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Peut-on faire vaciller le patriarcat espagnol en dégainant un rap fusion solide et enragé? À cette question qui pourrait n’être que de la simple rhétorique, les filles de  Tribade  ont répondu par la positive. Pour le reste du discours porté par les Barcelonaises Masiva Lulla, Bitahh et Sombra Alor, cela commence par cette déclaration: “Le féminisme est l’antithèse du capitalisme”. Reportage. TRANS GENRE

2 Ve 06/x1po

Parc E Hall 8 30) 0 à 02h 1 0 e d h3

(

PAR ARTHUR JEANNE, À BARCELONE

D VICTOR MARTÍ

S E É N G I LES IND

iana se faufile derrière quelqu’un et resquille à l’entrée de la station Drassanes du métro de Barcelone. Habituellement, elle se déplace en moto, mais ce soir elle a prévu d’écluser quelques mousses blondes. Seule prérogative à ce programme: “Ne pas débourser un seul euro qui pourrait terminer sa course dans les bourses du ‘système’.” Avec son look de punkette, ses cheveux ondulés longs côté pile, son crâne rasé côté face, Diana pourrait traîner devant la gare de Montpellier, canette de roteuse dans une main, joint d’herbe folle dans l’autre. À la place, elle a choisi le rap. Sur scène, elle est Masiva Lulla, une des 3 MC du groupe Tribade, une formation qui agite la Catalogne et l’Espagne avec son rap-fusion indigné. Depuis la sortie de leur excellent album Las desheredadas (Les déshéritées) en février 2019, Sombra Alor, Bitahh et Masiva Lulla ont fait une entrée fracassante sur la scène espagnole, en portant haut le titre éponyme de leur album comme manifeste. Elles sont les cagoles, les salopes, les grosses, les drag queens, les déshéritées, les punks, les lesbiennes, les filles bâtardes de la société. Normal, dès lors, qu’elles crachent sur les treize titres de leur album une féroce envie d’en découdre avec le racisme, le machisme, les violences de genre et le capitalisme. Liste non exhaustive.  Mi-novembre, la soirée est frileuse. Masiva Lulla et Bitahh, ont décidé de cocher une autre case sur leur to do list d’indignées. Malgré le vent glacial qui

souffle sur la capitale catalane, elles se sont donné rendez-vous place de l’université. Après un tour par l’épicerie voisine pour acheter une canette d’Estrella, les voici assises sur la dalle froide pour se joindre aux étudiants qui, depuis deux semaines, ont installé leurs tentes. Le motif de ce camping improvisé? Protester contre le verdict du procès des élus du parlement catalan qui avaient déclaré l’indépendance voici deux ans. Une insolence que n’a pas tolérée le pouvoir central. Le 14 octobre dernier Jordi Cuixart, Carme Forcadell, Oriol Junqueras et les autres leaders du processus indépendantiste ont été condamnés par la justice à des peines délirantes allant jusqu’à 13 ans de prison, pour délit de sédition et de désobéissance. Alors Bitahh –Alba, au civil– et Lucia sont là, plus pour protester contre la répression policière brutale et la sévérité de l’état “fasciste” espagnol que pour l’indépendance: “Une de nos amies a été arrêtée juste pour avoir participé aux manifestations, elle est en prison depuis dix jours. Et il y a eu des cas avérés de torture dans les commissariats”, raconte Alba. Un punk à la crête verte vient s’asseoir avec elles. L’atmosphère est hésitante, la faute à une gestion douteuse des organisateurs de l’acampada, dixit le punk. Avec l’argent récolté et destiné à acheter des tentes et des couvertures pour les étudiants transis par le froid, il y aurait eu un détournement de fonds doublé d’une mauvaise gestion financière. Dans les faits, certains ont piqué dans


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la caisse “pour s’acheter des pizzas”. Et 600 euros ont été maladroitement investis pour acheter des photos du roi destinées à être brulées! En comprenant cela, Alba et Lucia hésitent entre le rire et l’incrédulité. Dans un boui-boui libanais du quartier, les deux rembobinent leur récente tournée allemande où elles ont dormi “dans un car aux lits aussi confortables que leurs chambres et profité de loges qui font la taille des scènes en Espagne”. Pour autant, les Tribade n’ont pas changé d’un iota. Malgré le succès, Alba continue d’assurer les ateliers de rap dans la coopérative pour laquelle elle travaille. Quant à Lucia, si elle a délaissé son boulot d’éducatrice, il lui arrive de filer un coup de main pour dépanner. Bref, aucun risque d’embourgeoisement, assurentt-elles. Elles sont toujours ces militantes d’extrême gauche qui ont commencé dans la musique en rappant dans les okupas, ces squats transformés en centres sociaux informels. Alba, 26 ans refait l’histoire: “Depuis que j’ai 15 ans, je me produis dans des okupas. Dans mon quartier de Vallcarca, je me lançais sur scène avec mon MP3 et je parlais de l’Afghanistan. (rires) J’ai dû faire toutes les okupas de la ville. Et ici les okupas, c’est un mouvement très important. Ça n’est pas juste quatre punks dans un hangar, c’est très lié à la vie de la communauté, du quartier. Quand ils ont fermé Can Vies en 2011, (une okupa emblématique du quartier de Sants, ndlr), tout le quartier a lutté. Pour moi c’était la puta revolucion!” Cette barcelonaise de naissance, née de parents andalous venus chercher du travail en Catalogne dans les années 70, aiguise ses rimes dans les squats le week-end et le reste de la semaine étudie la psychologie à l’Université de Barcelone. Lucia 30 ans, native de Madrid, elle, a grandi à Ciudad Real, commence aussi à rapper à l’adolescence, étudie un temps à Séville puis vient faire un master à Barcelone. C’était il y a déjà cinq ans: “J’aimais beaucoup la scène musicale et le progressisme de la ville. Les débats féministes importants ont surgi ici: le débat sur la prostitution, les transgenres.” Fatalement, deux personnes qui fréquentent le microcosme alternatif féministe et social de Barcelone sont vouées à se rencontrer. Lors d’une scène

ouverte dans une okupa, Bitahh et Masiva Lulla sympathisent. Toutes deux sont lesbiennes, anti-capitalistes, issues de la classe moyenne déclassée par la crise et charnegas, un terme à l’origine dépréciatif qui désigne les immigrants internes venus d’une région dont la langue n’est pas le catalan. Logiquement, elles envisagent des projets communs. En 2017, lors d’une soirée, elles rencontrent Elisabet Alonso Ortells, alias Sombra Alor, autre figure émergente de la scène anarcho-féministe. Également peintre, la Sombra est une pile électrique aux faux airs d’Amy Winehouse. Gouailleuse et féline, elle est bisexuelle et catalane d’origine. Au rap hardcore de Massiva Lulla et aux rimes aussi érudites que dogmatiques de Bitahh, elle répond par sa voix puissante aux accents flamenco. La pièce manquante du puzzle pour que naisse ce qui n’est pas encore Tribade? Certainement. Le nom du groupe vient comme une épiphanie à Bitahh: “Je suis passionnée par la mythologie grecque, au début on hésitait avec ‘Thiasos’, une école fondée par Sado de Lesbos où les jeunes filles apprenaient à être des ‘demoiselles correctes’ mais où elles finissaient par entamer des relations amoureuses entre elles. Finalement, ‘Tribade’ s’est imposé. Le tribadisme, c’est une pratique sexuelle qui

“Parfois j'ai du mal à trouver un seul mec hétéro dans la foule" Massiva Lulla désignait, dans la Grêce antique, ce qu’on appelle aujourd’hui ‘les ciseaux’”. Avec ce blase, le trio est fin prêt à surgir des fêtes de l’activisme féministe barcelonais pour “aiguiser les ciseaux” comme le proclame le titre Affilando las tijeras. Après le succès de Gaupasa, leur premier titre, elles s’enferment chez leur producteur Josh et travaillent sans relâche avec les méthodes issues du milieu associatif et des okupas: “On débattait, on faisait des assemblées, pour savoir de quel sujet on souhaitait parler et de comment le traiter pour avoir une voix commune.”

BLANCA FLORENZA – VICTOR MARTÍ

MP3 et Afghanistan

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Le 4 décembre 1997, Ana Orantes intervient à la télévision espagnole dans un talk-show populaire. Devant un public dans ses petits souliers, elle rembobine les maltraitances que lui fait subir son mari pour mieux transformer le tout en chapelet d’indignation tout à fait recevable. C’est la première fois, dans un pays à la culture très machiste, qu’une femme ose parler ouvertement du sujet. 13 jours après son intervention télévisée, son conjoint, l’asperge d’essence et la brûle vive. Ana Orantes meurt à l’âge de 60 ans. C’est la 59e victime à succomber à des violences de genre au cours de l’année 1997. À l’époque, Lucia, Elisabet et Alba ne sont que de petites filles. Cet évènement va pourtant les marquer au fer rouge. 22 ans plus tard, elles estiment que malgré la publicité faite en Europe au progrès de l’Espagne concernant la violence de genre, la situation n’a pas franchement évolué. À les entendre, les chiffres sont maquillés par les autorités pour rendre la réalité plus présentable. C’est aussi pour ça qu’en février 2019, l’album dont elles accouchent est un cri de guerre transféministe et anticapitaliste. Pour Bitahh, la théoricienne du groupe, l’un ne peut pas s’entendre sans l’autre: “Le féminisme est l’antithèse du capitalisme. Je m’explique: aujourd’hui, il y a une majorité sociale qui s’oppose aux violences faites aux femmes. Mais quand tu viens aux racines du problème, le système patriarcal qui soutient tout cela, ça n’est plus la même chose… Nous, un féminisme capitaliste qui veut juste la parité dans les lieux de pouvoir, ça ne nous intéresse pas”. Dans ses vers, Bitahh évoque aussi bien Käthe Kollwitz, Valerie Solanas que Judith décapitant Holopherne. Des références plutôt pointues. De quoi effrayer une partie du milieu? Sans doute. À force de critiquer les postures machistes des rappeurs, de dire “Tous les machos en dehors du rap. Mort à Kaydy Cain” dans une interview, Masiva Lulla avoue dans un sourire mêlé de dépit, qu’on les prend parfois “pour des féminazies”. Elle aimerait être considérée comme une rappeuse, au moins autant que comme une féministe. Son rêve? Jouer lors des gros concerts rap, pouvoir partager la scène avec les rappeurs machos, mais sont souvent cantonnées à l’AOP “Chiennes de garde”… Au vrai, comme elle le reconnaît volontiers, le public de Tribade doit être composé à 70% de filles dont beaucoup d’adolescentes et 25% de gays: “Parfois j’ai du mal à trouver un seul mec hétéro dans la foule”, plaisante-t-elle. En tout cas, le girl band subversif porte un message qui séduit les jeunes filles. Et les Tribade ne sont pas seules. À Madrid, les IRA, quatre meufs du quartier ouvrier de Vallecas, que certains qualifient comme les cousines de Tribade, portent le même message sur fond de rap énervé. À Valence, les Machete en Boca sont aussi une voie féministe et revendicative. Comme si malgré la méfiance d’Alba, les lignes étaient en train de doucement bouger un peu. Au moins dans l’univers du rap. Le DJ du groupe, Mark, en est sûr: “J’organise des open-mic dans une association de fumeurs de joints, un club cannabique. Une vraie scène s’est créée, beaucoup de gens viennent. Avant, je dirais que pour dix mecs, tu avais trois meufs. Depuis un an, tu as quatorze meufs pour dix mecs. Tribade, sans être conscient de ce qu’il se passait, a donné de la force à pas mal de filles qui voulaient rapper.”


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Cette explosion, les membres de Tribade en sont ravies, mais quelque chose les titille. Entre leurs revendications et leur musique, c’est souvent le premier aspect qui est mis en avant. Ce qui les frustre un peu, même si elles sont conscientes de se livrer à un délicat exercice de funambulisme, ainsi résumé par Bitahh: “Avec Tribade, nous voulions trouver un équilibre avec le rap conscient, sans forcément en faire un pamphlet. De la musique pour danser, pas pour casser les couilles. Moi qui viens du hip-hop politique et des lectures marxistes, j’essaie aujourd’hui de faire du rap pour mettre au courant les gens, pas pour les gens au courant. De faire de la musique accessible, festive et belle.” Mark détaille la contradiction en tirant sur son joint: “Le seul problème, c’est que parfois, en portant autant le message, on nous a un peu sortis des scènes de rap normal. Il ne faudrait pas se faire enfermer dans une case. On essaie de se battre contre cela. Or il y a une petite contradiction car le rap nait des revendications, et aujourd’hui tout est tellement ramené

d’amour. Ou sur la chanson Resiste, où elles s’attaquent à la gentrification, au côté obscur de l’image de marque fêtarde de la ville et décident de s’en prendre aux guirris. Ce mot espagnol qui désigne aussi bien tout ce qui porte potentiellement un short, des sandales et un appareil photo, que les britanniques venus célébrer un EVG. Pour eux, le message ne saurait etre plus clair: “Guiris go home, Gaudi hates you!”. “Honnêtement beaucoup se comportent mal, mais surtout le prix des loyers explose dans certain quartiers à cause d’eux. Dans le Raval, un quartier merveilleux, multiethnique, populaire, les gens se font virer par les propriétaires qui augmentent les loyers ou mettent leurs appartements en location. La gentrification s’est accélérée.”   À quelques encablures, de la rambla, au cœur de Barcelone, Mark et Masiva Lulla ont rendez-vous. Ils se rendent chez leur costumière. Cette longue andalouse au rire tonitruant s’appelle Aza et est à la tête d’Arteporvo, une marque conflict-free, durable et autogérée. Dans un coin de son atelier bordélique, les tenues de sa collection figurent un drôle de mélange entre cyberpunk et Desigual sous acides. En prenant les mesures, Aza parle du parti d’extrême droite Vox, qui gagne de plus en plus de voix dans son Bitahh Andalousie natale, en promettant une Espagne fantasmée et en instaurant des cours de tauromachie à l’école. Elle se dit inquiète. Elle bosse à l’occasion comme physio dans un bar de maricas et a vu des fascistes débarquer une nuit, pour “insulter du pédé”.  Aza fait partie de la bande, de l’écosystème crée par Tribade. Elle suit le groupe sur les concerts et s’occupe du merchandising, en profite pour vendre certaines pièces de sa collection. En janvier, le groupe sera sur scène en Hollande pour le festival Eurosonic. La formation est nommée dans la catégorie du Meilleur groupe urbain, et Aza a prévu des costumes spéciaux pour l’occasion. Mais ce soir c’est à Terrassa, dans la grande banlieue de Barcelone, que Tribade se produit, pour un événement coopératif organisé par la ville, sur sa place principale. Ce grand écart entre festivals pointus et fêtes municipales, Sombra, Bitaah et Masiva Lulla y sont habituées. Depuis février, elles ont joué en moyenne tous les trois jours, au Mexique, aux États-Unis et en Allemagne, aussi bien que dans des petits villages basques et catalans. Les mairies de gauche ont pour habitude de leur demander de jouer pour leurs événements. Et tant pis si Sombra Alor chante “bouffe moi la chatte” devant des gamins. Sur scène, le show est rôdé et la performance plutôt costaud. Elles l’ont travaillé pendant près de deux mois avec un chorégraphe et un metteur en scène. Le public, principalement des curieux, au départ un poil frileux, se prend au jeu et termine bluffé. Quand elles quittent la scène, avant de remonter dans leur van pour mettre le cap sur Barcelone, des adolescentes leur demandent des photos. Une mère de famille vient même les voir avec son petit garçon de 8 ans. C’est le premier concert du gamin, alors il se lance: “Vive le matriarcat, les papas sont ennuyeux”. La maman est ravie.  TOUS PROPOS RECUEILLIS PAR AJ SAUF MENTIONS

“J’essaie aujourd’hui de faire du rap pour mettre au courant les gens, pas pour les gens au courant" à l’ego trip permanent qu’on en a oublié un peu les racines. Surtout que le rap espagnol est particulier. Il est originellement très politisé, mâtiné de punk. Peut-être parce que nous avons une dictature très forte de laquelle nous ne sommes toujours pas sortis. Je crois que quand les pionniers sont arrivés ici, ils ont fait des choses très bien. Ils délaissé le coté gangsta et compagnie, des situations qui, objectivement, ne se vivent pas en Espagne: on n’est pas les ghettos des États-Unis ou du Brésil, donc à ce niveau-là c’était super. Aujourd’hui il y a de tout: on voit apparaitre des armes dans les clips. Moi ça me fait marrer... Mais je crois que le rap des pionniers a dérivé vers du rap lettré, de “génie”, de talent, avec beaucoup de jeux de mots. Il s’agissait de qui faisait les meilleures rimes et ils ont fini par ne plus dire grand-chose. Nous on veut remettre un peu l’essence du rap sur la table, dire des choses en rappant. Et en même temps, nous sommes des musiciens, et on aimerait qu’on parle davantage de notre musique.”

Desigual sous acide

La musique, justement. Quand il en est question, Masiva Lulla dégainent un simple “Il s’agit de rap fusion.” Comprendre: un style de hip hop coupé à l’afrotrap, au rn’b, en passant par le flamenco, la rumba et le reggaeton. Quant à ceux qui leur reprochent leur ultra-féminisme, ils peuvent piocher dans toutes les chansons d’autres pièces du répertoire complet de l’indignation. La plupart des thématiques altermondialistes et antifa sont abordées. Parfois avec un zeste de naïveté, et une telle overdose de bons sentiments qu’on croirait que Tryo a participé au processus créatif. La plupart du temps avec un vrai flair et pas mal de justesse. Comme dans le reggaeton Me Baila, où Bitaah délaisse son côté apparatchik pour parler

Di lemme es t dis ponible en digita l !

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Trans Musicales de Rennes

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