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La La revue revue semestrielle semestrielle de de Sciences Sciences Po Po Aix Aix politique : l a gouvernance Littérature : Camus & la grèce Géopolitique : Méditerranée 

une mer sans horizon

MONDE : A  fghanistan

LA POLITIQUE DE l’AUTRUCHE

société : p ourquoi le laïcisme est antimoderne ?

débat : transparence et démocratie Médias : fin d'une histoire de la presse marseillaise

Humanitaire : L’eau partagée Portrait : Quand sagan se livrait… Sport : Il était XV fois le rugby

Numéro 1


Sommaire ∞

Édito

politique : l a gouvernance

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par les professeurs Christian Duval, directeur de l’IEP d’Aix-en-Provence et Pierre Dantin, vice-doyen de la Faculté des Sciences du Sport d’Aix-Marseille ∞

Littérature : Camus & la grèce

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par Sophie Doudet, maître de conférences à l’IEP d’Aix-en-Provence ∞

Géopolitique : M  éditerranée une mer sans horizon

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MONDE : A  fghanistan LA POLITIQUE DE l’AUTRUCHE

38

par Alain Cabras, maître de conférences associé (Sciences Po Aix et Aix-Marseille université)

par Jean-Charles Jauffret, professeur à l’IEP d’Aix-en-Provence ∞

société : p ourquoi le laïcisme est antimoderne ?

50

par Raphaël Liogier, professeur à l’IEP d’Aix-en-Provence ∞

Débat : transparence et démocratie

62

par André Roux, professeur à l’IEP d’Aix-en-Provence ∞

Médias : fin d'une histoire de la presse marseillaise

70

par Hervé Nedelec, directeur de la stratégie de la communication de l’IEP d’Aix-en-Provence ∞

Humanitaire : L’eau partagée

80

par Francis José-Maria, humanitaire ∞

Portrait : Quand sagan se livrait…

92

par Lucie Spindler, étudiante en journalisme à l’IEP d’Aix-en-Provence ∞

Sport : Il était XV fois le rugby

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Et vint Dixit !

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n créant Dixit, ceux qui participent à faire vivre Sciences Po Aix ont une ambition : dire leur singularité comme leurs approches multiples. L’école du grand sud, qui rayonne depuis plus d’un demi-siècle sur la Méditerranée et bien au-delà, a toujours privilégié l’émergence d’expressions multi polaires. Dixit sera donc un semestriel qui accueillera aussi bien des enseignants confirmés, à l’enseignement reconnu et respecté, que des personnalités extérieures attachées aux valeurs de l’IEP ou encore des étudiants faisant les premiers pas d’une démarche à construire. Dix items donc pour dire l’Histoire, le pouvoir, la littérature, le sport, l’humanitaire. Dix réflexions ou dix illustrations pour approfondir des thèmes qui forment une improbable mosaïque, mais qui traversent, tous, d’une manière ou d'une autre, notre actualité, notre quotidien. Nous avons choisi une formule et une démarche éditoriale qui connaissent ici et là un succès grandissant. Le mook, vocable insatisfaisant, qui combine les mots magazine et book, permet aujourd’hui de rassembler ceux qui apprécient encore la presse papier ou le livre. Cet objet séculaire qui offre à la lecture un moment privilégié, gustatif, sensuel diront certains. Nous l’avons voulu illustré, mis en scène avec originalité. Nous espérons qu’il recevra, dans vos mains, un accueil complice et amical. Tous ceux qui ont participé à le concevoir y ont mis une belle énergie. Celle qui, à défaut de renverser les montagnes, vous installent, pour quelques heures, sur une belle hauteur.

Professeur Christian Duval, directeur de l’Institut d'études politiques d’Aix-en-Provence

par Éric Champ, international de Rugby (avec Hervé Nedelec) B•

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la gouvernance

«

… de quelque preuve et argument que je me serve, il faut toujours en revenir là qu’il n’y a que les choses que je conçois clairement et distinctement qui aient la force de me persuader complètement.1

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par les professeurs Christian Duval, directeur de l'Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et Pierre Dantin, vice-doyen de la Faculté des Sciences du Sport d’Aix-Marseille

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René Descartes, Méditations.

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a gouvernance est dans l’air du temps. Le mot est incontestablement à la mode. Il « fleurit » dans la plupart des discours ou écrits qui abordent ou analysent les systèmes d’organisation dans ou à propos desquels il est convoqué. Pourtant son usage trop répété et mal maîtrisé en galvaude le sens. Ce manque de rigueur terminologique favorise toutes les interprétations et toutes les ambiguïtés. Et certains zélateurs n’hésitent pas à jouer de ces dernières pour diffuser des messages plus ou moins idéologiques. Mot tendance, mot valise2, sa modernité semble, au surplus, renforcée, « légitimée » par une prétendue origine anglo-saxonne contemporaine. Et sous couvert de polysémie, chacun peut y trouver la signification qu’il souhaite ou qu’il recherche. Il en résulte une sorte de « mystique » de la gouvernance invoquée comme une panacée, un fétiche salvateur dans des contextes de problèmes ou de crises. Comment alors se satisfaire de ces approximations, de ces commodités d’usage, de ces dérives sémantiques ? Pour réduire autant que possible toutes sources de confusion, une distinction nette entre le concept de gouvernance et ses modes opératoires doit être effectuée. Seule une démarche intellectuelle rigoureuse est susceptible d’isoler « l’épistémè » de la « doxa », c’est-à-dire des approches notionnelles trop liées aux contextes dans lesquelles elles sont impliquées et trop souvent porteuses de doctrines et d’idéologies. Exprimées sous diverses formes de politique symbolique3, ces dernières mobilisent des systèmes de représentation, des affects, des images voire des charges émotionnelles qui finissent par altérer la compréhension du concept. En conséquence, sans vouloir construire une énième théorie générale de la gouvernance, ces quelques lignes auront pour modeste ambition de clarifier le concept d’une part, et, d’autre part d’analyser la notion de gouvernance dans son ingénierie de mise en œuvre. vision pluridisciplinaire L’approche conceptuelle s’est déroulée en deux temps. La première a permis de dégager les constats qui ont guidé notre démarche intellectuelle. La seconde a

consisté en une analyse du concept pour tenter d’en identifier la nature et les éléments constitutifs.

S’agissant des constats, il nous a semblé impossible d’admettre sur le plan de la logique pure, que le concept change d’identité, de signification en fonction des disciplines dans lesquelles il est analysé. La gouvernance n’a pas d’essence particulière. Elle ne peut être cloisonnée disciplinairement. Il n’y a, a priori, ni essentialisme ni transcendance en la matière. Son approche doit s’ouvrir à toutes les sciences humaines et sociales sans oublier la réflexion philosophique. Elle doit être commune à toutes les disciplines. Une vision pluridisciplinaire est donc indispensable pour une appréhension transversale du concept. Par ailleurs, nous n’avons trouvé, en l’état actuel des recherches et des travaux scientifiques, aucune définition certaine et exhaustive de la gouvernance. Peut-être est-ce impossible, prématuré, voire prétentieux d’en donner une ? Ce deuxième constat a focalisé la réflexion sur les éléments d’identification du concept. 2 3

Jean-Pierre Gaudin, « Pourquoi la gouvernance ? », Presse de Sciences-Po, 2002, p.9 v. L. Sfez, « L’Enfer et le Paradis », Seuil 1978

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Pour y parvenir, nous avons souhaité déconstruire ce dernier, au sens déridien du terme. Pourquoi est-il utilisé, pourquoi celui-ci et non un autre ? Pourquoi est-il si répandu ? Qu’est-ce qui le rend si moderne ? Quelles sont les fonctions que remplit l’usage du concept ? D’une manière générale, ces réponses nous permettent de mettre en évidence ce qui explique les facteurs d’émergence et de développement de la gouvernance, de distinguer cette dernière d’autres concepts jugés proches et d’en discerner les éléments constitutifs. Une certitude apparaît de prime abord. La gouvernance repose sur la notion de complexité. Le terme ne prend son sens que dans un tel contexte. Il ne se diffuse réellement qu’au moment où les penseurs, théoriciens, analystes, acteurs ont pris conscience que c’est la complexité qui caractérise le monde contemporain et tous les univers d’action ou de décision. Celle-ci a fait émerger le concept de gouvernance, l’a rendu en quelque sorte nécessaire. Les phénomènes de globalisation, de superposition de niveaux décisionnels, l’enchevêtrement des relations, la diversification de réseaux qui caractérisent ladite complexité constituent autant d’espaces de réflexion autour des problématiques de pouvoir et de gouvernance. Pour certains, celle-ci a généré le concept et les formes particulières d’action qui ont été nommées « gouvernance ». Pour les autres, ce sont les types de gouvernement (politique, économique, organisationnel) qui ont dû s’adapter à ces nouveaux contextes pour forger des formes particulières d’exercice du pouvoir qualifiées de gouvernance. Si la complexité est au cœur de la gouvernance, elle a, elle-même, engendré la diversité des significations diverses et variées qui lui ont été attribuées. Ce n’est pas tant le mot qui est polysémique que ce que l’on cherche à travers lui. Philosophes de l’action, praticiens et décideurs n’utilisent pas toujours le même code, le même cadre de référence, le même langage lorsqu’ils abordent ainsi la gouvernance. La complexité des contextes a généré une complexité sémantique. Loin d’unir les utilisateurs, la gouvernance est, au surplus, contestée dans son fondement, sa conception, sa portée voire son utilité. Elle est accusée d’être un prétexte pour masquer l’autorité dans les processus de décision ou à l’inverse pour masquer l’impuissance de gouvernement dans le domaine politique ou celui, plus général, des organisations. Elle est même récusée dès lors qu’on y voit un substitut à toutes les crises de légitimité. Au-delà de ces procès qui encore une fois visent les utilisations de la gouvernance, le concept demeure, existe et se nourrit de tous les aspects de la complexité des systèmes modernes d’organisation. En outre, une méthode d’approche indirecte, par différenciation, met en évidence ce qui sépare la gouvernance d’autres concepts jugés similaires ou proches: gouvernement, gouvernabilité. Le terme « gouvernement » a traditionnellement caractérisé les modes organisés d’exercice du pouvoir dans le domaine politique comme dans les entreprises ou plus généralement tous les types d’organisation. Il renvoie, en effet, à un mécanisme de décision teinté d’autorité, lié à des logiques de prédominance totale ou partielle d’unilatéralité. L’étymologie confirme une telle idée. « Kubernao » en Grec, « Gubernare » en Latin évoquent, en effet, l’art de piloter, de gouverner un navire, à la manière dont on parle de gouvernail ou de gouverne et par extension de timonier et de manière de piloter4. Ces considérations ont

ainsi ouvert le champ aux conceptions cybernétiques du pouvoir développées par la Science Politique (voir par exemple Karl Deutsch, «The nerves of Government », 1963). Telle n’est pas la gouvernance. Longtemps confondue avec le gouvernement dans le latin du Haut Moyen-âge (gubernantia – gubernatio), elle s’en détache au siècle des Lumières par l’idée d’ajustements mutuels entre intérêts économiques et sociaux. Bien plus, dans les débats de philosophie politique dans la France du XVIIIe siècle, elle apparaît comme une alternative imposant un équilibre des pouvoirs (Montesquieu). Elle est alors évoquée comme un élément moteur de la transformation de l’Ancien Régime caractérisé par un gouvernement associé à la Monarchie Absolue. Tombée en désuétude au XIXe siècle, elle ressurgit au cours du siècle suivant dans le domaine économique pour désigner les modes de coordination interne permettant de réduire les coûts de transaction générés par les marchés. Développée ensuite par les économistes néo-institutionnalistes, elle est associée à la « corporate governance » et à l’organisation interne de l’entreprise selon un modèle moins hiérarchique5. L’idée est de faire de celle-ci une structure où se décident différents types de transactions permettant de diminuer les coûts de production6. La gouvernance d’entreprise étudie donc l’efficacité de cette dernière en fonction de rapports internes entre dirigeants, employés, fournisseurs et clients7. L’économie politique réutilise l’idée en changeant le terrain de l’étude. La gouvernance est alors reliée à l’analyse de la régulation d’une société et du partage des tâches entre marchés et structures sociales et politiques. Le succès remporté par le modèle néolibéral assure à l’idée de gouvernance une très large diffusion. Elle essaime, de manière moins connotée peut-être, dans de nombreux domaines : politique, sociologie, psychosociologie, relations internationales, etc. Partout elle renvoie à des pratiques de « soft power » par opposition au « hard power » de la notion de gouvernement8. L’exemple de la science politique facilite la compréhension de cette distinction entre gouvernement et gouvernance. Le premier désigne au sens large le pouvoir politique dans un Etat, s’appuyant le plus souvent sur un système bureaucratique et sur l’utilisation de la violence (contrainte) physique ou symbolique (Max Weber). La seconde refuse la bureaucratie et repose plutôt sur des mécanismes de délégation de contractualisation et sur des interactions entre les sphères publique et privée. Plus généralement, elle caractérise des modes d’action organisée liée à des notions telles que des interactions, construction d’accords, ouverture des processus décisionnels à une pluralité d’acteurs, à un ensemble de parties prenantes. Elle est utilisée dans l’idéologie contemporaine pour désigner la mise en œuvre de l’impératif de participation même si le plus souvent elle ne fait que masquer l’autorité d’un acteur collectif ou individuel.

v. R.A.W. Rhodes, « New governance, governing without government », Political studies, 1996, XLIV 65205 v. O.E. Williamson, « The theory of firm as governance structure : from choice to contract », Journal of Economic Perspectives, vol.16 n°2, 2002 7 v. par exemple Ronald Coase, « The nature of the firm », 1963 8 v. Charles Tournier, « Le concept de gouvernance en science politique », Rév.pap.pol, v.12, 2007, p.66 5 6

4 Platon le premier utilisa le mot « Kubernao » (“conduire” un navire ou un char) au sens de gouverner les Hommes. Le pilote occupe un poste stratégique avec de grands pouvoirs et de grandes responsabilités. Par extension, la direction de la cité nécessite un individu « seul et assis au gouvernail de l’Etat ». Euthydime. 291d.

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diversité de situations La gouvernance est également différenciée de gouvernabilité. La seconde évoque l’aptitude des groupes à être dirigés ainsi que les techniques de prise de décision ou d’exercice du pouvoir à mettre en œuvre pour y parvenir9. Elle peut donc être abordée sous deux angles. Du point de vue des acteurs du processus décisionnel, elle vise l’aptitude de ces derniers à répondre à une diversité de situations, à posséder, créer ou exploiter des méthodes, des procédés ou des outils adaptés aux contextes envisagés. Pour les ressortissants ou destinataires de l’action (la société, les citoyens, les clients, les employés, toutes les parties prenantes…), elle renvoie à la mesure d’indices de rigidité, de blocage, de freins, de résistance au changement. Le vocabulaire est riche en ce domaine associé à d’analyses bien connues10. Une organisation, un système sont gouvernables dès lors qu’ont été identifiés tous les facteurs de blocage et les actions destinées à les dépasser, déplacer ou lever. La gouvernance se distingue ainsi de la gouvernabilité. Elle ne l’ignore pas. Car gouverner la gouvernance c’est soit préjuger la gouvernabilité de l’organisation et du système concernés soit produire les conditions de cette gouvernabilité. Au total, la gouvernance ne se réduit ni au gouvernement ni à la gouvernabilité. Elle procède en réalité de toutes les combinaisons possibles de ces deux éléments dans un contexte spécifique de complexité et dans une configuration particulière d’actions caractérisée par la pluralité d’acteurs et de parties prenantes. S’y ajoute, enfin, autre chose qu’il nous appartient d’identifier : les éléments constitutifs. De ce point de vue, la gouvernance repose sur trois types de processus : la coordination, la coopération et la régulation. Coordonner c’est organiser l’action commune de la pluralité d’acteurs. Celui qui coordonne doit disposer de la maîtrise du temps et de l’espace. Il rappelle à tous les contraintes spatiales et temporelles et met en cohérence les démarches, les pratiques, comportements des parties prenantes dans le cadre de l’action collective engagée. Il facilite l’émergence et l’acceptation d’un référentiel commun qui donne sens et forme à cette dernière. Dans l’idée de coordination, la prise en compte de la pluralité d’acteurs ne suffit pas à produire une action d’ensemble. Les activités des différents acteurs peuvent s’entrechoquer, se gêner voire se contrarier. Au-delà de la seule intervention commune, la coordination implique la mise en ordre, la mise en cohérence de ces derniers, la recherche d’une articulation, d’une combinaison entre leurs agissements. C’est à la fois une orchestration et une mise en scène au sens technique du terme. Qu’elle soit verticale ou horizontale, elle suppose une co-construction commune. Celle-ci ne signifie pas absence de critiques ou unanimité. Elle peut, en effet, être le résultat d’un processus de convergence où les différents acteurs apportent leurs expertises, leurs préférences, leurs représentations. La fixation d’objectifs de l’action est dès lors indispensable à la coordination ainsi conçue comme une carte définissant des espaces d’actions où chacun peut se situer et identifier le chemin qui doit être le v. J. Chevallier, « La gouvernabilité », PUF, 1996 Crozier et la « société bloquée » ; Peyrefitte et « le mal français » par exemple. Concept à la mode dans les années 1970, la gouvernabilité sous-entendait, à l’époque, que les démocraties occidentales avaient une incapacité structurelle à répondre aux demandes sociales. – M. Crozier, S. Huntington, S. Watanuki, « Report on gouvernability of democraties », NewYork University Presse, 1975.

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sien, ainsi qu’une boussole qui guide le travail à l’aide de repères prospectifs, de cibles à atteindre accompagnés d’outils nécessaires tels que les indicateurs, les rapports d’évaluation, les diagnostics d’étape, etc. Un travail de légitimation des objectifs facilite la coordination. Sans celui-ci, elle ne constitue qu’une vision technique de la gouvernance, qu’une détermination d’objectifs quantifiés à atteindre, de performance dépourvue de signification politique. Coopérer c’est agir ensemble et de concert. L’engagement dans le processus commun coordonné nécessite de la part des acteurs une capacité d’adaptabilité. Tous ont une histoire, une culture, une expertise, des projets propres. Ces différences doivent être mises au service de l’action commune. Ils doivent donc puiser dans leur répertoire d’actions respectif pour joindre leurs efforts, travailler conjointement, faire l’apprentissage des codes de l’autre, traduire, comprendre et ajuster leurs comportements. La coopération peut ainsi se concevoir comme la recherche d’une optimisation des intérêts des parties prenantes. Elle facilite leur questionnement sur les avantages, les gains ou au contraire les désavantages ou les faits résultant de leur participation à l’action commune. Le paradigme de l’intérêt n’épuise pas la coopération dans la gouvernance. Le paradigme de la confiance le complète utilement. La gouvernance suppose ainsi une reconnaissance mutuelle de fiabilité entre toutes les parties prenantes. Elle prend en compte la communauté de cause qui relie les différents acteurs pour en faire le ciment d’une identité collective motrice de l’action commune. En intégrant les conflits qui existent dans toutes les communautés, elle doit permettre de dégager les axes fondamentaux de l’action commune. Ce processus d’interaction doit produire une vision commune, un langage transverse. Comment, en effet, coopérer quand subsistent des incompréhensions de fond, des distorsions de sens liées à l’absence de partage, à la non intégration des tensions ou conflits ? Réguler c’est à la fois produire des normes et produire des dispositifs destinés à ramener à la norme ou un cadre normatif les comportements qui s’en écartent (quelle que soit l’importance de l’écart). Le terme de régulation ne présente toutefois qu’une apparence de simplicité. Réguler, au sens juridique du terme, c’est produire des règles sanctionnables. Ces règles peuvent être édictées unilatéralement ou multilatéralement. Les contrats en droit sont sources de règles régissant les comportements des contrevenants. Elles peuvent également prendre la forme de conventions, d’arbitrages qui permettent la définition d’un cadre d’actions et le rappel au respect du cadre ainsi défini. Plus généralement, les techniques de régulation issues du monde anglo-saxon permettent, sans fixer de normes juridiques préalables, de laisser évoluer une activité ou un secteur d’activités pour définir « a posteriori » des règles de conduite et de trancher les litiges en fonction de ces règles le plus souvent prétoriennes (tel est le modèle adopté et adapté en France des autorités administratives indépendantes). Mais ce sens juridique n’épuise pas toutes les formes de régulation. Celle-ci peut également désigner la prise en charge de tous les types de conflits (entre individus, entre groupes, entre secteurs, entre logiques sociales, politiques, culturelles et interculturelles) et des mécanismes de leur résolution. Ces mécanismes de prise en charge de la « conflictologie » sont souvent associés à la notion, largement entendue, de médiation (transversale, intersectorielle, intergroupe, interculturelle, interpersonnelle). N°1 •

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Certains auteurs n’hésitent pas à ajouter à la liste des éléments constitutifs ainsi analysés les idées d’action conjointe, d’articulation, de confiance, de transparence, de co-construction. Ils cataloguent un ensemble d’éléments hétéroclites susceptibles d’être complétés sans fin. Point n’est besoin, à notre avis, de dresser un tel inventaire à la Prévert. Toutes ces idées renvoient plus ou moins directement aux trois éléments constitutifs que nous avons identifiés. Par exemple, l’action conjointe suppose certainement la définition d’un cadre préalable de conjugaison, de conjonction d’actions communes, donc des référentiels communs sous-jacents à l’idée de régulation et de coordination. La confiance reste un élément moteur, nécessaire à la coopération, qui suppose a minima l’inter-reconnaissance de fiabilité. Toutes constituent, en quelque sorte, des facteurs ou des conséquences des éléments précédemment analysés. Ces derniers soulèvent, dans leur combinaison, la question de l’exercice du pouvoir dans tous collectifs humains, dans tous groupements. On retrouve ainsi la problématique de la gouvernementabilité proposée par Michel Foucault11. Celle-ci conduit en réalité à s’interroger sur la « conduite de la conduite des autres », sur « les actions sur les actions possibles ». Gouvernement, gouvernabilité, gouvernementabilité, gouvernance soulèvent en définitive les éternelles questions de l’acceptation par les uns de l’exercice du pouvoir et de la légitimation par les autres de cet exercice. Plus particulièrement dans le domaine politique, la philosophie et l’histoire des idées ont toujours travaillé sur ce questionnement fondamental. La gouvernance n’a fait qu’actualiser ces interrogations. Elle englobe, tout en les intégrant, les notions de gouvernement, de gouvernabilité et de gouvernementabilité dans tous types de structures. Elle trouve sa raison d’être dans la notion de complexité qu’elle soit horizontale ou verticale, temporelle ou spatiale, institutionnelle ou organisationnelle, matérielle ou symbolique. Elle a pour objet, dans ces contextes de complexité, l’élargissement de la participation des parties prenantes à la prise de décision et de l’approfondissement ou l’extension de ces mécanismes participatifs. Coordination, coopération et régulation constituent les éléments structurants et moteurs de l’action collective. En ce sens, la gouvernance, sans renier les mécanismes d’injonction ou d’interdiction, accorde une place plus importante à l’incitation, à la séduction, à la motivation et à l’implication. logique sociale Ces dernières considérations permettent de comprendre pourquoi l’instrumentation de la gouvernance tourne souvent à l’instrumentalisation. En effet, les outils, processus ou techniques de sa mise en œuvre mobilisent des dispositifs et méthodes qui valorisent certaines représentations ou véhiculent des éléments irrationnels liés aux émotions, aux affects voire à des préjugés. Ainsi confrontée à toute une série de logiques sociales dans les entreprises, les organisations ou les collectivités publiques, la gouvernance est susceptible de se transformer en vecteur de stratégies d’influence. Transposé dans les champs opératoires ou décisionnels, le concept de gouvernance se connote, perd de sa précision et se dilue dans des problématiques de légitimation. Emergent alors dans la pratique, des doctrines et des idéologies dans et de la gouvernance qui expliquent largement les dérivés sémantiques, les ambiguïtés et les aspects protéiformes qui en accompagnent ou en entourent l’usage. 11

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« Le sujet et le pouvoir » in dits et écrits, Gallimard, 1994

Une investigation, poussée jusqu’au cœur des dispositifs de gouvernance, révèle la nature des codes de ses modes opératoires. Séduction, influence, motivation, acceptabilité sont autant de leviers de l’efficacité recherchée à travers ces derniers. Outils, méthodes et processus sont enveloppés dans des « gangues » de représentation qui en atténuent ou en masquent les aspects moins rationnels. De ce point de vue la notion de valeur constitue non seulement un vecteur de cohésion destinée à produire la coopération ou la coordination, mais encore une garantie appelée en renfort pour légitimer l’action commune. Elle favorise, au titre d’une gouvernementabilité et d’une gouvernabilité souhaitées ou voulues, l’engagement et la mobilisation des acteurs, l’acceptation ou la résignation des destinataires. Pourtant les interrogations sur la notion de valeurs et sur le contenu de ces dernières restent marginales. Remarquons d’ailleurs que la notion n’est jamais abordée au singulier. La valeur n’est pas liée au beau, au vrai, au juste, au bien comme pourraient le prétendre les philosophes et les théologiens. Le terme est utilisé au pluriel. Mais, là encore, l’utilisation de la notion demeure orientée. Il serait contreproductif de convoquer, dans le champ de la gouvernance, les débats relatifs à la philosophie des valeurs. On ne peut, dans l’ordre d’idées qui nous occupent, imaginer que chacun puisse juger en toute liberté de conscience et que différents individus agissent au nom de valeurs susceptibles de s’opposer et dont on pourrait se demander si elles sont comparables entre elles. Cela conduirait à affirmer que la suprême valeur n’est autre que la liberté, puisque c’est elle qui permet de choisir entre les autres valeurs12. La gouvernance s’appuie plutôt sur la sociologie des valeurs, voire sur des approches psychosociologiques de la notion. On se garde bien cependant d’opposer jugements de valeur et jugements de réalité. Il suffit, pour conserver une dimension scientifique Toute une partie de la philosophie des valeurs s’est fondée sur la liberté du sujet. Sartre a même été jusqu’à soutenir qu’en dehors de l’engagement du sujet qui les choisit, les valeurs n’existent pas. Dès lors puisque c’est ce-dernier qui donne aux valeurs leur existence, l’existence même de ce sujet peut devenir une valeur (v. la pensée libérale de Nozick et celle d’un partisan de l’irréductibilité éthique comme E. Lévinas). Cette réduction de la valeur à la liberté de choix peut entraîner alors l’idée que les individus ne disposent plus d’autres valeurs pour orienter leurs choix. Or c’est pour orienter ces-derniers qu’ils ont recours aux valeurs. De même si des choix sont imposés au nom de valeurs auxquelles certains individus n’adhèrent pas, ceux-ci n’ont aucun pouvoir de motivation. Ces choix ne sont plus fondés sur des valeurs mais imposés par la contrainte. Dès lors, si les valeurs sont liées à des motivations personnelles, les choix guident la conduite des individus au nom de valeurs reposant sur des motivations qui elles-mêmes ne se révèlent que par ces choix. Ce sont donc les motivations et les désirs qui deviennent la source des valeurs. Distinguer radicalement faits et motivations, croyances et désirs permet d’atténuer les risques que génère cette réduction des valeurs aux désirs. La croyance en des valeurs n’a alors plus pour seul fondement les désirs des individus. Certes elles restent liées aux motivations car des valeurs non motivantes constituent un non sens. Mais il est possible d’affirmer dans ces conditions que le lien entre valeurs et motivations et la distinction entre croyance et désirs relèvent du domaine de la connaissance. Elle doit tendre à la neutralité si elle veut pouvoir identifier des faits. Max Weber notamment a défendu cette neutralité de la connaissance. Pourtant là encore, si les faits ne motivent pas, les motivations liées aux valeurs et aux devoirs n’ont plus de fondement dans les faits. Ainsi les valeurs étant susceptibles de ne pas se fonder sur les faits, elles renvoient à nouveau à l’arbitraire des motivations subjectives. Elles ne sont alors que les façons de voir que les individus projettent sur le monde. Elles n’ont gagné leur autonomie que pour perdre leur objectivité. Plusieurs attitudes sont alors possibles. Il est d’abord possible de se résigner à ce statut fragile des valeurs, à ce subjectivisme et donc insister sur la parité des individus à créer des valeurs à partir de rien (Nietzche) ou atténuer l’absence d’objectivité par le recours à un accord intersubjectif (Habermas). Il est également possible de ramener la subjectivité des valeurs à une commune mesure et de les rapporter toutes sur la notion de valeur d’échange. Il est, enfin, possible de contourner l’absence d’objectivité en considérant que les valeurs peuvent être indépendantes du bon vouloir subjectif. Existent alors deux démarches intellectuelles. Soit la description des valeurs vécues s’organise selon une typologie qui peut aller jusqu’à une hiérarchisation de celles-ci. Soit la notion de valeurs est rapprochée de celle de normes sociales. La société s’imposant aux individus, il en va de même de ses valeurs. Celles-ci acquièrent, dans ce cadre, une relative autonomie par rapport à des sujets considérés comme des entités sociales (Durkheim). Voir Pierre Livet, « Valeurs, Philosophie ».

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à l’utilisation de la notion de valeurs, de considérer que les jugements de valeur formulés dans une société, un groupement, sont des éléments de la réalité sociale à l’intérieur du groupe considéré. Dès lors, point n’est besoin de prendre parti sur la validité du critère de choix des valeurs ou sur leur contenu. Les valeurs auxquelles croit le groupe sont assimilées à des faits. De telles analyses dites « objectives » permettent alors d’expliquer, au moins en partie, la naissance, le développement, la transformation et l’influence des valeurs sur la conduite des hommes et du groupe auquel ils appartiennent. Les études objectives restent « ainsi » à la surface des systèmes de valeurs sans pénétrer leur signification profonde. Pourtant ce sont ces systèmes de valeurs qui déterminent les finalités en fonction desquelles s’effectuent les choix fondamentaux commandant ou orientant la vie de la communauté considérée. Les valeurs sont, ici, véhiculées comme des croyances fédératrices qu’elles soient le résultat d’une prétendue observation (l’observateur faisant partie de la réalité qu’il observe n’est jamais neutre et partage nécessairement un des systèmes de valeurs qui s’y trouvent) ou qu’elles soient construites pour obtenir les comportements souhaités du groupe et des individus qui le composent13. Dans ce contexte, l’efficacité devient la valeur étalon. La notion de valeur devient aussi floue que celle de gouvernance qu’elle est censée justifier ou construire14. On se demande vraiment si nous sommes toujours dans le registre des valeurs. En effet, dès lors qu’est analysée l’articulation entre les notions et principes structurant la gouvernance et les outils et méthodes qui leur donnent « corps et âme », qui les réalisent, qui les concrétisent, surgissent les ressorts classiques de la politique symbolique des institutions publiques ou des organismes privés. les valeurs/croyances Les discours sur les valeurs deviennent eux-mêmes la valeur de référence (démocratie, transparence, participation, accountability, responsivness, fiabilité, equity, rule of law,…). La porte est ouverte à toutes les constructions imaginaires destinées à orienter les actions ou les décisions dans des directions prédéterminées. La socio-anthropologie de l’imaginaire et des institutions est ici à l’œuvre. Les valeurs/croyances propagées dans un groupe deviennent des facteurs d’institutionnalisation15. De même ce « qui est devenu institutionnalisé » pense et produit des discours normalisés et donc construit et alimente cet imaginaire16. L’instrumentation de la gouvernance se nourrit de représentations, de doctrines, d’idéologies toujours connotées, toujours orientées qui objectivisent en quelque sorte les finalités du groupement considéré et les instruments qui y participent. Les valeurs/croyances sont utilisées au regard des résultats attendus des actes, pratiques, comportements, actions. Par comparaison avec v. M. Duverger, « Sociologie politique », Themis 19, p.10 & 5 La théorie des valeurs universelles de Schwartz illustre parfaitement notre propos. Elle construit un système « prêt à l’emploi » de valeurs qui en diluent le sens et la portée. Mêlant des approches plus ou moins philosophiques, sociologiques, anthropologiques et psychosociologiques, la théorie appréhende la nature des valeurs par six caractéristiques. Ce sont des croyances associées aux affects. Elles sont liées à des objectifs désirables qui motivent l’action. Elles transcendent les actions et les situations spécifiques. Elles servent d’étalon ou de critères. Elles sont hiérarchisées. Multiples, elles se combinent pour guider l’action. Dix valeurs de base (domaines motivationnels) sont alors dégagées : autonomie, stimulation, hédonisme, réussite, pouvoir, sécurité, conformité, tradition, bienveillance, universalisme (S. Schwartz, « Les valeurs de base de la personne : théorie, mesures et applications », Rev. Fran. de Sociologie, 2006/4, vol 47, p.929 et s.) 15 v. C. Castoriadis, « L’institution imaginaire de la société », Ed. Seuil, 1974 16 v. M. Douglas, « Comment pensent les institutions ? », La Découverte, MAUSS, 1999 13

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les problématiques de l’Ethique, la gouvernance adopte une vision conséquentialiste et/ou utilitariste. Elle ne s’engage pas ou peu dans le champ de l’éthique des vertus17. Pour comprendre les mécanismes de l’instrumentalisation à travers l’ingénierie de mise en œuvre de la gouvernance, il ne suffit pas de s’interroger comme précédemment sur la finalité de l’utilisation des outils, méthodes et dispositifs qui la constituent. Il convient encore de questionner l’utilisation de la finalité de ces derniers. Les outils peuvent avoir un statut idéologique au-delà de l’efficacité opérationnelle. On parle d’idéologie des outils au sens d’Habermas18. Il est possible, de ce point de vue, de limiter l’analyse à l’exemple topique de l’évaluation. Coordination, coopération et régulation recourent assez systématiquement à ce type d’outils et techniques que l’on pose comme un élément indispensable de la rationalité des systèmes de gouvernance. L’évaluation, dans son acception la plus courante, mobilise des procédures permettant d’identifier les effets d’une action engagée et de les rapporter aux objectifs mêmes de cette dernière. Mais trop souvent celles-ci sont appliquées de façon mécanique et de manière quasi rituelle. On se contente alors de fixer des indicateurs et de produire des rapports pour s’en tenir aux processus de base. Mais on ne « pousse » guère les logiques méthodologiques jusqu’à leur terme. La question de la fonction cognitive (connaissance des processus), celle de l’identification de la palette des effets ainsi que celle de l’imputabilité de ces derniers aux actions et aux acteurs restent négligées, ignorées ou superficiellement posées. Ce n’est pas parce qu’ont été définis des indicateurs ou qu’a été imposé un rapport final que sont épuisées les exigences rigoureuses des démarches d’évaluation. Les indicateurs ne sont que très rarement choisis en fonction de la logique du modèle. Ils demeurent artificiels, trop complexes pour être opératoires, ou commodes. Le tout prédestine leur conformité à des résultats préjugés ou prédéfinis dans la situation actuelle. Les rapports prennent trop souvent la forme de bilan à portée descriptive ou quantitative. Dans ces conditions, la gouvernance atteste seulement de la présence d’indicateurs ou de rapports bien loin d’épuiser le spectre méthodologique de l’évaluation. Et dès lors que sous prétexte de rationalité apparente on ne respecte guère les exigences d’une démarche véritablement scientifique, toutes les approximations, toutes les dérives sont possibles19. v. R. Ogien, « L’Ethique aujourd’hui. Maximaliste ou minimaliste. », Paris, Gallimard, Folio 2007 « La technique et la science comme idéologie », Denoël, 1978 19 Certains indicateurs, dans le cadre de la loi organique relative aux lois de Finances et présents dans les Rapports Annuels de Performance (RAP) et les Projets Annuels de Performance (PAP) illustrent bien cette idée. Il en va ainsi de l’indicateur 2.3 relatif à l’objectif 2 « Améliorer l’état de santé de la population et réduire les inégalités territoriales et sociales de santé » du programme 204 « Préventions, sécurité sanitaire et offre de soins ». Cet indicateur est dénommé « consommation annuelle d’alcool par habitant de plus de 15 ans ». Du point de vue méthodologique, cet indicateur est calculé à partir des recettes fiscales sur les alcools évaluées par la Direction Générale des Douanes et Droits Indirects et les données démographiques fournies par l’INSEE. De quel type de mesure s’agit-il ? Le document officiel reconnait lui-même ce problème en mentionnant l’incertitude pesant sur les écrits de ventes er la façon de se fournir en alcool. Il avoue lui-même cet obstacle méthodologique: « Toutefois, il n’écrit pas d’autre méthode simple de calcul des volumes d’alcool consommés ». D’une manière générale, la nouvelle gouvernance en matière de finances publiques, issue de la LOLF, n’a guère changé les problématiques de domination de « Bercy » en la matière. L’administration financière a fait en sorte que cette réforme maintienne son pouvoir d’expert tout en développant des instruments de rationalisation des choix dont on doute de l’efficacité au-delà des apparences (ex : justification de la dépense au premier Euro). La réforme a cependant eu le mérite de donner aux représentants de la Nation une toute relative capacité de contrôle (v. Ch. Duval, « La nouvelle gouvernance financière ») 17 18

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L’idéologie, la représentation ne sont pas à l’œuvre uniquement dans la gouvernance. Elles participent également en tant que telles à la gouvernance (idéologie de la gouvernance). Référence quasi absolue dans certains discours politiques ou économiques, celle-ci se présente très souvent comme la traduction moderne (ou postmoderne) du « Bon Gouvernement »20. Figure centrale ornée de ses attributs spécifiques, elle se présente comme le mode politique idéal. Cet idéal est en grande part utopique car si ce n’était pas le cas, la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle auraient en quelque sorte scellé une certaine fin de la politique classique. L’idéologie de la gouvernance n’est pas qu’une collection disparate de dispositifs et de méthodes. Elle prend la forme d’une représentation cohérente répondant à la fois aux enjeux de la société et légitimant les actions engagées. Dans un univers complexe où interagissent des acteurs les plus divers, où l’autorité centrale semble souvent être mise en difficulté ou obligée de se justifier, l’idéologie de la gouvernance vise à surmonter les différents antagonismes pour dégager une référence commune. Ce qui doit unir les différents protagonistes de l’action collective ou organisée est plus fort que ce qui les sépare ou les oppose. Ainsi insérés dans les relations de coordination/coopération, ils vont se forger par leur participation même à une communauté d’action, une identité nouvelle, facteur de régulation de leur propre identité. Les intérêts, buts et projets des différents acteurs vont dès lors pouvoir être rendu compatibles. Ils se représenteront eux-mêmes non plus comme soumis à une autorité centrale mais à un principe d’ordre et d’organisation qu’est la gouvernance elle-même. Le pouvoir s’exerçant alors non pour luimême ou pour ceux qui le détiennent formellement (désignés par la Constitution, les lois ou l’organigramme de l’entreprise) mais au nom et pour la gouvernance, système organisé de principes, dispositifs et méthodes placés au-dessus des intérêts particuliers et destinés à construire de façon équilibrée l’intérêt collectif21. L’idéologie de la gouvernance se fonde et renouvelle l’image de l’unité sociale. Partie de la diversité, 20 Le programme des Nations-Unies « Governance and Substainable Human Development » de 1997 énonça les principes de « Good governance ». Ces-derniers se diffusèrent rapidement dans la littérature consacrée à la « Good governance » : participation, consensus orientation, strategic vision, responsivness, effectiveness & efficiency, accountability, transparency, equity, rule of law. La « Good governance » devient ainsi un mode politique « idéal et parfait » loin des processus conflictuels à l’œuvre, des tactiques et rapports des forces politiques, de l’effet des controverses sur et dans le débat politique. Idéal et parfait, ce mode d’action n’est peut-être pas de « ce » monde. Une autre vision considère ces principes comme à la fois des balises pour l’action et des éléments toujours à travailler et retravailler. Cette-dernière paraît plus à même de constituer un système incitatif plus qu’un modèle totalement inachevé. Par ailleurs, nous n’ignorons pas que la « Good governance » est susceptible de devenir un vecteur d’idéologie politique liée aux modes de pensée unique dans le monde contemporain. Selon la Banque mondiale notamment, elle vise à dupliquer un certain modèle de démocratie libérale pour les pays en développement sans tenir compte de leur historie, de leur culture, de leur « génie » propre. Cette « Good governance » fait suite à d’autres types de modèles institués à l’époque pour favoriser le « take off » dans ces pays (modèle de Rostov) et qui s’appuyent sur d’autres types d’idéologies. 21 La réflexion et les règles relatives à la structure de gouvernance des entreprises reformulent des questions maintes fois travaillées par les théories politiques et qui se retrouvent sans discontinuer dans l’histoire des idées. On y retrouve les notions de système moniste et de système dualiste. Il s’agit à chaque fois d’organiser la structure du pouvoir, le rôle des différents organes, leurs types de relations. Chaque régime de « Corporate governance » s’ingénie à dessiner la « séparation des fonctions » (ou la moindre séparation) de direction et de contrôle et de structurer le processus de décision. Autant de questions qui se retrouvent dans la rédaction normative du Code de Commerce. Une vision comparatiste nous amène à penser que les mêmes réflexions sont à l’œuvre dans les approches d’une « Corporate governance » à l’échelle européenne, dans le cadre de l’Union Européenne (v. « Structure de gouvernance de l’entreprise : critères de décisions », les travaux de l’Institut Français des Administrateurs, Janv. 2013).

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elle se pose comme garante d’une certaine cohésion. Par les méthodes et dispositifs qu’elle engage, elle rejette symboliquement toute coupure ou différenciation tranchée. La gouvernance se veut être une enveloppe intégrative, une force centripète, qui en permanence cherche à concilier les intérêts les plus divergents. L’idéologie de la gouvernance réutilise les principes d’unité, d’équilibre et ne cherche pas à en définir dans chaque cas la substance. Elle cherche plutôt à en faire valoir les dispositifs mêmes qui organisent la coordination, la coopération et la régulation. Pour mieux être efficace elle traite du procédural et non du substantiel. manipulations ou dérives L’étude de la mise en scène de la gouvernance (comme Balandier parlait du pouvoir sur scène) après l’analyse du concept peut paraître très critique. Celle-ci ne vise pas à pourfendre l’instrumentation voire l’instrumentalisation mais à mettre à jour les ressorts du développement des processus de gouvernance et l’usage des représentations de et sur cette dernière. Ces critiques, aussi vives qu’elles soient, ne doivent masquer un constat évident. Quelles que soient les manipulations ou dérives évoquées, la gouvernance et l’ingénierie de sa mise en œuvre ne peuvent générer des jugements manichéens. A travers les représentations, idéologies ou doctrines, il est toujours possible de distinguer le bon grain de l’ivraie et de mettre en évidence tous les éléments positifs qu’elles recèlent. Espace de négociation, élargissement des participations, plate-forme d’actions communes, élaboration de stratégies, recours aux valeurs/croyances, recherche d’efficacité et de rationalité, ne peuvent qu’améliorer les processus décisionnels et l’engagement commun au profit de l’organisme considéré. Il ne faut pas être dupe des dérives occasionnées. Gouvernance et ingénierie de mise en œuvre doivent donc être considérées comme un art22. Elles constituent un art de la complexité, une combinaison habile des méthodes et des outils, une élaboration constante des dispositifs adaptés aux situations qu’elles sont censées régir. Nous ne les avons pas étudiées comme une science exacte tant du point des décideurs que de celui de l’expert ou de l’analyste. Elles relèvent à notre avis d’une science de l’imprécis, de l’incertain tant la complexité se révèle difficile à appréhender et impossible à maîtriser totalement. Cette complexité nous conduit à penser que l’étude de la gouvernance et de ses modes opératoires ou décisionnels intègre peut-être une approche post moderne de problématiques classiques « sans cesse renouvelées ». De ce point de vue, notre analyse ne se présente ni comme une synthèse ni comme un modèle théorique abouti. Elle n’est que le point de départ d’une réflexion plus approfondie. ∞

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v. « L’art de la Conjecture », B. de Jouvenel, Ed. du Rocher, 1964

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la grèce Alors que certains se demandent encore s’il faut sauver la Grèce et la maintenir au sein de l’union européenne et après la célébration du centenaire de la naissance d’Albert Camus qu’une exposition consacra à Aix-en-Provence, « Citoyen du monde », il peut sembler utile, voire nécessaire, de rappeler tout ce que doit l’écrivain à cette noble patrie, berceau de l’Europe. par Sophie Doudet, maître de conférences à l'Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence

Camus à Stockholm pour le prix Nobel, 1957. © Louis Joyeux

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é le 7 novembre 1913 en Algérie, Camus est et restera toujours un méditerranéen qui, installé en métropole, aura souvent le sentiment douloureux d’être un exilé. La mer, le désert, la brûlure du soleil et le souffle du vent irriguent toute l’œuvre de l’écrivain, de Noces (1939) au Premier Homme, son ultime récit inachevé qui revient sur son enfance algéroise en passant par La Peste (Oran), L’Etranger (Alger), L’Etat de Siège (L’Espagne) ou Caligula (Rome). Même les œuvres dont le décor se situe dans le Nord (La Chute se déroule à Amsterdam, Les Justes dans Moscou enneigé et Le Malentendu dans un pays bien trop froid), dessinent en creux et dans les rêves de leurs personnages, une perspective solaire d’îles fortunées perdues dans l’immensité bleue. Envers et endroit de l’œuvre camusienne, la mer Méditerranée est l’origine et le point d’amarrage d’une vie, d’un imaginaire et d’une pensée. Mais quelle place occupe dès lors la Grèce dans la géographie humaine et intellectuelle de l’écrivain, né algérien mais devenu européen par sa culture classique quand il entra à l’école de la République? Entre Alger la blanche qui s’étend le long d’une vaste baie et la Grèce qui se rêve dans la lointaine ligne de l’horizon et dans les livres que Jean Grenier mettra dans les mains de son jeune étudiant de philosophie, il y a Tipasa. Cette cité antique, bâtie par les Phéniciens, est baignée par la mer et a comme point de fuite, l’échine de la montagne du Chenoua qui se détache au loin. C’est en ce site qui est encore aujourd’hui un lieu de promenade pour les algérois que Camus éprouva pour l’une des premières fois ses noces avec le monde, à la croisée d’une nature prolifique irradiée de sel et de lumière et d’une culture millénaire, grecque puis romaine, qui donna leurs noms à la sagesse et à la beauté.

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Découvert parmi les pierres, ales « lézards furtifs » et les « géraniums qui saignent », l’héritage se reconnaît ensuite dans les livres classiques dévorés à l’école qui parvient à peine à assouvir cette faim « plus essentielle » de l’enfant pauvre avide de culture. La classe de philosophie est une révélation : Jean Grenier, auteur du recueil Iles dont Camus, devenu écrivain, préfacera la réédition, met dans les mains du jeune homme, Platon, Héraclite, Eschyle, Sophocle puis Plotin et Saint-Augustin auxquels il consacrera son diplôme d’études supérieures. Parti de Tipasa qui n’est pas grecque, nourri des ouvrages des anciens mais aussi de la Grèce fantasmée des écrivains européens qui, à l’instar de Nietzsche, l’ont imaginée avant lui, Camus fera relativement tard (1955) ce voyage que tous ont effectué depuis la fin du XVIIIe siècle pour confronter leur rêve cultivé aux lieux qui l’ont inspiré. Qu’en ramène-t-il ? Que doit-il finalement aux Grecs ? Quel héritage vivant palpite au cœur de son œuvre et de sa pensée? La Grèce donne à Camus, l’européen, un lieu où s’inventent la philosophie, un langage et un sens du tragique qui, au lieu d’écraser l’homme, autorise sa révolte. Socrate, Sisyphe, Prométhée. La Mer. Ici l’énumération échoue tout comme la juxtaposition des mots : l’héritage grec se situe dans le balancement même qui va des simples hommes, des penseurs et des notions au paysage fondamental qui les nourrit. Il n’y a pas d’un côté le tragique ou la raison et de l’autre la Méditerranée, ni même un tragique méditerranéen mais un lieu qui est aussi un moment intensément vécu où une communion est possible qui fait entendre les poussées contradictoires de la révolte et de l’acceptation du destin, le langage vrai et le silence. Là où Barrès affirmait qu’il est des lieux où souffle l’Esprit, Camus répond en rêvant à une Algérie grecque : « Il est des lieux où meurt l’esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même ». La Grèce est certes méditerranéenne mais elle peut aussi se rêver au cœur d’Amsterdam comme elle bruisse dans les livres d’une bibliothèque : son esprit est avant tout à (ré)incarner.

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Quand on pense à la présence de l’héritage grec dans l’œuvre de Camus, on songe tout aussitôt à la mythologie puisque Camus lui emprunte ses figures capitales. Le premier cycle de l’Absurde est en effet centré sur Sisyphe qui, condamné par les Dieux à pousser un rocher qui toujours retombe, incarne tout à la fois l’écrasement des hommes par le Destin et l’intuition de leur liberté lorsqu’ils assument le caractère inévitable de leur précarité. « Il faut imaginer Sisyphe heureux » lorsqu’il redescend au bas de la montagne pour aller chercher sa pierre, explique Camus. Le sentiment de l’Absurde provient de l’incapacité des hommes à pouvoir donner une explication rationnelle à leur condition et à donner du sens au monde muet qui les entoure. La mort barre l’existence de l’homme qui ne croit plus en Dieu. Mais il peut choisir de faire sien ce destin et de lui imprimer par son action lucide et désabusée sa fragile marque. Le cycle de Sisyphe qui s’ouvrait en 1942 avec l’essai Le Mythe de Sisyphe sur des trajectoires d’êtres qui assumaient l’absurdité du monde et en faisait leur lot (le séducteur, le comédien, le suicidaire, le joueur et finalement l’artiste), aboutit à celui de la révolte en 1951 avec L’Homme Révolté. Prométhée, le voleur de feu et le créateur des hommes, succède au condamné et fait de son «non» solitaire lancé aux Dieux, un acte solidaire. « Je me révolte donc nous sommes » : toute révolte singulière dessine un ensemble de valeurs fondamentales valables pour une collectivité. Ce qui est inacceptable pour l’un et justifie son héroïque refus, l’est généreusement pour tous. Enfin, le troisième cycle inachevé de l’œuvre de Camus devait être consacré à l’Amour mais il avait aussi comme figure tutélaire la déesse grecque de la Mesure et de la Justice : Némésis. Autour de ces trois référents gravitent d’autres images empruntées à la mythologie grecque et tout aussi importantes : Dans La Chute, long monologue que Camus écrit en 1956, le

Le social est une Gorgone. S’il lui tourne le dos, il est dévoré. S’il la regarde en face et se laisse fasciner, il est dévoré. Le rôle de l’artiste est donc de la regarder de biais en quelque sorte. sentiment de culpabilité et l’esprit de jugement qui caractérisent selon l’écrivain la période d’après-guerre et les totalitarismes, sont symbolisés par les Erinyes, déesses grecques de la vengeance qui harcèlent et tourmentent les criminels. Mais c’est surtout la Gorgone qui nous paraît être le personnage secondaire le plus riche que Camus emprunte à la mythologie. Figure mythologique féminine à la chevelure monstrueuse, elle pétrifie celui qui la regarde. Camus s’en sert dans ses Carnets pour en faire le symbole du réel qui emprisonne l’écrivain engagé et l’empêche de créer en le condamnant seulement à réagir. « Le social est une Gorgone. S’il lui tourne le dos, il est dévoré. S’il la regarde en face et se laisse fasciner, il est dévoré. Le rôle de l’artiste est donc de la regarder de biais en quelque sorte. » Mais c’est dans le célèbre « Appel pour la trêve civile en Algérie » que Camus lance en 1956 pour engager les deux partis en guerre à épargner les civils que la mention à la Gorgone est la plus significative : « Je sais que les grandes tragédies de l’histoire fascinent souvent les hommes par leurs visages terribles. Ils rentrent alors immobiles devant elles sans pouvoir se décider à rien qu’à attendre. Ils attendent, et la Gorgone un jour les dévore ». La Gorgone est ici assimilée à l’Histoire qui se répète comme « une bouche sanglante qui ne vomit qu’un bégaiement furieux ». Dans tous les cas, l’homme est pétrifié et condamné à la répétition sanglante du crime. N°1 •

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Littérature Camus marchant dans les ruines, Grèce, 1955 © Coll. C. et J. Camus, fds Camus, Bib. Méjanes, Aix-en-Pce, D.R.

Ces emprunts ne sont pas une singularité de Camus : toute l’époque reprend les héros tragiques avec une perspective contemporaine, de Cocteau à Giraudoux en passant par Sartre ou Anouilh. Mais Camus ne fait pas vivre les personnages sous une forme narrative, il en fait des allégories qu’il entend actualiser pour qu’elles aident les hommes d’aujourd’hui à vivre et à agir. Deux textes théoriques viennent d’ailleurs éclairer son intention ici sans doute moins esthétique que philosophique. Le premier est la conférence qu’il donne à Athènes en 1955 sur « L’avenir de la tragédie ». Selon Camus, le tragique est ambigu, là où le drame est simpliste. Les forces s’équilibrent entre le bien et le mal. Dans le mélodrame, un seul personnage se justifie et peut être justifié. Dans la tragédie, au contraire, explique l’écrivain « Tous sont justifiables, personne n’est juste ». Historiquement, il y aurait donc deux grandes périodes de tragédies sur le plan culturel : la Grèce et le XVIIe siècle classique. Durant ces deux moments, l’équilibre entre la pensée rationnelle et individuelle et les croyances irrationnelles et collectives a été réalisé. Personne n’a alors ni raison, ni tort et les deux grilles d’explication du monde se valent : les hommes oscillent entre elles et en sont déchirés. Aujourd’hui, constate Camus, la période est aussi « favorable » au tragique puisque l’époque d’après-guerre hésite entre le nihilisme extrême (qui a abouti au nazisme) et l’espoir illimité (les religions mais surtout le communisme). Le tragique pourrait alors se définir comme une limite à ne pas dépasser : le héros se révolte et nie l’ordre en place ou le 20 •

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pouvoir divin qui l’oppriment mais il se refuse à adhérer à une autre illusion. Etre tragique, c’est vivre toujours dans la contradiction, « ne rien nier, ne rien exclure », accepter le mystère de l’existence, la limite de l’homme et « cet ordre enfin où l’on sait sans savoir ». Cette contradiction, Camus croit la reconnaître dans les paysages de l’Algérie partagés entre la lumière blanche et l’ombre noire, à Corinthe devant le Temple de la Force et de la Nécessité ou dans le petit peuple qu’il n’oublie jamais. « Ces hommes n’ont pas triché. Dieux de l’été, ils le furent à vingt ans par leur ardeur à vivre et le sont encore privés de tout espoir. J’en ai vu mourir deux. Ils étaient plein d’horreur mais silencieux ». Philosophiquement, cette contradiction nourrit ce qu’il appelle « la Pensée de midi », faite d’une tension extrême entre les différentes voies qui nous habitent et traversent le monde. Mais pour Camus, ce sont avant tout les Grecs qui ont atteint et exprimé le mieux cette tension, à la fois dans leur vie, dans la dialectique platonicienne et dans le genre tragique. Dans le chapitre intitulé « L’exil d’Hélène » du

recueil L’Eté paru en 1953, Camus explique ainsi que la Grèce a établi un rapport unique d’équilibre entre les hommes et la nature. Ils se sont tenus dans l’entre-deux du corps et de l’âme, du monde et de la Raison. Ils ont aimé et magnifié un « monde qui ne dure pas », « périssable et généreux ». Ce que la Grèce rappelle aux hommes, c’est ainsi la sagesse du fatum : l’acceptation de l’écrasement des hommes par le monde qui leur survit amis aussi l’équilibre de la colonne faite par l’ouvrier face à l’immensité de la mer et du ciel. Il ne s’agit pas vraiment d’un renoncement mais d’une ouverture à la beauté du monde, d’une adhésion au présent sans espoir d’avenir. Ce point d’équilibre se traduit pour l’écrivain par le style : la langue d’Eschyle, les fragments d’Héraclite ou la parole de Socrate si mesurée car en quête de vérité. « Il n’y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. », « Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre » : les aphorismes de Camus n’ont rien à leur envier.

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Pourtant l’Europe trahit la Grèce. Camus distingue en effet avec force les fils « indignes et renégats » de l’Europe contemporaine des Anciens. La tragédie du XXe siècle a certes été terrible, et Camus n’ignore absolument pas la guerre, le génocide juif, ni la bombe atomique. Mais face à l’épreuve, l’Europe a sombré dans l’excès et oublié la leçon des Grecs. « Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. Elle nie la beauté. (…) Elle recule dans sa folie les limites éternelles et, à l’instant, d’obscures Erinyes s’abattent sur elle et la déchirent. » Les européens trahissent car ce qu’ils nomment tragédies n’en sont pas. Elles ont « l’odeur du bureau », si fausses qu’elles se réduisent à de vaines polémiques. Au mieux, elles sont de petits drames qu’ils ont l’indécence de prendre pour des « dilemmes profonds ». La seule vraie tragédie, aux yeux de Camus, c’est le heurt avec la permanence du monde : or, l’époque moderne oublie la nature, la mer, le soir et les collines. Pire : elle les détruit. Le vrai malheur est précisément là : l’Europe meurt d’une « tragédie de l’intelligence » qui a pour nom « nihilisme ». Elle a renoncé à la limite et « désorbité l’univers », fascinée qu’elle est par le pouvoir, la démesure et la laideur. L’écrivain songe alors à la guerre qui vient de s’achever et à l’abomination nazie, il pense à l’Union soviétique dont il dénonce inlassablement les crimes… il a déjà les yeux tourné vers l’Algérie qui bascule dans la fureur et la violence. A chaque époque ses renégats et ses Cassandre ?

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Littérature Camus par Robert Gallimard © Coll. C. et J. Camus, fds Camus, Bib. Méjanes, Aix-en-Pce, D.R.

Pourtant, pour Camus, l’abandon est impossible. L’héritage n’est pas perdu. Il suffit juste d’entendre ce que la Grèce murmure et de voir les lignes que sa pensée trace. « Voici le camp où nous rejoindrons les Grecs » annoncet-il. Que ce soit à l’échelle de la civilisation, de l’histoire ou de l’intime, la sortie de l’enfer est toujours envisageable. Déjà dans les Lettres à un ami Allemand (1943), les résistants noyés dans l’ombre avaient fait le détour par les raisons de l’ennemi pour renouer avec la force et sortir victorieux. « Une grande nation écrit Camus à l’époque dans un éditorial de Combat, est celle qui se met à la hauteur de ses tragédies » Le vrai tragique consiste donc à effectuer ce détour qu’on retrouve aussi dans la pièce des Justes : prendre le risque du désordre pour refonder l’ordre, refuser de tuer des enfants innocents parce qu’ils sont aux côtés d’un « coupable », oser dire que la justice n’est plus la justice si on lui sacrifie des innocents. Tuer aussi sans aimer le faire et demander l’absolution. « Accomplir l’effort démesuré qui équilibrera la justice et la force ». Etre à la hauteur de l’héritage suppose donc un effort constant et le maintien souvent douloureux d’une exigence qui fasse entendre toutes les voix en une seule. Un effort et non un sacrifice, un retranchement ou une rupture. Ainsi on comprendra ce motif lancinant dans l’œuvre comme dans la vie de Camus du retour : retour au pays de l’enfance et de la mère, retour à Tipasa, bains innombrables, réécritures, amour du théâtre où chaque soir on joue à recommencer, fidélités, retour à la Grèce ou à tout autre rêve de pierre baigné par la mer pour y puiser à nouveau la force de résister et d’aimer. « Non, décidément, n’allez pas là-bas si vous vous sentez le cœur tiède, et si votre âme est une bête pauvre ! Mais pour ceux qui connaissent les déchirements du oui et du non, de midi et des minuits, de la révolte et de l’amour, pour ceux enfin qui aiment les bûchers devant la mer, il y a, là-bas, une flamme qui les attend. » (Petit Guide des villes sans passé, L’Eté). ∞ 22 •

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Littérature

+Albert Camus, cent ans !

• Albert Camus : Solitaire et solidaire Auteurs : Catherine Camus et Marcelle Mahasela Editeur : Michel Lafon Parution : 17 octobre 2013 Prix : 34,95 € ISBN : 9782749920610 208 pages Format : 28 x 33 cm

• Le monde en partage: Itinéraires d'Albert Camus Auteur : Catherine Camus ; avec la collaboration d'Alexandre Alajbegovic et de Béatrice Vaillant Editeur : Gallimard Parution : 19 novembre 2013 Prix : 35,00 € ISBN : 9782070140947 284 pages Format : 23 x 28,5 cm

Albert Camus, au pied levé, Île Saint-Honorat, avril 1945 © Coll. C. et J. Camus, fds Camus, Bib. Méjanes, Aix-en-Pce, D.R.

Camus, marché aux puces, 1953 © Coll. C. et J. Camus, fds Camus, Bib. Méjanes, Aix-en-Pce, D.R.

Camus appuyé au balcon, Oran, 1941 © Coll. C. et J. Camus, fds Camus, Bib. Méjanes, Aix-en-Pce, D.R.

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« » Méditerranée

une mer sans horizon

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perspective ■ L’idée méditerranéenne a régressé ces trois dernières années ; c’est dans ses eaux et sur ses rives que se joue sans doute l’avenir européen. Que peut encore apporter cette mer aux Européens et aux autres peuples qui la composent ? N’est-elle plus que le symbole d’un vieux monde dépassé dans ses conflits internes entre civilisations épuisées ? Ou de cette matrice, de tant de Paroles fondatrices de nos sociétés, peut-il encore jaillir une Parole qui refonde, qui donne encore une fois une Renaissance à tout l’espace euro-méditerranéen ? Enfin, à l’heure où se met en place la troisième phase de la mondialisation, à savoir culturelle, la Méditerranée ne pourrait-elle pas devenir le laboratoire d’une mondialisation maîtrisée et heureuse ? par Alain Cabras, maître de conférences associé (Sciences Po Aix et Aix-Marseille université)

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La revue semestrielle de Sciences Po Aix

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{ Prolégomènes Nous avons perdu le Sud. Il nous a échappé à nouveau comme il y a déjà mille ans lorsque l’Europe tentait de se définir en opposition à l’empire musulman et à l’empire romain d’Orient. Nous l’avions perdu en refusant de nous penser à partir d’Athènes et de Rome, de Jérusalem et Cordoue en nous tournant vers le Nord. L’Europe s’est imaginée et construite dès les Xe et e XI siècles en tournant le dos à la Méditerranée dont Elle était pourtant issue. Cette construction impossible, sans son sud, fut à l’origine de nombreuses convulsions de l’esprit européen cherchant, souvent dans « ses origines », une solution aux grandes questions qui frappaient sa civilisation encore balbutiante. Ces profondes révolutions, au sens copernicien, s’appelèrent des Renaissances. Renaissance carolingienne (VIIIe et IXe siècles) avec la redécouverte de la langue latine ; Renaissance andalouse (XIIe) avec le dialogue des sciences, des cultures et des trois religions monothéistes; Renaissance italienne avec le rêve grec et byzantin (fin XIVe, début XVIe siècles) ; 28 •

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Renaissance européenne, enfin, avec le rêve égyptien de Bonaparte (1798 et XIXe siècle).Elles précédèrent celle qu’appelle notre siècle, à présent, pour retrouver un sens de la quête de nous-mêmes, devant le fracas des forces qui dominent le monde et plus particulièrement la zone euro-méditerranéenne. Ces forces à l’œuvre au cœur d’une certaine globalisation meurtrissent les hommes, leurs savoirs et leurs territoires de par leurs jeux et enjeux. Dès lors, réagir et lutter pour une autre définition de la mondialisation ne peut se limiter à ce que d’aucuns pensent être une simple soif légitime de spiritualité. Il s’agit bien, en fait, de retrouver la voie de Malraux qui n’a jamais dit que « le XXIe siècle serait spirituel ou ne serait pas », mais qu’il devait être celui de l’affirmation des forces de l’esprit au sens de « spiritus », le souffle, la création, par le refus d’abdiquer la part de grandeur de l’Homme sous les diktats mercantiles et matérialistes. A l’heure où l’intelligentsia européenne est à nouveau à un croisement de son histoire, elle peut choisir de replonger dans sa matrice pour y retrouver une voix/

Hélas en 2013, la Méditerranée saigne. Elle est une Mer en passe de mourir tant écologiquement, politiquement que spirituellement : une mer rouge de sang à l’Est et au Sud, demain une mer morte pour le Nord, alors que son nom pourrait résonner comme une chance, un sommet et un horizon à atteindre avec enthousiasme.

voie possible dans le monde et une nouvelle forme de mondialisation ou suivre son repli sur soi. Cette matrice, depuis l’empereur Auguste, est connue sous le nom guerrier et romantique de Mare Nostrum. Mais qu’en estil d’Elle aujourd’hui ? Comment se fait-il que cet espace marin soit devenu si insaisissable ? Comment comprendre qu’en cette partie si petite du monde se joue, au travers de ses impasses et de ses apories, non seulement le destin des Européens, des Arabes, des Turcs et des Israéliens mais celui bien plus vaste de la mondialisation elle-même ? Hélas en 2013, la Méditerranée saigne. Elle est une Mer en passe de mourir tant écologiquement, politiquement que spirituellement : une mer rouge de sang à l’Est et au Sud, demain une mer morte pour le Nord, alors que son nom pourrait résonner comme une chance, un sommet et un horizon à atteindre avec enthousiasme. Nous avons bien perdu notre Sud et ce, malgré les strates et les paillettes d’une capitale culturelle de l’Europe à Marseille. Sous les incantations droit-de-l’hommistes

et les discours d’unité, le vernis est fragile. Les lézardes sont déjà là et matérialisent les fractures réelles comme de vieilles persiennes qui nous protègent mal, sur les trois rives, de ce fatum qui s’acharne sur cette région bénie des Dieux. La Méditerranée en danger ou un danger ? Aujourd’hui, les forces de la division et du découragement sont à l’œuvre même parmi les plus fervents combattants de ce que la Méditerranée pourrait être. Le temps n’est plus, hélas, à savoir s’il faut être « méditerranéiste » (ceux qui prônent l’unité du Bassin) ou seulement sympathisant de la « méditerranéité » (ceux qui souhaitent plus d’unicité culturelle). Le temps est à la résistance pour que la Méditerranée ne redevienne pas un objet politique non-identifié. Car ce danger est réel à nouveau, malgré les Accords de Barcelone de 1995 et l’Union pour la Méditerranée de 2008 qui s’accrochent dans la tempête politique majeure qui nous frappe. Ce danger, pour lequel tant des plus éminents penseurs et N°1 •

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Pourtant la Méditerranée est bien le lieu des tragédies impériales, de la confrontation permanente de Paroles fondatrices plus vraies les uns que les autres, le lieu unique où l’imaginaire des peuples est à double entrée sous les hospices d’Eros et de Thanatos. De cette complexité peut surgir la bonne grille de lecture d’une mondialisation culturelle inédite et pacifique.

spécialistes nous ont alertés à l’instar de Bruno Etienne, Edgar Morin, Jacques Berque ou Mohammed Arkoun, est bien plus qu’un enjeu de définition de géopolitique, pour cénacles universitaires. Il serait, s’il advenait, un drame civilisationnel, pour les Européens d’abord qui cherchent dans les forces du Droit et de la technologie à organiser, à Vingt-Sept, une réponse au marasme capitalistique qu’ils ne maîtrisent plus du tout. Il le serait pour les Arabes ensuite qui rateraient le dosage si compliqué entre leurs traditions et l’avènement de sociétés ouvertes au pluralisme. Partout autour du Bassin resurgissent, entremêlées, les deux questions terribles du XIXe siècle : la question sociale et la question nationale, avec leurs deux faces, comme le « Janus » d’Holbein le Jeune, lumineuses et noires. Le « voile » de la religion, pudique pour les uns, aliénant pour les autres, ne peut plus cacher longtemps le retour en force du politique et du choc des 30 •

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cultures comme les islamistes viennent de s’en apercevoir en Egypte ou en Tunisie. Du « Berceau » méditerranéen peut renaître un souffle pour l’Europe et les mondes arabo-musulmans. Beaucoup l’espèrent et en chantent les louanges au nom de la Cordoue lointaine et idéalisée. D’autres n’y croient plus en maudissant l’esprit millénaire des Croisades qui rôderait toujours sur ses flots et ses rives. Mais chacun est frappé de lucidité brûlante lorsqu’il s’agit d’évoquer les dégâts de la méconnaissance, premier fléau qui ravage nos côtes comme nos esprits. Cette amnésie de l’Autre comme voisin, ami ou ennemi ne profite qu’aux vendeurs de haine et de divisions. En ce sens l’étymologie du nom de Satan, (diable, diabolo, « diabollein » : ce qui disperse et divise) prend tout son sens et devrait mettre tous les monothéistes d’accord ! Le premier fléau qui frappe les habitants du nord comme du sud est la méconnaissance de nos histoires, de nos

Carte marine de la mer Méditerranée et de la mer Noire de Petrus Roselli XVe siècle © Bibliothèque nationale de France

mémoires, de ce que nous sommes. Et c’est là que se joue un autre drame pour la reconnaissance des bienfaits de cette mer, celle d’être une mer de la complexité à une époque de simplification des esprits et d’abêtissement généralisé. Cette complexité est considérée comme dangereuse par des élites européennes qui ne savent plus l’appréhender et par des élites islamistes qui la redoutent et la combattent. Ainsi la Méditerranée est-elle en danger d’oubli, donc de mise à mort en tant que matrice qui produit du

sens commun, mais pis que cela elle représente pour trop d’acteurs politiques et religieux un danger en tant que tel. Pourtant la Méditerranée est bien le lieu des tragédies impériales, de la confrontation permanente de Paroles fondatrices plus vraies les unes que les autres, le lieu unique où l’imaginaire des peuples est à double entrée sous les hospices d’Eros et de Thanatos. De cette complexité peut surgir la bonne grille de lecture d’une mondialisation culturelle inédite et pacifique.

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La Méditerranée : mer de la complexité à l’époque de la simplification des esprits. Nous ne savons plus ce que c’est que la Méditerranée. En dehors des cercles universitaires, de quelques laboratoires d’idées ou de quelques esprits libres épris de soif de comprendre le monde d’aujourd’hui, l’étrange bassin méditerranéen reste un lieu de méconnaissance majeur. Un « topos » comme l’écrivait Bruno Etienne, notre cher maître à Sciences Po Aix, c’est-à-dire un « lieu de nulle part » tant il est situé à la conjonction de contraires, de différences, de chocs et de légitimités si complexes… et de césures dont les deux principales : Nord/Sud, Occident/ Orient. Or, nous y habitons. Et nous sentons bien que la Méditerranée recommence à nous habiter, à son tour, mais différemment. Au slogan de « tours operators » d’inspiration gainsbourienne du  « sea, sex and sun », s’affichent désormais sur les écrans comme dans les journaux, les guerres fratricides, les attentats de Madrid et Londres, les révolutions arabes, les accords de Barcelone, l’Union méditerranéenne, puis pour la Méditerranée, Tunisie, Egypte, Lybie, Syrie, les morts, des centaines de morts, des milliers de morts…. Exils, flux migratoires, frontières de mer, un des derniers murs de la honte en place… et la folie partout. Mais de ce topos, « lieu de nulle part », le privatif grec « u » placé devant topos a donné « utopie ». Non seulement, il est possible de penser la Méditerranée audelà de ses limites géographiques, mais il est souhaitable de l’envisager comme un tout idéal, historique et culturel. Pour ce faire, il faut savoir pourquoi, nous La trouvons dans cet état à l’aube du XXIe siècle. Pour cela, il suffit de remonter très peu dans le temps, au XXe siècle (1914-2001), 32 •

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où pas moins de quatre empires se sont effondrés dans ses eaux bleues. L’empire austro-hongrois, qui fit surgir le principe des nationalités - sionisme y compris - s’écroula en 1916 après plus de cinquante années de déclin et de convulsions. Il légua à la Méditerranée la tragédie des Balkans qui perdure encore, même après les guerres de 1992 et 1995. L’empire ottoman, qualifié d’homme malade de l’Europe alors, fut détruit en 1923 et laissa des séquelles profondes au Proche et Moyen-Orient, tandis que les puissances redessinent sans cesse les frontières des Etats. Depuis 1916, en effet, encore en pleine guerre à l’issue très incertaine, les accords SYKES PICOT voient le jour en toute discrétion entre les Britanniques et les Français. Y avait été dessinée une multitude de zones, frontières, no man’s land qui disparurent ou furent totalement modifiés au mépris de la parole donnée : un Kurdistan, une nation syro-égyptienne etc... (d’où l’aventure mystico-politique de Lawrence d’Arabie et son chef d’œuvre : « les Sept Piliers de la Sagesse »). En 2013, les puissances coloniales de l’époque ont disparu. La Grande Bretagne n’est plus une puissance méditerranéenne, rôle qu’elle a laissé aux Etats-Unis d’Amérique. La France est toujours la principale puissance politique et militaire européenne en Méditerranée mais Elle a lié, de manière confuse et parfois contradictoire, sa politique étrangère à celle de l’Union européenne. Quatre-vingt dix ans après l’effondrement de l’empire ottoman, trois Etats tiennent la clef de l’avenir du Proche Orient en 2013 (hormis Israël et la Palestine) : l’Arabie Saoudite dont les Américains souhaitent se débarrasser, l’Iran avec lequel

l’Union Européenne et les Etats-Unis veulent toujours négocier en espérant que l’élection de Hassan Rohani le permette et la Turquie dont les Européens ne veulent pas dans l’Union mais dans un partenariat stratégique que les Etats-Unis refusent. Les empires coloniaux Français et Anglais s’éteignent dans la douleur et les massacres entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années soixante. La conséquence en Méditerranée fut le renversement des flux migratoires. Une immigration nouvelle s’orchestre avec le rapatriement des minorités ethniques culturelles et religieuses qui vont changer le visage de la France et de l’Angleterre. Changement que l’Angleterre libérale décida de traiter par le communautarisme pragmatique de l’accueil sur le territoire de Sa Majesté, dans l’idée de la juxtaposition des communautés dans le respect des lois communes et de la Monarchie constitutionnelle. Dans la France républicaine et laïque, croyant fermement en ses valeurs fondamentales « universelles » apparaissaient les nouveaux mouvements religieux, l’islam des deuxième et troisième générations avec pour résultats des tentatives d’Intifada dans les banlieues abandonnées et par ailleurs, une solidarité de la communauté juive de France avec Israël, après la rupture voulue par le général de Gaulle à la suite de la Guerre des Six jours, en juin 1967. Cette situation, toute l’Europe la connait aujourd’hui avec l’apparition d’un islamisme intérieur dont les dirigeants sont décidés à imposer leur vision (assassinat de Théo Van Gogh en Hollande, affaire des caricatures de Mahomet, massacre des enfants juifs et des militaires par Mohamed Merah comme le refus d’obtempérer aux demandes de la police pour les femmes portant le niqab

à Paris ou à Marseille) aux sociétés européennes qui les accueillent mais les soumirent dans le passé, et avec un islamisme international terroriste qui ne souhaite pas le changement des sociétés européennes mais la fin intégrale de l’Occident. En 1991, c’est l’effondrement de l’Empire soviétique et avec lui la fin du monde de Yalta. Cela impacte durablement la Méditerranée. Indirectement d’abord, car les Etats-Unis déclarèrent « l’axe du Mal », afin que la super puissance américaine ait un ennemi principiel, ce qui fit réagir l’anti américanisme sur les bords de la Méditerranée au sud et à l’est. Contrairement à l’idée reçue ce ne fut pas une idée de l’administration du président Bush père mais du président Roosevelt. En fait, en 1945 à son retour de Yalta, il fit escale sur un navire américain, le USS-Quincy, au large de l’Arabie Saoudite. Il y rencontra alors le Prince Ibn Saoud et contracta avec lui une alliance entre puritains américains et wahhabites pour  assurer la sécurité énergétique des Etats-Unis pendant soixante ans. Dans la foulée, l’impact de la fin de l’empire soviétique, eut aussi une conséquence dans les relations Nord-Sud en Méditerranée, puisque l’Union européenne décida d’investir massivement à l’Est pour aider les pays de l’autre Europe à se reconstruire. Cet engouement fit peur aux dirigeants des pays du Sud qui réclamèrent une réaffirmation du partenariat pour l’aide au développement avec l’Union. Cela fit naître les Accords de Barcelone en 1995 à l’initiative conjointe de la France et l’Espagne. Ignorer ces quelques étapes récentes de la vie de la Méditerranée oblitère la bonne faculté à comprendre et N°1 •

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à juger de la situation présente et à venir. Toutefois cette histoire quasi immédiate n’explique qu’en partie pourquoi la Méditerranée est soumise à tant de soubresauts complexes. Une archéologie des événements nous oblige à prendre en compte qu’en si peu de kilomètres carrés, bien des paroles fondatrices d’un ordre sont nées et sont en concurrence pour dire le véritable ordre de l’univers auquel il faut se conformer. La Méditerranée a vu se confectionner un mille-feuille de civilisations toutes fondatrices et ayant influencé les autres. A partir du IVe siècle avant notre ère, se sont donc superposées les civilisations : sumérienne, minoenne, égyptienne, phénicienne, hébraïque, grecque, romaine et punique, arabe, germaine. Sous le règne d’Alexandre le Grand, la Grèce réunit pour la première fois en une même puissance thalassocratique tous les grands centres de la Méditerranée.  Sous Rome (plus de mille ans de - 750 à 476), suivront dès lors Byzance et Constantinople (jusqu’en 1453), après sa victoire sur Carthage, faisant de la Méditerranée un « lac romain » qualifié de Mare Nostrum. Cette époque est la seule où toutes les régions de la Méditerranée seront soumises à un pouvoir politique unique et appartenant à la même ère de civilisation. L’édit de Caracalla de 212 officialisa la citoyenneté romaine pour tous dans tout l’empire. La Méditerranée est aussi le berceau des civilisations des religions polythéistes (mythologie grecque) et monothéistes : judaïsme, christianisme, islam. Toutes trois nées en dehors de l’Europe mais devenues ses religions quasi exclusives ce qui est à noter. De tous ces héritages et des conséquences politiques et culturelless qu’ils eurent sur la vie des Méditerranéens, ce sont les 34 •

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interactions entre les peuples, pacifiques ou guerrières, qui ont marqué profondément notre imaginaire. Le thème de l'imaginaire est entendu dans le sens d'un ensemble d'images fondatrices qui permettent la médiation et la compréhension du sujet vis-à-vis de son monde environnant. L’image ouvre le sujet à une implication dans son contexte de vie. Le partage, avec d'autres, de ces mêmes images structurantes connecte le sujet au social et l'inscrit, par l'incessant mouvement d'écriture et de relecture, d’interprétation sans fin, dans une intertextualité qui constitue et maintient le groupe, à la fois individuellement et collectivement. C’est pour cela que le dogmatisme ne peut réussir en Méditerranée. Ce qui donne la définition du mythe. Le récit fondateur que chaque groupe humain aime à raconter pour se raconter. La Méditerranée mer/mère des peuples aux mythes pluriels crée une situation qui amène à relativiser la dimension individuelle et rationnelle dans les comportements des personnes, au profit d'influences à la fois collectives et portées par l'image. En 1991 et en 2003, Saddam Hussein, à cheval sur sa jument grise devant ses troupes et les caméras d’Al-Jazeera, envoyait un message à tous les arabes et musulmans du monde en tapant à la porte de leur inconscient collectif et cette partie guerrière de leur imaginaire résumée en un seul mot : Croisades. La Méditerranée est un des cœurs politiques du monde. Chacune de ses palpitations irrégulières l’anime. Ce cœur est lié pour toujours à un double imaginaire : celui de Thanatos (guerres de religions, d’empires, Croisades, de colonisations, d’inculture crasse) et celui d’une Andalousie heureuse, du rêve de l’unité

retrouvée de la pax romana (IIe siècle). Cet imaginaire à « double entrée » ou double face telle celle de Janus pourrait se résumer à un pan guerrier de cet imaginaire et un pan d’unité. La partie guerrière est composée de mots et d’images clefs tels que : Croisés / Hégire / Reconquista / Israël Palestine / Coptes Musulmans / Arabes / Barbus / Colonialistes. La partie qui tend vers le rêve de l’unité méditerranéenne est celle qui se fonde sur le rêve de Justinien mais aussi des Sultans ottomans, de l’Andalousie magnifiée et sa philosophie dite de Cordoue avec les jardins de Grenade non loin. De toutes ces avancées scientifiques, mathématiques, musicales, artistiques, médicales qui furent permises par la circularité de la pensée et des paroles libérées des dogmes aseptisants. Aussi être méditerranéen c’est avoir l’esprit et le cœur à Athènes et Rome, Jérusalem et Cordoue, Alexandrie et Marseille. Ces deux parties sont irréconciliables mais ne peuvent pas non plus fonctionner l’une sans l’autre. Plus qu’oxymoriques elles forment une relation dyadique, où deux entités parfois opposées se complètent. Dès lors, au-delà de la succession de civilisations diverses, concurrentes voire ennemies, de toute cette histoire riche et souvent déchirante, il existe bien une continuité, une « pérennité » de la civilisation méditerranéenne. Jacques Berque était persuadé qu’il « existe une communauté culturelle qui permet d’allier sans confondre et d’offrir un art de combiner l’Un et le Multiple » car, de cette mer, ne sortirent pas que des poissons mais aussi des Prophètes dont, finalement, les prophéties et philosophies se ressemblent puissamment.

La Méditerranée : matrice d’une autre mondialisation culturelle En Méditerranée, pour comprendre les relations entre les peuples et dépasser les déchirures des cauchemars passés ou des frustrations d’unions inachevées, il faut distinguer, plus qu’ailleurs, unité et unicité. L’unité tend à une cohérence par éradication des divergences, l’unicité permet de coordonner différents éléments au sein d’une même réalité riche et complexe. Cette coordination ne peut pas être l’exclusive des Etats mais appelle à l’action la richesse des sociétés civiles, des « sachants » professionnels ou intellectuels et des amoureux des forces de l’esprit, comme toujours ce fut le cas dans les grandes créations méditerranéennes. Aujourd’hui ces belles énergies s’investissent (s’épuisent ?) dans le dialogue des civilisations. Dès la première guerre du Golfe et la création de la déclaration islamique des droits de l’Homme en 1994, il était déjà urgent de passer à l’acte II de ce dialogue, à savoir le débat. Déjà en 1992, Régis Debray, à l’exposition de Séville nous invitait à en finir avec ce « mythe contemporain : le dialogue des civilisations » au moment où, outre atlantique et dans les déserts d’Arabie saoudite, se préparaient les premières confrontations violentes entre les acteurs des thèses néo-conservatrices (Samuel Huntington) et ceux de l’islamisme radical (Al-Quaeda de Ben Laden). Le seul cadre que nous connaissions pour englober ce débat sur la durée est celui de « civilisation », le seul laboratoire géographique et historique pertinent pour en traiter est la Méditerranée. Aussitôt vient alors la question qui hanta Paul Valéry, Fernand N°1 •

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Etonnante civilisation méditerranéenne qui, au fur et à mesure de son déploiement, balisa les trajectoires de notre culture, fixant l’un après l’autre les repères majeurs de notre histoire et faisant de nous les dépositaires d’un héritage où l’alphabet

Braudel et Albert Camus : Y a-t’il une « civilisation méditerranéenne ? Pour Emmanuel Lévinas à la question terrible, il répondait : « Qu’est-ce que l’Occident ? La Bible plus les Grecs. », mettant ainsi les sociétés arabes dans l’Occident. Pour Braudel, le grand historien de la Méditerranée, c'est « mille choses à la fois. Non pas un paysage, mais d'innombrables paysages. Non pas une mer, mais une succession de mers. Non pas une civilisation, mais plusieurs civilisations superposées ». Cette affirmation de Braudel offre, en 2013, une option incroyablement créatrice aux Méditerranéens de tout port. Elle évite ainsi aux sudistes de soupçonner les européens de néocolonialisme et écarte l’arrièrepensée de ces derniers  de vouloir enfermer la pensée musulmane, même la plus « modérée ». Il ne croyait pas à la civilisation méditerranéenne mais faisait le pari qu’elle était le lieu de la complexité organisée. Reprenant l’idée forte de Paul Valéry à propos du millefeuille qui a conduit à définir le bassin méditerranéen comme un « espace matriciel, une machine à faire de la civilisation ». Pour lui, les peuples du grand Bassin ont des caractéristiques majeures qui sont : leur grande diversité ethnique, leur créativité en étant à l’origine des « inventions intellectuelles les plus précieuses et […] les plus pures. Jamais, et nulle part, dans une aire aussi restreinte et dans un intervalle de temps si bref, une telle fermentation des esprits, une telle production de richesse n'a pu être observée ». En son sein coexistent des cités ou des sociétés qui diffèrent par leurs lois, leurs cultures, 36 •

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leurs coutumes mais qui réalisèrent « un équilibre méditerranéen », observable dans de nombreux domaines (morales, croyances, valeurs…), mais si souvent instable. Autrement dit au XXe siècle, ceux qui pensèrent une Méditerranée encore matricielle le firent au travers de l’antique débat qui nourrissait les philosophies grecques à travers l’opposition entre l’hubris, la démesure, et le dike, du nom de la divinité de la mythologie grecque, personnifiant la justice humaine. Toute la vie de la société étant de savoir orchestrer l’équilibre entre les deux en sachant définir une « mesure » autrement appelée « civilité ». Elle pouvait être géographique en ne dépassant pas les colonnes d’Hercule (Ulysse), philosophique par l’hymne à la maîtrise de l’ego ou l’humilité voire la soumission devant le Créateur, ou causale devant le pouvoir de l’argent, du Pouvoir (Antigone face à Créon), de la beauté (Hélène à Troie ou Shéhérazade dans les contes des Mille et une nuits), du commerce (Jésus chassant les marchands du Temple). Ces héritages, quelques uns parmi d’autres, sont des forces profondément ancrées dans l’inconscient des hommes et des femmes euro-méditerranéens qui prennent de plein fouet les effets vertueux, comme pervers, des mondialisations techniques et économiques qui changent leurs modes de vie. Il va de même pour celles et ceux qui font des révolutions en Tunisie, en Egypte, en Libye ou en Syrie. Redéfinir la place de l’homme de ses droits et de son territoire, de l’argent et de la redistribution des richesses. Penser un capitalisme

fut phénicien, le concept grec, le droit romain, le monothéisme sémite, l’ingéniosité punique, la munificence byzantine, la science arabe, la puissance ottomane, la coexistence andalouse, la sensibilité italienne, l’aventure catalane, la liberté française et l’éternité égyptienne. non plus capitalistique mais de la société de personnes, font partie, non seulement des héritages légués depuis des milliers d’années, mais aussi de testaments écrits par ceux qui nous précédèrent dans leurs réussites et leurs échecs, depuis leurs tribus sémitiques ou leurs ordres religieux, leurs empires fracassés, leurs Exils fondateurs ou leur mythologies pluriverselles. La Méditerranée comme lieu où l’homme résiste à la matérialité de l’être grâce au rappel des mythes fondateurs. Un lieu de la spiritualité vivante où Spiritus, le souffle, appelle l’homme à se surpasser dedans et dehors dans la créativité, le Beau et le Bien loin des forces de la démesure à l’œuvre, aujourd’hui, dans le monde car l’Ubris est revenu et partout il érige ses règles. En créant un parlement des forces vives de l’esprit méditerranéen qui serait respecté et innovant, en permettant aux fédérations professionnelles et aux artistes de s’y rencontrer, comme on peut le faire à la Fondation Anna Lindh, ou dans des colloques universitaires, un syncrétisme identitaire si cher à Camus pourrait s’y exprimer. Car l’identité pour se dire a besoin d’une cause, et qu’en ce lieu utopique, une mer au milieu de trois continents, cette cause pourrait donner au monde une dernière renaissance en lui offrant une version humaine et universelle d’une mondialisation culturelle. Peut-être est-ce là un pilier nouveau à rajouter aux Accords de Barcelone – Union pour la Méditerranée ?

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De Méditerranée peuvent surgir des générations nouvelles du Droit, des formes et structures politiques inédites autour des îles et des villes, des formes de citoyennetés inédites, une société civile organisée mêlant travailleurs de la culture et du savoir aux travailleurs de l’économie. Une réinvention de la représentation politique à partir de nos représentations culturelles. De Méditerranée, forts de leurs ressources énergétiques, solaires, économiques, touristiques et patrimoniales, les Etats peuvent ensemble établir, sous une forme de confédération impériale au sens le plus souple et noble du terme, un modèle nouveau d’être ensemble. Une démocratie réinventée, où n’est plus seulement facultative la voix des « forces vives », mais en concurrence et en soutien permanent aux élus et Etats, comme les réseaux sociaux l’ont démontré pendant les révolutions arabes. Dès lors la Méditerranée retrouvera sa Parole fondatrice perdue depuis trop longtemps. Elle qui fut comme l’écrit si bien Joseph Maïla depuis son Liban déchiré : « Etonnante civilisation méditerranéenne qui, au fur et à mesure de son déploiement, balisa les trajectoires de notre culture, fixant l’un après l’autre les repères majeurs de notre histoire et faisant de nous les dépositaires d’un héritage où l’alphabet fut phénicien, le concept grec, le droit romain, le monothéisme sémite, l’ingéniosité punique, la munificence byzantine, la science arabe, la puissance ottomane, la coexistence andalouse, la sensibilité italienne, l’aventure catalane, la liberté française et l’éternité égyptienne. » ∞ N°1 •

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Monde

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Afghanistan

AFGHANISTAN LA POLITIQUE DE l’AUTRUCHE

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tellurique ■ Depuis le 1er janvier 2013, à l’heure du retrait, l’OTAN ne communique plus sur l’Afghanistan. Bien qu’en proie aux prémices de la guerre civile, ce pays a disparu des médias.

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insi, le 18 juin 2013, à l’annonce de l’ouverture du bureau politique des taliban2, à Doha, au Qatar, au nom de la renaissance de l’Emirat islamique d’Afghanistan, n’apparaît que la protestation du président afghan, Hamid Karzaï, qui n’accepte pas ces conversations directes entre Américains et leurs pires ennemis afin d’échanger, dans un premier temps, une quinzaine de détenus de Guantanamo contre le seul GI détenu en Afghanistan, le sergent Bowe Bergahl (capturé le 30 juin 2009). On se garde bien d’accorder, le lendemain, une attention particulière à l’attaque menée contre la grande base de Bagram (quatre soldats américains tués). De même, le 25 juin, le fait que quatre taliban, avant d’être tués par la Garde présidentielle, aient pu déjouer tous les contrôles et arriver très près de la résidence officielle du président afghan passe inaperçu3. Une telle attitude prouve que les meneurs de jeu restent les taliban - fin 2012, ils contrôlent déjà 152 des 398 districts afghans et que la communauté internationale, lassée par douze ans d’une guerre vaine et coûteuse, adopte la politique de l’autruche. Et ce, parce qu’elle veut croire que toutes les conditions d’un retrait définitif de la coalition, fin 2014, sont tant soit peu réunies. Or il n’en est rien. Tout d’abord par l’échec d’une sortie de crise par le haut, c’est-à-dire une solution diplomatique impliquant tous les acteurs du drame afghan, dans l’espoir que l’administration mise en place à Kaboul ne fondra pas comme neige au soleil.

Frapper partout dans ce pays est impossible étant donné son relief et sa taille, pas plus qu’on ne peut mettre en place, à la soviétique, un Etat centralisé voué à court terme à l’étouffement estime Dear Henry. L’impossible conférence sur la sécurité Dès février 2009, puis juin 2011, Henry Kissinger, ancien secrétaire d’Etat de Richard Nixon, prévenait qu’un retrait précipité serait catastrophique et serait interprété comme une victoire de l’islamisme. Il ne croit pas à un cessez-le-feu avec les taliban qui gardent le même objectif : prendre Kaboul. L’idée d’un partage du pouvoir avec eux est illusoire. La seule solution raisonnable qu’il propose est celle d’une conférence internationale sur la sécurité de l’Afghanistan4. Frapper partout dans ce pays est impossible étant donné son relief et sa taille, pas plus qu’on ne peut mettre en place, à la soviétique, un Etat centralisé voué à court terme à l’étouffement estime Dear Henry. Il suggère une solution régionale. Kissinger propose d’y intéresser tous les Etats

par Jean-Charles Jauffret, professeur à l'Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence Photographies de José Nicolas Cet article résume, en « l’actualisant », partie de notre second ouvrage sur l’Afghanistan, La Guerre inachevée, Afghanistan 2001-2013, Autrement, avril 2013, 346 p., et reprend, en les complétant, une série d’articles publiés dans Huffington Post, 17 avril 2013 : « Le nœud gordien afghan », 3 p. et Diploweb. Revue de géopolitique, 26 avril 2013, « Le poker menteur afghan », 2 p., 9 juin 2013, « L’impossible conférence sur la sécurité », 2 p.

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Jamais de « s » à taliban, pluriel de « taleb » ou étudiant en religion. Il semble qu’un combat sévère ait eu lieu, les Taliban revendiquent 33 tués et 44 blessés parmi les forces de sécurité afghans, International Herald Tribune, 3 juillet 2013, p. 6. 4 Henry Kissinger, « A strategy for Afghanistan », The Washington Post, 26 février 2009, p. 1-3. ; ibid. 8 juin 2011, p. 1.

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Dilem, 23 janvier 2012 dans Le Monde

frontaliers de l’Afghanistan, mais aussi les puissances menacées par l’extension du terrorisme. Il rappelle à ce propos que l’Inde compte la troisième population musulmane du monde et que ce pays a tout intérêt à s’entendre avec le Pakistan engagé en première ligne dans la lutte contre le terrorisme. En coopération avec la Russie, l’OTAN et avec la garantie des États-Unis, sortir de la crise afghane par le haut implique donc l’obligation pour l’État afghan d’une neutralité garantie par ses voisins et protecteurs, sur le modèle belge dû à l’initiative de Talleyrand en 1830-1831. Et ce, afin qu’il soit capable de combattre le terrorisme sur son propre sol à partir de principes et de dispositifs militaires internationaux à définir. Cette solution à long terme, précise Henry Kissinger, a aussi pour dessein de garantir l’intégrité du Pakistan, puissance nucléaire fragilisée par ses propres taliban auteurs d’attentats spectaculaires. Des multiples conférences consacrées à l’Afghanistan aboutissent toutes à une remise de chèque à Hamid Karzaï - ce dernier  promet à chaque fois, sans rire, de lutter contre la corruption et le trafic de drogue5 - une seule aurait pu correspondre à la voie tracée par Dear Henry, celle de Bonn, du 5 décembre 2011 (10 ans après la première créant l’administration Karzaï sous le principe du Nation building). Elle est  préparée par

celle d’Istanbul, le 2 novembre précédent. Pour prévenir la réédition du chaos qui a suivi la fin de l'occupation soviétique, cette conférence sur l’avenir de l’Afghanistan comprend 23 pays - dont les membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU - ainsi que sept organisations internationales. Elle se présente sous les meilleurs auspices malgré l’absence de la Chine : une « trilatéale » réunit Hamid Karzaï et ses homologues turc (Abdlullah Gül) et pakistanais (Asif Ali Zardari). L’Inde rejoint le groupe aux côtés de l’Iran, des pays d’Asie centrale, de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis. Mais ce 2 novembre la conférence qui devait porter à maturité le « Processus d’Istanbul », signe du dynamisme de la diplomatie turque, se contente d’encourager en termes vagues « la paix et la sécurité de l’Afghanistan et de sa région » comme maintes conférences avant elle. Cette absence de décision concrète est pire lors de la conférence de Bonn. Celle-ci avorte parce qu’un des principaux intéressés, le Pakistan, déserte. Il proteste de la sorte contre les agressions dont il est victime sur sa frontière occidentale de la part des Américains (frappes aériennes et de drones en particulier). La « guerre froide » entre Islamabad et Washington a donc eu raison de l’unique solution diplomatique à la fois globale et régionale.

À la recherche d’une solution négociée avec les taliban Cet échec conduit à la porte étroite des conversations directes avec les taliban, nom de code Track II6. d’une défaite politique et d’une solution à court terme. Le totalitarisme religieux rétrograde de ces « fous de Dieu » qui ont, eux aussi, une revanche à prendre, et l’islamofascisme des djihadistes sont inconciliables avec la notion de démocratie ; même si, pour l’heure, dans une stratégie d’attente afin d’accompagner le retrait anticipé de la coalition, ils font semblant de prendre langue avec leurs ennemis en vue d’un règlement pacifique. Pactiser avec le diable pour trouver une issue pendant le retrait inclut des rencontres clandestines, parfois au Pakistan. Une révélation du Washington Post, du 29 août 2011, démontre que les Américains, au grand dam de Karzaï qui pensait agir seul de son côté, ont pris langue avec leurs pires ennemis : trois rencontres avec un émissaire personnel du mollah Omar, mais aussi avec Ibrahim Haqqani, frère du redouté Jalaluddin Haqqani à la tête du réseau terroriste du même nom, tandis que Gulbuddin Hekmatyar, lui aussi chef de guerre et de réseau et qui a par ailleurs rencontré le président afghan, est aussi sondé. Dans une sorte de politique du pire, la diplomatie américaine fait flèche de tout bois, alors qu’aucun cessez-le-feu n’est envisagé sur le terrain. C’est donc admettre que l’on négocie en position de faiblesse. Le 2 mai 2012, lors d’une visite surprise à Bagram et Kaboul pour commémorer le premier anniversaire de la mort de Ben Laden, le président Obama mentionne les conversations directes nouées avec les taliban, au Qatar, depuis février 2011. C’est l’illustration de la politique de repli et du surge (sursaut) diplomatique cher à Hillary

Clinton. Mais le 14 mars 2012, c’est la suspension des négociations suite à l’assassinat, trois jours plus tôt, de 16 Afghans par un GI ayant perdu le sens commun. Ce revers encourage d’autant plus le président américain à favoriser d’autres tractations menées par les alliés des Etats-Unis, au Japon (27 juin 2012, Université de Doshiba), en France (Chantilly, novembre 2011, juin et décembre 2012). Depuis, outre la reprise de conversations à Doha, le 4 février dernier, s’esquisse un plan de paix à Londres, entre Karzaï, Asif Ali Zardari (Pakistanais) et David Cameron engagés pour conclure un accord d’ici six mois. Il tient plus de la méthode Coué que d’intentions réelles. Pragmatique, inquiet de la pérennité de son régime présidentiel, Karzaï prône un scénario à l’irakienne avec des bases américaines au-delà de 2014. Plus que les vaines tentatives de négociations avec des « repentis » ou d’anciens taliban au sein d’un Haut-Conseil pour la paix qui n’a donné aucun résultat, c’est la garantie de sécurité pour continuer à disposer de l’appui feu aérien et des forces spéciales (FS) de l’oncle Sam. Il en fait la demande expresse à Obama lors de sa visite à Washington début janvier 2013. Le 9 mai suivant, il déclare qu’il est en conversation avec les Etats-Unis et l’OTAN pour le maintien de neuf bases en Afghanistan. L’Iran  y voit une menace directe car, fief de la CIA, la base d’Hérat recèle toute la panoplie des drones américains. Mais le président américain tergiverse ; à l’image de son opinion publique il n’a aucune envie de maintenir une présence effective dans ce pays où 2 100 GI sont morts depuis 2001.

Jean d’Amécourt, Diplomate en guerre à Kaboul. Les coulisses de l’engagement de la France, Robert Laffont, janvier 2013, 364 p., p. 333. Ancien ambassadeur de France à Kaboul d’avril 2008 à janvier 2011, Jean d’Amécourt se désole, comme son successeur, Bernard Bajolet (déclaration du 23 avril 2013) de l’aveuglement de la communauté internationale dans la phase, bâclée, de transition entre 2012 et 2014 qui verra le départ des contingents de la coalition.

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Sur cette question voir la version publiée du mémoire de master d’histoire militaire comparée, Sciences Po Aix, de Benjamin Bord (prix du meilleur mémoire en 2011), L’Afghanistan est-il un narco-Etat ?, L’Harmattan, juin 2013.

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À droite : L'Afganistan, un pays Montagneux Au milieu : Provinces Afghanes et zones tribales pakistanaises À gauche : Les minorités ethnolinguistiques en Afganistan

Le Piège afghan En 2001, sous mandat international, pensant faire la guerre à Al-Qaida par acte de légitime défense, la coalition est tombée dans Le Piège afghan selon le titre du reportage, interrompu par leur enlèvement, d’Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier. Cette vengeance du 11 septembre a entraîné les Etats-Unis et leurs alliés dans douze années de guerre pendant lesquelles l’Occident a tout promis pour ne laisser qu’un narco-Etat, une corruption généralisée, des milliers de morts et des taliban plus puissants que jamais, estime le grand reporter Eric de Lavarène dans un documentaire à charge7. Pour l’ancien ambassadeur britannique en Afghanistan, Sir Sherard Cowper-Coles, auteur de Cables from Kabul : the Inside Story of the West8, la guerre est perdue : «  L'histoire retiendra une affaire de vengeance et des erreurs de jugement. La guerre contre Al-Qaida s'est transformée en volonté de reconstruire un Etat et de stabiliser l'une des régions les plus complexes de la planète »9. Une prise de conscience tardive d’une nouvelle guerre prenant de l’ampleur se plaqua sur les principes de la contre-insurrection. Celle-ci fut abandonnée trop tôt après la mort, au Pakistan, complice, de Ben Laden le 2 mai 2011, pour un retour au seul contre-terrorisme et ses « dommages collatéraux » qui achèvent de transformer la FIAS (Force internationale d’assistance et de sécurité) en armée d’occupation. Foin de la notion de sécurité collective à l’origine de l’intervention en 2001.

Si mal conduite par des Américains surtout préoccupés par la chasse aux djihadistes et une OTAN aux bottes de plomb subissant plutôt que conduisant la guerre, l’affaire afghane se termine, provisoirement, par un grand poker menteur. Depuis décembre 2012 (rembarquement des Français), les taliban, passés maître dans l’art d’abuser des opinions publiques défaitistes qui ne demandent qu’à croire que tout va pour le mieux en Afghanistan, cessent toute attaque d’envergure contre des forces coalisées qui rembarquent plus vite que prévu. De leur côté, tout en usant de l’arme destructrice, en marge du droit international, des FS (14 000 hommes en 2012, une moyenne de 400 opérations/semaine) et des missiles Hellfire lancés par l’arme sournoise des drones armés (un tir en moyenne tous les 4 jours), tant en Afghanistan qu’au Pakistan, les États-Unis veulent faire croire que l’inaction soudaine des insurgés contre les intérêts de la coalition prouve que les frappes répétées contre les commandants locaux permettent d’envisager un retrait, sinon victorieux, du moins serein. Prémices de la guerre civile Mais au moment du retrait des coalisés, certains signes inquiétants font craindre le pire. En 2012, les 6 millions de réfugiés afghans (dont 1,7 million au Pakistan), refusent de rentrer dans leur pays. Autour de Kaboul, des victimes des talibans et des « dommages collatéraux » de la coalition viennent à nouveau grossir les camps de réfugiés, tandis que des déracinés vivent

Afghanistan, le prix de la vengeance, Eric de Lavarène et Alberto Marquardt, 89 mn, France 3, 10 décembre 2012, 23 h 12. Des acteurs du conflit en Afghanistan, membres des services secrets américains, commandants des forces américaines, cadres taliban, seigneurs de guerre, négociateurs de l’ONU, dirigeants pakistanais, responsables des ONG, démontent l’engrenage d’une guerre qui n’avait d’autre motif que la pulsion de vengeance américaine. 8 Londres, Harper Press, mai 2011, 352 p. Réquisitoire sur les dysfonctionnements de l’OTAN/FIAS entre 2007 et 2011. 9 The New York Times, 11 mars 2011, p. 1 7

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dans des grottes à quelques encablures d’une capitale où les barons de la drogue et les pillards de l’aide internationale étalent un luxe ostentatoire. De plus, les rats quittent le navire : le régime, qui n’a aucun projet de société à proposer, voit une partie de son élite politique, pas nécessairement la plus corrompue, prendre la fuite en achetant des passeports étrangers et construire, pour les plus riches, de somptueuses résidences à Dubaï et au Qatar. L’argent du pillage des dons de la communauté internationale et des profits de la drogue s’y trouve à l’abri. Des familles de dirigeants afghans sont déjà dans le paradis doré des Emirats arabes unis et de Doha. Un tel exemple est-il capable de tendre les énergies face à  l’offensive des taliban qui se poursuit ? En effet, pour l’année 2012, 304 officiels afghans, dont des gouverneurs de provinces, ont été tués, soit une augmentation de 700% par rapports aux années précédentes. Tout aussi grave, entre mars 2012 et mars 2013, 3 000 soldats et policiers afghans ont été tués, presque autant que les soldats de la coalition depuis 2001. Les pertes civiles ne cessent d’augmenter, déjà 2 800 morts entre janvier et avril 2013, selon un rapport des Nations unies. Kaboul est-elle condamnée à revivre, après la chute de l’administration mise en place par les Américains, un scénario évoquant les terribles années 1992-1996, du renversement de Najibullah à l’Emirat islamique ? La situation n’est pas la même et les factions sont moins nombreuses. Il semble que deux Afghanistan seraient susceptibles d’apparaître. D’un côté, autour de taliban

revanchards, un bloc pachtoun moins soudé qu’il n’y paraît10 ; de l’autre, depuis 2011 autour d’une Alliance du Nord en voie de reconstruction, un NFA (National Front for Afghanistan) sous l’autorité d’Ahmed Zia Massoud (frère du regretté commandant) regroupant Tadjiks, qui réarment, Ouzbeks et Hazaras. A moins que ces derniers,  piliers de l’actuelle administration Karzaï, ne constituent une troisième force chiite, rendant encore plus inextricable l’imbroglio afghan. Mais tout ne se jouera pas en vase clos. La menace d’une renaissance du terrorisme oblige les coalisés à laisser une force minimale pour éviter le pire, c’est-àdire une renaissance d’Al-Qaida en territoire afghan. C’est l’hypothèse du maintien de bases américaines et de l’OTAN et même d’une force de réaction rapide, indispensable pour épauler la fragile ANA (armée nationale afghane, 50 000 désertions en moyenne/an) ; solution déjà évoquée par le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, en septembre 2011, dans le cadre du « partenariat stratégique ». Rien ne garantit cependant la pérennité du gouvernement centralisé de Kaboul dans son désir de vouloir contrôler autre chose que la grande banlieue de la capitale ou de quelques bastions. Si bien que la question de la partition du pays est inhérente à celle de la guerre civile. Mais est-elle la seule issue envisageable ? Autre aspect dont il faut tenir compte, les investissements et les prospections minières de pays comme la Chine et l’Inde indiquent que l’Afghanistan a bien intégré le XXIe siècle. L’argent de la drogue n’est pas le seul agent de la mondialisation. Le soutien

Outre les groupes de Gulbuddin Hekmatyar et de Jalaluddin Haqqani, Pir Ahmed Gailani dirige l’ordre soufiste Qadiri d’Afghanistan et le gouverneur de la province de Nangarhar a le soutien de plusieurs députés de Kandahar. Cf ., Maleva Bambuck, « Afghanistan : le retour des chefs de guerre », Le Figaro, 23 décembre 2012, p. 6.

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Les Pachtoun en guerre contre l’Union Soviétique, en 1986... un conflit sans fin et une impasse au bout du compte.

financier international au gouvernement afghan est envisagé après 2014. Les accords de partenariat se multiplient, comprenant des programmes d’assistance dans le domaine culturel et universitaire. Pour le chercheur en sciences politiques, Georges-Henri Bricet des Vallons, le retrait des coalisés laisse un pays dans un piètre état, mais où les intérêts économiques dominent : « La corruption endémique des forces afghanes n’en fait qu’une armée mexicaine au service d’une féodalité décrépite, qui sera incapable de freiner sa dislocation ethnique et tribale après le retrait des troupes occidentales, enfin disons françaises, puisque les Américains, pas assez sots pour laisser le trésor de guerre à la Chine, ne feront que réduire la voilure et resteront bien après 2014 pour exploiter les 1 000 à 3 000 milliards de dollars de gisements miniers et fossiles que recèle le sous-sol afghan »11. L’Espoir  ? Le village fortifié afghan fait partie de la cité mondiale, ses richesses encore inexploitées ne le condamnent plus à l’isolement. Le bilan de la coalition est positif sur le plan de l’ouverture. Il reste des routes, aéroports, hôpitaux, écoles, universités… Ces juges, médecins, officiers, administrateurs formés à l’école de l’Occident sont autant de promoteurs de modernité. Kaboul fait 11 12

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figure de mégalopole avec ses centres commerciaux et ses embouteillages. « Surfant » sur internet, à l’écoute d’Al-Jazira et maniant Twitter et Facebook les jeunes citadins croient en l’avenir de leur nation-arlequin, hors de l’emprise des taliban et de leur modèle médiéval. Les Afghans eux-mêmes ont une arme secrète : leur jeunesse. En effet, 65% de la population ont moins de 25 ans. De jeunes entrepreneurs, des députés de la Chambre basse, les démocrates qui entourent le Dr Abdullah Abdullah ou Ahmed Zia Massoud qui proposent une assemblée représentatives de toutes les ethnies, croient au XXIe siècle. En août 2011, Hamid Karzaï annonce qu’il ne briguera point un troisième mandat présidentiel pour les élections de 2014. Si son frère se présente, cela reconduirait le système maffieux actuel et le régime présidentiel où le chef de l’Etat gouverne sans Premier ministre. Mais on peut rêver d’un premier vrai débat politique et, peut-être, la venue d’un homme nouveau digne de confiance, tel le Dr Abdullah Abdullah, Tadjik époux d’une Pachtoune ? L’écrivain Atiq Rahimi espère que l’optimisme de l’action l’emportera sur le pessimisme de l’intelligence. Et ce, lors d’une émission sur France-Culture consacrée à l’Afghanistan, à laquelle j’ai eu l’honneur de participer en compagnie de témoins afghans : « La démocratie est une valeur-lumière, elle appartient à l’humanité, nous Afghans avons droit à la liberté »12. L’historien afghan

Valeurs Actuelles, 18 août 2011, p. 16. « La grande traversée, Afghanistan », émission enregistrée le 2 mai 2011, elle passe sur les ondes fin août 2011.

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Des soldats français évacuent un de leur camarade en 2008. Le retrait des troupes sera décidé par François Hollande en 2012.

Azin Nain, enseignant à l’Université de Bourgogne, croit encore (comme Henry Kissinger), que le chemin de la paix passe par une diplomatie forte impliquant l’entente régionale autour de la stabilité de l’Afghanistan. Il assure que la société civile afghane aspire à une paix durable et que les femmes ont bravé l’interdit des taliban pour participer à la vie politique du pays : « La guerre n’est pas une fatalité afghane ; elle peut être vaincue par la volonté de cette majorité silencieuse qui en a assez de voir ses enfants périr dans les flammes d’un nouveau conflit dont les enjeux dépassent de loin l’Afghanistan13 ». Nul ne peut prédire l’avenir immédiat du pays de l’insolence malgré les prémices de la guerre civile au regard de la croissance exponentielle, depuis plus d’un an, des attaques contre les représentants, civils et militaires, de l’administration Karzaï. Il reste à espérer que 40 années de souffrances, depuis le début des luttes de factions en 1973, mettent enfin la guerre hors-la-loi, que le départ des occupants laissent entre eux des Afghans capables de transcender leurs différences, tout en se dégageant de l’obscurantisme militant des taliban ce qui est, toutefois, moins sûr. Mais, comme le dirait André Malraux, cette Condition humaine si douloureuse dans ce pays meurtri n’attend-elle pas sa Voie royale, celle de L’Espoir ? ∞

L’art de la guerre se transmet de père en fils dans des contrées d’accès difficile.

Photos de José Nicolas

13 Préface, p. 16, du livre sous la direction de Pierre Micheletti, Afghanistan, gagner les cœurs et les esprits, PUF de Grenoble, septembre 2011.

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L’Islam le plus radical a été imposé par les Talibans. Les femmes portent la burka qui les voile intégralement.

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Un combattant (1984) s’apprête à prier avec son arme et son poste transistor à ses côtés. Modernité et tradition se mêlent étrangement.

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Société Caricature parue dans le journal "Le Rire"(Séparation des Églises et de l'État en 1905), 20 mai 1905 © Bibliothèque nationale de France - Charles Léandre

Pourquoi

le laïcisme

est antimoderne ? transition

La thèse de la sécularisation inéluctable de la société est fondée sur la stricte distinction entre Foi et Raison. Le progrès de la Raison, dont l’expression sociale la plus caractéristique est la Science, se traduirait par un effacement progressif de la Foi, dont l’expression sociale la plus caractéristique est la Religion. On retrouve cette vision évolutionniste chez des anthropologues comme James Frazer ou Lewis Morgan ou chez des sociologues comme Auguste Comte, ou encore chez des philosophes comme Emmanuel Kant. Les mots et les notions peuvent varier mais le sens de l’évolution est le même : nous serions passés d’un âge d’ignorance dominé par les croyances (les superstitions, la magie, les religions, etc.) à un âge de plus en plus éclairé par le savoir (la science, la rationalité, la logique). ■

par Raphaël Liogier, professeur à l'Institut d' études politiques d'Aix-en-Provence 50 •

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Société Jules Ferry

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ous savons aujourd’hui que la réalité est beaucoup plus complexe. Les superstitions n’ont pas disparu, les religions non plus – et le recul de ces deux réalités sociales est loin d’être avéré malgré le progrès scientifique compte tenu des évolutions contradictoires auxquelles nous assistons. Nous sommes toujours très loin de l’ordre positif dominé par la science qu’annonçait Auguste Comte. Il est courant de décrire la sécularisation de la société comme l’expression du développement de la modernité, avec son bras armé que serait la science. Or, nous savons aujourd’hui  que la modernité ne correspond pas au règne absolu de la science, qu’un tel règne d’ailleurs n’est pas souhaitable, et d’autre part nous savons que les cultures religieuses n’ont pas disparu mais se sont recomposées en phase avec le processus même de la modernité.

Laïcité et modernité La laïcité, dans une première approche, est un mode d’organisation permettant la cohabitation pacifique des « vérités » et de ceux (individus et groupes) qui s’en prévalent. Autrement dit, la laïcité dans son esprit originel, celui que l’on retrouve dans la fameuse loi de 1905, ne consiste pas à détruire les traditions religieuses au profit d’une vision scientifique du monde, mais à permettre la cohabitation de toutes les traditions, qu’elles soient religieuses ou même scientifiques. Il s’agit, dans la situation de globalisation et de croisement des cultures (et donc des « vérités ») à une échelle sans précédent, caractéristique du monde moderne telle qu’il émerge au XVIIIe et se développe au XIXe siècle européen, de trouver un système politique qui permette à la multitude de ces modes d’être (d’où mode-ernité) de coexister. Cependant, à cette conception libérale de la modernité en général, et de la laïcité à la Française en particulier, s’opposera rapidement, comme par réaction, une conception fermée, exclusive, qui a fait de la modernité une tradition en tant que telle, celle du rationalisme et du positivisme dans laquelle la science est l’objet d’un culte quasi-religieux, et qui a pu se traduire politiquement par un laïcisme sous-tendant une véritable culture de la Raison Républicaine1. Nous voudrions montrer dans le présent article que cette conception laïciste (politiquement) et positiviste (scientifiquement) est un dévoiement du sens même de la modernité. Mais il nous faut pour cela comprendre plus finement ce qu’est à proprement parler la modernité, avant d’aborder les ambiguïtés du concept de laïcité, et avant de conclure sur la nécessité d’une restauration du sens laïque de la science, autrement dit d’une science qui ne peut en aucun cas dire la vérité du monde mais seulement décrire les contours multiples de la réalité.

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R. Liogier, Une laïcité « légitime ». La France et ses religions d’Etat, Paris, Entrelacs, 2006.

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La modernité est la valorisation non exclusive des modes d’être Le mot « moderne » vient de modernus dérivé de l’adverbe modo. Les mots de “mode” comme de “modalité” en français viennent du latin modus, qui a de multiples significations, toutes dérivées des notions de mesures, qui ont donné par extension en latin non seulement les modalités (manières d’être ou de s’habiller) mais aussi, dans certains cas, peuvent exprimer aussi une  mesure musicale, un “temps”, un cadre temporel. Si nous revenons à l’adverbe modo, nous avons aussi la notion de rythme, de surgissement, car modo exprime (même si ce  n’est qu’un adverbe) l’instant, ce qui arrive à l’instant (et non pas l’avenir en tant que tel, ni même vraiment ce qui est récent). Il ne s’agit pas encore de modernus, qui n’apparaît qu’après le VIe siècle avec Cassiodore. Pour finir, il faut souligner que modernus est du bas latin (pour dire moderne dans le sens de nouveau, en  latin classique, on n’emploie pas modernus mais novus). En tout cas, le sens de moderne est celui de changement, ce qui advient, ce qui surgit dans l’instant, mais aussi au sens de ce qui surgit selon une manière “particulière”, selon une manière “propre” (d’où la notion de subjectivité, de singularité de cette manière). Il y a dans “modernité” quelque chose qui n’est pas contenu simplement dans l’idée de nouveauté, mais dans l’idée du Sujet libre d’être ce qu’il veut être à sa manière. La modernité est le moment de la sortie de “l’enfance de l’humanité” (pour reprendre les termes de Kant), et correspond à l’admission intellectuelle, politique, juridique et épistémologique, des différents modes d’être sur un même territoire (celui de l’Etat), des modes d’existence qui peuvent désormais librement advenir et coexister dans un même espace social. Les Lumières modernes et la science Le philosophe allemand Emmanuel Kant, dont l’œuvre est au cœur de la grande révolution intellectuelle et sociale du XVIIIe siècle, considéré comme une sorte de phare central de la philosophie des Lumières, distingue Raison et Entendement. Ce qui n’a rien d’anecdotique pour notre propos. L’entendement est en effet le domaine profane, celui des catégories qui permettent de relier nos sensations, de les interpréter en séries de causes et d’effets et d’en tirer des systèmes cohérents. La science, qui cherche des lois causales, relève de l’entendement. La Raison dispose d’un statut bien différent : faculté sacrée des principes, elle ne peut être saisie par l’entendement, donc par la science, tout en garantissant l’unité de toute connaissance. Dans un sens, nous pourrions dire que la Raison est la raison d’être de l’entendement, la Raison d’être de toute science. Elle est en surplomb, invisible et omniprésente, inspiration secrète de l’entendement. La modernité est donc double, elle valorise, certes, le progrès scientifique et technique permis par l’entendement, mais elle subordonne ce progrès à l’instance sacrée de la Raison qui, seule,

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Une enfant du Hezbollah © José Nicolas

Sœur Emmanuelle © José Nicolas

peut le légitimer. Ce que l’on appelle, sans doute un peu rapidement, la post-modernité, tient entre autre à la remise en cause de la sacralité de la Raison dans un monde où l’entendement continue, néanmoins, à se déployer, livré à sa propre dynamique, sans orientations ni références, à travers une progression vertigineuse des sciences et techniques. Or, le progrès scientifique et technique (expression de la puissance de l’entendement humain) est sans cesse tenté de prendre la place de la Raison législatrice, et de se donner une visée transcendante : libérer l’Homme de ses limites physiques et psychiques. De tels projets libérateurs théoriquement purs ont pu se traduire en pratique par des formes d’enfermement et de contrôle des corps (médecines somatiques), des âmes (psychiatrie), livrées en réalité à des idéologies nationalistes, voire totalitaires comme l’ont été le marxisme et le nazisme, mais comme peut l’être aussi une certaine idéologie républicaniste et laïciste.    C’est en raison de ces glissements que la modernité est depuis plus d’un demi siècle la cible de violentes attaques. Elle serait responsable du totalitarisme, y compris de l’Holocauste, de la colonisation, de l’impérialisme occidental, de la réduction de l’homme à une vulgaire marchandise ou à un simple rat de laboratoire. Pour certains, le mot même de modernité est devenu péjoratif, synonyme de société de consommation, d’abrutissement des masses, de détérioration de la vie, de perte de repères, de décadence, de sauvagerie, de destruction de la qualité au profit de la quantité, de la domination d’une technologie aliénante, bref il est devenu synonyme d’inauthenticité. Nombre d’intellectuels occidentaux éprouvèrent et éprouvent encore une profonde répugnance

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à son endroit, à l’unisson des leaders des mouvements anti occidentaux islamiques par exemple. En sens inverse, d’autres tremblent à la seule pensée de la décomposition du monde moderne, nostalgiques de la Raison scientifique au pouvoir. Ceux-là tentent désespérément de lutter contre les « communautés », les « régressions identitaires », l’obscurantisme, la relativisation de la science, l’affaiblissement de l’Etat-Nation, le « déferlement » des superstitions. Chacun semble admettre plus ou moins consciemment, qu’il en jubile ou s’en attriste, l’idée selon laquelle la modernité est dépassée, recouvrant ce sentiment diffus de dépassement du nom de « post-modernité ». Mais la modernité a subi, presque dès l’émergence de son concept, une distorsion, une sorte de réaction épidermique de rejet, une réaction anti moderne qui s’est inextricablement mêlée à son histoire même. On a fini, confusément, par qualifier de moderne tout ce qui, en réalité, résistait, s’agrippait tant bien que mal aux anciennes parois, tout ceux qui, pris de vertige devant cet espace ouvert, luttaient au contraire pour refermer la brèche. L’idée même de modernité a été ainsi, dès l’origine, passablement usurpée, en particulier à travers trois catégories de dérives qui ont, volens nolens, en nom et place des Lumières, obstinément résisté à leur diffusion : le positivisme (en science), le nationalisme (en politique) et l’industrialisme (en économie). Ce que l’on a pris, dès lors, pour d’effroyables conséquences de la modernité constitue en réalité les fruits indésirables de ces formes de résistance aux processus de modernisation scientifique, politique et économique. La modernité, ce n’est pas le règne des faits en science, de l’Etat-Nation en politique, de l’industrie en économie. C’est la possibilité de vivre selon différentes modes-alités, selon différents modes d’Être dans un même espace. C’est pourquoi elle se caractérise aussi, plus prosaïquement, par les modes vestimentaires, ou par le foisonnement  des « sectes », écoles de pensée et de vie en concurrence les unes avec les autres. Au sens fort, c’est le moment de l’altérité, de la rencontre, du croisement des expériences.               La modernité engage, depuis Kant, à un effort critique consistant à tenter toujours, à chaque instant,  de « penser par soi-même », à passer au crible ses propres préjugés, à critiquer les statuts sociaux, les institutions traditionnelles comme les organisations nouvelles, les raisons pures comme pratiques, mais consistant aussi à critiquer la Raison en tant que telle. La modernité procède d’un certain usage de la Raison, un usage critique, qui ne confère pas à une soi-disant Raison victorieuse une souveraineté supérieure aux traditions. Cet usage spécial de la Raison n’a jamais consisté, chez Kant en particulier, en une domination de la Raison sur la Religion. Dans son esprit, la science n’a pas à anéantir, et par suite à remplacer la tradition ainsi que le propose le catéchisme positiviste d’Auguste Comte.

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Modernité et transcendance La célèbre déclaration kantienne « Il n’y a de science que des phénomènes », ne signifie pas qu’il n’y a rien en dehors des phénomènes, mais que ce qu’il y « a » ou ce qui « est » ne peut être objet de science. Cette chose ou cet Être transcendant est, à proprement parler, au-delà de toute intuition sensible et donc de toute science. Cette chose mystérieuse, « transcendance dans l’immanence » pour reprendre la belle expression husserlienne, cette part divine du monde, nous devons d’ailleurs nécessairement, pour le bien individuel et universel (le souverain bien), la postuler en nous-mêmes et en autrui. Nous devons la postuler sans chercher à la démontrer, à l’imposer, à la circonscrire, à en faire l’héritage d’une tradition plutôt que d’une autre, l’apanage d’une identité historique, d’une race au détriment d’une autre. Cette révolution copernicienne mentale n’est pas survenue d’un seul coup, par enchantement, mais résulte d’une longue maturation théologique, sans oublier la lente transformation des mœurs tout au long du Moyen Age au service d’une interdépendance pacifiée, d’une convivialité accrue, à travers le développement du sport, des jeux de cour, et même de la politesse de table, ainsi que le rappelle Norbert Elias.  La modernité n’abolit pas la transcendance puisqu’elle sacre le Sujet et sa Volonté, sa liberté, sa responsabilité, au-delà de toute définition organique, biologique, économique, bref matérielle. Elle n’abolit pas non plus les traditions, mais l’exclusivité et l’unilatéralité de la Tradition quelle qu’elle soit. La modernité est, par excellence, le moment des traditions non de leur abolition. Elle n’oppose pas la science à la religion. C’est, pour paraphraser Heidegger, « l’époque des conceptions du monde ». Elle ne saurait être, par conséquent, une nouvelle conception du monde (weltanschuung) qui serait moderne : elle ne peut jamais devenir, sans se trahir, une tradition. Elle se doit de rester le cadre conceptuel (dans le registre intellectuel et scientifique), le cadre juridique, culturel et économique (dans le registre social) de la co-existence des traditions, du croisement des conceptions du monde, de l’échange des visées. C’est l’époque de la « mesure » ajoutait Heidegger : lorsque l’on accepte de se croiser, on se toise du regard, on s’évalue, bref on se mesure.  Face à cette exigence radicalement critique, face à cet effort consistant à construire et à défendre un espace sans circonscription traditionnelle imperméable, sans circonscription même géographique prédéterminée, la résistance s’organise, comme par un mouvement de rebond, par peur de l’inconnu, de l’indétermination. Et elle s’organise d’abord, dès l’origine, en s'arrogeant le titre de modernité, et en donnant un contenu définitif, clos, fermé sur le passé, à ce contenant par nature indéfini et ouvert vers l’avenir.

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L’idéalisme allemand de Fichte ou de Schelling est la parfaite expression de cette tension tragique, qui va d’ailleurs progressivement glisser vers le renversement de la modernité, véritable coup d’Etat culturel incarné par le nazisme : la rationalisation scientifique au service de la logique traditionaliste de la race.   Même si l’universalisme français n’a pas bifurqué ainsi, au point de renverser le sens même de la modernité, il s’est lui aussi à moitié trahi en reconstituant une tradition moderne, en tentant de donner, jusqu’à aujourd’hui, un contenu défini et définitif à la République. Lorsque la République, avatar politique français de la modernité, entend reconstituer une conception totale du monde, se conférant à elle-même un contenu spirituel ainsi que le proclamait fièrement Renouvier ou même Durkheim, lorsqu’elle entend a priori, au nom de ce contenu, au nom de sa « civilisation », interdire ou hiérarchiser les religions, les identités, les traditions, alors, insidieusement, elle se trahit. Les trois trahisons de la modernité La modernité n’est pas qu’une vague notion manipulée par des intellectuels, c’est aussi un label utilisé dans les conversations les plus communes, signifiant tour à tour le pire ou le meilleur, suivant les préjugés et les intérêts de chacun. De tels préjugés ont aujourd’hui, comme l’effet papillon, d’importantes conséquences sur l’équilibre politique et économique de la planète. La célèbre thèse du choc des civilisations - transposition à peine remodelée des idées diffusionnistes du XIXe siècle inspiratrices de la géopolitique allemande et selon lesquelles les civilisations se seraient exclusivement diffusées au cours des millénaires sur des zones déterminées - fait de la modernité une tradition particulière, celle de « l’Occident » dont les valeurs seraient incompatibles avec les traditions sino-confucéennes, arabomusulmanes, ou autres. Outre la fausseté historique de telles distinctions, elles expriment surtout, encore une fois, une réaction anti-moderne qui passe par la voix de ceux-là même qui se réclament de la modernité. En sens inverse, lorsque des étudiants iraniens, des intellectuels chinois ou des paysans nostalgiques de la Haute-Loire, s’en prennent à la modernité, à la froide marchandisation, à l’aliénation consommatrice, à la destruction systématique du terroir, à la domination de l’ordre techno-scientifique, ils ne visent pas la bonne cible, puisqu’ils participent eux-mêmes, dans leur mouvement même de protestation, dans leur revendication de liberté, de diversité, de responsabilité, à l’essence de la modernité. Du point de vue simplement économique, incriminer la modernité parce qu’elle serait responsable de l’uniformisation économique, de la marchandisation

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Icônes dans la Cathédrale roumaine orthodoxe chrétienne de (R d u i) © zomb-kille, sxc.hu

humaine, de la pollution, relève de la plus profonde confusion entre la visée et sa distorsion, ou même son détournement. Le règne sans partage du travail au détriment de l’œuvre, autrement dit de la contrainte laborieuse au détriment de la liberté créative, de l’intérêt financier au détriment des fins politiques, n’est pas une conséquence nécessaire de la modernité. Certes, l’industrie caractérise encore aujourd’hui la modernité, mais seulement comme moyen vers une autre fin. L’installation des structures industrielles vise à libérer l’homme de l’exigence vitale d’être industrieux. Et il faut croire que, matériellement en tout cas, le succès est au rendez-vous puisque les hommes ont de moins en moins besoin d’heures de travail pour produire trois fois plus de richesse qu’il y a un siècle. Certes, la répartition équilibrée des richesses ainsi produites ne suit pas ; certes, notre dépendance psychique au « travail » provoque de nouvelles réactions névrotiques, de nouvelles pathologies sociales. Certes, encore, nos sociétés ne sont économiquement pas adaptées à cette nouvelle situation de « chômage », forcément structurel (et qui le sera de plus en plus), au point de se représenter comme une malédiction, une douloureuse pénurie, la baisse tendancielle et irréversible du nombre d’emplois. Ultime résistance à notre propre affranchissement du labeur, nous n’avons de cesse de chercher à « créer des emplois », coûte que coûte, parce qu’il le faut, en dehors du souci productif… parce qu’il faut « travailler » pour exister.    La trahison de la modernité - consciente ou inconsciente peu importe - est ainsi servie par trois contresens historiques majeurs : · Le contresens épistémologique qui assimile la modernité à l’obsession scientiste, sorte de culte fétichiste pour des faits prétendument purs, érigé en véritable religion antireligieuse ayant conduit, par exemple, aux apories de la bioéthique actuelle. Ainsi, lorsque le grand épistémologue Karl Popper critique les prétentions positivistes, les lois totalisantes de la science « moderne », il ne menace pas la modernité mais il la rétablit au contraire dans ses droits, après plus d’un siècle d’errements scientistes.

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· Le contresens politique qui fait de l’Etat-Nation le pur produit de la modernité, alors qu’il n’en est qu’un moment historique au mieux, une étape transitoire, et au pire, une force de résistance, voire aujourd’hui une émanation parasitaire. Lorsque les défenseurs forcenés de la Nation tentent d’endiguer la montée « dévastatrice » des identités qui mettraient d’après eux en péril les acquis de l’Etat moderne, ils luttent, peut-être sans même s’en rendre compte, contre le processus de métissage inhérent au projet moderne. · L e contresens économique qui consiste à prendre l’industrialisation, la marchandisation, le travail, pour l’Être de la modernité, alors que ces phénomènes ne sont, au contraire, que l’installation des moyens « structurels » visant, en leur essence si ce n’est en leur existence actuelle, à libérer l’homme du labeur obligatoire. Lorsque Hannah Arendt voit dans la modernité l’anéantissement de la grandeur politique remplacée par la mesquinerie industrielle (« nous avons transformé l’œuvre en travail »), elle ne réalise pas que le projet moderne consiste, au contraire, à généraliser la politique, à la diffuser au-delà de la caste réduite des seigneurs médiévaux ou de cette élite de citoyens athéniens qu’elle admirait tant. Mais cette politique sans frontière sociale ni géographique, donc a priori sans métèque ni étranger, ne peut se déployer qu’à travers l’organisation rationnelle de la production, aujourd’hui devenue robotisation, seul moyen de relativiser pour tous et pour chacun la nécessité vitale de l’effort laborieux.  La laïcité, expression de la modernité, qui devrait permettre l’esprit critique d’une science ouverte, tout à fait compatible avec le développement et la cohabitation des identités et modes de vie multiples, a pu glisser vers un discours scientiste. Le scientisme laïque se traduit par la revendication d’une neutralité absolue qui laisse souvent place à des politiques de neutralisation des différences culturelles.  Sortir du totalisme laïque Lorsqu’elle se représente comme l’expression d’un savoir supérieur fondé sur des faits indéniables, expression du progrès et de la science, la laïcité se trahit elle-même et se dégrade en laïcisme. En effet, sa fonction originelle est de permettre une nouvelle forme de cohésion civile dans des sociétés où les identités culturelles et intellectuelles, et donc aussi religieuses, se croisent. La neutralité laïque ne doit pas servir à neutraliser les différences mais au contraire à permettre l’expression pacifique de ces différences. Par exemple, la neutralité du professeur de collège dans une classe consiste à ce qu’il ne prenne pas position pour la supériorité de l’identité de certains élèves au détriment des autres. Lorsque le professeur entend neutraliser ces mêmes identités, au nom de

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la neutralité de sa science, il sort de son rôle et trahit même le sens de la laïcité. Il se doit de cultiver l’esprit critique et non d’imposer une dogmatique. Il se doit de suivre son programme, y compris en science, en se refusant à transiger sur son contenu, par exemple sur l’enseignement de l’évolutionnisme en biologie, tout en respectant les « opinions » et « croyances » des élèves, même lorsqu’elles sont « créationnistes ». Le professeur enseigne l’état de la science actuelle, en l’occurrence la théorie biologique darwinienne de l’évolution, sans transiger avec les croyances créationnistes éventuelles de certains élèves, mais tout en spécifiant qu’il s’agit seulement de l’état actuel de la science et rien de plus. La seule limite d’expression des identités n’est pas leur irrationalité supposée mais les atteintes éventuelles à l’intégrité physique et morale des autres élèves, par exemple les tentatives de prosélytisme, les violences de toutes sortes. Mais la tentation, toujours présente au sein de la laïcité, de passer de la neutralité à la neutralisation existe plus généralement dans l’ensemble de la culture modernité, au cœur même du monde scientifique. Le philosophe des sciences Karl Popper a bien montré que la science peut facilement sortir de sa méthode critique, qui est sa spécificité originelle, au profit d’un esprit dogmatique. La science peut ainsi proclamer sa supériorité sur toutes les autres productions culturelles. C’est pourquoi, d’après Popper, une loi ne peut être véritablement considérée comme scientifique qu’une fois qu’elle a trouvé ses limites, autrement dit lorsqu’elle est falsifiée et qu’elle se sait donc falsifiable, ne s’appliquant pas universellement. De cette façon, elle perd sa prétention à légiférer sur la totalité du monde, à dire la vérité totale de l’univers, prétention que Popper nomme totalisme. Il ajoute que le totalisme scientifique peut facilement déboucher sur le totalitarisme politique. De la même manière, la prétention totale de la laïcité, qui sort de sa fonction originelle consistant non pas à imposer des lois neutralisantes au nom de sa science, mais à permettre, dans un espace public neutre, la cohabitation des identités, des modes de vie et des opinions, peut déboucher sur une forme de totalisme, voire de totalitarisme politique insidieux. Et c’est lorsque la laïcité, ou du moins ses représentants, prétendent s’appuyer sur une science incritiquable pour combattre l’irrationalité qu’elle sort déjà de son domaine et de sa fonction ! ∞

Derniers ouvrages parus : • Souci de soi, conscience du monde, Editions Armand Colin, 2012 • Le mythe de l’islamisation, Editions du Seuil, 2012 • Vient de paraître, Ce populisme qui vient, Editions Textuel) N°1 •

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Transparence et démocratie éthique ■ La « transparence » est devenue une exigence universelle. Idéal esthétique dans le domaine de l’art ou de l’architecture, la transparence  est aussi érigée en loi morale,  destinée à hisser la démocratie à un niveau supérieur. C’est le nouveau mantra des militants de la moralité en politique et des adeptes de la pensée unique. Au premier jour de son mandat, le président Obama signe le « Mémorandum on Transparency and Open Government». À peine élu, le président Hollande fait signer à ses ministres une charte de déontologie qui dispose notamment que « le gouvernement a un devoir de transparence… ». par André Roux, professeur à l'Institut d' études politiques d'Aix-en-Provence Directeur de la Revue Française de droit constitutionnel 62 •

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Débat Représentation de la « Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 » de Jean-Jacques-François Le Barbier, huile sur Toile, 71 × 56 cm Musée Carnavalet, Paris, don de Georges Clemenceau au musée en 1896

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es ONG comme « Anticor », la « Sunlight Foundation », ou « Transparency international » en ont fait leur fonds de commerce. Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, est porté au pinacle pour avoir  divulgué des centaines de milliers d’informations diplomatiques confidentielles… tandis que  Jérôme Cahuzac, coupable, dans ses fonctions ministérielles, de dissimulation et de mensonge, est voué  aux gémonies.  Dans ce contexte, est difficilement audible la voix dissonante  d’Henri Gaino  pour qui « la transparence absolue, c’est le début du totalitarisme » … Toute revendication de secret est frappée de suspicion alors que  la transparence se confond avec la pureté et la vérité. Evoquant quant à lui le « trouble de la transparence », Guy Carcassonne soulignait que « nous n’avons renoncé à un secret maniaque que pour glisser dans une névrose de transparence ». La connotation très positive  de la notion de transparence, par opposition à celles de secret et d’opacité, n’exclut pas pour autant qu’elle soit, de manière paradoxale, entourée d’un certain flou dans la mesure où elle peut revêtir des degrés variables et renvoyer à des finalités multiples, englobant les notions de clarté, de sincérité, de diffusion des informations, de débat public approfondi et de responsabilité éthique des gouvernants. La transparence est bien consubstantielle à la démocratie. Mais la transparence se combine toujours avec une part plus ou moins grande de secret : les institutions démocratiques peuvent être limpides, translucides, ou simplement diaphanes… Sans la lumière, l’ombre n’existe pas. Transparence et secret ne sont ainsi  jamais absolus. La transparence absolue signifierait d’ailleurs la fin de la démocratie. « Avec la transparence, la démocratie avance… » Ce slogan de Transparency international souligne le fait que la transparence concourt à l’idéal démocratique et que ses progrès permettent son accomplissement.

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La transparence, idéal démocratique. Déjà, pour les révolutionnaires de 1789, héritiers des « Lumières », la transparence, abordée à travers les concepts d’opinion publique et de publicité, apparaît centrale au projet démocratique. Pour que soit assurée l’indispensable unité entre les citoyens et leurs représentants, la sphère politique doit être visible aux yeux de tous. La publicité apparaît comme une vertu politique, garante selon Robespierre de « la droiture et de la sagesse ». Pour lui, « les tyrans conspirent toujours dans les ténèbres, et le peuple délibère tout haut et au grand jour sur les moyens de réclamer contre leur tyrannie ». La transparence garantit la liberté politique et permet de distinguer le régime démocratique et le régime despotique. En pleine Terreur, Desmoulins rappelle, dans Le Vieux Cordelier, la maxime de Bailly : « La publicité est la sauvegarde du peuple ». Dès lors, la publicité des débats parlementaires apparaît essentielle, afin de créer un espace de vérité propice à la justice. Ainsi, en 1792, Robespierre proposera la construction d’un « édifice majestueux » sur les ruines de la Bastille pour accueillir l’Assemblée nationale, afin que le « peuple puisse venir commodément et librement entendre et discuter ses intérêts et regarder ses mandataires ». Les votes des parlementaires sont publics (la règle est toujours en vigueur aujourd’hui), et il doit en aller de même des votes des citoyens, ce que préconisait déjà Montesquieu dans L’Esprit des lois : « Lorsque le peuple donne ses suffrages, ils doivent être publics ; et ceci doit être regardé comme une loi fondamentale de la démocratie. » Tocqueville, un siècle plus tard, raconte dans ses « Souvenirs » comment il conduit « ses paysans » aux urnes lors de la première élection de l’Assemblée nationale au suffrage universel en 1848, et il se félicite d’ailleurs qu’ils aient presque tous voté pour lui… L’espace de transparence auquel chaque citoyen peut participer suppose également que la liberté de la presse soit assurée. C’est elle qui permet d’établir ce nouveau lien civique entre les citoyens d’une part, entre les citoyens et le pouvoir d’autre part. C’est l’équivalent de « la parole du citoyen antique sur la place publique » affirme Sieyès. Il en résulte que « La libre communication des pensées et N°1 •

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des opinions constitue un des droits les plus précieux de l’homme » (article 11 de la déclaration de 1789). L’héritage de 1789 en matière de transparence démocratique a été conservé et enrichi. A l’exception cependant du vote public : en 1913 sera institué le vote secret, garantie de l’indépendance des électeurs contre toute forme d’allégeance sociale, d’intimidation ou de corruption.  La transparence, comprise à la fois en termes de divulgation et de diffusion de l’information et d’accès au processus décisionnel, reste parée de multiples vertus. Elle doit contribuer à améliorer l’efficacité des institutions démocratiques.  Elle serait, en ce sens, un gage de bonne gouvernance. Secret et incompétence, voire corruption vont souvent de pair car le secret est propice au développement des tentations, à l’institutionnalisation des pressions, à la multiplication des passe-droits. La transparence est alors un gage de la rectitude de l’action des pouvoirs publics soumis au contrôle des citoyens informés, tant il est vrai qu’il n’y a pas de contrôle sans information. La Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen consacre ainsi, en son article 15, cette préoccupation en énonçant que « la société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ».  Aspiration démocratique légitime, le contrôle des représentants est une condition de la confiance que placent les citoyens dans leurs élus. En garantissant le respect de la conduite éthique des gouvernants, la transparence changerait ainsi la relation des citoyens au gouvernement en renforçant leur confiance dans celui-ci. Elle favoriserait par là même la participation et l’engagement démocratique de tous. Comme l’écrivait James Madison en 1822, « un gouvernement populaire sans information des citoyens, ou sans les moyens de l’acquérir, n’est que le prologue à une farce ou une tragédie et, peut-être, aux deux simultanément ». La question reste cependant posée de savoir si la transparence de l’Etat suffit à l’émergence d’un citoyen informé et si davantage de contrôle entraine nécessairement une plus grande confiance dans les institutions. 66 •

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La question reste cependant posée de savoir si la transparence de l’Etat suffit à l’émergence d’un citoyen informé et si davantage de contrôle entraine nécessairement une plus grande confiance dans les institutions. La transparence, réalité démocratique Plus de 80 pays dans le monde ont adopté à ce jour des lois sur la transparence. Il s’agit donc bien d’une aspiration universelle, que l’on croirait portée par la conviction exprimée  dans les années 1920 par Louis Brandeis, membre de la Cour suprême des États-Unis : « La lumière du soleil est le meilleur des désinfectants ». La transparence appliquée aux données a engendré le mouvement de l’Open Data dont l’objectif est de rendre publiques les données détenues par les gouvernements, les institutions et des entreprises, afin de permettre à n’importe quel acteur de réutiliser facilement et gratuitement ces données. La loi la plus ancienne en la matière est celle de la Suède, en vigueur depuis 1776, qui impose  à l’administration de répondre aux demandes d’information  du public en moins de trois jours. Y compris lorsqu’il s’agit de consulter les notes de frais d’un ministre ou la déclaration d’impôt de son voisin. Aux États-Unis, le Freedom of Information Act de 1966, souvent érigé en modèle, oblige

les administrations fédérales à répondre aux demandes d’information présentées par toute personne, quelle que soit sa nationalité. En France, c’est à partir de la fin des années 1970 que les lois dites de transparence se sont multipliées dans tous les domaines : transparence des marchés boursiers et financiers, transparence des relations bancaires, transparence des marchés publics, transparence financière  des entreprises de presse… La recherche de la transparence n’a évidemment pas épargné l’administration qu’une longue tradition de secret ne prédisposait guère  à un tel bouleversement. Le mouvement, véritablement engagé avec les lois de 6 janvier 1978 sur l’informatique et les libertés, du 17 juillet 1978 sur l’accès aux documents administratifs dont l’article premier consacre « le droit de toute personne à l’information » et du 11 juillet 1979 sur la motivation des actes administratifs s’est poursuivi depuis lors par petites avancées. La loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires impose à ces derniers un nouveau devoir, celui de « satisfaire aux demandes d’information du public ». Parallèlement, l’essor de l’Internet a permis la diffusion gratuite de « données ouvertes » de l’État ou des collectivités territoriales (plus de 350 000 données produites par les administrations publiques sont ainsi accessibles aujourd’hui). Les progrès de  la démocratie administrative en matière de transparence ont été suivis par ceux, plus timides, en matière de démocratie politique. L’exigence de transparence s’est concrétisée dès 1988 par la loi relative à la transparence financière de la vie politique obligeant notamment les parlementaires, pour éviter toute suspicion, à établir une déclaration de situation patrimoniale au début et à la fin de leur mandat. Déclaration transmise  à la Commission pour la transparence financière de la vie politique, mais ne faisant l’objet d’aucune publicité… En 2013,en réponse à l’affaire Cahuzac,  et bien qu’aucun lien évident ne puisse être établi avec celle-ci, une nouvelle loi sur la transparence et la moralisation de la vie publique a été adoptée qui prévoit la création d’une Haute autorité de la transparence,  chargée de contrôler la véracité des déclarations de patrimoine et d’intérêt qui

lui seront transmises en début et en fin de mandat par les ministres, les parlementaires, les principaux responsables des exécutifs locaux, les membres des autorités administratives indépendantes, des cabinets ministériels, les titulaires d’emplois à la décision du gouvernement et les responsables des principales entreprises publiques, soit environ 7000 personnes. Mais à transparence, transparence et demie… Les députés ont en effet obtenu que leurs déclarations de patrimoine ne soient pas rendues publiques comme celles des ministres, afin de ne pas tomber dans la « démocratie paparazzi » (Claude Bartolone), voire « la démocratie du peep show » (Roger Gérard Schwartzenberg). Les déclarations de patrimoine doivent être déposées en préfecture et seuls citoyens les inscrits sur la liste électorale du département pourront les consulter… mais sans pouvoir les divulguer sous peine de lourdes sanctions. En revanche, les déclarations d’intérêt qui doivent  mentionner toutes les activités et relations que les parlementaires, leurs proches ou leurs collaborateurs peuvent avoir, seront publiées sur le site Internet de la Haute autorité. En cas de doute sur la véracité d’une déclaration, tout citoyen pourra jouer le rôle de « lanceur d’alerte » auprès de la Haute autorité. D’autres progrès récents sont intervenus en matière de transparence démocratique, comme en 2009  l’obligation faite aux lobbyistes de s’enregistrer et d’indiquer pour qui ils travaillent ou comme la publication en 2013 de la « réserve parlementaire », cette enveloppe de 134 millions d’euros répartis entre les parlementaires et utilisée de manière discrétionnaire pour aider au financement des associations ou des collectivités locales mais qui peut aussi favoriser le clientélisme… Pour légitime et souhaitable qu’elle soit, la transparence rencontre cependant des limites pour permettre un fonctionnement satisfaisant de la démocratie. La transparence au risque de la démocratie L’idéologie d’une transparence absolue, érigée en dogme, présente des risques réels pour la démocratie. Qu’il s’agisse du fonctionnement de l’État ou des libertés des citoyens. Il existe donc des secrets légitimes visant à protéger les intérêts publics ou les intérêts privés. N°1 •

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Élévation, coupe et plan du Panopticon du pénitencier de Jeremy Bentham, dessiné par Willey Reveley, 1791

Les bonnes raisons de la raison d’Etat Les secrets publics, protégés par la loi, demeurent légitimes, à condition évidemment de justifier de leur nécessité et de les considérer non plus comme le principe de l’action publique mais comme des exceptions limitativement prévues et étroitement contrôlées. Les démocraties, forcément plus vulnérables que les dictatures, ne peuvent y renoncer au risque de se fragiliser davantage. Il en va ainsi notamment du secret des délibérations gouvernementales, du secret de la Défense nationale ou de la politique extérieure qui peuvent d’ailleurs  en France légitimer un refus de communication d’informations de la part des administrations (article 6 de la loi du 17 juillet 1978). Pour éviter que le secret défense soit invoqué de manière abusive pour couvrir des actions répréhensibles, comme ce fut le cas dans le passé, par exemple dans l’affaire des écoutes du Canard enchaîné, son cadre juridique a cependant évolué  ces dernières années dans le sens d’une définition plus précise et donc moins susceptible de donner lieu à des dérives. En matière de sécurité, l’action des « services secrets » français (DGSE, DCRI) perdrait évidemment toute efficacité si elle était transparente, mais un renforcement du contrôle parlementaire sur leur action, initié en 2007 avec la création de la Délégation parlementaire au renseignement, permettrait à la France de rattraper son retard dans ce domaine sur les autres démocraties comme le préconise le rapport  de la mission Urvoas rendu en mai 2013. La diplomatie elle-même pour être efficace a besoin de discrétion, voire de secret. L’ancien ministre des affaires étrangères, Hubert Védrine, déclare en ce sens : « Contrairement au président Wilson qui combattait la diplomatie secrète, j’ai tendance à penser que dans la diplomatique publique, il y a toujours un risque de fanatisme ». Et les révélations de Wikileaks, selon lui, sont condamnables car elles ont pu faire avorter de délicats processus diplomatiques en cours  et mettre en cause la sécurité de certaines personnes… 68 •

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Mais le risque principal de la transparence concerne en réalité les libertés individuelles. Le paradoxe de la vie privée Bentham avait imaginé le Panopticon, qui permettait de surveiller un grand nombre d’individus (prisonniers dans une prison, ouvriers dans une usine, étudiants dans une école) depuis un lieu unique avec un seul surveillant. Les progrès technologiques permettent aujourd’hui une surveillance à grande échelle, au niveau d’une métropole avec la télésurveillance voire au niveau mondial comme 

l’illustrent les révélations par Edward Snowden des programmes d’espionnage des communications téléphoniques et d’Internet par les agences de renseignement américaine et britannique. Ce qui a conduit Barak Obama à promettre plus de transparence en la matière… Si les démocraties sont légitimes à lutter contre le terrorisme, la fin ne justifie pas tous les moyens, surtout s’ils sont disproportionnés et qu’ils risquent d’aboutir à la négation même des valeurs de l’Etat libéral. En effet, la non-ingérence des autorités publiques dans la vie privée

constitue l’un des critères de l’État libéral démocratique. À tout le moins, aux inévitables immixtions dans la vie privée des personnes, qu’elles soient liées à la lutte contre la criminalité, aux contrôles fiscaux ou encore aux impératifs de santé publique, doit correspondre l’interdiction pour l’État de divulguer au public les informations ainsi obtenues. En revanche, une des caractéristiques de l’État totalitaire, comme l’a montré Hanna Arendt, est d’abolir toute frontière entre vie sociale et vie privée par un contrôle permanent exercé sur les individus afin d’annihiler toute forme de résistance et de les intégrer à une société dont ils deviennent des parties indistinctes. L’État reste opaque aux citoyens mais les citoyens deviennent complètement transparents pour l’État Big Brother. La transparence est donc bien une obsession des Etats totalitaires. Les archives de la Stasi, aujourd’hui ouvertes au public, sont particulièrement révélatrices à cet égard. Et le film de Florian Henckel von Donnersmarck, La Vie des autres, en  est une bonne illustration. Comme l’écrivait  Malraux, « La vérité d’un homme c’est d’abord ce qu’il cache ». Mais il existe cependant un « paradoxe de la vie privée ». Les individus s’indignent à juste titre de l’utilisation par les Etats des nouvelles technologies à des fins de surveillance. En même temps, les internautes s’exposent de plus en plus sur les réseaux sociaux, Time parlant récemment  d’une « génération “moi, moi, moi” » aux pulsions narcissiques démultipliées par les nouvelles technologies. Au mur de la vie privée, que l’on s’efforçait de construire afin de protéger son intimité, est préféré aujourd’hui le mur de Facebook sur lequel chacun n’hésite pas à s’exposer au regard des autres. En définitive, il apparaît que pour être démocratique, la transparence doit être fondamentalement asymétrique. L’État doit être le plus transparent possible pour le citoyen et le citoyen le plus opaque possible pour l’Etat. Car « là où l’ombre protégeait, la visibilité est un  piège » (Michel Foucault). ∞ N°1 •

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Fin d’une histoire dans la presse marseillaise journaux ■ Le péché d’ego peut être mortel. « Mon journal est mort avec moi » a-t-on ainsi pu lire sous la plume d’un ancien journaliste, lorsque Le Provençal a disparu. Phrase péremptoire, avec deux contresens. Un journal ne se décline pas à la première personne. Comme il ne se résume pas à un seul individu. Une certitude cependant, il peut mourir. Au national on citera, pour la seule deuxième moitié du XXe siècle, les seuls Combat, Aurore et France-Soir aux plumes ou aux talents multiples - Émile Zola, Albert Camus, Pierre Lazareff - mais au final impuissants à survivre à la dure loi de la concurrence. © Ziqiao.Feng - Flickr

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La revue semestrielle de Sciences Po Aix

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Par Hervé Nedelec Directeur de la stratégie de la communication à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence N°1 •

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Médias Première Une du journal Le Provençal du 23 août 1944

L

a liste des régionaux départementaux ou locaux disparus est infiniment longue et sur le territoire, les cimetières sont peuplés de journaux… indispensables. Le cas de la presse quotidienne régionale est d’autant plus intéressant qu’il révèle, à l’approcher, une singularité qui frôle le paradoxe. Ces journaux liens sociaux indispensables, qui portent souvent le nom de l’espace géographique sur lesquels ils perdurent, sont à la fois solidement enracinés et irrémédiablement fragiles. Paradoxe ? Non, confluence plutôt d’un certain nombre de faits qui révèlent soit des chutes vertigineuses de leur influence, soit une érosion continue de ce lectorat longtemps considéré comme une véritable rente de situation. l'énergie de quelques résistants Nous prendrons pour illustrer notre propos le journal Le Provençal, devenu La Provence. L’un, né en 1944, a disparu à la naissance de l’autre. Le 4 juin 1997 venait au monde, dans une clinique-imprimerie de l’avenue Salengro, le fruit du mariage incestueux du Provençal et du Méridional. Leur histoire est à la fois unique, et extraordinairement complexe et, par bien des points, semblable à celle des autres grands titres de la PQR. Elle est enfin emblématique de la difficulté pour un support papier d’intégrer, dans sa pratique éditoriale, les technologies apparues à la révolution numérique. Sans trop céder à l’imagerie consacrée, on dira donc que Le Provençal est né, en Août 44, de l’énergie de quelques résistants, patriotes, républicains, de la préscience d’une poignée d’hommes politiques avisés, et de l’élan protéiforme d’une ville rebelle, anarchisante, canaille…

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Marseille. Tous ces ingrédients, virilement secoués dans le shaker d’une démocratie locale à réinventer, donneront donc un titre surligné de rouge. On rappellera simplement qu’à la fin de cette seconde déflagration mondiale, Marseille, dont les immeubles du VieuxPort sont encore affalés après leur dynamitage par les nazis, se relève dans la douleur de vingt années où le pire aura côtoyé l’horreur : le grand banditisme, le fascisme, la corruption, la collaboration, la déportation. C’est encore une ville plurielle et intraduisible, une kyrielle de quartiers et de villages dissemblables, une mosaïque improbable de nationalités, cultures, religions, opinions. Un souffle surtout, des coups de cœur et de gueule, des emportements à la criée, des rasades de galéjades, des débuts de phrase – « je vais te dire… » - et des récits sans fin. Le terreau idéal pour un journal qui sera, pour reprendre l’expression d’un journaliste parisien exilé à l’Estaque, une vraie « salade niçoise », ou une belle bouillabaisse, pour relocaliser cet objet parfaitement identifiable. Alors étaient les grands formats, ceux qui vous faisaient de parfaits fonds de poubelles et permettaient à quelques plumes de s’égayer jusqu’à 400 lignes (au lieu du standard actuel de 120 lignes), aux ouvriers du livre de régner en maîtres. Leur statut était privilégié en raison de l’implication de quelquesuns d’entre eux dans la Résistance. Ces véritables orfèvres de l’encre et du plomb, se chargeaient des filets, encadrés, lettrines et casseaux qui donneraient un peu de respiration à l’épaisseur de l’ouvrage. Quelques robustes photographies à la Une, où le rang d’oignons restait une valeur sûre, des chroniques indispensables – les mouvements du port, les courses, la bande dessinée, la nécrologie – et le lecteur était convié à un voyage au long cours, avec des escales obligées à la tellurique N°1 •

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Dernière Une du Provençal, en date du 3 juin 1997

rubrique « faits-divers ». Là, chacun y trouverait son frisson, son dégoût, sa raison de « penser ce qu’il pense », ou simplement y reconnaîtrait les siens. Comme en témoigne encore un beau cahier d’écolier conservé à Aix à la fondation Saint John Perse, nombre d’écrivains se sont nourris – à l’instar de l’écrivain poète prix Nobel de Littérature - à ce puits sans fond où l’innommable est nommé, l’indescriptible décrit, et, souvent, l’impubliable, publié. Au bout de ce souk informatif, labyrinthe compliqué par les commentaires qui s’y agrégeaient le matin aux rédactions de comptoir, deux rendez-vous indispensables autant que sensibles : la politique et l’OM. 74 •

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Première Une de la Provence, en date du 4 juin 1997

bretteur hors pair La première à Marseille s’est résumée pendant plusieurs décennies à une personne, Defferre, puis à un prénom « Gaston ». Bretteur hors pair, au langage rarement moucheté, il régna sans partage sur son journal et sa ville jusqu’à sa mort prématurée, survenue en mai 1986, alors qu’il partageait un agenda épuisant, entre ministère de l’Intérieur et mairie de Marseille. Là-bas les affaires de terrorisme, de truands en cavale, de carte électorale et de décentralisation. Ici entre collines et calanques, les philippiques du Front National et sa plume brutale, Gabriel Doménech, journaliste au Méridional, les rodomontades sur-jouées de Jean-Claude Gaudin, démocrate chrétien se rêvant dans le fauteuil de Gaston, les coups de stylets permanents de « l’impatient » Michel Pezet, régnant sur un Parti Socialiste au jeu démocratique trouble. Ce dernier put mesurer, à ses dépens, pour avoir osé affronter Gaston Defferre, que le tribunal du Provençal était plus puissant que celui qui tenait ses procès à Athènes sur la colline d’Arès. Si Oreste fut lavé du crime de « parricide », Pezet en fut accusé par le journal de Gaston après sa mort prématurée. L’élu talentueux ne s’en remit jamais politiquement. Un théâtre unique donc où se jouaient les épisodes

sanglants ou tragicomiques d’une guerre de trente ans, épicés d’anecdotes balançant entre « couillonnades » surmédiatisées et sombres histoires mystérieusement escamotées. Il fallait alors savoir lire entre les lignes du Provençal et du Méridional puisqu’au milieu de ces années 80, l’autocensure restera l’assurance vie la plus sûre pour un journaliste du cru. Gaston, calé dans son fauteuil de la place Beauvau, se faisait alors décrypter chaque soir les colonnes politiques de « son journal », y apportant les correctifs qu’il jugeait opportuns, même s’il fallait tordre au passage la vérité des faits. Un politique avisé affirmait alors que pour « se faire une idée », il fallait lire les trois journaux, Le Méridional (de droite à l’extrêmedroite) Le Provençal (Socialiste, tendance Defferre) et La Marseillaise (Communiste et résolument cégétiste). Cette situation unique en France, est encore, à cette époque, l’affirmation d’un monopole de « l’information papier » ; même si après l’euphorie de l’après-guerre, l’élan des trente glorieuses, les secousses postcoloniales des années soixante, la presse quotidienne régionale a entamé son lent et inexorable déclin. Pour des questions de coûts de fabrication d’abord puisque la charge salariale des ouvriers du Livre reste lourde et le papier de plus en plus cher. De prix de vente au numéro ensuite qui

s’accompagne d’une perte d’audience. La Marseillaise, Le Provençal (Le Soir, édition vespérale du Provençal), le Méridional tiennent cependant toujours à bonne distance les médias nationaux plus prompts à suivre qu’à précéder. Dans l’audio-visuel on décline ainsi, à longueur d’antenne, les seules « nouvelles » labellisées par les trois journaux. Elles seront reçues, perçues, déformées, enjolivées, dès le petit matin, de la Belle de mai à la Pointe Rouge, de la Valentine à Saint Antoine, de Saint Henri à Saint Loup. Marseille existe telle qu’on vous le dit, puisque… « c’est écrit dans le journal ». Les hebdomadaires nationaux ne cessent d’être épatés par cette ville à la tradition éminemment orale, qui consacre des heures à lire et commenter quatre titres. On parle d’une presse « extraordinairement vivante ». On n’hésite pas non plus à reprendre sur le papier glacé du Nouvel N°1 •

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Pour des raisons en partie économique mais également culturelle, si on compare les comportements d’un consommateur marseillais à celui d’un Alsacien, le lecteur du Provençal ou du Méridional n’est majoritairement pas abonné à son journal Obs, de l’Express ou du Point les mythologies locales, agrémentées de quelques formules indigènes, les faits pesant peu devant la « couleur locale ». citadelle de l'information La presse marseillaise donne donc le « la » de l’information, intra muros, et l’ensemble du pays des médias, pour de bonnes ou mauvaises raisons, reprend à l’envi l’air de la tragédie ou de la comédie distillé par les plumitifs phocéens. Pourtant depuis le début des années 80 et « la libération des ondes » par François Mitterrand quelques supports exogènes – radios libres ou associatives, notamment – ont commencé à éroder le béton épais de cette citadelle de l’information. Pas un mouvement réel, plutôt un signe annonciateur. Si l’Olympique de Marseille restera ainsi à l’abri – excepté pour le journal l’Equipe et quelques magazines spécialisés – des curiosités intempestives, la sphère politique, Gaston Defferre disparu, se retrouve sous les projecteurs crus des médias nationaux. Quelques-uns vont se vautrer, sans préventions déontologiques excessives, dans la caricature, l’excès, voire l’outrance. On songe bien sûr au fameux « Carnets de route » de Christine Ockrent (un reportage bâclé sur Marseille) qui fit grand bruit. Le maire de l’époque, Robert P. Vigouroux (1987-1995) jugé « autiste » ou pour le moins « taiseux » par ses opposants, retrouva la parole et en appela aux plus hautes autorités de l’Etat. A la décharge de la « reine du Paf », les hommes politiques locaux étaient alors, de parfaits relais d’opinion ou de ragots, ne cessant de nourrir les affaires quand ils n’en étaient pas les protagonistes. « Jamais Marseille ne sera dirigée par trois homosexuels » crachait ainsi, en 1989, Pascal Arrighi ex-député du Front National. S’il intriguait plus la gent médiatique, il ne suscitait pas une 76 •

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véritable curiosité auprès des Marseillais sachant, depuis belle lurette, qu’il y a des choses « qu’on sait, mais qu’on ne dit pas ». Dans ces mêmes temps troublés, et alors que les jours de l’OM l’étaient autant, TF1 passait en boucle la plus belle édentée du Vieux Port, poissonnière de son état, déclarant à propos des déboires de Bernard Tapie : « l’important ici, mon bon monsieur, n’est pas de voler, mais de ne pas se faire prendre ». Si la réputation de Marseille avait besoin de publicité, cette saillie y concourait, à une heure de grande écoute. La presse locale pliait donc, mais ne rompait pas encore, même si ses chiffres de vente inquiétaient ceux qui ont cru bon investir, lorsque le groupe Hachette eut à gérer l’aprèsDefferre, en 1987. On sait qu’avec l’aide d’Edmonde Charles-Roux, la veuve de Gaston Defferre, Jean-Luc Lagardère remporta le lot (Var-Matin, La Corse, Le Provençal-Le Soir et le Méridional puis, plus tard NiceMatin) face à un concurrent franco-anglais, au profil mal défini, Robert Maxwell. L’industriel a promis alors de conserver la ligne éditoriale de chaque titre, pendant dix ans, ce qu’en Gascon attaché à la parole donnée, il fit, au mois près. Dix années pendant lesquelles, le Provençal et le Méridional notamment, prospérèrent ou perdurèrent par à-coups, avec, comme le décryptent bien les experts de la distribution, des « pics » de vente au numéro. Ils étaient généralement concomitants aux exploits ou aux mésaventures de l’OM, aux gros faits-divers ou encore au feuilleton politique marseillais et bucco-rhodanien. Mais ces bouffées d’oxygène cachaient mal l’asphyxie progressive du secteur de l’information quotidienne. Plusieurs causes ont été alors avancées. La première, et sans doute la plus mortelle, est la distribution. Pour des raisons en partie économiques mais également culturelles, si on compare les comportements d’un consommateur

marseillais à celui d’un Alsacien (plus de 90% d’abonnés portés aux Dernières Nouvelles d’Alsace), le lecteur du Provençal ou du Méridional n’est majoritairement pas abonné à son journal. En 2010, malgré une politique volontariste, La Provence n’arrive pas, entre journaux portés et journaux postés, à 20% d’abonnements. C’est dire que, pour reprendre l’expression d’un cadre journaliste, « chaque matin le journal remet sa tête sur le billot ». Une grosse partie se jouera donc sur le mythique « cinq colonnes », ce titre de la Une qui tient lieu de slogan et qui fera que les ventes suivront ou ne suivront pas. L’actualité confirmera chaque jour que Marseille et sa région sont sans aucun doute, après Paris, le bassin d’informations le plus fécond de France, mais les journaux perdirent malgré tout leur audience en douceur. En 1997 Hachette décidait d’en finir avec ces titres qu’il estimait en souffrance et tentait d’entrer, pour reprendre la formule de Jean-Pierre Millet, PDG du Provençal, dans « la cour des grands régionaux ». Il ambitionnait, le Méridional et Le Provençal fusionnés, d’atteindre les 220 000 exemplaires. On prit grand soin alors, de garder les deux couleurs de base qui faisaient le fard aux joues des deux anciens quotidiens. Le rouge pour le Provençal, le bleu pour le Méridional. La Provence était censée amplifier la dimension régionale (Bouches du Rhône, Vaucluse et Alpes de Haute-Provence) de deux supports qui, historiquement et culturellement, avaient toujours subi l’omnipotence marseillaise. Une clause de cession - un effet d’aubaine pour beaucoup après vingt ou trente ans de carrière puisqu’ils allaient toucher un mois, voire plus, de salaire brut par année passée – permettrait, dans un premier temps, d’écarter les journalistes dont la carrière s’était exclusivement, pour la majorité, déroulée dans l’un ou l’autre titre

porte-avion et vaisseau amiral Trop de souvenirs, trop d’habitudes, trop de réflexes partisans aussi. Sans parler des connivences entre les différents clans structurant Marseille ; mairie, conseil général, évêché (police), associations, francs-maçons, Force Ouvrière, l’OM, les taxis, le journal… La direction du nouveau journal fut confiée, sans concertation excessive, au PDG du Méridional, assisté du rédacteur en chef du Provençal qui serait appelé à lui succéder, pour services rendus, dont celui de faire passer une pilule jugée par quelques minoritaires, un peu grosse. Le Provençal porte-avions et vaisseau amiral serait donc sous les ordres du capitaine d’un petit dragueur de mines, Le Méridional. Une revanche inattendue pour tous ceux qui avaient supporté, pendant cinquante ans, l’impudente suprématie du Provençal, « le paquebot des médias marseillais », selon la formule d’un cadre de France 3. L’absence de société des rédacteurs et de culture syndicale journalistique affirmée, dans les deux maisons, facilita la manœuvre. Elle fut suivie d’un œil attentif et approbatif par Jean-Claude Gaudin, alors sénateur-maire de Marseille, et négligée par une gauche socialiste atone, sans véritable leader et profondément divisée. Hachette s’était comporté d’abord en gestionnaire soucieux de son investissement, approuvé par la majorité marseillaise UMP qui, tout en pleurant le défunt et si complice Méridional, se réjouissait de la disparition du journal de Defferre, adversaire politique haï mais imité. Jean-Luc Lagardère en inaugurant la Provence se félicitait d’avoir fait tomber « un mur de Berlin », en regardant la cloison qui séparait alors les deux rédactions avenue Salengro, dans le quartier des Crottes. Ce qu’il n’avait, par contre, pas perçu, c’est l’incroyable complexité des Marseillais. Ces derniers ne se retrouvèrent pas dans ce N°1 •

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Plus de 200 000 exemplaires dans trois départements dans les années 70, moins de 150 000 (122 000 selon l’OJD 2012) aujourd’hui. robinet d’eau tiède qu’était devenu La Provence. Après tout les Marseillais ont toujours déjoué les pronostics des observateurs politiques et il est périlleux de penser à leur place. Le jet privé du Gascon avait survolé trop vite cette ville violente et apaisante, criarde et silencieuse, excessive et sage, laide et magnifique, opulente et misérable, plurielle et singulière. Ses comptables, comme son étatmajor, avaient l’œil fixé sur la ligne rouge des capitaux investis et des retours attendus. Ils voulaient, dans un uniforme aux plis soignés, dépasser en quelques mois ceux que des générations mal fagotées avaient permis de faire vivre, en un demi-siècle. Plus de 200 000 exemplaires dans trois départements dans les années 70, moins de 150 000 aujourd’hui (122 000 selon l’OJD 2012). Soit pour le seul Provençal… 100 000 lecteurs disparus alors que la démographie dans les Bouches-duRhône – plus de deux millions d’habitants - a explosé. En fait La Provence avait fait des lecteurs orphelins dans chaque camp. A droite seul Gaudin pouvait réellement se féliciter de la neutralité sourcilleuse et complice observée par la direction du nouveau journal. L’éditorialiste de service peinait, et il enrageait de cette contrainte, à aligner chaque soir quelques paragraphes consensuels, la pire des aberrations pour ce genre journalistique. A gauche manquait désormais la gouaille 78 •

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des contempteurs de l’OM, l’impertinence de quelques chroniqueurs judiciaires, les audaces lexicologiques de faits-diversiers hors concours. La nouvelle et néanmoins très ancienne équipe de direction consacra surtout - tout en s’en défendant au nom du nécessaire « journalisme de proximité » - l’abandon progressif de ce que l’on appelait la locale. Plus d’échos assassins ou farfelus, plus de billets vengeurs, de portraits iconoclastes. Plus de folklore méditerranéen où l’oralité sert de socle à la moindre parcelle de vie sociale. Plus, non plus, de signatures de qualité souvent saluées au-delà de Marseille (Missen, Contrucci, Chakra, Roumel, Maubon… d’autres encore). Le journal La Provence serait sans aspérité, sans parti pris affiché, sans opinion non plus. concurrence exponentielle Le nouvel encadrement phosphorait à partir d’études d’Instituts reconnus, d’analyses des centres d’intérêt du lecteur lambda, de décryptages des habitudes des Marseillais et des Provençaux. Ils étaient ainsi qualifiés de « transversaux » pour travailler ici, habiter là-bas, s’amuser encore  ailleurs. Ce fut dans le même temps le recours systématique au publireportage appelé pudiquement « ventes à compte ferme ». Sur le papier cette énergie était prometteuse. Elle ne le fut pas. On

+En chiffres En 1970 Le Provençal > 195 000 lecteurs-acheteurs/jour Le Méridional > 85 000 lecteurs-acheteurs/jour En 1997 Le Provençal > 134 000 lecteurs-acheteurs/jour Le Méridional > 55 000 lecteurs-acheteurs/jour En 1997 La Provence > 195 000 lecteurs-acheteurs/jour En 1999 La Provence > 155 000 lecteurs-acheteurs/jour En 2012 La Provence > 122 000 lecteurs-acheteurs/jour

n’installe pas une marque sur les seuls critères qualitatifs. Dans la presse moins qu’ailleurs. D’autant que le monde médiatique qui entourait La Provence avait fécondé une concurrence exponentielle. Pléiade de radios aux couleurs marseillaises ou à l’accent provençal, multiplication des chaînes de télévision, émergence d’Internet et d’une information nomade dans une région où l’on porte six bagues pour cinq doigts et le téléphone portable qui va avec. La valeur d’usage, qui avait fait les beaux jours des journaux régionaux, était enfin concurrencée par les journaux électroniques du moindre petit village annonçant aux citoyens ce qui naguère n’était lisible que dans « le journal ». Comme aurait pu le dire Patrick Le Lay « la part de cerveau disponible » pour La Provence s’était réduit comme peau de chagrin. Allait s’ajouter à ces phénomènes convergents, en raison de l’effacement progressif de générations, une dichotomie de plus en plus marquée entre les jeunes journalistes et leur lectorat. La moyenne d’âge, 35 ans, et une formation formatée au « généralisme » plutôt qu’au traitement local, percutait

un lectorat âgé de cinquante ans et plus. L’inexorable affaiblissement du titre était dès lors logique. Faute d’avoir jamais eu une âme, La Provence était un relais parmi d’autres, sans plus, dans le torrent impétueux de l’information continue. Le groupe Hersant et sa gestion difficilement lisible ne devait pas contribuer, en 2008 et dans les années qui suivirent, à apporter quelque lueur d’espoir. Le 4 juin 1997 un capitaine d’industrie plein d’audace et de certitudes, Jean-Luc Lagardère, a mis un point final à une histoire. Il est plus facile de faire décoller des Airbus ou de lancer des missiles qu’un nouveau journal. Plus ardu encore d’installer « ce rendez-vous à terme fixe », entre le lecteur et le journaliste. Cette connivence qu’il avait fallu cinquante ans pour construire et quelques tours de rotatives pour effacer. A l’heure où nous bouclons cette réflexion, Bernard Tapie est propriétaire du journal et un journaliste incontesté, Olivier Mazerolle, est à la barre de la rédaction: une autre histoire commence. Peut-être. ∞ N°1 •

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Humanitaire

L’eau partagée

Markoye (Burkina Faso) développement ■ L’expérience qui est présentée ici a aujourd’hui plus de vingt ans et sa pleine maturité. Elle est née du projet du SIDECM 1 de réaliser un barrage pour compléter des ressources en eau devenues insuffisantes face à des besoins en forte augmentation. Elle s’est affirmée dès son origine par son éthique solidaire, responsable et respectueuse de la vie. Car dans un monde aux ressources finies et inégalement réparties, le mythe d’une croissance infinie entretient une illusion dangereuse. Le syndicat Intercommunal de Distribution d’Eau de la Corniche des Maures est chargé de l’alimentation en eau potable des communes de Cavalaire, Cogolin, La Croix-Valmer, Gassin, Grimaud, La Mole, Plan de La Tour, Ramatuelle, Le Rayol-Canadel, Saint-Tropez.

L'eau coule dans l'aridité d'un village Tamashek.

Pays des Maures (Var-France)

“ Une nouvelle manière de penser est nécessaire si l'humanité veut survivre ” clamait Albert Einstein. Avec les changements climatiques annoncés, les responsables de la gestion de l’eau ont le plus grand intérêt à investir aux côtés des écoles dans des actions fortes d’éducation et de coopération, pour apprendre à protéger, économiser et partager ce bien vital. Oui, l’éducation et la coopération sont les outils d’avenir d’une gestion durable de l’eau et des ressources de la Terre.

Pays des Maures

Markoye

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texte et photos de Francis José-Maria, humanitaire N°1 •

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GéNéALOGIE Une source au creux d’un vallon des Maures Pour illustrer la naissance de cette belle histoire d’éducation et de coopération qui a irrigué le territoire de la corniche des Maures, sur le littoral méditerranéen varois, et la région sahélienne de Markoye, au Burkina Faso, l’image d’une source est tout à fait adaptée. C’est en effet dans le creux d’un vallon des petites montagnes « maures2 » que les communes regroupées au sein du SIDECM ont projeté de construire un barrage sur la rivière de la Verne afin de sécuriser l’approvisionnement en eau de leurs habitants. Mais dans une région qui avait vécu le drame de la rupture du barrage de Malpasset en 1959, faire accepter la construction de ce nouvel ouvrage n’était pas chose simple. Les habitants du village situé à l’aval du projet avaient tous en mémoire les images de cette catastrophe qui avait provoqué la mort ou la disparition de 423 personnes. Leur maire de l’époque fit savoir au SIDECM qu’il consulterait sa population par voie de référendum et qu’il se rangerait à son avis pour autoriser ou non ce projet. D’une source de mort à une source de vie Pour essayer de transformer cette représentation dominante d’un barrage source de mort en celle d’une ressource indispensable à la vie de la région, le syndicat décida de 2

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Les femmes sont à la pointe du combat pour nourrir leurs familles

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s’engager dans une campagne d’information qui dura près de deux ans. Il s’est d’abord agi d’écouter les gens exprimer leurs craintes et leurs visions du projet, pour ensuite travailler ensemble ces représentations par le dialogue. Sans le savoir le syndicat effectuait les premiers pas d’une « démarche chemin » qu’il allait approfondir quelques années plus tard. De nombreuses réunions publiques, des expositions, la réalisation d’un film et d’une maquette, et aussi les premières actions de sensibilisation vers les scolaires ont jalonné cette riche période de concertation menée dans la clarté et le respect de tous les interlocuteurs. Un dimanche de février 1988, les habitants se sont rendus aux urnes en nombre (80% de participation) et 66,50% d’entre eux se sont prononcés en faveur du projet. Du local au planétaire Conforté par ce succès, le SIDECM décida de poursuivre et d’approfondir ses activités d’information et de sensibilisation autour de l’eau auprès des écoles. Dans le même temps, il s’était engagé aux côtés de plusieurs ONG pour soutenir des projets de reboisement et d’aménagements hydrauliques dans la zone sahélienne du Burkina Faso. L’intérêt d’ouvrir ses activités éducatives à la connaissance de cette région africaine et aux échanges avec sa population est apparu évident. Ainsi est né le projet « l’eau partagée » qui cherche à relier en permanence activités d’éducation et de coopération.

« Maures » signifie sombre en provençal

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ANCRAGES Une approche systémique des territoires Le schéma général des sorties de terrain proposées aux élèves et enseignants montre que ces activités s’inscrivent dans les réalités vivantes des territoires du massif des Maures, dans le Var et de la région sahélienne de Markoye, au Burkina Faso. Grâce à une approche environnementale (systémique), les élèves étudient l’eau dans ses relations avec les minéraux, les végétaux, les animaux et les humains. Ils explorent le bassin versant depuis les sources jusqu’au littoral marin et découvrent les réalités de la vie quotidienne du village sahélien de Markoye afin de mesurer les enjeux à la fois locaux et planétaires de la gestion de l’eau. Un des objectifs majeurs de cette approche est de permettre aux participants de découvrir en quoi les êtres et les choses, les êtres entre eux et avec le monde dont ils savent qu’ils font partie, sont profondément solidaires. Car au fond l’enjeu central est bien celui de la pérennité du monde, de sa durabilité, qui pose clairement la question éthique de notre relation avec la Terre, avec les autres êtres humains et avec tous les êtres vivants. L’ouverture des activités à la dimension planétaire permet de prendre en considération toute l’importance de la valeur culturelle et spirituelle qui s’attache à l’eau, avec la 84 •

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Une immersion dans les réalités vivantes du territoire

diversité des regards, des représentations et des systèmes de valeurs que les différents groupes humains ont bâtis autour d’elle. Il s’agit donc bien d’une approche où l’on s’intéresse à la fois à l’objet étudié –l’eau – et au sujet qui l’utilise dans sa réalité sociale et culturelle. Un partenariat harmonisé autour d’objectifs éthiques La réalité du monde d’aujourd’hui se manifeste dans une extrême complexité et l’école toute seule ne peut pas répondre aux exigences éthiques et professionnelles d’un projet d’éducation à l’environnement. Pour comprendre les mécanismes et les enjeux de cette complexité, pour peser sur les choix d’actions à venir, il nous faut construire un outil de pensée qui intègre cette causalité circulaire, interactive, interdépendante : la « pensée complexe ou systémique ». Cette complexité exige la mise en œuvre d’une large interdisciplinarité que le projet « l’eau partagée » a construit à travers le réseau étroitement tissé des compétences d’un partenariat interinstitutionnel : professionnels de l’eau et de l’environnement, enseignants et pédagogues, associations agissant dans les domaines de l’environnement et de la coopération. Ce partenariat harmonisé permet d’offrir, aux enfants et adultes inscrits dans le processus d’éducation, des situations d’apprentissages relevant de trois champs :

• le cadre formel de l’école qui organise son enseignement inter et transdisciplinaire à partir des instructions officielles. • Le cadre non formel du syndicat des eaux, des professionnels de l’eau et de l’environnement (observatoire marin, Office National des Forêts, syndicat de rivière de la Giscle…) qui offre aux participants d’authentiques situations de vie en donnant un contexte et un sens aux apprentissages • Le cadre informel enfin qui fédère, avec plusieurs ONG, les actions militantes en direction de la région sahélienne de Markoye. C’est le lieu propice à l’émergence d’une conscience citoyenne et planétaire des enjeux de survie de l’espèce. L’efficacité de ce partenariat éducatif implique l’élaboration d’un référent commun, la charte de l’eau partagée, qui s’architecture autour de valeurs communes de respect, de solidarité, de partage, et de postulats psychopédagogiques. 3

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Une méthode originale adaptée aux différents contextes socioculturels Objectif fondamental du projet, le changement réel des comportements ne pourra être effectif que si l’action éducative s’appuie sur une « pédagogie différenciée » qui prend en compte les représentations mentales des différents acteurs et toutes les dimensions de leur personnalité : rationnelle, corporelle et imaginaire. La démarche originale mise en œuvre, inspirée de la « démarche-chemin » définie par Edgar Morin3 comme une méthode qui mobilise la « pensée complexe », ne propose pas dans son dialogue un programme, mais un chemin au cours duquel on pourra mettre à l’épreuve certaines stratégies qui se révéleront fructueuses ou non pendant le cheminement dialogique... Elle cherche à dépasser l’approche fragmentée du réel, à laquelle nous conditionne la pensée cartésienne dominante, en apprenant aux participants à relier, à recomposer. Car le tout est plus que la somme des parties.

Edgar Morin dans « Eduquer pour l’ère planétaire »

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Ci-contre à gauche : Derrière une porteuse d'eau africaine, les enfants apprennent à porter la vie sur et dans leurs têtes Ci-dessous : Comme ici par la musique, la dimension culturelle est au cœur du projet éducatif

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Cette option méthodologique qui fonde l’originalité du projet « l’eau partagée » a fait la preuve de son efficacité non seulement sur le territoire français des Maures, mais également dans le contexte en totale rupture, géographique, culturelle et socio-économique, du village sahélien de Markoye.

MISE EN œUVRE Dans le massif des Maures En vingt ans, plus de 30 000 élèves ont sillonné le bassin versant des Maures depuis ses sources jusqu’au littoral marin. En allant voir ce qui se passe derrière leur robinet, l’occasion leur est donnée de rompre avec leur représentation dominante d’un objet qu’il suffit d’ouvrir pour qu’il coule, même en période de sécheresse. Ils suivent les cheminements superficiels et souterrains de l’eau, ils cassent les roches de ses montagnes pour fabriquer de la terre, relèvent le défi de stopper l’écoulement de l’eau en construisant un barrage, pêchent toutes sortes d’animaux dans son lac et sa rivière, effectuent des prélèvements dans la nappe souterraine, apprennent à nettoyer son eau dans une usine, ils se laissent porter par les cours d’eau jusqu’à la mer et par les nuages jusqu’au village de Markoye au Burkina Faso. Toutes ces expériences d’exploration corporelle du réel sont prolongées par des moments de questionnement réflexif qui favorisent la construction de notions et de concepts. Le tâtonnement expérimental est conforté par une recherche en groupe souvent contradictoire, argumentée et un statut positif de l’erreur. Un des points forts du projet est d’offrir aux élèves des situations de vie dans lesquelles le contact avec le réel se fait prioritairement par leur sensibilité, leur affectivité, leurs émotions. Cette résonance affective creuse et entretient le désir de comprendre et l’approfondissement intellectuel qu’il nécessite. 86 •

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Fortement ancrées dans la réalité vivante d’un territoire, les activités s’ouvrent à la connaissance de la vie quotidienne d’un village de l’Afrique subsaharienne où le manque d’eau peut entraîner la mort de la végétation, des animaux et des hommes. En découvrant que les insectes aquatiques et la forêt jouent un rôle essentiel dans la qualité de l’eau qu’ils utilisent, en mesurant les conséquences des activités humaines sur la qualité des milieux aquatiques… bref en s’intéressant aux interactions entre les minéraux, les végétaux, les animaux et les humains, ils entrent de plein pied dans une approche systémique du territoire et développent ainsi un véritable outil de pensée complexe. A côté de ces solidarités environnementales, ils découvrent les solidarités locales (les communes qui n’ont pas d’eau font appel à celles qui en disposent) et régionales (l’eau des Alpes qui vient alimenter le littoral) pour permettre à tous les habitants d’un territoire d’accéder à une ressource qui y est inégalement répartie. Ayant mesuré la nécessité de ces solidarités à l’échelle de leur territoire ils sont en capacité de comprendre cette même nécessité à l’échelle de la planète sur laquelle l’eau est aussi très inégalement répartie.

L’élan solidaire Fortement ancrées dans la réalité vivante d’un territoire, les activités s’ouvrent à la connaissance de la vie quotidienne d’un village de l’Afrique subsaharienne où le manque d’eau peut entraîner la mort de la végétation, des animaux et des hommes. La mise en relation des élèves avec cette situation en rupture leur permet de se réapproprier une conscience oubliée de la valeur vitale de l’eau pour agir sur leurs représentations mentales et leurs comportements. En inscrivant les thèmes des journées auxquelles ils participent dans leurs projets pédagogiques, les professeurs exploitent les expériences menées pour nourrir leurs enseignements dans les diverses disciplines : • Un jeu de la « porteuse d’eau » aujourd’hui scellé dans une cours de récréation, a servi de support à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture • un séchoir solaire utilisé par les femmes de Markoye pour conserver leurs productions maraîchères a constitué le projet d’une classe de technologie de collège • et de nombreux autres prolongements dans les domaines des sciences, de la géographie, de la poésie, des arts plastiques, de la musique, de la danse… Toutes ces créations sont présentées au grand public à l’occasion de l’exposition annuelle qui se tient dans une des communes du syndicat. Cet événement est le lieu de riches échanges humains et culturels avec les villageois de Markoye présents, avec des artisans et musiciens du Burkina Faso. L’organisation de tombolas et de ventes permet également aux élèves de recueillir des fonds pour participer au financement des projets de développement des villageois sahéliens. Cette manifestation est l’aboutissement du projet d’éducation pour un développement durable dont l’UNESCO donne la définition suivante :

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« L’éducation pour un développement durable, c’est à apprendre à : - respecter, reconnaître la valeur et les richesses provenant du passé, tout en les préservant ; - apprécier les merveilles de la Terre et de tous les peuples ; - vivre dans un monde où chacun ait de quoi se nourrir pour une vie saine et productive; - évaluer, entretenir et améliorer l'état de notre planète ; - construire et apprécier un monde meilleur, plus sécurisant, plus équitable ; - être des citoyens concernés et responsables, exerçant leurs droits et responsabilités à tous les niveaux : local, national et global. »

Dans le village sahélien de Markoye À l’occasion de l’exposition de 2003, le SIDECM a organisé sous le Haut Patronage de l’Unesco un colloque international sur le thème de « l’éthique de l’eau et l’éducation des populations ». Les participants venus du monde entier ont interrogé l’expérience de l’eau partagée sur sa capacité à s’adapter à des contextes territoriaux et humains différents. Profitant de la présence de leurs partenaires burkinabé, les acteurs du projet décidèrent d’aller expérimenter la mise en œuvre de la démarche chemin dans le village de Markoye. N°1 •

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Ci-contre à gauche : Campagnes de recherches d’eau Ci-dessus : Le nouveau jardin maraicher de Markoye En bas : Collégiens de Cogolin et de Markoye installant le goutte à goutte”

En février 2004, grâce à la collaboration pédagogique du collège local, avec la participation active des groupements villageois, de l’association des parents d’élèves, des animateurs des ONG partenaires des agents de l’environnement et de la santé, et d’une association culturelle locale, le processus a été engagé dont voici les grandes étapes4 : • une analyse des ressources et contraintes locales ; • un long temps d’échanges consacré à l’émergence des représentations mentales autour de l’eau ; • un travail de catégorisation autour de quatre grands thèmes : Nature, culture, agriculture et santé ; • l’organisation de groupes de travail chargés de réaliser des enquêtes de terrain ; • la restitution de leurs travaux au grand groupe ; • l’émergence de projets paraissant essentiels à la communauté éducative et villageoise ; • l’analyse de l’action et des principes de la démarche engagée (stratégie pour la connaissance). Nous n’en donnons ici que les principales étapes en invitant le lecteur à prendre connaissance de son compte-rendu écrit et filmé dans l’ouvrage « l’eau partagée » présenté plus loin.

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Depuis, les villageois font vivre ces différents projets en faisant alterner des temps pour l’action et des temps pour la réflexion dans une réelle dynamique d’auto formation. C’est ainsi qu’après une phase expérimentale d’irrigation au goutte à goutte à laquelle ont participé des collégiens de Cogolin, des recherches d’eau ont permis de créer un nouveau jardin maraîcher d’un hectare autour d’un forage équipé d’une pompe solaire. La réhabilitation d’une réserve d’eau a donné naissance à un deuxième jardin maraicher au milieu des dunes (Le film « les légumes du désert » retraçant cette expérience est téléchargeable sur internet). Dans le champ culturel, un recueil intitulé « récits du pays des hommes intègres » a été publié. Un centre d’information alliant les techniques traditionnelles et modernes de communication est en cours de création. Selon le même processus, un important projet d’éducation à la santé et de promotion de l’hygiène est engagé. Un film5 a été tourné avec les villageois de Markoye dans une des langues vernaculaires de la région pour servir de support aux actions de sensibilisation aux maladies hydriques, plus particulièrement la bilharziose fortement présente dans la région. Une action expérimentale est menée pour l’équipement d’un quartier pilote en latrines avec la participation d’une association villageoise, les agents de la santé, les artisans locaux et plusieurs ONG. En puisant dans la dimension culturelle de l’eau, la « démarche chemin » donne toutes ses chances à la participation active des populations concernées. Elle permet d’éviter l’écueil des transferts de technologies, souvent sophistiqués, qui échouent parce qu’ils sont en conflit avec les cultures locales. 5

L'eau est indispensable au développement de l'Afrique et les puits apportent un progrès incontestable au village.

UN COUP D’ARRÊT BRUTAL A partir de la rencontre heureuse avec René Jam, inspecteur de l’éducation nationale qui s’est passionné pour ce projet, ce dernier s’est construit et développé dans la plus grande harmonie avec les enseignants et les différents inspecteurs qui lui ont succédé. Il a reçu la reconnaissance de personnalités et organismes tout à fait respectables : Jean Audouze, Edgar Morin, Erik Orsenna, Philippe Meirieu, l’Unesco, le Conseil Mondial de l’Eau, l’Académie de l’Eau, l’Agence de l’Eau, la Région… Jusqu’à l’arrivée en 2011 d’un nouvel inspecteur qui a décidé de tuer le projet sur son territoire de naissance.

Intitulé « Suka Feto » (l’enfant et la mare) ce film a reçu en 2012 le prix des rencontres internationales « Eau et cinéma » dans la catégorie Sciences et éducation.

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+Parution de l’ouvrage « l’eau partagée » De cette expérience d’éducation et de coopération est né l’ouvrage « l’eau partagée » qui témoigne de vingt ans de pratiques et recherches pédagogiques. Conçu sous forme de coffret multimédia, il constitue un outil de formation qui donne des clés organisationnelles et méthodologiques aux acteurs intéressés pour leur permettre de développer des activités d’éducation adaptées aux contraintes et ressources de leurs territoires spécifiques. Son contenu est constitué : •D  ’un livre « pratique » qui retrace l’historique, l’organisation, et la mise en œuvre des activités sur les deux territoires •U  n livre « d’essai de théorisation » à partir de cette pratique

•U  n livre de « Récits du pays des hommes intègres » qui est un recueil de narrations et contes des habitants de la région de Markoye •U  n DVD qui regroupe les résumés filmés de toutes les sorties de terrain, des expositions et de la mise en œuvre de la démarche chemin à Markoye •U  n DVD du film « l’eau partagée » coproduit par le SIDECM et l’UNESCO réalisé par Hervé Ghesquière et Michel Anglade •U  n CD Audio du « Conte de l’éléphant sage » dit par Jean Crépin M’Balla Cet ouvrage a reçu le label de la Décennie des Nations Unies pour l’Education en vue du Développement Durable ainsi que le grand prix du Symposium International de l’Eau de Cannes.

Aujourd’hui nous n’en comprenons toujours pas les motivations, mais nous gardons en mémoire les injonctions qu’il nous a adressées et qui résonnent comme un glas : • Désormais, vous n’avez plus à penser mais à suivre mes instructions • Si les enseignants participent en aussi grand nombre c’est parce qu’ils n’ont rien compris, mais je vais reprendre les choses en main •L  es élèves n’ont pas à faire de la solidarité internationale à l’école • Dans les instructions d’éducation aux sciences, l’eau ne représente que deux lignes… Nous nous souvenons aussi de son refus de saluer les participants à une réunion de conciliation tentée par le Directeur Académique et au cours de laquelle il est resté totalement muet. Nous connaissons les soupçons qu’il fait peser sur le projet : nous ferions le travail à la place des enseignants; nous confondrions intérêt particulier et intérêt général ; nous exprimerions une résistance au changement… Tout cela sans jamais avoir eu la curiosité de venir assister à la moindre séquence des activités proposées. 6

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Les auteurs de l’ouvrage René Jam et Francis José-Maria

Résultat de ce refus total de dialogue : depuis 2012, plus aucun élève des écoles de la circonscription ne participe aux activités proposées par l’eau partagée. Comble de l’absurdité, des établissements scolaires de toute la France ont répondu à l’appel à projet lancé conjointement par l’eau partagée, le réseau des écoles associées à l’Unesco et les réserves de la biosphère dans le cadre de l’année internationale de la coopération dans le domaine de l’eau. Du 4 au 6 juin dernier, ils sont venus présenter leurs travaux d’une grande richesse pédagogique au Domaine du Rayol6, sur le territoire de l’eau partagée. Mais aucune école de la circonscription n'a pu y participer malgré la demande officielle faite à l’inspection académique en 2012. En interrompant le « partage de l’eau », l’inspecteur référent de l’éducation aux sciences et au développement durable a aussi mis un terme au partage des pratiques et des savoirs qui en découlaient. Il a asséché son territoire des ressources éducatives disponibles dans le domaine de l’eau. ∞

Contact : fjosemaria@orange.fr Lien : http://eaupartagee.i-blio.com/fr/index.html

Le compte-rendu complet de ces journées est consultable sur le lien http://eaupartageerayol.com

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Quand Sagan se livrait…

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Sagan, Françoise. Fit son apparition en 1954, avec un mince roman, Bonjour tristesse, qui fut un scandale mondial. Sa disparition, après une vie et une œuvre également agréables et bâclées, ne fut un scandale que pour elle-même.1

Couverture du Livre Bonjour tristesse, Collection livre de poche, 1982

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par Lucie Spindler, étudiante en journalisme à l'Institut d' études politiques d'Aix-en-Provence

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Françoise Sagan rédigeant sa notice nécrologique pour Le dictionnaire des auteurs, sous la direction de Jérôme Garcin.

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Portrait

Au manoir du Breuil, les portes claquent, les sourires esquissent une danse amusée, les cœurs se hissent au rang de l’amitié éternelle. Françoise Sagan et ses amis ont rejoint les environs de Honfleur. L’herbe verte arrosée aux bulles de champagne, la langueur des rayons de soleil et la valse des mots nourrissent un quotidien exalté. Dans cette maison jadis occupée par Sarah Bernhardt, l’écrivain puise le calme nécessaire à son travail, autant que le plaisir de vivre libre et entourée de ses amis. Les murs du manoir ne parlant pas, il nous reste les livres en témoignage. Petit détour dans la bibliographie de Françoise Sagan, entre romans, pièces de théâtre, nouvelles et souvenirs de bonheurs immortels.

Bonjour tristesse Premier roman publié au printemps 1954, à l’âge de dix-huit ans, Bonjour tristesse est une révolution dans le paysage littéraire français. Succès de librairie notoire auprès de la jeunesse d’après-guerre, tiré à 5000 exemplaires, retiré à 3000, puis 25 000 et enfin à 50 000 pendant des années. Synonymes de liberté, de calme, mais surtout de volupté, l’auteur noue l’intrigue de son premier roman sur les plages de la Méditerranée. Cécile, jeune femme de dix-sept ans, part en vacances avec son père Raymond dans une somptueuse villa de la Côte d’Azur. Elle découvre les joies de l’amour, la fête et goûte à la liberté. Seulement, l’arrivée d’Anne Larsen, sa future belle-mère bouleverse ses plans. Contant le doux passage de l’enfance à l’âge adulte, Françoise Sagan lève le voile sur les désirs cachés de l’adolescence. Comme Simone de Beauvoir l’avait fait dans Le Deuxième sexe, elle met en lumière l’existence d’un désir féminin indépendant du sentiment amoureux. Ainsi, il n’est plus question pour la femme d’être moralement ou socialement punie parce qu’elle agit pour son plaisir : « En 1953, j’écrivis Bonjour tristesse, qui parut en France en 1954 et fit scandale. Scandale auquel je ne compris d’abord rien et auquel aujourd’hui je ne peux donner que deux raisons absurdes. On ne tolérait pas qu’une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans fît l’amour, sans être amoureuse, avec un garçon de son âge et n’en fut pas punie. L’inacceptable étant qu’elle n’en tomba pas éperdument amoureuse et n’en fût pas enceinte à la fin de l’été. Bref, qu’une jeune fille de cette époquelà pût disposer de son corps, y prendre du plaisir, sans que cela méritât ou obligeât à une sanction, jusqu’ici considérée comme inexorable »2.

La vie légèrement débridée que mène Cécile, ses amours « rapides, violentes et passagères », son goût pour le whisky et la fête parlent à la jeunesse d’après-guerre. Dans un jeu de miroirs, elles se comprennent grâce au pouvoir des mots qui révèle le lecteur à lui-même. Lors d’une rencontre avec Denis Westhoff, fils unique de Françoise Sagan, dans son salon parisien, il me décrit cette atmosphère : « Ma mère a libéré toute une génération de jeunes femmes qui pensaient à cela et qui ont vu ce qu’elles pensaient dans son livre. Cela a été une sorte de révélation. Encore aujourd’hui, dans les salons du livre, je tombe sur des dames qui ont soixante-cinq ou soixante-dix ans, de la génération de ma mère, et ces femmes me disent à quel point ce livre a changé leur vie. Elle a dit tout haut, ce que tout le monde pensait tout bas. À cette époque, un vent de liberté a déferlé sur une génération de jeunes femmes »3. Au public unanime s’oppose la critique. Certains voient un talent précoce et une virtuosité incontestable, d’autres perçoivent un simple phénomène de mode dont le succès retombera aussi vite qu’il est apparu. Anecdote des plus révélatrices, lorsque l’auteur entre dans une librairie du quartier latin pour acheter un exemplaire de son propre ouvrage, la vendeuse lui répond, l’air

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Couverture du Livre Bonjour tristesse, Edition Pocket, 2009

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Françoise Sagan, Avec mon meilleur souvenir, Editions Gallimard, 1984, p 43

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agacé : « Nous l’avons reçu hier. Vraiment, je ne vous le recommande pas. C’est une petite dévergondée qui l’a écrit. Je l’ai parcouru, eh bien, mademoiselle, on y raconte des histoires dégoûtantes ». La jeune femme obtient pourtant le Prix des critiques le 24 mai 1954. Emile Henriot écrit dans sa chronique littéraire au Monde : « En attribuant leur prix, à deux voix de majorité, à Mlle Françoise Sagan, pour Bonjour tristesse, les critiques littéraires, constitués hier en jury, se sont mis d’accord sur le talent, mais non certes pas pour recommander au grand public ce livre immoral où l’on voit dessiner avec beaucoup d’art le portrait d’un monstre4 ». Cécile, l’héroïne du roman, est perçue comme l’incarnation du mal qui ronge la société française. Le rejet de l’autorité parentale inquiète, le refus de croire en Dieu apparaît comme un outrage. Comment est-il possible qu’une jeune fille de bonne famille dévoile un visage aussi pervers ? Le dialogue intérieur de Cécile, oscillant entre la nécessité de se conformer à la morale bourgeoise, et ses désirs les plus intimes, choque l’opinion. La réaction la plus spectaculaire est sans doute celle de François Mauriac, lui consacrant la Une du Figaro du 1er juin, intitulée Le Dernier prix des critiques. Intellectuellement désarmé par les mœurs de la jeunesse, l’homme de lettres n’est pas moins ému par ce « charmant petit monstre » qui est sûrement « plus touché par la grâce que certains croyants ». À propos de Un château en Suède, il dira même : « C’est beau, c’est gai et c’est même mieux que tout cela : c’est grave », révélant un peu plus l’admiration que lui inspire la jeune femme.

Entretien avec Denis Westhoff, Jeudi 21 février 2013 Émile Henriot, Le Monde, 25 mai 1954, membre du jury du prix des critiques

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Couverture du livre Bonjour New-York suivi de Maisons louées, Collection le Livre de poche biblio, 12 juin 2009

Bonjour Naples, Bonjour Capri, Bonjour New York En 1954, à la demande de Hélène Lazareff, fondatrice de Elle, Françoise Sagan part sillonner le Sud de l’Italie pour en nourrir des carnets de voyage. L’auteur est immédiatement séduit par Naples, ses ruelles chaudes, ses couleurs ocres, ses habitants au charme décomplexé. Le 27 septembre 1954, elle écrit à propos de la cité méditerranéenne, « il y a quelque chose qui vous force à partir avant qu’il ne soit trop tard et que l’on soit obligé d’y rester et de consacrer sa vie à y être heureux sans rien faire »5. Destination Capri où l’auteur ne tarde pas à épouser le rythme languissant de l’île. Bain du matin en eau claire, déjeuner du midi sur la plage, sieste dans des draps blancs et frais, puis début des « festivités » aux alentours de vingt heures. Un quotidien nourri de volupté. Dix ans plus tard, ce sera Jean-Luc Godard qui magnifiera les eaux bleues et les roches brunes de Capri dans Le Mépris (1963).   En 1956, l’auteur se rend outre - Atlantique. Les gratte-ciel new-yorkais, « ces guetteurs immobiles et impuissants couronnés avec dérision des publicités outrageantes »6, jaillissent sous sa plume. New York, vrombissante le jour, mélancolique la nuit, est « une ville implacable, bercée par un air étonnant, surexcitant et qui ne vous laisse pas de trêve »7, écrit-elle. Cet air, sans doute une « sourde et déchirante mélancolie du jazz devant un pianiste si seul », s’immortalise lors de sa rencontre avec Billie Holiday. Un coup de foudre humain, artistique, l’étincelle de deux sensibilités qu’elle raconte dans Avec mon meilleur souvenir : « Nous passâmes quinze jours –

Bonjour New-York suivi de Maisons louées, Editions de l’Herne, 2008, p 21 Bonjour New-York suivi de Maisons louées, Editions de l’Herne, 2008 p 16 7 Bonjour New-York suivi de Maisons louées, Editions de l’Herne, 2008 p 13 8 Françoise Sagan, Avec mon meilleur souvenir, Editions Gallimard, 1984, p 16 9 Bonjour New-York suivi de Maisons louées, Editions de l’Herne, 2008 p 15 5

ou plus exactement quinze aubes – de quatre heures du matin jusqu’à onze heures ou midi, dans cette boîte incessamment enfumée à écouter Billie Holiday chanter » 8. Qu’elle se rende au « number two » (la seule boîte de nuit de Capri qui vaille la peine) ou qu’elle écoute la star du jazz américain, l’auteur photographie ces instants éphémères dans leur ombre entrecoupée de lumière : « Sur les trottoirs de New York, le regard ricoche comme des cailloux sur une eau grise, allant d’une rive du monde à l’autre. On bascule tout d’un coup, avec un petit vertige bref, de l’Avenue of Americas aux ruelles de Naples ou de Palerme, avec leur odeur amicale de café fort, de fritures à l’huile, et de familles tellement nombreuses (…) »9. Un certain sourire, La chamade, Un peu de soleil dans l’eau froide, Des bleus à l’âme… Les titres mélancoliques et les succès se multiplient. Françoise Sagan devient un des auteurs les plus lus en France et dans le monde. Symbole de l’hédonisme incandescent de la seconde moitié du XXe siècle, ses personnages sont des héros à la tragédie ordinaire. L’amour et la solitude existentielle constituent la toile de fond de romances vécues ou imaginées. Depuis Proust, comment l’homme peut-il décrire la déchéance d’une passion et à sa mort dans les limbes d’un Temps destructeur ? Françoise Sagan raconte mieux que quiconque « cette espèce de solitude perpétuelle qui n’est pas un thème bénin, un petit thème. Cette conscience d’un soi immuable, assez perdu et incommunicable à la fois. Presque biologique, en somme. Etant donné que tout le monde en

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Les nourritures terrestres fut la première de ces bibles écrites de toute évidence pour moi, presque par moi, le premier livre qui m’indiquât ce que j’étais profondément et ce que je voulais être : ce qu’il m’était possible d’être (…)

souffre plus ou moins, c’est même un des postulats premiers : l’homme naît et meurt seul »10. La valse des sentiments rythme des romans aux personnages attachants. Des hommes et des femmes que l’auteur peint dans leur vérité, complexe, loin des clichés habituels. Dans sa manière d’appréhender les relations amoureuses, sa plume est maîtresse. Gide, Proust, Sartre Comment évoquer Françoise Sagan sans parler de ses inspirations, de ses coups de foudre littéraires et de sa passion pour les mots ? En nous promenant dans la bibliothèque du « charmant petit monstre », Les Nourritures terrestres nous tomberaient inévitablement dans les mains, tant le lien entre Gide et Sagan parait évident. L’amour de la vie, de la nature et de la terre enseigné au jeune Nathanaël, le héros d’André Gide, est une invitation au plaisir : « Les nourritures terrestres fut la première de ces bibles écrites de toute évidence pour moi, presque par moi, le premier livre qui m’indiquât ce que j’étais profondément et ce que je voulais être : ce qu’il m’était possible d’être (…) je sais très exactement dans quelle odeur d’acacias je découvris ses premières phrases, ses premiers ordres adressés à Nathanaël (…) c’est à l’ombre de ce peuplier que je découvris, grâce à Gide, que la vie m’était offerte dans sa plénitude et ses extrêmes – ce que j’aurais dû soupçonner de moi-même, d’ailleurs, depuis ma naissance »11. Cet hédonisme se retrouve dans chacun de ses personnages et dans la vie de l’auteur, jamais à

court d’idées pour exalter les charmes de l’existence. Puis, la lecture d’Albertine disparue est une révélation, l’œuvre proustienne apparaît comme une immensité des possibles : « Je découvris qu’il n’y avait pas de limite, pas de fond, que la vérité était partout, la vérité humaine s’entend, partout offerte, et qu’elle était à la fois la seule inaccessible et la seule désirable. Je découvris que la matière même de toute œuvre, dès l’instant qu’elle s’appuyait sur l’être humain, était illimitée ; que si je voulais – si je pouvais – décrire un jour la naissance et la mort de n’importe quel sentiment, je pouvais y passer ma vie, en extraire des millions de pages sans jamais arriver au bout, sans jamais toucher le fond, sans jamais pouvoir me dire : “J’y suis, je suis arrivée” ». Enfin, Jean Paul Sartre s’inscrit au rang des illustres, tant leur rapport humain et intellectuel imprègne sa vie de lectrice et de femme. Dans une lettre qu’elle adresse à l’homme de chair avant l’homme de lettres, Françoise Sagan salue son honnêteté, son courage autant que son humilité. Sartre, le plus grand écrivain de sa génération, dit-elle. Sartre, intellectuel engagé, qui ne faiblit jamais devant le désespoir d’une cause. Sartre, humain et humble : « vous avez aimé, écrit, partagé, donné tout ce que vous aviez à donner et qui était l’important, en même temps que vous refusiez tout ce que l’on vous offrait et qui était l’importance. Vous avez été un homme autant qu’un écrivain, vous n’avez jamais prétendu que le talent du second justifiait les faiblesses du premier ni que le bonheur de créer seul autorisait à mépriser ou à négliger ses proches, ni les autres, tous les autres  »12.

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Françoise Sagan, Un certain regard, Editions de l’Herne, 2008, p 92 Françoise Sagan, Avec mon meilleur souvenir, Edition Gallimard, 1984, p 141 12 Françoise Sagan, Avec mon meilleur souvenir, Edition Gallimard, 1984, p 129 10 11

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Extraits d'images du film sorti le 11 juin 2008, réalisé par Diane Kurys. Sylvie Testud incarne le rôle de Françoise Sagan. © 2008 ALEXANDRE FILMS / Etienne George

En relisant ces quelques lignes extraites des Mots, on ne peut s’empêcher de retrouver Françoise Sagan dans le miroir de Jean-Paul Sartre et la peur de la mort inguérissable qui les traverse: « Je frissonnais, transi par ma mort, sens véritable de tous mes gestes, dépossédé de moi-même, j’essayais de retraverser la page en sens inverse et de me retrouver du côté des lecteurs, je levais la tête, je demandais secours à la lumière : or cela aussi, c’était un message ; cette inquiétude soudaine, ce doute, ce mouvement des yeux et du cou, comment les interpréterait-on, en 2013, quand on aurait les deux clés qui devaient m’ouvrir, l’œuvre et le trépas ?[...] »13 Toxique Un carnet à l’encre noire et au papier jauni est couché entre deux romans. Écrit après son accident de voiture, à l’été 1957, Toxique plonge le lecteur dans le quotidien douloureux de l’auteur. Face à la souffrance physique,

Françoise Sagan décrit son corps nu, grelottant, seul parmi des pensées qui laissent deviner son mal-être : « Dimanche : deuxième jour à la clinique. Ciel bleu, peupliers frémissants mais je n’ai pas une grande impression de campagne. Nuit Terrible ». Pour diminuer des douleurs insupportables, l’auteur se voit administrer un succédané de la morphine, le « 875 ». Ces trois chiffres raisonneront dans son cerveau comme une drogue. Chaque jour passé sans ampoule est une victoire et un supplice à la fois : « Vendredi. Voici le jour J, le jour « sans ». Mal fou à m’endormir. J’ai même pris un bain en titubant de sommeil. Les nuits sont bien noires quand même, sous ce méridien ». Dans la froideur de l’hôpital, Françoise Sagan raconte sa peur de la vie triste, amputée de son insouciance passée et de ses bêtises d’adolescente. « J’avais seize ans, J’ai eu seize ans, Je n’aurai plus seize ans », lâche-t-elle d’un coup de crayon laconique.

Avec mon meilleur souvenir Souvenirs cocasses, attablée au Casino de Deauville ou à bord de son Aston Martin, bribes d’une vie où l’ennui n’existe pas et le théâtre est d’abord le lieu des copains. Dans Avec mon meilleur souvenir, le lecteur découvre les passions de l’auteur, son goût pour la vitesse, le jeu, qui accélèrent le temps dans un moment de bonheur rare : « De même qu’elle rejoint le jeu, le hasard, la vitesse rejoint le bonheur de vivre et, par conséquent, le confus espoir de mourir qui traîne toujours dans ledit bonheur de vivre. C’est là tout ce que je crois vrai, finalement : la vitesse n’est ni un signe, ni une preuve, ni une provocation, ni un défi, mais un élan de bonheur »14. Sur les planches, Château en Suède, Un piano dans l’herbe, La Robe mauve de Valentine, sont des succès. Le théâtre, malgré ses ratés, amuse l’auteur, « trois mois d’efforts, d’agitation, de cavalcades, de réflexions, de travail en fait, réduits à rien en une heure et demie de représentation, il y a là quelque chose d’héroïque, de fou,

d’injuste, de romanesque, bref quelque chose qui fait que, quoi qu’il arrive, pas plus que je ne saurais renoncer au casino, je ne saurais renoncer, je le crois, au théâtre »15. Devant ces souvenirs à la drôlerie incomparable, le lecteur ne peut être qu’émerveillé. Et jaloux. Que reste-t-il de cet état d’euphorie et d’insouciance propre aux Trente Glorieuses ? Cette mélancolie désabusée incarnée dans les films de Jacques Demy ? Relire Françoise Sagan, c’est faire revivre une époque où la liberté était encore maîtresse du temps. Comme l’écrit Denis Westhoff, en conclusion de son ouvrage, « Aujourd’hui, le petit monde de Sagan a pratiquement disparu, il a été englouti, aspiré par nos modes de vie actuels et les révolutions de la fin du siècle dernier. Avec elle, ont été emportés ses personnages aux vies que l’on qualifiait d’aisées, d’insouciantes et souvent de futiles. Mais en relisant ses livres, je retrouve un désir de vivre et un besoin d’aimer chez chacun de ses personnages qui, eux, ne sont pas près de nous quitter » 16. ∞ Françoise Sagan, Avec mon meilleur souvenir, Editions Gallimard, 1984, p 66 Françoise Sagan, Avec mon meilleur souvenir, Editions Gallimard, 1984, p 96 16 Denis Westhoff, Sagan et Fils, Stock, 2012

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Jean-Paul Sartre, Les mots, Editions Gallimard, 1964, p 172

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Il était

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fois

le rugby

rencontre ■ L’homme est cabossé. Son visage calé tout en haut de sa longue taille raconte des batailles de légendes. Celles qu’on se transmet aux comptoirs des quais. Qui vous inscrive dans l’éternité de la mémoire collective, même les soirs où les compteurs sont en panne, que l’équipe se resserre dans la peine et qu’on ne comprend pas pourquoi la fierté n’a pas suffi. Son nom, Champ, est une promesse de victoire et annonce les bulles qui explosent lorsqu’on pousse le bouchon suffisamment loin. par Éric Champ, international de Rugby (avec Hervé Nedelec) Photos Nice Matin et Guillaume de Courbons

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Sport Eric Champ un guerrier qui dit en s’amusant qu’il est le “barbare de la rade”

«» La terre est bleue comme une orange.

Paul Eluard L’amour la poésie

Eric Champ, bardé de plus de cicatrices que de médailles, le cheveu blanchi sous le harnais, l’œil vif et le verbe vivant, toujours prêt à en découdre une fois recousues ses plaies de compétiteur et ses déchirures d’homme. Il se veut « barbare de la Rade », comme l’étaient avant lui ceux qui ont repoussé, au loin méditerranéen, les hordes barbaresques ou espagnoles. Au pied du Faron majuscule, il se cramponne à son sport, comme d’autres s’agrippent au rocher pour conjurer le sort et affronter le vide. Dans ses phrases les mots « solidarité », « fraternité », « défi », « bravoure », « combat », donnent du gouleyant à son discours. Comme si le rugby, son Graal absolu, recelait les mystères d’un vieux vin. On l’a en bouche, on le jauge, le respire, l’oxygène, le date, le millésime… Eric Champ sait son alphabet rugbystique sur le bout du cœur. Pour remettre les poings sur le « I »,  il revisiterait volontiers Paul Eluard pour  jurer que « la terre est bleue comme une olive  ». A Toulon il n’est pas prêt de se saborder, même si un parfum de business flotte sur la marmite RCT. Il en faudra plus au roc Eric pour capituler, au bord d’un rectangle vert. Quand il regarde les perches secouées par un 102 •

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mistral gagnant, il songe sans regret aux temps où soufflait la tempête des matches. Il portait le Coq, plantait ses ergots dans la gent galloise, anglaise, argentine, australienne ou All Black, enfilait ses 42 capes après avoir gueulé, avec envie, la Marseillaise, picoré deux fois du bec la planche du Brennus, « cocoricoté » pour un beau et grand Chelem. Il s’est  souvent aussi secoué la plume, en de grosses ruades, pour écrire en rouge et noir quelques pages plus rabelaisiennes que stendhaliennes avec un brin de muguet pour dire que la fête du travail, c’est tous les dimanches sur le pré. Il vient de loin Eric Champ, de la violence nécessaire des locataires de la grotte Cosquer, de la chamaillerie joyeuse et brutale des féodaux de la soule, du concept pervers et évident de ces gentlemen anglais pratiquant un sport de voyou, à l’appellation contrôlée. Il porte cette tripe et préfère mourir à genoux au ras d’une mêlée, que vivre debout  au pied d’une gloire, qu’il n’aurait pas payé en larmes et gouttes de sang. Il récite ici son cantique. Si Dieu existe, c’est lui qui a inventé ce sport rude et beau, sincère et empanaché, compliqué et simple comme un essai parti des 22 mètres. La parole plein Champ.

Et des hommes inventèrent une étrangeté Eric Champ décline son rugby en quelques strophes bien senties. « Ce sport est d’une ambiguïté complète. Une étrangeté. On va vers l’avant en se faisant des passes vers l’arrière. Pour augmenter la difficulté, pour compliquer la chose, pour rendre le spectacle incertain, échevelé, imprévisible, on joue avec un ballon ovale. Les rebonds ne se commandent pas et jamais un coup de dé n’abolira le hasard. C’est au pays des footeux, dans un collège, qu’est né notre sport, au XIXe finissant, dans l’Angleterre victorienne. Quinze imberbes rugissant pour choper cette balle capricieuse et la porter audelà d’une ligne après avoir franchi les affres d’un enfer où tous les coups ne sont pas forcément sanctionnés. En France, au moyen-âge, dans un sud de rocaille, une pratique annonçait le rugby. On l’appelait la soule. Deux équipes - portant comme en Italie les couleurs d’une cité (les fameuses courses

de chevaux aussi brutales que sélectives) - se disputent une vessie de brebis. On pense aux cavaliers de Kessel sauf que là les courses, les mêlées, le combat, se faisaient sur leurs seules jambes. Il n’est pas surprenant que, les siècles passés, cette épopée parle encore aux peuples du sud. Des basques rouleurs de pierre, aux Gascons chamailleurs, en passant par les lourds dockers de Toulon. Dans cette ville que je connais sur le bout de mes poings, on s’enivrait des parfums sur le cours Lafayette mais, le marché remballé, on se donnait, joyeuse « raille », des gnons à démâter les plus fières galères. Oui dans ce passé sans âge plongent nos racines et ce qui fera longtemps notre fraternité, le lien social, la légende jamais rassasiée d’un sport unique. Tout cela se pétrit dans la glaise et nous plonge, très loin dans un passé, qu’à défaut de répéter, nous bégayons dans la joie, la souffrance, l’évidente envie de tisser des moments rares à force d’en découdre. »

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Champ ouvrit, avec d’autres, la voie à des troisièmes lignes véloces, athlétiques, combatifs.

 La mêlée, le temple obligé  « On dit un peu rapidement qu’il y a « les déménageurs de piano » et ceux qui en jouent. Les avants et les arrières. Mais ce « huit majeur » mérite plus qu’une boutade pressée. La mêlée, c’est l’édifice sans lequel rien ne peut se construire. On appelle ceux qui vont la bâtir dans un cri collectif rauque, sec, absolu, le pack. Les piliers d’abord qui acceptent la souffrance frontale. Sans ces trois de devant, le temple s’effondre d’emblée. C’est sans doute à eux que pensait Walter Spanghero quand il lançait : « on ne fera pas de beaux vieux ». Oui mais assez de vieux os pour raconter les mille facéties qui se jouent là entre ces monstres aux oreilles d’OVNI, ces pavillons de chair qui racontent des coups de boule, des contacts sauvages, des frottements vicieux. Au rayon des hommes on ne fait pas dans la dentelle. Mais cet igloo éphémère, fondrait illico, s’il n’y avait la poutre maîtresse des deuxièmes lignes, qui poussent, stabilisent, soutiennent. Aujourd’hui des très grands qui vous décrochent la lune sur les touches et fourbissent les munitions. Et puis les troisièmes lignes. Le huit qui cale, surveille, décrypte et, flan104 •

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qués sur les ailes, deux autres cisailleurs d’échappée, pourfendeurs d’espace, athlètes obligés capables de supporter les chocs, colmater les brèches, conquérir les espaces. J’y ai pris ma part, mes bosses, mes heures de gloire ou de dépit. Certains ont volé des titres de film comme « Casque d’or », le blond Jean-Pierre Rive installé pour longtemps par Saint Roger Couderc dans les verts pâturages de l’Histoire du quinze. Cette belle famille, que les mustangs de derrière appellent « les gros », fait souvent qu’une partie est belle ou qu’elle ne remplit pas ses promesses. Le rugby se joue d’abord devant, puis il s’exalte derrière.  Le jeu est beau à ce niveau dans la conquête, l’affrontement, la défense… ce tronc commun, où

la triche est immédiatement châtiée, parle d’offrandes, de sacrifices, de vertus. Je n’aime pas les gratteurs, les chipeurs que les nouvelles règles ont fait naître autour du ruck, ce temps de jeu fait pour pilonner loin de la terre promise ou à quelques centimètres du bonheur. Il permet aussi de mettre l’olive sur orbite près du but pour peu qu’un bon botteur soit des vôtres.  Le neuf, un vieux briscard  « Il y a un certain conservatisme autour du numéro 9. Le demi de mêlée porte depuis des décennies la responsabilité du jeu. Il peut l’éclairer ou l’éteindre. C’est un être complexe : un chapardeur, un rusé, une fouine, un provocateur, un aboyeur, un lutin, un nain lumineux ou vénéneux. Un bonhomme costaud  dans sa tête et son corps, comme l’était un Jérôme Gallion capable de calmer les géants, de leur apporter un supplément d’âme, de fouetter leur orgueil. C’est souvent un teigneux inventif. Derrière les huit titans il est chargé de convertir en or leur travail de mineurs. Avec le

huit - la fameuse 89 – il récite souvent des gammes prometteuses. Du bon tempo qu’il donne, en chef d’orchestre, peut naître une échappée belle ou la charge de cavalerie des trois quarts. C’est aussi un empêcheur, un trouble fête, l’asticot qui gâte le fruit en terre ennemie. Un petit coup de griffe, une provocation discrète, un coup de pied par-dessus et les stratégies les plus élaborées sont contrariées, s’effondrent, se délitent. Il est parfois l’étincelle qui provoque l’incendie mais le plus souvent ce Gemini Cricket, perché au-dessus de la voûte des huit, apporte la traduction simultanée qui fera la phrase limpide et la phase à venir, brillante comme une combinaison bien récitée. Il porte un numéro ambivalent. 9 ou neuf. Il invente, crée, distille. C’est la trotteuse qui fera, qu’au bout, la pendule pourra sonner à l’heure. Big, ben, à moins que ce ne soit big, bang. Quand la mêlée couve, le neuf mitonne un plat chaud qui fera d’une avancée une conquête, d’une libération vers le 10, une embellie. La météo rugbystique passe souvent par lui.          N°1 •

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« » Le huit prend le ballon qui a été talonné et le passe au neuf.

Le festival des cannes « Il faut savoir attendre pour se voir beau. Ainsi soit-il pour les lignes arrières où la botte peut être puissante, pour filer entre les poteaux, ou secrète pour mettre au jour une combinaison maintes fois ressassée. Les artistes se nichent ici. Ils inventent, tripotent, croisent, s’envolent, enflamment, perpétuent des gestes d’école comme ils improvisent des danses de toreros. Boniface 1 et 2, Gachassin, Maso, Cantoni, Blanco la liste française est longue. La Galloise est somptueuse aussi avec l’inoubliable JPR Williams, au maillot et à la tignasse rouges, emballant la machine celte enferrée dans les 22 mètres pour ouvrir la brèche que sa fratrie portera jusqu’à « la terre des ancêtres », chantée comme un cantique avant l’entame. Il y a du lyrisme derrière, et, dans le rugby moderne, les troisièmes lignes se glissent dans ce concert quand ce n’est pas les trois de devant portés par l’élan. « Cadragedébordement » le geste parfait, lorsqu’à pleine vitesse, un gabarit de basketteur de NBA, vous enrhume un adversaire

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qui broute l’herbe en méditant sur sa faute, son plaquage manqué qui pèsera sur toute l’équipe. Aujourd’hui, et c’est heureux, des entreprises viennent chercher dans cet esprit de conquête, d’affrontement, de dépassement de la peur, cet élan, cette énergie compacte, cette inventivité qui peut relancer un groupe. Là est la clé. Le groupe, la famille, l’esprit de clocher. Le rugby passe par là, et, même si quelques dérives mercantiles posent questions plus de cent ans après son invention, il ne survivra qu’agrippé à ses valeurs. Ceux qui ne l’approchent que de loin ont du coup du mal à comprendre pourquoi, autour d’un rectangle où s’entrechoquent des corps, se marient le sang et les larmes, se récite une histoire compliquée, il n’y a ni débordement, ni violence. Les spectateurs de ce sport inimitable partagent, dans la sérénité, la grand-messe du XV. Avec la seule prière qui compte, celle qu’on fait pour que le Dieu de l’ovale offre à ses croyants du beau jeu. Le bonheur est toujours dans le pré. » ∞

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+De 1872 à nos jours

Denis Lalanne, journaliste et écrivain, est sans doute la plus belle plume qui a su graver l’Histoire de ce sport si particulier comme ses pages les plus mythiques. Voici un extrait de Terre d’Ovalie paru en 2007 dans Pouvoirs la revue d’études constitutionnelles et politiques.

+Une langue à part entière Le rugby est indissociable d’un vocabulaire, d’expressions, de dictons, voire de métaphores nées entre deux coups de boule de l’imagination des guerriers qui foulent tous les dimanches le rectangle vert. Roger Couderc, journaliste de télévision emblématique des années 0RTF, en a sacralisé quelques-unes, puis Pierre Salviac en tandem avec un arrière de l’équipe de France célèbre, Pierre Albaladéjo. En voici un florilège qui, on le verra, fleure bon, parfois, nos campagnes. Quand une équipe qui dominait est, à son tour, menée. “Les mouches ont changé d'âne”. Lorsque le match est perdu pour un des deux quinze. “La cabane est tombée sur le chien”. “Le cochon est dans le maïs” veut dire que l’adversaire s’est installé dans votre camp. Si le score est étriqué on dira, “Le chat est maigre”. Une expression, très appréciée de Jacques Chirac, qui aimait à dire qu’une élection n’était définitive qu’à la fin de la proclamation des résultats, “C'est à la fin de

la foire qu'on compte les bouses !”

Lorsque deux joueurs se chamaillent :

“Ces deux là ont ouvert un dossier” ou encore “ces deux là ne partiront pas en vacances ensemble !” Enfin Roger Couderc, qui s’était rendu célèbre par son “allez les petits” encourageant les « coqs français », qualifiait un renvoi au pied trop faible de “coup de pied de rossignol”.

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Autres aphorismes qui ont fait souche dans la mémoire collective rugbystique ceux des joueurs. De Pascal Ondarts : “Le travail d'un pilier passe beaucoup par la tête”. D’André Herrero (figure du rugby club toulonnais) : “Un vrai coup de

godasse sur un type à terre, c'est encore plus dur à donner qu'à recevoir”. D’Aldo Gruarin ce manque de respect au quinze de la Rose : “Ces British, ils on beau avoir inventé le jeu, je ne les trouve pas bien futés”. De Bernard Chevallier, cet aveu spontané : “Je ne sais pas, il faudrait faire un sondage, mais je ne crois pas être un salaud. Un coup de poing, c'est pas salaud, c'est nerveux”. De l’ancien demi de mêlée de l’équipe de France, Fabien Galthié : “Le rugby est un combat. Si tu lâches, tu ramasses”. D’un des experts de l’ovalie, Jean-Pierre

Elissade: “Un joueur phare, c'est quelqu'un qui est là pour éclairer, pas pour éblouir”. De Philippe Dintrans se souvenant du temps de la réclame. “En rugby ne me parlez

pas de génie. Quand j'entends prononcer ce mot, je pense lessive”. D’un des troisièmes lignes les

plus vaillants de sa génération, Walter Spanghero “Heureusement qu'il y

avait le pif, d’un peu je le prenais dans la gueule”. Le même qui ajoutait “on ne fera pas de beaux vieux”. D’Amédée Doménech qui avait fermé, dans une mêlée fermée, l’œil valide d’un borgne Springbox (Afrique du sud) avec le célèbre “Bonne nuit Mister…” cette vacherie aux Anglais, qui se plaignaient de l’état de la pelouse : “Vous

êtes venus pour brouter ou pour jouer au rugby ?”

Il est des auteurs sérieux pour alléguer que la carte du rugby se confond avec le territoire chaleureux de la vigne. Ce qui distingue le médoc du minervois, le côtes-du-rhône du jurançon, le beaujolais du madiran, on le retrouverait dans les différents terroirs du championnat. Vu de la sorte, et compte tenu du réchauffement de la planète, on peut imaginer d’ici les champions de son cru que le Pas-de-Calais sera appelé, dans un siècle ou deux, à fournir à l’équipe de France. Pour vivre plus banalement avec le temps présent, on retiendra que le bon goût anglais s’ingénie plus que jamais à investir dans une Aquitaine bénie des vignerons, sans doute, mais également plantée de poteaux de rugby et percée de trous de golf, qui sont les plus sûrs effets d’une colonisation de longue date. La France considérée comme un dominion de la Rugby Football Union, voilà une histoire qui tient debout, depuis qu’en 1872 quelques jeunes sujets de Sa Majesté britannique se retrouvèrent au Havre, sur un terrain vague entre la rue Auguste-Normand et la rue François-IER, pour se livrer au jeu du ballon ovale en compagnie des plus remuants garçons de la ville. Ces gentils énergumènes vont fonder le Havre Athlétique Club et, quelque temps plus tard, exercer leur coupable industrie à Paris à l’enseigne des English Taylors, premier club de rugby de la capitale. Un cher vieil ami, Pierre Mac Orlan, a évoqué ce temps-là mieux que quiconque. Mais, à l’écoute de ses confidences, on ne savait plus très bien s’il jouait demi de mêlée ou demi d’ouverture. Peut-être numéro 9 et demi ! Je sais seulement qu’il fit un jour devant moi, dans sa maison de Saint-Cyrsur-Morin, le plus beau compliment sur un jeu qu’il aima jusqu’à son dernier souffle : « Le rugby, me dit-il, sort du petit écran pour me rentrer en pleine gueule. Aucun autre sport ne me fait cet effet-là. En boxe, par exemple, je ne prends pas les coups. »

société qui s’y adonnait alors. Quoique recrutant dans le meilleur monde, elle se voulait cosmopolite au point que l’on pouvait penser à une destinée universelle pour ce jeu de collégiens dégourdis. Mais enfin, pas plus que de raisin en Écosse ou d’oranger sur le sol irlandais, on ne voit là de rapport avec la vigne. Il faudra attendre pour cela la plongée de l’ovale vers Bordeaux, où tant d’histoire ancienne appelait évidemment un jeu d’essence anglaise. Et encore, à quoi pense-t-on, en premier lieu, quand on est français et fier de l’être, pour désigner un ancêtre évident à ce jeu de fraîche importation ? À la soule, bien sûr, à cette « choule » bien de chez nous, normande pour tout dire, plus grosse mêlée de tous les temps, où tant de héros du Moyen Âge se sont fait la main en vue des batailles à venir. On en dira de même des origines hollandaises du jeu de golf ou d’un lawn-tennis qui ne serait qu’une version en plein air de notre jeu de paume. Néanmoins, restons fair-play. Nous jouons aujourd’hui à un jeu de golf codifié en Écosse et nulle part ailleurs, aussi sûrement que le rugby est sorti de sa nuit en juin 1871, au moyen de cinquante-neuf « Lois du jeu » promulguées par la toute jeune Rugby Football Union, fondée le 26 janvier de la même année au Pall Mall, restaurant de Londres. Il était temps que le football nouveau, ébauché des lunes plus tôt à la public school de Rugby, dans le comté de Warwick, fût de la sorte réglementé. Car, non content de gagner les rives de Normandie, il était sur le point d’essaimer dans les succursales de l’Union Jack et jusqu’aux îles du bout du monde.

À tous les témoignages sur le premier âge du rugby en France, on préférera peut-être celui de Jean Charcot, encore un homme éminent, un savant, disparu en 1936 à bord du Pourquoi pas ? Il a fondé à l’âge de treize ans, en 1880, une société scolaire à l’enseigne des « Sans nom », et plus tard un club, l’Olympique, avec lequel il battra l’université d’Oxford et sera bel et bien champion de France en 1896, au poste d’avant-aile. « À ce moment, dira-t-il, nous jouions du vrai rugby, selon les règles alors en faveur en Angleterre. D’ailleurs, nous avions de nombreux équipiers anglais, ainsi que le Dr Henriquez, un Cubain, les frères Carvalho, des Espagnols, Da Silva, un Brésilien qui jouait arrière. Il ne s’appelait d’ailleurs ainsi que pour jouer au rugby car il était le fils du baron de Riobranco, ambassadeur du Brésil. » On aura là, avec ce court extrait d’une interview reprise dans La Fabuleuse Histoire du rugby, ouvrage majeur de mon ami Henri Garcia, une idée de la

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Sortie du livre de photographies La revue semestrielle de Sciences Po Aix

Dixit est édité par l'Institut d’Etudes Politiques 25 rue Gaston de Saporta 13625 Aix-en-Provence cedex 1 Tél.: 04 42 17 01 66 www.sciencespo-aix.fr

Vivre pour vivre Photographies de José Nicolas Textes de Hervé Nedelec

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Directeur de la publication : Christian Duval Rédacteur en chef : Hervé Nedelec Contact presse et lecteurs : herve.nedelec@sciencespo-aix.fr Conception et réalisation : Agence Point de vue / Cécile Chatelin www.agencepointdevue.com cecile.chatelin@mac.com Impression : Pure Impression Photos de couverture : José Nicolas pour la photographie de fond, Francis-José-Maria pour la photographie en bas à droite, et Louis Joyeux pour la photographie d'Albert Camus Prochaine parution : 1er semestre 2014

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Format : 280 x 240 mm • 100 pages intérieur - dos carré collé Couverture rigide • 80 photographies couleur et noir & blanc ISBN : 978-2-9546887-0-1 • Sortie prévue : Décembre 2013 Diffusion et distribution en cours

L’Histoire photographiée

www.pLanete-infos.fr Le site d’informations de Le droit d’informer ne s’use que si L’on ne s’en sert pas. Les étudiants en journaLisme et en communication de sciences po aix conscients que cette “ressource inépuisabLe” était aussi pour eux L’occasion d’afficher Leur savoir-faire se sont engagés à investir une “agora” virtueLLe singuLière “pLanète-infos”. eLLe sera Le Lieu de Leurs investigations, Leurs coups de coeur ou de gueuLe, Leurs travaux vaLidés par des enseignants professionneLs de L’information ou de La communication. Les enseignants, journaListes ou communicants, auront un oeiL (bienveiLLant mais critique) sur pLanète-infos à travers un bLog: «bien vu, bien Lu”. Le site pubLiera Les offres de stage et d’empLoi. bonne mer sur cet océan sans Limite et consommez sans modération.

Un reporter photographe n’est pas un historien. Il ne le revendique pas, même si les documents qu’il réalise feront partie, nécessairement, de l’Histoire. La photo peut pourtant mentir, trahir, tromper. Staline et Hitler – d’autres encore – en ont usé bien avant qu’un logiciel – photoshop – ne permette à des ados impubères de jouer avec le réel. Justement, quelle est vraiment la réalité de l’Histoire ? Ce millième de seconde qui dit une ou mille choses à la fois, cet étrange rencontre née d’un hasard que « jamais un coup de dé n’abolira », cette intuition qui trempe sa certitude au plus profond des entrailles de « l’historien de l’instant », le photojournaliste ? Aucune réponse tangible. Une certitude cependant. Aller voir et donner à voir. Peut-être même à comprendre. La seule voie à suivre pour cet homme étrange, vulnérable, visible, qui avec son étrange boîte prolonge son œil pour fixer un peu plus que les autres. Ils sont des dizaines à avoir massacré leur dos et exposé leur vie pour rapporter ce précieux rectangle de papier glacé qui dira plus que cent, mille, dix milles lignes. Avant de trouver un angle, une lumière, une scène le reporter photographe cherche une histoire à écrire dont il n’a pas la moindre idée. L’image lui dictera sa loi. Belle, surprenante, atroce, insupportable. Il sentira au moment où il déclenche le tir pacifique de son appareil qu’une lueur s’est installée là dans le cercle intime où son œil est collé. Le reporter sait qu’il a, ou qu’il n’a pas, « la bonne plaque ». Celle qui dira des choses, prendra la parole, révèlera l’indicible. Son œil sera foudroyé par un regard, un mouvement, un paysage. La photographie arrête le temps pour qu’on l’ausculte, le jauge, l’apprécie. On dit qu’une photo réussie n’a pas besoin d’une légende. Théophile Gautier interdisait quant à lui que l’on dépose de la musique au pied de ses vers. José Nicolas a tout simplement accepté que l’on pose un instant nos pieds dans ses traces. Elles conduisent partout. Merci de ce voyage au bout des mondes.

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