,

d'en

cent pour en trouver un dont on puisse s'occuper,

comme

le vôtre.

Votre œuvre m'a

parole d'hon-

fait plaisir,

neur.

— Et

elle lui a

rapporté quinze cents francs, dit Lous-

teau à Lucien.

— Mais vous — Oui,

faites

de

Nathan.

la politique? reprit

par-ci, par-là, répondit Blondet.

Lucien, qui se trouvait

admiré

le livre

d'un dieu, et

il

critique dont le

de Nathan, fut stupide

nom

comme un embryon,

de tant de lâcheté d«3vant ce

et la portée lui étaient inconnus.

— Me conduirais-je jamais ainsi? — Mets donc ton sa dignité? se

faut-il

dit-il.

tu as fait

un beau

Ces pensées apercevait,

donc abdiquer

chapeau, Nathan!

livre et le critique n'a fait

lui fouettaient le

de

avait

révérait l'auteur à l'égal

il

qu'un

sang dans

moment en moment,

article.

les veines.

des

Il

jeunes gens

timides, des auteurs besoigneux qui demandaient à parler à Dauriat,

mais qui, voyant

la

boutique pleine, déses-

péraient d'avoir audience et disaient en reviendrai. »

de

Deux ou

la convocation des

trois

hommes

Chambres

et

sortant

:

«

Je

politiques causaient

des

affaires

publiques

au milieu d'un groupe composé de célébrités politiques.

Le journal hebdomadaire duquel le droit

traitait

Dauriat avait

de parler politique. Dans ce temps,

les

tribunes


ILLUSIONS PERDUES.

15

de papier timbré devenaient rares. Un journal privilège aussi couru

que

celui d'an théâtre.

tionnaires les plus influents vait au milieu

du groupe

du

était

un

Un des

ac-

ConstitiUionnel se trou-

politique. Lousteau s'acquittait à

merveille de son office de cicérone. Aussi, de phrase en

phrase, Dauriat grandissait-il dans l'esprit de Lucien, qui voyait la politique et la littérature convergeant dans cette

boutique.

muse

A

émineat y prostituant

l'aspect d'un poëte

à un journaliste, y humiliant Part,

était humiliée, prostituée

homme

grand

comme

sous ces galeries ignobles,

le

mot de toute énigme. Lucien

se sentait seul, inconnu, rattaché par le

douteuse au succès et à la fortune.

du cénacle de

de fausses couleurs, de cette mêlée, sa

la

femme

de province recevait des enseignements

terribles. L'argent! était le

ses vrais amis

la

plume

Il

lui avoir

fil

peint le

empêché de

l'avoir

d'une amitié

accusait ses tendres,

monde

sous

se jeter dans

à la main.

Je serais déjà Blondet! s'écria-t-il

en lui-même.

Lousteau, qui venait de crier sur les sommets du Luxem-

bourg

comme un

aigle blessé, qui lui avait

n'eut plus alors que des proportions libraire fashionable, le lui

si

grand,

Là,

le

toutes ces existences,

parut être l'homme important. Le poëte ressentit, son

manuscrit à

de

moyen de

paru

minimes.

la

peur.

la main, une trépidation qui ressemblait à Au milieu de cette boutique, sur des piédes-

taux de bois peint en marbre,

Byron, celui de Gœthe

il

et celui

vit

des bustes, celui de

de M. de Canalis, de qui

Dauriat espérait obtenir un volume, et qui, vint dans cette boutique, avait

pu mesurer

le

la

jour où

il

hauteur à

laquelle le mettait la librairie. Involontairement, Lucien


SCÈNES DE LA

IG

VIE

DE PROVINCE.

perdait de sa propre valeur, son courage faiblissait, entrevoyait sa

quelle

destinée

et

l'influence

était

il

de ce Dauriat sur

en attendait impatiemment l'appari-

il

tion.

— Eh bien,

mes

enfants, dit

un

petit

homme

gros et

gras à figure assez semblable à celle d'un proconsul ro-

main, mais adoucie par un

air

prenaient les gens superficiels,

de bonhomie auquel se

me

voilà propriétaire

hebdomadaire qui pût être acheté

seul journal

du

et qui a

deux mille abonnés.

— Farceur déjà bien

le

!

joli, dit

Timbre en accuse sept cents,

— Ma parole d'honneur cents. J'ai dit

deux mille,

la

plus sacrée,

mon

il

y en a douze

ajouta-t-il à voix basse, à

des papetiers et des imprimeurs qui sont plus de tact,

et c'est

Blondet.

petit, reprit-il à

— Prenez-vous des associés — C'est selon, Dauriat.

?

dit

là. Je te

cause

croyais

haute voix.

demanda

Finot.

Veux-tu d'un

pour

tiers

quarante mille francs?

— Ça

va, si vous acceptez

pour rédacteurs Emile Blon-

det que voici, Claude Vignon, Scribe, Théodore Leclercq, Félicien Vernou, Jay, Jouy, Lousteau...

— Et pourquoi pas Lucien de Rubempré? le

dit

hardiment

poëte de province en interrompant Finot.

— Et Nathan, Finot en terminant. — Et pourquoi pas gens qui se promènent dit

les

libraire en fronçant

des Marguerites.

le sourcil et se

— A qui

en regardant Lucien d'un

— Un

moment,

ai-je

?

dit le

tournant vers l'auteur

l'honneur de parler

? dit-il

air impertinent.

Dauriat, répondit Lousteau. C'est

ma


qui vous

ILLUSIONS PERDUES.

17

amène monsieur. Pendant que

Finot réfléchit à

votre proposition, écoutez-moi.

Lucien eut sa chemise mouillée dans

le

dos en voyant

froid et mécontent de ce redoutable padischah de

l'air

librairie, qui'tutoyait Finot,

quoique Finot

qui appelait le redouté Blondet

mon

royalement sa main à Nathan en

petit,

la

lui dît vous,

qui avait tendu

lui faisant

un signe de

familiarité.

— Une nouvelle tu le sais, cria-t-il,

j'ai

affaire,

mon

petit? s'écria Dauriat. Mais

onze cents manuscrits!

on m'a

offert

— Oui, messieurs,

onze cents manuscrits, demandez

à Gabusson! Enfin, j'aurai bientôt besoin d'une administration

pour régir

le

dépôt des manuscrits, un bureau de

lecture pour les examiner;

il

y aura des séances pour

voter sur le mérite, avec des jetons de présence,* et un secrétaire perpétuel pour

me

présenter les rapports. Ce

sera la succursale de l'Académie française, et les académiciens seront mieux payés aux galeries de bois qu'à l'Institut.

~

Cest une idée, dit Blondet. -— Une mauvaise idée, reprit Dauriat. Mon

affaire n'est

pas de procéder au dépouillement des élucubrations de

ceux d'entre vous qui se mettent littérateurs quand

ne peuvent être

ni domestiques, ni administrateurs, ni huissiers! ici

ils

ni capitalistes, ni bottiers, ni caporaux,

On

n'entre

qu'avec une réputation faite! Devenez célèbre, et vous

y trouverez des flots d'or. Voilà, depuis deux ans, trois

grands

hommes de ma

façon,

j'ai fait

trois ingrats!

Na-

than parle de six mille francs pour la seconde édition de

son

livre,

qui m'a coûté trois mille francs d'articles et ne


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

18

m'a pas rapporté mille

deux

francs. Les

det, je les ai payés mille francs et

de Blon-

articles

un dîner de cinq cents

francs...

— Mais, vous

dites,

monsieur,

tous les libraires disent ce que

si

comment peut-on

publier un premier livre?

demanda Lucien, aux yeux de qui Blondet perdit énormément de sa valeur quand il apprit le chiffre auquel Dauriat devait les articles

— Cela ne

me

des Débats.

regarde pas, dit Dauriat en plongeant

un regard assassin sur air agréable. Moi, je

le

beau Lucien, qui

le

regarda d'un

ne m'amuse pas à publier un

livre, à

risquer deux mille francs pour en gagner deux mille; je fais

des spéculations en littérature

et les Beaudouin.

Ma

:

quarante

je publie

comme

volumes à dix mille exemplaires,

font Panckoucke

puissance et les articles que j'obtiens

poussent une affaire de cent mille écus au lieu de pousser

un volume de deux mille pour livre

faire ,

que pour

francs.

nom

prendre im

Il

faut autant de peine

nouveau, un auteur

et son

faire réussir les Théâtres étrangers,

toires et Conquêtes,

ou

les

Mémoires sur

sont une fortune. Je ne suis pas

ici

Vic-

la Révolution,

pour être

le

qui

marche-

pied des gloires à venir, mais pour gagner de l'argent et

pour en donner aux

hommes

célèbres.

j'achète cent mille francs est

l'auteur inconnu

me demande

suis pas tout à fait

double

le prix

six cents francs

un Mécène,

sance de la littérature

:

j'ai

Le manuscrit que

moins cher que celui dont

j'ai droit

!

Si je

ne

à la reconnais-

déjà fait hausser de plus du

des manuscrits. Je vous donne ces raisons,

parce que vous êtes l'ami de Lousteau,

Dauriat au poëte en

le

mon

petit,

dit

frappant sur l'épaule par un geste


ILLUSIONS PERDUES.

19

d'une révoltante familiarité. Si je causais avec tous les auteurs qui veulent que je sois leur éditeur,

fermer

ma

il

mon temps

boutique, car je passerais

faudrait

en con-

extrêmement agréables, mais beaucoup trop

versations

chères. Je ne suis pas encore assez riche pour écouter les

monologues de chaque amour-propre. Ça ne se

voit

qu'au

théâtre, dans les tragédies classiques.

Le luxe de

la toilette

de ce terrible Dauriat appuyait

aux yeux du poëte de province ce discours cruellement logique.

— Qu'est-ce que que ça — Un magnifique volume de vers. c'est

? dit-il

En entendant ce mot, Dauriat par un

se tourna vers Gabus:on

mouvement digne de Talma

— Gabusson, conque viendra

mon ici

:

ami, à compter d'aujourd'hui, qui-

pour

me

proposer des manuscrits...

Eiitendez-vous ça, vous autres?

commis qui

à Lousteau.

dit-il

en s'adressant à

trois

sortirent de dessous les piles de livres à la

voix colérique de leur patron, qui regardait ses ongles et sa

maia

qu'il

avait belle.

A quiconque m'apportera

manuscrits, vous demanderez prose.

En cas de

si c'est,

des vers ou de

des la

vers, congédiez-le aussitôt. Les vers dé-

voreront la librairie.

— Eravo

!

11

a bien dit cela, Dauriat, crièrent les jour-

nalistes.

— C'est le

vrai, s'écria le libraire

manuscrit de Lucien à

la

en arpentant sa boutique

main; vous ne connaissez pas,

messieurs, le mal que les succès de lord Byron, de Lamartine, de Victor Hugo, de Casimir Delavigne, de Canalis et de Béranger ont produit. Leur gloire nous vaut une inva-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

20

moment en

sion de barbares. Je suis sûr qu'il y a en ce

volumes de vers proposés qui commencent

librairie mille

par des histoires interrompues, et sans queue ni

tête, à

l'imitation

du Corsaire

nalité, les

jeunes gens se livrent à des strophes incom-

préhensibles, à des

poëmes

poètes ont pullulé

Sous prétexte

descriptifs

en inventant

se croit nouvelle les

et de Lara.

comme

Delille

les

son

la il

barbe, n'y a

de roses et de

frais qui

jeune école

la

Depuis deux ans, J'y ai

poètes immortels,

ne se font pas encore

à Lucien; mais en librairie, jeune

dit-il

que quatre poètes

:

perdu

Demandez à Gabus-

monde des

peut y avoir dans le

Il

!

hannetons.

vingt mille francs l'année dernière!

j'en connais

!

d'origi-

homme,

Déranger, Casimir Delavigne,

Lamartine, Victor Hugo; car Ganalisl... c'est un poëte

fait

à coups d'articles.

Lucien ne se sentit pas faire

de

la fierté

de bon cœur. mais la

il

lait

courage de se redresser et de

hommes

influents qui riaient

comprit qu'il serait perdu de ridicule,

Il

éprouvait une démangeaison violente de sauter à

gorge du libraire, de

de son

le

devant ces

nœud de

lui

déranger l'insultante harmonie

cravate, de briser la chaîne d'or qui bril-

sur sa poitrine, de fouler sa montre et de le déchirer.

L'amour-propre

irrité ouvrit la

porte à la vengeance,

jura une haine mortelle à ce libraire auquel

La poésie

-

est

comme

forêts éternelles et qui

rons

,

les

moustiques,

le soleil,

engendre

qui

il

fait

pousser

les cousins, les

dit Blondet.

Il

il

souriait.

n'y a pas

les

mouche-

une vertu

qui ne soit doublée d'un vice. La littérature engendre bien les libraires.

— Et les journalistes

!

dit Lousteau.


ILLUSIONS PERDUES.

21

Dauriat partit d'an éclat de rire.

— Qu'est-ce que ça, enfin?

dit-il

en montrant

le

manu-

scrit.

— Un

recueil de sonnets à faire honte à Pétrarque, dit

Lousteau.

— Comment l'entends-tu? demanda Dauriat. — Comme tout monde, Lousteau, qui dit

le

vit

un sou-

rire fin sur toutes les lèvres.

Lucien ne pouvait se fâcher, mais

il

suait dans son har-

nais.

— Eh bien,

je le lirai, dit Dauriat

en faisant un geste

royal qui montrait toute l'étendue de cette concession. Si tes sonnets sont à la hauteur toi,

mon

S'il

siècle, je ferai

a autant d'esprit qu'il est beau, vous

pas de grands risques, la

du xix®

Chambre qui

de

un grand poëte.

petit,

dit

ne courrez

un des plus fameux orateurs de

causait avec

un des rédacteurs du

Consli-

tutionnel et le directeur de la Minerve.

— Général,

dit Dauriat, la gloire c'est

d'articles et mille écus

Solitaire? Si M.

douze mille francs

de dîners, demandez à l'auteur du

Benjamin de Constant veut

faire

un

article

sur ce jeune poëte, je ne serai pas longtemps à conclure l'affaire.

Au mot de

général et en entendant

Benjamin Constant,

homme

de province

— Lousteau,

j'ai

la les

nommer

l'illustre

boutique prit aux yeux du grand proportions de l'Olympe.

à te parler, dit Finot; mais je te retrou-

verai au théâtre. Dauriat, je fais l'affaire, mais à des conditions.

Entrons dans votre cabinet.

— Viens, mon

petit! dit Dauriat

en laissant

passeï: Fiaot


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

22

devant

lui et faisant

un geste d'homme occupé

à dix per-

sonnes qui attendaient. Il

quand Lucien, impatient,

allait disparaître,

— Vous gardez mon manuscrit, à quand

la

dans

mon

Mais,

petit poëte, reviens ici

l'arrêta.

réponse? trois

ou

lui laissa

pas

quatre jours, nous verrons.

Lucien fut entraîné par Lousteau, qui ne

temps de saluer Vernou,

le

ni le général Foy, ni

sur

ni Blondet, ni Raoul

Nathan,

Benjamin Constant, dont l'ouvrage

Cent-Jours venait de paraître. Lucien entrevit à

les

peine cette tête blonde et fine, ce visage oblong, ces yeux spirituels,

bouche agréable,

cette

pendant vingt ans avait été de Staël, et qui l'avoir

de sa

faite à

,

l'homme qui

madame

guerre aux Bourbons après

faisait la

Napoléon

enfin

Potemkin de

le

mais qui devait mourir atterré

victoire.

— Quelle

boutique

I

s'écria

Lucien quand

il

fut assis

dans un cabriolet de place à côté de Lousteau.

— Au Panorama-Dramatique,

du

et

train

sous pour ta course, dit Etienne au cocher.

un drôle qui vend pour quinze ou de

livres

par an,

il

est

comme

le

!

tu as trente

— Dauriat est

seize cent mille francs

ministre de la littérature,

répondit Lousteau, dont l'amour-propre était agréablement chatouillé et qui se posait en maître devant Lucien. Son avidité, tout aussi

grande que

celle

de Barbet, s'exerce sur

des masses. Dauriat a des formes, il

est vain

qu'il

;

quant à son

esprit,

entend dire autour de

très-excellent à fréquenter.

il

lui; sa

mais

boutique est un lieu

On peut y

supérieurs de l'époque. Là,

est généreux,

ça se compose de tout ce

mon

causer avec

cher, un jeune

les

gens

homme


ILLUSIONS PERDUES.

23

en apprend plus en une heure qu'à pâlir sur des livres pendant dix ans. On y discute des articles, on y brasse des sujets, on s'y

lie

avec des gens célèbres ou influents

qui peuvent être utiles. Aujourd'hui, pour réussir, nécessaire d'avoir des relations. Tout est hasard

,

voyez. Ce qu'il y a de plus dangereux est d'avoir de

il

est

vous

le

l'esprit

tout seul dans son coin.

— Mais quelle impertinence! Lucien. — Bah! nous nous moquons tous de Dauriat, dit

Etienne. Vous avez besoin de

ventre le fait

;

a besoin

il

du Journal

comme une

tourner

lui,

il

répondit

vous marche sur

le

des Débats, Emile Blondet

toupie.

Oh

si

vous entTez dans

vous en verrez bien d'autres! Eh bien, que

la littérature,

vous disais-je?

— Oui, vous dans

avez raison, répondit Lucien.

cette boutique encore pins cruellement

J'ai souffert

que

je

ne m'y

programme.

attendais, d'après votre

— Et pourquoi vous livrer à

la souffrance?

Ce qui nous

coûte notre vie, le sujet qui, durant des nuits studieuses, a ravagé notre cerveau

champs de

la

;

toutes ces courses

pensée, notre

à travers les

monument construit

sang devient pour les éditeurs une vaise. Les libraires vendront

manuscrit. Voilà pour eux tout

affaire

avec notre

bonne ou mau-

ou ne vendront pas votre le

problème. Un

livre,

pour

eux, représente des capitaux à risquer. Plus le livre est

beau, moins

il

a

de chances d'être vendu. Tout

homme

supérieur s'élève au*-dessus des masses, son succès est donc

en raison directe avec l'œuvre.

Aucun

le

libraire

temps nécessaire pour apprécier ne veut attendre. Le

livre d'au-

jourd'hui doit être vendu demain. Dans ce systcme-là, les


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

24

libraires refusent les livres substantiels auxquels

faut de

il

hautes, de lentes approbations.

— D'Arthez a raison, Lucien. — Vous connaissez d'ArUiez? Lousteau.^Je s'écria

ne

sais

les esprits solitaires qui

pen-

dit

rien de plus dangereux

comme

sent,

que

monde

ce garçon-là, pouvoir attirer le

à eux.

En fanatisant

les

flatte la force

immense que nous sentons d'abord en nous-

mêmes,

jeunes imaginations par une croyance qui

ces gens à gloire

remuer

à l'âge

Je

pour

le

suis

commandé ((

Si tu

à la

le

posthume

mouvement

les

empêchent de

se

est possible et profitable.

système de Mahomet, qui, après avoir

montagne de venir à

ne viens à moi,

j'irai

donc vers

lui

,

s'est

e'crié

:

toi! »

Cette saillie, où la raison prenait une forme incisive,

de nature à

était

faire hésiter

Lucien entre

de pauvreté soumise que prêchait trine militante

d'Angoulême

que Lousteau

le

le cénacle,

lui exposait.

système

et la doc-

Aussi le poëte

garda-t-il le silence jusqu'au boulevard

du

Temple.

Le Panorama-Dramatique, aujourd'hui remplacé par une maison, était une charmante salle de spectacle située vis-àvis

de

la

rue Chariot, sur

le

boulevard du Temple, et où

deux administrations succombèrent sans obtenir un

seul

succès, quoique Vignol, l'un des acteurs qui se sont par-

tagé

la

succession de Potier,

y ait

débuté

,

Florine, actrice qui, cinq ans plus tard, devint

Les théâtres, lités.

bigu,

comme

les

hommes,

Le Panorama-Dramatique

il

bq put

que

célèbre.

sont soumis à des fata-

avait à rivaliser avec l'Am-

la Gaieté, la Porte-Sâint-Martin

vaudeville;

ainsi si

résister à leurs

et les théâtres

manœuvres, aux

de res-


ILLUSIONS PERDUES. trictions

25

de son privilège et au manque de bonnes pièces.

Les auteurs ne voulurent pas se brouiller avec les théâtres existants pour

tique.

un théâtre dont

la vie

semblait probléma-

Cependant, l'administration comptait sur

nouvelle, espèce de

la

pièce

mélodrame comique d'un jeune auteur,

nommé du

collaborateur de quelques célébrités,

Bruel,

qui disait l'avoir faite à lui seul. Cette pièce avait été com-

posée pour la

le

début deFlorine, jusqu'alors comparse à

Gaieté, où, depuis un'ao, elle jouait de petits rôles dans

lesquels elle s'était fait remarquer, sans pouvoir obtenir

d'engagement, en sorte que

le

Panorama

enlevée

l'avait

à son voisin. Coralie, une autre actrice, devait y débuter aussi.

Quand

les

deux amis arrivèrent, Lucien

par l'exercice du pouvoir de

fait

fut stupé-

la presse.

Monsieur est avec moi, dit Etienne au contrôle, qui

s'inclina tout entier.

— Vous

trouverez bien diflicilement à vous placer, dit

le contrôleur

en chef.

Il

n'y a plus de disponible

que

la

du directeur.

loge

Etienne et Lucien perdirent un certain temps à errer

dans

les corridors et à

parlementer avec

les

ouvreuses.

Allons dans la salle, nous parlerons au directeur,

qui nous prendra dans sa loge. D'ailleurs, je vous présenterai à l'héroïne

de

la soirée, à Florine.

Sur un signe de Lousteau,

une

petite clef et ouvrit

mur. Lucien

le portier

de l'orchestre

prit

une porte perdue dans un gros

suivit son ami, et passa soudain

du corridor

illuminé au trou noir qui, dans presque tous les théâtres, sert

de communication entre

la salle et les coulisses. Puis,

en montant quelques marches humides,

le

poète de pro:


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

26

aborda

vince

la coulisse,

pins étrange. L'étroitesse

où l'attendait

le spectacle le

des portants,

la

hauteur du

théâtre, les échelles à quinquets, les décorations

vues de près,

ribles

bizarres et

si

faits

les acteurs plâtrés,

d'étoffes si grossières,

qui pendent,

veste huileuse, les cordes

promène son chapeau sur la

se

de fond suspendues,

les toiles

de choses bouffonnes, ressemblait théâtre,

si

peu

les

hor-

garçons à

les

régisseur qui

le

comparses

tête, les

si

leurs costumes

assises,

pompiers, cet ensemble

tristes, sales, affreuses, éclatantes,

que Lucien

à ce

que son étonnement

un bon gros mélodrame

avait

vu de

fut sans bornes.

sa place au

On achevait

Berîram, pièce imitée

intitulé

d'une tragédie de Maturin qu'estimaient infininaent Nodier, lord Byron et Walter Scott, mais qui n'obtint aucun suc-

cès à Paris.

— Ne quittez pas mon bras

si

vous ne voulez pas tomber

dans une trappe, recevoir une forêt sur

un

palais

cien.

une

la tête,

ou accrocher une chaumière,

— Florine

dans sa loge,

est-elle

dit

mon

actrice qui se préparait à son entrée

renverser

Etienne à Lubijou?

dit-il

à

en scène en écou-

tant les acteurs.

— Oui, mon amour.

Je te

de moi. Tu es d'autant plus

Allons,

ne manque pas ton

Lousteau. Précipite-toi, haut rête,

malheureux! car

Lucien stupéfait Arrête,

remercie de ce que tu as dit

il

que Florine entrait

gentil,

effet,

la patte!

dis-moi bien: Ar-

vit l'actrice se

composant le

le théâtre, dit-il à

et s'écriant

glacer d'effroi.

même femme.

— Voilà donc

ici.

petite, lui dit

y a deux mille francs de recette.

malheureux! de manière à

n'était plus la

ma

Lousteau.

:

Ce


ILLUSIONS PERDUES.

C'est

comme un lui

comme

27

boutique des galeries de bois et

la

journal pour la littérature,

une vraie

cuisine,

répondit son nouvel ami.

Nathan parut.

— Pour qui venez-vous donc — Mais je théâtres à

ici? lui

fais les petits

demanda Lousteau. la Gazette,

en atten-

dant mieux, répondit Nathan.

— Eh

soupez donc avec nous ce

!

soir, et traitez

bien

Florine, à charge de revanche, lui dit Lousteau.

— Tout à votre — Vous savez, — Qui donc

service, répondit Nathan. elle

est ce

mon

petit

dans

demeure maintenant rue de Bondy. beau jeune

homme

avec qui tu es,

Lousteau? dit l'actrice en rentrant de la scène

la coulisse.

— Ah! célèbre.

ma chère, un grand poëte, un homme qui sera Comme vous devez souper ensemble, monsieur

Nathan,

je

— Vous

vous présente M. Lucien de Rubempré. portez un beau nom, monsieur, dit Raoul à

Lucien.

— Lucien!

M. Raoul Nathan,

fit

Etienne à son nouvel

ami.

— Ma

foi,

monsieur, je vous

je n'ai pas conçu,

quand on

lisais il

y a deux

jours, et

a fait votre livre et votre re-

cueil de poésies, qiie vous soyez

si

humble devant un

jour-

naliste.

— Je vous

attends à votre premier livre, répondit Na-

than en laissant échapper un

— Tiens,

des poignées de main

'

fin sourire.

tiens, les ultras et les libéraux se

Le matin,

?

s'écria

donnent donc

Vcrnou en voyant ce

je suis des opinions

de

mon

trio.

journal, dit


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

2S

Nathan

mais, le soir, je pense ce que je veux

;

:

la nuit

tous les rédacteurs sont gris.

— Etienne, est

dit Félicien

venu avec moi,

— Ah çà! — Vous en

n'y a donc pas une place? dit Finot.

il

l'actrice,

en s'adressant à Lousteau, Finot

te cherche. Et... le voilà.

il

avez toujours une dans nos cœurs,

qui lui adressa le plus agréable sourire.

— Tiens, ma petite Florville, amour. On te

— Est-ce

te voilà déjà guérie

de ton

par un prince russe.

disait enlevée

qu'on enlève les femmes aujourd'hui? dit

la

qui était l'actrice d'Arrêté, malheureux. Nous

Florville,

sommes

lui dit

restés dix jours à Saint-Mandé,

été quitte

mon

prince en a

pour une indemnité payée à l'administration.

Le directeur,

'reprit Florville

en

riant, va prier

Dieu

qu'il

vienne beaucoup de princes russes, leurs indemnités

lui

feraient des recettes sans frais.

— Et

toi,

les écoutait,

ma

que tu as aux

— Non,

petite, dit Finot à

où donc as-tu volé

oreilles? As-tu fait

:

,

sont-elles heureuses

le cirage

de ton amie

veut,

comme une

Furie

rampe

est

un prince indien?

comme

Florine et Co-

!

sauvé,

te

comme

— Va donc

!

la

:

// est

lui dit

sauvé

!

la tête.

Nathan, au lieu de

entre tout uniment,

et dis d'une voix de poitrine

Pasta dit

ajouta-t-il

Florville, s'écria Lous-

monte à

veux avoir du succès,

Si tu

arrive jusqu'à la

crier

paysanne qui

des négociants millionnaires ennuyés de leur mé-

— Tu vas manquer ton entrée, teau

jolie

boutons de diamants

mais un marchand de cirage, un Anglais qui

est déjà parti! N'a pas qui ralie,

nage

une

les

en

:

:

U

patria, dans Tancrède.

la poussant.


ILLUSIONS PERDUES.

— plus temps, — Qa'a-t-elle Il

n'est

29

son effet! dit Vernoii.

elle rate

rompre,

fait? la salle applaudit à tout

Lousteau.

dit

— Elle leur a montré sa gorge en c'est sa

grande ressource,

se mettant à genoux,

veuve du cirage.

dit l'actrice

— Le directeur nous donne sa loge, tu m'y retrouveras, dit Finot à Etienne.

Lousteau conduisit alors Lucien, derrière

le théâtre,

à

travers le dédale des coulisses, des corridors et des escaliers jusqu'au troisième étage, à ils

une

chambre où

petite

arrivèrent suivis de Nathan et de Félicien Vernou.

— Bonjour ou bonsoir, messieurs, sieur, dit-elle en se tournant vers

dit Florine.

— Mon-

un homme gros

et court

qui se tenait dans un coin, ces messieurs sont les arbitres

de mes destinées, ils

mon

avenir est entre leurs mains; mais

seront, je l'espère, sous notre table

demain matin,

si

M. Lousteau n'a rien oublié...

Comment! vous aurez Blondet des

Etienne,

le vrai

— Oh!

mon

Débats, lui dit

Blondet, Blondet lui-même, enfin Blondet? petit Lousteau, tiens,

il

faut

que

je t'em-

brasse, dit-elle en lui sautant au cou.

A

cette démonstration, Matifat, le gros

air sérieux.

comme un

A

homme,

seize ans, Florine était maigre.

prit

un

Sa beauté,

bouton de fleur plein de promesses, ne pouvait

plaire qu'aux artistes qui préfèrent les esquisses

aux

ta-

bleaux. Cette charmante actrice avait dans les traits toute la finesse

qui la caractérise, et ressemblait alors à

Mignon de Gœthe.

Matifat, riche droguiste

Lombards, avait pensé qu'une petite vards serait peu dispendieuse

;

de

la

la

rue des

actrice des boule-

mais, en onze mois, Florine 2.


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

30

coûta soixante mille francs. Rien ne parut pins extraor-

lui

dinaire à Lucien là

comme un

que

cet honnête et probe négociant posé

dieu Terme dans un coin de ce réduit de dix

pieds carrés, tendu d'un

joli

papier, décoré d'une psyché,

d'un divan, de deux chaises, d'un tapis, d'une cheminée et plein d'armoires. biller l'actrice

où Florine

— trice

Une femme de chambre achevait

en Espagnole. La pièce

faisait le rôle

d'ha-

un imbroglio

était

d'une comtesse.

Cette créature sera dans cinq ans la plus belle ac-

de Paris,

— Ah

dit

Nathan à Félicien.

mes amours,

çà!

dit Florine

en se retournant

vers les trois journalistes, soignez-moi demain: d'abord, j'ai

fait

garder des voitures cette nuit, car je vous ren-

verrai soûls

oh

!

comme

des mardi gras. Matifat a eu des vins,

mais des vins dignes de Louis XVIII,

sinier

et

il

a pris

le cui-

du ministre de Prusse.

— Nous nous attendons à des choses énormes en voyant monsieur,

— Mais

dit il

Nathan.

sait qu'il traite les

hommes

les plus

dange-

reux de Paris, répondit Florine. Lucien d'un air inquiet, car

.Matifat regardait

homme

beauté de ce jeune

— Mais

en voilà un que

la

grande

excitait sa jalousie. je

ne connais pas,

dit Florine

en avisant Lucien. Qui de vous a ram.ené de Florence l'Apollon

du Belvédère? Monsieur

est gentil

comme une

figure de Girodet.

— Mademoiselle de province que si

,

j'ai

dit

Lousteau

,

monsieur

est

un poëte

oublié de vous présenter. Vous êtes

belle ce soir, qu'il est impossible de songer à la civilité

puérile et honnête...


ILLUSIONS PERDUES.

riche

Est-il

,

qu'il

de

fait

la

31

poésie

?

demanda

Florine.

— Pauvre comme Job, répondit Lucien. — C'est bien tentant pour nous autres, Du

dit l'actrice.

un jeune homme en

Bruel, l'autenr de la pièce,

dingote, petit, délié, tenant à la fois

re-

du bureaucrate, du

propriétaire et de l'agent de change, entra soudain.

— Ma petite Florine,

vous savez bien votre rôle, hein?

pas de défaut de mémoire. Soignez la scène du second acte,

du mordant, de

aime pas,

la finesse

Dites bien

!

comme nous en sommes

:

Je ne vous

convenus.

— Pourquoi prenez-vous des rôles où

il

y a de pareilles

phrases? dit Matifat à Florine.

Un

rire universel accueiMit l'observation

— Qu'est-ce que cela vous n'est pas à vous

mon bonheur dant

que

animal bête?

avec ses niaiseries

les auteurs.

paar bêtise, si

je parle,

du droguiste.

fait, lui dit-elle,

Foi d'honnête

ça ne devait pas

,

ajauta-t-elle

fille,

me

puisque ce

— Oh

!

il

fait

en regar-

je lui payerais tant

ruiner.

— Oui, mais vous me regarderez en disant cela comme quand vous répétez votre

rôle, et ça

me

fait

peur, répon-

dit le droguiste.

— Eh bien,

je regarderai

mon

petit Lousteau, répondit-

elle.

Une

— mon

cloche retentit dans les corridors.

Allez- vous-en tous, dit rôle et tâcher de le

Lucien

et

Florine, laissez-moi relire

comprendre.

Lousteau partirent les derniers.

Lousteau

baisa les épaules de Florine, et Lucien entendit l'actrice disant

;


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

32

— Impossible femme

pour ce

qu'il allait à la

soir. Cette vieille

— La trouvez-vous gentille? — mon cher, ce mon

!

dit

Etienne à Lucien.

Matifat..., s'écria Lucien.

.Mais,

— Eh

enfant, vous ne savez rien encore de la

vie parisienne, répondit Lousteau. qu'il

faut subir

mariée

,

bête a dit à sa

campagne.

C'est

!

comme

On

voilà tout.

se fait

si

est des

Il

nécessités

vous aimiez une

une

femme

raison.

Etienne et Lucien entrèrent dans une loge d'avant-scène,

au rez-de-chaussée, où

En

théâtre et Finot.

posée, avec

de

un de

ils

trouvèrent

le

directeur du

face, Matifat était dans la loge op-

ses amis

nommé Camusot, un marchand

soieries qui protégeait

Coralie,

et

accompagné d'un

honnête petit vieillard, son beau-père. Ces

trois

bourgeois

nettoyaient le verre de leurs lorgnettes en regardant le parterre, ^ont les agitations les inquiétaient. Les loges offraient la société bizarre des premières représentations

des journalistes et leurs maîtresses, des

tenues

et

amants

leurs

,

femmes

:

entre-

quelques vieux habitués de

théâtres friands de premières représentations, des per-

monde

qui aiment ces sortes d'émotions.

Dans une première loge

se trouvait le directeur général et

sonnes du beau

sa famille, qui avait casé tration financière

du Bruel dans une adminis-

le faiseur

de vaudevilles touchait les

appointements d'une sinécure. Lucien, depuis son dîner, voyageait d'étonnements en étonnements. La vie littéraire,

depuis deux mois rible

dans

la

si

pauvre,

si

dénuée à ses yeux,

chambre de Lousteau,

si

humble

si

hor-

et si in-

solente à la fois aux galeries de bois, se déroulait avec

d'étranges magnificences et sous des aspects singuliers.


ILLUSIONS PERDUES. Ce mélange de hauts

et

33

de bas, de compromis avec

îa

conscience, de suprématies et de lâchetés, de trahisons et

de

plaisirs,

bété

de grandeurs et de servitudes,

comme un homme

— Croyez-vous que l'argent

?

dit Finot

attentif à

le rendait hé-

un spectacle

inouï.

la pièce de du Bruel vous fasse de

au directeur.

— La pièce est une pièce d'intrigue où du Bruel a voulu faire

du Beaumarchais. Le public des boulevards n'aime veut être bourré d'émotions. L'esprit n'est

pas ce genre,

il

pas apprécié

ici.

Tout, ce soir, dépend de Florine et de

Coralie, qui sont ravissantes

de grâce, de beauté. Ces deux

créatures ont des jupes très-courtes, elles dansent un pas

espagnol, elles peuvent enlever le public. Cette représentation est

un coup de

cartes. Si les journaux

me

font quel-

ques articles spirituels, en cas de réussite, je puis gagner cent mille écus.

— Allons,

/

je le vois, ce

ne sera qu'un succès d'estime,

dit Finot.

— sins,

Il y a une cabale montée par les on va siffler quand même mais ;

trois théâtres voi-

je

me

mesure de déjouer ces mauvaises intentions. les

claque urs envoyés contre moi,

suis J'ai

ils siffleront

mis en

surpayé

maladroi-

tement. Voilà deux négociants qui, pour procurer un

triomphe à Coralie et à Florine, ont pris chacun cent lets et les

faire

bil-

ont donnés à des connaissances capables de

mettre

la

cabale à la porte. La cabale, deux fois

payée, se laissera renvoyer, et cette exécution dispose toujours bien

le

Deux cents

public. billets!

quels gens précieux! s'écria Finot.

— Oui, avec deux autres

jolies actrices aussi

richement


n

SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

34

entretenues que Florins et Coralie, je

me

tirerais d'affaire.

Depuis deux heures, aux oreilles de Lucien, tout se résolvait par

était

de l'argent. Au théâtre

comme

librairie

au journal, de

comme en de

l'art et

put s'empêcher d'opposer aux sifflets

du parterre en émeute

pure

nobles triomphes du génie,

ne

aux

de poésie calme

les scènes

la gloire

aux

l'art, les

ailes blanches.

du cénacle, une larme

se rappelant les soirées les

il

applaudissements et

voyaient les merveilles de

ils

la

dans l'imprimerie de David,

avait goûtées

qu'il

quand tous deux

dans

n'en

mar-

lui

Pendant que l'orchestre jouait l'ouverture,

telaient.

En

il

pas question. Ces coups du grand balancier de

Monnaie, répétés sur sa tête et sur son cœur, les

et

en

librairie,

la gloire

brilla

yeux du poëte.

— Qu'avez-vous? Etienne Lousteau. — vois poésie dans un bourbier, — Eh mon cher, vous avez encore des — Mais subir donc ramper ces gros Matifat lui dit

Je

la

dit-il.

illusions.

!

et

faut-il

et

Camusot,

comme

comme nous

Mon

ici

les acti'ices subissent les journalistes,

subissons les libraires?

petit, lui dit à l'oreille

Etienne en

lui

montrant

Fiuot, vous voyez ce lourd garçon, sans esprit ni talent,

mais avide, voulant affaires, qui,

dans

la

fortune à tout prix et habile en

la

boutique de Dauriat, m'a pris qua-

rante pour cent en ayant il

l'air

de m'obliger?... eh bien,

a des lettres où plusieurs génies en herbe sont à genoux

devant

Une

lui

pour cent francs.

contraction causée par le dégoût serra le

Lucien, qui se rappela laissé sur le tapis vert

î

Finot,

de

mes

cœur de

cent francs? ce dessin

la rédaction.


ILLUSIONS PERDUES.

3o

— Plutôt mourir, — Plutôt vivre, repartit Etienne. dit-il.

Au moment où dans

la toile

les coulisses

— Mon cher,

se leva, le directeur sortit et alla

pour donner quelques ordres.

dit alors Finot à Etienne, j'ai la parole

Dauriat, je suis

pour un

hebdomadaire.

J'ai traité

tiers

dans

la propriété

de

du journal

pour trente mille francs comp-

tants à condition d'être fait rédacteur en chef et directeur. C'est

une

affaire

superbe. Blondet m'a dit qu'il se prépare

des lois restrictives contre la presse, les journaux existants seront seuls conservés.

million pour entreprendre

Dans

six mois,

il

faudra un

un nouveau journal.

J'ai

donc

conclu sans avoir à moi plus de dix mille francs. Écoutemoi. Si tu peux faire acheter la moitié de

ma

part,

un

sixième, à Matifat, pour trente mille francs, je te donnerai la rédaction

en chef de

mon

cent cinquante francs par mois. Je

petit journal, avec

Tu seras mon prête-nom.

veux pouvoir toujours diriger

tous

mes

intérêts et

ne pas avoir

deux

la rédaction,

l'air

y garder

d'y être pour quelque

chose. Tous les articles te seront payés à raison de cent

sous la colonne; ainsi tu peux te faire un boni de quinze francs par jour en ne les payant

que

trois francs, et

en

profitant de la rédaction gratuite. C'est encore quatre cent

cinquante francs par mois. Mais je veux rester maître de faire attaquer

mon

ou défendre

les

hommes

et les affaires à

gré dans le journal, tout en te laissant satisfaire les

haines et les amitiés qui ne gêneront point

ma

politique.

Peut-être serai-je ministériel ou ultra, je ne sais pas encore; mais je veux conserver, sous main, libérales. Je te dis tout, à toi qui es

un bon

mes

relations

enfant. Peut-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

30

être te ferais-je avoir les les fais, je

Chambres dans

ne pourrai sans doute pas

le journal

les garder.

je

Ainsi,

emploie Florine à ce petit maquignonnage, et dis-lui de presser vivement le bouton au droguiste

quarante-huit heures pour

me

dédire,

:

si je

je n'ai

que

ne peux pas

payer. Dauriat a vendu Tautre tiers trente mille francs à

son imprimeur et à son marchand de papier.

lui

Il

gagne dix mille francs, puisque

a, lui,

son

le tout

ne

en coûte que cinquante mille. Mais, dans un an,

le

tiers gratis, et

recueil vaudra deux cent mille francs à vendre à la cour,

comme on

si elle a,

le

prétend, le bon sens d'amortir les

journaux.

— Tu as du bonheur, — tu avais passé par

s*écria Lousteau.

Si

les jours

de misère que

j'ai

connus, tu ne dirais pas ce mot-là. Mais, dans ce tempsvois-tu, je jouis d'un

ci,

malheur sans remède

:

je suis

d'un chapelier qui vend encore des chapeaux rue du

fils

Coq.

Il

ver;

et,

n'y a qu'une révolution qui puisse

me

faire arri-

faute d'un bouleversement social, je dois avoir

des millions. Je ne sais pas

de ces deux choses,

si,

révolution n'est pas la plus facile. Si je portais le

nom

la

de

ton ami, je serais dans une belle passe. Silence, voici le directeur. Adieu, dit Finot en se levant. Je vais à l'Opéra, j'aurai peut-être

un

article

un duel demain

:

je fais et signe d'une

F

foudroyant contre deux danseuses qui ont des

généraux pour amis. J'attaque, et raide, l'Opéra.

— Ah bah? directeur. — Oui, chacun lésine avec moi, répondit Finot. dit le

me

retranche

mes

loges, celui-là refuse

cinquante abonnements.

J'ai

de

me

Celui-ci

prendre

donné mon ultimatum à


ILLUSIONS PERDUES. rOpéra

je

:

37

veux maintenant cent abonnements

mon

loges par mois. S'ils acceptent,

moyens

cents abonnés servis et mille payants. Je sais les

encore deux cents autres abonnements

d'avoir

quatre

et

journal aura huit

nous

:

serons à douze cents en janvier...

— Vous — Vous

finirez

par nous ruiner, dit

le directeur.

êtes bien malade, vous, avec vos dix

ments. Je vous

ai fait faire

deux bons

articles

abonne^

au ConstUw

tionneL

— Oh!

me

ne

je

plains pas de vous, s'écria le direc-

teur.

—A

demain

soir,

Lousteau, reprit Finot. ïu

neras réponse aux Français, où présentation

rence

et,

;

ma

tu prendras

comme

je

il

y a

me

don-

une première re-

ne pourrai pas

faire l'article,

loge au journal. Je te donne la préfé-

tu t'es échiné pour moi, je suis reconnaissant.

:

Félicien

me faire remise des appointeme propose vingt mille francs

Vernou m'offre de

ments pendant un an pour un

dans

tiers

et

la propriété

du journal; mais

j'y

veux

rester maître absolu. Adieu.

Il

ne se

nomme

pas Finot pour rien, celui-là, dit

Lucien à Lousteau.

— Oh!

c'est

un pendu qui

fera son chemin, lui répondit

Etienne sans se soucier d'être ou non entendu par l'homme habile qui fermait la porte de la loge.

— Lui?... de

dit le directeur.

Il

sera millionnaire,

il

jouira

considération générale, et peut-être aura-t-il des

la

amis...

— Bon Dieu, faire

dit Lucien, quelle

entamer par cette délicieuse n.

caverne! Et vous allez fille

une

A

pareille négo3


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

38

ciation? dit-il en

montrant Florine qui leur lançait des

œillades.

— Et ment

elle réussira.

et la finesse

Vous ne connaissez pas

le

dévoue-

de ces chères créatures, répondit Lous-

teau.

— Elles

rachètent tous

défauts

leurs

toutes leurs

fautes par l'étendue

amour quand

elles

aiment, dit

La passion d'une actrice

est

le

,

par

elles

effacent

l'infini

de leur

,

directeur en continuant.

une chose d'autant plus

belle,

un plus violent contraste avec son entou-

qu'elle produit

rage.

— C'est trouver dans couronne

la

— Mais, ami

la

la

boue un diamant digne d'orner

plus orgueilleuse, répliqua Lousteau.

reprit le directeur, Coralîe est distraite. Notre

fait Coralie sans s'en douter, et va lui faire

manquer

tous ses effets; elle n'est plus à ses r��pliques, voilà deux fois qu'elle

n'entend pas

le

souffleur. Monsieur, je

en prie, mettez-vous dans ce coin, ralie est

amoureuse de vous,

vous êtes

parti.

— Eh!

non,

est

du souper,

jouera

— Mon

vous

à Lucien, Si Co-

vais aller lui dire

s'écria Lousteau, dites-lui

que

que monsieur

qu'elle en fera ce qu'elle voudra, et elle

comme mademoiselle

Le directeur

je

dit-il

Mars.

partit.

ami,

dit

Lucien à Etienne, comment! vous

n'avez aucun scrupule de faire demander par mademoiselle Florine

trente mille francs à ce droguiste pour la

moitié d'une chose que Finot vient d'acheter à ce prix-là?

Lousteau ne laissa pas à Lucien raisonneaieat.

le

temps de

finir

son


ILLUSIONS PERDUES.

39

— Mais de quel pays êtes-vous donc, mon cher enfant? Ce droguiste

n'est pas

un homme,

c'est

un

coffre-fort

donné par l'amour.

— Mais votre conscience? —

La conscience, mon cher,

chacun prend pour battre son jamais pour sard

fait

lui.

Ah

est

un de ces bâtons que dont

voisin, et

pour vous en un jour un miracle que

pendant deux ans,

et

j'ai

Le ha-

attendu

vous vous amusez à en discuter

moyens? Comment! vous qui me paraissez prit,

ne se sert

il

çà! à qui diable en avez-vous?

les

avoir de l'es-

qui arriverez à l'indépendance d'idées que doivent

avoir les aventuriers intellectuels dans le

monde où nous

sommes, vous barbotez dans des scrupules de qui s'accuse d'avoir

mangé son œuf avec

Si Florine réussit, je

deviens rédacteur en chef, je gagne

deux cent cinquante francs de théâtres, je laisse à

vous mettez

le

religieuse

concupiscence?...

Vernou

fixe, je

pied à l'étrier en

les théâtres des boulevards.

prends

les théâtres

me

les

grands

de vaudeville,

succédant dans tous

Vous aurez alors

trois francs

par colonne, et vous en écrirez une par jour, trente par

mois qui vous produiront quatre-vingt-dix francs; vous aurez pour soixante francs de livres à vendre à Barbet; puis vous pouvez

demander mensuellement

dix billets, en tout quarante billets,

à vos théâtres

que vous vendrez

quarante francs au Barbet des théâtres, un

homme

avec

qui je vous mettrai en relation. Ainsi je vous vois deux cents francs par mois. Vous pourriez, en vous rendant utile à Finot, placer

un

article

de cent francs dans son

nouveau journal hebdomadaire, au cas où vous déploieriez

un

talent transcendant; car, là, on signe, et

il

ne faut


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

40

plus rien lâcher,

comme dans le Mon

alors cent écus par mois. talent,

comme

cher,

Vous auriez

y a des gens de

il

ce pauvre d'Arthez qui dîne tous les jours

chez Flicoteaux, écus.

petit journal.

sont dix ans avant de gagner cent

ils

Vous vous ferez avec votre plume quatre mille francs

nar an, sans compter les revenus de la écrivez pour elle. Or,

un sous-préfet

d'appointements, et s'amuse

librairie, si

que mille écus

n'a

comme un

bâton de chaise

dans son arrondissement. Je ne vous parle pas du d'aller

au spectacle sans payer, car ce

bientôt une fatigue

;

vous

plaisir

deviendra

plaisir

mais vous aurez vos entrées dans

les

coulisses de quatre théâtres. Soyez dur et spirituel pen-

dant un ou deux mois, vous serez accablé d'invitations, de parties avec les actrices; vous serez courtisé par leurs

amants; vous ne dînerez chez Flicoteaux qu'aux jours

où vous n'aurez pas trente sous dans ^otre poche,

un dîner en

ville.

cinq heures dans

Vous ne saviez où donner de le

Luxembourg, vous êtes à

ni pas

la tête

la veille

à

de

devenir une des cent personnes privilégiées qui imposent

des opinions à la France. Dans trois jours, sons, vous pouvez,

si

nous réussis-

avec trente bons mots imprimés à

raison de trois par jour, faire maudire la vie à un

vous pouvez vous créer des rentes de les

actrices

plaisir

de vos théâtres; vous pouvez

une bonne pièce

faire

tout Paris à

et faire courir

homme;

chez toutes

'tomber

une mau-

vaise. Si Dauriat refuse d'imprimer les Marguerites sans

vous en rien donner, vous pouvez et

soumis, chez vous, vous

Ayez du

talent, et flanquez

trois articles qui

les

le faire venir,

humble

acheter deux mille francs.

dans

trois

journaux différents

menacent de tuer quelques-unes des


ILLUSIONS PERDUES.

41

spéculations de Daurîat ou un livre sur lequel

vous

le

verrez grimpant à votre mansarde

comme une

il

compte,

et y séjournant

clématite. Enfin votre roman, les libraires,

qui dans ce

moment vous

mettraient tous à la porte

plus ou moins poliment, feront queue chez vous, et le

manuscrit que

père Doguereau vous estimait quatre

le

cents francs sera surenchéri jusqu'à quatre mille francs! Voilà les bénéfices

du métier de

journaliste. Aussi défen-

dons-nous rapproche des journaux à tous les nouveaux venus; non-seulement

il

faut

un immense

talent,

mais

encore bien du bonheur pour y pénétrer. Et vous chicanez votre bonheur!... Voyez, si nous ne nous étions pas rencontrés aujourd'hui chez Flicoteaux, vous pouviez faire

pied de grue encore pendant trois ans ou mourir de

le

faim,

comme

d'Arthez, dans un grenier.

Quand

d'Arthez

sera devenu aussi instruit que Bayle et aussi grand écrivain que Rousseau, nous aurons

serons maîtres de

la

notre fortune, nous

fait

sienne et de sa gloire. Finot sera

député, propriétaire d'un grand journal; et nous serons, nous, ce que nous aurons voulu être

pairs de France,

:

ou détenus à Sainte-Pélagie pour dettes.

— Et Finot vendra son grand journal aux ministres qui lui

à et

donneront

madame

plus d'argent,

le

comme

rieurs à ceux

chapeaux de

les

que

la

le journal vantait

cien en se rappelant la scène dont êtes

un

niais,

d'un ton sec. Finot, liges

vend ses éloges

Bastienne en dénigrant mademoiselle Virginie,

prouvant que

— Vous

il

il

mon

première sont supéd'abord il

!

s'écria

Lu-

avait été témoin.

cher, répondit Lousteau

y a trois ans, marchait sur les

de ses bottes, dînait chez Tabar à dix-huit sous,


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

42

brochait un prospectus pour dix francs, et son habit

un mystère

tenait sur le corps par

celui de l'immaculée conception

aussi impénétrable

lui

que

Finot a maintenant à

:

son journal estimé cent mille francs; avec les

lui seul

abonnements payés

et

non

abonnements

servis, avec les

réels et les contributions indirectes perçues par son oncle, il

gagne vingt mille francs par an

il

;

plus somptueux dîners du monde,

un mois;

demain à

enfin le voilà

hebdomadaire, avec un sixième de

a tous les jours les a cabriolet depuis

il

la

la

tête d'un journal

propriété pour rien,

avec cinq cents francs par mois de traitement auxquels

il

ajoutera mille francs de rédaction obtenue gratis et qu'il fera payer à ses associés. Vous, le premier,

si

Finot con-

sent à vous payer cinquante francs la feuille, serez trop

heureux de

lui

apporter trois articles pour rien.

Quand

vous serez dans une position analogue, vous pourrez juger Finot

on ne peut être jugé que par ses pairs. N'avez-vous

:

pas un immense avenir, haines de position, dira «

Attaque

a

:

Loue

»

!

!

»

si

si

si

vous obéissez aveuglément aux

vous attaquez quand Finot vous vous louez quand

il

vous dira

:

Lorsque vous aurez une vengeance à exercer

contre quelqu'un, vous pourrez rouer votre ami ou votre

ennemi par une phrase insérée tous journal en

me

disant

:

«

les

matins à notre

Lousteau, tuons cet hommo-là!

Vous réassassinerez voire victime par un grand dans tale

le

journal hebdomadaire. Enfin,

si l'affaire

»

article

est capi-

pour vous, Finot, à qui vous vous serez rendu né-

cessaire, vous laissera porter

un dernier coup d'assom-

moir dans un grand journal qui aura dix ou douze mille abonnés.


ILLUSIONS PERDUES.

43

— Ainsi vous croyez que Florine pourra décider son droguiste à faire le

marché?

dit

Lucien ébloui.

en

Je le crois bien! Voici l'entr'acte, je vais déjà lui

aller dire

deux mots, cela se conclura cette

sa leçon faite, Florine aura tout

— Et cet honnête

mon

nuit.

Une

fois

esprit et le sien.

négociant qui est

bouche béante,

là,

admirant Florine, sans se douter qu'on va

lui extirper

trente mille francs!...

— Encore une autre

sottise

!

Ne

dirait-on pas qu'on le

mon

vole? s'écria Lousteau. Mais,

cher,

si

le

ministre

achète le journal, dans six mois le droguiste aura peutêtre cinquante mille francs de ses trente mille. Puis tifat

ne verra pas

le

Quand on saura que geront

dans tous

les

Matifat et

Camusot (car

ils

sont propriétaires d'une revue,

l'affaire)

Ma-

journal, mais les intérêts de Florine. se partail

y aura

journaux des articles bienveillants pour

Florine et Coralie. Florine va devenir célèbre, elle aura peut-être un

engagement de douze

mille francs dans

un

autre théâtre. Enfin, Matifat économisera les mille francs

par mois que

lui

journalistes.

Vous ne connaissez ni

affaires.

coûteraient les cadeaux et les dîners aux les

hommes,

ni les

— Pauvre homme!

dit Lucien,

il

compte avoir une nuit

agréable.

Et, reprit Lousteau,

raisonnements jusqu'à ce quisition

main,

il

qu'il ait

du sixième acheté

je serai rédacteur

sera scié en deux par mille

montré à Florine

en chef,

francs par mois. Voici donc la fin de

l'amant de Florine.

l'ac

à Finot. Et moi, le lendeet je

gagnerai mille

mes misères!

s'écria


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

44

Lousteau

sortit laissant

Lucien abasourdi, perdu dans

un abîme de pensées, volant au-dessus du monde comme il est. Après avoir vu aux galeries de bois les ficelles de la librairie et la cuisine

de

la

mené dans

du

théâtre, le poëte apercevait

les coulisses

gloire,

après s'être pro-

l'envers des consciences, le jeu des rouages de la vie

parisienne, le

mécanisme de toute chose.

Il

avait envié le

bonheur de Lousteau en admirant Florine en scène. Déjà, pendant [quelques instants,

meura

il

avait oublié Matifat.

Il

de-

durant un temps inappréciable, peut-être cinq

minutes. Ce fut une éternité. Des pensées ardentes enflam-

maient son âme,

comme

ses sens étaient embrasés par le

spectacle de ces actrices aux yeux lascifs et relevés par le rouge, à gorges étincelantes, vêtues

de basquines volup-

tueuses à plis licencieux, à jupes courtes, montrant leurs

jambes en bas rouges à coins

verts, chaussées

à mettre un parterre en émoi.

de manière

Deux corruptions mar-

chaient sur deux lignes parallèles,

comme deux nappes

une inondation, veulent se rejoindre;

qui, dans

voraient le poëte accoudé dans

le

elles dé-

coin de la loge, le bras

sur le velours rouge de l'appui, la main pendante, les

yeux

fixés

sur la

toile,

enchantements de cette nuages, qu'elle brillait

et

d'autant plus accessible aux

vie

mélangée

comme un feu

d'éclairs

et

de

d'artifice après la

nuit profonde de sa vie travailleuse, obscure, monotone.

Tout à coup, les

yeux

théâtre.

nut

la

lumière amoureuse d'un œil ruissela sur

inattentifs

Le poëte,

l'œil

de Lucien, en trouant

réveillé

de Coralie qui

le

rideau du

de son engourdissement, reconle brûlait;

il

baissa la tête, et

regarda Camusot qui rentrait alors dans la loge en face.


ILLCSIOiNS PERDUES. Cet amateur était un bon gros et gras

de

ries

la

45

marchand de

merce, père de quatre enfants, marié pour fois,

soie-

rue des Bourdonnais, juge au tribunal de com-

seconde

la

riche de quatre-vingt mille livres de rente, mais âgé

de cinquante-six ans, ayant

comme un bonnet de cheveux homme qui jouissait

gris sur la tête, l'air papelard d*un

de son reste,

et qui

compte de bonne

ne voulait pas quitter

joie,

sans son

la vie

après avoir avalé les mille et une

couleuvres du commerce. Ce front couleur beurre frais, ces joues monastiques et fleuries semblaient n'être pas assez larges pour contenir Tépanouissement d'une jubilation superlative

Camusot

:

était

sans sa femme, et enten-

dait applaudir Coralie à tout rompre. Coralie était toutes

de ce riche bourgeois,

les vanités réunies elle

du grand seigneur

d'autrefois.

En

il

ce

tranchait chez

moment,

croyait de moitié dans le succès de l'actrice, et

il

il

se

le croyait

d'autant mieux qu'il l'avait soldé. Cette conduite était

sanctionnée par

un et

la

petit vieux, à

néanmoins

réveillèrent, avait ressenti

présence du beau-père de Camusot,

cheveux poudrés^ aux yeux

très-digne. Les il

se souvint

égrillards,

répugnances de Lucien se

de l'amour pur, exalté

pendant un an pour

madame

qu'il

de Bargeton.

Aussitôt l'amour des poètes déplia ses ailes blanches, et

mille souvenirs environnèrent de leurs horizons bleuâtres le

grand

rie.

La

homme

d'Angoulême, qui retomba dans

toile se leva. Coralie et Florine étaient

— Ma chère,

il

pense à

toi

comme au Grand

la rêve-

en scène. Turc, dit

Florine à voix basse pendant que Coralie débitait une réplique.

Lucien ne put s'empêcher de

rire, et

regarda Coralie. 3.


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

46

Cette femme, une des plus charmantes et des plus déli-

madame

cieuses actrices de Paris, la rivale de

de mademoiselle Fleuriet, auxquelles dont

elle

la fascination

ressemblait et

type des

le sort devait être le sien, était le

exercent à volonté

Perrin et

sur les

une grenade, à menton

fin

comme

le

comme

bord d'une coupe.

Sous des paupières brûlées par une prunelle de cils

Coralie

type sublime de la figure juive, ce long visage

offrait le

ovale d'un ton d'ivoire blond, à bouche rouge

des

qui

filles

hommes.

jais,

sous

recourbés, on devinait un regard languissant où

ardeurs du désert.

scintillaient à propos les

obombrés par un cercle

olivâtre,

sourcils arqués et fournis.

Ces yeux,

étaient surmontés de

Sur un front brun, couronné

de deux bandeaux d'ébène où brillaient alors les lumières

comme

sur du vernis, siégeait une magnificence de pensée

qui aurait pu faire croire à du génie. Mais, semblable à

beaucoup

d'actrices, Coralie, sans esprit

malgré son ironie

de coulisses, sans instruction malgré son expérience de boudoir, n'avait

que

l'esprit

des sens et la bonté des

femmes amoureuses. Pouvait-on, d'ailleurs, s'occuper du quand elle éblouissait le regard avec ses bras moral ,

ronds et

polis,

ses doigts tournés en fuseau, ses épaules

dorées, avec la gorge chantée par le Cantique des canti-

ques, avec un cou mobile et recourbé, avec des jambes

d'une élégance adorable et chaussées en soie rougè? Ces beautés d'une poésie vraiment orientale étaient encore

costume espagnol convenu dans

mises en relief par

le

nos théâtres. Coralie

faisait la joie

yeux serraient sa flattaient sa

taille

de

la salle,

où tous

les

bien prise dans sa basquine et

croupe andalouse qui imprimait des torsions


ILLUSIONS PERDUES. lascives à la jupe.

47

y eut un moment où Lucien, en lui seul, se souciant de

II

voyant cette créature jouant pour

Camusot autant que pelure d'une

l'amour pur,

de

la

le

pomme, la

gamin du paradis se soucie de

jouissance au-dessus du désir, et

démon

le

luxure lui souffla d'atroces pensées.

— J'ignore tout de l'amour qui se roule dans

la

chère, dans le vin, dans les joies de la matière, se j'ai

la

mit l'amour sensuel au-dessus de

plus encore vécu par la pensée que par le

bonne dit-il.

fait.

Un

homme qui veut tout peindre doit tout connaître. Voici mon premier souper fastueux, ma première orgie avec un monde

étrange, pourquoi ne goûterais-je pas une fois ces

délices

si

célèbres où se ruaient les grands seigneurs du

dernier siècle en vivant avec des impures? serait

que pour

l'amour vrai, ne

les transporter faut-il

dans

Quand

ce ne

les belles régions

de

pas apprendre les joies, les perfec-

tions, les transports, les ressources, les finesses

de l'amour

des courtisanes et des actrices? N'est-ce pas, après tout, la poésie

des sens?

y a deux mois, ces femmes

II

me sem-

blaient des divinités gardées par des dragons inabordables;

en voilà une dont la beauté surpasse celle de Florine que :

pourquoi ne pas profiter de sa fan-

les plus

grands seigneurs achètent de leurs

j'enviais à Lousteau taisie,

quand

plus riches trésors une nuit à ces femmes-là? Les ambassadeurs,

quand

ils

mettent

le

se soucient ni de la veille ni niais d'avoir plus

quand

je

pied dans ces gouffres, ne

du lendemain.

de délicatesse que

Je serais

un

les princes, surtout

n'aime encore personne.

Lucien ne pensait plus à Camusot. Après avoir manifesté à Lousteau le plus profond dégoût pour le plus odieux par-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

4S tage,

il

tombait dans cette fosse,

il

nageait dans un désir,

entraîné par le jésuitisme de la passion.

— Coralie

de vous,

est folle

lui dit

Lousteau en entrant.

Votre beauté, digne des plus illustres marbres de la Grèce, fait

un ravage inouï dans les

mon

A

cher.

coulisses.

Vous êtes heureux,

dix-huit ans, Coralie pourra dans quelques

jours avoir soixante mille francs par an pour sa beauté.

Vendue par

Elle est encore très-sage.

sa mère,

il

ans, soixante mille francs, elle n'a encore récolté

y a

trois

que des

chagrins et cherche le bonheur. Elle est entrée au théâtre

par désespoir, acquéreur;

elle avait

et,

au

sortir

en horreur de Marsay, son premier

de

la galère,

car elle a été bientôt

lâchée par le roi de nos dandys, elle a trouvé ce bon Ca-

musot, qu'elle n'aime guère; mais

pour

il

elle, elle le souffre et se laisse

est

comme un

père

aimer. Elle a refusé

déjà les plus riches propositions, et se tient à Camusot,

qui

ne

la

tourmente pas. Vous êtes donc son premier

amour. Oh! le

elle

a reçu

cœur en vous voyant,

dans sa loge, où

elle

comme un coup de

pistolet

dans

et Florine est allée l'arraisonner

pleure de votre froideur. La pièce

va tomber, Coralie ne sait plus son rôle, et adieu l'enga-

gement au Gymnase que Camusot

— Bah?... nités

Pauvre

fille! dit

lui préparait!

Lucien, dont toutes les va-

furent caressées par ces paroles et qui se sentit le

cœur gonflé d'amour-propre. Il m'arrive, mon cher, dans une soirée, plus d'événements que dans les dix-huit premières années de

ma

vie.

Et Lucien raconta ses amours avec geton, et sa haine contre le baron

— Tiens,

le

journal

manque de

madame de

Bar-

du Châtelet. bête noire, nous allons


ILLUSIONS PERDUES.

40

Tempoigner. Ce baron est un beau de TEmpire, nistériel, d'ici

la

il

nous va, je

l'ai

dame,

votre grande

est

il

mi-

vu souvent à l'Opéra. J'aperçois

elle est

marquise d'Espard. Le baron

souvent dans

la loge

de

cour à votre ex-

fait la

maîtresse, un os de seiche. Attendez! Finot vient de m'en-

me

voyer un exprès

dire

que

le journal est

un de nos rédacteurs, un

tour que lui joue

sans copie, un drôle, le petit

Hector Merlin, à qui l'on a retranché ses blancs. Finot,

au désespoir, broche un

mon

article contre l'Opéra.

Eh

bien,

cher, faites l'article sur cette pièce, écoutez-la, pen-

du directeur mé-

sez-y. Moi, je vais aller dans le cabinet

diter trois colonnes sur votre

homme

et sur votre belle

dédaigneuse, qui ne seront pas à la noce demain...

— Voilà

donc où

et

comment

se fait le journal? dit

Lucien.

— Toujours comme mois que

j'y suis, le

heures du

ça,

répondit Lousteau. Depuis dix

journal est toujours sans copie à huit

soir.

On nomme, en

argot typographique, copie, le manuscrit

à composer, sans doute parce que les auteurs sont censés

n'envoyer que la copie de leur œuvre. Peut-être aussi est-ce

une ironique traduction du mot

dance), car la copie

manque

— Le grand projet qui voir quelques

dix heures, et et à

toujours...

ne se réalisera jamais est d'a-

numéros d'avance, il

n'y a pas

Nathan, pour

finir

latin copia (abon-

une

reprit Lousteau. Voilà

ligne. Je vais dire à

brillamment

le

Vernou

numéro, de nous

prêter une vingtaine d'épigrammes sur les députés, sur le

chancelier Cruzoè, sur les ministres, et sur nos amis au besoin. Dans ce cas-là, on massacrerait son père, on est


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

50

comme un

corsaire qui charge ses canons avec les écus

de sa prise pour ne pas mourir. Soyez spirituel dans votre

un grand pas dans

article,

et

vous aurez

Finot

il

est reconnaissant

:

fait

par calcul. C'est

l'esprit

la

de

meilleure

et la plus solide des reconnaissances, après toutefois celles

du mont-de-piété!

— Quels

Comment!

Lucien.

de

hommes il

sont donc les journalistes!... s'écria faut se mettre à

une table

et avoir

l'esprit?...

Absolument

comme on

allume un quinquet... jus-

qu'à ce que l'huile manque.

Au moment où Lousteau

ouvrait la porte de la loge, le

directeur et du Bruel entrèrent.

— Monsieur,

dit l'auteur

de

la

pièce à Lucien, laissez-

moi dire de votre part à Coralie que vous vous en avec elle après souper, ou fille

ne

quand

il

On

a déjà

sifflé.

faudra

irez

pièce va tomber. La pauvre

sait plus ce qu'elle dit

pleurer rer.

ma

ni ce qu'elle fait, elle va

rire, et rira

quand

il

faudra pleu-

Vous pouvez encore sauver

Ce n'est pourtant pas un malheur que

la pièce.

le plaisir

qui vous

attend.

— Monsieur,

je n'ai pas l'habitude d'avoir des

rivaux,

répondit Lucien.

— Ne

lui

répétez pas ce propos, s'écria le directeur en

regardant l'auteur, Coralie est

fille

fenêtre, et se ruinerait très-bien.

du Cocon d*or donne

à Coralie

à jeter

Camusot par

la

Ce digne propriétaire

deux mille francs par mois,

paye tous ses costumes et ses claqueurs.

— Comme votre promesse ne m'engage à votre pièce, dit sultanesquement Lucien.

rien, sauvez


ILLUSIONS PERDUES.

— Mais n'ayez pas

5t

de rebuter cette charmante

l'air

fille^

dit le suppliant du Bruel.

— Allons, que

il

que

faut

j

'écrive l'article sur votre pièce et

jeune première,

je sourie à votre

L'auteur disparut après avoir

fait

soit! s'écria le poète.

un signe à

Coralie, qui

joua dès lors merveilleusement. Vignol, qui remplissait le rôle d'un vieil alcade,

mière

fois

dans lequel

révéla pour la pre-

il

son talent pour se grimer en vieillard, vint, au

milieu d'un tonnerre d'applaudissements, dire

— Messieurs, 'senter

^

devant vous

— Tiens,

Nathan

:

que nous avons eu Vhonneur de re-

la pièce est

de

de

est

MM. Raoul la pièce

et

dit

!

de Cnrsy.

Lousteau, je ne

m'étonne plus de sa présence.

— Coralie! De

Coralie! s'écria le parterre soulevé.

où étaient

la loge

les

voix de tonnerre qui cria

— Et Florine — Florine Coralie et

!

deux négociants,

il

l'^nne; Coralie jiir

deux ac-

les

Camusot jetèrent chacun une cou-

ramassa

la

sienne et la tendit à Lucien.

Lucien, ces deux heures passées au théâtre furent

comme un avaient

rêve.

Les coulisses, malgré leurs horreurs,

commencé l'œuvre de

cette fascination.

encore innocent, y avait respiré l'air

une

répétèrent alors quelques voix.

Le rideau se releva, Vignol reparut avec trices, à qui Matifat et

partit

:

de

la volupté.

machines

et

comme une

le

Le poète,

vent du désordre et

Dans ces sales couloirs encombrés de

où fument des quinquets huileux, peste qui dévore l'âme.

ni sainte ni réelle.

On y

rit

de toutes

il

règne

La

vie n'y est plus

les

choses sérieuses,

et les choses impossibles paraissent vraies.

Ce

fut

comme


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

52

un narcotique pour Lucien,

acheva de

et Coralie

le

ger dans une ivresse joyeuse. Le lustre s'éteiçnit. avait plus

alors

dans

la

n'y

que des ouvreuses, qui

salle

faisaient

un singulier bruit en ôtant

fermant

les loges.

La rampe,

plonIl

petits

les

bancs et

comme une

soufflée

seule

chandelle, répandit une odeur infecte. Le rideau se releva.

Une lanterne descendit du

mencèrent leur ronde avec féerie

de

la scène,

Les pompiers com-

cintre.

les

garçons de service. A

la

au spectacle des loges pleines de jolies

femmes, aux étourdissantes lumières, à

splendide magie

la

des décorations et des costumes neufs succédaient le froid,

rhorreur, l'obscurité,

le vide.

Ce

fut hideux. Lucien était

dans une surprise indicible.

— Eh bien,

viens-tu,

mon

petit? dit Lousteau, de des-

sus le théâtre. Saute de la loge

ici.

D'un bond, Lucien se trouva sur

la scène.

A peine

reconnut-il Florine et Coralie déshabillées, enveloppées

dans leurs manteaux la tête

et

dans des douillettes communes,

couverte de chapeaux à voiles noirs, semblables

enfin à des papillons rentrés dans leurs larves.

— Me

ferez-vous Thonneur de

me

donner

le

bras?

lui

en tremblant.

dit Coralie

— Volontiers,

cœur de

dit Lucien, qui sentit le

palpitant sur le sien

comme

celui d'un oiseau

Tactrice

quand

il

l'eut prise.

L'actrice,

en se serrant contre

d'une chatte qui se frotte à

la

le poète,

eut la volupté

jambe de son maître avec

une moelleuse ardeur.

— Nous allons donc souper ensemble Tous quatre sortirent

et virent

deux

!

lui dit-elle.

fiacres à la porte des


ILLUSIONS PERDUES.

53

acteurs qui donnait sur la rue des Fossés-du-Temple. Coralie

fit

monter Lucien dans

la voiture

déjà Camusotet son beau-père, le aussi une place à

offrit

où se trouvaient

bonhomme

Cardot. Elle

du Bruel. Le directeur

partit avec

Florine, Matifat et Lousteau.

— Ces sont infâmes — Pourquoi n'avez-vous pas un e'quipage? répliqua du fiacres

!

dit Coralie.

Bruel.

— Pourquoi? le dire

s'écria-t-elle

devant M. Cardot

,

avec humeur. Je ne veux pas

qui sans doute a formé son

comme

gendre. Croiriez-vous que, petit et vieux

il

est,

M. Cardot ne donne que cinq cents francs par mois à Florentine, juste de quoi payer son loyer, sa pâtée et ses

socques? Le vieux marquis de Rochegude, qui a six cent mille livres de rente, m'offre

un coupé depuis deux mois.

Mais je suis une artiste, et non une

fille.

— Vous aurez une voiture après-demain, mademoiselle, dit

gracieusement Camusot; mais vous ne

me

l'aviez ja-

mais demandée.

Est-ce

que ça se demande? Comment, quand on

aime une femme, risquer de

que

la laisse-t-on

se casser les

les chevaliers

patauger dans

jambes en

la crotte et

allant à pied?

de l'aime pour aimer

la

11

n'y a

boue au bas

d'une robo.

En

disant ces paroles avec une aigreur qui brisa

cœur de Camusot, la pressait

Coralie trouvait la

jambe de Lucien

le

et

entre les siennes, elle lui prit la main et la lui

serra. Elle se tut alors et parut concentrée

ces jouissances infinies créatures de

dans une de

qui récompensent ces pauvres

tous leurs chagrins passés, de leurs

mal-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

54

heurs, et qui développent dans leur

âme une

poésie in-

connue aux autres femmes, à qui ces violents contrastes

manquent, heureusement.

— Vous

avez uni par jouer aussi bien que mademoi-

du Bruel à

selle Mars, dit

— Oui,

dit

Camusot, mademoiselle a eu quelque chose

au commencement qui

du second

Coralie.

la chiffonnait;

mais, dès le milieu

acte, elle a été délirante. Elle est

pour la moitié

dans votre succès.

— Et moi pour moitié dans — Vous vous battez de chape

du Bruel.

le sien, dit

la

de Tévêque,

la

dit-elle

d'une voix altérée. L'actrice profita d'un

à

ses lèvres la

lant

moment

main de Lucien,

de pleurs. Lucien

fut

d'obscurité pour porter

et

alors

la baisa

ému

en

la

mouil-

jusque dans

la

moelle de ses os. L'humilité de la courtisane amoureuse

comporte

des

magnificences

qui

en

remontrent

aux

anges.

— Monsieur va à Lucien,

il

faire

l'article, dit

du Bruel en parlant

peut écrire un charmant paragraphe sur notre

chère Coralie.

— Oh la voix

!

rendez-nous ce petit service,

d'un

homme

à

dit

Camusot avec

genoux devant Lucien, vous trou-

verez en moi un serviteur bien disposé pour vous, en tout

temps.

— Mais

laissez

l'actrice enragée,

donc à monsieur son indépendance, cria il

écrira ce qu'il voudra.

Papa Camusot,

achetez-moi des voitures et non pas des éloges.

— Vous

les

aurez à très-bon marché, répondit poliment

Lucien. Je n'ai jamais rien écrit dans les journaux, je ne


ILLUSIONS PERDUES. suis pas au fait le

ma

de leurs mœurs, vous aurez

du Bruel.

dit

la sortie

la virginité

plume...

— Ce sera drôle, — Nous voilà rue que

de Coralie avait les

Si j'ai

mon cœur,

de Bondy,

dit

le petit

père

Cardot,^.

atterré.

prémices de ta plume, tu auras celles de

dit Coralie

pendant

le

rapide instant où elle

resta seule avec Lucien dans la voiture.

Coralie alla rejoindre Florine dans sa

chambre

à

cou-

cher pour y prendre la toilette qu'elle y avait envoyée. Lucien ne connaissait pas le luxe que déploient chez les actrices

ou chez leurs maîtresses

qui veulent jouir de

les négociants

enrichis

Quoique Matifat, qui n'avait

la vie.

pas une fortune aussi considérable que celle de son ami

Camusot, eût fat surpris

fait les

choses assez mesquinement, Lucien

en voyant une

salle à

manger artistement dé-

corée, tapissée en drap vert garni de clous à têtes dorées, éclairée par de

lampes, meublée de jardinières

belles

pleines de fleurs, et

un salon tendu de

par des agréments bruns,

mode, un

lustre de Thomire, les candélabres, le

bon goût. Matifat avait

un

tapis à dessins

feu, tout était

de

tout ordonner par Grindot,

laissé

un jeune architecte qui

soie jaune relevée

resplendissaient les meubles

La pendule,

alors à la

perses.

oii

lui bâtissait

une maison,

et qui,

sachant la destination de cet appartement, y mit un soin particulier.

Aussi Matifat

,

toujours négociant, prenait-il

des précautions pour toucher aux moindres choses, blait avoir sans cesse

devant

lui le chiffre

et regardait ces magnificences

derament

sortis

d'un écrin.

comme

il

sem-

des mémoires,

des bijoux impru-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

56

— Voilà

pourtant ce que je serai forcé de faire pour

Florentine! était une pensée qui se

lisait

dans

les

yeux du

père Cardot.

Lucien comprit soudain que

delà chambre où de-

l'état

meurait Lousteau n'inquiétait guère

le journaliste

aimé.

Roi secret de ces fêtes, Etienne jouissait de toutes ces belles

choses. Aussi se carrait-il en maître de maison, devant la

cheminée, en causant avec

le directeur, qui félicitait

du

Bruel.

— La copie! la boîte

en entrant. Rien dans

la copie! cria Finot

du journal. Les compositeurs tiennent mon

article

et l'auront bientôt fini.

— Nous table et

du

arrivons, dit Etienne.

Nous trouverons une

feu dans le boudoir de Florine. Si M. Matifat

veut nous procurer du papier et de l'encre, nous brocherons

le journal

pendant que Florine

et Coralie s'habillent.

Cardot, Camusot et Matifat disparurent, empressés de

chercher les plumes,

deux

écrivains.

les canifs et tout ce qu'il fallait

En ce moment, une des plus

jolies

aux

dan-

seuses de ce temps, Tullia, se précipita dans le salon.

— Mon cher

enfant, dit-elle à Finot, on t'accorde tes

cent abonnements,

ils

ne coûteront rien

à la direction,

ils

sont déjà placés, imposés au chant, à l'orchestre et au

corps de ballet. Ton journal est

ne se plaindra. Ta

premier trimestre,

si spirituel,

que personne

auras tes loges. Enfin voici le prix dit-elle

en

lui

présentant deux

du

billets

de banque. Ainsi ne m'échine pas!

— de

Je suis

tête

infâme

pour

perdu

!

s'écria Finot. Je

mon numéro,

diatribe...

car

il

n'ai

plus d'article

faut aller supprimer

mon


ILLUSIONS PERDUES.

— Quel beau mouvement det

,

qui suivait

la

ma

!

divine Laïs, s'écria Blon-

danseuse avec Nathan

Claude Vignon amené par

Tu

lui.

En

es.

aucune

rivalité

comme un

talent.

et

papillon

de danseuse, tu n'exciteras

ta qualité

de

Vernou

,

resteras à souper avec

nous, cher amour, ou je te fais écraser

que tu

57

Quant à

la beauté,

ici

vous avez

toutes trop d'esprit pour être jalouses en public.

— Mon

Dieu! mes amis, du Bruel, Nathan, Blondet,

sauvez-moi, cria Finot.

J'ai

besoin de cinq colonnes.

— Lucien. deux avec pièce, — Mon sujet en fournit une, Lousteau. — Eh bien, Nathan, Vernou, du Bruel, faites-moi J'en ferai

dit

la

dit

plaisanteries de la fin.

les

Ce brave Blondet pourra bien m'oc-

troyer les deux petites colonnes de la première page. Je

cours à l'imprimerie. Heureusement, Tullia, tu es venue

avec ta voiture.

— Oui, mais

le

duc y est avec un ministre allemand,

dit-elle.

— Invitons duc et — Un Allemand, ça le

le ministre, dit

boit

Nathan.

bien, ça écoute, nous

lui

dirons tant de hardiesses, qu'il en écrira à sa cour, s'écria

Blondet

— Quel

est,

pour descendre

de nous tous,

personnage assez sérieux

lui parler? dit Finot. Allons,

es

un bureaucrate, amène

et

donne

le

le

bras à ïullia.

duc de Rhétoré,

le

Mon

du Bruel,

tu

le ministre,

Dieu, Tullia est-elle belle

ce soir!...

— Nous allons être treize — Non, quatorze!

!

dit Matifat

s'écria Florentine

en pâlissant en arrivant, je

veux surveiller milord Gardot {maye laurde Querdôte),


DE LA VIE DE PROVLNCE.

SCI£iNES

o8

— D'ailleurs,

Lousteau, Blondet est accompagné de

dit

Claude Vignon.

Je l'ai

mené

Ah çà

encrier.

!

un

boire, répondit Blondet en prenant

vous autres

,

ayez de l'esprit

pour

cinquante-six bouteilles de vin que nous boirons,

les

dit-il

à Nathan et à Vernou. Sur tout stimulez du Bruel, c'est

un

vaudevilliste,

il

est capable

de faire quelques mé-

chantes pointes, poussez-le jusqu'au bon mot. Lucien, animé par le désir de faire ses preuves devant

des personnages sur

ticle

la table

si

remarquables, écrivit son premier ar-

ronde du boudoir de Florine, à

des bougies roses allumées par Matifat

la lueur

:

PANORAMA-DRAMATIQUE. Première représentation de l'Alcade dans Vembarras, imbroglio en actes.

— Début de mademoiselle

Florine.

trois

— Mademoiselle Coralie.

Viguol.

((

On

entre, on sort, on parle, on se promène, on

cherche quelque chose et l'on ne trouve rien, tout est en

rumeur. L'alcade a perdu sa mais

le

voleur.

se

bonnet ne

lui

est le voleur?

On

entre,

promène, on cherche de plus

trouver un

homme

public. vieil

Le calme

et retrouve son

va pas, ce doit être

sans sa

fille,

ce qui est satisfaisant pour

Ce

fille

on

le

sort,

bonnet

;

bonnet d'un

on

parle,

on

belle. L'alcade finit par

et sa fille sans

le magistrat, et

un homme, non pour

renaît, l'alcade veut interroger

le

l'homme.

alcade s'assied dans un grand fauteuil d'alcade en

arrangeant ses manches d'alcade. L'Espagne est le seul

pays où

il

y

ait

des alcades attachés à de grandes manches,


ILLUSIONS PERDUES.

59

OÙ se voient autour du cou des alcades ces fraises qui sur Cet les théâtres de Paris sont la moitié de leurs fonctions. alcade qui a tant trottiné d'un petit pas de vieillard poussif

successeur de Potier, un jeune acteur

est Vignol, Vignol le

qui

fait si

vieillards.

chauve

,

bien les vieillards, qu'il a Il

y a

un avenir de cent

plus vieux

fait rire les

dans ce front

vieillards

dans cette voix chevrotante

dans ces fuseaux

,

tremblants sous un corps de Géronte.

est si vieux, ce

11

jeune acteur, qu'il effraye, on a peur que sa vieillesse ne se

communique comme une maladie

contagieuse. Et quel

admirable alcade! Quel charmant sourire inquiet! quelle bêtise importante tion judiciaire

î

quelle dignité stupide

!

Comme

cet

homme

sait

devenir alternativement faux et vrai

!

comique, en

joie.

je suis

le

il

est digne

A chacune des ;

Vignol ré-

réponse, l'alcade

la

par ses demandes. Cette scène,

où respire

Tout

!

l'alcade, l'inconnu l'interroge

pond, en sorte que, questionné par éclaircit tout

quelle hésita-

Comme

d'être le ministre d'un roi constitutionnel

demandes de

!

bien que tout peut

éminemment

un parfum de Molière, a mis

monde

la salle

sur la scène a paru d'accord

;

mais

hors d'état de vous dire ce qui est clair et ce qui

est obscur

:

la

ûUe de

représentée par

l'alcade était là,

une véritable Andalouse, une Espagnole aux yeux espagnols, au teint espagnol, à la taille espagnole, à la dé-

marche espagnole, une Espagnole de pied en cap, avec son poignard dans sa jarretière, son amour au cœur, sa croix

au bout d'un ruban sur

la gorge.

qu'un m'a demandé comment ((

»

Elle

a des bas

comme ça, dans

A

la fin

de

l'acte,

quel-

allait la pièce, je lui ai dit

rouges à coins verts des souliers vernis, et

,

la

:

un pied grand plus belle jambe


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

60 ))

de l'Andalousie

l'amour à

la

Ah

»

!

bouche,

cette

!

fille

d*alcade, elle fait venir

vous donne des désirs horribles,

elle

on a envie de sauter sur

scène et de

la

lui offrir sa

chau-

mière et son cœur, ou trente mille livres de rente et sa

plume. Cette Andalouse est

la plus belle actrice

Coralie, puisqu'il faut l'appeler par son

d'être comtesse ou grisette.

On ne

sait

nom,

sous quelle forme

elle plairait davantage. Elle sera ce qu'elle

née pour tout

elle est

mieux à dire d'une ))

Au second

faire, n'est-ce

actrice

voudra

mon

à

sortait

de

mais,

ma

feu

dans

pas ce qu'il y a de

acte est arrivée une Espagnole de Paris,

la coulisse et se foi, je

les

toffe

taillé

J'ai

de-

tour d'où elle venait, on m'a répondu qu'elle

nommait mademoiselle

Florine

;

n'en ai rien pu croire, tant elle avait de

mouvements, de fureur dans son amour.

Cette rivale de la

gneur

être,

au boulevard?

avec sa figure de camée et ses yeux assassins.

mandé

de Paris.

est capable

dans

de l'alcade est

fille

le

la

femme d'un

manteau d'Almaviva, où

il

pour cent grands seigneurs du boulevard.

y a de Si

seil'é-

Florine

n'avait ni bas rouges à coins verts, ni souliers vernis, elle avait

une mantille, un

blement,

la

voile

dont

elle se servait

grande dame qu'elle est! Elle a

merveille que la tigressepeut devenir chatte.

admira-

fait voir

J'ai

à

compris

y avait là quelque drame de jalousie, aux mots piquants que ces deux Espagnoles se sont dits. Puis, quand qu'il

tout allait s'arranger, la bêtise de l'alcade a tout rebrouillé.

Tout ce monde de flambeaux, de riches, de valets, de Figaros, de seigneurs, d'alcades, de s'est

remis à chercher,

s'est alors

renouée et je

filles et

aller, venir,

l'ai

de femmes,

tourner. L'intrigue

laissée se renouer, car ces

deux


ILLUSIONS PERDUES. femmes, Florine entortillé

l'heureuse Goralie, m'ont

la jalouse et

de nouveau dans

61

les plis

de leur basquine, de

leur mantille, et m'ont fourré leurs petits pieds dans Toeil. » J'ai

pu gagner

le

troisième acte sans avoir fait de

malheur, sans avoir nécessité l'intervention du commissaire de police, ni scandalisé la salle, et je crois dès lors

à la puissance de la morale publique et religieuse dont on

Chambre des

s'occupe tant à la

députés, qu'on dirait qu'il

n'y a plus de morale en France. J'ai s'agit

homme

d'un

pu comprendre

femmes

qui aime deux

qu'il

sans en être

aimé, ou qui en est aimé sans les aimer, qui n'aime pas les

alcades ou que les alcades n'aiment pas

;

mais qui, à

coup sûr, est un brave seigneur qui aime quelqu'un,

même ou

Dieu,

comme

pis aller, car

il

lui-

se fait moine. Si

vous voulez en savoir davantage, courez au PanoramaDramatique. Vous voilà suffisamment prévenu qu'il faut y une première fois pour se faire à ces triomphants

aller

bas rouges à coins verts, à ce petit pied plein de promesses, à ces yeux par où finesses de

femme

filtre

un rayon de

de

la pièce,

qui

La pièce a réussi sous

les

on, a pour collaborateur

a-t-il failli

;

puis une seconde fois

mourir de

filles

forme

rire sous

deux espèces. L'auteur, qui,

un de nos grands poètes, a

amoureuse dans chaque main

tuer de plaisir son parterre en émoi. Les

de ces deux teur.

fille

fait

sous forme de seigneur amoureux.

vieillard, pleurer

succès avec une

à ces

parisienne déguisée en Andalouse, et

d'Andalouse déguisée en Parisienne

pour jouir de

soleil,

dit-

visé le :

aussi

jambes

semblaient avoir plus d'esprit que l'au-

Néanmoins, quand

les

deux

rivales s'en allaient,

on

trouvait le dialogue spirituel, ce qui prouve assez victoII.

4


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

62

rieusement l'excellence de

nommé

L'auteur a été

la pièce.

au milieu d'applaudissements qui ont donné des inquiétudes à l'architecte de

mais l'auteur, habitué aux

du Vésuve aviné qui bout sous le lustre, ne

mouvements tremblait pas elles

la salle;

c'est

:

ont dansé

le

M. de Cursy. Quant aux deux actrices,

fameux boléro de

Séville, qui a trouvé

grâce devant les pères du concile autrefois, et que la

censure a permis, malgré poses. Ce boléro

suffit

la

dangereuse lasciveté des

à attirer tous les vieillards qui ne

savent que faire de leur reste d'amour, et

de

de tenir

les avertir

le verre

j'ai la

charité

de leur lorgnette

très-

limpide. »

Pendant que Lucien écrivait cette page, qui

neuve

et originale,

mœurs,

((

Lousteau écrivait un

intitulé l'Ex-Beau, et qui

Le beau de TEmpire

est toujours

manière

article,

commençait

révo-

fit

lution dans le journalisme par la révélation d'une

de

dit

ainsi

:

un homme long

et

mince, bien conservé, qui porte

un corset

croix de la Légion d'honneur.

s'appelle quelque chose

comme

Potelet;

et,

Il

pour se mettre bien en cour aujour-

d'hui, le baron de l'Empire s'est gratifié d'un Potelet, quitte à redevenir Potelet

Homme

à

deux

qui a la

et

fins d'ailleurs,

du

:

il

est

du

en cas de révolution.

comme

son nom,

il

fait lu

cour au faubourg Saint-Germain après avoir été le glorieux, l'utile et l'agréable porte-queue d'une

homme que telet renie

la

sœur de

pudeur m'empêche de nommer.

Si

cet

du Po-

son service auprès de l'altesse impériale,

chante encore

les

romances de sa bienfaitrice intime...

il )>


ILLUSIONS PERDUES. était

L'article

comme on

en

un

tissu

faisait à cette

63

de personnalités assez

gement perfectionné depuis, notamment par Lousteau imaginait, entre

baron du Châtelet

sottes,

époque, car ce genre fut étran-

madame de

le

Figaro.

Bargeton, à qui le

un os de seiche un

faisait la cour, et

parallèle bouffon qui plaisait sans qu'on eût besoin

de con-

naître les

deux personnes desquelles on se moquait. Châ-

telet était

comparé à un héron. Les amours de ce héron ne

pouvant avaler la seiche, qui se cassait en trois

quand

la

il

laissait'tomber, provoquaient irrésistiblement le rire. Cette

plaisanterie, qui se divisa en plusieurs articles, eut,

on

sait,

un retentissement énorme dans

Germain,

et fut

une des mille

le

comme

faubourg Saint-

une causes des rigueurs

et

Une heure

apportées à la législation de la presse.

après,

Blondet, Lousteau, Lucien, revinrent au salon, où causaient les convives, le duc, le ministre et les quatre trois négociants, le directeur

prenti, coiffé

chercher

la

du théâtre

de son bonnet de papier,

femmes,

les

Un

ap-

et Finot.

était déjà

venu

copie pour le journal.

— Les ouvriers vont quitter

si

je

ne leur rapporte rien,

dit-il.

— Tiens, voilà dix francs,

et qu'ils attendent, répondit

Finot.

Si je les leur

donne, monsieur,

ils

feront de la soû-

lographie, et adieu le journal.

— Le bon sens de cet enfant m'épouvante, Ce

fut

au

moment

oia

le

dit Finot.

ministre prédisait un brillant

avenir à ce gamin que les trois auteurs entrèrent. Blondet îut

un

article

excessivement spirituel contre les roman-

tiques. L'article de Lousteau

fit

rire.

Le duc de Rhétoré


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

64

recommanda, pour ne pas

trop indisposer le faubourg

madame

Saint-Germain, d'y glisser un éloge indirect pour d'Espard.

— Et vous,

lisez-nous ce

que vous avez

fait,

dit Finot

à Lucien.

Quand Lucien, qui

tremblait de peur, eut

fini, le

salon

retentissait d'applaudissements, les actrices embrassaient le

néophyte, les trois négociants

du Bruel

le

serraient à l'étouffer,

prenait la main et avait une larme à Tœil,

lui

enfin le directeur l'invitait à dîner.

11

n'y a plus d'enfants, dit Blondet.

teaubriand a déjà

fait le

Comme M.

de Cha-

mot d'enfant sublime pour

Victor

Hur;o, je suis obligé de vous dire tout simplement que

vous êtes un

homme

— Monsieur Etienne et

est

lui jetant le fin

— Quels mots -

Voici ceux

^\ En M.

blic,

être

dit

,

style.

Finot en remerciant

regard de l'exploiteur.

avez-vous faits? dit Lousteau à Blondet

du Bruel.

et à

de cœur et de

d'esprit,

du journal

me

de du Bruel,

voyant combien M.

le

dit

le

hier'

:

Ils

pu-

le

vont peut''

laisser tranquille.

^\ Une dame Oui, mais

il

dit

à un ultra qui blâmait

;

le

le

discours de

système de Decazes

:

a des mollets bien monarchiques.

commence

Si ça

davantage dit-il

:

vicomte d'A... occupe

vicomte Dèmoslhene a dit

M. Pasquier comme continuant

Nathan

ainsi, je

ne vous en demande pas

tout va bien, dit Finot. Cours leur porter cela,

à l'apprenti. Le journal

est

un peu plaqué, mais


ILLUSIONS PERDUES. c*est notre meilleur

numéro,

65

en se tournant vers

dit-il

le

groupe des écrivains, qui déjà regardaient Lucien avec

une sorte de sournoiserie.

— a de Tesprit, ce — Son est bien, — A table! Matifat.

gars-là, dit Blondet.

Il

article

dit

Claude Vignon.

cria

Le duc donna

bras à Florine, CoraHe prit celui de

le

Lucien, et la danseuse eut d'un côté Blondet, de l'autre le ministre allemand.

— Je

ne comprends pas pourquoi vous attaquez ma-

dame de Bargeton

nommé

baron du Châtelet, qui

et le

— Madame de Bargeton a mis Lucien à un

est, dit-on,

préfet de la Charente et maître des requêtes. la porte

comme

drôle, dit Lousteau.

— Un

si

beau jeune

Le souper,

servi

homme!

fit

le ministre.

dans une argenterie neuve, dans une

porcelaine de Sèvres, sur du linge damassé, respirait une

magnificence cossue. Chevet avait

fait le

souper, les vins

avaient été choisis par le plus fameux négociant du quai

Saint-Bernard, ami de Camusot, de Matifat et de Gardot.

Lucien, qui vit pour la première

fois le

luxe parisien fonc-

tionnant, marchait ainsi de surprise en surprise, et cachait

son étonnement en

homme

qu'il était, selon le

mot de Blondet.

En traversant Florine

-

de cœur

et

de style

Coralie avait dit à l'oreille de

:

Fais-moi

rester

le salon,

d'esprit,

si

bien griser Camusot, qu'il soit obligé de

endormi chez

— Tu as donc ployant un

toi.

fait ton journaliste? répondit Florine

mot du langage

particulier à ces filles. 4.

em-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

66

— Non, ma chère, un admirable

petit

je l'aime

!

mouvement

répliqua Coralie en faisant d'épaules.

Ces paroles avaient retenti dans Toreille de Lucien, apportées par

cinquième péché

le

admirablement bien habillée,

ment en

relief ses beautés spéciales, car toute

des perfections qui

de Florine, avait inédite,

capital. Coralie était

et sa toilette mettait

nommée

lui sont propres.

le

savam-

femme

comme

Sa robe,

a

celle

mérite d'être d'une délicieuse étoffe

mousseline de

soie,

dont la primeur ap-

Tune des pro-

partenait pour quelques jours à Camusot,

vidences parisiennes des fabriques de Lyon, en sa qualité

de chef du Cocon et ce

parfum de

d'or. Ainsi

la

l'heureuse Coralie.

Tamour

et la toilette, ce fard

femme, rehaussaient

Un

les séductions

plaisir attendu, et qui

pera pas, exerce des séductions immenses sur

les

jeunes

gens. Peut-être la certitude est-elle à leurs yeux tout trait

des mauvais lieux, peut-être est-elle

longues

fidélités?

enfin, joint à

L'amour pur, sincère,

le

de

ne nous échap-

le secret

l'at-

des

premier amour

Tune de ces rages fantasques qui piquent

ces pauvres créatures, et aussi l'admiration causée par la

grande beauté de Lucien, donnèrent

l'esprit

du cœur à

Coralie.

— Je

t'aimerais laid et malade! dit-elle à l'oreille de

Lucien en se mettant à table.

Quel mot pour un poëte ne

le vit

!

Camusot disparut

plus en voyant Coralie. Était-ce un

et Lucien

homme

tout

jouissance et tout sensation, ennuyé de la monotonie de la province,

sère, harcelé

attiré

par les abîmes de Paris, lassé de mi-

par sa continence forcée, fatigué de sa vie

monacale rue de Gluny, de ses travaux sans

résultat, qui


ILLUSIONS PERDUES.

67

pouvait se retirer de ce festin brillant? Lucien avait un

pied dans nal,

de Coralie et l'autre dans

le lit

au-devant duquel

joindre. Après tant de factions Sentier,

il.

Il

venait d'être vengé de toutes ses douleurs

il

se disait

«

:

un ami

Voilà

le craignait

avait eu

le tort

l'eiJt

la

rage et la

abreuvé. En regardant Lousteau,

l'avait

Lousteau

terne

mais en vain, verser

avait voulu,

douleur dont on il

lendemain même, percer deux

article qui devait, le

cœurs où

montées en vain rue du

trouvait le journal attablé, buvant frais, joyeux,

bon garçon. par un

du jour-

la glu

avait tant couru sans pouvoir le

il

»

!

sans se douter que déjà

comme un dangereux

admirablement

Lucien

rival.

de montrer tout son esprit

:

un

article

Bîondet contre-balança

servi.

Tenvie qui dévorait Lousteau en disant à Finot qu'il lait capituler

avec

le talent

quand

il

était

de cette

fal-

force-là.

Cet arrêt dicta la conduite de Lousteau, qui résolut de rester l'ami de Lucien et de s'entendre avec Finot

exploiter

dans

un nouveau venu

le besoin.

Ce

fut

un

dangereux en

si

parti pris

le

rapidement

dans toute son étendue entre ces deux

pour

maintenant et

hommes

compris

par deux

phrases dites d'oreille à oreille.

— a du — sera exigeant. — Oh! — Bon! — Je ne soupe jamais sans Il

talent.

Il

français, dit le diplomate

calme la

et digne

effroi

avec des journalistes

allemand avec une bonhomie

en regardant Blondet,

comtesse de Montcornet.

Il

vous êtes chargés de réaliser.

y a un

qu'il avait

vu chez

mot de Blûcher que


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

G8

— Quel mot? Nathan. — Quand Blûcher arriva sur dit

les

hauteurs de Montmartre

avec Saacken, en ISlZi, pardonnez-moi, messieurs, de

vous reporter à ce jour

un

brutal, dit

:

«

Nous

fatal

allons

pour vous, Saacken, qui

donc brûler Paris!

vous-en bien, la France ne mourra que de ça! Blûcher en montrant ce grand chancre

étendu à leurs pieds, ardent

de

Dieu de ce

la Seine. Je bénis

naux dans mon pays, reprit

le

Je ne suis pas encore remis

de

petit

bonhomme

que

je

qu'ils voyaient

qu'il n'y a

la

vallée

pas de jour-

ministre après une pause.

que m'a causé ce

l'effroi

de papier, qui, à dix ans, possède

d'un vieux diplomate. Aussi, ce

la raison t-il

coiffé

répondit

»

fumeux, dans

et

était

— Gardez-

soupe avec des lions

et des

soir,

me

semble-

panthères qui

me

font l'honneur de velouter leurs pattes.

Il

est clair, dit Blondet,

que nous pouvons

dire et

prouver à l'Europe que Votre Excellence a vomi un serpent

manqué de

ce soir, qu'elle a Tullia, la plus jolie

l'inoculer à

de nos danseuses,

des commentaires sur Eve, la Bible,

le

et,

mademoiselle

là-dessus, faire

premier et

le der-

nier péché. Mais rassurez-vous, vous êtes notre hôte.

— Ce drôle, Finot. — Nous ferions imprimer des dissertations scientifiques serait

dit

sur tous les serpents trouvés dans corps

humain pour

le

arriver au corps

cœur

et

dans

diplomatique,

le

dit

Lousteau.

— Nous pourrions montrer un serpent quelconque dans ce bocal de cerises à l'eau-de-vie, dit Vernou.

— Vous diplomate.

finiriez

par

le croire

vous-même,

dit

Vignon au


ILLUSIO.NS PERDUES.

— Messieurs, ne s'écria le

G9

réveillez pas vos griffes qui

dorment!

duc de Rhétoré.

— L'influence,

le

pouvoir du journal n'est qu'à son au-

rore, dit Finot, le journalisme est dans l'enfance, dira. Tout,

dans dix ans

La pensée éclairera

d'ici,

il

gran-

sera soumis à la publicité.

tout, elle...

— Blondet en interrompant Finot. — C'est un mot, Claude Yignon. — fera des Lousteau. — défera monarchies, diplomate. — Aussi, Blondet, presse point, fauElle flétrira tout, dit dit

Elle

rois, dit

Elle

dit le

les

dit

drait-il

n'existait

si la

ne pas l'inventer; mais

— Vous

en mourrez,

la voilà,

nous en vivons.

dit le diplomate.

Ne voyez- vous

pas que la supériorité des masses, en supposant que vous les éclairiez,

rendra

qu'en semant

le

la

grandeur de l'individu plus

difTicile;

raisonnement au cœur des basses classes,

vous récolterez la révolte, et que vous en serez les pre-

mières victimes? Que casse- t-on à Paris quand

il

y a une

émeute?

— Les réverbères, dit Nathan

;

mais nous sommes trop

modestes pour avoir des craintes, nous ne serons que

— Vous êtes un peuple trop quelque gouvernement que ce le

spirituel soit

fêlés.

pour permettre à

de se développer,

dit

ministre. Sans cela, vous recommenceriez avec vos

plumes

la

conquête de l'Europe que votre épée n'a pas su

garder.

— Les

journaux sont un mal

,

dit

Claude Vignon.

On

pouvait utiliser ce mal, mais le gouvernement veut le

combattre. Une lutte s'ensuivra. Qui succombera? Voilà la question.


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

70

— Le gouvernement! En France,

dit Blondet, je

l'esprit est plus fort

ont, de plus

que

l'esprit

que

de tous

me

tue à le crier.

tout, et les

les

hommes

journaux

spirituels,

l'hypocrisie de Tartuffe.

Blondet, Blondet, dit Finot, tu vas trop loin!

y a des abonnés

— Tu

il

ici.

es propriétaire d'un de ces entrepôts de venin,

tu dois avoir peur

;

me moque

mais, moi, je

de toutes

vos boutiques, quoique j'en vive!

— Blondet a raison, lieu d'être

partis; les

de moyen,

commerces,

comme

le dit

il

il

s'est fait

devenu un moyen pour

commerce;

est sans foi

la

comme

et,

les

tous

ni loi. Tout journal est,

couleur dont

un journal des bossus, la bonté, la nécessité

éclairer,

Claude Vignon.VLe journal, au est

Blondet, une boutique où l'on vend au public

des paroles de

pour

dit

un sacerdoce,

il

des bossus.

mais pour

il

les veut. S'il

existait

prouverait soir et matin la beauté,

Un

journal n'est plus fait

flatter les opinions. Ainsi,

tous les

journaux seront, dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins

;

ils

tueront les idées, les sys-

tèmes, les hommes, et fleuriront par cela

même.

ront le bénéfice de tous les êtres de raison fait

:

le

Ils

au-

mal sera

sans que personne en soit coupablellNous serons, moi,

Vignon,

toi,

Lousteau,

toi,

Blondet,

des Platons, des Gâtons, des

toi,

Finot, des Aristides,

hommes de

Plutarque ;_nous

serons tous innocents, nous pourrons nous laver les mains

de toute infamie. Napoléon a donné

la raison

de ce phé-

nomène moral ou immoral, comme il vous plaira, dans un mot sublime que lui ont dicté ses études sur la Convention \j( Lés crimes collectifs n'engagent personne. »


ILLUSIONS PERDUES. Le journal peut se permettre personne ne s'en croit

— Mais Bruel,

.

conduite la plus atroce,

la

personnellement.

sali

pouvoir fera des

le

71

lois

répressives

,

du

dit

en prépare.

il

Bah

i

dit

Nathan, que peut

çais, le plus subtil

de tous

les dissolvants?

— Les idées ne peuvent idées, reprit Vignon.

la loi contre l'esprit fran-

être neutralisées

La terreur,

que par des

despotisme, peuvent

le

seuls étouffer le génie français, dont la langue se prête

admirablement à loi

double entente. Plus

l'allusion, à la

sera répressive, plus

l'esprit éclatera,

dans une machine sans soupape. Ainsi, si le

journal est contre

lui,

comme

la

le roi fait

vapeur

du bien

plaint,

il

grande.

sera quitte pour

S'il

qu'on ne

lui a

la

dite.

il

la

refuse en riant

elle triomphe. S'il est puni,

s'il

vous signalera

du pays

le

plaignant

homme du

il

son

traite

comme un ennemi

et des lumières.

11

dira il

des

que M. un

est le plus

tel

hon-

royaume. Ainsi, ses crimes, bagatelles

ses agresseurs, des monstres!

donné,

,

a trop d'amende à payer,

un voleur, en expliquant comment

nête

se plaint

bafoue sa victime quand

il

est

la liberté

il

pas venu lui demander une rectification;

mais demandez-la-lui,

liberiés,

une

l'individu qui se

demander pardon de

crime de bagatelle. Enfin

il

A

est traîné devant les tribunaux,

soit

:

ce sera le minisire qui aura

tout fait, et réciproquement. Si le journal invente

infâme calomnie, on

la

faire croire ce qu'il

et

il

peut, en

!

un temps

veut à des gens qui

le lisent

tous les jours. Puis rien de ce qui lui déplaît ne sera patriotique, et jamais

il

n'aura tort.

Il

se servira de la reli-

gion contre la religion, de la Charte contre le roi;

il

ba-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

72

fouera la magistrature quand la magistrature il

louera

la

quand

Pour gagner des abonnés,

émouvantes,

il

le froissera;

aura servi les passions populaires.

elle

il

fera la parade

inventera les fables les plus

comme

Bobèche. Le journal

servirait son père tout cru à la croque-au-sel

santeries, plutôt

public.

de ses plaique de ne pas intéresser ou amuser son

Ce sera l'acteur mettant

cendres de son

les

dans l'urne pour pleurer véritablement,

la

fils

maîtresse sacri-

fiant tout à son ami.

— C'est enfin

le

peuple

Blondet en inter-

in-folio, s'écria

rompant Vignon.

— Le peuple hypocrite il

bannira de son sein

Aristide.

des

Nous verrons

hommes

et sar)s générosité, reprit

comme

le talent,

les

gomme

élastique qui

la

le

gouver-

patience et la

manquent aux beaux

auront de l'argent pour

génies, ou à des épiciers qui

acheter des plumes. Nous voyons déjà ces choses-là

dans dix ans,

le

premier gamin

un grand homme,

il

;

journaux, dirigés d'abord par

d'honneur, tomber plus tard sous

nement des plus médiocres qui auront lâcheté de

Vignon

Athènes a banni

sorti

montera sur

pour souffleter ses devanciers,

il

du

!

Mais,

collège se croira

la colonne d'un journal les tirera

par les pieds

pour avoir leur place. Napoléon avait bien raison de museler la presse. Je gagerais que, sous

un gouvernement

élevé par elles, les feuilles de l'opposition battraient en

brèche, par les

mêmes

raisons et par les

qui se font aujourd'hui contre celui du

vernement, du moment fût. Plus

mêmes

roi,

ce

qu'il leur refuserait

articles

même

gou-

quoi que ce

on fera de concessions aux journalistes, plus

les

journaux seront exigeants. Les journalistes parvenus seront


ILLUSIONS PERDUES.

73

remplacés par des journalistes affamés et pauvres. La plaie est incurable, elle sera de plus en plus maligne,

de plus en plus insolente; et plus plus tra

sera toléré, jusqu'au jour

il

dans

lone.

les

le

oii la

mal sera grand, confusion se met-

journaux par leur abondance,

comme

à Baby-

Nous savons, tous tant que nous sommes, que

les

journaux iront plus loin que les rois en ingratitude, plus loin

que

le

plus sale

commerce en

culs, qu'ils dévoreront

matins leur

comme

spéculations et en cal-

nos intelligences à vendre tous les

trois-six cérébral;

ces gens qui exploitent

mais nous y écrirons tous,

une mine de vif-argent en

sachant qu'ils y mourront. Voilà là-bas, à côté de Coralie,

un jeune homme... Comment se nomme-t-il? Lucien! est beau,

homme

est poëte, et, ce

il

d'esprit;

eh bien,

de ces mauvais lieux de

la

il

y corrompra son âme,

nymes

il

il

il

lui,

entrera dans quelques-uns

pensée appelés journaux,

jettera ses plus belles idées, il

qui vaut mieux pour

il

y

y desséchera son cerveau,

y commettra ces lâchetés ano-

qui, dans la guerre des idées, remplacent les stra-

tagèmes, les pillages, les incendies, les revirements de

bord dans

comme

la

guerre des condottieri. Quand

il

aura, lui,

mille autres, dépensé quelque beau génie au profit

des actionnaires, ces marchands de poison

mourir de faim

s'il

a soif, et de soif

— Merci, Finot. — Mais, mon Dieu,

s'il

le laisseront

a faim.

dit

je suis

dans

fait plaisir. Mx\I. tels

le

dit

Claude Vignon, je savais cela,

bagne, et l'arrivée d'un nouveau forçat

Blondet et moi, nous

sommes

me

plus forts que

et tels qui spéculent sur nos talents, et

nous

serons néanmoins toujours exploités par eux. Nous avons II.

5


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

74

du cœur sous notre intelligence, qualités de l'exploitant.

plateurs, méditatifs, jugeurs l'on

il

nous manque

les féroces

Nous sommes paresseux, contem;

on boira notre cervelle

nous accusera d'inconduite

et

!

— cru que vous seriez plus drôles, — Florine a raison, Blondet; laissons

s'écria Florine.

J'ai

dit

la euro des

maladies publiques à ces charlatans d'hommes d'État.

Comme

dit Charlet

— Savez-vous

Cracher sur

«

:

de quoi Vignon

la

me

vendange? Jamais! fait l'effet? dit

femmes « Mon

teau en montrant Lucien. D'une de ces grosses

de

la

rue du Pélican, qui dirait à un collégien

petit, tu es trop

jeune pour venir

Cette saillie

mais

fit rire,

»

Lous-

:

ici... »

elle plut à Coralie.

Les négo-

ciants buvaient et mangeaient en écoutant

— Quelle nation bien et tant de mal

— Messieurs,

que !

celle

dit le

il

se rencontre tant

de

ministre au duc de Rhétoré.

vous êtes des prodigues qui ne pouvez pas

vous ruiner. Ainsi,

parla bénédiction du hasard, aucun enseigne-

ment ne manquait il

à Lucien sur la pente

du précipice où

devait tomber. D'Arthez avait mis le poëte dans la noble

voie du travail en réveillant le sentiment sous lequel disparaissent les obstacles. Lousteau lui-même avait essayé

de

l'éloigner,

par une pensée égoïste, en

journalisme et n* avait il

la littérature

lui

dépeignant

le

sous leur vrai jour.. Lucien

pas voulu croire à tant de corruptions cachées; mais

entendait enfin des journalistes criant de leur mal,

les voyait à l'œuvre, éventrant leur nourrice l'avenir.

11

elles sont.

avait

Au

pendant

cette soirée

vu

il

pour prédire

les choses

lieu d'être saisi d'horreur à l'aspect

comme

du cœur


ILLUSIONS PERDUES.

même

de cette corruption parisienne

Blïicher

hommes

Ces

tuelle.

si

bien qualifiée par

avec ivresse de cette société spiri

jouissait

il

75

extraordinaires sous l'armure damas-

quinée de leurs \ices et le casque brillant de leur froide analyse,

les trouvait supérieurs

il

sérieux du cénacle. Puis c'e

la richesse,

il

il

aux

hommes

graves et

savourait les premières délices

charme du

était rous le

luxe, sous l'em-

pire de la

bonne chère

laient,

bavait pour la première fois des vins d'élite,

il

il

;

ses instincts capricieux se réveil-

voyait

un ministre, un duc

horrible démangeaison de

la

fumée des

lui paraissait fille était

Paris.

,

une

rois,

il

cette Coralie il

lueur des bougies du festin, à tra-

la

plats et le brouillard de l'ivresse, elle

sublime, l'amour la rendait

d'ailleurs la plus jolie,

Le cénacle, ce

comber sous une lière

sentit

de rendre heureuse par quelques phrases,

examinée à

l'avait

il

dominer ce monde de

se trouvait la force de les vaincre. Enfin qu'il venait

mêlés

et sa danseuse,

aux journalistes, admirant leur atroce pouvoir;

vers

il

connaissance avec les mets exquis de la haute cui-

faisait

sine

;

ciel

la

si belle

!

Cette

plus belle actrice de

de l'intelligence noble, dut suc-

tentatioii si complète.

La vanité particu-

aux auteurs venait d'être caressée chez Lucien par

des connaisseurs,

il

avait été loué par ses futurs rivaux.

succès de son article et la conquête

deux triomphes à tourner une sienne. Pendant cette discussion

tête ,

Le

de Coralie étaient

moins jeune que

tout le

monde

la

avait re-

marquablement bien mangé, supérieurement bu. Lousteau, le voisin de Gamusot,

du kirsch dans son tion,

et

il

lui

vin, sans

versa deux ou trois fois

que personne y

fît

atten-

stimula son amour-propre pour l'eagager à


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

7G

boire. Cette

manœuvre

ne s'en aperçut pas,

fut si bien

il

menée, que

le

négociant

se croyait, dans son genre, aussi

malicieux que les journalistes. Les plaisanteries acerbes

commencèrent au moment où

Le diplomate, en

les vins circulèrent.

coup

d'esprit,

fit

les friandises

un signe au duc

et

homme

et

de beau-

à la danseuse

dès

annoncèrent chez ces

qu'il entendit ronfler les bêtises qui

hommes

du dessert

d'esprit les scènes grotesques par lesquelles finis-

sent les orgies, et tous trois

musot eut perdu

ils

Dès que Ca-

disparurent.

la tête, Coralie et

tout le souper, se comportèrent en

Lucien, qui, durant

amoureux de quinze

ans, s'enfuirent par l'escalier et se jetèrent dans

Comme Camusot était

un

fiacre.

sous la table, Matifat crut qu'il avait

disparu de compagnie avec l'actrice;

fumant, buvant, riant, disputant,

laissa ses hôtes

il

et suivit Florine

quand

elle alla se coucher. Le jour surprit les combattants, ou

plutôt Blondet,

buveur intrépide,

le seul

qui pût parler et

qui proposait aux dormeurs un toast à l'Aurore aux doigts

de rose. Lucien n'avait pas l'habitude des orgies parisiennes; de sa raison quand

jouissait bien encore calier,

mais

le

grand

hideuse. Coralie et sa

de monter

où logeait cien

faillit

le

air

il

descendit l'es-

il

détermina son ivresse, qui fut

femme de chambre

furent obligées

poëte au premier étage de la belle maison

l'actrice,

rue de Vendôme. Dans

se trouver

— Bérénice, — Ce n'est Vite,

rien,

mal

,

et fut

l'escalier,

Lu-

ignoblement malade.

s'écria Coralie,

c'est l'air, disait

du thé!

fais

du thé!

Lucien, et puis je n'ai

jamais tant bu.

— Pauvre enfant

!

c'est

innocent

comme un

agneau, dit


ILLUSIONS PERDUES. Bérénice, grosse

Normande

aussi laide

77

que Coralie

était "

belle.

'

Enfin Lucien fut mis à son insu dans le

de Coralie.

lit

Aidée par Bérénice, l'actrice avait déshabillé avec et

le soin

l'amour d'une mère pour un petit enfant son poëte, qui

disait toujours

— C'est rien — Comme

il

:

maman.

c'est l'air. Merci,

!

dit bien

maman

!

s'écria Coralie

en

le bai-

sant dans les cheveux.

— Quel

plaisir

d'aimer un pareil ange, mademoiselle!

Et où l'avez-vous péché? Je ne croyais pas qu'il pût exister

un

homme

aussi joli

que vous êtes

Lucien voulait dormir, voyait rien, Coralie lui

fit

il

belle, dit Bérénice.

ne savait où

ne

était et

il

avaler plusieurs tasses de thé,

puis elle le laissa dormant.

— La portière personne ne nous a vus? — Non, vous attendais. — Victoire ne rien? — Plus souvent! Bérénice. ni

dit Coralie,

je

sait

dit

Dix heures après, vers midi, Lucien se réveilla sous

yeux de Coralie, qui

l'avait

regardé dormant!

cela, le poëte. L'actrice était encore

-minablement tachée

et

Il

les

comprit

dans sa belle robe abo-

de laquelle

elle

allait

faire

une

relique. Lucien reconnut les dévouements, les délicatesses

de l'amour vrai qui voulait sa récompense Coralie.

coula

Coralie

fut déshabillée

comme une

en

:

il

regarda

un moment,

couleuvre auprès de Lucien.

et

se

A cinq

heures, le poëte dormait bercé par des voluptés divines, il

avait entrevu la

chambre de

l'actrice,

création du luxe, toute blanche et rose,

une ravissante

un monde de

mer-.


SCÈNES DE LA VIE

78 veilles et

ïiE

PROVINCE

de coquettes recherches qui surpassaient ce que

Lucien avait admiré déjà chez Piorine. Coralie

était

de-

bout. Pour jouer son rôle d'Andalouse, elle devait être à sept heures au théâtre. Elle

JLvait

encore contemplé son

poëte endormi dans le plaisir, elle s'était enivrée

sans

pouvoir se repaître de ce noble amour, qui réunissait les

sens au cœur et le cœur aux sens pour les exalter en-

semble. Cette divinisation, qui permet d'être deux ici-bas

pour

un seul dans

sentir,

absolution.

A

le ciel

qui, d'ailleurs,

la

pour aimer,

était

son

beauté surhumaine de

Lucien n'aurait-elle pas servi d'excuse? Agenouillée à ce lit,

heureuse de l'amour en lui-même,

sanctifiée.

l'actrice se sentiit

Ces délices furent troublées par Bérénice.

Voici le

Camusot!

vous

il

sait ici, cria-t-elle.

Lucien se dressa, pensant avec une générosité innée

ne pas nuire à

Coralie. Bérénice leva

a

un rideau. Lucien

entra dans un délicieux cabinet de toilette, où Bérénice et sa maîtresse apportèrent avec une prestesse inouïe les vê-

tements de Lucien. Quand

du poëte frappèrent

les

le

négociant apparut, les bottes

regards de Coralie

:

Bérénice les

avait mises devant le feu pour les chauffer après les avoir cirées en secret.

La servante

et la maîtresse avaient oublié

ces bottes accusatrices. Bérénice partit après avoir échangé

un regard d'inquiétude avec sa maîtresse. Coralie se plongea dans sa causeuse, et

une gondole en face

dit à

d'elle.

Camusot de

s'asseoir

dans

Le brave homme, qui adorait

Coralie, regardait les bottes et n'osait lever les

yeux sur

sa maîtresse.

— Dois-je prendre et quitter Coralie?

mouche pour

cette paire de bottes

serait se fâcher

pour peu de chose.

la

Ce


ILLUSIONS PERDUES. Il

y a des bottes partout.

70

Celles-ci seraient

dans rétalage d'un bottier,

ou sur

les

mieux placées

boulevards à se

promener aux jambes d'un homme. Cependant, jambes, J'ai

elles disent

cinquante ans,

bien des choses contraires à la

il

est vrai

:

sans

ici,

fidélité.

je dois être aveugle

comme

l'Amour.

Ce lâche monologue

était

sans excuse. La paire de bottes

de ces demi-bottes en usage aujourd'hui, et

n'était pas

que jusqu'à un certain point un ne pas voir les porter,

;

c'était,

comme

une paire de bottes

homme

distrait pourrait

mode ordonnait

la

alors de

entières, très-élégantes, et

à glands, qui reluisaient sur des pantalons collants presque toujours de couleur claire, et où se reflétaient les objets

comme

dans un miroir. Ainsi,

les bottes crevaient les

de l'honnête marchand de soieries,

yeux

et, disons-le, elles lui

crevaient le cœur.

— Qu'avez-vous? demanda — Rien, — Sonnez, Coralie en souriant de lâcheté de Caà Normande dès qu'elle musot. — Bérénice, Coralie.

lui

fit-il.

la

dit

dit-elle

arriva, ayez-moi

la

donc des crochets pour que

je

mette en-

core ces damnées bottes. Vous n'oubherez pas de les apporter ce soir dans

ma

loge.

Comment!... vos bottes?...

Camusot, qui respira

dit

plus à l'aise.

— Eh! que croyez-vous

donc? demanda-t-elle d'un

hautain. Grosse bête, n'allez-vous pas croire?... il

le croirait! dit-elle à Bérénice.

dans

la

pièce de Chose, et je ne

homme. Le

bottier

J'ai

me

un

rôle

suis jamais

air

— Oh!

d'homme mise en

du théâtre m'a apporté ces bottes-là


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

80

pour essayer à marcher, en attendant il

m'a pris mesure;

fert,

que

il

ôtées,

les ai

je

me

les a mises,

paire de laquelle

la

mais

j'ai

tant souf-

dois cependant les re-

et je

mettre.

— Ne

remettez pas

les

musot, que

elles

si

les bottes avaient tant

— Mademoiselle,

dit Bérénice, ferait

se martyriser,

comme

monsieur!

si j'étais

et,

vous gênent, dit Cagêné.

mieux, au lieu de

tout à l'heure; elle en pleurait,

homme, jamais une femme que

j'aimerais ne pleurerait! elle ferait

mieux de

maroquin bien mince. Mais l'administration Monsieur, vous devriez aller

— Oui

,

lui

les porter

en commander...

— Vous vous levez?

oui, dit le négociant.

en

est si ladre!

dit-il

à Coralie.

A

l'inslant, je

ne suis rentrée qu'à

six

après vous avoir cherché partout, vous m'avez

mon

fiacre

blier

pour des bouteilles.

heures,

fait

garder

pendant sept heures. Voilà de vos soins! m'ouJ'ai

me

soigner,

moi qui

vais

jouer maintenant tous les soirs, tant que l'Alcade fera de l'argent. Je n'ai pas envie

de mentir à

l'article

de ce jeune

homme!

— beau, — Vous trouvez? Il

cet enfant-là, dit Gamusot.

est

Je n'aime pas ces

semblent trop à une femme;

comme vous

autres, vieilles bêtes

ennuyez tant

hommes-là,

et puis ça

ne

sait

ils

res-

pas aimer

du commerce. Vous vous

!

— Monsieur dîne-t-il avec madame? demanda Bérénice.

— Non, bouche empâtée. — Vous avez été joliment j'ai la

paf, hier.

d'abord, moi, je n'aime pas les

Ah! papa Gamusot,

hommes

qui boivent...


ILLUSIONS PERDUES.

— Tu

feras

81

un cadeau à ce jeune homme,

dit le né-

gociant.

— Ah! que

ce

oui, j'aime

mieux

les

fait Florine. Allons,

allez-vous-en, ou donnez-moi

payer

ainsi,

que de

faire

mauvaise race qu'on aime,

une voiture pour que

je

ne

perde plus de temps.

— Vous l'aurez demain pour dîner avec votre directeur, au Rocher de Cancale. On ne jouera pas

la pièce

nouvelle

dimanche.

— Venez,

je vais dîner,

en emmenant Ca-

dit Goralie

rausot.

Une heure après

,

Lucien fut délivré par Bérénice,

compagne d'enfance de

Goralie,

une créature

la

aussi fine,

aussi déliée d'esprit qu'elle était corpulente.

— Restez

même

Goralie reviendra seule, elle veut

ici.

congédier Gamusot

s'il

vous ennuie,

Bérénice à Lucien;

dit

mais, cher enfant de son cœur, vous êtes trop ange pour la ruiner. Elle là,

me

l'a

dit, elle est

décidée à tout planter

à sortir de ce paradis pour aller vivre dans votre

sarde.

Oh

!

les jaloux, les

envieux ne

lui ont-ils

man-

pas ex-

pliqué que vous n'aviez ni sou ni maille, que vous viviez

au quartier ferais votre

latin

!

Je

vous suivrais

ménage. Mais

je viens

enfant. Pas vrai, monsieur,

voyez-vous, je vous

,

de consoler

la

que vous avez trop

pauvre d'esprit

pour donner dans de pareilles bêtises? Ah! vous verrez bien que l'autre gros n'a rien que

le

cadavre et que vous

êtes le chéri, le bien-aimé, la divinité à laquelle on

donne

l'^ânOLe.

quand

je

quoi

!

Si

vous saviez

lui fais

comme ma

répéter ses rôles! un

Elle méritait bien

que Dieu

lui

aban

Goralie est gentille

amour

d'enfant,

envoyât un de ses

/


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

82

anges, elle avait le dégoût de la vie. Elle a été

heureuse avec sa mère, qui

la battait,

mal-

si

qui Ta vendue!

Oui, monsieur, une mère, sa propre enfant! Si j'avais une fille,

je la servirais

suis fait ai

comme ma

une enfant. Voilà

petite Coralie, de qui je

premier bon temps que

le

je lui

vu, la première fois qu'elle a été bien applaudie.

que, vu ce que vous avez

raît

meuse claque pour

la

pafa-

seconde représentation. Pendant que

vous dormiez, Braulard est venu travailler avec

— Qui, Braulard?

Il

on a monté une

écrit,

me

demanda

elle.

Lucien, qui crut avoir en-

tendu déjà ce nom.

— Le chef des claqueurs, qui, de concert avec convenu des endroits du

elle, est

rôle où elle serait soignée. Quoi-

qu'elle se dise son amie, Florine pourrait vouloir lui jouer

un mauvais tour

et

prendre tout pour

elle.

vard est en rumeur à cause de votre

rangé pour sur

le lit

les

i

rince!... dit elle

les bougies.

un

se crut en effet dans

riches étoffes

boulelit

ar-

en mettant

Aux lumières, Lucien,

palais

du Cabinet des

du Cocon d'or avaient

musot pour servir aux tentures nêtres.

le

Quel

un couvre-pied en dentelle.

alluma

Elle

amours d'un

Tout

article.

Le poëte marchait sur un

des meubles arrêtait dans les

et

étourdi,

Les plus

été choisies par Ca-

aux draperies des

tapis royal.

tailles

fées.

fe-

Le palissandre

de ses sculptures des

frissons de lumière qui y papillotaient.

La cheminée, en

marbre blanc, resplendissait des plus coûteuses bagatelles. La descente du

lit

était

en cygne bordé de martre. Des

pantoufles en velours noir, doublées de soie pourpre, y parlaient des plaisirs qui attendaient le poëte des Marguerites.

Une

délicieuse

lampe pendait du plafond tendu de


ILLUSIONS PERDUES. soie. Partout,

83

des jardinières merveilleuses montraient des

fleurs choisies,

de

jolies

bruyères blanches, des camellias

sans parfum. Partout vivaient les images de l'innocence.

Comment imaginer

une actrice

et les

mœurs du

théâtre?

Bérénice remarqua l'ébahissement de Lucien.

— Est-ce

Ne serez-

gentil? lui dit-elle d'une voix câline.

vous pas mieux

pour aimer que dans un grenier? Em-

pêchez son coup de

tête,

reprit-elle

en amenant devant

Lucien un magnifique guéridon chargé de mets dérobés au dîner de sa maîtresse, afin que

çonner

la

ne pût soup-

la cuisinière

présence d'un amant.

Lucien dîna très-bien, servi par Bérénice dans une argenterie sculptée, dans des assiettes peintes à un louis la pièce. Ce luxe agissait sur son

âme comme une

fille

des

rues, avec ses chairs nues et ses bas blancs bien tirés, agit

sur un lycéen.

— heureux, ce Camusot! — Heureux? Bérénice. Ah!

s'écria-t-il.

Est-il

reprit

il

donnerait bien sa

fortune pour être à votre place, et pour troquer ses vieux

cheveux gris contre votre jeune chevelure blonde. Elle

engagea Lucien, à qui

elle

donna

le plus délicieux

vin que Bordeaux ait soigné pour le plus riche Anglais, à se recoucher en attendant Coralie, à faire provisoire, et Lucien avait

dans ce

dans

lit

les

tresse.

A

en

effet

un

envie de

petit

somme

se coucher

qu'il admirait. Bérénice, qui avait lu ce désir

yeux du poëte, en

était

heureuse pour sa maî-

dix heures et demie, Lucien s'éveilla sous

regard trempé d'amour. Coralie était

dans

la plus

un

volup-

tueuse toilette de nuit. Lucien avait dormi, Lucien n'était plus ivre que d'amour. Bérénice se retira, demandant:


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

84

— A quelle heure demain? — Onze heures tu nous apporteras notre déjeûner au ;

lit.

Je n'y serai

A deux

pour personne avant deux heures.

heures, le lendemain,

faire

une

Tactrice et son

comme

étaient habillés et en présence,

si le

amant

poëte fût venu

visite à sa protégée. Coralie avait baigné, peigné,

coiffé, habillé

Lucien

;

elle lui avait

envoyé chercher douze

douze cravates, douze mouchoirs chez

belles chemises,

CoUiau, une douzaine de paires de gants dans une boîte

de cèdre. Quand

elle

entendit le bruit d'une voiture à sa

porte, elle se précipita vers la fenêtre avec Lucien. Tous

deux virent Gamusot descendant d'un coupé magnifique.

— Je homme

— Je

ne croyais pas,

dit-elle,

qu'on pût haïr tant un

et le luxe...

suis trop

pauvre pour consentir à ce que vous vous

ruiniez, dit Lucien en passant ainsi sous les fourches Caudines.

— Pauvre

petit chat, dit-elle

elle

en pressant Lucien sur son

cœur, tu m'aimes donc bien?

J'ai

engagé monsieur,

en montrant Lucien à Gamusot, à venir

me

dit-

voir ce

matin, en pensant que nous irions nous promener aux

Ghamps-Élysées pour essayer

— Allez-y

avec VOUS; c'est la fête de

— Pauvre

la voiture.

seuls, dit tristement

Musot,

Gamusot,

ma femme,

comme

je

ne dîne pas

je l'avais oublié.

tu t'ennuieras! dit-elle

en

sautant au cou du marchand. Elle était ivre de rait seule

avec

lui

bonheur en pensant qu'elle étrenne-

avec Lucien ce beau coupé, qu'elle

au Bois;

et,

dans son accès de

d'aimer Gamusot, à qui

elle

fit

irait

joie, elle

mille caresses.

seule

eut

l'air


ILLUSIOiNS PERDUES.

donner une voiture tous

Je voudrais pouvoir vous

pauvre homme.

les jours! dit le

85

Allons, monsieur,

deux heures,

est

il

dit l'actrice à

Lucien, qu'elle vit honteux et qu'elle consola par un geste adorable. Coralie dégringola par les escaliers en entraînant Lu-

négociant se traînant

cien, qui entendit le

phoque après eux, sans pouvoir éprouva

bonheur rendait sublime, de goût

toilette pleine

les rejoindre.

enivrante des jouissances

la plus

offrit à.

Le poëte

Coralie,

:

que

le

tous les yeux ravis une

Le Paris des Champs-

et d'élégance.

Elysées admira ces deux amants. Dans une

Boulogne, leur coupé rencontra

comme un

la

du bois de

allée

calèche de

mesdames

d'Espard et de Bargeton, qui regardèrent Lucien d'un air étonné, mais auxquelles

il

du poëte qui pressent sa Le moment où

il

lança le coup d'œil méprisant

gloire et va user

de son pouvoir.

put échanger par un coup d'œil avec ces

deux femmes quelques-unes des pensées de vengeance qu'elles lui avaient mises au

cœur pour

le

ronger, fut un

des plus doux de sa vie et décida peut-être de sa destinée.

Lucien fut repris par les furies de l'orgueil

reparaître dans le

lut

monde, y prendre une

:

il

vou-

éclatante

revanche, et toutes les petitesses sociales, naguère foulées

aux pieds du travailleur, de l'ami du cénacle, rentrèrent dans son âme. faite

pour

lui

Il

passions; tandis l'air

de

les

comprit alors toute

par Lousteau

que

:

le cénacle,

mater au

la

portée de l'attaque

Lousteau venait de servir ses ce Mentor collectif, avait

profit des vertus

ennuyeuses

et

de

travaux que Lucien commençait à trouver inutiles. Travailler

!

n'est-ce pas la

mort pour

les

âmes avides de

jouis-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

86

sances? Aussi avec quelle

pas dans

ils

de

délices faciles

dans

bonne chère

la

vie luxueuse des actrices et

la

ne glissent-

facilité les écrivains

far niente,

le

des

et

les

femmes

Lucien sentit une irrésistible envie de continuer la

!

vie de ces

deux

folles journées.

Le dîner au Rocher de Cancale de Florine, moins

les convives

et la danseuse,

fut exquis.

Lucien trouva

moins

le ministre,

duc

le

moins Camusot, remplacés par deux acteurs

célèbres et par Hector Merlin accompagné de sa maîtresse,

une délicieuse femme qui se Val-Noble,

qui composaient alors, à Paris,

de ces femmes qu'aujourd'hui des

lorettes.

fêté, envié, le

scintilla,

il

madame du

le

femmes monde exceptionnel, décemment nommées

l'on a

Lucien, qui vivait depuis quarante-huit heures

dans un paradis, apprit voyant

appeler

faisait

plus belle et la plus élégante des

la

le

succès de sou article. En se

poëte trouva son aplomb

fut le Lucien

:

son esprit

de Rubempré qui pendant plu-

sieurs mois brilla dans la littérature et dans le Finot, cet

artiste.

deviner

homme

le talent et

qui

monde

d'une incontestable adresse à

le flairait

comme un

ogre sent la

chair fraîche, cajola Lucien en essayant de l'embaucher

dans l'escouade de journalistes mordit à ces

flatteries.

consommateur contre

— tends

commandait. Lucien

d'esprit, et voulut

manège de ce

mettre Lucien en garde

lui.

Ne t'engage ;

qu'il

Coralie observa le

ils

Bah!

être aussi

pas,

mon

petit, dit-elle à son poëte, at-

veulent f exploiter, nous causerons de cela ce lui

répondit Lucien, je

méchant

me

et aussi fin qu'ils

soir.

sens assez fort pour

peuvent

l'être.

Finot, qui ne s'était sans doute pas brouillé pour

les


ILLUSIONS PERDUES.

87

blancs avec Hector Merlin, présenta Merlin à Lucien et

madame du

Lucien à Merlin. Coralie et nisèrent,

comblèrent de caresses

se

Madame du

Val-Nobie frater-

de prévenances.

et

Val-Noble invita Lucien et Coralie à dîner.

Hector Merlin,

plus dangereux de tous les journalistes

le

présents à ce dîner, était un petit pincées, couvant

homme

sec, à lèvres

une ambition démesurée, d'une jalousie

maux

sans bornes, heureux de tous les

autour de

lui,

beaucoup

d'esprit,

qui se faisaient

profitant des divisions qu'il fomentait, ayant

peu de vouloir, mais remplaçant

lonté par l'instinct qui

mène les parvenus

la

vo-

vers les endroits

éclairés par Tor et par le pouvoir. Lucien et lui se dé-

plurent

mutuellement.

pourquoi. Merlin eut

comme

le

Il

n'est pas

difficile

d'expliquer

malheur de parler à haute voix

Lucien pensait tout bas. Au dessert,

plus touchante amitié semblaient unir ces

les liens

de

la

hommes, qui

tous se croyaient supérieurs l'un à l'autre. Lucien,' le nou-

veau venu, à

cœur

lui

était l'objet

de leurs coquetteries. On causait

ouvert. Hector Merlin seul

demanda

— Mais

je

la raison

ne

riait pas.

vous vois entrant dans

et journaliste avec des illusions.

le

monde

Nous nous frappons

les

littéraire

Vous croyez aux amis.

Nous sommes tous amis ou ennemis, selon stances.

Lucien

de sa réserve.

les

circon-

premiers avec l'arme qui

devrait ne nous servir qu'à frapper les autres. Vous vous

apercevrez avant peu que vous n'obtiendrez rien par les

beaux sentiments.

Si

vous êtes bon, faites-vous méchant.

Soyez hargneux par calcul. loi

suprême,

je

vous

Si

personne ne vous a

la confie et je

dit cette

ne vous aurai pas

une médiocre confidence. Pour être aimé, ne quittez

fait

ja-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

88

mais votre maîtresse sans

en

faire fortune

même le

un peu pour

l'avoir fait pleurer

;

littérature, blessez toujours tout le

monde,

vos amis, faites pleurer les amours-propres

monde vous

tout

:

caressera.

Hector Merlin fut heureux en voyant, à Tair de Lucien,

que sa parole

entrait chez le

d'un poignard dans un cœur.

son argent.

l'amour

fut

Il

lui firent

emmené

néophyte

On

comme

la

lame

joua. Lucien perdit tout

par Coralie, et

les délices

de

oublier les terribles émotions du jen,

qui, plus tard, devait trouver en lui

une de

ses victimes.

Le lendemain, en sortant de chez

elle

revenant au

quartier latin,

il

trouva dans sa bourse l'argent qu'il avait

perdu. Cette attention

chez il

l'actrice et lui

était déjà

rue de

l'attrista

d'abord,

il

ces sortes de la

vit

y

il

voulut revenir

rendre un don qui l'humiliait la

Harpe,

il

une preuve de

femmes mêlent

;

mais

continua son chemin vers

rhôtel de Cluny. Tout en marchant,

de Coralie,

et

cet

il

s'occupa de ce soin

amour maternel que

à leurs passions. Chez elles,

passion comporte tous les sentiments. De pensée en

pensée, Lucien se disant

Je l'aime

femme,

finit

par trouver une raison d'accepter en

:

et je

A moins sensations

nous vivrons ensemble

,

ne

la quitterai

jamais

comme

mari et

!

d'être Diogène, qui ne comprendrait alors les

de Lucien en montant

l'escalier

puant de son hôtel, en faisant grincer

la

boueux

porte, en revoyant le carreau sale et la piteuse

cheminée

de sa chambre, horrible de misère et de nudité?

va sur sa table le manuscrit de son Daniel d'Arthez

:

roman

et

serrure de sa

et ce

11

trou-

mot de


ILLUSIONS PERDUES. «

89

Nos amis sont presque contents de votre œuvre, cher

poëte. Vous pourrez la présenter avec plus de confiance,

votre

amis

à vos

disent-ils,

charmant

vos ennemis. Nous avons lu

et à

article sur le

Panorama-Dramatique,

vous devez exciter autant d^envie dans

la littérature

et

que

de regrets chez nous. »

— Regrets! du ton de

que

veut-il dire? s'écria

DANIEL.

»

Lucien, surpris

politesse qui régnait dans ce billet.

donc un étranger pour

Était-il

dévoré les fruits déiicieux que coulisses,

il

tenait encore

de ses amis de

la

le

lui

cénacle? Après avoir

avait tendus l'Eve des

plus à l'estime et à l'amitié

rue des Quatre-Vents.

Il

resta

pendant

quelques instants plongé dans une méditation par laquelle il

embrassait son présent dans cette chambre et son avenir

dans

celle

de Coralie. En proie à des hésitations alterna-

tivement honorables et dépravantes à examiner

l'état

œuvre. Quel étonnement fut pitre, la

,

il

dans lequel ses amis

plume habile

et

le sien

!

s'assit lui

et se

mit

rendaient son

De chapitre en cha-

dévouée de ces grands hommes

encore inconnus avait changé ses pauvretés en richesses.

Un

dialogue plein, serré, concis, nerveux remplaçait ses

conversations, qu'il comprit alors n'être que des bavar-

dages en les comparant à des discours où respirait

du temps. Ses été

portraits,

l'esprit

un peu mous de dessin, avaient

vigoureusement accusés

et colorés; tous se rattachaient

aux phénomènes curieux de

la vie

humaine par des ob-

servations physiologiques dues sans doute à Bianchon, ex-

primées avec finesse, et qui

les faisaient vivre.

Ses des-


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

90

criptions verbeuses étaient devenues substantielles et vives.

donné une enfant mal

avait

Il

une délicieuse

retrouvait

ture, à écharpe roses, surprit,

les

faite,

mal vêtue,

et

il

en robe blanche, à cein-

fille

une création ravissante. La nuit

le

yeux en pleurs, atterré de cette grandeur,

sentant le prix d'une pareille leçon, admirant ces corrections qui lui l'art

que

ses quatre années

et d'études. trait

en apprenaient plus sur de

la littérature et sur

lectures,

de comparaisons

Le redressement d'un carton mal conçu, un le vif, en disent toujours plus que les

magistral sur

théories et les observations.

— Quels amis! en serrant

t-il

le

quels cœurs! suis- je heureux! s'écria-

manuscrit.

Entraîné par l'emportement naturel aux natures poétiques et mobiles, l'escalier,

il

que rien ne pouvait

Une

courut chez Daniel.

il

faire dévier

voix lui disait que,

l'aurait

si

du sentier de l'honneur.

Daniel avait aimé Coralie,

pas acceptée avec Camusot.

profonde horreur du cénacle pour savait déjà

montant

Eii

moins digne de ces cœurs

se crut cependant

Il

les journalistes, et

quelque peu journaliste.

moins Meyraux, qui venait de

sortir,

il

ne

connaissait aussi la

Il

il

se

trouva ses amis,

en proie à un déses-

poir peint sur toutes les figures.

— Qu'avez-vous, mes amis — Nous venons d'apprendre

?

le

dit

Lucien

une horrible catastrophe

plus grand esprit de notre époque, notre ami

le

:

plus

aimé, celui qui pendant deux ans a été notre lumière...

— Louis Lambert, — dans un Il

est

dit Lucien.

état

de catalepsie qui ne

laisse au-

-cun espoir, dit Bianchon.

1


ILLUSIONS PERDUES.

Il

mourra

91

dans

le corps insensible et la tête

les cieux,

ajouta solennellement Michel Chrestien.

— mourra comme a vécu, d'Arthez. — L'amour, jeté comme un feu dans vaste empire de Il

dit

il

le

son cerveau,

— le

l'a

incendié, dit Léon Giraud

Oui, dit Joseph Bridau,

l'a

exalté à

un point où nous

perdons de vue.

C'est nous

sommes

qui

à plaindre,

dit

Fulgence

Ridai.

— se guérira peut-être, s'écria Lucien. — D'après ce que nous a Meyraux, II

dit

la

cure est im-

possible, répondit Bianchon. Sa tête est le théâtre

nomènes sur lesquels

la

— existe cependant des agents, — Oui, Bianchon, n'est que

dit d'Anliez.

II

dit

pouvons

de phé-

médecine n'a nul pouvoir.

le

il

cataleptique, nous

rendre imbécile.

— Ne pouvoir placement de

offrir

celle-là

!

au génie du mal une tête en remMoi, je donnerais la

mienne

!.

s'écria

Michel Chrestien.

Et que deviendrait la fédération

européenne

?

dit

d'Arlhez.

— Ah! à un

c'est \Tai, reprit Michel Chrestien

homme, on

;

avant d'être

appartient à l'humanité.

Je venais ici le

cœur

plein de remercîments pour

vous tous, dit Lucien. Vous avez changé

mon

billon

en

louis d'or.

— Des

remercîments

!

Pour qui nous prends-tu

?

dit

JBianchon.

— Le a été pour nous, reprit Fulgence. — £h bien, vous voilà journaliste Léon Giraud. plaisir

?

lui dit


SCÈiNES DE LA VIE DE PROVINCE.

92

Le bruit de votre début

est arrivé

jusque dans

le

quartier

latin.

— Pas encore, répondit Lucien. — Ah tant mieux! Michel Chrestien. — vous bien, reprit d'Arthez. Lucien dit

î

Je

le disais

de ces cœurs qui connaissent

le prix

est

un

d'une conscience

pure. N'est-ce pas un viatique fortifiant que de poser le soir sa tête sur Toreiller

en pouvant se dire

« Je n'ai

:

pas

jugé les œuvres d'autrui, je n'ai causé d'afïliction à per-

sonne;

mon

esprit,

comme un

poignard, n'a fouillé

Tâme

ma plaisanterie n'a immolé aucun bonmême pas troublé la sottise heureuse, elle

d'aucun innocent; heur, elle n'a n'a

pas injustement fatigué

faciles

génie;

j'ai

dédaigné

triomphes de l'épigramme; enfin, je

menti à mes convictions

— Mais,

à

un journal.

moyen

d'exister,

il

— Oh!

oh! oh!

fit

n'ai

jamais

crois,

être ainsi tout

Si je n'avais

décidément que

faudrait bien y venir.

Fulgence, en montant d'un ton à

chaque exclamation, nous capitulons.

sera journaliste, dit gravement Léon Giraud.

Il

Ah! Lucien, blier

si

les

? »

on peut, je

dit Lucien,

en travaillant ce

le

tu voulais l'être avec nous, qui allons pu-

un journal où jamais

ni la vérité ni la justice

ne se-

ront outragées, où nous répandrons les doctrines utiles à l'humanité, peut-être...

— Vous n'aurez

pas un abonné, répliq

ja

machiavéli-

quement Lucien en interrompant Léon.

Ils

en auront cinq cents qui en vaudront cinq cent

mille, répondit Michel Chrestien.

Il

vous faudra bien des capitaux, reprit Lucien.


ILLUSIONS PERDUES.

— Non, — On

mais du dévouement.

dit d'Ârthez,

dirait

93

de parfumeur,

d'une boutique

s'écria

Michel Chrestien en flairant par un geste comique la tête

de Lucien. On

vu dans une voiture supérieurement

t'a

astiquée, traînée par des chevaux de dandy, avec

une maî-

tresse de prince, Coralie.

— Eh bien, Lucien, y du mal cela? — Tu cela comme y en Bianchon. — J'aurais voulu à Lucien, d'Arthez, une Béatrix, dit

à

a-t-il

dis

avait, lui cria

s'il

dit

une noble femme qui

— Mais,

Daniel,

l'aurait

est-ce

semblable à lui-même?

— Ah!

soutenu dans

la vie...

que l'amour n'est pas partout

dit le poëte.

dit le républicain,

en ceci je suis aristocrate. Je

ne pourrais pas aimer une femme qu'un acteur baise la joue en face du public, une femme tutoyée dans coulisses,

si

pour montrer ce que

j'aimais

une

pareille

et je la purifierais

— Et — Je

les

qui s'abaisse devant un parterre et lui sourit,

qui danse des pas en relevant ses jupes et qui se

homme

sur

si elle

par

je

veux être seul à

femme,

met en

voir.

Ou,

elle quitterait le théâtre,

mon amour.

ne pouvait pas quitter

le

théâtre?

mourrais de chagrin, de jalousie, de mille maux.

On ne peut pas

arracher son

amour de son cœur comme

on arrache une dent. Lucien devint sombre

Quand

ils

mépriseront, se

— Tiens,

et pensif.

apprendront que

je subis

Camusot,

ils

me

disait-il.

lui dit le

sauvage républicain avec une affreuse

bonhomie, tu pourras être un grand écrivain, mais tu ne seras jamais qu'un petit farceur.


SCÈNES DU LA VIE DE PROVINCE.

94 Il

son chapeau et

prit

— — Dur 11

sortit.

comme

et salutaire

le

w

un

est dur, Michel Chrestien,

|

ul'il\

davier du dentiste, dit

Bianchon. Michel voit ton avenir, et peut-être en ce mo-

ment

dans

pleure-t-il sur toi

fut

1/Artiiez

doux

la rue.

et consolant,

Au bout d'une heure,

Lucien.

il

essaya de relever

le poëte quitta le cénacle,

maltraité par sa conscience, qui lui criait naliste! » roi

!

»

comme

Dans

la

la sorcière crie

rue,

il

regarda

:

«

Tu seras jour-

à Macbeth

les croisées

:

«

Tu seras

du patient d'Ar-

thcz, éclairées par une faible lumière, et revint chez lui le

cœur

ment

attristé,

l'âme inquiète. Une sorte de pressenti-

lui disait qu'il avait été

amis pour Cluny par

la

dernière

la place

de

serré sur le

la

cœur de

En entrant dans

fois.

Sorbonne,

il

la

ses vrais

rue de

reconnut l'équipage

de Coralie. Pour venir voir son poëte un moment, pour

un simple bonsoir, du boulevard du Temple à lui dire

l'actrice avait franchi la

Tespace

Sorbonne. Lucien trouva sa

maîtresse tout en larmes à l'aspect de sa mansarde, elle voulait être misérable

rangeant

les

choirs dans l'affreuse \Tai, si

était si

Lucien

,

comme

son amant, elie pleurait en

chemises, les gants, les cravates et les mou-

commode de

grand,

il

l'hôtel.

Ce désespoir

exprimait tant d'amour, que

à qui l'on avait reproché d'avoir une actrice,

dans Coralie une sainte bien près d'endosser la misère.

vit

le cilice

Pour venir, cette adorable créature avait pris

de le

prétexte d'avertir son ami que la société Camusot, Coralie et Lucien rendrait à la société Matifat, Florine et Lousteau

leur souper, et de invitation

demander à Lucien

s'il

avait

quelque

à faire qui lui fût utile; Lucien lui répondit


ILLUSIONS PERDUES.

en causerait avec Lousteau. L'actrice, après quelques

qu'il

se sauva en cachant à Lucien

moments,

tendait en bas. Le lendemain, alla

95

chez Etienne, ne

Le journaliste

chambre

ils

iMais,

attablés et

l'at-

trouva pas, et courut chez Florine.

et l'actrice reçurent leur

à coucher où

tous trois

le

que Gamusot

dès huit heures, Lucien

ils

ami dans

la jolie

étaient maritalement établis, et

y déjeunèrent splendidement.

mon

petit, lui dit

que Lucien

lui

Lousteau quand

furent

ils

eut parlé du souper que don-

nerait Goralie, je te conseille de venir avec moi voir Félicien

Vernou

qu'on peut se

,

de

lier

l'inviter,

et

de

te lier avec lui autant

avec un pareil drôle. Félicien te donnera

peut-être accès dans le journal politique où feuilleton, articles

et

dans

le

haut de ce journal. Cette

la nôtre, appartient le parti

il

cuisine le

où tu pourras fleurir à ton aise en grands

au parti

populaire; d'ailleurs,

feuille,

comme

libéral, tu seras libéral, c'est si

tu voulais passer

du côté

ministériel, tu y entrerais avec d'autant plus d'avantages

que

tu te serais fait redouter. Hector

dame du

Merhn

et sa

ma-

Val-Noble, chez qui vont quelques grands sei-

gneurs, les jeunes dandys et les millionnaires, ne t'ont-ils

pas prié,

toi et

Corahe, à dîner?

Oui, répondit Lucien, et tu en es avec Florine.

Lucien et Lousteau, dans leur griserie du vendredi et

pendant leur dmer du dimanche, en étaient arrivés à se tutoyer.

— Eh bien, nous rencontrerons Merlin au journal, un gars qui suivra Finot de près

;

c'est

tu feras bien de le soi-

gner, de le mettre de ton souper avec sa maîtresse

:

il

te

sera peut-être utile avant peu, car les gens haineux ont


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

00

besoin de tout le monde, et ta

rendra service pour avoir

te

il

plume au besoin.

Votre début a

fait

assez de sensation pour que vous

n'éprouviez aucun obstacle, dit Florine à Lucien, hàtezd'en profiter, autrement vous seriez

voiis

promptement

oublié.

L'affaire, reprit

sommée! Ce

Lousteau,

Finot,

la

homme

un

grande

affaire est con-

sans, aucun talent,

est

directeur et rédacteur en chef du journal hebdomadaire de Dauriat, propriétaire d'un sixième qui ne lui coûte rien, et il

a six cents francs d'appointements par mois. Je suis,

mon

de ce matin,

cher, rédacteur en chef de notre petit

journal. Tout s'est passé soir

:

comme

Florine a été superbe

je

le

présumais l'autre

elle rendrait

,

des points au

prince de Talleyrand.

— Nous

tenons les

hommes

rine, les diplomates ne les

propre

;

les

par leur plaisir

dit Flo-

,

prennent que par l'amour-

diplomates leur voient faire des façons et nous

leur voyons faire des bêtises, nous

sommes donc

les plus

fortes.

— En concluant, bon mot

qu'il

faire, a-t-il dit,

— Je

dit

Lousteau, Matifat a commis

prononcera dans sa vie de droguiste

ne

sort pas de

soupçonne Florine de

mon commerce

!

:

le seul u L'af-

»

le lui avoir soufflé, s'écria

Lucien.

— pied

Ainsi,

mon

cher amour, reprit Lousteau, tu as

le

à l'étrier.

— Vous êtes né

coiffé, dit Florine.

Combien voyons-nous

de petits jeunes gens qui droguent dans Paris pendant des années sans arriver à pouvoir insérer un

article

dans un


ILLUSIONS PERDUES.

97

comme

d'Emile Blondet.

en aura été de vous

journal!

Il

Dans

six

mois

t-elle

en se servant d'un mot de son argot et en

d'ici, je

vous vois faisant votre

tête,

ajoutâ-

lui jetant

un sourire moqueur.

— Ne

suis-je pas à Paris depuis trois ans, dit Lousteau,

seulement Finot

et depuis hier

de

fixe

sous

me donne trois cents trancs me paye cent

par mois pour la rédaction en chef,

la

colonne, et cent francs la feuille à son journal

hebdomadaire.

— Eh

bien, vous ne dites rien?... s'écria Florine en

regardant Lucien.

— Nous verrons, Lucien. — Mon cher, répondit Lousteau d'un dit

arrangé pour te

toi

comme

si

tu étais

mon

réponds pas de Finot. Finot sera

air piqué, j*ai tout

frère;

sollicité

mais je ne

par soixante

drôles qui, d'ici à deux jours, vont venir lui faire des propositions au rabais. J'ai promis pour toi; tu lui diras non, si

tu veux.

Tu ne

journaliste après

te

doutes pas de ton bonheur, reprit

le

une pause. Tu feras partie d'une coterie

dont les camarades attaquent leurs ennemis dans plusieurs journaux, et s'y servent mutuellement.

— Allons

d'abord voir Félicien Vernou, dit Lucien, qui

avait hâte de se lier avec ces redoutables oiseaux de proie.

Lousteau envoya chercher un cabriolet,

et les

deux amis

allèrent rue Mandar, où demeurait Vernou, dans

une mai-

y occupait un appartement au deuxième étage. Lucien fut très-étonné de trouver ce critique acerbe, son à allée;

dédaigneux

il

et

gourmé, dans une

salle à

manger de

la der-

nière vulgarité, tendue d'un mauvais petit papier briqueté

chargé de mousses par intervalles égaux, ornée de graII,

6


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

98

vures à i'aqua-tinta dans des cadres dorés, attablé avec

une femme trop

laide pour ne pas être légitime, et

deux

enfants en bas âge perchés sur ces chaises à pieds trèsélevés et à

barrière,

drôles. Surpris dans

avec

les restes

destinées à

maintenir ces petits

une robe de chambre confectionnée

d'une robe d'indienne à sa femme, Féli-

cien eut un air assez mécontent.

— As-tu déjeuné, Lousteau?

en offrant une chaise

dit-il

à Lucien.

— Nous sortons de chez Florine,

dit Etienne, et

nous y

avons déjeuné.

Lucien ne cessait d'examiner

madame

Vernou, qui res-

semblait à une bonne grosse cuisinière, assez blanche,

mais superlativement commune.

Madame Vernou

portait

un foulard par-dessus un bonnet de nuit à brides que ses joues pressées débordaient. Sa robe de chambre, sans ceinture, attachée au col

grands

par un bouton, descendait à

plis et l'enveloppait si

de ne pas

la

comparer

à

mal,

qu'il était

impossible

une borne. D'une santé désespé-

rante, elle avait les joues presque violettes et des

doigts en forme de boudins. Cette

femme

mains à

expliqua soudain

à Lucien l'attitude gênée de Vernou dans le

monde. Malade

de son mariage, sans force pour abandonner

femme

et

enfants, mais assez poëte pour en toujours souffrir, cet

acteur ne devait pardonner à personne un succès, être

il

devait

mécontent de tout en se sentant toujours mécontent

de lui-même. Lucien comprit Tair aigre qui glaçait cette figure envieuse, l'âcreté des reparties

que ce journaliste

semait dans sa conversation, Tacerbité de sa phrase, toujours pointue et travaillée

comme un

stylet.


ILLUSIONS PERDUES.

— Passons dans mon cabinet, il

s'agit sans

— Oui

doute

non

et

,

99

dit Félicien

en se levant,

d'affaires Jittéraires.

répondit Lousteau.

lui

Mon

vieux,

il

s'agit d'un souper.

Je venais, dit Lucien, vous prier, de la part de Co-

ralie...

A

ce

...

nom, madame Vernou leva

A souper

la tête.

d'aujourd'hui en huit, dit Lucien en

continuant. Vous trouverez chez elle la société que vous

avez eue chez Florine, et augmentée de

madame du

Val-

Noble, de Merlin et de quelques autres. Nous jouerons.

— Mais, mon

ami, ce jour-là nous devons aller chez

madame Mahoudeau,

dit la

femme.

— Eh! qu'est-ce que cela — nous n'y pas,

fait? dit

allions

Si

bien aise de

Vernou.

elle se choquerait, et tu es

trouver pour escompter tes effets de librairie.

la

— Mon cher, voilà une femme qui ne comprend pas qu'un souper qui commence à minuit n'empêche pas d'aller à une soirée qui unit à onze heures! Je travaille à côté d'elle, ajouta-t-il.

— Vous se

fit

avez tant d'imagination! répondit Lucien, qui

un ennemi mortel de Vernou par ce seul mot.

— Eh bien, tout. M. de le à

ton journal; présente-le

faire la

deux

reprit Lousteau, tu viens;

Rubempré devient un des

mais ce n'est pas

nôtres, ainsi pousse-

comme un

gars capable de

haute littérature, afin qu'il puisse mettre au moins

articles

— Oui,

par mois.

s'il

comme nous je parlerai

de

veut être des nôtres, attaquer nos ennemis

attaquerons les siens, et défendre nos amis, lui

ce soir à l'Opéra, répondit Vernou.


SCÈNES DE LA

iOO

— Eh

bien, à demain,

DE PROVINCE.

VIE

mon

petit, dit

Lousteau en ser-

rant la main de Vernou avec les signes de la plus vive amitié.

Quand

— Mais,

paraît ton livre?

dit le

père de famille, cela dépend de Dauriat,

j'ai fini.

— Es-tu content? — Oui non... — Nous chaufferons et

et saluant la

Lousteau en se levant

le succès, dit

femme de son

confrère.

Cette brusque sortie fut nécessitée par les criailleries

des deux enfants, qui se querellaient et se donnaient des

coups de cuiller en s'envoyant de

— Tu viens de

voir,

une femme qui, sans littérature.

mon

panade par

la

la figure.

enfant, dit Etienne à Lucien,

le savoir, fera

bien des ravages en

Ce pauvre Vernou ne nous pardonne pas sa

femme. On devrait Ten débarrasser, dans

l'intérêt public

bien entendu. Nous éviterions un déluge d'articles atroces,

d'épigrammes contre tous fortunes.

les succès et contre toutes les

Que devenir avec une

pareille

femme accompa-

gnée de ces deux horribles moutards? Tu as vu de

la

Maison en

comme

loterie, la

Rigaudin

Rigaudin, Vernou ne se battra pas, mais

battre les autres;

il

est

il

fera

capable_de se crever un œil pour

en crever deux à son meilleur ami; vous le

le

pièce de Picard;... eh bien,

le

verrez posant

pied sur tous les cadavres, souriant à tous les mal-

heurs, attaquant les princes, les ducs, les marquis, les nobles, parce qu'il est roturier; attaquant les célibataires à cause de sa rale, plaidant

pour

femme,

les joies

renommées

et parlant toujours

domestiques

voirs de citoyen. Enfin, ce critique

si

et

pour

mo-

les de-

moral ne sera doux


ILLUSIONS PERDUES. pour personne, pas

même

pour

femme

rue Mandar, entre une

les enfants.

comme

des teignes

;

deux

et

ne mettra jamais

il

parler les duchesses

comme

petits

parle sa

de rétablir

qui ne se croit l'égal de personne.

s'il

allait

le

fera

lui

prêter

les droits féodaux, le droit d'aînesse,

lui

dans

Vernou

le pied, et

prêchera quelque croisade en faveur de

et qui

la

ma-

femme. Voilà l'homme

qui va hurler après les jésuites, insulter la cour, l'intention

dans

veut se moquer du faubourg

il

Saint-Germain, où

Il vrt,

qui pourrait faire le

mamouchi du Bourgeois geMilhomme laids

<01

monde,

S'il

l'égalité,

était garçon,

avait les allures des poètes

s'il

royalistes pensionnés, ornés de croix de la Légion d'hon-

neur, ce serait un optimiste. Le journalisme a mille points

de départ semblables.

mouvement par de de

te

C'est

une grande catapulte mise en maintenant envie

petites haines. As-tu

marier? Vernou n'a plus de cœur,

le fiel

vahi. Aussi est-ce le journaliste par excellence,

deux mains qui déchire

tout,

comme

si

ses

a tout en-

un

tigre à

plumes avaient

la rage.

— —

gunophobe,

est

Il

a de l'esprit, c'est

articles, fera toujours

Le

dit Lucien. A-t-il

Il

les

sement

les

noue

marche vers un

il

et

du talent?

Vernou porte des

ne pourra jamais greffer un

Félicien est

œuvre, d'en disposer

articlier.

des articles, et rien que des articles.

travail le plus obstiné

sur sa prose.

un

livre

incapable de concevoir une

masses, d'en réunir harmonieu-

personnages dans un plan qui commence, se

ne connaît pas

fait capital

;

il

a des idées, mais

les faits; ses héros seront

des utopies

philosophiques ou libérales; enfin, son style est d'une originalité cherchée, sa phrase ballonnée tomberait 6.

si la


SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.

102

critique lui

donnait

énormément

les

un coup d'épingle. Aussi

journaux,

comme

craint-il

tous ceux qui ont be-

soin des gourdes et des bourdes de l'éloge pour se soutenir au-dessus

— Quel

de

l'eau.

article tu fais

mon

Ceux-là,

s'écria Lucien.

!

enfant,

il

faut se les dire Gl jamais les

écrire.

— Tu

deviens rédacteur en chef, dit Lucien.

— Où veux-tu que — Chez — Ah! nous sommes

je te jette? lui

demanda Lousteau.

Coralie.

amoureux,

faute! Fais de Coralie ce

que

dit Lousteau.

je fais de Florine,

nagère, mais la liberté sur la montagne

— Tu — On

ferais

damner

ne damne pas

!

les saints! lui dit les

Lucien en riant.

démons, répondit Lousteau.

Le ton léger, brillant de son nouvel ami, dont

il

vraies

traitait la vie, ses

En

la

agissaient sur Lucien à

théorie, le poëte reconnaissait le danger de

ces pensées, et les trouvait utiles à l'application.

vant sur

le

manière

paradoxes mêlés aux maximes

du machiavélisme parisien

son insu

Quelle

une mé-

boulevard du Temple,

les

En

arri-

deux amis convinrent

de se retrouver, entre quatre et cinq heures, au bureau

du journal, où sans doute Hector Merlin viendrait. Lucien était,

en

effet, saisi

par les voluptés de l'amour vrai des

courtisanes qui attachent leurs grappins aux endroits les

plus tendres de l'âme en se pliant avec une incroyable

souplesse à tous les désirs, en favorisant les molles habi-

tudes d'où elles tirent leur force. plaisirs parisiens,

il

Il

avait déjà soif des

aimait la vie facile, abondante et

gnifique que lui faisait l'actrice chez elle.

11

ma-

trouva Coralie


ILLUSIOiNS PERDUES. et

Camusot ivres de

joie.

103

Le Gymnase proposait pour Pâques

prochain un engagement dont

les conditions,

nettement

for-

mulées, surpassaient les espérances de Coralie.

— Nous vous devons ce triomphe, Camusot. Coralie, — Oh sans IniV Alcade tombait, Jit

1

il

s'écria

certes,

n'y avait pas d'article, et j'étais encore au boulevard

pour

six ans.

Elle lui sauta

au cou devant Camusot. L'effusion de

de suave dans son entraînement

hommes dans

tous les

l'ac-

ne sais quoi de moelleux dans sa rapidité,

trice avait je

Comme

elle aimait!

:

Camusot

leurs grandes douleurs,

abaissa ses yeux à terre, et reconnut, le long de la couture des bottes de Lucien, le les bottiers célèbres

sur fil

fil

en jaune foncé

La couleur

originale de ce

noir luisant de la tige.

le

l'avait

de couleur employé par

et qui se dessinait

préoccupé pendant son monologue sur

sence inexplicable d'une paire de bottes devant

minée de Coralie.

avait lu en lettres noires

Il

la préla

che-

imprimées

sur le cuir blanc et doux de la doublure l'adresse d'un

fameux

bottier

dière.

à cette

époque

:

«

Gay, rue de

la

Micho-

»

— Monsieur,

dit-il

à Lucien, vous avez de bien belles

bottes.

— beau, répondit — voudrais bien me fournir chez votre — Oh comme rue des Bourdonnais de Il

a tout

Coralie.

Je

bottier.

!

demander

dit Coralie, les

c'est

adresses des fournisseurs

des bottes de jeune

homme?

!

Vous seriez

Allez-vous porter joli

garçon. Gar-

dez donc vos -bottes à revers, qui conviennent à un établi, qui a

femme, enfants

et maîtresse.

homme


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

104

— Enfin, me

si

rendrait

monsieur voulait

un service

ne pourrais

Je

la

une de ses bottes,

tirer

il

signalé, dit Tobstiné Camusot.

remettre sans crochets,

dit

Lucien

en rougissant.

— Bérénice en ici, dit le

— Papa

ne seront pas de trop

ira chercher, ils

marchand d'un Camusot,

air

horriblement goguenard.

dit Coralie

en

courage de votre

le

lâcheté! Allons, dites toute votre pensée.

que

les bottes

un regard

lui jetant

empreint d'un atroce mépris, ayez

Vous trouvez

de monsieur ressemblent aux miennes ?

Je vous défends d'ôter vos bottes, dit-elle à Lucien.

— —

Oui, monsieur Camusot, oui, ces bottes sont absolument

mêmes que celles qui se croisaient les bras devant mon foyer l'autre jour, et monsieur, caché dans mon cales

binet de toilette, les attendait,

il

avait passé la nuit

que vous pensez, hein? Pensez-le,

Voilà ce

C'est la vérité pure. Je vous trompe.

ici.

je le veux.

Après? Cela

me

plaît,

à moi! Elle s'assit sans colère et

monde en regardant Camusot

de Pair

le plus

dégagé du

et Lucien, qui n'osaient se

regarder.

— dit

ne croirai que ce que vous voudrez que

Je

Camusot. Ne

— Ou ment

je suis

s'est

plaisantez pas,

une infâme dévergondée qui dans un mo-

amourachée de monsieur, ou

misérable créature qui a senti pour véritable

amour après lequel courent

Dans les deux

cas,

je suis, dit-elle

je croie,

j'ai tort.

il

faut

me

quitter ou

je suis

la

une pauvre

première

fois le

toutes les femmes.

me prendre comme

en faisant un geste de souveraine par

quel elle écrasa le négociant.

le-


ILLUSIONS PERDUES.

— Serait-ce vrai?

Camusot, qui

dit

de Lucien que Goralie ne

iOo

vit à la

contenance

pas et qui mendiait une

riait

tromperie.

— J'aime mademoiselle,

dit

En entendant ce mot

d'une voix émue, Goralie sauta

au cou de son poëte, tête vers le

dit

le

Lucien.

pressa dans ses bras et tourna la

marchand de

soieries en lui

montrant l'admi-

rable groupe d'amour qu'elle faisait avec Lucien.

— Pauvre

Musot, reprends tout ce que tu m'as donné,

je ne veux rien de là,

la

non pour son misère avec

toi,

j'aime

mais pour

esprit,

lui à

et

demeura

— Voulez-vous

folle cet

enfant-

sa beauté. Je préfère

des millions avec

Camusot tomba sur un mains

comme une

fauteuil, se

toi.

mit la tête dans les

silencieux.

que nous nous en allions?

lui dit-elle

avec une incroyable férocité.

Lucien eut froid dans

femme, d'une

— Reste

le

dos en se voyant chargé d'.une

actrice et d'un

ici,

ménage.

garde tout, Goralie, dit

le

marchand d'une

voix faible et douloureuse qui partait de l'âme, je ne veux rien reprendre.

Il

y a pourtant

là soixante mille francs

de

ma

Goralie dans la misère. Et tu seras cependant avant

peu

de mobilier, mais

dans

la

je

ne saurais

me

faire à l'idée

misère. Quelque grands que soient les talents do

monsieur,

ils

Voilà ce qui

ne peuvent pas

te

donner une existence.

nous attend tous, nous autres vieillards!

Laisse-moi, Goralie, le droit de venir te voir quelquefois je puis t'être utile. D'ailleurs, je l'avoue,

possible de vivre sans

il

me

serait

:

im-

toi.

La douceur de ce pauvre homme, dépossédé de tout


SCENES

lOG

son bonheur au

LA VIE DE PROVINCE.

^F,

moment où

il

se croyait le plus heureux,

toucha vivement Lucien, mais non Corahe.

— Viens,

mon

pauvre Musot, viens tant que tu vou-

mieux en ne

dras, dit-elle, je t'aimerai

Camusot parut content de

radis terrestre, où sans doute il

te

trompant point.

n'être pas chassé de son pail

devait souffrir, mais où

espéra rentrer plus tard dans tous ses droits en se fiant

sur les hasards de

la vie

parisienne et sur les séductions

qui allaient entourer Lucien. Le vieux

pensa que des

ou tard ce beau jeune

infidélités, et,

l'esprit

de

tôt

la

de Coralie,

marchand matois

homme

pour l'espionner, pour il

voulai

se permettrait

rester leur ami. Cette lâcheté

passion vraie effraya Lucien, Camusot

au Palais-Royal, chez Véry

— Quel bonheur!

perdre dans

le

offrit

à dîner

ce qui fut acceptée

cria Coralie

quand Camusot

fut parti,

plus de mansarde au quartier latin, tu demeureras

ici,

nous ne nous quitterons pas; tu prendras, pour conserver les

apparences, un petit appartement rue Chariot, et vogue

la galère!

Elle se

mit à danser son pas espagnol avec un entrain

qui peignit une indomptable passion.

— Je puis gagner cinq cents francs par mois ^n.travaillant beaucoup, dit Lucien.

— J'en

ai tout

autant au théâtre, san3 compter les feux.

Camusot m'habillera toujours, cents francs par mois

— Et

les

,

chevaux, et

il

m'aime! Avec quinze

nous vivrons le

comme

des Crésus.

cocher, et le domestique? dit

Bérénice.

Je ferai des dettes, s'écria Coralie.

Elle se remit à

danser une gigue avec Lucien.


ILLUSIONS PERDUES.

107

faut dès lors accepter les propositions

Il

de Finot,

s'écria Lucien.

— Allons, journal

dit Coralie,

Lucien

mène

m'habille et te

à ton

sur un sofa, regarda l'actrice faisant sa

s'assit

11

eût mieux

dans

les obliga-

aux plus graves réflexions.

toilette, et se livra

aimé

je

je t'attendrai en voiture sur le boulevard.

;

laisser Coralie libre

que d'être

tions d'un pareil mariage; mais

il

faite, si attrayante, qu'il fut saisi

pects de cette vie de

bohème,

la fortune. Bérénice eut ordre

jeté

la vit si

par

Délie, si bien

les pittoresques as-

et jeta le gant à la face

de

veiller

de

au déménagement

et à l'installation de Lucien. Puis la triomphante, la belle,

l'heureuse Coralie entraîna son et traversa tout Paris

grimpa lestement les

pour

aller

amant aimé, son

poëte,

rue Saint-Fiacre. Lucien

l'escalier, et se produisit

en maître dans

bureaux du journal. Coloquinte, ayant toujours son

papier timbré sur

la tête, et le

vieux Giroudeau,

lui

dirent

encore assez hypocritement que personne n'était venu.

— Mais

les rédacteurs doivent se voir

convenir du journal,

— Probablement, mais dit le capitaine rifier ses

En

ce

de

la

quelque part pour

dit-il.

la

me

rédaction ne

regarde pas,

garde impériale, qui se remit à vé-

bandes en faisant son éternel broum

moment, par un hasard,

broum !

doit-on dire heureux ou

malheureux? Finot vint pour annoncer fausse abdication, et lui

!

à

Giroudeau

sa

recommander de

veiller à ses in^

avec monsieur,

est

té rets.

— Pas de dip'iomatie dit Finot à son oncle lui serrant.

en prenant

la

il

du journal,

main de Lucien

et la


SCENES DE LA VIE DE PROVINCE.

108

— Ah! monsieur pris

est

du journal?

s'écria

Giroudeau, sur-

du geste de son neveu. Eh bien, monsieur, vous

n'a-

vez pas eu de peine à y entrer.

Je

veux y

faire votre Ut

Monsieur aura

air fin.

toute

sa

pour que vous ne soyez pas

dit Finot

jobarde par Etienne,

trois

en regardant Lucien d'un francs par

rédaction, y compris

les

colonne pour

comptes rendus de

théâtre.

— Tu

n'as jamais fait ces conditions à personne, dit

Giroudeau en regardant Lucien avec étonnement.

Il

aura les quatre théâtres du boulevard, tu auras

que

soin

ne

ses loges

de spectacle

billets

néanmoins de vous

lui soient

lui soient

pas chipées et que ses

remis.

vous conseille

chez vous,

dit-il

en

— Monsieur s'engage à

faire,

en

les faire adresser

se tournant vers Lucien.

— Je

outre de sa critique, dix articles Variétés d'environ deux

colonnes pour cinquante francs par mois pendant un an. Cela vous va-t-il?

— Oui,

dit Lucien,

qui avait la main forcée par les cir-

constances.

— Mon oncle,

dit Finot

au caissier, tu rédigeras

le traité,

que nous signerons en descendant.

— Qui

est

et ôtant son

monsieur? demanda Giroudeau en se levant bonnet de soie noire.

M. Lucien de Rubempré, l'auteur de

l'article

sur

V Alcade, dit Finot.

— Jeune homme sur

le front

suis pas littéraire, plaisir.

,

s'écria le vieux militaire

de Lucien, vous avez

mais votre

en frappant

des mines d'or. Je ne

article, je l'ai lu,

il

m'a

fait

Parlez-moi de cela! voilà de la gaieté. Aussi ai-je


ILLUSIONS PERDUES. dit

:

Ça nous amènera des abonnés!

«

»

109

Et

il

en

est venu.

Nous avons vendu cinquante numéros.

— Mon

traité

avec Etienne Lousteau

est-il

copié double

et prêt à signer? dit Finot à son oncle.

— Oui, — Mets

dit

à celui

afin

d'hier,

Giroudeau.

que

je signe avec

que Lousteau

soit

monsieur

la

date

sous l'empire de ces con-

ventions.

Finot prit le bras de son nouveau rédacteur avec un

semblant de camaraderie qui séduisit

dans Tescalier en

Vous avez

terai

moi-même

lui disant

ainsi

le poëte, et l'entraîna

:

une position

faite.

Je vous présen-

à mes rédacteurs. Puis, ce soir, Lous-

teau vous fera reconnaître aux théâtres.

Vous pouvez

gagner cent cinquante francs par mois à notre petit journal que va diriger Lousteau

avec

lui.

Déjà

le

drôle

;

aussi tâchez de bien vivre

m'en voudra de

lui avoir lié les

mains en votre endroit, mais vous avez du

talent, et je

ne veux pas que vous soyez en butte aux caprices d'un rédacteur en chef. Entre nous, vous pouvez m'apporter jusqu'à deux feuilles par mois pour daire, je vous les payerai

ma

revue hebdoma-

deux cents francs. Ne parlez de

cet arrangement à personne, je serais en proie à la ven-

geance de tous ces amours-propres blessés de

la fortune

d'un nouveau venu. Faites quatre articles de vos deux signez-en deux de votre

feuilles,

donyme, autres.

afin

de ne pas avoir

nom

l'air

et

deux d'un pseu-

de manger

Vous devez votre position à Blondet

le

pain des

et à Vignon,

qui vous trouvent de l'avenir. Ainsi, ne vous galvaudez pas. Surtout, défiez-vous de vos amis. II.

Quant à nous dçux, 7


SCENES DE LA VIE DE PHOYINGE.

liO

entendons-nous bien toujours.

Servez-moi, je vous ser-

Vous avez pour quarante francs de loges et de

virai.

billets

à vendre, et pour soixante francs de livres à laver. Ça

vous donneront quatre cent cinquante

et votre rédaction

francs par mois. Avec de l'esprit, vous saurez trouver au

moins deux cents francs en sus chez

les libraires

,

qui vous

payeront des articles et des prospectus. Mais vous êtes à moi, n'est-ce pas? Je puis compter sur vous.

Lucien serra

la

main de Finot avec im transport de

joie

inouï.

— N'ayons pas à l'oreille

l'air

de nous être entendus,

en poussant

quième étage de

la porte

lui dit

Finot

d'une mansarde au cin-

maison, et située au fond d'un long

la

corridor.

Lucien aperçut alors Lousteau, Félicien Vernou, Hector Merlin et deux autres rédacteurs qu'il ne connaissait pas, tous réunis à une table couverte d'un tapis vert, devant

un bon riant.

feu, sur des chaises

La table

véritable

vaises,

était

ou des fauteuils, fumant ou

chargée de papiers,

il

s'y trouvait

encrier plein d'encre, des plumes assez

mais qui servaient aux

rédacteurs.

montré au nouveau journaliste que

Il

un

mau-

fut dé-

là s'élaborait le