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Carte blanche

Parce qu’elle levaut bien…

l faut vraiment n'être jamais sorti de son trou pour s'étonner qu'un contribuable français possède un compte à l'étranger, pour s'en prendre de ce fait à Mme Bettencourt, et pour en faire une affaire d'Etat. Les circonstances de ma vie professionnelle ont voulu que je sois amené à ouvrir un compte bancaire au Canada, puis en Pologne, puis en Thaïlande, tout simplement parce que j'ai travaillé dans ces pays, en l'occurrence comme journaliste, et que pour régler mes dépenses, je devais y disposer d'un carnet de chèques. J'y ai souvent perdu au change. Je n'y ai en tout cas jamais rien gagné sur le plan fiscal, au point que l'administration des impôts – hommage soit rendu à la direction des impôts des Français de l'étranger qui m'a toujours bien conseillé, et dans la plus PARCE QU'ON grande transparence – m'a chaque fois remboursé S'ACHARNE SUR ce que j'avais payé en trop. Il ne s'agissait pas alors ELLE, J'AI ENVIE d'un quelconque “bouclier fiscal” mais tout simpleDE PRENDRE LA ment de l'application à ma modeste personne des DÉFENSE DE dispositions du code des impôts. LILIANE Toute la question, quand le fisc a connaissance d'un BETTENCOURT, À compte à l'étranger, est de savoir si ce compte COMMENCER PAR contrevient à la législation française, quelle est sa LA QUESTION DE raison d'être, et à quoi il sert. En l'occurrence, LiSES COMPTES EN liane Bettencourt a indiqué à l'AFP qu'elle allait réSUISSE. gulariser sa situation. Autrement dit, ses comptes en Suisse étaient, jusqu'à leur découverte, irréguliers. Mais la curée médiatique avait commencé avant de savoir ce qu'il en était. Sans doute aurait-ce été trop demander, de la part de justiciers auto-proclamés qui s'abritent derrière leur carte de presse pour prononcer des condamnations sans jugement, de s'entourer de quelque prudence. Il est tellement plus facile de stigmatiser la détentrice d'un compte en Suisse et de laisser entendre que son chéquier n'a servi qu'à financer des opérations illégales, comme l'a fait l'ensemble de la presse française dans l'affaire dite Woerth-Bettencourt, y compris les organes supposés êtres “à la solde du pouvoir”. Le problème, c'est que l'aristocratie du journalisme, autrefois constituée de ceux qui avaient bourlingué sur tous les continents se recrute aujourd'hui parmi les journalistes politiques, à tu et à toi avec les ministres, les élus, et leurs collaborateurs, mais jamais sortis de leur cocon. On ne choisit plus la profession de journaliste pour témoigner mais pour défendre des idées. On se dit “de gauche” ou “de droite” comme on se dit, par tradition familiale, “Renault” plutôt que “Peugeot” ou “Citroën”. Pour ma part, vu mon âge, il m'est arrivé de voter pour François Mitterrand, mais pas chaque fois, pour Jacques Chirac, mais pas chaque fois, pour Lionel Jospin, mais pas chaque fois... Le tropisme droite-gauche m'a toujours été étranger, sauf quand il s'agissait de choisir entre l'Union soviétique du goulag et les Etats-Unis. Les circonstances font tout simplement que tel

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FRANCEMAGAZINE N°30 22 AUTOMNE 2010

homme et tel programme me paraissent, à tel moment de l'histoire de mon pays, mériter ou non ma confiance. Les révélations extraordinaires des journalistes politiques pourraient donner à penser qu'ils étaient cachés sous la table lors d'entretiens supposés sans témoin, à l'Elysée, à Matignon, ou dans je ne sais quel ministère. Certes, ils ont “des sources”. Mais la vérité est qu'ils n'ont affaire qu'à des seconds couteaux, tâcherons en mal de reconnaissance et guère mieux renseignés que les journalistes eux-mêmes. Ces informateurs-là s'estiment bien mal récompensée du talent qu'ils s'attribuent et ne s'en consolent qu'à la lecture des articles auxquels ils ont contribué. Quant aux stars de la profession, patrons de journaux, responsables de rédaction, hôtes d'émissions littéraires à la télévision, ils ont certes accès, eux, au saint des saints. Ils pensent d'ailleurs que c'est un droit qui relève de la sélection naturelle. Mais ils sont tellement imbus de leur importance qu'ils prennent pour argent comptant tout ce qu'on leur raconte, partant du principe qu'on ne saurait, eux, les embobiner. Des quantités de

Liliane Bettencourt et sa fille Françoise.

livres, vite oubliés, témoignent de ce phénomène. Tout journaliste qui a été en poste à l'étranger et qui s'est intéressé à l'économie des pays dont il avait à rendre compte s'est habitué à jongler avec les milliards. En France, on jongle avec les centimes. Les écoles de journalisme, qui vous formatent pour la télévision, vous apprennent à décliner les adjectifs qui vont frapper l'imagination. Une somme, qu'il s'agisse de centimes ou

No 30 France Magazine  

Le Magazine des Français établis hors de France N° 30 - Automne 2010

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