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Y a-t-il nos rĂŞves dans la colline


Depuis ruelle Mignonnette vers le Monde


Eddy Lane

Idées décoiffées Crimes sur étagères Y a-t-il nos rêves dans la colline Cerf-volant pour un poème nouvelles

LES ÉDITIONS RUELLE 1, ruelle Mignonnette 51260 Anglure


© Les Éditions ruelle, 2013 ISBN : 978-1-4457-1296-3


Idées décoiffées Il n’y a pas d’explication pour la naissance d’une idée, ni pourquoi certaines parmi elles sont décoiffées


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Lève-toi et marche


Y a-t-il nos rêves dans la colline Idées décoiffées

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Je marche. Je ne veux pas courir sinon ils verront que je marche. Ce que je veux, c'est qu'ils voient que je veux m'arrêter. Que j'abandonne. Je marche pour m'arrêter. Autrement, ça ne marche pas. Je ne peux pas m'arrêter si je le suis déjà. Je crois que je suis élégant quand je marche. Tant mieux. C'est plus noble quitter le tout ainsi. Finir en beauté. Ok, j'arrête ! Mais ce n'est pas facile de s'arrêter. S'arrêter comme ça. Et voilà, halte, je me suis arrêté ! Enfin, si, techniquement oui, c'est facile. Mais je veux qu'on voie, qu'on se rende compte que je me suis arrêté. Je veux que les gens s'arrêtent, eux aussi, que les gens soient choqués, que tout le monde arrête sa respiration. Que tout le monde me regarde ! En silence, les yeux grands ouverts. D'abord, quelques larmes. En silence. Puis quelques sanglots. Puis des voix effrayées. Puis à genoux. Tous. Ou presque tous. Beaucoup. Enfin quelques-uns. Allez quelques-uns ce n'est pas beaucoup. Cent, dix, cinq ? Sinon pourquoi pourquoi j'ai marché Quatre ? Quatre, ça fait deux couples. Un ? Un comme un couple ou comme un un ? Bon, bon. J'accepte. Je l'accepte cet un. Je m'accepte et je suis à genoux. Je pleure. Je sais pleurer fort. Pour deux. Je crie. Je peux crier fort. Pour trois, voir pour quatre. ! ― Écoutez au moins ! Les pas. Les pas en cadences différentes. Les pas, les pieds, les chaussures. Les tallons hauts, les petites sandales, les tennis de toutes tailles et couleurs. Les pas légers en 36 et les pas lourd en chaussures sarcophages 46 et plus. D'origine noble comme Prada, Gucci, Hugo boss et puis les modestes de halles aux chaussures. Bizarre cette perspective ! Les gens ne sont pas si grands que ça même si je suis à genoux. Je pleure, mais je n'ose pas crier. Comme j'ai voulu faire, comme je le disais. J'ai honte. Mais il le faut. Sinon je me suis arrêté pourquoi faire ? Comme ça : moi, simplement à genoux, personne ne s'arrête, personne ne me regarde. Rien. Zéro. Nulla ! Allez ! J'y vais. Je pleure et je crie.


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Hé, hé et mon cul, c'est du poulet ? Je n'ai même pas vu l'homme qui m'a adressé ces paroles. Une femme se penche et me regarde. ― Où avez votre chapeau ? Enfin, ce n'est pas grave. Elle laisse une pièce devant moi et s'en va. ― T'as pas honte ? Tu peux pas aller travailler comme tout le monde ? Un commerçant ne veut pas de moi, à genoux et en larmes. Les passants passent.Mais ce n'est pas ça. Putain, mais que m'arrive-t-il ? Pas la peine de rester comme un con ici. Faut que je me lève ! ― Lève-toi et marche ! ― Mais justement, j'allais le faire et en plus ça me dit quelque chose cette expression. Attendez, attendez, ce n'est pas, mais c'est, oh seigneur … ― Oui ? ― Je disais que j'allais le faire et puis … ― Lève-toi et marche ! Ce n'est pas possible ! Tous ces gens s'en foutent de moi et le voilà Lui. L'auteur de ce joli impératif : lève-toi et marche ! Je ne regarde plus. Les yeux fermés, je me lève, je nettoie un peu mon pantalon au niveau des genoux. Je me dresse, je me retourne, je m'en vais. Ce n'est, peut être, pas poli de s'en aller comme ça, sans dire un mot ? Sans merci. Mais ... merci pourquoi ? De m'avoir ordonné : lève-toi et marche ! First of all, je ne suis pas paralytique et si je me trouvais à genoux et si pleurais c'était mon choix. Pour la dame rien à dire, la pièce était bonne. Avec elle, on peut s'acheter de la bière pour deux bonnes, grammes par litre ou bien une assiette dans une auberge fréquentée par les pauvres ou par les ouvriers. Mais ce n'est pas la dame qui me suit maintenant.

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Ce ne sont pas ses pas que j'entends dans mon dos. Ni le commerçant. En me voyant partir, il est resté le sourire aux lèvres. Je marche. Je marche sans me retourner. Je marche comme, au début, comme quand je marchais pour m'arrêter. Je ne sais pas pourquoi il, pardon, Il me suit, mais je n'aime pas. Et si je m'arrêtais et si je lui disais, en me retournant, directement dans la barbe que je ne crois pas, qu'il n'existe pas et que ça n'a pas de sens de me suivre, ce n'est pas la peine de me suivre. Et puis, finalement, il s'imagine quoi, celui-là ? Faut arrêter de se prendre pour bon Dieu. Parfaitement ! Justement quand on l'est ! Et qu'il n'espère pas m'entraîner dans une discussion théologique... Rien à faire. Je le dis dès le début. Pas de débat, ni debout ni à genoux. Ni assis. Assez ! Que faire ? Accélérer et le semer ? Oui, tiens, marcher plus vite que ... et quoi encore ? Alors, ralentir ? Regarder un peu les vitrines, faire style de m'intéresser pour les produits de beauté exposés ... C'est idiot, mais je raccourcis mes pas et je Le sens à mes côtés, à mon niveau. Tiens, il n'est pas plus grand que moi. Bon, c'est clair, il peut se donner la taille, la forme qu'il veut, mais là, je suis content, en ce moment, où nous marchons ensemble, je fais pareil et si je marchais un peu plus sur mes pointes, je le dépasserais. Bon Dieu, plus grand que bon, Dieu ! Je marche. Nous marchons ! Je préfère le dire comme ça, au pluriel, vu que c'est avec Lui que je fais ce pluriel. Donc : nous marchons ! Mais sincèrement ... si je pouvais continuer seul ... Mais comment faire ? Lui dire : ce fut un plaisir, à la prochaine alors, au revoir, et s'en aller ? Je ne peux pas faire ça. Et si seulement Il me parlait. Non, Il ne dit rien, ne me regarde pas. C'est à qui de lier la conversation entre un Dieu et un homme ? Nous marchons. Et là, je vois un homme à genoux sur le trottoir. Il pleure. Il crie. Comme moi tout à l'heure. Les gens


Y a-t-il nos rêves dans la colline passent. Quelqu'un lui dit de dégager et d'aller bosser. Une femme lui donne un ticket restaurant. ― Hé, hé et mon cul, c'est du poulet, dit un homme en noir et s'éloigne. Je ne fais plus attention si l'Autre est à mes côtés. Je m'adresse à l'homme à genoux. ― Lève-toi et marche ! Il me regarde, surpris, mais ne dit rien. ― Lève-toi et marche ! Ne me regarde pas comme ça. Je sais, je sais ça te dit quelque chose. Ne cherche pas. Fais ce que je te dis, c'est tout. Il se lève, nettoie un peu son pantalon à la hauteur des genoux, me regarde. Sa voix est calme. ― On y va ? ― On y va ! Nous marchons lentement. Il se retourne. ― Et ton copain ? ― Qui ? Ah oui. Il a d'autre chose à faire. Et puis il n'existe pas.

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Le roi Penga


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Mon nom est Penga. C'est le nom de la dynastie des Pengas que mon arrière, arrière-grand-père Daragoch fonda, en été, de cette année, lointaine et inoubliée et marquée par de longs mois de terrible canicule, sans un nuage à l'horizon, sans une goutte de pluie du ciel. La famine s'installa, même les rapaces n'avaient plus de forces, ni d'espoir pour survoler leurs proies. Les bergers mouraient avant de pousser leurs maigres troupeaux jusqu'au bord des rares champs, au pied des collines, avec encore un peu de l'herbe asséchée. Daragoche Penga prit, alors son violon, se tourna vers sa femme et dit : ― Viens, femme. Prépare les gosses, on part chercher de la pluie. Pendant des semaines, pendant des mois, en traversant les villes et les villages, en avançant le long des rivières sèches, en entrant pour les seuls courts repos, chez les gens et dans les églises, il marchait et jouait de son violon. A la fin de sa longue route, après des mois, de jours et de nuits de jouer au violon, après avoir perdu quatre de ses six enfants, mon arrière, arrière-grand-père remmena la pluie sur les champs et sur les toits des maisons des hommes. Il est mort le jour où, on l'a proclamé roi de La Daccie et de la Vallacie. Je suis le dernier rejeton de cette noble famille, le seul descendant mâle authentique. A la date du 16 janvier 1941, mon grand-père fut trouvé mort à côté des voies ferrées, après avoir sauté avec sa femme dans ses bras du train qui se dirigeait vers un camp de travail ou de la mort, ou de travail qui libère jusqu'à la mort. Ma grand-mère, grièvement blessée et prise de convulsions accoucha avant terme et mourut, sa tête sur le torse de son mari, déjà sans vie.


Y a-t-il nos rêves dans la colline C'est un chien qui trouva mon père et en aboyant attira l'attention de son maître. Toute sa vie, mon père garda le souvenir de l'odeur et de la chaleur de l'herbe et des plumes des oies que la femme de cet homme, un musicien hongrois lui faisait comme couveuse. Je joue aussi, du violon. Je m'appelle Vital Penga. Mais aujourd'hui, je ne jouerai pas, aujourd'hui, c'est mon couronnement. Je dois me reposer un peu, pour être frais pour le moment où, on me dit : ― Vital Penga, c'est le 2 septembre 2013, voilà le moment, oh notre Roi, à porter cette couronne, oh roy de la Daccie et da la Vallacie. ― Vital, Vital, mon ami Sedi me secouait, réveille-toi, bon sang. Ils sont venus, ils nous chassent. La police casse les caravanes. Viens, on se sauve ! Viens, on se cache ! Tu sais bien que les gens ici, comme ailleurs ne veulent pas de nous ! Allez ! Prends ton violon et cours !

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Flou de rage


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La secrétaire me regarde, regarde son agenda : ― Vous êtes l'auteur de ''Les lettres à Flo''. ― Yes. ― Comment orthographiez-vous iesse, non, pardon, vous pouvez répéter votre réponse ? ― Oui ! La réponse est oui ! ― Donc vous en êtes l'auteur. Flo (Phlau, Flot), comment orthographiez-vous, s'il vous plaît ? ― F comme Silvana Mantopulis Clara y Casta, la fille ! ― Merci, vous patientez et le rédacteur vous recevra sous peu, merci. Le bureau du Décideur est grand, agréable, ensoleillé. Le Décideur est petit, désagréable et sombre. Il ne m'invite pas de prendre place en face de lui alors je reste debout, mais devant lui, quand même. Il me tend mon manuscrit. ― C'est flou ! ― Flo? ― C'est flou. ― Flo ? ― Notre comité de lecture l'a lu, une pause pour me laisser du temps pour mes remerciements muets, oui, nous avons lu, un regard vers le haut annonçant une suite décisive pour mon avenir d'écrivain, mon avenir tout court. C'est flou ! ― Flo? ― C'est flou ! ― Flou Flo ? Flo flou ? C'est Fou !! ― Flou, flou ! ― Avez-vous, vraiment lou ? ― Nous avons lu ! C'est flou ! Nous avons une ligne éditoriale ! Une ligne éditoriale qui est une tangente du code du Cercle Rond


Y a-t-il nos rêves dans la colline Rouge des poètes comme tels perçus ... Le même code est proposé, discuté et retenu par le bureau Collegium Fidelis Copinarum dont les membres sont élus parmi les auteurs du Cercle Rond Rouge. Nous pouvons avancer, sans aucune fausse modestie d'avoir constitué un ''Cercle des Poètes comme tels perçus '' et que ce Cercle Rond Rouge ? C'est flou chez vous ! ― Chez Flo ? Flou ? ― Chez vous ! Nous voulons des auteurs de talent. Qui ont du vécu, les auteurs qui savent transmettre ce vécu aux lecteurs par une narration intelligente. Sans vouloir vous offenser, je crains que vous ne puissiez pas entrer dans notre Cercle Rond Rouge. Nous ne pouvons pas nous permettre des expériences. Nous n'avons pas de garanties que vous pouvez décrire votre vécu tout en supposant que vous en avez un. ― Mais votre analyse est floue. C'est clair, c'est flou ! C'est fou ! Je n'ai pas de vécu ? Mais mon vécu est plus fort qu'une vie molle de vos poètes mourant en permanence dans les salons des retraités de la culture. Je suis le géant qui tire derrière lui la montagne sous laquelle coule la rivière de sa naissance. Mon vécu n'a pas été éjaculé en branlette pour vivre dans une éprouvette de votre Circus rond rouge. Mon vécu n'est pas une description. Mon vécu, c'est de la bouche plaine de la terre avec le goût et l'odeur des promesses. J'ai connu la peur et le choque et la honte d'un survécu quand la mort massacre les enfants à côté de toi. Mon vécu c'est la couleur des rouges à lèvres des vierges et des putes, c'est le gout salé du sang, c'est partir à l'aube à côté de Pedro dans sa vieille ''chevy'' pour aller passer une nuit avec Maria Dolores à l'autre bout du désert porto-ricain. J'ai fait du stop sur 5 000 km pour aller faire bouclier humain sur les ponts cibles militaires dans les Balkans ... j'ai affronté le terrible Ukrainien Popetchenko dans un match de box en 15 rounds pour gagner 15 dollars par le round et 5 dollars par knockdown. J'ai été un loup parmi les hommes chassant les loups. J'ai osé sonner à la porte de mon proprio à trois heures du matin et réclamer

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trois morceaux du sucre, avec trois mois de retard de loyer ... non, je rigole, j'avais payé, enfin j'ai voulu payer... Il n'a pas réagi, il n'a, certainement pas compris ou bien, je n'ai rien dit. Faux, il avait la trouille. Je fais le tour et m'assois sur le bureau de son côté. Il avait l'air perdu. ― Un très grand écrivain a dit qu'il était plus difficile de trouver un bon lecteur qu'un bon auteur. Eh ban, c'est faux, le lecteur n'existe plus, il est parti, il est mort, il n'y a plus que la lectrice et la lectrice semble friande d'amour. Alors oublie les foutaises que je viens de te dire, je t'écrirai une magnifique histoire de 650 pages pure love. Ok ? T'es pas convaincu ? T'a raison, faut dire : elle est triste, quand elle est triste, faut dire, il l'aime de tout son cœur toutes les deux pages pour rassurer les lectrices. Je n'écris pas pour faire chialer une ménagère, je lui propose le suicide assisté si elle osera aller à la dernière page. Bon, bon, je déconne, elle restera en vie, votre cliente, ma lectrice. Et mon affaire, c'est flou ? ―C'est flou ! ― Flo ? ― Flou . Je me suis levé, j'ai pris mon texte et suis sorti. ― Alors, c'était comment ! ― Claire ! Il nous trouve flous ! ― Flou ? ― Oui. Que faire ? ― Rien, viens, on s'en va. ―Et c'est tout ? Flo, c'est tout ? ― Non, elle sourit, on s'en va, mais tu continues. Je ne dis rien ! Je lui tends mon bras. Florence prend ma main. ―Parle-moi de ton prochain roman.


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― C'est encore un peu flou, Flo.

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Donc


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Assis à côté de la belle fille, belle parce que joli visage, gros nichons, fesses fermes et non belle-fille parce que mariée à son fils, qu'il n'a pas d'ailleurs, Arthur se taisait. Sa fille aussi. La belle fille était sa fille. Et belle. ―Tu m'écoutes, dit le père. On peut dire, maintenant qu'ils ne se taisaient plus, même si la fille n'a rien dit. Elle se taisait toujours, donc. Faire du pluriel où il n'y a que le singulier qui rompt le silence, c'est bizarre, mais bon. La mère mit la marmite à côté de quelque chose. On verra par la suite que ce quelque chose était pauvre. Enfin, on le verra tout de suite et non par la suite, quoique c'est, un peu, par la suite, aussi vu que ça se lit après qu'on l'avait dit, par la suite, donc. Arthur se tourna vers sa mère, la mère de sa fille et non vers sa propre mère, laquelle était absente d'ailleurs. Et morte. ― Donc, dit-il à sa femme, sa propre femme, bien évidement puisque sa fille n'avait pas de femme, elle l'était. ― Donc, dit-il, la pauvre chose est enceinte ? Pauvre et enceinte. Ce n'est pas incompatible, mais c'est chiant. La mère n'osa pas le regarder dans les yeux, alors elle le regarda dans les oreilles, mais ceci s'avéra peu pratique et fatigant que d'osciller d'un côté de sa tête à l'autre, à cause de cette maladroite géographie capitale. Elle décida d'abandonner cet exercice difficile. Elle alla même jusqu'à l'idée d'abandonner la pièce. Mais elle abandonna cette idée et n'abandonna que les oscillations. Arthur regarda sa femme avec l'insistance. ― Je te somme de me dire de quoi il s'agît, de me tout dire, j'ai droit de savoir ce qui se passe ici. Parle ! Accouche ! ― Non, papa, c'est moi et puis c'est trop tôt, s'écria sa fille, elle était aussi la fille de la femme, de sa femme, leur fille, quoi. ― C'est qui le père ? ― Père, le père n'est pour rien, il ne le sait, même, pas.


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Et toi ? Tu étais au courant ?, dit-il à la mère de sa fille à sa femme donc. ― Personne n'était au courant. Même pas le père, c'est dire. Enfin, elle le savait, tout de même, elle-même ? ― Tu es, donc, la seule à le savoir ?, dit-il à la fille de sa femme, à la sienne aussi, vu que ... Bon, ok, ok … ― As-tu pensé aux conséquences ? As-tu une idée comment t'en sortir, as-tu une solution ? La fille réfléchit pendant un bon moment puis pendant un mauvais et finalement, après un deuxième bon moment répondit : ― Oui, mais je ne m'y connais pas trop. J'ai vu un frigidaire avec trois-étoiles qui fait aussi congélateur et c'est moins cher. Alors, j'hésitais... ― Faut pas hésiter, ma fille, un congélateur, c'est assez cher et si le frigo que tu as vu fait le congèle aussi alors on va prendre celuilà. On n'a pas beaucoup d'argent et puis pour une débutante comme toi, ça ira comme ça.

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Vita cane


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Ma chienne Belle dressa ses oreilles, quitta la place à mes pieds et se dirigea vers la porte d'entrée de notre appartement. Quelques instants plus tard quelqu'un sonna. L'homme, que je vis en ouvrant la porte, tenait un dossier bleu entre ses mains. Son regard se leva de la page gauche de son dossier ouvert et se posa sur moi. ― Bonjour, dit-il, je suis Monsieur Dondo Herzog de Salinas ! Dondo Herzog de Salinas du service municipal '' crotte enlevée, commune embellie''. Il prit ma surprise pour une inquiétude. ― Ne vous inquiétez pas, monsieur... Il chercha mon nom sur son document, le prononça à peu près correctement et continua. ― Nous travaillons avec plusieurs associations dont une, concrètement celle de ''S. O. S. nos chiens, traitons les bien'', a retrouvé votre chien perdu... Il trouva le nom du chien sur le document, le prononça très correctement et continua : ― Je suis délégué pour vous faire signer ce formulaire après quoi vous pouvez récupérer votre animal. ― Attendez, attendez Monsieur … ― Dondo Herzog de Salinas. ! Dondo Herzog de Salinas du service communal, à votre service. Je vous expliquerai le procédé à suivre. Il répéta mon nom sans le chercher sur sa page, toujours ouverte. ― Mais, si vous m'invitiez à entrer je me sentirais mieux accueilli en tant que représentant de l'administration de la ville. Merci. Il entra sans attendre mon invitation. ― Entrez s'il vous plait ! Asseyez-vous !


Y a-t-il nos rêves dans la colline Déjà assis, il posa son dossier ouvert devant lui, à côté du manuscrit sur lequel je travaillais : Vita cane ! ― C'est une vie de chien ! Dondo Herzog de Salinas me montra la chaise en face de lui. ― Une vie de chien que de s'occuper des dossiers des chiens perdus ou abandonnés. Ceci ne s'adresse pas, seulement à vous. Malheureusement, vous n'êtes pas le seul. Signez, ici s'il vous plaît ! ― Je n'ai pas abandonné aucun chien, monsieur Dondo Herzog de Salinas. Belle reniflait les jambes de son pantalon. ― Belle, laisse le monsieur tranquille. Ne renifle pas son pantalon. Un pantalon, même bon marché, le long des jambes d'un représentant du pouvoir local, c'est un uniforme. Presque. Arrête, Belle ! Non Monsieur, je n'abandonne pas mes animaux et d'ailleurs L'homme au pantalon d'une uniforme presque enleva ses lunettes de soleil de marque et m'offrit la vue de son visage anobli par une expression de tendresse maîtrisé pour ses administrés et luisant d'une intelligence aigue entièrement mise à la disposition du supérieur hiérarchique. ― Si vous aviez lu ce document et puis si vous l'aviez signé, précédant votre signature par ''lu et approuvé'', comme je vous invitais, vous auriez pu noter que cet acte ne parle que de '' chiens perdus'' et ne spécifie pas ''abandonné''. Par contre, votre conscience et vous, c'est quelque chose d'autre. Ceci ne concerne pas l'administration qui régit la vie de la ville. Signez, s'il vous plaît. La belle journée ensoleillée du mois de mai, frémissante du printemps, sous les arbres vert intense, le long de notre rue était toujours : une belle journée ensoleillée du mois de mai, frémissante du printemps, sous les arbres vert intense, le long de notre rue. Il y a une demi-heure, j'avais le sentiment que la vie était belle et agréable. Ce sentiment fut, maintenant mis sous quelques conditions : signer cet acte, dire au revoir et fermer la porte derrière le représentant

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d'une crotte enlevée commune embellie. Très officiel, très serein, incontestable, il me tendit son stylo. C'est ici, signez ! Alors, j'ai signé. L'administration de notre belle ville a eu ce qu'elle voulait : ma signature. Moi, j'ai eu un chien retrouvé que je n'ai pas perdu. Je n'ai pas d'autres chiens que Belle. Monsieur Dondo Herzog de Salinas me donna mon exemplaire de ce document, plia et rangea avec soin le sien et il prit son portable. ― Dondo Herzog de Salinas, allez-y. On peut venir ! Je tentai encore une fois une explication désespérée marchant derrière le représentant du pouvoir local. Dondo Herzog de Salinas ne m'écoutait pas. Il ouvrit la porte et je vis un pompier entrer portant une grande boîte. Belle accourut et renifla la boîte. Resté seul, j'ouvris la boîte et je vis un chien, plutôt petit, plutôt bâtard. Il ne bougeait pas. Je regardai la page que je venais de signer. Mon nom, mon adresse, date du jour, le chien de race : inconnu, trouvé sans vie dans la rue, le nom de ma rue, devant le n°, le mien. Belle reniflait le petit chien, mais, il ne bougeait pas. Trouvé sans vie ne veut pas dire grande chose. Ça n'explique même, pas s'il a faim ou pas ou soif. Je sortis la gamelle de réserve de Belle et y mis une ration suffisante pour un chien de sa taille. Avec ou sans vie la taille d'un chien vous dit combien il peut manger. Plus au moins. Belle dressa ses oreilles et se dirigea vers la porte d'entrée de notre appartement. Quelques instants plus tard quelqu'un sonna. L'homme, que je vis en ouvrant la porte, tenait un dossier bleu entre ses mains. Son regard se leva de la page gauche de son dossier ouvert et se posa sur moi. ― Bonjour, je suis Arnold Weiss Enger ! Il prit ma surprise pour une inquiétude. ― Ne vous inquiétez pas, monsieur... Il chercha mon nom sur son document, le prononça à peu près correctement et continua.


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Nous travaillons avec plusieurs associations dont une, concrètement celle de ''S. O. S. nos chiens, traitons les bien'', a retrouvé votre chien perdu... Je suis délégué pour vous faire signer ce formulaire après quoi je procéderai à la vaccination dudit chien. Il prononça son nom sans regarder son dossier. ― Attendez, attendez Monsieur … ― Arnold Weiss Enger. Je vous expliquerai le procédé à suivre. Il répéta mon nom sans le chercher sur sa page, toujours ouverte. ― Mais si vous m'invitiez à entrer, je me sentirais mieux accueilli en tant que représentant de l'administration de la ville. Merci. Il entra sans attendre mon invitation. ― Entrez s'il vous plait ! Asseyez-vous ! Déjà assis, il posa son dossier ouvert devant lui, à côté du manuscrit, sur lequel je travaillais : Vita cane ! ― C'est une vie de chien ! Arnold Weiss Enger me montra la chaise en face de lui. ― Une vie de chien que de s'occuper des dossiers des chiens perdus, et abandonnés. Ceci ne s'adresse pas, seulement à vous. Malheureusement, vous n'êtes pas le seul. Signez, ici s'il vous plaît. ! ― Je n'ai pas abandonné mon chien, monsieur Arnold Weiss Enger, mais avez-vous remarqué quelle belle journée ensoleillée du mois de mai, frémissante du printemps, sous les arbres vert intense, le long de notre rue nous avons ? ― Pardon ? ― Une très belle journée, monsieur Arnold Weiss Enger. Où dois-je signer ? Ne changeons rien, la vie est belle ... Belle viens, baisse ta culotte, c'est ton vaccin … Arnold Weiss Enger enleva ses lunettes de soleil de marque et m'offrit la vue de son visage anobli par une expression de tendresse maîtrisée pour ses administrés et luisant d'une intelligence aigue

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entièrement mise à la disposition du supérieur hiérarchique. Belle, sentant le danger se cacha dans la cuisine. ―Ne vous inquiétez pas. Nous la remmènerons à la raison. Finalement, c'est pour son bien, et plus important encore : c'est obligatoire ! J'ai signé pour elle, alors elle comprendra. Je vous propose de commencer par le petit chien livré par vos services à peine cinq minutes avant votre arrivée dans nos vies. Son instinct de chasseur des chiens de chasse et autres animaux vaccinables, sa seringue tel une lance dans sa main, il parti vers la cuisine chercher les chiens. Un cri triomphant annonça que la cible avait été atteinte. Le petit chien se débâtait, mais l'expérience d'Arnold Weiss Enger eu raison de lui. Les deux chiens vaccinés, le vétérinaire officiel communal m'adressa un sourire signifiant un état de satisfaction presque charnelle. ― Venez, je vais vous établir un certificat. Il sortit un formulaire, y entra religieusement quelques signes sacrés, des mots, des chiffres et il le signa. Je vis le prix à payer. Ah quand même ! ― Monsieur Arnold Weiss Enger, permettez-moi, s'il vous plait, une observation. Vous m'avez compté deux vaccins, deux interventions. ― Absolument. ― Le petit chien que vous voyez jouer avec l'autre, d'ailleurs ils ont, tous les deux, l'aire d'avoir oublié leurs piqûres, vous avez le geste léger, félicitations, ce petit chien, donc a été trouvé sans vie d'après votre service. Alors ne croyez-vous pas que son vaccin devrait être gratuit ou plutôt qu'il n'aurait pas du être fait ? ― Absolument. Puis-je voir le document ? ― Absolument. Il lit le document et à la fin, il eut comme un sursaut. ― Ah ! C'est monsieur Dondo Herzog de Salinas, en personne, qui vous a visité ? Je vous conseille de bien préserver ce document.


Y a-t-il nos rêves dans la colline Il vous ouvre les droits à la gratuité pour toute intervention vétérinaire, tous les médicaments et aux d'autres produits de soins canins, à vie vue qu'il a été trouvé sans vie. Officiellement ! Il sortit un autre formulaire, le signa. Les mêmes donnés comme le précédent, mais je bénéficie, déjà de mes droits, donc je n'ai que le vaccin pour Belle à payer. Le fonctionnaire est parti, Belle est son nouveau copain jouent à côté de moi. Je peux continuer mon travail sur : ''Vita cane''.

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Mohr Ă Venise


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L'homme à l'entrée de l'exposition ''Dessins et gravures de Rembrandt'' était grand et costaud. Je lui présentai ma carte d'artiste. Il n'avait rien contre la gratuité d'entrée que cette carte procurait à son titulaire. Mais un titulaire plus grand et plus costaud que lui-même, réveillait quelques soupçons. Pas de mèche pour être écrivain, les cheveux pas assez longs et décoiffés pour un éventuel musicien, pas de barbe de peintre. Une moustache seule ? Peut-être, mais pas une, comme la mienne, collée sur un visage souriant entre deux épaules larges à une hauteur d'un mètre quatrevingt-quinze. Il n'aime pas. Il ne dit rien. Je prends ma carte, passe à côté de lui : ― Merci jeune homme. Moins grand et moins costaud, mais plus âgé, il n'a pas aimé merci jeune homme, non plus. Je sentis son regard dans mon dos. Mon portable se mit à sonner. Rondo Veneziano ! ― C'est interdit ! Vous devez sortir pour téléphoner ! Mon sourire s'élargit en sortant. Histoire de lui dire que l'exercice de son pouvoir de gardien ne me gênait pas. Une fois dehors, je répondis. ― Allô, oui ? ― Pronto, pronto ! Aspeta un momentito … Une voix essayait de se faire entendre à travers des fritures, à travers des bruits d'une rue, parasitée par mille étincelles sonores, oscillant de crescendo jusqu'à se perdre presque totalement. Finalement, le son s'éclaircit sur une ambiance vive d'une ville. Les pas, les voix des passants et soudain, les cloches d'une église. La voix devint claire. ― T'entends les cloches ? Les cloches de St. Marc ? C'est génial ! Non ? ― Ah, oui, c'est phénoménal. Mais quelles cloches ? Quel St.Marc ? ― St.Marc sur la place du même nom et où veux-tu que ça soit sinon à Venise ?


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Bien sûr, suis-je bête, mais je ne vous savais pas là-bas et puis qui êtes-vous ? ― Écoute, bien, écoute maintenant ! Les cloches sonnaient. Je les entendais clairement. J'imagine que la femme a dû tendre son bras avec son téléphone portable vers le campanile au-dessus de la place St.Marc à Venise. J'avoue, j'étais impressionné. ―J'entends très bien, c'est superbe, vraiment, mais avec qui je parle, qui êtes-vous. ― T'as entendu ? Je coupe, je t'appelle plus tard encore, faut que je recharge mon portable. Je remis le mien dans la poche de ma chemise. Mon copain, à l'entrée prit une position centrale dans l'entrée. Il me barrait la route. ― Vous n'allez tout de même pas me réclamer ma carte encore ? Je viens d'entrer et de sortir pour téléphoner. ― Je me souviens très bien de vous, de votre carte et de sa validité. ― Sa validité ? ― Absolument ? Sa validité ! Elle vous donne le droit d'une visite pour une personne pour toutes les expositions de l'année courante. Une visite, une ! Que vous venez d'effectuer, justement. Une visite brève, il est vrai, mais c'était votre choix. ― Ce n'est pas vrai. J'hallucine ! Vous n'allez pas me compter ces quelques instants à peine comme une visite ? ― Si. Ce fut une visite. Brève, il est vrai, mais le choix vous appartenait : visiter ou téléphoner. Je me dirigeai vers lui décidé de le pousser à côté au prix d'un bras cassé, s'il fallait. Le sien. Il fléchit un peu ses genoux, prit la position d'un taureau décidé de déchiqueter en morceaux le torchon rouge que je représentais pour lui désormais, même si ce

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torchon lui était supérieur d'une vingtaine de kilos. La situation sentait la poudre. ― Monsieur est avec moi. Bonsoir. Une jeune femme, grande, brune, belle en robe blanche tenait une invitation dans la main et la proposa. Le taureau la prit, l'examina attentivement et ne pouvant pas cacher sa déception murmura : ― Invitation pour deux personnes. Il hésita, un peu, puis il s'écarta. ― Venez, me dit la femme. ― Merci, merci, jeune homme. Mon sourire effleura le visage sombre du taureau déçu. ― Merci à vous, m'adressai-je à la dame en blanc, marchant à côté d'elle. Nous entrions dans la première salle de l'exposition et elle baissa sa voix. ― Je vous en prie. Je n'ai rien contre que les mâles s'affrontent, mais pour les choses plus nobles. ― Renverser une dictature ... ou pour une femme ? ― Par exemple, accepta-t-elle avec un sourire. Vous êtes Italien ? Excusez-moi, mais j'étais derrière vous pendant que vous parliez au téléphone et sans le vouloir j'ai entendu votre italien de côté de Rome, je dirais. ― Mais, je ne parle pas l'italien. Il est vrai que la personne à l'autre bout du fils se trouvait en Italie, à Venise, mais nous parlions en français. ― Italien, italien, accent romain, mais bon, c'est votre vie privée. De nouveau, mon téléphone, mis en vibreur s'agita m'annonçant un appel. Je le pris et répondis, tout bas. ― Oui …


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Ciao, passe-moi Saskia. ― Qui ? ― Saskia, la fille à côté de toi, la fille en blanc. Avec le chapeau. ― Elle n'a pas de chapeau. ― Faut lui en acheter un. Pense-y ! Passe-la moi, maintenant, s'il te plaît. J''ai voulu rire, demander qui il était ou simplement raccrocher, peut-être. Mais non, je tendis ma main avec le téléphone à la fille. ― C'est pour vous. La fille prit le téléphone sans se montrer surprise. Son visage tourné vers moi était, en partie caché par l'ombre de son chapeau. Non, non, c'est vrai, elle n'avait pas de chapeau, mais je l'imaginais avec un. Elle était belle. Je l'entendu parler. Je ne compris rien sauf qu'elle parlait hollandais. Elle me rendit le portable. ― Vous avez un bonjour de la part de van Koops. ― C'est très gentil, merci, mais je ne sais pas qui est van Koops. Comme l'italien, je ne parle pas hollandais, non plus, alors je n'ai rien compris. ― Si vous n'avez rien compris c'est parce que vous étiez absent, et non à cause d' hollandais que nous ne parlions, d'ailleurs pas mais le français. Regardez Alex ! Calmez-vous. Van Koops m'a dit, bonjour à Alex Mohre. Regardez Alex ! Elle me montra le dessin dans la vitrine, devant nous. Je le connaissais. Un dessin de Rembrandt. Un paysage hollandais avec un couple d'amants cachés, dissimulé dans les lignes et les ombres sous un énorme chêne. ― Il nous faudra faire comme eux. Se cacher pour téléphoner à cause de votre jeune homme sévère à l'entrée, dit-elle voix de complice.

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― Ne vous faites pas de souci. Je connais un petit restaurant italien, sympa et près d'ici, alors pour nous cacher, on pourrait … ― Dommage. ―… ― Dommage parce que ceci était possible : Ne vous faites pas de soucis. Nous pourrons téléphoner en riant à haute voix, danser et chanter en regardant les gondoles qui passent en attendant les douze coups de minuit de St.Marc avant d'aller rejoindre notre chambre chez Danieli. Mon portable vibra encore, ― Allô, oui ! Trop fort. J'ai répondu trop fort. J'ai encore eu le temps d'entendre les cloches de St. Marc. Deux fois! Avant le troisième coup, le taureau me l'arracha. ― Vous ne respectez rien ! Je vous le rendrai votre portable à la sortie. A la sortie le gardien me rendit mon téléphone. ― Sans rancune ? Je ne fais que mon travail. ― Au revoir, lui dis-je, comment vous appelez-vous ? ― Aldo. ― Au revoir Aldo. A peine dans ma main le téléphone vibra. J'ai écouté le message. J'ai raccroché. ― Saskia. Une réservation a été effectuée pour nous. Ce n'est pas Danieli, mais c'est un hôtel non loin du Rialto. ― C'est plus sage, dit la fille, c'est moins cher. Notre séjour à Venise dura une semaine. Ce fut la semaine la plus folle de toutes les semaines de cette année, de toutes les semaines de toutes mes années. Ce fut la semaine la plus longue de l'histoire de Venise.


Y a-t-il nos rêves dans la colline C'était la semaine qui bouleversa le calendrier. Elle comptait plus de nuits que de jours et les jours redoublaient leurs passages. Chaque matin, un nouveau chapeau pour Saskia l'attendait sur la table à côte de sa tasse à café. En quittant notre hôtel pour prendre le vaporetto, mon portable sonna. Rondo Veneziano. ― Oui, allô. Merci … Le vaporetto démarra. Je tenais le portable au-dessus de ma tête. ― Saskia, dis-je, c'est Aldo. Il nous transmet un bonjour de la part de Van Koops et il nous souhaite un bon retour. Je lui fais entendre les cloches. Elle sourit. Son regard suivit mon bras levé. Ding .... Ding ....

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Osez


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Je suis comme tout le monde. Enfin pas du tout, mais cette histoire a besoin de ce lieu commun donc : je suis comme tout le monde et comme vous je connais la situation comme celle-ci : Vous marchez. Vous êtes partis, disons chercher des nouilles, ou bien le dernier roman de la rentrée. Je vous conseils ''Tueur en Mairie'', mais bon, c’est mon avis, c’est mon roman aussi, mais vous faites comme vous voulez. Il fait beau, vous avancez d’un pas élégant, souple, mais décidé vers le centre-ville. La librairie ainsi que le marchand de quatre saisons se trouvent dans le centre. Le bistrot ‘’Au bon coin’’ aussi. Ce bistro n’a rien à faire ici, mais il est dans le centreville. J'en parle pour respecter cette évidence géographique. Vous marchez, donc vers le centre-ville et tout d’un coup vous voyez un visage qui passe à côté de vous. Bien sûr le visage est porté par un corps se terminant par une tête dont, donc ce visage fait partie intégrante. Le visage passe au rythme des pas imposés par ce corps qui porte la tête et le visage qui nous intéresse, qui nous surprend plutôt. Vous connaissez ce visage. Vous l’avez, déjà vu. Plusieurs fois, même. Vous l’avez vu sourire, vous l’avez entendu vous parler. Vous en êtes sûr, mais vous ne pouvez pas dire de qui, il s’agit. Le nom de ce visage, du visage avec le reste d’ailleurs, de la personne entière vous échappe. Vous ne pouvez pas vous rappeler. Oh, je sais que vous connaissez l’effet de ce manque, de cette impossibilité de mettre un nom sur un visage. C’est insupportable. C’est une souffrance. Vous faites tout ce que vous pouvez pour y arriver, pour vous rappeler, mais rien à faire. Ca plante, ça coince, ça bloque quelque part. Vous voulez penser à autre chose, vous ne voulez plus chercher, mais ça ne marche pas. Vous ne pouvez pas vous débarrasser ni de ce visage, qui traverse, déjà le passage piéton derrière vous ni de l’effort que vous faites pour vous en rappeler. Vous vous dites : bah ça va me revenir. Vous regardez les jupes des femmes se balancer autour de leurs corps mais rien à faire, vous y revenez : mais qui est-ce, mais comment s’appelle–t – il déjà ? Et que faites-vous pour vous en


Y a-t-il nos rêves dans la colline sortir ? Rien ! Moi, c’est pareil ! Rien ! Et pourtant, faut réagir ! Je l’ai fait, j’ai réagi. Un jour ... Je marchais. Moi, c’était les nouilles, j'ai déjà le roman. Je l’ai écrit. Bon, c’est tout. Et là, soudainement, tout d’un coup je vois un visage que je connais. L’homme passa en parlant avec une jeune et belle femme à ses côtés. Sa voix m’était familière, elle aussi, mais je ne pouvais pas me rappeler ni de son nom ni d'où je le connaissais. Je ne pouvais pas me souvenir. Et là, pour la première fois je me suis dit : attends, tu vas pas, encore te torturer en cherchant le nom de cet homme. Va et demande-le-lui ! Merde ! C'est la solution ! C’est simple. Il faudrait se tourner, accélérer ses pas se rapprocher et poliment aborder la personne : ― Bonjour ! Excusez-moi, je vous ai vu passer et comme je crois, comme je suis certain, même de vous connaître mais votre nom m'échappait je me suis permis … Je me suis retourné, j'ai accéléré mes pas, même que j’ai couru. Une fois touché son épaule, une fois devant lui je me suis entendu dire : ― Bonjour ! Excusez-moi, je vous ai vu passer et comme je crois, comme je suis certain et là, tout d’un coup son nom m’est revenu et j’ai continué comment allez-vous Monsieur Destouches ? ― Oh bonjour, il sourit, merci et vous même ? ― Oh, je vais bien, et votre épouse va-t- elle bien. Ma femme me dit souvent : Oh ! Comme elle est charmante Elsa Destouches. Et c'est vrai! Et votre fille Anne et sa petite chienne, sa petite Rouspète ? Oui, je me suis entendu dire ça et j'aurais du dire ça mais je ne l'ai pas fait. Je n'ai pas couru après lui, j'ai préféré continuer à me tourmenter, en cherchant la réponse à la question : mais, bon sang, qui était cet homme qui vient de passer là ? Les nouilles que j'ai achetés étaient d'assez modeste qualité, d'assez modeste goût, mais nous en avons fait un repas agréable en 48


famille. Tout le monde était de bonnes humeurs. En cachette, ma fille a donné une bonne partie de sa part à son chien qui les mangeait avec beaucoup de plaisir et beaucoup de bruit sous la table de la salle à manger que ma femme et moi, nous étions mis à une rude épreuve à ne pas éclater de rire tout en faisant semblant de ne rien entendre ni rien voir. ― Tiens, Elsa Destouches a téléphoné. Elle m’a dit que son mari avait rencontré quelqu’un qui te ressemblerait beaucoup. Aujourd’hui même. ― Attends, attends, je l’ai vu et même … ― D’accord, ma femme ne m’écoutait pas, on peut voir des gens qui nous font penser aux d'autres gens, mais je trouve que c'est très étrange de voir quelqu’un qui te ressemblerait dans une ville si loin puisque il téléphonait de Japon où il se trouve pour son voyage d'affaire… Je n'ai rien dit. Je me suis retourné vers notre fille : ― Anne, va faire une promenade avec Rouspète. La petite chienne Shi-Tzu comprit et battait sa petite queue. Elle ressemble, vraiment a un petit lion ce que Shi-Tzu veut dire en japonais, la langue du pays de son origine.


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Dessine-moi un mouton


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Ce n'est pas ma faute d'appartenir à une génération passée d'une génération perdue à une génération vendue. On dit, d'ailleurs que toutes les générations étaient pourries ; certaines envoyaient les bandes armées se battre pour la tombe de quelqu'un qui n'était pas vraiment mort. Certaines sont sacrifiées pour une société plus juste. La génération bourrée de lsd et d'autres condiments de ce genre proposaient la happiness nommée ''peace and love"! Il était toujours assez facile d'influencer la foule, les cons, les jeunes, tout ça mieux connus sous le nom : la génération ! Oui, mais nous ne sommes pas seulement influencés, nous sommes vendus ! Nous, c'est le pognon ! My kingdom for the pognon! Le pognon macht's moeglich ! Moi avec du blé, c'est moi entouré de la meuf. De la blonde, de la rousse, de l'Arabe, de black avec ou sans-papier. Moi le connard sapé Cerruti, moi avec une smart de frime devant chez moi, avec une Benz tous terrains dans le garage ? Alors je bosse, je défends bec et ongles mes 15 000 suivers twitter, ma redac, la croupe de ma secrétaire. Je bosse pendant que mes intellos vomissent les red bulls et les scotchs-soda de la nuit dernière. Tôt le matin, je sors pour aller travailler. La semaine dernière, tous les matins, il y avait un mouflet qui m'attendait devant chez moi avec toujours la même proposition débile : ― Dessine-moi un mouton ! Je passais en vitesse, un sourire aux lèvres, une idée de gifle à l'esprit. Ce matin, en sortant de ma maison j'ai vu le garçon avec un bloc sous son bras. Ça y est, il va foncer vers moi avec son dessine moi un mouton, comme si les temps des petits princes n'étaient pas abandonnés derrière nous, oubliés. Et puis non. Ce matin rien du


Y a-t-il nos rêves dans la colline tout. Le garçon ne bougea pas, ne dit rien. Il me regardait indifférent. Tant mieux, pas de sourire, pas de gifle, je n'ai pas à m'expliquer, pas maintenant, pas de temps, je te le ferai demain. Je lui fis un signe amical en allant vers ma voiture et puis, intrigué, je lui dis :

― Qu'est-ce que tu as dans ton bloc ? Des dessins ? ― Oui. ― Ce sont tes dessins ? ― Oui. ― Je peux voir ? Il me les montra et ce que j'ai vu me coupa le souffle. Ses dessins étaient magnifiques, surprenants. ― C'est, vraiment toi qui as fait ça' ? ― Oui, bien sûr, dit-il et referma son bloc. ― Je peux les voir, encore une fois ? ― Une autre fois, on m'attend! Il sourit et partit. ― Attends, attends ! Il se retourna. ― Dessine-moi un mouton !

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Ya des jours comme รงa


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Il y a des jours comme ça. Il y a des jours quand je pense que c'est mieux d'être où ce n'est pas vrai. C'est plus facile d'être seul et triste dans une ville, dans une maison où tu n'es pas pour de bon. Ce qui est con c'est que tu ne peux pas exprimer ta satisfaction, le dire ouvertement, oh que je suis content d'être où je ne suis pas, on se sent à l'aise, on est bien quand on n'est point, ne trouvez-vous pas ? On te prendra pour un imbécile ce qui est toujours désagréable même là-bas. Je ne sais pas si je me suis fait bien comprendre. Ne vous forcez pas parce que quand on comprenait c'est encore plus dégueulasse. Une autre possibilité pour combattre les moments comme ça consiste à éviter les jours comme ça, les jours avec le désir d'être ou tu n'es pas vraiment. C'est facile à dire et pas facile à faire, car c'est têtu les jours. Ils sont connus sous leurs noms respectifs lundi, mardi, il y en a sept et ils y tiennent d'être ce qu'ils sont, lundi mardi, ils sont sept. Ce n'est pas facile, voir, c'est impossible à convaincre un lundi, que vous voulez éviter de ne pas venir quand c'est son tour. C'est pareil avec un mercredi ou n'importe quel autre jour de la semaine. Ou du mois. Ils sont têtus. Et c'est comme ça depuis le moment où on les a mis en fonction. Et ça date. On peut dire que c'est comme ça depuis une belle lurette. La belle lurette n'est pas un moment, une date et encore moins un moment historique. C'est une expression. Alors pour les éviter, ces jours-là, il faut jouer avec le temps. Si, par exemple je sens que le jeudi prochain sera un jour où on dira il y a des jours comme ça, je n'y vais pas. Je reste chez moi ou ailleurs et je le laisse venir ce jeudi sens y aller. Je vous conseille le même comportement. Ne dites pas : je suis resté dans mercredi. Non ! Ils y iront vous chercher. Ne dites rien et attendez que ce jeudi avec lequel vous n'avez pas de meilleurs rapports se passe et qu'il passe. Après, c'est du passé et le passé est plus facile à maitriser que le présent. Le futur ne pose pas de problème, je n'y crois pas. Et puis, quand il vient, s'il vient, on verra bien.


Y a-t-il nos rêves dans la colline Il y a aussi des jours où, dès le matin, vous vous en foutez de ce qu'il est-ce jour, un lundi ou un vendredi, vous ne pensez ni être où ce n'est pas vrai ni à vous cacher dans le temps, ou autre chose. Pas du tout. Ce jour, quelqu'un vous a parlé, quelqu'un a prononcé votre nom : ― Bonjour .... Albert, Alphonse, Bernard, Brient, Bosco, Carl, Charles, Diego, Donald, Marc, Malcolm, Pierre, Patrick ...

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Citta aperta


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Dès mon arrivée sur un site de ce genre, j'ai eu de la malchance et les premiers textes que j'ai lus étaient vraiment mauvais. ― Comment ça mauvais ? Et les notes alors, les 10/10, les 20/20, les applaudissements, les larmes, les mercis, etc. ? ― Mauvais te dis-je, crottique ! ― Attends, respire, fais le tour autour de la piste. Impressionne ! Fais des connaissances. Musik bitte ! Slow. Fascination, par exemple, mais jazzy. Dance with me baby ! Viens, dance avec moi. Chich to chick ! Love me tender ... write so sweet. Chick to chick, kif to kif? ― Ouais ... kif me. Every body loves some boddy. Les lettres, des bons, des mauvais, les belles phrases, tais-toi et dance ...Netlectura. Netlectura, Citta Aperta. C'est un peu comme dans un village. Un peu et beaucoup. Comme dans une ville. The streets. La strada ! Ultima ! The blues. Les rues, les amours. Les balcons dans les cours. Oh Roméo ? Pourquoi es-tu Roméo. Copulons Capuleti ! Comment ça Cassouleti ? Tu te prends pour qui ? Montrez quoi ? Montrez qui ? Ah, monter, ok ! Ok mais monter quand ? Trop tard, le rossignol s'annonce. Una citta aperta. Les rues avec des chiens, avec des gens qui promènent les chiens qui laissent des crottes. Les crottes, donc laissées par les chiens dans les rues fréquentées par les gens qui promènent les chiens qui laissent ... Bon, ok, ok... Dans notre village, dans notre ville, il y a des rues propres. Pas de crottes, pas de chiens. Les trottoirs sont bien là, mais personne ne fait de trottoir, pas de putes, pas de gens qui peuvent aller aux putes, donc, personne ne cherche des putes, pas de pas des gens qui promènent leurs chiens ou leurs femmes.


Y a-t-il nos rêves dans la colline Il y a un pont par là ? Et un virage ? Sinon, ça ne va pas. Les putane se trovano dove la curva. Ecco. Pour le pont, sais pas, peut être mais alors ce sont des pontane. La ville sans crottes est-elle une vraie ville ? La vie dans une ville sans putes a-t-elle le droit d'être vécue ? Les femmes promenées par leurs hommes avec ou sans chiens diront : oui ! Oui, mais ce ne sont pas elles qui vont aux putes ... Quoique. Les crottes sont gardées, sous vos applaudissements. Vos textes, les crottes. Sous vos applaudissements. Aussi sans. Il y a des puissants qui pensent être puissants sous vos applaudissements. Entre deux standings ovations ils vous disent ''couché'' si tu touches une crotte qui leur est chère. Chère sous vos applaudissements. Les chiens qui passent à la laisse ne se couchent pas. Ils savent. On s'adresse à toi, toi qui parles de la médiocrité à travers son applaudissement à lui ? Et ta sœur ? La première pute des rues sans putes. Médiocre !! On trouve des bons, très bons textes. Sans vos applaudissements. En silence. Dans les rues abandonnées. Les auteurs suicidés ou assassinés hantent nos esprits. ― La ferme !! Bon débarras !! Et quoi encore ? Pane et circenes ! Le quartier résidentiel réservé pour les membres du cercle des poètes recyclés vit une très belle vie dans le calme et le respect réciproque. Le gazon tondu autour. Les chants des coqs et des troubadours. L'alexandrin et la prothèse. Vers et verre. Il y a de touristes qui passent, tentent une gloire artistique et partent laissant leurs textes encrottés et les racontent ailleurs dans un cyber bistrot. Il y a des trimestres, des trimestriels, des ménestrels, des stèles et des mines. Il a des listes 10/10/10/10/10/10. Les décades. Il y a des mots. On lit. On écrit. On s'amuse.

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On l'appelle. Elle fait la gueule, la Muse. Et puis elle couche avec un de nous. Il y a des jaloux. Mais on reste, on est des copains, des amis ... Tu parles, on n'est rien mais condamnés d'être ensemble, on ne peut pas autrement. Enfin si. Il y a une sortie. Tu sors. Il fait froid dehors. Les best Sellers rigolent. ― Ça va le libre ? ― Ben … ― Bien sûr, bien sûr ...


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Linguistique


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Je ne sais pas pourquoi je cherche un soutien, pourquoi je me sauve dans les pensées formées dans une autre langue, avec des mots d'une langue que je connais pourtant, moins bien que, ma propre langue. Je n'ai jamais voulu chercher les origines et les raisons de ce comportement enfoui dans un coin de mon subconscient. Depuis la découverte de l'existence d'autres possibilités de m'exprimer qu'en sa langue maternelle, je fais cette escapade, et ce, dès qu'une situation m'effraie, me trouble ou m'excite un peu plus. Il m'arrive, quelquefois, d'y aller juste pour donner un peu plus d'importance à une soirée en famille ou d'éviter de m'endormir lors d'une discussion intellectuelle, fort appréciable mais longue. Je sais que certains de mon entourage pensent et disent que je ne fais que mon intéressant, mais c'est faux. La fuite, le plus fréquemment se faisait, lors de ma scolarisation, vers l'anglais, probablement à cause de l'influence des films avec Marilyne Monroe. Ayant été assez timide, dès que je me trouvais en présence des filles, surtout en présence de celles qui me plaisaient, autant dire toutes, je partais dans toutes, je partais dans : ― Ah du liebe Zeit, was soll der Teufel ! Bien sûr que c'est de l'allemand, mais à l'époque, je connaissais mal l'anglais alors, je le faisais par un relais, par l'allemand que je traduisais après, à l'aide de mes ''Essentially English ''. Et c'est ainsi que, ma vocation est née. Les langues, la traduction, l'écriture. Construire des ponts ! C'était comme ceci que je sentais la traduction. Du plus loin que, l'on remonte dans l'histoire, la traduction, sève nourricière des langues et des cultures, existe. On a toujours eu besoin de courroies de transmission entre les peuples de langue et de cultures différentes. La traduction n'est pas seulement le passage d'une langue à une autre pour en assurer la compréhension, c'est aussi une œuvre de civilisation et de progrès. Sans la traduction des œuvres grecques, indiennes et persanes, la civilisation musulmane n'aurait pas pris son essor, et sans les


Y a-t-il nos rêves dans la colline traductions des œuvres arabes en latin, puis dans les langues européennes, la révolution scientifique et technologique du monde moderne n'aurait pas eu lieu. Aujourd'hui, on traduit non seulement les livres, mais aussi les films et les séries américaines. La langue n'est plus un frein, on peut communiquer librement, échanger des connaissances, établir des contacts...

Naturellement, on ne peut pas parler toutes les langues, mais on peut, on doit les considérer comme des êtres vivants. Les langues naissent, grandissent, se développent, mais elles peuvent mourir aussi. Elles peuvent s'éteindre, même si le peuple dont, elles furent la langue maternelle, ne disparaît pas. Il y a quelques semaines, lors d'un voyage d'étude en Russie, j'ai été invité à tenir une conférence sur le thème ''L'intercompréhension entre les langues de même origine'', dans un petit village de l'Oural.. J'ai été surpris que le Ministère de la Culture Russe organise le voyage d'une vingtaine de linguistes spécialisés du Monde entier dans un village de soixante-six habitants et si loin, de Moscou. On m'a donné une explication surprenante. La langue parlée dans ce village officiel était, bien sûr, le russe, mais entre eux, les villageois utilisaient une autre langue dont, les origines ne pouvaient pas être établies. Il ne s'agissait pas d'une ethnie, les gens de ce village étaient d"origines différentes. Comment est née cette langue. D'où vient - elle ? Le village, Stepkowo était accroché telle une grappe de raisin, autour d'une source d'eau jaillissant d'une falaise et déversant des tourbillons de gouttes et d 'écume qui formaient, quelques dizaines de mètres plus bas, un courant sauvage, et plus loin, encore, une petite rivière Mlavaya. Toutes les maisons étaient entourées de jardins, bien entretenus, avec beaucoup de fleurs, mais je n'ai pas vu d'animaux comme on voit, dans tous les villages. Même pas de chiens.

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En entrant dans la salle préparée pour ma conférence, le Président de l'Institut des Études des Langues rares, me prit par le bras et me dit de ne pas m'étonner de l'absence des traducteurs. ― Ne vous posez pas de question. Exprimez - vous en français ou en une autre langue, de votre choix. Vous serez compris. Je n'ai rien dit, je n'ai rien compris. Sommes-nous en présence de soixante-six polyglottes ? Dans un pays grand comme la Russie, on peut facilement en trouver autant et beaucoup plus encore, mais quel serait le but de vouloir nous emmener jusqu'ici pour nous les montrer ? De toute façon, je m'exprimerai en français comme je l'avais prévu. Ce que j'ai fait. Ce que j'ai fait, au départ, tout au moins. L'intérêt et les réactions spontanés des auditeurs, les murmures, les rires soutenus, les applaudissements m'encouragèrent et je passai brutalement à l'anglais, puis je revins vers le français. Quelques phrases plus loin, ce fut l'allemand. Rien ne changea. Les mêmes regards attentifs, les mêmes sourires, quand il fallut, les mêmes visages des gens qui vous écoutent et qui apprécient vos propos. J'ai osé quelques dialectes que seulement peu d'experts peuvent comprendre. Le langage des descendants de tribus slaves isolés dans deux villages des montagnes Apennins en Italie et romanisés depuis longtemps. J'ai osé quelques histoires très érotiques des Chergars, j'ai lancé des mots et des commandes hurlées d'un bout à l'autre d'un radeau par les rameurs sur la sauvage Drina, la rivière entre la Bosnie et la Serbie. Les gens de ce village me suivaient sans problèmes. Ils me comprenaient. Le dernier doute s'envola, après la conférence, quand ils vinrent vers moi me féliciter, me remercier et me poser des questions. J'étais content d'avoir réveillé un tel intérêt pour ma thèse et j'étais surpris par leur connaissance du français. Voronin, le Directeur de l'Institut me dit : ― Non, ils ne parlent pas français. Ils s'expriment en sagovor, leur langue locale mais vous l'entendez et vous le comprenez comme


Y a-t-il nos rêves dans la colline le français! Parlez-leur en allemand, en anglais ou toute autre langue ... et vous verrez.

En effet, j'ai fait l'expérience et ils me répondaient en ... ils me répondaient en sagovor mais je les comprenais en français, en allemand ou en une autre langue, avec laquelle la question, la conversation fut commencée. J'ai proposé d'acheter, d'emporter une documentation, les livres, tout ce qui est nécessaire pour apprendre cette langue sagovor. Voronin sourit et me dit : ― Il n'y a pas de problème, vous les aurez, mais ce ne sera qu'un cadeau, un cadeau-souvenir, vous n'en aurez pas besoin. Vous la parlez, vous la connaissez et vous la maîtrisez déjà, la langue de sagovor. Venir ici était suffisant. ― Tout le monde, chaque personne, qui vient dans ce village, l'apprend par sa simple présence ici même ? ― Oui, nous n'avons pu expliquer ce phénomène, mais c'est un fait. On ne sait rien d'autre. Enfin, si, les habitants du village déconseillent l'écriture en sagovor. Ceci pourrait avoir des conséquences imprévisibles. Dès mon retour en France, je fus pris dans un tourbillon de conférences, d'invitations à différents colloques, à des mariages et des anniversaires et je n'ai donc même pas eu le temps de réfléchir à mon étrange séjour, dans ce village de Stepkovo, pour analyser cette mystérieuse langue de sagovor. Finalement, je me suis donné quelques jours de vacances. La campagne. Les promenades avec mes chiens le long de la rivière. Le jardin. Je revivais. Et puis, je revivais, dans mes pensées, ce voyage en Russie. Pourquoi serait - il déconseillé d'écrire en sagovor ? La meilleure réponse ne serait - elle pas de le faire ? Écrire en sagovor ! Oui, mais comment écrit on en sagovor ? Décrire un événement ou un moment vécu dans ce village, dans Stepkovo en n'importe quelle langue que vous connaissez serait écrire en sagovor, m'avait dit Voronin, 70


Alors je me suis mis à écrire, à décrire mon séjour dans ce village. Tout en écrivant, j'ai entendu quelqu'un parler dans mon jardin. Ma maison est assez isolée et je n'attendais aucun visiteur. Le facteur était déjà passé. Il ne peut avoir personne dehors et pourtant, j'entendais clairement les voix, plusieurs voix même. Intrigué, je sortis. ― Tiens, le voilà, tu peux lui poser la question toi-même. ― Oui, c'est ça, il connaît la réponse parce qu'il est humain ? Ou parce que c'est ton maître ? Mes deux chiens, face à face, se disputaient. Un peu plus loin Socquette mon chat parlait au chat du voisin. ― Les chiens, ça ne changera jamais. Ils se disputent parce qu'il ne sont pas d'accord, s'il y avait d'abord la poule ou s'il y avait d'abord l'œuf, tu te rends compte ? ― On est plus calme en hiver. En Afrique, personne ne parle que du soleil, dit l'hirondelle en s'envolant du garage.. ― Ils n'ont qu'à demander à la Sandra , elle devrait le savoir. ―Sandra, c'est une poule et elle a une cervelle de poule, alors ... Je ne bougeais pas, je regardais autour de moi. Le bruit devenait, de plus, en plus fort. Les voix se mélangeaient, tout le monde parlait en même temps.


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Nègre


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Vero me regardait comme d'habitude, avec inquiétude. ― Eddy ! Si tu continues de t'exciter comme cela, on arrivera à rien. ― Sinon on arrivera à quoi ? A écrire des nouvelles, un roman que les éditeurs s'arracheraient? ― Peut-être que non, peut-être que oui, mais si on ne fout rien certainement pas. ― T'as une idée, toi ? Une idée pour nous sortir de l'anonymat ? On court tout nus à travers Paris et on distribue nos dédicaces à gauche et à droite ? Le veau d'or ... ―Tiens, pas mal ça ! ― Pas mal ? Tout nu? Jamais … ― Mais non, mais non, le veau d'or ... et si on se donnait un pseudo Alf et Verov? J'arrêtai mes cent pas nerveux, je la regardai. ― Alf et Verov ? Tu fais allusion aux auteurs russes Ilf et Petrov ? C'est génial, mais c'est n'importe quoi. On te prend, déjà, pour mon nègre, alors si on se déclare deux … ― Alors, que je ne suis que ta négresse-tigresse. Elle fit le geste d'une attaque féline de ses deux bras dressés vers moi. C'est un de ses jeux de séduction. ― Tu me voulais calme? Je veux bien essayer, mais alors ne me propose ce genre de solutions. ― Promis ! Promis juré, je ne te présenterai aucune proposition plus, mais ne compte pas sur moi pour te faire tes corrections, non plus ! Pas de corrections alors personne ne pourra dire que je suis ton nègre, ta Petrova, ta Verova. Rien, je ne fous plus rien pour toi. Cherche-toi un autre, une autre pour te les corriger tes manuscrits, cherche-toi un autre nègre ou mieux encore va devenir nègre de quelqu'un, moi j'arrete et si tu veux savoir …


Y a-t-il nos rêves dans la colline Non, je n'ai pas voulu savoir. Je ne pus entendre la suite, je suis sorti claquant la porte derrière moi. Je ne voulais pas entendre la fin, je la connaissais. Je courus vers la voiture. Je roulais sans savoir où j'allais, sans vouloir savoir ou j'allais. Je roulais au hasard. Au hasard des feus verts, au hasard de la circulation. Je roulais longtemps. Très longtemps. Finalement, après des heures, après des jours, peut être, je ne saurai pas le dire sauf que je n'ai pas vu les nuits tomber ni les jours se lever, fatigué, épuisé même, je me suis arrêté dans une rue calme. Il n'y avait pas de voiture. Il n'y avait personne.

J'ai quitté ma voiture et je marchais. L'air frais d'une soirée agréable me faisait du bien. Je marchais et marchais. Longtemps, très longtemps. Je n'ai vu que quelques personnes passer au loin ou de l'autre côté de la rue. La légère brise qui me venait à l'encontre sentait la montagne, les vacances, l'enfance. Un chien sortit d'une cour et s'avança vers moi. Il sautillait devant moi de gauche à droite et de droite à gauche ce qui en langue des chiens veut dire viens jouer avec moi. Acceptant, je bougeais mes bras autour de sa tête. Il se mit à aboyer et moi à rire. Un homme vint vers nous et appela le chien. Le chien ne se tourna même pas vers son maître. Celui-ci se mit à rire et me dit : ― Écoutez, comme il voudra plus quitter son nouveau copain, vous, le mieux serait d'entrer dans la maison, il vous suivra et après ... Il me parlait en anglais. Je fus, un peu, surpris, mais je me dirigeai vers l'entrée de la maison. Pourquoi me parlait-il en anglais ? Peut-être que parce qu'il l'est. Il y a, même, des Roms dans notre ville. J'ai joué, encore un peu, avec le chien dans l'entrée de la maison et puis je voulus partir. ―Voilà, le petit chien est chez lui, maintenant, je peux m'en aller. Au revoir. 76


Je parlais anglais, moi aussi. Je connais assez bien cette langue, mais mon accent laisse à désirer. L'homme, assez bizarrement habillé, d'ailleurs, me comprit. Plus que ça, il m'invita à rester un peu et boire un verre avec lui. Pourquoi pas, cette rencontre commençait à m'amuser. L'homme avait des cheveux longs, une barbe. Sa maison n'avait pas d'électricité. Peu importe, moi, aussi, j'ai connu des moments difficiles avec mes factures. Je pris le verre qu'il me tendait. Whisky. Un bon. Très bon. Un deuxième verre. Le troisième, nous l'avons pris assis dans son bureau. Étrange, son bureau, plutôt rustique, mais je le trouvais beau. Il y avait des feuilles et des feuilles de papier partout. Sur son bureau, sur les étagères en bois allant jusqu'au plafond. En bois aussi. Même les chaises étaient recouvertes de feuilles de papier, de feuilles de textes, de manuscrits dans le sans littéraire du mot. Mon hôte était assez bavard, il me parlait de ses hobbys, le théâtre en première ligne si j'ai bien compris. Verre après verre, on se confiait, et même, qu'on a connu des moments forts et que nous nous sommes mis à chialer d'émotion quand on a constaté que l'écriture était-ce qu'on aimait le plus. Le petit chien dormait quand on a ouvert une deuxième bouteille, non, non, il s'est endormi seulement à l'ouverture de la troisième. Le mec m'a dit son nom, mais trop compliqué. Quand il me proposa de nous tutoyer, j'ai accepté, ça va de soi, mais, putain, comment on se tutoie en anglais. Et puis, j'ai compris : c'était du vieux anglais. Tant mieux, j'ignorais que je pouvais le comprendre .― Je peux voir ce que tu écris, Chakey ? Il a failli tomber en se tournant et faisant le geste : tout ça ! ― Non ? ― Yes, yes, vas voir un peu, tiens prends ton verre ?


Y a-t-il nos rêves dans la colline Je regardai et je feuilletais ces tas de papiers. Tout d'un coup, je redevins sobre. Je me sentis rougir, je me sentis pâlir. Je tenais les manuscrits de : ''Henry VI'', '' Richard II '' , celui de '' La comédie des erreurs''. Je tenais les manuscrits de '' Titus Andronicus'', de ''La Mègere apprivoisée''. Quelques feuilles me glissèrent entre les doigts tremblants et tombèrent au sol. Je les ramassai et en les montrant, je lui dis :

― Attends ? Attends ? Tu fais une collection d'œuvres de qui tu sais, les manuscrits originaux, tu les collectionnes, t'es collectionneur,c'est ta passion, c'est ça ? ― De quoi tu parles ? Quoi de qui je sais ? J'écris pour the Royal Theatre et tu y trouveras les pièces pas encore jouées ? ― Attends, comment as-tu ... comment avez-vous dit que c'était votre nom .Il était mort de rire, mais il le dit. Je suis resté assis, sans bouger pendant un long moment. Puis, je continuai à chercher parmi ses papiers. Il me versa, encore, un verre. ―Tiens, prends ton verre, mais tu cherches quoi, Eddy ? Je lui dis le titre. Il se tut. Le croyant assommé par le whisky, je me suis mis à lui parler de l'histoire de cette pièce. La tragédie, la plus belle histoire d'amour. La ville de Vérone, les Capuletti et les autres. Il me regardait l'air absent. Le pitch est, tu vois, il ne comprenant, même pas ce mot, alors je lui expliquai encore une fois, mais il n'avait pas l'aire de comprendre. Il n'avait pas l'air de quelqu'un qui avait trop bu, non plus. Le titre ne lui disait rien, ou bien, je suis venu trop tôt dans sa baraque, dans sa vie, il n'avait pas encore écrit cette pièce. ― Ah, non, je n'ai pas ça, je n'ai pas écrit une histoire comme ça mais c'est intéressant. Une belle histoire d'amour. Ça m'intéresse. Viens, mets-toi ici et raconte-moi, encore une fois dès le début. Parle lentement et je note. Tiens, ton verre. 78


Je me suis mis à table, un verre de Whisky à la main. Je connaissais l'histoire, pour ainsi dire, par cœur. Il écrivait et de temps en temps, il me tapa sur l'épaule, signe qu'il aimait. Je ne sais pas combien de temps j'ai mis à lui dicter ni combien de temps a-t-il il mis à relire le tout. La troisième bouteille terminée, nous nous sommes endormis. Réveillé, je ne peux pas dire si le lendemain ou deux jours plus tard, la gorge sèche et mal de tête terrible, j'ai vu le petit chien me regarder en battant la queue. Je me suis levé et en quittant la maison, j'aperçus le manuscrit de " Roméo et Juliette''sur le bureau. La tête de mon hôte était posée sur son bras à côté de la dernière page, pas encore signée. Chaqespeare dormait en ronflant.


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Tu veux ma photo?


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Je n'ai jamais voulu mourir. Ne me dites pas, s'il vous plaît, mais personne ne veut mourir .First of all, votre opinion on peut s'en passer, on s'en tape. Et puis, je, vous en prie, personne ne boit comme moi. Si personne ne veut mourir, c'est qu'ils ont peur de boire. Et de mourir. Je n'ai jamais refusé un verre. Je n'ai jamais eu peur de boire. Je n'ai jamais voulu mourir. Je ne suis l'ami de personne, membre d'aucun group, d'aucune secte, d'aucun gang, d'aucune réunion de rebelles, de pseudo-rebelle. Je n'ai jamais joué au foot. Si, une fois, mais j'étais bourré. Je me suis vu dans un miroir. Dans les toilettes du tabac en face de la Gare du Nord. Je me suis vu dans le miroir. ―Tu veux ma photo ? Il disait rien. Je lui ai hurlé, encore la même chose dans la gueule, puis je lui ai craché dessus. Il s'est retourné et il est parti. Je me suis vu dans le miroir. ―C'est ça, dégage connard ! Va-t-en ! Tu crois que ton sourire m'attriste ? Que je vais chialer à cause d'un peu de crachats sur ta sale gueule de minable de merde, tais-toi, tais-toi ... C'est là où j'ai voulu être un peu mort, mais sans plus vu que je l'étais, déjà, peut-être.


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The target


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― Frenchy, ouvre ton enveloppe. La même voix comme d'hab. ― Done. ― Tu vois la case pour ton prix? Elle est vide. ? Ton prix sera le nôtre. ― Je vois, je crois que votre générosité est due à l'importance de la cible. Pas de photo, pas de nom ! Sur qui est le contrat ? ― Sur le responsable de tous les malheurs dans le monde, sur le responsable du Monde, tout court. ― Carrement ? Et où le verrai-je ? Et comment ? C'est pas sérieux. J' y crois pas ! ― Au contraire il faut croire ! Si tu crois, tu le verras. Ne réfléchis pas trop. Just do it ! On raccrocha. En marchant lentement vers le Subway, j'ai senti un regard qui me brulait le dos. Je me suis retourné et je l'ai vu. Au moment où, je l'ai vu, je n'étais pas certain de le voir. J'étais, encore moins certain, que c'était Lui. Tôt le matin, on ne voit pas bien. Il est cinq heures. Il est, encore assez sombre. Et la lumière fut. Et je l'ai vu. C'était Lui. Au coin de la Columbus avenue et W 96th street. Il se retourna avant d'entrer dans Joe's bar et disparaître. Perdu de ma vue, sinon il ne peut pas disparaître, vu qu'Il est éternel. Et c'était à moi, maintenant, de couper ce fils de temps sans fin qu'on nomme l'éternité ! Avec un neuf mm, c'est un petit coup pour un homme et un immense coup pour l'humanité. Dès que j'ai franchi la porte de Joe's bar, je l'ai vu. Il était le seul client. Mais ce n'était pas Lui. ― Bonjour ! Un café ! Puis, après une petite pause de politesse, je dis, l'avez-vous vu ? Ma question s'adressait en même temps au barman et au client. Ils se taisaient, tous les deux. Indépendamment, mais dans un silence commun. ― Bon Dieu ! Dites-moi, simplement, si vous l'avez vu. Ce n'est pas compliqué. Bon dieu, l'avez-vous vu ? ― Mais qui, finalement ? L'avons-nous vu qui, bon dieu ?


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Oui, Bon dieu !― Ma foi, non. Nous ne l'avons pas vu. Il paraît qu'il n'existe pas, alors le voir ... ici, dans le quartier, pas évident, pas vrai Belzy? ― Vous le cherchez pour quoi faire ? Le barman riait. Belzy partageait son opinion, souriant ironiquement, sous son chapeau noir genre peintre de plein air. Il avait un étrange éclat dans ses yeux. ― Il est ''the target''. Je le cherche pour une information à la source, pour lui poser la question s'il existait ou pas. Si oui, je peux finir mon job. Sinon tant pis. Comme je l'ai vu entrer... tiens le voilà, il traverse la rue. ― Cours-lui après, dit Belzy, le café est pour moi. ― Merci ! Je lui adressai un merci en claquant la porte que je franchis en courant et sans me retourner. Je courais le regard fixé vers le passage commercial, de l'autre côté de la rue, dans lequel Il pénétra au moment même où, la porte du Joe's coupa le rire de Belzy, en se refermant dans mon dos. ― Regarde où tu marches, bon sang, me cria un homme, tu ne peux pas regarder où, tu marches... il avala connard, après une estimation éclair de la différence de nos poids. ―Je ne marche pas, connard, je cours ! Son estimation m'allait. ― Je cours Bon Dieu, bon sang. Quelqu'un me prit le bras. Une dame me souriait. Ce sourire a du avoir un charme de séduction redoutable, il y a cinq ou six décennies. ― Aidez-moi à traverser la rue, jeune homme. ― C'est que je suis très pressé, moi, madame. D'accord, mais alors vite fait. Courez à côte de moi. La vielle dame ne pouvant pas courir, bien évidemment, je l'ai portée en courant ce qui l'amusa tellement qu'elle rigola ―c'est comme avec Jojo. ― Merci, merci jeune homme, le Bon Dieu vous le rendra, ditelle quand je la posai par terre.

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― Pour ça, faudra, encore, que je le rattrape, madame. J'étais à l'entrée du passage et je crus Le voir pénétrer dans un café de l'autre bout, à la sortie du passage. Dès que je franchis la porte de ce café, je l'ai vu et j'ai su que ce n'était pas Lui. ―Un café, je vous prie et dites-moi, s'il vous plait, si vous avez vu Bon Dieu. ― Bon Dieu ? Pourquoi dites-vous Bon Dieu ? On ne dit jamais Mauvais Diable. On ne dit que Diable. Que diable ! Ou bien, dit-on : le Malin, Belzébuth, Lucifer. Pourquoi nous impose-t-on cette habitude linguistique, ou bien s'agit-il d'un obstacle érigé pour rendre impossible une juste discussion sur le thème Dieu comme une vérité théologique ou diabolique ... m'enfin, avec Dieu, ce qu'il y a de terrible, c'est qu'on ne sait jamais si ce n'est pas un coup de l'Autre. ―Arrête Belzy, le bistrot réagit, on t'a demandé si tu l'avais vu. C'est tout. ― Non, bien sûr que non. Le quartier a un chômage de 45 %, deux tiers des enfants du Monde ont faim, les guerres ravagent la Terre depuis les nuits des temps, les gens vivent avec la peur au ventre devant une destruction de la planète, le garagiste du boulanger s'est tiré avec la tire et la femme de celui-là, alors la réponse est non, nous ne l'avons pas vu, votre Dieu, mais rien de personnel, Monsieur, et puis votre café est pour moi. Il m'adressa un sourire. Son regard avait un éclat étrange sous sa casquette de base-ball. Je suis sorti, j'ai erré toute la journée. Je ne l'ai jamais revu. Dans un moment, j'ai cru le voir parler avec un couple et entrer dans un taxi. Quand j'ai voulu leur demander s'ils savaient où, il était parti, la fille éloigna son compagnon de moi : ― Viens Belzy, je n'aime pas les gens qui posent des questions bizarres. Il prit la main de la fille et il me tourna le dos pour l'emmener. Brièvement, je pus voir un petit éclat étrange dans son regard, sous sa coif négligence soigné.


Y a-t-il nos rêves dans la colline A la tombée de la nuit, je n'avais pas envie de rentrer chez moi. Et si j'allais boire un coup avec quelqu'un ? Un homme passa. ―Hé ! Jeune homme … Il continua sans se retourner. ―Hé ! Belzy. Il se retourna. ―On boit un coup ensemble ?! ―Pourquoi pas ? Il tenait une bouteille dont le cou émergeait entre ses doigts. ― Whisky, a good one. Ailey ! J'ai bu, il était très bon, en effet. ― Écoute Frenchy, abandonne ! Laisse tomber ton contrat. Je le regardais sans rien dire. ― Tu vois, c'est avec moi que tu es resté, à la fin de cette journée. Si tu honores ton contrat any Belzy more arround. Il me sourit. Il y avait, dans ses yeux, une étrange l

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Saint Louis blues


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''Chez Youlichka''! On entre. Les tables vides, un comptoir à droite vide, un verre sur le comptoir. Vide. ―Ya personne, je me tournai vers mes deux copains. ― C'est assez vide, dit Mirko. ― C'est vide, confirma Bale. ― C'est vide, pour le moment. Ça va changer ! Un jeune homme apparu de quelque part, derrière le comptoir. Brun, origine hongroise ou tzigane ou les deux à la fois, coiffé à la séducteur film muet, les cheveux de Rudy Valentino, mais en plus brun. C'est dire. Il nous invita à choisir une des tables et nous apporta trois boissons qu'il posa devant nous. Une vodka, une lozza avec un petit verre d'eau plate et une bière dans une bouteille verte à boire sans verre. Je le regardai, non, je ne le connaissais pas, j'étais sûr de ne l'avoir pas vu avant. Bale le fixait aussi en souriant, comment sais-tu, dans son regard. ― La tournée est pour moi, dit le garçon. La vodka devant Bale. La bouteille fut mise à côté de Mirko et la lozza et l'eau plate sans glaçons pour moi, comme nous le prenions toujours. Il n'a pas pu le savoir. Mais il l'a su et ceci au détail près. ― Te biles pas, c'est sa tournée, rigola Mirko, il prit sa bouteille et haussa les sourcilles, la bouteille n'était pas trop froide, juste comme il aimait. Nos boissons terminées, au moment où je voulus me retourner, le chercher de regard pour commander une nouvelle tournée, j'entendis le garçon ouvrir la deuxième bouteille de bière, juste à côté de mon oreille et je vis nos verre vides remplacés par des pleins. Tout au long de la soirée, pas une seule fois, il ne nous laissa pas les soins de lui faire des signes ou de l'appeler, pour lui dire le classique, la même chose. Il était là au moment où nos verres et la bouteille de Mirko se vidaient. La porte était ouverte.


Y a-t-il nos rêves dans la colline Rien ne bougeait sur le parking sauf l'ombre du toit au-dessus du restaurant qui s'allongeait et glissait lentement vers les reflets du soleil sur la surface de Danube, large, imposant, étrange, mystérieux, mais, proche comme un parent. Nous avions échangé quelques mots, au début et depuis nous buvions lentement sans parler ni rigoler. Une fois, seulement, un de mes copains se mit doucement à siffler les premières notes de St.Louis blues. C'était notre signal, notre sifflement de reconnaissance, notre logo sonore. Personne n'entra, nous étions toujours les seuls clients dans la salle. Les tournées venaient, sans être réclamées, en silence et sans changer de cadence. Une légère brise déplaça quelques feuilles sur le gazon du parc à côté de parking. Une d'elles tomba sur notre voiture. ― Elle est belle la coccinelle, non? ― Oui! La feuille aussi. ― Oui. Un courant d'air bougea légèrement le rideau rouge, en face du comptoir, qui cachait, probablement un séparé, une petite salle sur réservation, peut-être. Les tournées venaient et nous ne les comptions plus. Nous ne les comptions plus, nous ne comptions jamais d'ailleurs. Après une troisième ou quatrième tourné, nous n'avions plus aucune idéé. Une de ces tournées sans aucune idée nous fut apportée comme les autres, au moment où nous terminons la précédente. Je sentis une main se poser sur mon épaule. ― Bonsoir. Ça va, les garçons ? Une femme, habillée en folklore hongrois, créé de toute évidence par un styliste. C'était une femme énigme. Vous ne pouvez pas dire pourquoi vous la trouviez la plus sexy de toutes. Elle était la plus séduisante, la plus fatale, la plus bandante sans pouvoir dire, pourquoi, sans savoir si elle avait de grands yeux bleus, vers, noir. Sauf qu'elle avait les yeux magnifiques. Qu'elle était magnifique. Elle était brune, l'effet aveuglant du premier 94


moment, disparaissait lentement autour d'elle et nous pouvions la voire finalement. Derrière le comptoir, le Hongrois, ou le Tzigane, ou le Tzigane hongrois nous fit signe, c'est bon, les enfants, je vous comprends et il l'appela : ― Youlichka, on y va? C'était, donc elle Youlichka! Valentino se dirigea vers le rideau rouge et d'un mouvement sec et rapide il l'envoya à gauche et à droite en sautant lui-même à côté. Nous fûmes exposés à un vent violent, étourdissant. J'ai cru que j'allais m'envoler, que j'allais être emporté par ce tschardache endiablé que cinq musiciens jouaient en s'avançant vers nous, sortant d'une petite salle qui se trouvait, en effet derrière le rideau. Je vis Bale s'accrocher à la table devant lui. Mirko sursauta et resta figé mi-debout, mi-assis. Les musiciens étaient Tziganes. Leurs cheveux brillaient, la peau de leurs visages brillait, leurs yeux brillaient. Le bras du violoniste était difficile à suivre, il le bougeait à une vitesse que l'œil avait du mal à saisir. Tous les cinq sautillaient au rythme de leur musique. Tous les cinq avaient des bottes souples et courtes, montant jusqu'au mi-mollet. Ils portaient tous les cinq des roubachkas russes. Le contrebassiste portait une veste blanche, légère qui partait dans tous les sens suivant les gestes de ses bras affolés le long du cou de son instrument qu'il tournait en pirouettes, en tournant lui-même autour de lui. Soudain, sa veste s'envola un peu plus haut et je pus voir un revolver à la ceinture de son pantalon. Je criai : putain un colt. Mon ignorance ou ma précipitation fut vite corrigée : ― Mais, il a une Beretta le mec, gde smo mi ? Bale cria sa question ''où sommes-nous", sans donner l'impression d'avoir peur. Les Tziganes jouaient en dansant et ensemble, ils formaient un tourbillon depuis lequel seule leur musique arrivait à s'arracher pour nous prendre dans son propre tourbillon. Même la brillantine ne pouvait pas empêcher leurs


Y a-t-il nos rêves dans la colline cheveux noirs de décoller et de tomber en fouets sur leurs cous et leurs fronts. Valentino tapait les mains et les encourageait, était-ce nécessaire, d'aller plus vite, plus fort plus fou. Quand Youlichka se mit à danser autours du guitariste et même que ses pas ne furent qu'une annonce d'une danse, qu'une invitation à une danse et que ce ne fut que très bref, au moment où elle finir par éclater de rire, Bale lança son verre de vodka, encore plein derrière lui, d'un geste à la russe, de haut de son bras tendu vers ses pieds dans son dos. Le verre se brisa, suivi du mien que je laissai tomber depuis la table. Tous les trois, nous hurlâmes : ―Toooooo ! Les Tziganes s'arrêtèrent brutalement. Ce fut si inattendu et si sec que je manquai d'air. Bale et Mirko vivaient le même sentiment, ils se tenaient le cou, leurs yeux grands ouverts, ils étouffaient de vide que ce silence provoqua. Valentino nous sauva. Il cria : ― Cirilica, 'ajde, cirilica ! Les Tziganes firent une petite révérence, se dressèrent et le regard complice vers nous, ils se mirent à jouer. Bien sûr, c'était la musique dite cyrillique, la nôtre. Youlichka nous servit une tournée et elle montra de son bras. Elle nous désigna la personne qui nous offrait la tournée. Nous n'étions pas seuls ? Je vis derrière nous plusieurs personnes autour d'une table, leurs verres levés : à la santé ! Nous criâmes, à la vôtre et en brisant les verres au sol nous partîmes vers eux pour une embrassade collective qui se termina avec une formation de danse, le kolo que nous dansions autours des joueurs tziganes. Valentino rapprocha nos tables qui collaient maintenant l'une à l'autre. On échangeait les rires, les mots, les tournées, on cassait les verres. Un géant, un pêcheur de Danube, se leva et hurla : ― Ce soir, c'est moi qui paye ! Personne ne paye!

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Aussitôt me suis-je senti visé et je me révoltai, non, c'est hors de question. Le géant me regarda pour voir si je rigolais. Je ne rigolais pas. ― Je ne suis pas radin, moi, je t'assure. Bale me poussa en arrière. ― Non, t'es pas radin, mais tu vis dangeureusement, laisse le gentil malabar payer. T'auras à boire à la place d'un sejour à l'hopital, voilà. Ferme-la et reste assis. Je n'ai jamais su qui a payé à l'aube de cette nuit chez Youlicka, sur les remparts de la forteresse de Petrovaradin. Je descendais vers la gare Montparnasse. Tous les ans j'allais boire une lozza à ''La Rotonde ''. Chaque seize janvier, le jour de mon anniversaire. Depuis quarante ans. C'était aussi la date et l'endroit que nous avions choisi pour nous y retrouver si le destin allait nous séparer. A part moi, personne est jamais venue. Ma nouvelle canne était, un peu trop courte mais je marchais sans grands problème. St. Louise blues ! Quelqu'un sifflait les premiers tons de St.Louise blues, notre signal. Je marchais sans me retourner, je n'y croyais pas. Le sifflement devin plus fort, insistant. Je me retournai. Ratko ! Il marchait vers moi étouffant le sourire pour pouvoir siffler. Il était imposant, il ressemblait à Orson. On se tenait dans nos bras longtemps, sans rien dire. Nous entrâmes à la Rotonde sans, toujours prononcer un mot. La seule chose que j'ai pu prononcer, c'était la question hésitante : ― Pourquoi n'es-tu pas venu chez Youliska, On t'attendait. Il me regarda et au moment où il allait parler le garçon vint vers nous. Un jeune, brun, d'origine hongroise ou tziganes ou les deux à la fois, coiffé à la séducteur film muet, les cheveux de Rudy Valentino, mais en plus brun. C'est dire. Il posa ma lozza et un verre d'eau plate devant moi et il allait partir.


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Ah, attendez, jeune homme, si vous ne savez pas ce que mon ami boit d'habitude, vous pouviez, tout de même, attendre sa commande, non ?Il me regarda .― Monsieur, vous êtes seul, monsieur. Je suis sorti et je marchais vers ma voiture. Je sifflais St. Louis blues. Je sifflais le plus fort que je pouvais. Quelques passants se retournèrent vers moi.

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On parle de moi


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Sorti de chez moi, je traversai la rue pour aller dans mon bistrot du coin. Sur la marche devant l'entrée, ma main sur le poignet, je vis, à travers la porte vitrée, quelques personnes au comptoir, un couple attablé, une table vide et un homme âgé lire un journal une table plus loin. Comme hier. Le bistro habillé comme hier, regardait la télé à l'autre bout de la salle. Comme hier. Si je pousse la porte et entre, deux ou trois têtes se retourneraient vers moi, un ou deux regards diraient, ah, c'est celui-là, j'aurai dit bonsoir puis j'aurai eu mon verre servi à ma place habituelle. Comme hier. Je n'ai pas poussé la porte comme hier, je ne suis pas entré comme hier. Laissant la porte du bistrot dans mon dos, je me suis éloigné lentement. Quelques minutes plus tard, je me suis retrouvé devant l'église, métro des Abbesses. Sur son parvis. Et c'est là que j'ai su, que j'ai vu, que je me suis dit, crié presque : ― Oui, le parvis! Le parvis de Notre-Dame de Paris. Il faut y aller !C'était loin, mais je marchais, il ne fallait pas prendre le métro, ni un taxi. Il fallait marcher. Et je marchais, je courrais. J'étais comme quelqu'un qui avait un rendez-vous. Un rendez-vous qui allait tout changer. J'ai ralenti seulement, quand je n'étais qu'à vingt mètres de la dalle. Je me rapprochais lentement. Les gens passaient sans s'arrêter. Elle était libre. Je me suis arrêté devant elle. Je la regardais et j'ai fait le pas. Je me trouvais sur le point, sur la dalle depuis laquelle et vers laquelle, on mesure les distances de Paris et vers Paris. J'ai fermé les yeux. Je les entendais. En toutes les langues du monde, de partout les voix disaient : ― Il y a six mille kilomètres jusqu'à Paris, avec un vole directe ça nous fait six, sept heures !


Y a-t-il nos rêves dans la colline ―Von Frankfurt hast du sechs hundert und noch zwei hundert kilometer von uns bis dort, so wir kônten es schafen in weniger als ein halbe Tag … ― Onda ovako, polazimo u ponedeljak, vozimo naizmenicno i za dvadest pet sati, otprilike smo u Parizu .― As I said so far it is not. Ils parlaient de ma dalle, ils comptaient le temps nécessaire pour venir jusqu'à la dalle où je suis maintenant. Jusqu'à la dalle, sur le parvis, devant Notre-Dame, jusqu'à moi sur la dalle, jusqu'à moi !Des milliers de gens le disaient, en ce moment même. Ils pensent à moi. Ils parlent de moi. De moi sur la dalle. Je lève les bras. Je sens le vent tourbillonner autour de mes épaules, je sens les gouttes de pluie sur mon visage ou était-ce les larmes puisque je vois les étoiles. Depuis je suis allé, chaque jour rester un peu sur la dalle et écouter les gens parler de moi. Des fois, quelques passants rigolaient en me regardant sur ma dalle. Des fois, il était tard et il n'y avait personne. En été, en chemise, en hiver habillé chaudement, je restais quelques instants, là, sur le parvis, devant Notre - Dame de Paris. Quand je serai loin, quand je serai mort parlera-t-on toujours de moi, sur la dalle.

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Crimes sur étagères Le suspense? Pour ceux qui se sentent à l'aise devant les étagères remplies de livres.


Y a-t-il nos rêves dans la colline Crimes sur Êtagères

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Procès


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–– Nom et prénom ? –– Joseph K. L'inspecteur Ké Winn regarda le suspect, assis sur la chaise devant son bureau. Un homme calme, absent comme si les questions répétées et posées par les policiers, depuis plusieurs heures ne le concernaient pas. L'interrogatoire coinçait. Il ne répondait que –– Joseph K. A la rigueu : :–– Je suis Joseph K Ce n'était pas la première fois qu'un client résistait par le silence ou en répétant la même chose tout le temps. Mais l'expérience de Ké Winn lui disait que cet homme-là, en face de lui était vraiment esquivé, vraiment désintéressé par ce qui se passait dans ce poste de police. –– On a bien compris, tu es Joseph Ca, mais... –– Joseph K. Une voix ironique le corrigea. La porte ouverte brutalement et sans que nul ait frappé laissa passer la silhouette de Prad Bit, dit "Bit Defender", l'avocat renommé et bien connu de l'inspecteur Ké Winn. Il avançait à petits pas et malgré sa corpulence d'un wrestler, d'un catcheur comme on le disait avant, il portait son costume de grande marque avec souplesse et son allure flirtait avec l'élégance. –– K ! Mon client s'appelle Joseph K. Bonjour inspecteur. Bonjour Mura. Je suis venu dès que j'ai appris que vous étiez en train de commettre, de nouveau une bavure. Mais je vous empêcherai de vous couvrir de ridicule. Ne me remerciez pas, laissez-nous tout simplement partir d'ici, mon client et moi. –– Doucement, doucement … –– Bien évidemment, mon cher inspecteur, bien évidemment, je vous donne une explication, ce document à l'appui. Mon client est hors de tout soupçon. Il ne peut pas être accusé, tout simplement, parce que ce n'est pas son procès. Voici un acte officiel, je vous lis :


Y a-t-il nos rêves dans la colline Joseph K. est présent dès le début, on le rencontre au moment même où l'on ouvre le " Procès " de Kafka ! Maître Bit regarda Ké Winn et répéta en articulant lentement et exagérément, juste les trois derniers mots Procès de Kafka ! Le gardé à vue suivit son avocat avec la même indifférence, qu'il avait eu tout au long de ce procès, qui n'était pas le sien, et même, qui n'en était pas un, tout court. Mura, la belle agent de l'équipe de Ké Winn tenta de quitter le bureau, en même temps que l'avocat et son client. –– Mura ! Elle se tourna vers son chef. Ké Winn était debout.–– C'était bien toi qui avais mené cette enquête ? Alors voilà..... tu as 24 heures ... Tu prends qui tu veux de l'équipe et pendant les cinq premières minutes de la vingt-cinquième heure, je veux le voir ici, sur cette chaise, capichi ? Je veux le voir ici, ce Cafca . –– Kafka ! Elle réussit à fermer la porte derrière elle, très rapidement, ce qui n'étouffa que très modérément le hurlement de colère de Ké Winn. Quelques minutes plus tard il entendu la voix lui parlant à travers la porte fermée. La voix de Mura. –– C'est à cause de moi ou plutôt grâce à moi que vous avez libéré Josef K. –– Mais il n'a rien fait que je sache ! –– Justement !

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Crime au b창timent


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–– Vous êtes venu porter plainte ? –– Non, oui enfin je suis venu dénoncer un crime. –– Vous en étiez témoin, vous avez vu le crime ? –– Non. –– Bon, asseyez-vous et racontez-moi de quel crime vous voulez parler, quel crime voulez-vous dénoncer ? –– Il n'y a pas eu de crime. –– Je vois. Matt regarda vers son coéquipier Ante Portas. –– Vous vous êtes, donc déplacé pour venir nous parler, voir nous signaler un crime qui n'a pas eu lieu. –– Non, oui, enfin le crime ne s'est pas passé, mais je connais le criminel. –– Ah oui ? –– Oui, c'est moi ! –– C'est ça ! Il n'a pas eu de crime et le coupable, c'est vous. En tout cas, il y a une victime. La victime, c'est moi qui écoute vos délires. L'homme, genre étudiant, ambitieux et fauché, sortit un papier et le posa sur le bureau de Matt. –– Voilà, j'ai tout écrit, tout y est. Mais avant de lire accordezmoi encore une ou deux minutes, je vous explique comment les choses se sont passées, enfin comment elles ne se sont pas passées. Il aperçut un geste d'impatience de Matt et accéléra. Vous connaissez, certainement le grand bâtiment d'assurance Mayer's, non loin d'ici. –– Oui, oui. –– Le patron, Jeff Mayer sort chaque jour pour prendre place dans sa Mercedes, que son chauffeur avance à 11h56 précisément.


Y a-t-il nos rêves dans la colline –– Il va bouffer comme tout le monde, un peu mieux que tout le monde, question de pognon. Et alors ? –– Et alors, je planifiais l'attaquer et lui arracher sa Rolex et lui enlever le portefeuille. –– Et ce n'était pas fait ? –– Non ! –– Je peux lire maintenant. –– Oui, s'il vous plaît. Ce texte est en quelque sorte mon héritage. Mais je ne suis pas digne de mes origines russes. Je n'ai pas osé. Matt prit la feuille et lit. Hum, oui, toutes les choses sont à la portée de l'homme, et tout lui passe sous le nez, à cause de sa poltronnerie... c'est devenu un axiome... Il serait curieux de savoir ce que les hommes redoutent par-dessus tout. Ce qui les tire de leurs habitudes, voilà ce qui les effraie le plus... Mais je bavarde beaucoup trop, c'est pourquoi je ne fais rien, ou peut-être devrais-je dire que c'est parce que je ne fais rien que je bavarde. Ce mois-ci, j'ai pris l'habitude de monologuer, couché pendant des jours entiers dans mon coin, à songer... à des sottises. Par exemple, qu'ai-je besoin de faire cette course ? Suis-je vraiment capable de « cela » ? « Est-ce » seulement sérieux ? Pas le moins du monde, tout simplement un jeu de mon imagination, une fantaisie qui m'amuse. Un jeu ! Oui, c'est bien cela, un jeu ! –– Excellent ! Matt se tourna vers Ante, le regard, je comprends que dalle, c'est très bien exposé, vos idées et tout, oui, c'est excellent jeune homme. Et puis vous avez bien fait de ne pas déranger Monsieur Jeff Mayer et de pas commettre ce délit. C'est tout en votre honneur. Vous pouvez partir tranquillement chez vous. L'étudiant se leva et partit vers la porte le pas court, hésitant. Mura se leva aussi derrière son bureau et toute souriante lui ouvrit

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la porte l'encourageant à la franchir. L'homme murmura encore ''désolé'' et quitta le bureau. –– Fais voir, penchée au-dessus de l'épaule gauche de Matt Mura lit le texte que l'homme avait laissé à haute voix. –– Très intéressant, dit-elle. –– Ah bon ? –– Ah bon, dit Ante, moi je ne trouve pas, étonné d'avoir une opinion. Et puis c'était qui ce mec ? –– Raskolnikov ! –– Et comment tu le sais, Mura ? Il n'a pas signé ce papier. La seule lecture de ce charabia te donne son nom ou tu passais par là, lorsqu'il présentait sa carte d'identité à l'accueil ? –– Va savoir, sourit-elle.


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Sir


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En sortant de l'ascenseur Ké Winn se dirigea vers la porte ouverte d'un appartement, qu'un agent en uniforme, lui signala de son bras levé. –– C'est par là, patron ! Quelques pas plus loin, il tomba sur le médecin légiste Paul Sanders sorti de l'appartement. Celui-là le salua par un signe de la tête. –– Hi Ké, content de te voir et tu seras content de ne pas avoir besoin de moi. La victime, un homme de quarante ans, approximativement, vient d'être transporté à l'hôpital. Il est blessé et il a besoin d'un toubib pour les vivants et pas de moi, car il l'est toujours. Blessé, mais vivant et conscient. L'appartement, surveillé par un autre agent en uniforme, était un de ces appartements de luxe apprécié par les gens très riches, genre stars de la musique, vedettes de films et autres joueurs de tennis. Ses agents, Mura, Matt et Ante entouraient le photographe, qui prenait des clichés du dessin de la position du corps dessiné en blanc sur la moquette, tachée de rouge, tachée de sang, de toute évidence. –– Bonjour. Qu'est-ce qu'on a ? –– Bonjour patron, répondit Mura, la victime, un homme de race blanche, d'environ quarante ans a été touché par une balle, qui a traversé son corps, à peine à deux centimètres du cœur et qui est allée se loger dans le parquet, sous la moquette. Nous n'avons trouvé aucun document pour identifier l'homme qui se trouvait par terre et qui, a eu assez de forces pour téléphoner, à la réception. Les réceptionnistes qui nous ont appelés et sont montés ouvrir la porte aux gars du secours, qui nous ont précédés de quelques minutes. Ké Winn regarda autour de lui et son regard s'arrêta sur un petit trou, dans le verre de l'énorme baie vitrée, à une hauteur, d'à peu près, deux mètres du sol. –– Oui, confirma Matt, c'est la trace de la balle qui a dû être tirée d'un des immeubles, de l'autre côte du parc. Bizarrement, il n'y a qu'un trou et nous avons trouvé deux balles, une sous le corps de la


Y a-t-il nos rêves dans la colline cible et l'autre qui a détruit le téléphone portable, que nous avons trouvée dans la moquette, juste à côte du bras, du dessin au sol et de ce qui reste du téléphone. –– Et ce papier sur la table basse, une lettre ? –– Oui, plutôt un message, on lit : je crains la vergence –– C'est pas faux … –– Un graphologue pourra peut être aidé à l'identification de cet homme, en comparant cette écriture avec les signatures sur les contrats de location des appartements, proposa Ante. –– J'ai téléphoné et un graphologue doit venir ici sous peu. –– Bonne initiative, Mura ! –– Bonjour, dit Glen Sislay en entrant , un des hommes de l'équipe de la police scientifique que Ké Winn et les siens, connaissaient et appréciaient. Il était accompagné d'un homme assez grand et mince. –– Il est trop élégant pour un graphologue, murmura Ante. –– Et, ils s'habillent comment les graphologues d'après toi ? Le regard rapide que Ké Winn adressa à ses hommes était clair silence ! Le nouveau, l'homme en Versace murmura un bonjour, à peine audible et se dirigea vers la table basse, regarda très brièvement le papier avec les quelques mots écrits sur sa surface, fit une pirouette jetant un regard panoramique autour de lui, s'arrêta les yeux fixés sur la perforation que la balle a faite dans le verre de la grande portefenêtre et allait se rapprocher de celle-ci et l'observa attentivement. –– La balle est de quel calibre, demanda-t-il. –– Neuf ! –– Vous avez la balle ? –– Oui, on en a trouvé deux, au fait, mais voici la lettre qui devrait vous intéresser, Ké Winn lui montra la table pendant, que l'élégant était déjà penché si bas sur le dessin au sol qu'il le touchait

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presque avec son nez.. Il sortit une pince de la poche de sa veste, retourna un morceau du téléphone détruit, le regarda un moment et le posa attentivement à sa place. –– Avez-vous pris des photos du blessé ? –– Oui, mais seulement à partir du moment où les secouristes examinaient sa blessure, répondit le photographe, je peux vous les sortir sur l'écran de mon lap top. Ils les regardèrent ensemble, tandis que les autres échangeaient des regards surpris de voir un graphologue s'intéresser à tout sauf à l'écriture trouvée sur la lettre. Celui-ci prit son mobilophone, pianota un peu et le mit à son oreille. –– Allo, bonjour, suis-je chez VerizonQ ? Je me permets de vous téléphoner pour me renseigner sur un abonnement, sur un forfait, plutôt pour un Samsung-Moskwa. –– Quoi ? Ké Winn sursauta, furieux, mais qui est-ce mec ? On est sur une scène de crime et il est en train de régler ses abonnements. Non, mais j'hallucine ! Le dandy s'adressa au Glen Sislay sans accorder aucune attention à la réaction colérique de l'inspecteur Winn. –– Il faut prévenir vos hommes qui surveillent notre blessé dont, le nom est Ostap Bender, de le transférer d'urgence ailleurs et d'arrêter quiconque essayera de le visiter, de se rapprocher de lui ou de le contacter. Attention l'homme est armé, très dangereux. Il s'agit d'un Serbe ! Quand il vit que, Glen allait suivre les consignes de cet homme, Ké Winn resta bouche bée. –– Écoutez, dit l'homme en Versace, sur les photos que votre collègue m'a fait voir on observe le tors blessé de cet homme, le torse musclé de quelqu'un en pleine forme et entraîné. On voit aussi un tatouage : une petite rose noir sur son épaule gauche et en signe き. Ce signe veut dire kiss. A côte d'une rose noir la signification devient kiss of death, le baiser-mortel . Le nom de la plus dangereuse mafia


Y a-t-il nos rêves dans la colline nippone. Le seul membre de la race blanche jamais entré dans cette association des yakuzas s'appelle Ostap Bender, un Russe. Notre victime. Le téléphone de Ké Winn sonna en même temps que celui de Glen Sislay. Ils écoutèrent et raccrochèrent en même temps. Leur silence fut synchrone aussi. Finalement, Ké Winn dit : –– C'est l'hôpital, ils viennent d'arrêter un certain Mileta Jaksic. C'est un Serbe. –– Ne me regardez pas comme ça, c'était simple à trouver, continua le soi-disant, graphologue. Ostap Bender, la victime a organise un grand coup, je suis les médias russes régulièrement. Il a réussi à pénétrer l'endroit le plus secret, le plus gardé, considéré impénétrable : Le Château Gorskoïeff, situé dans les profondeurs de la forêt, dite Carskaîa et d'emporter la statue du Veau d'Or, symbole de la puissance russe, autrement dit, la mafia russe, autrement dit, la plus puissante au monde. Cette statue est invendable, personne ne l'achèterait, elle signifie : la mort. Ostap Bender l'a prise par orgueil, pour provoquer et vaincre le destin. Regardons, maintenant le trou sur la fenêtre par laquelle, est passée la balle. Il est, tout de même pour quelques millimètres trop grand. Ce trou a laissé passé deux balles, vous en avez trouvées autant, n'est ce pas ? Une a blessé Ostap, et l'autre a détruit le téléphone. Pourquoi blesser seulement et pourquoi la destruction de l'appareil qui est de marque SamsungMoskva pour lesquelles VerizonQ est le seul d'assurer l'abonnement d'une durée limitée de deux heures par jour, de 12.00 à 14.00 ? Notre tireur téléphone à Ostap, durant ce laps de temps, lui annonce son exécution imminente et il tire une fois, mais seulement pour le blesser et non pour le tuer. Il tire encore une fois changeant l'angle de tir pour quelques millimètres et détruit le Samsung-Moskwa. En le détruisant, il détruit son message et surtout son accent, sans importance, s'il parlait russe ou anglais, son accent est serbe parce que le tireur appartient, ne peut appartenir qu'aux ''guêpes de la longue nuit'', une formation paramilitaire d'abord et une équipe de

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tueurs à gages ensuite. Seuls ses tireurs ont atteint ce niveau de précision dont, nous avons la preuve ici. –– Et pourtant, il ne tue pas la personne mise sous contrat, il la blesse seulement. –– Oui, exact, mais c'est dans le code d'honneur des ''guêpes de la longue nuit'' d'annoncer, d'informer la cible de ce qui lui va arriver et de l'exécuter, dans les deux heures, qui suivent le plus tard possible et les yeux dans les yeux. Donc, je savais que ce''porteur de la piqûre de la guêpe'' allait se rendre à l'hôpital. Voilà ! Ah, oui, l'inspecteur Ké Winn a omis de compléter le message de l'hôpital. L'homme a été arrêté, mais seulement après avoir abattu Ostap Bender d'un coup dans le cœur à bout portant. Ké winn confirma. –– Je dois partir maintenant, au revoir tout le monde . On l'entendu dire au revoir à l'agent, au poste, près de l'ascenseur et aussi le bruit de la cabine qui descendait au rez-dechaussée. –– Mais c'est qui ce gars, Ké Winn se tourna vers Glen Sislay. –– Arthur, c'est un ami, Il est Anglais et il a un titre de noble. Son nom de Famille est Doyle. –– Et il est noble, vous dites, c'est un ''sir' ? –– Oui, confirma Glen. –– Alors c'est Sir Arthur Doyle ? –– Oui, bien sûr c'est son nom. –– Mais oui, bien sûr, c'est Sir Arthur Conan Doyle, s'écria Mura, mais bien sûr! C'est élémentaire !


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Le privĂŠ


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—Tu penses à quoi ? Ou bien, tu dors carrément pendant que je tape ton rapport à ta place. Ante ouvrit les yeux et sourit. — Mais non, je ne dors jamais au bureau, je réfléchissais. Ça n'a rien donné et puis, quand j'ouvre les yeux, je me sens mieux, j'y vois plus clair. — C'est un peu logique et aussi plus pratique, tes yeux ouverts, tu peux voir et lire ce que j'ai fait. Matt sortit les quatre pages depuis l'imprimante et les mit sur le bureau de son coéquipier. — La prochaine fois, tu te le feras tout seul. Ou bien, tu réclames, auprès de l'administration, qu'on t'accorde une secrétai Lise !! — Quoi Lise ? Ma secrétaire ! Elle s'appelait Lise. Elle s'appelle toujours ainsi, même si, elle n'est plus ma secrétaire. Mais oui, ne me regardes pas comme ça, j'ai eu une secrétaire. Cette Lise, justement. Matt le regardait sans rien dire. Ante se leva, marcha vers la fenêtre, regarda la rue. — Oui, je n'ai pas parlé de ça. D'ailleurs personne ne m'a demandé de raconter ma vie. Ma vie, avant la police. — Raconte ! — J'étais un privé, moi. Détective privé. —Non ! ? — Si … Ante sourit et fit un signe affirmant de la tête. — Avec un bureau super, l'équipement complet, J'étais dans l'annuaire, j'avais ma page internet, j'avais une secrétaire … — Lise ?


Y a-t-il nos rêves dans la colline — Oui, une belle fille en plus... Mais j'ai fermé, à peine quatre mois après le début. Accorde-moi une pause parce que rien que d'y penser, j'ai l'envie de gerber qui me reprend. Il n'y a pas eu de pause. —T'as pas eu de clients, t'étais pas connu, pas assez de pub quoi. —Non, non, tout a bien démarré. Déjà, le deuxième jour après la fête d'ouverture, à peine dessaoulé, j'ai eu la visite d'un avocat célèbre qui m'a proposé un boulot très bien payé. — Mais alors ? — Cet avocat a pris le rendez-vous auprès de Lise. Il est venu et après m'avoir souhaité un bon début dans un métier difficile, mais oh, combien intéressant. Ce sont ses mots, il m'a proposé cette affaire, l'affaire du club des poètes mordus. — Club des poètes mordus ?! — Écoute, Matt si tu veux que je te raconte ne me coupe pas ! Matt leva sa main droite : juré ! — Oui, un club. Le club de littérature si tu veux. Ils se réunissaient, ils lisaient leurs textes, les discutaient, tu vois, un peu ? Son client faisait de ces poèmes et les présentait, les proposait pour lecture, mais, voilà qu'une espèce de jury, composée de cinq "renifleurs det talents", ne donnait pas de critiques favorables à ses œuvres, voir pas de critiques du tout. Alors, il voulait savoir s'il y avait un complot, un genre de boycott organisé et si oui, qui en était l'initiateur, tu vois, un peu ? Oui, moi aussi, je trouvais cette affaire marrante, mais quand j'ai vu le montant sur les trois chèques à mon ordre, tout ce que je me suis dit, était : ''merci, Seigneur, de laisser s'ouvrir les portes de cette putain d'affaire''. Plutôt géniale, l'affaire ! Oui. Faisant semblant que les chèques ne m'impressionnaient pas, je lui posai la question, si son client voulait garder l'anonymat. Mais, non, pas du tout. Au contraire, son client voulait me voir et me parler de vives voix. Et là, l'avocat mit une boîte de la taille d'une boîte à chaussures sur 126


mon bureau, depuis la chaise à côté de lui où, il l'avait posée en venant. Il en leva le couvercle et je pus voir l'intérieur d'un appartement en miniature. Très bien fait, avec des meubles de style, avec de belles salles de bains et tout. Un homme sortit de la boîte et me dit.... — Attends, attends, un homme sort d'une boîte de chaussures ? Tu me racontes quoi là ? Tu me racontes quoi là ? Je te raconte mon aventure de quand j'étais privé, donc ce petit homme de taille de 15cm, à peu près, sortit. Et il t'a parlé ? Arrête ton délire, il t'a parlé comment ce mini homme ? — Sans accent et puis on voyait que c'était un homme bien de chez nous, de souche, oui, parfaitement et pas comme toi. —Et toi aussi … — Oui, mais mon nom, Portas tout le monde peut le prononcer et le tien ? — Le mien ? Matt Barczyszenski ? Il y en a qui savent et puis, il y en a comme toi, alors tu m'appelles Matt Bart et c'est bon. Bon, bon, tu veux écouter ou pas ? Un peu vexé, Matt mit une cigarette entre ses lèvres. Ante la lui alluma et continua son histoire. — Gulles Hiver ! C'était le nom du client. Il m'a dit la même chose que son avocat. Tu penses bien que j'ai accepté l'affaire et un contrat fut signé sur place. J'étais content. Lise aussi. Nous sommes sortis dans le restaurant le plus chic du quartier. Je ne voyais pas d'obstacles dans l'enquête. Je croyais trouver les réponses nécessaires très rapidement et encaisser les trois chèques. Mais c'était sans compter avec la fiancée de Gulles Hiver. A partir du moment, où elle a appris l'existence d'une enquête, d'un contrat, elle ne nous laissait plus respirer. Ni Lise, ni moi. Elle téléphonait sans arrêt pour se renseigner, pour donner des conseils, pour attirer notre attention sur ceci, sur cela. Elle se plaignait que l"anquête n'avançait pas assez rapidement, que je n'étais pas disponible pour lui donner des explications. Notre boîte aux lettres était remplie de


Y a-t-il nos rêves dans la colline ses courriers, chaque jour. De même que la messagerie internet. Les feuilles de fax tombaient par terre. J'en avais par-dessus la tête. Je lui ai dit ses quatre vérités, à cette andouille. L'andouille fit opposition. Je ne pouvais pas toucher à l'argent. Elle déposa plainte contre moi. J'ai perdu le procès. J'ai perdu Lise. J'ai fermé. — Mais cette femme, cette fille .... — Lilly Putt. — Cette Lilly Putt, elle était aussi minie comme ce Gulles Hiver ? — Ah non, non, elle était de taille normale, même qu'elle était grande, comme Mura, tu vois. — Grande comme Mura et l'autre 15cm ? Comment ça ? Ce n'est pas possible. — Lilly Putt disait que la taille n'avait pas d'importance.

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Cold case


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Depuis quand travaille-t-on sur les cas comme celui-ci ? Mura tenait une boîte blanche avec un nom et une année sur le couvercle, en diagonale : 1972. L'inspecteur Ké Winn lança, encore une fois, les trois dés sur son bureau, les observa, puis, mécontent, les rangea dans le tiroir à sa droite. — Compression, flexibilité, économie ! Voilà comment ça s'explique. — Ah oui ? Et travailler plus pour gagner la même chose ça s'explique comment ? — Ok, Mura, ok, c'est vrai ! C'est un cold case. Désormais, on les fait aussi. Et puis, qui disait que chaque enquête avait son propre son, son odeur spécifique ? Toi, non ? — Tu parles d'une odeur qui nous parvient depuis 1972. De la boîte en carton Mura sortit quelques documents et deux photos. Elle prit les photos et les accrocha sur un grand panneau blanc. — Voilà, c'est notre cold case. Cold si on veut. Le sujet est bien vivant et il a un fils, paraît-il. Les deux photos ont été prises en 1973. En 1974, ne pouvant pas présenter la moindre preuve contre cet homme, la boîte que tu vois ici a été refermée et l'enquête abandonnée. Ké Winn se rapprocha et vit un homme brun, grand, la trentaine, élégant. Sur une des photos, prise d'assez près, dans un restaurant, un verre à la main. Son regard était cynique et froid, bien qu'il souriait. — Depuis hier, Ante se trouve devant son domicile et surveille tous mouvements. Il a fait des dizaines de photos, transmises directement au bureau informatique chez notre Sylvia Sims. Elle les analyse, nous les transmet. Viens, Mura, regardons. Cinq photos.


Y a-t-il nos rêves dans la colline Un vieil homme entre dans la maison, le même vieil homme, en sort. Il est devant sa boîte aux lettres, traverse la rue et sur la dernière, on voit son visage. Le même regard cynique que sur la photo, d'il y a cinquante ans,

— Je crois que nous devons chercher un prétexte pour une garde à vue. Il faut l'interroger ce monsieur. — Allô Ante, écoute-moi bien. Qui est avec toi ? Ok, alors à la première occasion, comme par exemple, quand il traverse la rue en dehors des clous, ou bien, tu diras qu'il avait fait de l'objection verbale, à son âge une résistance physique, ce serait rigolo, en tout cas, tu trouveras quelque chose et tu me ramènes le sujet ici. Oui, nous avons les photos, bon travail. Comment ça jeune homme ? Nous, on a des photos d'un vieux. T'as pas pris de la vodka avec Matt ? Bon, allez, fais comme je t'ai dit, on t'attend avec le sujet. Ké Winn regardait le jeune homme, la seule personne qui se trouvait dans la maison observée. Après l'avoir abordé dans la rue sous prétexte d'un contrôle d'identité Ante Portas et Matt Bart l'ont accompagné chez lui où, il avait oublié ses papiers. Il n'y avait personne. L'inspecteur sentit qu'il avait devant lui quelqu'un qui savait où il allait, et pourquoi. Quelqu'un qu'il savait d'être son propre but. Il donnait l'impression de vouloir apparaître plus grand que les autres, l'air de vouloir se servir du temps comme un bouclier contre la lumière. — C'est ton papa ça ? Mura avait accroché les cinq photos du vieillard à côte de deux anciennes, datant de 1972 d'un jeune homme. La ressemblance était évidente. — Non ! Il pouvait avoir trente ans, comme l'homme sur les deux photos un peu jaunies sur le panneau. Ils se ressemblaient comme 132


deux gouttes d'eau. Ké Winn se leva et montra les vieilles photos vieilles de cinquante ans. — Ce n'est pas ton père, non plus La ressemblance n'est pas due à la génétique, mais au hasard ? — Ni l'un ni l'autre, c'est moi sur les photos. — Mais bien sûr, tu as trente ans, les photos ont cinquante et c'est toi ? Et sur les photos d'hier et d'avant-hier, sur les photos, ce vieillard, c'est qui ? — C'est moi ! Oui, c'est ça. Je vois, on aurait besoin d'aide ici. D'un psy. Mais bon. Commençons par le commencement. Nom et prénom ? — Dorian Gray.


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Da Vinci rĂŞvait-il debout


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— On doit se rendre au bureau du patron ! — Mura s'adressa à ses deux coéquipiers en raccrochant son téléphone. Elle se leva derrière son bureau et comme ils ne réagissaient pas elle rajouta : — Mais, bougez, allez y avancez, qu'attendez-vous — Ladies first ! –– Je te connais toi, Ante et toi aussi Matt, même si tu ne dis rien. Vous voulez regardez ma jupe et commenter son balancement quand je marche. –– Exacte, mais qui fait balancer la belle jupe de Mura. Ses hanches, non ? Pas de déhanchement pas de balancement, pas de regards, pas de commentaires. –– C'est ça ! Et tu veux que je marche comment ? Que je glisse sans bouger ? Ou que je bouge sans marcher ? En réponse aux sourires complices de ses deux collègues, provocante, elle partit vers la porte du bureau de Ké Winn en pas de samba. Qui connaît cette danse peut facilement s'imaginer qu'est ce que ça donne dans la coronographie de Mura, une belle brune de 95.60.90 reparti sur 1m73. –– La plus sexy de toutes les agents femmes de police de New Yourk, dit Matt. –– La plus sexy de toutes les agents femmes, dit Ante — La plus sexy, tout court, dit elle-même. –– Vos gueules, hurla Ké Winn. Sur le bureau de l'inspecteur Ké, il y avait, bien sûr ses trois dés, mais aussi trois dossiers avec la même étiquette sur chacun ''Da Vinci mode''. –– Vos gueules ! Vos gueules, répéta-t-il même si personne de ses trois détectives ne parlait plus, restés tous debout devant son bureau. La troisième fois, il le dit tout doucement, ses pensées ailleurs.


Y a-t-il nos rêves dans la colline –– Écoutez bien ! Dans un moment d'une folie passagère ou bien dans un moment de réveil d'une de mes faiblesses génétique, je vous ai notés : très bon élément ! A la demande de mes supérieurs j'ai donné cette estimation. Pour tous les trois. J'ai toujours le sentiment d'avoir fait une sacrée putain de connerie et je me demande pourquoi je l'ai fait. –– Peut-être parce que c'est vrai, osa Ante encouragé par le sourire sur le visage de son chef, signe de sa bonne humeur. –– Silence ! Et voilà que grâce ou bien à cause de ce rapport, vous êtes choisis pour être envoyés en France pour travailler là-bas sur le dossier qui porte le code ''Da Vinci mode'' Les trois agents se mirent à parler tous en même temps, de poser de questions, de douter de la véracité de ses propos, et rassurés, on les entendit rire et de se féliciter. –– Silence ! Je vois que votre joie de partir en France dépasse largement votre curiosité de savoir de quoi s'agît-il et c'est quoi ce code de ''Da Vinci mode ''! Vous savez qui était-ce Da Vinci ? Ok ! Vous savez que c'était un grand peintre, architecte, un grand génie de la renaissance italienne. Mais, il a passé les dernières années de sa vie en France, invité par le roi de France. Ce que nous ne savons pas c'est comment a-t-il dormi pendant ces années-là. Ne rigole pas, Ante ! Écoute bien. Il y a des indices qui disent qu'en ces temps-là on dormait assis par peur de s'étouffer si on se couchait allongés. Si les autres paysans français vivant en ces temps lointains dormaient assis, debout ou ne dormaient pas du tout, les chercheurs, ils s'en tapent, mais une équipe d'historiens français a voulu savoir dans quelle position rêvait un des plus grands génies de l'humanité ! Ouvrez vos dossiers et lisez la première page. Plutôt regardez-là ! Ce document a été trouvé dans un bahut de fer encastré dans le mur à côté du lit de la chambre de Da Vinci dans le château de Chambord où il a vécu ses derniers jours. Les agents regardent le document, se regardent entre eux.

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–– Oui, je sais, je sais, c'est flou, mais pour des raisons d'économie, on vous a filé une copie en noir et blanc. La bonne se trouve à la fin, sur la quatrième de couverture. Quoi ? Tu y vois de l'absurde Matt ? Te biles pas, les lecteurs n'auront qu'à terminer le bouquin pour y voir l'aspect original du document et de plus, presque tout le monde s'intéresse pour la quatrième d'abord ! –– C'est vrai, les gens aiment toucher le livre, le tourner entre ses mains, le sentir, ils se demandent si le bouquin leur parle, s'il s'adresse à eux, ils l'ouvrent et en effet ils lisent la quatrième de couverture. Mais pour nous qui sommes dedans, on fait comment pour la voir votre quatrième de couverture ? –– Mura, ta question est débile, tu sais bien que je ne peux dire rien d'autre que l'auteur me fait dire !D'ailleurs, il n'y aura pas d'indice sur la quatrième. L'éditeur réclame cette page pour lui-


Y a-t-il nos rêves dans la colline même. Alors, écoute, vous, les garçons aussi ! La clé de cette énigme de Da Vinci mode se trouve sur son tableau ''La Vierge à l'Enfant avec sainte Anne''. Une fois à Paris, vous irez au Louvre, et après avoir vu la Joconde, et après avoir être rendus les cons en marchant à gauche et à droite devant cette toile magnifique afin de vérifier si elle vous suit vraiment de son regard, l'effet que chaque peintre sait donner à ses portraits, donc après vous avoir fait ridicule, vous vous arrêterez devant le tableau dont, je viens de vous parler ''La Vierge à l'Enfant avec sainte Anne'' . Plantez-vous devant cette toile et regardez-la bien, regardez-la long temps ! Dans vos doc vous avez cette adresse : info@editionsruelle.fr. –– ? –– ? –– ? –– J'en étais sûr. J'en étais sûr que j'allais être obligé de vous le répéter, enfin de vous l'expliquer. Alors : sur cette adresse vous enverrez vos opinions sur ce tableau, vos impressions, vos remarques, vos admirations, vos critiques bref tout ce que vous avez vu ou pas vu sur cette toile . –– Nous ? Pourquoi nous ? Nous devons enquêter et non exprimer nos opinions sur une œuvre artistique. –– Oui, vous devez vous exprimer sur ce sujet pour mieux répondre à la vraie tâche dans le cadre de votre mission. –– Et c'est ? –– Vous êtes les membres d'un bureau dont le rôle sera la lecture de tous les messages reçus que, les lecteurs de ce livre enverront en répondant à l'invitation suivante : Pour participer envoyez-nous vos opinions sur ce tableau, vos impressions, vos remarques, vos admirations, vos critiques, bref tout ce que vous avez vu ou pas vu, sur cette toile. Il s'agit, bien sûr de ''La Vierge à l'Enfant avec sainte Anne'' –– Alors les lecteurs doivent se rendre au Louvre pour voir ?

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–– Bon sang, bien sûr que non, toutes reproductions de ce tableau cachent cette énigme, une reproduction sur une carte postale, dans un bouquin, une reproduction sur l'internet aussi. –– Et c'est à l'adresse que vous nous avez donnée qu'ils doivent écrire ? –– Oui c'est-à-dire à info@editionsruelle.fr !


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Y a-t-il nos rêves dans la colline Inventez le vent, suivez le vers la rivière qui vient de vos rêves. Vous entendez les loups ? C'est votre pays

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Danser avec une ĂŠtoile pour les loups


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Je ne suis pas bon rêveur. Je ne sais rêver sans me voir effrayé, assis en face de mon sommeil, tremblant et adossé au mur. Je n'entends pas les bruits agréables de la nuit. Les cris des sorciers non plus. Mes nuits sont silencieuses comme les âmes des assassinés. Quand la nuit tombe, je sais que les loups sont sortis. Je sais qu'ils me voient et qu'ils hurlent. Je sais, le Loup, au nom comme le mien, m'a dit, il a promis, mais je ne les entends pas. Je me dis que c'est normal, c'est comme ça pour tous ceux qui n'ont jamais observé la lune. Ma lune, même la pleine lune n'est qu'un soleil noir. Toutes mes nuits sont la nuit de ma naissance. Je suis né pendant la danse des étoiles. Ma mère a sacrifié mes frères. Ce n'était pas la nuit des sacrifices. La sage-femme est partie avec mon secret. Une vie m'a été promise. Je vis. Les lois de la nuit me sont interdites. Mais j'ai vécu avec les loups. Un jour, la nuit est venue. La nuit, quand je les ai entendus. Le Loup au nom comme le mien. ―Tu rêves et tu m'entends ! Je te l'ai dit. C'était promis ! Et je les ai vus. Ils montaient la colline de ma rivière. La lune, la pleine lune les éclairait. ― Vous dansez ? La plus belle des étoiles m'invite. Ceci ne se refuse même pas dans un rêve. Nous dansons. Je n’entends plus les loups. A peine, puis-je voir la colline. C'est trop haut. Nous dansons. Je ne vois plus la colline. ― Mais on nous voit, me dit l’étoile, tu es comme moi maintenant. Nous sommes étoiles.


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La nuit … La rivière ...

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A l'aube, les mots sont venus jusqu'aux nous. Nous les avons entendus vibrer parmi les feuilles des arbres. Nous les avons sentis descendre vers nos cœurs fatigués, ne battant que pour un rayon d'espoir. Nous les avons compris. Les mots sont venus à l'aube, quand les blessures font moins mal. Mon bras saignait, en silence. Le sang le quittait moins qu'à la veille. Mes frères se levèrent, nos hommes aussi. Les pas ! Les pas et les voix des hommes. Ils étaient plusieurs à accompagner l'officier qui vint vers nous, vers les soldats autour de moi et de mes trois frères. Nous le savions. La forêt nous l'a murmuré, mais il nous était important qu'il le prononçât, luimême. ― C'est fini ! La guerre est finie ! Ils sont partis le dire aux hommes fatigués, blessés, mourants, et même aux morts, le long du camp que nous avons occupé depuis les derniers combats contre les soldats des autres. Nous sommes restés debout à nous regarder. Soudain : un loup ! Et puis un autre, plus près. Et deux, trois, quatre, qui leur répondaient, tantôt à gauche, tantôt derrière ... Les loups hurlaient autour de nous. ― Comme chez nous, dit Alexandre, et après un moment ajouta, nous sommes loin de chez nous. ― Maintenant, nous pouvons rentrer, dit Save. ― Avez-vous vu la vallée sous cette colline ? Les loups se calmaient avec l'arrivée du jour, mais on les entendait encore et Vuje répéta : ― Avez-vous vu la vallée sous cette colline, la colline des loups ? ― Oui, je l'ai regardée à chaque moment, quand les combats se calmaient, dis-je, et je regardais la rivière qui la traversait. ― Descendons avec le soleil venu pour toucher la terre de cette vallée, pour marcher le long de la rive. Goûter de l'eau de la rivière. ― Il n'y a pas de pont, dis-je. ― Descendons construire le pont.


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Descendons construire les maisons. ― Koste, tu as mal ? ― Descendons construire nos maisons, répondis-je, en me levant. ― La vallée sera notre chez nous, demanda Save. ― Si nos rêves nous reviennent, dit Alexandre, oui. Nous avons fait la guerre. Nous avons tué les autres. Ils ont tué les nôtres. Notre père et notre mère, nos chiens, nos noces, nos gosses avant même d'être nés. Mais nous pouvons vivre. On peut traverser le Monde avec ces souvenirs, ou en cachant ces souvenirs. Sans fortune aussi. Même sans vraie tête, tu peux avancer, sorti et poussé par un pote de l'auberge. Si tu restes sans vie, c'est la mort que tu auras. Mais sans rêve, tu n'auras même pas la mort. Sans raison dans la tête et sans fortune dans les poches, tu peux marcher. Errer, effleurer les traces sur les chemins. Mais sans rêve, tu n'iras nulle part. Sans rêve, tes pas s'effacent comme les nuages. Sans rêve, tu n'es pas ici, ni ailleurs, ni né, ni mort. Nous restons ici avec nos rêves ou nous partirons nous estomper avec la lumière, dans le noir. La nuit était une nuit de pleine lune. Les loups sont venus à la rivière. Ils nous ont vus. Ils nous ont regardés en silence. Un chien est venu se coucher non loin de moi. Il s'est endormi, près de moi, confiant. Mes frères parlaient encore, quand je me suis endormi sur la rive. J'ai vu ma maison construite. Ses murs blancs cachaient les caresses et les sourires. Une femme en blanc est sortie de la maison : ― Koste, va chercher le chien. Il est, encore parti dormir sur la rive.

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Comme les ailes des oiseaux noirs


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― Cette nuit, la rivière est passée par tes rêves. Te souvienstu de sa couleur? As-tu vu les feuilles des saules flotter près de ses rives ? Ma mère était à côté de mon lit avec ma chemise et mon pantalon du dimanche. ― Oui, les feuilles tourbillonnaient dans les eaux. Je pouvais les toucher et les entendre. ― La nuit, quand la rivière de ta naissance vient dans ton sommeil, c'est la nuit d'une âme. Lève-toi. Lave ton visage. Le vent le séchera. Pars. La mère de ton ami et les femmes en noir descendent vers la ville. Je marchais et j'entendis les pas d'un autre garçon. Il avait douze ans. Moi onze. ― Tu as eu peur du chant dans ta rivière, dans ton rêve ? ― Non ! Ce n'était pas vrai. J'avais peur. J'ai peur même maintenant en marchant devant lui. Les femmes suivaient les courbes des virages du chemin descendant la colline du cimetière. Les foulards sur leurs têtes bougeaient comme les ailes des oiseaux noirs. Le vent les accompagnait. Il portait leur prière vers nous. Il séchait nos visages apeurés. Les femmes en noir se rapprochaient. Je n'entendais pas le bruit de leur pas. Leurs jupes noires et larges touchaient la terre battue du chemin, se tachant de quelques graines de poussière qu'elles soulevaient en se balançant autour des corps des femmes en prière. La mère de Méthodie me regardait. Les bouts de son foulard volaient en tourbillonnant sur ses épaules. Elle s'arrêta. Son sourire m'encouragea. ― Bonjour. ― Un très beau jour, oui...


Y a-t-il nos rêves dans la colline Elle tendit son bras. Elle tenait une petite assiette bleue avec des gâteaux dessus. Timide, j'hésitais. Je sentis le doigt de l'autre garçon dans mon dos. ― Prends ! La femme en noir, la mère, toucha mon bras. Son sourire s'élargit. ― C'est pour son âme. Tu étais ... tu es son ami. Je pris un gâteau. La mère de Méthodie était contente. Souriante. Et belle, belle, belle …

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La guerre, les noces


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J'avais huit ans le jour qui s'est terminé par cette nuit. La nuit où, tout le monde fut réveillé. Les gens sont sortis dans les rues. Les voisins se parlaient, essayaient d'expliquer, essayaient de calmer les femmes effrayées, les enfants en pleurs. Personne, même les plus âgés, ne se rappelait d'avoir vu un éclair et entendu le tonnerre en hiver. Quelques hommes, inquiets sont allés vers la rivière pour y écouter les bruits venant d'ailleurs, portés pas les vagues. Quelques femmes ont allumé des cierges. Trois jours plus tard, les cloches de nos églises ont sonné pendant trois heures. C'était la guerre ! Le lendemain, nos hommes sont partis. Les jours et les nuits suivantes, les chiens aboyaient et, puis ils se sont tus. Quelques nuits encore, les loups de la colline hurlaient et puis ils se sont tus. Nos hommes étaient loin. Loin ou morts. Loin et morts ? Ma grand-mère a dit que c'était une année à treize lunes. Je ne savais pas si c'était bien ou mauvais. J'avais neuf ans. L'année suivante était aussi une année à treize lunes comme le disait ma mère. Grand-mère ne parlait plus, depuis que nous avons appris la mort de mon père. Un an plus tard, elle mourut, j'avais onze ans. Les nouvelles parvenaient de loin. Elles disaient que la guerre faisait rage ! Quelquefois, quelques lettres parvenaient de loin. D'autres fois, c'étaient des cercueils avec les corps de nos hommes qui nous parvenaient de loin. J'avais douze ans et j'aidais les femmes à enterrer leurs maris, leurs frères, leurs fils et pères. Cette année, j'avais treize ans, nous avons vu les autres, les soldats des autres. Beaucoup de nos femmes étaient tuées. Certaines étaient violées. Certaines violées et tuées. Les maisons ont été brûlées. Avec les vieux et les enfants dedans. Je me promenais le long de la rivière tous les soirs, depuis mon quatorzième anniversaire. Elle était comme je l'ai connue enfant, puissante, calme, mystérieuse. Seul le pont vers la colline sur l'autre rive a été détruit.


Y a-t-il nos rêves dans la colline Les nuits, je rêvais la rivière. Elle était calme et passait lentement sous le pont qui était encore là, dans mon rêve. Un jour, j'avais seize ans, j'ai vu une fille nager dans la rivière. Elle est sortie sur l'autre rive. Cette nuit-là, j'ai fait le rêve et j'ai vu la fille portée par les eaux calmes sous le pont. Elle était morte et son corps transparent. Même morte, elle était belle et excitante. Je suis parti à la rivière et j'attendais le matin, le jour, la fille qui nage. Elle n'est pas venue. ― C'est une année de treize lunes, a dit ma sœur, en me réveillant pour aller porter les pains aux vieux et aux malades. En passant sur la place de l'église, j'ai entendu un bruit et j'ai vu la porte entre ouverte. Une fois dedans, je me suis retrouvé en face de deux hommes, deux soldats, deux soldats des autres. Un d'eux était assis, adossé contre le mur. Il était blessé. L'autre debout avec un couteau dans sa main. Ils étaient fatigués, malades, barbus, l'uniforme sale, déchiré. J'ai saisi mon couteau pour attaquer ou pour nous défendre. A dix-sept ans je me sentais homme. Ma sœur passa près de moi. Elle tendit son bras et je vis un pain, dans sa main. ― Pain, dit-elle, pain chaud. Le soldat prit le pain, dit quelque chose, mais nous n'avons pas compris. Il ne parlait pas comme nous, il parlait comme les autres. Mais Anna confirma. ― Oui, il est toujours chaud. Nous sommes sortis. Cette nuit, j'ai entendu les loups sur la colline. C'était fini. Je suis sorti et me suis dirigé vers la rivière. J'attendais mon rêve ici, sur la rive. Quelques chiens répondirent aux loups. C'était fini. Le courant tourbillonnait doucement portant le corps blanc et transparent de ma sirène morte, la belle fille blonde. Elle dansait avec les vagues et les tétons de sa poitrine se dressaient vers moi.

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Comme des fruits venus des légendes, comme des cerises dont je ne connais pas le goût. Elle me regardait les yeux fermés. L'eau était froide. Le courant me portait. Je ne la voyais plus. Je dois fermer les yeux aussi. Le tourbillon connaît les racines des arbres. Profond sur son fond la rivière prépare un lit nuptial. La plus belle des mortes, ma fiancée, elle m'y attend. Les cloches sonnent. C'est fini.


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Les chiens des rues errantes


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Certaines nuits, les rues se déplacent en silence. Seules, sans personne. Les témoins portent malheur. Ils peuvent changer les mots, se tromper. Sauf les chiens. Les chiens ne parlent pas, ne se trompent jamais, ils reniflent et trouvent les sens des eaux. Les rues les suivent, confiantes. Elles sortent sur les rives de la rivière, calmes, solennelles, elles disent les mots. Les rivières portent au loin ces mots endormis. La nuit, complice ne se lève plus. Les parents le savent, mais ils ne le disent jamais aux enfants. Ils ne savent pas commencer trouver des mots. Ils ne savent pas regarder les petits apprendre la peur. J'avais six ans quand j'ai vu le beau carrosse à quatre chevaux. Ma mère a parlé vite. ― Viens, je t'achèterai des bonbons chez Madame Alta. Personne n'a vu Monsieur Petrouch passer dans la rue depuis. J'avais trois mois de plus et j'ai eu des bonbons, et j’ai, encore, vu le beau carrosse qui passait dans la rue. Le vendeur des fruits du coin de notre rue ne les vendait plus, après. Le carrosse est passé. Mon chien est parti et je l'ai trouvé à la rivière. J’ai entendu un nom. Je l'ai su, maintenant. Depuis je ne parle pas. Depuis, je ne m'appelle plus, je ne veux pas de nom ...


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La couleur des robes de filles ne change pas


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Personne n'a jamais vu le vieux Armand sans son chien. Personne n'a jamais parlé de lui autrement que, le vieux Armand et son chien. Tout le monde connaissait sa maison avec le banc du vieux Armand, à côté de la porte et la gamelle de son chien à côté du banc. Les nuits des loups, il sortait, traversait le pont et se perdait au loin, guidé par la lune et son chien. Tout le monde croyait qu'il montait la colline de l'autre côté de la rivière. La colline des loups. Certains prétendaient avoir entendu l'aboiement de son chien se mêler aux hurlements des loups. Quelques vieilles femmes y voyaient des signes pour une bonne ou pour ou une mauvaise année. ― La nuit de mes noces, nous avons entendu le chien du vieux Armand et les loups de la colline. Que mon premier enfant allait être un garçon, nous le savions cette nuit même. Les hommes acceptaient de boire un verre offert par le vieux Armand et lui offraient aussi un verre, mais ils avaient toujours un peu peur de lui. Les femmes étaient curieuses de savoir comment il vivait dans sa maison isolée au bout de la rue Basse, mais elles évitaient de le rencontrer quand elles n'étaient pas accompagnées. Les enfants, par contre aimaient jouer avec son chien, écouter les histoires et les rires du vieux Armand. Ils guettaient le moment où il se dirigerait vers la rive avec son chien en portant un bâton sous son bras. Chaque jour, le vieux Armand descendait à la rivière avec son chien. Il allait vers un endroit, toujours le même, s'asseyait et regardait les vagues en caressant son chien, allongé à côté de lui. Il sortait son couteau de poche et il gravait quelque chose dans le bois du petit bâton, corrigeant le dessin, les signes, les lettres. Puis, il se levait, prenait le bâton et le lançait dans l'eau. Le chien du vieux Armand partait comme une flèche. Il engageait une course traversant l'eau plate de la rive, soulevant et envoyant, tout autour de lui, des nuages de gouttes scintillantes et bruyantes, pour la


Y a-t-il nos rêves dans la colline terminer avec un saut en avant, avec un plongeon dans la rivière. Pendant un instant, le chien se perdait sous la surface et dans le suivant, son cou la déchirait nageant de toutes ses forces vers le bâton que ses dents saisissaient et il rentrait, il sortait et courait l'apporter à son maître. Et puis le bâton repartait. Le chien aussi. Et encore. Et encore. A la fin, après un dernier lancement, quand le chien lui déposait le bâton sous ses pieds, le maître le frottait et ils repartaient à la maison. Le vieux Armand et son chien étaient, toujours, entourés par une meute de gosses. Beaucoup de générations d'enfants ont pu voir ce jeu. Un jour d'été, comme la rivière est moins large, qu'en hiver ou en printemps, un des garçons demanda s'il n'était pas mieux de lancer le bâton sur l'autre rive. C'était, peut être possible ? Un autre, lui expliqua que c'était idiot. Le chien aime nager. Il aime nager et non traverser le pont pour aller ramasser le bâton. Le vieux Armand se tourna vers les enfants et confirma en riant. Il se tenait debout et lança le bâton. Les cris des enfants l'accompagnaient. Le chien ne bougea pas, il resta allongé sur place. Le vieux Armand se retourna surpris. Puis, il chercha de son regard le bâton, il le vit flotter en s'éloignant, puis s'arrêter, coincé entre deux rochers. De nouveau, retourné vers son chien, il lui désigna, avec son bras gauche tendu, la direction où le bâton sautillait entre les petites vagues, retenu par les pierres. Le chien ne se leva pas, n'entama pas sa course folle comme il le faisait tous les jours. Il resta immobile. Seulement quelques poils sur ses oreilles tremblaient au rythme des coups de la légère brise qui se levait sur la rivière. Le bras du vieux Armand resta tendu dans la même position, mais sa paume se tourna vers le haut comme quand on veut voir s'il pleut. Ce geste n'était plus une commande, c'était un appel. Il invitait son chien à essayer. Il le priait. Il priait. Il fit un pas vers lui, s'arrêta, resta avec son bras toujours tendu, oublié. La brise bougeait ses cheveux, sa barbe. Il s'agenouilla, le caressa, regarda les enfants. ― Partez les enfants ! Partez maintenant !

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Les enfants partirent, hésitants, se retournant, souvent, ne comprenant pas. Le vieux Armand resta assis auprès de son chien. La nuit n'était pas encore tombée quand il entendit les loups. Il se leva, prit son chien dans ses bras et partit. Le vieux Armand et son chien nageaient vers le bâton. Les pêcheurs les ont trouvés le lendemain. Ils avaient leur bâton. Sa surface portait les traces innombrables de dents du chien, du vieux Armand. Un nom était gravé et lisible parmi toutes ses traces. Vucko ! Le vieux Armand et son chien Vucko. Personne n'a jamais vu le vieux Armand sans son chien Vucko. Personne n'a jamais parlé de lui autrement que le vieux Armand et son chien Vucko. Tout le monde connaissait sa maison avec le banc du vieux Armand, à côté de la porte d'entrée et la gamelle de son chien Vucko à côté du banc. Chaque jour, le vieux Armand descend à la rivière, avec son chien. Il va vers un endroit, toujours le même, s'assoit et regarde les vagues en caressant son chien, allongé à côté de lui. Il sort son couteau de poche et il grave quelque chose dans le bois du petit bâton, corrigeant le dessin, les signes, les lettres sur celui-ci. Puis, il se lève, regarde la meute de gosses derrière lui. ― Allez, les enfants, on rentre.


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La nuit, les loups, les chiens, les tziganes


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Cette nuit, les loups, descendus de la colline de l'autre côté de la rivière sont venus jusqu'au pont. Réveillé par les chiens, debout et collé à ma fenêtre, je pus les voir longer la rive calmement, sans hurler. La rivière portait la lumière de la lune et la glissait sous le pont. Plus tard, vers l'aube, le Loup, le vieux, hurla fort par trois fois. Mes chiens s'enfonçaient dans les vagues de brouillard, en courant devant moi. En marchant vers la digue, je ne pouvais pas voir l'autre côte, la rive des loups. Les chiens s'arrêtaient, dressaient leurs cous, ouvraient les narines et reniflaient. Le passage des loups de cette nuit était un message. Le Loup a hurlé trois fois. La lune l'a entendu. La rivière le connaît. La rivière sait me parler. J'attends le soleil et le message des vagues. L'aurore nous rejoint. Mes chiens allongés et moi assis, nous sommes presque cachés sous la chevelure du saule pleureur. Les vagues à peine visibles sur la surface ont le murmure et l'odeur du moment, qui précède le soleil. Les oreilles des chiens se dressèrent et tout d'un coup, les rayons de soleil percèrent les restes de la nuit, à travers la brume, entre les lambeaux de brouillard épais. La lumière se brise, vole en éclats, plongeant dans la rivière. La rivière me dit : ― Cette nuit! Cette nuit avec les tziganes ! Ils étaient trois. Deux hommes et une fille. Le violon, l'accordéon et la voix. La voix, la fille fait, aussi, la danseuse avec son tambourin. ― Ce soir, je viens vous chercher. Cette nuit vous êtes à moi. Ils ne disaient rien. Le chef, le violon avait l'air de vouloir dire quelque chose, poser des questions, parler argent, négocier, mais la fille, fit un geste de sa main, d'accord ! ― Ce soir, je viens vous chercher. Ce soir je vous emmène ! En rentrant, en quittant le chemin des haleurs, je l'ai vu sur un rocher blanc, de la rive opposée. Le faucon baissa sa tête et but de l'eau de la rivière puis il s'envola. Son cri arriva jusqu'à nous, au


Y a-t-il nos rêves dans la colline moment où, je ne le voyais plus. C'est cette nuit ! Ils étaient prêts quand je suis venu les chercher avec mes chiens. ― On y va ? ― On y va! Idemo, maître ! Le chef, le violon confirma. Sa voix était la voix de gitan : chaude, cassée, colorée. La nuit était douce et calme avec les maisons et les rues, plongées dans le noir, dans le sommeil. Les chiens descendirent à la rivière. On les entendit boire et revenir vers nous. ―Toi ! ― Mika! Je suis Mika. ― Miko, cette nuit, vous êtes à moi, je suis votre. Il faut jouer comme jamais. Il faut jouer à mort. Il faudra l'effrayer, la mort. Jouer pour la vie, à mort. Je veux le son, le chant, je veux la voix. Une musique qui trouve le cœur. Et l'âme. La musique qui invite les âmes dans un moment, quand ce temps s'arrête, s'arrête pour vous écouter. J'ai besoin d'une musique comme ça, j'ai besoin de toi, de vous. Promets que tu peux, dis-moi si vous : ta fille, ton fils et toi, vous savez nous y guider a travers vos sons ? ― Idemo, maître ! Nous suivions les chiens qui nous précédèrent en reniflant prudemment. J'entendis les tziganes préparer leurs instruments. La lune chassa les nuages au même moment où le violon surprit le silence, le long du chemin des haleurs et de la rivière. L'accordéon élargit la mélodie et le tambourin, dans la main de la fille rythmait nos pas. La fille lâcha sa voix qui s'éleva vers le violon . Doucement, très bas, comme un murmure, à peine audible. En avançant, les musiciens se mirent à jouer plus franc, plus fort. La nuit nous acceptait. Les mélodies traversaient le fleuve et allaient se déverser sur la rive de l'autre côté. La fille se mit devant nous et nous pouvions la voir danser et chanter, enveloppée par la lune.

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Les deux hommes, derrière moi jouaient, tout en accompagnant le chant de la fille par leurs voix douces et rauques, à la fois. Les chiens revenaient vers nous et repartaient en éclaireurs. Ils n'aboyaient pas. Seulement quelques jappements, de temps en temps, au moment de doute et puis, une fois rassurés, ils se calmaient. Tout en continuant de danser, mais sur place, Divna, la jeune tzigane nous attendait. Venu à son hauteur je sentis sa main sur mon bras. ―Dis, maître ! C'est le chemin du cimetière. Qui as-tu làbas ? Qui t'attend là-bas ? Vers quelle tombe, nous emmènes-tu ― Non. Je n'ai personne ! Mes tombes sont ailleurs, loin. ― Mais, alors, pour qui ? Pour qui la musique ? A qui s'adresse ma voix ? ― Mes tombes sont loin. Mes morts sont loin. Chante, appelle. ―Idemo, maître ! Les chiens nous attendaient à l'entrée du cimetière. Un battant de la porte en fer forgé était ouvert. Je ne savais pas si, je devais entrer ou rester dehors. Les tziganes ne jouaient plus. La lune nous quitta. ―Miko, musique ! Joue ! Chasse la nuit ! Appelle la lune ! Toi, Divna, chante ! C'est maintenant et ici ! L'accordéon partit suivi par la voix de la fille. Forte, et en partant très haut. Le violon parvint comme le sifflement d'un fouet. La mélodie lente, s'accéléra, trembla et puis enragée, rapide, elle tournait autour de nous, tourbillonnait et partit, se précipita vers les vagues, vers les âmes réveillées. Les tziganes jouaient comme je l'avais pensé, comme je l'avais imaginé, voulu. La lune nous resta cachée. La nuit noire. Je ne voyais pas mes musiciens. Leur musique partit au loin, et revint avec ce chant de


Y a-t-il nos rêves dans la colline mon enfance, avec ce son de mes origines, de leurs origines. La lune restait couverte par les nuages, mais une petite lumière pale et tremblante apparut au fond de l'allée centrale, du cimetière. Les ombres de nos silhouettes se dessinèrent sur le sol. Nous pouvions nous voir de nouveau ; nous deviner plutôt. Surpris et inquiets par cette lueur venant lentement vers nous, les tziganes ne jouaient plus. Je fis un geste, attention ! ― Avec moi, Divna ! Chante, cherche moi, trouve le chant. Suis-moi ! Miko ! Vous les garçons ! Allez ? Trouvez-nous ! Jouez ! Idemo ! Ma voix à peine audible, très basse vibra dans ma gorge. Divna, pencha sa tête vers moi. Je sentis sa main sur mon épaule. Je senti son regard, elle sentit le mien. Nous n'avions pas les mots de la chanson, je m'en souvenais un peu, elle ne la connaissait pas, mais nous tenions la mélodie avec nos voix, nos gorges, nos cœurs, soutenus par accordéon … Tout d'un coup, portant la guirlande que le violon lui proposa la chanson jaillit de mes souvenirs. Il y avait aussi une rivière. Il y avait aussi un pont et il y avait cette chanson. Et les mots, les mots venus d'une autre langue, venus de loin. Pour tes yeux, cette chanson Pour tes cheveux ma chanson Ecoute-la et fais ton rêve, dors bébé, dors … Une troisième voix se mêla aux nôtres. Une voix de femme. Tout en blanc, avec les cheveux longs et gris, la femme franchit la porte en fer forgé et marcha vers nous. Elle chantait. La lumière pâle, autour d'elle, nous éclairait plus fort maintenant. Elle chanta la chanson jusqu'à la fin et puis elle me sourit. Elle était belle. Je n'ai jamais vu les lèvres d'un rouge si intense. Ou plutôt, pas depuis très long temps. ― Viens, marchons le long de la rivière.

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La lune revint. Les chiens partirent devant nous, avec les musiciens. Hésitant, je ne bougeai pas. ― Viens, marchons, c'est moi. … Nous marchions lentement et j'entendais nos pas. Nos pas ? Je me suis arrêté. La femme marcha seule, quelques pas. J'entendais le bruis du gravier sous ses pieds. Elle me sourit, encore. ― Tu vois ? Je suis ici. Avec toi. Ici et ici et ici. Elle accompagna ses mots avec les gestes qui montraient : le chemin, ma tête et mon cœur. ― C'est une belle rivière. Tu as toujours aimé les rivières et les ponts. Quand tu avais trois ou quatre ans, on regardait les canards sur notre rivière et tu disais : ― Regarde ! La rivière rampe et les canards la chatouillent en lui mordillant le dos, regarde, mais regarde, maman .... J'éclatais de rire. Je riais, je riais. J'entendis les loups, puis mes chiens. Je voulais parler, poser des questions, mais la femme n'était plus là. J'étais seul. L'aube pointait à l'est. Au pont, les tziganes m'attendaient avec mes chiens. ―Merci Mika. J'embrassai la fille, je donnai la main au fils. ― Merci. Je mis ma main dans une poche. Mika me prit le bras : non ! ― Au revoir, maître, au revoir les chiens, tiens, maître, il y a pleins de canards sur la rivière. Vos chiens ne les chassent jamais ? ― Non, les canards chatouillent le fleuve qui rampe et on ne touche pas quelqu'un qui joue...


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La voix d'Elle


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Depuis le parvis de notre église, les jours sans brouillard, on peut voir la colline de l'autre côte de la rivière. La colline des loups. Elle a l'air d'être très proche après les pluies, quand on hume l'odeur des feuilles qui sèchent au vent. Je suis seul dans l'église. Je ne prie pas. J'attends. J'écoute et j'attends. Mon chien est sur le parvis. La porte de l'église s'ouvre, mais je ne vois personne entrer. Contre la lumière par la porte ouverte, je vois la silhouette d'Argos. Il est debout, tourné vers moi, calme. J'étais seul dans l'église. Je ne le suis plus. ― Tu ne pries pas ? Je me retourne. Je ne vois personne dans l'église. Argos renifle, reste calme, s'assoit. ― Tu ne pries pas ? ― Je n'ai pas de prières, mon Dieu n'est … ― Mon Dieu qui n'êtes personne, donnez-moi chaque jour ma chanson quotidienne, mon Dieu qui n'êtes pas ici, je vous salue … ― Qui es-tu ? ― Touche mes cheveux, j'ai traversé ta rivière, touche – moi. Argos s'écarte de la porte, marche quelques pas sur le parvis, s'arrête. Sorti de l'église, à côté de lui, j'entends le loup sur la colline, de l'autre côte du pont, de l'autre côté de la rivière. La nuit arrive. ― Viens mon chien, on va à la maison, viens. Je dois dormir un rêve. Je dois me réveiller dans le rêve. Je descends la colline suivant Argos qui court, qui avance et qui revient. Je le vois s'arrêter, les oreilles dressées. Un peu plus tard, un peu plus loin, j'entends aussi. J'entends les loups de la colline de l'autre côté du fleuve. D'abord le Loup, tout seul et après les autres et ce qui est rare, j'entends les louves, comme je les ai entendues le jour de passage des dodolles, les jeunes filles gitanes qui viennent à l'aube du printemps. Elles traversent la rivière avec le vent et dansent le long de nos rues, devant les maisons. Les


Y a-t-il nos rêves dans la colline femmes écoutent leurs chants, leurs présages. Les hommes les regardent danser. Ce printemps, la plus jeune d'entre elles m'a regardé, m'a fait signe et m'a dit : ― Viens, laisse-moi voir dans tes yeux ... C'est toi ! Je prends une pomme, mais je n'en mange que la moitié. Encore jeune, la nuit, avec quelques étoiles, seulement, attend la lune. Le bruit des sabots de nos chevaux dans la cour. Revenus des champs, ils prennent leurs places pour la nuit, gardés par les chiens sauf Argos qui est allongé devant ma porte. C'est le moment, quand j'appelle le sommeil pour me libérer de pensées que je laisse sans réponses, quand, j'évite les réponses. Ce soir, je dois m'accrocher au rêve et m'envoler vers un espace où, je planerai entre la terre et l'attente de cette odeur, que j'ai senti dans la rosée sur les feuilles de la couronne autour de la tête de la jeune gitane. C'était l'odeur de la brume dans les yeux d'une fille touchée par amour. C'est toi ! a-t-elle dit. La nuit est calme. Les loups se sont tus. Le vent s'est endormi en oubliant les vagues sur la rivière. Comme les enfants, laissés seules, elles jouent et s'échangent des mots secrets. La lune venue, la nuit semble être un rêve, elle-même. J'ouvre la porte. Argos ouvre ses yeux, mais reste allongé. Les chevaux dorment. La rue dort. Je fais quelques pas dans la cour. Argos m'observe, pose sa tête sur sa patte et s'endort. Je rentre et referme la porte. Je me suis endormi, dès que ma tête s'est posée sur l'oreiller. Surpris par le bruit de la porte qui s'ouvre, assis sur mon lit, je l'ai vue. La fille marchait sur la lune étendue entre la fenêtre et mon lit. Sa robe blanche flottait légèrement. Ses cheveux longs et blonds étaient entrelacés avec les branches et les feuilles d'une couronne. Je rêve encore ? ― Parle-moi ! Dis-moi qui es-tu ! ― Tu me connais. Tu connais ma voix ... tu toucheras mes cheveux …

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Oui, c'était la voix de l'église, c'était sa voix, c'est sa voix. Je me lève, je fais un pas vers elle, je tends mes bras vers elle, mais elle me fait signe, arrête-toi. Reste-là ! Je ne bouge plus. Elle fait tomber sa robe. D'un pas, elle quitte le cercle de tissu blanc autour de ses pieds, reste nue. ― Regarde-moi ! Regarde-moi et retiens. Je veux que tu me voies, que tu me gardes dans tes yeux, que tu n'oublies pas. Regarde-moi ! Regarde ! Souviens-toi ! La lumière de la lune sur son corps se déchire en serpents scintillants, en torrents sauvages tourbillonnant, devant moi, figé, pétrifié. Je la regarde, je la vois, je la perds, c'est noir, je ne vois rien, je suis aveuglé. Je sens que son regard touche le mien. Ma chambre tourne, s'envole, retombe. Dehors Argos aboie. Je la vois. Je la bois. J'ai chaud. Je tremble. J'ai peur ... est-ce vrai, est-elle ici ? Le tapis de clair de lune entre nous pâlit. Sa couleur d'or devient argent, pâlit encore. La fille est dans une brume matinale. L'aurore s'annonce par le silence des loups. Elle me sourit, tend ses bras, avance. Sa main touche mon épaule, son corps se rapproche, ses seins me touchent, me brûlent, je brûle. Je touche ses cheveux. Je touche le murmure des vagues dans ses cheveux. Elle a traversé la rivière, je sens l'odeur de brouillard de ses yeux. ―Tu es venue, la gitane a dit ... tu es vraie, tu es venue. ― Oui, je suis à toi. Je m'arrache de ses bras, je la prends par la main. ― Non ! Non ! Oui ! Non ! Attends ! Viens, viens avec moi, viens ... BELCAN !! Je cours, j'ouvre la porte, je cours. Elle est si légère que je pense de l'avoir perdue, mais non, elle me suit ... elle tient ma main, je cours. ― Belcan ! Belcan !... Argooos ! Les chevaux troublés par mes cris, s'agitent. Belcan se rapproche, excité et un peu effrayé. Ses narines sont ouvertes, sa


Y a-t-il nos rêves dans la colline peau frissonne. Je monte sur son dos blanc. D'un geste, j'attire la fille. Je la sens derrière moi, ses bras autour de ma taille, sa tête contre mon dos. Ma main saisit la crinière de Belcan. De l'autre main, je saisis les deux bras de la fille, croisés sur mon ventre. ― Va, va, Belcan ! Va !... Argos vient ! Après, seulement, quelques pas Belcan se met au galop. Les autres, les chevaux derrière nous, aussi. Les deux noirs, les plus jeunes, s'approchent, courent à côté de nous, puis encouragés par mon geste, –allez !, ils passent devant et nous guident vers la rivière. Argos et les chiens prennent les rues et les ruelles, les raccourcis. En arrivant au pont, des milliers d'étincelles dansant sur les vagues du fleuve, s'envolent vers nous. Les sabots des chevaux pénètrent l'eau plane de la rive, brisent violemment le silence, soulèvent les nuages des gouttes affolées qui nous précèdent, qui nous suivent, dans un écume de la lumière du soleil et de l'eau fraiche de la rivière. La tête de Belcan bouge au rythme du galop, touchant presque les chevaux noirs devant nous. ― Va, va, Belcan ! Collée à mon dos, la fille libère un bras, déchire ma chemise ouverte, la laisse s'envoler tel un oiseau au - dessus des crinières des chevaux qui nous suivent, pour tomber dans l'eau à côté des chiens qui y passent, en ce moment suivant les chevaux. Entre mes genoux, les muscles puissants du cheval blanc palpitent. Je serre mes jambes, je lève mes bras. ― Va, va mon Belcan ! Sa voix dans mon dos ! ― Va, va Belcan ! Je laisse les chevaux ralentir et s'arrêter. Nous sommes en face de l'île du vieux Château. ― Viens ! Je prends sa main. A cet endroit, on peut traverser la rivière en marchant.

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L'eau est fraîche. Au milieu, où le courant est fort, je la prends et la porte. Depuis la rive de l'autre côté, je vois les chevaux dispersés dans le champ, leurs têtes baissées vers l'herbe abondante. Les chiens, allongés le long de la rive se reposent. La fille me regarde, sa main me touche, elle sourit. ― Viens. Mes doigts se mélangent dans ses cheveux. Je hume les messages dans ses mèches. Je vois une promesse dans ses yeux et la peur. Qui est-elle ? Quel est son nom ? Son doigt sur mes lèvres. Ne dis rien ! Ses lèvres sur mes lèvres. Je t'aime. Qui es-tu ? Je ne dis rien. Je suis venue. Tu vois ? Je suis à toi. Mes lèvres sur les siennes. Sur ses épaules, sur les seins. Ses cheveux autour de ma tête. Ses bras autour de mon torse. Ses jambes autour de ma taille. Tu es venue ... tu es à moi … Nous rentrons à pieds, nus, entourés de nos chevaux, précédés de nos chiens. Argos reste devant ma porte. Je prends une pomme, la partage et donne la moitié à la fille. Elle reste assise sur le lit pendant que je m'endors. Surpris par le bruit de la porte qui s'ouvre, assis sur mon lit, je me réveille. La porte est fermée. Je suis seul. La nuit est calme. Les loups se sont tus. Le vent s'est endormi en oubliant les vagues sur la rivière. Comme les enfants, esseulées, elles jouent et s'échangent des mots secrets. La lune venue, la nuit semble être un rêve, elle-même. J'ouvre la porte. Argos ouvre ses yeux, mais reste allongé. Les chevaux dorment. La rue dort. Je fais quelques pas dans la cour. Argos m'observe, pose sa tête sur sa patte et s'endort. Je rentre et referme la porte. Depuis le parvis de notre église, les jours sans brouillard, on peut voir la colline de l'autre côte de la rivière. La colline des loups. Elle est très proche après les pluies, quand on hume l'odeur des feuilles qui sèchent au vent. Je suis seul dans l'église. Je ne prie pas. J'attends. J'écoute et j'attends. Mon chien est sur le parvis. La porte de l'église s'ouvre,


Y a-t-il nos rêves dans la colline mais je ne vois personne entrer. Contre la lumière par la porte ouverte, je vois la silhouette d'Argos. Il est debout, tourné vers moi, calme. J'étais seul dans l'église. Je ne le suis plus. ― Tu ne pries pas ? Je me retourne. Je ne vois personne dans l'église. Argos renifle, reste calme, s'assoit. ― Tu ne pries pas ? ― Je n'ai pas de prières, mon Dieu n'est … ― Mon Dieu qui n'êtes personne, donnez-moi chaque jour ma chanson quotidienne, mon Dieu qui n'êtes pas ici, je vous salue … ― Qui es-tu ? ― Touche mes cheveux, j'ai traversé ta rivière, touche - moi. Ses cheveux sentent la rosée de la couronne et la brume dans les yeux d'une fille touchée par amour.

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Monsieur Glasnick reviendra


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Depuis ma fenêtre, je peux voir la colline de l'autre côté de la rivière. Pendant les nuits des loups, il m'arrive de sortir et de descendre pour aller à la rivière. Je marche le long de la rive et je cherche le silence. Souvent, je le trouve, alors je m'arrête et j'écoute. Il y a soixante ans ma mère m'a vu quitter la maison, une nuit des loups. Elle m'a suivi. Elle m'a laissé écouter les chants des vagues au loin. A l'aube, quand je me suis retourné, quand je l'ai vue, elle m'a tendu le bras : ― Viens ! Elle m'a emmené et m'a présenté à la dame qui habitait seule dans le maison près du pont. La dame Blanche nous a accueillis, assises à son piano. Elle m'a fait signe de m'asseoir à côté d'elle. J'avais six ans et elle me faisait peur. Ses cheveux blancs, sa voix haute. ― Écoute ! Elle toucha le clavier avec un doigt. Doucement, mais énergiquement. Puis elle chanta. Sa voix suivait les petits mouvements de sa main. ―Toi maintenant, chante ! Ma voix tremblait. J'observais attentivement les doigts de la dame Blanche sur les touches blanches et noires. Je chantais, j'avais peur. C'était interminable ! Finalement, elle s'arrêta, resta immobile pendant quelques minutes et puis elle regarda ma mère. ― Oui! Chaque jour, pendant les dix ans qui suivirent, j'allais chez elle. Chaque jour, j'avais peur en y allant. Chaque jour, je sortais heureux et j'attendais la leçon du lendemain avec impatience. Le premier jour du printemps, à l'aube, revenant de ma promenade sur la rive de la rivière, j'ai vu un homme me regarder. Grand, mince, le visage sans âge, un sourire imprécis.


Y a-t-il nos rêves dans la colline ―Venez ! Marchons ensemble vers la ville, proposa-t-il. Mon chien qui va de suite vers la personne qui me parle, la vérifie en reniflant, propose un ''bonjour'' en battant la queue, resta, cette fois, à côté de moi sans réagir, comme s'il ne le voyait pas du tout. L'homme me parlait du beau et du mauvais temps d'abord, puis du marché hebdomadaire du lendemain dans notre ville, puis de quelques-uns de mes voisins. J'étais certain de ne l'avoir jamais vu et j'étais très surpris, qu'il connaissait beaucoup de détails de la vie de chez nous. Dans la rue Grande, nous rencontrions les gens qui me saluaient : ―Bonjour Maître ! ―Comment allez-vous Maître ! Quelques-uns donnaient un câlin à Argos, mais personne n'a adressé un seul bonjour Monsieur ou tout au moins, fait un signe de tête, pour saluer mon compagnon. Comme s'ils ne le voyaient pas. Au coin de ma rue, il s'arrêta me laissant partir vers ma maison. Quelque pas plus tard, je me suis retourné, mais il n'était plus là. Le soir, en me préparant d'aller au lit, je n'étais pas certain de l'avoir vraiment rencontré, vraiment vu. Mais le lendemain, sur la place du marché, il est venu vers moi et pendant que je faisais mes achats, il marchait à côté de moi et me parlait et encore, j'étais surpris et je me demandais comment peut-il savoir tout sur mes concerts, donnés, dans les villes très lointaines. Il citait les phrases et les compliments que les admirateurs m'adressaient '' jouer avec la complicité d'un condamné à mort'' ou bien '' écouter ce virtuose en regardant les ombres de ses doigts hallucinantes sur les touches en ivoire ''. Et, aujourd'hui encore, les gens semblaient ne pas se rendre compte de sa présence à côté de moi. Les marchands me souriaient et me parlaient comme si j'étais seul. Intrigué, je suis revenu et j'ai, directement, posé la question au boulanger, avait-il vu le monsieur qui était avec moi ?

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―Mais vous étiez seul Maître, enfin avec Argos. Quelques jours plus tard le vieux professeur m'arrêta dans la rue et me dit : ―Je vous ai vu avec quelqu'un que je connais aussi. Je vous parle de Monsieur Glasnick avec qui je vous ai vu à la place du marché. Il est venu me voir, plusieurs fois et nous avons passé des longues heures à parler ensemble. Le lendemain, j'ai pris mon pain et j'ai dit au boulanger ― Vous vous souvenez, certainement, je vous ai demandé, il a quelque temps si vous avez vu le monsieur qui m'accompagne, car voyez-vous notre professeur m'avait vu en compagnie de ce monsieur et je … ― Maître, alors vous ne le savez pas ? Le professeur est mort cette nuit. Une femme m'attendait avec un garçon d'à peu près six ans. Il me regardait. Il avait peur. Je me rappelai dame Blanche. Le garçon s'assit à côté de moi. Je touchai le clavier, je l'écoutais. Le garçon chantait suivant mes doigts sur le clavier. J'ai terminé. La mère me regardait. ― Oui ! Elle se leva, promit de venir avec son fils tous les jours. De ma fenêtre, je les ai vus s'éloigner le long de ma rue. Au coin, ils se sont retournés et m'ont vu à la fenêtre. Ils m'ont fait signe, au revoir. Quand je me suis retourné, j'ai vu Monsieur Glasnick assis sur une chaise au fond de la pièce. Il se leva, sortit et par la fenêtre qui donne vers la colline, je l'ai vu traverser le pont et s'éloigner.


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Le banc près du ravin


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Je partais souvent de chez nous pour rencontrer et parler avec des gens. En rentrant, c'était toujours la nuit, j'aimais voyager sous la lune, je ne pensais jamais à ces rencontres, voire à ce qui c'était passé, lors de mes conférences. Je pensais, je rêvais, je voyais toujours ma maison, près du pont. Je me voyais enfant, je me voyais jeune homme. Je me voyais partir. Je me voyais réaliser cette idée que j'ai eue, que j'ai sentie, plutôt, quand j'avais eu dix, onze, douze ans, l'idée qui est devenue un rêve inaccompli plus tard. Jeune, je pensais, je voulais sortir et partir. Traverser le pont, longer la route, prendre la direction des villes. Arrivé dans la première ville, je devrais m'installer dans une auberge et tous les matins sortir et partir à gauche, et encore à gauche et de nouveau à gauche et encore et continuer comme ça, élargissant les cercles chaque jour et marcher, marcher avec le but de traverser toutes les rues de la ville. Et partir pour une nouvelle ville, marcher dans celle-ci, le long des rues. A pied, en marchant, sans jamais prendre de train. Sans jamais aller à la gare. Les gares me posent des questions. Ce sont plutôt les visages des gens que je vois sur les vitres des wagons, des trains qui passent, pendant que je suis sur un quai de gare inconnue, qui me posent des questions. ― Qui somme-nous ? Qui sont-ils ? La nuit était douce, claire, une belle nuit d'été. Je traversais le village que je connaissais bien. J'y étais passé plusieurs fois. Mais je n'ai jamais vu le panneau qui indiquait une autre direction que celle que j'empruntais toujours. Mais maintenant, je voyais clairement : Église XII siècle ! A gauche. Je tournais à gauche. En quittant le village, la route commençait à monter. Je la suivais et montais. La côte était abrupte et surprenante. Je ne supposais pas des buttes de cette importance ici. J'aperçus un petit élargissement, à gauche de la chaussée. Je m'y dirigeai et m 'y arrêtai. La lune


Y a-t-il nos rêves dans la colline éclairait la surface et je voyais que je me trouvais sur un terrain vague bordé par une bande d'herbes sauvage. Je fis quelques pas vers le bruit d'une rivière. Vers la bande en herbe. Elle n'était pas très large et se terminait par un ravin. Je ne pouvais pas voir le fond. J'entendais seulement l'eau qui passait, lentement. La paroi du ravin de l'autre côté montait plus haut et en levant la tête, je vis qu'il se terminait en une surface légèrement montante. Tout près du ravin, il y avait un banc en bois. Un homme se tenait, debout avec une main posée sur son dossier. Un chien assis de l'autre côté du banc. Etrange, mais je n'étais pas surpris. Je les regardais. Je pouvais les voir assez bien. Personne ne bougeait. Ni l'homme, ni moi, ni son chien. D'ici, je ne distinguais pas le visage ; ni les yeux ; mais j'étais certain qu'ils me regardaient. Le chien se leva, se rapprocha de son maître et s'assit. L'homme ne bougea pas, moi non plus. Seule, la rivière faisait un bruit en touchant ses rives et quelques rochers sur son passage. Je l'écoutais et essayais de définir sa direction. Le chien se leva et se rassit. Je devais repartir. Je fis un petit signe avec mon bras. L'homme y répondit. Je me retournai. Je partis. Je marchais vers le village, endormi. Je regardai, encore une fois, vers le banc de l'autre côté du ravin. L'homme leva le bras. Il se retourna et s'en alla avec son chien. La lune était toujours très forte. J'ai appris que ce village s'appelait Stol. J'y suis retourné quelques semaines plus tard. Le village était petit, mais il y avait une auberge. La chambre que je pris donnait sur la place du village, mais j'ai, aussi pu voir un chemin qui traversait un parc, d'abord et qui montait ensuite pour se perdre dans les bois. L'aubergiste m'a expliqué : ― La belle colline avec le banc ? C'est le banc à Boris. Tout près du ravin ! ― Le banc à Boris ?

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― Oui, nous lui avons donné ce nom : Boris. Il y va souvent et y reste, pendant des heures, debout, avec son chien comme si, il attendait quelqu'un. J'ai trouvé facilement. Sorti des bois, j'ai vu le banc. Il n'y avait personne. Je me rapprochais et une fois, proche du banc, j'ai aperçu l'autre côté, mon côté, l'endroit où, je me trouvais, cette nuit de pleine lune. La rivière chantait la même chanson. Comme Boris, je ne me suis pas assis. J'attendais. L'auberge fermait au départ du dernier client. Je montai et je me couchai de suite. Je me demandais combien de temps devais-je rester à Stol pour rencontrer Boris. Ils disaient qu'il s' y rendait chaque jour. Aujourd'hui, il ne s'y était pas rendu. Demain ? Je m'endormis. Quand je me suis réveillé, il était minuit. Une nuit claire. Je me levai et dès que, je me suis mis à la fenêtre, je l'ai vu. La place du village, sous la lune, était vide. Il était debout. Son chien assis. Je saisis mon imper et je sortis. Il m'attendait. ― Je suis content que vous soyez venu. ― Vous êtes grand. ― Vous avez ma taille. Nous marchions ensemble. Le chien nous suivait. ― Vous partez demain. ― Je ne sais pas. ― Ce n'était pas une question. ― Je pars demain. ― Je suis content que vous soyez venu. Il était midi, quand j'ai payé l'aubergiste pour partir. Il tenait une enveloppe et il me la donna. ― Ceci doit être pour vous. C'est adressé, Au Monsieur qui part aujourd'hui et comme il n'y a que vous.... J'ouvris la lettre et je lis :


Y a-t-il nos rêves dans la colline Je pars aussi. Il n'y a plus de raisons pour moi de rester. Vous êtes venu, il n'y pas de trains qui passent et je dois marcher, marcher. Il s'appelle Lamy . En sortant sur la clairière, je le vis près du banc. ― Lamy viens. ! Le chien se retourna et accourut. ― Lamy, viens, on s'en va !

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Le roi Wook


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La Pierre du Loup est la plus grande et la plus blanche des pierres du mur, resté comme la seule trace de l'ancien port. C'était rare que quelqu'un s'y rendît après que le dernier bateau fut parti da là, il y a bien des années. Les pêcheurs allaient plus loin cherchant la rive plus plate et les promeneurs, même s'ils venaient ne restaient pas longtemps. Mais nous, les enfants, nous y allions jouer au Roy Wook, presque chaque jour. Presque seulement les garçons. Les filles venaient rarement et ne jouaient jamais. Nous avions chacun, deux pièces d'argent. Nos pièces n'avaient de valeur que pour nous, que pour notre jeu. ― Regarde mes pièces, me dit Methodi, un jour. ― Elles sont belles, on peut bien jouer avec. ― Apprends-moi, apprends-moi le jeu ! Ce jour-là, j'ai gagné contre deux adversaires. Methodi n'a pas joué. ― Je sais voir dans les rêves comme tu vois le jour. Cette nuit, tu verras aussi et demain, il y aura moins de joueurs, apprends-moi. La nuit est venue avec l'orage et partie avec la lune. J'ai vu la clairière dans les bois, de l'autre côté de la rivière, et le Loup me regardait. J'ai vu, dans le rêve, comme dans le jour, comme Methodi me l'avait promis. Le lendemain, j'ai gagné tous mes jeux et j'ai fait le jeu égal avec le Roy. Ce dernier jeu était très long, la nuit venait, déjà, avec le vent. Au moment même où, ce jeu fut déclaré jeu égal, le Loup s'annonça de l'autre côté de la rivière et, nous l'avons vu, même sur la clairière avec la Louve et trois louveteaux. C'était le signe. Je suis le Roy Wook à tout jamais, même après une éventuelle défaite contre un autre joueur. Tout au long du chemin depuis La Pierre du Loup jusqu'au village les enfants criaient ma victoire. Methodi n'a pas joué, ce jour-là.


Y a-t-il nos rêves dans la colline Le jour suivant, je regardais jouer les autres. J'étais le Roy Wook et je ne jouais pas. Methodi, non plus. Il n'a pas joué ce jour-là. Il me regardait apprends-moi. ― Demain, j'ai dit. Le lendemain, je suis restas à la maison et je ne l'ai pas vu. Un jour plus tard, non plus. Il n'est pas venu regarder nos jeux. Deux jours plus tard, sa mère me guida vers son lit de malade. Je lui dis de faire, de me montrer ses ped et chèpe, les deux mesures, la distance, entre le pouce et le majeur de sa main posée sur le sol et fortement appuyée du haut vers le bas. Et la même chose mais avec l'index pour le chèp. Mesuré entre deux pièces au sol le ped désigne si un coup est valable ou non. Methodi sourit et nos mains se touchèrent. Je connaissais maintenant la taille de ses ped et chèpe . ― Demain, tu joueras avec moi. Même si tu ne peux pas venir. Donne-moi tes pièces. ― Demain, je joue avec toi, même si je ne serai pas là, souritil en me montrant les pièces. Tôt, le lendemain matin, je me suis dirigé vers La Pierre de Loup. Seul, j'ai joué. Nous avons joué. Je touchais la pierre lisse avant chaque coup. Une fois, pour lui et puis, une fois pour moi. Je caressais la pierre et le sol sur lequel les pièces tombaient rebondissant depuis la surface blanche. Chaque coup, chaque lancement doit être réfléchi, mesuré, senti. La pièce tenue avec deux doigts, touche la pierre. Une fois, deux. J'écoute. Le son est important, l'œil ne quitte pas la pièce de l'adversaire, par terre, déjà. La mienne devrait tomber à côté d'elle à une distance moindre que mon pied. Un coup sec ! Les doigts s'ouvrent, le vol s'engage, la pièce part, tournoi et tombe, C'est là que je mesure et je ris. Bien joué ! Moi maintenant ! Je joue ! A toi ! Nous avons joué longtemps. Personne n'est venu, ce jour-là. Methodi a joué ce jour là. Methodi est mort, ce jour-là.

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J'ai vu son père poser le faire part, sur un arbre dans la cour. Toutes les façades et les portes le long de la rue en étaient couvertes. Je ne savais pas lire les signes et les lettres sur le papier. On apprend la lecture de l'arrivée de la mort et du départ d'une âme plus tard, plus âgé. Je suis resté caché. La nuit venue, je suis allé vers l'arbre. J'ai posé ma main sur le papier blanc. Je ne savais pas écrire. Je ne connaissais pas ces signes, ces lettres. Je suis resté la main sur ce morceau de papier jusqu'à l'aube et j'ai vu le rêve. Le Loup me regardait. Tu as dit. Je suis parti Le matin, les gens venaient et lisaient. Une écriture incertaine d'enfant tout en bas du faire-part disait que Methiodi a fait le jeu sans vainqueurs contre moi et était devenu lui - même Roy Wook à vie. J'ai gardé nos pièces, mais je n'ai plus joué. Jamais.


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Le chant de Ria


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Cette année là, le temps passait lentement. Au départ, à l'instant où, le temps se mit à ralentir, tout le monde crut que ceci pourrait être bien, que c'était l'occasion de profiter de faire des choses que l'on ne peut pas faire, justement, par manque de temps. Mais le temps passait trop lentement. Cette année-là, personne ne vint chez nous. Nous ne vîmes pas de voyageurs passer le pont sur notre rivière. Même, les gitanes, les dodolles ne traversèrent pas la rivière au vent du printemps, pour danser et pour nous parler de l'avenir. Cette année fut une année sans présages. Les loups ne se firent entendre que très rarement et les enfants passaient leur temps à chercher les chiens allongés et muets, dans un coin de nos cours. Avec le temps, les gens finirent par craindre ce temps hésitant sur son chemin. Certains se sentaient observés, soupçonnés de quelque chose. Le temps lent offre plus de temps et pourtant, rien ne se passait. Personne n'est mort cette année-là. Effrayées, les femmes enceintes, allaient voir les sages-femmes. Celles-ci ne savaient rien dire d'autre que des mots d'encouragement. Vers la fin de cette année étrange le village respira, soulagé quand quelques cris et pleurs de nouveaux nés annoncèrent leurs naissances. Une fête fut organisée pour accueillir le nouvel an. Personne n'en parla pas mais les gens sentirent le temps passer comme avant. Les loups hurlaient et nos chiens allaient leur répondre, depuis la rive, sous la lune. Avec le temps les gens oublièrent ce passage lent du temps. Sauf les mères des enfants venus au monde cette année là. Les mères regardaient leurs enfants grandir en bonne santé comme les autres, mais ces enfants apprirent à chanter avant d'apprendre à parler et avant même, de marcher. C'étaient des chants, de vrais chants et non des cris ou des pleurs. Les mères les écoutaient surprises et troublées de ne pas comprendre ces chants. Les petits


Y a-t-il nos rêves dans la colline chantaient des mots qu'elles ne connaissaient pas. Les pères et autres parents n'y croyaient pas. ― Ce ne sont que des gémissements comme on entend depuis toujours chez les gosses qui pleurent. Ce ne sont pas des mots. Une seule personne connaît une langue des autres ! C'est la vieille Ria. Ces enfants grandissaient comme les autres enfants. Comme les autres, ils aidaient les parents à pomper l'eau qui envahissait les caves des maisons, à la fonte des neiges. Les garçons parmi eux apprirent, tout petits, à nager, à pêcher, à bien pêcher à mains nues. Les chiens les aimaient et jouaient avec eux. Les mères finirent par écouter leurs chants avec un sourire aux lèvres et sans crainte, comme au début. Avec leurs couronnes en fleurs sur leurs têtes, les gitanes allaient le long de nos rues en dansant, en annonçant le printemps, mais elles n'acceptaient plus les cadeaux et n'en tiraient plus de présages. Les jeunes hommes riaient. ― Elles nous apportent le printemps en dansant et chantant. Elles sont tellement belles quand elles bougent leurs corps, qu'on ne voit que ce moment présent et on ne pense à rien d'autre. Mais les anciens et les femmes voulaient les entendre en parler comme elles le faisaient auparavant. Finalement une des dodolles arrêta sa danse. ― Nous pouvons vous dire votre avenir. Votre avenir n'existe autrement qu'à travers votre passé. Si vous n'avez pas la nostalgie de vos souvenirs, votre avenir n'aura pas lieu. Vos vies continueront d'une génération à l'autre, au long des années, mais sans avenir. Les pluies arrivèrent après un été sec. Les enfants couraient d'une flaque d'eau à l'autre criant de joie, suivis des cris des parents d'arrêter immédiatement de se salir, de faire attention de ne pas tomber, de rentrer à la maison. Tout le monde savait que les enfants n'obéiraient jamais et beaucoup sortirent de leurs maisons et se dirigèrent vers la rivière suivant les rires des enfants et les

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aboiements des chiens qui les précédaient. Tout le monde voulait observer la danse des gouttes de la pluie sur la surface de la rivière. Soudain des cris de joie devinrent des cris terrorisés en se mélangeant à des hurlements des loups et les aboiements enragés et les grognements des chiens prêts à se battre. ― Au loup ! Les loups ont descendu la colline. Les premiers des parents et d'autres adultes, arrivés à la proximité du pont virent les loups et les chiens courir affolés et perdus ne sachant par où partir. Ni les loups ni les chiens n'attaquaient les uns ou les autres. Effrayés et à la limite de la folie, de la rage, leurs poils mouillés et collés aux corps par l'eau de la pluie et fouettés par les vagues de leur course dans celle de la rivière, devenue sombre comme les nuits sans étoiles ni lune, ils faisaient une seule meute. Les mères cherchaient les enfants, leurs bras ouverts comme des ailes pour les protéger. Leurs voix entrecoupaient les cris des hommes appelant leurs chiens. Certains restaient sans bouger regardant devant eux les yeux grands ouverts. Quelqu'un hurla : ― La rivière ! La rivière a perdu ses rives ! Tout le monde s'arrêta. On entendit, encore, un ou deux gémissements d'un enfant, un ou deux jappements d'un chien, ― Notre rivière n'a plus de rives ! Personne ne bougea plus. La pluie s'arrêta, mais personne ne s'en aperçut. Personne ne vit la vieille Ria arriver. Sa robe noire et son foulard ouvert, elle marcha entre les hommes. Elle avançait lentement dans l'eau de plus en plus profonde. Son regard partit au loin, dépassant la colline des loups, allant plus loin que les montagnes derrière celle-ci, plus loin que le point où le ciel et la terre se touchent. Elle traversa, de son regard, cette limite et pénétra les nuages de souvenirs qui s'offraient à sa vue. Quelques hommes, pris de peur à la vie de la l'eau monter de plus en plus haut sur sa robe noire, se précipitèrent vers la vielle femme pour l'aider, pour ne


Y a-t-il nos rêves dans la colline pas la laisser seule et offerte à la rivière. Un seul geste de sa part les arrêta. Elle ne se retourna, même, pas vers eux. Elle se mit à chanter. Sa voix n'avait pas son âge. Elle chantait et elle avançait toujours d'un pas lent mais décidé. Elle chantait toujours quand la surface de la rivière, froissée par une brise se referma sur elle. Un frisson courut ce moment. On l'entendit chanter de l'autre côté de l'eau. Les gens la virent de l'autre côté de l'eau. Ils se virent tous de l'autre côté de la surface de la rivière. Le chant venait de partout maintenant. Les enfants nés cette année du temps lent se mirent à chanter. La vielle Ria et les enfants chantèrent un chant dont les mots étranges venaient d'une autre langue et que, maintenant, tout le monde comprit. Tout le monde les connaissait depuis toujours. Certains essayèrent à lever leur voix et à chanter ensemble. Les autres plongèrent leurs têtes dans les vagues pour se voir nager, marcher, voler dans la rivière. Quelques-uns se parlaient. Quelqu'un cria : ― La rive ! Les rives ! La rivière avait ses rives. Un faucon survola la rivière et quelques autres s'annoncèrent par leurs cris. Les loups hurlaient tout en allongeant l'autre rive en partant vers leur colline. Les chiens aboyaient en sautant autour des enfants et autour de leurs maîtres. La rivière avait une couleur à tomber à genoux et à l'observer sans respirer. La vielle Ria marchait entre les femmes et les enfants. Les hommes et les chiens les suivaient. Ses cheveux, sa robe noire et son foulard étaient secs. Cette année, les dodolles sont revenues en automne. ― Nous voulons vous dire quelques présages. Les femmes les écoutèrent et les hommes les regardaient danser. Elles sont parties emportant leurs cadeaux et en traversant la rivière avec le vent.

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Cerf-volant pour un poème ...Les enfants ne sont pas les humains en devenir, non, ils sont des êtres à part, venus d'un rêve, non du rêve de quelqu'un, ce n'est pas le rêve d'une personne, c'est le Rêve qui est à l'origine de notre Monde, de l'Univers, de Tout..


Y a-t-il nos rêves dans la colline Cerf-volant pour un poème

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A demain ‌


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Sur la plage, un garçon tenait le fil et regardait le cerf-volant au-dessus de lui. Un très beau cerf-volant. Grand, fier avec un sourire rouge sur sa surface blanche. Le garçon le faisait tourner, le laissait monter, très haut. Je les regardais en marchant lentement dans le sable. L'homme à côté du garçon me dit : ― C'est beau, n'est-ce pas ? ― Oui, très. ― Vous voulez essayer? J'en ai d'autres ici. Ils sont tous magnifiques. Faites-vous plaisir. Je ne les loue pas très cher. Surpris, j'ai vu, plusieurs cerfs-volants près de lui et du garçon. ― Vous louez les cerfs-volants sur la plage? ― Oui, monsieur. ― Comment les louez-vous ? ― Ça dépend. Vous en choisissez un et vous le faites voler pendant une heure. Après vous écrivez un poème et si ce poème plaît à mon fils et à moi, alors ça sera gratuit, sinon, c'est 10 euros. ― Je ne sais pas écrire des poèmes et je n'ai pas 10 euros non plus. ― Essayez, monsieur, venez avec moi. Le garçon se mit quelques pas plus loin et me fit signe : allez. Je pris un cerf-volant. Il s'envola aussitôt et vibra à côté de celui du garçon. ― Oui, c'est bien, Monsieur. Gaspard n'aime pas être seul làhaut. Le garçon riait. Je tenais le fil tendu par le vent et je m'entendis rire. Nos têtes vers le haut, le petit garçon me dit, répondant à ma question non posée.


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Simon, il s'appelle Simon, le vôtre.

Gaspard et Simon. Le garçon et moi. Gaspard fit un saut en avant. Je suivis le garçon et Simon dansa tout près de son ami, Gaspard. Le garçon riait. Simon tremblota, un peu, je sentis le fils bouger dans ma main. Il se cacha derrière Gaspard, sorti de l'autre côté, revint et montra son sourire de nouveau. Le garçon sauta en arrière, je l'entendis rire dans mon dos. Là haut, c'était le tour de Gaspard de faire les galipettes. Il fit un cercle autour de Simon. Les cerfs-volants mélangeaient leurs pirouettes dans le ciel pendent que le sable devint un dessin marqué par les traces des pas de garçon et de moi. En dansant et riant aussi, mon regard levé vers le haut, je ne sentis pas le temps passer. Une heure plus tard, l'homme me tendit une feuille et un crayon. J'écrivis mon poème. L'homme le lit puis le garçon, aussi. Après une assez longue pause, le père me dit : ― Je trouve que vous ne me devez rien. J'aime ce que je voie sur ce papier, mais ... Tommy n'est pas de mon avis. C'est la première fois que ceci se produit. Alors nous devons recommencer. Une heure de vol des cerfs-volants et un poème. Demain. Le garçon sourit. ― A demain. ― A demain. Le garçon m'accompagne pour me dire - au revoir. ― Monsieur, j'aime bien votre poème. ― Mais tu veux faire plaisir à Simon et à Gaspard ? Il riait. ― A demain. ― A demain. 218


Dis bonjour


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―Tu as terminé Marie ? Bonne fin de l'après-midi et à demain, alors. La femme tenait la porte entre ouverte. Elle sourit aux enfants et fit un signe, un coucou amical à la maîtresse et à moi .― A demain matin. ― Dis bonjour à Marc. ― Je n'y manquerai pas. Je repris mon dessin sur le chevalet placé au milieu des petites tables des enfants autour de moi. En bougeant lentement le crayon, je leur parlais. Je leur disais, que dessiner, c'était comme parler, si on savait dire : une maison, un arbre, on pouvait en faire un dessin. Dessiner, c'est comme parler, mais pas avec ta bouche, mais avec ta main. C'est mieux, personne ne vous dira qu'on ne dessine pas la main pleine par contre parler la bouche plaine, ah ça … Ils riaient. Je regardais leurs dessins. Une maison. Un arbre. La maison penche un peu, mais c'est une belle maison. Avec une porte. Avec des fenêtres, avec une question : comment dessine-ton un chien ? Le facteur venu avec ses plis regardait nos dessins. En partant, il plaisantait : maître, attention, vos élèves vous dépasseront sous peu. ― Au revoir. ― Au revoir, dis bonjour à ta femme, François. ― Je n'y manquerai pas. Merci. Nous avons accroché nos dessins. Une exposition ! Une petite bataille pour les meilleures places sur le panneau. Je rigolais. Mais demain, on les placera autrement. D'accord ? Ils l'étaient. Je mis ma veste.


Y a-t-il nos rêves dans la colline A la porte de l'orphelinat je dis :

― Au revoir les enfants. ― Au revoir. ― Maître ! ― Oui ? Un petit garçon vint vers moi. ― Dis bonjour à ... quelqu'un.

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Le caillou


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A la pointe, les deux bras de la rivière se réunissent après avoir coulé, chacun de son côté de l'île du Château. Le bras droit descend, quittant l'écluse du moulin et deux cent mètres plus bas il s'élargit et renforcé par les eaux du bras gauche, il forme un petit lac. Le parc touche ce tout petit lac par son allée qui longe la rivière. Assis au bord du lac, je peux voir Gaspard sur son rocher. Gaspard est le nom que j'ai donné à un canard blanc. Le rocher est, en faite, un, un peu plus grand caillou, sortant de l'eau d'à peine dix centimètres. Mais ce petit Gaspard, toujours seul, jamais avec le reste des canards vivant sous le moulin, se posait sur celui-là, quand il ne se promenait pas dans le village. J'aimais dire : tiens, Gaspard est encore sur son rocher ! Le couple des cygnes vient vers moi. Le mâle sort sur la rive et à un pas, seulement, de moi prend les morceaux de pain que je lance. Il se met entre sa femelle et moi pour la protéger ouvrant un peu ses ailes qu'il accompagne de petits grognements, enfin, je ne sais pas comment dire autrement pour ses sons. Je les regarde partir. ― Monsieur, avez-vous des cailloux ? Le garçon pose quelques cailloux sur la rive. Je ne l'ai pas entendu venir. ― Ici, on n'en trouve pas. J'ai apporté les miens. Des plats. Pour faire des ricochets. Vous savez les faire, les ricochets ? Une fois, j'en ai fait dix. ― Dix ? ― Non, trois ! Il sourit, content de ma surprise.


Y a-t-il nos rêves dans la colline Il se met près de l'eau. Son épaule gauche vers la rivière, il lance un caillou. Plouf ! Il essaie un deuxième. Plouf. Pas un seul ricochet. Troisième non plus. Je me lève.

― Attends ! Je prends un de ses cailloux. ― Un deux, trois.. ouiiii, vous avez fait cinq ou six ! Je pris un autre et je lui explique comment faire : il faut plier les genoux, ne pas le lancer trop près, il rebondit trop haut et après ça donne plouf !, ne pas lancer trop fort non plus, pense bien à ton caillou, suis son vol de ton bras, de ton regard, choisis bien le moment sans petites vagues sur la surface ! Je lance. Il fait plusieurs ricochets, glisse sur l'eau allant loin et plonge lentement .― Vas y ! A toi maintenant ! Deux ! Plouf ! Deux ! Deux ! Plouf ! Trois ! Deux ! CINQ ! ! ! Le garçon regarde la rivière. Il est content. Nous sommes contents, tous les deux. Il se retourne. ― Il n'y a plus de cailloux .― Si ! Je sors de ma poche un caillou. Je le montre au garçon. J'entre dans la rivière de deux pas. Je le lance. Le caillou touche la surface, rebondit, vole tout près, au-dessus, la touche encore, fait une vingtaine de ricochets, glisse, s'en vole encore et se perd au loin. Le garçon se tourne vers moi .― Mais il est parti le caillou ! ― Non, regarde ! J'ouvre ma main. Le caillou mouillé, avec quelques gouttes d'eau, reflet la lumière.

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― Un jour, j'avais ton âge, dix ans, c'est ça, j'ai été sur une plage et je regardais un peintre derrière son chevalet. Il faisait le ciel, la mer, la plage, le sable, les galets et les cailloux sur la plage. Il s'est retourné, m'a vu et il a pris ce caillou de son tableau et il me l'a donné. Je le garde à jamais. Le caillou est sec. Je le mets dans ma poche. Le garçon suit mon geste. ― Tu sais, des fois je viens ici et je peins le moulin. Nous rentrons ensemble. Tiens, Gaspard est, encore, sur son rocher.


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Le théâtre


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La maison des Poclains se trouve à l'autre bout du village. Je les ai rencontrés lors d'un vernissage à Paris. Et deux ou trois fois, dans la boulangerie du village : bonjour, bonjour... Ce fut une surprise, ce coup de téléphone de la part de madame Poclain, me priant de garder leurs deux enfants, le soir même. Une urgence ! Avant, même de pouvoir refuser poliment, elle lâcha un grand soupir et, soulagée, elle me remercia de tout son cœur comme si j'avais accepté. Les Poclains juniors, Denis et sa sœur Léa me regardaient comme tous les enfants, avec curiosité. Je sentis que nous allions passer une soirée pas comme les autres. J'ai tenté une conversation aussi classique que débile. Les deux petits ont très rapidement retourné la situation et je m'entendis répondre aux questions, qu'ils me posaient dont la dernière était : ― Aimez-vous le théâtre ? ― Oui, bien sûr, j'aime le théâtre .― Vous aimez le théâtre ? Génial ! Vous voulez qu'on joue, qu'on fait du théâtre ? ― Allez, allez, dites oui ! ― D'accord ! Mais je ne sais pas comment nous pourrions jouer au théâtre. ― Facile ! Vous inventez un lieu, une belle histoire, vous nous racontez et puis vous nous dites qui doit jouer quoi et puis vous nous dites si on le fait bien ou non et puis .... Pour faire de la place pour la scène, ils déplacèrent les chaises et la table. Pris au jeu, je les aidais. Assis sur le tapis, les enfants côté jardin et moi côté cour, si le canapé fait la salle de notre théâtre, je commence : il y a un pays qui s'appelle Danemark. Autrefois, il y avait un roi de ce pays, enfin dans une histoire, dans ce pays, il y avait ce roi et il avait un fils, Hamlet ... Ils


Y a-t-il nos rêves dans la colline m'écoutaient attentivement pendant que je leur expliquais, je leur distribuais les rôles, Denis : Hamlet et la petite Léa : Ophélia. Je crois qu'ils étaient assez contents de ce casting.

― Je suis Hamlet, alors. Et toi, tu es Ophélia. Denis est content. Sa sœur aussi. ― Oui, Hamlet, je suis Ophélia . Mais moi, je suis mécontent. Je suis fou de rage, même. Je viens de proposer aux enfants de participer, d'entrer comme des personnages dans une tragédie Shakespearienne. Assassinat, vengeance, la folie, dans ce drame. Il y a de quoi se poser la question si ce n'est pas moi qui suis devenu fou en proposant une pièce comme celle-ci aux enfants. Je fais marche arrière .― Euh.... j'ai une meilleure histoire. Écoutez-moi, écoutemoi Léa et puis toi... ― Hamlet ! Sa réaction me fit sourire. Je me tourne vers la petite fille : regarde, tu feras le Chaperon rouge, toute mignonne que tu es, avec une corbeille et … .― Et Hamlet le Grand méchant loup ? ― Non, je suis Hamlet et toi tu es Ophélia ! Voilà ! Le garçon avait l'air décidé. J'étais décidé moi, aussi. Je me levais pour annoncer officiellement et sans appel, l'annulation de ce projet. Je vis le garçon marcher lentement sur le tapis, sur notre scène. Tête baissée d'abord et puis relevée, il me regarde, il regarde à travers moi et il dit : ―To be or not to be, that is the question! Je me sentis comme foudroyé. Pendant une éternité, je suis resté bouche ouverte, mon bras à mi-chemin entre ma tête et nulle part. Finalement, de nouveau assis, je dis : 232


― Mais, mais, comment sais-tu ça et en anglais de surcroît ? ― Ah c'est de l'anglais ? Géniale, géniale, Ophélia, c'est de l'anglais, dit le Monsieur ! ― Super, super, Hamlet, j'ai beaucoup aimé ! ― Ophélia, tu dois prononcer le H, on dit : H A M L E T ! Pendant l'heure qui a suivi, je les ai écoutés. Ils jouaient bien. Ils jouaient très bien. Je ne croyais pas ce que je voyais. Je répondais brièvement à leurs questions, de temps en temps. Je me sentais souffrant. J'étais souffrant. Je ne me souviens pas du moment de retour de leurs parents. Je ne sais pas comment je suis rentré chez moi. Deux semaines plus tard, je téléphonais :― Bonjour ...oui, oui, c'est moi, comment allez-vous madame ? Bien ! Oui ! Oui ! Moi aussi ! Merci ....voilà j'ai deux invitations pour l'exposition d'un ami que j'estime énormément, mais voilà, je ne peux pas m'y rendre alors, ....... ah, non, non, oui, voilà je pourrais rester avec Hamlet et ... je veux dire avec Denis et Léa.


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L'oiseau


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Comme tous les mercredis et vendredis, jours de ses cours de chant, la petite Laure Barth est venue, accompagnée de sa mère. Comme chaque fois, Madame Barth m'a demandé si elle pouvait venir à mon atelier. Elle y est restée une dizaine de minutes et, après avoir choisi une toile pour son salon, comme chaque fois, toujours une différente, sans jamais en emporter une seule, elle est partie pour revenir chercher sa fille, une heure plus tard. Mary, ses mains sur le clavier de son piano, son élève à côté d'elle, me regarde, tu as encore bien vendu ? Je souris aussi oui, bien sûr ! La porte reste, toujours ouverte entre les deux pièces. Derrière mon chevalet, je peux entendre les explications de la prof et le chant de Laure. Un talent pur, l'oreille absolue. ― Laure, écoute-moi ! Tu chantes bien, mais tu peux faire beaucoup mieux. Le chant, c'est comme un oiseau. Tu le lâches et il s'envole. Chante, pour voir un oiseau dans l'air. Laisse-le partir, laisse-le s'envoler ! ― Un oiseau ? Il va s'envoler ? ― Oui, Laure ! Le piano. Un exercice simple. Laure chante. Elle chante très bien, comme jamais. Je me lève. Lentement, très prudemment, j'avance vers la porte, sur la pointe des pieds. Un bras tendu devant moi, comme dans le noir. Laure chante. A la porte, je m'arrête. Mary passe à un exercice plus complexe. Laure suit. Elle chante. Mary aussi. Elle porte la voix de la petite pour se placer aussitôt derrière, la suivre et la laisser seule. Laure chante. Je reviens à mon chevalet. Je prends une feuille. Le piano s'arrête. Laure est à la fenêtre. ― Mais je ne l'ai pas vu, l'oiseau ! ― Moi si, je l'ai vu. Regarde, c'est pour toi ! Je lui montre mon dessin : un oiseau en vol !


Y a-t-il nos rêves dans la colline Quelques mois plus tard, Mary et moi, nous sommes partis vivre à la campagne. Le salon de Madame Barth est resté privé d'une de mes toiles. Des années plus tard, à Paris, en entrant dans une librairie, nous avons vu une affiche : Concert, Laure Barth-Pinnina, soprano, la date, l'heure ! Le fond de l'affiche : un dessin, un oiseau en vol. Mon dessin.

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La diagonale du fou


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Un jour j'ai proposé, de marquer les 64 cases, noir et blanc, pour le jeu d'échec, sur une des deux tables en pierre dans le parc. Personne n'a réagi. Alors, un jour, je les ai tout simplement peintes. Personne n'a approuvé ni critiqué ce geste de bienfaisance ou de vandalisme. C'était clair que personne, ici, ne s'intéressait à ce jeu. Peu importe. Je sors dans le parc et je joue avec les grandsmaîtres : Kortschnoî, Spaski, Capablanca. D'après les parties regroupées dans un livre dont je ne me sépare. Mon grand-maître favori est, incontestablement Léon Aliehinoff. J'admire son jeu. Même dans les cas où il a perdu, il reste un virtuose. Le livre contient, beaucoup, d'anecdotes sur sa vie, quelques lettres qu'il a écrites à ses amis, un poème aussi. Mais à part sa courte biographie, je ne lisais que les pages avec ses parties, jouées un peu partout dans le monde. Ù Assis à table au jeu d'échec je cherche la page avec la partie contre le Hongrois Szabo, qu'Aliehinoff a jouée à Malte en 1912. Un couple passe. ―Bonjour ! ―Bonjour ! De l'autre côté de la rivière, le long de la promenade devant le Château quelqu'un appelle son chien. Je reconnais la voix. Je connais le chien, aussi. Ils restent quelques minutes encore et puis, c'est le silence. Le couple est sorti du parc, aussi. Je plonge dans ma partie. Je la connais et je la commence au trentième coup de blanc. Je joue les coups, lentement. Je réfléchis et comme à chaque fois, je reste, la tête entre mes mains, à admirer les trois derniers, et il m'arrive, et ce n'est pas rare d'applaudir. ― Vous jouez seul ?


Y a-t-il nos rêves dans la colline Une petite fille pose sa balle rouge sur la table. Blonde, vêtue de blanc, petite chemise blanche, pantalon court blanc, les tennis blancs

.― Non, oui, enfin non ..... tu connais les échecs ? ― Oui, non, oui ..... mon papa joue des fois, moi je regarde seulement. Mais quand il joue, papa, il a toujours quelqu'un pour jouer avec lui. ― Tu sais, on peut jouer seul, d'une certaine manière, mais il faut que je t'explique un peu le jeu et puis tu verras, comment il est possible de jouer avec quelqu'un tout en étant seul. Tu veux ? Elle est d'accord. Elle monte sur la chaise, en face de moi et me regarde attentivement. J'avais un peu d'expérience avec les enfants de cet âge. Un de mes neveux a appris à jouer aux échecs avec moi. J'estime que la fille en blanc doit avoir aussi neuf ans ou, peut-être, dix. J'avais mis les figures en position du départ. Blancs et Noirs. Chaque camp avec sa reine et son roi. Les fous à côté. Les pions. Elle ne perd aucun mot. Elle suit ma main quand je déplace un pion, ou la tour. À la fin, je lui explique que dans un livre, on peut trouver beaucoup de belles parties et comme ça, on joue même quand on n'a pas un vrai partenaire. En terminant, je la regarde, je la vois toute concentrée et je m'attends à une avalanche de questions : pourquoi le fou s'appelle-t-il fou, ou bien pourquoi la tour est plus petite que le roi ?ù ― Comment s'appelle-t-il ? Elle me montre, elle touche même un des pions blancs .― Mais je t'ai dit. Voilà, ce sont des pions. Ils sont huit et puis voici le fou .... ― Non, pas comme ça, par exemple moi, je m'appelle Angélique !

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Elle me regarde avec une insistance telle que je souris et me présente à mon tour. Elle est contente et pose de nouveau son doigt sur le pion blanc, sur la case e2. Je ne dis rien. Elle attend un peu et puis elle me dit : ― C'est Alexandre et celui-ci s'appelle Ivan et voici Serge ! Son doigt passe de la case e2, à d2 et f2 .― Et la reine s'appelle Catherine ! ― Enchanté, ravi de faire votre connaissance Alexandre, Ivan et Serge ! Angélique me surprend encore une fois. Elle quitte sa chaise, se met debout et fait une belle révérence. Je comprends que c'est pour la reine Catherine et je baisse ma tête, aussi. ― Votre majesté ! Angélique est vraiment fière de m'avoir appris, quelque chose. Nous sourions tous les deux. Tous les deux, nous sommes vainqueurs dans notre toute première partie d'échecs. En partant, elle me tend sa main et s'en va. Je sens que ce n'est pas tout. J'ai raison. Quelques dix pas plus loin elle se retourne. ― Au revoir Ivan, Serge, Alexandre, Votre Majesté ! Je reste seul dans le parc, devant ma table aux 64 cases de l'échiquier. Je pose les figures et j'organise la situation avant le quarante-sixième coup pour le blanc, dans la partie Aliehinof-Oleg Plehanoff. La partie dite ''Champagne''. Je regarde la position et je joue, le coup de génie, le coup gagnant, le coup de la diagonale de fou, avec lequel Aliehinof gagne Ba6 Mat ! La nuit s'annonce doucement. Je regarde vers le Château et puis, pour la première fois, je tourne la page des Index et sous ''La partie dite Champagne'' je lis :


Y a-t-il nos rêves dans la colline La partie jouée dans le Château Ogier, en Champagne, en 1913, lors de séjour de Léon Aliehinof en France, accompagné de son épouse Catherine et de ses trois fils Alexandre, Ivan et Serge.

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Dat omno ti nagorih


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Les parties de mini-golf avec Nadine se terminaient sans jamais aller au bout. Bavarde, curieuse, maligne, elle ramenait la balle que je venais de jouer en expliquant que c'était contre les règles et que je devais rejouer ou bien que c'était son tour. Nous ne sommes, jamais, allés, au - delà première case de 12 que notre piste avait. En règle générale, à la fin de notre partie, à son interruption, plutôt, je me trouvais assis sur le banc, mort de rire et Nadine proclamait sa victoire incontestable, ― Qui commence ? ― Le perdant du dernier match, toi ! ― Mais nous n'avons pas terminé le match. ― J'ai gagné la dernière fois. Et puis, je gagne toujours ! Elle se donna l'air de quelqu'un qui en a marre de le répéter tout le temps. Un couple passait à côté de notre terrain et nous regardait. La jeune femme sourit. Ses bras un peu écartés, elle avait l'air de ne pas comprendre ce que la petite joueuse disait. L'homme se tourna vers moi. ― Nous sommes Allémands ! ― Ich kann deutsch. ― Ah ja ? Ihre Tochter is niedlich. J'ai expliqué que Nadine était ma nièce. J'étais assez content d'échanger quelques mots en allemand, J'étais, aussi et même beaucoup plus content et très surpris que Nadine nous écoutât et nous regardât sans aucun signe d'impatience et n'insistant jamais à continuer notre jeu, ― Auf Wiedersehen und gute Reise ! Quand les deux jeunes gens partirent, Nadine me prit par le bras et me guida vers le banc. ― Mais, qu’est-ce que c'était ? Comment avez-vous.... pourquoi avez-vous parlé comme ça ?


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Ce sont des Allemands. La Dame et le Monsieur, ils sont Allemands. ― Allemands ? ― Oui, Nadine, tu sais, il y a des Allemands et puis ils parlent allemand. ― Pourquoi ? Pourquoi ils ne parlent pas comme nous ? Je me sentis piégé. Comment expliquer les origines des langues, les origines des peuples, la création des nations, à une fille de cinq ans ? Enfin, comment l'expliquer même si, elle en avait vingt-cinq. Alors je me mis à simplifier. ― Il y a des Allemands, ils vivent en Allemagne et ils parlent allemand. Comme nous ! Nous vivons ici, en France et nous parlons français. ― Et y-a-t-il encore ? ― Encore ?, ― Oui, encore, S'il y a encore d'autres personnes qui sont d'autres que nous et qui ne parlent pas comme nous ? Ni comme les Allemands ? ― Oui, oui, bien sûr, il y a, par exemple ..., il y a des Russes, puis il y des Espagnols... ― Mais tu as parlé allemand ! ― Oui, j'ai appris l'allemand. ― Et pourquoi moi je ne l'ai pas appris ? ― Mais tu peux l'apprendre si tu veux et d'autres langues aussi. ― Et il y en a beaucoup ? ― Oui, pas mal. Mais, tu sais, même si tu ne parles pas une langue, tu peux la comprendre si quelqu'un la traduit. Je peux te traduire ce que dit un Allemand, par exemple. ― Et les chiens? ― Quoi les chiens ?

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― Les chiens en Allemagne comment font-ils ? ― Les chiens en Allemagne aboient, ― Ils aboient en allemand ? Nos chiens comprennent-ils les chiens allemands ? ― Nadine, jouons au golf. Allez c'est à toi de jouer! La partie reprit. Comme d'habitude Nadine me faisait rire. Elle tapa la balle. La balle partie à côté, elle courut, l'attrapa, revint et rejoua le coup comme si elle n'avait pas joué. Quand ce sera à moi de jouer, elle se mettra tout près de moi et me posera mille questions qui n'ont rien à faire avec le golf, pour me déconcentrer. J'avais encore un coup à jouer. Avec ce coup, je peux gagner. Nadine partit en courant voir la rivière. Étant absente, elle peut contester le coup. Mort de rire, je ne l'ai même pas joué. Assis sur le banc, je la vis revenir. Elle se mit devant moi, toute sérieuse. J'étais sûr qu'elle allait me lancer un je gagne toujours comme elle le faisait d'habitude. ― Dat omno ti nagorih ! Je ne dis rien, Elle répéta : ― Dat omno ti nagorih ! ― Pardon ? Ah oui, tu as appris... tu as inventé une nouvelle langue. Il faut me traduire, Nadine. ― Oui mais ce n'est pas une nouvelle langue, C'est un mélange des langues qui existent déjà, ― Ah, d'accord, Je te l'ai dit qu'on pouvait traduire les langues, Pour les comprendre, ― Oui, je sais. ― Il faut me traduire, Nadine. Qu'as-tu dit ? ―On est bien ensemble ! Quelques jours plus tard, j'ai reçu une invitation pour participer à une réunion à Reims. A l'initiative d'une association d’artistes, d’écrivains, de traducteurs un grand projet sera lancé. Ce


Y a-t-il nos rêves dans la colline projet, une fois lancé, devrait tracer un chemin vers les médias pour y introduire l’art, la peinture, la littérature. J'ai téléphoné à un ami pour avoir quelques informations complémentaires. Il m'en a donné et finalement, je lui demandai, quel nom a été donné à ce projet. ― Dat omno ti nagorih ! ― Pardon ? ― Dat omno ti nagorih ! ―… ―Tu es toujours là ? ― Tu as bien dit : Dat omno ti nagorih ? ― Mais oui. J'ai le projet devant moi et je te lis le titre encore une fois, si tu veux… ― Non, non, j'ai compris et ça vient de ... ? ― C'est une combinaison de plusieurs langues. ― Oui, bien sûr, et ça veut dire : on est bien ensemble ? ― Rien du tout ! Pourquoi dis-tu ça ? Ça veut dire : Je gagne toujours !

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Le sourire


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Il y a des gens qui portent le sourire sur leurs visages longtemps après avoir dit quelque chose de gentil ou après avoir pensé à quelque chose d'agréable. Ils le promènent sur leurs visages, tout en négociant des prix sur un marché, ou bien en s'arrêtant au feu rouge derrière le volant de leurs voitures ou bien.... Certains l'éteignent rapidement, avant même de lui donner sa forme définitive. Il m'arrive de garder le sourire sans le savoir, oubliant même ce qui a pu le poser sous ma moustache. ― Monsieur, vous rigolez. Anne, regarde ! Un garçon se mit devant moi, sur la petite allée dans le parc. ― Ben, je.. Sans attendre mes explications, le garçon se retourna et se mit à courir vers Anne, près du toboggan à une quinzaine de mètres de nous. Le garçon d'environ neuf ans, sa sœur deux ou trois ans de moins, je crois. Elle tapa le sol avec son pied .― Tu n'as pas dit : bonjour ! Il faut dire : bonjour, Thomas ! Thomas s'arrêta, trébucha un peu, éclata de rire à cause de sa maladresse. Il leva sa main, y posa un baiser, sa bouche en rond, il souffla vers moi. Il m'envoyait un bisou à la place d'un bonjour oublié. Ses bras accompagnèrent le bisou : vole, vole ! Je posai rapidement mon bouquin par terre. Redressé, j'observais attentivement le vol. Anne et Thomas, surpris, les yeux grands ouverts suivaient mes gestes. Pour intercepter le vol du bisou, je bondis, mon bras droit tendu. Ma main ouverte se referma. Je l'avais. Je le tenais. Doucement, je posai ma main contre mon visage. Immobiles, les enfants me regardaient : et maintenant ? À mon tour, je mis un baiser sur ma main et fis le geste de le lancer vers le garçon, comme on lance une balle. Je le vis plier ses genoux presque jusqu'à la terre. Il sauta, son bras en l'air. Un cri de


Y a-t-il nos rêves dans la colline joie. Il l'avait ! Il se donna une gifle, se précipitant de placer le bisou sur sa joue. Le garçon m'imita et fit comme moi, il lança un autre bisou vers moi. Pour le rattraper en vol, je courus à gauche et avec les bouts de mes doigts, je le touchai, il rebondit ... je tendis l'autre bras ...encore un effort, attention, un pas à droite et... ouf, je le tenais. Essoufflé, revenu à ma place, je le mis sur mon nez. Thomas fit la même chose avec le mien. À chaque fois je changeais. Un lancement tel un joueur de football, depuis la touche. Le basketteur en suspension. Je rattrapais ses envois sur un cheval au galop, en nageant, sur une planche à voile. Anne nous encourageait .― Bien joué Thomas, bravo Monsieur ! Le garçon faisait les mêmes gestes, les mêmes figures que moi sauf... C'était à moi d'envoyer le baiser. Il le suivait de son regard. À la place de le saisir, il s'écarta d'un pas et le laissa continuer son vol vers Anne. Elle l'attendait et ne le prit pas dans sa main. Elle tourna sa tête légèrement et le laissa se poser tout seul sur sa joue. Elle mit le sien sur sa main. Il partit. Thomas s'écarta et l'accompagna, renforça d'un souffle. Je fis quelques pas en avant. Mes mains ouvertes, l'une à côté de l'autre, je le pris et le renfermai avec douceur. Comme un oiseau. Les enfants vinrent vers moi. Nos genoux par terre, nous fîmes un petit cercle ensemble autour de l'oiseau dans mes mains. Lentement, je les ouvris. Un papillon jaune s'envola. Trois ou quatre le suivirent. Dix, trente, centaines. Les cheveux d'Anne et de Thomas bougeaient sous les battements de leurs ailes. Derrière des milliers de papillons jaunes, je vis les yeux émerveillés des enfants.

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Un peu en retrait, un peu séparés des autres, trois derniers papillons tourbillonnaient autour de nous et partirent vers les fleurs. Thomas se tourna vers moi. ― Monsieur, vous souriez toujours. Anne, regarde !


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Les ch창teaux de sable


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De loin, déjà, je vis le garçon, d'hier. Il observait son village dans le sable .― Tu as quel âge ? J'aurais pu dire quelque chose d'autre. J'aurais pu lui dire, que je l'avais vu hier faire des châteaux de sable et que j'étais impressionné par les formes qu'il leur donnait. J'aurais pu dire que je savais qu'il avait entendu la voix de la femme qui répétait son nom, en l'appelant à chaque fois plus fort. J'aurai pu dire que je le cherchais sur la plage pour lui parler de ses sculptures. ― J'ai neuf ans. Je suis en cm1. J'aime aller à l'école. La maîtresse est gentille. Oui, j'aurais dû dire quelque chose d'autre. Le garçon mit fin à l'interrogatoire qu'on lui imposait souvent. Il se mit à genoux. Comme je ne bougeais pas, il leva la tête. Surpris, il sourit .― Hier, vous avez vu le domaine du Roy que j'ai fait, ici. Et je sais que vous aimez. Vous avez les yeux bleus et je sais voir dedans. Je m'assis sur le sable. ― Vous savez faire des tableaux avec une mer et les vagues ? ― Oui, j'en peins souvent. Il sait voir dans les yeux bleus. Il sait que je peins. Je souris. Le garçon me regarda. Les yeux bleus. ― Un tableau avec une mer, avec des vagues et avec un bateau pour partir sur la mer. Pour de bon ! Vraiment ! Vous sentirez le vent sur votre visage. La voix de la femme. Elle appelait le garçon. Tiens, le même nom comme le mien. Hier, je ne l'entendais pas clairement. ― Un jour, tu le feras ce tableau ! Le garçon se leva


Y a-t-il nos rêves dans la colline .―Tu le sauras. Avant de prendre la mer, dans ton tableau, fais une Île. Avec une plage, avec du sable. J'y serai, je t'attendrai sur la plage.

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La course


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Deux fois par semaine, je sors dans les environs pour courir. Le plus souvent, je laisse la voiture derrière l'église de Saint Quentin le Vieux et je prends le chemin à travers le bois. Je marche pendant deux ou trois cent mètres et après, je commence à courir, lentement, au départ, pour accélérer de temps en temps. Une demi-heure plus tard, deux ou trois de ces accélérations passent en sprints soutenus pendant à peu près dix ou vingt secondes. Au moment même où j'ai voulu changer le rythme, quitter la cadence d'un marathon, plutôt lent, et partir plus vite, j'entendis des pas derrière moi, rapides et légers. Et puis, à la hauteur de ma taille à ma gauche, une tête apparaît en balançant ses mèches blondes. Devant elles tombent et rebondissent sur le front, et en arrière, elles fouettent les épaules d'un garçon en survêtement rouge. Il ne me dépasse pas. Il court à côté de moi. Il ne me regarde pas, ne dit rien. Il court. Moi non plus, je ne dis rien. Je cours à côté de lui. En silence. Je sens que le garçon s'attend à ce que je dise quelque chose, tu es venu avec qui, tu cours souvent par ici. Normalement, je l'aurais fait, mais là, je ne sais pas par quelle soudaine envie de plaisanter un peu, je reste muet. Quelques minutes encore, nous gardons le même tempo sans se parler. Je vois ses mèches qui sautillent sur sa tête. ― Bonjour, dit le garçon .― Oh, bonjour ! Sans rien dire de plus, j'accélère. Je rajoute de la vitesse mais très dosée, pas après pas, progressivement. Le garçon suit. Quand j'ai vu qu'il plafonnait, je gardais cette vitesse tout en observant, en cachette le petit sportif blond. Il ne peut plus. Alors je ralentis et je m'arrête complètement. Je fais quelques mouvements sur place. Le garçon est visiblement fâché. Il revient vers moi.


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Vous avez ..... Vous avez pu, ..... Il est essoufflé. Vous avez pu con...continuer pour voir qui.....qui est plus... qui peut gagner .― Gagner ? Gagner quoi ? Je ne vois pas quoi.... ― Ah non ? ― Ben, non ! Il me regarde en attendant que sa respiration se calme. Je lui fais signe de venir et de marcher avec moi. ― Écoute, oui, c'est vrai, j'ai lancé une petite attaque pendant que nous courrions mais ce n'était pas pour te vexer, je ne .... ― Mais non, non, la course n'est pas terminée, elle va juste démarrer, maintenant, si vous le ... voulez. ― Une autre fois, d'accord ? Parlons d'autre chose. Tu es venu avec ton papa ? Tu sais, je viens souvent ici et je … .― Alors vous savez que ce chemin bifurque et que les deux chemins sortent sur le champ et après .... J'ai compris qu'il ne lâcherait pas prise. Bien sûr que je connais les deux chemins. Et la clairière avec un dolmen plus loin. A une cinquantaine de mètres après les bois, c'est le plus grand et le plus beau dolmen de la région. Il me propose, donc, mon petit adversaire coriace, une ''compète''. Chacun prend son couloir, un des deux chemins, comme ils ont la même longueur, le gagnant sera celui qui arrivera et touchera le dolmen le premier. Je le regarde pour voir s'il est sérieux. Il l'est ! Je ne refuse pas. Au contraire, cette course me permettra de le laisser gagner ou d'organiser un match nul. Je souris et j'accepte. Il part à gauche. Je reste pour finalement rire sans le cacher. Et je pars en empruntant mon couloir. Le chemin de droite. Je cours à une vitesse estimée à peu près, égale à celle du garçon qui, donne, probablement tout ce qu'il peut pour arriver le premier. Et puis, le même diablotin, plaisantin, me murmure quelques mots. L'idée me plaît et je me mets à courir à fond, moi aussi. Notre plan, le plan du diablotin, plaisantin et de moi-même, est

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basé sur le fait que les deux chemins, les deux couloirs de la course sortent sur-le-champ, sur la clairière avec le dolmen et que c'est seulement, à ce moment, que le garçon peut me voir et peut se rendre compte de sa position, par apport à moi. C'est là, qu'il verra son adversaire. Et s'il ne le voit pas ? Alors, forcément, il croira que je suis derrière lui, toujours dans les bois. Voilà ! Le garçon sort des bois, ne me voit pas, il mène la course, croit-il, il est content, se précipite, court vers le dolmen et là, au moment où, il veut le toucher, tout souriant, je sors de derrière celui-ci, car, eh oui, je suis déjà arrivé et je m'y cachais. Je ne pensais pas donner une leçon, non, je n'y vois qu'une invitation à rigoler ensemble. Je cours à fond, j'applique la vitesse d'un demi-fond élevé, je sors des bois. Je vois le dolmen. je cours pour me mettre derrière. A deux, trois mètres devant, je me retourne, ce qui n'est, vraiment, pas nécessaire, le petit blond ne peut pas être visible, pas encore. Un garçon, de dix ou onze ans, doit être assez loin vu que je courrais à fond. Je me retourne, quand même, je ne le vois pas, et au moment où, je dirige mon regard, de nouveau vers le dolmen, avec le bras en avant, je l'ai vu ! Le garçon blond sort, de son cachot, le dolmen, riant à haute voix. Il était déjà là. Ce n'est pas possible, mais je le vois sautillant. ― J'ai gagné ! J'ai gagné ! Ce n'est pas possible ! Non ! Un prodige, je veux bien. Un Mozart qui joue du piano à quatre ans, d'accord, mais il y a des limites. Un petit corps, un corps d'un garçon de son âge ne peut atteindre les vitesses comme un adulte entraîné. Non ! Et pourtant, il m'attendait, il était avant moi au pied du dolmen. Je m'assois. Je me relève, je fais le tour du dolmen. Personne. Je ne sais pas ce que je cherche, mais je sais que je ne trouve rien. ― Si vous n'êtes pas trop fatigué je vous propose une revanche. Je n'en crois pas mes oreilles ! Il est bien culotté, le petit. Mais pourquoi finalement ? Il a bien gagné notre course. Je ne sais pas


Y a-t-il nos rêves dans la colline comment, mais il l'a fait. Je le regarde pour voir s'il est sérieux. Il l'est. Et, de nouveau, j'accepte. Je veux trouver comment il a pu faire ça. Je pense de suite me lancer dans une course la plus rapide que je puisse, parcourir les deux voies, les deux couloirs, les deux chemins. Je pense arriver au point où, le chemin bifurque, et courir à la rencontre de mon petit adversaire et ainsi trouver la solution. Est-ce son père avec un vélo, une Ferrari, un hélicoptère qui l'y dépose, sinon comment ?..... Oui, je suis énervé, l'avoue.Je cours de toutes mes forces. J'ai encore une trentaine de mètres pour tourner et courir en contresens. Mais je ne m'y lancerai pas.Je vois les cheveux blonds. Le garçon est assis par terre et sourit. Je ne dis rien. Je parcours sa partie lentement. Je ne trouve rien, ni personne. Je reviens et je m'assois à côté de lui. Je ne dis rien. ― C'est génétique, vous savez ! Deux de mes oncles et aussi une tante, côté maman avaient... Il ne va, tout de même, pas me sortir une théorie des talents génétiques en athlétisme, dans sa famille. Le talent, oui, mais un garçon ne peut pas ... J'ouvre la bouche pour l'interrompre mais... On dit que c'est rare mais que c'est, vraiment génétique, que dans notre famille il y ait tant de cas de jumeaux... Le garçon sourit, pose sa main sur mon épaule, me montre avec l'autre, quelque chose. Je me tourne dans cette direction et je vois un garçon, blond, souriant, en survêtement rouge, d'à peu près dix ou onze ans. Il sort de derrière un arbre et se rapproche en montrant en direction de celui assis, près de moi. Au même moment, je les entends tous les deux ! ― Mon frère ..

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Kant et Karl


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― Argos, viens ! Je descends le long du chemin pour traverser le petit champ à gauche du pont. Argos court à quelques mètres devant moi. J'entre dans le petit-bois et cinq minutes plus tard, j'avance vers la rivière. Sur le petit banc en pierre, trois canettes de bière. Vides bien sûr. Les gens les transportent jusqu'ici quand elles sont pleines et plus lourdes et puis, une fois, la bière bue, ils les laissent. Je les mets dans la page de publicité de mon journal et puis dans mon sac à dos pour les emporter d'ici. Il fait beau et très calme. La rivière est silencieuse. De temps en temps, un poisson remonte vers la surface et fait ainsi quelques petites vagues et un léger bruit agréable. Le chien renifle autour de nous, va voir un peu à gauche, un peu à droite et vient se coucher à côté du banc. Une voiture passe le pont et s'arrête, mais je ne peux pas la voir. Quelques voix. Je lis mon journal. Personne ne vient vers la petite clairière, où je suis assis là, sur mon banc. Je prends quelques cailloux et je les lance dans la rivière, un par un. Chacun provoque la formation de vagues en forme de cercles concentrés autour de l'endroit, où il tombe dans l'eau. Ces cercles s'éloignent du centre. Les vagues partent du plouf et s'en vont, naviguent, ralentissent pour se perdre, pour se fondre dans le calme de la surface. ― Carle ! Une voix d'homme. Plouf. C'est étrange comme nous sommes toujours sérieux en exerçant ce jeu de cercles dans l'eau. Les vagues exécutent leurs danses géométriques. Plouf, plouf !! J'ai lancé deux cailloux en même temps, mais à deux mètres l'un de l'autre. Les vagues se rencontrent, se croisent et transforment leurs cercles de départ en nouvelles figures géométriques. J'avais quel âge quand j'ai lu « Esthétique » de Kant ? ― Carle !La même voix d'homme.


Y a-t-il nos rêves dans la colline Plouf. Kant parle de ces petites vagues dans l'eau que nous créons en y lançant des cailloux. Il l'explique par un besoin humain d'influencer l'entourage, d'agir sur son environnement et d'observer les conséquences. C'est vrai que mon chien fut intéressé par le bruit du premier plouf et quand il a constaté que ce n'était pas un jeu, il perdit tout intérêt pour Kant, pour moi ainsi que pour nos cailloux. L'homme aime changer. Finalement ne pouvant compter sur sa force physique, il a fait des armes, ne pouvant résister au froid, il a fait les vêtements. La vitesse de sa course étant ridicule le voilà dans une voiture, dans un train. Et puis, par cette attitude de vouloir influencer, changer, agir sur tout, autour de lui, il a fait les pyramides, la Venus de Milo, la Joconde, les ponts, les maisons. Oui ! Mais aussi la guerre ... Plouf .― Carl ! J'entends la voix, de nouveau, mais aussi des pas derrière moi. Un garçon se rapproche de nous. Il donne un petit morceau de sa tartine à Argos et s'assoit près de moi sur le banc. ― Bonjour .― Bonjour, c'est toi Carl ? ― Oui, mais avec un K. Karl. Plouf. Le garçon regarde les vagues en cercles concentrés. Puis il me regarde-moi. Plouf. Il fait le même geste. Après avoir observé les vagues, il tourne sa tête et me regarde sans rien dire. Plouf. Encore. Et encore. A chaque fois, son regard quitte la surface de la rivière et se pose sur mon visage. Je cherche une adaptation de Kant pour lui expliquer le caillou, les vagues. Une explication adaptée à son âge de onze ou douze ans. ― Tu te poses des questions ? Tu te demandes pourquoi je fais ça ? ― Karl ! Karl !

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― On m'appelle. Je dois m'en aller. Le garçon touche la tête de mon chien, se lève et s'en va. A l'entrée des bois, il se retourne. ― Non ! C'est votre visage, monsieur. Vous êtes très triste quand vous touchez la rivière avec vos cailloux. Les comptezvous ? Avez-vous peur qu'un jour la rivière n'en voudra plus, n'en pourra plus d'être touchée et qu'elle ne reviendra pas ? Il se retourne et je ne le vois plus. J'entends seulement ses pas s'éloigner. Je suis debout. J'ai encore un caillou. Je regarde la surface de l'eau. Le caillou glisse entre mes doigts et tombe par terre. Je regarde la rivière et me retourne. ― Viens mon chien !


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Le jour, la nuit


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Le jardin sentait, déjà, le printemps. Les feuilles des lilas avaient ce vert intense qui précède les bourgeons et la floraison. La terre est douce et je plante les trois lampes très facilement. Elles peuvent être allumées ou éteintes par un claquement des mains, comme un applaudissement. J'essaie. Ça marche ! Claque ! Allumées ! Claque ! Éteintes ! Les chiens accourent. Ils sont contents de me voir souriant. Claque ! Allumées ! Claque ! Éteintes ! Et encore ! Claque ! Allumées ! Claque ! ―Super ! Je reconnais la petite fille que je vois souvent passer avec sa mère. ― Super ! Comment vous faites ? Je fais quelques pas vers elle, j'ouvre la porte. Sa mère parle avec ma voisine de l'autre côté de la ruelle. Elle me sourit, me fait signe, bonjour. ― Bonjour madame, bonjour voisine ! ― Excusez- la ! On est curieux lorsqu'on a dix ans. ― Viens voir ! Viens voir la magie ! La petite fille se retourne. Sa mère est d'accord. Elle me suit. Les chiens viennent la saluer et sautent autour d'elle. ― Attention !Je claque avec mes mains. Claque ! Allumées ! Claque ! Éteintes ! Elle est ravie, Elle essaie, elle fait une claque mais ses petites mains ne produisent pas le son assez fort pour allumer les lampes. Elle me regarde. ― Ah, tu sais, ce n'est pas seulement claquer des mains. Il faut dire des mots magiques. Regarde ! Je fais semblant de me concentrer. Claque ! Allumées ! Claque ! Éteintes ! La petite fille sourit. Je crois qu'elle me prépare quelque chose. En effet, à la place de me demander les mots magiques, elle rit. ― Je connais des mots magiques, moi. Je sais allumer le jour.


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Ah oui ? ― Oui, oui, regardez-moi, écoutez !Elle écarte ses bras, tourne les paumes de ses mains l'une vers l'autre pour les claquer. ― Attention ! Quand je claquerai des mains, vous fermez les yeux. D'accord ? Attention ! Elle claque des mains. Je ferme les yeux .― Nuit ! Dit-elle. Je pouffe de rire, mais je garde mes yeux fermés. C'est, vraiment, magique. Et malin. Elle claque de nouveau. J'ouvre mes yeux. ― Jour ! Elle est contente. Je ris. Elle veut encore. Claque ! Je ferme les yeux. ― Nuit ! Claque ! Je les ouvre. ― Jour ! Claque ! Je ris. Je les ferme. ― Nuit ! Silence. Rien. J'attends les yeux fermés. Rien. J'attends. ― Aurore ! J'ouvre les yeux. Je la vois, ses mains prêtes. Elle les rapproche lentement. Ses mains se touchent. Ses lèvres bougent, jour ! Sans voix. Elle est souriante, triomphante. ― Aurore, viens, on s'en va ! Sa mère me sourit. Aurore court vers elle. Pendant qu'elles s'éloignaient, je pouvais entendre la petite fille parler à sa mère. Sans doute, elle lui racontait comment elle m'avait eu, comment j'avais été surpris quand elle "avait allumé le jour". En effet, je l'étais vraiment ! Surpris, et même ravi par sa magie, de synchroniser notre petit jeu avec la voix de sa mère qui l'appelait. Qui allait l'appeler.

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Un jeu ou vrai ? La nuit tombée, je sentis une étrange inquiétude. Je ne sais pas l'expliquer, sauf que je sens la présence de cette inquiétude grandissante. Je décide d'aller dormir. Je me couche et le sommeil vient aussitôt. Je me réveille ! Il est minuit. Je me lève, je mets mon pantalon et ma veste. ― Argos, viens ! La nuit noire. Argos me suis quand je tourne à gauche, en quittant notre jardin. C'était la direction d'où la petite Aurore venait avec sa mère. Je me dirige vers le quartier avec des rues aux noms de fleurs, rue des roses, rue des lilas. Le chien me précède maintenant. Les maisons sont sans lumière. Les lampadaires aussi. Je fais confiance à mon chien et je le suis en écoutant ses pattes et sa respiration régulière. Les rues aux fleurs se terminent par un terrain vague, Nous le traversons pour entrer dans la rue Fosse aux Loups. La porte d'une maison s'ouvre. Argos se met à courir. Je vois une torche s'allumer, une main caresser le dos d'Argos. Une voix de femme. La voix de la mère d'Aurore. ― Venez, venez par ici ! Elle dirige la lumière de sa torche vers le petit chemin en briques. Je me rapproche et je la vois. Elle sourit. ― Vous êtes venu, Je le savais. Vous étiez troublé. Je comprends, mais ne vous inquiétez pas. Aurore va bien. Elle dort .Je ne savais pas quoi dire, sauf : ― Oui, oui, bien sûr, excusez nous ! Viens Argos, c'est normal qu'elle dorme... puisque c'est la nuit. ― Oui, monsieur, c'est normal, c'est la nuit, puisqu'elle dort.


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Freesbe


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La balle rebondit et retombée par terre entre deux bancs, elle roula le long du petit chemin, poursuivie par mon chien. Lancé à toute vitesse, il l'attrapa, mais la balle lui glissa d'entre les dents et son geste pour la rattraper, la relança encore plus en avant. Argos n'abandonne jamais et fonça derrière la balle dans la partie boisée du parc. Je ne les voyais plus. ― Cherche, cherche ta balle, vas-y Argos ! Penché en avant, mes mains posées sur mes genoux, j'attendais le retour de mon chien triomphant avec la balle dans sa bouche. Mais je vis la balle resurgir derrière un buisson et voler vers moi, suivie d’Argos qui courait après elle en aboyant, fou de joie. ― Vas y, Argos, cherche la balle ! La voix d'un garçon que je vis apparaître entre les arbres. C’était, certainement lui qui avait relancé la balle. Il courait aussi. Argos saisit la balle, me l'apporta et partit en courant, à la rencontre du garçon. Il souriait en me disant : ― Il est très beau votre chien ! Il tenait un freesbe rouge. Il caressait le chien et lui montrait le freesbe. Argos le reniflait content en y voyant un nouveau jeu. Un petit vent se levait. Le garçon se tourna vers moi. ― Argos est un joli nom. Argos, Argos ... J'ai connu un autre chien qui s'appelait ainsi et j'ai connu son maître aussi. Mes parents l'ont souvent rencontré, il y a longtemps .... Argos, viens ! Le garçon avait environ neuf ans. Il était souriant et ses mouvements étaient très souples, fluides. Quand il courait à côté d'Argos, pendant qu'il envoyait son freesbe et quand il riait, regardant Argos qui bondissait en l'air pour l'attraper, j'avais l'impression que sa silhouette était floue, transparente. Ses gestes étaient doux, mais rapides et le freesbe volait loin. Il lui donnait des trajets étonnants. Tantôt le cercle rouge partait vers l'autre bout du parc et tout d'un coup, il tourbillonnait, montait un peu pour piquer du nez à la seconde suivante. Ou bien, il volait


Y a-t-il nos rêves dans la colline lentement, si lentement qu'on avait l'impression qu'il planait sur place. En tout cas, Argos trouvait ce jeu formidable et s'en donnait à cœur joie. Le vent portait leurs cris et leurs rires le long de la rivière. ― Monsieur, allez, jouez avec nous ! Le garçon me montra comment lancer et je fus surpris de voir le freesbe voler loin en dessinant une belle parabole dans l'air. Maintenant, nous étions deux à lancer et Argos le seul à l'apporter ce qui lui faisait très plaisir. J'étais pris au jeu et à chaque fois, je le lançais encore plus loin. Le garçon étouffait de rire. ― Ah, je vois, vous voulez faire mieux que moi. D'accord, j'accepte le défi. Chacun lance trois fois. Et le vol le plus long gagne ! Je ne comprenais pas pourquoi cette petite compétition le faisait autant rire, mais je riais aussi. Les deux premiers lancers de chacun de nous ne donnèrent pas un avantage important. Je pris le disque et après un élan de quatre pas, je l'envoyai très loin. J'étais sûr de gagner. Le garçon riait toujours, ce qui me plaisait, au moins il sera un bon perdant. Il laissa partir le freesbe, mais trop lentement. Il volait trop bas et il commençait à perdre de la vitesse à déjà une vingtaine de mètres de moins que le mien. Argos allait le prendre, quand le freesbe se mit à trembloter un peu, dressa son trajet, accéléra, se leva haut, fit un virage et en tourbillonnant se posa doucement plusieurs mètres plus loin. J'étais battu. Le garçon me regardait. ― Mais qu’est- ce qui s'est passé ? Ceci n'est pas possible ! ― J'ai eu un peu de chance ! Je n'en revenais pas. Argos rapporta le freesbe. Un coup de vent souleva quelques feuilles autour de nous. Le garçon dit : ― Je crois que je dois rentrer chez moi ! Monsieur, vous avez bien joué. Venez, je vous donne un bisou !

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Je souris et je le pris dans mes bras. Il était si fin, léger, comme l'air. Ses lèvres sur ma joue comme une plume. Un deuxième coup de vent, plus fort encore. ― Je m'en vais, mes parents peuvent s'inquiéter. Au revoir, Argos.....Argos ! Il partit en courant. Il était déjà à la sortie du parc quand je lui criai: ― Garçon, garçon, tu t'appelles comment ? Il répondit, mais il était trop loin. Je fis signe de ne pas comprendre. Il montra autour de lui, tourna le bras. J'en ai compris attendez ...... Le vent se leva, changea la direction et j'ai pu entendre : ― E ........ o ........ l ....... e …..


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La barque verte et blanche


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J'étais surpris de voir la belle barque verte et blanche sur les galets de la petite plage de la Belle Assise. C'était la même qui était toujours attachée au ponton de l'autre côté de la digue. Deux garçons essayaient de la remettre dans l'eau. ― Monsieur, il faut nous aider. Mon frère et moi, nous avons fait une bêtise. Nous avons détaché la barque de notre père et s'il l'apprend, nous sommes perdus. Il nous punira sévèrement. J'ai compris que leur jeu avait mal tourné. Une fois détachée, la barque est, devenue incontrôlable et le courant les a fait échouer ici, sur la rive opposée, et les voilà maintenant, paniqués, sans savoir comment rentrer. Sans même pouvoir la bouger. ― Quel âge as-tu ? ― Dix ans. ― Moi onze ! Les frères me regardaient. J'étais leur seul espoir. J'observai la barque. Petite. Trop petite pour tous les trois. La rame avait l'air correct. Le fond de la barque était sec. ― Bon, écoutez-moi. Je vous aiderai à ramener la petite barque à sa place. Ceci ne veut pas dire que vous vous en sortirez sans une critique que vous méritez, mais nous en parlerons une fois la rivière traversée et la barque attachée. Elle est petite, votre galère, alors je transporterai d'abord toi, disons, et puis ton frère ! Ils ne disaient rien. Ils me regardaient sans réagir. Je me vis obligé d'expliquer le tout encore une fois. Mais ils l'ont compris dès le début. Un peu hésitant l'un des garçons regarda son frère, puis moi. ―Nous ne nous séparons jamais ! Nous devons rester ensemble ! Il était, un peu, troublé en me parlant ainsi, mais je sentis que je devais chercher une autre solution. Rester ensemble était essentiel. J'essayai de leur expliquer pourquoi il était impossible de s'embarquer à trois. Rien à faire !


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Nous ne nous séparons pas ! ― Bien, je vois que ce n'est pas facile de vous aider. Voilà comment nous allons faire. Poussez la barque avec moi ! Bien ! Allez, embarquez, tous les deux, restez assis ! Je mis ma chemise et mes chaussures à côté de deux frères sagement assis dans la barque. La barque flottait sur la surface de l'eau légèrement froissée par un petit vent de l'est. Je la poussais devant moi, en marchant dans la rivière. Je sentis sa fraîcheur sur mes cuisses. ― Restez comme ça, assis et ne bougez pas ! Je reste dans l'eau et ainsi nous traverserons ensemble. Je connais la rivière. Elle n'est pas profonde par ici. Au milieu, elle peut seulement me toucher, un peu le visage. A cet endroit, le courant est assez fort mais je serai protégé par la barque, et deux ou trois mètres plus loin c'est de nouveau calme et moins profond. Ne regardez pas la digue à votre droite. Elle fait un bruit qui fait peur mais n'y pensez pas. Je suis avec vous. L'eau montait le long de mon corps. Agréablement froide. Quand le courant du milieu se fit sentir je poussais la barque en avant et vers la gauche pour garder la ligne de la traversée droite. Les garçons, assis, calmes, se tenaient au bord de la barque et jetaient quand même un petit coup d'œil vers la digue. Tout d'un coup, au milieu du courant, je perdis le sol sous mes pieds. La tête dans l'eau, je ne le touchais plus. Le courant nous portait. Sans ce support pour mes jambes, en nageant, je ne contrôlais plus la direction. Je mis toute ma force dans une grande poussée des bras, et j'envoyais la barque vers la rive, devant nous. Les frères, toujours assis, avaient l'air effrayés en me voyant rester derrière la barque qui avançait toute seule, maintenant. ― Ne bougez pas ! Vous y êtes presque ! Dès que la barque touche la rive, sautez sur la rive !

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Je criais fort en nageant derrière la barque. Un tourbillon me fit barrage et me poussa sous l'eau. J'étais obligé de nager de toutes mes forces pour éviter le courant qui me portait vers la digue. ;Je vis les deux garçons debout et avant de pouvoir réagir, faire un signe, crier je les vis se jeter par-dessus le bord. Je fus retourné une fois vers la gauche, puis vers la droite. Je me battais contre le tourbillon, tout en essayant d'avancer vers les garçons que je ne voyais plus. Je sentis le sol sous mes pieds. Dressé dans l'eau, je vis des mouvements, je vis des bras, je vis deux têtes se balancer régulièrement vers le côté, pour prendre l'air. Les frères nageaient vers moi. Comme deux requins, comme des poissons ! Ils traversèrent le tourbillon comme s’ils se trouvaient dans une piscine. Nous sortîmes tous les trois sur le bord de la rivière. Nous n'étions qu'à deux pas de la digue. Nous pouvions voir l'écume qui se formait dix mètres plus bas, sous la digue. Assis, je les regardais. Ils me regardaient à travers leurs cheveux qui leur collaient sur le visage. J'étais mort de peur. J'étais fou de rage. J'étais hors de moi de bonheur à les voir près de moi. ― Mais vous êtes fous, les frères ! Je vous ai dit : rester assis ! Quand la barque la touche sortez à la rive ! Et que font-ils? Vous sautez dans la rivière à l'endroit le plus dangereux. Heureusement, vous nagez comme des dauphins. Il fallait me le dire, quand même ! ― Mais nous ne savions pas, Monsieur, nous n'avions jamais nagé. Je les regardais. Ils souriaient, innocents, sincères. Une longue pause. Silence. Les gouttes d'eau coulaient sur nos visages, dégoutées de nos nez. ― Vous ne le saviez pas ?! Vous l'ignoriez ?! Et pourtant vous avez sauté ! Vous avez nagé vers moi. C'est fou ! ― Pourquoi ? ― Mais parce que je sais nager, moi ! Je suis un bon nageur, moi !


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Nous l'ignorions aussi, Monsieur. Les gouttes d'eau se détachaient toujours de nos nez.

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Étrange nuit


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Cette nuit, j'ai vécu quelque chose d'étrange. Réveillé entre sa tombée et l'aurore, je suis sorti et je marchais. C'était la nuit. C'était son temps, mais … Je n'ai rien remarqué en sortant de chez moi. Ce n'était que sur le sable de la plage et aux bruits des vagues de la mer que je me suis arrêté, surpris. Je voyais les oiseaux voler au-dessus de sa surface scintillante. Le sable était chaud sous mes pieds nus. Il faisait clair. Il était jour. ― Qu'est-ce que c'est ? Un garçon me regardait, son doigt montrant la mer. ― C'est la mer ! ― C'est comme beaucoup de rivières les unes à côté des autres. Il marchait dans le sable assombri par les écumes que la mer versait sur la rive. Il pencha sa tête en écoutant. ― On n'entend rien, dit-il. ― Mais si, on entend les vagues et on entend les oiseaux au loin. ― Non, je n'entends aucune chanson. Les chansons de nos naissances et d'autres chants que portent les rivières. Je ne savais pas répondre. Le garçon regarda au loin. Il montra l'horizon. ― Et si on allait vers là-bas ? Peut-être, on retrouvera nos chants. ―Là-bas, au loin il y a des îles … ― C'est ça, les îles sont les chants des rivières qui font la mer. Allons-y ! ― D'accord, mais dis-moi comment un petit garçon comme toi vient tout seul sur la plage ? Un garçon, c'est, aussi, un fils. Qui est ton père ? Comment t'appelles-tu ? ― Je ne suis pas seul, je suis avec toi. Et ton fils porte-t-il un nom ?


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― Oui, le jour où … ― Allons-y ! Allons écouter les chants. Tu connais mon nom. Nous sommes partis lentement. Nous devons avancer tout en douceur. Les chants sont très fragiles. Comme le rêve.

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Dessiner en allemand


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Chaque jour quelques collégiens passent par ma ruelle pour aller à la classe ou bien en rentrant chez eux. En groupe de trois ou quatre. Souvent un garçon qui accompagne une fille. Les premiers amours, amourettes avec leurs sourires, leurs secrets. Le garçon en veste noire est toujours seul. Il marche lentement, s'arrête pour regarder à gauche, à droite. Il n'est jamais pressé de rejoindre son domicile. On se dit bonjour quand je suis dans la rue ou dans mon jardin. Presque à chaque fois, il me dit quelque chose, il pose une question, il lie la conversation. ― Vous avez de beaux chiens ! ― Oui, si tu veux tu peux jouer avec eux. Ils ne sont pas méchants, au contraire, ils sont très gentils. ― Bien sûr, les épagneuls sont câlins, je les connais. Mon père est vétérinaire. Maman, elle est médecin. Une fois, je sortais les toiles vierges de ma voiture. Il voulait m'aider. ― Vous préparez une exposition ? Vous devez être très occupé en ce moment. Je sais parce que quand ma mère a un concert à donner, elle travaille beaucoup. Elle est violoniste. Ses parents changeaient de vocations, de métiers en fonction de nos causettes. Tantôt le papa, il était militaire, sa mère travaillait pour une organisation humaniste, puis elle devenait vendeuse et le père s'occupait d'une équipe de foot comme entraîneur. Je ne donnais pas trop d'importance à ça. J'expliquais ses mensonges comme produits de son imagination. L'imagination d'un garçon, probablement, solitaire, comme je l'étais moi-même, aussi. J'inventais pleines de choses et pleines de situations rocambolesques, impossibles et incroyables mais moi, je finis par diriger mes mensonges, les mensonges de mon imagination vers mes dessins. Un jour, Alexandre, le garçon en veste noire est passé alors que je discutais avec mon voisin, ancien Principal du collège.


Y a-t-il nos rêves dans la colline Nous étions intrigués par un livre d'histoire en allemand, une édition rare. Le lendemain Alex me dit : ― Vous êtes allemand? Vous savez, j'ai plutôt de bonnes notes à l'école, mais l'allemand me pose de problèmes. Peut-être vous pouvez m'aider un peu ? ― Oui, pourquoi pas ? Non, je ne suis pas Allemand mais, je peux te donner quelques leçons si tu veux. On se mit d'accord; il allait me montrer ses devoirs de l'allemand, il en parlera avec ses parents, leur dire que je ne voulais pas d'argent, que c'était pour l'aider seulement. Il devait passer le lendemain pour préciser l'heure et jour pour nos leçons.. Mais il n'est pas venu. Je ne l'ai pas vu pendant quelques semaines. Et puis, un matin, je l'ai vu sortir d'une voiture devant le collège. Il s'est dirigé vers l'entrée et s'est perdu dans le courant des écoliers entrant dans la grande cour. Ses parents allaient partir. ― Bonjour, Je connais un peu, votre fils Alexandre. Et je leur dis que de ma part, il n'y aurait aucun problème pour l’aider, oui, pour l'allemand. ― Oh là, ce garçon, alors là, il n'arrête pas, je ne sais plus que faire !! Il est capable d'inventer n'importe quoi pour se faire remarquer ! La femme fini par m'accuser indirectement d'avoir voulu gagner de l'argent. Je la regarde sans comprendre. Elle me tourna le dos, partit dans la voiture. Mal à l’aise, surpris je me tournai vers l'homme, resté avec moi. Il m'expliqua qu'Alexandre n'avait pas d'allemand comme matière. Il m'expliqua qu'Alexandre n'avait pas de parents. Enfant trouvé, il leur a été confié par un organisme social, mais moi, je n’écoutais plus attentivement. Le jardin était assez grand. Je marchai vers la maison mes carnets de dessin sous le bras. La femme ouvrit la porte, me vit, disparut. Quelques enfants vinrent vers moi. Alexandre me vit, hésita, rougit et, finalement sortit suivant les autres.

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― Asseyez-vous ! L'homme sorti du garage, me montra une des chaises près d'une table de jardin. Je la pris, d’un geste j’invitai les enfants venez. J'ouvris un carnet de dessins et le posai sur la table. Les enfants se rapprochèrent lentement. Alexandre, aussi fit un pas vers moi. ― Voilà, les petits, je suis venu vous parler un peu de dessin. Et, si vous le voulez bien vous apprendre à dessiner. Ceux qui pensent que ce n’est pas facile, ont raison mais ceux qui pensent qu’ils ne pourront pas apprendre se trompent. Tout le monde peut apprendre le dessin. Tout le monde! Il ne s'agit que de poser sur le papier l'image que vous voyez devant vous. Laisse votre main expliquer ce que vos yeux voient. Vous voulez qu’on essaie ? Ils étaient d’accord. ― Qui est le plus âgé parmi vous? ― Alexandre, Alexandre ! Ils se tournent tous vers lui. ― Alors, on va commencer avec toi Alexandre, viens. Le carnet de dessins est fermé et on peut lire la marque du fabricant et en deuxième ligne : Zeichenblock . ― C'est un carnet de dessin ... et, regarde, c'est marquer ici... Zeichenblock ! Zeichnen ... Ceci veut dire dessiner en allemand, ... tiens ... nous n’avons pas seulement une classe de dessin mais de la langue allemande aussi... Il lève ses yeux vers moi. L’ombre d'une petite confusion. sur son visage fit emportée par un sourire. ― Oui ? ― Ja ! Il prit le crayon, l'essaya sur une feuille qu'il sortit et posa sur le bloc.


Y a-t-il nos rêves dans la colline ― En faite, le dessin n'est que le prétexte pour préparer la place pour la couleur. Mon père le dit souvent et il s’y connaît, il est critique d'art. Il a connu ma mère lors d’une de ses premières expos de sculpture … Les enfants se mirent à rigoler, sacré Alex. J'ai failli éclater de rire, moi aussi, mais un coup d'œil sur le dessin d'Alexandre m'arrêta net et suis resté le souffle coupé … Son dessin était magnifique !

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Eddy Lane Obeskorenjen neću da sam. Zemlja je i ovde vlažna posle kiše. Čuo sam vuka, čuo nas je vuk. Ovde smo!


Y a-t-il nos rĂŞves dans la colline

Depuis ruelle Mignonnette vers le Monde

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Achevé d’imprimer en novembre 2013 par Adc – Olstin Dépôt légal : janvier 2014 Imprimé en Pologne

Y a t il nos rêves dans la colline  

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