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L'AVARE OU KIR JANJA PIÈCE FACÉTIEUSE EN TROIS ACTES

ТВРДИЦА ИЛИ КИР ЈАЊА TVRDICA ILI KIR JANJA JOVAN STERIJA PОPOVIĆ EXTRAIT

Traduit du serbe par Aleksandar Stefanović et Paul-Louis Thomas

Novembre 2012

♦ Théâtre ♦


L’Avare ou Kir Janja / Jovan Sterija Popović www.serbica.fr

PERSONNAGES

KIR JANJA. JUCA, son épouse. KATICA, fille de Janja née d'un premier mariage. MIšIć, notaire. KIR DIMA. PETAR, domestique.

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ACTE PREMIER SCÈNE PREMIÈRE. KIR1 JANJA, JUCA. KIR JANJA, examinant une robe. La modération est bénéfique2. Quelle magnifique sagesse grecque ! Agis toujours avec modération, toujours avec modération et tu connaîtras la gloire ! Mais ce maudit monde d'aujourd'hui a la folie des grandeurs : il veut des éperons, aller au bal, au café, porter du velours de soie. Oh ! Malheur3 ! Tu veux suivre la mode ? Mais avec quel argent ? Tu regardes les barons, tu regardes les gentilshommes ! Pauvre de moi4 ! Ne sais-tu pas que le monde court vers la ruine ? Il n'y a pas d'affaires5, pas de commerce ! Combien coûte le lin ? Une misère ! Le coton ? Une misère ! Le temps est venu où l'homme doit marcher pieds nus. JUCA, en cousant. Ça serait joli ! JANJA. Que racontes-tu, scélérate6 ? Mais sais-tu ce qu'est le monde ? Tu restes assise comme une dame et attends midi pour manger, boire et dormir. Que vas-tu manger, que vas-tu boire ? Qu'as-tu acquis ? La guerre, la peste n'ont-elles pas tué assez de gens ? Meurs, toi aussi, meurs, pendarde ! "Monsieur" en grec. En grec dans le texte original : "Pan metron ariston" ; expression récurrente dans le texte. 3 En grec dans le texte original : "O tis anankis" ; expression récurrente dans le texte. 4 En grec dans le texte original : "Kaimeno" ; terme récurrent dans le texte. 5 Dans le texte original : "špekulacija" ; activité commerciale dont on espère un gain rapide et facile et qui n'est pas toujours des plus honnêtes. Terme récurrent dans le texte que l'on traduira par "affaires". 6 Dans le texte original : "škilji", altération du mot grec "skilos" : "chien" ; terme récurrent dans le texte. 1

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JUCA. Je ne m'attendais pas à mourir chez vous. JANJA. Tu ne t'y attendais pas ! Et à quoi t'attendaistu ? A rouler en voiture tirée par quatre chevaux et à être servie par un valet7? Retrousse tes manches, pendarde, et occupe-toi de ta maison si tu veux avoir de quoi manger. JUCA. Quand vous me demandiez en mariage, vous ne disiez pas cela. JANJA. Que disais-je ? Que je te traiterais comme une poupée, que je porterais un masque ? Ne te suffit-il pas que je te dise : "Juca, ma chérie", que je te dise : "mon poulet" ? JUCA. Depuis que je suis entrée dans cette maison, vous ne vous êtes pas inquiété de la façon dont je vis et si j'ai besoin de quelque chose. Je porte encore aujourd'hui les vêtements dans lesquels je me suis mariée. Vous ne vous souciez pas de moi et ne vous occupez pas de moi. Je vis comme la dernière des dernières de la ville. JANJA. Ah ! Scélérate ! Je ne m'occupe pas de toi ! Manques-tu de quelque chose chez kir Janja ? N'as-tu pas assez de pain, et encore de la meilleure qualité ? JUCA, à part. Tu parles ! JANJA. Tu murmures entre tes dents ? Tu oses murmurer quelque chose ? Qu'est-ce que c'est que cela ? (Il apporte du pain.) Que diable ! Où est tout le pain ? JUCA. Il a été mangé. JANJA. Scélérate paresseuse, étourdie ! Il a été mangé ! Le pain s'est mangé lui-même ? JUCA. Mais il a été mangé à la maison. JANJA. Idiote8 serbe ! Ne connais-tu pas la Dans le texte original : "katana", mot d'origine hongroise désignant un cavalier, un soldat de cavalerie. Ici ce terme désigne un valet employé dans les maisons cossues et dont la livrée ressemblait à un uniforme militaire. Terme récurrent dans le texte. 8 En grec dans le texte original : "hondrokefalos" ; terme récurrent dans le texte. 7

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maire9 ? Comment un pain peut-il se manger tout seul ? Qui a touché au pain ? JUCA. Qu'est-ce que j'en sais ? N'est-on pas nombreux à la maison ? JANJA. Tu ne sais pas, scélérate ! Et pourquoi donc estu la maîtresse de maison ? Et pourquoi donc t'ai-je épousée ? Pour que tu t'occupes de la maison, ou bien pour que tu regardes les jeunes officiers par la fenêtre ? Ah ! pauvre kir Janja ! tu cours à ta perte dans ce monde de bons à rien ! JUCA. Maintenant, il court à sa perte pour un petit peu de pain qui a été mangé à la maison ! JANJA. Pourquoi me provoques-tu10, maudite chienne ? N'a-t-on pas déjeuné comme des princes 11 ? N'ai-je pas dit qu'il fallait attendre le dîner ? Mais sais-tu ce que veut dire : "la modération est bénéfique" ? Oh ! Malheur ! Alors que règne la plus grande des pauvretés dans ce monde, tu veux te pavaner comme une reine ? JUCA. Monsieur, il est grand temps que, moi aussi, j'ai une bonne fois une discussion avec vous comme toute épouse se doit d'en avoir avec son mari. JANJA. Pourquoi veux-tu discuter ? Tu veux me nuire ? JUCA. Quand vous me demandiez en mariage, vous me promettiez ce qui aurait été trop beau même pour une comtesse. Ce sont des ducats que vous me... JUCA. Silence, scélérate, silence ! Quels ducats ? Je n'ai rien, rien, pas un sou ! JUCA. Vous me montriez des ducats et vous tentiez, de toutes les façons possibles, de m'éblouir afin que je vous Janja fait ici allusion à la construction erronée employée par Juca : "(lebac) se izeo", littéralement : "le pain s'est mangé". 10 Dans le texte original : "što mi daiš vatra u moju srcu", littéralement : "pourquoi me lances-tu du feu dans mon cœur". Expression récurrente dans le texte (parfois avec des mots synonymes) et que l'on traduira par "énerver", "provoquer". 11 Dans le texte original : "firšt", altération du mot allemand "Fürst". 9

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épouse. J'ai succombé à la tentation. Mais maintenant, je me rends compte que j'ai fait une erreur d'avoir écouté ma mère et de ne pas m'être mariée avec l'élu de mon cœur. JANJA. Avec ce Jovan, qui passe ses journées au café à jouer aux cartes ? JUCA. Il est comme il est, mais au moins il est jeune et il me convient. JANJA. Ah, c'est du joli ! C'est comme cela que l'on respecte son mari ? JUCA. Je sais qu'une femme se doit de respecter son mari mais je pense qu'une femme a aussi le droit d'exiger de son mari qu'il l'aime. JANJA. Ah, que c'est bien dit, quelles douces paroles ! Viens ici que je t'embrasse. JUCA. Il ne suffit pas seulement d'embrasser. Le mari doit également être attentif aux exigences de sa femme afin de pouvoir la satisfaire. JANJA. Mais la femme doit aussi obéir à son mari. JUCA. Je ne vois pas ce que vous pouvez me reprocher ! JANJA. Combien de fois t'ai-je suppliée et implorée : "Juca, ma chérie, ne va pas discuter avec notre jeune taire12 !" Eh bien non, Juca ne veut rien entendre ! JUCA. Il ne vient pas pour moi mais pour vous et pour la langue grecque. JANJA. Ah, scélérate, tu veux me berner 13 ! Pourquoi ne vient-il jamais à la maison lorsque j'y suis, mais toujours lorsDans le texte original : "notaroš" ; terme qui servait à désigner un officier public habilité à authentifier et à signer divers documents juridiques. Vient de l'italien "notaro" ; terme récurrent dans le texte et que l'on traduira par "notaire". 13 Dans le texte original : "da mi vučiš štrikla preko nos", littéralement : "me tirer un trait sur le nez". Janja fait ici allusion au jeu de société dans lequel on tirait un trait (dans le texte original : "štrikla", altération du mot allemand "Strich") à l'aide d'un morceau de craie ou de charbon sur le nez de la personne bernée. Expression récurrente dans le texte. 12

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que je suis absent pour affaires ? Tu vois comme je t'ai attrapée ! Ah, tu ne peux pas berner un Grec ! Tu vois, je vois tout ! (Il se tapote le front.) Et tu lui diras de ne plus venir dans ma maison. JUCA. On ne parle pas ainsi quand on a une fille à marier. JANJA. Quel mariage ? Katica est une enfant. JUCA. De dix-huit ans. JANJA. Et alors ? Quand je me suis marié avec sa mère, j'en avais trente-cinq14. Ah, comme madame Juca aimerait que j'apporte toute la boutique, que je fasse le maudit trousseau 15, que j'organise une parade et des noces ! Mais je n'ai pas d'argent ; je n'ai rien, rien ! Le monde court vers la ruine ! JUCA. A propos, donnez-moi un demi-florin pour acheter des cordes. JANJA. Quelles cordes ? JUCA. Pour la guitare de Katica. JANJA. Mon Dieu16 ! Combien d'argent ai-je déjà donné pour cette maudite guitare ! JUCA. Le professeur de guitare a déjà dû annuler cinq cours à cause de ces cordes. JANJA. Que le diable17 m'emporte, et qu'il emporte ta guitare et ta mode ! Ah, pauvre18 Janja, ce n'est pas comme cela que l'on s'enrichit. Ne m'en parle plus. Je n'ai pas d'argent. JUCA. Et qu'en sera-t-il de mon chapeau ? En grec dans le texte original : "trijanda pendi". En allemand dans le texte original : "štafirung" ; terme récurrent dans le texte. 16 En grec dans le texte original : "Kirije imon" ; expression récurrente dans le texte. 17 En grec dans le texte original : "kerveros", littéralement : "Cerbère" ; terme récurrent dans le texte. 18 En grec dans le texte original : "tihelaj". 14 15

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JANJA, l'air effrayé. Quel chapeau ? JUCA. Je pense qu'il est temps que vous m'achetiez un nouveau chapeau. JANJA. Eh, eh, eh ! Eh bien, eh bien ! Un nouveau chapeau ! Madame ! Kir Janja ! Un chapeau ? JUCA. Chez ma mère, je portais déjà un chapeau. JANJA. Alors va chez ta mère pour qu'elle t'en achète un ! JUCA. Il me semble que c'est vous mon mari. JANJA. N'as-tu pas assez de vêtements ? Tu as la folie des grandeurs ? Oh, stupide féminité 19 ! Mais sais-tu que le célèbre Diogène20 restait assis dans un tonneau ? JUCA. S'il était fou ! JANJA. Comment fou ? Un célèbre philosophe grec fou ? C'est idiot et irréfléchi ! Sais-tu qu'en Morée, on t'aurait coupé la tête pour de telles paroles ! Je te dis que Diogène, le grand philosophe grec, restait assis dans un tonneau et marchait sans chaussures. JUCA. Peut-être n'avait-il pas d'argent pour en acheter ? JANJA. Oh ! Idiote ! Sais-tu que le grand empereur Alexandre l'a supplié d'accepter des ducats de la taille de ton front et le philosophe a refusé. L'empereur l'a supplié et le philosophe a refusé. Eh oui ! (A part.) Espèce d'âne21, pourquoi n'as-tu pas pris une si belle somme d'argent ? Tu me l'aurais ensuite donnée et on aurait fait de bonnes affaires ! JUCA. Ce Diogène n'était peut-être pas marié et pouvait Dans le texte original : "Oh, žensko dugačko kosa", littéralement : "Oh, longue chevelure féminine". 20 Philosophe grec qui cherchait la sagesse en vivant dans le dénuement. Il avait pour logis un tonneau, qui devint légendaire dans toute la Grèce. Alexandre le Grand, à Corinthe, lui ayant demandé s'il désirait quelque chose : « Oui, répondit-il, que tu t'ôtes de mon soleil. » 21 Dans le texte original : "Gumari", mot inconnu en serbo-croate standard mais dont la traduction est donnée en note de bas de page dans les œuvres complètes de J. S. Popović ; récurrent dans le texte. 19

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ainsi faire ce que bon lui semblait. Mais moi, je suis votre femme. Je ne veux pas que les gens se moquent de moi ; aussi, il faut que vous m'achetiez un chapeau. JANJA. Ho ! Tu veux encore te disputer avec moi ? JUCA. J'en ai assez supporté. Qu'est-ce que ça veut dire ? Si tu n'es pas capable d'entretenir une femme, tu n'aurais pas dû te marier. Tu devrais avoir honte ! JANJA. C'est toi et toute ta famille qui devriez avoir honte, vu la façon dont tu respectes ton mari ! JUCA. J'ai fait tout ce que j'ai pu mais je vois que cela n'a servi à rien. JANJA. Juca, ma chérie, qu'attends-tu de moi ? JUCA. Je veux que vous m'achetiez un chapeau. JANJA. Mais, pour l'amour de Dieu, je n'ai pas d'argent ! Comment veux-tu alors que je t'en achète un ? JUCA. Si vous n'avez pas d'argent, je vais me séparer de vous. JANJA. Ah, scélérate, tu cherches à me faire peur ! Mais Janja n'a pas peur, non ! JUCA. Lors de la demande en mariage, vous disiez posséder un capital de cent mille florins. Or maintenant, vous prétendez ne pas pouvoir acheter un chapeau. C'est une évidente tromperie. Il est normal que pour une telle chose, une femme demande la séparation. A quoi bon continuer d'en parler ? Rendez-moi ce que j'ai apporté et je retourne chez ma mère. Je vivrai selon la volonté de Dieu. JANJA. Juca, ma chérie, pourquoi as-tu commencé ? JUCA. Pourquoi j'ai commencé ? Parce que j'ai commencé ! Je vois qu'ici la vie est impossible pour moi. JANJA. Et tout cela juste pour un chapeau ? JUCA. Oui, pour l'amour des chapeaux. JANJA. Mais, dis-moi ce que tu ferais d'un chapeau ? JUCA. Je veux en avoir un.

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JANJA. Eh, si tu insistes tant, j'accepte de t'en acheter un pour ton amour. Mais accorde-moi trois jours22 pour que je réfléchisse. JUCA. Mais que... JANJA. Ne dis me plus un mot, plus un mot puisque je te le demande gentiment. Tu veux me ruiner. Allons donc ! "Janja a de l'argent, Janja a beaucoup de ducats 23, Janja est un homme riche !" Ah ! Janja va mourir et ensuite tu vas pleurer : "Ô, ma pauvre mère, que ne ferais-je pour que Janja soit là24 !" SCÈNE 2. KIR JANJA, JUCA, PETAR. JUCA. Voilà Petar. On peut l'envoyer chercher les cordes. JANJA. Que le diable t'emporte avec tes cordes ! Par la même occasion, qu'il te fasse perdre la raison pour que tu les oublies ! (A Petar.) As-tu ramassé les ordures sur la place ? PETAR. Hein ? JANJA, parlant plus fort. As-tu ramassé les ordures ? PETAR. Quelles mûres25 ? JANJA. Ah ! Tes maudites oreilles ! (Il crie.) Les ordures, ordures, ordures ! PETAR. Ures, ures26 ! Pourquoi ne parles-tu pas normaDans le texte original : "da mi daš gracija tri dana", littéralement : "que tu m'accordes grâce (en fait un délai) de trois jours". Il s'agit ici d'une allusion aux Grâces, déesses romaines de la Beauté, appelées Charites par les Grecs qui les considéraient comme des filles de Zeus. 23 Dans le texte original : "dukjana", mot inconnu en serbo-croate standard mais dont on propose une traduction d'après le contexte et la racine du mot (duk). 24 Dans le texte original : "da pravim Janju od blato". L'expression proverbiale "praviti koga od blata", littéralement : "faire quelqu'un avec de la terre" signifie, au sens figuré, qu'on regrette énormément une personne défunte. 25 Dans le texte original : "tužbu" qui veut dire "plainte". Terme rimant avec "đubru" qui veut dire "ordures". 22

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lement, au lieu de traîner sur les mots ? JANJA. Ah là là ! Comme il m'énerve ! JUCA. Je m'étonne que vous le gardiez si vieux et sourd. JANJA. Idiote ! Tu voudrais peut-être que je prenne un jeune valet que je devrais payer cinq cents florins ? Il faut être intelligent ! Lui, je lui fais un décompte tous les dix ans ! JUCA. Mais vous ne comptez pas les dommages qu'il vous cause ? JANJA. C'est ta faute. Pourquoi ne te comportes-tu pas en maîtresse de maison et ne fais-tu pas attention ? JUCA. Tiens, la dernière fois il a causé des dégâts devant vos propres yeux. JANJA. (Il soupire.) Pauvre Janja ! Tu dois mourir dans ce monde de bons à rien ! PETAR. Maître, voici une lettre pour vous. JANJA. Qui l'envoie ? PETAR. Tout de suite. JANJA, en hurlant. Espèce d'âne27 ! Qui a envoyé cette lettre ? PETAR. Qu'as-tu à crier de la sorte ? Je ne suis pas sourd ! Kir Dima m'a dit de lui apporter tout de suite une réponse. JANJA. Kir Dima est mon ami. (Il lit.) Oh, je suis votre serviteur28, kir Dima ! Eh, eh, eh ! Bien29 ! Mes sentiments respectueux ! Un honnête homme ! Bien, bien. (Il jette un coup d'œil sur Juca.) Juca, ma chérie, va dans ta chambre. J'ai une petite affaire à régler. JUCA. (Elle sort.) Dans le texte original : "Ubru, ubru" reprenant la rime avec "đubru, đubru". En grec dans le texte original : "Gajdaros". 28 En grec dans le texte original : "dulos sas" ; expression récurrente dans le texte. 29 En grec dans le texte original : "kala" ; terme récurrent dans le texte. 26 27

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-------------------------------------------SCÈNE 6. MIŠIĆ, JANJA, JUCA. JANJA, à part. Ah, malheur ! Maintenant, je ne peux plus partir ! MIŠIĆ. Je suis votre serviteur, kir Janja ! Comment allez-vous30 ? JANJA. (Il s'incline.) Dieu merci, je suis en bonne santé. Mais ça va mal, mal. MIŠIĆ. Pourquoi mal ? JANJA. Les temps sont durs ; il n'y a pas d'argent. MIŠIĆ. Eh ! Dieu merci, l'essentiel est que vous soyez en bonne santé ! L'argent finira par rentrer. JANJA. Comment peut-il rentrer alors que les temps sont durs ? Quand tu investis, tu perds ; quand tu commerces, tu as des dommages, eh oui ! Depuis que le monde existe, on n'a jamais connu de période aussi difficile ! MIŠIĆ. Hé, hé, hé ! N'ayez pas peur. Vous n'allez pas faire faillite, puisque vous n'avez pas fait faillite jusqu'à présent. Et puis vous, vous savez économiser ! JANJA. J'économise, monsieur, par nécessité, car on manque de tout. JUCA, montrant une chaise. Veuillez vous asseoir, monsieur Mišić. JANJA. Mais monsieur le notaire31 ne va pas trop s'attarder ! (A part.) Maudite Eve, tu dois avoir le diable au corps ! MIŠIĆ, à Juca. Quand une dame aussi charmante me le propose, je ne peux refuser. (Il s'assoit.)

Mišić s'exprime souvent de façon très littéraire, employant nombre de slavonismes, notamment lorsqu'il veut paraître érudit. 31 En latin dans le texte original : "notarius" ; terme récurrent dans le texte. 30

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JANJA. (Il prend aussi une chaise et s'assoit de façon à cacher Juca au notaire.) MIŠIĆ. Kir Janja, vous avez une fort charmante épouse. JANJA, en menaçant Juca. Charmante, oui, mais uniquement pour moi32 ! MIŠIĆ. Eh, bien sûr qu'elle l'est pour vous. Il n'en reste pas moins que ce qui est beau doit plaire à tout le monde. JUCA. Vous me flattez33 beaucoup. JANJA. Pourquoi te mêles-tu à notre conversation ? Tu es une enfant, tu dois écouter ce que disent les gens sensés. Allez, va à la cuisine et occupe-toi du déjeuner. MIŠIĆ. Oh, je vous en prie, que Madame reste avec nous. La conversation est d'autant plus agréable que nous sommes nombreux. JANJA, à part. Quelle galère ! MIŠIĆ. Et où est mademoiselle ? Elle ne se montre pas ? JUCA. Elle est... JANJA, en l'interrompant. Elle est partie... (A part.) Que le diable t'emporte ! (Il regarde sévèrement Juca.) Elle est partie chez son amie, vous savez, pour coudre. MIŠIĆ. Elle aussi est une délicieuse enfant ! Il faut seulement que vous lui trouviez un bon parti. JANJA. Ah, monsieur le notaire, le monde d'aujourd'hui est mauvais, seul l'argent compte ! Moi, je l'ai épousée sans un sou, sans rien, misérable. Aujourd'hui, quand quelqu'un vient à la maison, il ne te demande pas : "comment va ta fille ?" mais : "combien donnes-tu ?" Comment puis-je donner alors que je n'ai rien ? Nous courons tous vers la ruine. MIŠIĆ. Maintenant on commence à agir autrement. Dans le texte original : "za mene krasno, za drugoga ružno", littéralement : "belle pour moi, laide pour les autres". 33 Dans le texte original, emploi du verbe "šmajhlovati", d'après l'allemand "schmeicheln". 32

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C'est ainsi que je lisais hier dans le journal qu'un jeune homme annonce qu'il a vingt-quatre ans, qu'il est beau et bien éduqué et qu'il désire se mettre en jeu à la loterie. JANJA. Mon Dieu ! Se mettre en jeu soi-même ! MIŠIĆ. Oui, et d'après moi, il n'y a rien de mal à cela. Il a préparé dix mille billets de loterie à un florin d'argent l'unité, ce qui fait dix mille florins. Tout le monde pourra jouer et la jeune femme la plus chanceuse obtiendra immédiatement un jeune mari et tout cet argent. JANJA. Hé, hé, hé ! Et puis après, s'ils ne s'aiment pas, ils vont se prendre aux cheveux ? MIŠIĆ. Ce cas a également été envisagé. Si la jeune femme qui a le billet gagnant ne plaît pas au jeune homme ou le jeune homme à la jeune femme, alors cette dernière obtient ses cinq mille florins. Il reste au jeune homme les cinq autres mille et ensuite tous les deux sont libres de trouver leur bonheur comme bon leur semble. JANJA. Mais alors, dans ce cas-là, même une femme mariée peut prendre un billet ? MIŠIĆ. Oui, certainement ! JANJA. Quel satané monde ! Comme il se laisse berner par n'importe quelle friponnerie. MIŠIĆ. A mon avis, c'est une bonne idée. Ça ne fait de mal à personne et ça peut en aider beaucoup. Allez-vous prendre un billet pour mademoiselle? JANJA. Le billet est à trois zwanzigers ? MIŠIĆ. Oui. JANJA. Oh, c'est cher, très cher, c'est beaucoup d'argent ! MIŠIĆ. De toute façon, vous pouvez même sans cela faire le bonheur de votre demoiselle. Mais, je m'attarde. Je dois encore aller ailleurs. Savez-vous pourquoi je suis venu chez vous ? JANJA. Dites.

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MIŠIĆ. Vous n'êtes pas sans savoir que nous désirons agrandir notre hôpital municipal. JANJA. J'en ai entendu parler. Et c'est une bonne initiative de notre municipalité ! MIŠIĆ. Etant donné que pour le moment nous n'avons pas assez d'argent en caisse, nous avons songé à faire appel aux gens de bonne volonté pour nous aider dans cette entreprise. Voici donc la liste ! Veuillez inscrire ce qu'il vous est possible de donner. Plus vous donnez, mieux c'est ! JANJA. Ah, mon Dieu ! Monsieur le notaire ! Dépenser alors que les temps sont si durs ! Les gens n'ont pas d'argent. Cela n'est pas possible. Personne ne donnera le moindre sou. MIŠIĆ. Dieu merci, nous avons déjà recueilli mille florins. Donnez-en également mille et notre projet sera facilement réalisé. JANJA. (Il lui jette un regard craintif.) Mille florins ? Je n'ai même pas mille kreuzers ! Je n'ai rien, monsieur le notaire, rien. Savez-vous que cela fait un mois que je n'ai pas vu le moindre kreuzer ? MIŠIĆ. Kir Janja trouvera l'argent, j'en suis sûr, s'il s'en donne la peine. JANJA. Que le diable m'emporte si j'ai le moindre kreuzer dans ma maison ! MIŠIĆ. Vous n'allez quand même pas me laisser partir les mains vides ? JANJA. Je n'ai pas, monsieur, je n'ai pas le moindre kreuzer pour le moment. MIŠIĆ. Eh, Dieu merci, si maintenant vous n'avez rien, vous aurez une autre fois. Je peux venir une autre fois. JANJA. Comment, une autre fois ? (A part.) La maudite Eve lui a fait un clin d'œil ! Monsieur le notaire, donnez-moi ce morceau de papier. Je vois que je suis obligé de me ruiner. (Il prend une plume et s'approche de la table.) Voilà, je vais sacrifier un demi-florin.

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MIŠIĆ. Oh ! On ne prend pas à moins de dix florins. JANJA. A moins de dix florins ? Monsieur le notaire ! Où trouver tant d'argent ? MIŠIĆ. Cela ne vient pas de moi, j'agis selon les décisions prises par la municipalité. JANJA, à part. Que vais-je faire ? Si je m'inscris, je me tue ; si je ne m'inscris pas, l'insolent va revenir plusieurs fois. Monsieur le notaire, voilà, je vais donner un florin tout entier. MIŠIĆ. Je ne peux accepter, kir Janja. JANJA. Ah ! Tuez-moi mais je n'ai pas plus pour le moment ! MIŠIĆ. Allons, je vous dis que cela ne doit pas se faire obligatoirement tout de suite. Je peux venir une autre fois. JANJA, à part. Voilà, la maudite Eve lui a fait signe de l'œil de revenir ! Monsieur le notaire, voilà, je vais me tuer, je vais vous donner deux florins pour ce maudit hôpital. MIŠIĆ. Si cela ne tenait qu'à moi, je ne vous importunerais certainement pas. Mais vous n'êtes pas sans connaître la position que j'occupe à la municipalité. JANJA, lui tendant la liste. Monsieur le notaire, prenez votre papier, prenez ma Juca ! Même si vous revenez une centaine de fois, je n'aurai pas de quoi donner ! MIŠIĆ. Eh bien, soit. Vous n'êtes pas homme à tergiverser. Que les jeunes donnent d'abord et vous, en tant qu'ancien, vous passerez tranquillement après eux. JANJA. Je suis assassiné. Toute la misère du monde me tombe dessus. Pauvre kir Janja ! MIŠIĆ. (Il se lève.) Comme vous vous plaignez ! Alors qu'il y en a une centaine qui aimeraient être dans votre position. JANJA. Eh bien, qu'ils la prennent ! (Il montre Juca.) De toute façon elle veut un chapeau. MIŠIĆ, en souriant. Je suis votre très humble serviteur, kir Janja !

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JANJA. Je suis votre très humble serviteur ! MIŠIĆ, en partant, à Juca. Veuillez m'excuser de vous avoir empêchée de vaquer à vos occupations. JUCA. Oh, je vous en prie, c'est un grand honneur que vous nous faites. JANJA. C'est un grand honneur pour ma Juca. (Il tire vers lui sa femme, qui partait raccompagner Mišić.) Va-t'en ! (Devant la porte.) Je suis votre très humble serviteur ! SCÈNE 7. JANJA, JUCA. JANJA. Maudite, maudite34 sois-tu ! Tu veux me tuer ? JUCA. Qu'avez-vous maintenant ? JANJA. Tu lui as fait signe de l'œil ! JUCA. Mais pourquoi lui aurais-je fait signe de l'œil ? JANJA. Tu es Eve. Tu veux tromper ton Adam. Pourquoi lui as-tu dis que j'avais tant d'argent ? JUCA. Comment pourrais-je lui dire ce que je ne sais pas moi-même ? JANJA. Que la foudre s'abatte sur toi ! Tu ne sais pas alors que tu écoutais à la porte ? Tu es comme cette chatte qui ronronne au coin du feu alors qu'elle guette ce qu'elle va voler. Tu es le renard d'Esope qui dit : "mon gentil kir Janja !" et qui, par derrière, lui met la corde au cou. JUCA. Mais, pour l'amour de Dieu, qu'avez-vous encore contre moi, maintenant ? JANJA. Qu'est-ce que j'ai ? Qu'est-ce que j'ai ? Maudite sois-tu ! Tu dis au notaire de s'asseoir alors qu'il a à faire, tu lui dis : "cela me fait plaisir, c'est un honneur pour moi !" ; tu veux qu'il revienne ?

En grec dans le texte original : "Anatemata, anatemata" ; terme récurrent dans le texte (avec parfois une terminaison différente). 34

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JUCA. C'est de la politesse, pour l'amour de Dieu. Ainsi agissent tous ceux qui ont un tant soit peu de savoir-vivre. JANJA. Ah, ils agissent ainsi ! En appelant le notaire pour qu'il vienne chez le mari ! Et en plus pour lui voler dix florins ! Où trouver dix florins ? Allez, donne-les, toi qui parles ! JUCA. (Elle hausse les épaules.) JANJA. Mais pourquoi parles-tu ? Tu veux me voler, me ruiner ? Oh, pauvre de moi35 ! Que la terre s'ouvre et qu'elle m'engloutisse puisque je suis avec une femme aussi mauvaise ! JUCA. Mais, pour l'amour de Dieu, vous n'êtes pas obligé de donner ! Personne ne peut vous prendre l'argent de force. JANJA. Voyez un peu ce renard ! Que je ne donne pas pour que le notaire revienne de nombreuses fois ! Et quand kir Janja n'est pas à la maison, on se divertit 36 et en plus Janja doit payer ! JUCA. Savez-vous ce que vous allez faire pour ne pas payer ? Un matin nous ferons courir le bruit que les brigands nous ont pillés. Ainsi, quand la nouvelle se sera répandue dans la ville, chacun vous plaindra et personne ne viendra vous importuner... JANJA. Hé, hé, hé ! C'est un plan de maître ! Comme ça on pourra même faire circuler un plateau pour moi à l'église. Les gens diront : "il est arrivé un malheur à kir Janja, aidonsle !" Juca, ma chérie, tu as l'intelligence d'un Grec. Tu n'es pas de sang serbe. JUCA. Je crois que ma grand-mère est d'origine grecque. JANJA. Eh, eh, eh ! Pourquoi ne me l'as-tu pas dit pour En grec dans le texte original : "talas ego" ; expression récurrente dans le texte. 36 Dans le texte original, emploi récurrent du verbe "unterhaltovati se", d'après l'allemand "sich unterhalten". 35

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que je l'écrive dans le journal ? Quelle sagesse grecque ! Quand les Grecs de Morée entendront cela, ils t'élèveront une statue 37 comme à une Pythie38. Ô glorieuse Grèce ! Où l'on trouve un grain de ton esprit apparaît l'intelligence. Juca, ma chérie, tous les Grecs vont se réjouir de tes origines. JUCA, en sortant, à part. Que le diable vous emporte ! (Elle sort.) SCÈNE 8. JANJA. JANJA, seul. La maudite Eve ! Elle est plus intelligente que moi. "Combien a perdu kir Janja ?" "Dix mille florins." "Aidons-le." Tiens, tiens, tiens ! Combien ? Cent florins ! Dieu soit loué39 ! Il faut que je thésaurise sur mes vieux jours. J'ai des enfants. Hé ! que m'a dit le notaire au sujet d'un certain billet de loterie ? Je vais en prendre un pour ma Katica. Dix mille florins d'argent, voilà une belle somme ! Cinq mille pour moi, cinq mille pour Katica. Oh, et si Katica dit : "C'est moi qui ai gagné, ça m'appartient, je ne donnerai rien à papa !" Hé ! Attends un peu, scélérate ! Je ne te prendrai pas de billet ! Il vaut mieux que j'en prenne un pour Juca ! Bravo 40, Janja ! Pour Juca ? Vient un jeune homme de vingt-trois ans pour voir Juca. Il est beau, Juca est belle. Il lui fait de l'œil, Juca lui fait de l'œil. Il tombe amoureux, Juca tombe amoureuse et voilà kir Janja dans les choux ! Quelle galère ! (Il réfléchit.) Que cette affaire aille au diable ! Mais, quand même, dix mille florins d'argent ! Hé, Janja, entends-tu ! Dix mille florins d'argent ! Mon Dieu41 ! Je vais prendre un billet ! Pour Katica ? Eh, Dans le texte original : "štatua", le serbo-croate standard admettant "statua". 38 La Pythie était, dans la mythologie grecque, la prêtresse de l'oracle d'Apollon à Delphes. 39 En grec dans le texte original : "Doksa si o Teos" ; expression récurrente dans le texte. 40 Dans le texte original : "Aferim", mot d'origine persane, emprunté au turc. 41 En grec dans le texte original : "Ma tin timin mu". 37

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Katica est une enfant. Je vais en prendre un pour Juca. Et le jeune homme, alors ? Quelle galère ! Mais ne suis-je pas un Grec qui réussira à le duper ? Anev idrotos će pono uden42: on n'a rien sans peine, dit le proverbe grec.

Première édition en serbe : 1837.

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En grec dans le texte original.

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Kir Janja  

Lavare ou kir janja - extrait - j. s. popovic

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