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« Amour est l’un des rares mots du vocabulaire français à être masculin au singulier et féminin au pluriel, comme “ orgue ” ou “ délice ”. On dit par exemple un amour débutant, mais des amours finissantes. À mon sens, de telles variations ne sauraient être justes. Même au singulier, surtout au singulier, l’amour est une femme... Une seule femme. » Anonyme


Lorsque je l’ai quittée, Paris neigeait. Car chacun sait bien que Paris n’est qu’une boule à neige. Et, quand son ciel semble cracher les intempéries, c’est la ville elle-même qui projette ses gouttes ou ses flocons. Elle s’ébroue, elle aime jouer dans le regard des citadins qui l’entretiennent comme une relique. Quant toute la blancheur est retombée, on repose la boule. Alors j’ai remisé Paris et j’espérais bien, en quelque sorte, que je ne la reverrais plus jamais... Je n’avais jamais cultivé le goût des souvenirs. Les souvenirs me semblaient parfois bêtes, parfois méchants et, en l’espèce, les deux à la fois. C’était avant.


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Je laisse toujours la télé allumée, pour faire un fond sonore, quand je prépare mes bagages. Le babil des journalistes et des présentateurs devrait me distraire de la tâche que je me suis donnée et, pourtant, j’y trouve l’inspiration pour choisir ce que je dois fourrer dans ma valise, comme s’ils me le soufflaient. Pratique quand on voyage comme moi à longueur d’année, et qu’on a la mémoire d’un lombric. Mais, cette fois, j’étais pressé. Mon taxi pour Orly devait passer me prendre dans vingt minutes. Je n’ai pas pris la peine de changer la chaîne. Par défaut, le poste s’est allumé sur la Seconde. La chaîne publique, nationale, populaire. Celle que je ne regarde jamais, moi le reporter d’images de Fly News, un channel d’information américain, privé, élitiste. J’ai d’abord été attiré par la musique. Elle me disait furieusement quelque chose... Jamie avait dû me la faire écouter. Jamie, c’est mon petit frère, même si tout chez lui désigne l’aîné : l’argent, le pouvoir, le don du choix réfléchi. C’est ça, c’était bien Jamie, j’ai reconnu l’émission. Un programme coproduit par ANC, le network pour lequel il travaille à Paris. J’ai retrouvé la télécommande sous une pile de caleçons ; j’ai monté le son. Ce générique, ce décor... C’était criard, c’était vulgaire. Comment pouvait-il se commettre 13


dans de tels machins ? J’ai préféré fixer le fond de ma valise pour me contenter de la voix du présentateur. « Dans très exactement huit semaines, la Seconde, en collaboration avec ANC, va vous proposer le plus extraordinaire des programmes de télévision jamais produits. Et je crois que vous conviendrez bientôt avec moi que le terme n’est pas exagéré. (Musique.) Ce programme est le fruit de plusieurs dizaines d’années de recherche. Des équipes de médecins du monde entier ont contribué à sa conception. Ce que nous allons bientôt vous proposer, aucun homme ne l’a jamais vu, ni même aperçu. On peut même dire qu’aucun homme n’a pu l’imaginer. (Musique – bon Dieu je déteste cette manière de souligner le moindre effet de langage par une phrase musicale !) En effet, depuis que l’homme s’est lancé dans la conquête spatiale, il a sans cesse reculé les limites de ce qu’il peut explorer. Demain, nous serons sans doute capables d’aller aux confins de notre galaxie, et même au-delà... Un défi passionnant. Ce qui était hier encore de la science-fiction deviendra notre quotidien. Mais que savons-nous de nos propres frontières ? » J’ai arrêté d’écouter. Je n’en pouvais plus des bêtises débitées à longueur de journée, toutes chaînes confondues, y compris la mienne. Je ne supportais plus grand-chose, pour être honnête. Mon deux-pièces sans âme. Mon boulot de charognard d’images. La sollicitude des amis qui, peu à peu, surtout sans en avoir l’air, s’éloignent, de peur que la contagion les gagne. Et font le grand vide autour de nous. Combien m’en restait-il, des amis ? Une petite dizaine ? Cinq ou six ? Moins ? Pouvais-je seulement citer de tête le nom de deux d’entre eux ? Machinalement, j’ai failli jeter sur les t-shirts propres le portrait de Louise que je glissais toujours entre deux vêtements. « C’est pas un cercueil, c’est une valise », me suis-je 14


entendu murmurer. Je me suis souvenu de ce projet que j’avais voulu développer sur Internet, quelques années auparavant : le cimetière des amours mortes. Un projet mort-né, bien sûr, un truc d’adolescent qui ne vaut que parce qu’on prend bien garde de ne jamais le réaliser. Il était question d’enterrer une relation défunte, virtuellement s’entend, sur un mini-site spécialement développé à cet effet, comme un mausolée électronique, où chacun des deux « ex » aurait pu déposer pêle-mêle les lettres, les textes, les photos, tout ce fatras dont on souhaite soulager nos tiroirs, pour éviter que le nouvel amour de sa vie tombe dessus chaque fois qu’il cherche un slip ou une petite culotte. Évacuer sans pour autant éliminer. Purger sans effacer. Lou, c’était encore récent. J’avais encore tout un tas de trucs à elle, sur elle, pour elle. Une dernière lettre que je n’avais jamais envoyée. « 18 rue Pirandello-75013 Paris ». Pour Louise Albrecht : elle avait conservé mon nom sur la boîte. L’enveloppe était intacte. À quoi bon... « ... allons répondre à la question que se pose l’homme depuis la nuit des temps : “ qu’est-ce que la mort ? ” » J’ai beau mépriser la crétinerie ambiante, on se pose bien tous les mêmes questions, c’est sûr. À cette différence que la mort n’avait jamais été pour moi cet « autre monde », cet « après » ou cet « ailleurs » des mythes et des religions. Des morts, j’en voyais par tombereaux entiers à chaque reportage. Mon record ? Plusieurs dizaines, peut-être même des centaines, en une seule journée, dans un charnier des Balkans, à Raska, en 1999. Près de dix ans avant sa déclaration d’indépendance 1, le Kosovo nous avait rejoué la Bosnie. La mort est partout, plus ou moins visible. Plus ou moins bien cachée sous le tapis. De mon point de vue, la mort c’est de la vie que l’on range. Sous terre ou sur le Web, je ne voyais pas 1. Indépendance autoproclamée le 17 février 2008 à 15 heures.

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la différence. Vivants, morts ou sursitaires, tous cohabitent tant bien que mal, chacun aspirant à son petit bout de concession, de placard ou de serveur. « Si nous sommes les premiers à vous offrir ces images exceptionnelles, très prochainement, c’est parce qu’une équipe française, celle du professeur Stéphane Ledor, a mis au point ce système inédit : pour la première fois, vous pourrez assister, en léger différé, à ce qui se passe dans le cerveau d’un homme... en train de passer dans l’au-delà. (Virgule musicale.) » N’importe nawak. J’adore cette expression française. Nawak de chez nawak ! Le grand n’importe quoi télévisuel. « Retenez bien cette date, notez-la, rappelez-la à vos proches : lundi 29 juin. » Ah oui tiens, mon Palm, mon dictaphone numérique... Je logeai mes précieux auxiliaires dans une poche latérale de mon bagage à main. Merci la Seconde ! En appuyant sur le sommet de la valise pour en tasser le contenu, j’avais pressé par hasard le bouton rouge de la télécommande. Le présentateur était mort lui aussi sur le plasma du salon. Et de ce qu’il pouvait avoir dans la tête, ça, je me fichais pas mal. La sonnerie suraiguë de l’interphone m’a fait sursauter. Il fallait partir.

* Je m’attendais au chaos et je fus presque déçu. C’était mon premier Irak. Même ici, surtout ici, la vie s’accrochait comme une mauvaise maladie. Cette incapacité à passer son tour, à reconnaître sa défaite, m’avait toujours parue suspecte. Au petit jeu des places disponibles, la vie est très mauvaise per16


dante. Le Bagdad de 2010 ressemblait ni plus ni moins à toutes les autres villes en guerre que j’avais pu filmer par le passé. Ça béait et s’effondrait un peu partout, sous des couches de poussière improbables. Après six années de guerre et d’attentats, il ne restait plus grand-chose de la cité qu’avait rêvée Saddam Hussein, le raïs déchu, pendu le 30 décembre 2006. Les grandes avenues dessinées au temps de sa splendeur avaient perdu leur tracé rectiligne. Ses nombreux palais ? Éventrés dès 2003, l’année de l’invasion américaine ; désintégrés par les tirs de roquettes entre factions rivales. Depuis l’aéroport, on ne nous autorisa pas à en voir beaucoup plus. Parqués au plus vite, pour « notre sécurité », dans l’un des rares hôtels pour étrangers encore debout : l’hôtel Palestine. Un cinq-étoiles – norme locale – qui ne brillait plus beaucoup, et dont les étages supérieurs, les plus exposés, avaient été condamnés il y a déjà plusieurs années. Le hall, lui, conservait encore un peu de son lustre. Tant mieux, car c’était notre seule cour de récré. – Agathe... Agathe Le Guennec. Je bosse pour la Seconde. C’est mon premier reportage – Tom... Albrecht. On vous a gâtée. – Je vous connais... Je regarde souvent Fly News. Et pour l’Irak... c’est moi qui ai insisté. Ça n’a pas été facile. – Pas CNN ? Ni Fox News ? ai-je demandé pour rester sur un mode plus badin. – Aussi... a-t-elle admis avec un sourire soulagé. – Welcome chez les dingues ! j’ai répondu en désignant d’un geste large le groupe de journalistes qui entrait dans le hall de l’hôtel Palestine. Ce qu’il y a d’agréable, dans les conflits internationalisés, c’est qu’on y croise des hommes et des femmes de tous pays. La détresse et le sang en attirent d’un peu partout, mus par des intentions plus ou moins louables, tous contents de participer au grand barnum. D’ailleurs, ça ne trompe pas, on se tutoie tous immédiatement. On s’appelle par nos prénoms, 17


terriblement exotiques : moi c’est Tom ; eux, ce sont Jairo, Ludmila, Arash, Franz, Sémiramis, Sadouna, Kristof... Et Agathe, donc. C’est un peu la fête. Une sorte de War Party. On croit souvent que les correspondants de guerre ont pour mission d’ouvrir les yeux de l’opinion sur cette horreur du moment, ou encore qu’ils soignent ainsi des souffrances endurées à la maison. Mais la plupart d’entre eux recherchent tout ce bruit et cette fureur, ce ne sont que des gamins insouciants qui viennent ici comme ils partaient autrefois en colonie de vacances. Trop contents de trouver des potes et de faire les idiots sous la tente, quand les grands ont dit, depuis longtemps déjà, qu’il était l’heure d’éteindre. Agathe n’était pas vraiment jolie. Pas l’un de ces grands chevaux à la mâchoire carrée et au brushing publicitaire que sa chaîne serait ravie d’exhiber au 20 heures pour expliquer, face caméra, que « ici à Bagdad, les troupes américaines s’enlisent plus que jamais dans ce qu’il faut bien appeler le “ bourbier irakien ” ». Un peu ronde, pas très grande, avec pour seul vertige à entrevoir un décolleté large et profond, qui me convenait bien. Agathe était une vraie journaliste. Il y en avait peu. J’ai horreur de jouer mon Yankee, pour qui les femmes se gagnent comme un arpent de terre ou une partie de poker. Mais il a été clair, dès ce premier contact, que si nous cohabitions un peu trop longtemps dans ce pays, nous serions l’un pour l’autre la moins mauvaise distraction possible. Pendant les trois jours de claustration qui précédèrent notre première incursion « dehors », j’ai donc passé mon temps à la fuir. Je regardais la rue irakienne par une fenêtre à peine plus large que l’écran de ma télé. Ça grouillait. J’observais surtout les mouvements des femmes. Ici, sous le voile, leurs silhouettes ne font plus qu’une. C’est reposant. Mon regard pouvait glisser sur les rives noires du monde féminin, sans jamais se heurter à un sourire, une nuque ou une chevelure. J’avais beau savoir que c’est justement le but, cette dis18


tance, cet anonymat, que c’est ici un instrument d’aliénation, un outil du pouvoir exercé sur elles par les hommes, je n’avais pas imaginé que cela conviendrait si bien à mon malheur. L’effet sur moi était inverse : ce n’était plus une femme que je détestais, c’était LA femme. Chacune d’entre elles sentait peut-être cette toute petite parcelle de haine, à peine un frémissement, tout juste une légère irritation de la peau, que je déposais par ma meurtrière sur le tissu de leur robe blanchie par les gravas. La nuit du deuxième jour, la sonnerie d’un téléphone hors d’âge m’a fait franchir 10 000 kilomètres en une fraction de seconde. – Salut, Grand, ça bronze bien à Bagdad ? Je ne connaissais qu’un type au monde pour vous appeler à 3 heures du matin, heure locale, et vous poser des questions aussi ineptes, convaincu de son humour ravageur. Ce type était mon patron. Owen Maier, directeur du desk de Fly News à New York, à un mois près le même âge que moi, et dont la famille possède une banque, un bon tiers de la chaîne, ainsi que des dizaines de participations dans des médias locaux. Owen a cette désinvolture toute particulière des gens qui travaillent pour s’occuper et non pas pour survivre. Sa vision de mon métier ressemblait peu ou prou à un album de Tintin, et encore, un de ceux sans trop de « méchants », où l’on retrouve le trésor à la fin. Quand il pensait à moi, il devait sincèrement se représenter une sorte d’ado en pantalons de golf, qui cavale été comme hiver, la houppette au vent, à la poursuite d’informations et d’images « sensasss ». – Nom de Dieu, Owen, tu me réveilles. – Ah, fichtre fichtre, je suis désolé, Tom. – Tu peux, l’ai-je rabroué sans ménagement. – Dis-moi, ça chauffe au sud, non ? Tu prévois un petit tour là-bas ? – À Warak, oui, c’est prévu. Toute la colo part là-bas dans quelques jours. 19


– La « colo » ? – Laisse tomber... – Et... le sud alors, t’en dis quoi ? Un dialogue ordinaire avec Owen ressemblait à une discussion avec le professeur Tournesol. Il n’écoutait pas un traître mot et vous questionnait juste après sur le point que vous veniez de soulever. – Ça donne des chiites qui en viennent à se faire péter euxmêmes dans les attentats pour charger les sunnites de la région. – C’est débile ! s’est-il exclamé comme s’il découvrait la chose à l’instant. – C’est la guerre, Owen, ai-je balancé pour clore au plus vite notre échange palpitant. – Bon... Et toi, tu vas ? s’est-il enquis avec sa voix d’assistante sociale en visite dans les welfare buildings du New Jersey. Surtout ne jamais confier ses peines de cœur à son boss. Je le savais, pourtant... – Ça va très bien, j’ai sauté une petite Française toute la nuit, une petite bombe elle aussi... – Aaaahhh, il a dégluti son rire. Tu déconnes... ? – Pas du tout, je te la passe, si tu veux. Chérie ? Agathe a passé la tête par l’entrebâillement de ma porte à cet instant précis. Elle a contenu un drôle de sourire. J’ai expédié l’héritier dans l’enfer de son ignorance patricienne. Klung, c’est à peu près le bruit que fait un téléphone irakien modèle 1980 quand on le raccroche brusquement. – Je suis venue vous dire... – « ... que je m’en vais ». – Vous aimez Gainsbourg ? – Comme ça, j’ai l’air d’un Américain avachi, ai-je ironisé en prenant conscience de ma situation mais, en vérité, je vous le dis, j’habite à Paris depuis près de vingt ans. Son sourire s’est élargi. Elle n’était pas sans grâce. Lou n’aurait jamais été capable d’une telle transformation. Lou 20


était un monolithe. Chez une femme véritablement belle, je l’avais souvent constaté, un sourire n’est qu’une sorte de prolongement naturel. Quelque chose d’attendu. À peine une faille dans le bloc. Chez une fille au visage plus quelconque, un sourire réussi est une révélation. Comme si elle se découvrait elle-même un capital séduction insoupçonn��, un magot qu’elle aurait caché sous le matelas et qu’elle retrouverait soudain, par accident. Et qu’il lui brûla les mains... – Très bien, Seigneur... Mais je venais juste vous prévenir que l’on part pour Warak dans deux heures. Mon épiphanie, ce fut de comprendre alors qu’il ne se passerait jamais rien entre Agathe Le Guennec de la Seconde et moi. J’ai dû avoir l’air d’un crétin effaré car elle est partie d’un rire franc quand j’ai balbutié un « Merci... » tout juste audible.

* Après plusieurs jours d’attente, le départ fut presque précipité. À tel point que deux de nos confrères, des journalistes suédois ou finlandais, je crois, manquèrent notre express pour Warak. Dans le bus défoncé qui nous trimballait d’un lieu d’attentat à un autre, sous haute escorte d’une poignée de GI épuisés, on déprimait ferme. C’était un vieux modèle Mercedes des années 1970, aux fauteuils particulièrement rigides et à la clim’ défaillante. À Cuba, les équipements civils, en particulier les moyens de transport, avaient été figés dans d’éternelles années 1950. Ici, tout remontait à l’époque de la coopération privilégiée avec certains pays occidentaux, peu avant la guerre Iran-Irak, au début des années 1980. Personne n’avait la tête à jouer aux cartes. Ni à écouter de 21


la musique : aucun de nous ne supportait plus le « new metal » indigeste qui sortait invariablement des casques de nos gardes du corps. Korn, Marilyn Manson, Slipknot, POD, etc. Là, au fond de l’habitacle, c’était Nouria, notre traductrice. Moi qui m’étais réfugié dans un pays d’armes et de bombes, un pays d’hommes pensais-je, je n’étais entouré que de femmes. L’horreur de celle-là, c’est qu’elle écrasait toutes les autres, tant elle était jolie. Le plus bêtement paradoxal, dans notre circuit all inclusive au pays de la mort, c’est que nous traversions une région qui est l’un des plus riches berceaux de l’humanité. Warak, c’est l’Uruk de la Bible, d’où est parti le patriarche Abraham, qui acheva son périple plus à l’ouest, au pays de Judée. C’est aussi et surtout, toutes confessions mises à part, le lieu de naissance de l’écriture, reconnu et labellisé de la sorte par tous les experts mondiaux sur le sujet. Les fonds baptismaux de la « Civilisation ». Tu parles d’une responsabilité... Tout ça pour en arriver là ! On devait tous penser à peu près la même chose dans le bus car nous n’écoutions que distraitement les petites notes touristiques dont Nouria nous gratifiait par instants. De toute façon, de ces splendeurs, nous ne verrions rien. Après deux jours de voyage et d’assez nombreuses haltes, alors que nous sillonnions une zone réputée pour être infestée d’autant de mines que de rebelles chiites, Arash, un vieux journaliste pakistanais très sec, qui couvrait le conflit depuis le début, fit sensation dans l’habitacle irrespirable quand il admit du bout des lèvres avoir quelques talents de divination. Là, au moins, on allait un peu rigoler. On s’est tous mis à défiler sur le siège voisin du sien, confessionnal laïc et bringuebalant dans un pays épuisé par la religion. On a moins ri quand il a précisé que ses pouvoirs, ses visions, il les tenait de défunts qui lui parlaient directement à l’oreille. Ni cartes, ni lignes de la main, pas d’accessoires ni de folklore. Certains 22


ont insisté pour lui payer la consultation mais, d’un geste modeste et embarrassé, il a refusé net toute rétribution. Il faut dire que ce qu’il annonçait aux uns aux autres n’était pas très joyeux, dans l’ensemble. Mon défunt à moi... c’était mon père. Depuis un certain trou de novembre 2000 dans le petit cimetière d’Arden, Orange County, État de New York, je n’avais plus de nouvelles de lui. Nous n’avions jamais été très forts pour nous parler, tous les deux. « Bonjour, Papa », ai-je lancé auprès d’Arash, comme s’il s’agissait d’une cabine téléphonique. Le devin de fortune m’a jeté un regard pas très amène qui m’intimait de me la fermer. Ses yeux me disaient qu’il avait eu son comptant de boucheries sur cette terre et que, s’il continuait ce job, c’est qu’il devait avoir plus d’une bouche à nourrir du côté d’Islamabad. Il a fixé le sol, les paupières mi-closes. Concentré. Je ne l’entends pas bien. Il dit que vous ne vous parlez pas souvent. Ouais, ouais, ouais, je connaissais ce truc des voyants qui vous balancent des propositions tellement universelles que, c’est le minimum, chacun peut s’y reconnaître. Qui a suffisamment parlé à son père ? Qui l’a laissé partir avec la sensation d’être allé jusqu’au bout du dialogue ? Qui ne s’est pas un peu perdu en route, quand le « vieux » a tiré sa révérence ? Je me suis levé avec une moue explicite. Si c’était pour entendre ce genre de conneries... Arash m’a retenu très fermement par le bras. – Il dit... il dit que tu vas vivre deux vies. – Deux vies... ? – Deux vies, oui... plus ou moins. Le vieux Pakistanais a balancé sa main avec un grognement que je me suis empressé d’interpréter comme s’il s’agissait d’une phrase parfaitement intelligible. C’est fou comme, en un instant, on se met à y croire : – Comment ça « plus ou moins » ? ai-je aboyé, attirant sur moi le regard inquiet de la petite Agathe, assise quelques sièges devant. Ça ne veut rien dire ! – Plus ou moins deux vies... 23


– Oui, oui, j’ai compris... Mais ça veut dire quoi « Plus ou moins deux vies » ? – Je ne sais pas, je répète ce qu’on me dit. – Et qu’est-ce qu’il en sait, lui ? Il a levé deux doigts écartés, comme un signe de victoire, avec un air sinistre : « Two lives ! Two ! » Je ne voyais pas bien en quoi ç’aurait été une bonne nouvelle, en effet. Une seule à ce jour, et j’en faisais un si mauvais usage. L’instant d’après, je volais. Je n’avais jamais pensé me réincarner en obus de 120 projeté contre un bus. Ni lui en moi, d’ailleurs... On n’anticipe jamais vraiment l’irruption de la fureur dans l’instant présent, apparemment paisible. Et pourtant, elle s’invita avec fracas.


Amour est une femme