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Le cri

J’eus tous les soirs, sous ma fenêtre, un homme âgé, en guenilles, titubant, hirsute, et illuminé d’absinthe (ça se voyait au fait qu’il rayonnait dans la pénombre) qui criait un mot que je mis plusieurs mois à comprendre. Les premiers jours, ou plutôt, les premiers soirs, j’entendis « ahyiaaaa », puis « mayiaaaa » puis je m’habituai à ce hululement vespéral et quotidien et finis par ne plus y prêter qu’une attention distraite. Les semaines passèrent comme à l’habitude, sans étonnement excessif, sans surprise, à l’heure dite, le cri perçant et lancinant venait heurter mes tympans. Mais un soir, et ce n'était peut-être pas le premier, je réalisai que le bonhomme ne criait plus sous ma fenêtre. D’autres jours s ‘écoulèrent et je ne cherchai pas à savoir les raisons de ce mystère. Puis, sans crier gare, le cri inhumain, plus fort que jamais s’éleva jusqu’à mon huis. « Mayuaaaa » « Mayiaaaa » Je me précipitai, comme une commère ordinaire à l’encadrement de ma fenêtre pour voir de quoi il retournait et je vis le miséreux avec un bras emplâtré. J’en rêvai la nuit, et au réveil, je décidai d’en avoir le cœur net. Le soir même, je me postai au bas de l’immeuble vers les dix huit heures quarante cinq, soit environ dix minutes avant l’arrivée du crieur. Je le vis venir à moi du bout de la rue, titubant comme un bateau ivre, se cognant et rebondissant contre le grand mur de l’école. Il parvint à ma hauteur, je le regardai, lui m’ignorait royalement. Il se posta face à mon immeuble, campé sur ses deux jambes flageolantes. Ne pouvant vraiment tenir sans tanguer comme une barcasse dans la risée, il s’adossa au mur. Il regardait mon immeuble, mais son regard était si tangent qu’il était tout à fait impossible de dire avec exactitude ce qu’il observait. Il prit une longue inspiration et dans un hurlement qui me creva les tympans, il lança son « Amyaiaiiaiiai ». Il était là, adossé au mur, inerte, vidé, hagard et sa tête pendant sur sa poitrine. Je m’approchai de lui et d’un ton que je voulus le plus calme possible, je lui demandai « Mais qui donc appelez-vous ? » Il ne bougeait pas. Je réitérai ma question, tout doucement pour ne pas l’affoler. Dans un murmure à peine perceptible, il me répondit « elle est morte » et il y eut, à cet instant, tant de détresse et de fatalité dans le ton de sa voix qu’un long frisson glacé parcourut tout mon corps et toute mon âme. Je ne pouvais me résigner à abandonner le bonhomme, ainsi, seul et malheureux. Mais j’avais aussi de fortes réticences à le convier dans mon petit appartement, on ne sait jamais ce qu’un individu peut receler d’amour ou de haine. Et puis saoul comme il l’était, je n’étais pas certain qu’il puisse monter les marches de mon immeuble sans ascenseur. Je cogitais à ça quand il se mit soudainement en branle. Il repartait en zigzaguant vers où il était venu, me laissant pantois sur mon bout de trottoir. Pendant les jours qui suivirent, je cherchai un moyen d’établir un contact avec lui qui ne soit pas trop compromettant.


Je finis par me résigner à descendre tous les soirs à sa rencontre afin qu’il s’habitue à moi, à ma présence. Je restai près de lui sans mot dire. Je l’observai et tentai vainement de mettre une histoire sur son front tout ridé. Il était toujours mal rasé, toujours vêtu de guenilles rapiécées, mais assez propres malgré une forte odeur de crasse qui devait émaner de sa peau et non de ses vêtements. Ses yeux clairs étaient vitreux comme ceux de tous les pochards. Sa peau burinée reflétait encore les embruns de la mer d’Iroise, je me convainquis que c’était un ancien pêcheur ou un marin, un homme de la mer ; à moins que ce ne fusse sa fâcheuse habitude à tanguer en marchant qui m’influençait ! On lui avait retiré son plâtre, et j’avais fini par comprendre son cri : « Mariaaaa ». Un soir, semblable aux autres soirs, après qu’il eut poussé son fichu cri de détresse, il m’adressa la parole mais sans me regarder : « T’as pas une cibiche ? » A cette époque là, je fumai des petits cigarillos et je lui en offris un avec joie. Nous partageâmes notre ‘cibiche’, quiets, adossés au grand mur. Il s’en alla comme il était venu, mais moi, je me sentis assez fier qu’il m’eut enfin adressé la parole. Ce n’était rien, et c’était, malgré tout, une forme de reconnaissance. Pourquoi tenais-je tant à cette reconnaissance ? Après tout, ce n’était qu’un ivrogne inconnu, misérable, qui ne semblait guère présenter d’intérêt au reste du monde. D’ailleurs, plus d’une fois, j’avais croisé les regards des chalands qui passaient devant nous en faisant un écart pour nous éviter, ils étaient tous accusateurs. Mais ce bonhomme me donnait à rêver, sans qu’il lui soit nécessaire de se raconter, il me faisait voyager, naviguer sur des océans houleux ou démontés, mouiller dans des rades africaines, arpenter les quais de mégalopoles ou lever la poussière de chemins arides et jaunâtres. Je visitais des palais, je dormais dans des palaces ou sur le sol dans la soute d’un navire toussotant et puant le mazout cramé. Je trafiquais, au besoin, en faisant de la contrebande de cigarettes ou d’alcools, l’argent facilement gagné était aussitôt perdu dans quelque clandé enfumé, nauséeux et dangereusement fréquenté par la pègre locale. Je revenais cent fois sur ces images virtuelles, peaufinant un détail sans importance, ajoutant une tenture de couleur au mur écaillé du tripot pour cacher la misère et assourdir les cris passionnés des joueurs de carte et le bruit de la musique bon marché sur laquelle des femmes de petite vertu croyaient danser un french-cancan juste parce qu’elles levaient la jambe. Je changeais mille fois de bateau. L’un était un navire marchand long courrier débordant de marchandises périssables et onéreuses destinées à des nababs orientaux qui nous ouvriraient les portes de leurs harems pour nous remercier de notre diligence. Puis, sans transition, je sautais sur un chalutier qui cabotait tout le longs des côtes d’Armor ou de celles du Finistère. Mais ce genre de périple me paraissait trop laborieux, trop limité à la pêche, manquant d’exotisme et de frissons. Alors, vite, je revenais à mes maures et mes délices orientaux. Cela valait bien toutes les histoires qu’il aurait pu me raconter. Même s’il m’arriva de loupé notre ‘rendez-vous’ pour des raisons professionnelles ou personnelles, c’était devenu une routine, je descendais à sa rencontre, il poussait son cri puis, je fumais une ‘cibiche’ en sa compagnie et pendant un quart d’heure, j’embarquais pour des pays lointains et mystérieux. Parfois, le soir, avant de m’endormir, je me repassais le film pour y apporter une ou deux corrections. C’est toujours ainsi que ça se passe, toujours au moment où on s’y attend le moins ! « Tu sais, mon pote, Maria, c’était ma fille » Il m’avait balancé ça sans crier gare, juste après avoir crié comme un démon.


Ca m’a coupé la machine à rêver et je suis resté en suspend comme un équilibriste sur son fil attendant la suite …. On a fumé et il est parti sans rien me dire d’autre. Que pouvais-je faire ? Sa confidence ne m’encourageait pas pour autant à le questionner directement, car, sans savoir exactement pourquoi, je devinais que ce serait maladroit et qu’il se renfermerait sur lui-même. Il ne me restait qu’à attendre qu’il m’en dise plus. Je m’étais absenté pendant une semaine et je me demandai s’il serait là. Mais je ne me doutai pas qu’il m’attendait. « T’as disparu ! » J’essayais de profiter de cette forme plus ou moins ouverte de question pour tenter d’amorcer le dialogue. « Je suis allé passer une semaine à Paris pour mon boulot, j’aurais dû te laisser quelques ‘cibiches’, mais mon départ a été précipité ! » Mais rien ne sortit de sa bouche. Je n’arrivais pas à retrouver mes rêvasseries, il avait rompu le charme. Alors, un soir, n’y tenant plus, je lui ai demandé : « T’étais marin ? » Il sursauta et pour la première fois, son regard glauque se posa sur moi. « Où t’as été chercher ça ? J’étais pas marin, j’étais charcutier. » Ca m’a foutu un sacré coup au moral, mais il s’était mis à parler, je voulais qu’il continue, quitte à briser encore plus mes rêves fragiles. « Et Maria, ta fille, pourquoi tu l’appelles ici ? » Ce que j’avais prévu advint, ils se referma sur lui-même et me laissa seul avant qu’on ait fini de partager notre cigarillos. Les jours qui suivirent, il ne revint pas. Je fumai seul mon cigarillos, tristement coupable de l’avoir bousculé de ma curiosité. Au bout de deux semaines, je ne descendis plus, je restai à ma fenêtre à le guetter en vain. Il faisait encore beau sur Brest, et j’aimais bien fumer ainsi à ma fenêtre en regardant passer ceux que j’appelais les ‘pedibus cum jambis’ en souvenir de mes cours de latin. Je sentis une présence à mon côté et j’en fus étonné car je n’avais pas entendu s’ouvrir la porte et, de toutes façons, je n’attendais personne qui puisse, ainsi, s’introduire chez moi, bien que j’oublie de façon récursive de fermer ma porte à clef. Je ne fis pas vraiment un bond, mais je m’écartai suffisamment pour ne plus sentir cette présence. C’était une petite fille toute rose y comprit sa jupe plissée et son corsage de tulle. Elle n’était ni menaçante ni gênée, elle me regardait comme si nous nous connaissions de longue date alors que je ne l’avais jamais vue ni croisée auparavant. « Qui es-tu et comment es-tu entrée ici ? » « Je suis Maria. » Me répondit-elle sans sourciller. « Tu ne peux pas être la fille du vieux monsieur qui venait le soir, tu es trop jeune. » « Je suis sa petite fille, ma maman s’appelait Maria aussi. » « Et comment et pourquoi es-tu entrée chez moi ? » Elle s’éloigna de la fenêtre et alla droit vers mon chevalet. « J’aime bien ce que tu peins. » « Merci, j’apprécie ton compliment, mais j’aimerais aussi que tu répondes à mes questions ! » Comme elle tendait la main vers le tableau sur le chevalet, je la mis en garde : « Non, ne touche pas, ce n’est pas sec et l’huile, tu sais, ça tache très fort, c’est très difficile à nettoyer et ta maman va te gronder ! » « Ma maman est morte, elle a été assassinée par son père. »


Un poids énorme s’abattit soudain sur moi ! Je ne savais que dire ni comment réagir à cette brutale confession. Qu’est-ce que cette gamine pouvait bien savoir, qu’avait-elle vécu, avait-elle été témoin du meurtre et dans quelles circonstances …. Toutes ces questions ces incertitudes, ces possibles et ces improbables tourbillonnaient dans ma tête y mettant un invraisemblable désordre, un gigantesque capharnaüm mental ! Elle avait prononcé sa sentence d’une petite voix de petite fille, mais avec une assurance qui ne laissait pas de place au doute. Je repris tant bien que mal mes esprits et tentai d’éclaircir la situation, après tout, l’adulte, c’était moi. C’est donc sur le ton d’un monsieur parlant à une petite fille que je lui demandai : « Pourquoi es-tu venue me raconter ça ? » « Parce que tu sembles bien l’aimer, mon grand-père. » « Tu sais, je le connais à peine, nous nous parlons que très peu et j’ai surtout été touché par sa détresse et sa solitude. » « Je sais. » « Ah ! bon, tu sais, et comment tu sais ça ? » « Parce que j’étais près de vous le long du mur. » « Mais ce n’est pas vrai, je ne t’ai jamais vue ! » « C’est parce que je suis morte, il nous a tuées toutes les deux. »

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Je restai muet, estomaqué, abasourdi. « Je voudrais que tu me promettes de ne plus le revoir, c’est un mauvais homme et toi, tu es bon. » Je n’eus pas le temps de répondre, elle venait de s’évanouir devant mes yeux incrédules. Dehors, retentit un long cri déchirant et misérable.


Le cri  

petite nouvelle à la manière de D. Lévy.

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