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Les quatre saisons – L’automne Charles Cros L’automne fait les bruits froissés De nos tumultueux baisers. Dans l’eau tombent les feuilles sèches Et sur ses yeux, les folles mèches. Voici les pêches, les raisins, J’aime mieux sa joue et ses seins. Que me fait le soir triste et rouge, Quand sa lèvre boudeuse bouge ? Le vin qui coule des pressoirs Est moins traître que ses yeux noirs.


Baiser Joachim du Bellay Quand ton col de couleur rose Se donne à mon embrassement Et ton oeil languit doucement D’une paupière à demi close, Mon âme se fond du désir Dont elle est ardemment pleine Et ne peut souffrir à grand’peine La force d’un si grand plaisir. Puis, quand s’approche de la tienne Ma lèvre, et que si près je suis Que la fleur recueillir je puis De ton haleine ambroisienne, Quand le soupir de ces odeurs Où nos deux langues qui se jouent Moitement folâtrent et nouent, Eventent mes douces ardeurs, Il me semble être assis à table Avec les dieux, tant je suis heureux, Et boire à longs traits savoureux Leur doux breuvage délectable. Si le bien qui au plus grand bien Est plus prochain, prendre ou me laisse, Pourquoi me permets-tu, maîtresse, Qu’encore le plus grand soit mien? As-tu peur que la jouissance D’un si grand heur me fasse dieu? Et que sans toi je vole au lieu D’éternelle réjouissance? Belle, n’aie peur de cela, Partout où sera ta demeure, Mon ciel, jusqu’à tant que je meure, Et mon paradis sera là.


Exquise souffrance Cécile Carrara Exquise souffrance, tendre saveur, celle qu’il m’offre dans son regard, prisonnière d’un doux labeur, j’avance à tâtons dans le noir. Je suis happée par sa douceur, si vive et franche comme un poignard, la lame froide et sans candeur, me réveille d’un rêve hagard. Exquise bise et beau projet, que le souffle de son âme vive, me berçant de ses grandes idées, tandis que nos cœurs se ravivent. Ses mains sont là mais en retrait, prometteuses quand elles s’activent, et choisissent de se déposer, sur mon corps comme sur leur rive.


Sous les branches François Coppée Palpitante encore du bal, Elle voulut, la blonde fille, M’accompagner jusqu’à la grille Où j’avais lié mon cheval. Malgré l’appel des ritournelles, Au jardin nous nous attardions, Et les choses que nous disions Étaient tristes et solennelles. Nous avions pris le long chemin, Nous avions pris le chemin sombre. Je ne la voyais pas dans l’ombre, Mais je la tenais par la main. Nos baisers rythmaient nos paroles, Et nous suivions, tendres et las, La voûte obscure des lilas, Qui s’étoilait de lucioles. Et ma chevelure baignait, Comme dans l’eau les pleurs d’un saule, Son front posé sur mon épaule, Son doux front qui s’abandonnait. Et pour que l’opaque ramure Couvrit notre rêve enchanté De silence et d’obscurité, La brise apaisait son murmure. François Coppée, Le Reliquaire, 1866


Mignonne Stéphane Mallarmé Mignonne, sais-tu qu’on me blâme De t’aimer comme je le fais ? On dit que cela, sur mon âme ! Aura de singuliers effets; Que tu n’es pas une duchesse, Et que ton cul fait ta richesse, Qu’en ce monde, ou rien n’est certain, On peut affirmer une chose: C’est que ton con vivant et rose N’est que le con d’une putain ! Qu’est-ce que cela peut foutre ? Lorsqu’on tient ces vains propos, Je les méprise, et je passe outre, Alerte, gaillard et dispo ! Je sais que près de toi je bande Vertement, et je n’appréhende Aucun malheur, sinon de voir, Entre mes cuisses engourdies, Ma pine flasque et molle choir !…


Sur le balcon Paul Verlaine Toutes deux regardaient s’enfuir les hirondelles : L’une pâle aux cheveux de jais, et l’autre blonde Et rose, et leurs peignoirs légers de vieille blonde Vaguement serpentaient, nuages, autour d’elles. Et toutes deux, avec des langueurs d’asphodèles, Tandis qu’au ciel montait la lune molle et ronde, Savouraient à longs traits l’émotion profonde Du soir et le bonheur triste des coeurs fidèles, Telles, leurs bras pressant, moites, leurs tailles souples, Couple étrange qui prend pitié des autres couples, Telles, sur le balcon, rêvaient les jeunes femmes. Derrière elles, au fond du retrait riche et sombre, Emphatique comme un trône de mélodrames Et plein d’odeurs, le Lit, défait, s’ouvrait dans l’ombre. Paul Verlaine, Parallèlement


Pensionnaires L'une avait quinze ans, l'autre en avait seize ; Toutes deux dormaient dans la même chambre. C'était par un soir très lourd de septembre Frêles, des yeux bleus, des rougeurs de fraise. Chacune a quitté, pour se mettre à l'aise, La fine chemise au frais parfum d'ambre. La plus jeune étend les bras, et se cambre, Et sa soeur, les mains sur ses seins, la baise, Puis tombe à genoux, puis devient farouche Et tumultueuse et folle, et sa bouche Plonge sous l'or blond, dans les ombres grises ; Et l'enfant, pendant ce temps-là, recense Sur ses doigts mignons des valses promises, Et, rose, sourit avec innocence.


Per amica silentia Les longs rideaux de blanche mousseline Que la lueur pâle de la veilleuse Fait fluer comme une vague opaline Dans l'ombre mollement mystérieuse, Les grands rideaux du grand lit d'Adeline Ont entendu, Claire, ta voix rieuse, Ta douce voix argentine et câline Qu'une autre voix enlace, furieuse. " Aimons, aimons ! " disaient vos voix mêlées, Claire, Adeline, adorables victimes Du noble voeu de vos âmes sublimes. Aimez, aimez ! ô chères Esseulées, Puisqu'en ces jours de malheur, vous encore, Le glorieux Stigmate vous décore.

Les quatre saisons  
Les quatre saisons  
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