Who made my clothes - Qui a fabriqué mes vêtements - Flair

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© MARIE MONSIEUR

GÉNÉRATION FLAIR

Marie, journaliste « Cette Péruvienne m’a montré fièrement comment elle a pu donner un coup de neuf à sa cuisine grâce aux projets de l’asbl belge Solid. Son histoire et celle d’autres femmes m’ont fait réaliser qu’on peut vraiment faire la différence »

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#WhoMade MyClothes

*Qui a fabriqué mes vêtements

Quand la mode est fabriquée au Pérou de façon équitable La mode équitable redonne de l’espoir à Ayacucho, une région du Pérou encore enracinée dans la pauvreté 20 ans après le conflit armé. Marie, notre journaliste voyage, s’y est rendue afin de voir comment des marques belges aident des femmes à y trouver une nouvelle vie. Texte : Marie Monsieur et Émilie Van de Poel. Photos : Marie Monsieur.

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e n’économise pas, je préfère dépenser mon argent pour profiter de la vie : aller au restaurant, faire de beaux voyages et investir dans ma déco et ma garde-robe. Mais cela ne ­m’empêche pas de gérer mes achats de f­ açon ­responsable. Ma garde-robe qui est pleine à craquer (oui, je l’avoue), je l’ai constituée au fil des ans. Bien avant que #jachetebelge ne devienne à la mode, je faisais autant que possible des achats ­locaux. Si j’achetais des vêtements d’une marque internationale, j’essayais de savoir s’ils étaient ­f abriqués dans des conditions équitables. Quand, après l’effondrement des usines textiles au ­Bangladesh en 2013, le collectif militant Fashion ­Revolution a appelé à avoir une approche plus consciente dans l’industrie de la mode, j’ai évité ­encore plus la fast fashion et les chaînes bon ­marché. Les pièces que je porte aujourd’hui sont souvent plus chères, mais je les porte tout le temps. Je n’achète pas beaucoup et quand je fais du ­shopping, ce sont des pièces durables et ­intemporelles dont je sais qu’elles ont une histoire juste et belle. Quand Ellen Kegels (de la marque de tricots LN Knits) m’a demandé de faire un reportage au Pérou afin de voir l’atelier de tricot où sont ­f abriquées ses pièces, je suis montée sans hésiter à bord d’un avion afin de me rendre de l’autre côté de la planète. Avoir l’opportunité d’écrire une ­histoire transparente sur une marque de mode belle et honnête m’a semblé le genre d’expérience qu’on ne vit qu’une fois. Car avec ses collections, non ­seulement l’entrepreneuse belge soutient les ­tricoteuses elles-mêmes en les faisant travailler dans des bonnes conditions et en les payant ­correctement, mais elle soutient également un grand nombre d’ONG sur place. Ce furent deux ­semaines intenses et difficiles qui m’ont ouvert les yeux et m’ont fait prendre conscience de ­l’importance de la mode équitable. Vous embarquez avec moi ? Le Pérou, c’est la splendeur du Machu Picchu, son passé inca, sa nature enchanteresse, son magnifique littoral, sa richesse gastronomique et ses habitants souriants tout de couleur vêtus. Mais

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« L’atelier n’est pas seulement un lieu où l’on travaille. Les mamas y trouvent de la fierté et s’y sentent comprises » derrière l’apparente joyeuseté de ce pays d’Amérique du Sud, il y a aussi la pauvreté. Ayacucho, une région entre Lima et Cuzco au début des Andes, en est la preuve. Pour expliquer pourquoi Ayacucho souffre toujours de la pauvreté en 2020, il faut faire un bond dans le passé et revenir au mouvement armé du Sentier Lumineux. Ce parti communiste péruvien a semé la terreur et fait éclater une guerre civile entre 1970 et 1999. Le conflit armé a causé la mort et la ­disparition d ­ ’environ 70.000 personnes et a ­complètement brisé la collectivité. Nous roulions en direction de Paulina, une femme qui habite dans la campagne à environ 2 heures de route d’Ayacucho, quand elle m’a parlé de cette ­période. « La guerre civile était intense, la peur ­insupportable. Mon père a été tué quand j’étais ­petite fille. J’ai vu tous mes rêves d’avenir disparaître avec lui. Les enseignants ont fui vers la ville et nous ne pouvions alors que rêver d’apprendre à lire et à écrire. Des maisons ont été incendiées durant la nuit, des hommes ont été assassinés, des femmes violées et les enfants se sont retrouvés seuls. Ce qui fut aussi mon cas, car ma maman a été tuée un peu plus tard. Non seulement les hommes devaient se battre, mais les femmes et les enfants également. Nous nous sommes cachés dans des grottes pour fuir l’ennemi, mais il semblait partout. Notre région, déjà pauvre, a sombré encore plus. »

AIDE AU DÉVELOPPEMENT DURABLE

Caché dans une rue étroite de la pittoresque ­Ayacucho se trouve l’atelier de tricot Manta, où une dizaine de femmes travaillent. Elles y travaillent de 9 à 17 h en rigolant mais avec la plus grande ­précision, à la main ou avec une machine à coudre. ­Martha, responsable de l’atelier, raconte : « L’atelier de tricot Manta a été fondé il y a des années par Solid, une organisation à but non lucratif de la famille belge Verelst. Elle a lié le profit au non-profit et


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est ainsi en mesure de fournir une aide au développement durable depuis des années. Ellen Kegels a été un des premiers clients de Solid et a décidé de transférer la production de sa marque de tricots équitables à l’atelier d’Ayacucho. Elle contribue ainsi à faire en sorte qu’environ 150 mamas et mères ­adolescentes travaillent dans de bonnes conditions équitables et se voient offrir de nouvelles opportunités depuis plusieurs années. » Les faire tricoter dans un studio plutôt qu’à la ­maison était une volonté de Solid, dit Martha. « Les mamas forment une communauté très unie, ces femmes trouvent beaucoup de réconfort et de ­compréhension entre elles. Chaque femme assise là a un passé lourd. En plus d’un salaire juste, la vie des tricoteuses péruviennes est rendue plus agréable de bien d’autres manières : leurs enfants peuvent aller à la crèche juste à côté de l’atelier, elles apprennent à lire et à écrire entre leurs heures de tricot, et il y a régulièrement des psychologues qui abordent avec elles des sujets comme la confiance en soi et l’émancipation. » Un bus qui parcourt des chemins de terre escarpés vers la périphérie de la ville m’emmène chez Lucia, une tricoteuse. Elle vit avec ses deux fils. Sa nièce est de passage pour lui rendre visite. « Mon mari a ­toujours été très agressif et manipulateur. Il buvait, rentrait tard à la maison après avoir passé des heures avec sa maîtresse. Si j’osais lui demander d’où il venait, il me battait, souvent devant nos petits garçons. S’ils se mettaient à pleurer ? Il commençait alors à les enguirlander. J’ai tenu comme ça pendant cinq ans, je n’ai pas osé aller contre la volonté de mon mari. Comment j’ai finalement trouvé le ­courage de le quitter ? Nery, l’assistante sociale qui ­travaille dans le studio de tricot Manta, m’y a aidée. Elle m’a encouragée à me rendre à la police et m’a aidée à parler. Les autres tricoteuses m’ont ­encouragée également. Nous formons une grande famille dans l’atelier. Maintenant que je suis maman célibataire, j’en tire beaucoup de force. L’argent que je gagne à Manta va à mes enfants, je veux leur ­donner une bonne éducation, pouvoir les envoyer à l’école et leur donner une vie différente de la mienne. Je mets le peu qui reste sur un compte

« Je travaille en semaine et le week-end je vais à l’école afin de pouvoir prendre soin de mon bébé et de me construire un avenir »

épargne afin de réaliser mon rêve : vivre dans une plus grande maison. Quand je regarde en arrière, je suis vraiment fière. Nery m’apprend que tout ce que je veux est possible, que je n’ai pas besoin d’un homme pour aller quelque part dans la vie. Et me voici. Puissante. Quitter son mari n’est pas courant au Pérou, mais la honte qui allait de paire avec ce divorce a finalement disparu. »

VERS UN NOUVEAU PÉROU

À quoi sert la recette de l’atelier de tricot Manta ? À développer des projets pour les mamans ­adolescentes et à sensibiliser dans les écoles pour éviter des grossesses. Les chiffres sont parlants. Chaque jour, cinq filles entre 10 et 14 ans deviennent maman au Pérou. Parce qu’elles sont mal informées sur les moyens de contraception, parce qu’elles ont honte d’en demander à la pharmacie ou à leur ­partenaire, mais surtout parce que la majorité des grossesses sont le résultat d’abus sexuels et qu’en 2020, l­’avortement est toujours interdit au Pérou, pays catholique. L’histoire de Dina, mère adolescente, me donne la chair de poule. Elle a parcouru un long chemin, mais elle vit aujourd’hui à nouveau avec sa fille Keila et ses parents. « J’avais 14 ans et je vivais à la maison. La situation était loin d’être idéale. Mon père était ivre tout le temps et me battait. J’ai eu une enfance très difficile marquée par des événements dont j’ai honte et que je préfère taire. Quand j’ai rencontré un garçon plus âgé sur Facebook et qu’il m’a invitée à vivre avec lui, j’ai pensé que j’étais sauvée. Je ne ­voulais pas avoir de rapport sexuel, mais j’avais peur de refuser. Après quelques mois, j’ai réalisé que j’étais enceinte. Il voulait que j’avorte, ce qui est ­interdit au Pérou, mais il y a évidemment moyen de faire ce genre de choses de façon clandestine. Je savais qu’il y avait souvent des accidents,

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j’ai donc refusé, car j’étais morte de peur. Et puis je voulais tout simplement garder cet enfant. Quand mon compagnon l’a appris, il m’a jetée ­dehors et m’a laissée à la rue. J’ai dormi à même le sol. Cette nuit reste encore gravée dans ma mémoire, je me suis sentie si seule et impuissante. Le jour s­ uivant, je suis revenue en cachette, j’ai pris 10 soles (monnaie péruvienne, ndlr.) sur la table et j’ai sauté dans un bus pour me rendre à Ayacucho. Je ne savais pas où aller. J’ai finalement été admise au CAR, le refuge de Solid qui accueille des jeunes filles confrontées à de lourds traumatismes. Je m’y suis tout de suite sentie comme à la maison et comprise, mais c’est devenu difficile après un certain temps. Je me suis disputée avec les autres filles et je me suis échappée. Rentrer chez moi était la seule option. Mes parents m’ont ramenée au refuge à trois r­ eprises, mais ils ont ­finalement décidé que je pouvais rester après ma quatrième tentative d’évasion. Heureusement, mon père avait changé, il était devenu une meilleure ­personne grâce au travail réalisé avec les psycho­ logues du CAR. Leur objectif est de faire en sorte que, si la situation à la maison est suffisamment sûre, vous puissiez y retourner après un certain temps. Lina, une assistante sociale de Solid, m’a rendu visite chaque semaine et m’a a ­ ppris combien une grossesse peut être belle et combien je pouvais ­traiter mon bébé avec amour. Ce que je n’avais ­jamais connu à la maison. Depuis lors, Keila est née et est la star de la famille. Lina est une personne de confiance ; elle m’aide à parler de mes traumatismes, à donner une place à mes émotions, à prendre soin de mon enfant et à me motiver à r­ etourner étudier. Je travaille durant la semaine avec Keila en écharpe sur le dos et je vais à l’école durant le week-end. Pour que je puisse prendre soin de mon bébé, mais aussi me construire un avenir meilleur. »

DU PROGRÈS À LA CAMPAGNE

Nous nous rendons à Santa Fe, un village oublié dans les hautes montagnes, là où les alpagas sont le moyen de locomotion des habitants. Mama Nancy et Don Marcelo y ont un petit lopin de terre avec une cabane dans laquelle ils vivent avec leurs enfants. Ils

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« Solid tente le travail à domicile afin que les tricoteuses qui restent chez elles pour leurs enfants puissent continuer à générer du revenu » n’ont pas d’eau courante ni de chauffage, alors qu’il y fait froid. Ils possèdent soixante alpagas, qui broutent l’herbe des champs dans un décor digne d’une carte postale. Pour eux aussi, la vie est un combat. « Nous avons appris à élever des alpagas de nos grandsparents. On ne peut pas faire grand-chose d’autre à une altitude de 4000 mètres. Si je suis heureuse ? Pas vraiment. La vie est dure quand on est pauvre. C’est difficile de survivre uniquement avec ce que la laine des alpagas nous rapporte. Il y a beaucoup de concurrence ici, dans les montagnes. J’ai une fois déménagé en ville avec mon nouveau-né pour ­travailler dans l’atelier de Solid. J’ai laissé mes autres enfants et mon mari derrière moi, ce fut une décision douloureuse, mais la seule manière pour mes ­enfants d’étudier. Je n’ai moi-même jamais eu cette chance », raconte Nancy en quechua. Don Marcelo ajoute : « Il y a quelques années, Ellen (de LN Knits ndlr.) nous a acheté une dizaine d’alpagas ­supplémentaires de meilleure qualité. J’espère ­pouvoir un jour en acheter davantage de cette ­qualité, car leur laine est plus douce et se vend donc plus chère. J’ai un petit champ de pommes de terre, mais je rêve d’y installer un jour des vaches afin de générer plus de revenus. Qu’est-ce qui me rend ­vraiment heureux ? Jouer de mon saxophone, mon bien le plus ­précieux. » Don Marcelo dépoussière alors sa grande fierté et joue sa chanson préférée avec des étincelles dans les yeux. C’est seulement de retour à la maison que j’ai pris le temps de laisser ces histoires si intenses m’envahir. Parce que je ne voulais pas me laisser distraire par mes émotions durant les interviews et les prises de vue. J’ai beaucoup pleuré. Je me devais de rapporter ces histoires en Belgique afin de pouvoir, par le biais de ce reportage, mettre en lumière l’importance de la mode équitable. Comment ai-je pu donner une place à ces histoires déchirantes ? En voyant de mes


MES ADRESSES SHOPPING Quelques marques (en majorité belges) que je porte dans mon cœur : • LN Knits : quand Ellen a lancé sa marque de tricot il y a dix ans, j’ai tout de suite été cliente. Depuis que j’ai visité les ateliers au Pérou que je sais qui crée les pièces, je suis encore plus fan. Il n’y a rien de plus satisfaisant que de faire du shopping durable. • Les sacs à main de la marque de maroquinerie belge Delvaux, même si elle est très chère. Sur le site Labellov, on peut parfois trouvé des pièces en seconde main à bon prix. • Vous avez un budget serré ? Jetez un œil aux sacs à main de la marque Lies Mertens. Le ­modèle « Manon » est mon préféré. • Je suis une grande fan de bijoux de la marque Wouters & Hendrix, mais aussi des bijoux ­abordables et minimalistes de Woche. propres yeux que les projets de l’ASBL Solid et que les commandes de leurs clients permettent de faire une différence au Pérou. Il y a donc de l’espoir pour un avenir meilleur. Quand j’ai écrit cet article, nous étions en pleine crise du Coronavirus. J’ai entendu, via des employées de Solid, que la pandémie avait de nouveau mis ­Ayacucho dans une situation très inquiétante. Le P ­ érou a été confiné, l’atelier de tricot a fermé ses portes et la quarantaine imposée à domicile a causé beaucoup plus de viols, de violences ­domestiques et de féminicides. Mon cœur s’est brisé en mille m ­ orceaux quand j’ai entendu que la situation à A ­ yacucho avait régressé et quand j’ai repensé à toutes ces femmes courageuses que j’avais rencontrées là-bas. Depuis lors, l’atelier a pu ­ouvrir à nouveau et Solid tente de faire travailler ses tricoteuses chez elles, afin qu’elles puissent r­ ester à la maison pour leurs enfants (les écoles étant ­fermées jusque fin décembre) tout en générant des revenus. L’heure est grave, il est plus que temps d’agir ensemble pour faire la différence. ­Aujourd’hui, je m’attelle à soutenir davantage des projets comme celui-là et je réfléchis à deux fois avant de dégainer ma carte bancaire dans les magasins.

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• HNST est une marque de jeans avec une mission : produire le denim le plus durable au monde. • Les robes de Helder sont fabriquées en ­ elgique. Leur dernière collection a été créée en B collaboration avec la fashionista Tiany Kiriloff. • Les sweat-shirts oversize unis de la marque anversoise Âme sont coûteux, mais je pourrais passer ma vie dedans. Je les porte presque tous les jours : sur un jeans, mais aussi avec une robe vaporeuse. • J’adore porter les robes d’été de la marque belge Sea Me Happy durant mes voyages, mais aussi leur t-shirts à imprimé tie & dye qui me font penser aux palmiers et au sable blanc quand je suis chez moi. Sa production est basée à 80 % en Belgique, la marque travaille avec du coton bio et de l’EcoVero. Leur surplus vont à des écoles de couture. • Je suis fan des robes sweat-shirts de la marque néerlandaise Monique van Heist. Elles sont intemporelles, je les porte toute l’année.