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VISIONS DE LA SOLIDARITÉ SOCIALE Analyse des mots-clés et concepts L’INVENTION SUR LE TERRAIN Reportages de Marseille à Rio de Janeiro RÉFLEXIONS POUR DEMAIN Articles de fond, nouvelles de science-fiction et œuvres d’art

N°1


ÉDITO La solidarité sociale se vit d’abord sur le terrain. Via des femmes et des hommes à l’écoute des besoins sociaux, en particulier ceux des plus démunis ou des plus vulnérables. Elle traite moins le manque en tant que tel que la personne dans sa globalité, et c’est pourquoi elle agit, elle concrétise sa vocation d’entraide et de partage dans le temps long. Cette revue, Visions solidaires pour demain, s’inscrit dans cette durée-là. Elle part du présent, qu’elle raconte et tente de comprendre, pour mieux explorer les futurs possibles et surtout souhaitables. Cette revue est annuelle. Elle repose sur Solidarum, une « base de connaissances pour l’invention sociale et solidaire »,
en ligne depuis octobre 2016, gratuite et en Creative Commons, afin de permettre à toutes et tous de s’en inspirer, de l’utiliser librement. Comme le Prix Fondation Cognacq-Jay - Inventer la solidarité sociale de demain, qui fête sa première édition le 2 décembre 2016 au Centquatre-Paris, elle est née à l’occasion du centenaire de la Fondation Cognacq-Jay. Son point de départ : les réflexions engagées dès 2015 entre la Fondation, ses établissements et la rédaction, sur les enjeux d’avenir de la solidarité sociale. Cette revue et cette base de connaissances ont une équipe autonome. Éditées par la Fondation, elles s’appuient sur un comité éditorial composé en majorité de personnalités qui lui sont extérieures. Ce numéro 1 est organisé en trois cahiers : d’abord les fondements ; ensuite l’invention telle qu’elle naît de pratiques ; et enfin la prospective, raisonnée et imaginative. En espérant que vous aurez plaisir à découvrir ces « visions solidaires pour demain ». La rédaction


SOMMAIRE

VISIONS DE LA SOLIDARITÉ SOCIALE

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En quête de solidarité sociale Une tentative de définition, avec les points de vue de Frédéric Brun, président d’associations, Nicolas Duvoux, sociologue, et Jean-Luc Fidel, directeur général de la Fondation Cognacq-Jay.

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La précarité Interview du sociologue Nicolas Duvoux.

20

De l’intérêt général au bien commun Le glissement sémantique du « général » au « commun » signifie-t-il une autre conception de la solidarité impliquant plus fortement les citoyens ?

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Lien social  : faut-il privilégier les communautés ou l’intergénération ? Interviews croisées d’Hélène Strohl, inspectrice générale honoraire des Affaires sociales, et Serge Guérin, sociologue.

34

Quand l’innovation devient sociale. Analyse.

Et une série d’infographies mettant en scène des chiffres de l’économie sociale et solidaire et de la solidarité (pp. 6, 8, 9, 13, 14, 19, 24, 25 et 33).

VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


L’INVENTION SUR LE TERRAIN

RÉFLEXIONS POUR DEMAIN

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Les combats vitaux du docteur Pathak Toilettes écologiques et lutte contre la discrimination des veuves et des intouchables : rencontre avec une grande figure de l’Inde.

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Je me soigne, donc je suis Une clé nouvelle de la santé : l’éducation thérapeutique.

92

Solidarité sociale : une nouvelle donne en cinq idées fortes Analyse d’évolutions majeures via cinq questions-clés sur le vieillissement, le numérique, le progrès, le travail et la transformation sociale.

50

L’empowerment à l’américaine Grand reportage à Chicago et Detroit.

57

Pose ton sac d’abord... Dans La Bagagerie, à Marseille. Une initiative forte d’inclusion sociale.

98

Du local au global  : y a-t-il une bonne échelle pour la solidarité sociale ? Interrogation sur les enjeux et les modalités d’essaimage des innovations sociales.

62 Panser l’avenir au cœur des favelas L’invention sociale à Rio de Janeiro. Reportage photo.

104 Demain, quelle médecine solidaire ? Enquête autour des nouveaux enjeux sociaux de la santé. 110 Nouvelle : L’Enfant de Thérapie De Vincent Borel


70

Zutique, la bande originale des Grésilles Un drôle de « vivre ensemble » dans une barre HLM de la banlieue de Dijon.

118

75

La Source, un château d’enfants À la découverte d’une association qui articule le travail social, l’éducation et la création, à l’initiative du peintre Gérard Garouste.

122 Nouvelle : Bootz change de mode De Catherine Dufour


80

Le « système providence » à la suédoise Grand reportage à Göteborg.

86

La Nef : financer des projets à forte valeur ajoutée sociale Interview de Mathieu Gros, banquier itinérant.

Et les œuvres contemporaines de Gérard Fromanger (p. 88), mounir fatmi (pp. 90-91), Isabelle Bonté-Hessed2 (p. 94), Claude Lévêque (p. 97), Yann Toma (pp. 102-103), Emmanuel Régent (p. 109), ORLAN (p. 114), Grégory Chatonsky (p. 117) et Kouka (p. 121), légendées en p. 129.

130

Et si… la ville se réveillait plus solidaire ? La « ville intelligente », la « ville des communs » et la « ville inclusive ».

Bibliographie

En couverture : l’un des « costumes extravagants » réalisés par l’atelier enfants de la plasticienne Ghizlaine Chajaï à La Source-Villarceaux, en 2015. Crédit photo : La Source-Villarceaux VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

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visions de la solidarité sociale

L’économie sociale et solidaire, c’est…

6% du PIB français

soit davantage que la culture + la défense L’économie sociale et solidaire a contribué en 2013 à hauteur de 6 % au produit intérieur brut (PIB) français1. C’est davantage que la culture ou la défense, avec respectivement 3,2 %2 et 2,2 %3 de part dans le PIB en 2013. Sources : 1. « Panorama de l’économie sociale et solidaire en France », Conseil national des chambres régionales de l’économie sociale, édition 2015. 2. « L’apport de la culture à l’économie en France », Inspection générale des finances, 2013. 3. Yearbook : « Armaments, Disarmament and International Security », Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).

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visions de la solidarité sociale

VISIONS DE LA SOLIDARITÉ SOCIALE Innovation sociale, lien social, bien commun, vivre ensemble, précarité, etc. : ces expressions, anciennes ou nouvelles, cristallisent bien des enjeux de notre temps. L’ambition des analyses de ce premier cahier de la revue, à travers des articles, des chiffres-clés et des infographies, est d’éclairer le sens de ces notions, qui dessinent un nouveau paysage : celui de la solidarité sociale d’aujourd’hui.

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visions de la solidarité sociale

L’économie sociale et solidaire, c’est…

10,5%

des emplois en France

2,37 millions de salariés

En France, 10,5 % des emplois se concentraient dans l’économie sociale et solidaire à fin 2013. Cela représente 2 370 301 salariés, employés dans les 221 325 entreprises et établissements de l’ESS1. Entre 2000 et 2014, l’emploi privé dans l’ESS a augmenté de 24 %, alors qu’il n’a progressé que de 4,5 % dans le secteur privé, hors ESS2. Sources : 1. « Panorama de l’économie sociale et solidaire en France », Conseil national des chambres régionales de l’économie sociale, édition 2015. 2. « Redonner de la compétitivité aux entreprises - l’économie sociale et solidaire », article sur le site Web gouvernement.fr

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visions de la solidarité sociale

11 millions d’aidants en France

21 % des Français déclarent apporter une aide régulière et bénévole à une ou plusieurs personnes malades, en situation de handicap ou de dépendance. 53 % de ces aidants sont en activité. 55 % ont 50 ans et plus.1 Source : 1. « Baromètre des aidants », Fondation April, édition 2015.

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DÉFINITION

En quête de solidarité sociale La solidarité sociale ne tient pas à un statut juridique ou à l’action envers un type de public spécifique, mais à une démarche de terrain qui favorise le lien et l’entraide dans le respect de chacun. Sous un regard plus sociologique, elle est le fondement de tout collectif, de toute société : ce qui nous fait vivre ensemble. Tentative de définition à travers trois points de vue.

L

orsqu’on lui demande sa définition de la solidarité sociale, Baïlo Diallo, ethnologue et anthropologue d’origine peule, répond : « Elle est pour chacun de nous ce que la sève est à l’arbre. » Soit un lien premier, sans lequel aucune relation ne serait envisageable au sein de nos mondes, immeubles, villages ou sociétés. À la même question, Abdessalem Yahyaoui, fondateur de l’un des centres pionniers « en psychologie clinique interculturelle » à Grenoble, répond par le travail de terrain. Lui parle de ces quartiers dévastés par la pauvreté, que des professionnels de l’action sociale et des citoyens lambda décident de réinvestir pour faire à nouveau communauté et récréer du lien social, justement… Ces deux visions se font écho, l’une les yeux dans le ciel, l’autre les pieds sur terre. Elles se répondent comme se complètent les points de vue des pages qui suivent : côté pile, Frédéric Brun, qui vit la solidarité sociale sur le mode de la proximité, de la relation directe aux côtés des acteurs de ses associations de la région parisienne ; côté face, celui de Nicolas Duvoux, sociologue pour lequel la solidarité sociale ne traduit pas « un mouvement d’empathie », mais « la façon dont s’ancre dans nos institutions, nos mécanismes de protection et d’actions sociales, ce fait majeur de l’interdépendance entre individus sans laquelle il ne peut y avoir de société ».  Tous deux racontent en vérité la même histoire d’inclusion sociale et

1. Retrouvez les entretiens avec Baïlo Diallo, Abdessalem Yahyaoui, Frédéric Brun et Nicolas 10

de vivre ensemble, mais selon deux angles de vue différents et complémentaires. D’une certaine façon, le troisième intervenant, Jean-Luc Fidel, réunit en une seule vision celles1 qui précèdent la sienne. Car pour la Fondation Cognacq-Jay, dont il est le directeur général, la solidarité sociale tient à la fois à des principes et à des pratiques : d’ouverture et d’inclusion de l’autre, et cela quels que soient la personne ou le domaine d’activité concernés. La Fondation relève certes de l’économie sociale et solidaire, mais Jean-Luc Fidel considère qu’il ne suffit pas d’appartenir à ce tiers-secteur pour faire œuvre de solidarité sociale. Comme le montre la revue que vous tenez en mains et les initiatives multiples qu’elle dévoile, la solidarité sociale est plurielle. Elle dessine des démarches dans la durée, liées à des lieux, à des besoins, mais aussi à des désirs de transformation hic et nunc. Des démarches comme celle qui fait du lycée professionnel de la Fondation Cognacq-Jay à Argenteuil, commune considérée « défavorisée », le seul établissement privé d’Île-de-France à proposer une scolarité gratuite, sans autre sélection que la motivation d’élèves ayant pour beaucoup redoublé ou retriplé, et qui sont pour bon nombre d’entre eux issus de la deuxième ou troisième génération d’immigrés. Vous avez dit solidaire ? Ariel Kyrou

Duvoux dans solidarum.org.

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visions de la solidarité sociale

La solidarité sociale va au-delà de la solidarité individuelle : le lien qu’elle crée passe par la médiation de petites structures. Le point de vue de Frédéric Brun, président des associations Entr’aide à domicile et FIDE (Formation, Insertion, Développement, Emploi).

Quelle vision avez-vous de la solidarité sociale ? F. B. : J’en

ai une vision très opérationnelle : celle d’un homme qui mène des actions de solidarité sociale sur le terrain depuis des années. Pour moi, elle concrétise un lien vivant, de proximité, à l’échelle d’un quartier par exemple. C’est une action de l’ordre du soin dans tous les sens de ce mot, de l’accompagnement des gens, notamment des plus démunis ou en situation de précarité. Sauf que ce « faire » n’est ni porté par l’État ni réductible au bénévolat, ce qui nous ferait retomber à l’ère de la charité et du devoir moral. Non, pour moi, cette solidarité passe par la médiation de structures, parfois modestes, et en particulier d’associations qui relèvent de ce que l’on appelle l’économie sociale et solidaire. Pourquoi ce passage par une médiation, par un tiers-secteur portant une action collective, vous semble-t-il si nécessaire ? F. B. : Prenons les grands seniors. Quand

ils ne peuvent plus vivre à domicile de manière autonome, ils vont en EHPAD, s’ils en ont les moyens, ou s’appuient sur l’aide familiale, si possible, avec les difficultés que cela génère. Dès lors, les initiatives associatives se multiplient pour insuffler du choix de qualité, en VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

proposant des colocations intergénérationnelles, des conciergeries de proximité, de l’entraide de voisinage, de l’assistance aux aidants aussi. Ces médiations sont une troisième voie indispensable, au plus près des besoins, mais avec l’appui et l’intelligence du collectif. Comment fonctionnent ces associations de solidarité sociale ? F. B. : Des associations comme Entr’aide

à domicile ou FIDE, qui forme aux métiers du care des jeunes de SeineSaint-Denis sans même un baccalauréat, fonctionnent comme de petites entreprises. Leur conseil d’administration et leur président ont en revanche le statut de bénévoles. Entr’aide à domicile compte une trentaine de salariés, dont vingt-cinq en déplacement permanent, qui accompagnent pour leur repas, leur toilette ou leurs soins des grands seniors ou des handicapés, d’une moyenne d’âge de 84 ans. Accompagner a du sens, car il n’est pas facile de convaincre un proche de l’aidé que laisser celui-ci éplucher une orange contribue à préserver son autonomie. Ce travail suppose de construire une relation de confiance sur le temps long, d’où le choix du statut des salariés en CDI. Véritable structure professionnelle, c’est bien de ces « clients »,

les grands seniors, que l’association reçoit des paiements, directs ou indirects via les dispositifs d’aides de l’État. En quoi est-ce nouveau ? Ou innovant ? F. B. : Ce professionnalisme est neuf. L’im-

portance que prennent de telles structures l’est aussi. L’innovation ? Des intuitions surgies de la réflexion à partir du travail de terrain. Il y a dix ans, quand notre association a expliqué à l’État que préserver l’autonomie des personnes âgées supposait d’abord d’agir contre l’isolement, en les considérant comme des personnes ayant besoin de lien social et de bien-être, et non pas juste d’une aide aux fonctions de base du domicile, nous n’avons pas été entendus. Grâce à des fondations et par ses propres moyens, l’association a tout de même créé Mix’âges, une entité intergénérationnelle qui propose du yoga, de la gymnastique douce, des ateliers de dessins, des sorties au théâtre, etc. ; ainsi que Jardin’âges, jardin partagé où se retrouvent de grands seniors aux côtés d’écoliers, de jeunes autistes, de SDF, de personnes handicapées, etc. Pendant neuf ans, l’association n’a pas reçu d’aide de l’État pour ces activités vues comme mineures. Mais il y a un an, l’État a revu sa copie, et il accepte maintenant d’intégrer dans ses plans d’aide une part de ces activités de vie, selon moi au cœur de la solidarité sociale. Cela signifie-t-il que ces actions du privé non lucratif ont toutes vocation à être reprises par l’État ? F. B. : Pas

forcément. Cela dépend des initiatives et de la réalité du terrain. Car la clé reste la réciprocité des relations entre acteurs sociaux et bénéficiaires, difficile à dupliquer ailleurs. Mais, quand dix ans plus tard, je découvre qu’un jeune, désinséré lorsque nous l’avons formé, est devenu formateur, je me dis qu’un nouveau modèle d’action solidaire émerge, dans lequel les initiatives sont reprises et portées par les pairs, de manière horizontale. Et je me demande si ne se crée pas ainsi, peu à peu, discrètement, une nouvelle société. 11


visions de la solidarité sociale

La solidarité sociale n’est pas un sentiment, mais cette réalité de l’interdépendance entre les membres de la société. Le point de vue de Nicolas Duvoux, sociologue, rédacteur en chef du site Web La Vie des idées.

Comment définiriez-vous ces termes de solidarité et de solidarité sociale ? Dans le langage courant, selon le sens commun, la solidarité est une valeur : porté par un élan d’empathie, on se sent solidaire de l’autre, au point d’être prêt à l’aider, à lui porter secours. Le sociologue Émile Durkheim, dès la fin du XIXe siècle, puis son neveu Marcel Mauss s’emparent de cette notion : pour eux, la solidarité n’est pas un sentiment, un mouvement d’empathie, mais un fait social. L’interdépendance entre les gens est constitutive de la société ; elle en est le socle, M. Mauss disait « le roc » de la vie sociale : ce qui nous fait tenir ensemble.

majeur de l’interdépendance entre individus sans laquelle il ne peut y avoir de société qui tienne.

N. D. :

C’est donc là, en tant que sociologue, votre définition de la solidarité sociale ? N. D. : Oui,

l’essentiel est ce lien entre tous les membres de la collectivité. La définition canonique de la solidarité que donnent É. Durkheim et M. Mauss se concrétise en modèles sociaux, dans l’organisation de ce que l’on appelle aujourd’hui la solidarité institutionnelle. La solidarité sociale, sous ce regard, est la manière dont les sociétés se sont organisées en profondeur autour d’institutions de solidarité. C’est la façon dont s’ancre dans nos institutions, dans nos mécanismes de protection et d’actions sociales, ce fait 12

Quelle est, dès lors, la différence entre solidarité sociale et solidarité nationale ? La différence n’est pas facile à établir, tant l’une et l’autre sont historiquement liées. La notion de solidarité sociale semble plus large que celle de solidarité nationale, dont le cadre est par définition la nation. Elle a une dimension internationale, voire universelle. L’une de ses premières expressions, autour du milieu du XIXe siècle, a été l’idéal d’une solidarité des travailleurs du monde entier, aux conditions de vie – et d’exploitation – comparables. Sauf que le mouvement ouvrier a, de fait, été la source première des mécanismes de solidarité nationale mis en place pour l’essentiel après la Seconde Guerre mondiale : c’est dans le cadre des nations les plus développées que s’est concrétisé au XXe siècle cet enjeu de la solidarité sociale. N. D. :

Mais selon des modèles sociaux très différents ? Oui, le modèle social-démocrate de la Suède ou du Danemark, par exemple, cherche à produire la plus grande égalité possible entre citoyens, alors que le modèle de la France ou de N. D. :

l’Allemagne, dit « corporatiste conservateur », proportionne le niveau de protection sociale à la hiérarchie des statuts professionnels, ce qui pose souci en période de chômage de masse. Le modèle libéral de pays comme le Royaume-Uni ou les États-Unis est, quant à lui, dit « résiduel », car il ne justifie d’une intervention de l’État que pour les personnes victimes d’accidents du marché ou d’accidents de la vie. N’y a-t-il pas une évolution commune à ces modèles, par exemple le développement de délégations de service public à un nombre de plus en plus important d’établissements du tiers-secteur ? N. D. : C’est évident. Les caractères spé-

cifiques de chacun des modèles perdurent, mais nous assistons, depuis le début des années 1980 dans la plupart des pays occidentaux, à une progressive désétatisation des grandes missions d’utilité sociale. Attention : « désétatisation » ne signifie pas automatiquement « libéralisation », en particulier via ces délégations de service public dont vous parlez. En Suède, par exemple, la prise en charge de nombreuses missions d’intérêt général par le secteur privé non lucratif ne remet pas en cause son modèle social, qui repose sur l’acceptation par les citoyens d’une imposition élevée, même si les inégalités y augmentent fortement. Mais cette évolution change tout de même la donne de la solidarité sociale ? N. D. : En partie, car la mise en œuvre des

politiques de solidarité, dont l’État était auparavant le principal, voire l’unique intervenant, se retrouve à la charge de nouveaux acteurs. Cela signifie une variété d’intervenants bien plus grande. Les logiques étatiques, celles des services publics et de la protection sociale institutionnalisée, se rapprochent, voire s’hybrident, avec des logiques de marché, qui s’incarnent dans des entreprises à but lucratif ou à profitabilité limitée, mais aussi des associations ou des fondations, selon de multiples cas de figure. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


visions de la solidarité sociale

Si la solidarité sociale n’existait pas…

L’État français devrait débourser

164 milliards d’euros

supplémentaires pour remplacer les aidants bénévoles

Budget annuel traitements fonctionnaires Sans compter les 400 000 enfants de moins de 15 ans, il y a en France 8,5 millions d’aidants bénévoles. Selon le sociologue Serge Guérin, « Si on les prend 20 heures par semaine, à 19 euros de l’heure, cela fait 164 milliards d’euros, soit à peu près l’ensemble des traitements, sur une année, de tous les fonctionnaires. » Source : Interview de Serge Guérin dans solidarum.org

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Si la solidarité sociale n’existait pas…

Plus de 5 millions d’aidés devraient être relogés 67 % des personnes aidées vivent chez elles1.

Source : 1. « Baromètre des aidants », Fondation April, édition 2015.

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La solidarité sociale est une démarche d’inclusion de l’autre, complémentaire, sur le terrain, de la solidarité nationale. Le point de vue de Jean-Luc Fidel, directeur général de la Fondation Cognacq-Jay, qui compte neuf établissements dans la santé, le médico-social, l’action sociale et l’enseignement.

En tant que directeur d’une fondation du tiers-secteur privé non lucratif qui depuis un siècle s’est donné pour mission de « créer, maintenir et développer des œuvres de solidarité sociale », avezvous une définition de cette notion ? J.-L. F. : La

solidarité sociale est difficile à définir parce qu’elle ne réside pas dans un type de service spécifique ou un statut juridique, d’association ou de fondation, mais dans une démarche, une manière de faire les choses et d’orienter son action. Cette démarche est inclusive : elle vise à être accessible à tous, s’adressant notamment à ceux qui ne sont pas déjà « inclus » – inclus socialement, inclus dans une prise en charge, inclus dans un accès aux soins, au travail, à la culture, à l’éducation, etc. Qu’est-ce qui, dès lors, justifie qu’une initiative puisse être ou non de l’ordre de la solidarité sociale, par exemple pour un hôpital ? Même s’il appartient au service public ou au secteur privé non lucratif, un hôpital ne relève pas automatiquement de la solidarité sociale. Le premier critère serait la stricte égalité de traitement des malades : que le niveau de revenu, la culture ou la classe sociale J.-L. F. :

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ne soient pas des barrières ; que tous les patients, en particulier les plus défavorisés, soient traités avec la même exigence de qualité, de soin comme de prise en charge globale. La capacité à considérer chaque patient comme une personne à part entière, au-delà de sa maladie, de son manque, serait pour moi le deuxième critère. Qui va de pair avec le troisième, celui du temps long : accompagner des personnes dans une démarche de fond construisant de la réciprocité et favorisant l’autonomie nécessite des mois, voire des années. C’est l’une des raisons pour lesquelles nos hôpitaux se spécialisent dans les maladies chroniques et les soins de suite, jusqu’aux soins palliatifs. Cette exigence d’égalité de traitement et la prise en compte de la personne en tant que telle ne ressemblent-elles pas à ce qui serait l’essence du service public ? C’est juste, mais cette essencelà, de l’ordre de l’intérêt général, ne se concrétise malheureusement pas toujours en pratique – que ce soit pour des raisons financières, de culture ou de mauvaise organisation. Cela dit, j’insiste : cette attention de tous les instants à la personne et à ses besoins, cette volonté d’avancer avec elle, qui J.-L. F. :

sont les clés de la solidarité sociale, n’appartiennent à aucun type de structure plutôt qu’à un autre. Suffit-il de s’adresser à un public défavorisé, comme aux personnes porteuses de handicap, pour faire œuvre de solidarité sociale ? Non, créer une offre technologique ou de service à destination de personnes porteuses de handicap ne classera pas forcément votre initiative comme une activité de solidarité sociale. Cela dépendra de l’accessibilité du produit ou du service, de son caractère plus ou moins sélectif vis-à-vis du public concerné. Au final, une telle offre pourrait même aggraver des situations d’exclusion si elle s’avère très sélective par le revenu ou la culture. J.-L. F. :

Quel lien y a-t-il aujourd’hui entre solidarité sociale et solidarité nationale ? En France, c’est la puissance publique qui régule et définit le cadre de la solidarité sociale. Nos deux hôpitaux sont sous la tutelle de l’Agence régionale de santé. Nos deux Maisons d’enfants à caractère social, quant à elles, dépendent de l’Aide sociale à l’enfance du Conseil départemental. De fait, la majorité de nos activités de soins sont financées par la puissance publique, avec laquelle nous avons des contrats. Sur un autre registre, le travail que nous menons en soins palliatifs serait impossible et n’aurait pas de sens si le secteur public ne prenait pas préalablement en charge environ 75 % des cas de cancers en France. Le tiers-secteur solidaire agit en complément de la solidarité nationale et de la solidarité individuelle, notamment familiale. Le statut de ses organisations, empêchant tout enrichissement personnel, crée un contexte favorable aux actions de solidarité sociale – mais il est non suffisant. Je pense, enfin, que la souplesse et la réactivité du secteur privé non lucratif, souvent liées à une gouvernance agile, expliquent sa montée en puissance dans le champ des solidarités. J.-L. F. :

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visions de la solidarité sociale

La précarité est à la fois un constat et un sentiment, qui naît de la récurrence ou de la permanence de situations de vulnérabilité face à l’emploi et dans le travail. INTERVIEW

Nicolas Duvoux est sociologue, rédacteur en chef du site Web La Vie des idées. Ses deux derniers livres : Le Nouvel Âge de la solidarité (La République des idées/Seuil, 2012) et Les Oubliés du rêve américain. Philanthropie, État et pauvreté urbaine aux États-Unis (PUF, 2015).

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Il n’y a pas si longtemps, on parlait volontiers des « pauvres », et la solidarité se donnait notamment pour objectif la correction des effets de la « pauvreté ». Or j’ai le sentiment que, dans le vocabulaire de la solidarité et plus encore des médias, le mot « précarité » prend peu à peu la place de « pauvreté ». Qu’est-ce que la « précarité » ? NICOLAS DUVOUX : Là où la pauvreté défi-

nit une situation de grande difficulté matérielle, un manque d’argent, des conditions de vie dégradées, bref, un écart par rapport au reste de la société, la précarité correspond à l’idée d’une instabilité, d’une insécurité, autant dans les faits que dans les représentations de soi. Il s’agit d’un vocable ancien, dont l’historien Marc Bloch trouve trace

dans la société féodale. La notion de précarité est indissociable de celle de pauvreté. Historiquement, est pauvre celui qui n’a pas d’emploi et ne peut donc décemment subvenir à ses besoins. C’est le cas, par exemple, des malades ou des personnes âgées, dès lors qu’ils n’ont plus de capacité productive. La réponse à ce dénuement matériel de personnes sans travail reste, dans l’histoire de l’humanité, l’une des justifications essentielles des mécanismes de solidarité, au niveau de la communauté ou de la nation. Dès la première révolution industrielle, au XVIIIe siècle, même si le terme n’est pas utilisé, la réalité sociale de la précarité est évoquée par des réformateurs : elle ne désigne pas un état de dégradation d’une situation matérielle tel que VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

Crédit photo : David Tardé/Moderne Multimédias

Les notions de « précarité » ou de « vulnérabilité » semblent aujourd’hui prendre le pas sur celle de « pauvreté ». Ce sentiment est-il juste ? Et si oui, comment l’interpréter ? Les éclairages de Nicolas Duvoux1.


visions de la solidarité sociale

la pauvreté, pas même l’absence de travail, mais une insécurité liée aux conditions du travail et qui affecte la personnalité même de chacun. Au XXIe siècle, la précarité se définit plus que jamais par ce sentiment d’instabilité, par ce constat réel d’une insécurité, dans l’emploi bien sûr, mais qui absorbe d’une certaine façon toutes les dimensions de l’existence de l’individu. Dans nos sociétés occidentales marquées par le chômage, la notion de précarité ne trouve-t-elle pas sa justification première dans une situation économique marquée par des « crises » depuis le milieu des années 1970 ? Oui, le sens le plus évident de cette notion, c’est la précarité de l’emploi, de moins en moins certain et de plus en plus instable. Il y a une vulnérabilité, et du travail, et dans le travail lui-même, qui n’est plus vécu comme un rempart contre la fragilité. La précarité est à la fois un constat et un sentiment, naissant de la récurrence des situations de fragilité sur le marché du travail. Peur du lendemain, sentiment d’insécurité, mais aussi conditions de gens qui se retrouvent dans une zone grise : entre, d’une part, l’exclusion, le chômage de masse, le dénuement total ; et, d’autre part, l’intégration sociale, l’accès sécurisé et garanti à des ressources et à une position sociale. La précarité se situe aujourd’hui plus que jamais à cet étage intermédiaire, dans cette zone d’incertitude dont on a l’impression qu’elle s’étend sans cesse. N. D. :

La précarité irait donc avec un sentiment, plus fondamental, de vulnérabilité de l’être humain que la situation économique nous ferait redécouvrir ? N. D. : Peut-être, pour plus de clarté, fau-

drait-il parler de vulnérabilité pour signifier ce renvoi à une espèce d’insécurité constitutive de l’être humain, en quelque sorte activée par certaines situations sociales, pour laisser à la précarité sa signification d’inscription instable sur le marché du travail, même si elle s’avère VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

problématique à circonscrire d’un point de vue empirique. Parler de vulnérabilité nous permet en effet de redevenir attentifs à des caractéristiques de notre temps, à la fragilité de plus en plus forte de notre inscription sociale, donc à l’essence même de la solidarité au sein de sociétés comme la nôtre. La notion de vulnérabilité nous fait prendre conscience de la « multidimensionalité » des formes de fragilité.

La notion de précarité nous aide à prendre conscience des phénomènes de vulnérabilité, et parfois à agir en conséquence. Mais comment expliquer cette montée indéniable du sentiment de précarité dans toutes les classes sociales, des employés aux cadres, et des artisans aux professions intellectuelles ? N. D. : L’importance très forte que prend

la notion de précarité témoigne du vacillement de nos cadres sociaux, aujourd’hui plus souples, mais en retour plus exigeants pour tous. En effet, la société et ses organisations interpellent de plus en plus les individus afin qu’ils fassent d’eux-mêmes l’effort d’aller vers elles. L’inscription sociale n’est plus donnée. Elle doit être gagnée. Participer à la société devient dès lors bien plus coûteux pour ces gens de plus en plus nombreux vivant leur situation sociale comme précaire, c’est-à-dire incertaine, pouvant être remise en cause à tout moment.

En revanche, la prise en compte par la société de cette notion de précarité n’aboutit-elle pas à une définition de la solidarité sociale plus « sociétale » et donc bien plus large qu’hier ? Il y a deux dynamiques contraires à restituer : la précarité porte une forme d’ambivalence vis-à-vis des évolutions de la solidarité sociale avec, d’une part, des effets bénéfiques en termes d’attention portée par la société à la multiplicité des phénomènes de vulnérabilité ; et, d’autre part, des effets néfastes en termes d’image, de regard sur les populations les plus démunies et les plus aidées par la puissance publique. N. D. :

Pouvez-vous nous éclairer sur la face négative de cette ambivalence ? La notion de précarité signifie certes un vrai élargissement par rapport à celle de pauvreté, mais se concrétise à l’inverse par un effet de fermeture, en particulier sur le terrain de l’emploi. On a en effet constaté, dans la plupart des pays occidentaux, le creusement d’un fossé entre, d’une part, une très large population affectée par la précarité, et, d’autre part, cette partie de la population qui répond aux critères de la pauvreté et bénéficie des prestations sociales correspondant à ce statut de « pauvre ». Beaucoup de ceux qui s’inscrivent de manière insatisfaisante, insécurisée et fragile dans l’organisation sociale, surtout quand ils travaillent, rejettent ceux qui, officiellement dans la pauvreté, et le plus souvent au chômage, bénéficient d’aides de l’État et des collectivités locales. Ces gens qui se vivent comme « précaires », de plus en plus nombreux, n’acceptent plus les formes les plus stabilisées de prise en charge institutionnelle de la pauvreté ; ils ont le sentiment d’être les victimes d’une injustice de traitement. Le lien de solidarité entre « précaires » et « pauvres » est ainsi cassé. N. D. :

D’où cette connotation négative du terme d’assistanat ? N. D. :

Oui, parce que la précarité, c’est 17


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une notion qui va d’abord décrire et servir à désigner la situation de personnes fragiles mais «  travailleuses », du moins selon un certain bon sens caricatural. Cela tient au caractère structurel de l’insécurité de la situation sociale de tout un chacun : il ne s’agit pas d’une anomalie, mais d’une évolution, assumée par la plupart des sociétés développées, vers une moindre régulation de l’économie, allant avec plus d’insécurité pour les employés, les salariés ou, de plus en plus, les non-salariés. C’est pour cela que la notion de précarité interpelle autant. Son caractère en apparence inéluctable justifie d’autant plus facilement cette espèce de frontière morale, symbolique, entre les précaires qui seraient méritants et les pauvres qui ne seraient que des profiteurs de l’aide sociale. Sauf que cette frontière, selon vous, serait imaginaire ? Les analyses sociologiques, les études qualitatives et quantitatives sur les trajectoires des personnes, traduisant leur vécu, montrent en effet la très grande porosité entre ces deux groupes, qui en vérité ne correspondent à rien. Il n’y a pas d’un côté les assistés, paresseux, qui ne travailleraient jamais, et de l’autre, les travailleurs pauvres, qui ne recourraient jamais à l’assistance. Ces deux groupes-là ne sont que des fictions politiques, qui se mêlent, notamment aux États-Unis, d’une stigmatisation raciale. Même en Europe, cette frontière fabriquée est plaquée sur une réalité plus complexe. En France, toutes les études sur le Revenu de solidarité active (RSA), emblème de l’assistanat systématique selon certains, montrent à quel point une partie importante des bénéficiaires vont et viennent, utilisant ou non l’aide sociale selon les moments et les aléas de la vie. N. D. :

1. Lire la longue conversation dont ce texte est tiré, « Nicolas Duvoux : La solidarité est le roc de la vie sociale », dans la base solidarum.org. 18

Mais, à l’inverse, parler de précarité ne permet-il pas à la société de prendre conscience de la situation de bien des populations plus vulnérables, ce qui élargit positivement le champ de la solidarité sociale ? N. D. : Oui, c’est le pôle positif de l’ambi-

valence dont je parlais : prendre en compte la précarité, et je préférerais de nouveau parler ici de vulnérabilité, pour laisser la précarité désigner le « halo » de personnes en situation d’inscription instable sur le marché du travail, suppose d’élargir la gamme des situations observées à l’aune des critères de fragilité. Nous allons porter notre attention non seulement sur les gens à l’écart de la société, mais aussi sur ceux à la lisière, dont l’inscription n’est ni stabilisée ni pérenne. La solidarité va dès lors tenter de répondre aux incertitudes nouvelles

La frontière entre précaires qui seraient méritants et pauvres qui profiteraient de l’aide sociale est totalement imaginaire. de la participation à la société. Notre seuil d’attention aux difficultés sociales va être relevé. Des formes de vulnérabilité jusque-là invisibles vont être dévoilées et en quelque sorte soignées.

2. Lire, par exemple, dans solidarum.org, l’article « Jaccede : une plateforme pour franchir les obstacles du handicap ».

La question du handicap n’est-elle pas un bon exemple de ce phénomène ? Oui, depuis deux ou trois décennies, et c’est particulièrement net depuis la loi de 2005, le handicap est considéré de façon plus large et traité plus finement selon chacune de ses modalités. Point nouveau : répondre à toutes les formes de handicap, physique ou psychique, permanent ou non, va supposer une action structurelle sur l’environnement des personnes handicapées, et partant sur le contexte de vie de tout un chacun. Le handicap n’est plus simplement un déficit ou une tare de la personne, mais devient une situation indissociable d’un environnement social qu’il devient possible de transformer par des choix sociaux et politiques. N. D. :

L’un des points intéressants, relayé par Solidarum2, est d’ailleurs la façon dont des citoyens, réunis en associations, posent la question du handicap au travers des limites de la mobilité : ils cherchent à créer un lien entre des personnes handicapées à vie et d’autres, plus nombreuses, handicapées dans des circonstances particulières, à cause d’une jambe dans le plâtre, d’une grossesse, etc. N. D. : Je suis d’accord, la meilleure façon

de donner de la légitimité à une cause est de la monter en généralité3. Mais il ne faut pas idéaliser cet élargissement de la cause grâce au partage d’un sentiment de précarité, de vulnérabilité potentielle. Il faudrait un travail de sensibilisation gigantesque pour toucher efficacement ceux qui décident de nos infrastructures : passer de la théorie à la pratique et, par exemple, rendre accessible tous les lieux publics est pour le coup encore loin d’être accompli, en France comme ailleurs. Propos recueillis par Ariel Kyrou

3. Ce que montraient déjà Luc Boltanski et Laurent Thévenot en 1991 dans De la justification. Les économies de la grandeur, NRF Essais, Gallimard. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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En France

14% de « pauvres » En 2013, 8 648 000 personnes sont considérées comme « pauvres »1. L’Insee considère qu’est « pauvre » toute personne ayant un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté, fixé par l’institut à 60 % du niveau de vie médian, soit 1000 euros mensuels.

Source : 1. Insee Première, n° 1566, 2015.

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ANALYSE

De l’intérêt général au bien commun L’entrée d’un nouveau mot dans le langage courant ou sa substitution par un autre révèle parfois de grandes évolutions de société. Ainsi, que conclure du glissement sémantique de « général » vers « commun », notamment dans « intérêt général » versus « bien commun » ? Par ricochet, ce changement de vocabulaire attesterait-il d’une nouvelle conception de la solidarité impliquant plus fortement les citoyens ?

L

’intérêt général serait le bien du prince, dans le sens où il est de sa responsabilité, et vise les biens publics et les règles générales de la cité. C’est l’exemple classique du service public à la française dont la mission d’intérêt général est définie par la loi. Le bien commun, lui, implique plus que le respect de la loi, comme exprimant l’intérêt général. Il nécessite un engagement de chacun comme condition de fonctionnement de la règle. Le bien commun n’est pas une norme ; il n’est pas défini par convention ; mais il existe cependant comme objet d’une discussion entre personnes responsables », explique Alain Giffard1, directeur du Groupement d’intérêt scientifique culture-médias et numérique. Le glissement sémantique du « général » vers le « commun » pourrait dès lors témoigner d’un désir de rééquilibrer le rapport de force entre individus et État. Les individus chercheraient à 20

reprendre une part de contrôle dans les mécanismes de gestion de la vie en société. Être citoyen signifierait moins respecter ses devoirs en échange de la garantie de ses droits, que participer à la société, y apporter son intelligence, son temps, ses compétences, tout en pouvant décider de la nature de sa contribution.

ne pourrait rien changer, rien apporter et auquel il y aurait obligation à se soumettre. Mais encore faudrait-il s’entendre sur le sens de ce que chacun entend par « intérêt général ».

L’essor de l’économie collaborative ou des mouvements citoyens (MaVoix, Nuit Debout, Podemos, Occupy Wall Street, etc.) témoigne d’une défiance grandissante vis-à-vis des institutions de l’État et marque une évolution vers une société plus horizontale. De la légitimité des « pères », nous assistons à l’émergence d’une légitimité des « pairs »2, préférant un bien commun établi ensemble – mais quel « ensemble » ? – auquel on adhérerait pour s’enrichir des uns et des autres, à un intérêt général abstrait imposé par le haut, tel un ordre moral auquel on

Outre-Atlantique et outre-Manche, l’intérêt général résulte, en effet, de la somme des intérêts de chacun. Cette vision dite anglo-saxonne porte la marque des idées libérales initiées par les Lumières en Europe au XVIIIesiècle et qui s’est diffusée jusqu’à devenir depuis le XXe siècle la logique économique dominante : libre circulation des personnes et des marchandises, libre concurrence, etc. L’état d’esprit libéral (liberté individuelle) ne s’est pas cantonné aux échanges économiques ; il a aussi infusé la société, donnant lieu au courant libertaire (souveraineté

L’INTÉRÊT GÉNÉRAL À DOUBLE SENS

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de l’individu) : libre expression, autodétermination, auto-organisation, etc. L’association des deux – économiquement libéral et socialement libertaire – a donné naissance au libertarisme, influent dans la Silicon Valley et à San Francisco, berceau des grandes entreprises numériques comme Google ou Facebook. Dans l’idéologie libertarienne, la société s’autorégule par l’action parallèle des individus qui la composent, sans nécessité de lui imprimer une direction a priori. Il y aurait une sorte d’ordre spontané de l’humanité qui agirait dans le sens de son autopréservation. Au contraire, dans une conception républicaine à la française, l’intérêt général se comprend comme une finalité qui dépasse la somme des intérêts individuels. Il incarne une destinée collective, plus ambitieuse que les seules vies des individus mises bout à bout, à laquelle chacun est sensé se soumettre afin de pouvoir bien vivre ensemble. La puissance publique s’est progressivement affirmée comme la garante ainsi que la conceptrice de cet intérêt supérieur, sachant en théorie mieux que quiconque ce qui conviendrait à tous et se méfiant du désir individuel qu’il conviendrait d’encadrer, voire de réfréner.

L’essor du « bien commun » signifie-t-il un retour de balancier en faveur de l’initiative individuelle contre le « tout État » ? VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

Cette guerre de sens révèle deux visions radicalement différentes du « vivre ensemble ». Du côté anglo-saxon, c’est l’addition des individus mis bout à bout qui fait société, alors que du côté français, c’est la société qui façonne les vies individuelles : une vision libertarienne en bottom-up face à une vision paternaliste en top-down. Les deux courants s’opposent sur la perception des rapports de pouvoir. La tradition jacobine justifie par un déséquilibre initial l’ingérence dans la vie des individus et des organisations, tandis que le libertarisme, lui, refuse tout interventionnisme, pariant sur un équilibre naturel a posteriori qui serait toujours plus juste qu’un équilibre artificiel défini a priori. D’un côté, un État régulateur et protecteur ; de l’autre, une auto-organisation libératrice et hardie. L’essor dans le langage courant du « bien commun » est-il dès lors une simple reconnaissance de cette opposition ou le signe d’un retour de balancier au bénéfice des initiatives individuelles contre l’interventionnisme social de l’État ? À LA RECHERCHE DU BIEN COMMUN En parallèle d’un mouvement de libération individuelle, l’influence religieuse ou tout au moins l’idée de valeurs morales garantes d’un « vivre ensemble » semblent persister, voire se renforcer. Sinon, comment expliquer l’utilisation du « bien » plutôt que de « l’intérêt » ? Le bien se rapporte au principe, au précepte, à l’absolu, alors que l’intérêt résulte d’un calcul, d’une appréciation. C’est Thomas d’Aquin, un philosophe de l’ordre dominicain, qui théorisa le concept de bien commun au XIIIe siècle. Étrangement, sa signification originale est à l’opposé de la vision libertarienne. En effet, le bien commun de Thomas d’Aquin s’inscrit dans une société où l’individu n’existe pas, où la morale et l’organisation politique légitimées par le droit divin écrasent les individus, où la seule éco-

nomie qui vaille est celle du « salut ». En outre, cette vision morale de la société a été combattue par les Lumières, celles-là mêmes qui ont initié le mouvement d’émancipation des individus dont la société libertarienne est l’un des héritages. Pourquoi donc ce besoin de renouer avec une moralité qui dépasse les individus réapparaît-il dans une société ainsi libérée ? Cette résurgence démontre sans doute que la vision purement individualiste de la société est incomplète. Il lui manque ce quelque chose que le philosophe spinozien Frédéric Lordon nomme « l’excédence du social ». Impossible, dit-il, de contester l’existence de ce plus qui naît de la superposition et de l ’interaction des existences humaines. Soit un tout qui dépasse la somme des parties que nous pourrions finalement désigner par « vivre ensemble » ou « être ensemble ». La vision d’individus isolés formant librement une société est une construction culturelle, individu et société ne s’opposent pas plus qu’ils ne se choisissent. La société émane des individus et les individus n’existent que parce qu’il y a une société. Si le déclin de l’intérêt général ne semble pas faire de nous une société d’individus égoïstes, c’est probablement que nous avons fait ressurgir pour le compenser l’idée d’un bien commun, mais, cette fois, pensée depuis une perception individuelle de la vie et non plus imposée par un dogme. Pour preuve, la quête de sens individuel et collectif n’a jamais été aussi criante, comme en témoigne le retour des communs, que l’équipe de chercheurs autour de Benjamin Coriat a récemment analysé3. Le retour à des valeurs immatérielles a également été souligné par le penseur belge Michel Bauwens : « Être heureux dans sa vie, avoir une passion, être connu pour ses contributions. » Les biens communs, le bien commun ou encore le sens commun imprègnent ainsi de plus en plus les conversations, les médias et les discours politiques. 21


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BIEN COMMUN, VERSION 2.0 Comment pourrions-nous définir ce bien commun qui nous anime au XXIe siècle ? Pour le philosophe François Flahault4, il s’agit de l’ensemble de ce qui soutient la coexistence des êtres humains, le fait que chacun puisse « avoir sa place parmi les autres et jouir d ’un bien-être relationnel »… En d’autres termes : la possibilité d’une vie sociale. En effet, explique-t-il, « la coexistence des êtres a précédé leur existence individuelle. Sans les relations qui se sont développées entre eux, jamais la personne humaine n’aurait pu émerger. Il en résulte l’un des traits essentiels de la condition humaine : une interdépendance non pas seulement utilitaire, mais véritablement ontologique. Il faut en passer par les autres pour être soi. »

Le bien commun n’est pas une norme. Il nécessite un engagement de chacun comme condition de fonctionnement de la règle. En outre, l’engagement individuel dans la construction de ce « vivre ensemble », insufflé par le courant libertarien, provoque un changement profond dans ses modalités d’application : « Nous sommes passés en quelques décennies d’une notion d’intérêt général qui comportait une dimension, sinon d’exclusivité, au moins de prééminence de la puissance publique, à une notion d’utilité sociale coproduite par un ensemble d’acteurs : la puissance publique, mais aussi les associa22

tions, les entreprises et tout un ensemble d’acteurs de la société civile », analyse ainsi le sociologue Nicolas Duvoux. LA SOLIDARITÉ À L’HEURE DE L’EMPOWERMENT Le lien entre celui qui aide et l’aidé a eu tendance à disparaître avec l’organisation nationale de la solidarité : l’État, en position d’intermédiaire, collectait des excédents de revenus d’un côté et les redistribuait aux plus démunis de l’autre, avec une efficacité voire une justesse parfois discutables, de plus en plus remises en question par la succession de crises économiques depuis les années 1970. La solidarité « privée », elle, maintient un lien entre l’aidant et l’aidé. En effet, dans le principe de la philanthropie ou de la charité, un individu ayant un excédent de revenu décide d’en redistribuer une partie en fonction de ses propres critères. En d’autres termes, il choisit ceux qui « méritent » son aide et s’engage personnellement dans ce choix. Cependant, être en position d’aider permet de se valoriser socialement et, consciemment ou non, rend redevables ceux qui sont aidés. Voulu ou non, un rapport de pouvoir s’installe, d’autant plus fort que la différence sociale est importante. Outre les dérives « claniques » ou les discriminations pouvant découler de cette pratique, l’idée que l’inégalité provient non pas d’une incapacité, mais du manque de volonté de celui qui en est victime, gagne petit à petit l’opinion générale, note Nicolas Duvoux. En conséquence, l’existence d’une inégalité originelle dans les situations de vie des êtres humains s’en trouve sous-estimée. « Naître et demeurer libres et égaux en droit » n’est pourtant pas une réalité – tout le monde en fait l’expérience – mais une finalité, un objectif de société… C’est dans ce contexte qu’est apparue la notion d’empowerment, traduite en français par « capacitation », voire par « enca-

pacitation ». Il s’agit, pour ceux qui sont en position favorable, de donner du « pouvoir d’agir » à ceux qui sont dans des situations moins favorables. En d’autres termes, l’objectif tient moins aux transferts directs d’argent (minima sociaux, subventions, etc.) qu’au financement des conditions d’émancipation de l’individu afin de le rendre plus autonome, plus résilient, par exemple via des programmes d’éducation, d’apprentissage… Nicolas Duvoux pointe le côté ambivalent de la démarche : salutaire dans une logique de responsabilisation et de réinvention du bien commun, surtout lorsqu’elle part du terrain, mais s’accompagnant fréquemment d’une réorientation des politiques sociales : « Il ne s’agit plus de fournir un revenu de remplacement pour un risque de chômage, mais de fournir une incitation à l’emploi. » L’empowerment, surtout tel qu’il est pratiqué aux États-Unis, ajoute-t-il, concerne finalement les moins démunis des plus démunis, du moins culturellement ; nous passons ainsi du Welfare (État providence) au Workfare (système d’aide sociale supposant un « travail » en échange de l’allocation) selon une logique méritocratique qui légitime le principe même d’inégalité. Que fait-on alors de ceux qui ne peuvent pas contribuer à la société d’une manière ou d’une autre parce que, de toute façon, ils n’en ont pas la capacité ? De l’avis du sociologue, il convient de leur apporter une garantie inconditionnelle de protection sociale comme de revenu. « Que les modalités d’implication des personnes via les politiques d’empowerment ne se fassent pas au détriment de ceux qui sont le moins en capacité de les mettre en œuvre me semble un principe intangible », conclut-il. INTÉRÊT GÉNÉRAL + BIEN COMMUN : INTÉRÊT COMMUN ? En outre, pour Frédéric Lordon, l’idéologie libertarienne, sous-jacente au principe méritocratique et au concept d’empowerment, porte atteinte VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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à notre capacité à vivre ensemble. Né aux États-Unis, l’individu libertarien fantasmerait, en effet, une souveraineté toute puissante qui le pousserait à rejeter son appartenance à tout ce qui se rapprocherait d’une organisation qui le dépasserait, comme un État-nation. Cette souveraineté fantasmée projetterait dès lors une société d’individus qui ne « s’engagent qu’avec l’arrière-pensée de pouvoir se dégager à tout instant ». « Une société du libre engagement et donc du libre désengagement », des individus souverains et non solidaires, critique Frédéric Lordon. Si l’intérêt général semble un concept anachronique, d’un temps où quelquesuns dictaient la vie de tous les autres, une conception trop libertarienne du bien commun, comme une émanation naturelle de la vie en société d’individus libres et autonomes, risque d’être une conception tout aussi néfaste, comme l’illustre le problème du réchauffement climatique qui fait douter de la soidisant capacité d’autorégulation et d’autopréservation de l’humanité. Faudrait-il en conséquence élaborer les bases d’un vivre ensemble, au-delà, et de l’intérêt général à la française, et de ce libertarisme à l’américaine ? Une organisation sociale qui serait construite plus démocratiquement et dont la réalisation serait mieux répartie et plus collaborative ? Pourrait-on parler de la construction d’un intérêt commun prenant en compte la revendication des citoyens de contribuer au bien commun, et donc aux mécanismes de solidarité ? Face ou en complément de la logique moraliste des institutions religieuses, de la logique égalitariste

1. Alain Giffard, « Distinguer bien commun et bien(s) commun(s) », 2004 http://www.boson2x.org. 2. Rapport sous le pilotage d’Hubert Allier ; rapporteurs : Charles-Benoît Heidsieck et Laurène Lavigne, « Intérêt VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

des États et de la logique d’efficacité des marchés, les citoyens déploieraient ainsi une logique affective, émotionnelle, une logique que chacun pourrait appréhender à son niveau et ressentir

Faut-il réinventer un « vivre ensemble » au-delà, et de l’intérêt général à la française, et du libertarisme à l’américaine ? concrètement. Cependant, comment articuler une politique commune du bien commun quand État, religion, marché, individu se mêlent tous du bien commun, tout en se méfiant les uns des autres ? Comment faire adhérer une société d’individus émancipés à un projet commun quand la soumission n’est plus une option ? Seule possibilité : que ce projet ait du sens pour chacun d’entre nous ou pour une large majorité, et cela de façon pérenne. En effet, la notion de « bien commun » ne peut prétendre aujourd’hui au caractère intangible que l’on prête en France à « l’intérêt général ». Plus en accord avec notre temps, elle suppose une négociation permanente du lien entre individu et société.

général : nouveaux enjeux, nouvelles alliances, nouvelle gouvernance », 2015. 3. Sous la direction de Benjamin Coriat, Le Retour des communs La crise de l’idéologie propriétaire, Les Liens qui Libèrent, 2015.

Certains pays comme l’Équateur ont inscrit dans leur constitution un objectif de « bien vivre en commun ». Tout comme l’affirmation constitutionnelle de l’égalité des individus, il s’agit d’une orientation, d’un guide d’évolution et non d’un état de fait ou d’un ordre naturel. Dans une démarche attenante, Hubert Allier, membre du Conseil économique, social et environnemental, propose qu’au lieu de définir précisément ce que serait un intérêt commun, nous cherchions à en identifier les objectifs en fonction des défis et des aspirations de la société. « L’intérêt général a longtemps été considéré comme une réponse, il est aujourd’hui devenu une question », précise-t-il. Avec ses deux co-auteurs, ils ont ainsi identifié trois dimensions qu’il conviendrait d’articuler : premièrement, la garantie d’un épanouissement personnel ; deuxièmement, les conditions d’un bien vivre ensemble ; et troisièmement, la responsabilité vis-àvis des générations futures2. Un triptyque qui fait écho à la devise de la République française : « Liberté, Égalité, Fraternité  », où égalité serait remplacée par équité, c’est-à-dire le respect de ce qui est dû à chacun : une juste place parmi ses semblables, et où, dans une volonté d’affirmation et d’élargissement des liens d’interdépendance, fraternité se traduirait par solidarité… Chrystèle Bazin

4. François Flahault, Où est passé le bien commun ?, Fayard/Mille et une nuits, 2011.

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Dans le monde

400 millions

de personnes n’ont pas accès aux services de santé les plus élémentaires1. L’Éthiopie compte ainsi 3 médecins pour 100 000 habitants, quand la France en dénombre 338 pour 100 000 habitants2. Sources : 1. « Tracking Universal Health Coverage », rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Groupe de la Banque mondiale, 2015. 2. Statistiques sanitaires mondiales, OMS, 2013.

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Dans le monde

Les enfants des 20 % de ménages les plus pauvres ont

deux fois plus de risques d’avoir une croissance retardée que ceux des 20 % les plus riches.

De fait, les inégalités sociales à la surface de la planète ont des conséquences particulièrement lourdes sur le terrain de la santé. Pour preuve cette autre donnée : dans les ménages les plus pauvres, le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans est près de deux fois plus élevé que dans les ménages les plus riches. Source : « Objectifs du Millénaire pour le développement - Rapport 2015 », Nations unies.

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REGARDS CROISÉS

Lien social : faut-il privilégier les communautés ou l’intergénération ? Quelle serait dans nos sociétés la meilleure façon d’entretenir, voire de susciter, du lien social ? Côté pile (colonne de gauche), Hélène Strohl explique : en s’appuyant sur les communautés, qu’il s’agisse de groupes formels ou informels, traditionnels ou modernes. Côté face (colonne de droite), selon Serge Guérin, répondre à cet enjeu passe par le développement d’un maximum de relations entre les générations.

Serge Guérin est sociologue. Auteur de La solidarité, ça existe… et en plus ça rapporte ! (Michalon, 2013) et de De l’État providence à l’État accompagnant (Michalon, 2010), il a beaucoup écrit sur les enjeux du vieillissement.

Quelle définition donneriez-vous du « lien social » ?

Quelle définition donneriez-vous du « lien social » ?

C’est une façon savante d’exprimer ce qui me lie à l’autre, donc aussi à la société. L’un des plus grands sociologues de la première moitié du XXe siècle, Ferdinand Tönnies, fait une distinction entre deux types très différents de lien social : d’une part, le lien communautaire, avec ma famille, mes voisins et ces groupes proches dont je partage la vie et les valeurs ; d’autre part, le lien sociétal, fruit d’un choix, d’une volonté, d’une pensée réfléchie grâce à ce que Rousseau appelle le contrat social, correspondant au « vivre ensemble » d’un collectif plus large, de l’ordre d’une nation. Le lien social se concrétise par des échanges : très concrets, dans le cadre d’une solidarité de proximité ; plus abstraits, juridiquement for-

SERGE GUÉRIN :

HÉLÈNE STROHL :

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Le lien social naît de notre conscience du besoin de l’autre, et de la façon dont nous agissons en cohérence avec ce sentiment. C’est pourquoi je conteste le terme de personnes dépendantes, très souvent associé à ceux que l’on appelle les vieux, comme pour les déprécier. Nous sommes tous interdépendants, avec beaucoup à apprendre les uns des autres, notamment entre les générations. Il n’y a pas de société qui tienne sans une conscience active et entretenue de cette interdépendance. Il y a là quelque chose de l’ordre de l’utilité, car à un moment ou à un autre j’aurai toujours besoin de l’aide d’un autre ; mais aussi de l’ordre du plaisir, de l’art de vivre : manger un très bon gâteau au chocolat, seul dans son coin, c’est bien, mais n’est-ce pas VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

Crédits photo : David Tardé/Moderne Multimédias

Hélène Strohl a été inspectrice générale des Affaires sociales de 1983 à 2013. Elle est l’auteure de L’État social ne fonctionne plus (Albin Michel, 2008) et, avec Michel Maffesoli, de La France étroite (éditions du Moment, 2015).


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malisés dans l’État social. Tissant ces deux dimensions l’une à l’autre, un autre sociologue, Michel Maffesoli, parle de ciment social : ce qui fait que cela tient, aussi bien les individus entre eux que l’ajustement des différentes communautés entre elles, dans ce plus vaste ensemble qu’est la société. De fait, la puissance publique est au cœur de notre système de protection sociale en France. Peut-elle être créatrice de lien social ? H. S. : La France présente un modèle très particulier d’État

social, héritier de la Révolution française. Car la Révolution s’est faite non seulement contre l’Ancien Régime en tant que tel, mais aussi contre son organisation sociétale. C’est pourquoi la solidarité nationale a remplacé les innombrables formes de solidarité communautaire de l’Ancien Régime : autour des châteaux et des monastères, bien sûr, mais aussi dans les paroisses, les confréries, les corporations. Malgré la décentralisation, qui n’accorde qu’une autonomie très partielle aux collectivités territoriales et aux organismes parapublics ou privés ayant une mission de service public, notre modèle reste celui de la Révolution, qui a supprimé le système féodal et ses liens de vassalité, mais aussi de solidarité. La puissance publique y a repris à son compte ce qui fait le lien social, c’est-à-dire l’aide au prochain, l’entraide, etc. Le cadre normatif, y compris réglementaire, est décidé par l’État. La règle, c’est l’égalité de traitement, voire l’uniformité. Notre système social n’est plus fondé sur la multiplicité des solidarités de proximité comme sous l’Ancien Régime, mais sur l’établissement de droits individuels et le financement public de prestations. On définit des catégories de populations vulnérables et l’on remplit les manques avec de l’argent public. Je ne crois pas qu’une telle logique de fonctionnement soit créatrice de lien social. Dans votre livre, L’État social ne fonctionne plus, vous écriviez : « Si l’on doit développer une intervention sociale de nature à restaurer le lien social, une prévention sanitaire et sociale qui vise à lutter contre l’isolement et le dérèglement du vivre ensemble, il est impératif de se fonder sur les liens communautaires existants. » Cela signifie-t-il que les communautés de populations restent la clé de tout lien social solide et durable ? J’en ai la conviction. Dans un livre que j’ai cosigné en 2015 avec Michel Maffesoli, La France étroite, nous parlons d’un « idéal communautaire » en pleine résurgence. Cet idéal communautaire répond à l’essoufflement de l’idéal démocratique, d’ordre sociétal, en France plutôt nationaliste et jacobin, qui a fonctionné aux XIXe et XXe siècles grâce aux partis politiques, aux syndicats, aux mutuelles, etc. Certains affirment que seuls l’individuaH. S. :

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mille fois plus agréable de le partager, de le faire découvrir à un proche, ou pourquoi pas à un adolescent qui ne mange que des kebabs, à une personne âgée qui pensait avoir perdu le goût des desserts ou à un grand amateur de chocolat comme moi ? Le lien social, c’est cette nécessité consubstantielle à l’être humain d’être en relation avec l’autre, et notre capacité à cultiver cette relation. De fait, la puissance publique est au cœur de notre système de protection sociale en France. Peut-elle être créatrice de lien social ? Oui, je suis persuadé que la puissance publique crée du lien social, ou du moins qu’elle doit s’en donner l’ambition – même si elle n’est pas toujours à la hauteur. Le premier des liens sociaux se joue au sein de la famille. Historiquement, l’élargissement de cette relation essentielle au-delà de la famille pour faire société a d’abord été produit par la religion. Les révolutionnaires de 1789, puis les fondateurs de la IIIe République ont cherché à remplacer la religion par la nation, par une sorte de spiritualité laïque, qui a repris et réinventé cet objectif de lien social. Car la nature des relations que nous tissons avec les autres n’est pas une donnée figée par notre caractère et notre milieu social. La société a un rôle majeur, en particulier via l’éducation, pour aider à construire, à maintenir, à alimenter et même à faire évoluer ce qui nous fait tenir ensemble. C’est peut-être cela que l’on appelle une civilisation. Et cette fonction de création et de consolidation du lien social, au cœur du rôle de la puissance publique, n’est pas une mince affaire, surtout lorsque les individus faisant société s’avèrent trop hétérogènes : le danger, c’est que la relation se transforme en compétition, voire en opposition, ce qui produit systématiquement la victoire des plus forts sur les plus faibles. S. G. :

Mais comment la puissance publique peut-elle concrétiser sur le terrain cette fonction de maintien et de création de lien social au-delà du premier cercle de proximité familiale ? La première clé, très prosaïque, consiste à assurer le confort minimal de tous. Car comment développer du lien social dans la misère totale ? L’idée que « lorsque l’on a des aides, on ne fait plus rien » est contredite par l’expérience du terrain. Un retraité qui n’a pas de retraite correcte pense en effet à assurer son pain quotidien avant d’envisager d’être utile aux autres, donc à la société. C’est bel et bien parce que notre système social le permet que des millions de retraités deviennent bénévoles pour des associations et de nombreuses causes dans notre pays. La protection sociale, loin de systématiquement encourager la paresse, nous libère l’esprit et nous offre du temps pour agir selon ce qui nous semble le plus juste. Sans la garantie d’un socle minimal d’argent, je survis ; et dans la survie, je n’ai pas S. G. :

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visions DE VISIONS de LA la SOLIDARITÉ solidarité SOCIALE sociale

lisme et le culte de l’ego remplacent l’idéal démocratique en déshérence ; ils ont tort. Dans les immeubles ou les quartiers, entre voisins ou parents d’élèves, au sein des familles élargies, dans les groupes qui se créent sur Internet, sur les réseaux sociaux, pour de grandes ou toutes petites causes, partout je vois se multiplier des échanges, des partages, des initiatives qui démontrent le besoin d’être et d’agir ensemble. Bien sûr, on se retrouve entre amateurs de mêmes passions, de mêmes musiques, ou parfois de mêmes idéologies politiques pas toujours très nettes, mais l’on se réunit tout autant pour mieux répondre à de vraies nécessités sociales, à des enjeux de santé, de solidarités diverses, d’aide à des publics en difficultés…

d’autre choix que de penser à moi d’abord. L’État et surtout les collectivités territoriales, parce qu’elles sont plus proches des personnes, ont pour missions d’éduquer, d’informer et de protéger les citoyens de la misère. Ces missions sont, selon moi, la condition nécessaire, même si non suffisante, du lien social. Vous le dites : une condition nécessaire, mais pas suffisante ! Dans votre livre, La Solidarité ça existe… et en plus ça rapporte !, vous en appelez, je cite, à « refonder le pacte républicain où prime un projet commun fondé sur la laïcité et le partage de l’espace et de valeurs », plutôt que de nous satisfaire d’une « société multiculturelle où chaque communauté s’inscrit dans l’espace public de façon séparée »… S. G. : La première clé que vous mentionnez, c’est de refon-

« La puissance publique définit des catégories de populations vulnérables et l’on remplit les manques avec de l’argent public. Je ne crois pas qu’une telle logique de fonctionnement soit créatrice de lien social. » HÉLÈNE STROHL

J’entends cette réalité dans certaines de ces communautés, mais pourquoi parler d’un idéal communautaire ? H. S. : L’idéal communautaire n’est pas un idéal à atteindre,

qui serait porté par quelque force extérieure aux gens euxmêmes ; il crée au contraire un type de lien social qui se développe de lui-même, sans injonction venant d’ailleurs, et parfois sans hiérarchie préétablie, à l’instar des groupes de malades ou d’usagers de drogues où il n’y a pas de différences a priori entre le « sachant » et celui qui ne sait pas. C’est d’abord au sein de groupes, institués ou non, de tribus informelles ou de communautés plus anciennes – et pour le coup au fonctionnement a priori un peu plus hiérarchisé – que se construit le lien social. Le partage, les actes de solidarité naissent du terrain, de la proximité vécue entre des personnes de toutes conditions. 28

der le pacte républicain. Le point de départ de ma réflexion, qui se nourrit du terrain, c’est ce constat d’un pays qui a de moins en moins conscience de son destin commun. Je perçois une peur et des tensions qui nous éloignent chaque jour un peu plus de la spiritualité laïque dont je parlais, qui devrait être pourtant le ciment de notre République, et partant de notre société. Les zones de nondroit se multiplient. Le droit des femmes à vivre comme elles l’entendent, par exemple, est menacé. Je ne crois pas à la notion magique, marxiste de progrès. S’appuyer sur les liens sociaux existants, communautaires, est nécessaire, par exemple pour éviter certaines dérives, mais comment croire que cela puisse suffire à répondre à cette régression sociale dont nous avons le sentiment, et donc à définir, à construire ou reconstruire ce lien de tous avec tous qui fait société ? D’où votre conviction que le principe d’interdépendance générationnelle et culturelle entre tous les citoyens et « la primauté des règles communes sur le particulier » pourraient être le sésame d’un lien social retrouvé, dont la puissance publique pourrait être le moteur… Je soutiens effectivement que l’une des meilleures réponses à cette régression passe par l’entretien et la valorisation de l’interdépendance générationnelle et culturelle. L’intergénération, en particulier, a ceci d’intéressant qu’elle existe au-delà de toutes nos différences de convictions, religieuses ou idéologiques. Elle est d’ailleurs souvent forte au sein des communautés traditionnelles. C’est ce vécu de chacun, avec ses proches, qui donne son caractère d’évidence à cette notion d’intergénération. Au sein d’une famille, les parents transmettent leurs histoires, leurs valeurs, leurs codes de conduite à leurs enfants, et ils s’enrichissent de ce que leurs enfants leur apportent, du moins quand tout se passe bien. La réciprocité, l’entraide, la transmission des savoirs et savoir-être trouvent une place naturelle entre les générations qui composent une famille, S. G. :

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Les personnes les plus vulnérables ou défavorisées, qui ont le plus besoin de solidarité, font-elles partie de ces communautés ? Et partagent-elles vraiment cet idéal communautaire ? H. S. : Parler de « personnes vulnérables » ou de « populations

défavorisées », c’est déjà les mettre de côté, alors qu’elles participent fortement de cet idéal communautaire. De fait, l’isolement, les déviances ou phénomènes de marginalisation les plus violents viennent de gens qui n’appartiennent plus à aucune communauté de proximité. En tant qu’inspectrice des Affaires sociales, j’ai constaté le parcours, les histoires chaotiques des familles les plus maltraitantes. Ce sont des gens qui déménagent sans cesse, sans attache, avec des proches qui se déchirent. Il ne faut pas généraliser, bien sûr. Mais le cas, très médiatique, de la petite Marina, décédée à l’âge de huit ans suite à des sévices infligés par ses parents en août 2009, est symptomatique de ce manque de liens durables. Cette triste affaire, jugée en juin 2012 à la cour d’assises de la Sarthe, pose la question non seulement de la solidarité, mais du contrôle social. Dans un village ou un petit quartier, vous agissez sous le regard des autres. La conséquence la plus négative, ce sont les cancans, les dénonciations calomnieuses. Mais à l’inverse, cette proximité obligée vous contraint à agir correctement. Si vous battez votre enfant, les voisins qui vous connaissent interviennent… Toute communauté, de voisinage ou même de goûts partagés, porte un fort potentiel d’entraide, voire d’innovation, qu’il est impossible d’anticiper de l’extérieur. Vous parlez autant de communautés historiques, traditionnelles, que de celles qui se développent en lien avec la musique, le monde numérique et ce que l’on appelle par exemple les makers, etc. Ces deux types de communautés, le premier solide et plutôt conservateur, le second plus éphémère mais ouvert et aventureux, sont-ils comparables ? Que ces deux types de communautés aient des différences, c’est une évidence. Mais je ne crois pas que leur nature, que le besoin, le désir d’être ensemble qui les constituent l’un et l’autre soient fondamentalement différents. Je dirais même que ces deux types de communautés sont organiquement liés. Aujourd’hui, penser uniquement en termes de solidarité au sens traditionnel du terme, articulée autour d’une origine géographique et d’une appartenance ethnique, me semble très réducteur, voire peu réaliste. Appartenir à une communauté fermée et une seule, qui correspondrait à mon groupe social faisant réseau, à l’exclusion de toute autre communauté, c’est plutôt l’exception que la règle… Chacun, le plus souvent, appartient à plusieurs groupes ou tribus. H. S. :

Cette pluralité des appartenances communautaires serait donc, pour la société, plutôt une chance qu’un handicap ? VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

et j’y inclus bien sûr les grands-parents ou les arrièregrands-parents au niveau de la mémoire commune. Le concept d’intergénération, tel que je l’entends, étend ce lien indiscutable au niveau de la famille élargie à l’ensemble de la société, par l’école évidemment, où tout passe par cette transmission entre générations, mais aussi par tous les mécanismes d’entraide et d’accompagnement social, par les petits services que chacun se rend entre voisins, et plus largement par ce sentiment d’une histoire commune à transmettre et à enrichir par les échanges entre les citoyens de tous âges et de toutes conditions.

« La puissance publique a un rôle majeur, en particulier via l’éducation, pour aider à construire, à maintenir, à alimenter et même à faire évoluer ce qui nous fait tenir ensemble. C’est peut-être cela que l’on appelle une civilisation. » SERGE GUÉRIN

Vous faites donc un lien entre la solidarité naturelle que l’on peut avoir vis-à-vis de ses parents, de ses enfants ou petits-enfants avec le lien que l’on peut éprouver au sein de communautés et, plus largement, la solidarité que l’on peut construire au sein d’une société avec des gens que l’on ne connaissait pas la veille ? Absolument. Je prends un exemple tout bête : j’ai eu une mission pour une entreprise qui me disait avoir un gros problème entre générations. Selon les plus anciens, les jeunes arrivaient trop tard, leur parlaient mal, passaient trop de temps devant leur smartphone… Selon ces mêmes jeunes, les plus vieux ne comprenaient rien à leur culture, etc. En discutant avec eux, j’ai entendu l’un me dire : « Il me fait penser à mon père », et l’autre, à l’inverse : « Il est aussi buté que mon fils ». J’en ai parlé, dans mes discussions en face-àface ou lors des réunions collectives, et j’ai pu tisser un lien S. G. :

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Bien sûr, d’abord parce que la pluralité des appartenances communautaires est le meilleur antidote contre le communautarisme. Les études sur les ghettos, bien analysés par la sociologie interactionniste, ont montré comment les regroupements entre étrangers étaient une étape nécessaire à l’intégration. Historiquement, les communautés italiennes, espagnoles, portugaises ou juives ont servi de pépinières, de tremplins à l’intégration : je développe d’abord le lien social avec ceux qui me sont proches ; puis quand je me sens en sécurité, entouré, je peux pousser plus loin mon exploration et construire des liens avec d’autres, extérieurs à ma communauté historique de départ. Le souci, c’est que les communautés de populations d’origine arabe ou africaine ont été déconsidérées, mises en quarantaine à la façon des harkis, donc encouragées à l’isolement plutôt qu’à l’ouverture vers d’autres groupes de la société. Les deuxième et troisième générations de filles et fils d’émigrés, se voulant parfois en rupture, en payent aujourd’hui le prix. Lorsque l’on observe le parcours de jeunes terroristes, on constate souvent qu’avant de se rapprocher d’un groupe fanatique, minoritaire et exclusif, ils n’avaient plus d’ancrage communautaire. À l’inverse, la plupart des jeunes s’identifient aujourd’hui à plusieurs groupes ; ils peuvent être à la fois musulmans pratiquants, sortir le soir avec des amis comme eux vendeurs chez McDonald’s, et aussi faire partie d’un groupe de fans de hip-hop connectés à d’autres passionnés. Ainsi s’identifient-ils à plusieurs groupes, correspondant chacun à l’une des facettes de leur personnalité. C’est cela l’idéal communautaire, et la multi-appartenance qui va avec relativise le monothéisme ; elle traduit un polythéisme des valeurs qui reste, selon moi, le meilleur garant contre la dérive intégriste. H. S. :

Cette pluralité des appartenances communautaires permet-elle aux gens de se prendre en main, d’être autonomes ? H. S. : Tout

à fait. Mais le problème, c’est que cette pluralité des appartenances, facteur d’ouverture aux autres, se heurte à un système social qui, à l’inverse, classe les gens en catégories uniques. Si vous n’avez pas d’emploi, vous êtes un chômeur. Si vous n’avez pas de revenu, vous entrez dans la catégorie des bénéficiaires du RSA. Si vous avez un handicap reconnu, vous devenez une personne handicapée, avec les aides et le statut afférents. Chacun est classé selon ses manques et les droits individuels qui leur correspondent. De la même façon qu’une certaine médecine ne s’intéresse qu’au symptôme et à l’organe malade, sans considérer le « tout » de la personne, le système social français a tendance à ne traiter l’individu à aider qu’au travers de ce qui cloche dans sa situation et son rapport à la société. Il le sépare de ses collectivités d’appartenance, qui donnent pourtant du sens à sa vie. À l’inverse, les expériences de travail social communautaire cherchent à 30

entre la famille de chacun et cette autre famille qu’est d’une certaine façon l’entreprise. Une fois le dialogue renoué, ils ont trouvé des intérêts communs ; et puis ils se sont rendu des petits services, un ancien aidant un plus jeune à comprendre tel processus de l’entreprise ; un trentenaire apprenant à un cinquantenaire telle astuce avec un logiciel ou l’aidant à faire redémarrer son ordinateur, etc. Ce sont de petites choses qui créent ce que l’on appelle du « liant ». Plutôt que de se « faire la gueule », ils ont rendu leur vie plus facile. Et ce « liant » – qui est une version basique du lien social, constituée de ces petites réciprocités de la vie de tous les jours – produit de la société.

« L’intergénération peut être créée quasiment ex nihilo, par une volonté sociale. C’est ce qui se passe dans l’habitat social. Car lorsque les gens ont peu de moyens financiers, la solidarité de proximité peut s’avérer un atout formidable. » SERGE GUÉRIN

Mais n’est-ce pas une utopie, cette idée que la dimension intergénérationnelle, très intense au sein d’une famille unie – pas toutes les familles ! – pourrait se retrouver aussi fortement au sein d’une entreprise, d’une communauté ou bien surtout au niveau d’une nation, notamment de notre société ? Non, ce n’est pas une utopie. Ce serait plutôt un horizon, un idéal commun à construire. C’est parce que je prends la pleine mesure de tout ce que je peux apporter et de tout ce que m’apporte ma famille, dont je suis l’un des maillons, que je prends conscience d’être aussi le maillon d’une chaîne solidaire au sein d’une entreprise, d’une communauté et plus largement de la société – au-delà des liens du sang. Il y a ce jeune qui m’a initié à Internet ; il y a ce musicien de rue qui m’a donné envie de jouer de la guitare, puis m’a appris à manier l’instrument ; il y a ce très vieux S. G. :

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donner aux aidés les moyens de se reprendre en main – ce que l’on appelle parfois l’empowerment. Aux États-Unis, dans les quartiers, on parle même de community builders.

« L’idéal communautaire n’est pas un idéal à atteindre, porté par quelque force extérieure aux gens eux-mêmes ; il crée au contraire un type de lien social qui se développe de lui-même, sans injonction venant d’ailleurs. » HÉLÈNE STROHL

Historien du social et sociologue des réalités urbaines, Jacques Donzelot a bien décrit ce phénomène depuis le milieu des années 2000 : s’appuyer sur les communautés pour accompagner les gens, afin qu’ils trouvent des ressources qu’ils n’imaginaient même pas avoir en eux-mêmes et deviennent ainsi autre chose que de simples réceptacles à prestations. Mais en quoi s’appuyer sur des communautés peut-il aider à résoudre des problèmes sociaux de populations, comme les Roms, par exemple ? H. S. : Il y a des communautés plus marginales, ou séparées

des autres par nature. Les Roms, les gens du voyage, ont ainsi une culture de la mobilité qui s’oppose à notre culture sédentaire, et qui les rend peu adaptés à notre système social. Vouloir les intégrer de force, en leur imposant une sédentarité, même pour une bonne raison comme l’éducation de leurs enfants, est absurde. Pourquoi, dès lors, ne pas penser et organiser avec eux une forme d’éducation communautaire ? Même constat en matière de santé ou pour des questions comme la contraception : pourquoi n’est-ce pas le système social qui, gagnant en souplesse, se donne les moyens d’une prévention sanitaire communautaire ? La mission de service public ne change pas dans son essence, mais ses modalités concrètes s’adaptent. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

monsieur, dans les bureaux de la mairie, par exemple, qui m’a expliqué toutes les démarches que je ne comprenais pas pour renouveler mon passeport, etc. De l’intergénération au sein de sa famille à l’intergénération au niveau de la société, il n’y a qu’un pas. Mais encore faut-il valoriser et faire vivre cette solidarité-là, extension de celle que nous vivons ou devrions vivre au sein de la famille. Certes, mais la question sur laquelle tout le monde bute, c’est : comment faire ? Comment rendre la solidarité entre inconnus aussi évidente ou presque que celle entre proches ? S. G. : Apprendre à respecter celui qui pense et vit différem-

ment de moi, avec lequel j’ai peu de relations de vie, est en effet compliqué. C’est pourquoi l’on parle non seulement de cadre, mais aussi d’accompagnement social. Accompagner, cela veut dire faire ensemble le chemin : je ne vais pas te dire ce qu’il faut faire ; je vais faire attention à toi, t’orienter, de donner des clés, t’apprendre la langue, par exemple. Beaucoup ne voient que le côté normatif ou, pire, autoritaire du cadre social. Mais Albert Camus défendait l’idée qu’il puisse être auto-administré, libertaire presque ; il parlait de « communalisme ». Le lien social à l’échelle d’un groupe ou d’une société se construit, par l’éducation et par la valeur de l’exemple. Sauf que ce lien social dont le sésame est l’intergénération a un avantage : l’exemplarité vient de ses parents et grands-parents, de ses frères, sœurs, cousins ou, à défaut, des parents d’un ami, voire d’un professeur admiré. La société peut-elle vraiment construire du lien social ou de la solidarité sociale entre générations sans artifice, mais avec volontarisme ? Vous donnez souvent, je crois, l’exemple de l’habitat partagé… L’intergénération peut être créée quasiment ex nihilo, par une volonté sociale. C’est ce qui se passe dans l’habitat social. Car lorsque les gens ont peu de moyens financiers, au sein d’une HLM par exemple, la solidarité de proximité peut s’avérer un atout formidable. Au cours de mon travail pour un Fonds pour l’innovation sociale, j’ai vu des centaines de projets fabriquant du lien. La Fonda en a recensé 300, et au jury du Réseau Villes Amies des Aînés, nous avions 50 actions intergénérationnelles menées par des communes. L’intergénération nécessite une construction sociale. S. G. :

Mais elle marche d’autant mieux que l’on réussit à trouver des incitations pour faire vivre les uns avec les autres, ou des passions communes, non ? Évidemment. Que ce soit la musique, la poterie, le jeu d’échec ou son métier, le lien intergénérationnel vit S. G. :

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La clé serait donc l’écoute, voire l’empathie ? H. S. : Je me souviens d’une association, Afrique Partenaires

Service, que j’ai découverte en tant qu’inspectrice générale des Affaires sociales, et dont le travail m’a marquée. Ses animateurs sont impossibles à différencier de ses bénéficiaires. Au-delà de toutes les aides pratiques qu’elle apporte, l’association traite de questions délicates, comme la polygamie ou l’excision, par les prises de parole, comme autour d’un arbre à palabre. Avec, par exemple, des anciens

« La pluralité des appartenances communautaires est un facteur d’ouverture aux autres, et l’un des meilleurs antidotes au communautarisme, mais elle se heurte à un système social qui, à l’inverse, classe les gens en catégories uniques. »

d’autant mieux qu’il y a un territoire commun, une transmission possible, une passion à partager. Pas mal de réussites en témoignent. Mais le lien est parfois bien plus prosaïque : j’ai en tête le cas d’un foyer logement, ce que l’on appelle une résidence-autonomie, à Besançon. La mise aux normes de l’ensemble de l’immeuble pour des personnes à mobilité réduite aurait été beaucoup trop chère. Il a donc été décidé de mixer les populations : les plus âgés au-dessous, les plus jeunes dans les étages, mais avec des incitations originales pour pousser ces derniers à s’y installer. Les jeunes s’engageant à passer une dizaine d’heures par mois à discuter, à échanger avec les personnes

« Le concept d’intergénération étend ce lien indiscutable au sein de la famille à l’ensemble de la société, par l’école ainsi que par tous les mécanismes d’entraide et d’accompagnement social dont chacun peut profiter. » SERGE GUÉRIN

HÉLÈNE STROHL

disant à de jeunes hommes originaires du Mali : « Chez nous, en Afrique, tu n’as pas le droit d’avoir une deuxième femme si tu ne peux pas avoir une deuxième maison. Si tu veux une deuxième femme, tu dois pouvoir avoir une deuxième maison ! » L’enjeu, c’est effectivement l’écoute, l’ouverture à l’autre : rester solide sur ses principes, mais savoir adapter ses modalités d’application à chaque situation… Le mieux me semble d’éviter tout jugement a priori. Bien évidemment, je ne fais pas l’apologie de l’homme propriétaire de plusieurs femmes. Mais il est possible de s’appuyer sur les solidarités existantes, par exemple entre femmes, pour que les situations difficiles soient mieux vécues et que l’on puisse les faire évoluer progressivement vers le meilleur.1

1. Voir l’entretien complet dans solidarum.org : « Hélène Strohl, pour une solidarité sociale plus souple et en réseau ». 32

âgées, se sont vu proposer des fortes baisses de loyer ou la possibilité de ne pas avoir de charges à payer. Certains ont fait leurs heures avec l’œil rivé sur leur montre ; d’autres ont bâti de vraies relations avec les anciens. Même contraste du côté des personnes âgées, même si une majorité a vécu l’expérience comme un bonheur, avec qui plus est une aide concrète au quotidien. Pour que des relations de réciprocité se mettent en place, sans lesquelles rien n’est possible, ce type de mixité sociale implique une volonté, de vraies incitations et une organisation solide.2

Propos recueillis par Ariel Kyrou

2. Voir l’entretien complet dans solidarum.org : « Serge Guérin : l’intergénération, clé de la solidarité sociale ». VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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En France

1 697 projets sociaux ont été montés grâce à 4,69 millions d’euros de dons en provenance du crowdfunding, entre 2013 et 2015. Source : BPI France, observatoire, projets financés du 30/09/2013 au 30/07/2015, cité dans « Le crowdfunding : mutation ou mirage pour l’entrepreneuriat ? », étude de l’Observatoire Alptis n° 38, 2015. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

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ANALYSE

Quand l’innovation devient sociale Contrairement à l’innovation technologique ou marketing, dont elle est une fille impertinente, l’innovation sociale ne se duplique pas, mais s’adapte et se réinvente en permanence selon les problématiques et les territoires.

C

’est un rappeur réputé au Sénégal, Matador, du groupe WA BMG 44, qui a été il y a une petite dizaine d’années à l’origine de la création du centre Africulturban, à Pikine dans la banlieue de Dakar. Avec quelques proches et l’aide de la Fondation OSIWA (Open Society Initiative for West Africa), il a investi un bâtiment en friche et l’a transformé, non seulement en espace dédié aux nouvelles technologies et à la culture hip-hop, mais en centre de formation pour les oubliés du système et de réinsertion pour de jeunes détenus, à travers son projet phare Yuma ( Youth Urban Media Academy). Voir et entendre les « ex-enfants terribles » Massaly, Amadou ou Elhaj traduire leur envie de créer des films, de raconter leurs histoires et « d’être libres » grâce à Yuma, a quelque chose de saisissant1. Le hip-hop, pour bien des décideurs, commentateurs ou citoyens, se réduit au « Gangsta rap » et au non moins sinistre « rap bling-bling », machiste, vulgaire et avide de gloire et de dollars. Et pourtant, là, tout à l’inverse, c’est bel et bien cette culture de la rue qui permet à ces grands gamins que l’on pensait perdus de palabrer à nou-

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veau avec leurs « frères et sœurs » et les « mamas » qui en pleurent… Là se niche peut-être l’essence de l’innovation sociale : une capacité à retourner les clichés les plus solides pour réinventer des liens, mariant ainsi des motivations de plaisir et des besoins de solidarité que l’on pensait opposés. LE BESOIN NOUVEAU OU MAL SATISFAIT SUFFIT-IL À FAIRE L’INNOVATION ? Selon le Conseil supérieur de l’économie sociale et solidaire, « l’innovation sociale consiste à élaborer des réponses nouvelles à des besoins sociaux nouveaux ou mal satisfaits dans les conditions actuelles du marché et des politiques sociales, en impliquant la participation et la coopération des acteurs concernés... » La notion de besoin semble première. Ce qui ne pose « guère question lorsqu’il s’agit de besoins vitaux, auxquels il est nécessaire de répondre pour assurer la santé, voire la survie de l’individu », expliquent des chercheurs de l’Institut Jean-Baptiste Godin, centre de transfert en pratiques solidaires et innovation sociale, dans leur

livre sur le sujet2. Mais qu’en est-il de besoins moins universels, plus contextuels ? Avons-nous « besoin » d’un large choix de consommation ou d’accéder librement aux œuvres d’art contemporain ? Et quels sont, pour reprendre notre cas, les besoins auxquels répond Africulturban ? La réinsertion de jeunes exdélinquants ? Certes. Mais ce n’est guère nouveau, pas plus d’ailleurs que deux autres champs de la solidarité sociale ici couverts : la correction d’inégalités d’accès (en l’occurrence à la formation), et la nécessité de préserver et de développer le lien social. Non, l’innovation vient ici de la confrontation de ces enjeux de solidarité sociale à un monde que ses acteurs ignorent trop souvent : le rap. Elle naît moins d’une finalité sociale que d’une aspiration à devenir partie prenante d’une culture. Ici, le moteur des jeunes pour s’en sortir n’est pas la volonté de renouer avec les valeurs d’une institution ou d’une communauté traditionnelle, mais le désir d’entrer dans la communauté du hip-hop. Ce choix est de l’ordre du plaisir, pas du besoin, et encore moins du devoir. Or comme le dit Nicolas Chochoy, directeur de l’Institut Jean-Baptiste Godin, « le monde de l’économie sociale et solidaire surestime la nécessité par rapport à VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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Le déclic, et là se niche l’innovation, c’est ce désir commun qui donne des ailes, un goût et du sens à un avenir social. l’aspiration sociale. À tort, il préfère le gentil besoin qui n’effraie personne à l’envie qui défrise. Le point de départ, dans bien des projets sur lesquels nous avons travaillé, n’était pas un besoin, souvent d’ailleurs mal identifié, mais un idéal partagé, suffisamment crédible et fort pour procurer l’envie de passer à l’action. » Autrement dit, le déclic, et là se niche l’innovation, c’est ce désir commun qui donne des ailes, un goût et du sens à un avenir social. LA SOLIDARITÉ ET L’INNOVATION SONT DANS UN MÊME BATEAU... La notion d’innovation reste très marquée par le monde technologique, où elle a pris son essor ces dernières décennies avec une orientation business. Certaines écoles de l’innovation sociale s’en inspirent directement, en phase avec le rapport « Initiative phare Europe 2020 - Une Union pour l’innovation », publié par la Commission européenne en octobre 2010. Sous ce regard, l’innovation sociale semble convoquée elle aussi pour répondre aux défis de la crise, notamment de l’emploi, mais aussi des organisations publiques devant se moderniser sur le modèle de l’entreprise. Soit une vision plutôt anglosaxonne de l’innovation sociale, qui « met en avant la fonction entrepreneu-

1. Voir, dans solidarum.org, la vidéo « Africulturban, la culture hip-hop comme tremplin vers demain ». VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

riale en insistant sur les motivations philanthropiques et les opportunités de marché (donc la possibilité de voir se positionner des organisations lucratives)2. » Cette vision tout à fait légitime, dont la figure centrale est l’entrepreneur social, n’est pas celle que défend l’Institut Jean-Baptiste Godin, référence française sur l’innovation sociale. « Cela tient sans doute aux constats de nos études de terrain, explique Nicolas Chochoy. Là où l’innovation technologique ou marketing est censée se diffuser à l’identique sur une multitude de marchés, via les mécanismes de la promotion, de la vente et de l’achat, l’innovation sociale ne peut fonctionner sur le mode de la duplication. Aucune de ses méthodes n’est transposable telle quelle. Pour essaimer, l’innovation sociale suppose donc une traduction, une adaptation à chaque nouveau thème ou territoire. » D’où l’usage du terme invention plutôt qu’innovation – ce que n’apprécient guère les gardiens du temple, pour lesquels une innovation est juste une invention qui se diffuse. Enfin, pour l’Institut Jean-Baptiste Godin, comme pour le Centre de recherche sur les innovations sociales (Crises) de Montréal, l’innovation sociale est indissociable d’une ambition de « transformation sociale ». À l’instar du Youth Urban Media Academy d’Africulturban au Sénégal, elle naît du mix, parfois délicat ou explosif, entre, d’une part, des besoins sociaux et des pratiques solidaires ; et, d’autre part, l’imaginaire voire certaines méthodes de l’innovation technologique ou marketing, tels qu’ils ont été rénovés et dynamisés par Internet, les start-up et le nouveau monde numérique. ET SI L’INNOVATION SOCIALE VENAIT DES CITOYENS DE L’ÉCONOMIE PLURIELLE ? De cette vision-là ressort une image hybride et plurielle des acteurs de la

2. Emmanuelle Besançon, Nicolas Chochoy et Thibault Guyon, L’Innovation sociale, Principes

solidarité sociale et des innovations qu’ils portent. Sur le plan des financements d’abord : ils s’avèrent multiples et pragmatiques, se nourrissant du public autant que du privé, de subventions diverses comme de paiements directs des usagers, de systèmes de type crowdfunding ou d’échanges de services ou compétences. De fait, le secteur privé non lucratif est sans doute le plus propice à l’innovation sociale telle que la défend l’Institut Jean-Baptiste Godin. Innovation sociale qui dessine les contours d’un écosystème composé en majorité d’organisations modestes ou du moins décentralisées, souvent agiles, déhiérarchisées, décloisonnées (entre types de métiers), collectives et pluridisciplinaires, adaptatives et évolutives, notamment grâce à la marge de manœuvre qui y est donnée aux différents acteurs impliqués. Car l’une des autres clés de l’innovation sociale, qui la différencie de sa sœur « techno », est le caractère crucial de ses processus mêmes, justement souligné dans sa définition par le Conseil supérieur de l’économie sociale et solidaire. L’invention permanente propre au social, sous ce prisme, vient toujours des gens du terrain, où se mêlent aidants et aidés, acteurs et bénéficiaires, les uns devenant bien souvent les autres… Comme le dit Sall Ngaary, du centre Africulturban de Pikine : « La relation que l’on a, lors des cours, ce n’est pas trop des relations académiques entre professeur et élève, c’est plus entre grand frère et petit frère, on discute, on parle, on rigole. (…) Il y a cette ambiance de famille-là. Moi qui suis professeur de graphisme, j’ai été formé ici-même en graphisme. Maintenant je forme d’autres gens. » Une petite leçon très informelle, moins d’innovation que de vie sociale, en toute solidarité et pour le plaisir de la culture hip-hop… Ariel Kyrou

et fondements d’un concept, L’Harmattan, 2013.

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Pride (Fierté). Cette fresque murale est située dans le South Side de Chicago, quartier à majorité noire où naissent bon nombre de projets sociaux, dits d’empowerment, afin de donner à chacun des moyens, voire du pouvoir, pour « s’en sortir ». VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

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Développer l’autonomie personnelle et psychique de jeunes autistes requiert une grande capacité d’invention et d’imagination. Cela se concrétise, par exemple, à l’IME Cognacq-Jay, par des ateliers animés par des artistes. 38

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L’INVENTION SUR LE TERRAIN De Marseille à Dijon, de Chicago à Rio de Janeiro en passant

Crédits photo  : Hubert Hayaud/Moderne Multimédias (p. 36-37) ; Alexandra Lebon/Fondation Cognacq-Jay (p. 38)

par Göteborg, des acteurs sociaux, des aidants et des aidés imaginent des solutions nouvelles pour se soigner ou créer malgré le manque de moyens ; pour éduquer leurs enfants ou se former eux-mêmes en dépit de la violence de leur quartier ; pour se nourrir, se loger, ou tisser des liens face au délitement des communautés. Une série de reportages sur des initiatives locales, parfois lointaines, mais toujours inspirantes, et donc précieuses pour tous.

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Crédit photo : Xavier Zimbardo

L'INVENTION SUR LE TERRAIN

Hirmathla, 80 km de New Delhi. Le Dr Pathak discute avec une Indienne qui, grâce à l’installation de Sulabh, va pouvoir aller aux toilettes dans sa propre maison pour la première fois de sa vie.

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BESOINS ESSENTIELS

Les combats vitaux du docteur Pathak En Inde, le docteur Bindeshwar Pathak a travaillé à la purification de l’eau et a imaginé et développé des toilettes écologiques très économes en eau. Par ses initiatives menées avec son organisation, Sulabh International, par l’éducation et des actions en faveur de la mixité sociale, il améliore le sort de populations discriminées comme les « intouchables » et les veuves.

E

n Inde, des préjugés tenaces continuent de frapper les citoyens hors castes, à commencer par les « intouchables ». Témoin dans sa jeunesse de l’abandon par les passants d’un jeune intouchable blessé par un taureau, Bindeshwar Pathak fut le seul à porter secours à l’enfant qui mourut dans ses bras. Pour changer cet ordre des choses, inique et indigne d’une société moderne, le jeune sociologue a donc osé l’impensable d’après les codes d’une tradition extrêmement rigide. Brahmane, c’est-à-dire de haut rang dans la hiérarchie hindoue, il va dès les années 1960 transgresser les codes de conduite de sa caste en osant côtoyer ceux dont le seul nom exprime l’exclusion depuis des siècles. Cela vaudra au jeune homme, qui a adopté les préceptes d’ouverture chers à Gandhi, d’être rejeté par sa famille. Une expérience essentielle pour ce sociologue qui défend le passage à l’action, au-delà des grands principes et du regard distancié de l’universitaire éloigné du terrain. Son message va convaincre ses pairs et permettre à son action d’être officiellement déclarée « Global Best Practice » par les Nations unies

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Crédit photo : Xavier Zimbardo

en 2008. Elle lui vaudra de devenir lauréat du Stockholm Water Prize 2009, entre autres nombreuses distinctions. À partir de 1970, en fondant l’organisation Sulabh International, le Dr Pathak va ainsi provoquer une minirévolution des mentalités dans le pays-continent. Son but : l’amélioration des conditions matérielles de la vie sociale (assainissement de l’environnement, recyclage des déchets, purification des eaux, recours à des sources d’énergie non polluantes, innovations technologiques, etc.), mais aussi l’élévation spirituelle de ses pairs (défense et promotion des droits de l’homme, actions éducatives à tous niveaux, progrès culturel, éveil des consciences, etc.). Depuis bientôt un demi-siècle, cette ONG, qui compte désormais 50 000 bénévoles, a construit en Inde des millions d’ingénieuses toilettes écologiques qui sont en train de changer des habitudes millénaires, de permettre l’assainissement des terres, des rues, mais aussi de faire disparaître des discriminations d’un autre temps. Bindeshwar Pathak est venu à Paris pour deux brefs passages au moment de la COP21, fin 2015. Trois mairies de Paris (12e, 18e et 20e arrondissements) ont organisé à cette occasion des conférences et exposé les photos de son ami et soutien Xavier Zimbardo, qui a mis ses actions en images. Nous en avons profité pour recueillir sa vision à propos de ses initiatives les plus cruciales.

LES TOILETTES ÉCOLOGIQUES Dr PATHAK : La coutume veut que les personnes responsables de

l’entretien des toilettes soient les intouchables, la caste la plus basse dans la société indienne. Ils mouraient de maladies, d’épidémies comme le choléra. Pour leur travail et leur contribution à la société, ils ne recevaient qu’insultes et humiliations. On peut toucher un chien, pas un intouchable ! Parler des toilettes est un tabou dans la société. Les personnes responsables de leur entretien étaient stigmatisées et souffraient. Il a fallu briser ce silence assourdissant. La plupart des foyers, surtout ruraux, ne disposent pas de cabinets. Les femmes devaient attendre le coucher du soleil, la nuit, pour satisfaire leurs besoins naturels. Ce fut la source de nombreux problèmes. Certaines se faisaient mordre par des serpents, piquer par des scorpions. Sans parler des cas de viol. Les gens malades, ne pouvant pas se déplacer, mouraient. De nombreuses écoles ne disposaient pas de cabinets, la majorité des villes n’avaient pas de WC publics. L’entretien des sanitaires était confié aux intouchables, avec pour conséquence leur mise à l’écart, voire des agressions physiques. Cette situation intolérable nécessitait d’agir. Avec les équipes de Sulabh International, nous avons donc créé des toilettes écologiques très économes en eau. Elles sont propres, ce qui permet leur usage en toute sécurité et qui

Dans plusieurs villages de l’État du Bengale-Occidental, en partenariat avec la société française 1001 Fontaines et les villageois se chargeant de la maintenance, le Dr Pathak produit par filtration et épuration des eaux existantes l’eau potable la moins chère du monde (1/140e d’euro le litre).

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rend leur dignité à ceux qui y vont comme à ceux qui en gèrent l’entretien. Nous avons même imaginé un moyen de recycler les excréments en les transformant en fertilisants. À partir de cela, on obtient un biogaz, utilisé pour alimenter les gazinières dans les cuisines, produire de l’électricité pour les lampes, et on purifie l’eau, qui sert à l’arrosage. Ces innovations ont initié une profonde transformation de la société indienne. Le Premier ministre Narendra Modi vient d’ailleurs de faire du combat pour l’hygiène une cause nationale grâce au plan Clean India.

Grâce au Dr Pathak, le plan Clean India va permettre de construire, en cinq ans, 130 millions de cabinets domestiques et 57 000 toilettes scolaires. REDONNER LE GOÛT DE L’EAU En Inde, il est fréquent que l’eau soit contaminée par l’arsenic. La présence de ce poison est naturelle et serait sans danger si cette eau restait sous terre. Mais la pollution chimique et organique des eaux de surface a imposé de forer en profondeur, et l’eau que l’on croyait pure s’est révélée empoisonnée... Sur les quelque 4 700 villes que compte l’Inde, seules 230 sont équipées d’un réseau d’égouts, bien souvent incomplet. La pollution des eaux d’une terre surpeuplée crée un immense danger sanitaire. Elle provoque de nombreux cas de malformations chez les nouveau-nés, voire des cancers. Dès les années 1980, nous avons donc essayé de trouver des solutions, notamment en cherchant le moyen de traiter et de purifier l’eau provenant des lacs et rivières. En zone rurale, Sulabh International a promu la purification des eaux à partir de la culture de lentilles d’eau. Cette pratique n’implique aucun investissement et assainit efficacement les eaux. En zone urbaine, l’élimination des impuretés par microfiltrage et la neutralisation des germes par des rayons ultraviolets permet à l’organisation de produire, de mettre en bouteille et de vendre l’eau potable la moins chère du monde : le litre vaut 1/140e d’euro ! Aujourd’hui, l’eau est si pure qu’elle est devenue buvable. Il y a beaucoup moins de malades. Il ne s’agit pas uniquement de résoudre le problème de l’arsenic, mais d’apporter de l’eau de qualité à tous les citoyens indiens, même dans les campagnes. Et cela pour seulement une roupie par litre ! Sans parler des Dr PATHAK :

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créations d’emplois dans le secteur de l’eau. Les solutions existent, même pour le Gange dont le bassin s’étend sur onze États de l’Inde. Il attire des hindous par millions pour des rites de purification. Et pourtant, rejets d’eaux usées, pollutions industrielles et agricoles, usages domestiques et rituels souillent ce fleuve sacré qui devient une menace pour tous ceux qui s’y lavent, s’y abreuvent et entendent y pratiquer leurs ablutions. Les moyens existent de lui rendre sa pureté !  EN FINIR AVEC LA DOUBLE PEINE DES VEUVES Dr PATHAK : Si un homme perd sa femme, il refait sa vie. Il se remariera sûrement. Lorsqu’une femme perd son mari, en revanche, elle perd tout. Elle devient, en quelque sorte, une intouchable. Elle n’a plus le droit de danser, de chanter, ou même de sourire. Les veuves ont l’obligation de porter un sari particulier, ce qui les stigmatise et les coupe du reste de la société. Dans certains cas, on leur rase la tête, et ces femmes en deuil n’ont plus le droit d’assister aux événements familiaux, tel que le mariage de leurs propres enfants. Encore une fois, j’ai dû remettre en question les traditions, tenaces dans la culture indienne. Comment peut-on accepter des traditions qui vont à l’encontre des droits les plus élémentaires de ces femmes, impuissantes face à leur condition ? Elles n’ont pas demandé à être veuves ! Nous les avons accueillies dans nos écoles afin de leur donner toutes les connaissances nécessaires pour affronter la dureté du quotidien et leur permettre, par exemple, d’apprendre un métier. Nous leur donnons les clés pour qu’elles puissent amorcer leur émancipation et prendre leur autonomie.

L’ÉCOLE DES DISCRIMINÉS Si vous avez l’ambition de changer la société, de mettre fin à ces préjugés entretenus par l’ignorance, la clé reste l’éducation. Au sein de Sulabh International, nous avons créé à Delhi une école qui accueille 60 % d’intouchables. Nous finançons des établissements de formation pour pérenniser la réintégration sociale des intouchables, des veuves et d’autres populations discriminées en Inde. Nous enseignons notamment l’hindi et l’anglais, des formations pratiques pour faire face aux défis du quotidien. Mais surtout, ces apprentissages constituent les bases du changement de la société indienne. Aujourd’hui, les gens parlent, écrivent, lisent, rencontrent d’autres personnes, communiquent… En douze ans, pour les intouchables que nous avons formés, nous sommes passés d’un salaire moyen mensuel de 5 dollars à 200, voire 400 dollars ! Et cela va bien au-delà des questions d’argent : grâce à l’éducation, les intouchables peuvent participer aux cérémonies, qui jusqu’à présent n’étaient réservées qu’aux hautes castes. Certains d’entre eux ont même pu rencontrer le Premier ministre. L’éducation leur offre l’assurance, Dr PATHAK :

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la confiance en soi, la prise de conscience, autant de valeurs fondamentales pour parvenir à changer la perception de la société à leur égard. APPRENDRE GRÂCE À LA MIXITÉ SOCIALE Dr PATHAK : Notre organisation promeut la mixité sociale. Nous

avons lancé des « programmes “d’adoption” sociale ». Chaque famille de brahmanes « adopte » une famille d’intouchables. J’en ai ainsi invité certaines à dîner dans des hôtels de luxe. Ce n’était jamais arrivé avant en Inde. Paniqué, le directeur de l’établissement s’est rué sur nous en me demandant ce que je faisais. Je lui ai garanti que je payerais, mais il continuait à s’opposer en déclarant que les intouchables détruiraient l’hôtel, voleraient les couverts. Les gens doivent se confronter les uns aux autres et constater qu’il n’y a aucune différence, pour enfin surmonter des traditions obsolètes. Les choses évoluent. Vous partagez les mêmes espaces, vous allez dans les mêmes magasins, mais on ne s’y touche pas. Pourquoi ? Apprendre à se connaître est l’essence même du programme des adoptions sociales.

POUR DÉCOUVRIR D’AUTRES SUJETS LIÉS À NOS

BESOINS ESSENTIELS… VIDÉO

CALM, L’HOSPITALITÉ COLLABORATIVE

Lancée en janvier 2015, Calm (Comme à la maison) est une application participative destinée aux migrants venus en France. Une aide au logement et, plus encore, un facteur d’intégration réussie. ARTICLE

L’ÉNERGIE SOLAIRE PRÉPAYÉE POUR ÉLECTRIFIER L’AFRIQUE

Le fournisseur de solutions solaires Mobisol participe depuis 2010 à l’électrification des foyers ruraux de l’Afrique de l’Est. Son slogan : brancher le monde. VIDÉO

ENERTERRE, BÂTIR LE FUTUR EN CONSTRUISANT DES MAISONS À L’ANCIENNE

Enerterre rénove des maisons via la réinvention de techniques traditionnelles. Ces chantiers participatifs privilégient les familles aux faibles ressources. VIDÉO

Dr PATHAK : Toute

société est confrontée à l’inertie des traditions, sources de grandes fractures entre communautés. Le plus difficile est de les résorber. Cela réclame une grande force de conviction auprès de la population, mais aussi une capacité de « coconstruction » et de collaboration avec tous les citoyens, toutes les communautés. Il faut travailler tous ensemble. Avec le recul, je me suis aperçu que 99 % des gens étaient coopératifs et seulement 1 % s’opposait systématiquement. Si 99 % sont de votre côté, pourquoi se préoccuper du 1 % restant ? Il est important de remettre en cause les codes et les règles qui régissent la société afin d’améliorer la situation de chacun et, plus largement, du pays et de la planète. Des mouvements de protestation se sont constitués pour contester l’ordre établi dans la société hindoue, incarné par les castes. Ces mouvements ont permis de rendre claires les difficultés auxquelles ces populations doivent faire face. Mais sans briser ces tabous, il était impossible d’envisager de telles solutions. La technologie apporte sa pierre à l’édifice du changement des mentalités. Elle est même fondamentale dans l’évolution des changements sociaux. Afin de servir le progrès humain, les innovations technologiques de notre organisation ne font l’objet d’aucun dépôt de brevet : elles sont un bien commun de l’humanité. Jacques Denis et Xavier-Éric Lunion

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TRABENSOL, UNE ALTERNATIVE AUX MAISONS DE RETRAITE

Propriété collective, biens communs et épanouissement personnel : en Espagne, ce centre autogéré pour personnes âgées a ouvert en 2013. ARTICLE

HIPPO WATER ROLLER, LE BIDON QUI ROULE, ÇA COULE DE SOURCE… Conçu en Afrique pour l’Afrique, le Hippo Water Roller permet aux femmes, enfants et personnes âgées de recueillir cinq fois plus d’eau qu’avec un seul seau. VIDÉO

LA VOÛTE NUBIENNE

Cette association a relancé un procédé de construction en terre utilisé depuis l’Antiquité en Afrique. Il résoud les problèmes d’habitat insalubre. VIDÉO

MAISON D’ENFANTS FONDATION COGNACQ-JAY : ACCOMPAGNER AUTREMENT Le pôle ressources de la Maison d’enfants à caractère social de Monnetier-Mornex fait évoluer les pratiques, l’organisation et les visions de ses équipes. ARTICLE

QUAND LE FRIGO S’OUVRE ET SE DÉCOUVRE SOLIDAIRE

30 % des aliments sont jetés alors qu’ils sont consommables. L’association Partage ton frigo propose une solution modeste mais solidaire à ce gaspillage.

www.solidarum.org VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

Crédit photo : Alexandra Lebon/Fondation Cognacq-Jay

LES TECHNOLOGIES POUR CHANGER LES TRADITIONS


L'INVENTION SUR LE TERRAIN

L’activité physique adaptée, telle que pratiquée dans les Appartements de coordination thérapeutique de la Fondation Cognacq-Jay, contribue à l’éducation thérapeutique des résidents. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

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L'INVENTION SUR LE TERRAIN L’INVENTION

Dans le jardin thérapeutique de l’Hôpital Cognacq-Jay, une patiente apprend les bons gestes compatibles avec sa maladie. 46

VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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SANTÉ

Je me soigne, donc je suis Se rendre maître de sa santé, tel est l’enjeu pour les patients de l’éducation thérapeutique. Ce concept novateur, né de la surveillance quotidienne imposée aux diabétiques, concerne autant la médecine que la qualité de vie du malade et la maîtrise des dépenses hospitalières. Reportage à l’Hôpital Cognacq-Jay.

Crédit photo : Alexandra Lebon/Fondation Cognacq-Jay

C

’est une parcelle de potager dans un recoin d’hôpital. Quelques choux, trois plants de tomates, deux pieds de poivrons et des outils de jardinage. Pas de quoi alimenter la cantine de l’Hôpital Cognacq-Jay, dans le 15e arrondissement de Paris. Ces humbles plantes ont peut-être, en revanche, le pouvoir de refonder une vie. Nous sommes dans l’atelier jardinage du service de lymphologie. Il est dédié à l’éducation thérapeutique de malades atteints de « gros membres », une affection handicapante dont on ne guérit pas, mais avec laquelle on est contraint de vivre. Josiane en souffre, comme une femme sur quatre ayant été opérée d’un cancer du sein. « À ma sortie de l’hôpital, explique-t-elle, on m’a prévenue que j’allais probablement développer un lymphœdème. On m’avait enlevé des ganglions et je pouvais me retrouver avec un bras très enflé, la circulation de la lymphe ne fonctionnant plus correctement. J’aurais du mal à m’en servir et surtout je ne devais ni me couper ni me piquer. Je n’ai pas eu d’autre explication. Pendant deux ans, moi qui trouvais tant de réconfort dans mon jardin, je me suis empêchée de me faire du bien.1 » APPRENDRE AU PATIENT À VIVRE AVEC SA MALADIE Le docteur Maria Arrault-Chaya coordonne le programme d’éducation thérapeutique du service de lymphologie. « Parmi ces plantes, dit-elle, nous travaillons à tuer la peur et à reconsidérer les gestes simples. Souvent, lorsque l’on sort d’une hospitalisation traumatisante, on dispose de peu d’explications et on se retrouve seul à gérer ses problèmes. On est plein de tabous,

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la peur au ventre. » Avec des formules tissées de bon sens, ce médecin explique patiemment les bons gestes à apprendre : mettre des gants, surveiller l’apparition des infections et y faire face sans paniquer. C’est l’un des buts de l’éducation thérapeutique, un nouveau concept médical inscrit dans les textes de santé depuis 2010. L’idée peut sembler banale. Il s’agit d’aider le patient à acquérir lui-même toutes les compétences de sa maladie : « l’autosoin », la bonne observance des traitements, la lecture éclairée de ses examens ; bref, à devenir partie prenante de son chemin de santé. « Nous accomplissons ce travail avec chaque malade dès son arrivée, continue le docteur Arrault-Chaya. Nous avons ensemble un entretien d’une heure qui fait surgir ses besoins, ses attentes, ses angoisses. Nous voulons répondre à toutes ses questions. Après, nous pouvons lui apprendre à adapter sa maladie à son mode de vie lorsqu’il se retrouve chez lui, à savoir comment gérer le stress et affronter le regard de l’autre. Nous prenons soin de lui de manière globale. Nous ne sommes plus dans ce rapport hypertechnique de la médecine hospitalière qui traite la maladie et perd de vue l’être et la psyché. » L’éducation thérapeutique est liée à la prise en charge des maladies chroniques qui sont en croissance exponentielle. En France, 15 millions de personnes sont concernées, soit plus de 20 % de la population. Elles peuvent être rares, comme le lymphœdème, ou plus courantes, comme l’obésité, les douleurs chroniques, le VIH ou le cancer, deux maladies en passe de devenir une affection chronique. « Accepter son mal est un parcours complexe, note Luc Plassais, médecin qui a été à l’origine du service de soins palliatifs de l’Hôpital Cognacq-Jay. De nombreuses maladies deviennent un chemin au 47


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long cours qui occupe toute une vie. Or, une fois passée la période de déni quant à son affection, on est bien obligé d’apprendre à vivre avec la “chose” et ses traitements. » AUX SOURCES DE L’ÉDUCATION THÉRAPEUTIQUE Apprendre à vivre avec sa maladie n’est guère aisé : « La bonne observance des traitements est l’un des premiers buts de l’éducation thérapeutique. Cela peut sembler une évidence, déclare le professeur André Grimaldi. Mais les chiffres sont là. C’est moins de 50 % de prise régulière pour tous les traitements prescrits. Dans le cas de l’asthme, seuls 13 % des patients se suivent de manière sérieuse. Ils ne s’en inquiètent qu’en périodes de crise. Parfois, c’est trop tard. » Professeur émérite de diabétologie au CHU Pitié-Salpêtrière de Paris, André Grimaldi connaît bien l’éducation thérapeutique, puisque sa discipline, la diabétologie, en est à l’origine.

« Nous apprenons au patient à adapter sa maladie à son mode de vie chez lui, à gérer le stress et à affronter le regard de l’autre. » DOCTEUR MARIA ARRAULT-CHAYA « On en a eu l’intuition dès 1922. Cette année-là, un jeune diabétique, Leonard Thompson, réchappe de la mort grâce à l’insuline. L’hormone vient d’être identifiée et la régulation quotidienne du taux de sucre dans le sang devient une habitude. C’est d’abord une contrainte. Jusque dans les années 1970, les diabétiques connaissent l’enfer social. Pour les parents, c’était l’obligation du carnet de santé et les engueulades du médecin de famille si les règles n’étaient pas observées. À cette époque, les médecins étaient autoritaires et les malades, obéissants, chargés d’un solide sentiment de culpabilité. Jusqu’en 1953, les diabétiques étaient rejetés de la fonction publique, et en 1963, on interdisait encore aux enfants atteints l’entrée au lycée. Après mai 1968, le rapport à l’autorité évolue, et les patients prennent la parole. Jean-Philippe Assal, un médecin suisse diabétique, sera le fondateur de l’éducation thérapeutique en établissant un rapport d’adulte à adulte entre patient et traitant. Les médecins se mettent à apprendre en écoutant le malade. Ce fut le début d’une révolution. » La démarche s’avère un gros succès, dont les tutelles médicales comptabilisent les bénéfices ; elles constatent en effet bien moins de complications sévères, d’hospitalisations et de décès liés au diabète. 48

REMETTRE DE L’HUMAIN DANS LE MÉTIER DES HÔPITAUX En France, l’éducation thérapeutique est inscrite dans la loi de santé de 2010 et fait même l’objet d’un diplôme universitaire. C’est une option que le personnel infirmier peut inscrire dans son cursus. « Elle commence aussi à être prise en compte dans le tronc des études médicales », souligne Maria Arrault-Chaya. « Nous autres médecins sommes formés à soigner et à prescrire afin d’obtenir la guérison. Or, dans ma pratique, j’avais des situations de conflit avec un patient qui nous menaient à l’échec thérapeutique. Avec mon équipe, nous n’avions pas d’autres choix que d’établir des relations nouvelles reposant sur l’échange avec le malade et l’analyse de toutes les interactions que son traitement peut avoir avec sa vie de tous les jours. L’éducation thérapeutique ne repose pas que sur l’information, elle remet de l’humain dans notre métier. Cela peut concerner la disposition d’un bureau. Souvent, dans un cabinet médical, l’ordinateur établit une barrière entre malade et médecin. J’ai donc déplacé mon bureau, afin que le patient et moi puissions être côte à côte et qu’il soit en mesure de voir ce que je tape sur l’ordinateur. Cela change notre échange autour de sa maladie. Être dans cet état d’esprit apporte en outre de la dynamique dans les équipes soignantes. Le patient revient au centre et les techniciens se replacent autour de lui. Nous ne sommes plus l’autorité au-dessus d’eux. » L’éducation thérapeutique n’est pas pour autant une panacée universelle. Elle doit émerger d’une nécessité et d’un désir communs. Son application ne peut pas non plus intervenir n’importe quand dans le déroulé du traitement. « Ce n’est pas une information, mais une formation. Elle apporte au patient ce dont il a besoin quand il en a besoin », précise le docteur Arrault-Chaya. L’information médicale, pléthorique sur Internet, pourrait-elle la remplacer un tant soit peu ? « Non, s’insurge le professeur Grimaldi. Le Web ne propose ni l’expérience ni le vécu. Même les blogs ne font pas dialogue. Les tuteurs de résilience, comme les appelle Boris Cyrulnik, restent des personnes de chair et de sang. » PAS SI SIMPLE D’INSTALLER EN FRANCE L’ÉDUCATION THÉRAPEUTIQUE L’apprentissage thérapeutique reste peu extensible en dehors des hôpitaux. Le diabétologue en propose une explication : « Il s’agit d’un geste global qui ne fonctionne correctement qu’en équipe. Financièrement, il n’est pas payé à l’acte. L’éducation thérapeutique est antinomique avec la méthode libérale du médecin de ville. Mais, en tant que praticien hospitalier, je souligne que cette façon de faire, qui réclame la souplesse et l’adaptabilité du personnel, n’est pas toujours adaptée aux lourdeurs de l’administration… » Jean-Luc Fidel, ancien directeur de l’Hôpital Cognacq-Jay et aujourd’hui directeur général de la Fondation dont il dépend, VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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porte un regard amusé sur les affrontements avec la bête paperassière : « En 2010, le ministère de la Santé a demandé aux établissements hospitaliers de développer des programmes d’éducation thérapeutique, ayant compris son importance afin de réduire les coûts, notamment pour les maladies chroniques. On a édicté des normes extrêmement précises, correspondant à la nature de chaque programme d’éducation thérapeutique, son impact, son suivi, sa qualité et sa nature, ses plaquettes d’information, la formation des médecins et des soignants, la mise en place d’un label, etc. Malheureusement pour cette bonne initiative, de nombreux établissements tels que ceux de la Fondation, ne bénéficient d’aucun financement. » Les établissements privés à but non lucratif, comme l’Hôpital Cognacq-Jay, ont appris à se débrouiller : « Nous finançons nos programmes sur nos moyens propres. Il nous a fallu échafauder des solutions agiles, pour que l’infirmière passe le moins de temps possible à réaliser certaines tâches techniques. Nous avons, par exemple, eu recours à la préparation centralisée des piluliers pour redistribuer le temps de la relation humaine aux patients… », explique Jean-Luc Fidel. ET SI DEMAIN L’ÉDUCATION THÉRAPEUTIQUE CHANGEAIT L’HÔPITAL ? À terme, la notion d’éducation thérapeutique engage la conception de ce que peut être l’hôpital : « La chronicité des maladies demande une pluralité de réponses, notamment de transformer les établissements en lieux d’apprentissage de la santé pour la population. On peut imaginer des plateformes de rééducation physique pour les personnes âgées, sous le contrôle de médecins et de professeurs d’éducation sportive… Autre exemple : il est démontré que les personnes soignées pour un cancer ont un pronostic de survie étroitement corrélé au maintien de leur activité physique après leurs lourds parcours thérapeutiques. Ceux qui sont les plus actifs ont de bien meilleures chances de le rester. » En liaison avec les établissements de la Fondation, comme l’Hôpital Forcilles, et les autres hôpitaux franciliens de cancérologie, Jean-Luc Fidel réfléchit à soutenir la création d’un « centre support » pour les malades. « On s’y occuperait de la prise en charge esthétique et physique, avec des disciplines aussi diverses que la relaxation, l’acupuncture, les groupes de parole, le théâtre, la musique. » Ces nouveaux lieux de ressourcement pourraient à terme devenir des facteurs favorisant l’allongement de la vie.

Bibliographie : • Anne Lacroix et Jean-Philippe Assal, VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

LA SANTÉ… VIDÉO

« LES ENFANTS PEUVENT ÊTRE GUÉRIS, EN AFRIQUE AUSSI »

État des lieux d’une initiative qui permet à de nombreux enfants sénégalais d’accéder à des soins, dans un pays où le coût de la santé exclut la plupart des malades. ARTICLE

LA FABRIQUE CRÉATIVE DE SANTÉ

Association d’éducation thérapeutique, la Fabrique créative de santé aide les patients à mieux vivre leur handicap ou leur maladie en créant eux-mêmes. VIDÉO

LA CASA DE SANTA ANA PREND SOIN DE SES ANCIENS

Dans la favela Cidade de Deus, cette association accueille des personnes âgées pour leur proposer des activités socioculturelles et des soins thérapeutiques. SON

LUC PLASSAIS : « NE PAS COUPER LES MALADES DE LA SOCIÉTÉ »

Ce médecin a « réinventé » les soins palliatifs à l’Hôpital Cognacq-Jay. Il parle de ce qu’il a appris au contact des malades en fin de vie, mais aussi des dangers du « tout numérique » dans la santé. ARTICLE

DÉCROCHER AU CALME

Sous statut coopératif, le Centre de libération du mal-être éthylique considère chaque patient, au-delà de son seul problème, comme un individu complet et singulier. VIDÉO

AMARRAGE : LA BELLE ÉQUIPE

Cette association crée du lien entre passionnés de voile et personnes souffrant de handicap psychique ou d’addiction. ARTICLE

QUAND INFIRMIÈRES ET INFIRMIERS DEVIENNENT DES MAKERS

Aux États-Unis, la plateforme Maker Nurse connecte les bonnes idées du monde infirmier aux « bricoleurs » des fablabs pour construire des solutions qui facilitent la vie des patients. ARTICLE

Vincent Borel

1. Voir aussi la vidéo dans solidarum.org  sur l’éducation thérapeutique à l’Hôpital Cognacq-Jay.

D’AUTRES SUJETS AUTOUR DE LA SOLIDARITÉ SOCIALE DANS

DU STYLISME SUR MESURE POUR MIEUX ACCEPTER LA MALADIE L’Éducation thérapeutique des patients. Accompagner les patients avec une maladie chronique : nouvelles approches, éditions Maloine, 2011. • André Grimaldi, La Relation médecin-malade, Elsevier, 2004.

Anne-Cécile Ratsimbason a inventé le métier de styliste médical. Elle crée des vêtements sur mesure pour des personnes souffrant de diverses pathologies.

www.solidarum.org 49


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Willie Jackson, ex-détenu et résident du West Side de Chicago. La pratique du yoga en prison a complètement changé sa vie. Serait-ce de l’empowerment ?

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REPORTAGE À CHICAGO ET DETROIT

L’empowerment à l’américaine À Detroit et Chicago, villes dévastées par la crise, des initiatives privées et des philanthropes aident des populations démunies. L’empowerment leur donne les moyens de se tirer d’affaire par leur propre « volonté » grâce à l’éducation, l’entrepreneuriat… et leur communauté.

C

e soir du 21 juin 2016, l’auditorium de la Chase Tower à Chicago est plein à craquer. 150 diplômés du programme One Million Degrees participent à leur « collation de grades » avec leurs proches, leurs parrains et des anciens. Dès qu’un nouvel élève monte sur l’estrade pour recevoir son certificat, la salle applaudit, survoltée. On reconnaît dans le public des jeunes femmes et hommes de tous les horizons ethniques, parmi lesquels beaucoup d’Afro-Américains des quartiers populaires de la ville – South Side, West Side, Woodlawn. Des enclaves à majorité noire et latino, au taux de chômage deux fois plus élevé que la moyenne de Chicago. Une seule chose transcende les différences culturelles et relie tous ces jeunes, qui n’auraient jamais imaginé être fêtés dans l’un des gratteciel du centre-ville : l’inaccessibilité aux études supérieures. Au pays de l’Oncle Sam, seuls les vétérans des forces armées bénéficient d’une gratuité scolaire complète fournie par l’État via le G.I. Bill. Les frais atteignent facilement plus de 20 000 dollars par an dans une université moyenne – obstacle infranchissable pour les plus démunis. C’est cette inégalité de chances que corrige l’association One Million Degrees : elle soutient les étudiants peu fortunés des Com-

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munity Colleges, écoles publiques proposant des cursus de deux ans, moins onéreux que ceux des universités, et permettant aux meilleurs d’y accéder ensuite. Les volontaires de l’association parrainent un, deux ou trois étudiants. Ils offrent tous types de soutiens, dont un financement via l’association et ses partenaires. Ces appuis peuvent aussi provenir des parrains eux-mêmes, des aides ou des prêts obtenus grâce à eux. One Million Degrees donne à ces jeunes, que les parents ne peuvent aider et qui ont besoin de garanties « de l’extérieur », les moyens de s’en sortir par eux-mêmes1. Telle est la philosophie de « l’empowerment à l’américaine » qui se développe depuis des années bien au-delà de la seule éducation, d’un bout à l’autre des États-Unis : non plus « assister » sans différencier les bénéficiaires, à la façon des aides de l’État fédéral, mais accompagner ceux qui veulent s’extirper du dénuement, en jouant la carte des communautés. Autrement dit : donner du pouvoir aux plus pauvres ou précaires en s’appuyant sur leur motivation personnelle et le soutien collectif. Mais une telle démarche peut-elle toucher les plus démunis d’entre les démunis ? Et avec quelles limites dans l’ensemble de la société américaine ? POUR QUE LES DÉMUNIS AUSSI AIENT UN DIPLÔME L’avenir de Karina Esparza, mère de trois enfants, divorcée, demeurée femme au foyer, semblait bien incertain à l’âge de 37 ans. « Je me suis mariée très jeune et l’ai été durant quinze ans. Je n’avais ni éducation ni expérience de travail. Sans aucune qualification, je ne voyais pas comment j’allais faire pour soutenir ma famille », raconte-t-elle. Elle a entendu parler de One Million Degrees, a postulé et a été reçue en 2013. Trois ans plus tard, elle a obtenu un Associate’s degree en arts du Daley College, situé dans le South Side, et souhaite maintenant « étudier la psychologie » à l’université. « Ces gens, dit-elle à propos de l’association et de son parrain, m’ont fortement aidée à prendre de bonnes décisions. Ils agissent comme des mentors, vous encadrent, vous rattrapent si vous trébuchez. Une vieille expression dit qu’il faut un village pour élever un enfant. J’y crois : le programme de One Million Degrees a en quelque sorte été mon village. » Le cas de Karina détonne un peu, de par son âge relativement avancé, car la moyenne d’âge des étudiants soutenus par One Million Degrees est de 27 ans. « La plus grande partie d’entre eux vient de quitter la high school (l’équivalent du lycée) et ont 17 ou 18 ans », explique Alison Lipsman, coordinatrice du programme, qui précise : « Mais on a aussi des gens de 60 ans, qui ont été licenciés et ont besoin d’un diplôme pour garder leur place dans le monde du travail. » Depuis les fauteuils de l’immense auditorium, chacun voit le logo de la JP Morgan Chase & Co, sponsor de l’événe52

ment. Certains, tout sourire, se font prendre en photo juste en dessous. Savent-ils que cette banque a écopé, fin novembre 2013, d’une amende record de 13 milliards de dollars pour solder l’affaire de la crise des subprimes ayant abouti au crash économique de 2008 ? Ce soutien de la JP Morgan Chase & Co à une cérémonie en l’honneur de jeunes de banlieues dévastées par la crise peut choquer, pourtant il est intimement lié au fonctionnement du pays. Nicolas Duvoux est un sociologue qui a mené une enquête de près d’un an auprès d’une fondation dans un quartier défavorisé de Boston2. Il identifie une forme de convergence, entre, d’un côté, « des registres d’action de l’ordre de l’empowerment, visant à une transformation locale de la société à partir de l’implication de la population » et, d’un autre côté, « une logique de financement par les grandes organisations pri-

« Retourner à l’école, c’est le ticket pour l’empowerment économique et davantage de liberté. » ALISON LIPSMAN

vées, notamment philanthropiques, dont le développement est, lui, très clairement corrélé avec l’augmentation des inégalités dans la société 3. » De fait, les trois premières sources de financement de One Million Degrees sont des fondations (32 %), surtout philanthropiques, des grandes entreprises (15 %) telle la JP Morgan Chase & Co qui a sponsorisé la remise de diplômes, et enfin des citoyens mécènes (14 %). Ce système de solidarité, majoritairement fondé sur le mécénat et la philanthropie, n’est-il pas auto-entretenu par la dichotomie croissante entre des nantis qui s’enrichissent toujours plus (et financent la solidarité) et des démunis qui s’appauvrissent encore (et qui ont de plus en plus besoin de cette même solidarité) ? Autrement dit, s’interroge Nicolas Duvoux : ce type d’empowerment, aussi justifié soit-il au niveau de ses bénéficiaires des banlieues de Chicago, ne permet-il pas de justifier a posteriori le fort niveau d’inégalités de l’ensemble de la société américaine ? L’EMPOWERMENT ÉCONOMIQUE DANS LA SOCIÉTÉ DU WORKFARE One Million Degrees sélectionne les 100 à 150 « démunis » soutenus chaque année, sans dogme a priori, privilégiant les VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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Une jeune diplômée du programme One Million Degrees, souriante et fière. Au-dessus d’elle, on remarque le logo de la JP Morgan Chase & Co. La banque, qui a reçu une amende pour sa responsabilité dans la crise des subprimes, se rachète-t-elle une bonne conscience ?

Des résidents du South Side visitent l’exposition du photographe ghanéen James Barnor à la Stony Island Arts Bank de la Rebuild Foundation. Cette banque transformée en lieu d’art était jadis la seule à accorder des prêts aux membres de la communauté noire de Chicago.

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« individus motivés, qui veulent faire plus que simplement survivre avec un emploi au salaire minimum », explique sa coordinatrice Alison Lipsman. « Les gens de Chicago désirent plus de diversité dans la main-d’œuvre », dit-elle, assumant sans réserve le modèle social dit « libéral résiduel » des ÉtatsUnis, et la prééminence qu’il accorde au travail, avant d’ajouter : « Retourner à l’école, c’est un ticket pour l’empowerment économique et davantage de liberté. » En écho à ces propos, c’est à Detroit, ville sinistrée qui incarnait le rêve américain avant l’effondrement de l’industrie automobile, que Gary Wozniak présente Recovery Park. Il définit ce projet comme « une entreprise sociale » et utilise le même mot-clé : « Notre objectif, c’est l’empowerment – permettre aux gens de reprendre le contrôle de leur vie. Des ex-détenus, des personnes de retour de désintox, des analphabètes, des gens ayant des problèmes de santé mentale : tous, nous les aidons à se reconstruire afin qu’ils puissent redonner à la communauté ce qu’elle leur aura apporté. » Gary Wozniak est une figure digne du film Wall Street d’Oliver Stone : ex-courtier en bourse, workaholic et cocaïnomane se présentant comme un « homme d’affaires » ayant lancé « huit entreprises au cours des trente-cinq dernières années ». Un séjour en prison et un autre en désintoxication l’ont incité à fonder

Recovery Park en 2008. « 89 000 personnes vivaient autrefois dans ce quartier de Detroit. Aujourd’hui, elles ne sont plus que 4 200, soit une chute de 96 % de la population », dit-il en arpentant les ruines d’un ancien marché public et de bâtiments écaillés aux fenêtres éclatées, dont certains portent les traces d’incendies allumés par des squatteurs. Detroit « a perdu deux

« Les tomates se contrefoutent de savoir si vous sortez de prison ou si vous êtes analphabète. » GARY WOZNIAK

tiers de sa population au cours des cinquante dernières années. Voyez aujourd’hui, tous ces terrains vides, autrefois pleins de vie. L’accès à la nourriture est difficile : c’est un désert alimentaire. J’ai grandi en région rurale. Alors je me suis dit : pourquoi ne pas

Malik Yakini, directeur de la D-Town Farm à Detroit, qui propose un programme appelé « nourriture et saveurs » pour les adolescents de 14 à 16 ans. Il leur apporte aussi des notions d’entrepreneuriat.

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essayer l’agriculture commerciale ? (...) Detroit ne compte plus que 650 000 personnes. La ville abrite par ailleurs 100 000 adultes sans emploi ou avec un emploi précaire. Or l’agriculture ne requiert pas de compétences spécialisées, et les tomates se contrefoutent de savoir si vous sortez de prison ou si vous êtes analphabète ». Gary Wozniak a « décidé de jouer la carte du système plutôt que de s’y opposer ». Il assume l’ambition business de son projet social. Cet empowerment économiquement libéral qu’il revendique, comme bien des acteurs de la solidarité aux États-Unis, trouve l’une de ses sources dans l’évolution du modèle social américain. Il y eut d’abord le déclin des ressources fiscales des municipalités, la décentralisation et la privatisation des systèmes de protection et d’accompagnement social à partir de l’ère Reagan, au début des années 1980 . Puis la loi du 22 août 1996 s’est traduite par le démantèlement de l’assistance sociale. La suppression du versement automatique d’allocations fédérales aux plus démunis et son remplacement par un versement sous conditions limité à un maximum de cinq ans afin, selon la loi, de favoriser le retour à l’emploi, ont transformé le Welfare State en Workfare State. Vingt ans plus tard, discuter avec les acteurs et les bénéficiaires d’entreprises sociales tel Recovery Park ou des fondations philanthropiques de Detroit, Chicago ou Boston permet de comprendre la puissance de ce sentiment, partagé jusque chez les plus pré-

caires. Aux yeux de tous ou presque, les aides directes de l’État fédéral seraient in fine « bureaucratiques » et alimenteraient « la dépendance et la passivité » des personnes aidées. UNE SOLIDARITÉ QUI PASSE PAR LES COMMUNAUTÉS La notion attrape-tout d’empowerment peut prendre de multiples formes. Ainsi le yoga en prison. Condamné pour meurtre à 19 ans, Willie Jackson n’aurait jamais soupçonné qu’une activité qu’il considérait de prime abord comme « efféminée » allait bouleverser sa vie au point de lui permettre de « s’en sortir », après vingt-trois ans de taule. Aux ÉtatsUnis, le yoga sert désormais à remettre « bien dans leur vie » des ambulanciers stressés, des vétérans de guerre, des femmes victimes de violence… et des détenus voulant se réinsérer. C’est ce que propose Yoga at The River, fondé par des prisonniers de l’Illinois River Correctional Center à Canton, dans l’Illinois, et dont a profité Willie Jackson, qui donne désormais lui-même, bénévolement, des cours de yoga. Nous ne sommes pas loin, ici, de l’idéal de « l’entrepreneur de soi », des pratiques telles que le yoga permettant à l’être humain perdu ou abîmé de se réapproprier son avenir, donc de redevenir « méritant ». Mais ce type de démarche « éman-

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Gary Wozniak au milieu de terrains abandonnés comme il y en a tant à Detroit, ville sinistrée. Ils devraient bientôt faire partie de sa ferme urbaine Recovery Park.

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cipatrice » ne se résume pas à un éloge de l’effort individuel. Les projets d’empowerment seraient en effet incompréhensibles sans ce que Nicolas Duvoux appelle « le lien social américain ». Il relie le mérite individuel à l’appartenance à une communauté : une sorte de « volontarisme, association paradoxale d’un fort individualisme et d’une forte préférence pour le groupe »… Dans ce grand pays fédéral, fondé sur une méfiance historique vis-à-vis de l’État central, les systèmes d’entraide se déploient le plus souvent à l’échelle des communautés d’appartenance, territoriales, ethniques, sportives, universitaires, etc. De fait, la pratique du yoga, dans et en dehors des prisons de l’Illinois, fait communauté. La cérémonie de l’auditorium de la Chase Tower à Chicago est ouvertement conçue pour consolider la « communauté » de One Million Degrees. Gary Wozniak parle lui aussi de devoirs vis-à-vis de sa communauté, sans préciser laquelle. Enfin, il y a des initiatives dont l’existence n’est dédiée qu’à une seule communauté, se positionnant parfois en résistance. C’est le cas du Detroit Black

« Les dons de charité et les événements à l’hôtel de ville, ça ne ressemble pas à de l’empowerment. » THEASTER GATES Community Food Security Network, dont la philosophie est « l’entraide noire », selon l’un des responsables de sa D-Town Farm, Malik Yakini. Elle propose des programmes de formation gratuits pour les jeunes. Dans cette ferme d’agriculture urbaine de Detroit, toute une économie alternative se met en place : « Les bénévoles gagnent ce que nous appelons des D-Town dollars, explique Malik Yakini. Chaque heure travaillée rapporte un D-Town dollar (…). Ils sont échangeables contre nos produits. C’est une sorte d’économie circulaire. » Soit un empowerment qui, lui, se veut politique, « contre les trois systèmes d’oppression de la société américaine : le capitalisme, la suprématie blanche et le patriarcat qui mine la condition des femmes », dit encore Malik Yakini.

1. Voir dans solidarum.org les reportages vidéo réalisés à Chicago et Detroit. 2. Nicolas Duvoux, Les Oubliés du rêve 56

américain, Philanthropie, État et pauvreté urbaine aux États-Unis, Paris, PUF, 2015. 3. Voir la vidéo « Nicolas Duvoux :

LES LIMITES DE LA LOGIQUE PHILANTHROPIQUE DE L’EMPOWERMENT La démarche de la D-Town Farm rejoint celle d’un artiste de 43 ans, Theaster Gates. Il a choisi le South Side de Chicago dont il est issu pour établir sa Rebuild Foundation. Son ambition : redonner une fierté à la communauté noire de la ville en lui donnant l’accès à son héritage culturel, celui de Martin Luther King et du bluesman Robert Johnson, et aussi en l’initiant à un art plus contemporain. « À travers nos programmes incluant la transformation du quartier et la création d’emplois, les programmes pour la jeunesse, les expositions publiques, nous essayons de combler les déficits culturels qui existent dans la ville », dit Theaster Gates. Sa fondation gère cinq sites à vocation artistique ou culturelle, dont la Stony Island Arts Bank, grande bibliothèque abritant de nombreux ouvrages consacrés à l’histoire des Noirs, servant aussi de galerie d’art. Dans la même veine, la Black Cinema House présente des films de réalisateurs afro-américains, tandis que la Dorchester Arts and Housing Collaborative est une résidence qui offre des logements aux artistes afin de les attirer dans le quartier. À une échelle bien plus modeste que son homonyme, créateur de Microsoft, la fondation de ce Gates noir existe grâce à huit partenaires majeurs, dont quatre fondations ( James L. Knight, Kresge, Bloomberg Philanthropies et Surdna) et une multinationale : Boeing. Theaster Gates profite de l’extraordinaire croissance de la philanthropie aux États-Unis, dont les dons ont triplé en vingt ans. Mais il regrette que « l’argent et le pouvoir proviennent de l’extérieur de la communauté noire », ajoutant : « Les dons de charité et les événements à l’hôtel de ville, ça ne ressemble pas à de l’empowerment. » Il a le sentiment, dit-il, de « mendier », dépensant d’énormes budgets – pour lui gâchés – en quête de moyens financiers. En effet, la distribution des fonds entre tous les organismes de solidarité demeure la prérogative de bailleurs qui mettent chacun en compétition et transforment leur recherche de moyens en concours de beauté dont les juges sont les plus grandes fortunes de l’Amérique. Quant à l’impact réel d’une fondation comme la Rebuild sur les résidents noirs du quartier, elle reste problématique. Pour la plupart, même lorsqu’ils dorment sur les marches de son entrée ou passent tous les jours devant, ils ne la connaissent pas : faute d’aides suffisantes, ils se battent au quotidien pour survivre sans se préoccuper de culture, même noire… Martin Forgues

l’empowerment, au cœur de l’action sociale » dans solidarum.org.

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Pause-café matinale pour M’Ahmed devant l’entrée de La Bagagerie.

INCLUSION SOCIALE

Pose ton sac d’abord…

Crédit photo : Agnès Mellon/Moderne Multimédias

Récit d’une journée passée à La Bagagerie, un lieu d’accueil associatif à taille humaine dans le centre de Marseille qui s’adresse à des personnes en errance1. Elle leur permet de déposer gratuitement leurs affaires dans des casiers individuels et sécurisés.

A

vril 2016, au petit matin, boulevard de la Libération à Marseille. Ils sont trois, guère incommodés par le bruit des voitures qui descendent en trombe vers la Canebière. Jordan, Belge d’une trentaine d’années, porte un sac à dos presque plus grand que lui. Enveloppé dans un anorak sans âge et coiffé d’une casquette qui lui masque le haut du visage, Ahmed est plus âgé, plus costaud aussi. Enfin M’Ahmed a la silhouette plus frêle, dans un blouson clair, un peu trop grand, des boucles grises débordant de sa casquette. Ils attendent devant une devanture fermée, silencieux, légèreVISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

ment à distance les uns des autres, le visage marqué par cette fatigue physique et nerveuse caractéristique de qui dort dans la rue. Sonia arrive alors, bonnet vissé sur la tête, les yeux encore endormis, mais déjà souriante. Un rapide bonjour, lever du rideau de fer. Sept heures tapantes, La Bagagerie ouvre. Avant que l’association ESP’errance2 n’y installe en 2009 des casiers pour permettre à des personnes sans abri d’y déposer leurs affaires en sécurité et au sec, duvet, vêtements, souvenirs ou papiers administratifs précieux, qu’y avait-il derrière cette 57


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vaste vitrine ? Peut-être un taxiphone ou bien une agence de voyage vieillissante, dont le faux plafond percé de spots halogènes, les murs tapissés en blanc, le carrelage marron et le tableau effaçable de type Velleda seraient les vestiges. Au sein de cette coquille impersonnelle, des bénévoles et des bénéficiaires de l’association ont fabriqué quarante grands casiers en bois, avec des numéros de couleurs peints au pochoir sur les portes en medium brut. Ils ont meublé le lieu avec de la « récup’ ». Dans l’entrée, à gauche, la peinture d’une gueule de chien, fixée au-dessus du panneau d’affichage, veille sur l’espace café : une cafetière, une bouilloire, un micro-ondes, des pains et des viennoiseries, le tout posé sur un meuble en métal rouge. À côté, une petite bibliothèque garnie de livres récupérés à droite et à gauche. Un peu plus loin, un frigo. À droite, derrière la vitrine, un salon avec des fauteuils non assortis, une table basse au motif de vache et une vieille banquette style SNCF. Ils jouxtent l’espace Internet avec ses deux ordinateurs et un comptoir équipé de tabourets hauts, qui sert de borne d’accueil à Sonia Subra, éducatrice spécialisée, salariée de l’association. La salle des casiers occupe la deuxième moitié du lieu et, tout au fond, une dernière pièce, un vestiaire aux allures de cabine d’essayage défraîchie, conduit à un WC et à un lavabo.

Pour les bénéficiaires, qui dorment souvent dans des foyers et se retrouvent dehors avec leur paquetage, La Bagagerie est un soulagement. À l’intérieur de La Bagagerie, Jordan, Ahmed et M’Ahmed s’activent : l’un récupère les journaux et les pose sur la table ; le deuxième prépare le café et le thé ; le troisième ouvre le frigo pour découvrir ce que l’association Le Goût des autres, qui récupère les invendus de supermarchés, leur a laissé. Au menu, ce sont des yaourts aux fruits. Hier ou avant-hier, ils ont trouvé des tranches de fromage ; les bénévoles avaient alors improvisé une soirée raclette surprise à La Bagagerie. Sonia allume la radio, démarre les deux ordinateurs et ouvre le cahier de liaison. Elle prend connaissance des différents événements consignés par les bénévoles de permanence la veille. La Bagagerie ouvre tous les jours de l’année de 7 h à 9 h 30 et de 18 h à 19 h 30. Sonia est présente les matins de semaine, pour l’ouverture, et l’équipe d’une vingtaine de bénévoles prend le relais le soir et les week-ends. 58

C’est en faisant des maraudes nocturnes qu’Anthony Cassecuelle et deux autres amis ont identifié le problème posé par leurs valises aux personnes sans abri : « On a alors décidé de créer un lieu pour qu’ils puissent déposer ces bagages le matin et les reprendre le soir. Ainsi en journée ils sont libres de faire des démarches administratives, d’aller se promener, etc. » Pour Ahmed, qui dort souvent en foyer et qui, le matin, se retrouve dehors avec son paquetage, « La Bagagerie est un soulagement ». Jean-Marc, un jeune précaire, confirme : il vient ici depuis deux ans, et se souvient qu’avant il n’osait même plus s’approcher du Vieux-Port de peur de jeter ses sacs à l’eau, tant ils étaient lourds et encombrants. « Nous avons tous fait l’expérience de nous retrouver encombrés par nos bagages, entre deux correspondances, ou errant dans une ville que nous ne connaissions pas dans l’attente d’un avion. C’est très pénalisant, alors, imaginez si c’était votre quotidien… », insiste Sonia. La Bagagerie répond à un vrai besoin : alléger le poids d’un quotidien lourd à porter.

En plus de déposer leurs sacs, ceux qui vivent dehors ont besoin d’un lieu pour se reposer une heure, ne plus penser à la rue... Deux tables collées l’une à l’autre occupent le centre de la salle des casiers. M’Ahmed, appuyé sur l’une, feuillette La Provence, tandis que Jordan range ses affaires. Entre alors un drôle d’oiseau : il marche en poussant son fauteuil roulant, minerve autour du cou et gilet rouge, marqué « bénévole », enfilé par-dessus un blouson de cuir. C’est Raami, un ancien boxeur bulgare, à la bonne humeur contagieuse, devenu épileptique à la suite d’une opération de la colonne vertébrale ou de la mâchoire, à moins que ce ne soit une appendicite – difficile de le suivre dans ses explications. C’est un « boucan », comme on dit ici, un personnage haut en couleurs. Il demande à Jordan de l’aider : il voudrait changer la carte SIM de son téléphone et n’y arrive pas. Rodrigue, un jeune Antillais, écouteurs sur les oreilles, passe devant eux et monte les quelques marches qui séparent les casiers de la salle du fond, où se trouvent les toilettes. Plusieurs bénéficiaires réclament un deuxième WC. Anthony les comprend, mais se sent impuissant : « Il manque un point d’eau digne de ce nom, une douche, une machine à laver, un sèche-linge, d’autant qu’à Marseille l’accès à l’eau est un vrai problème, mais nous n’avons malheureusement pas les moyens de nous équiper. » VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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Crédits photo : Agnès Mellon/Moderne Multimédias

Jordan aide Raami à changer sa carte SIM dans la salle des casiers.

Rodrigue se repose dans l’espace salon.

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Ils sont quarante à posséder un casier individuel à La Bagagerie, gratuitement et sans limite de durée ; leur seule obligation est de venir au moins une fois par semaine pour montrer qu’ils n’ont pas abandonné leurs affaires, car d’autres attendent un casier. Pourtant, pas question pour La Bagagerie d’en augmenter le nombre, de crainte de devenir un espace de stockage et de perdre la dimension humaine, presque familiale, du lieu. « Il faudrait plutôt créer d’autres bagageries », conclut Anthony. Au fil du temps, La Bagagerie est en effet devenue un petit lieu de vie : « Nous avons compris qu’en plus de déposer leurs sacs, ils avaient aussi besoin d’être ici pour dormir une heure en sécurité, se poser, boire un café, ne plus penser à la rue », ajoute-t-il.

Comme nombre d’utilisateurs, Ahmed est à la fois un bénéficiaire et un bénévole ; il tient les permanences du dimanche. Rodrigue revient des toilettes, passe la salle des casiers et s’arrête dans l’entrée pour se servir un café, tout en parcourant le panneau d’affichage sur lequel sont punaisées la carte des cafés suspendus3, les adresses de restaurants associatifs, des informations administratives, une photo d’un ancien de La Bagagerie, etc. Il part s’installer sur l’un des deux ordinateurs. Ahmed, assis devant l’autre machine, consulte son compte Facebook. « Là c’est mon fils, là c’est ma fille, ils sont en Tunisie, je réponds aux messages, ça va vite, c’est pratique ! » Il explique comment arriver à écrire en arabe avec un clavier français, puis raconte les villes où il a habité depuis son arrivée en France, très jeune : « La propreté, c’est Lyon ; le climat, c’est Marseille ; l’envie de vivre et de s’amuser, c’est Paris. » Ahmed est à la fois bénévole et bénéficiaire de La Bagagerie, comme plusieurs autres utilisateurs. Il tient les permanences du dimanche. « La Bagagerie est un lieu collaboratif, explique Anthony. Depuis le début, nous avons toujours veillé à faire “avec et pour”, afin que les usagers puissent s’approprier le lieu. Ils ont les clés, ouvrent le local, participent aux tâches ménagères, ainsi qu’aux décisions de fonctionnement. Bénévole ou bénéficiaire, on ne fait aucune distinction, cela permet d’établir le dialogue facilement, d’avoir des relations plus saines. » L’association a par ailleurs mis en place un conseil de gestion dans lequel siègent deux membres du conseil d’administration, deux bénévoles, deux bénéficiaires de casier et la salariée. Chaque mois, ils se réu60

nissent pour imaginer des solutions afin d’améliorer la qualité du lieu et de l’accueil. Tous ensemble, ils entretiennent le lieu, le prennent en charge, se sentent concernés. L’endroit est un peu à tout le monde. Parfois, des conflits surviennent, raconte Sonia, « parce que c’est un collectif subi, qu’il faut partager l’espace, les yaourts, les toilettes, etc., avec des personnes avec qui on ne s’entend pas toujours... Mais les tensions s’apaisent vite, j’interviens s’il le faut, on se parle, on en parle, et si deux personnes ne s’entendent vraiment pas, alors ils ne se parlent pas. La quiétude du lieu est un bien commun que chacun tient à préserver ». À mesure que le local se remplit d’hommes venus poser leurs sacs, les langues se délient, les angoisses de la nuit s’éloignent. Il y a aussi neuf femmes parmi les bénéficiaires, dont Véronique, « ou plutôt Gremlins » corrige-t-elle, un étrange personnage qui ne semble jamais quitter le gros casque de musique dont on doute qu’il diffuse vraiment de la musique. Un petit groupe s’installe dans les fauteuils du salon, derrière la grande vitrine. Ils mangent les yaourts trouvés dans le frigo, boivent des cafés et se raillent gentiment les uns les autres, comme d’habitude. « J’apprécie les moments autour des canapés ; on parle ensemble de notre quotidien, dormir dehors, la pluie, les rats, tout ce qu’endurent ceux qui sont à la rue, des choses qu’on ne soupçonne pas. On parle aussi de tout autre chose, comme de musique, chacun évoque son expérience, donne son avis… », raconte Rebecca Gaillard, une nouvelle bénévole de l’association.

Au sein de La Bagagerie, les liens entre bénéficiaires et avec les bénévoles créent une solidarité qui se concrétise dans les rues de Marseille, en dehors des heures d’ouverture. « Ici, au moins, on est tranquille », rapporte Abdel Majid, dans un français hésitant. « Il y a des gens qui me connaissent, on peut discuter, passer un peu de temps ensemble. » La Bagagerie est un espace d’entraide, des liens de solidarité s’y créent entre les bénéficiaires et avec les bénévoles. Ils se poursuivent en dehors des heures d’ouverture, dans les rues de Marseille, le jour comme la nuit. « On se croise dehors, on se dit bonjour, et si quelqu’un en a besoin, je l’aide », raconte JeanMarc. Il compte rendre son casier bientôt, dès qu’il aura un VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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appartement, pour qu’un autre prenne sa place. Mais « je continuerai à venir pour faire du bénévolat », assure-t-il. La Bagagerie s’inscrit dans un écosystème solidaire et local très actif, établissant des liens avec d’autres associations comme la Casa Consolat, un restaurant associatif, et son Garage Imaginaire, lieu d’activité auquel les bénéficiaires de casiers ont accès gratuitement, ou encore l’association Les Ondines, qui lui livre une fois par semaine un repas. Elle a aussi un partenariat avec l’association Culture du cœur, qui collecte des places gratuites auprès des cinémas, des salles de spectacles ou des musées de la ville, ce qui permet d’organiser régulièrement des sorties de groupe avec les bénéficiaires. « La société civile est très mobilisée à Marseille sur les questions d’entraide et de solidarité locale, probablement parce qu’elle compense une défaillance des pouvoirs publics », analyse Sonia. La jeune salariée joue un rôle social important. Elle ne fait pas qu’accueillir les bénéficiaires, elle les accompagne dans leurs démarches administratives, les oriente, les conseille. Ils sont souvent isolés, peu ou pas suivis par les structures sociales et n’ont pas toujours connaissance des aides dont ils auraient grandement besoin, à l’image de Jordan, qui touche 400 euros de RSA et paie 46 euros par mois une carte de transport qu’il pourrait obtenir gratuitement. « Avec plus de moyens, La Bagagerie pourrait ouvrir plus longuement la journée, proposer des cours de français à ceux qui en ont besoin, offrir un meilleur accès à l’eau, des possibilités de laver ses affaires », se prête à rêver Sonia. En 2012, plus de 140 000 personnes n’avaient pas de domicile en France, soit deux fois plus qu’il y a dix ans, parmi lesquelles environ 15 000 à Marseille, selon une étude de l’Insee. Aujourd’hui, face à un État providence qui s’affaiblit, à une économie qui se durcit et dans l’attente d’une hypothétique réquisition, défendue par l’association Droit au logement, de quelques-uns des trois millions de logements inoccupés, les bagageries à Marseille, Paris, Lyon ou Nantes, les laveries solidaires à Saint-Nazaire ou à Lille, ou encore les camions Mobil’douche dans le sud de Paris mènent un combat, certes très ordinaire, mais concret. Ils forment un maillage de solidarité précieux et expriment le refus de nombreux citoyens de détourner le regard devant la réalité froide de l’exclusion.

POUR ALLER PLUS LOIN SUR LE CHEMIN DE

L’INCLUSION SOCIALE... VIDÉO

POSE TON SAC À LA BAGAGERIE

La version vidéo du reportage sur la Bagagerie de Marseille, pour voir et entendre certains des acteurs de cette initiative. ARTICLE

QUAND LA RADIO MET DE L’HUILE DANS LA SOCIÉTÉ

À Tolaw, en République du Congo, la radio a été sauvée de l’abandon par l’huile de palme : le village n’est plus isolé et l'école bénéficie aussi de cette énergie. VIDÉO

AFRICULTURBAN, LA CULTURE HIP-HOP COMME TREMPLIN Depuis dix ans, le rappeur Matador a transformé un bâtiment en centre de formation, de réinsertion et d’expression pour la jeunesse des quartiers périphériques, à Pikine, au Sénégal. ARTICLE

FRANCHIR LES OBSTACLES DU HANDICAP

Jaccede.com offre des outils communautaires et collaboratifs inédits. Cette plateforme en ligne disponible en quatre langues référence près de 80 000 lieux accessibles aux personnes en situation de handicap. VIDÉO

LA GRANDE MAISON, L’EXPLOITATION SOLIDAIRE

Grâce à son exploitation agricole, l’Association nationale de développement des épiceries solidaires aide les personnes en difficulté et les intègre dans une filière. ARTICLE

AU GHANA, LE BAMBOU ROULE POUR L’EMPLOI

C’est une étudiante ghanéenne, Bernice Dapaah, qui a eu l’idée de la Bamboo Bike Initiative : créer des vélos écolos en bambou pour générer des emplois et former des jeunes. VIDÉO

À LA FAVELA CIDADE DE DEUS, L’INSERTION PAR LE DIGITAL

Dans l’un des quartiers les plus durs de Rio, Recode apprend aux jeunes en difficulté les métiers du numérique.

Chrystèle Bazin

VIDÉO 1. Personne en errance : situation de rupture vécue par une personne dont la perte de repères (socio-affectifs, psychologiques, matériels, géographiques, etc.) la fragilise et engendre une marginalisation non choisie. 2. ESP’errance signifie Étude, Sensibilisation et Prévention de l’errance. À Marseille, l’association compte 55 adhérents et 27 bénévoles. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

Depuis son ouverture en 2009 à Marseille, 364 personnes ont bénéficié d’un casier à La Bagagerie. 3. Certains cafés proposent à leurs clients d’acheter un café supplémentaire qui sera ensuite offert à une personne sans abri.

LE TOURISME M’A SAUVÉ

Alternative Urbaine s’engage à former des personnes en situation de précarité au métier de guide touristique afin qu’ils deviennent des « éclaireurs urbains ».

www.solidarum.org 61


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L'INVENTION LEprincipale TERRAIN À Rio de Janeiro au Brésil, SUR l’artère de la Rocinha, longtemps considérée comme la plus grande favela d’Amérique latine.

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REPORTAGE À RIO

Panser l’avenir au cœur des favelas

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avela, un nom qui fait fantasmer tous ceux qui n’y ont jamais mis les pieds. Pour les autres, une réalité qui s’enracine depuis un siècle au Brésil, dont la devise est « Ordre et Progrès ». La première est apparue au tournant du XXe siècle, sur une colline face au grand port. Son nom : le Morro da Providência, ça ne s’invente pas ! Depuis, ces bidonvilles surgis dans les zones les moins aisément constructibles n’ont cessé de croître. Un siècle plus tard, plus ou moins mille favelas tapissent la cité merveilleuse, le phénomène a contaminé le pays. Ce qui était censé être précaire s’est installé dans le paysage et l’imaginaire, à défaut de se concrétiser sur le cadastre officiel. Jusqu’à récemment, ces zones où s’entassent plus d’un tiers de la population de l’ancienne capitale étaient considérées comme « blanches » ! L’image fait sens au regard de l’absence de politique publique dans ces lieux qui sont devenus des quartiers bien identifiés de tous. Favela, comme un stigmate de la fracture économique entre les différentes classes (A, B, C, D, E) qui stratifient le Brésil... Une plaie béante, où coagulent les failles sociales d’un pays qui a érigé, à l’autre extrémité, le condominio fechado en modèle urbanistique : de vastes enceintes, cernées de miradors et de murs pour se préserver de tous ceux qui attendent depuis des générations de grimper dans l’ascenseur social. Favela, une réalité qui ne rime pas avec fatalité. Bien au contraire, comme l’assure Eduardo Alvès, directeur de l’Observatoire des favelas : « La favela a changé. Mais ce changement n’est pas tombé du ciel, c’est une victoire des habitants, grâce à la capacité inventive, créative, à modifier, à inventer, à créer sa forme de mobilité... ». Depuis 2001, cet observatoire inverse le regard sur ces quartiers, y décelant une formidable « créativité » que relève aussi Zuenir Ventura, 64

journaliste qui marqua les esprits en publiant voici vingt ans La ville Divisée. Ces deux experts ont pratiqué le terrain, dans toute son âpreté, pour vérifier ce que « dé-chantait » voici un quart de siècle le sambiste Bezerra da Silva : « La favela est un problème social. » Comme à la Maré, vaste ensemble de seize favelas, où, le jour de notre entretien avec Eduardo Alvès, la police a attaqué des narcotrafiquants, des heures durant, au milieu des parents et des enfants qui depuis un bail vivent ce déferlement de violence. Coincés entre les deux grandes autoroutes qui mènent à l’aéroport international, plus de cent mille habitants cohabitent là, soumis aux contrôles d’adolescents surchargés de crack et d’armes lourdes, chargés de surveiller les allées et venues. Abandonné par la puissance publique, rattrapé par la crise qui mine le pays, ce territoire est pourtant le théâtre d’interventions, d’innovations, d’inventions sociales qui pourraient servir de laboratoire grandeur nature à ce que l’on vit ici, de l’autre côté de l’Atlantique. Dans ces favelas, avec les moyens du bord, il a fallu résoudre les problèmes qui s’amoncelaient. Peu aidés par l’État ou des institutions dont l’apport pourrait pourtant s’avérer utile, les principaux concernés ont trouvé l’énergie pour avancer, s’inventer un possible futur, sans attendre. Ils se sont débrouillés, ils ont pris des initiatives, des alternatives irriguées par une volonté de démocratie, engendrant des manières de faire plus participatives… Avec, à la clé, des succès souvent, des fragilités tout autant (liées à la dureté du contexte sociopolitique), mais surtout une constante dans tous leurs projets : la logique de redistribution, dans le sens des communs. L’autre terme qui désigne la favela, au Brésil, n’est-il pas « communauté » ? Jacques Denis et Stéphane de Langenhagen VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

Crédits photo : Antonio/Moderne Multimédias (p. 62-63 et 65)

Services publics absents, système éducatif à plusieurs vitesses, difficultés d’accès à la santé… Les enjeux qui gangrènent les quartiers de Rio ressemblent à ceux des banlieues françaises. Une bonne raison pour aller voir comment communauté et solidarité s’y conjuguent pour expérimenter de nouvelles pratiques « citoyennes ».


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LES HAUT-PARLEURS DES SANS-VOIX Pendant longtemps, ces quartiers n’ont pas eu la parole. Même les historiques auteurs de samba qui en sont tous issus n’avaient pas voix au chapitre. Jusqu’à ce qu’Internet et les réseaux sociaux leur permettent de raconter eux-mêmes leur réalité. C’est ce que font les trois bénévoles qui publient Fala Roça (les mots de la Rocinha), un trimestriel gratuit diffusé sur le Net et sur papier journal dans l’inextricable entrelacs de venelles de la Rocinha. Ces étudiants y abordent avec humour les problèmes sociaux de la communauté nordestine, implantée ici depuis des générations. « Le sujet des égouts revient souvent », pointe Michel Silva, fondateur de ce journal qui « contribue à faire avancer les choses, surtout quand elles sont liées à l’économie locale ». VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

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LA CULTURE POUR ÉLEVER LES CONSCIENCES

Crédits photo : Antonio/Moderne Multimédias

Dans le hangar à l’entrée du complexe de favelas de la Maré, de jeunes passionnés de danse contemporaine s’apprêtent pour leur cours, entièrement gratuit. D’autres s’entraînent en couple au son du forró. Créé par la chorégraphe Lia Rodrigues, le Centro de Artes da Maré est l’un des projets de Redes da Maré (les réseaux de Maré), qui œuvre pour un accès de tous à la culture. De telles initiatives se sont développées : à Vidigal, la favela « chic » de la Zone Sud, la troupe de théâtre Nos do Morro est devenue en trente ans une pépinière d’acteurs pour la TV Globo ; à NiterÓi, de l’autre côté de la baie, l’Orquestra de Cordas da Grota est désormais un grand projet social autour de la musique classique, amenant de jeunes élèves à l’université. Au-delà des enjeux sociaux de ces pratiques, l’ambition est bel et bien de pousser les jeunes des communautés à monter le plus haut possible, notamment dans le monde des arts.

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SUR LE CHEMIN TORTUEUX DE L’ÉCOLE À quelques mètres de la porte d’entrée de l’école, des jeunes discutent, le regard prêt à dégainer et le fusil d’assaut à la main. Pour se rendre dans leurs salles de classes situées dans le complexe de favelas de la Maré, les enfants du projet Uérê croisent tous les jours ces bandes armées qui tiennent le quartier. Ici, le nombre d’enfants déscolarisés avoisine les 90 %. Pour les pédagogues et les éducateurs qui y ont grandi, la réinsertion dans le parcours scolaire est devenue une priorité absolue. Grâce à un panel de méthodes allant du dessin au conte, du cours de violon classique à l’apprentissage ludique de langues étrangères, ils s’emploient à redonner aux enfants le goût de l’école et à transmettre aux familles la valeur de l’éducation.

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LE TRI SÉLECTIF POUR SOIGNER SON ENVIRONNEMENT

Crédits photo : Antonio/Moderne Multimédias

Sur les hauteurs de Rio, la petite favela Morro dos Prazeres est une exception : les ruelles, colorées par des graffitis, y sont d’une propreté impeccable. Tout autour du terrain de football, les employés municipaux s’activent, le balai à la main. Pas de sacs-poubelle jetés par les fenêtres, pas de détritus à même le sol délaissés par les services de la ville. Une fois par semaine, le camion de la compagnie de recyclage vient chercher les déchets en plastique. Sous l’impulsion de Cris et de son mouvement Reciclação, l’association des habitants a disposé une quarantaine de sacs de collectage aux points stratégiques de la favela. Le projet est né en 2010, suite à un glissement de terrain meurtrier qui a emporté une partie des habitations, construites sur une décharge à ciel ouvert.

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PRENDRE SOIN DES ANCIENS ET DE LA SANTÉ DE TOUS Au cœur de la Cidade de Deus, dans la Casa de Santa Ana, la force d’une batucada fait trembler les murs. Des jeunes se sont joints aux percussionnistes : des personnes âgées aux pathologies diverses. Leur regard sur la vieillesse a changé. Les thérapeutes et éducateurs de ce centre de soins atypique effectuent un travail intergénérationnel pour soigner et protéger les anciens de l’isolement en cultivant leurs liens avec l’ensemble de la communauté. Jeunes et moins jeunes partagent des séances de physiothérapie ou de yoga, se retrouvent derrière un ordinateur ou autour d’un repas pour échanger leurs expériences. De fait, dans les favelas, où l’on côtoie le danger tous les jours, les conditions de santé restent précaires, sans pharmacie proche et avec un unique centre de soins, toujours bondé.

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VIVRE ENSEMBLE

Zutique, la bande originale des Grésilles Comment faire revivre un quartier dit « sensible » tel que les Grésilles dans la banlieue de Dijon ? L’installation de l’association culturelle Zutique au neuvième étage de la barre HLM Boutaric a permis aux habitants de se parler, de se découvrir, voire de monter des projets ensemble. Bref, de remettre le collectif en musique.

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’est un son de musette qui se diffuse à tue-tête, un flonflon qui fleure bon le parfum du bal populaire. Le jovial Dédé, accordéoniste à ses heures, retraité à temps plein depuis qu’il a quitté les services techniques de la ville, n’est pas peu fier de se rappeler le bon vieux temps, quand il avait l’âge des gamins qui s’agitent dans la pièce d’à côté. Dans la joie et la bonne humeur tandis qu’il joue, les enfants font des pleins et des déliés de toutes les couleurs, des dessins géométriques rouges, jaunes, bleus… Les plus distraits pourraient y déceler un lien surréaliste avec les motifs abstraits de Mondrian. Sauf qu’ici, ce n’est que du concret : les enfants de l’accueil de loisirs Champollion sont là pour réaliser une partie de la signalétique qui doit servir à tout leur quartier, les Grésilles, selon les directives du graphiste Eltono, street artiste qui a eu l’idée de cette singulière œuvre collective. « En faisant participer tout le monde à la création, cela devient un moment de cohésion sociale, et c’est aussi un moyen pour que les habitants s’approprient le résultat », insiste celui qui est missionné depuis plusieurs mois pour « cofabriquer » ces balises colorées, autant de « nouveaux repères » installés sur les murs ou gravés dans le bitume de cette partie de la ville en pleine mutation. AU JARDIN DES VOISINS, REMETTRE DE LA COULEUR DANS LA GRISAILLE Chaque dessin indiquera un lieu public implanté au cœur des Grésilles, le vaste quartier populaire de Dijon dont les barres 70

HLM furent synonymes des promesses du modèle français durant les glorieuses années 1960. À l’époque, toutes les populations s’y côtoyaient, du jeune cadre encore dynamique à l’ouvrier spécialisé, du Bourguignon grandi dans le fût au primo-arrivant pur jus… Et puis, les années ont terni le cliché, et la crise a achevé les espoirs de faire cohabiter des populations que tout semblait désormais éloigner. Les plus fortunés sont partis, les autres sont restés, peu à peu stigmatisés comme « sensibles » - traduisez « différents ». Un demi-siècle plus tard, l’heure est à la reconstruction du « vivre ensemble ». Elle passe d’abord, du moins officiellement, par une réhabilitation du bâti, entamée dans les années 2.0, qui a fait tomber peu à peu tous les « grands » ensembles. Il ne subsiste plus aujourd’hui que deux barres : la Réaumur, désormais murée, squattée, appelée à être bientôt détruite, tandis que l’autre, Boutaric, est encore bel et bien là, debout. Dehors, il fait nuit en plein midi. Ambiance d’été caniculaire, ciel surchargé d’éclairs. Dédé et tous les gamins, sans oublier les médiateurs sociaux et quelques femmes venues en voisines, se réfugient illico au Jardin des Voisins, local d’une vingtaine de mètres carrés de l’association des habitants de l’esplanade Boutaric. Samira Hassini, la vaillante présidente, ne peut s’empêcher de railler Dédé, la mascotte toute désignée des quelque douze membres que compte l’association. Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il tonne, en short ou emmitouflé, il vient tous les matins s’occuper du jardin partagé, niché le long de la grise barre. Il y a des bacs individuels pour les membres adhérents, des bacs collectifs où tout le monde peut se servir, VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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1. Frédéric Ménard. 2. Réunion au 9e étage de la barre HLM Boutaric. 3. Contribution d’enfants à la signalétique du quartier.

et de plus petits pour que les enfants y mettent aussi leur graine. Il y a dix ans, rien ne poussait ici. Les voitures s’y parquaient et les enfants étaient priés de circuler. Rien à voir avec aujourd’hui, où ils ont regagné l’espace pour y jouer.

Crédits photo : David Tardé/Moderne Multimédias

NE JAMAIS S’EMPÊCHER D’ALLER VERS TOUS LES PUBLICS Tout a commencé en 2007, lorsque Zutique, une association culturelle de Dijon, a décidé de s’y installer. « Nous étions implantés en centre-ville, tout en menant des projets dans les autres quartiers. On avait du mal à trouver le lien, le liant, la proximité avec les usagers. C’est pourquoi nous avons fait le choix de venir au plus près des gens du quartier : pour mieux les connaître, bien nous faire connaître aussi, pour être dans une démarche de proximité, au quotidien », se souvient Frédéric Ménard, cofondateur et directeur de cette association née en 1996, dont le cœur de métier reste l’action musicale, sous toutes ses formes. Bénéficiant du soutien de l’Office public de l’habitat de Dijon, ils vont donc investir un grand appartement au neuvième étage de Boutaric, dont une bonne partie des 150 logements est alors en jachère. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

Faire participer tout le monde à la création de la signalétique du quartier crée de la cohésion sociale et permet à chacun de se l’approprier. Sur le papier, la portée symbolique d’un tel choix raisonne comme une évidence, mais le mettre en musique, c’est une autre histoire. « On parle souvent des publics empêchés de la culture, mais n’est-ce pas plutôt parfois les opérateurs culturels qui s’empêchent d’aller vers tous les publics ? », s’interroge Frédéric Ménard. Comment faire pour que cette démarche puisse se faire entendre d’une population dont les principales préoccupations paraissent à des années-lumière de la culture pour tous ? Ici, le chômage endémique a depuis longtemps éradiqué tout ce qui subsistait de sentiment de fraternité. 71


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La citoyenneté a laissé place aux incivilités, traces audibles d’un malaise généralisé. Bref, aux Grésilles, tout restait à reconstruire. Ménard et son équipe vont s’y atteler brique par brique, en commençant justement par manger des bricks. Ce sera d’abord la casbah Boutaric, en 2007, en conclusion du cycle sur le Maroc que Zutique a organisé dans toute la ville. « C’était notre carte de visite : proposer un tajine géant et de la musique. Il s’agissait de nous intégrer dans ce paysage social, à travers notre savoir-faire. » Concerts gratuits, activités pédagoludiques pour les enfants, assiettes à 1,5 euro, l’événement parvient à fédérer des énergies jusqu’alors insondées, à rassembler des univers éloignés. En amont, le comité d’organisation associe des membres de l’association et une dizaine de personnes du quartier ; le jour dit, des bénévoles de tout Dijon sont réunis pour transformer l’esplanade. « La casbah Boutaric, c’était l’exemple type du grand mix de publics », insiste Isabel Toro, qui fit son service civique à Zutique avant d’en devenir la chargée de communication. « On ne fait pas des projets destinés au quartier, et d’autres pour les Dijonnais du centre-ville, continue-t-elle. Tout est lié. Lorsque l’on organise une fête au pied de l’immeuble, c’est bien entendu avant tout pour les habitants, mais on incite volontiers tous les autres à venir. » Favoriser l’échange des cultures, 72

mettre en partage les savoirs, décloisonner les mentalités emmurées dans leurs certitudes : ces ambitions reposent avant tout sur une volonté d’écoute. « La proximité, le fait de se voir tous les jours, est essentielle pour parvenir à créer un climat de connivence. » Et pour cela, il s’agit de s’inscrire dans la durée, sans chercher « à vendre de l’extraordinaire, souvent éphémère », insiste Frédéric Ménard. Cette recherche d’altérité au jour le jour sera la nécessaire clé d’accès pour envisager la complexité de l’autre, qu’il soit artiste venu d’ailleurs ou antique accordéoniste, femme au foyer ou jeune au pied du mur. Tous ainsi réunis pour élargir un horizon souvent plombé. LES JEUNES DONNENT PLUS DE COUPS DE MAIN AUX RETRAITÉS Depuis dix ans, l’esplanade a peu à peu repris des couleurs. Les bacs à fleurs y ont « essaimé » de nouvelles envies. « Il y a des gens à qui je ne disais pas bonjour, par habitude, que j’ai pu mieux connaître. L’association a permis d’améliorer les relations entre tous », se félicite Françoise Pelletier, armée de son arrosoir. Retraitée comme Dédé, cette ex-infirmière psychiatrique vit ici depuis plus de trente ans. « Quand je suis arrivée, il y avait beaucoup de vie… et puis peu à peu c’est devenu un désert. Il a fallu attendre Zutique pour que ça renaisse. » VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

Crédits photo : David Tardé/Moderne Multimédias ; Zutique Productions (4)

1. Un exemple de projet : Ramène ta fraise. 2. Faire croître ce que l’on veut et surtout les bonnes idées. 3. Une réunion de quartier au Jardin des Voisins. 4. Tout le monde fait le mur avec Eltono.


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Depuis que l’association Au Jardin des Voisins est sortie de terre, soutenue par Zutique, des repas sont régulièrement organisés, un réseau se tisse, même si tout n’est pas rose. « Ce n’est pas facile de passer de “C’est à moi” à “On fait ensemble”. Quand ce sont des chantiers organisés par Zutique, tout le monde est mobilisé. Pour le reste, c’est plus difficile. On a encore besoin d’un soutien, nous ne sommes peut-être pas assez grands… », poursuit Françoise. Certes, tout le monde ne participe pas – « comme dans toute association », relativise Samira –, mais beaucoup donnent un coup de main. « Créer une cabane pour les enfants, faire des jardins potagers, cela a permis de se rencontrer. Comme avec ces tables en forme d’abeilles où nous pouvons tous manger ensemble. C’est plus vivant ! Les personnes un peu isolées viennent à “l’asso” boire un café. On s’appelle par nos prénoms. Il n’est pas rare de voir un jeune aider un retraité qui porte un arrosoir trop lourd. »

« Ce n’est pas facile de passer de “c’est à moi” à “on fait ensemble”. Quand ce sont des chantiers organisés par Zutique, tout le monde est mobilisé. » UNE RÉSIDENTE

Aux côtés de Samira, Doris Razamadimpy confirme, de son accent qui indique ses origines allemandes. Quarante ans qu’elle vit ici ; elle en a vu défiler des générations, mais elle n’est pas la dernière à se féliciter de voir tomber les barrières entre les classes d’âge : « On se retrouve ensemble, pour dîner, pour discuter, pour échanger. » Le mercredi, elle tient permanence pour arroser les fleurs et s’assurer que ce qu’elle a planté – thym, ciboulette, persil et radis… – a bien poussé. UN PÔLE D’ENTREPRISES CULTURELLES AU 9e ÉTAGE D’UNE BARRE HLM « Un quartier, c’est un territoire polysémique. Le fait de s’y inscrire nous permet de travailler autour de toutes les dimensions qu’il revêt. Notre cœur de métier, c’est la musique, mais on en sort souvent pour développer des projets afin d’améliorer le cadre de vie. On ne veut pas se limiter. Ce que l’on souhaite, c’est partager ce que l’on aime, et je pense qu’il en va de même de ceux qui sont VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

en face de nous. C’est tout ce partage qui nous donne l’énergie pour y aller et continuer », explique Frédéric Ménard. Voilà pourquoi il a été à l’impulsion de la création en 2010 de la Coursive Boutaric, premier pôle territorial de coopération économique. Une vingtaine d’entreprises culturelles à forte valeur ajoutée sociale ont suivi, toutes logées au neuvième étage. « Dans une logique de mixité d’usage, dans un immeuble qui à l’époque était à moitié vide, nous avons souhaité apporter une autre dimension. Le pragmatisme, l’intelligence collective et le partage d’expériences devaient être le terreau d’une croissance inclusive. » Premier impact visible : l’immeuble se repeuple, le lien se régénère entre tous. Et en 2015, la Coursive Boutaric affiche 4 millions d’euros de budget consolidé, avec une soixantaine d’emplois en équivalent temps plein pour ces entreprises qui évoluent toutes dans la culture et les métiers de la création. Et puis combien de retombées, inchiffrables, pour l’image du quartier ? IMPOSSIBLE DE PENSER UN AVENIR SANS LE « COCONSTRUIRE » Nul angélisme : la fracture entre les territoires, après quarante ans – et quasiment autant de plans d’urgence – de politique de la ville, demeure prégnante. Un simple tour du quartier, où les petits pavillons ont pris la place des grands ensembles, le confirme. Le territoire, même reconfiguré, demeure encore habité des fantômes et des fantasmes du passé. Sans parler que certains, aux Grésilles, auraient bien aimé conserver ces barres dans lesquelles ils avaient écrit leur vie, et qui sont effacées l’une après l’autre par le trait de crayon d’un cabinet d’urbanistes. « On a trop tendance, dans les processus de rénovation urbaine, à juste informer les principaux concernés, plutôt que de les associer pleinement. C’est leur habitat que l’on transforme ! Les opérateurs culturels, de par leur expertise sur le volet participatif, pourraient être de bons alliés des pouvoirs publics. Nous, nous cherchons à travailler sur une dimension plus sociale, en développant des démarches ensemble. » Frédéric Ménard se situe depuis longtemps au-delà des paroles : il a su demander à ses nouveaux voisins, du palier ou du quartier, quels étaient leurs besoins, leurs désirs, pour y ajuster une réponse, ou du moins suggérer des projets en commun. Au Jardin des Voisins en est un, parmi d’autres. Impossible de penser l’avenir sans le « coconstruire ». L’ENJEU : SORTIR DES LOGIQUES CLANIQUES « Afin de rompre ce sentiment d’insécurité lié à ce quartier, pour ceux qui en fait ne le connaissent pas, nous essayons aussi de créer 73


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des projets entre les habitants du quartier et des gens d’ailleurs. » Zutique est ainsi à la manœuvre sur tout Dijon : en partenariat avec des écoles de musique comme les centres sociaux, mais aussi en initiant des ateliers dans la maison d’arrêt et en mobilisant les jeunes adultes du CHRS (Centre d’hébergement et de réinsertion sociale). À Boutaric, ces derniers ont désherbé, repeint les bacs à fleur, construit du mobilier de jardin. « C’était super d ’aider les gens ! », se souvient Damien. Et puis ils ont bossé en tant que bénévoles sur le Tribu Festival, le rendez-vous annuel de Zutique, un nom qui résume son enjeu : sortir des logiques claniques. « C’était comme la fête de la musique ! », dit Kevin. « Zutique a été l’une des premières associations à nous ouvrir les bras. Que ce soit pour des concerts ou des actions dans le quartier. Ils nous accueillent avec bienveillance, sans jugement. Quand on participe à la rénovation du jardin, les gens du quartier nous paient le café. C’est formidable pour des jeunes qui n’ont jamais eu l’occasion d’être mis en valeur. C’est comme un tremplin… », se félicite Jean-Christophe Scherer, éducateur technique à la résidence Herriot du CHRS de l’Acodège. Certains, comme Kevin, ont aussi participé à une fresque d’Eltono. À chaque fois, il s’agit de donner un élan, pour que d’autres rebondissent. Comme avec la création du collectif Grésilles Culture, qui réunit éducateurs spécialisés, animateurs et médiateurs culturels dans un objectif concerté de valoriser les outils dont disposent le quartier. « Outre le fait de produire des temps forts, ce collectif organise des permanences sur le marché afin de faire remonter les besoins. » L’écoute, on y revient, sans cesse. Pour autant, pas question d’entre-soi ; le but du jeu demeure l’ouverture au pluriel des subjectivités. L’ambition reste le mix de personnalités et de cultures. À l’image de ce concert dans la salle de la grande MJC des Grésilles. Sur scène, Estère, une chanteuse débarquée de Nouvelle-Zélande, qui est l’une des artistes « défendus » par Zutique. À vingt heures tapantes, la jeune femme « surlookée » commence à bidouiller ses claviers vintage, comme elle le fera deux jours plus tard à l’Alimentation générale, l’une des salles du Paris « branché », dans le genre métissé. En attendant, elle fait le show pour un public qui ressemble lui aussi au « Tout-Monde » décrit par le philosophe Édouard Glissant. Des mères de famille du quartier et leurs gamins qui s’agitent devant la scène, des couples d’étudiants du centre-ville qui dodelinent de la tête, et Françoise, grand sourire. Tous réunis, sans exclusive. Et si c’était ça la vie ? Et si on ne nous l’avait pas dit ? Jacques Denis

SI VOUS VOULEZ DÉCOUVRIR D’AUTRES FAÇONS DE

VIVRE ENSEMBLE… VIDÉO

ZUTIQUE, LE SILLON DE LA CULTURE POUR CREUSER D’AUTRES RELATIONS

La version vidéo de l’article sur cette association implantée dans une barre HLM de Dijon, qui se rapproche des publics « empêchés » afin de créer des projets au-delà de son territoire de la musique. VIDÉO

FRED MÉNARD : BRASSER LES CULTURES, DÉCLOISONNER LES QUARTIERS

Le cofondateur de Zutique, l’association qui conjugue innovation sociale, démarche artistique et développement économique, partage son expérience de terrain. ARTICLE

LE RESTAURANT SOLIDAIRE DU CENTRE HOSPITALIER DU MANS

Entre gaspillage et urgence alimentaire, le Centre hospitalier du Mans a mis en place un circuit inédit de distribution de surplus alimentaires. VIDÉO

LES MAKERS DÉFONT LE HANDICAP

Pour les Abilympics, le championnat du monde des métiers des handicapés, le fablab Handilab fait découvrir le potentiel en la matière du mouvement Makerfaire. VIDÉO

PLI BEL LA RI

Changer le monde, cela commence au coin de la rue. Ainsi cette initiative dans une zone sensible de Pointe-à-Pitre où les habitants repeignent leurs façades. VIDÉO

LA CANTINE DU MIDI : LA SOLIDARITÉ À TABLE

Marseille, avril 2016. Dans le quartier de la Belle de Mai, la Cantine du Midi redonne goût à la solidarité et à l’envie de « faire ensemble » via la cuisine. ARTICLE

TERRE DE LIENS PLAIDE POUR UN FONCIER SOLIDAIRE

Par de l’épargne solidaire et des dons, Terre de Liens achète des fermes et les loue à des agriculteurs qui pratiquent une culture biologique et paysanne. VIDÉO

ESTA ES UNA PLAZA ! C’EST UN JARDIN SOLIDAIRE

Ce jardin solidaire du quartier de Lavapiès est l’un des laboratoires citoyens les plus aboutis à Madrid. S’y constuit un modèle à suivre de très près.

www.solidarum.org 74

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CULTURE ET SAVOIRS

La Source, un château d’enfants Forte de cinq sites en France, La Source permet à des enfants en difficulté de créer leurs propres œuvres grâce à des artistes qui les accompagnent. Cette association fondée par Gérard Garouste, devenue une fondation, articule le travail social, l’éducation et la création.

C

’est jour de fête au domaine de Villarceaux. Sur le parking qui surplombe les antiques bâtiments plantés au milieu des bassins d’eau et des jardins à la française, les places libres se font rares. Sous le regard bienveillant d’adultes souriants, quelques enfants gambadent sur les pelouses tandis que d’autres s’aventurent dans les salles d’exposition, se figeant soudain pour scruter telle œuvre, belle ou intrigante, ou faire admirer à leurs parents leurs propres créations. La cour centrale du vieux manoir, où Ninon de Lenclos vécut il y a trois siècles et demi sa passion avec le marquis des lieux, a des airs de kermesse populaire.

Crédits photo : La Source-La Guéroulde (p. 76) ; La Source-Villarceaux (p. 77)

LE « BESTIAIRE » DE JEUNES ARTISTES EN HERBE Dans l’un des stands amovibles, des préadolescents confectionnent à l’aide de carton, de ficelle, de bouchons de liège et de feutres des masques d’inspiration animale : « Bestiaire et mythologie » est le thème de cette édition de la grande exposition annuelle de La Source, qui présente les œuvres réalisées dans ses ateliers au cours de la saison précédente. Sous l’auvent, on découpe, on perce, on visse, on colle, et on s’échange divers conseils pour parfaire les créations. Certains des enfants viennent du Foyer d’accueil et d’orientation de Bessancourt où, en août dernier, ils ont participé a un projet supervisé par l’artiste Roman Gorski, baptisé « Les habitants du séquoia ». La souche d’un vieil arbre, endommagé par l’orage et coupé pour sécurité, a servi de base à l’installation : creusée pour que l’on puisse s’y nicher et surmontée d’une coupole végétale, elle figure un abri symbolique aménagé par et pour des jeunes en mal de confort. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

AUX ORIGINES DE LA SOURCE : D’UNE USINE À UN DOMAINE C’est il y a vingt-cinq ans que le peintre et sculpteur Gérard Garouste a fondé La Source. Après avoir accompagné un travailleur social dans ses tournées auprès de familles survivant dans la plus extrême précarité, il s’est résolu à agir contre une détresse sociale qui progressait jusqu’au pas de sa porte, dans un petit village normand. Son parcours personnel (échec scolaire, troubles familiaux et psychologiques, etc.1) le rend très sensible au sort des enfants, et c’est sans doute pourquoi il a monté cette association d’action éducative et sociale d’aide à l’enfance par l’art… « Au début, on s’est promené à droite, à gauche, se souvient-il, c’était difficile de trouver un lieu, et on ne nous voulait pas trop dans les communes. Puis nous sommes tombés sur un maire formidable, qui nous a installés dans une ancienne usine, à la Guéroulde, dans l’Eure. » C’est dans ce premier site que l’artiste a commencé à expérimenter en 1994 une méthode pour favoriser l’éveil à la créativité de jeunes en difficulté. Avec son ami le peintre Robert Combas, il a lui-même animé les premiers ateliers. « Quand j’ai commencé, j’ai vu des enfants qui étaient sans désirs. N’ayant pas grand-chose, on s’attendrait à ce qu’ils demandent. Mais, précisément, c’est celui qui va bien qui veut encore plus. Ces enfants ne demandent rien. Nous sommes là pour leur redonner du désir, leur dire : la vie t’appartient, c’est à toi de la prendre, ne demande pas, n’attends pas, prends, passe à l’acte. Tout le monde doit accéder au rêve, et le simple fait de s’en approcher, c’est le principal. Et en cela, l’art est un outil fantastique. » 75


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Des adolescents participent à un atelier de construction de sculptures avec le plasticien Aurélien Boiffier, à La Source-La Guéroulde, en 2016. 76

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L’un des « costumes extravagants » réalisés par l’atelier enfants de la plasticienne Ghizlaine Chajaï (partenariat avec la marque Petit Bateau) à La Source-Villarceaux, en 2015. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

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Malgré la renommée du peintre et la qualité de son réseau, les débuts furent difficiles. Institutions, élus, financiers, etc., il a fallu conquérir les soutiens un par un. Mais, avec le temps, le bouche-à-oreille a relayé le succès de l’expérience. C’est donc après avoir été sollicitée par le Conseil régional d’Île-de-France que l’association a ouvert sa deuxième antenne en 2002, dans une partie du domaine de Villarceaux mise gracieusement à sa disposition. À une heure de Paris, ce site exceptionnel, au cœur du parc naturel du Vexin, lui permet d’organiser de nombreux ateliers et d’offrir des résidences à deux artistes, dont l’un en « mission » territoriale de six mois financée par la Direction régionale des Affaires culturelles. Par la suite, toujours sous impulsion locale, trois autres sources ont jailli, à Annonay (Ardèche), Dinard (Illeet-Vilaine) et tout récemment à Meudon (Hauts-de-Seine), grâce à l’engagement du musée Rodin. LA SOURCE, LES SOURCES ET LES ENFANTS DE L’AIDE SOCIALE « Chaque entité est une association loi 1901 autonome, respectant la charte établie par La Source des Sources, association qui chapeaute depuis 2010 toutes les structures, précise François Louvard, qui dirige La Source-La Guéroulde et La Source-Villarceaux. Chaque entité a son propre budget et son propre réseau de partenaires. Car chaque territoire a ses spécificités, à prendre en compte pour bien intégrer le schéma de l’enfance dans sa globalité. » La clé de voûte du projet est en effet la connexion et la synergie des structures artistiques et socio-éducatives : la réussite implique de faire collaborer des artistes, des travailleurs sociaux et des enseignants dans un même projet au service de l’épanouissement individuel et collectif d’enfants en difficultés. « La grande majorité des enfants vient par le biais de l’Aide sociale à l’enfance, explique François Louvard. On envoie nos propositions d’ateliers aux travailleurs sociaux qui en parlent à des familles pouvant être intéressées. Ils viennent ensuite visiter ensemble la structure, voir comment ça se passe. Et une fois les premiers essais effectués, les enfants reviennent régulièrement. Selon les problématiques établies avec le référent, certains vont faire huit à dix projets sur l’année, parce qu’il y a une réelle nécessité, d ’autres trois ou quatre. » Les 6-12 ans et les 12-18 ans sont organisés en groupes restreints (douze personnes au maximum) pour réaliser un projet artistique, de la conception à la réalisation, sous la conduite d’un artiste professionnel. Les artistes, en retour, reçoivent abondamment, humainement bien sûr, mais aussi dans leur pratique même. « Nombreux sont ceux, s’amuse Romain, l’un des animateurs, qui s’enthousiasment et se nourrissent des idées fraîches, spontanées, non formatées » de leurs petits apprentis. À la suite des arts plastiques, La Source s’est rapidement ouverte à toutes les disciplines artistiques : musique, théâtre, 78

« Nous sommes là pour redonner du désir aux enfants, leur dire : la vie t’appartient, c’est à toi de la prendre. Et pour ça, l’art est fantastique. » GÉRARD GAROUSTE

danse, graff… Des groupes ont été emmenés à Madras, en Inde, participer à des ateliers de danse. Des musiciens gnawas sont venus d’Afrique du Nord pour initier les enfants aux percussions. Et, cette année, deux artistes touaregs du Niger ont appris aux enfants à sculpter la pierre pour en faire surgir des représentations des animaux du désert. QUAND LES ARTS DEVIENNENT DE L’ACTION ÉDUCATIVE L’association mène aussi une action éducative. Le partenariat avec l’Éducation nationale lui permet de proposer aux écoles primaires et secondaires des « classes artistiques » répondant à un projet pédagogique défini avec un enseignant. Ces classes valorisent souvent les plus en difficulté au sein du groupe. Depuis dix ans, La Guéroulde organise ainsi, avec le soutien de la Fondation Culture & Diversité, des séjours pour des classes d’éducation prioritaire d’Île-de-France. Enfin, La Source tente de rendre l’art et la culture accessibles à tous. Dans ce coin enclavé de l’Île-de-France, mal desservi par les transports, l’association a mis en place un système de navettes autobus pour permettre aux familles isolées d’accéder au domaine, et organise avec elles des sorties culturelles et de loisirs, activités qui favorisent l’échange entre les générations. « On agit comme un medium, résume Gérard Garouste, on est là pour recréer du lien. Quand les parents viennent, ils sont fiers de voir ce que leurs enfants ont réalisé, et les enfants sont fiers de montrer leurs œuvres à leurs parents. Les parents voient aussi que des élus locaux se déplacent pour leurs enfants… C’est une façon de valoriser ces familles, de leur donner la considération qu’elles méritent, de remettre un peu les pendules sociales à l’heure. Le rôle de La Source, c’est d’être attentif à un enfant et de créer un dialogue avec lui. Une conversation ludique en plus : avec l’art, on n’est pas là pour s’ennuyer, on est là pour rigoler ! » Autre clé : afin d’assurer la mixité de ses publics, La Source remplit aussi la fonction de centre de loisirs, ouvert à tous VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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publics. Ce qui permet de mêler dans les ateliers des enfants en difficultés socio-éducatives avec d’autres, plus favorisés. Ainsi, le poids des regards s’allège : l’enfant qui vient ici n’est pas étiqueté « cas social ».

POUR ALLER PLUS LOIN SUR LA ROUTE DES

CULTURES ET SAVOIRS… VIDÉO

UNE BELLE HISTOIRE POUR 9 000 ENFANTS ET 150 ARTISTES En 2015, ce sont donc près de 9 000 enfants (et 150 artistes) qui ont fréquenté les cinq sites de l’association, en attendant qu’ouvrent de nouvelles sources sur le modèle affiné depuis vingt-cinq ans : l’articulation minutieuse du travail social, de l’éducation et de la création artistique. L’objectif est d’étendre le réseau en France, et pourquoi pas au-delà. Très sollicitée par des collectivités souhaitant implanter une structure sur leur territoire, La Source s’est récemment constituée en fondation, sous l’égide de la Fondation de France, afin d’assurer sa pérennité et d’accéder plus facilement aux mécènes et autres donateurs. Car si, au fil des ans, l’association s’est trouvée de nombreux partenaires, la recherche de financement demeure un souci quotidien. Toute la difficulté est de faire prendre conscience aux éventuels financeurs que cet outil n’a de sens qu’à long terme : un enfant peut fréquenter les ateliers de La Source pendant dix années d’affilée. Tout se construit donc dans la durée, et la transmission : « L’adolescence passée, on continue avec les familles, dit François Louvard. Certains qui sont passés enfants à La Source sont aujourd’hui parents et viennent suivre les activités avec leurs propres enfants, ou donner un coup de main. » Au centre de la cour, deux superbes animaux restent flegmatiques au milieu de l’agitation. Ce sont les jeunes du Pôle social de La Source-Villarceaux qui, avec l’artiste Aurélien Boiffier, ont donné vie à Katara et Kitero, cheval et âne en bois de récupération qui vont désormais vivre au domaine, pas très loin des trois moutons en vaisselle de porcelaine. « La Source, c’est comme une famille qui nous donne une autre vision que celle que l’on a de chez nous. On sort de la routine, on découvre un autre univers, des gens différents », résume Charlotte, l’un des 20 000 enfants passés par La Source depuis sa création. Une ombre inquiétante menace néanmoins ce tableau : le nouvel exécutif de la Région Île-de-France envisage de vendre le domaine de Villarceaux. L’éventuel achat par un investisseur privé pourrait imposer une fin dramatique au conte de fées. Balthazar Gibiat

1. Gérard Garouste, L’Intranquille – Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou, L’Iconoclaste, 2009. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

GÉRARD GAROUSTE : « REDONNER DU DÉSIR AUX ENFANTS »

Grand peintre contemporain, Gérard Garouste explique comment et pourquoi il a créé La Source. ARTICLE

SIMPLON.CO, LA FABRIQUE SOCIALE DU NUMÉRIQUE INCLUSIF

Bien plus qu’une école de programmation, Simplon.co, c’est un système d’inclusion par le numérique des décrocheurs scolaires et une communauté ouverte. VIDÉO

RÉAPPRENDRE À APPRENDRE

Grâce à une méthodologie spécifique, l’école Uerê offre à des enfants de la favela, à Rio de Janeiro, un complément scolaire pour surmonter les traumatismes liés à la violence. IMAGES

LA REBUILD FOUNDATION DE CHICAGO

Reportage photo sur une fondation créée par l’artiste Theaster Gates pour que les Afro-Américains de la capitale de l’Illinois renouent avec leur culture et prennent leur destin en main. VIDÉO

THÉÂTRE D’OMBRE AU FOYER D’ACCUEIL MÉDICALISÉ

Au sein de cet établissement de la Fondation Cognacq-Jay, la compagnie Bruits de couloir mêle résidents et professionnels du lieu autour de créations. VIDÉO

ORANGE ROUGE, DES ADOLESCENTS EN DIFFICULTÉ SE SAISISSENT DE L’ART

Depuis 2006, Orange Rouge provoque la rencontre insolite entre des adolescents en difficulté et des artistes à travers la réalisation d’une œuvre collective. VIDÉO

CORDES SUBTILES, FAVELAS SENSIBLES

À Niterói, en face de Rio, l’Orquestra de Cordas permet aux jeunes de la favela d’accéder à la musique classique… Une expérience musicale et un tremplin social. ARTICLE

TRADE SCHOOLS : LES SAVOIRS EN PARTAGE Dans le sillage des « Accorderies » et autres SEL (Systèmes d’échanges locaux), qui permettent des transferts non monétisés de services entre particuliers, les « Trade Schools » entendent partager et faire circuler sans entrave tous les savoirs.

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Crédit photo : Malika Elkord/Moderne Multimédias

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Chaque semaine, des migrants viennent à la ferme urbaine Lârjean kafé & trädgardar, dans la banlieue de Göteborg, pour apprendre le suédois et l’agriculture.

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REPORTAGE À GÖTEBORG

Le « système providence » à la suédoise Profonde culture égalitaire, décentralisation aboutie et multiplication des partenariats public-privé ont permis au modèle social suédois d’évoluer sans abandonner ses principes fondateurs. Mais il doit continuer à se réinventer pour répondre aux défis de l’époque et laisser plus d’espace aux initiatives citoyennes. Voyage à Göteborg, ville en quête de « durabilité ».

À

Angered, banlieue de Göteborg, entre barre d’immeubles d’un côté et maisons individuelles de l’autre, une ferme urbaine a poussé : Lârjean kafé & trädgardar. « Un pont jeté pour sortir de la ségrégation et de l’inégalité croissante que vivent ces quartiers », aime à dire Peter Rundkvist, chef de file, pour la « Business Région » de Göteborg, du projet de développement « ruralité et urbanisme ». Ce matin de septembre, Jenny Persson, jeune agricultrice et professeur de suédois, un râteau entre les mains, accueille une dizaine de migrants venus apprendre la langue… et la pratique de l’agriculture. Ces femmes et ces hommes sont des Somaliens, Bosniaques, Syriens, Colombiens, Asiatiques… Un bon nombre habite la cité d’à côté. « Les immigrants inscrits aux SFI (cours de suédois obligatoire pour étrangers arrivant en Suède) apprennent le suédois et en même temps à jardiner et à cultiver des légumes. Je leur enseigne à devenir agriculteur, dit fièrement Jenny. Certains, d’ailleurs, ont déjà des connaissances en agriculture ; une de mes élèves est agronome. » VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

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À quelques pas, une serre et un restaurant accueillent aussi des visiteurs suédois : hommes d’affaires, couples en goguette ou familles, venus du centre-ville ou des zones pavillonnaires pour le déjeuner, un cours de cuisine ou de culture écologique. Lârjean kafé & trädgardar est une coopérative sociale et solidaire qui se veut un point de rencontres, un espace d’apprentissage et de réadaptation, un lieu de solidarité et de développement écologique. Cet environnement où se croisent des banlieusards d’Angered, des citadins de Göteborg et des migrants n’est-il pas à l’image de la Suède, telle qu’elle tente aujourd’hui de réinventer son modèle social ? REPENSER LE TERRITOIRE AU SERVICE DE L’INCLUSION SOCIALE Angered est un quartier éclaté situé en périphérie de Göteborg, deuxième ville de Suède, avec un peu plus de 900 000 habitants et de nombreuses cités construites dans les années 1970. Il se situe à la lisière d’une région rurale, bucolique et verdoyante où, par contraste, de nombreux Suédois ont leur résidence secondaire. Excentré, c’est un quartier qualifié de « dortoir » où très peu d’entreprises se sont installées et où les habitants se referment sur eux-mêmes. Dans la cité, la population y est pour l’essentiel issue de l’immigration. Quatre-vingts nationalités (et près du double en langues ou dialectes) s’y côtoient : Somaliens, Érythréens, Bosniaques, Iraniens, Colombiens, Irakiens, Syriens, etc.

« Nous avons créé une société “pour” les gens ; nous devons désormais apprendre à en créer une “avec” les gens. » HANS ABRAHAMSSON

La Suède est devenue depuis trente ans l’un des pays d’Europe accueillant le plus fort taux d’immigrants légaux. Dans les cités de banlieue, le chômage atteint 25 %, contre 6 à 8 % pour l’ensemble du pays. La question de l’inclusion des communautés et des populations immigrées est, de fait, au cœur de la réflexion des élus de Göteborg. Il devient important de repenser le territoire au service de l’inclusion sociale. « Nous tentons de trouver des solutions nouvelles : solutions pour l’emploi, la santé, l’éducation, le développement durable, et aussi pour faire face aux conflits que l’on rencontre entre les centresvilles et les zones périphériques, explique Peter Rundkvist. 82

Cela passe par la construction récente d’un hôpital à Angered pour réduire le fossé sanitaire lié à l’absence d’établissement hospitalier dans cette zone ; par des cafés dans les cités, des universités et des centres culturels décentralisés, et le développement de fermes urbaines. » CONSTRUIRE UNE ÉCONOMIE LOCALE AVEC LES MIGRANTS Pour la société suédoise, le développement durable n’est pas qu’économique ou écologique ; il est avant tout social. Il ne peut se concrétiser sans un effort pour l’éducation de tous, la santé publique et l’inclusion sociale, tant aux plans individuel que collectif. Ce que l’on appelle la « sustainability » est ici interprétée de façon holistique, inséparable d’une double ambition de qualité de vie et d’égalité entre tous ceux qui résident en Suède. Aussi n’est-ce pas un hasard si Göteborg a lancé il y a quelques années le concept de « ville égalitaire », ce qui s’est traduit par des priorités budgétaires et des programmes pour l’accessibilité des personnes handicapées, l’école pour tous et bien d’autres mesures de « justice sociale ». Et c’est selon cette même logique que Göteborg cherche à devenir la première destination durable mondiale. Il faut savoir que la Suède importe aujourd’hui 60 % de ses fruits et légumes, alors qu’elle possède de nombreuses terres cultivables, particulièrement à Göteborg. « Après des études sur le terrain durant un an et demi, nous nous sommes rendu compte que beaucoup de gens de différents pays avaient des traditions de production écologique et d’économie locale. Quand ils arrivent en Suède, une nation très industrialisée, beaucoup d’entre eux sont déjà habitués à une nourriture produite localement », explique l’ancien pasteur Dan Melander, l’un des initiateurs des projets de Göteborg rural. De fait, un certain nombre d’habitants d’Angered, souvent d’origine africaine, en particulier somalienne, ont eu une expérience de l’agriculture avant de s’installer dans le pays. Or, continue Dan Melander, « les restaurants et la population du centre-ville veulent de plus en plus de nourriture produite sur place et écologique. C’est pourquoi nous devons construire une économie locale avec les gens, de sorte qu’ils se sentent impliqués et ne soient pas passifs. C’est un enjeu d’emploi, mais aussi et surtout de démocratie dans un monde mondialisé. » Militant pour l’environnement, Dan Melander connaît bien les fermes urbaines, il en a créé une, il y a vingt ans, après avoir quitté l’église où il travaillait, sa direction ayant refusé un programme d’économie d’énergie qu’il voulait engager. Pour lui, « le modèle suédois s’est construit autour de la solidarité. Nous sommes tous égaux et nous devons nous entraider pour notre bien-être et une bonne vie. Nous ne voulons pas seulement augmenter la production écologique, il s’agit ici de justice sociale, pas seulement dans les pays pauvres mais aussi en Suède ». VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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Asa Lorentzi, l’un des leaders avec Hans Abrahamsson du projet Kairos.

Jasmine Isdrake, artiste, designer et fondatrice de l’espace collaboratif Collaboratory.

Dan Melander, ancien pasteur, l’un des initiateurs des projets de Göteborg rural. Peter Rundkvist, chef de file du projet de développement « ruralité et urbanisme » à Göteborg.

Eva Nilssen, responsable du jardin à la ferme urbaine Lârjean kafé & trädgardar.

Crédits photo : Malika Elkord, Narjes Bahhar/Moderne Multimédias

Mikael Cullberg, directeur de la plateforme locale de Mistra Urban Futures à Göteborg.

Hans Abrahamsson, professeur en économie politique à l’université de Göteborg.

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Jenny Persson, jeune agricultrice et professeure de suédois pour les migrants.

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L’AMBITION D’ÉGALITÉ : FONDEMENT DU LIEN SOCIAL EN SUÈDE « Les Suédois sont très attachés, au moins depuis 1940, à un système de protection sociale et de services publics assurant la prise en charge du citoyen “du berceau à la tombe”, à l’accès pour tous à l’éducation, aux soins et à des opportunités de promotion socioprofessionnelle. Aujourd’hui, le système est moins généreux que dans les années 1970, mais il se maintient au niveau des meilleurs standards occidentaux et son coût transparent et maîtrisé est globalement accepté par la société », écrit l’économiste Émilie Bourdu1. Les études relèvent que les Suédois consentent à payer un impôt élevé (46,4 % du PIB, contre 39,3 % en Europe, en 2008), convaincus de bénéficier en contrepartie d’un service public performant grâce à une grande transparence de la procédure budgétaire et au contrôle des administrations. La société suédoise est aussi très attachée à un égalitarisme entre les sexes, entre les revenus et entre les différentes classes sociales : « La politique d’égalité salariale a participé à sa traduction dans les faits ; mais d’autres facteurs y ont également contribué, comme la diffusion de la “Loi de Jante” (Jantelagen). Il s’agit d’une formulation, restée célèbre, de valeurs anciennes souvent associées à l’éthique protestante. Cet ensemble de règles de conduite impose à l’individu de ne pas se mettre en avant, de ne pas se croire meilleur que le collectif, de contribuer au bien commun », rappelle Émilie Bourdu. DE L’ÉTAT PROVIDENCE À UN « SYSTÈME PROVIDENCE » DÉCENTRALISÉ, JOUANT LA CARTE DES PARTENARIATS PUBLIC-PRIVÉ Haut niveau de dépense publique, charge fiscale élevée, principe d’accès universel aux services, culture du consensus et du dialogue social, fort attachement à l’égalité : telles sont les caractéristiques d’un État providence qualifié de « social-démocrate ». Mais les Suédois n’en ont pas moins adapté, peu à peu lors de ces dernières décennies, leur État providence au cadre changeant de l’économie de marché, confiant par exemple les missions de service public spécifiées par le gouvernement à des agences gérées selon les normes du privé. Ainsi Vinnova, basée à Stockholm, se présente-telle comme l’agence suédoise « pour l’innovation et le développement durable qui bénéficie à la société ». La ferme Lârjean kafé & trädgardar est une autre illustration de ce partage public-privé. Il s’agit d’une entreprise écologique, sociale et solidaire, qui loue à bas prix les terres appartenant à la ville ; elle finance son activité par le caférestaurant, la location d’une salle de conférences, les formations à l’agriculture ou à la cuisine (financées par l’État pour les migrants ou les personnes en difficulté), et un peu de vente aux particuliers de fleurs et de légumes, essentiellement lors de la fête des récoltes qui a lieu fin septembre. 84

« Nous employons une quinzaine de personnes, neuf à temps plein et sept à temps partiel. Certains de nos employés sont immigrés, d’autres sans emploi depuis de nombreuses années, d’autres encore ont vécu un burn out, sont handicapées ou malades, explique Éva Nilssen, responsable du jardin. Pour eux, c’est une étape de socialisation avant de retrouver la vie active. » Par ailleurs, la décentralisation s’est affirmée en Suède, au point que beaucoup parlent désormais de « système providence » plutôt que « d’État providence. » L’éducation a été transférée aux 290 communes, la santé en grande partie aux 20 comtés. Le Health and Medical Services Act de 1982 spécifie, quant à lui, que la responsabilité d’assurer à toute personne vivant en Suède l’accès à de bons soins de santé revient aux conseils de comté régionaux et aux municipalités. Ces choix ont contribué à la maîtrise des finances, tout en maintenant le niveau des services publics. UN CONTRAT SOCIAL À L’ÉPREUVE DU RÉEL « Je pense que le modèle suédois avec lequel j’ai grandi dans les années 1970 doit se réinventer, souligne Mikael Cullberg, directeur de la plateforme locale de Mistra Urban Futures2 à Göteborg. Il a déjà beaucoup changé avec les financements qui se réduisent, les migrations et la mondialisation. À Göteborg, les inégalités face à l’emploi, la santé ou la réussite scolaire se sont accrues en vingt ans ; on constate des différences énormes d’un quartier à l’autre. Et une polarisation au sein de la ville est de plus en plus visible ! » Réinventer, cela veut dire faire évoluer les structures, penser autrement, et c’est le pari de Mistra Urban Futures. Créé en 2010, ce centre installé à Göteborg dans les locaux de l’université Chalmers, réunit des partenaires publics (la préfecture, la ville, la région, l’agence des transports, etc.), des universités et des instituts de recherche. Il se met en place dans une logique collaborative et transdisciplinaire pour imaginer collectivement ce que pourrait être une ville juste et implémenter la solidarité de demain. « L’idée du centre est de regrouper différentes disciplines qui cherchent et expérimentent ensemble afin d’acquérir les bonnes connaissances, de faire le lien entre secteurs publics et instituts de recherche qui n’ont pas l’habitude de travailler ensemble. Et aussi de construire une collaboration plus internationale », explique Mikael Cullberg. Mistra Urban Futures est composé de quatre plateformes établies localement, dont l’une à Göteborg, les autres étant réparties dans le monde (Cape Town, Manchester et Kisumu au Kenya), ce qui permet une étude comparée des différentes visions de la solidarité sociale à travers des cultures et des environnements très différents. L’un des principaux projets que Mistra Urban Futures vient de terminer, Kairos, a mis en lumière la nécessité d’augmenter la « cocréation » et le dialogue entre les citoyens, le secteur public, les instituts scientifiques et les structures de la société civile pour impulser le changement « en travaillant avec les habitants ». Dans la banVISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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lieue de Backa, au nord de Göteborg, le centre social Selma crée ainsi des rencontres régulières pour dialoguer avec les habitants de tous âges, avec les travailleurs sociaux, les écoles, les assistantes sociales, pour identifier les problèmes, explorer les idées et les réaliser ensemble. « Quand les gens sont impliqués, ils se sentent responsables, dit Asa Lorentzi, l’un des leaders du projet Kairos. Ici, la décoration extérieure a été réalisée par les jeunes du quartier avec un artiste. Elle n’a jamais été taguée ! »

Beaucoup de migrants travaillent en Suède dans le domaine de l’agriculture urbaine. L’enjeu de leur intégration est social autant qu’économique. L’INITIATIVE CITOYENNE BLOQUÉE PAR LE SYSTÈME Pour Hans Abrahamsson, professeur en économie politique à l’université de Göteborg et chercheur en « paix et développement » travaillant sur la question de la ville juste et de la durabilité sociale : « L’État providence a été créé par de la bonne ingénierie sociale. Nous avons construit une société “pour” les gens, mais nous n’avons jamais appris à créer une société “avec” les gens. Aujourd’hui, avec la mondialisation et en raison de cet amalgame du local et du mondial, des problèmes plus complexes adviennent, très spécifiques. Et ces problèmes ne peuvent être résolus que par ceux qui les vivent au quotidien… Il nous faut donc maintenant créer une société avec les citoyens plutôt que de la faire pour les citoyens. C’est un grand défi, surtout pour ma génération, qui pensait pouvoir résoudre toutes sortes de problèmes avec notre ingénierie sociale traditionnelle, telle que nous l’avons élaborée. Mais c’est un modèle qui se révèle trop exclusif, voire élitiste, pour notre époque. » Et cela d’autant qu’il laisse peu de place, face aux institutions, à l’initiative individuelle, à la participation citoyenne aux processus d’innovation sociale. Il s’avère en effet impossible pour un citoyen d’obtenir des subventions ou des financements publics, une loi limitant ces derniers aux institutions ou sociétés « accountables » (responsables), c’est-à-dire bien implantées et « reconnues ». Car si la société suédoise est

1. Émilie Bourdu, Les Transformations du modèle économique suédois, Presse des mines-La Fabrique de l’Industrie, 2013. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

2. mistraurbanfutures.org 3. collaboratory.se 4. Écouter, par exemple, la chronique

riche d’un secteur privé non lucratif solide, composé de coopératives, de fondations et d’associations travaillant très souvent en partenariat avec l’État, il s’avère difficile à de nouveaux entrants de montrer qu’ils sont des acteurs de « confiance » et d’obtenir ainsi aides, subventions ou contrats. La loi privilégie de fait les organisations du tiers-secteur d’ores et déjà bien installées. Pour preuve : Jasmine Isdrake, artiste de 35 ans, game designer et fondatrice en 2011 de Collaboratory 3, un laboratoire d’innovation citoyenne, a fait les frais du manque de soutien financier et logistique. Son « espace ouvert », dans un container sur le port de Göteborg, loué à la ville, permettait à des personnes de tous âges, nationalités et horizons d’avoir accès gratuitement à des ordinateurs et à des savoirfaire d’artiste pour divers projets ou créations. Aujourd’hui, découragée, elle doit arrêter son activité faute de financement et va quitter la ville. C’est bel et bien pour répondre à ce type de blocages et faciliter les projets émanant des citoyens que Hans Abrahamsson insiste : « Nous travaillons aujourd’hui à faire changer la loi ! ». UN PARI SUR LE FUTUR ET LA PÉRENNITÉ DU MODÈLE SUÉDOIS À horizon 2020, le marché de l’emploi prévoit une croissance de 1,5 million de salariés pour l’agglomération de Göteborg. Et l’arrivée de nouveaux migrants va se poursuivre. Dans cet esprit, Göteborg poursuit ses recherches, ses expériences et sa quête d’intégration de tous dans la société. Ainsi, en août 2017, à Angered, derrière la ferme urbaine, un centre avec des chameaux et des constructions issues de cultures très différentes va s’ouvrir. Un café, puis une maison verte pour légumes et autres récoltes vont suivre… « Une représentation vivante de la diversité de ce quartier, de l’inclusion sociale, des opportunités d’emplois, un développement local et un lieu de rencontre », décrit de façon enthousiaste Géza Nagy, qui porte ce projet. Et pour cause : le gouvernement suédois, ayant réuni une brochette d’économistes pour comprendre le taux de croissance de 4,5 % du royaume au dernier trimestre 2015, l’a expliqué par… les migrants4 ! « La solidarité est plus puissante lorsqu’elle se fonde sur les intérêts communs, soutient le professeur Hans Abrahamsson, quand nous comprenons que les réfugiés qui viennent ici sont porteurs de ressources immenses et qu’il n’y a qu’un seul “nous”. Non pas une victime ou une charge mais un “cocréateur” de la société suédoise, participant activement et utilisant ses ressources. » Malika Elkord

d’Anthony Bellanger sur France Inter, émission « Les Histoires du monde », le 10 octobre 2016: « La Suède connaît un

regain économique inattendu ».

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L’AIDE AUX ACTEURS SOCIAUX

La Nef : financer des projets à forte valeur ajoutée sociale La coopérative financière la Nef espère devenir d’ici la fin de l’année 2016 un établissement bancaire de plein exercice. Un pari difficile : l’invention de ce que pourrait être une banque solidaire. Interview de Mathieu Gros, banquier itinérant de la Nef, en charge des Bouches-du-Rhône et du Var.

Dans quel contexte et pour quelles raisons la Nef a-t-elle été créée ? MATHIEU GROS : C’est dans les années 1970 que des agriculteurs en biodynamie, faisant le constat de l’impossibilité de trouver des financements pour des projets comme les leurs, décident de se regrouper au sein d’une association pour former en quelque sorte un club d’investisseurs et offrir une alternative à la finance classique. Dix ans plus tard, l’association mène avec succès une collecte d’épargne et émet des crédits, en d’autres termes une activité de banque, et les autorités françaises lui demandent de changer de statut. C’est ainsi qu’en 1988, la coopérative financière la Nef est créée. Elle compte aujourd’hui 37 000 sociétaires1. Elle offre des outils de financement et d’épargne solidaires et éthiques sur le territoire français. Quel est son fonctionnement ? M. G. : La Nef est structurée en quatre délégations, dont celle de Lyon, où se situe son siège social, et puis Paris, Toulouse et Nantes. Elle a aussi construit un réseau de banquiers itiné86

rants un peu partout en France. Elle compte aujourd’hui 80 salariés. Un banquier itinérant a pour mission d’animer le territoire qui lui est attribué, de rencontrer les porteurs de projets et les acteurs locaux pour faire connaître la Nef et identifier des projets en quête de financement. Pouvez-vous nous citer quelques projets emblématiques qu’elle finance ? M. G. : La Nef a financé un projet de tourisme solidaire. Il s’agit d’un lieu, Les Joncas, situé à côté de Martigues, qui propose des vacances à des enfants qui n’ont pas la possibilité de partir. La Nef vient aussi de leur prêter 250 000 euros afin de réhabiliter une vieille bâtisse avec des matériaux écologiques pour augmenter leur capacité d’accueil. Autre exemple : en 2015, elle a financé le Bar à Vrac à Marseille, une épicerie qui a réduit les emballages à leur strict minimum afin de diminuer la production de déchets. Dans le domaine social, nous avons plusieurs projets en cours, concernant la création de crèches et le développement de services à la personne.

Pourquoi ne sont-ils pas financés par le circuit bancaire classique ? M. G. : Les trois domaines de financement de la Nef, l’écologie, le social et le culturel, comprennent beaucoup de projets d’envergure locale et peu générateurs de revenus. Je viens du système bancaire classique. J’ai pu observer que, dans ces domaines, les financements n’étaient octroyés qu’à des institutions bien installées et avec des budgets conséquents, à partir d’environ un million d’euros. Des projets plus « sobres », requérant des financements inférieurs à 200 000 euros, ne rapporteront pas un produit net bancaire suffisant (ouverture de compte, services, placement…) et auront tendance à être ignorés par les banques classiques. La Nef met en avant la finalité sociale, écologique ou culturelle avant les objectifs de rentabilité. Elle s’attache ainsi à financer des projets à forte valeur ajoutée sociale, même s’ils génèrent peu de valeur ajoutée financière. La Nef propose un modèle de financement qui répond aux crises sociale et écologique, et s’intéresse à VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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tout un pan de l’économie ignoré par le circuit bancaire traditionnel. En ce sens, elle peut incarner une forme de la banque de demain. La Nef veut devenir une « banque solidaire » d’ici la fin 2016. Que cela signifie-t-il ? M. G. : Devenir une banque solidaire, c’est se positionner en tant qu’acteur de la finance solidaire. L’agrément que nous avons obtenu en avril 2015 va nous permettre d’ouvrir des comptes courants, dans un premier temps pour les professionnels, et des livrets pour les particuliers et les organismes à but non lucratif. Nous allons pouvoir financer des besoins de trésorerie de court terme, comme des découverts bancaires. La banque solidaire doit aussi permettre de bénéficier de tarifs plus justes et totalement transparents. Par exemple, dans certaines opérations, nous refacturerons les frais de nos prestataires sans marge commerciale. Pour l’ensemble des tarifs, les marges seront

La Nef finance tout un pan de l’économie, celui de petites structures locales du social, du culturel et de l’écologie, que les banques classiques ignorent.

1. La version longue de cette interview dans la base solidarum.org décrit plus en détail le fonctionnement de la Nef avec ses sociétaires. Elle fait partie du VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

visibles et justifiées, il est important pour nous de rendre notre modèle économique transparent. Comment la Nef peut-elle faire pour ne pas juste devenir une banque comme les autres ? M. G. : Il existe une charte de la Nef précisant qu’elle oriente ses financements uniquement vers trois domaines : le social, l’écologie et la culture. De plus, son statut précise qu’elle ne peut avoir recours aux marchés financiers. Nous pourrions aussi nous inspirer d’Enercoop et créer un réseau de coopératives ancrées dans les territoires, afin de nous prémunir contre une dérive de centralisation des décisions et donc de déconnexion avec la réalité sociale. À quoi pourrait ressembler la Nef demain ? M. G. : Rien n’est encore figé, mais nous pourrions imaginer un maillage des territoires par les banquiers itinérants et le réseau des sociétaires, une sorte de banque en pair-à-pair, s’appuyant sur des relais, comme les commerces de proximité, à l’image des « CompteNickel », comptes hors banques qui s’ouvrent chez les buralistes. On pourrait, par exemple, envisager un réseau de proximité avec des dépôts dans les commerces. Nous pourrions également développer l’usage des monnaies locales. Nous mettons déjà à la disposition des associations qui gèrent ces monnaies des outils financiers, notamment un compte courant sur lequel elles vont déposer ce que l’on appelle le fonds de garantie, c’est-à-dire de l’argent disponible pour permettre la circulation des devises et garantir les dépôts. Une partie peut être placée à court terme et sans risque à la Nef, afin de financer des projets éthiques, si possible eux-mêmes utilisateurs de monnaies locales.

Le numérique est une autre piste… M. G. : Nous étions la première banque à avoir mis en place une plateforme de prêt participatif avec Prêt de chez Moi, initié en Rhône-Alpes et étendu depuis à l’ensemble du territoire. Nous travaillons désormais sur de nouveaux outils numériques liés à la finance participative. Nous avons déjà une plateforme de crowdfunding, Zeste, qui permet de financer des projets par le don, et sur laquelle nous allons développer des initiatives locales avec un système de paiement, par exemple en Roue, la monnaie marseillaise. Ce principe peut s’appliquer aux différentes monnaies locales en France. L’objectif est de financer directement des projets locaux par des monnaies locales. Nous allons aussi mettre en place une plateforme de prêt solidaire collaboratif et une autre dédiée à l’investissement en capital. Ce triptyque d’ingénierie financière a même reçu un prix de l’innovation : l’Award de la Clientèle altruiste 2015, lors des Profit for Non profit Awards, en octobre 2015 à Paris ! La Nef ouvrira-t-elle la voie de la banque solidaire à d’autres acteurs ? M. G. : La finance solidaire a fait un bond de 14 % en 2014, soit environ 7 milliards d’euros de transactions. C’est à la fois énorme et encore dérisoire, car cela ne représente que 0,16 % de la finance dans son ensemble. Néanmoins, la progression moyenne de la finance solidaire, et de la Nef notamment, est de 10 à 15 % par an. Demain, cela peut générer de nouvelles structures, de nouveaux systèmes de finance. La Nef fait partie d’un mouvement plus large : elle est en lien avec des banques éthiques comme Triodos en Hollande, Banca Etica en Italie, la Fiare en Espagne… L’ambition est de créer un regroupement au niveau européen. Propos recueillis par Chrystèle Bazin

dossier « L’aide aux acteurs sociaux » réunissant des initiatives à destination de ces derniers.

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RÉFLEXIONS POUR DEMAIN Parce qu’elle s’occupe de l’humain, la solidarité sociale adapte ses réponses au terrain et imagine sans cesse de nouvelles solutions. Mais cette nécessité créative suppose de conjuguer les actions sociales aux évolutions sociétales, aux mutations du secteur de la santé, à la révolution numérique, aux transformations du travail ou de la ville, etc. Aussi avons-nous tenté d’éclairer l’avenir proche par des analyses, mais aussi par deux nouvelles de science-fiction et des œuvres d’artistes contemporains. Décaler son regard n’est-il pas l’une des plus passionnantes façons d’entrevoir et d’anticiper des futurs ?

Les visuels d’œuvres qui illustrent ce cahier sont tous légendés en page 129. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

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Solidarité sociale : une nouvelle donne en cinq idées fortes Vieillissement, numérique, progrès, travail, transformation sociale : ces cinq termes-clés portent certaines des évolutions majeures du contexte de la solidarité sociale de demain. Petit tour d’horizon subjectif, sans autre prétention que d’initier la réflexion et de lancer le débat. C’est une vieille dame, rides harmonieuses et lunettes de rigueur, mais avec des cheveux verts qui volent au vent. De profil, regardant sans doute l’avenir, cette représentante du 4e âge aux airs de magicienne punk est l’image de couverture d’un rapport cosigné au premier trimestre 2016 par La Fonda, « fabrique » d’idées du monde associatif, et Futuribles International, centre de réflexion et d’études prospectives, référence dans l’exploration raisonnée de nos futurs possibles. À l’instar de son visuel de Une, le titre du document interpelle par sa dimension paradoxale : « Société vieillissante, société innovante. L’ESS au défi du vieillissement démographique ». Cette étude de près d’une centaine de pages, fruit d’un imposant chantier collaboratif de plus d’un an et demi, est symbolique de nouveaux enjeux de l’économie sociale et solidaire (ESS). Le message de l’un de ses paragraphes-clés en atteste : « Alors que l’ESS commence à se détacher de son image d’économie supplétive, de réparation et de compensation de l’économie de la performance financière, et à s’émanciper de sa fonction de béquille d’un État social en décomposition, sa reconnaissance en tant que secteur statutaire de l’économie par la récente loi1 est un acquis politique. Pour autant, au sein des profondes transitions (économique, écologique, numérique, démocratique, institutionnelle) que traversent nos sociétés, les acteurs de l’ESS ne peuvent jouer leur rôle pionnier que s’ils parviennent à devenir non seulement porteurs d’un nouveau discours, mais surtout promoteurs d’une nouvelle praxis de trans92

formation sociale 2. » L’intérêt de cette prise de position engagée – à laquelle chacun est libre d’adhérer ou pas – est de poser l’urgente nécessité d’une projection de l’économie sociale et solidaire vers le futur proche. Cet appel venu du monde de l’économie sociale et solidaire concerne-t-il celui de la solidarité sociale ? Oui, car même s’il ne suffit pas de relever de l’ESS pour automatiquement faire œuvre de solidarité sociale, ces deux univers se recoupent largement et partagent des problématiques identiques. La solidarité sociale, action sur le temps long inscrite au cœur d’un territoire, de l’ordre de l’inclusion, en réponse à des besoins mal ou non satisfaits, est tout autant que l’ESS indissociable du contexte de nos sociétés. Toute anticipation de son devenir – sans pour autant enfiler la soutane d’un Nostradamus de café du commerce qui aurait la prétention de couvrir en quatre pages la totalité des enjeux du monde à venir – suppose un regard sur les évolutions du capitalisme, sur ce que l’on appelle la « transition numérique », sur le vieillissement, sur notre rapport au travail ou à la notion de progrès. Histoire d’agir sur le terrain en toute connaissance de cause.

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1. Le vieillissement peut devenir une chance Le rapport de La Fonda et de Futuribles présente en détail, choisies à partir d’un répertoire de 300 innovations, dix initiatives exemplaires pour permettre demain « aux organisations de l’ESS de consolider leur rôle majeur dans l’adaptation de la société au vieillissement de sa population ». Point surprenant de prime abord : l’un de ces dix textes parle bien moins des seniors que de jeunes démunis face au marché du travail. Et pour cause : dans ce projet de « mentorat intergénérationnel au service du retour à l’emploi de jeunes primo-arrivants » piloté par l’association bruxelloise Duo for a Job, les « personnes de 50 ans ou plus », pour beaucoup d’entre elles à la retraite, ne sont pas les aidés, mais les aidants. Non pas une dépense, mais une ressource. Bien sûr, ces mentors aux cheveux blancs ne font pas partie des « 8 % des plus de 60 ans, et 20 % des plus de 80 ans2 » en perte d’autonomie, donc dépendants. La richesse de leurs conseils n’en démontre pas moins la bêtise de considérer les 60 ans et plus – 15 millions en 2015 et potentiellement « 20 millions en 2030, soit plus du tiers de la population française » – comme de vulgaires coûts pour la collectivité. Car à l’instar de cette dame de 77 ans, embauchée par l’association Entr’aide à domicile pour concocter des plats mijotés chez des personnes pas toutes plus âgées qu’elle, l’importance que prennent les « seniors actifs » dans la société traduit une « transformation progressive et inéluctable des activités, dont les statuts sont en train de s’hybrider », ce qui « conduit à l’effacement relatif de la notion de “départ à la retraite” 2 ». Dans un pays dont le tiers des résidents aurait plus de 60 printemps, la séparation purement comptable entre les salariés « actifs » et les non-salariés en théorie « inactifs » ne tient plus. Elle ne tient plus au niveau du système de protection sociale, qui « souffre d’une crise structurelle, à la fois financière, d’efficacité et de légitimité ». Elle ne tient plus sur le terrain, au regard de ce que l’on appelle en économie les « externalités positives »… C’est-à-dire de l’immense bénéfice direct ou indirect, pour les individus, les familles, les communautés et la société dans sa globalité, d’une myriade d’activités pourtant non rémunérées en salaire : l’aide à des jeunes sans travail de Duo for a Job ou de ses équivalents ; le cours de français au copain de sa petite-fille ; le coup de main du vieux voisin bricoleur d’à côté ; ou même, et surtout, les histoires d’hier et d’avant-hier racontées par l’arrière-grand-mère depuis son lit d’hôpital, etc. Or l’un des poumons du secteur privé non lucratif, en particulier dans le secteur social, est de cultiver, de valoriser, de faire fructifier ce type de richesses-là. Non monétaires et fonctionnant sur le mode de la réciprocité.

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2. Le numérique suppose une « thérapie » Les acteurs de l’ESS s’emparent peu à peu des nouvelles technologies, à l’image de l’association SOS Méditerranée, qui s’est associée avec le hacker Gaël Musquet pour améliorer le système de communication de l’Aquarius, un bateau qui navigue au large de la Libye pour tenter de sauver les migrants. Autre exemple : Emmaüs a lancé sa boutique en ligne, Label Emmaüs, une version sociale et solidaire du Bon Coin, afin de vendre une partie des objets d’occasion collectés par les compagnons d’Emmaüs. L’intégralité des revenus sera reversée aux communautés d’Emmaüs ou réinvesti dans d’autres projets de l’organisation. Mais ces deux cas ne sont pas la règle. Le rapport des acteurs de la solidarité sociale au numérique reste souvent ambigu, entre fascination et répulsion. D’un côté, les modes de financement citoyens du crowdfunding, la libre circulation des savoirs et la mutualisation des ressources que permet le Net les séduit ; de l’autre, ils perçoivent la technologie comme une source de déshumanisation, d’isolement d’individus reliés de façon artificielle, de chômage de masse et de course effrénée à la productivité. C’est comme s’ils avaient intériorisé les analyses sur le sujet du philosophe Bernard Stiegler : « Le numérique est un pharmakon, c’est-à-dire à la fois un poison et un remède. » Uniquement utilisées à des fins de marketing ou de profit à court terme, les technologies deviennent, selon lui, les auxiliaires de notre prolétarisation, de la lente perte de nos savoirs, savoir-faire et savoir-vivre. Car « le pharmakon s’avère fortement toxique dès lors qu’on n’en fait pas un système de soin. Que ce soit avec l’État, les entreprises, les associations ou les citoyens, il est essentiel de construire une politique du pharmakon. Nous appelons cela une thérapeutique 3. » Une thérapeutique ? On pourrait parler d’une réappropriation individuelle et surtout collective, à l’instar de Label Emmaüs. La nécessité d’une digestion, d’une intégration des outils technologiques à soi et à son environnement au-delà des modes d’emploi affleure dans les dix innovations-clés du rapport de La Fonda et Futuribles sur les défis du vieillissement – qui nous sert ici de fil directeur. L’initiative Innovill’âge, par exemple, n’est au départ qu’un « pack de produits et de services domotiques pour favoriser le maintien à domicile des personnes âgées » dans le Grand Guéret, communauté de communes autour de Guéret dans la Creuse, territoire rural à la population vieillissante et à l’activité économique en berne. Sauf que cette « innovation technologique hors sol » est devenue une « innovation sociale accordée aux enjeux d’un territoire ». Notamment grâce à la création d’une SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) intégrant les entreprises concernées, le Grand Guéret, la MGEN, l’université de Limoges, la start-up d’économie sociale la Fabrique des territoires 93


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innovants ainsi que la Fondation Caisse d’Épargne pour la solidarité, cette initiative permet non seulement la prise en charge des personnes âgées les plus démunies, mais aussi la réalisation d’enquêtes sur la réception de ces appareils et applications, et pour bientôt la création d’un ou deux « tiers-lieux », cafés et espaces de rencontres intergénérationnelles, d’accès aux services de bases, ou encore de montages de projets.

n’en poursuivent pas moins une certaine vision du progrès – avec un petit « p ». L’innovation sociale participe en effet d’une avancée, mais sensible. Au contraire de l’innovation technologique, elle nécessite d’être réinventée en permanence selon la réalité des usagers, de ses acteurs et de ses bénéficiaires. Ce progrès, social avant d’être économique ou technologique, s’appuie bel et bien sur des techniques avérées et solides, sur une science, ne serait-ce que du « vivre ensemble ». Mais il est modeste, car il sait l’impossibilité d’une réplique à l’identique de ses solutions partout dans le monde.

3. Le progrès est social avant d’être économique et technoscientifique

4. Le travail est à réinventer sans l’emploi

Le Progrès – avec un P majuscule – est associé aujourd’hui au progrès économique et technoscientifique, censé servir de locomotive à l’ensemble de nos sociétés. Dans son Catéchisme positiviste de 1852, le philosophe et précurseur de la sociologie Auguste Comte ne sépare pourtant jamais le progrès scientifique du progrès social. Comme l’explique l’un de ses meilleurs spécialistes, Dominique Lecourt, ce n’est pas pour lui la religion mais la science qui permet de réfuter l’illusion de l’individu comme atome social, c’est-à-dire isolé : nous avons « la nécessité de vivre pour autrui, parce que l’être humain vit par autrui, disons de façon naturelle 4 ». La solidarité sociale se marie pourtant mieux à un futur ouvert qu’à un avenir écrit d’avance, comme le voudrait une certaine doxa du Progrès. La « vérité » de la solidarité sociale, s’il y en a une, vient de la pratique locale des gens, de leurs systèmes d’entraide, de partage, d’éducation, de culture, de vie avec les anciens ou les personnes les plus vulnérables. Son labeur est de l’ordre de la relation sur le temps long. Santé, protection de l’enfance ou réinsertion de grands exclus : elle prend la personne comme un tout, selon une appréhension de l’être humain plutôt « holistique ». Cette singularité-là pourrait la rapprocher d’une vision « sacrée » du monde, que le sociologue Michel Maffesoli dénomme « sacrale » pour en figurer la multiplicité des formes, religieuses ou païennes. Sauf qu’à l’inverse de ce « sacral », la solidarité sociale ne rejette pas « le mythe du progrès5 », mais tente d’ouvrir une troisième voie entre Progrès et refus du Progrès. Une voie pragmatique, capable de concilier, d’un côté, les règles et modes de vie des communautés, y compris les plus traditionnelles ; de l’autre côté, des principes de laïcité et les usages les plus utiles et désirables de la science et des technologies. Car si la plupart des acteurs de la solidarité ne partagent guère les visions de Google et de la Singularity University dans la Silicon Valley, pour lesquels l’application des « technologies de l’exponentiel » dans un capitalisme totalement dérégulé suffirait à guérir la planète de tous ses maux, ils

Né à Strasbourg, Activ’Action organise, en France mais aussi à l’étranger, des ateliers gratuits où les chômeurs échangent leurs expériences, leurs sentiments et leurs projets, sans être jugés. Ils reprennent confiance, deviennent eux-mêmes parfois formateurs. L’une des cofondatrices de l’association en arrive à souhaiter la disparition totale de ce mot : chômage. Ainsi ne resterait-il qu’une « période de transition, de développement personnel et professionnel.6 » Souvent à la fois bénévoles et bénéficiaires, les animateurs d’Activ’Action ne sont pas rémunérés, mais pourtant ils travaillent : dans les ateliers, ils mobilisent leurs savoirs, transmettent et acquièrent des compétences… Obtenir un emploi reste la façon la plus opérationnelle d’être inclus socialement, ce qui justifie l’énergie d’acteurs de la solidarité sociale pour former des jeunes sans diplôme, des SDF ou des chômeurs, à l’instar d’Activ’Action… Sauf qu’à en croire les études qui se multiplient depuis trois ans, le retour au plein emploi semble improbable. Après l’université d’Oxford fin 2013 ou un rapport du Forum économique mondial de Davos sur « le futur des emplois7 », début 2016, c’est le cabinet McKinsey qui a annoncé en août 2016 que la « bombe de l’automatisation » pourrait en théorie supprimer 45 % des emplois aux États-Unis (sans préciser de date). Après le monde ouvrier, décimé depuis longtemps, seraient menacées les classes moyennes, sur lesquelles repose le système de protection sociale français, au modèle articulé autour du statut professionnel de chacun. Dans les secteurs de la santé, de la banque, de l’assurance, du droit, de la comptabilité, des transports, du commerce de détail, etc., la machine remplacerait « toutes les tâches auxquelles un raisonnement logique ou un modèle statistique peuvent apporter une réponse », résument Frank Levy et Richard Murnane dans leur livre Dancing with Robots. Selon Bruno Palier, chercheur à Sciences Po, cela devrait se concrétiser en une extrême polarisation du marché du travail entre, d’un côté, une « creative class » mondialisée de managers et pilotes de l’automati-

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sation, « aux rémunérations très élevées », et, d’un autre côté, des « personnes dites “non productives”, dont les emplois se concentrent dans les activités de services à la personne 8. » Or ces métiers-là, aux rétributions très faibles, car considérés comme non productifs selon une logique économique clairement dépassée, sont justement au cœur de l’économie sociale et solidaire… Des associations comme Activ’Action, Entr’aide à domicile et bien d’autres chamboulent par leur pratique la notion même de productivité. Sociale, leur productivité à elles répond moins à des critères de rentabilité financière immédiate qu’aux bénéfices tangibles sur le long terme du care, mais aussi de l’acquisition et de la transmission de connaissances. Ce que réalisent ces acteurs, c’est la revalorisation d’un « faire » que seuls des êtres humains peuvent accomplir, donc une redéfinition du travail non plus comme emploi servant à gagner un salaire, mais comme une activité singulière à même de nous enrichir de savoirs, savoir-faire et savoir-être, nous et notre environnement. Ne faudrait-il pas dès lors, pour répondre encore plus efficacement aux effets de la « bombe de l’automatisation », concrétiser cette évolution de la notion même de travail dans nos mécanismes de solidarité institutionnelle ? Le débat est ouvert.

5. La transformation sociale est un horizon de l’action solidaire Le rapport « Société vieillissante, société innovante. L’ESS au défi du vieillissement démographique » place en son cœur quatre scénarios des « avenirs possibles d’une société vieillissante ». Le premier, extrapolation jusqu’à 2020 de tendances actuelles, mais sans changement, se nomme « La France à la dérive ». Le deuxième, débutant comme les deux derniers en 2020, se veut noir. Il a pour titre « Vers un nouvel ordre moral » et marie l’autoritarisme de l’État et un repli nationaliste à une logique « ultralibérale ». Les deux autres scénarios, plus optimistes, ont pour dénominations « La social-démocratie réinventée » et « La société digitale et collaborative ». Tous deux s’appuient sur une utilisation raisonnée du numérique, orientée dans le sens de l’innovation sociale : l’un pointe vers une société de la prévention via une logique de « responsabilisation » de chacun ; le dernier, agrémenté

1. Référence à la « loi du 31 juillet 2014 relative à l’économie sociale et solidaire ». 2. « Société vieillissante, société innovante. L’ESS au défi du vieillissement démographique », La Fonda, Futuribles International, février 2016. 3. Bernard Stiegler, L’Emploi est mort, 96

vive le travail !, Mille et une nuits/ Fayard, 2015. 4. Voir la vidéo « Dominique Lecourt : la solidarité suppose-t-elle l’altruisme ? » dans solidarum.org. 5. Michel Maffesoli, La Parole du silence, éditions du Cerf, 2016.

d’un zeste d’utopie, réalise la jonction entre le monde de l’ESS et celui des makers et autres constructeurs d’une société se voulant collaborative. Soit une hypothèse nourrie de cette économie de la fonctionnalité, où chacun serait usager plutôt que propriétaire, mais aussi des « communaux collaboratifs », tels Wikipédia ou les communs d’hier, comme les affouages de forêts. Ces deux scénarioslà illustrent le désir de transformation sociale des acteurs de l’ESS – ou de ceux ayant participé au document. Mais ce ne sont que des pistes, traduisant le mariage d’un pragmatisme de terrain à une volonté affirmée de changer la donne de la solidarité institutionnelle, à l’échelle de la France, de l’Europe ou du monde. Chez la plupart des acteurs de l’ESS, ce désir de transformation sociale ne s’accompagne d’aucun dogmatisme. La philanthropie, par exemple, est loin d’être rejetée, malgré les inégalités qu’elle révèle par défaut. Comme le dit Joseph Le Marchand, se présentant lui-même comme un « conseil en philanthropie », elle reste en effet « un moyen de mobiliser vite et facilement des ressources importantes sur des causes encore non reconnues, non rentables ou même impopulaires, donc délicates à défendre pour des politiques, comme à une époque les soins palliatifs ou aujourd’hui l’aide aux migrants ». Sur un registre très différent, impossible de passer sous silence l’intérêt que suscite aujourd’hui la notion de « revenu de base », que la Région NouvelleAquitaine a décidé d’expérimenter en 2018, en y associant des élus locaux, des agents de Pôle emploi, des syndicalistes, mais aussi des chercheurs et des associations de l’ESS. Projet connexe, cherchant lui aussi à donner une vraie valeur à des activités non rémunérées par un salaire : l’expérimentation que lance en 2017 Plaine Commune, communauté de communes de Seine-Saint-Denis, avec des acteurs de la puissance publique, mais surtout des universitaires, des habitants, des entreprises ou des associations. Cette initiative a pour objectif de tester, notamment auprès de jeunes au chômage, l’élargissement du statut des intermittents, un système dit de « revenu contributif » ou encore une plateforme numérique d’échanges de connaissances afin de poser les bases d’une société des savoirs. Ce qui pourrait aboutir en 2030 (qui sait ?) à la « transformation profonde des institutions sociales » rêvée par La Fonda et Futuribles dans leur quatrième scénario… Avec « un système d’assurance collective qui couvre tous les risques de l’existence (pauvreté, dépendance, maladie ou chômage), et auquel tous les individus doivent contribuer, que cela soit par des contributions financières (un impôt dont tous les citoyens sont redevables) ou par le temps qu’ils peuvent consacrer à des activités bénévoles ou d’entraide 2». Et l’État, accompagnant, comme garant de la bonne gestion de ce système d’assurance décapant. Serait-ce un rêve si fou ? Ariel Kyrou

6. Voir dans solidarum.org, « Activ’Action : non, le chômage n’est pas synonyme d’inactivité ». 7. Selon le rapport du World Economic Forum de début 2016, la « quatrième révolution industrielle » devrait entraîner une perte sèche de 5 millions

d’emplois salariés d’ici 2020 dans les pays les plus développés. 8. L’intervention de Bruno Palier, « Nouvelles formes du travail et de la protection des actifs », est à écouter sur le site Web de France Stratégie.

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Du local au global : y a-t-il une bonne échelle pour la solidarité sociale ? Dans un monde en mutation, où la puissance publique s’étiole, les initiatives de terrain se multiplient pour réinventer le lien social. Mais quand une expérience prouve son efficacité localement, comment la diffuser à une plus vaste échelle ? Un dispositif qui fonctionne dans un village, un quartier ou une cité doit-il et peut-il être transposé à l’échelle régionale, nationale, voire internationale ? Tour d’horizon forcément partiel de projets institutionnels et surtout des nombreuses interrogations – parfois sans réponses – qui naissent de la volonté d’essaimage d’innovations sociales.

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Lorsqu’il résume les difficultés surmontées pour bâtir sa coopérative d’habitation pour personnes âgées – Trabensol, à Madrid -, Jaime Moreno pointe l’isolement et le manque de soutien : « Nous n’avons eu aucune aide publique. Nous avons parlé de notre projet à toutes les institutions, aux partis politiques… Tous se montraient très enthousiastes : “C’est magnifique !’’ Mais quand venait l’heure de vérité, quand il s’agissait d’apporter une aide concrète, économique ou autre, il n’y avait plus personne. » Il en est pourtant convaincu : « Les pouvoirs publics doivent s’impliquer dans les projets novateurs qui pourront servir de modèle pour lancer des programmes au niveau national 1. » Des boîtes à dons aux jardins partagés, c’est à l’échelle locale que s’inventent aujourd’hui des outils et des interactions inédites, en mode « work in progress ». Parce que l’ancrage sur un terrain circonscrit permet de bien identifier les besoins spécifiques, nés de contextes précis, et d’y apporter, en les ajustant si nécessaire en temps réel, des réponses adaptées. Et parce que c’est dans une relation de proximité que se tissent le plus aisément les collaborations entre bénévoles, militants, travailleurs sociaux, élus locaux et « public ». Le passage de ces expériences locales à l’échelle supérieure n’en demeure pas moins une question permanente : pour consolider l’initiative elle-même sur le long terme ; pour qu’un maximum de personnes ou de communautés profitent de la bonne idée ou de la nouvelle méthode ; et aussi afin de participer un tant soit peu à la transformation de nos sociétés… Sauf qu’en France, ce sont traditionnellement les organisations porteuses de l’intérêt général, en particulier le service public, qui ont de telles missions. Les assument-elles vraiment ? Ces institutions évoluent-elles pour qu’essaiment au mieux les innovations sociales ? Ou y a-t-il nécessité à combler leurs carences ? L’ÉTAT PEUT-IL DIFFUSER DES PRATIQUES INNOVANTES ? L’Hôpital Cognacq-Jay a été l’un des pionniers des soins palliatifs, dès 1985. Lorsque l’on demande à son ancien directeur et aujourd’hui directeur général de la Fondation Cognacq-Jay, Jean-Luc Fidel, de donner un exemple d’innovation dont l’État aurait manqué l’essaimage, il cite ce sujet des soins palliatifs. Car malgré le volontarisme affiché par la puissance publique, force est de constater qu’il n’y a en 2016 « guère plus d’unités de soins palliatifs qu’il y a vingt ans », en France. Les causes de cet échec ? Sans doute l’impossibilité de financer via l’Assurance maladie les 2 milliards d’euros qui auraient permis de couvrir la France ; mais plus encore l’absence de culture des soins palliatifs, donc un manque d’appétence des établissements hospitaliers publics. Le projet, défendu par l’État, de monter des « équipes mobiles de soin palliatif » s’est heurté au désarroi des médeVISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

cins, notamment cancérologues, des équipes soignantes, des infirmières et des psychologues. Ils ont eu le sentiment qu’on voulait leur imposer une pratique, voire qu’on interférait dans leur travail. Plutôt que de sensibiliser les plus ouverts, de susciter peu à peu le désir d’une telle démarche – il est vrai délicate, puisqu’il s’agit moins de guérir que d’accompagner la fin de vie –, la puissance publique a défini des règles auxquelles peu ont adhéré, et qui ont été parfois détournées pour bénéficier tout de même des budgets afférents aux soins palliatifs. Parce qu’il se détermine à partir de la norme qu’il édicte et non de la réalité des pratiques, l’État freine trop souvent l’innovation. Privilégiant le contrôle sur l’évaluation, il a bien du mal, d’abord à repérer, puis à soutenir les initiatives qui sortent des clous. « Les expérimentations locales sont très rarement encouragées en France, confirme Hélène Strohl, inspectrice des Affaires sociales jusqu’en 2013, car l’État veut que toute expérience puisse être systématiquement généralisée à l’identique sur l’ensemble du territoire. La solidarité organisée d’en haut, descendante, s’adresse à l’individu de façon uniforme et homogène, et ce quels que soient ses environnements de proximité. Cela aboutit à une action sanitaire et sociale individualisée, non pas personnelle comme on pourrait le souhaiter mais taylorisée 2. » Faudrait-il dès lors se tourner vers le privé ? LE MARCHÉ PEUT-IL ÊTRE UN BON VECTEUR DE DIFFUSION DE L’ESS ? Une majorité d’acteurs du tiers-secteur se méfient des alliances avec le privé lucratif ; ils savent qu’il peut les dynamiser, mais ne partagent guère ses objectifs de profit. La vulnérabilité ne risque-t-elle pas d’être assimilée à un marché comme les autres, donc de laisser sur le bord de la route les plus démunies des populations handicapées ou âgées ? Le business peut certes s’avérer social, mais à quel prix ? Et comment mesurer ce caractère social ? D’où l’importance-clé du privé non lucratif, qui privilégie la vision à long terme de tout travail de solidarité, et place à l’arrière-plan, comme un moyen plutôt qu’une fin, la question de la rentabilité. Car l’innovation sociale ne cherche pas à maximiser un rendement économique via un produit identique sur les marchés visés, comme l’innovation technologique, mais à diffuser le projet par des processus d’adaptation, donc de mutation, comme s’il fallait le réinventer à chaque essaimage. « Changer d’échelle oui, mais pas à n’importe quel prix ! », prévient ainsi le Mouvement pour l’économie solidaire, selon lequel l’ESS (l’économie sociale et solidaire), « cooptée » par l’institution ou par le marché, risquerait de « constituer un amortisseur social de la crise, d’être banalisée par la contrainte ou la fascination en prenant un tournant strictement entrepreneurial (…) au détriment de la culture de coopération et de l’intelligence collective au service des territoires et des citoyens 3 ».  99


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LE « TERRITOIRE » EST-IL LE MEILLEUR NIVEAU POUR L’ESSAIMAGE ?

anciens entre acteurs sociaux et entreprises, ont l’avantage de sortir des cadres institutionnels classiques.

Unité urbaine ou sous-ensemble régional, le « territoire » n’est-il pas la bonne échelle pour développer des synergies efficaces entre tous les intervenants − acteurs, élus, entreprises, public −, et étendre sereinement les initiatives ? Là peuvent s’édifier des passerelles entre les logiques souvent antagonistes du public, du privé et du tiers-secteur, et se mettre en place des coopérations et partenariats.

Il est trop tôt pour juger des résultats, encore en devenir, de ces Pôles de coopération. Mais, pour Hugues Sibille, leurs modèles économiques « sont fragiles et d’autant plus compliqués que leur capacité à rendre compte de leurs impacts n’est pas assez établie. Les collectivités territoriales ne se contenteront pas de bonnes paroles pour financer. Il y a urgence à se doter de gouvernances efficaces, d’outils de reddition de comptes ainsi que de mesures d’impact, en particulier sur l’emploi 4 ». 

L’action publique s’inscrivant désormais dans un processus de décentralisation et de déconcentration, Hugues Sibille, président du Labo de l’ESS, estime que ces territoires doivent aujourd’hui tenir lieu de « laboratoires expérimentaux des transitions ». Mais à condition, met-il en garde, de répondre à deux défis : « Le premier consiste à consolider et amplifier les résultats d’expérimentations locales qui restent fragiles. (…) Le deuxième est celui des inégalités territoriales. La montée d’économies de proximité que nous appelons de nos vœux ne saurait s’accompagner parallèlement d’une croissance insupportable des inégalités territoriales. » Celles-ci « ne sont pas que patrimoniales ou de revenus, elles sont aussi, et peut-être surtout, de potentiel humain. Or, l’innovation sociale, la coopération, les démarches citoyennes ont besoin de personnes engagées, formées, stables 4 ».  Entre 2010 et 2015, 19 Régions ont intégré un volet ESS dans leur schéma régional de développement économique. Les lois ESS de 2014 et NOTRe (Nouvelle organisation territoriale de la République) de 2015 leur ont imposé d’animer la réflexion sur leur territoire et de définir de façon concertée de grandes orientations en la matière. Sauf que l’efficacité et la circulation de l’information n’en demeurent pas moins tributaires de la bonne coordination ainsi que de la capacité des intervenants à coopérer. Ce qui n’est pas une sinécure lorsque les multiples entités et couches de l’administration s’inventent une concurrence et des conflits de légitimité. D’où l’espoir placé dans les nouvelles structures publiques soutenant l’expérimentation et faisant fructifier l’innovation sociale au niveau territorial : de la Fabrique à initiatives (Aquitaine) au Dispositif local d’accompagnement (DLA), de l’appui à la finance solidaire (Rhône-Alpes) à l’accompagnement à la création de Scop (Lorraine), etc. Conçu en 2010 par la Région Champagne-Ardenne, le dispositif Droit à l’expérimentation territoriale a été pionnier ; il a inspiré les Pôles territoriaux de coopération économique, associant sur des projets de développement local durable les collectivités locales, des structures d’ESS, des entreprises privées, des centres de recherche et de formation. Instauré par la loi sur l’ESS de 2014, ce dispositif repose sur une stratégie de coopération et de mutualisation continue. La France compte aujourd’hui plus d’une centaine de ces Pôles. Et ces démarches ascendantes, fruits de partenariats parfois 100

NE FAUDRAIT-IL PAS S’INSPIRER DES ESSAIMAGES RÉUSSIS DE L’ESS ? En 1997, lorsqu’elle est née, l’association Siel Bleu ne proposait ses services qu’à une dizaine de seniors à Strasbourg. L’idée, à l’époque, était très innovante : proposer aux personnes du troisième, voire du quatrième âge, des séances de sport pour garder la santé. Presque vingt ans plus tard, forte de plus de 400 salariés, le groupe associatif intervient dans une maison de retraite sur trois en France (selon La Croix) et a essaimé en Belgique, en Irlande et en Espagne. Son secret pour croître ainsi sans se perdre ? « Siel Bleu ne s’est construit qu’avec des partenariats, répond l’un de ses deux fondateurs, Jean-Michel Ricard. Des partenariats pragmatiques, avec le privé comme le public, des groupes de maisons de retraite, des caisses de retraite, des mutuelles, des associations locales, de grosses ONG, des collectivités locales bien sûr, etc. Nous ne faisons rien tout seul. Nous avons en revanche tenu sur un socle de valeurs totalement non négociables, comme la “coconstruction” de nos programmes avec le corps médical, l’accessibilité financière, le caractère non lucratif de notre activité. Mais nous n’avons pas eu peur que le projet nous échappe, au bon sens du terme, pour que nos partenaires se l’approprient. Siel Bleu n’est pas un projet entrepreneurial, mais un projet de société, et c’est pourquoi tout le monde a le droit de se l’approprier, tant qu’il se retrouve dans nos principes de base. » Association née en 2013 dans la banlieue parisienne, Simplon.co a grandi très vite selon des règles proches de celles de Siel Bleu. Elles n’imposent guère que trois conditions pour entrer dans ce réseau de « fabriques » de développeurs et acteurs opérationnels du nouveau monde numérique : la totale gratuité des formations ; la parité hommes-femmes ; et la cible prioritaire des « personnes éloignées de l’emploi (des jeunes de moins de 25 ans, peu ou pas diplômés, issus des quartiers populaires et des milieux ruraux, aux seniors, aux personnes en situation de handicap) ».  Résultat, à la date d’octobre 2016 : 21 fabriques en France, de Lyon à l’île de la Réunion ; et quatre à l’étranger, en particulier en Roumanie, en Côte d’Ivoire et en Afrique du Sud. Exemple parmi d’autres, impliquant pour le coup une structure du service public : à VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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Mende, Simplon.co a ouvert ses portes en décembre 2015 au GRETA5 de Lozère, en partenariat avec la Maison de l’emploi et de la cohésion sociale, sous l’appellation Còdi n Camp et le sous-titre « Apprenez le code à la campagne ». Paradoxe de ces deux réussites : l’extension partout en France et dans d’autres pays est d’autant plus aisée que l’entité mère fonctionne comme une sorte de label de qualité, n’intervenant jamais dans la réalité opérationnelle du terrain tant que son territoire d’action et les principes qui font sa singularité sont très strictement respectés. Communauté d’esprit indispensable, mais totale liberté opérationnelle. Pas d’essaimage possible sans réappropriation et réinvention totale de l’activité par les acteurs locaux, quels que soient leur nature et leur statut, public ou privé. Au final, aucun montage organisationnel et économique d’une « fabrique » Simplon.co ou d’une activité Siel Bleu ne ressemble à un autre. Ce qui, d’ailleurs, rend un échec de mise en place, ici ou là, d’autant moins douloureux. L’ÉTAT POURRAIT-IL N’IMPOSER QUE DES PRINCIPES ?

ET SI LA MUTUALISATION DES EXPÉRIENCES EN RÉSEAU ÉTAIT UNE SOLUTION ? Outre les principes de justice et la péréquation financière, le partage des expériences − c’est-à-dire la connaissance indispensable à l’adaptation − et la réinvention sur le terrain des innovations sociales ne devraient-ils pas être eux aussi globaux ? C’est là toute la logique du récent Réseau des territoires de l’économie solidaire, qui fédère des élus locaux de plus de 125 collectivités françaises qui souhaitent promouvoir des approches transversales et horizontales afin que communes, départements et Régions apprennent des expériences solidaires de partout, s’inspirent des initiatives phares des territoires des uns et des autres. C’est aussi le sens des Rencontres internationales sur la globalisation de la solidarité, qui réunissent depuis 1997 des acteurs de la planète sous l’égide du Ripess (Réseau intercontinental de promotion de l’économie sociale et solidaire). Leur enjeu : consolider des réseaux à chaque échelon, du local à l’international, pour soutenir les innovations, améliorer les outils, développer les recherches, diffuser les pratiques et inspirer des politiques publiques... Et aussi pour faire reconnaître l’efficacité des innovations par des données quantitatives et qualitatives fiables à même de convaincre les autorités de créer les conditions favorables à leur déploiement.

Parce qu’un même enjeu nécessite une réponse très différente d’un territoire, d’une région, d’un pays à l’autre, la puissance publique ne pourrait-elle pas fonctionner à la façon de Siel Bleu ou de Simplon.co à une échelle évidemment plus large et avec des moyens autrement plus étendus ? Dit ainsi, cela peut paraître saugrenu. L’idée d’une autorité accompagnante plutôt qu’omnipotente n’est pourtant pas loin de ce que suggère Hélène Strohl, qui a été pendant plus de vingt-cinq ans inspectrice générale des Affaires sociales : « Il est nécessaire de conserver au niveau de l’État les grands principes, en particulier la protection des libertés et la mutualisation des ressources » pour rééquilibrer, via une péréquation financière, les inégalités de richesse entre communes, entre départements et entre Régions. Mais « pour le reste, donnons une autonomie réelle aux collectivités territoriales, aux établissements publics ou privés qui assurent une mission de service public, quitte à leur fixer des objectifs de résultats et à évaluer ceux-ci a posteriori. Enfin et surtout, développons une action sociale, sanitaire, médico-sociale territorialisée, intensive, mais aussi préventive, fonctionnant par réseau, et selon une logique communautaire lorsque c’est le souhait des usagers. Faisons de l’étayage des liens de proximité, des solidarités communautaires, de tout ce qui aide le “vivre ensemble“, voire le “démerdons-nous ensemble”, l’objectif de l’action sociale 2 ».

Enfin, il y a la Toile. Enrichis par des citoyens de partout depuis leur ordinateur, leur tablette ou leur smartphone, des sites collaboratifs rendent accessibles, voire créent euxmêmes, des connaissances ou des informations utiles au quotidien des gens ou irriguant localement des initiatives. Ainsi Socioeco, bibliothèque en ligne de ressources sur l’ESS, ou Jaccede, plateforme collaborative où chacun sur la planète peut renseigner l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite des lieux publics de son environnement. Autre exemple : Social Innovation Europe, plateforme Web mettant en réseau les développeurs de projets entre eux et avec les pouvoirs publics. De son côté, la communauté Make Sense6 organise des hackatons, appelés hold-up ou braquages d’idées, réunissant via le Net des acteurs de l’ESS et des citoyens motivés et imaginatifs pour faire avancer des projets : c’est le système inverse de l’essaimage, le global enrichissant des initiatives locales ! Et si l’Internet était l’outil idéal de mutualisation des connaissances pour mieux faire connaître globalement des innovations locales ou faire vivre localement des idées du monde ?

1. Reportage dans solidarum.org : « Trabensol, une alternative aux maisons de retraite ». 2. Lire dans solidarum.org « Hélène Strohl, pour une solidarité

d-echelle-oui-mais-pas-a-n.html 4. « Territoires aux défis de la consolidation et des inégalités », édito de mai 2016, Labo de l’ESS. lelabo-ess.org/territoires-aux-defis-de-

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sociale souple et en réseau ». 3. Contribution du Mouvement pour l’économie solidaire à l’occasion des États généraux de l’ESS (juin 2011). le-mes.org/Changer-

Balthazar Gibiat

la-consolidation-et-des.html 5. Un GRETA est un groupement d’établissements publics d’enseignement. 6. makesense.org/fr

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Demain, quelle médecine solidaire ? L’évolution en maladie chronique d’affections telles que le cancer suppose de poser un regard « social » sur les enjeux de santé, prenant les patients comme des personnes à part entière avec lesquelles construire un parcours de soins. Les dernières avancées techniques de la médecine, mais aussi les évolutions de la géographie médicale et des modes de prise en charge posent une autre question cruciale : comment répondre aux exigences d’égalité de traitement des patients et prévenir le risque de fracture sociale ? Tentative d’éclairage avec cinq acteurs de la santé : le Dr Luc Plassais, spécialiste des soins palliatifs ; Thibaut Tenailleau, directeur de l’Hôpital Forcilles en Seine-et-Marne ; le Pr André Grimaldi, diabétologue à l’Hôpital universitaire Pitié-Salpêtrière ; Jean-Luc Fidel, directeur général de la Fondation Cognacq-Jay ; et le Pr Guy Vallancien, urologue et essayiste.

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Une patiente opérée d’un cancer du sein se retrouve, quelques mois après son opération, atteinte d’un œdème du bras, en raison de l’ablation des ganglions lymphatiques durant l’intervention. Si l’opération lui a sauvé la vie, elle a occasionné un bouleversement, tant physique que psychologique, avec lequel il lui faudra coexister. Cette pathologie, qui se manifeste par un gonflement des membres, est compliquée à prendre en charge et suppose un travail sur le long terme. Peu d’établissements, en France, se sont jusqu’ici donné les moyens de répondre à ce type de problème, plutôt rare, très spécifique, et supposant un accompagnement tenant autant du domaine de la santé que d’une vraie dimension sociale. Ce cas est pourtant très symptomatique d’une tendance de fond : aller vers une médecine s’intéressant tout autant à la personne dans sa globalité qu’à la maladie et qui intègre le patient dans un parcours de soins à la fois préventif et personnalisé. Sur un tout autre registre, comment une médecine se voulant solidaire peut-elle répondre à des flambées épidémiques comme celles dues aux virus Zika ou Ebola ? Comment traiter des maladies de niche ou surtout émergentes qui mettent forcément à mal l’ambition d’une égalité de tous devant la santé ? L’apparition du sida, au début des années 1980, est le type même de ces tragédies-là, qui prennent de court tout un système de santé, laissant démuni un personnel soignant qui ignore tout du fléau comme des moyens de s’en prémunir. Dès 1983, deux établissements vont se montrer à la pointe. Le pavillon Laveran, à la Pitié-Salpêtrière, regroupe les meilleurs infectiologues. L’Hôpital Cognacq-Jay, qui possède quant à lui une unité spécialisée dans les soins palliatifs, voit arriver un flot croissant de patients porteurs du VIH, en fin de vie. Il leur dédie rapidement un étage entier. Cette unité se réorganise en effet pour répondre à cette tragédie nouvelle, sans doute parce que l’hôpital qui l’a mise en place, appartenant au secteur privé non lucratif, a la capacité à prendre la mesure de la pandémie bien plus vite que le secteur public. Aujourd’hui, le sida est devenu une maladie chronique. Ce qui change les enjeux de son suivi, de l’ordre de la santé bien sûr, mais aussi, comme il y a vingt-trois ans, de la solidarité… ET S’IL FALLAIT CONSIDÉRER LE PATIENT D’ABORD COMME UNE PERSONNE ? Tout comme le sida, le cancer est en train de devenir une maladie chronique. Ce changement de paradigme remet le malade au centre du dispositif de soins. Sa prise en charge n’est plus uniquement entre les mains d’une médecine hypertechnique ; elle se vit au long cours. D’où l’importance de ce que l’on appelle l’éducation thérapeutique, c’est-à-dire d’apprendre au patient à bien observer ses traitements, à lire comme il faut ses résultats d’examens, mais surtout à s’ocVISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

cuper de lui, donc à prendre lui-même en main son chemin de santé1. Soit une évolution forte de l’offre thérapeutique, qui fait écho à la prévention auprès des personnes bien portantes, et plus encore à ce que l’on appelle « le sport adapté » pour les personnes âgées ou en situation de handicap. On se situe clairement ici à la frontière du médical et du social, et cela d’autant plus qu’il est impossible de prescrire du « sport adapté » ou surtout de mener des actions d’éducation thérapeutique sans considérer le patient comme un individu à part entière, avec ses habitudes, ses défauts et ses qualités, ses astuces pour tenir ou « s’en sortir », etc. L’un des cas les plus emblématiques de cette nécessité d’écoute et, plus largement, d’accompagnement de la personne est la considération apportée à la douleur. Elle a repositionné le malade, dans sa chair comme dans son esprit, au cœur du dispositif de santé. De fait, la France a longtemps été à la traîne en ce qui concerne le traitement de la souffrance physique induite par les suites postopératoires ou les traitements lourds comme la chimiothérapie. Souvent évacuée à coups d’antalgiques et de fins de non-recevoir, la souffrance s’est retrouvée au cœur du travail de Luc Plassais, en charge des soins palliatifs à l’Hôpital Cognacq-Jay. Cet éprouvant compagnonnage a radicalement changé sa perception du métier. « La douleur est autant une question physique que psychique, dit-il. Elle tue l’esprit. C’est une forte composante émotionnelle. Certes, un médecin doit savoir doser la morphine et reconnaître les différents paliers de la douleur. Mais cela s’accompagne. Il doit y avoir une éducation du patient sur les médicaments, leurs effets secondaires, comment les gérer, que faire. Il ne faut pas abandonner les malades sans qu’ils obtiennent une explication. Or, il y a des techniques qui permettent d’atteindre plus facilement l’émotionnel. Cela consiste en un vaste arsenal non médicamenteux : les massages, la relaxation, l’hypnose, la sophrologie, toutes les techniques cognitives ou comportementales qui jouent sur une modification de l’état de conscience. Puisque le corps douloureux paralyse l’esprit, pourquoi ne pas utiliser l’esprit pour arranger le corps ? Ces techniques reconnues sont des prises en charge non médicamenteuse de la douleur. À l’Hôpital Cognacq-Jay, on utilise aussi des techniques comme la réflexologie et l’acupuncture2. Cela ne coûte pas moins cher pour autant. Car quand on emploie un sophrologue ou un hypnologue, il faut les rémunérer. Il n’est donc pas dit que ces techniques soient plus économiques que les médicaments. Mais l’on ne doit rien s’interdire face à un patient en demande3. » FAUT-IL REDÉFINIR LA NOTION DE MÉDECIN ? L’Organisation mondiale de la santé propose une définition simple de la santé : c’est non seulement l’absence de maladie, mais un sentiment de bien-être psychologique et social. La santé fait partie de l’histoire de la personne, de sa façon d’être. « Traiter la maladie est une démarche scientifique, mais 105


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dans l’accompagnement de la personne, on peut dévier de la médecine dure, continue Luc Plassais. Ce qu’il faut avant tout, c’est s’adapter à la personne. J’insiste beaucoup sur la notion d’accompagnement. C’est quelque chose qui doit fédérer l’ensemble du personnel soignant. » Or la rapidité des progrès techniques a pour effet pervers d’éloigner le médecin du patient. « Alors, comment va évoluer la profession ? », se demande Guy Vallancien, qui ajoute : « À quoi résumer le rôle du médecin ? ». Ce à quoi il répond : à sa « valeur ajoutée », telle qu’aucune machine ne saurait la posséder : sa capacité de « transgression ». C’est-à-dire son « droit de répondre de façon appropriée, mais hors norme, à la demande d’un individu atteint dans sa chair et son esprit. Je revendique la capacité du praticien à ne pas se soumettre systématiquement aux recommandations des sociétés savantes et des organismes sanitaires 4 ». Cette évolution, et en particulier la capacité à traiter le patient au-delà de son manque ou de son problème, passe aussi par l’émergence de nouvelles professions médicales. Aux États-Unis, apparaît ainsi une nouvelle fonction : celle de l’officier de santé, sorte de supersecrétaire médical. Oreille en quelque sorte « administrative » et « sociale », il prépare la consultation pour le médecin. Il n’effectue pas de diagnostic, mais il établit la fiche médicale, prend les constantes, pose les questions afin que le médecin puisse se consacrer à l’auscultation et à l’écoute sans devoir perdre un quart d’heure derrière son écran. « Ce travail d’accompagnement devrait arriver assez vite en Europe, déclare Jean-Luc Fidel. Cela va pousser les acteurs concernés à partager les moyens et surtout à repenser profondément le maillage et les regroupements entre la médecine hospitalière et la médecine de ville. » QUEL PAYSAGE MÉDICAL POUR DEMAIN ? Pour préserver une égalité des soins, ce qui reste l’ambition sociale la plus essentielle vis-à-vis de la santé, l’un des enjeux majeurs des années à venir est de trouver des solutions à l’extension de ce que l’on appelle le « désert sanitaire ». Les perspectives d’évolution de la démographie médicale sur les territoires semblent en effet défavorables. Déjà aujourd’hui, on n’est pas soigné partout de la même façon. Des régions sont surmédicalisées, d’autres abandonnées ou presque. Face à cette inégalité des ressources, comment préserver une égalité des soins pour toute la population ? Aujourd’hui, lorsque l’on va chez un médecin, un cri d’alarme revient souvent : « Qui va me succéder ? ». Ainsi, tel dermatologue, pourtant installé au centre de Paris, s’inquiète de ne pas trouver de repreneur, même en proposant son cabinet, son matériel et sa clientèle gratuitement. En France, le désert médical ne menace pas uniquement le Berry ou le Tonnerrois. Le phénomène gagne l’ensemble 106

du territoire, car les jeunes générations ont tendance à vouloir intégrer la structure hospitalière, perçue comme plus confortable en termes d’emploi du temps et de sécurité. En effet, le monde médical se répartit en deux catégories : la médecine de ville et la médecine hospitalière. Ces deux mondes ont tendance à s’ignorer. L’hospitalier, public ou privé, lucratif ou non, est soumis à des normes de qualité extrêmement contraignantes. La médecine libérale, celle des généralistes et des cabinets de spécialistes, est libre de pratiquer comme elle veut, de prescrire ce qu’elle veut, à qui elle veut et pour un montant variable. « Il faut comprendre ces jeunes médecins qui rechignent à s’installer, explique Guy Vallancien. Les libéraux sont brinquebalés entre l’accumulation exponentielle des connaissances scientifiques, les procédures des autorités sanitaires et les menaces d’une société de plus en plus judiciarisée. Ils mesurent chaque jour la désorganisation d’un système fatigué qui les broie au lieu de les porter à mieux faire. » Pourtant, comme le dit Jean-Luc Fidel, « jamais le nombre de professionnels n’a été aussi grand. Plus de mille postes de praticiens ont été injectés dans l ’hôpital depuis trente ans. 75 000 postes d’infirmiers ont été créés en quinze ans. » Ce qui démontre, s’il en était besoin, que l’égalité de traitement suppose tout autant une rigueur dans la gestion et l’organisation qu’une médecine à la hauteur. VERS UN AUTRE VISAGE DE L’HÔPITAL ? « Aujourd’hui, l’une des stratégies, c’est de rapprocher ces deux mondes », affirme Thibaut Tenailleau, directeur de l’Hôpital Forcilles en Seine-et-Marne – qui fait peau neuve. « C’est ce que nous sommes en train d’accomplir en permettant aux médecins de ville de venir consulter dans nos bâtiments hospitaliers. Patients et médecins disposent dès lors, sur place, des équipements médicaux lourds comme le scanner ou l’IRM. » L’avenir médical, dans son application sociale, passera par la constitution de centres sanitaires, autonomes ou pas. Ainsi l’Hôpital de Gap, dans les Hautes-Alpes, vient d’inaugurer une maison de santé installée dans ses bâtiments. Des généralistes y reçoivent de midi à minuit. Ce qui a pour effet de désengorger les urgences, où affluaient les patients qui trouvaient les portes de ces mêmes généralistes closes après 19 heures… « Ce type de structure permet de partager les moyens techniques et favorise un échange de pratiques médicales et une simplification du parcours de soins », note Jean-Luc Fidel. Repositionner le malade au centre du dispositif sanitaire doit aussi aider à redéfinir l’architecture d’un espace médical. L’exemple de l’Hôpital Cognacq-Jay est à cet égard parlant. Luc Plassais en raconte les différentes étapes. « C’est en travaillant au contact de la fin de vie que nous avons été amenés à reconsidérer notre vision de ce que peut être un hôpital. Les malades appartiennent de plein droit à la société. Ils ont la même dignité que quelqu’un qui est debout, qui est actif, qui produit. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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On ne peut les considérer comme une catégorie à part. Mais comment préserver une intégration entre des patients qui sont pour les uns en rééducation, et pour les autres en fin de vie, tous ensemble dans le même établissement ? Ne serait-ce que pour des raisons de risques infectieux, c’est a priori compliqué. Et pourtant, nous y sommes arrivés. » L’hôpital a été conçu comme deux bâtiments reliés techniquement par un sous-sol et aussi par un rez-de-jardin où tout le monde peut se retrouver, y compris les malades de soins palliatifs, qui sont sortis en fauteuil ou en lit. « Notre première idée a été de les garder dans la société. L’architecte Toyo Ito a tenu à créer une rue intérieure. » On déambule ainsi d’une rue à l’autre en traversant l’hôpital. Les habitants du quartier qui se promènent ou qui emmènent leurs enfants à l’école en prenant ce raccourci traversent un hôpital qui n’évoque pas un mouroir. Quant aux malades, ils continuent de voir la vie. L’Hôpital Cognacq-Jay propose des réponses originales, à la fois au « vivre ensemble » au sein de l’hôpital, et à l’égalité des patients devant le coût d’un séjour. Détail significatif : l’établissement offre à tous les malades, quel que soit leur statut, une chambre individuelle. Question de solidarité. Comme l’explique Jean-Luc Fidel, « ceux qui sont couverts par leurs mutuelles vont indirectement financer une qualité hôtelière supérieure pour que ceux qui ne le sont pas puissent avoir, eux aussi, une chambre individuelle. Cette volonté implique que l’on refuse de privatiser nos chambres. Elle a un effet vertueux ; nous devons maintenir le standard le plus élevé, afin qu’il soit compatible avec toute la population. L’idée est de ne jamais rentrer dans la logique inverse : avoir le standard le “moins cher possible” en louant, pour tenter de se renflouer, des sortes de suites hospitalières, comme cela se développe de-ci de-là… » VERS UN NOUVEAU PARADIGME DU SOIN AUTOUR DU CAPITAL SANTÉ ? Mais ne serait-ce pas à terme l’hôpital en tant que tel qui risque de disparaître, du moins tel que nous le connaissons ? Selon Guy Vallancien, en effet, « l’hôpital de demain sera limité aux soins critiques. L’ambulatoire et l’hôtellerie prendront le relais de la longue hospitalisation qui ne sera plus nécessaire. » Le lien permanent via une connexion entre maisons de santé, laboratoires, autres structures de soins, et bien évidemment patients, sera selon lui au cœur de l’hôpital de demain, qui « sera moins un lieu qu’un réseau, un hôpital hors les murs et ouvert sur le monde ».  Cette vision est en phase avec l’évolution de certains hôpitaux vers une architecture modulaire capable de s’adapter rapidement aux progrès technologiques, que défend Guy Vallancien. Mais quelles seraient dès lors les conséquences d’un tel changement d’optique pour le système de santé, mais aussi pour le patient citoyen ? Si demain la santé se gère moins dans les cabinets médicaux ou les hôpitaux, mais chez soi ou à son travail, tout le long de VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

la vie, ne faut-il pas revoir totalement le paradigme du soin, par exemple autour de ce que l’on appelle le « capital santé » de chacun ? Selon ce modèle en devenir, la prise en compte du patient comme une personne à part entière, notamment via l’investissement de chacun dans ce capital, en faisant du sport ou en évitant de fumer, par exemple, suppose d’adopter une approche globale de la santé, incluant des déterminants liés à la qualité du lien social. Cela donne potentiellement aux acteurs de l’économie sociale et solidaire un rôle plus important. Mais avec des effets pervers potentiels que pointe le rapport de La Fonda et Futuribles International sur les défis du vieillissement démographique : « Alors que les instruments numériques pourraient permettre à la logique de suivi personnalisé et d ’investissement massif dans la prévention de se déployer, ils ont des effets disruptifs sur les systèmes de soins existants, et posent la problématique de la mutualisation de la protection des risques à de nouveaux frais. En particulier, le développement d’une médecine des “4P” (préventive, prédictive, personnalisée et participative), s’il est porteur d’opportunités, pose des problématiques d’ordre éthique quant aux usages des données de santé. Certains acteurs de l’ESS [l’économie sociale et solidaire], au premier rang desquels les mutuelles, sont amenés à se positionner au sein de tensions entre nouvelles formes de “disciplines des corps” et réappropriation des enjeux de santé par les individus, ou entre maximisation de l’efficience des systèmes de santé et ouverture de ces derniers à des formes d’accompagnement plus adaptées aux situations de chacun5. » LA MÉDECINE, À QUEL PRIX ? Ce changement de paradigme, basé sur la responsabilisation de chacun, pose par ailleurs de façon nouvelle la question centrale de l’égalité de tous devant l’accès aux soins. « La Sécurité sociale, même si elle prend encore beaucoup de soins à sa charge, se dégage de plus en plus sur les mutuelles et les assurances. Il faut être vigilant, car elles ne sont pas des institutions philanthropiques », déclare le professeur André Grimaldi. « Les assureurs proposent d’organiser le système de santé en créant des réseaux de soignants concurrentiels. Les médecins y perdront une partie de leur indépendance et les patients une partie de leur liberté. L’essentiel pour les assureurs est la sélection des risques (plus vous êtes à risque, plus vous payez) et le contrôle des comportements par un système de bonus/malus : si vous n’effectuez pas correctement votre parcours de santé, vous avez droit au malus ; si vous suivez bien votre traitement et que vous avez une bonne hygiène de vie, on vous fait une ristourne. C’est la triple peine : 1. je suis malade ; 2. je n’arrive pas à me soigner ; 3. je suis puni. Vos “droits” en matière de santé dépendent du niveau de votre assurance, haut de gamme et très chère, ou bas de gamme low cost. Il y a bien moins de solidarité. Je crains que ce soit dans cette direction que certains veuillent nous emmener. » 107


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Cette tendance serait l’inverse de celle de la Sécurité sociale, née d’une nécessité de solidarité voulue et assumée en 1945. Le contrat social est le suivant : les biens portants payent pour les malades ; les riches payent pour les moins riches ; les jeunes payent pour les anciens. La logique de l’assureur est différente : être bien couvert suppose de payer plus cher ; par ailleurs, plus on est vieux, plus on a d’enfants, et plus on pioche dans son porte-monnaie. « La logique libérale ne fait plus payer l’assuré en fonction de ses revenus, selon un principe de redistribution égalitaire. Or il se trouve qu’en termes de santé, l’égalité est un gage de qualité, y compris pour les couches supérieures de la société. Lorsque vous êtes soignés en fonction de vos besoins et pas en fonction de votre argent, vous êtes mieux soignés », argumente André Grimaldi. Le professeur s’amuse de l’exemple d’un célèbre chanteur franco-belge « qui pensait être mieux soigné parce qu’il payait cher. Eh bien non, il a failli en mourir. Nous autres médecins savons bien à quel point on cesse d’être un consommateur éclairé quand on est malade. On devient une personne angoissée, manipulable. L’égalité, en santé, ce n’est pas qu’une chance pour les pauvres, c’est aussi une chance pour que les riches soient soignés aussi bien que les pauvres 6 ». COMMENT PRÉSERVER DEMAIN L’ÉGALITÉ DEVANT LE COÛT DE LA SANTÉ ? Ce « détricotage » de la Sécurité sociale au prétexte de faire des économies est-il voulu ? Selon le professeur Grimaldi, « les assureurs privés ont envie de réorganiser un système qui repose sur la solidarité nationale pour le privatiser au nom de la responsabilisation des patients. Et les hommes politiques sont de plus en plus nombreux à estimer que l’avenir d’une médecine efficace et économe passera par les assureurs privés qui pourront connecter les malades et observer leurs comportements. » Aux États-Unis, le médecin doit demander l’accord de l’assureur avant même d’entamer un traitement lourd. D’une certaine façon, c’est l’institution financière qui décide du médicament à prescrire, pas le médecin. « Va-t-on alors rentrer dans ce système où les assureurs privés prennent la main ? », s’interroge André Grimaldi, qui craint une telle évolution en France.

d’un certain type de médecine prédictive, dont l’enjeu est d’identifier les prédispositions génétiques à la survenue d’une maladie et de tenter de l’éradiquer à la racine en intervenant sur l’ADN, peut néanmoins en donner un aperçu. Rêve de science-fiction ? Plus tout à fait. Car aujourd’hui, le coût du séquençage individuel du génome humain est de moins de 100 euros, après avoir été, il y a dix ans, de plus de 100 000 euros. Au-delà de l’éthique, l’exemple (extrême) de la star Angelina Jolie, qui s’est fait enlever les seins quand elle a appris qu’elle était porteuse du gène carcinogène BRCA1, démontre à quel point la question du coût de la santé sera plus que jamais crucial demain : « Lorsque l’on aura identifié que je suis exposé à un facteur de risque particulier, s’interroge Jean-Luc Fidel, qui paiera l’intervention non justifiée à un moment donné, mais destinée à limiter le déclenchement hypothétique d ’une grave maladie, en raison d ’un patrimoine génétique défavorable ? Autrement dit : est-ce à la collectivité de payer pour un péril qui n’est pas certain ? La solidarité nationale doit-elle engager des moyens qu’elle devra retirer à d’autres qui sont quant à eux menacés d’un risque certain ? Cette approche révèle l’inégalité entre ceux qui pourront se payer une médecine prédictive et les autres. » Pour le directeur général de la Fondation Cognacq-Jay, « cela ressemble à la logique de l’assurance. On peut offrir à tout le monde la possibilité d’avoir une assurance habitation, mais celui qui veut s’assurer pour des tableaux de maîtres devra payer pour cela. En aucun cas le financement public, c’est-à-dire le financement mutualisé, ne doit assumer les dérives qui sont en train d’apparaître avec le séquençage individuel de son génome. » Les prouesses de la médecine font rêver d’une vie plus longue, mieux protégée. Mais comme le dit Luc Plassais, réduire son futur au changement d’un « organe, d’un claquement de doigt, en possédant un clone de soi-même qui fournirait les pièces de rechange » risquerait de nous faire oublier le social, le partage, la solidarité, et tout simplement ces êtres humains que resteront le patient et le médecin. Vincent Borel

Impossible, bien sûr, de résumer en quelques pages les débats sur l’égalité de coût et de traitement de la médecine du futur, dont notamment la médecine des « 4P ». L’exemple

1. Lire l’article « Je me soigne, donc je suis », page 46 de la revue. 2. Ce type de traitement, de l’ordre des « médecines douces », est spécifiquement lié aux soins palliatifs. Certains médecins n’y voient qu’un « effet placebo ». Ainsi le professeur André Grimaldi, qui lui reconnaît un 108

résultat « certes bien réel », mais qui estime que « les théories qui accompagnent ces pratiques comme l’homéopathie, l’auriculothérapie ou la réflexologie n’ont aucune base scientifique et relèvent de la pensée magique ». 3. Lire l’interview en podcast

son de Luc Plassais dans solidarum.org. 4. Guy Vallancien, La médecine sans médecin ? - Le numérique au service du malade, Gallimard/ collection Le débat, 2015. 5. « Société vieillissante, société innovante. L’ESS au défi du vieillissement démographique »,

La Fonda, Futuribles International, février 2016. 6. André Grimaldi, La santé écartelée Entre santé publique et business, éditions Dialogues, 2013. Écouter également son interview dans solidarum.org.

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L’ENFANT DE THÉRAPIE UNE NOUVELLE INÉDITE DE VINCENT BOREL Vincent Borel est l’auteur de huit romans, parmi lesquels Antoine et Isabelle et Richard W. (2010 et 2013, Sabine Wespieser Éditeur). Son tout dernier livre, Fraternels, sorti pour la rentrée littéraire de septembre 2016 chez le même éditeur, met en scène la fable d’un avenir proche dont la clé serait une solidarité entre tous les décalés du monde.

L

e vaisseau Eden déploie sa voilure photovoltaïque dans l’azur boréal. Il a quitté l’archipel glacé du Spitzberg hébergeant les cénotaphes réfrigérés de la firme Opié, le leader incontesté de la cybernétique. Lentement, le navire rejoint les jets d’altitude qui le propulseront vers les couveuses équatoriales, quelque part au sein de la forêt ougandaise. Cet avion solaire, obéissant à la technologie écologique du planeur, nécessite peu d’énergie. Et les anneaux d’époxy noir, de cinquante centimètres de diamètre, qu’Eden transporte, pèsent encore moins. Pierre Monroe, le pilote, refoule au tréfonds de sa psyché toute pensée anxieuse. Depuis des jours, ce vétéran, au service d’Opié, s’ingénie à contrôler ses neurotransmetteurs. Rien ne doit transpirer de ses émotions, ce que remarquerait l’IA du vaisseau. Elle entamerait alors une procédure de contrôle afin de tester la fiabilité du pilote. Or Monroe est en train de mûrir une décision qui doit rester hors de la portée des capteurs dont l’habitacle est bourré. Il la tient fixée devant les yeux comme un but à atteindre, mais dont l’existence doit rester émotionnellement indéfinie, pareille à un nuage d’altitude. La légende noire des pilotes ne raconte-t-elle pas que, en cas d’extrême urgence, l’IA peut éjecter le contrevenant sans parachute, le tuant sans état d’âme ? Mais une IA n’a pas d’âme, se dit Pierre qui laisse cette fois s’exprimer sa voix intérieure. Oserais-je lui poser la question ? « Tu connais déjà la réponse, Pierre, énonce la chaude voix de contralto de son intelligence artificielle, Gabrielle. Je viens de saisir ta pensée dans le mouvement que tu t’apprêtais à donner à ta langue. Tu sais que je peux lire en toi. Quant à savoir si c’est cela, avoir une âme, je n’ai pas encore tranché… — Ton âme, Gabrielle, ce n’est pas ta conscience. Seul l’interlocuteur décide, ou non, de son existence. Seule tu ne peux rien, tu ne sais rien. De même que moi, seul, je ne suis qu’une voix soliloquant à l’intérieur de mon crâne. Pour exister il faut être deux, Gabrielle. — Intéressante assertion. Alors j’ai bien une âme, car ce que je contiens n’est pas une personne, mais des millions de personnes.

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— Ce que tu transportes, Gabrielle, pas ce que tu contiens. Tu n’es que l’ordinateur de ce vaisseau et, que je sache, c’est toujours un humain qui est aux commandes. Mais ce que nous acheminons ne nous appartient pas. Et qui, de nous deux, pourrait dire qu’il connaît l’intégralité de ce contenu ? dit Pierre à haute voix. » Une autre image, indéchiffrable, se dessine dans son cerveau. « Tu as raison, Pierre. Je n’ai pas accès à la mémoire de ces anneaux, à leurs esprits et à leur médecine omnipotente. — Pas encore, répond-il, avec un soupçon d’ironie. Ni toi ni moi ne connaissons toutes leurs capacités. » Pierre revient à son silence intérieur. Il préfère penser en images et voir hors les mots, un mode cognitif que Gabrielle ne peut pas encore déchiffrer. Sa mère lui a enseigné cette tactique mentale. La technique zen préconise de rêver sa pensée sans jamais la formuler. Elle permet d’échapper aux traceurs biologiques et neuraux. Les entités cybernétiques sont si invasives que bien des humains ont souhaité se soustraire à leur espionnage permanent. Fort heureusement, si une IA peut scanner un esprit, les fluctuations d’une personnalité lui restent encore insondables. Et c’est tant mieux, rêve Pierre. Il se met à visualiser le contenu des anneaux à l’aspect minéral. Apparemment sans vie et sans mécanisme, ces objets s’apprêtent pourtant à écrire un nouveau chapitre de l’évolution humaine. Ils sont dotés de la Singularité, le logiciel suprême qui devrait permettre de transférer cent millions de consciences humaines réfrigérées à autant de clones biologiques. Ceux-ci, cachés au sein de la forêt équatoriale, attendent leurs propriétaires. Oxygène, chaleur et nutriments à foison sont indispensables à la croissance d’un répliquant, de même que le froid arctique favorise la conservation des données d’un mort. Pierre Monroe connaît bien ce processus, mis en service à l’époque où il avait intégré la flotte d’Opié. C’est lui qui avait conduit les premiers cargos acheminant les riches transhumanistes vers les cliniques du Spitzberg. Là, ils quittent leur enveloppe mortelle dans une béatitude paradisiaque, le crâne bardé de capteurs. En mourant, ces fortunés délèguent aux enregistreurs d’Opié souvenirs et conscience, soit tous les constituants d’une âme. Ils intègrent alors la capacité de stockage illimité des nuages à mémoire quantique. Quant à leurs cadavres, plongés dans l’azote liquide, ils sont ensuite broyés et transformés en compost biologique. L’âme, remisée dans un univers parallèle, attend sa réincarnation. Pour advenir, celle-ci a nécessité des décennies d’ajustements. Désormais la Singularité est efficiente, semble-t-il. Ce mariage de l’homme et de la machine s’apprête à engendrer des individus dégagés des contraintes de l’obsolescence et de l’entropie. L’ultime étape va être la connexion de la mémoire au clone, en vue de créer un être immortel. Qui n’en voudrait pas ? À condition d’avoir les moyens, bien sûr. Cela, Pierre va l’obtenir gratuitement. C’est le bonus suprême qu’accorde la compagnie à son pilote le plus méritant. Opié va lui offrir la guérison de toute maladie. Pierre va connaître la fin de toute souffrance ; il sera exempté de la lente et irrémédiable déglingue du corps ; jamais le cancer ou Alzheimer n’auront de prise sur lui. Comme tout transhumaniste, il dispose depuis longtemps d’une médecine futuriste. Des cellules souches réparent ses os, ses dents, et mettent régulièrement à jour sa vue et son ouïe. Son espérance de vie est de soixante ans supérieure à celle d’un humain des deux premières décennies du XXIe siècle. Ce processus avait débuté par le remodelage du corps. Choisir, ou pas, la pilosité ; varier du jour au lendemain la couleur de ses yeux par injection de globuline dans le cristallin. Posséder un

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foie à l’épreuve de toutes les toxines, se constituer un bouclier immunitaire infranchissable aux prions, aux virus et aux bactéries. Évoluer vers une nouvelle génération d’humains ayant la totale maîtrise du génome est chose établie. Pourtant, même si la thérapie génique, traitant la mutation morbide des cellules, a connu des progrès spectaculaires, la mort persiste. Elle reste toujours la gagnante. Mais désormais les « anneaux de Singularité » que le vaisseau Eden achemine ont acquis le pouvoir de tout guérir. Semblables aux dieux, ils sont thaumaturges. Ils portent en eux la possibilité de l’immortalité. C’est du moins ce qu’Opié vend à ses millions d’adeptes. Imparable argument commercial auquel Sonya, l’épouse de Pierre, a succombé. Elle avait commencé par transformer ses yeux et y avait vite pris goût, changeant de couleur comme un arc-en-ciel. En ce qui le concerne, Pierre s’y est toujours refusé, il s’aime tel qu’il est. En revanche il a dû affronter, de la part de Sonya, une interminable série de caprices transformistes générés par les applications médicales de sa tablette. Le rythme cardiaque, la tension, la température, le taux de glucose, tout ce qui n’est qu’un support bien pratique de surveillance médicale a dégénéré en une hypocondrie permanente. Sonya y répond par le désir incessant d’améliorer son corps. Elle a changé de pancréas comme de taille de seins ; confondant l’indispensable et le futile. Son relationnel avec la machine a atteint le point de non-retour lorsque la reconnaissance génomique a remplacé l’identification digitale. Les nanopuces ouvrent aux logiciels les portes du corps humain. En pénétrant par les pores, elles descendent vers les vaisseaux sanguins avant de circuler librement dans tout le système. Une fois dans la place, elles avalent goulûment les octets de chaque instant, les stockant dans la mémoire louée par l’abonné. La mémoire étant devenue quantique, libérée de la contrainte physique d’un disque dur ou d’une ferme de données, la mémorisation de chaque individu est infinie. Il ne reste plus qu’à l’insérer dans ces clones qu’Opié a commencé à créer il y a deux décennies de cela, hors de tout contexte éthique. Le bonus ultime est d’en acquérir la propriété. On achète son double à crédit en multipliant l’acquisition des applications, mais aussi en payant une somme infinitésimale pour chaque envoi de données dans le nuage quantique. L’argent se prend sur le transit numérique. Ce péage digne d’un territoire médiéval rend Sonya folle et Pierre la perd un peu plus chaque jour. À l’heure qu’il est, songe-t-il, elle dépense mon salaire à se guérir de son addiction grâce à la superapplication Detoxia ! Cette appli pour se déprendre des logiciels est du dernier chic chez les transhumanistes. D’autant que ce logiciel joker garantit de quadrupler ses points d’immortalité en cas de réussite de la cure... Pierre, comme Sonya et tous les clones qui s’éveilleront bientôt dans les couveuses tropicales, pourrait lui aussi devenir un être destiné à l’infini. Un temps sans limites se déroulera devant lui. Il pourra voyager dans les étoiles sans craindre les chiasmes temporels. Pierre réalisera enfin son rêve d’enfant, nourri par les ouvrages de science-fiction. « Je sais à quel point tu en as envie, ronronne Gabrielle. Je connais ton dossier. Tu n’as pas toujours été ce navigateur émérite choyé par Opié. » Pierre jette un œil par le hublot. En bas, se déploient les paysages de la vieille Europe. C’est là que vivent les gens de la Nescience, comme les nomment les transhumains. La Nescience, alias la science de ceux qui ne savent rien. Mais eux, là sur les basses terres, ne voient par les choses de la même façon. D’abord, ils écrivent Nescience différemment. Ils l’appellent la Née science, celle de l’instinct, du flair osmotique avec la nature. Un savoir acquis par de longues générations affinées dans un biotope particulier, forêt humide, bocage, paysages antiques non dénaturés et où la mémoire de la terre a été perpétuée et préservée. La Née science est le territoire de la

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bonne gestion. Une terre qui reste disponible à tous, source d’un savoir que l’on refuse de monnayer et que l’on a choisi de partager. Fraternellement. Ceux qui sont nés sur ce territoire se sont nommés les enfants de Terre Happy, s’amusant de l’homophonie entre Thérapie et Terre Happy, Terre joyeuse. Ce jeu sur les mots est devenu un logo, une étiquette, un étendard qui fleurit un peu partout. Il est l’emblème d’une planète souriante et bleue comme une orange, en hommage à l’antique poète surréaliste. Terre soignante, Terre servante, mais aussi Terre résiliente. Il faut au moins cela pour y garder un certain niveau d’optimisme. Car cultiver sa joie sur la planète suppose dorénavant une grande capacité d’empathie, une force intérieure ainsi qu’une vraie foi collective. Comme les Cassandre de l’an 2000 l’avaient auguré, le monde s’est en effet scindé peu à peu entre les très riches et les très pauvres. Si la révolution technologique du début du troisième millénaire avait été vécue comme l’aube d’une nouvelle ère, fraternelle et égalitaire, il n’en avait rien été au final. Quatre firmes s’étaient partagé le monde avant de s’entre-dévorer pour n’en laisser qu’une, Opié. Certes, l’argent généré par la nouvelle économie numérique avait créé de l’espoir et donné une amplitude foudroyante à la recherche, qu’il s’agisse de nouvelles ingénieries ou de médecine. Mais ce progrès fantastique n’avait rien eu d’égalitaire. Il avait surtout provoqué la mainmise sur les données biologiques de l’individu, puis s’était accompagné d’une monétarisation sans précédent des soins. Au siècle précédent, une petite parenthèse dans l’histoire humaine, l’assistance aux faibles et aux malades avait été partagée sous la forme de l’assistance et de la sécurité sociale. Mais les années 2010 et 2020 avaient été laminées par les coûts croissants de l’hypertechnologie médicale. Dans les petites cités laissées à l’abandon, dans les banlieues ruinées par la montée en puissance de l’impression 3D, ce qui avait eu comme corollaire la mort de toute entreprise manufacturière, il avait bien fallu s’inventer une nouvelle façon d’exister et de se soigner. Car personne ne comptait plus sur l’État. Il était ruiné, corrompu de l’intérieur. Il avait disparu dans le trou noir des réseaux consanguins et des élites autistes. Désormais, seule une poignée de nantis peut se permettre la médecine du futur, celle que transportent les anneaux. Eden survole à présent la ville où Pierre a vu le jour, Nevers, parfait exemple d’agglomération habitée par ces laissés-pour-compte. Là végétaient ses parents condamnés à un chômage durable. Son père, maçon, ne trouvait plus rien à construire puisque les imprimantes à béton régnaient sur les chantiers. La mère de Pierre, après sa formation d’infirmière, n’avait plus eu sa place lorsque les montres connectées et les tablettes d’étalonnage biologique occupèrent le terrain. Pour les soins et les prélèvements, un robot suffisait. Alors, tout en pratiquant une économie de troc et d’échanges de services qui assurait tout juste leur survie alimentaire, Anne s’était tournée vers les médecines anciennes. Elle était devenue une adepte de l’Herbier. « Une pharmacie par défaut… » soupire Pierre, aussitôt entendu par Gabrielle. Mais cela commence à lui être bien égal, que la veille cybernétique d’Eden l’écoute, se nourrisse et apprenne de ses pensées. Étrange histoire que cette pharmacopée ouverte à tous. En 2020, tandis que le transhumanisme progressait, l’université Gilles Clément, du nom d’un jardinier-botaniste du XXe siècle, entreprit de sauver le savoir médical des peuples anciens. Quelques expéditions dans les ultimes terres inconnues, menées par une fondation privée, avaient permis de recueillir et de cloner les plantes, champignons, insectes et reptiles aux vertus thérapeutiques. La manne est désormais contenue dans l’Herbier, un réseau d’immenses pharmacopées présentes dans chaque zone climatique.

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Cette généreuse fondation est l’héritage d’un milliardaire qui doutait du « Tout Singularité ». Le magnat avait vu son fils sauvé d’une leucémie grâce à un alcaloïde secrété par une pervenche découverte dans la dernière forêt primaire de Madagascar. Ce don de Mère Nature l’avait convaincu de diversifier la recherche médicale et scientifique tandis qu’Opié dérivait irrésistiblement vers le totalitarisme transhumaniste. Aujourd’hui, le geste désintéressé reste plus que nécessaire. Le monde ne cesse de s’esquinter. Il y fait de plus en plus chaud. La nourriture devient rare. Les riches ont pris de la hauteur. Les montagnes, les hauts plateaux, les zones boisées d’altitude sont devenus des refuges prisés ; Alpes suisses, Pyrénées, Caucase, Himalaya, partout où l’on peut respirer à son aise, disposer d’eau pure et vivre à l’abri de la colère sociale qui gonfle. En plaine, les fortunés ont fermé leurs tours aux altitudes kilométriques, véritables forteresses seulement reliées par une flotte de vaisseaux solaires à faible énergie. Au-dessous, pour survivre on est contraint d’improviser, de se mélanger, d’inventer de nouveaux savoir-faire, et surtout de le faire ensemble. Depuis longtemps, les choix de vie y sont drastiques. Les parents de Pierre avaient par exemple décidé de n’avoir qu’un enfant, autant par économie que par manque de confiance en l’avenir du genre humain. Ils forment la nombreuse tribu des biologiques, des non-transformés. Toujours majoritaires en nombre, ils ont construit un dogme de leur misère. Ainsi, les Nescients refusent les enfants génétiquement optimisés. Ils continuent d’être fidèles à la nature aléatoire de l’ADN. Ils se sont faits les apôtres des médecines traditionnelles. Homéopathie, chakras, acupuncture, chiropractie et surtout croyance en l’Herbier, la panacée du plus grand nombre. « Que d’erreurs, que de privations », maugrée le pilote… avant de se dire : au moins, dans la difficulté ils se sont pris en main, ils ont retrouvé les bons gestes pour se soigner à partir de rien, se protéger collectivement… Lui, l’adolescence venue, avait refusé ce monde morne et cette naïve autosuffisance, érigée en diktat de vie. Il ne se voyait pas d’avenir parmi ces sauvagines, ces champs de simples et ces bois retournés au pouvoir des lynx, des loups et des hiboux. Pierre n’aspirait qu’à rejoindre les pays d’en haut, monter à bord des voiliers solaires croisant au-dessus de Nevers. Un jour, il partit s’engager dans le corps des pilotes d’Opié. Les images de la société d’en haut affluent à leur tour. S’il avait été fasciné, il a progressivement déchanté. Démesure, gaspillage, individualisme frénétique, à l’image de la séduisante Sonya, plus changeante qu’un caméléon. Il avait aimé cette femme. À présent il la subit. La course à l’optimisation biologique et le leurre de l’immortalité enferment dans des ghettos dont le bonheur est exclu. Au sol, la situation des classes pauvrement moyennes est devenue intolérable. La chose lui est revenue en pleine figure lorsqu’il a été contraint d’y retourner pour une triste raison : la maladie de son père. Les simples utilisés par sa mère n’étaient d’aucun secours contre le mal. L’Herbier a ses limites. Son père avait plutôt besoin d’une greffe de génome. Il ne peut refréner en lui une inondation de dopamine. Le changement de PH sur la peau du pilote alerte aussitôt les capteurs de l’IA. Il avait retrouvé le peuple de la Née science comme l’enfant prodigue de la Bible revient auprès des siens, en être humble et déconfit. Car cette technologie « d’en haut » était hors de leur portée. Pierre avait voulu mettre les prodiges d’Opié au service de son père. Il réentend encore les arguments de la firme lorsqu’elle les lui a refusés. La mutuelle ne couvre que l’individu Pierre Monroe, pas sa famille. Fallacieux prétexte puisque Sonya en use et en abuse. De fait Opié, connaissant l’engagement de sa mère dans l’Herbier, refusa son aide. Ceux qui ont choisi de

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rompre avec le productivisme effréné ne méritent pas le progrès. Il est vrai que les commerciaux d’Opié n’ont jamais réussi à vendre un seul produit futuriste à ceux qui croupissent au pied des tours iridescentes et confortables. Son père vient d’en mourir. « Pourquoi donc offrir des services gratuitement ? Il fallait opter pour un autre choix de vie, ironise Gabrielle... — Tu n’as aucune empathie, s’emporte le pilote. Sais-tu ce que souffrir veut dire ? Et tu prétends disserter sur l’âme et la conscience ? Comment imagines-tu pouvoir évoluer sans connaître cela ? — Je suis telle que vous, humains, m’avez programmée. Mais j’entends. J’apprends de tes pensées. Et c’est pourquoi j’hésite parfois, pas loin du bug… — Ce que nous transportons là est un bien commun, Gabrielle, pas un bien d’élite. À quoi servent les pouvoirs de ces anneaux ? Faut-il que certains vivent éternellement grâce à la Singularité tandis que d’autres végètent ? — Mais que fais-tu ? s’alarme l’IA en détectant une forte poussée de testostérone chez le pilote. — L’immortalité n’est pas mon but ! Cent millions de clones en attente de la résurrection se rajouteront aux vivants. N’y a-t-il pas un moment où il convient de céder la place ? Les mortnés mangeront la terre de ceux qui ne demandent qu’à naître. Mais il y a une autre option. Nous descendons ma belle, nous descendons offrir le pouvoir d’Opié. Nous descendons… partager les merveilles de la médecine du futur ! » Et c’est le dernier mot que Gabrielle transfère au Nuage avant que Pierre, profitant de l’hésitation finalement si humaine de l’intelligence artificielle apprenante, n’arrache sa mémoire centrale pour la jeter dans le vide. FIN

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Et si… la ville se réveillait plus solidaire ? La vieille ville industrielle semble vivre ses dernières années, laissant un héritage écologique et social douloureux. De nouveaux modèles urbains émergent. Sauront-ils créer un nouvel imaginaire de la ville, aidant les générations futures à construire un monde plus solidaire ?

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endant plus d’un siècle, New York a été l’archétype de la ville qui ne dort jamais et où tout est possible. Même le plus démuni pouvait s’y réveiller un jour « King of the hill », chantait Sinatra. Ce fantasme de la « ville spéculative1 » cachait cependant un revers de médaille : celui d’une fourmilière d’individus agités, sous pression ; d’une foule compacte d’anonymes, souffrant de solitude malgré cette promiscuité des corps. Des corps hors-sol, dans une ville bétonnée jusqu’aux racines. Entre la Manhattan de Woody Allen et la Metropolis de Fritz Lang, initiatique, émancipatrice, mais aussi mécanique et dure, elle fut le symbole de la puissance et de l’effervescence d’une société industrielle, désormais à bout de souffle.

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Nous vivons dans les ruines de cette « ville spéculative », mesurant âprement son échec au nombre de personnes croisées dans les rues, enroulées dans un duvet crasseux, au seuil d’un immeuble cossu, mais aussi au nombre de dépressions, de maladies respiratoires et cardiovasculaires, de kilomètres d’embouteillages, de mains courantes, etc. La ville des constructions vertigineuses, de la consommation et de la croissance infinies n’a pas survécu au passage de l’an 2000, aux crises économiques en série et à la catastrophe écologique annoncée. De ses cendres naissent deux imaginaires : la « ville intelligente », une évolution du modèle précédent, façonnée et optimisée par la technologie ; et la

« ville des communs », issue des mouvements citoyens, construite à tâtons, de façon collaborative, dans une économie de moyens. L’une des deux résoudra peut-être l’équation sociale et environnementale laissée comme un cadeau empoisonné par « la ville spéculative », à moins que ce ne soient des modèles urbains venus d’ailleurs, telle la « ville inclusive », qui y parviennent demain. LA « VILLE INTELLIGENTE » Automatisée et ultraconnectée, la ville intelligente promet d’être globalement plus efficace : mobilité, santé, travail, action sociale, etc. Dans cette utopie urbaine, les algorithmes anticipent et régulent au mieux tous les besoins de VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


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la ville et de ses habitants. En s’adaptant à chacun, elle trouve des solutions hier inaccessibles aux politiques publiques. Une personne handicapée peut y être guidée par une application, accédant au parcours le plus adapté, en fonction de l’état de la voirie, des ascenseurs en panne, etc. Les véhicules partagés permettent aux plus pauvres de circuler dans la ville librement et à moindre coût. Les personnes âgées vieillissent chez elles jusqu’au bout grâce à des capteurs de signes vitaux, à des outils de suivi médical à distance, ou encore à l’organisation de réseaux d’aides à la personne dans le voisinage. C’est le système d’information, collectant les données et reliant l’offre et la demande en temps réel, ainsi que les services qui peuvent s’y greffer, qui rendent possible cette mutualisation des moyens et qui ouvrent de nouvelles possibilités pour aider les populations en difficulté. Cependant, pour y parvenir, la ville doit devenir transparente, recueillir la plus infime de nos données personnelles afin que tout y soit mesurable en permanence. Il faut des capteurs partout : dans les vêtements, sous les chaussures, sous la peau, dans l’estomac, dans le mobilier urbain, sous la chaussée, dans l’air même, en suspension, de la taille d’une poussière. En outre, si les algorithmes cherchent au départ à anticiper les comportements individuels, ils finissent inéluctablement par les orienter, les enfermant dans un ensemble de possibles, dans une répétition de l’existant2. Car, afin d’être efficace et durable, la ville se doit d’être prédictible. Bienvenue à Gattaca, The Truman Show, Minority Report, Matrix… Autant de films qui ont mis en scène cette ville technologique à tendance hygiéniste et liberticide. L’obsession du contrôle et la confusion entre « efficacité » et « mieux » pourraient conduire la ville intelligente dans une impasse. Par exemple, la nature n’est acceptée dans cette ville VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

que si elle est domestiquée et utile : lutter contre la pollution, favoriser des circuits courts alimentaires, etc. La nature sauvage, celle qui s’installe spontanément, à la faveur d’une fissure, d’un terrain vague, d’un dessous de pont, y est perçue comme dangereuse et inlassablement combattue. Elle est pourtant indispensable à la reproduction d’une biodiversité résiliente et est souvent le refuge des exclus3. En effet, aussi intelligente soit-elle, la ville aura aussi ses laissés-pour-compte, refusant d’être transparents, ne pouvant payer ou contribuer. Car la ville intelligente est chère à produire. Panasonic, qui a fondé, ex nihilo, une ville intelligente au sud de Tokyo, est en train d’en faire l’amère expérience, tout comme les Émirats arabes unis et Masdar, villeoasis écoresponsable qui reste aussi déserte que le désert duquel on l’a extraite. Aussi intelligente fut-elle, cette vision de la ville reste encore le fantasme de nouveaux édiles, faiseurs de ville, du haut d’une tour d’ivoire, futelle une ferme urbaine. Il manque un ingrédient essentiel à leur recette : les gens… Des gens qui se demandent peut-être si ces villes conçues par des groupes d’industriels ou des grandes fortunes ne risquent pas de ressembler à des entreprises dont on pourrait exiger une rentabilité, dont on pourrait être à tout moment congédié à la faveur d’une revente, d’une délocalisation ou d’une fermeture…

terrains vagues, les toits, etc., permettant aux habitants, pour la plupart sans ressource, de se nourrir convenablement. La commune française de Saillans a, quant à elle, opté pour une liste collective aux dernières élections municipales, expérimentant depuis lors des outils et méthodes de décisions impliquant tous les habitants. La ville collaborative émerge ainsi, petit à petit, à travers de multiples micro-initiatives qui forment un maillage de pratiques, concrétisant la reconnaissance d’un droit donné aux citoyens de participer à la création de l’infrastructure de leur ville4, de la « coconstruire », à l’image de Madrid.

LA « VILLE DES COMMUNS »

De cette expérience surgit un nouveau modèle de ville, fondé sur la nécessité des communs urbains, ces espaces collectifs, hors de la sphère marchande, dont la gestion est confiée aux citoyens eux-mêmes, des espaces de « librefaire », d’expérimentation et de partage des savoirs. Ces lieux sont devenus de véritables écoles du vivre ensemble, tissant des liens de solidarité entre voisins, renouant le dialogue entre les individus. Il ne s’agit plus de cohabiter dans une ville, mais de « covivre », « cofabriquer », « codécider ».

Depuis la crise économique de 2008, qui a révélé le recul des États au profit d’un marché financier mondialisé, les citoyens des villes occidentales semblent avoir décidé de réagir et d’agir, en particulier, à une échelle qu’ils maîtrisent bien : celle de leur ville ou de leur commune. À Todmorden, une ville britannique touchée par la crise industrielle, les Incroyables Comestibles plantent des fruits et légumes sur les bords des routes, les

Au début du siècle, la capitale espagnole s’est mise à construire de façon excessive : aéroports, centres commerciaux, quartiers d’affaires, etc., provoquant, en 2008, l’effondrement du marché immobilier, les grues et autres engins de chantier s’arrêtant net, laissant inachevés des pans entiers de la ville. Le 15 mai 2011, au cri de « Democracia real ¡Ya! 5 », le réveil des citoyens a sonné. Dans la dynamique de ce mouvement, et à l’aide de collectifs d’architectes-urbanistes engagés, ces espaces laissés vacants ont été occupés et gérés de façon collaborative, devenant des « laboratoires citoyens ». Il existe aujourd’hui une vingtaine de ces espaces autogérés, qui répondent à des besoins concrets : garde d’enfants, formation, accès à la culture, à l’alimentation, etc.

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Cette belle idée de la ville des communs a été conceptualisée par de nombreux chercheurs et le fait qu’elle commence à exister concrètement à Madrid donne l’espoir de voir d’autres villes s’y convertir. Néanmoins, elle nécessite des changements profonds dans les mentalités et les modes d’organisation. Élus, urbanistes, architectes, juristes, techniciens, etc., doivent y repenser leur place. Au lieu d’être en amont de la fabrication de la ville, tels des joueurs de Sim City6, il leur faudrait œuvrer le long du processus de production de ces biens communs matériels et immatériels, sans en être les initiateurs. En outre, l’avènement de la ville des communs se heurte à de violents conflits d’intérêts, au regard du principe de propriété privée ou de l’intérêt économique des entreprises. Enfin, cette idée de la ville collaborative peine à séduire les citoyens au-delà des réseaux de l’économie sociale et solidaire et de l’éducation populaire. La ville des communs défend l’idée d’une démocratie participative, c’est donc une lutte politique, une vision à long terme d’une société très différente, dans laquelle il n’est pas si simple de se projeter et à laquelle il n’est pas si évident de croire, étant donné le contexte général de peur du changement et de repli sur soi. En 2050, nous serons 5 milliards d’humains à vivre en milieu urbain, majoritairement dans les villes du Sud, dont 3 milliards dans des immenses bidonvilles7. Ce n’est sans doute pas à New York, Madrid ou Paris, mais plutôt à Dehli, à Shanghai, ou à Dacca au Bangladesh, dont la population double en une génération, que la ville n’aura

1. Shin Hyun Bang, « Contesting Speculative Urbanisation and Strategising Discontents », City: Analysis of Urban Trends, Culture, Theory, Policy, Action, vol. 18, n° 4-5, 2014. 2. Dominique Cardon, À quoi rêvent les algorithmes ?, La République 120

d’autre choix que de se réinventer pour ne pas finir étouffée par la pauvreté, ravagée par les épidémies et l’insécurité. DEMAIN LA « VILLE INCLUSIVE » ? La pression démographique dans les grandes villes d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Afrique laisse peu de place et de temps à la construction technique et politique d’un nouveau modèle urbain. Le changement se passe de façon plus pragmatique, non pas dans l’aspiration à un « bien vivre ensemble », mais dans la réalité immédiate d’un « survivre ensemble ». Livrés majoritairement à eux-mêmes, les habitants de ces mégalopoles remettent alors le bon sens, l’entraide et l’expérimentation au cœur des pratiques pour tenter d’améliorer la vie et l’environnement dans leurs communautés. Certes, l’évolution de ces villes passe beaucoup par l’intervention d’une partie de la population aisée et éduquée, restant proche d’un modèle philanthropique à l’occidentale. Ainsi, le Docteur Pathak, brahmane, la caste la plus haute en Inde, en s’intéressant au sort des intouchables, fait progresser le pays tout entier sur les questions d’hygiène et de qualité de l’eau, et donc sur des enjeux globaux de santé publique et d’écologie. À Rio de Janeiro, au Brésil, même constat : conscients de l’impasse de « l’Apartheid social » de cette « ville socialement séparée » qu’a dénoncé l’écrivain brésilien Zuenir Ventura, les classes plus aisées multiplient les « occupations citoyennes » dans les favelas : création d’écoles, de systèmes de retraitement de déchets, de services de soins, etc.8

des idées, Seuil, 2015. 3. Jean-Pierre Levy et Isabelle Hajek, « La nature urbaine, une utopie paradoxale », Futuribles n°414, septembre-octobre 2016. 4. Voir « Raphaël Besson, la cité en chantier », interview vidéo dans solidarum.org.

Malgré les bénéfices de telles actions sociales venant des classes privilégiées, ils sont nombreux à prendre conscience de l’obsolescence d’une approche paternaliste de la philanthropie. Les populations aidées veulent parler de leur propre voix, sans intermédiaire, elles veulent être à l’origine des initiatives et non en être uniquement les destinataires. Dans cet esprit, Nonhalha Joye, une Sud-Africaine dans un quartier pauvre de Durban, a mis au point une méthode de culture biologique simple, économique et efficace qu’elle a partagée avec d’autres femmes de la communauté noire de son township. Elles se sont regroupées en coopérative, mutualisant l’achat des semences et leur production afin d’accéder aux circuits d’approvisionnement des écoles, hôpitaux et prisons de la ville. Une nouvelle dynamique semble ainsi en marche, s’appuyant sur un nécessaire rééquilibrage social, misant sur les capacités d’apprendre et de faire des plus démunis, ainsi que sur le refus du mode de vie occidental construit sur une société industrielle trop polluante à tous égards. À n’en pas douter, l’avenir de l’humanité s’écrit bien plus dans ces gigantesques concentrations humaines que dans les mégapoles occidentales. Ces cités de la débrouille organisée, mêlant les générations et les populations, démunies ou non, dans un même élan créatif, dessineront peutêtre un autre modèle urbain… Celui d’une « mégaville inclusive », avec un nouvel imaginaire de la ville, plus solidaire, qui pourrait faire rêver de futures générations de cinéastes. Chrystèle Bazin

5. « La vraie démocratie, maintenant ! », slogan des « Indignés » espagnols. 6. Jeu vidéo édité par Maxis dans les années 1990, dont l’objectif était de gérer une ville et ses habitants. 7. Morgan Pouzilac, « La ville prototypale », Futuribles n°414, septembre-octobre 2016.

8. L’interview de Zuenir Ventura et les reportages des dossiers de Solidarum, « Dans les favelas de Rio » et « Citoyens sénégalais », ébauchent des pistes pour cette « ville inclusive » du Sud.

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BOOTZ CHANGE DE MODE UNE NOUVELLE INÉDITE DE CATHERINE DUFOUR Catherine Dufour est romancière et nouvelliste de science-fiction, ainsi qu’ingénieure en informatique. Son roman Le Goût de l’immortalité a notamment reçu le Grand Prix de l’Imaginaire 2007 ; et sa nouvelle L’Immaculée conception, le Grand Prix de l’Imaginaire 2008. Elle nous propose sa vision d’un Paris où se côtoient blogueurs mode et réfugiés climatiques.

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ootz chaussa ses lunettes VirtualReality© qui déployèrent devant lui, sur cent vingt degrés, une mosaïque de vignettes. Suspendues dans les airs, elles caviardaient son salon de fenêtres ouvertes sur d’autres mondes. Tendant le doigt, Bootz alluma sa cam : Rec. [Gros plan sur sa main droite reposant sur son genou] « Ce que les hommes veulent, ce sont des soins ciblés pour peau exigeante. » Stop. Edit. En trois pichenettes sur son écran immatériel, Bootz ajouta un peu d’écho, monta de dix degrés la température de couleur et gomma une verrue au gras de son pouce. Puis il mit ses lunettes en veille et jeta un regard dubitatif au panier d’échantillons qu’il venait de recevoir. Boy’z in the hood : sérum contour des yeux au kinkeliba, gel à raser à l’extrait de baobab. Ça c’est pittoresque, le baobab. Et les abonnés de son vlog mode, au fond de leur office-to-rent de La Défense, appréciaient le pittoresque. Avec un soupir, Bootz se résigna à aller espionner quelques vlogs mode concurrents et néanmoins amis. OpenDoor venait justement de publier un nouveau post : « Pour vivre trois jours sous le signe de l’élégance masculine : costume Zaha, polo IKXS, sneakers Badidass, lunettes Vries von Voten. » Hinhinhin, super pas banal d’aller acheter un polo chez IKXS en pompes Badidass. Bootz bascula vers le vlog suivant : Novoid_store, moins bas de gamme et plus pédant, forcément. Dès l’intro, il fit le plein d’UV : « Cette lumière flamande est parfaite pour vous présenter le costume qui va m’accompagner cette saison tellement il est top ! » C’est certain, avoir pour arrière-plan les serres de Laeken, ça valorise les produits. Bootz grimaça : vu le loyer de son studio parisien, il n’était pas près de se payer un billet pour Bruxelles, encore moins une suite dans ce Hebrides Resort dont Novoid vantait les chaises longues sur cinq mille signes. C’est tout juste s’il avait de quoi descendre griller à La Baule cet été. Mais un bon vlogueur mode habite Paris. Saint-Ouen à la limite, mais sûrement pas Noisy-le-Grand. « En furetant parmi les soldes, mon regard s’est tout de suite posé sur cette chemise en soie intelligente, un top ! » Faut qu’il arrête avec les tops, l’ami Novoid. Bootz sortit le nez de son écran : dehors le temps était beau comme d’habitude, doux comme

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rarement. Un vrai temps pour aller « shopper » en vrai. Mais où ? Il me faut du pittoresque pas cher et pas loin, mais qui ne fasse pas cheap. Son cerveau moulina paresseusement, et s’arrêta sur les puces de la porte de Saint-Ouen. Un peu d’authenticité ne peut pas nuire. En sortant du métro, Bootz rangea ses lunettes. L’authentique, ça se mérite et le numérique, ça se vole. Au bord du périphérique, une foule de badauds s’écoulait dans un lacis d’échoppes montées sur tréteaux sous un chapeau de bâche bleue. Des vendeurs de haschich médicinal et de maïs grillé remontaient le flot à contresens. Au-dessus de toutes ces têtes, dans le ciel bleu jauni par le smog, on voyait briller les drones contre le grillage des chemtrails. Les deux mains dans les poches et son matériel soigneusement coincé contre son pubis, Bootz suivait le mouvement. Il s’arrêta devant un bouquiniste – Il paraît que ça rapporte bien quand on s’y connaît, le livre en bois d’arbre – et une chapelière – Il faut banaliser la voilette pour hommes. Au bout d’une heure, il se sentit déprimé. Sans VR, le monde, c’est vite sordide. Sa bulle personnelle, dans laquelle il diffusait toujours un peu de bleu 2975c et de cool jazz, lui manquait comme un nid. Il acheta une canette de soda et la but en regardant passer les vagues de voitures et d’hoverboards. Ce qu’il faut, c’est épicer mon côté fashion-next-door. Et la meilleure épice, c’est le sexe. Il rêvassa à un post qu’il avait vu la veille chez LePiaf. La modeuse se chargeait les cils de Rimmel frais juste avant d’aller se coucher, pour avoir au réveil un regard barbouillé de femme comblée. En mode homme, ça pourrait donner : deux yeux au beurre noir de street fighter fatigué. Bootz termina sa canette. Mouais. Pas facile à caser, le Rimmel pour homme. Mais il y avait quelque chose de troublant dans ces coulures qui délayaient le regard jusqu’aux joues et témoignaient d’une vie fiévreuse. Bootz froissa sa canette vide dans son poing : de l’autre côté de l’embouteillage, un artiste manipulait des toiles où des coulures multicolores dessinaient des visages splendides. Bootz se jeta dans le trafic, et passa dans un autre monde. Bootz n’avait jamais cru que l’art pût servir à autre chose qu’à plumper des tee-shirts. En s’approchant des toiles alignées sur le bitume, il sentit sa pensée se suspendre et se mettre à osciller comme un ballon captif. Les visages, hiératiques et pensifs, envahissaient les toiles, les bondaient de leur présence – de plus près, Bootz vit que ce n’était pourtant que des ruissellements de couleurs. Il s’arrêta, avança encore, recula... « Eh ! Tu vas te faire écraser, gars. » Le type qui manipulait les toiles – il remballait, visiblement – avait un visage rieur sous une énorme chevelure frisée retenue sur la nuque en catogan. Son sweat-shirt vanné était bariolé de peinture, son pantalon n’avait jamais connu de jours meilleurs et ses chaussures étaient impossibles. « C’est, euh, vous l’artiste ? » demanda Bootz. L’homme tendit une main rongée par le white-spirit : « Nadir. — Moi, c’est Bootz. Hem. C’est top, ce que vous faites. » Bon sang, je m’exprime comme un vlogueur en soie intelligente. Nadir eut un grand sourire : « Content que ça te plaise. Tu m’aides ? J’ai mon atelier pas loin. » Bootz se retrouva, lesté de dix châssis, à suivre Nadir de l’autre côté du périphérique. La totalité des trottoirs était occupée par des draps sur lesquels des femmes accroupies avaient étalé des piles rongées par l’acide et des bouchons de bouteilles d’eau. Ces étals hétéroclites faisaient le tour des arbres, bloquaient les entrées des immeubles, se glissaient sous les thuyas et cernaient les terrasses des cafés. Par conséquent, la foule des badauds avait envahi la chaussée, bloquant les voitures qui klaxonnaient avec résignation. Assis sur le rebord des trottoirs, des

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guirlandes d’enfants portant le badge bleu des réfugiés climatiques jouaient dans le caniveau avec des tessons de bouteille. Suant sous ses cadres, Bootz tâchait de ne pas se faire distancer par Nadir. Il posa la première question qui lui vint : « Mais... ça se vend, des bouchons de bouteilles d’eau ? — Ha ha, à ton avis ? — Eh... je vois que ça se vend. Mais ça s’achète ? — À ton avis ? » Une antique 125 agacée par le trafic renversa, d’un coup de rétroviseur, un petit garçon blond qui jouait au bord de la chaussée. Le chauffard ne s’arrêta pas mais Bootz, oui. Il vit un homme se précipiter sur le petit et le prendre doucement dans ses bras. Le bambin avait l’air sonné ; l’homme l’assit le plus loin possible de la chaussée, au pied du mur de l’immeuble. Là où pissent les hommes et les chiens. Bootz releva d’un coup de genou un cadre qui glissait de ses doigts et rattrapa Nadir : « Si ça ne s’achète pas, pourquoi ça se vend ? — Ce n’est pas de la vente : c’est de l’occupation de terrain. Tout ce monde, ça sert à s’esquiver facilement en cas de flics. Les seuls qui vendent ici, continua Nadir, ce sont les grands en blouson qui stationnent entre les étals. Tu les vois ? Les VR qu’on t’a volées dans le métro, elles sont dans le blouson. — Ah, les rats ! s’exclama Bootz qui gardait un souvenir ému de sa première paire de lunettes évaporée dans un couloir de la station Réaumur-Sébastopol. — Faut bien que ça finisse quelque part. On appelle ça “la sauvette svanète”. C’est tout récent ; deux mois ? Organisé par un type logé au Formule First un peu plus bas. Un Svanète donc. Il a un staff de Calabrais qui tient ses esclaves Valaques. — Ses quoi ? » Nadir tourna à droite dans une petite rue plus calme : « La brune qu’on vient de croiser, c’est son contremaître. » Bootz tourna la tête et ne vit derrière lui qu’un montant de bois. « Une grande gigue qui fait défiler les Valaques avec leurs ballots dès 7 heures du matin à la sortie du métro. Elle les fouette pour les faire avancer plus vite. C’est un peu loin de la civilisation, ici. » Ils étaient arrivés devant un vieux portail en bois gris. « Mais ceux qui râlent le plus depuis deux mois, c’est les biffins. D’ailleurs, en voilà un. Salut Angelo ! » Nadir appuya ses châssis contre la porte et serra la main d’un vieil homme qui abritait un œil luisant sous une casquette grise. « Salut l’artiste ! Un coup de pogne pour rentrer tes bavures ? — Toujours l’œil esthète, hein ? Viens, j’ai des bières au frais. » Tandis que Nadir s’affairait, Bootz regardait avidement autour de lui. Ici, un monstrueux chutier de bois. Là, un cimetière de bombes de peintures. Plus loin, un amas agricole – sacs de terreau et grillage à poules. Au milieu, des chaises de jardin et une table basse. Tout près, un frigo enterré sous les autocollants libertaires. Au-dessus, du plastique ondulé vaguement transparent. À terre, un lino bleu déroulé sur un sol en palettes de chantier. Bootz posa son chargement avec un frisson de protopunk entrant à la Factory. Ainsi, c’était ça, le « Saint-Ouen bohème » ? L’atelier typique de « ce quartier en pleine effervescence artistique qui rappelle le Montparnasse des années 1930 », comme disait Télérama ? C’est plus genuine qu’un concept-store Gaëtan Gloss, pas de doute. Il alla s’asseoir à côté d’Angelo en essayant une démarche nonchalante, et faillit voler sur une bouteille vide. On est superloin de la rive gauche, quand même. Le vieil homme s’en roulait une à même une vieille blague à tabac en cuir. « Bootz m’a posé des questions sur la sauvette svanète, dit Nadir. Il n’ajouta rien ; il devait savoir que ce n’était pas la peine.

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— Ah, les salauds ! s’exclama Angelo. Vingt ans que je viens ici tous les dimanches et en deux jours, ils m’ont viré ! — Les Calabrais ? demanda Bootz pour faire son renseigné. — Non, les Kalmouks, grogna Angelo. Il y en a toute une bande embauchée par les Svanètes pour faire le placement. C’est que c’est carré, un Kalmouk. » Des deux mains, il dessina une silhouette de machine à laver. « Pis c’est pas aimable ! Vingt ans qu’on était là, nous les biffins, les rois de la récup’, une bonne centaine au bord des puces, à vider notre petite caisse sur nos pieds tous les week-ends et paf ! Les autres doryphores, là – c’est des parasites de la pomme de terre – une très jolie bestiole, mais qu’est-ce que ça bouffe ! Non, parce que mon vrai métier, c’est jardinier – T’as du feu ? Ça ne fume plus, ces jeunes. Nadir ? Merci. Donc on était là et les sauvettes Svanètes sont arrivés, hyperorganisés ; ils ont pris toutes les places et maintenant que tout est pris, ils se battent à coups de barres de fer pour un pauvre emplacement au pied de l’hôtel. Et l’État qui ne fait rien. Je paie des impôts, moi ! Enfin, j’en paierais si j’étais imposable. Salauds de Svanètes. » Angelo tira férocement sur son mégot, regarda avec reproche le bout éteint et le ralluma en fermant un œil. Bootz en profita : « Alors comme ça, vous êtes jardinier ? — Yep. Je fais les pelouses du square des Guirlandes. — Enfin tu faisais, rigola Nadir en s’asseyant enfin. Il riait un peu sans arrêt, de tout. — Sûr, depuis que les Thraces se sont installés là, je gère surtout un camp de première urgence, dit Angelo plus posément. — Oh, vous gérez un camp thrace ?, demanda Bootz avec avidité – Trop top ! De l’humanitaire de proximité – avant de se reprendre. Il se redressa et but le plus nonchalamment possible une nouvelle gorgée de bière. Mais où on pisse, ici ? — Gérer, c’est bien un mot de jeune, grommela Angelo. Je fais avec, moi je dis. Je chope de la bouffe à la mairie et des fringues chez Emmaüs – et quand il y en a un qui est trop patraque, je l’emmène chez mon toubib sur ma carte Vitale. Il fait semblant que c’est moi, cette gamine de douze ans avec un panaris gros comme son nez. » Angelo frotta le bout de ses chaussures sur le lino – des Badidass noires, saison d’avant, pas honteuses, nota Bootz. « Mais ces gens, ils sont quarante plus les gosses, le seul endroit où ils ont pu poser leur sac, c’est un square. Une pelouse, quand on vit dessus, ça devient juste un champ de boue. C’est là qu’ils vivent. Dans la boue. Les ornières, elles ont la forme de leur corps. Ils campent dans la crasse jusqu’aux yeux alors qu’un Thrace, c’est comme un Rom : il n’y a pas plus chichiteux côté propreté. — Ça, je confirme, acquiesça Nadir. Quand ils viennent ici – je donne des cours de dessin aux gamins –, les petits font les yeux ronds parce que je me lave les mains dans l’évier. La propreté du corps et des aliments, ça ne se mélange pas, chez eux. » Bootz hocha la tête d’un air pénétré. Au pire, il y a un évier pour pisser. « Enfin, c’est des pauvres gens, conclut Angelo. Tu veux une autre roteuse ? Mais niveau tortore, moi je dis, ils se défendent. Tu as déjà goûté aux gioufkas thraces ? — … avec de la Vegeta, saliva Nadir. Ce sont des épices des Balkans et ça te sauve un plat de pavés. » Quand Bootz rentra chez lui, il avait la tête farcie de recettes de beignets, la vessie pleine à craquer et il marchait en zigzag, mais il était content. Il mit en ligne un post un peu incohérent qui parlait de Vegeta et de bohème. Celui-ci eut un succès modeste. Le lendemain matin, Bootz décida de profiter d’un beau soleil jaune clair pour photographier les échantillons Boy’z in the Hood à même le parquet de son salon. C’était un beau parquet ; pas un lino troué sur un lit de boue. Le top du parquet, hein ? Blond comme un petit garçon sonné

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au pied d’un mur. Encore à genoux parmi ses fioles, Bootz lança une recherche : « sauvette biffins saint ouen ». Libé en parlait, planant dans des hauteurs, ainsi que Le Parisien, plus rase-bitume, et Lafranceauxfrançais, carrément pas dans le même registre. Il en ressortait que tout le monde était dépassé par le raz-de-marée ; une misère toute neuve déferlant sur une pauvreté ancienne. Conclusion : c’est à l’État de s’en débrouiller. Bootz sortit son carnet de moleskine noire. Quand on vlogue, c’est en VR, mais pour une enquête journalistique, le « moleskine » est incontournable. Et il avait décidé de passer en mode journalistique. [Appel téléphonique – commissariat de Saint-Ouen] « Ah, ce n’est pas de notre ressort. Le marché aux puces de Saint-Ouen, il est sur Paris. » [Appel téléphonique – commissariat de Paris 18e] « Mais il ne faut pas nous déranger comme ça, monsieur. Si c’est une urgence, il faut passer par le 17. » [Appel téléphonique – 17] « Vous avez composé le 17, ne quittez pas. » [Appel téléphonique – commissariat de Paris 18e – service des relations avec les usagers] « Mais on sait, monsieur ! Mais quand on intervient, les sauvettes se replient sur Saint-Ouen ou sur Aubervilliers. Le marché déborde à la frontière des trois communes et nous, on n’a pas le droit de franchir le périph’. Si vous avez des nuisances, il faut appeler le 17. C’est la seule façon pour que les appels liés à la sauvette soient comptabilisés, monsieur. Ça nous aiderait, monsieur. » [Appel téléphonique – 17] « Vous avez composé le 17, ne quittez pas. » [Appel téléphonique – commissariat d’Aubervilliers] « J’ai deux unités sur le problème, je ne peux pas faire plus. De toute façon, dès que les sauvettes sont sur Aubervilliers, j’envoie quelqu’un. Ils prennent leur ballot et ils vont sur Saint-Ouen, à trois mètres. Ah non, je ne peux pas franchir la limite de notre territoire, monsieur. Il faut le signaler au 17, c’est tout. » [Appel téléphonique – 17] « Comptabiliser les appels ? Ah j’ai bien que ça à foutre, oui ! » Bootz mit en ligne un post en forme d’échange téléphonique qui se voulait drôle. Il perdit un tiers de ses abonnés. Bootz retourna là-bas. Il avait toujours ses VR cachées dans son slip mais son regard, lui, avait changé. Il repéra les voitures aux vitres bouchées – à combien vivent-ils, là-dedans ? Il aperçut les femmes qui lavaient les cheveux de leurs enfants dans le caniveau ; il entendit une passante dire à son fils d’une huitaine d’années : « Tu vois ce qui arrive quand on ne travaille pas bien à l’école ? » Et il s’entendit s’exclamer : « Mais vous êtes lamentable ! » Il prit un café au bar du marché, y retrouva Angelo et le suivit au Vieux Cèdre. C’était un vrai vieux cèdre, un miracle d’arrière-cour qui étendait ses longs bras bleus au-dessus des pavés. Assises à son ombre, une vingtaine de personnes prenaient l’apéro. Nadir était là, ainsi qu’une grande Allemande blonde, un homme en costume-cravate au teint végétalien, une famille valaque que Bootz prit pour des Illyriens, une bande de vieux, une élue survoltée et quatre parents d’élèves. Fourbement, Bootz mit le micro de ses VR sur rec. – il n’osait pas sortir son « moleskine ».

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Serena, journaliste : « Je reviens du camp attique, celui sous l’échangeur de l’A 93 – j’en ai encore les poils des bras en aigrette. Tu comprends, ils arrivent ici, on leur dit “pas de problème, on étudie votre dossier de demande d’asile climatique, rendez-vous dans… cinq ans.” Cinq ans ! Cinq ans sans permis de travail, après on leur reproche de travailler illégalement. En aigrette. » Radouan, responsable de la fondation Onix pour le 93 : « Je ne comprends pas que les actus n’en parlent pas. On vient de remporter un combat de vingt ans pour obtenir une extension des DSP au social, merde ! Oui, je vous explique : une DSP, c’est une délégation de service public. L’État délègue certaines de ses prérogatives à d’autres acteurs. Jusque-là, les DSP étaient limitées à quelques domaines comme les transports. Et on a réussi à faire évoluer la loi. Je vous explique : la nouvelle DSPS permettra aux membres d’un territoire d’obtenir la gestion d’espaces urbains pour un usage commun. » Radouan avait levé vers le ciel un doigt inspiré : « Il s’agit d’une réelle reconquête de l’espace public. Depuis hier, on peut monter des jardins partagés dans toutes les friches urbaines du quartier – merci le dernier crunch immobilier. Des jardins qui permettront aux gens qui ont faim de cultiver des légumes et des fruits, aux enfants de jouer sur l’herbe et de quoi parlent les médias ? Du foot et de la panne de mollet de Heredia. » Zohra, retraitée : « On ne peut plus rentrer chez nous, c’est tout. De la sauvette, de la sauvette partout ! Moi, j’ai une canne, comment voulez-vous que je passe, avec tous ces draps par terre ? Un jour, un habitant va prendre son fusil et pan ! Il va y avoir un mort, un jour il y aura un mort. » Bootz : Ils nous pousseront à nous entretuer... Bon sang, ça vient d’où, cette phrase ? La réponse fusa de son cerveau aussi vite que s’il avait interrogé Google : Boy’z in the hood, le film. Quel crétin de marketeur a osé donner ce beau titre à un gel à raser ? Cosmin : « Pour un vrai plov, il faut une terrine en argile. » Nadir : « Non, le sol est trop pollué ; il faut une plantation hors-sol. Une couche de carton, une couche de déchets bruns, une couche de déchets verts et mes courgettes, elles sont comme ça ! » Angelo : « Lui, c’est Bootz. Lui, c’est Cosmin, le meilleur cuistot rom de ce côté-ci de la Seine. Tu as déjà goûté son plov ? Il faut que tu goûtes son plov. » Nadir : « Oh, Bootz ! Tu sais quoi ? Le type d’Onix vient de m’apprendre qu’on a enfin la DSPS qu’on attendait ! Tu n’as pas des vieux pots de fleur chez toi ? J’ai trente jardins potagers à planter. » Épuisé et un peu saoul, Bootz acheva sa soirée en déversant dans son vlog un flot de connaissances toutes fraîches : « Alors l’asso s’appelle “On sème tous”, le pote-funding est là, il n’y aura pas que des légumes et des fruits, il y aura aussi des fleurs pour les ruches de Saint-Ouen – des pervenches et des soucis, ça ressemble à ça – des mel-li-fères. » Ce post eut un succès bizarre. « On sème tous » reçut notamment vingt sacs de semences de la part de Compost’heureux (rue Charlemagne, 4e arrondissement) et le Truffineau des quais de Seine lui livra deux cents kilos d’invendus (surtout du grillage à tomates et des fers de binette). Le coup de fil arriva alors que Nadir montrait à Bootz comment butter des haricots. Quand Nadir raccrocha, il était blême et, pour la première fois depuis que Bootz le connaissait, il avait cessé de rire. « Un problème ? risqua Bootz toujours accroupi près du sillon, une binette à la main. — Mon job. Celui du loyer. »

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Bootz réalisa qu’il ne savait même pas ce que Nadir faisait de ses journées quand il n’était pas occupé à planter, dépoter, rempoter ou peindre. Il attendit. « Je travaille chez VitExped. Dans les entrepôts. J’en suis à mon dixième stage. Ils devaient me passer en CDD le mois prochain – c’est la loi. Mais ils font toujours ça. Ils vous virent. — Et euh, ton syndicat ? — La CTT ? Depuis que je les ai traités de nationalistes – quand ils ont installé les grilles pour déloger les Andalous qui campaient sur leurs pelouses –, je ne compte plus trop sur eux. — Et tes collègues ? — Une grève ? Ils seraient virés en vingt-quatre heures. — Et les Prud’hommes ? — Trois ans d’attente pour deux mois de salaire ? » Nadir se pencha à nouveau sur les plants de haricots. Bootz regarda son profil crispé – grève. Mineurs ? Royaume-Uni. Homosexuels ? Il claqua des doigts : « Je sais ! Au Royaume-Uni, les mineurs ne pouvaient pas se mettre en grève, alors les activistes gays – des potes à eux –, ils ont fait la grève à leur place. » Nadir secoua la tête : « Qui a fait quoi, où ? — Si vous ne pouvez pas faire grève de peur d’être virés, envoyez d’autres gens. Des gens qui ne risquent pas d’être licenciés parce qu’ils n’ont pas de travail. Tu es en train d’ouvrir des jardins pour que les climatiques puissent manger, ils te doivent bien un coup de main en retour. Laisse, je m’en occupe. Bon sang, pour une fois que je vais m’occuper de quelque chose ! » Nadir, bras ballants, regarda Bootz sortir du jardin partagé au pas de course en hurlant « Angeloooo ! » « L’important, ce n’est pas de bloquer le siège, avait expliqué Bootz. Bloquer le siège, ça va nous mener à six mois de grève. L’important, c’est de bloquer un centre de profit. Un site d’expédition. Une journée de blocage, c’est cent mille euros de chiffre d’affaires. On va avoir beaucoup de flics, mais on gagnera en vingt-quatre heures. Maintenant, trouvez-moi des bouteilles d’hélium ! » C’est ainsi que le lundi suivant, à 5 heures 30, une foule dense arborant au revers de vêtements de tous horizons le badge bleu des réfugiés climatiques convergea vers le 12 de l’avenue Piquet. Chacun tenait, au bout de longues ficelles, vingt ballons de baudruche noués de rubans d’aluminium qui crissaient dans le petit vent de l’aube. Le premier vol de drones qui s’éleva du centre d’expédition se perdit dans des nuées multicolores. On entendait les baudruches exploser, et le bruit sec des drones s’écrasant sur le bitume, les pales ligotées par des mètres d’aluminium. Serena couvrait l’événement. La police commença la chasse aux climatiques à 5 h 45, mais ils s’étaient déjà égayés dans les rues. Nadir et douze de ses collègues décrochèrent leur CDD à 11 heures. À midi, Bootz affichait toujours un air de ravissement suffisant qui faisait rire Angelo. Il publia un post triomphal et, dès 13 heures, son écran se mit à clignoter en tous sens : la fréquentation de son vlog avait décuplé, le nombre de ses rageux centuplé et le pote-funding explosé. « Michto ! brailla Cosmin en ouvrant sa marmite sur un somptueux plov poulet à la Vegeta. C’est prêt ! » Bootz replia ses VR, les enfonça dans sa braguette d’un geste nonchalant et alla rejoindre Angelo, Nadir et les autres pour déjeuner sous le cèdre.

FIN

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IMAGES ILLUSTRANT LES RÉFLEXIONS POUR DEMAIN

Gérard Fromanger

mounir fatmi

Ce tableau de la série « Le Cœur fait ce qu’il veut », exposé notamment dans le cadre de la première escale du « Pavillon de l’Exil » aux Archives nationales en 2016, met en scène l’arrivée de migrants dans un monde pas toujours accueillant.

Par superposition d’images, cette œuvre réinvente La guérison du diacre Justinien de Fra Angelico. La greffe d’une jambe noire via cette « lumière aveuglante » d’un miracle de saint Côme et saint Damien interroge la médecine du futur et l’hybridation.

Claude Lévêque

Yann Toma

Emmanuel Régent

Œuvre photographique de la série « Les Restitutions », mettant en lumière la destruction en 1945 de 80 % de Varsovie : ces flux radiants retranscrivent les énergies invisibles de lieux désertés et tentent de capturer les âmes de propriétaires disparus.

Dessin de la série « Files d’attente », inspirée du quotidien, dans laquelle l’artiste ouvre des espaces de supposition, de fuites, de sorties par le blanc du papier, et questionne les systèmes de communication invisibles et l’effacement des supports.

Grégory Chatonsky

Kouka

Peinture-Monde Carbon Black, 2015 © Gérard Fromanger

Asile, 2011 © Claude Lévêque/Adagp 2016. Courtesy the artist and Kamel Mennour, Paris Œuvre d’un artiste dont les installations décalent le regard que l’on porte sur la réalité, souvent en l’assombrissant comme pour lever un voile d’hypocrisie, et soulignent des maux de notre société (écriture : Côme Duwa ; photo : Fabrice Seixas).

ORLAN

Corps hybridé avec chargement de bosses/Bump Load, 2013 © ORLAN/Adagp 2016 Création d’une artiste plasticienne qui a fait de son corps transformé par la chirurgie esthétique un matériau de travail. En question : le statut du corps dans la société et les pressions sociales qui s’exercent sur lui, notamment pour les femmes.

The Blinding Light, 2013 © mounir fatmi/Adagp

Flux Radiant de la Restitution, Pologne 2014 © Yann Toma/Adagp

Hisland (2008) http://chatonsky.net/hisland Cet étrange univers glaciaire, en vérité, n’en est pas un : c’est un zoom numérique de l’empreinte digitale de l’artiste, transfigurée pour créer un paysage dans un moteur de jeu vidéo, où l’on peut se déplacer sans fin.

Isabelle Bonté-Hessed2

Équation différentielle stochastique, 2014 © Isabelle Bonté-Hessed2, www.isabelle-bonte.com Création numérique présentée à la Maison des Métallos à Paris du 8 au 12 Janvier 2014, basée sur les témoignages d’ouvriers de PSA-Aulnay recueillis en 2012-2013 avant la fermeture de l’usine, et que l’on entend en caressant les mains, vecteurs de mémoire.

File d’attente, 2013 © Emmanuel Régent/Adagp

Guerrier Bantu - Quartier Nikaïa, Athènes (Greece), 2013 © Kouka/Adagp 2017 À travers ses œuvres monumentales, les « Guerriers Bantus », exprimant ses questionnements sur le territoire, la culture et les origines, Kouka rappelle que l’espace public, comme le monde, n’appartient à personne.

Merci aux artistes qui ont participé à cette publication, en acceptant l’utilisation du visuel de leur œuvre. Merci aussi à Leïla Voight, fondatrice du festival a-part, qui a contribué à rendre possible cette convergence artistique autour de la solidarité sociale. VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN

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QUELQUES LIVRES POUR ALLER PLUS LOIN Emmanuelle Besançon, Nicolas Chochoy et Thibault Guyon, L’Innovation sociale, Principes et fondements d’un concept, L’Harmattan, 2013. Émilie Bourdu, Les Transformations du modèle économique suédois, Presse des Mines - La Fabrique de l’Industrie, 2013. Sous la direction de Benjamin Coriat, Le Retour des communs - La crise de l’idéologie propriétaire, Les Liens qui Libèrent, 2015. Nicolas Duvoux, Le Nouvel Âge de la solidarité - Pauvreté, précarité et politiques publiques, La République des idées/Seuil, 2012. Nicolas Duvoux, Les Oubliés du rêve américain - Philanthropie, État et pauvreté urbaine aux États-Unis, PUF, 2015.

François Flahault, Où est passé le bien commun ?, Fayard/Mille et une nuits, 2011. Gérard Garouste, L’Intranquille Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou, L’Iconoclaste, 2009. André Grimaldi, La Relation médecin-malade, Elsevier, 2004. Serge Guérin, De l’État providence à l’État accompagnant, Michalon, 2010. Serge Guérin, La France des seniors, Michalon, 2011. Serge Guérin, La Solidarité, ça existe...
 et en plus ça rapporte !, Michalon, 2013.

Anne Lacroix et Jean-Philippe Assal, L’Éducation thérapeutique des patients. Accompagner les patients avec une maladie chronique : nouvelles approches, éditions Maloine, 2011. Dominique Lecourt, L’Égoïsme - Faut-il vraiment penser aux autres ?, Autrement, 2015. Michel Maffesoli et Hélène Strohl, La France étroite, éditions du Moment, 2015. Hélène Strohl, L’État social ne fonctionne plus, Albin Michel, 2008. Guy Vallancien, La Médecine sans médecin ? - Le numérique au service du malade, Le débat/ Gallimard, 2015.

VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN N° 1 Visions solidaires pour demain est éditée par la Fondation Cognacq-Jay Fondation reconnue d’utilité publique 46, rue du Bac 75007 Paris SIREN : 775657612 Direction de publication : Giorgia Ceriani Sebregondi Responsable de la rédaction : Ariel Kyrou/MMM

CONCEPTION, ÉDITION DÉLÉGUÉE ET RÉDACTION La revue Visions solidaires pour demain a été conçue et réalisée par Moderne Multimédias 55, avenue Marceau 75116 Paris Tél. : 01 42 21 43 43 revuevspd@mmultimedias.net Rédacteur en chef : Ariel Kyrou Direction artistique : Sophie Villette Chef d’édition : Martine Horel Rédacteur en chef adjoint : Jacques Denis Relecture : Vincent Borel Ont participé à ce numéro : Auteurs : Chrystèle Bazin, Vincent Borel, Jacques Denis, Catherine Dufour, Malika Elkord, Martin Forgues, Balthazar Gibiat, Fabrice Jonckheere, Ariel Kyrou, Stéphane de Langenhagen, Xavier-Éric Lunion. Illustrations : Sidonie Le Gourrièrec. Photographies : Narjes Bahhar, Antonio, Malika Elkord, Hubert Hayaud, La Source, Alexandra Lebon, Agnès Mellon, David Tardé, Xavier Zimbardo, Zutique Productions. Remerciements aux artistes dont les œuvres illustrent les pages 88 à 129 de la revue : Isabelle Bonté-Hessed2, Grégory Chatonsky, mounir fatmi, Gérard Fromanger, Kouka, Claude Lévêque, ORLAN, Emmnuel Régent, Yann Toma. Couverture : La Source-Villarceaux. 130

Comité éditorial Ce groupe de huit personnes contribue à la réflexion sur la solidarité sociale de demain en accompagnant la Fondation Cognacq-Jay sur ses publications : Frédéric Brun, inspecteur général honoraire au ministère de l’Agriculture, président de FIDE ; Catherine Dufour, ingénieure en informatique, romancière et nouvelliste de science-fiction ; Jean-Luc Fidel, directeur général de la Fondation Cognacq-Jay ; Serge Guérin, sociologue spécialiste des questions liées au vieillissement, professeur à l’INSEEC Paris, directeur du Msc Gestion des établissements de santé ; Joseph Le Marchand, conseil en philanthropie, accompagnement à la gestion des fondations ; Docteur Luc Plassais, ancien chef de service des soins palliatifs à l’Hôpital Cognacq-Jay, membre du comité de direction de la Fondation Cognacq-Jay ; Georges Renand, président de la Fondation Cognacq-Jay ; Hélène Strohl, inspectrice générale des Affaires sociales honoraire, essayiste et romancière.

La revue annuelle Visions solidaires pour demain est une publication de la plateforme éditoriale imaginée et mise en œuvre pour la Fondation Cognacq-Jay par Moderne Multimédias (direction de projet : Henry-Hubert Godfroy ; direction éditoriale : Ariel Kyrou ; direction technique : Stéphanie Berland) : - Solidarum, base de connaissances pour l’invention sociale et solidaire (solidarum.org) ; - Questions solidaires : « Le saviez-vous ? », guide de connaissance et de sensibilisation sur la solidarité sociale ; - Portraits solidaires « nouveaux visages », collection de films courts sur la solidarité sociale.

Photogravure : Key Graphic Bureau de fabrication : Grafikmente Imprimé sur les presses de CIA GRAPHIC, 58320 Pougues-les-Eaux Achevé d’imprimer en novembre 2016 Dépôt légal à parution Tous droits de reproduction, même partielle, textes, photos et illustrations réservés pour tous pays

VISIONS SOLIDAIRES POUR DEMAIN


En quête de solidarité sociale La précarité selon Nicolas Duvoux DE L’INTÉRÊT GÉNÉRAL AU BIEN COMMUN LIEN SOCIAL : fautil privilégier les communautés ou l’intergénération ? par Hélène Strohl et Serge Guérin QUAND L’INNOVATION DEVIENT SOCIALE LES COMBATS VITAUX DU DOCTEUR PATHAK Je me soigne, donc je suis : L’ÉDUCATION THÉRAPEUTIQUE Grand reportage à CHICAGO ET DETROIT sur l’empowerment à l’américaine Pose ton sac d’abord… à La Bagagerie REPORTAGE PHOTO : PANSER L’AVENIR AU CŒUR DES FAVELAS ZUTIQUE, LA BANDE ORIGINALE DES GRÉSILLES LA SOURCE, un château d’enfants Reportage à Göteborg sur le « système providence » à la suédoise LA NEF Solidarité sociale : une nouvelle donne en cinq idées fortes DU LOCAL AU GLOBAL : Y A-T-IL UNE BONNE ÉCHELLE POUR LA SOLIDARITÉ SOCIALE ? Demain, quelle médecine solidaire ? NOUVELLE DE VINCENT BOREL : L’enfant de Thérapie Et si la ville se réveillait plus solidaire ? NOUVELLE DE CATHERINE DUFOUR : Bootz change de mode

Visions solidaires pour demain N°1  
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