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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

LE SCILOPHONE N° 88

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 Agrément : P006706

© Geoffroy Dussart

JUILLET / AOÛT / SEPTEMBRE 2020

DOSSIER

SCI, volontaires, associations…

PARTENAIRES AU SERVICE DE LA PAIX PARTENARIAT SUD

TÉMOIGNAGES

Rencontre avec Alid, notre partenaire togolais

Découverte et rencontres interculturelles en Belgique, au Salvador et en Mongolie

PARTENARIAT BELGIQUE Marcher pour la paix : le projet Jai Jagat

BIBLIOTHÈQUE DU SCI Nos lectures pacifistes

Une autre façon de lire le monde


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DOSSIER

Partenariat Sud

 TOGO / « Contribuer au développement local de nos communautés et à la promotion du volontariat »

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Volontaires, associations & partenaires

Partenariat Belgique

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 JAI JAGAT / Faire de la marche une arme pour dialoguer

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Opinion

Le monde selon les Femmes

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Témoignages

LEURS TÉMOIGNAGES POUR LE CENTENAIRE ! Continuons la route vers une culture de la paix

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100 ans de Service Civil International !

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 SALVADOR / Immersion dans le Morazán, province oubliée d’un pays oublié

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L’évolution du pacifisme au SCI international et en Belgique

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MONGOLIE / Grands espaces,

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L’objection de conscience et le Service Civil International

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Agir pour la paix : le pacifisme en héritage

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tradition et retour à l’essentiel

BELGIQUE / Nous avons tous quelque chose à apporter !

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Promouvoir le volontariat international 18 pour la Paix… main dans la main !

Enjeux internationaux

ZANZIBAR / La gestion des déchets

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Ca se passe au SCI !

BIBLIOTHÈQUE / Lectures pacifistes du SCI

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AGENDA / Formations et projets à venir

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N  ote de la rédaction : Pour encourager et soutenir l’égalité de genre, cette publication utilise l’écriture inclusive.

Ils·elles ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone, trimestriel du SCI-Projets internationaux, est avant tout le magazine des volontaires du SCI !

Alid Adom, Alain Dangoisse, Alexandra Boux, Jeannine Decant, Luc Henris, Marc Garcet, Ingrid Danckaerts, Oury Diallo, Zafer Yilmaz, Chantal Doran, Stéphanie Demblon, Sarah Boutsen, David Petit, Delphine Dupuis, Robin Maldague

Vous désirez partager une réflexion concernant le développement, les relations internationales, l'interculturalité ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos projets ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos idées via : camille@scibelgium.be

WWW.SCIBELGIUM.BE Coordination de publication : Camille Berger / Mise en page : Cindy Marchal Comité de rédaction : Camille Berger, Pascal Duterme, Sabina Jaworek, Marjorie Kupper, Marie Marlaire, Joelle Mignon, Sergio Raimundo, Clémentine Tasiaux, Emmanuel Toussaint / Illustration originale : Geoffroy Dussart Photos sans © : SCI-Projets Internationaux / Relecture orthographique : Aline Nonet

SÉNÉGAL / Philosophie commune

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TURQUIE / GHD : créateur de liens

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depuis 1959

Le SCI - Projets internationaux asbl est reconnu comme : • ONG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) • Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles

SCI-PROJETS INTERNATIONAUX Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles T 02 / 649.07.38 Liège : Rue du Beau-Mur, 50 • 4030 Liège T 04 / 223.39.80 ABONNEZ-VOUS AU SCILOPHONE ! Devenez membre SCI pour 15 €/an et recevez votre trimestriel : Compte Triodos : BE09 5230 8029 4857 Communication : cotisation annuelle


ÉDITO

06 Jai Jagat / INDE © Ekta Parishad

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1er projet 1920 / FRANCE © SCI

Ecoféminisme / USA © Womens Pentagone Action

Témoignage volontariat / SALVADOR © Joëlle Mignon

Démontons les casernes « Je refuse d'accomplir ce service qui rend obligatoire l'apprentissage du crime... Mon pacifisme est lié au combat de tous les opprimés du monde qui luttent contre toutes les formes de tyrannie. N'acceptant pas l'oisiveté des casernes, je suis prêt à servir volontairement les communautés humaines en détresse, villages sinistrés, chantiers internationaux de service civil… » 1 Pour cette année de 100ième anniversaire du mouvement international du SCI, le Scilophone, à travers ses différents articles, évoque différents combats menés par des grand·es et de plus modestes acteurs et actrices du pacifisme. Jean, cité plus haut, avec qui nous avons eu la chance de partager durant des années les bureaux de la Maison de la Paix, qu’il a fondée, fut certainement un flamboyant et grand acteur du pacifisme. Vous découvrirez en lisant l’article de Luc qu’il fut le pionnier de l’objection de conscience. Aujourd’hui, les casernes qu’il évoque ne sont plus des endroits de passage obligés et plus personne ne doit descendre dans la rue ou croupir en prison pour avoir refusé, en âme et conscience, de porter les armes. Mais en réalité, dans combien de casernes, mentales, sociales, autres, continuons-nous à nous enfermer ? La désobéissance civile était à la base de la lutte contre le service armé. Elle a participé à la naissance du Service Civil International, dans les années 30, quand des volontaires suisses, précurseurs et précurseuses du SCI ont, en pleine guerre civile espagnole, été secourir des réfugié·es des deux camps, défiant le sacrosaint principe de neutralité de leur gouvernement. Au lendemain de cette guerre, en pleine guerre froide, d’autres réfractaires refusèrent d’entrer dans le jeu de la polarisation du monde, capitalisme contre communisme, pour tenter coûte que coûte des rencontres, au-delà des idéologies. Au 21ème siècle, le mur de Berlin, le rideau de fer sont tombés, mais il semble que les polarisations n’ont fait que se multiplier depuis ; basées sur des angoisses identitaires, les reliquats de systèmes de domination structurels subsistent, nourris par ceux dont la soif de pouvoir bénéficie de ces oppositions.

Dans ce contexte, comment doit se positionner notre organisation centenaire par rapport aux énormes défis sociétaux ; comment sortir de ces rapports de domination insupportables qui subsistent, qu’ils soient liés aux méfaits de la colonisation et à son corollaire, le racisme ; à l’écœurant mépris du mâle hétérosexuel pour tout ce qui ne fait pas partie de sa caste ; à cette pensée unique qui a longtemps considéré que la Terre était exploitable sans limite pour la génération de profits. Réforme ou révolution ? Oppositions radicales ou dialogues ? Une partie de la réponse se trouve peut-être dans cet article sur l’écoféminisme, proposé par Sabina dans ce numéro :

« Nous devons dépasser le débat binaire du type " révolution ou réforme ? " et affirmer que ce qui doit advenir est beaucoup plus qu’une révolution, c’est une véritable transformation. La révolution se contente d’inverser le rapport de force entre dominés et dominants et reproduit de nouvelles formes de domination. Or, nous avons besoin de transformer notre rapport au pouvoir, pour abandonner la logique de conquête, de domination, et embrasser le pouvoir comme énergie, comme création démultipliée par la coopération » 2. Pour arriver à cette transformation « radicale » d’un mode de fonctionnement séculaire de notre monde, le SCI ne doit-il pas, plus que jamais, faire ce pour quoi il a été créé : dresser des ponts, organiser des rencontres, promouvoir du dialogue, coûte que coûte. Pour terminer cet article, une citation de Devinder Chopra, militant indien de la première heure :

« Il est difficile de faire s’entendre une pièce à 2 faces… Mais c’est le seul moyen »

Pascal Duterme

Coordinateur du SCI-Projets Internationaux

Jean Van Lierde, voir dans ce numéro l’article de Luc « Objection de conscience et Service Civil International »

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Starhawk, voir l’article de Sabina, « Le monde selon les Femmes »

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PARTENARIAT SUD

 Togo MA DEMANDE DE VISA A ÉTÉ REFUSÉE À PLUSIEURS REPRISES,

c’est une chance d’avoir pu venir  

Présent en octobre 2019 pendant le programme Accueil Sud en tant que représentant d’Astovot (partenaire du SCI au Togo), Alid a passé deux semaines avec nous, le temps d’échanger sur le volontariat mais aussi sur quelques grandes thématiques comme la migration, le climat ou la démocratie.

Qui es-tu ? Qu’est-ce qu’Astovot ? Je m’appelle Alid ADOM. Je fais partie de l’équipe d’Astovot depuis 2017. Je suis assistant coordinateur et chargé des projets. Concrètement, j’accompagne le coordinateur dans l’élaboration et le suivi des projets de volontariat. Je travaille aussi sur les projets de développement local que nous initions dans des communautés rurales. Astovot est la mère des associations togolaises. Elle a été créée en 1957. Astovot, c’est l’acronyme d’Association togolaise des volontaires au travail. Cette association est reconnue comme ONG depuis plus d’une dizaine d’années, par le ministère de la planification et du développement au Togo.

Y a-t-il des actions ou initiatives dont tu es personnellement fier ou content ? Je suis fier de ce que nous faisons concernant l’accompagnement des volontaires sur les projets et le suivi dans les familles d’accueil. Cela permet de contribuer, même si c’est à une petite échelle, au développement local de nos communautés et à la promotion des valeurs du volontariat international.

Quel est le sens du volontariat pour Astovot ? C’est d’abord l’échange entre personnes de différentes cultures, c’est aussi l’entraide et la contribution à des projets indispensables pour les communautés locales. Les projets sont précédés d’un diagnostic participatif : les communautés expriment elles-mêmes un besoin qui doit être partagé par tous les acteurs concernés. Par exemple, dans certains villages, il y a une demande de mettre sur pied un soutien scolaire

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afin de préparer les élèves à la rentrée scolaire, dans d’autres villages, on nous a demandé d’aider à créer une bibliothèque. Ce n’est pas Astovot qui définit les projets à réaliser ; cela se fait en dialogue avec des représentants des communautés et les représentants des partenaires locaux (orphelinats, écoles, centres médico-sociaux…). L’évaluation des projets se fait aussi avec les différents acteurs : communautés, partenaires locaux, volontaires togolais, animateurs Astovot…

Tu as participé au programme « Accueil Sud » du SCI ? Comment s’est passée ta demande de visa ? Ce n’est pas du tout facile. Ma demande a été refusée à plusieurs reprises alors que j’ai déjà séjourné en Belgique pendant deux mois au cours de la même année. C’est vraiment une chance d’avoir pu venir. Il y a plusieurs étapes à toute demande. Tout commence par une invitation ; le SCI envoie une invitation et toutes les garanties de ma prise en charge (assurance, logement, argent…). Je dois déposer ces documents ainsi qu’un dossier professionnel constitué de mon attestation de travail, ma déclaration à la caisse de la sécurité sociale, des fiches de paie (au moins les 3 derniers mois), l’ordre de mission – la définition de la mission que je dois réaliser en Belgique – et le relevé de mon compte bancaire. Il faut évidemment une copie de mon passeport et une copie de mon acte de naissance. Une fois que le dossier est complet, je peux prendre un rendez-vous à l’ambassade de la France (il n’y a pas d’ambassade de Belgique au Togo). Ma demande a été d’abord refusée : on m’a reproché d’une part de ne pas avoir de moyens de subsistance suffisants et d’autre part de ne pas avoir de documents fiables. Il est vrai que mon compte en banque n’est pas très garni, mais les autres

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documents me semblent valables : ils m’ont été donnés soit par les administrations togolaises, soit par mon employeur, soit par le SCI. Ensuite, on m’a dit que ma volonté de revenir au pays après la mission n’était pas établie. Je comprends cette crainte mais comment puis-je prouver que je vais revenir ?

LE SCI, UN PARTENAIRE PRIVILÉGIÉ Pour la célébration des 100 ans du mouvement SCI créé en 1920, l’ONG ASTOVOT, à leur côté depuis une soixantaine d’années, peut témoigner du long parcours effectué au travers d’un partenariat riche en échanges et socialement fructueux.

Cette difficulté à obtenir un visa a-t-elle déjà fait l’objet de discussions au sein d’Astovot ?

A la fin des années 50, ASTOVOT, à l’époque appelée « Les Volontaires au Travail », fut l’une des premières associations d’Afrique Francophone à accueillir des volontaires européens et européennes envoyé·es par les différentes branches de SCI. Au lendemain de l’indépendance du Togo (27 avril 1960), ces volontaires envoyés par le SCI et leurs hôtes ont joué un grand rôle pour l’avènement des politiques de développement local dans les communautés rurales togolaises. Les actions de volontariat dans ces temps étaient plus orientées vers une approche participative ou vers la stratégie « Self Help » qui permettaient aux populations locales de participer activement à la construction des infrastructures ou équipements socio-collectifs. De 1957 à nos jours, ce partenariat a permis non seulement de réaliser plusieurs projets communautaires (construction et rénovation des écoles, des dispensaires, des bibliothèques et d’autres projets socio-éducatifs et culturels…) mais aussi de favoriser la découverte d’autres cultures, d’autres manières de penser et d’agir entre les volontaires internationaux et les populations locales.

Oui, car il est déjà arrivé que des volontaires partent en Europe et ne reviennent pas. Il faut se mettre à la place de ces jeunes : les volontaires sont des jeunes garçons ou des jeunes filles ; ils n’ont pas de travail, ils ont la chance de pouvoir partir en Europe, mais au moment du retour ils se demandent : « Si je reviens, qu’est-ce que je vais faire ? qu’est-ce que j’ai comme perspectives ? ». Certains jeunes reviennent mais pas tous. Et cela met Astovot en difficulté auprès des Consulats. Suite au non-retour de certains volontaires, Astovot pense favoriser les voyages des membres de la coordination ou du Conseil d’administration, dont le retour est sûr. C’est dommage, car cela favorise encore celles et ceux qui ont déjà du travail.

Il est facile pour un Européen d’aller au Togo et non l’inverse. Comment est vécue cette inégalité ? C’est vécu comme une injustice par les jeunes. Pour nous, en tant qu’association, c’est plus compliqué : les inégalités ne concernent pas que le fait de voyager, mais aussi la confiance en l’avenir. J’en déduis que nous ne voulons pas tous venir en Europe, ce que nous voulons c’est un avenir où en tant que jeunes, nous avons aussi envie de réaliser nos rêves. Si les conditions sont favorables dans nos pays, pourquoi vouloir systématiquement les quitter ? Lorsque le pays s’en sort économiquement, il y a toujours des impacts positifs sur l’employabilité des jeunes. Par exemple, aujourd’hui au Ghana, pays voisin du Togo, certains jeunes vont en Europe, aux Etats-Unis ou en Asie juste pour les affaires ou passer des vacances, car ils ont une situation acceptable dans leur pays.

Le SCI reste un partenaire privilégié, qui avec son expérience et ses valeurs continue toujours d’œuvrer auprès de ses partenaires pour un monde plus solidaire et équitable. Le centenaire du Mouvement SCI, est une occasion également pour rendre hommage à l’illustre Gerson Konu (1932 -2006), qui fut l’initiateur du service du volontariat au Togo. Son engagement dans le monde du volontariat et de la promotion des droits de l’homme a permis de faciliter les échanges entre le SCI et ses partenaires en Afrique. Alid E. Adom, Astovot Togo

Qu’est-ce qui empêche le Togo de se développer ? Je pense que la question est plus politique qu’économique. Le Togo est le seul pays de l’Afrique de l’Ouest où il n’y a pas eu une véritable alternance démocratique au sommet de l’Etat depuis 1967. Par exemple en 2017 et 2018, il y a eu de nombreuses manifestations contre le pouvoir pour exiger des réformes politiques pouvant permettre au pays d’accéder à une alternance démocratique et apaisée. Mais sans résultat ! En conséquence, face à ce statu quo entre le pouvoir en place et l’opposition, une grande majorité des jeunes aujourd’hui sont très frustrés de l’absence d’une réelle politique de développement et préfèrent plutôt quitter le pays. Ceci entraine malheureusement une fuite des cerveaux et de la main-d’œuvre au profit des pays vers lesquels ils émigrent.

Est-ce qu’Astovot prend position sur les grands enjeux globaux ? A travers le volontariat et à travers nos campagnes de sensibilisation, nous mettons en avant des valeurs et une vision du vivre ensemble. De plus, nous organisons des débats avec les volontaires : c’est l’occasion de refaire le monde, d’analyser et de critiquer les différentes politiques de développement et de se sensibiliser mutuellement.

Propos recueillis par Emmanuel Toussaint

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Formateur au SCI

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PARTENARIAT BELGIQUE

Se mettre en mouvement pour la paix et la justice

ENTRETIEN AVEC JAI JAGAT

Cet été, un projet de volontariat SCI de 2 semaines aurait dû avoir lieu en Belgique, avec un partenaire très spécial : le mouvement pacifiste Jai jagat. Ces deux semaines de marche devaient être un soutien symbolique à la grande marche Jai jagat allant d’Inde en Suisse, à Genève. Rencontre avec Alexandra Boux et Alain Dangoisse, actrice et acteur du mouvement Jai jagat en Belgique.

Bonjour, pouvez-vous vous présenter ? Alain Dangoisse : Je coordonne les activités de la maison du Développement Durable à Louvain-la-Neuve depuis 13 ans. Et j’y anime des ateliers sur la non-violence. Notamment des discussions avec des universitaires sur la non-violence dans les universités : que faire face aux drogues, au burn out, à la compétition… Dans ce cadre j’ai pu rencontrer Rajagopal.1 Par ailleurs, je suis aussi impliqué dans les amis de la Terre et je suis grand père.

Ce mouvement s’inscrit dans la philosophie et la lutte de Gandhi. C’est Rajagopal dont le père était un ami et proche de Gandhi qui a initié ce mouvement. Celui-ci a dit « les religions sont unes ». Dans un pays comme l’Inde qui compte au moins 5 religions principales, 15 langues majeures et autant de communautés, c’est une phrase extrêmement pacifiste. Le mouvement Ekta Parishad est une myriade de petites associations ; il a commencé à se former du côté de Bohpal (Madhya  Pradesh, centre du pays) et il s’est étendu sur 10, voire 11 des 20 Etats de l’Inde. Ces petites associations apportent un soutien très concret aux villages et aux communautés. Un exemple ? L’accompagnement à la création de bourses de semences avec des femmes analphabètes : on fait des signatures avec le pouce, on réfléchit à la gestion…

Rajagopal à Delhi, 2007 © S  imon Williams

Alexandra Boux : Diplômée en philosophie, j’ai enseigné dans une dizaine d’écoles pendant environ 25 ans comme professeure de religion. Il y a deux ans on m’a proposé de rejoindre un service de pastorale scolaire qui travaille sur les racines et l’esprit de l’enseignement libre. Et je suis maman de 2 ados, ce qui me ramène sans arrêt au coeur de l’éducation. Dans le mouvement Jai jagat, je suis une petite nouvelle.

Qu’est-ce que le mouvement Jai Jagat ? Comment est-il né ? A.D : Jai Jagat est une grande marche vers Genève, au siège de l’ONU, pour promouvoir la paix et la justice. Jai Jagat est une campagne du mouvement Ekta Parishad qui signifie « Forum de l’unité » et qui est le mouvement des paysans sans Terre en Inde est né en 1981. C’est un mouvement qui a pour objet de soutenir les plus démunis ; en Inde cela fait à peu près 30% de la population : les personnes analphabètes, isolées géographiquement, sans caste… Ces gens sont des proies très faciles pour toutes les logiques d’accaparement : accaparement des terres, de l’eau, des forêts, de toutes les ressources et même du vivant en général.

Leur arme principale c’est la marche, quand je dis « arme » c’est au sens de se donner de la puissance, prendre conscience de soi, de ses capacités. « Vous êtes capables de marcher une journée au soleil, vous êtes capables de vous nourrir avec un seul repas de riz sur une journée… et ça c’est votre force, votre puissance, votre vraie arme pour aller dialoguer », dit Rajagopal. En effet, aller voir un avocat, un professionnel pour être défendu quand on est analphabète cela n’a pas de sens. Le fait de marcher, c’est se dire « ok j’existe, je mobilise mon énergie, je le fais avec d’autres et nous allons là où il y a quelqu’un qui a une responsabilité dans le problème qu’on a identifié ». Et ce, sans la confrontation physique, sans arme et sans violence. Il y a eu deux grandes marches du mouvement Ekta Parishad en 2007 et 2012. En 2007, 25 000 personnes qui n’avaient jamais quitté leur village, ont marché pendant un mois : des femmes, des enfants, des jeunes et des moins jeunes. Bien entendu pour préparer une telle marche il a fallu 3 ans.

Fondateur du mouvement Ekta Parishad et de la campagne Jai jagat 2020

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Marche du mouvement Ekta Parishad à Chhattisgarh (Inde), 2005 © Ekta Parishad

Aller de villages en villages, mobiliser une personne par famille ou par village, mettre de côté une poignée de riz et une roupie par jour à réserver pour la marche. Ça veut dire également trouver des gens pour coordonner des groupes de 1000 personnes, préparer le soin, l’accès à l’eau, l’hygiène… Toute la classe moyenne indienne a contribué. Arrivé·es à Delhi, ils sont restés 10 jours, sous la pollution et le soleil sans que rien ne se passe avant que le gouvernement daigne ouvrir un dialogue. C’est ça « se mettre en mouvement », c’est ça le mouvement Ekta Parishad. Puis Rajagopal a voyagé, a été en Asie, en Afrique, rencontrer des mouvements comme le sien et il a compris que les mécanismes de violence structurels de l’économie sont les mêmes partout dans le monde. En 2016, Rajagopal a lancé Jai jagat qui signifie « se mettre en mouvement pour la paix et la justice ». Ce n’est pas une victoire personnelle mais la victoire de pouvoir exister et pouvoir résister. Ça vient de « Jai India » de Gandhi qui veut dire « la victoire de chacun en Inde ». L’idée générale était d’approfondir l’éthique, de répandre la justice (environnementale, sociale, dans l’économie…) à travers l’équité, le respect et la bonne gouvernance et enfin de promouvoir une économie non-violente. Nous avons été tout de suite partants. Il a dit qu’il ferait une grande marche pendant un an et on a dit qu’on ferait des marches en Europe.

Quel est le message principal du mouvement ? Ses revendications ? A.D : Il s’agit de forger un monde par la paix et pour la paix avec 4 piliers mis en évidence : • Eradiquer les mécanismes qui causent la pauvreté • Eradiquer les mécanismes qui génèrent l’exclusion sociale et culturelle • Métamorphoser les mécanismes qui amènent à détruire le vivant • Construire la paix par la non-violence

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REJOIGNEZ LES MARCHES JAI JAGAT POUR 1WEEK-END DE VOLONTARIAT Du 18 au 28 août aura lieu une marche d'adultes d'abord, de jeunes ensuite, de Stave à Wellin et de Wellin à Avioth. Le SCI organise un volontariat d’1 week-end pour soutenir logistiquement le relais entre les deux marches, les 22 et 23 août à Wellin. Plus d'infos : www.scibelgium.be/agenda/ volontariat-d1-week-end-jai-jagat

Ces 4 piliers soutiennent ce message fort de Gandhi « Sarvodaya » qui signifie « créer le bien commun à partir du plus démuni ». Cela signifie que chaque fois que tu poses un acte, tu te demandes quel sera son impact sur le plus démuni. Si on pouvait analyser toutes nos politiques avec ce re-gard-là, ce serait vraiment important. Genève a été choisie comme lieu d’arrivée, car c’est le siège des Nations Unies, c’est la seule instance mondialisée qui pourrait ouvrir un dialogue sur les mécanismes de destruction qui sont partout.

Quels sont les enjeux principaux du mouvement Jai jagat ? A.D : Les enjeux sont surtout de donner la parole aux plus démunis, aux femmes, aux opprimés, et faire en sorte que ces paroles soient longuement écoutées. D’ailleurs, les revendications des marcheurs et marcheuses sont recueillies, écoutées, rassemblées durant la marche. Les 17 Objectifs du Développement Durable semblent être un petit miracle, notamment car ils sont à l’initiative de mouvements de la société civile. Cependant, lorsqu’on regarde de plus près les indicateurs, on voit que c’est faussé. Il faut dialoguer avec l’ONU pour qu’elle s’approprie valablement et correctement ces 17 ODD et la traduise en cibles qui mènent effectivement à la justice.

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Faire de la marche une arme pour dialoguer

Après 3 mois de marche déjà est venue l’idée : « 2020-2030 : une décennie pour la paix ». A force de marcher, ils ont pu préciser les enjeux et revoir 4 invitations pour les 10 prochaines années. • • • •

L'économie non-violente Le développement soutenable et la justice climatique La gouvernance non-violente et la résolution des conflits Le développement de capacités pour la justice et la paix

On sait que la marche a démarré le 2 octobre 2019 d’Inde. Combien de personnes sont parties marcher ? Et que s’est-il passé suite à la pandémie ? A.D : Le groupe était composé de presque de 50 personnes dont la moitié sont des gens d’Ekta Pa-rishad, 1/3 sont des jeunes des villes d’Inde et 10 sont des personnes de partout dans le monde. Et pendant la marche ils ont eu des invités, des gens qui se joignaient à eux sur certains bouts de chemin. Et ils ont aussi pris des chemins différents avant de tous se regrouper en Arménie. C’est là qu’ils sont restés bloqué.es, aux portes de la Géorgie à cause du coronavirus. Toutes les marches parallèles ont été arrêtées ou annulées. Mais il y aura quand même des marches internes symboliquement dans certains pays. A.B : Si la grande marche a été arrêtée, il y a eu comme une démultiplication d'actions plus locales. Une sorte de résilience émerge de cette situation. Toutes les actions prévues rebondissent les unes sur les autres, le lien continue de se faire comme par exemple avec les 100 ans du SCI, le projet de volontariat spécial pacifisme. Finalement toutes ces actions sont comme des relais qui vont vraiment initier la décennie Jai jagat.

Jai jagat en Belgique c’est donc le petit groupe qui a préparé la marche, une vingtaine d’associations partenaires qui nous ont rejointes, les fermes et autres lieux d’accueil, et puis il y a eu les écoles et leurs jeunes… A.B : Le lien avec le monde scolaire a commencé dans une classe de Joelle Vandenbulcke : ses élèves avaient interviewé Rajagopal dans le cadre d’un travail. Ils avaient fait des petites vidéos. Elle a été touchée par cette interview et a appelé Alain pour rejoindre le mouvement, avant de créer une cellule Jeunes. Finalement 19 écoles de plusieurs provinces wallonnes ont rejoint le projet. Une grande journée de marche et de Forum ouvert avec les jeunes a été planifiée pour le 27 mars à Jambes, dans une ancienne caserne qui héberge 300 personnes en demande d’asile. Des centaines de jeunes et une centaine d'adultes en tout, bénévoles ou membres d'associations partenaires du projet étaient prêt·es à y participer. Mais le covid nous a contraint à annuler ce grand rassemblement et à le transformer en une action à plus petite échelle mais de plus longue haleine. Aujourd’hui, ce que nous voulions concentrer en une journée pour des centaines de jeunes s'est mué en quelque chose de plus petit, plus local mais avec plus de profondeur puisqu'à une douzaine, nous prendrons le relais de la petite marche des adultes. Et en expérimentant concrètement l'écologie intégrale via la marche, nous en ferons avec les jeunes un message et des outils à diffuser dans les écoles.

Et alors en quoi est-ce important de faire marcher les plus jeunes ? A.B : Je constate que chacun.e vit dans des sphères, des cercles différents. Et ce, tant les jeunes que les adultes. Mais lorsqu’on descend dans nos racines, on trouve quelque chose qui nous rejoint tous et toutes indépendamment de tout racisme, de tout sectarisme. Ça rejoint la phrase « les religions sont unes » : faire marcher les jeunes c’est leur faire rejoindre le sol. C’est faire passer du cerveau au cœur, du cœur aux pieds et des pieds à la terre. C’est les reconnecter au vivant. Aujourd’hui les jeunes ont cette envie de se retrouver et se rejoindre pour la justice. La justice sociale, la justice climatique. C’est là que la marche a quelque chose d’important, on a pu l’observer pendant la préparation du projet, et on l’observe encore plus maintenant.

Quelle est votre invitation pour la suite ? Lancement de la campagne Jai Jagat 2020 en Belgique © jaijagat2020.be

Jai Jagat en Belgique c’est quoi ? A.D : Pendant 2 ans on a créé un petit groupe, on a tracé un chemin de 300 kms entre Bruxelles et Avioth (en France, juste après Virton). On a contacté les fermes du MAP (Mouvement d’Agriculture Paysanne) en avril 2017 et toutes ont accepté d’être des lieux de halte et d’hébergement. Les 25 communes que nous voulions traverser ont donné leur feu vert, toutes tendances politiques confondues. Ça nous a fait ressentir que c’était une action juste et rassembleuse.

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A.D : Nous avons tout un agenda qui arrive : d’abord la double marche qui aura lieu en août. Puis on se revoit fin septembre pour organiser des repas et inviter à aller aux petites foires du MAP. Fin septembre et début octobre on fera le lien avec le niveau européen. Enfin, en décembre on se retrouve à Genève après avoir travaillé nos propositions pour les partager avec Rajagopal. Il y a des étapes de concertation déjà bien préparées, donc on invite à continuer à suivre le mouvement. On ne s’arrête pas là.

Propos recueillis par Camille Berger

Rédactrice en chef du Scilophone


DOSSIER

100 ANS DU SCI

CONTINUONS LA ROUTE vers une culture de la paix

Chantal Doran est la coordinatrice du secrétariat international du mouvement du SCI, basé à Anvers. Cette année, on célèbre les 100 ans du Service Civil International : un siècle de changements positifs encouragés par le biais du volontariat international. En 1919, ce sont quelques personnes qui se sont rassemblées pour aider à reconstruire une ville détruite par la guerre, et nous n’avons pas cessé notre travail depuis lors.

J’ai rejoint le SCI en 2017, en entrant au Secrétariat International d’Anvers, et quel monde passionnant ! Au cours de ces 3 dernières années, j’ai rencontré d’innombrables personnes tant intéressantes qu’inspirantes, depuis mon premier voyage en Malaisie jusqu’à ma dernière réunion aux Pays-Bas. Il a été fascinant pour moi de découvrir les différentes personnalités des branches et de comprendre combien, malgré certaines différences dans les applications, tout le monde travaille avec le même objectif en tête.

« Je crois sincèrement que les mots sont essentiels à l’échange interculturel et à la création d’une compréhension mutuelle entre les personnes. C’est la combinaison entre discussions et travail qui fait la particularité du SCI »

Chantal Doran

La situation de la COVID-19 a très clairement montré, à la fois, la force du mouvement et les domaines dans lesquels il y a encore de la place pour grandir. Bien qu’il y ait eu un sentiment général d’inquiétude, les branches du SCI ont immédiatement commencé à explorer des alternatives et à s’assurer que les volontaires et les communautés locales étaient en sécurité. Nous nous sommes tout de suite mobilisé·es pour soutenir nos communautés avec de la nourriture et des biens matériels, mais aussi en communiquant avec elles et en créant de nouvelles opportunités de liens pour nous assurer que la ‘distanciation sociale’ ne devienne pas de la solitude ou de la négligence. Le tout premier slogan du SCI était « des actions, pas des mots ». Ayant étudié les relations internationales, je crois sincèrement que les mots sont essentiels à l’échange interculturel et à la création d’une compréhension mutuelle entre les personnes. Cependant, c’est la combinaison entre discussions et travail pratique pendant les activités (créant ainsi des liens d’amitié solides) qui fait la particularité du SCI. De nombreuses personnes croisées au SCI ont consacré du temps, de l’énergie et de l’espoir pour organiser des activités dans le but de créer une société meilleure. Et, en particulier compte tenu des types de sujets qui prévalent aujourd’hui – l’origine ethnique, le genre, l’environnement –, je suis persuadée que le SCI a encore un rôle important à jouer.

Je suis aujourd’hui impatiente de voir vers où le SCI se dirige : tenant compte des nouvelles idées et opportunités, ainsi que des potentialités qu’ont les volontaires et communautés à faire entendre leur voix sur les sujets qui leur importent. Même si je ne suis coordinatrice internationale que depuis moins d’un an et que j’ai rejoint le SCI il y a trois ans seulement, j’ai appris énormément et je suis fière de faire partie de ce mouvement humble mais exceptionnel. Si vous n’avez jamais participé à un projet de volontariat, organisé une activité ou eu la chance de discuter avec un groupe de différentes cultures ou horizons, je vous encourage à vous y essayer cette année. Vous pourriez être surpris de voir à quel point un jour, un week-end ou même deux semaines peuvent faire une différence dans votre vie et celle de celles et ceux que vous rencontrez. Le Service Civil International, en tant que mouvement, a été créé sur base d’une envie de s’entraider et de mieux se comprendre les un·es les autres. Je considère que le travail que le SCI a mené au cours de ces 100 dernières années a eu un impact bien plus étendu que beaucoup d’entre nous ne le réalisent. J’espère sincèrement que nous pourrons continuer à travailler avec cette motivation à l’esprit, et progresser vers notre rêve d’une culture de la paix. Aux 100 ans prochains !

Chantal Doran LE SCILOPHONE 88 • JUILLET / AOÛT / SEPTEMBRE 2020

Coordinatrice Internationale du SCI

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DOSSIER /  01

100 ANS

de Service Civil International ! A l’époque dramatique de la fin de la Première Guerre mondiale, le SCI était une fin et un moyen1. 

1918, l’horreur, la déraison et l’absurde paraissaient atteints. Les populations de toutes les nations sortaient meurtries et les Etats appauvris. Tous perdants ! La folie ! Le militarisme à tous les étages des Etats en était la cause. A l’avenir, le pouvoir doit être tenu par des « civils », des citoyens et non des professionnels de la guerre. C’est le courant d’idée ! C’est l’expression d’un principe démocratique nouveau. L’internationalisme comme moyen de lutte pour les droits des soumis, la paix, l’égalité pour le « mieux-être de tous ». Les « internationales » ont fleuri à l’époque. L’union des faibles allait vaincre les riches et redresser l’exploitation des prolétaires ! De l’autre côté, l’idéologie de la compétition et son système militaro-industriel ont favorisé la naissance des multinationales, la création d’armes de plus en plus destructrices, et des modes d’existence qui portent atteinte à la dignité humaine et l’environnement.

L’alternative Cent ans se sont écoulés depuis l’invention de cette alternative : « un service civil international en remplacement du service militaire ». En fait, mettre la guerre et l’armée hors la loi ! Certes, il y a eu des initiatives de paix pour faire cohabiter la machine de guerre et des processus démocratiques basés sur le bien commun. Mais la paix et les armes sont incompatibles ! Dans cette confrontation inégale, l’idéalisme enthousiaste et combatif du SCI a nourri des espoirs et gagné des luttes grâce à l’association du mouvement entre ses différentes branches sous l’égide de son comité international et du comité de coordination de l’UNESCO, dès 1950. En 1949-1950, mon père et moi adhérions au Service Civil International, à l’Internationale des Résistances à la Guerre et au mouvement des Citoyens du Monde. Mon adolescence va s’imprégner de pacifisme alors que les dix années précédentes, mon enfance baignait dans l’avant, le pendant et l’après-guerre : l’horreur.

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Les grands moments civilistes et humanitaires pour aider les victimes Entre les branches et les groupes en Belgique, un chantier en faveur des enfants victimes de la guerre a été mis en œuvre avec la collaboration de la branche française et l’organisation Quakers « Truth and Reconciliation ». Forts de cette expérience, au SCI Belgique, nous nous sommes associés étroitement avec nos voisins de Paris pour organiser, sous l’égide du comité international, un premier chantier est-ouest à la frontière polonaise. Avec ces deux actions, nous entrions directement dans les deux défis d’après-guerre : le problème des personnes réfugiées et le maintien des relations civiles, pacifiques, avec les associations derrière le rideau de fer.

Des rideaux de fer Ce rideau de fer est un pur produit psychologique de la guerre froide entre les deux camps : communiste et capitaliste. C’est un terme qui fixe soudainement une barrière, là où se trouvaient des rapports positifs entre les alliés et les peuples. Dans ces structures dramatiques, il faut des passeurs pour traverser les « rideaux de fer ». C’est le rôle du SCI qui n’aura de cesse de prendre cette place durant les cinquante années suivantes. Nous avons tenu ce rôle dans divers points où les antagonismes étaient brûlants : avec les réfugiés dans le désert de Gaza, à la limite des frontières tunisienne et algérienne avant l’indépendance.

Le secrétariat international Dans les moments les plus délicats de l’histoire, le Secrétariat international joue un rôle diplomatique pour établir des relations avec les ONG locales. Ce n’est pas facile à initier. Il faut se frayer un passage. Réussies ou tolérées par les pouvoirs, les relations entre les branches ou partenaires du SCI permettent aux citoyen·nes de construire, de manière non-violente, l’amitié entre des personnes de toutes générations.

Je vous renvoie à la littérature pacifiste et à la sociologie de la guerre portée par Gaston Bouthoul dans son Traité de polémologie (Editions Payot, Paris, 1970)

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« … Il faut des passeurs pour traverser les 'rideaux de fer'. C’est le rôle du SCI qui n’aura de cesse de prendre cette place durant les cinquante années suivantes »

Comité international Au SCI, tous ces processus s’initient au Comité international qui réunit tous les groupes et branches du mouvement. Il était pour moi, dans les années soixante, un cadre merveilleux, étonnant et surprenant : j’ai vu le mouvement international élaborer des expériences internationalistes en Asie, en Europe occidentale et orientale, en Afrique, avec des résolutions pratiques de coopération. Cette évolution internationaliste positive s’est poursuivie et renforcée par la création de secrétariats régionaux : le secrétariat européen, le secrétariat asiatique. Au-delà, la délégation africaine de la région sub-saharienne est confiée à la branche britannique et celle du nord est confiée à la branche française.

Vers le centenaire

La coopération entre ONG : une nouvelle expression démocratique

Marc Garcet

Nous continuons, au local et à l’international, les projets d’échange, de rencontre et de partage entre citoyennes et citoyens de partout. Nous continuons à inventer des processus pédagogiques et pragmatiques qui mettent en œuvre de nouvelles actions de sensibilisation et d’émancipation pour lutter contre les discriminations et les exclusions. Vivre en paix, ensemble, dans le développement et le respect des différences, est l’objectif de l’éducation que nous portons avec enthousiasme et conviction.

Ancien président du SCI international

En 1970, quand je fus élu Président du Comité international, j’ai mesuré les changements d’attitude des Etats. Les ONG sont devenues constitutives de la démocratie internationale par l’association de populations acteurs, citoyennes, civilistes, volontaires. Les ONG ont été reconnues comme des acteurs importants des relations internationales.

Nos valeurs Nos valeurs civilistes, pacifistes, pour une démocratie non violente, égalitaire, nous ont permis de prendre place dans l’internationalisme. C’est notre originalité. Notre ambition est de les faire partager, échanger autour du concept de développement de la pensée du vivre ensemble mais sans concession à l’égard des droits humains et du respect de son environnement. Alors que la pensée néo-libérale, au nom du marché libre, a créé, depuis les années ’90, des sociétés portées par les objectifs du profit économico-financier, avec pour conséquences le rétrécissement des droits sociaux et les menaces sur l’environnement, les mouvements progressistes rappellent la priorité de l’humain et de la planète à laquelle il appartient.

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DOSSIER /  02

100 ANS DU SCI

L’ ÉVOLUTION DU PACIFISME au SCI international et en Belgique Active au SCI pendant une cinquantaine d’années, de 1960 à 2010, j’ai participé à de nombreux projets et me suis investie dans les organes de gestion du SCI. Mais j’ai aussi veillé à l’archivage des actions qui font l’histoire du SCI. Je profite du centième anniversaire du mouvement pour ouvrir les vieux cartons et vous raconter quelques grandes étapes du mouvement SCI.

1920-1944 : Naissance du projet L’ingénieur suisse, Pierre Ceresole, devenu « marginal » à cause de ses idées pacifistes, après avoir travaillé pendant 16 ans avec la « Société des amis » (Quakers) aux Etats-Unis, participe au premier congrès du MIR-IRG en 1919 (il en devient le secrétaire). Avec eux, il considère que la guerre est un crime contre l’Humanité, refuse toute préparation et toute participation à la guerre sous n’importe quelle forme et lance l’idée d’un service volontaire pour la paix. Le premier chantier des « Amis du service civil international » a lieu à Esnes, près de Verdun comme un symbole de réconciliation entre les ennemis d’hier. En tant qu’objecteur pour son refus de payer la taxe militaire en pleine guerre, et pacifiste, Pierre Ceresole clame que « le refuseur de guerre n’est pas un être asocial ni désolidarisé, mais bien au contraire un homme qui demande à servir ». Allant à l’encontre des idées de l’époque, les pacifistes sont accusé·es de naïveté et de faiblesse, sinon de simplisme, allié à un refus des responsabilités. Pour Pierre, il s’agit de refuser les stéréotypes de cette société agressive, et de bâtir un monde d’échanges plus justes, au contraire de la passivité et de la lâcheté. C’est donc un refus de la guerre, mais aussi de l’armée et du service militaire, à remplacer impérativement par un service nouveau et alternatif. Ce service, organisé à partir d’un « Institut international » implique une participation active et volontaire à une cause juste, qui soutient des personnes dans le besoin, à la suite d’une catastrophe ou d’injustice sociale, et très vite aussi des peuples opprimés. Les premiers chantiers d’urgence lors des catastrophes réunissent des équipes de pionniers « engagés » pour 3 à 6 mois.

« Ce qui compte, c’est l’expérience humaine du service de la paix : l’entraide plutôt que la guerre, le secours volontaire plutôt que les beaux discours »

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1945-1968 : Les premiers chantiers pour réconcilier les camps Les projets de reboisement, pour des volontaires long terme, pendant la guerre, investissent les objecteurs de conscience britanniques, et conduiront les divers pays européens à la reconnaissance de l’objection, empêchant désormais leur emprisonnement ou un service répressif de remplacement obligatoire 1. Avant de mourir en 1945, Pierre Cereseole a jeté les bases des idées d’après-guerre : la décolonisation et la fin de l’exploitation des plus pauvres, l’aide aux pays en voie de développement et d’émancipation, le choix d’une société non liée aux valeurs « marchandes » et la volonté de rester un mouvement sans appartenance religieuse ou politique, mais ouvert à toute bonne volonté. Le but suprême étant la recherche de la Vérité, par l’acceptation et l’écoute des autres. Les premiers échanges est-ouest organisés par la branche allemande jusqu’à la destruction du « rideau de fer » et du mur de Berlin, ont structuré les échanges de volontaires qui ont suivi. Les projets en Palestine et en Egypte, les premiers projets en Afrique, en Algérie sont des chantiers à long terme qui accueillent les premiers volontaires qui conduiront à la reconnaissance des volontaires dits « outre-mer » puis « coopérants ». Des volontaires d’ici et d’ailleurs désireux de participer à l’émancipation des anciennes colonies et de contribuer au développement des pays du tiers-monde en favorisant les échanges nord-sud. Par l’organisation des chantiers à court terme, les branches nationales ouvrent aux volontaires de toutes cultures, nationalités ou philosophies, la perspective d’une formation

Statut de l’objection de conscience en Belgique : 3 juin 1964

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‹ Premier logo du Service Civil International

SCI Belgique, années

nouvelle : celle d’une collaboration temporaire et autogérée pour une réalisation commune dans un délai imposé. La fraternisation, le travail manuel, l’effort de compréhension et de tolérance, l’obligation de s’interroger sur sa propre identité et ses propres valeurs, pour les partager avec des étrangers, voire des ennemis d’hier, doivent conduire le monde à une paix enfin définitive.

1969-1989 : Les luttes derrière le projet du service civil Puisque les institutions internationales sont incapables d’éviter les conflits par la négociation et le jeu parlementaire et démocratique et que les nations ne sont pas mûres pour la suppression des armées, il faudra lutter sur d’autre terrains : le désarmement, une plus grande justice sociale et l’éradication de la pauvreté, la nécessité de la solidarité du nord et du sud, la libération des populations opprimées, la défense de l’environnement et du patrimoine, l’ouverture à toutes les différences, la conscientisation politique des populations et la formation des jeunes. La notion de « volontaire de la paix » évolue vers un choix de vie alternatif, mettant l’accent sur le désintéressement, la confiance, l’énergie et l’enrichissement du groupe, les valeurs environnementales et coopératives, la prise en charge de responsabilités dans les domaines oubliés par l’Etat et négligés par le privé. Le désarmement et surtout le contrôle sur les armes, leur production et leur vente, restent une priorité, mais les actions entreprises se limitent à quelques grandes manifestations destinées surtout à faire changer l’opinion publique. Dans la lutte pour la dénucléarisation et l’alternative au service militaire, la branche belge a contribué à l’organisation d’un service alternatif pour les objecteurs de conscience dans les associations (1980), et participé avec la CNAPD 2 à la plateforme des organisations de paix.

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En tant qu’organisation internationale, consultante auprès de l’Unesco, le SCI est contacté par des mouvements de libération nationale (FLN algérien, Portugal, Espagne, Grèce, Turquie, Commission SCI Irlande du nord (réconciliation) en 1979, Liban, Palestine, Chili, Brésil, Chili, Front Polisario au Maroc, Mouvement de libération de la Palestine, SWAPO 3 en Namibie, mouvements d’ Afrique du sud, Argentine, Nicaragua…). Chaque fois un grand élan de solidarité entre les « branches » du mouvement permet le développement de campagnes de sensibilisation ou diverses actions directes de solidarité avec ces pays.

1989-2003 : Le pacifisme dans l’ère altermondialiste Il n’est plus question d’une rébellion ou d’un esprit de révolution mais de contribuer d’une manière constructive à l’élaboration d’un programme ambitieux, de plus en plus axé sur les formations, l’éducation au développement, la formation « d’agents de changement » dans une société injuste. La lutte pour le développement a pris le pas sur la lutte pour la paix, puisque de toute évidence, l’une ne va pas sans l’autre. Mais ces préoccupations nous ont éloignés de l’idée première du pacifisme et de la non-violence. La fin du service militaire et la chute de l’URSS et du rideau de fer, ont sonné la désaffection de l’objection de conscience et même de la volonté de désarmer. Les pacifistes, en cette fin de siècle, se préoccupent davantage d’altermondialisme, d’effacement de la dette des pays du sud, de suppression des inégalités, afin de faire cesser la situation intolérable d’un monde de nantis en face de démunis et d’esclaves modernes. Quelques projets émergent, liés à la réconciliation de populations ayant été en conflit, à la prise en charge de la problématique des réfugiés et témoignent de la volonté de notre mouvement de rester vigilant dans le domaine du « pacifisme ». Le pacifiste actuel est un·e citoyen·e qui peut agir dans son milieu, dans son environnement quotidien, par sa façon d’être et par ses choix, par ce qu’il fait et ce qu’il montre : ses valeurs vont de la défense du non-marchand à l’égalité des chances pour tous et toutes.

Coordination Nationale d'Action pour la Paix et la Démocratie

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L'Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (en anglais, South West Africa People's Organization), connue sous l'acronyme anglais de SWAPO, est le principal parti politique namibien depuis l'indépendance de 1990. La SWAPO est historiquement un syndicat namibien de tendance marxiste, devenu mouvement indépendantiste armé puis parti politique une fois l'indépendance acquise. Il est membre de l'Internationale socialiste. Wikipedia

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Janine Decant

Ancienne présidente du SCI branche belge (1989-1993) Volontaire de 1963 à 2013

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DOSSIER /  03

100 ANS DU SCI

L’OBJECTION DE CONSCIENCE et le Service Civil International Le Service Civil International fête ses 100 ans d’existence. Pour cet anniversaire, il n’est pas inutile de revenir sur les fondements de notre mouvement, et notamment sur le lien qui unit étroitement les valeurs qui ont mené à la naissance du SCI et l’objection de conscience.

Le SCI a pour objectif de promouvoir la paix. Pour ce faire, il propose l’instauration d’un service civil et donc non militaire, international ouvert aux hommes et aux femmes, d'origines sociales, philosophiques, ethniques et d'âges différents. C’est dans ce cadre que le SCI envisage l’idée audacieuse de remplacer le service militaire national par un service volontaire international.

L’objection de conscience en Belgique En 1909, le roi Léopold II promulgua la loi instaurant le service militaire obligatoire, et l’emprisonnement des personnes refusant de l’accomplir. En Belgique, Léo Campion et Marcel Dieu furent les premiers à avoir refusé la conscription en 1933. Mais c’est Jean Van Lierde qui ouvrit la voie à la reconnaissance juridique de l'objection de conscience en déclarant son objection en 1949.

OBJECTION DE CONSCIENCE L’objection de conscience définit la posture de résistance morale qui conduit à refuser de se soumettre à l’autorité de l’État ou d’accomplir certains actes portant atteinte à la dignité humaine et qui vont à l’encontre des convictions personnelles. Cela concerne notamment l’acte de refuser d’accomplir ses obligations militaires en s’appuyant sur des opinions philosophiques, politiques, morales ou religieuses qui prônent le respect de la vie humaine.

de l'objection de conscience. Finalement, le statut sera adopté par la Chambre des représentants en 1964.

L’affaire Jean Van Lierde remuera l’opinion publique et les milieux parlementaires. En effet, ce dernier fut arrêté et jugé Entre 1964 et 1993, plus de 31.000 Belges plus de trois fois. Ces remous aboutiront se sont fait reconnaître objecteurs de finalement à une loi proclamant un statut conscience. Depuis 1995, il n’y a plus de légal aux objecteurs de conscience. En 1949, service militaire dans notre pays, le statut des Jean Van Lierde reçoit son ordre de rejoindre objecteurs de conscience ne peut donc plus l'armée. Il envoie alors une lettre ouverte être obtenu. Toutefois, il ne faut pas oublier au ministre de la Défense nationale pour lui que le service militaire n’a été que suspendu, faire part de son « refus d'accomplir ce service et non pas aboli. qui rend obligatoire l'apprentissage du crime… Jean Van Lierde est considéré comme Mon pacifisme est lié au combat de tous les Dès lors, qu’adviendrait-il si demain une l'initiateur du statut de l'objection de conscience en Belgique opprimés du monde qui luttent contre toutes les nouvelle guerre venait à éclater et si le formes de tyrannie. N'acceptant pas l'oisiveté devoir militaire était remis à l’ordre du jour ? des casernes, je suis prêt à servir volontairement les communautés Le statut d’objection de conscience ne devrait-il pas être humaines en détresse, villages sinistrés, chantiers internationaux réactualisé ? Ne devrait-on pas étendre ce statut à l’actuelle de service civil… ». dimension socio-économique ? Sommes-nous tenu·es de payer des impôts qui financent l’armée ou les interventions À l’époque, de nombreux mouvements pacifistes, dont le militaires à l’étranger ? Devons-nous accepter des emplois Service Civil International, soutiennent les objecteurs qui, sans liés au secteur de l’armement ? Autant de questions qui discontinuer, luttèrent dès 1950 pour la reconnaissance légale mériteraient assurément d’être approfondies…

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L’objection de conscience et le Service Civil International

Pour un volontariat par objection de conscience positive

Si on associe l’objection de conscience au Service Civil International, c’est en particulier dû à la figure de Pierre Ceresole (1879-1945), son fondateur.

Aujourd’hui, s’il n’y a plus l’idée de s’opposer au service militaire, notre mouvement continue, à ce jour, d’envoyer des volontaires sur des projets internationaux de volontariat. Cependant, les motivations qui, dans le passé, ont conduit les objecteurs de conscience à s’opposer au service militaire et à s’engager dans un service civil au profit de la société, ces motivations sont les mêmes qui amènent les volontaires du SCI et d’ailleurs à prendre part à ces projets de volontariat. En effet, le volontariat est très souvent inspiré par un sentiment de révolte et de désir de lutte contre l'injustice. Le volontariat permet de réaffirmer le principe même de toute société : le partage, le don réciproque.

En effet, Pierre Ceresole a créé le SCI dans le but d’envoyer les objecteurs de conscience effectuer un service civil à l’étranger pour contrer l’obligation du service militaire. Après avoir été envoyé en prison en 1917 pour avoir refusé de payer la taxe militaire imposée à l’époque aux hommes suisses qui refusaient d’effectuer leur service militaire, il fonde, en 1920, le Service Civil International. La même année, il organise le premier camp près de Verdun (France) avec quelques autres pacifistes allemands, autrichiens et anglais. Dans ce lieu hautement symbolique, ces volontaires originaires de pays qui peu avant se faisaient la guerre, ont travaillé ensemble, pendant cinq mois, à la reconstruction d’une terre en ruine. En Belgique, après la Seconde Guerre mondiale, la branche belge du SCI a soutenu, avec les mouvements pacifistes, les objecteurs de conscience emprisonnés jusque-là, et a participé à la création du statut d’objecteur de conscience et au remplacement du service militaire par un service civil.

Cet engagement, qui est la base de tout volontariat, s'accompagne nécessairement de la question : « quelle société ? Qu'est-ce qui me révolte dans le monde actuel ? Comment puis-je faire pour agir sur ce problème ? Ce sont ces questions que chaque volontaire doit se poser, avant, pendant et après une expérience de volontariat. C'est ce que l’on pourrait appeler le « volontariat par objection de conscience positive ».

Luc Henris

Permanent au SCI

« Qu’adviendrait-il si demain une nouvelle guerre venait à éclater et si le devoir militaire était remis à l’ordre du jour ? Le statut d’objection de conscience ne devrait-il pas être réactualisé ? »

Premier chantier du SCI à Esnes-en-Argonne, près de Verdun (France). Construction de baraquements pour le village détruit par la guerre (1920-21). A gauche, Pierre Ceresole.

Pierre Ceresole, pacifiste, objecteur de conscience, et fondateur du Service civil international

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DOSSIER /  04

AGIR POUR LA PAIX

© Agir pour la paix

le pacifisme en héritage

Agir pour la paix est un mouvement pluraliste pour la paix, qui s'engage radicalement vers une société dans laquelle les conflits sont réglés sans violence et sans la menace d'y recourir. Mais encore ? Plongée en direction des multiples racines de cette ASBL qui commence avec un certain Jean Van Lierde. Suivez le guide !

Maman wallonne, papa flamand, Jean Van Lierde naît le 15 février 1926 à Charleroi. La seconde guerre mondiale l’oblige à interrompre sa scolarité ; il lui faut aller travailler à l’usine. Il a 15 ans et c’est le début de son engagement dans la résistance. Il participera à l’arrestation de collaborateurs ; opération pendant laquelle il fût une des rares personnes à ne pas porter d’armes et où il s’opposera aux envies violentes de vengeance des vainqueurs. Les valeurs humaines en priorité. La guerre se termine. En 1945, après avoir été diplômé des cours du soir, il travaille en tant que dessinateur industriel chez Solvay. C’est aussi pour lui une période d’immersion dans le monde catholique (la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, les scouts, la démocratie chrétienne…). L’originalité du parcours de Jean Van Lierde est à chercher dans ses liens avec le monde catholique, certes, mais aussi, au fil des réunions et des rencontres, avec le milieu socialiste et communiste sans oublier, évidemment, les libertaires. Un mélange détonnant et singulier pour cet homme habité par un catholicisme de gauche, un chrétien anarchiste. Si,si.

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Refus de la violence organisée de l’armée Octobre 1949, premier appel sous les drapeaux, premier refus qui se solde par 45 jours de prison. Novembre 1950, second appel à effectuer son service militaire, second refus : un passage devant le Conseil de guerre et neuf mois de prison plus tard… Juillet 1951, troisième « ordre de rejoindre », second passage devant le Conseil de guerre, 6 mois de prison militaire. Jean Van Lierde retrouve la liberté le 26 janvier 1952… Enfin, une liberté toute relative puisqu’un quatrième appel à rejoindre l’armée suit ! Sous la pression d’une opinion publique et de certains parlementaires, pas de prison cette fois mais une peine de deux ans au charbonnage du Bois du Cazier à Marcinelle, comme mineur de fond… Les deux ans se termineront au bout de six mois ; le syndicaliste se fond mal dans ces conditions de travail infernales. Jean est blacklisté des charbonnages. De cette expérience, il écrira « 6 mois dans l’enfer d’une mine belge» (1953), un texte qui anticipe la catastrophe minière de 1956.

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Le statut d’objecteur de conscience sera effectif le 19 juin 1964, aboutissement d’un combat de 15 ans, son œuvre.

Le temps du MIR et de l’IRG Le Mouvement International de Réconciliation (MIR) est une branche de l’International Fellowship of Reconciliation (IFOR), mouvement international non-violent de résistance à la guerre, d’obédience protestante. L’Internationale de Résistant·es à la guerre (IRG) est une organisation pacifiste qui travaille pour un monde sans guerre. Jean Van Lierde a été un pilier de ces deux mouvements qui, en Belgique, fusionneront pour devenir le MIR-IRG. Un homme aux engagements multiples : le pacifisme, la non-violence, la résistance à la guerre mais aussi l’anticolonialisme qu’il défendra dans ses actions pour le FLN (Front de Libération National) en Algérie (contre la politique française) et au Congo, au côté d’un certain Patrice Lumumba en tant que proche conseiller, pour la décolonisation. Il est présent le 30 juin 1960 lors des fêtes de l’Indépendance à Kinshasa. De tous les combats du XXème siècle, il sera aussi de celui contre la guerre du Viêtnam. En 1970, il cofonde le Comité National d’Action pour la Paix et la Démocratie (CNAPD). Il s’éteint en 2006 à l’âge de quatre-vingts ans.

Fin de l’histoire ? Non ! Quelques années plus tard, en 2012, le MIR-IRG fusionne avec une petite association nommée « Action pour la paix » et devient « Agir pour la paix ». « Action pour la paix » était le résultat de la rencontre d’activistes non-violent·es qui participaient aux actions de désobéissance civile des campagnes « Bomspotting » et « Nato Game Over » du mouvement flamand pacifiste Vredesactie. Plus jeune que les militant·es du MIR-IRG, résolument tourné vers l’action directe nonviolente et engagé pour un monde sans armes nucléaires (entre autres !) mais avec la même volonté de porter un engagement pacifiste dont ce siècle a toujours désespérément besoin, ce réseau de militant·es là avait bien des choses en commun avec le MIR-IRG. Tant de choses, qu’il est apparu évident qu’il fallait poursuivre le chemin main dans la main. Aujourd’hui, Agir pour la paix continue son travail d’éducation à la paix en proposant des formations à l’action directe nonviolente, en menant des actions de sensibilisation autour de la paix au sens large, notamment sur la question de la présence des armes nucléaires en Belgique, du lobbying de l’armement, de la désobéissance civile et de la démocratie directe…

© Agir pour la paix

Agir pour la Paix a pour premier objectif d’informer et de sensibiliser le grand public en Belgique francophone sur des sujets qui menacent l’intérêt général et la Paix et qui sont souvent méconnus. Il se situe à la Maison de la Paix, dans la même maison associative que le SCI.

« Mon pacifisme est lié au combat de tous les opprimés du monde qui luttent contre toutes les formes de tyrannie » Jean Van Lierde, lettre au Ministre de la Défense en réponse au second ordre de rejoindre l’armée, 1950

Stephanie Demblon

Agir pour la paix

RÉFÉRENCES : Pourquoi je refuse d'être soldat : déclaration faite devant le Conseil de guerre de Bruxelles le 3 octobre 1951, Jean Van Lierde, Bruxelles, IRG, 1951 (1956 4e éd., 1971 7e éd., 1986 8e éd.) 6 mois dans l'enfer d'une mine belge, Jean Van Lierde. Éd. Emile van Ceulen, Bruxelles, Service d'édition de la fédération bruxelloise de J.G.S. (1956 3e éd.)

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« L’Objecteur - Portrait de Jean Van Lierde », documentaire de Hugues Le Paige, 1998 « L’enfer de Marcinelle », documentaire sur la condition ouvrière de Robert Scarpa (Podcast sur la catastrophe du bois du Cazier basé sur le récit notamment de Jean Van Lierde) www.radiopanik.org/emissions/panik-sur-la-ville/l-enfer-de-marcinelle

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DOSSIER /  05

100 ANS DU SCI

PROMOUVOIR LE VOLONTARIAT INTERNATIONAL POUR LA PAIX … main dans la main ! Ingrid Danckaerts est active dans le mouvement SCI depuis de nombreuses années. Belge flamande, elle a d’abord travaillé pour VIA Belgique avant de partir au SCI Catalogne. Elle est actuellement présidente du CCIVS, une plateforme de volontariat créée en 1948 sous l’égide de l’UNESCO et dont le mouvement SCI fait partie. Elle nous livre ici un article qui revient sur les racines de notre mouvement et nous fait réfléchir aux enjeux de notre temps.

Quand on m’a demandé d’écrire un article pour le SCIlophone je ne savais pas par où commencer. Tant de choses se sont passées ces derniers mois que je n’arrive toujours pas à comprendre comment cela influencera nos organisations de volontariat. C’est une période incertaine et la pandémie de la COVID-19 a altéré notre façon de travailler. Chaque année nous organisons des formations pré-départ, de coordinateur·trices, nous travaillons avec nos partenaires et accueillons beaucoup de volontaires. Habituellement, le printemps est une période intense et nous avons notre routine qui nous permet de travailler sur des rails. Cette année, tout s’est arrêté et nous avons brusquement dû nous réinventer. Les organisations ont réagi différemment. Certaines ont fermé temporairement, d’autres se sont engagées dans la lutte humanitaire contre le COVID-19, d’autres encore se sont lancées dans des activités en ligne. Immédiatement, un débat s’est installé : peut-on appeler ces activités en ligne des projets de volontariat « online » ? Quels sont les critères pour des projets de volontariat en ligne ? Comment faire pour les promouvoir et permettre à des volontaires de s’inscrire facilement et rapidement pendant qu’ils-elles sont encore coincé·es chez eux·elles ? Nos procédures sont-elles toujours valables pour ce type de volontariat en ligne et en direct ? Je crois que beaucoup d’entre nous ont réfléchi à cela ces derniers mois et nous en sommes tous et toutes arrivé·es a des conclusions pour nous-mêmes et nos organisations. Quelque chose d’aussi impactant que le COVID-19 laissera des traces et espérons-le, amènera des changements pour un mieux. Alors que beaucoup de projets de volontariat sont annulés on peut y voir également une opportunité pour nos organisations de faire des propositions innovantes qui pourront être bénéfiques sur le long terme et de créer de nouveaux espaces en accord avec nos valeurs.

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Pendant que nous n’avons aucune idée de la direction que prendra la « nouvelle normalité » un autre événement douloureux a créé un choc dans nos sociétés. La mort de George Floyd, un citoyen afro-américain causée par la violence policière, a suscité des vagues de protestations dans le monde entier. En Belgique, les enjeux de l’histoire coloniale et du racisme systémique ont été remis à l’ordre du jour. Pour la première fois, la question du « privilège blanc » est posée publiquement. En tant qu’organisations de volontariat international, nous nous considérons comme sensibilisées culturellement et défendons la justice sociale mais cette fois-ci, la mort de George Floyd et les protestations, nous obligent à être critiques par rapport à ce que nous faisons et dans quelle mesure nous renforçons ou brisons les mécanismes de domination. Le mouvement SCI est-il, lui aussi coupable de « privilège blanc » ?

Au départ il y avait une idée… Quand le SCI a démarré voilà 100 ans, son fondateur Pierre Ceresole cherchait des moyens pratiques pour reconstruire des villages détruits pendant la Première Guerre Mondiale. Il s’agissait de reconstruire des maisons pour des personnes qui n’en avaient plus mais également de restaurer la confiance entre des parties qui avaient été ennemies peu de temps avant. L’idée pionnière de Pierre Ceresole est vue comme le début des « projets de volontariat comme moyen de promouvoir la paix » et sa première expérience a amené à la création du SCI comme organisation de volontariat constituée de branches dans plusieurs pays. Son œuvre est devenue une étape importante dans l’Histoire et son travail pacifiste a également incité d’autres à créer des organisations similaires.

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« Face aux enjeux actuels nous devons renforcer la coopération entre organisations qui nous sont proches. Nous devons nous ouvrir à de nouveaux modes de travail et être critiques par rapport à nos pratiques et nos activités. Nous devons être clair·es sur notre modèle et le promouvoir conjointement avec les organisations qui le partagent ou alors nous ne survivront pas dans ce « grand monde du volontariat. »

Surtout après la Seconde Guerre Mondiale, beaucoup d’agences non gouvernementales ont vu le jour en Europe et se sont lancées dans la reconstruction et dans le soutien aux refugié·e·s qui avaient dû quitter leur pays. Par exemple, le Mouvement Chrétien pour la Paix (MCP devenu JAVVA en Belgique) créé en 1923 avec pour but de réconcilier les chrétien·es français·es et allemand·es a adopté les projets de volontariat ou « chantiers ». D’autres encore ont émergé : Concordia France en 1950, IJGD Allemagne en 1948, MS Danemark en 1944 et les Compagnons Bâtisseurs en 1953. En 1949, l’International Christian Youth Exchange (ICYE) a été fonde aux Etats-Unis afin de réconcilier les citoyens et citoyennes nord-américain·es et allemand·es via des immersions en famille d’accueil et un service de volontariat local.

© CCIVS

En 1947, certaines de ces organisations se sont regroupées pour former le « Conseil pour l’Education et la Reconstruction » car il était devenu évident qu’il était important qu’une structure de coopération internationale se mette en place vu le nombre croissant de ces agences. Une grande aide est venue de l’UNESCO. En 1948, la conférence internationale des organisations de projets de volontariat a été organisée dans ses locaux. Des délégué·es de 18 ONG se sont déplacé·es jusque Paris, venant d’Europe de l’Ouest et de l’Est ainsi que des Etats-Unis. Il y avait également des observateurs des gouvernementaux de ces pays et des mouvements de jeunesse. C’est à ce moment-là

qu’a été créé le « Comité de Coordination des Chantiers Internationaux » et qu’on l’a installé dans de petits bureaux de l’UNESCO. Dans les années 50 et 60, lors de la période de décolonisation, les projets de volontariat ont évolué d’une formule court terme et en groupe (chantiers) vers des projets long terme afin de rendre possible un travail volontaire axé sur le « développement ». C’est ainsi que le nom du Comité devint CCIVS (Comité de Coordination du Service volontaire International) afin d’inclure toutes les formes de volontariat. Celui-ci fonctionnait réellement comme un centre de coordination et d’information sur les opportunités de volontariat pour les organisations membres à un moment où internet n’existait pas encore. Il permettait de faire le lien avec d’importantes institutions et de faciliter l’échange de volontaires. Dès le départ il y avait une relation forte entre le SCI et le CCIVS et beaucoup d’activistes du SCI ont contribué au travail du CCIVS. Plusieurs directeurs et membres du CA venaient du SCI et multitude de projets en commun furent créés afin de couvrir une plus grande aire géographique et d’améliorer la qualité des projets.

Uni·e·s dans la diversité J’ai eu l’opportunité de pouvoir m’investir au sein du SCI et du CCIVS et j’y ai trouvé plus de points communs que de différences car il existe une connexion profonde qui crée un sentiment

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Promouvoir le volontariat main dans la main

© Photos : Sabina Jaworek

Ingrid Danckaerts

d’appartenance pour tous·tes ceux et celles qui s’engagent ou se sont engagé·es dans le volontariat international. Cette connexion doit être valorisée et nos différences sont aussi une source d’inspiration qui enrichissent le monde du volontariat international. La variété des problématiques auxquelles nous faisons face augmente notre complémentarité et élargit notre champ d’action. L’unité dans la diversité est ce qui fait notre force et ce qui caractérise nos projets et notre mouvement.

du mouvement, prendre en compte les forces de chaque organisation et travailler ensemble à la création d’un système qui établisse des relations équitables et inclusives.

Face aux enjeux actuels nous devons renforcer la coopération entre organisations qui nous sont proches. Nous devons nous ouvrir à de nouveaux modes de travail et être critiques par rapport à nos pratiques et nos activités. Nous devons être prêt·es à faire des changements drastiques s’il le faut afin de remplir notre mission et répondre aux nouveaux défis sociétaux. Je crois que nous sommes arrivé·es à un point où nous devrons faire des choix importants sans oublier d’où nous venons et avec qui et vers où nous voulons aller afin de réaliser une société plus juste et plus pacifiste. Les événements récents ont accéléré le processus et le moment est venu d’agir. On ne peut plus rester silencieux et voir le temps passer car nous devons nous adapter au nouveau paradigme. Le volontariat n’est pas l’apanage de nos organisations. Il y a une quantité de types de volontariats différents avec plusieurs objectifs, proposés par une pléthore d’institutions (gouvernements, entreprises, ONG, institutions sociales…). Nous devons être clair·es sur notre modèle et le promouvoir conjointement avec les organisations qui le partagent ou alors nous ne survivront pas dans ce « grand monde du volontariat ». Le nombre de volontaires est en baisse constante et nous devons en comprendre les raisons afin de résoudre ce problème.

La digitalisation a influencé tellement de secteurs de nos vies. Nous ne pouvons ignorer l’importance de cette révolution et devons faire en sorte qu’elle nous soit bénéfique. La digitalisation doit nous aider à améliorer notre travail, à atteindre plus de personnes, à mieux comprendre ce qui nous entoure et à mettre en place des projets qui ont du sens. Il y a également d’autres défis urgents tels que le changement climatique ou les relations de pouvoir inégales a tous niveaux qui mènent à l’oppression, aux conflits et à la guerre. Il n’y a qu’en travaillant ensemble et en combinant nos efforts que nous aurons un impact substantiel. Le cœur de notre travail, les projets de volontariat court et long terme, sont aussi bien des laboratoires d’expérimentation de modèles et d’alternatives que des exemples pratiques réussis du vivre ensemble dans un cadre multiculturel. Une récente étude d’impact du CCIVS a d’ailleurs démontré que ces expériences vécues par les volontaires ont un impact à long terme sur eux et elles et peuvent être le début d’engagements nécessaires au changement sociétal voulu. Pour faire court : après 30 ans d’engagement au SCI et 4 ans à la présidence du CCIVS, je crois pouvoir dire que le mouvement SCI a plus de choses en commun avec d’autres organisations que ce que nous croyons. Nous devons joindre nos forces afin que le volontariat tel que nous le concevons ne disparaisse pas et trouve le soutien public qu’il mérite. Ensemble, nous pouvons opérer les changements nécessaires pour trouver des réponses innovantes aux défis urgents et

Se remettre en question, se réinventer, changer Nous prétendons être un mouvement global et diversifié mais nous travaillons toujours avec un regard européo-centré et en utilisant de l’argent provenant de subventions européennes qui orientent notre pensée. Nous devons valoriser la diversité

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promouvoir un volontariat ayant du sens, inclusif et durable qui fera en sorte qu’un monde pacifique devienne réalité.

Ingrid Danckaerts

Présidente du CCIVS

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DOSSIER /  06

100 ANS DU SCI

PHILOSOPHIE COMMUNE En novembre dernier, dans le cadre d’une visite de partenariat au Sénégal, nous avons eu l’occasion de rencontrer Monsieur Oury Diallo. Rencontre pleine de sens pour nous, puisqu’il était présent dès le début de la collaboration avec le SCI.

 Sénégal LA SAPCA-EGAS

C'est une coopérative agricole et de services qui œuvre pour le bien être du monde rural ; elle représente plus de 11.500 membres-paysans répartis en comités appelés ‘Les Ententes’ dans huit régions du Sénégal. Elle se veut une alternative dont les bénéficiaires sont les communautés villageoises. Elle vise divers objectifs : l’éducation, l’inclusion des personnes fragilisées, la diminution des inégalités, la souveraineté alimentaire par un développement économique local. Afin de lutter contre l’exode rural des jeunes vers les grandes villes et comme réponse au dérèglement climatique, elle apporte un soutien financier et technique à des projets dont celui de la réouverture d’un centre de formation aux pratiques agricoles, d’élevage et de production de fromage à destination de la jeunesse dans le village de Bamba Ndiayene.

Depuis le début des années 80, notre partenaire sénégalais ‘Les Ententes’ de Bamba Ndiayene, dont Mr Oury Diallo est un des membres fondateurs, a accueilli de nombreux volontaires internationaux dans le cadre de projets d’immersion culturelle dans les familles-membres des divers comités paysans. Cette visite a été l’occasion d’apprendre à se connaître davantage et d’envisager de nouveaux projets de partenariat pour l’avenir, qui lient à la fois la rencontre interculturelle et le développement. Nous vous livrons ici une transcription d’une petite capsule vidéo qu’il a accepté de faire pour nous :

J e m’appelle Monsieur Oury Diallo. Je suis responsable de programmes et de projets à la SAPCA-EGAS : Société d’approvisionnement, de production, de commercialisation et de conseil agricole des Ententes des groupements associés au Sénégal. Concernant votre visite, nous sommes très heureux de vous avoir reçu au niveau des Ententes. La SAPCAEGAS est un partenaire de longue date du Service Civil International. Nous pouvons dire que nous avons des similitudes avec le SCI parce que notre vision, c’est le volontariat, la solidarité, l’entraide. C’est pourquoi, nous avons une philosophie qui nous est commune pour l’ensemble des organisations qui sont membres de la SAPCA-EGAS. Cette philosophie qui décrit l’homme dans sa vision et dans son émergence. Ensemble : agir pour réussir. C’est notre nom, notre foi, libre constat. Nous savons qu’à notre naissance, nous n’avions rien à nous. Nous avons trouvé ici nos parents, leurs parents et d’autres humains qui nous ont accueillis et appris la vie. Et nous savons que pour vivre nous avons besoin de nourriture, nous avons besoin de la santé, nous avons besoin d’habits. Ces besoins, nous ne pourrions les satisfaire individuellement. Donc, il est de notre devoir de fructifier tout ce que nous avons hérité de nos ancêtres, de nos parents et de lutter contre tout mal qui peut nous détourner de cette foi, car l’homme est le remède de l’homme. Un grand intellectuel disait : il y a des fonctionnaires qui touchent 150.000 francs aujourd’hui et si on leur donnait 200.000 ou 300.000, ils seraient plus heureux le reste de leur vie. On dit à ces fonctionnaires au lieu de leur remettre 150.000 francs, remettons leurs

500.000 francs et ils seront plus malheureux qu’ils n’étaient avec les 150.000 francs, parce que quand la conception du bonheur est fondée sur la possession de l’argent, l’homme ne peut être jamais heureux. Je ne peux que me féliciter de votre visite au niveau du SCI parce que le SCI a participé à l’émergence des Ententes et surtout du comité de Bamba Ndiayene. Je citerai deux éminentes personnes qui ont contribué au développement du comité d’action pour le développement des villages de la zone de Bamba, il s’agit entre autres de Magdalena Bloom, une volontaire allemande qu’on a reçu en 1980 et de Joelle Soret de la branche française du SCI qui ont donné corps et âme pour tisser les relations entre le SCI et les Ententes des groupements associés au Sénégal. Sur ce, je vous remercie, je demande à tous ceux qui viendront dans nos comités, dans nos ententes et au niveau de la SAPCA-EGAS d’essayer toujours de garder ce cordon ombilical pour qu’il puisse faire tache d’huile et que tout le monde se développe en harmonie dans la solidarité, dans l’entraide et dans la compréhension mutuelle. Je vous remercie.

 Propos recueillis par Letizia Messina & Marjorie Kupper

Permanentes au SCI 17/11/2019 à Bamba Ndiayene, région de Tambacounda / Sénégal


DOSSIER /  07

100 ANS DU SCI

 Turquie

GHD : CRÉATEUR DE LIENS depuis 1959

Zafer Yilmaz est le président de GHD, une organisation partenaire du SCI basée à Istanbul en Turquie. Dans cet article, il nous livre ses expériences de volontaire, nous raconte le contexte difficile dans lequel GHD a dû travailler et ses liens avec le mouvement du SCI. Entre sens et importance du volontariat…

Gönüllü Hizmetler Derneği (GHD), également connu sous le nom GENÇTUR 1, est une organisation partenaire du SCI depuis un bout de temps déjà ! Mais comme je ne connaissais pas le SCI avant de rentrer dans l’organisation, je ne parlerai ici que des 40 dernières années. En 1978, j’ai rejoint pour la première fois un projet de volontariat organisé par GHD et c’est là que j’ai rencontré certaines personnes envoyées par différentes branches du SCI. Ce mouvement m’était totalement inconnu. A l’époque, c’étaient les volontaires en tant que personnes qui m’intéressaient plutôt que les organisations qui les envoyaient. Ce projet a marqué mes tous premiers pas dans le monde du volontariat et il a marqué le reste de ma vie. Lors de mon second projet, déjà, je suis devenu coordinateur. Dans les années qui ont suivi, j’ai passé toutes mes vacances à coordonner des projets de GHD/GENÇTUR, même quand je devais travailler tard le soir en tant que journaliste. M’impliquer dans ces projets dans des petits villages sous-développés, dans la nature, me régalait, me renforçait et me rafraichissait ! Cela me permettait de développer ma confiance en moi et mon anglais. Quand j’ai commencé à travailler pour GHD/ GENÇTUR en tant qu’employé, en 1987, j’en ai appris plus sur les organisations de volontariat avec lesquelles on travaillait, les réseaux regroupant plusieurs organismes et nos partenaires. GENÇTUR a été fondé en 1979 en tant qu’agence de voyage pour lever des fonds pour GHD. En 1980, alors que GHD s’est fait bannir de Turquie par le régime politique militaire comme toutes les autres ONG, GENÇTUR, en tant qu’agence de voyage a pu survivre et prendre le relais pour organiser des projets sous l’appellation « tourisme de jeunes » pour le compte de GHD. La structure et l’image de l’agence de voyages ne passaient pas très bien auprès du réseau des organisations de volontariat comme le CCIVS et ALLIANCE mais, comme elles connaissaient la situation du pays, elles ont accepté GENÇTUR comme membre/partenaire turc. Comme la situation politique ne permettait pas de créer une branche turque du SCI, GHD/GENÇTUR est devenu le partenaire officiel du SCI.

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Même si nous sommes plus actifs au sein d’ALLIANCE, dont nous sommes membre depuis 1983, nous avons toujours été en contact étroit avec le SCI. Dès que notre budget nous le permettait, nous participions aux rencontres annuelles du SCI. Nous avons même réussi à rassembler deux organismes (IJGD et le SCI Allemagne) pour organiser leur « Technical Meeting » en 1993 à Bonn en Allemagne. Je suis heureux de faire partie de ceux et celles qui ont permis la création de ces liens entre différentes organisations ! Nous sommes aussi ravis d’avoir pu accueillir les rencontres du SCI en Turquie car ce n’est pas courant pour une organisation partenaire. D’ailleurs, la rencontre d’évaluation annuelle d’échanges du SCI a eu lieu à İzmir et a été financée par l’Agence Nationale de Turquie (équivalent turc du Bureau International Jeunesse en Belgique). Malheureusement, les progrès de la communication virtuelle et la facilité d’accès à l’information ont affecté négativement les organisations de volontariat, tant du point de vue organisationnel que du réseau. Les alternatives aux projets de volontariat sont en constante augmentation et il en résulte une diminution du nombre de participants, ce qui est un réel danger pour les organisations. Ces alternatives sont de belles opportunités pour les personnes défavorisées car elles leur permettent de financer des voyages mais elles négligent le travail communautaire proposé par le volontariat. C’est pourtant ce qui rend les projets uniques, plus instructifs et plus délectables. Les projets permettent d’apprendre tout en vivant une expérience. C’est pourquoi j’attends des programmes comme Erasmus+ qu’ils soutiennent aussi les projets plus courts et les organismes d’envoi/accueil des volontaires pour que les voyages proposés aux jeunes puissent avoir plus de sens. Dans la paix et dans l’amour.

Zafer Yılmaz

Président de GÖNÜLLÜ HİZMETLER DERNEĞİ

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GHD a refait surface en 2019 après 40 ans d’absence.

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OPINION

LE MONDE SELON LES FEMMES « Nous nous rassemblons ici car nous avons peur pour notre vie. Peur pour la vie de cette planète, notre terre, et pour la vie de nos enfants qui sont notre avenir. (…) Nous sommes entre les mains d’hommes que le pouvoir et la richesse ont séparés non seulement de la réalité quotidienne mais aussi de l’imagination. Nous avons bien raison d’avoir peur ».

Malgré ce que l’on pourrait croire, cette parole ne vient pas de la dernière manifestation pour le climat quelque part dans le monde et n’est pas non plus dirigée contre un quelconque gouvernement actuel. C’est la voix de deux mille femmes états-uniennes du mouvement antinucléaire d’il y a 40 ans… Rassemblées durant une action spectaculaire connue sous le nom du « Women’s Pentagone Action » en 1980, durant laquelle elles se sont mobilisées, en pleine Guerre Froide, contre la logique destructrice qui régnait dans le monde et qui s’appuyait sur l’impérialisme, le militarisme et l’extractivisme. Logique qui n’a jamais changé depuis. C’était une de premières actions qu’on qualifie d’écoféministe dans le monde occidental. ©W  omen and Life on Earth, www.wloe.org

Le pouvoir qu’elles dénonçaient était le pouvoir de la domination et de la destruction, le pouvoir-sur, exercé, selon les écoféministes, pas uniquement envers les femmes, mais envers toutes sources de vie, à la fois sur la nature, la planète et toustes ceux et celles qui ne font pas partie de cercles de privilégiés ou sont considérés comme des ressources : envers les autochtones, les personnes non-blanches, les enfants, les animaux. Le pouvoir menaçait la vie. Il était temps de voir une autre expression de pouvoir, celle décrite par Starhawk comme le pouvoir-du-dedans dans « Rêver l’obscur » en 1982, toujours péniblement d’actualité : « Le sujet de ce livre est cet appel au pouvoir, un pouvoir basé sur un principe très différent du pouvoir-sur, de la domination. Car le pouvoir-sur est finalement le pouvoir du fusil et de la bombe, le pouvoir d’anéantissement qui soutient toutes les institutions de la domination. Or le pouvoir que nous devinons dans une graine, dans la croissance d’un enfant, que nous éprouvons en écrivant, en tissant, en créant, en choisissant, n’a rien à voir avec les menaces d’anéantissement. Il est à entendre au sens premier du mot pouvoir, qui vient du latin populaire ‘podere’, être capable. C’est le pouvoir qui vient de dedans, le pouvoir-du-dedans ».

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L’action du Pentagone est une autre expression du travail pour la paix dans la collaboration et une mise en pratique de la non-discrimination (entre des personnes venant d’horizons différents et à qui on donne le même poids), contée par Ynestra King dans « Si je ne peux pas danser je ne veux pas prendre part à votre révolution » :

© Women and Life on Earth, www.wloe.org

Une vision du potentiel des êtres humains radicalement différente de celle qui dirige le monde pour le moment…

100 ans en arrière Le féminisme s’oppose à la domination des hommes sur les femmes et à la violence que celles-ci subissent à cause de leur genre. L’écoféminisme élargit ceci au refus de la domination de la nature et du vivant. Le pacifisme s’oppose à la violence et la domination entre les humains, peu importe leur nationalité et croyance et à la guerre comme manière de « résoudre » les conflits… Aussi bien l’écoféminisme que le pacifisme voient dans la paix et la non-violence une autre manière de vivre sur la planète. Les liens entre les deux philosophies sont étroits. Il y a 100 ans à Bilthoven il y a eu une série de rencontres de militantes et militants pacifistes qui ont permis de fonder un mouvement international pacifiste et posé les bases à la création de différentes organisations œuvrant pour la paix, dont le Service Civil International. Le Service Civil International avait comme objectif à l’époque la promotion du « service civil » comme alternative au « service militaire » et le changement au niveau politique. Mais aussi, ou peut-être avant tout, la reconstruction à la fois concrète et symbolique après la Grande Guerre et le rétablissement des liens avec les Allemands. Ceci s’est concrétisé durant un premier chantier de volontariat en 1920. Pierre Ceresole, ingénieur suisse, militant pacifiste et fondateur du SCI a pris l’initiative en rassemblant une poignée de personnes à Esnes, village détruit par la guerre près de Verdun, pour une reconstruction commune entre Français et Allemands. C’était un petit groupe, mais l’idée qui le portait était suffisamment forte pour lancer un mouvement qui continue, encore en 2020, son travail pour la paix. « Des actes, pas de mots » : le SCI voulait faire le travail pour la paix de manière concrète, dans les actions du quotidien, loin de celles qui se passe dans les hautes sphères bureaucratiques. En travaillant côte à côte et en donnant la même considération à chaque personne qui s’y implique.

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« Lors de la première réunion de l’organisation, les personnes présentes ont également décidé que les chiffres comptaient moins que l’intégrité du message et que la politique devrait être aussi inclusive que possible à l’égard de toutes les préoccupations sincères. Il s’agit de la négation de la doctrine selon laquelle il est politiquement plus efficace, pour mener une action, d’exprimer un ensemble restreint de préoccupations susceptibles de convenir au plus grand nombre – la philosophie du plus petit dénominateur commun. Le groupe opérait par consensus – tout le monde se mettait d’accord sur une décision avant qu’elle ne soit prise. Les organisatrices estimaient que ce processus, hérité des Quakers et du mouvement antinucléaire, était le plus fidèle au principe féministe de respect égal envers chaque femme, indépendamment de ses qualifications, de sa notoriété et de son statut. En théorie, cela permettait à chacune d’y apporter sa contribution. Cela permettait également d’instaurer une véritable convivialité et un enthousiasme pour chaque étape du processus, même si les réunions étaient parfois longues et ardues ». 1

Pas révolution, transformation Pouvoir. Domination. Violence. Exploitation. Comment changer ces mots qui prennent tellement de place dans notre monde, comment changer le paradigme ? Patrick Viveret, un philosophe qui a développé le modèle REV 2 parle de la transformation nécessaire et sa vision de ‘pouvoir’ à valoriser est assez proche de celle de Starhawk : « Nous devons dépasser le débat binaire du type 'révolution ou réforme ?' et affirmer que ce qui doit advenir est beaucoup plus qu’une révolution, c’est une véritable transformation. La révolution se contente d’inverser le rapport de force entre dominés et dominants et reproduit de nouvelles formes de domination. Or, nous avons besoin de transformer notre rapport au pouvoir, pour abandonner la logique de conquête, de domination, et embrasser le pouvoir comme énergie, comme création démultipliée par la coopération ». « Nous sommes séparés de l’imagination » nous disaient les écoféministes dans les années 80… Et c’est peut-être l’imagination qui est l’élément principal dans la voie vers le changement. De pouvoir déjà admettre sa probabilité. Imaginons comment nous pouvons vivre différemment sur cette planète. Une proposition nous est faite par Arielle Salleh, une chercheuse en écoféminisme. Elle présente le modèle d’une société basée sur une autre économie, celle de l’écosuffisance ou « Buen Vivir » où les rapports entre la nature, les individus et au sein des communautés sont sous l’égide de la créativité, de la patience et du dialogue… ».

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Bien sûr, cela parait difficilement concevable dans un monde où le profit est devenu le but en soi, où le temps doit être rentabilisé et la lenteur mal vue ; où la domination et la loi du plus fort empêchent le dialogue et où la violence détruit bien plus rapidement qu’il ne faut de temps pour créer.

sens des utopies écoféministes et pacifistes ; avec la place pour tout un chacun et chacune, avec nos différences ; avec la considération nécessaire pour notre environnement comme étant une partie de nous et pas extérieur à l’humain ; avec l’abandon de la volonté de dominer et d’exploiter.

Mais des consciences se réveillent et la course effrénée dans laquelle l’humanité est engagée, dévoile de plus en plus son absurdité et sa dangerosité. Difficile de dire si nous aurons assez de temps pour que suffisamment de consciences questionnent notre modèle et s’ouvrent au changement, au dialogue, au respect et à la patience pour que la tendance s’inverse.

Une force incroyable réside dans la collaboration

Cependant il me parait juste d’y croire, de faire des choses à son échelle et à son rythme qui vont dans ce sens : dans les

pour un but commun et dans notre capacité de création. Une force qui doit permettre de garder ce monde ce qu’il doit être : un magnifique lieu de vie.

Sabina Jaworek Permanente au SCI

Ynestra King, « Si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution », in Reclaim.

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Eco-suffisance / Buen vivir pour une économie synergique 3

Un trépied d’actions pour un changement sociétal : Résistance créatrice, Expérimentation anticipatrice et Vision transformatrice

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Extrait de l’atelier « L’écoféminisme pour s’attaquer aux racines de l’exploitation » avec Arielle Salleh qui s’est tenu le 8 septembre 2019 à l’Université d’été du CADTM

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L’ÉCONOMIE RE-PRODUIT LA NATURE • Rend au sol sa fertilité, maintient l’air et l’eau sains • Protège plutôt que marchandise toutes les formes du vivant, des plantes et des espèces animales • Utilise des technologies simples, qui nécessitent un minimum de ressources une culture de la créativité L’ÉCONOMIE RE-PRODUIT LES INDIVIDUS • Répond aux besoins de base de la santé et de l’expression de soi sans faire appel au moyen de l’argent • Engage la coopération entre les valides et le soin des autres • Nourrit l’égalité entre les genres, les races, les âges, les capacités une culture de la patience L’ÉCONOMIE RE-PRODUIT LA COMMUNAUTÉ • Minimise la séparation entre le domicile et le lieu de travail • Elimine le pouvoir de classe en incluant tout le monde dans les décisions • Célèbre la communauté elle-même en tant que but de la vie économique une culture du dialogue.

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ÉCOFEMINISME, POUR ALLER PLUS LOIN : • P  odcast « Un podcast à soi » : Ecoféminisme, 1er volet : Défendre nos territoires (21) et 2ème volet : Retrouver la terre (22) •  Podcast « Quoi de Meuf » : L’écoféminisme : une charge écologique ? #61 •  Podcast « Les couilles sur la table » : Le patriarcat contre la planète •  Livre « RECLAIM », recueil de textes écoféministes choisis et présentés par Emilie Hache • L  ivres « Chroniques altermondialistes » et « Rêver l’obscur », Starhawk • L  ivre « Sorcières, la puissance invaincue des femmes », Mona Chollet •  Article « Écoféminismes : une réponse holistique à un système en crise », Camille Bruneau, CADTM : www.cadtm.org/Ecofeminismes-une-reponseholistique-a-un-systeme-en-crise

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TÉMOIGNAGE

  Salvador

IMMERSION DANS LE MORAZÁN province oubliée d’un pays oublié

À l’heure où j’écris ces lignes, ça va faire un an que j’atterrissais à l’aéroport de San Salvador, après 3 avions et d’innombrables heures sans sommeil. Un an plus tard, je souris en repensant à ces moments à moitié excitants à moitié angoissants. Et c’est une envie virulente de retourner là-bas qui m’envahit.

Un aéroport étrange, celui de San Salvador, capitale du Salvador, Amérique centrale. Pas de salle d’arrivée ; je me suis tout de suite retrouvée dehors, sans réseau, à la recherche d’un Chendo introuvable que je n’avais vu qu’en photo, qui devait m’emmener dans un petit village inconnu d’une province inconnue d’un pays tout aussi inconnu. Je me suis assise au milieu d’une foule de Salvadorien·nes, sous la chaleur moite de la mi-journée, la tête en ébullition et sans trop comprendre ce que je faisais là. C’est un sentiment étrange que de n’avoir aucun repère. Pas de lieux communs, rien qui évoque quelque chose d’un tant soit peu connu. Je vacillais entre émotions contradictoires : tantôt de l’appréhension, tantôt de la nostalgie, tantôt presque de l’ivresse de me savoir ainsi libre, de savoir mon futur proche aussi incertain. Le Salvador : le début d’une aventure dont je ne savais rien. L’inconnu. L’inattendu. Peut-être l’inespéré.

« Euh pardon ? Le Salvador ? » Le Salvador, c’est tout sauf un pays touristique. Beaucoup ne savent même pas le localiser sur une carte (c’était mon cas). Ce nom, « Salvador », n’est lié dans nos esprits occidentaux qu’à la violence et au danger. D’ailleurs, des touristes, on n’en croise pour ainsi dire pas, ou alors dans certains lieux très prisés, et ce sont essentiellement des Etats-unien·nes qui ont de la famille là-bas. Quand j’annonçais que je partais au Salvador plusieurs mois, les mêmes réponses fusaient de toutes parts : « Mais pourquoi le Salvador ? », « T’as pas peur ? », « Tes parents te laissent partir ? ». Et une fois arrivée là-bas, c’était à peu près le même laïus : « Mais qu’est-ce que tu viens faire ici ? », « T’as pas peur ? », « Tes parents t’ont laissée partir ? ». Bien sûr, pour les Salvadorien·nes, le fait que je sois une femme voyageant seule était aussi difficile à concevoir que le fait que je vienne faire un volontariat aussi loin de chez moi.

Une éducation critique et créative Commençons par clarifier ce que je venais faire dans ce pays au nom très modeste de « sauveur », sous-entendu « du monde ». Vu que c’est dans ces pages que j’écris, vous vous doutez

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que je suis partie y faire un volontariat avec le SCI. Pendant 3 mois et demi, j’ai travaillé dans une association qui s’appelle la Fundación Consciente, dans la province du Morazan, à l’extrême-est du pays. L’ambition du projet : conscientiser les jeunes salvadoriens et salvadoriennes à des thématiques sociétales par le biais de l’éducation populaire. Une éducation critique et créative, qui tente de rompre avec l’éducation traditionnelle salvadorienne encore très conservatrice, et qui met l’individu et ses particularités culturelles au centre de l’apprentissage. Cette forme d’éducation, je l’ai vue porter ses fruits en temps réel et plus d’une fois lors de mon séjour. À travers l’histoire d’Inmer, qui aurait pu devenir un homme violent en suivant les traces de son père mais qui est aujourd’hui le premier à parler des inégalités de genre devant un public encore peu averti. Ou à travers l’énergie communicative de Patty, jeune fille d’un quartier sensible et première de sa famille à faire des études, qui a évolué en quelques mois, de grande introvertie à animatrice rieuse et entreprenante. Mais la force de la Fundación Consciente tient surtout du fait qu’elle est menée de main de maître par de jeunes salvadorien·nes passionné·es et idéalistes. Idéalistes tout en étant réalistes. Car même si les souvenirs que je garde sont inspirants et heureux, la réalité du pays est dure, crue. Et c’est aussi parce que cette réalité est si dure et si crue que tous·tes ces jeunes plein d’idéaux et de ténacité m’ont tellement inspirée.

Un pays criblé de balles Au Salvador, ce sont les gangs, appelés « pandillas », qui tiennent les rênes de la vie collective. Chaque quartier appartient à l’un ou l’autre de ces gangs. La violence est extrêmement présente et les journaux ne parlent que du nombre de morts et d’agressions journalières. Le problème, c’est que la pauvreté est omniprésente et que beaucoup de jeunes, privé·es d’opportunités d’ascension sociale, se trouvent dans la quasi-obligation de rejoindre ces gangs pour subvenir à leurs besoins. Ce qui manque cruellement, ce sont donc des perspectives d’emploi et des opportunités éducatives. Et dans un Etat hautement répressif et néolibéral, la priorité n’est mise ni dans l’éducation ni dans l’assouplissement du fossé

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© Joëlle Mignon

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entre riches et pauvres. Quand on rajoute à cela l’histoire de la guerre civile salvadorienne, une guerre sanglante aux séquelles encore vives qui a pris fin il y a moins de 30 ans, on comprend à quel point la violence est, et a été, le lot quotidien de la population depuis bien trop longtemps.

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Projet de volontariat long terme

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« Au Salvador, les difficultés ne sont pas mises en avant. On (ré)apprend à vivre, on est présent·es les un·es pour les autres, et on regarde toujours de l’avant, dans un esprit de communauté qui ferait taire tous les individualismes »

Regards vers l’avenir Pour autant, les personnes que j’ai rencontrées parlent peu de cette réalité-là. Je repense à toutes ces conversations, longues et émouvantes, avec des jeunes avides d’échanger, d’expliquer leur réalité sans jamais s’en plaindre. Au Salvador, les difficultés ne sont pas mises en avant. On (ré)apprend à vivre, on est présent·es les un·es pour les autres, et on regarde toujours de l’avant, dans un esprit de communauté qui ferait taire tous les individualismes. Ce discours m’a frappée pour la première fois de la part d’un ancien guérillero rencontré dans le village de Perquín, enclave de la guérilla marxiste du temps de la guerre civile. Il avait perdu presque tous ses frères d’armes et beaucoup de ses idéaux pendant la guerre, mais il s’interdisait de tomber dans une quelconque léthargie dépressive. Selon lui, la seule chose qui comptait était de penser aux survivant·es et aux générations futures. De ne jamais oublier, pour ne jamais reproduire. Et pour construire l’avenir sur d’autres bases. Et c’est cette leçon, maintes fois réentendue par la suite, que j’ai envie de retenir et de transmettre de mon expérience au Salvador. L’exemple de ces

jeunes et moins jeunes qui mettent leur vie entre parenthèses pour aider leur communauté. La façon qu’iels 1 ont de se nourrir de la noirceur du passé pour construire demain. Leur exemple d’engagement et leur envie presque viscérale de changer les choses. De tout ça, je conclus aujourd’hui que le Salvador est le pays le plus fascinant et le plus inspirant qu’il m’ait été donné de voir. Ou plutôt, les Salvadoriennes et le Salvadoriens sont le peuple le plus fascinant et inspirant qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Joëlle Mignon

Permanente au SCI

Contraction de « ils » et « elles »

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TÉMOIGNAGE

  Mongolie

GRANDS ESPACES, TRADITION et retour à l’essentiel

L’été passé , je suis partie en Mongolie pour participer à un projet mis en place par MCE (Mongolian Workcamps Exchange). Le projet consistait à donner un coup de main dans un lieu où se trouvent un orphelinat et une éco-ferme.

Notre projet se situait à 45 minutes d’Oulan Bator, la capitale, dans la steppe. Le site était clos et composé de quelques bâtiments en dur (cuisine, dortoirs, séjour, sanitaires) et de plantations d’arbres fruitiers. Les toilettes et sanitaires étaient rudimentaires. L’eau provenait directement de la nappe phréatique, ce qui fait qu’elle avait une température assez basse mais qu’on ne devait pas la traiter. Des terrains de basket et de volley faisaient office de centres de jeux. Derrière le mur du fond se trouve la yourte de Baatar, qui gère les cultures et les quelques bêtes, ainsi que les bâtiments très rudimentaires de l’orphelinat. À quelques minutes à pied se trouvaient des petits champs et quelques plantations d’arbres fruitiers appartenant à Baatar.

Du jardinage au vivre ensemble Durant le projet nous participions à l’entretien du jardin et des plantations. Nous arrosions les arbres, arrachions les mauvaises herbes, entretenions les lignes d’irrigation. Les fruits et légumes cultivés étaient destinés à l’alimentation des personnes qui logent sur le site et des enfants vivant à l’orphelinat durant les vacances scolaires. Les enfants étaient des garçons ; ils vivent pendant l’année en orphelinat à Oulan Bator et viennent dans la steppe pendant les vacances. Parmi eux, beaucoup d’adolescents. À côté des travaux de jardinage, il y avait des choses à faire à l’orphelinat : préparer les lieux avant l’arrivée des jeunes et ensuite organiser des animations. Amraa, la principale coordinatrice, était très ouverte à nos propositions et très intéressée par l’échange interculturel. Pour moi aussi, l’échange interculturel entre les volontaires et les orphelin·es était intéressant et important. Je pense que nos animations ont été un réel apport pour les jeunes car ils en profitaient pour travailler leur anglais, pour découvrir de nouveaux jeux, des recettes, des musiques… Surtout nous avions à vivre

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ensemble. C’est une expression fort utilisée mais que signifiet-elle concrètement ? Ici, c’était se retrouver autour de tâches simples : nettoyer, cuisiner, faire la vaisselle…

La découverte d’une culture C’était mon premier séjour en Asie. J’ai découvert la culture asiatique et mongole de manière très générale car deux semaines sont insuffisantes pour en avoir une connaissance fine. Mais je retiens quatre éléments qui m’ont particulièrement marquée : • Les Mongol·es vivent encore de façon traditionnelle (c’est le cas pour beaucoup, mis à part dans la capitale) de et avec la nature. Leur mode de vie crée une sensation de liberté qui m’a beaucoup plu. •  Il semble également y avoir une bonne égalité entre hommes et femmes. Depuis la chute du communisme et le retour de la démocratie en Mongolie, les femmes ont été les premières dans les années 1990 à se constituer en un groupe citoyen et à encourager la participation citoyenne ainsi que le développement de la société civile. Elles ont joué un rôle fort qui se ressent encore aujourd’hui. La société se rapproche même du matriarcat, ce qui est assez surprenant pour un pays encore classé comme étant en voie de développement. Cela prouve bien qu’il faut remettre en question les critères que nous employons pour étiqueter certains pays comme tels. •  J’ai aussi remarqué un certain apaisement et une tranquillité dans les comportements. • Une dernière chose qui m’a marquée c’est que comme dans beaucoup d’autres endroits, les jeunes (surtout en ville) sont très influencé·es par la culture américaine : mode, musique, danse…

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Projet de volontariat court terme

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© Photos : Delphine Dupuis

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La Mongolie se présente encore comme les magazines touristiques peuvent la décrire : de grands espaces, des troupeaux en liberté à perte de vue, et une vie traditionnelle persistante. Au début, je me suis demandé comment nous allions faire pour tenir là pendant quinze jours, cloisonné·es, dans ce calme… Mais ce voyage a été comme un retour aux choses essentielles et finalement c’est quitter le projet qui a été difficile. Si vous voulez partir, je ne peux que vous encourager. Les voyages aident à s’adapter… Et à rester curieuses et curieux, à se faire sa propre opinion sur les choses. Ils apprennent à se laisser porter pour mieux prendre du recul par la suite.

Delphine Dupuis

Volontaire au SCI

POUR ALLER PLUS LOIN SUR LA PLACE DE LA FEMME ET LA PARITÉ EN MONGOLIE DE NOS JOURS : « Idéologie de genre et héritage communiste. L'exemple de la Mongolie en l'an 2000 » Anna Jarry-Omarova Revue Tiers Monde, vol. 209, no. 1, 2012, pp. 107-124

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TÉMOIGNAGE

  Belgique

NOUS AVONS TOUS QUELQUE CHOSE à apporter ! Depuis longtemps, j’espérais participer à un projet de volontariat. Ayant déjà entendu parler du volontourisme et de ses conséquences néfastes, j’ai pris beaucoup de temps avant de trouver une organisation en laquelle j’avais réellement confiance. C’est alors que j’ai fait la découverte du SCI par internet et ai été séduit par l’approche du volontariat qui y était véhiculée. J’ai donc choisi un projet belge concernant la problématique du handicap, enjeu qui me tenait à cœur.

J’avais entendu, dans le cadre de cours de droit, des questionnements autour de l’accès des personnes concernées par le handicap à la pleine capacité juridique. Je partais donc avec un double objectif : d’un côté consacrer du temps à une œuvre que je trouvais juste et de l’autre faire évoluer ma vision sur la question du handicap. Je m’attendais cependant à vivre quelque chose d’assez semblable à ce que j’ai vu lors de camps d’animation pour des enfants de 3 à 12 ans dont certains étaient atteints de très légers handicaps d’ordre physique ou mental, dans lesquels j’ai travaillé en tant qu’animateur. Aujourd’hui, quelques mois après la fin du projet, je le dis très franchement : ces deux semaines constituent, encore aujourd’hui, une des expériences les plus inoubliables de ma vie !

Ce que l'on apporte et ce que l'on reçoit Le premier jour, je suis arrivé en gare de Huy et j’attendais la venue de Violette (coordinatrice du projet) avec grande impatience mais aussi avec une certaine appréhension propre aux premières expériences. J’ai tout de suite été mis à l’aise par Violette et me suis senti saisi d’une certaine détermination à m’investir dans ce projet. J’ai ensuite fait la rencontre des autres volontaires et, alors que je marchais avec eux pour découvrir le domaine et les gens de cette institution dans laquelle nous allions travailler, un questionnement germa dans mon esprit : Que pourrais-je bien apporter au projet et à l’équipe de volontaires ? Je n’apportais en effet aucun bagage culturel nouveau. De plus, à la suite de problèmes de santé, je sortais d’une longue convalescence d’un an. Fort heureusement, j’ai trouvé en l’ouverture de la coordinatrice et le chaleureux accueil des éducateurs travaillant pour Le Château Vert (l’organisation d’accueil) des opportunités pour moi aussi me rendre utile !

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Notre travail consistait à proposer des activités pour l’été des résidents. Je me suis particulièrement épanoui dans cette tâche, que ce soit pour aider les résidents à faire du pain (qui était très bon !), organiser de grands jeux olympiques ou même un cache-cache. Et quand je n’avais plus d’idées, je partais tout simplement en solitaire ou avec les volontaires me balader dans le domaine car je savais que rien qu’en croisant le chemin d’un résident ou d’une résidente toute une aventure s’ouvrait à nous ! J’ai d’ailleurs fait des rencontres qui m’ont marqué : Alain qui me faisait découvrir sa passion pour la musique, France qui continuait à s’occuper des plus jeunes, Lory qui prenait plaisir à nous aider à mieux comprendre ses camarades, Manu qui arrivait à susciter beaucoup d’émotions avec pourtant très peu de choses. Nombreux sont encore les exemples que je voudrais vous donner, mais il me faut arriver à une conclusion pour ce paragraphe. Je le ferai en décrivant l’impact du projet en lui-même sur ma personne. Avant cette expérience, je pensais les personnes atteintes de handicap fragiles et victimes de leur propre destin, mais j’ai vu le parfait opposé en ces gens toujours souriants face aux aléas de la vie

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Projet de volontariat court terme

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« Avant cette expérience, je pensais les personnes atteintes de handicap fragiles et victimes de leur propre destin, mais j’ai vu le parfait opposé en ces gens toujours souriants face aux aléas de la vie et qui parviennent malgré tout à développer des traits exceptionnels »

et qui parviennent malgré tout à développer des traits exceptionnels. J’ai à vrai dire appris à leur contact bien plus que ce que j’avais moi-même prévu ! J’y suis parvenu grâce au cadre bienveillant apporté par le SCI ainsi qu’à la volonté du Château Vert de privilégier l’épanouissement de ses résidents à travers de nombreuses activités diverses.

L'importance du groupe Il me tient à cœur de parler de mon expérience avec les autres volontaires. Je l’ai dit plus haut, la coordinatrice m’a beaucoup conforté dans l’idée que je pouvais moi aussi être utile. Avec les autres membres de l’équipe qui venaient de terres lointaines (Russie, Taïwan, Espagne, Mexique et Angola), j’ai vécu quelque chose de tout bonnement exceptionnel ! Que ce soit à travers de longs moments de rigolades ou des conversations plus intimes, chacun d’entre eux m’a fasciné et ému. Je me rappellerai pendant longtemps ces moments de promenades dans les champs que je partageais avec Leysyan, ces passionnantes conversations avec Yu-Che, ces taquineries amusantes d’Atziri, l’adorable gentillesse de Lucia et cette après-midi calme avec Francisco autour d’un petit verre.

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Au-delà de tous ces moments de partage, j’ai créé des liens d’amitié qui se maintiennent, malgré la distance, au travers de messages… Chaque volontaire était passionnant et je souhaite à n’importe qui de faire des rencontres semblables à celles que j’ai faites. On trouve parfois dans l’étranger ce qu’on ne trouve pas chez nous ; et les découvertes qui en découlent sont des plus riches sur le plan humain ! Enfin, c’est avec émotion que je vais essayer d’apporter une brève conclusion de cette expérience. La leçon la plus précieuse que j’ai apprise lors de ces deux semaines de projet c’est que, peu importe d’où on vient, peu importe notre passé, peu importe notre validité ou notre santé, nous sommes tous des êtres riches par notre unicité et, unis, nous avons tous quelque chose à apporter !

Robin Maldague

Volontaire au SCI

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ENJEUX INTERNATIONAUX

  Zanzibar

COMMENT GÉRER LES DÉCHETS ? Etat des lieux et alternatives Aujourd’hui, les déchets font partie intégrante de nos vies. Ils sont ancrés dans le décor. Cependant, nous sommes bien au courant que ceux-ci sont nocifs pour notre environnement. Et pourtant, aux quatre coins du monde, l’on peut retrouver de nombreuses villes ou pays dévastés par les déchets. On les retrouve partout, dans les rues, dans les mains d’enfants, dans les jardins, sous forme d’immenses décharges, en train de brûler dans notre atmosphère, dans les mers, dans les océans.

S’il l’on prend l’exemple de Zanzibar, une île à l’Ouest de l’Océan Indien, celle-ci est une des icônes de « l’endroit paradisiaque » pour notre société actuelle. Et pourtant, lorsque l’on dépasse les plages de sable blanc et leurs lagons turquoise, que l’on s’aventure dans les villages au centre de l’île ou dans la ville de Stone Town, on ne retrouve plus du tout ce cadre idyllique. On se retrouve au milieu de déchets en train de brûler ou simplement jetés de manière sauvage dans les rues. C’est une conséquence de la gestion des déchets, là comme dans différentes régions du monde. Mais comment se fait-il que ce problème n’est pas une priorité pour tout le monde ? Mais avant toute chose, la gestion des déchets, qu’est-ce que c’est ? Cette gestion regroupe la collecte, le transport, la valorisation et l’élimination des déchets ou, de manière plus générale, cela comprend toute activité participant à l’organisation de la prise en charge des déchets depuis leur production jusqu’à leur traitement final. L’objectif d’une bonne gestion des déchets est de limiter l’impact néfaste que les déchets peuvent avoir sur l’environnement, la santé ou encore l’hygiène de vie.

Comment faire sans la possibilité de jeter les déchets à la poubelle ? Les brûler ? Sur l’île de Zanzibar, il est impossible d’apercevoir une poubelle dans la rue. Il n’y a aucun endroit où les déchets peuvent être regroupés et récupérés par la suite par une

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usine de recyclage qui prendra alors en charge cette fameuse gestion des déchets. Pourquoi ? Dans le cas de Zanzibar, la raison principale est simplement que le gouvernement ne s’en préoccupe pas et ne compte pas s’en préoccuper demain. Rien n’est mis à la disposition des citoyen·nes. Ce qui est assez marquant, c’est le fait que ce n’est pas un manque d’éducation ou de l’ignorance de la part des habitants et habitantes comme on pourrait le croire à première vue. En effet, la majorité des habitant·es sont bien conscient·es que laisser traîner le plastique, le caoutchouc, le verre, ou autres déchets n’est pas bon pour l’environnement et a énormément de conséquences. Mais lorsqu’il n’y a nulle part où les jeter, les stocker ni les recycler, tu trouves une solution pour t’en débarrasser, quels que soient les impacts… En l’occurrence ici, on les brûle, au fond de son jardin, dans la rue, partout. Contrairement au modèle d’incinération qu’on peut retrouver dans d’autres pays, à Zanzibar, l’incinération des déchets n’est en aucun cas maîtrisée, contrôlée ou mesurée. En plus de polluer l’air et d’émettre énormément de particules toxiques et de produits chimiques dans l’air, cela peut affecter la santé de la population car cela se passe à proximité de tous. Les sols en sont aussi affectés : les déchets favorisent la stagnation des eaux et donc la propagation des maladies hydriques comme le choléra mais également la propagation du paludisme. Cette accumulation de déchets a donc bien plus d’impacts que l’on pourrait penser.

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© Photos : Sarah Boutsen

Comment gérer les déchets sans l’aide du gouvernement ? Sur l’île de Zanzibar, on peut retrouver quelques centres de recyclage de plastique. La particularité de ces centres : leur statut n’est pas public ou encadré par le gouvernement. Ces centres sont gérés comme des entreprises privées : ils doivent acheter le plastique aux habitants s’ils veulent avoir de la marchandise à traiter. Ces centres dépendent donc des habitants qui doivent s’organiser par village pour pouvoir amener le plastique en une fois, trouver un moyen de transport jusqu’au centre. Cependant, cela a effectivement un impact positif et c’est un début dans l’amélioration de la gestion des déchets sur l’île. Par exemple, un des centres de recyclage, Amaric Entreprise, permet de recycler en moyenne 100 à 150 Kg de plastique par jour. C’est une certaine quantité mais cela n’est qu’une goutte au milieu de l’océan. Il faut continuer sur cette voie jusqu’à ce que des mesures de plus grande envergure soient prises par le gouvernement.

néfastes pour l’environnement. En quantité, cela représente 32 millions de tonnes. Enfin, en ce qui concerne la pollution de plastique au sein de nos océans – donnée intéressante pour l’étude sur Zanzibar – cela ne représente « que » 3% des déchets plastiques mondiaux, ce qui équivaut alors à 8 millions de tonnes de plastiques. Toutes ces données sont bien des statistiques pour une seule et même année – 2018 en l’occurrence. Sachant la lenteur que cette matière met à se dégrader, la quantité de plastique se retrouvant dans nos océans ne cesse de s’accumuler encore et encore. Parallèlement à cela, il ne faut pas oublier l’augmentation constante de cette fameuse production de plastique à l’échelle mondiale.

PRODUCTION DE PLASTIQUE AU NIVEAU MONDIAL

Chiffres mondiaux Il ne faut pas oublier que la production de plastique et de déchets en général est une des causes principales pour cette problématique. Si l’on s’attarde plus précisément sur les chiffres concernant le plastique et sa production, la production primaire de plastique au niveau mondial en une année se résume à 270 millions de tonnes de matière. Pour ce qui est des déchets découlant de cette production mondiale, ceux-ci se résument à 275 millions de tonnes. La différence entre ces deux données s’explique par le gaspillage de la production des années précédentes qui vient alors s’accumuler aux données de l’année en cours. Au final, seuls les déchets mal gérés, c’est-à-dire qui n’ont pas un suivi depuis la production jusqu’à leur traitement final sont Source : Geyer et.al (2017)

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La gestion des déchets

Des initiatives citoyennes à travers le monde pour remédier au problème de la surproduction de plastique On se dirige vers le Malawi pour un exemple d’initiative locale. Une association locale travaille sur la thématique du développement durable avec des jeunes étudiants dans plusieurs écoles ; ils parlent des conséquences du changement climatique et imaginent certaines actions à mettre en place au sein de leur communauté. Parmi elles, l’idée d’une « Plastic Brick » leur vient à l’esprit grâce à une vidéo visionnée sur Internet. Qu’est-ce qu’une « Plastic Brick » ? C’est une brique composée d’un mélange de sable et de plastique fondu. Bien entendu, pour faire cela de manière professionnelle et minutieuse, il faut avoir un ratio précis entre les deux matériaux et n’utiliser qu’une certaine catégorie de plastique. L’expérience a déjà été testée avec succès au Cameroun (cfr. vidéo dans la bibliographie). Au Malawi, cette action est, pour l’instant, implantée au sein de différentes communautés principalement dans un but de sensibilisation et de conscientisation de la population – ce qui est la première étape d’un changement sur le long terme. En ce qui concerne des exemples de plus grande envergure, il y a tout d’abord le concept de « Plastic Bank » créé en 2013 à Vancouver, au Canada et qui a été implanté en 2015 à Haïti. Celui-ci est un système de recyclage social. Cela signifie qu’en échange du plastique rapporté au centre de stockage, la population reçoit des recharges solaires pour portables, des cuisinières durables ou encore de l’argent. La rémunération est donc plus haute que sur le marché. On peut donc parler de création d’une microéconomie. Jusqu’à aujourd’hui, ce système fait preuve d’un grand succès. Partons à présent sur l’île de Lord Howe, une île située à 600 km au Nord de Sidney (Australie) et qui présente des similitudes avec l’île de Zanzibar. Sur Lord Howe, un système de gestion collective a été mis en place de sorte qu’on n’y trouve aucune décharge et qu’on n’y voit aucun déchet brûler. Tous les déchets alimentaires, le papier et le carton sont compostés et tout ce qui est recyclable est envoyé sur le continent dans des centrales de recyclage. 85% des déchets provenant de l’île sont alors recyclés. Cette situation exemplaire est obtenue et maintenue grâce à l’investissement total de l’entièreté de la population et de la communauté. Elle a investi pour la mise en place de toutes les infrastructures nécessaires afin d’arriver à la gestion exemplaire des déchets actuels et participe tous les jours au maintien de celle-ci.

Recycler le plastique, c’est intéressant, mais diminuer la production et la consommation globale de plastique ne serait-ce pas une solution plus porteuse encore ?

© Sarah Boutsen

Consommer des produits non emballés, achetés en vrac (ou du moins achetés en grande quantité) et éviter les emballages individuels, semble nécessaire. Certains vont plus loin et refusent d’emporter les emballages des produits qu’ils achètent. « Lorsque le produit n’existe pas sans emballage, une issue possible serait de déballer le produit et laisser l’emballage au sein même du supermarché. Ce qui insinuerait que c’est au supermarché lui-même de s’en débarrasser. Une fois que ce sera à lui de gérer le problème, il va vouloir y remédier et aura alors peut-être un impact plus important sur la responsabilité des producteurs de plastique. Car effectivement, c’est eux que nous devons responsabiliser. C’est à eux d’être responsables du traitement final de leurs produits, de leurs emballages qui envahissent nos supermarchés ». (Craig Leeson, 2018) Prenons l’exemple de l’Allemagne : en 1991, elle a été le premier pays à voter pour une loi forçant les producteurs de plastiques à être responsables du recyclage de leurs produits. Un système de caution sur les bouteilles plastique a été mis en place (0,25€ pour chaque bouteille plastique ramenée). Aujourd’hui, on ne voit plus aucune bouteille en plastique abandonnée dans les rues allemandes. Une solution plus drastique encore mais très efficace, a été mise en place dès 2004 au Rwanda : il s’agit simplement de l’interdiction de production d’articles néfastes pour l’environnement (comme les emballages en plastique). Après en avoir analysé l’impact sur l’environnement, sur les sols mais aussi sur le bétail, le gouvernement a décidé d’abolir l’utilisation de ces sacs. Inspiré par le succès observé au Rwanda, le Maroc se dirige vers la même voie en interdisant, en 2016, l’utilisation de sacs plastique sur son territoire. Et par rapport au plastique qui existe déjà, le défi actuel est maintenant de convaincre les personnes concernées d’investir et de mettre en place l’infrastructure nécessaire à sa collecte et son stockage pour faire de notre Planète Bleue une planète plus propre et lui rendre ce qui lui appartient, sa Nature.

Sarah Boutsen Volontaire au SCI

BIBLIOGRAPHIE

« Il suffirait » d’arrêter de consommer et d’acheter des produits (sur)emballés dans du plastique. En effet, ces emballages ne sont pas négligeables. Si l’on regarde seulement les chiffres pour l’Amérique, en 2018, 80 millions de tonnes des déchets récoltés par an proviennent de ces fameux emballages que nous retrouvons dans tous nos supermarchés.

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LEESSON Craig (réalisateur), A Plastic Ocean, 2016, 102 minutes NEW CHINA TV, Waste to Wealth : Recycled plastic paving stone, Youtube, 2016, 1 minute 12, Consulté sur www.youtube.com/watch?v=xRxB6lyMNZ8 BOUTSEN Sarah, Rapport de projet à Zanzibar, 2019 BOUTSEN Sarah, Témoignage Malawi, Scilophone 87, 2020 RITCHIE Hannah, Plastic Pollution – A global overview, Our World in Data, 2018 LALLEMENT Audrey, ConsoGlobe - Pourquoi il n’y a plus de sacs plastique au Rwanda, 2018, consulté sur www.consoglobe.com/interdiction-sacs-plastique-rwanda-cg


INFORMEZ-VOUS …

LA BIBLIOTHÈQUE DU SCI S ACTTÉRUAIRES LIT

s'invite chez vous !

Nos lectures pacifistes, à lire et à louer absolument…

Un Insoumis de Jean Van Lierde (Labor, 1998) Objecteur de conscience, anticolonialiste, agitateur… Jean Van Lierde était surtout un homme de principes prêt à lutter pour ses idéaux. À l’occasion des 100 ans du SCI, il nous paraissait essentiel de vous présenter ce livre qui retrace la vie peu commune d’une personne engagée et pacifiste qui nous inspire toujours ! A lire et relire sans modération !

Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans armes de Srdja Popovic (Payot et Rivages, 2015) Il s’agit d’un classique indémodable sur les révolutions possibles, de celles que nous pouvons faire, nous, les gens ordinaires… Pour un monde pacifiste. Popovic nous fait entrer dans les coulisses des événements historiques du XXIe siècle. Il raconte ce qui marche pour promouvoir la paix et comment cela marche. Il explique aussi pourquoi cela échoue parfois. Car il ne suffit pas de protester ou de faire la révolution, il faut aussi avoir une vision claire de ce qu’on fera de la liberté.

Words about deeds - 100 years of International Voluntary Service for Peace Publication du Service Civil Interntional (2020) « Des actions pas des mots ». Le premier slogan du SCI, après qu’en 1920, Pierre Ceresole et un petit groupe de volontaires ait commencé un service international pour la paix et la reconstruction. 100 ans de Service Civil International célébrés dans ce livre regroupant des témoignages, textes sur les projets et regards sur le passé. Des mots sur les actions passées, pour nous permettre de regarder vers le futur.

Plus d'infos sur la bibliothèque et son fonctionnement ? Envie de louer un livre ? Contactez par mail Sergio : sergio@scibelgium.be

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LE SCI EN ACTION, à vos agendas

RENTRÉE

2020 Deux nouveaux projets pour célébrer les 100 ans du Service Civil International, mouvement pacifiste 1920-2020

VOLONTARIAT EN BELGIQUE

VOLONTARIAT D'1 WEEK-END : JAI JAGAT

SAM. 22 > DIM. 23 AOÛT  de 10h (sa) à 17h (di), à Wellin (Luxembourg) Participez à l'organisation d'un week-end qui mettra à l'honneur le pacifisme et célébrera l'arrivée et le départ de 2 marches organisées en Belgique par Jai Jagat, mouvement pacifiste pour la justice et la paix. Plus d'infos : sergio@scibelgium.be

DEVIENS ARTISTE POUR LA PAIX ! Un projet sur le pacifisme LUN. 07 > SAM. 12 SEPTEMBRE

au SCI / Maison de la Paix

Le SCI Belgique organise un nouveau projet à Bruxelles, qui alliera art et pacifisme. Pendant une semaine, participez à des ateliers de réflexion sur l'histoire du pacifisme et les luttes associées, rencontrez des activistes et mettez-vous en action dans l'espace public en utilisant des techniques créatives et artistiques. Le tout à la maison de la Paix, tout un symbole ! Deux artistes seront là pour vous accompagner et vous aider à exprimer votre créativité gonflée d’aspirations pacifistes. Infos & inscriptions : marie@scibelgium.be

WEEK-END DE RENTRÉE ! VEN. 25 > DIM.27/09 de 19h (ve) à 16h (di)

Où ? à la ferme Limbort à Braives Rue Nouvelle, 6 - 4260 Braives

Formation « Vivre ensemble »

Week-end de rentrée

FORMATION FORMATION « VIVRE ENSEMBLE » VEN. 21 AOÛT de 9h à 16h30, au SCI / Maison de la Paix Pour celleux qui encadrent des groupes de jeunes, cette formation abordera les richesses mais aussi les difficultés du vivre-ensemble et de la diversité au sein de nos groupes. Explorons davantage nos différences pour en faire des forces, avoir conscience de nos identités et faciliter la rencontre avec les autres. Les activités permettront d’aller un pas plus loin dans la communication interpersonnelle et interculturelle, à travers une méthodologie participative (entre partages d’expériences personnelles des participant·es et apports théoriques des animateur·ices). Il s’agira de travailler sur soi et d’explorer ensemble des notions importantes dans les relations humaines : l’identité, la culture, les stéréotypes et les préjugés, les valeurs, les représentations et les zones sensibles… Infos & inscriptions : formation@scibelgium.be

Tous les ans à l’automne, le SCI invite ses volontaires et membres à se retrouver le temps d’un weekend. Le contexte sanitaire en changera peut-être la forme mais n’y fera pas obstacle. Même si les projets de volontariat se sont faits plus rares cette année et que certaines de nos activités se sont vues annulées ou restreintes, nous nous faisons un plaisir de vous accueillir pour un week-end haut en couleurs et en retrouvailles tant attendues ! Ce sera l’occasion de revenir sur cette année, nos projets, nos engagements, nos vécus. Et de réfléchir ensemble sur les changements, les envies, les idées d’actions pour faire évoluer ce monde vers celui dans lequel nous voudrions vivre. Mais aussi… pour faire la fête et danser ! Volontaires, membres, animateur·trices, sympathisant·es et ami·es : bienvenu·es ! Infos & inscriptions : sabina@scibelgium.be

Retrouvez toutes nos activités en ligne et sur notre page FACEBOOK

WWW.SCIBELGIUM.BE/AGENDA

SCI-Projets Internationaux

Ed. responsable : Luc Henris | Siège : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles | N°BCE : (0)410 661 673 - RPM : Tribunal de commerce de Bruxelles • Imprimé sur papier écologique

Rejoignez-nous 

Projet Volontariat Belgique, 1946

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Le SCIlophone n°88  

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