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CULTURE Née à Buenos Aires en 1967, Silvina Der Meguerditchian vit désormais à Berlin son engagement total pour l’art contemporain. Elle a fondé un réseau d’artistes arméniens « Underconstruction ». Elle expose actuellement à Istanbul pour la première fois.

Underconstruction

?

on the destruction

Nouvelles d’Arménie Magazine : Du 5 février au 4 mars, vous exposez vos œuvres à Istanbul. Le titre de l’exposition Aferim iavrum, little gestures of cooperation indique que vous vous inscrivez dans une démarche de réconciliation. C’est sans doute dans l’air du temps. Mais comment avez-vous personnellement évolué dans ce sens ? Silvina Der Meguerditchian : Il y a très longtemps que je me pose des questions sur le lieu d’où vient ma famille et celle de nombreux Arméniens qui habitent en diaspora. J’ai commencé à archiver les rencontres avec des Turcs depuis très longtemps. Il y a 20 ans, j’ignorais que j’allais produire Little gestures, mais je savais que consigner ces moments dans un petit cahier était important pour moi. Je vivais ces rencontres avec des gens d’origine turque comme une grande contradiction, d’un côté le rejet, de l’autre, le sens d’une appartenance. Je n’adhère pas au « tout noir ou tout blanc » que veulent nous vendre des politiciens, de part et d’autre. Je préfère dans un esprit critique étudier les choses par moi-même et développer un point de vue à partir de mon expérience. Le chemin de la réconciliation est long. Il faut commencer quelque part. Et le concept de « réconciliation » est aussi très contesté. Je ne sais pas exactement si je recherche la réconciliation, le rapprochement, la coopération ou, comme on dit dans le jargon des sociologues et historiens, « to come to terms with the past ». Mais je sais que je voudrais regarder de plus près mon rapport à la Turquie et aux Turcs, savoir davantage d’une langue et d’une culture qui appartenaient aussi à ma famille et qui est une part de mon

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identité. Bien sûr, dans mon cas, il s’agit d’une décision personnelle : chacun sait l’intensité de chagrin qu’il ressent et s’il est prêt à prendre la route. Je suis très consciente que l’attitude des autorités turques et de nombreux Turcs, au cours des 95 dernières années, n’a pas aidé à surmonter notre souffrance ; en fait, elle l’a approfondie. Je sais aussi que pour une personne qui reconnaît les faits, vingt autres vont nier la vérité, parce qu’elle est trop dure à accepter. Mais j’ai appris de mes ancêtres la persévérance. Ce projet était prévu pour 2008, mais,

faute de financement, il ne s’est pas réalisé. Je ne suis pas réactive à l’air du temps, j’ai évolué selon une voie personnelle, et je suppose que les récents développements survenus au sein de la société turque m’ont encouragée à continuer dans cette voie. Je ne pourrais jamais en tant qu’artiste tirer profit d’une situation politique pour ma gloire personnelle. Et si vous visitez mon expo, vous remarquerez la sincérité. Le besoin de la société turque d’entendre nos histoires se conjugue avec mon besoin de les raconter. Et si quelqu'un en Turquie me demande par-


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L’attitude des autorités turques a approfondi notre souffrance.

NAM : Pouvez-vous parler de votre émotion ou de vos appréhensions pour cette exposition ? Avez-vous exposé des œuvres que vous n’aviez jamais exposées auparavant ? S. D. M. : C’est ma première exposition à Istanbul et la première fois que je fais face au public turc. J’avais participé à un courtmétrage (In between) au festival féministe Filmmore en mars 2009, mais j’étais une petite partie d’un grand événement… Ce fut une très belle expérience. J’espère cette fois faire de bonnes rencontres et qu’on ne m’agresse pas. Il y assez de choses blessantes dans les divers forums nationalistes sur internet et dans les grands médias en Turquie. Je ne souhaite pas être confrontée avec ces gens, car ce serait stérile, et, si jamais cela se produisait, je voudrais garder mon calme, me défendre correctement et faire bouger quelque chose dans l’esprit de l’autre. J’ai rencontré Beral Madra, la galériste qui m’expose, en 2007 lors de la 52e Biennale de Venise. Elle m’avait dit vouloir présenter des artistes arméniens dans sa galerie. La présente exposition est l’aboutissement d’un travail de vingt ans qui s’est intensifié ces dix dernières années. Mais 80 % des œuvres sont nouvelles. Je présente Little gestures of cooperation (vingt pièces de différent format avec vingt petites histoires), trois nouveaux travaux dans la série Semantic Fields, l’installation Mots vidés, avec les mots turcs que dans mon enfance je pouvais réciter par cœur, dont je ne connaissais plus le sens mais seulement le contexte de leur utilisation, et trois courts-métrages : Venimos de ahí (20 mn), un reportage sur les expressions et mots turcs que ma mère avait appris en écoutant ses parents et ses grands-parents, la vidéo Malabarista (Jongleur), 4 mn, en coopération avec l’artiste Thea Farhadian de San Francisco, compositrice de musique contemporaine, In between (12 mn) et Waiting for friendship, et une vidéo-documentaire de 38 mn que j’ai réalisée au Karabagh. NAM : Le thème de la mémoire est très présent dans vos œuvres. Il incarne la résistance face à l’oubli et la dénégation, symbolisés par le motif récurrent de la gomme dans vos compositions. Est-ce que cette exposition à Istanbul vous donne l’occasion de revisiter ce thème ?

D.R.

don pour ce qui est arrivé à ma famille et à mon peuple, il y a 95 ans, je ne vois pas pourquoi j’irais dire non !

S. D. M. : Oui, bien sûr, pour parler de cette histoire, il faut parler de ceux qui ne sont plus là. J’ai une installation avec des photos de ma famille et une vidéo documentaire où j’interviewe l’historien Vahé Tachjian. On regarde les photos des orphelinats aux alentours de 1917-1928 dans la région d’Adana, Alep, Bakouba,

Rassoul Ain, Jérusalem. Dans la vidéo, mon objectif est de comprendre d’où viennent mes grands-parents, de combler les vides dans leur histoire, leurs silences.

NAM : A la mort de votre grand-mère, vous avez reçu une valise… S. D. M. : C’était une valise remplie >>>

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>>> de documents de réfugiés de mon grand père, de sa mère, sa sœur, des « laissez passer » rédigés en ottoman. Une attestation d’inscription à la Chambre de commerce d’Istanbul… C’est ainsi que j’ai appris le nom de mon arrière-grandmère, je ne le savais pas, et d’autres choses encore. La valise a matérialisé leur histoire. Il y avait aussi un livre de poèmes de la sœur de mon grand-père Levon, Koharig. Elle avait écrit des textes en turc avec des lettres arméniennes. Par exemple, un poème qui parle de sa vie d’écolière à Maras en 1913.

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NAM : En 2007, vous exposiez à la Biennale de Venise. Refusée dans le pavillon arménien, vous avez, avec quelques autres artistes d’Underconstruction, improvisé un autre salon. Pouvez-vous parler de cette forme nouvelle d’art, des nouveaux concepts esthétiques qu’elle met en scène, des techniques nouvelles que vous utilisez ? S. D. M. : Je ne dirais pas que j’ai improvisé un autre salon d’exposition. Le projet expérimental Underconstruction (www.underconstructionhome.net) regroupait depuis 2005 des artistes de différents pays : Achot Achot- Paris, Sofia GasparianLos Angeles, Archi Galentz Berlin, Tanya Kaprielian Londres, Kariné Matsakian Yerevan, C. Atamian New York et d’autres encore. Pour Archi Galentz et pour moi, l’idée en germe depuis 2002 était de développer un réseau d’artistes d’origine arménienne construit sur la solidarité. Il n’y eut aucune institution de la diaspora ou de l’Arménie, aucun philanthrope, qui ait voulu coopérer ou soutenir notre projet. Trouver des sponsors en étant artistes de la diaspora ressemble à la quête du Saint Graal… Nos questions critiques sur la diaspora, la langue, le manque de modèles d’identification et sur beaucoup d’autres sujets « brûlants » qu’il est, à mon avis, essentiel de discuter, n’attirent pas ceux qui gèrent nos institutions. En 2006, j’ai beaucoup œuvré pour que notre plateforme artistique gagne en visibilité durant l’année de l’Arménie en France, mais sans succès… Or, sans sponsor personne ne s’engage dans le monde de l’art contemporain. L’exposition à l’île de San Lazzaro, chez les Mekhitaristes, en 2007, fut une tentative de dialogue avec l’Arménie. Je me suis servie de mes contacts personnels

avec les Mekhitaristes de Buenos Aires. Les portes du Pavillon arménien à Venise nous étaient closes dans la mesure où des gens de la diaspora ne pouvaient pas représenter l’Arménie. C’est du moins ce qu’on m’avait dit à Erevan en 2004. En 2009, le discours semble avoir évolué, peut-être grâce à notre intervention. Mais, en 2007, nous, les artistes d’Underconstruction, souhaitions vivement exposer à Venise et la Fondation ECF à Amsterdam, intéressée par l’idée transnationale véhiculée par notre projet en même temps que par la fécondité de notre message identitaire, nous a financés. Je trouve scandaleux qu’on nous ait obligés à déménager du palais Zenobio pour l’île de San Lazzaro à la dernière minute, parce que les autorités de l’Arménie avaient menacé de boycotter la Biennale si nous restions dans le même bâtiment qu’eux. Les Mekhitaristes ont essayé de préserver la paix et ont proposé de nous accueillir à San Lazzaro.En ce qui concerne les nouveaux concepts esthétiques avec lesquels nous travaillons, je dirai que nous parlons le langage visuel d’aujourd’hui, nous contestons les catégories fixes et cherchons à saisir les espaces de passage, les seuils avec nos images, films, photos, peintures, livres… Notre esthétique se développe pour interroger les espaces qu’on a ou qu’on n’a pas. S’il n’y a pas d’institutions intéressées par white cubes avec de murs blancs de 6 m de haut, ni collectionneurs, ni budget, ni pays qui paierait le transport de ce genre d’œuvres d’un pays à l’autre, à quoi sert de faire des tableaux de 5 m sur 3 ? On a constaté un vide à combler


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La seule façon de se savoir en vie est de créer de la vie

tant que peuple. Mais il faut se connecter avec la vie, avec la vie d’avant la Catastrophe. Et tout ça, parallèlement aux efforts pour faire reconnaître le génocide.

moyen d’expression préféré, ce recours me permet de mettre en contexte différents éléments, de badigeonner des fragments et voir ce qui se passe.

NAM : Pouvez-vous expliquer l’agencement de tous les matériaux superposés de l’une de vos compositions. Si l’on parlait par exemple de la librairie Samuelian, point de départ d’une de vos compositions… S. D. M. : Pour cette œuvre, Dispersos pero juntos, j’ai essayé de recueillir des images de la vie dans les villes où il y a une grande communauté arménienne et j’énonce un désir, une utopie: dispersés, mais ensemble ! Je suis très attachée à la matérialité du tissu, la laine. La réticulation des différentes techniques, c’est mon

NAM : Comment qualifiez-vous votre art ? S. D. M. : Mix media. NAM : Comment expliquez-vous que votre amour pour la langue arménienne depuis votre enfance n’ait pas fait de vous un écrivain, mais une artiste plasticienne ? S. D. M. : Dans les écoles de la diaspora argentine, on n’apprend pas assez bien l’arménien pour devenir écrivain. ■

Propos recueillis par Isabelle Kortian

en ce qui concerne « le visuel » déjà avant 1915. Je me demande par exemple comment je travaillerais aujourd’hui si les photographes arméniens du Moyen-Orient avaient eu l’occasion de continuer à développer leur art.

NAM : Vous avez exposé en Arménie, en diaspora, en Turquie. Vous défendez l’idée d’une culture spécifique de la diaspora arménienne, une culture ancienne et riche. Vous dites que pour qu’elle soit vivante, il faut la moderniser. Mais ne croyez-vous pas que cette culture est oubliée ? Qui sait que le premier livre arménien a été publié à Madras ? Et en quoi cette information peut-elle contribuer à la survie d’une culture arménienne diasporique ? S. D. M. : Si elle est oubliée, il faut la rappeler. La seule façon de se savoir en vie est de créer de la vie et que les miroirs nous reflètent comme une culture/communauté capable de se nourrir avec de nouvelles idées, utopies, cibles, interrogations, avec un esprit critique. On ne peut pas se nourrir de la mort ; les morts, il faut les commémorer. Si on se regarde dans le miroir et voit la médiocrité, c’est le signe qu’on va périr. On doit oser se tourner vers la vie. Savoir que le premier journal arménien fut publié à Madras est très important, cela nous rassure et nous montre qu’on connaît la vie en diaspora depuis des siècles, qu’on est capable de produire une culture et qu’on est arrivé à s’organiser d’une façon féconde, même loin d’une géographie spécifique, d’un royaume ou d’un pays. Bien sûr, se remettre du génocide et de l’élimination de notre intelligentsia est le plus grand défi à relever en

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Profile for Silvina Der-Meguerditchian

Interview at Nouvelle d'Arménie - 03/2010  

March 2010, Silvina Der-Meguerditchian was interviewed by Isabelle Kortian

Interview at Nouvelle d'Arménie - 03/2010  

March 2010, Silvina Der-Meguerditchian was interviewed by Isabelle Kortian

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