La centralité des politiques de logement dans la création d’une société multiethnique ...

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La centralité des politiques de logement dans la création d’une société multiethnique et multiculturelle Le modèle de Toronto Marialaura Casbarra Au cours des dernières décennies, les politiques urbaines européennes et nord-américaines ont accordé une attention particulière à la réduction ou à la prévention de la ségrégation ethnique. La connotation négative du ghetto, en tant que noyau et poussée d'extrémisme dangereux et de radicalisation, a conduit à une recherche multidirectionnelle visant à éviter les effets négatifs que la ségrégation spatiale des immigrants semblait créer. À cet égard, la contribution de l'analyse sociologique à la résolution du problème et à la recherche de solutions est intéressante. Le sociologue Didier Lapeyronnie a tenté de réhabiliter l'usage du terme "ghetto", en le dissociant de sa connotation spatiale et en l'identifiant dans un ordre social opposé à la société mais en même temps fragmenté intérieurement (2008). A la fois « cocon » et « cage », il protège autant qu’il sépare. Les analyses les plus minutieuses et les plus efficaces ont toutefois permis de saisir le poids des processus de discrimination sur le marché du travail et la difficulté d'accéder aux logements locatifs facilitant la création de conditions de ségrégation profondes et insurmontables. Ces conditions favorisent automatiquement des contextes urbains séparés socialement et spatialement (Blanc, 2010). Ainsi, là où il y avait une approche politique large en faveur de l'inclusion socio-économique, l'effet serait une action efficace de déségrégation. Sans vision reposant sur de vraies données et compétences scientifiques, les résultats obtenus seront inévitablement partiels et de courte durée. Toronto est un cas particulier. La ville conserve une grande tradition d'immigration qui caractérise son tissu social. 49% de sa population est née à l'extérieur du Canada. Ainsi, la municipalité de Toronto s’est inévitablement avérée être à la pointe des bonnes pratiques en faveur de la lutte contre la discrimination. En fait, elle a lancé des programmes tels que le "Profession to Profession" program de 2004 et "The Mentoring Partnership" program du TRIEC (Toronto Region Immigrant Employment Council) de 20061 , afin d’assurer non seulement l’équité et l’égalité à tous ses habitants, mais également d’offrir un soutien concret à ceux qui font face à un différent marché du travail. La municipalité de Toronto tente ainsi de combiner multiculturalisme et intégration, en considérant ses nouveaux arrivants comme des ressources potentiellement positives. Parallèlement à ces politiques d'emploi inclusives, des programmes sociaux ont été mis en place pour la valorisation des zones à forte concentration d'immigrés. L'intention principale était d’empêcher le phénomène de la ségrégation à Toronto. À cette fin, des plans visant à récupérer et à améliorer les zones à risque ont été mis en œuvre afin d’empêcher que la ségrégation spatiale ne soit synonyme de ségrégation sociale. Les Priority Neighborhoods, lancés en 2004, ont été mis en pratique dans 13 zones urbaines considérées comme particulièrement défavorisées sur le plan culturel et économique. Ils ont conduit à la création de hubs multifonctionnels associant les secteurs social, culturel, de la santé et les associations. L'autre approche expérimentée pour enrayer la ségrégation spatiale a été réalisée dans la mise en œuvre de programmes de réaménagement de zones résidentielles urbaines pour lutter contre le phénomène de "Sprawl" (Kahn, 2004)2. La mise en place d'infrastructures adaptées a conduit à la création d'environnements et de situations propices à l'établissement de contacts et de relations entre les résidents, sachant que la simple proximité entre groupes sociaux hétérogènes n'est pas suffisante pour créer des échanges significatifs et durables. Une logistique de densification et de diversification du logement a été mise en place pour 1

La ville de Toronto, en collaboration avec d’autres entreprises partenaires, collabore avec The Mentoring Partnership et un consortium d’agences communautaires afin de rapprocher les professionnels d’immigrants qualifiés pour les accompagner pendant une période de quatre à six mois. Les mentors fournissent des conseils et un soutien en matière de recherche d’emploi pour faciliter la transition des nouveaux arrivants sur le marché du travail canadien. 2 Phénomène urbain qui indique la croissance rapide et désordonnée d’une ville.

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promouvoir une plus grande mixité sociale. (Curley, 2010). La volonté qui vise à réduire la ségrégation spatiale par le réaménagement urbain a obtenu des résultats remarquables également grâce à des actions concrètes en faveur de la mobilité avec des incitations économiques et des politiques de loyers avantageuses. (Maegher, Boston, 2003) La cohésion et la mixité sociale sont atteintes lorsque toute personne résidant dans une zone donnée a le sentiment d'être chez elle et à l'aise de contrôler l'environnement. Le slogan de Toronto, "Diversity our strenght", représente également son plus grand objectif. Seul un réseau dense et équitable de services aux habitants, considérés comme des protagonistes actifs de l'évolution socioculturelle de la ville, garantira le brassage social souhaitable à la base d'une communauté multiethnique. Toronto n'a pas dédaigné des approches complètement différentes, telles que la promotion des économies ethniques et le renforcement du rôle des associations de migrants dans un espace de vie bien défini. Le projet de logements sociaux à Regent Park, près du centre de Toronto, a été achevé en 1957. La bonne disponibilité des logements à des prix modérés et des solutions de logement économiques ont permis la concentration des populations immigrées dans le centre-ville desservi par les services publics et les connexions. Le résultat a été de renforcer les économies ethniques en les plaçant au centre de la géographie économique urbaine, contribuant ainsi à créer d'importantes opportunités de mobilité sociale ascendante pour les membres les plus entreprenants de ces communautés (Murdie, Ghosh, 2011). Ce processus d’enrichissement a permis d’acheter la maison dans les zones urbaines les plus centrales et de maintenir les liens tissés au sein de la communauté d’origine. Pour d'autres, cela a déclenché le mouvement dans les banlieues de la ville (les Italiens à Woodbridge, par exemple), dans le cadre d'un processus de ségrégation spontané et exclusif. Ainsi, ce plus grand bien-être a produit des choix diamétralement opposés qui ont toutefois empêché Toronto de vivre la situation de "ghost city" d'autres grandes villes (Murdie, Ghosh, 2011). Le flux migratoire continu de la ville de Toronto dans les années 90 a créé de nouveaux phénomènes qui ont modifié son profil de logement social. La demande accrue de logements de la nouvelle "classe créative" (R. Florida, 2002) a rendu les zones urbaines centrales inaccessibles aux nouveaux venus, les obligeant à s’installer dans les banlieues intérieures, plus périphériques. Les immigrés ont commencé à vivre dans les tours, des copropriétés de plus de vingt étages de faible valeur, mais proches des zones industrielles. Une nouvelle forme de ségrégation apparaît, celle de la ségrégation verticale. (CUG+R, 2010) Cependant, au cours de cette période, le financement du logement social a fortement diminué. La ville se trouve à la merci des intérêts économiques sans qu'il y ait une vision pour les guider. Ainsi, malgré le fait que le sujet soit faiblement polémique à Toronto, le processus de marginalisation socio-économique des nouveaux immigrants se fait toujours sentir. Statistiquement, au cours des dernières années, le pourcentage de ceux qui parviennent à améliorer leur situation, malgré les conditions requises, est actuellement très faible. L'impression est qu'il existe une cyclicité des phénomènes de ségrégation, malgré les efforts et l'attention apportés à leur gestion. D'une part, les classes sociales les plus riches poursuivent leur processus de ségrégation dans des lieux exclusifs. D'autre part, les nouveaux immigrants s'installent dans des zones réputées moins attractives. La différence fondamentale par rapport aux anciens ghettos de la ville réside dans le fait que ces zones sont désormais situées dans des zones isolées, non desservies par les transports en commun et dotées de peu d’infrastructures matérielles et sociales. Les économies ethniques sont en fait marginalisées. Une fois encore, la municipalité de Toronto a tenté de donner des réponses concrètes. En 2006, un nouveau réaménagement de Regent Park a été entamé et se terminera en 2021. La politique de logement proposée trouve son expression dans un plan de régénération sociale qui accorde une grande importance à la construction d'infrastructures afin de stimuler les contacts et les relations entre les résidents, en prenant conscience que la voisinage de groupes sociaux hétérogènes n'est pas une garantie d'inclusion entre eux. Par conséquent, grâce à l'expérience acquise, il a été décidé de créer un bureau de stage pour la recherche sur 2


site du personnel à utiliser dans les locaux prévus, ainsi que dans la construction et l'entretien de la zone. La solution semble donc aller de pair avec les politiques de logement et les politiques sociales et du travail. Malgré les initiatives novatrices visant à inclure les immigrants par la municipalité de Toronto, le maintien de l'équilibre en ce qui concerne la répartition spatiale des immigrants dans la ville s'avère être une entreprise de plus en plus difficile. En effet, dans la ville, au cours de la dernière décennie, il y a eu un flux migratoire de groupes sociaux aisés de l'Asie de l'Est, principalement de Hong Kong, qui, en exerçant des pressions sur le marché du logement, achètent des copropriétés exclusives au centre-ville et dans des banlieues de luxe, encourageant la division sociale, combattu dans la ville. Toronto fait certainement partie des ville-monde. Une ville mondiale, moteur de la croissance économique et incubateur de processus innovants (R. Florida dans son livre The rise of the creative class,2002). Florida insiste sur l’attractivité des villes du monde, ouverte à la diversité culturelle et aux nouvelles idées. Ce sont les villes qui attirent les " creative minds", le capital humain le plus qualifié qui favorise une augmentation substantielle de la productivité locale avec des salaires élevés pour les professions de haute technologie mais également pour tous ceux qui sont connectés dans les économies voisines (gardiennes d'enfants, infirmières, chauffeurs de taxi) ...). Le modèle de Toronto, bien qu’il soit construit dans une ville nord-américaine, présente des caractéristiques très différentes de celles des réalités sociales de nombreuses villes américaines. Par exemple, la situation vécue par la ville de Detroit est très différente. Cité industrielle, nord-américaine, passée de 1,8 million d’habitants de 1950 à 700 000 actuellement. L’absence de diversification de l’économie, conjuguée à l’échec de la politique de réaménagement du centre, a entraîné un effet perturbateur de l’étalement urbain. La croissance de la ville de l'intérieur vers l'extérieur. L'expansion de la région métropolitaine contre une diminution de la population. Dans cette situation, les classes les moins favorisées sont laissées pour compte. Les disparités économiques et la stratification sociale sont inextricablement liées au choix des lieux habités. Avec le "vol blanc", la suppression des classes les plus riches, nous nous dirigeons vers la discrimination raciale qui en résulte. La diminution des recettes fiscales (recettes fiscales) annule la disponibilité des ressources pour le centre, qui reste donc dépourvu de services adéquats tels que les écoles, les hôpitaux, la sécurité, la maintenance et les soins (De Vivo, 2013). Cependant, bien que Toronto soit une réalité différente de Détroit, les nombreuses rues qu'emprunte la municipalité ne l'exemptent pas du risque d'être entraînée dans le tourbillon frénétique des grandes Villes du monde, dans la course toujours ouverte à la modernité et à la technologie et à se rendre attrayantes comme pôles culturels et à la mode. La typicité de cette grande ville multiethnique pourrait être contaminée par une gestion à courte vue et égoïste de sa multiculturalité historique. La politique sera-t-elle capable d'affronter le problème de la ghettoïsation avec des résultats positifs concrets, sans écouter les appels des sociologues et des anthropologues ? Ainsi, les interventions urbaines, si elles ne sont pas adéquatement appuyées par de multiples études et sensibilités, seront-elles en mesure de faire des propositions et de donner des réponses à ceux qui vivent le problème de la ségrégation non par choix mais par condition ? Il serait intéressant d'approfondir la question en comparant la réalité des grandes villes nord-américaines à celle des villes européennes, afin de comprendre les facteurs qui ont le plus influencé la sensibilité aux bonnes pratiques et, surtout, d'analyser les éléments qui ont déterminé l'efficacité des politiques du logement.

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Bibliographie BLANC M., The Impact of Social Mix Policies in France, Housing Studies, 2010, vol. 25, n. 2, pp. 257-272. CUCCA R. (Milano, 2011), Paura del ghetto e politiche antisegregative: cosa possiamo imparare dal Canada? Il caso di Toronto, article pour la conférence Espanet “Innovare il welfare. Percorsi di trasformazione in Italia e in Europa”, Milano, 2009. ( https://www.researchgate.net/publication/269681880_Paura_del_ghetto_e_politiche_antisegregative_c osa_possiamo_imparare_dal_Canada_Il_caso_di_Toronto ) CURLEY A., Relocating The Poor: Social Capital And Neighborhood Resources, Journal Of Urban Affairs, 2010, Volume 32. CUG+R (Center for Urban Growth and Renewal), Tower neighbourhood renewal in the grater golden horseshoe. An analysis of High-rise Apartment tower tower neighbourhoods developed in the post-war boom (1945-1984), Toronto, 2010. ( http://cugr.ca/tower-renewal-partnership/ ) DE VIVO D., Detroit il fallimento di un modello di città e alcuni esempi italiani, 2013. ( https://megalopolisnow.com/2013/07/27/detroit-il-fallimento-di-un-modello-di-citta-e-alcuni-esempiitaliani/ ) FLORIDA R., The rise of the creative class, The Washington Monthly, Washington, 2002. LAPEYRONNIE D., Ghetto Urbain: sègrègation, violence, pauvretè en France aujourd'hui, Paris, Laffont 2008 KAHN M.E., Cities and Geography, 2004, chapitre 56, - Sprawl and Urban Growth MEAGHER S.,BOSTON T. (2003) Community Engagement and the Regent Park Redevelopment. Report to Toronto Community Housing Corporation, Toronto, 2003. ( https://www.torontohousing.ca/ ) MURDIE R., GOSH S. (2010) Does Spatial Concentration Always Mean a Lack of Integration? Exploring Ethnic Concentration and Integration in Toronto, Journal of Ethnic and Migration Studies, 2010, 36: 2, 293 — 311. https://www.toronto.ca/ https://triec.ca/

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