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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

LE SCILOPHONE N° 86

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 Agrément : P006706

JANVIER / FÉVRIER / MARS 2020

POUR

ans

N OT

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Révolution au Chili, manifestation pacifique en Bolivie

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IN T ERN ATIONAL, LE S

CI

LES RAISONS DE LA COLÈRE PARTENARIAT SUD Du Malawi au Kenya, January et Julius partagent leur vision du volontariat TÉMOIGNAGES Indonésie, Togo, Norvège et Belgique : des volontaires jettent les bases d'un autre vivre ensemble

ussa roy D ©G

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Des livres pour préparer les prochaines actions collectives

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BIBLIO

Une autre façon de lire le monde


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Enjeux internationaux

Bolivie, la chute d’un président sans morale

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Au Chili, le temps de la dignité est arrivé

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L’hymne féministe qui fait le tour du monde

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Partenariat Sud 10

KENYA / KIPPEPEO : le volontariat pour sensibiliser à l’environnement

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Récits de nos volontaires

Témoignages I NDONÉSIE /

MALAWI / Autonomie et développement durable pour les populations locales : la mission de SURCOD

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Sensibiliser, rêver, s'ouvrir, cultiver…

Selamat Pagi depuis l’Indonésie



INDONÉSIE / Les « Kajang » rejettent la modernité par tradition

 TOGO / Le volontariat comme

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Lectures du SCI

 ejoignez les nouveaux R collectifs du SCI !

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 ormation à l’outil Négociations F Climatiques le 10 mars

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• Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles

SCI-PROJETS INTERNATIONAUX Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles T 02 / 649.07.38 Liège : Rue du Beau-Mur, 50 • 4030 Liège T 04 / 223.39.80 ABONNEZ-VOUS AU SCILOPHONE ! Devenez membre SCI pour 15 €/an et recevez votre trimestriel : Compte Triodos BE09 5230 8029 4857 Communication : cotisation annuelle

WWW.SCIBELGIUM.BE

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BELGIQUE / Histoire de mon chemin avec le SCI



BELGIQUE / « Moi aussi, je peux le faire » : 24 coordination au Château Vert



BELGIQUE / Créer du lien

Le SCI - Projets internationaux asbl est reconnu comme : • ONG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au développement (DGD)

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école de la débrouillardise

NORVÈGE / Expérience SVE au-delà des Vikings et des fjords

Le SCI en action

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Ils·elles ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone, trimestriel du SCI-Projets internationaux, est avant tout le magazine des volontaires du SCI !

Sylvie Beckers, Camille Berger, Luis Calvo, Violette Carpin, Alba Cuesta, Marie-Céline Falisse, Thierry Frycia, Lucie Hermans, Paz Garin Mena, David Petit, Maxime Ringoet

Vous désirez partager une réflexion concernant le développement, les relations internationales, l'interculturalité ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos projets ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via : camille@scibelgium.be

Coordination de publication : Emmanuel Toussaint / Mise en page : Cindy Marchal / Comité de rédaction : Marjorie Kupper, Sergio Raimundo, Marie Marlaire, Emmanuel Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek / Illustrations originales : Geoffroy Dussart, Jean-François Vallée / Photos sans © : SCI-Projets Internationaux Relecture orthographique : Aline Nonet

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ÉDITO

06 © Marie Marlaire - CHILI

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© Wikipedia - MEXIQUE

© Sylvie Beckers - TOGO

© Maxime Ringoet - BELGIQUE

100 ans

« Ces expériences vous transportent, parfois elles vous transforment, elles touchent votre âme, elles sont les plus belles jamais vécues… »

CRISTEL, VOLONTAIRE SCI

C’est en 1920 que, pour la première fois, des jeunes gens, venus des 4 coins d’une Europe encore meurtrie par le conflit barbare qui vient de se terminer, se sont rencontrés pour vivre ensemble la belle aventure du volontariat international. Le mouvement « Service Civil International » était né, avec ses idéaux de pacifisme et de réconciliation.

Combien de volontaires se sont-ils croisés durant ces décennies : des centaines de milliers, un million ? Des peaux, des langages, des parcours de vie si différents qui se sont frôlés, confrontés, rencontrés, aimés. Chacun d’eux a sans doute vécu son projet de manière très personnelle, mais pour la plupart, comme Cristel, cette expérience unique aura changé leur vie.

Nous voilà en 2020, 100 ans plus tard. Le SCI est toujours bien présent, et son champ d’action s’est étendu bien au-delà de l’Europe. Le premier projet international s’est déroulé à Esnes, dans un petit village français dévasté, un parmi d’autres. Aujourd’hui, c’est dans le monde entier que des milliers de personnes se rencontrent, reconstruisent, bâtissent, essaient d’inventer un autre monde.

Pour le SCI, cette année 2020 sera une année de joie

L’idéal de Pierre Cérésole, ce Suisse pacifiste qui a créé le Service Civil International, reposait sur la certitude, le constat, que les nationalismes, les barrières que l’on dresse entre les peuples est un fléau destructeur de l’humanité, qu’il fallait, au-delà des mots (« deeds but not words ») combattre par les rencontres entre les personnes, des peuples. Bâtir des ponts plutôt que des murs ; plutôt que des armes.

Pascal Duterme

Aujourd’hui, après d’innombrables conflits meurtriers et alors que d’autres se poursuivent ; tandis que de nouveaux et virulents nationalismes émergent un peu partout ; que les paroles racistes et haineuses surgissent de plus belles, l’idéal du SCI reste plus que jamais d’actualité ; nécessaire, indispensable. Et cela fonctionne. Les récits que vous lirez dans ce numéro de ce premier Scilophone des années 20 de l’an 2000 vous donne un petit aperçu de ce qu’on vit en expérimentant le volontariat international. On sort un peu de soi-même et on va à la rencontre des autres, quand on participe à un projet SCI. Et on contribue, à sa manière, à un monde un peu plus pacifié.

et de fierté. Nous espérons que vous participerez à la fête en rejoignant, comme des milliers de volontaires du monde entier, un de nos projets de volontariat ; une de nos formations ; un de nos collectifs.

Coordinateur du SCI-Projets Internationaux

Bienvenue à Clémentine & Joëlle qui vont venir renforcer notre équipe cette année ! Clémentine va rejoindre notre cellule Animation Formation ; vous la croiserez certainement lors d’une formation pré-départ, ou d’une animation. Elle sera en charge du groupe d'action Alter'Anim. Joëlle va renforcer notre équipe com et contribuer à encore mieux faire découvrir notre organisation centenaire et ses projets. Bienvenue aussi à Gianluca, volontaire italien qui participera à un projet du Corps européen de solidarité en s’impliquant dans l’organisation de nos projets en Belgique.

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ENJEUX INTERNATIONAUX

ASCENSION ET CHUTE d’ Evo Morales

  Bolivie

La Bolivie a été au centre de l’attention internationale en novembre dernier à cause des conflits qui ont mené à la démission d’Evo Morales de la présidence du pays, après plus de treize ans au pouvoir.

Que s’est-il passé ? Élu pour la première fois en 2005 avec un score jamais vu dans l’histoire démocratique bolivienne, ce syndicaliste issu du mouvement des producteurs de feuille de coca, se montrait comme l’espoir, pour une majorité de Boliviens, d’un changement dans le pays. L’espoir d’une société avec plus de justice sociale, d’inclusion et de lutte contre les iniquités raciales historiques. Cette popularité s'est maintenue pendant plusieurs années, grâce à un mélange d’éléments tant symboliques que concrets : d’une part, le fait d’être le premier Président d’origine indigène donnait à Morales une aura de « saint », surtout auprès des classes populaires et rurales, tant en Bolivie qu’à l’étranger. Il symbolisait le porte-parole des personnes historiquement exclues. De plus, grâce à un grand mécanisme de propagande et de culte de la personnalité - Evo se montrait 24h sur 24 et sur tous les médias comme le seul sauveur – il a pris le rôle de père de la nation. D’autre part, la première décennie des gouvernements Morales a été bénie par un contexte économique international très favorable (prix élevés du pétrole, gaz, et minéraux), qui ont permis un investissement et des dépenses publiques inédits. Les résultats du pays, en termes de croissance économique et d’indicateurs sociaux, montraient une nette amélioration générale des conditions de vie. Mais le « miracle » bolivien semble aujourd’hui et avec un peu de recul, assez inconsistant. Afin de comprendre les raisons des troubles dans le pays, il faut jeter un œil à l'autre côté de la médaille du hermano Presidente.

Du miracle démocratique à la dictature Premièrement Morales a occupé et contrôlé tous les pouvoirs de l’État : les nominations des fonctionnaires des pouvoirs législatif, judiciaire, constitutionnel et électoral dépendaient d’une promesse d’allégeance au  Jefe et des intérêts corporatifs des groupes – parfois délinquants – proches du Président.

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Avec ce plein contrôle, Morales pouvait poursuivre en justice tout opposant, faire sauter les procès judiciaires contre des actes de corruption de son propre gouvernement et même approuver sa troisième candidature à la Présidence, candidature inconstitutionnelle et illégale. Deuxièmement le gouvernement Morales, qui promettait de faire un assainissement de la gestion d’Etat – avec l’idée qu’un gouvernement d’ « indigènes » serait plus honnête que les gouvernements précédents de « blancs », n’a fait qu’empirer les pratiques de corruption et de malversation de fonds publics vers des projets fantômes, des éléphants blancs, des marchés publics truqués, de fonds publics utilisés pour le seul bénéfice des proches du Presidente, ou pour alimenter l’ego d’Evo. Un exemple parmi d’autres : il a fait construire un musée en son honneur de plusieurs millions de dollars. Troisièmement, Morales n’a pas tenu la promesse qu’il avait faite lors de son élection, promesse qu’il a répété in aeternum dans tous les forums internationaux où il prenait la parole : être le Président protecteur de l’environnement. Si dans ses discours Morales se montrait comme le champion de la Pachamama, ses actes politiques relevaient du pire modèle extractiviste : augmentation des explorations minières et pétrolières, constructions d’autoroutes au milieu des parcs naturels protégés (surtout en Amazonie), maintien des politiques de déforestation au profit de grands exploitants agricoles, permissivité dans l’utilisation de semences transgéniques (l’amitié entre le gouvernement Morales et Monsanto est avérée). Ce double discours n’a pas du tout été apprécié par la population, surtout par les jeunes, de plus en plus préoccupés par la question environnementale. Finalement, un dernier élément qui a joué un rôle dans la perte de popularité de Morales, c’est son discours de haine. Toute manifestation, tout avis contraire à son gouvernement n’était pas valide ; il a refusé toute critique sur sa propre gestion. Selon lui, son gouvernement était infaillible et les fautes qui lui étaient reprochées, étaient liées à un complot de la droite internationale, blanche et impérialiste.

LE SCILOPHONE 86 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2020


La chute d’un président sans morale

Mobilisation massive du peuple bolivien

Nouvelles élections : sortie de crise ?

En 2016, face à la limite constitutionnelle, c’est-à-dire ne pas pouvoir briguer un troisième mandat à la Présidence, Morales a promu un référendum pour demander de changer la Constitution et de supprimer la limitation à deux mandats. Malgré le résultat négatif exprimé par la population, Morales a posé sa candidature pour les élections d’octobre dernier.

Maintenant la Bolivie est en route vers une solution démocratique : des élections justes et transparentes. Que ce soit le MAS (le parti d’Evo) ou un autre parti qui gagne ces élections, cela sera la décision souveraine des Boliviens et Boliviennes. Malheureusement pour la Bolivie, Morales a brûlé l'opportunité économique et surtout politique d'une décennie en or, en jetant à l’eau tout ce qu’il semblait représenter : progrès, réconciliation et inclusion sociale.

Avec tous ces éléments, les électrices et électeurs boliviens se sont tournés vers le candidat qui représentait l’antiévisme, en votant massivement contre Morales. Malgré cela, le jour des élections, le système de décompte de votes s’est curieusement arrêté au moment où un deuxième tour s’annonçait entre Morales et l’autre candidat, puis a redémarré quelques heures plus tard avec une différence suffisante pour que le Président sortant puisse gagner l’élection sans ballotage.

Pendant plusieurs années Morales a été soutenu par la majorité des Boliviens, toutes origines confondues. Aujourd’hui, hélas il est sorti par la petite porte de l’histoire.

Luis Calvo

Bolivien résidant en Belgique

« La popularité du Jefe s'est maintenue pendant plusieurs années grâce à un mélange d’éléments symboliques et concrets mais le plein contrôle qu'exerçait Morales a jeté à l'eau tout ce qu'il semblait représenter : progrès, réconciliation et inclusion sociale »

Face aux soupçons de fraude, le pays s’est massivement mobilisé dans les rues, de manière particulièrement pacifique, pour réclamer le respect de leur vote. Plusieurs audits et rapports indépendants, nationaux et internationaux, ont ultérieurement confirmé que l’élection avait été grossièrement truquée. Le désarroi de la population et la résistance dans les rues sont devenus de plus en plus forts ; la police et l’armée se sont désolidarisées du chef de l’Etat. Quelques jours plus tard, Evo Morales démissionnait et, afin de fuir la justice, il filait vers le Mexique d’abord, puis en Argentine où il reçut l’asile. Le pays était sous le feu de la violence. Celle-ci était ouvertement promue par Morales depuis son lieu d’exil, avec l’intention de revenir au pays comme le sauveur qui pouvait, à lui seul, pacifier la Bolivie. Heureusement le nouveau gouvernement – qui est de transition jusqu’aux nouvelles élections – a pu apaiser le pays rapidement.

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ENJEUX INTERNATIONAUX

L’ EXPLOSION SOCIALE au Chili

« Evadir no pagar otra forma de luchar » « S’évader, ne pas payer, une autre manière de lutter »

Mon nom est Paz Garín. J’écris depuis un petit village du sud du Chili, Curarrehue. Un lieu où il y a moins d’argent et plus de bien-être. Un lieu habité principalement par des personnes Mapuche Pehuenche qui luttent jour après jour pour préserver et protéger ce territoire. Pour nous qui vivons ici, « aspirer à moins, c’est se connecter plus ».

« L’augmentation du ticket de métro Quand la révolution a commencé, la première chose que j’ai ressentie, c’est un soulagement. Je vis depuis trois ans dans cette région et je me suis réveillée en marchant sur ces terres où j’ai compris les luttes des peuples originels. Et aujourd’hui enfin, les gens manifestent ensemble face à tellement d’injustices. Ce que la grande majorité appelle 'Chile despertó' (le Chili s’est réveillé).

Les raisons de la colère

a provoqué une évasion massive des étudiant·es du métro : il a suffi d’un acte de révolution pour que nous comprenions toutes et tous que nous étions un·ies, pour que nous nous appropriions la lutte comme une lutte collective »

Dans un système comme celui du Chili, on nous prive de notre liberté, on ne nous assure pas une vie digne et on détruit la planète. Face à cela, deux possibilités : affronter ou ne rien faire. Depuis le 18 octobre, les Chilien·nes ont pris une décision et ont commencé à se mobiliser. Ça n’a pas été planifié mais déclenché par l’augmentation du prix du ticket de métro, provoquant une évasion massive des étudiant·es du métro comme forme de manifestation. 'Evadir no pagar otra forma de luchar' était leur ‘cri’. Il a suffi d’un acte de révolution pour que nous comprenions toutes et tous que nous étions un·ies, pour que nous nous appropriions la lutte comme une lutte collective. Sans différence d’âge, de classes ou de partis politiques. Pour que vous puissiez comprendre pourquoi on manifeste, je vais d’abord vous expliquer en quelques lignes ce qu’il se passe en partie dans notre pays : L’économie au Chili a connu une croissance régulière ces dernières années. Paradoxalement la pauvreté augmente. A qui profite cette croissance ? Pourquoi n’est-elle pas investie dans des services publics au bénéfice de toutes et tous ?

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Au Chili, le temps de la dignité est arrivé

L’éducation est un privilège. Elle est le résultat d’un modèle qui date de la dictature est qui n’a pas changé. Seules les personnes qui peuvent la payer ont accès à une éducation de qualité. Les frais d’inscription universitaires sont très élevés. Pour beaucoup, la seule manière de financer les études est de s’endetter pour 20 ou 30 ans. Les autres renoncent à avoir un diplôme. Le prix du ticket de métro de Santiago varie entre 700 et 800 pesos (environ 0,85 centimes d’euros) alors que le salaire minimum est de 301 000 pesos (350 euros). La hausse du coût des transports de 30 pesos, ça fait une sacrée différence. De  plus, les files pour accéder aux transports publics aux heures de pointe sont interminables, les trajets quotidiens durent dix fois plus longtemps que le temps habituel et le coût est irrationnel et excessif. Le prix des transports publics augmente aux heures de pointe tant pour les autoroutes que pour les transports publics. Irrationnel, non ? Le système de pension chilien, AFP (Administradoras de Fondos de Pensiones), prend mensuellement 10% du salaire de chaque affilié·e ainsi qu’un pourcentage inconnu de commission. Des millions de pesos que les AFP investissent dans différentes entreprises. Si le placement rapporte de l’argent, les Fonds de Pensions en gagnent aussi. Mais s’il perd de l’argent, comme le capital est celui des personnes elles-mêmes, elles seules perdent ! Il est interdit de retirer l’argent et, pour la grande majorité des citoyen·nes, la pension ne suffit pas pour vivre, même en ayant travaillé toute sa vie. Évidemment, les militaires et politiques ne participent pas au même système.

Les ex-présidents chiliens reçoivent près de 30 000 dollars mensuels. Les sénateurs se sont auto-assignés 2 millions de pesos (2321 euros) pour ‘la diffusion des activités sur le terrain’ pour une durée indéterminée. En plus d’un revenu mensuel de 15 millions de pesos (17 407 euros). Dans certains cas, des sénateurs et députés demandent à avoir des conseillers, certains jusqu’à 20. Ceux-ci reçoivent chacun un salaire venant des fonds publics. Il existe beaucoup d’irrégularités dans le paiement de leurs frais, les frais personnels entre autres. Irrégularités qui sont publiques sans qu’il y ait aucune forme de sanction pour les responsables. Chacun·e doit payer 7% de son salaire pour les frais de santé et décide si c’est alloué à un fonds public (Fonasa) ou à un fonds privé (Isapre). Malgré cela, le système public est indigne pour les gens. Chaque année, l’État diminue le budget pour des investissements en matériel, médicaments et en ressources humaines. Le système ne suffit pas pour la quantité de Chiliennes et Chiliens qui ont besoin d’être soignés. Et beaucoup meurent en salle d’attente. L’électricité coûte deux fois plus cher au Chili que dans le reste de l’Amérique latine. Elle est privatisée et la libre concurrence n’existe pas. De plus, les entreprises qui ont ce monopole développent des projets sans tenir compte des impacts sur les ressources naturelles du pays. L’eau est également privatisée. La production d’avocats, les monocultures d’agrumes, la déforestation puis la reforestation avec des pins et des eucalyptus comptent parmi les principales causes de sécheresse. Les chefs d’entreprises pillent l’eau et il est impossible de le dénoncer : on fait taire les leaders sociaux et environnementaux en les menaçant ou en les assassinant. Un cas emblématique est celui du dirigeant environnemental Macarena Valdés. Je pourrais continuer de cette manière une liste sans fin d’injustices et d’irrégularités. Malgré tout, depuis le 18 octobre souffle un vent d’espérance. Toutes et tous, dans une grande unité, nous sommes sorti·e·s dans la rue et nous exigeons des changements.

Mépris et répression du gouvernement Face à cela, l’attitude du gouvernement est claire, il détourne l’attention sur la violence et le supposé vandalisme dans les rues, créant des lois qui fragilisent encore plus les droits des personnes. Niant complètement les demandes de la rue. Autorisant les carabiniers chiliens à dissoudre les mouvements avec une violence démesurée. Le 6 décembre, l’Institut National des Droits Humains au Chili, Human Rights Watch et Amnesty International rapportent 26 morts, 15 personnes injustement emprisonnées, 11 000 personnes prises en charge par les services d’urgence et 352 cas de blessures oculaires, deux d’entre elles avec perte totale de la vue. 709 actions judiciaires en cours dont 108 pour violence sexuelle et 544 pour torture. ET PERSONNE N’EN PARLE.

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Au Chili, le temps de la dignité est arrivé

© Marie Marlaire

© Marie Marlaire

Les médias sont contrôlés. Les gens n’ont pas accès à la réalité de ce qu’il se passe dans la rue. Les dirigeants et leaders sociaux sont poursuivis et intimidés. Entre-temps, l’État garde le silence ou vient avec des rapports, théories et comportements ridicules. Soit par stupidité ou parce qu’il attend que le mouvement social se dissolve avec le temps. Le mot ‘stupidité’ peut vous paraître fort mais que penseriezvous si votre président, dans ses communiqués de presse, responsabilisait les entités étrangères d’avoir provoqué le mouvement, avalisé par un rapport de données dans lequel parmi les principaux responsables un groupe coréen de K-Pop, une musique d’ados ?!

Une lutte pour la dignité Néanmoins, face à toute l’adversité et la forte répression qui se vit dans les rues, le peuple chilien est en train de faire l’histoire, continue de se mobiliser et est en attente du processus de création d’une nouvelle constitution.

© Marie Marlaire

Avec l’espoir que tout cela signifie un changement social pour le Chili où existe la paix, la justice et liberté. Parce que même si nous sommes un pays de personnes simples, nous avons décidé de lutter pour notre dignité. Étant loin de tout cela, je n’ai pas vécu la répression dans la rue, je n’ai pas expérimenté les démonstrations de force démesurée des carabiniers. Mais je vois mes amies, ma famille, mes proches, des jeunes être mutilés, roués de coups, torturés, violés et intoxiqués pour le seul fait de manifester leur mécontentement face aux inégalités. J’ai été bouleversée par Geraldine, la jeune de 15 ans qui a reçu une bombe lacrimogène sur le crâne seulement pour avoir exprimé son opinion au côté de son père dans une manifestation. Est-ce que l’État va la prendre en charge ? Que va-t-il se passer pour Gustavo Gatica, le premier jeune à avoir perdu la vue à cause de la violence des carabiniers ? Qui va rendre justice à toutes celles et ceux qui ont été mutilés, violés et assassinés ? Je pense que la fin de tout cela est très lointaine. Le gouvernement chilien est corrompu. Le président chilien est un assassin, un voleur et un escroc. Nos ressources naturelles sont vendues, nos sources d’eau sont en train de s’assécher, les gens continuent de mourir dans les salles d’attente des hôpitaux, les jeunes n’ont toujours pas accès aux mêmes opportunités. La pauvreté augmente chaque jour. Malgré cela, rien ne sera jamais plus comme avant. Chiliennes et Chiliens uni·es, nous parviendrons, peu importe le temps que ça prendra, à construire un monde meilleur pour les générations futures. Comme nous le disons toutes et tous : jusqu’à ce que la dignité devienne une habitude !

#hastaqueladignidadsehagacostumbre Paz Garin Mena, partenaire du SCI au Chili

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Traduit par Marie Marlaire

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ENJEUX INTERNATIONAUX

  Chili

' UN VIOLADOR EN TU CAMINO ' C’est le 20 octobre 2019 à Valparaiso au Chili que la première danse des femmes a eu lieu. Elle dénonce la passivité de l’état face aux violences sexistes et sexuelles faites aux femmes.

Vêtues de noir, d’un foulard rouge et les yeux bandés, les femmes exécutent une danse appelée « un violeur sur ton chemin ». Leur slogan ? ' La faute n'est pas de moi, ni où j'étais, ni comment j'étais habillée… Les violeurs, c'est vous ! ' Une initiative du collectif féministe 'LasTesis' qui n’a pas laissé le monde indifférent puisqu’elle est devenue un véritable modèle de protestations dans beaucoup de pays. Ces femmes étaient déjà plusieurs dizaines à Paris, le 29 novembre, elles étaient à Berlin, à New York, à Madrid et même à Bruxelles ! Si leur objectif de départ était de dénoncer le viol comme instrument politique, c’est aujourd’hui bien plus. Les investigatrices invitent les femmes du monde entier à reprendre l’hymne en l’adaptant en fonction du lieu et de la situation dans laquelle elles se trouvent. Les féminicides auraient tué plus de 3500 femmes en 2018 dans 25 pays selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes. Le Chili qui en 2004 donnait le droit aux femmes de pouvoir divorcer, et en 2017 celui

de pouvoir avorter uniquement pour des raisons de santé ou de viol, voit apparaitre de plus en plus de contestations féministes. Ces femmes demandent une égalité de traitement dans les assurances, les soins de santé, l’éducation, la justice face aux violences faites aux femmes, et bien d’autres encore… Quelles sont ces violences dont on parle ? Elles peuvent être évidemment physiques (coups, blessures…), psychologiques (« Si tu sors ce soir je vais dire aux enfants que… » et autres chantages et harcèlements), sexuelles (viol, viol conjugal…) et même financières (« Si tu me quittes, je prends tout l’argent »). Alors que j’écris cet article, le mot « féminicide » est souligné automatiquement en rouge car il n’est pas encore reconnu. En Belgique nous devrons attendre que la justice se décide à l’employer.

Violette Carpin

Animatrice au SCI

© OpenDemocracy / manifestation à Bogota - COLOMBIE

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PARTENARIAT SUD

DONNER LA PASSION DE FAIRE QUELQUE CHOSE gratuitement   Malawi SURCOD, l’association partenaire du SCI au Malawi, n’a que 10 ans. Et pourtant elle a déjà mené quelques actions de grande envergure. Il faut dire que January, son coordinateur, est un homme de défis. En partenariat avec plusieurs communautés locales, l’association a lancé plusieurs programmes éducatifs (Computer for Youth, Climate for Peace, Sports for Peace) et compte renforcer ses échanges avec le SCI.

Camille : Bonjour January Watchman Mvula, tu es l’un des fondateurs et le directeur exécutif de l’association SURCOD, le partenaire du SCI au Malawi. Quel a été ton parcours ? January : Je suis né le 19 mars 1974 dans un milieu rural. J’ai eu difficilement accès à une éducation de base, mais j’étais déterminé à quitter le village et ses conditions de vie, et je ne voulais pas devenir fermier. Par conséquent, je me suis battu pour faire des études primaires, secondaires et même supérieures. Mes études en développement des communautés et en gestion de projet m’ont permis de travailler d’abord pour une grosse organisation nationale (et de connaitre les problèmes de bureaucratie), puis de créer une organisation libre de fonctionner main dans la main avec les communautés. Cette organisation que nous avons créée avec des amis en 2010 se nomme SURCOD. Concernant ma vie privée je suis marié depuis 2000, j’ai trois enfants : deux garçons et une fille. J’adore ma famille. Nous avons un petit jardin qui nous permet de manger des produits sains et biologiques. C’est une priorité pour nous de manger une nourriture qui n’est pas contaminée. J’ai également des vaches qui permettent d’avoir un fumier naturel et sain pour faire pousser des légumes. D’autre part j’aime beaucoup me sentir connecté aux autres. J’ai vraiment une grande passion pour ma communauté, j’adore l’endroit où je suis né et je me sens à ma place dans ce village.

durable des communautés rurales » se concentre sur le développement local et à long terme des communautés, en prenant en compte leur contexte propre, leurs valeurs, la nature même de chaque communauté. Notre objectif est que les communautés soient incitées à prendre leurs propres initiatives pour accéder à leurs besoins en autonomie. Notre rôle par rapport à cet objectif est de faciliter le développement de ces communautés locales. Notre vision du développement ? Il doit reposer sur l’indépendance et l’autosuffisance à travers la mise en place effective de projets  : nous encourageons la participation active des personnes locales dans ces projets, l’appropriation de ces projets par les communautés et le renforcement de leurs capacités à gérer ces projets. De plus, nous développons une approche basée sur les droits : le développement durable et intégré des communautés doit leur permettre de se renforcer à travers la sécurité alimentaire, des revenus décents, un accès aux services sociaux et la promotion de la nature.

Nous avons quatre axes stratégiques : Ÿ Comprendre de façon approfondie les causes de la pauvreté Ÿ Se concentrer sur le développement durable des communautés

Quelle est la mission de SURCOD ? Quelles activités développe-t-elle ?

Ÿ Se concentrer sur les gens, mettre les personnes au centre du développement

SURCOD « Sustainable Rural Community Development » qu’on peut traduire par « Organisation pour le développement

Ÿ Respecter, protéger et satisfaire les besoins des personnes

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Partenaire du Malawi en visite au SCI

© Sabina Jaworek

« Notre organisation se concentre sur le développement local et à long terme des communautés, en prenant en compte leur contexte propre, leurs valeurs, la nature même de chaque communauté. Notre objectif est que les communautés soient incitées à prendre leurs propres initiatives pour accéder à leurs besoins en autonomie »

Quelles actions et initiatives concrètes ont été mises en place à travers ton association ? Notre principale approche est l’éducation des communautés par le renforcement de leurs capacités. Nous avons quatre principales activités. Primo, nous travaillons ensemble avec les communautés pour une agriculture durable. Nos pires ennemis sont l’insécurité alimentaire et les problèmes de nutrition. Nous promouvons l’accès à la nourriture et une sécurité alimentaire pour tous à travers des projets de petits jardins potagers privés ou collectifs. L’an passé nous avons lancé un projet pour soutenir les fermiers et nous assurer qu’ils auront des produits tout au long de l’année. En formant les communautés à gérer ces potagers nous leur permettons de se renforcer économiquement, car souvent elles produisent plus que nécessaire et peuvent alors également vendre les surplus dans le voisinage. En plus de cela, il y a beaucoup d’animaux dans la région et nous pouvons donc utiliser leurs déjections pour avoir un compost biologique. Cela permet de ne plus utiliser

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des engrais chimiques : c’est tout bénéfice pour les fermiers et pour la nature. L’idée est de se baser uniquement sur les ressources disponibles localement, de réduire la famine et donc d’apporter des solutions directement au contexte local, tout cela en fonctionnant ensemble, en équipe. Secundo, une autre chose très importante pour nous est la formation des jeunes. Nous avons mis en place le projet « Computer for youth ». Nous identifions les jeunes des communautés locales qui ont fini leur scolarité secondaire mais qui ne peuvent continuer dans l’enseignement supérieur. Les raisons sont multiples. D’abord il y a la pauvreté des familles qui ne peuvent supporter le coût des études supérieures. Ensuite l’éducation qui y est donnée n’est pas forcément adaptée et ne représente donc pas une aide pour se développer personnellement ou professionnellement dans le contexte de la société actuelle. C’est dans cette perspective que nous avons établi un centre où les jeunes gens peuvent recevoir des cours d’informatique et également discuter de sujets variés et innovants.

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Partenaire du Malawi en visite au SCI

© Sabina Jaworek

Tertio, nous faisons aussi de l’éducation sur le climat et le changement climatique. C’est un projet que l’on appelle « Climate for peace ». L’objectif est de réunir jeunes et moins jeunes pour essayer ensemble de répondre à la crise climatique. Avec les communautés, nous discutons d’agroécologie et d’initiatives concrètes pour prendre soin de l’environnement. En 2017, nous avons planté 3000 arbres en une journée. Le principal challenge a été d’identifier et de trouver des fonds pour soutenir le projet, car cela demande beaucoup d’investissements sur un assez long terme : acheter les semences, approvisionner en eau et nutriments, former les fermiers à comprendre comment planter et entretenir… Un bon nombre d’acteurs ont été invités ce jour-là : personnes du gouvernement, représentants des communautés locales… Le jour J, nous avons coordonné la participation de 1000 personnes. Enfin, nous sommes mobilisés sur les questions du VIH et du genre. Ce sont toujours des thèmes transversaux à tous nos projets. On ne peut mettre en place des projets sans parler de ces questions. On essaye en permanence de remettre en question les représentations discriminantes à propos du genre, notamment via des journées d’activités diverses. Par exemple nous avons le projet « Football 4 peace » ou encore « Sports 4 peace ». Pendant les matchs et autres rencontres, on fait passer des messages pour sensibiliser les publics.

Quel est le sens pour toi du volontariat ? Quelle est la plus-value pour ton association et pour les jeunes ? Nous organisons des échanges de jeunes et des projets pour rendre les jeunes actifs dans la société. Le plus important est de donner la passion de faire quelque chose sans attendre un retour financier. Au Malawi il n’y a pas de politique concrète à propos des jeunes et du volontariat et cela rend difficile la recherche de volontaires locaux informés et intéressés. Or, les jeunes sont nombreux et nous avons envie d’accroître leur autonomisation. J’aimerais qu’il existe une politique

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de promotion du volontariat pour les jeunes. Pendant les vacances les jeunes prennent l’habitude de ne rien faire alors que ce moment pourrait être utilisé pour faire quelque chose de positif. Par exemple, il y a beaucoup d’écoles à repeindre, ou de maisons à construire pour les plus pauvres de la société. On pourrait aussi contribuer à la conservation de la nature. Ces volontariats seraient bénéfiques à la collectivité et rapporteraient plus que ce qu’ils coûteraient à l’Etat.

Quelles sont tes attentes à travers les différents partenariats, dont celui avec le SCI ? Il s’agit d’apprendre ensemble, essayer de trouver des solutions durables ensemble. Les problématiques du Malawi sont pour la plupart aussi des questions globales. Avec le SCI plus spécifiquement, j’aimerais être sûr que nous sommes capables d’accueillir des volontaires qui partagent nos objectifs et ceux de nos communautés locales. De plus, le partenariat ne doit pas se limiter à organiser l’accueil de volontaires mais doit se pencher sur nos relations en tant qu’associations, en communiquant, en se mettant en réseau. Enfin, nous aimerions beaucoup construire une maison et développer notre propre centre SURCOD. Nous voulons pouvoir loger des volontaires, avoir une cuisine, une salle à manger, des salles de réunions, un jardin et un potager. Ce serait un lieu pour réunir les volontaires locaux et internationaux. Or il est difficile de réunir les fonds nécessaires. En général, les gouvernements africains ne supportent pas les ONGS, ça rend difficile la mobilisation de ressources. J’espère arriver à motiver nos partenaires internationaux et locaux sur ce projet, les encourager à y participer en organisant un projet de construction sous forme de volontariat.

Propos recueillis par Camille Berger

Pilote de la mobilisation au SCI

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PARTENARIAT SUD

KIPEPEO : L’ENVOL DES COMMUNAUTÉS

  Kenya

En octobre, le SCI Belgique a accueilli pendant une semaine plusieurs partenaires du Sud. Parmi eux, Julius, originaire du Kenya, nous a accordé du temps pour nous parler de lui et de son organisation.

Lucie : Peux-tu te présenter et présenter Kipepeo ? Julius : Bonjour, je m’appelle Julius et je suis originaire du Kenya. Je suis directeur de projets et fondateur de Kipepeo, une association basée dans plusieurs régions du Kenya et partenaire du SCI Belgique. Kipepeo a maintenant 10  ans et son nom signifie « papillon » en swahili. Nous avons choisi ce nom car on veut que notre communauté soit prête à s’envoler et qu’elle brille comme un papillon. Nous avons plusieurs projets, à court, moyen et long terme. Par exemple, nous avons un projet de lutte contre la déforestation qui a pour but de conserver la forêt et d’interpeller les communautés locales sur les conséquences du dérèglement climatique. Nous faisons aussi un travail sur l’eau car elle est de plus en plus rare à cause de la sécheresse. © Sabina Jaworek

Comment le Kenya est-il touché par le changement climatique ? Au Kenya le changement climatique se manifeste par le manque de pluie et les fortes chaleurs, avec comme effet que l’agriculture a des rendements très faibles. De plus, la déforestation est intense et le gouvernement ne fait pas grand-chose pour résoudre ce problème. Par ailleurs, la population est très peu informée sur le réchauffement climatique. Donc, avant de pouvoir agir, il faut informer la communauté pour qu’il y ait un réel changement.

Outre la sensibilisation à l’environnement, avez-vous d’autres programmes éducatifs ? Tout d’abord, il faut savoir que, au Kenya, le fossé entre les pauvres et les riches grandit de plus en plus. Le risque d’exclusion sociale est très important. En effet, au Kenya, il faut payer l’école et les personnes ayant peu de moyens n’ont pas accès à une scolarité. Kipepeo a développé plusieurs projets touchant l’éducation. Nous avons la chance d’avoir pu créer une école primaire qui accueille aujourd’hui 97 enfants. Mais nous sommes aussi actifs sur des sujets tels que

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la microfinance, la permaculture, le travail administratif ou encore sur des projets abordant les thèmes de l’excision et de la sexualité. Enfin, nous avons un programme de formation à l’informatique. Ici, les jeunes n’ont pas accès aux ordinateurs ; c’est trop cher pour eux. Or ceux-ci sont indispensables aujourd’hui pour trouver du travail.

Quelle est ta vision du volontariat ? Pour moi, le but d’un volontariat est à la fois de rendre un service et de développer de nouvelles compétences sans attendre quelque chose en retour. Un jour, un volontaire australien est venu au Kenya pour 9 mois. Dans son pays il avait arrêté l’école. A son retour en Australie, il a repris sa scolarité. Ce volontariat a permis d’ouvrir son esprit sur le monde et de se socialiser. Un volontariat, c’est aussi profiter du moment présent ensemble et acquérir une possibilité pour apprendre et voyager. J’espère vous voir bientôt au Kenya et vous accueillir dans notre association.

Propos recueillis par Lucie Hermans

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

SELAMAT PAGI depuis l’Indonésie

Mon contrat de travail s’est arrêté plus tôt que je ne le pensais : en juin 2019. D’abord un peu perdue et déroutée, ensuite heureuse d’avoir enfin du temps pour moi, j’ai décidé de partir en Asie pour participer à un projet qui a du sens et qui me permette d’en revenir grandie. « Batuloceng Agriculture II » est un projet autour de l’agriculture, du recyclage, de la gestion des déchets et de la pollution. Ce que je ne savais pas avant de partir, c’était que l’Indonésie est le 2e pays au monde à jeter le plus de déchets plastiques dans la nature après l’Inde.

Crise et gestion des déchets : la mission de GREAT Java est l’île la plus peuplée du monde avec 150 millions d’habitants. Jakarta, la capitale de l’Indonésie, compte environ 30 millions d’habitants. Le pays fait face à une crise démographique et environnementale sans précédent. En  effet, le gouvernement souhaite déménager la capitale sur l’île de Bornéo afin de désengorger Jakarta. Comme dans beaucoup de pays en voie de développement, il n’y a pas de règle urbanistique, peu de ramassage des déchets, peu de préoccupation quant à la pollution et aux maladies associées. Ce que peu d’entre nous savent, c’est que l’Europe, ainsi que les Etats-Unis et d’autres pays, vendaient, jusqu’il y a peu, leurs déchets plastiques recyclés à la Chine. C’est plus facile d’envoyer ses déchets à l’autre bout du monde plutôt que de les traiter chez soi. En janvier 2019, la Chine a pris la décision de mettre fin à ce commerce des déchets, et c’est l’Indonésie qui s’est vue dépassée par un énorme volume de déchets à recycler : les leurs et ceux en provenance d’Occident. Selon une étude publiée en 2017 dans Nature : quinze des vingt cours d'eau qui charrient le plus de matières plastiques se trouvent en Asie, dont six en Chine. L'Asie a de graves problèmes de pollution plastique. Et l’importation des déchets étrangers ne fait qu’aggraver les choses. L’un des partenaires du SCI en Indonésie est l’ONG GREAT qui s’est appropriée la problématique du recyclage des déchets et la pollution plastique en mobilisant les jeunes Indonésiens et en organisant des volontariats à Bandung, Semarang et Yoyakarta (sur l’île de Java). J’ai passé 15 jours dans le village de Batuloceng à 20 km de Bandung, un petit village d’une centaine d’habitants. Chaque famille possède 3 ou 4 vaches, des terres agricoles et des caféiers. Elles vivent donc de la terre, produisent du café de grande qualité ainsi que du lait et fabriquent du compost avec les excréments des

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vaches laitières. Lors du projet, notre groupe était composé de deux Européennes, une volontaire indonésienne, quatre volontaires français (en Service Civique long terme) et enfin deux coordinateurs locaux. Ceux-ci se sont cotisés et ont organisé une récolte de fonds afin d’acheter des poubelles extérieures, des Tote Bags (sachets réutilisables en tissu) et des gourdes afin d’inciter et sensibiliser les habitants à la gestion des déchets et à la pollution plastique. Le village souhaite devenir un « éco-village » afin de pouvoir accueillir des touristes et ainsi augmenter son niveau de vie. Nous avons participé à la création du compost, trait les vaches, récolté le café, distribué les gourdes, animé des jeux dans une école maternelle, assisté à l’aïd el kebir (fête du sacrifice), défilé lors de la fête de l’indépendance et participé à l’entretien d’un jardin « bio ». Parmi les autres projets menés par GREAT, le projet « Citarum River Conservation » consiste à soutenir la fondation « Bening Saguling », qui œuvre à la conservation de la rivière Citarum. Les volontaires actifs sur ce projet ont pour tâche de ramasser les déchets, planter des arbres, réutiliser ce qui peut l’être et organiser des sorties pédagogiques avec les écoles environnantes.

Tentatives d'assainissement du fleuve Selon l’OMS, le Citarum est le fleuve le plus pollué du monde et ce depuis 2008. Il est pollué par l’industrie du textile : des milliers d’usines déversent leurs déchets dans cette rivière. Depuis janvier 2018, le gouvernement a décidé de prendre des mesures visant à l’assainir d’ici 2025. Il a décidé de sévir contre les propriétaires d’entreprises qui ignorent les règles d’élimination des déchets et enfreignent la loi en leur retirant leurs permis d’exploitation. Des caméras de vidéosurveillance doivent être installées le long des berges pour surveiller qui déverse ses déchets. De plus, des équipes de dragage nettoient la rivière. La rivière a été comparée à un tapis flottant

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Projet de volontariat au Sud

La pêche au déchet peut rapporter gros selon un reportage d’Envoyé spécial diffusé le 8/10/2014 sur France 2. Les poissons ont disparu mais certains pêcheurs se sont reconvertis en «  recycleurs  » de plastique. Les pêcheurs récoltent des dizaines de kilos de plastique et les revendent ensuite. Une  fois vendu, le plastique est trié, recyclé et revendu à d’autres familles qui le revendent à leur tour. Les pêcheurs gagnent plus qu’avant. La pêche aux déchets permet à des milliers de familles de vivre du plastique. Voici tout le paradoxe de cette crise environnementale.

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d’ordures ménagères, de produits chimiques toxiques et d’excréments d’animaux. La rivière coule du Sud au Nord et fait 297 km. Le projet d’assainissement a débuté en février 2018 en amont de la rivière au niveau du lac Cisanti, dans le district de Bandung. Le gouvernement espère que l’eau soit potable d’ici 7 ans. Il y a 2000 usines textiles dans la région ; certes des emplois ont été créés mais cela coûte cher : 280 tonnes de déchets industriels sont déversées dans la rivière chaque jour (selon les données du gouvernement). La rivière approvisionne 27,5 millions d’habitants dans la grande région de Bandung. Citarum fournit également 80% d’eau à Jakarta et irrigue environ 420 000 hectares de rizières.

© Photos : Alba Cuesta

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« Ce que peu d’entre nous savent, c’est que l’Europe, ainsi que les Etats-Unis et d’autres pays, vendaient, jusqu’il y a peu, leurs déchets plastiques recyclés à la Chine. C’est plus facile d’envoyer ses déchets à l’autre bout du monde plutôt que de les traiter chez soi. En janvier 2019, la Chine a pris la décision de mettre fin à ce commerce des déchets, et c’est l’Indonésie qui s’est vue dépassée par un énorme volume de déchets à recycler »

T DÉ

V E LO P P E M E N T

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Comment sensibiliser ? Concernant la sensibilisation à l’environnement, il y a une légère prise de conscience de la population mais il s’agit d’un travail de longue durée car culturellement les Indonésiens font leurs courses dans des warung, de petites superettes où l’on vend de tout et en petite quantité. À titre d’exemple, les mamans, au lieu d’acheter un grand bidon de lessive liquide, achètent régulièrement des petits sachets ; les enfants passent leur journée à grignoter des salades de fruits servies dans des gobelets en plastique, de la viande dans des sachets en plastique. Les villageois n’ont pour la plupart pas de frigo, ils laissent la nourriture sous un panier en plastique. Tout est conditionné en petit format et emballé sous plastique. Il n’y a pas de poubelles, pas de ramassage de déchets, pas de tri. Ils amoncèlent les déchets et les brûlent à l’air libre. Dans les grandes villes, le gouvernement commence à mettre en place le ramassage des poubelles et prend des mesures légales, comme je l’ai décrit plus haut. Mais ce qu’il faut c’est, d’une part, sensibiliser les jeunes et la population à la problématique de la pollution, et cela, ça prend des décennies. D’autre part, il faut arrêter de produire du plastique et cesser d’importer les déchets des pays industrialisés. Lien vidéo : Envoyé spécial. La Malaisie envahie par nos déchets (France 2)

Alba Cuesta

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

  Indonésie

LES ' KAJANG ' REJETTENT LA MODERNITÉ par tradition Depuis des siècles, les 'Kajang', une communauté de Sulawesi, île indonésienne, a pour tradition de rejeter la modernité. Leur chef traditionnel veille sur le maintien des traditions, une responsabilité difficile avec un monde « extérieur » en évolution rapide. Aujourd’hui, les Kajang choisissent radicalement la simplicité tout en étant ouverts à l’extérieur.

Une barrière puis le reste de l'humanité L’arrivée dans le village de Tana Toa (4000 habitant·e·s) commence, comme dans tout village, par la rencontre du chef du village. Sa maison comme son environnement n’ont rien de particulier. S’il n’est pas là, il est possible, après une attente de politesse chez lui, de passer cette étape pour rencontrer la personne qui exerce réellement le pouvoir dans 7 des 9 hameaux du village. À quatre kilomètres de la maison du chef du village se trouve une barrière. Elle sépare les 7 hameaux traditionnels des deux autres, mais aussi du reste de l’humanité. La modernité ne peut pas passer la barrière. Par exemple, les objets électroniques doivent rester à l’extérieur mais également les lunettes, les chaussures, les sandales. C’est aussi le cas de tout vêtement non noir. C’est donc un peu nu que l’on passe cette barrière afin d’entrer chez les irréductibles Kajang. Ces quatre kilomètres semblent longs car il est douloureux pour le novice de marcher pieds nus sur un chemin de galets très irréguliers, le tout en tentant vainement que cela ne se remarque pas.

Un instant au centre du monde Me voici enfin devant la maison du chef traditionnel, l’Ammatoa. Cela signifie ' le père de toute l’humanité et de la Création ' (sic). Avec une telle fonction, on peut imaginer un prestigieux palais ou au moins une grande maison, mais non, ici toutes les maisons sont les mêmes et ont la même taille. Faites sur pilotis, avec du bois local, sans clous ni vis, les maisons ont les mêmes pièces dont une grande qui occupe les trois quarts de l’espace. J’entre dans la maison de l’Ammatoa,

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« le centre du monde » selon certain·e·s. Le chef traditionnel est en grande discussion avec cinq autres personnes. Cela semble une conversation chaleureuse. Mais juste avant de repartir la seule femme du groupe fond en larmes et montre à quel point elle s’en veut. Son cousin est venu la voir dans ce village, habillé de blanc. Le blanc est une habitude (mais non une obligation) pour les musulman·e·s qui partent en pèlerinage à la Mecque. Cet homme n’avait pas à porter ce vêtement blanc ; elle reçoit une amende d’un million de roupies (cela correspond au salaire d’un mois pour un ouvrier). L’Ammatoa lui fait une chaleureuse accolade et lui rappelle comme il l’aime et qu’il ne la juge pas, mais qu’il doit faire respecter les règles et ne peut laisser rentrer la modernité dans les 7 hameaux traditionnels. La tradition est ici sans aucun doute bien au-dessus de la religion. Les amendes servent à rémunérer l’Ammatoa et son “ gouvernement ” constitué de 26 ministres et de tous ceux qui les aident. Chaque infraction aux règles a un coût, mais le grand chef peut se limiter à un avertissement s’il le souhaite. Il est temps de rencontrer directement “ le père de l’humanité ”. Dès la première interaction, il fait penser à un Bouddha en plus jovial, avec l’espièglerie et l’innocence d’un enfant. Voyant que j’ai un réel intérêt pour sa culture, il m’accepte carrément dans sa demeure et m’autorise à porter des lunettes. Il parle toujours en Konjo, dialecte local, quitte à ce qu’un traducteur soit nécessaire pour les visiteurs extérieurs. Tout le monde pense qu’il ne parle pas indonésien. Mais lorsque nous ne sommes plus qu’à deux, il montre ce talent caché avec le fier sourire d’un enfant qui a réussi à cacher un secret. Il explique donc que leur tradition anti-moderne s’est forgée il y a bien

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Immersion chez les Kajang

SUMATRA

BORNEO SULAWESI JAVA

PAPOUASIE BALI

« Ici, le chef qui est considéré comme le plus grand sage vivant, est analphabète. Mais il n’est pas dénué de savoirs ni de sagesse » des siècles lorsque certain·e·s Kajang ont voulu porter du jaune. Cela a créé un schisme entre les hameaux qui refusent le progrès et les autres qui étaient prêts à l’accepter. Encore aujourd’hui, chacun·e peut déménager sans trop s’éloigner de ses proches. Mais la modernité, elle, ne peut pas rentrer dans la zone traditionnelle.

Qu’est-ce que la modernité ? Chez les Kajang, c’est un principe général difficile à expliquer mais qu’on peut comprendre à partir de ses aspects pratiques. L’Ammatoa fait respecter une série de règles et d’interdits dont principalement les suivants : pas d’électricité, pas de véhicule ou d’outils motorisés, pas de chaussures, les vêtements sont noirs. Il associe aussi cette simplicité à une forme d’égalité : même taille de maison, même accès au bois, pas de beaux vêtements de luxe… L’Ammatoa n’a pas de

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définition de la modernité, il n’a pas intellectualisé la chose et a peu d’arguments « c’est la tradition et on est bien comme ça ». Ici, le chef qui est considéré comme le plus grand sage vivant, est analphabète. Mais il n’est pas dénué de savoirs ni de sagesse. Ce qui est important pour lui, c’est la préservation de la nature : le noir serait la couleur de la terre, donc la plus naturelle, mettre des sandales ne respecte pas la terre sacrée qui nous porte. La forêt doit aussi se perpétuer, on ne peut pas couper n’importe quel arbre, n’importe comment et encore moins le vendre. La forêt est tellement importante qu’on organise chaque année un rituel sacré, l’Andingingi, pour se protéger des catastrophes naturelles mais aussi veiller à l’intégrité de la forêt.

David Petit

Enseignant en économie et en sociologie, animateur du Sudestan

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TÉMOIGNAGE

  Togo

LE VOLONTARIAT COMME ÉCOLE de la débrouillardise

Je me vois encore, sur les bancs de l’unif, à écouter mon professeur parler de ses voyages en Afrique, de ce continent qu’il rejoint régulièrement dans le cadre de son travail. J’avais 20 ans, les yeux pétillants à l’idée de partir à la découverte d’un pays africain mais aussi avec une frousse bleue d’oser me lancer. Et me voilà, ce dimanche 30 juin, passé la trentaine, dans l’aéroport de Bruxelles, à attendre mon avion pour le Togo, direction Kpalimé.

Au revoir la zone de confort Une fois dans l’avion, j’ai pris mon carnet de bord, celui-ci m’accompagnera pendant tout le voyage et dans lequel je noterai tout ce qui me passe par la tête. Pour ne rien oublier de ce cadeau que j’ai décidé de m’offrir. A l’origine de ce voyage, une envie irrépressible d’aller visiter ce continent qui m’attire depuis tant d’années, de découvrir l’une de ces cultures africaines qui me semble si authentique et de sortir de ce monde industrialisé dans lequel je vis mais où je ne me retrouve plus… J’avais besoin de sortir de cette zone de confort, besoin de repousser mes limites, d’ouvrir mon esprit pour moi-même avant tout mais aussi pour mes enfants. Parce que la vie prend un tout autre sens lorsqu’on élève des enfants, parce que c’est à ce moment-là qu’on se demande quelles sont nos valeurs, quelles racines on veut leur donner, quel monde on veut leur montrer… Parmi mes préoccupations et mes valeurs, il y a l’écologie, la simplicité et une certaine autonomie dont le développement des nouvelles technologies et du commerce international nous ont privés. Je choisis donc un projet au Togo en permaculture. Après donc une petite journée dans l’avion, j’atterris à Lomé, je sors de l’aéroport et me retrouve sur une petite place avec des bancs partout, de nombreuses personnes assises et un djembé qui résonne ; je ressens aussi l’air chaud et humide qui me met directement en condition pour patienter. Ça y est, je réalise que je suis bien partie, que je suis dans un univers différent du mien ; je souffle et mon corps ralentit déjà ! Je me pose sur un banc et attend Koko (mon hôte du jour). Je me sens fière d’être arrivée jusque là et très impatiente de plonger au cœur de mon projet. Je passe tout d’abord deux jours avec un groupe qui n’est pas le mien mais qui réalise un projet dans le même village, à quelques kilomètres. Le mardi 2 juillet, je rencontre les autres volontaires qui travailleront avec moi sur le chantier de permaculture.

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Nous sommes 5 volontaires : 3 Togolais et 2 Belges. Les conditions de vie dans la maison sont assez rudimentaires : pas de lit mais des nattes posées à même le sol, pas de table ni de chaises, une douche et un WC dans le fond d’une cour et un puits pour l’eau. Sortir de ma zone de confort ? Les conditions sont bien remplies et même si les premières nuits furent compliquées, je fus heureuse de vivre de cette façon. C’est ainsi qu’on a pu passer de longues soirées assis en tailleur, ou tous autour de la préparation du repas ou en mangeant, à parler de nos vies, parler des habitudes d’ici et d’ailleurs ou encore à débattre de sujets parfois très philosophiques… Ce furent des moments de partage incroyablement riches et intenses !

Travail au jardin et improvisation Quant à notre chantier, il y avait du boulot. Nous devions reconstruire un jardin en permaculture ; ce jardin avait été abîmé par les animaux qui vivent en liberté dans les rues et laissé à l’abandon depuis un certain temps. Nous devions tout reprendre depuis le début. Nous avons donc commencé par construire des clôtures avec, comme seuls outils, du bambou, un coupe-coupe et du fil de fer ! Nous avons également préparé des planches pour y faire pousser des semis. Ensuite, nous avons élaboré, avec l’aide d’un agriculteur, l’architecture du jardin et mis en place une allée et formé différentes parcelles pour la culture. Enfin, nous avons réalisé une paillote (un abri servant de repos et de protection contre le soleil). Chaque étape était discutée et réfléchie ensemble avant de se rendre sur le chantier. Aucun d’entre nous n’était expert dans le domaine et nous avons donc co-créé le tout à nous cinq. Nous avions également l’aide et l’avis d’Astovot qui venait régulièrement sur le chantier. Cette façon de travailler a été un énorme changement par rapport à ma façon de travailler ici en Belgique, où tout est toujours pensé, planifié, organisé

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Projet de volontariat au Sud

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L’ E N V I R O N

« J’avais besoin de sortir de cette zone de confort, besoin de repousser mes limites, d’ouvrir mon esprit pour moi-même avant tout mais aussi pour mes enfants »

dans les moindres détails. Dans le jardin, nous avons composé au jour le jour, nous avons fait des essais-erreurs, on a énormément appris ainsi ! Un énorme choc pour moi a été le nombre important d’immondices partout sur le bord des rues mais aussi dans le jardin. Nous nous retrouvions souvent à retourner la terre et en sortir des petits sachets en plastique. J’avais beaucoup de difficultés à concevoir que l’on puisse cultiver des légumes sur un sol plein de déchets. Nous avons discuté longuement de la gestion des déchets à Kpalimé ou plutôt de la non gestion. Ce fut très interpellant pour moi ! Avec le groupe, nous avons alors décidé de mettre la partie de jardin cultivée au propre et de construire une poubelle pour les déchets du chantier.

A chacun son rythme et sa richesse Le travail fourni pendant ces trois semaines fut assez intense et j’en ressors avec un énorme respect pour les Togolais avec qui j’ai partagé ces quelques semaines de vie. Certes les moyens matériels sont bien différents des nôtres mais les

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© Sylvie Beckers

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personnes sont d’une débrouillardise déconcertante. Tout est possible avec peu de moyens et surtout chacun est respecté dans ses limites et peut avancer à son rythme. Je n’ai pas retrouvé cette course à la productivité et à la rentabilité, que l’on connaît chez nous, et ce fut agréable de pouvoir travailler de cette manière ! Ce volontariat m’a montré ce qu’étaient la tolérance et le respect du rythme de chacun  ! Evidemment, cette expérience au Togo n’est pas représentative de toute l’Afrique. Ce fut mon expérience dans ce pays précisément, l’Afrique est grande et chaque pays a sa propre culture et ses propres codes. Pour conclure, je voudrais évoquer cette phrase de Socrate, « ce que je sais c’est que je ne sais rien ». Selon moi, le meilleur moyen d’évoluer en tant qu’humain, je le conçois dans l’expérience avec les autres, dans les innombrables moments d’échanges sincères et authentiques que l’on peut avoir ici ou là-bas. Et ce volontariat m’a permis de grandir encore un peu plus… Je n’attends plus qu’une seule chose c’est que le SCI puisse proposer ce type de volontariat en famille afin que mes enfants puissent eux aussi, par cette expérience, sortir de leur zone de confort et aller se découvrir à travers les rencontres du bout du monde…

Sylvie Beckers

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

EXPÉRIENCE SVE

au-delà des Vikings et des fjords Grâce au Service Volontaire Européen (SVE) et avec le soutien précieux du SCI Belgique, j’ai eu la chance de pouvoir intégrer une organisation de jeunesse basée à Oslo en tant que volontaire à temps plein pendant un an. Cette expérience enrichissante m’a permis d’en apprendre plus sur la Norvège et sa culture, mais également de rencontrer d’autres jeunes venant de différents pays et de contribuer à plusieurs projets éducatifs et interculturels.

Le SVE et mon organisation d’accueil Le Service Volontaire européen (SVE), aujourd’hui remplacé par le Corps Européen de Solidarité (CES) est un programme de l’Union européenne qui a pour but d’offrir aux jeunes de 18 à 30 ans la possibilité de vivre une expérience de volontariat en intégrant une organisation à but non lucratif à l’étranger pendant maximum un an. Pour ma part, et après un processus de sélection assez long, j’ai pu rejoindre le CISV Norge 1, la branche norvégienne du CISV. Le CISV est une organisation internationale de jeunesse qui promeut l’éducation à la paix via l’apprentissage expérientiel et qui s’intéresse tout particulièrement à des problématiques telles que le développement durable, les droits humains, la diversité et la résolution des conflits. Le CISV Norge a pour habitude d’accueillir, chaque année, dans son bureau d’Oslo, deux volontaires via ce programme. J’ai ainsi partagé cette expérience avec un autre volontaire originaire d’Argentine, Ciro. Nous avons bien entendu travaillé au bureau, mais nous avons également eu de nombreuses occasions de sortir et de découvrir le pays d’accueil et ses habitants. Les séminaires d’arrivée et de mi-parcours nous ont aussi permis de rencontrer des volontaires impliqués dans d’autres projets en Norvège, ainsi que de partager nos expériences et de pousser la réflexion plus loin.

Mon pays d'accueil : la Norvège La Norvège est connue pour ses fjords et ses paysages époustouflants, son passé viking, son climat froid et son fromage brun. Au-delà de ces stéréotypes, on retrouve des gens humbles et accueillants qui seront ravis d’apprendre à vous connaître dès qu’une occasion se présente.

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Mon co-EV avec l'équipe KomSepar et moi z à Bergen

On retrouve également un pays qui a connu une évolution économique importante durant la seconde moitié du 20ème siècle et qui a pu mettre en place une politique sociale remarquable. Pour donner quelques exemples : en Norvège, l’enseignement est gratuit et des bourses universitaires sont également disponibles, les politiques environnementales encouragent efficacement l’usage de voitures électriques plutôt que de voitures thermiques, et l’électricité est produite presque exclusivement via des barrages hydroélectriques. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces points positifs ont aussi leurs inconvénients, comme par exemple le manque d’intérêt pour les formations techniques et professionnelles avec les conséquences que cela entraîne sur le marché du travail, et une tendance souvent observable à utiliser plus d’électricité que nécessaire. Il faut aussi savoir que la Norvège abrite actuellement la plus grande population sami. Les Samis sont un peuple autochtone originaire du nord de la Norvège, ainsi que du nord de la Suède, de la Finlande et de la péninsule de Kola en Russie. Par le passé, la Norvège a été critiquée pour sa politique de « norvégianisation » et de discrimination à l’encontre des Samis. De nos jours, les Samis vivant en Norvège sont officiellement reconnus comme peuple indigène et ont leur propre parlement, mais leur situation reste à améliorer. La Norvège, c’est aussi, peut-être plus étonnamment, un pays dans lequel la cuisine mexicaine a acquis une popularité notable, deux façons d’écrire dans la langue nationale (norvégien « bokmål  » et norvégien « nynorsk »), et une

« Norge » signifie « Norvège » en norvégien

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Projet de volontariat long terme au Nord

© Marie-Céline Falisse

certaine frénésie autour de la fête nationale du 17 mai, qui va de pair avec hot-dogs, crèmes glacées et le port de costumes traditionnels.

L’apprentissage expérientiel ou « Learning by doing » Un volontariat européen permet d’en apprendre plus sur le pays d’accueil, mais ce n’est pas tout ! S’impliquer en tant que volontaire à temps plein dans une organisation apporte une dimension supplémentaire à l’expérience. Apprendre à connaître la culture de l’organisation d’accueil, le CISV Norge, m’est apparu tout aussi essentiel que de découvrir la culture du pays dans lequel je vivais. « Learning by doing », c’est presque comme une devise pour le CISV, et c’est sur ce principe que leurs programmes et activités sont fondés. Les participants sont mis dans des situations, parfois même des simulations qu’ils ignorent, dans lesquelles ils sont amenés à agir, puis à avoir une réflexion sur leurs actes, ensuite à généraliser afin de comprendre comment l’activité reflète des situations réelles dans le monde, pour finalement voir ce qu’ils peuvent appliquer dans leurs vies de tous les jours autour des problématiques abordées par l’activité. Ainsi, j’ai eu la chance d’apprendre à mieux comprendre le fonctionnement de l’organisation ainsi que l’impact positif de ses activités et programmes, entre autres en contribuant à l’organisation et au déroulement de formations pour les volontaires et participants CISV norvégiens, ainsi

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qu’en animant d’autres activités plus ponctuelles, telles qu’une semaine d’activités à Bergen visant à rassembler des jeunes norvégiens et des migrants. Cette activité a par ailleurs été organisée avec une autre équipe de volontaires CISV venant de Norvège et de Colombie. Faire partie intégrante d’une organisation internationale dans un pays que je n'avais encore jamais visité auparavant a été une expérience interculturelle très enrichissante que je recommande !

Marie-Céline Falisse

Volontaire au SCI

À LIRE Pour en savoir plus, n’hésitez pas à consulter le site internet du CISV, mais également le site de l’équipe de volontaires norvégiens et colombiens (équipe « Kompaz »), ainsi que le EVSers’ blog écrit par moi-même et par d’autres anciens volontaires au CISV Norge. Les liens sont les suivants : https://cisv.org https://kompaz.cisv.no https://evs.cisv.no

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TÉMOIGNAGE

HISTOIRE DE MON CHEMIN avec le SCI

Tout a commencé en 2013 quand mon cousin Maxime, qui était déjà parti plusieurs fois en volontariat, m'invita à passer un week-end à Arlon avec lui et des volontaires venus du monde entier. Je n'avais aucune idée de ce qui m’attendait, mais ma curiosité l'a emporté et quelques jours plus tard je me retrouvais à rire, chanter et travailler avec des jeunes comme moi, venus de l'autre bout du monde. Inutile de vous expliquer à quel point cet aperçu de l'expérience du volontariat international m'a plu. J'avais 17 ans.

Un premier départ… L'été suivant, un projet du SCI en République tchèque fut mon premier voyage sans ma famille. J'étais assez nerveux à l'idée de prendre le bus de nuit vers Prague pour retrouver un groupe de personnes que je n'avais jamais vues. Mes parents n'étaient d'ailleurs pas moins inquiets. J'ai passé les deux semaines suivantes dans la petite ferme personnelle de Vojtech, au bord d'un petit village isolé au beau milieu de la nature. J’étais entouré de personnes ouvertes et remplies d'amour. Le travail était amusant et excitant ; on cuisinait avec les légumes du potager et le soir on se retrouvait autour d'un feu à parler de nous et du monde, on croisait des points de vue très différents. On avait beau venir d'horizons très variés, les points communs étaient bien plus nombreux que ce que l'on peut imaginer et les différences, au final, sans importance. La courte durée du projet ainsi que le confinement au sein du groupe forcent l'apparition de liens d'amitié très intenses, même si bien souvent ils disparaissent une fois le projet terminé. J'étais conquis. Durant les 5 années qui ont suivi, j'ai participé à 6 autres projets. Je suis reparti en Tchéquie, mais aussi en Pologne, en Estonie, en Russie, et même en Belgique. Tous ces projets sont des expériences uniques toutes plus mémorables les unes que les autres, et pour des raisons toutes très différentes. D'année en année je me sentais de plus en plus à ma place dans un projet. Je savais plus ou moins à quoi m'attendre et j'arrivais à rassurer mes co-volontaires qui, bien souvent, étaient aussi timides et inquiets que moi à mon premier projet. Des différents projets auxquels j'ai participé, j’ai tiré une sorte de constante : le premier jour on est tous timides et on pose les mêmes questions de base aux autres personnes (D'où viens-tu ? Quel âge as-tu ? Es-tu encore aux études ? Qu'est-ce qui te passionne ?) afin de se faire une idée

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de qui on a en face de nous. À partir du deuxième jour tout le monde commence à se connaitre un peu plus et on est déjà plus à l'aise les uns avec les autres. Quand on arrive à la fin du projet, on a l'impression de dire adieu à ses meilleurs amis et bien souvent des larmes coulent. En 2019, j'avais envie de m'impliquer davantage. Le SCI m’a proposé de coordonner un projet de 12 jours avec un petit groupe de 4 volontaires, près de Rochefort en Belgique.

La coordination en détail Après avoir reçu la feuille de route – un document donné à tous les volontaires quelques semaines avant le projet, j'ai pris contact avec l'organisation d'accueil et nous avons convenu d’un rendez-vous. On m’a fait visiter le lieu et on a parlé du travail que nous allions devoir réaliser. Toutes les craintes que j'avais par rapport à mes responsabilités liées au projet se sont évanouies au moment où j'ai rencontré les personnes qui étaient là pour nous encadrer. Il faut dire que le calme de la nature qui entourait le lieu était rassurant aussi. Deux semaines plus tard, le jour de commencement du projet était enfin arrivé. J'ai rejoint à Bruxelles 3 volontaires et nous avons pris le train ensemble. Le dernier volontaire est monté dans le train en cours de route. Arrivés sur place, nous avons fait un petit tour des lieux et nous n'avons pas attendu longtemps avant de sortir les cartes et autres jeux pour se détendre et apprendre à se connaître. Après plusieurs jours, je me suis rendu compte de toutes les petites choses qui faisaient partie de mon rôle de coordinateur. En plus de gérer un budget, d'aller faire les courses, de m'assurer qu'on remplit bien les besoins de l'organisation d'accueil et de veiller à ce qu’on prenne le temps

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Coordination d'un projet de volontariat en Belgique

© Photos : Thierry Frycia

« Il faut parfois savoir relâcher ses a priori et accepter l'équilibre que le partenaire et les volontaires trouvent entre eux, même si ce n'était

© Sabina Jaworek

pas celui que l'on s'était imaginé »

de nous amuser et de nous reposer, j'essayais de garder une bonne dynamique de groupe et de faire en sorte que tout le monde se sente bien. Cela s'est avéré plus difficile que prévu, même si au final tout s'est bien terminé et tout le monde est rentré chez soi heureux, la tête remplie de bons souvenirs (du moins c'est l'impression que j'en ai eu). Le fait qu'une des volontaires parlait très mal anglais ne m'a pas facilité la tâche. Heureusement deux autres volontaires pouvaient traduire, mais bien souvent la conversation continuait dans une langue que d'autres ne comprenaient pas. Après une dizaine de jours certains commençaient à en avoir marre et des tensions sont apparues dans le groupe. J'ai fini par nous rassembler autour d'une table pour que chacun puisse s'exprimer librement envers le groupe et tout s'est passé beaucoup mieux après ça. Mon seul regret est de ne pas avoir organisé plus tôt cette discussion de groupe. Autre difficulté : les différences dans le rythme de vie de chacun. C'était plus un problème personnel qu'autre chose. Je me voyais mal imposer une heure de coucher à des personnes qui avaient parfois 5 ans de plus que moi, mais c'était encore plus dur pour moi quand le groupe arrivait plus d'une demiheure en retard le matin parce qu'on avait été dormir tard la veille. Au final tout le monde était très content de notre travail et personne ne s'est jamais plaint. Il faut parfois savoir relâcher ses a priori et accepter l'équilibre que le partenaire et les volontaires trouvent entre eux, même si ce n'était pas

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celui que l'on s'était imaginé. C'est dans cet équilibre aussi que se trouve toute la magie d'un projet de ce genre et il faut arriver à l'accepter. Ce n'est certainement pas la dernière fois que je coordonnerai un projet avec le SCI (d'ailleurs on m'a déjà proposé d'autres chantiers à coordonner), mais je continuerai également à partir en tant que volontaire « classique ». Les deux types d'expériences se ressemblent fort mais sont aussi complémentaires l'une de l'autre. D'une part on a la possibilité en tant que volontaire de découvrir de nouveaux endroits merveilleux comme il serait impossible de le faire autrement, tout en apportant sa pierre à l'édifice dans l'insouciance totale. D’autre part, on peut, en tant que coordinateur, apporter ses propres valeurs à un projet entier et avoir un impact sur la façon dont les personnes qui viennent participer à celui-ci le vivent. Je conseille vivement à toute personne ayant déjà participé à un projet de volontariat et se sentant à l'aise avec le type d'ambiance qu'on y retrouve, de tenter l'expérience de coordination. Certes, c'est plus stressant que de simplement partir en vacances ou en tant que volontaire, mais c'est aussi une façon d'apporter un peu de soi-même dans ce monde.

Thierry Frycia

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

« MOI AUSSI, JE PEUX LE FAIRE » Je m’appelle Violette et j’ai coordonné le projet « Château Vert » en juillet 2019. Le Château Vert est un centre qui accueille plus ou moins 80 personnes porteuses d’un handicap principalement moteur, et qui est situé dans la région de Liège. Le degré de handicap est différent chez tous les résidents. Six volontaires (venant d’Espagne, Mexique, Belgique, Taiwan, Russie et Angola) et moi-même avons passé deux semaines dans leur lieu de vie.

© Violette Carpin

Nous avons principalement aidé les éducateurs à réaliser leurs activités quotidiennes ; ateliers, repas, et déplacements des résidents. Nous nous sommes rendu compte de la pénibilité du travail des membres du personnel. Entre fatigue, heures supplémentaires, soins infirmiers, la nécessité de devoir garder le sourire en toutes circonstances, de devoir parfois déplacer seul cinq ou six fauteuils dans les camionnettes, se baisser, rester debout toute la journée et surtout d’exercer une profession qui, de nos jours, manque de considération, nous avions vraiment la volonté de soulager le personnel pendant notre projet. Les volontaires internationaux étaient tous très impressionnés par le travail que le staff effectuait pour les bénéficiaires. La volontaire mexicaine m’a dit le dernier jour : « Il n’existe pas de centres comme celui-ci au Mexique. Quand j’aurai mon diplôme, je me souviendrai de ce projet et je ferai mon possible pour créer ce genre d’endroits près de chez moi ».

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L’appellation « personnes handicapées » utilisée depuis peu à l’initiative de Willy Taminiaux, ancien sénateur et bourgmestre de La Louvière, est employée pour faire ressortir la qualité de personnes à part entière. C’est ce qui nous a le plus frappés durant le projet. Nous avons été épatés par ce que les résidents étaient capables de réaliser. Nous avons chanté, dansé, peint, joué à la boccia (pétanque adaptée), organisé des jeux olympiques, même fait un ninja avec eux ! Tout est possible et surtout tout est adaptable. C’est impressionnant de voir qu’ils peuvent tout faire à leur manière. Un moment nous a tous émus : une éducatrice a fait une démonstration de cyclo-danse avec une résidente. Grâce à ces activités, les résidents peuvent connaitre cette sensation de : « Moi aussi, je peux le faire malgré mon handicap ». C’est exactement le message que veut véhiculer Château Vert à travers les activités et sorties proposées. Les résidents ont d’ailleurs tous une occupation en dehors du centre au moins une fois par semaine (un petit boulot ou du volontariat). Ça nous faisait donc un point commun avec certains d’entre eux : le volontariat, qui aurait pu croire ça ? Cette expérience nous a fait prendre conscience de la chance que nous avions d’avoir nos deux jambes, nos deux bras, de pouvoir parler, voyager, courir, même marcher ! De simplement pouvoir vivre « normalement ». J’avais déjà réalisé plusieurs projets de volontariat auparavant mais jamais avec des personnes handicapées et encore moins coordonné un projet. Autant dire que j’étais très stressée avant de commencer le chantier. J’ai eu peur de beaucoup de choses : que les volontaires ne se plaisent pas, que je ne sache pas répondre à leurs questions, qu’ils ne soient pas à l’aise, qu’ils n’aiment pas le projet, qu’ils se sentent inutiles, qu’ils n’aient pas le temps de visiter ce qu’ils veulent en Belgique, qu’ils veuillent repartir chez eux ou même qu’ils n’apprécient pas la nourriture ! Être coordinatrice demande beaucoup d’organisation et d’énergie.

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Coordination d'un projet de volontariat en Belgique

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© Violette Carpin

P O R T E U S E S D' U N H

« C'était complexe de réaliser le projet et la coordination à fond en même temps : le plus important pour moi était que le groupe aille bien, qu’il soit en harmonie pour la réussite du projet, voilà comment je voyais mon rôle de coordinatrice »

Un conseil : ne pas se mettre la pression et laisser un peu le groupe prendre ses marques tout seul. À toujours vouloir anticiper les problèmes, on perd le côté spontané et on profite beaucoup moins du projet. Au final, j’ai l’impression de m’être concentrée beaucoup plus sur le groupe et pas sur le projet en lui-même. Ça me parait d’ailleurs très complexe de réaliser les deux à fond en même temps. Mais si je ne m’étais pas focalisée à fond sur le groupe et qu’il y avait eu des problèmes, j’aurais été très déçue. Donc je n’ai pas de regrets. Le plus important pour moi était que le groupe aille bien, qu’il soit en harmonie pour la réussite du projet, voilà comment je voyais mon rôle de coordinatrice. J’ai eu beaucoup de chance, je suis tombée sur des volontaires géniaux ! Ils s’occupaient les uns des autres, prenaient des initiatives et m’ont permis de souffler par moment. Ils étaient aussi tous très ouverts et compréhensifs. Le jeune garçon

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qui venait de Taiwan a eu du mal au début avec les bises, les câlins, les contacts physiques en général. Ce n’est pas dans ses habitudes et ce n’est pas dans sa culture. Alors, pour qu’il se sente à l’aise, nous nous sommes adaptés : un câlin le matin avec certains, une bise avec d’autres et simplement un signe de la main avec Yu-Che. Grâce à nos efforts, il s’est apparemment senti bien dans le groupe puisque le dernier jour, nous avons eu plein de câlins taiwanais ! J’étais très angoissée à l’idée de devoir conduire une grosse camionnette pour transporter les volontaires mais en même temps, je voulais absolument être capable de les conduire là où ils le voulaient. On connait tous l’expression « Oh ça doit être handicapant » ou bien « c’est un handicap pour moi de ne pas savoir faire ceci ou cela… ». Le premier jour, j’ai vécu mon stress de conduire ce qu’ils appelaient le « bus » comme un handicap. J’étais littéralement tétanisée. Après leur avoir fait part de mes peurs, ils se sont organisés et relayés pour me guider en tenant le GPS ou bien pour rester devant près de moi si j’avais besoin de quelque chose. Souvent ils me remerciaient de les avoir conduits, me demandaient si je n’étais pas fatiguée… Au final, ils s’occupaient de moi comme je m’occupais d’eux ! Je n’aurais jamais cru être capable de conduire la camionnette et pourtant j’y suis arrivée grâce au groupe qui m’a redonné confiance en moi. Comme quoi, avec un environnement adapté, « moi aussi, je peux le faire ».

Violette Carpin

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

CRÉER DU LIEN Entre le 1er et le 14 juillet 2019, le centre pour demandeurs d'asile de la Croix-Rouge de Natoye ' Relais du monde ' a accueilli six volontaires internationaux du SCI. C’était l'occasion pour eux de vivre une expérience interculturelle unique du fait du cadre et du contexte de la rencontre. Le projet consistait à proposer des animations, sans distinction d'âge, aux résidents du centre, avec le matériel du centre, les qualités personnelles de chacun et toute leur imagination afin de rompre la monotonie qui est l'un des pires ennemis des résidents, parfois présents là depuis plusieurs années.

Démarrer en beauté Nous sommes arrivés, chacun à notre tour, le lundi durant la journée. Le soir, l'équipe était au complet et nous pouvions commencer notre chantier ! La journée de mardi nous avons reçu la visite de Sergio, permanent au SCI Belgique et référent du projet, afin de nous présenter la thématique par des outils centrés sur la notion de culture. Le projet et la population du centre nous ont ensuite été présentés par le directeur adjoint du centre qui a également répondu, avec beaucoup de clarté, à toutes nos questions. Cette partie plus technique passée, la partie principale du chantier pouvait démarrer !

Pas le temps de s'ennuyer Le public du centre est très hétéroclite puisqu'il est composé autant de familles que de personnes seules, représentant plus de 60 nationalités différentes. Il fallait donc proposer un panel d'activités assez large afin de toucher un maximum de personnes. Les activités proposées furent donc diverses et variées. Le côté artistique de l'équipe et des résidents a pu s'exprimer à travers la création de bracelets brésiliens ainsi qu'au travers d'un atelier de grimage pour les enfants. Le côté sportif a été particulièrement mis à l'honneur grâce aux infrastructures du centre qui abritent un terrain de football, un de basketball, un de volley ainsi qu'un espace bar contenant une table de ping-pong et une cible pour fléchettes. Cette abondance de matériel nous a permis d'organiser de nombreux tournois ainsi que des jeux olympiques ouverts à toutes les familles : ceux-ci ont rencontré un franc succès, malgré la météo bien belge lors du tournoi de football.

© Maxime Ringoet

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L'aspect détente n'a évidemment pas été négligé : les résidents ont pu profiter de trois séances de cinéma pour tous les âges, d'une soirée au coin du feu à griller des marshmallows, ainsi que d’une soirée karaoké/danse le dernier soir. Enfin, que serait un projet dans un centre pour demandeurs d'asile sans une ouverture aux parfums et saveurs d’ici et d’ailleurs ? Nous avons ainsi organisé un atelier « cuisines du monde » et chaque personne a pu apporter sa touche personnelle et culturelle. Ces plats venus d'un peu partout, ces mets tous plus délicieux les uns que les autres, quel régal ! En dehors de toutes ces activités, les moments d'échanges et de partages étaient également nombreux : partages de vécus, discussions autour d'un thé ou d'un café, échanges de mots et découverte de la culture de l'autre ; les occasions n'ont pas manqué afin de créer des liens entre nous.

Une vue imprenable Entre toutes ces activités, nous, les 6 volontaires internationaux, avons profité du weekend pour nous rendre à Namur. Nous avons visité la ville, goûté aux petites douceurs qui font le charme du centre-ville et surtout, après une ascension courte mais intense, profiter d'une détente bien méritée au sommet de sa citadelle.

Déjà fini ? Ces deux semaines sont passées trop vite. Dimanche 14 juillet, il était déjà temps de faire nos bagages et de dire au revoir à ces personnes extraordinaires… Aujourd’hui, même si chacun est rentré chez soi, une part de nous est restée là-bas et y vivra, nous l'espérons, encore longtemps.

Maxime Ringoet

Membre du groupe d'action Alter’Anim du SCI

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INFORMEZ-VOUS …

LA BIBLIOTHÈQUE DU SCI S ACTTÉRUAIRES LIT

s'invite chez vous !

Nos 3 ouvrages du trimestre, à lire et à louer absolument !

Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique de Naomi Klein (Ed. Lux Editeur, 2015) Changer ou disparaitre. Le temps presse, notre planète nous envoie un message à travers les catastrophes naturelles, les incendies, les longues périodes de sécheresses et les pluies torrentielles… En s’enfermant dans un monde capitaliste, l’espèce humaine se détruit et détruit son environnement. Dans cet ouvrage, Naomi Klein invite à agir pour une nouvelle société qui permettrait à tous de vivre en harmonie avec notre terre mais également entre nous.

De l’usage du genre. Points de vue du Sud de Alternatives Sud (Ed. Syllepse, 2018) Nous avons tous entendu parlé du « genre », utilisé dans beaucoup de domaines. Il a souvent été repris par des acteurs dominants qui l’ont utilisé comme outil de pouvoir et de contrôle. Ce recours aux droits des femmes, devenu emblème de la modernité démocratique, a ainsi servi de caution morale à l’entreprise coloniale, aux guerres « humanitaires » et au racisme institutionnel ou encore à la promotion du néolibéralisme. Comment réinventer l’utilisation du mot et lui rendre sa légitimité originale ? Ce livre met en avant des groupes de personnes qui tendent à rendre au terme « genre » sa connotation initiale. Il dénonce les inégalités des rapports sociaux, de classe, de sexe, de race… pour permettre de nouvelles alliances.

Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre) de Pablo Servigne, Raphael Stevens et Gauthier Chapelle (Ed. du Seuil, octobre 2018) Ce n’est plus un secret aujourd’hui, nos générations et celle à venir vont devoir se préparer à de grands changements et à voir notre monde s’effondrer. Après Comment tout peut  s’effondrer, Pablo Servigne et ses co-auteurs expliquent qu’il est possible de survivre à ces bouleversements, en apprenant à les vivre. A travers leur ouvrage, ils nous expliquent qu’un changement radical de la société commence en premier lieu par un questionnement de notre propre vision du monde.

Plus d'infos sur la bibliothèque et son fonctionnement ? Envie de louer un livre ? Contactez par mail Sergio : sergio@scibelgium.be

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LE SCI EN ACTION, à vos agendas MARS

Rejoignez-nous !

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LE SCI SOUTIENT © Photos : Clara Beguin

© Photos : Sabina Jaworek

Dim. 8 mars : « 8 MARS ON THE STREET »

LE SCI SE MOBILISE

Manifestation à 14h Place de la Monnaie à Bruxelles

SOIRÉE DES COLLECTIFS DU SCI Mar. 3 mars : « AGIR COLLECTIVEMENT » à partir de 18h, au SCI / Maison de la Paix Après 2 soirées pleines d’énergie et d’envie de mobilisation, les nouveaux collectifs du SCI sont lancés. Des groupes de volontaires mènent des projets et des actions divers et variés sur des thématiques (genre, justice migratoire, environnement, social…) afin de devenir des acteurs et actrices de changement et de rejoindre les mobilisations citoyennes que soutient le SCI. En rejoignant ou en lançant un projet avec ces collectifs, contribuez vous-même à un monde solidaire, généreux et ouvert. Tous les collectifs se retrouvent ensemble un soir toutes les six semaines pour avancer sur leurs idées d'action et passer un moment convivial et créatif avec les autres volontaires. Venez à nos prochaines retrouvailles !

Infos & inscriptions : camille@scibelgium.be

FORMATION OUTIL PÉDA

VOLONTAIRE 1 JOUR, VOLONTAIRE TOUJOURS !

Le volontariat local avec une ambiance internationale : nous vous invitons à découvrir le plaisir de travailler en collectif le temps d’une journée ou d'un week-end afin de donner un coup de main à une association locale ou une initiative citoyenne. Chaque mois, venez découvrir, soutenir et participer à des alternatives et projets locaux sur des thématiques variées : travailler dans une ferme ou dans un potager collectif, faire des rencontres dans un centre pour demandeurs d’asile, soutenir un groupe local de protection du patrimoine… Prochaine dates 2020 :

Dim. 15 mars : CHAMP DU CHAUDRON > ANDERLECHT Travail du potager et ambiance conviviale

Ven. 27 mars : FORUM DE LA MARCHE DES ÉCOLES - JAI JAGAT > NAMUR Dans le cadre de la marche des écoles, Jai jagat organise un Forum festif de sensibilisation des jeunes. Venez être un soutien logistique et organisationnel pour ce mouvement pacifiste !

Pour qui ? Enseignant·es, animateurs·rices et éducateurs·rices. Ouvert à toute personne intéressée par la thématique. Public cible de l’outil : - 16 ans et plus Prix ? Gratuit (lunch non compris). Achat de l’outil : les personnes formées

Mar. 10 mars : NÉGOCIATIONS CLIMATIQUES de 9h à 16h à Bruxelles avec CEPEONS

Où ? Chez CEPEONS : Place Rouppe, 29 à 1000 Bruxelles

Retrouvez toutes nos activités en ligne et sur notre page FACEBOOK

qui vont animer l’outil le reçoivent gratuitement.

Inscription obligatoire : merci de remplir le formulaire d’inscription sur le site de notre partenaire CEPEONS

Plus d’infos ? Contactez par mail Clémentine : clementine@scibelgium.be Découvrez nos outils péda : www.scibelgium.be/se-former/boite-outils

WWW.SCIBELGIUM.BE/AGENDA

SCI-Projets Internationaux

Ed. responsable : Luc Henris | Siège : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles | N°BCE : (0)410 661 673 - RPM : Tribunal de commerce de Bruxelles

L’ ÉGALITÉ DES GENRES

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Le SCIlophone n°86  

À la une de notre trimestriel : "Révolution au Chili, manifestation pacifique en Bolivie : les raisons de la colère"

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