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PASCAL LIEVRE

MORGANE FOUREY

Pascal Lièvre refuse de considérer l’histoire de l’art comme un tombeau, où les œuvres prenant la poussière seraient inévitablement happées par l’oubli. Depuis une dizaine d’années, il s’approprie tous les courants artistiques, tous les médiums, pour en donner une lecture décloisonnante. Il produit un art protéiforme, jonglant aussi bien entre la vidéo, la performance, la photographie et la peinture. De Sandro Botticelli à Alain Declercq, en passant par Paolo Uccello, Marcel Duchamp, Louise Bourgeois et Mounir Fatmi, les œuvres de référence sont remaniées : les fonds sont évacués, les figures et les motifs sont conservés et détourés pour laisser place aux paillettes. Argentées, dorées, colorées, elles apparaissent comme le signe d’une esthétique pop et vivante. Sa dernière série est consacrée au Black Book de Robert Mapplethorpe. Il en résulte une impressionnante mosaïque de silhouettes de corps masculins que l’artiste a saturé de paillettes. Sans complexes, il mixe les références, bouscule les habitudes et atomise les hiérarchies, les traditions. Si l’histoire de l’art est au cœur de son projet artistique, la philosophie constitue un second versant, nourrissant quotidiennement sa réflexion. Ainsi, il n’hésite pas à fusionner l’aérobic avec les textes de Friedrich Nietzsche, de Jacques Derrida, de Judith Butler ou de Monique Wittig. La vidéo The Eternal Return rassemble Marcel Duchamp, Alain Badiou et Henry Purcell. Il développe ainsi une esthétique relationnelle (au sens donné par Édouard Glissant) où les territoires s’entrechoquent par l’image, le son et le langage

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PAR JULIE CRENN.

Pascal Lièvre est né en 1963. Il vit et travaille à Paris. www.lievre.fr

_1 Marqueterie OSB. Placages de bois exotiques contrecollés sur plaque de bois aggloméré, 200 x 90 cm. _2 Sans titre (« Fantaisiste »), 2012. Peinture acrylique, 250 x 120 cm. Œuvre réalisée dans le cadre d’un programme de résidence à Pollen/Monflanquin. _3 Sans titre (« Profilés »), 2012. Bois, peinture acrylique, dimensions variables. Œuvre réalisée dans le cadre d’un programme de résidence à Pollen/Monflanquin. _4 Sans titre, (« marqueterie Georges de La Tour »), 2011. Médium, contreplaqué, aggloméré, OSB, contreplaqué bakelisé, 102 x 137 cm. D’après Saint Joseph charpentier de Georges de La Tour.

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L’originalité du travail de Morgane Fourey tient à la manière dont elle utilise des procédés traditionnels, liés à l’artisanat et au savoir-faire, pour les inscrire dans une approche conceptuelle. Que voyait-on lors de sa récente exposition à la galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois à Paris ? Des cartons d’emballage posés au sol, des profilés en mousse bleue adossés contre un mur, des particules de calage… Jusqu’à ce que le spectateur attentif ne réalise soudain le caractère factice de ces trompe-l’œil habiles : les cartons et les profilés sont en bois peint, et le polystyrène des particules s’avère être du marbre. Au visiteur de révéler ce qui fait œuvre d’art en redoublant d’attention. En trompant ses attentes, c’est sa psychologie de regardeur que vise Morgane Fourey. L’attitude du spectateur change une fois décelée la virtuosité dissimulée dans ces objets banals, il passe de la perplexité à une admiration pour ce travail « bien fait ». On est à la fois dans la fascination rétinienne et dans la mise en question de cette séduction comme finalité ultime de l’art. Qu’est-ce que regarder ? Qu’est-ce qu’exposer ? Morgane Fourey touche à ces paramètres de réception de l’œuvre d’art par une mise en scène paradoxale : ce qui doit disparaître est mis en avant (cartons de transport) et l’œuvre d’art tant attendue n’apparaît pas immédiatement. Cette mise en scène joue sur la qualité du ressemblant qui, soigneusement démystifié, interroge autant qu’il séduit. PAR MARGUERITE PILVEN.

Morgane Fourey est née en 1984. Elle vit et travaille entre Rouen et Paris. morganefourey.blogspot.com Marguerite Pilven est critique d’art et commissaire d’exposition indépendante. www.margueritepilven.net

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_1 The Black Mapplethorpe Image n°49, 2012. Paillettes collées sur image du livre The Black Book, 29 x 29 cm. Courtesy Pascal Lièvre. _2 The Silver Mapplethorpe Image n°55, 2012. Paillettes collées sur image du livre The Black Book 29 x 29 cm. Courtesy Pascal Lièvre. _3 The Gold Spiderwoman, 2012. Paillettes collées sur toile, 27 x 20 cm. Courtesy Pascal Lièvre.

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The spring issue of the french journal SLICKER about emerging art and more is distributed in France and Belgium and on issuu.com. In SLICKE...

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