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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

LE SCILOPHONE N° 87

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 Agrément : P006706

AVRIL / MAI / JUIN 2020

ans

POUR N OT

DOSSIER

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Citoyens, citoyennes, Réinventons la

DÉMOCRATIE ! PARTENARIAT SUD Les défis de l’éducation en Inde : rencontre avec Ravikumar TÉMOIGNAGES

© Geoffroy Dussart

Belgique, Suède, Malawi, Serbie : des volontaires racontent leurs expériences et leurs découvertes chez des partenaires engagés PARTENARIAT BELGIQUE Les nouveaux partenaires du SCI et leurs projets AUDIOTHÈQUE DU SCI Laissons nos oreilles trainer…

Une autre façon de lire le monde


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Partenariat Sud

I NDE / En éduquant les personnes, on peut construire une société plus harmonieuse

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DÉMOCRATIE(S),

entre mythes et réalités

Témoignages

BELGIQUE / À l’aventure ? À la verdure !

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 BELGIQUE / La vie est intense au Relais du Monde

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 SUÈDE / Vivre dans un écovillage :

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Un rapport différent à la nature  MALAWI / Plongée dans la vallée de Chikwawa

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 SERBIE / Découverte des traditions autour de Ruski Krstur en Ruthénie

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 BELGIQUE / Le handicap d’ici et d’ailleurs : 34 1 journée de volontariat au Château Vert

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L’audiothèque du SCI

Introduction

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Un Sénat sans sénateurs

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L’apathie démocratie, ça se soigne docteur ?!

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TOGO / Une élection présidentielle 10 à la togolaise, où tout est joué d’avance TURQUIE / D’un Empire à une

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république antidémocratique

Partenariat Belgique

B ELGIQUE / Communa et le Centre Caritas International de Louvranges

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DOSSIER

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Collectiv-a : rendre au collectif ce qui lui appartient

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La démocratie est l’affaire de toutes et tous : entretien avec le mouvement Agora

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Le SCI - Projets internationaux asbl est reconnu comme : • ONG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) • Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles

SCI-PROJETS INTERNATIONAUX Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles T 02 / 649.07.38 Liège : Rue du Beau-Mur, 50 • 4030 Liège T 04 / 223.39.80 ABONNEZ-VOUS AU SCILOPHONE ! Devenez membre SCI pour 15 €/an et recevez votre trimestriel : Compte Triodos BE09 5230 8029 4857 Communication : cotisation annuelle

WWW.SCIBELGIUM.BE

Ils·elles ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone, trimestriel du SCI-Projets internationaux, est avant tout le magazine des volontaires du SCI !

Alid Adom, Alexandre Owandja Asse, Sarah Boutsen, Mélanie Ceyssens, Sarah Ezzidi, Sébastien Hellin, Julian Lozano Raya, Tanais Museur, Noora Pualoamaa, Umut Suvari, Philippe Van Parijs

Vous désirez partager une réflexion concernant le développement, les relations internationales, l'interculturalité ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos projets ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via : camille@scibelgium.be

Coordination de publication : Camille Berger / Mise en page : Cindy Marchal / Comité de rédaction : Camille Berger, Pascal Duterme, Sabina Jaworek, Marjorie Kupper, Marie Marlaire, Sergio Raimundo, Emmanuel  Toussaint / Illustrations originales : Geoffroy  Dussart, Jean-François Vallée / Photos sans © : SCI-Projets Internationaux / Relecture orthographique : Aline Nonet


ÉDITO

08 © Jonas Hamers

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© Reuters - TOGO

© Collectiv-a - BELGIQUE

© Communa - BELGIQUE

Et après… demain ? Qu’il est difficile d’écrire aujourd’hui, en plein cœur de ce monde et de ce temps en ébullition, à l’arrêt, en questionnement, en effondrement… Même les qualifier est une épreuve de force. On se laisse, on se fait envahir par un flot continu d’informations, de chiffres, de statistiques, de discours péremptoires, de conseils paraissant sages et de cris de colères paraissant légitimes. Et on se prend à se dire que ce « confinement », qu’on avait peutêtre ardemment souhaité avant que tout n’éclate et ne nous force la main, est décidément impossible ! On voudrait tant prendre du recul, de la distance, avec tout ça, avec soi-même, pour tenter de répondre à cette question que la société, les pouvoirs, les groupes sociaux, les individus devraient, un jour, très vite, se poser, avant le prochain cataclysme : comment vais-je changer, qui serai-je demain, étant entendu que rien ne sera plus comme avant ? Qu’il est difficile d’ajouter aux torrents de mots projetés sur nos écrans, dans les journaux, dans les émissions spéciales et continues, dans les mails et les réseaux sociaux, quelque chose qui n’ait été dit. Bien sûr, comme chacun, on a été ému et reconnaissant envers celles et ceux qui se qui battent chaque jour dans les hôpitaux, les maisons de repos, dans la rue, pour sauver des vies. Mais on est aussi effaré de notre impuissance face à des égoïsmes qui apparaissent eux aussi au grand jour, nous rappelant que nous restons dans un monde largement dominé par le « chacun pour soi ». On partage, bien sûr, la colère de ceux qui s’insurgent contre ce modèle de société qui, à une époque où les capacités techniques, organisationnelles, scientifiques devraient permettre d’assurer un bien être à toute la population de la planète provoque au contraire injustices, inégalités, guerres, famines et épidémies.

Mais sommes-nous capables de nous remettre nous-mêmes en question, enfermés dans un système qui, à gauche comme à droite, ne peut que diviser le monde en camps antagonistes. La faute est toujours aux « ils », rarement aux « nous » ! Et chaque corporation de défendre âprement son pré carré ! On dénonce les mensonges du pouvoir sans s’avouer que quand des vérités sont énoncées, on les refuse souvent de toutes nos forces quand elles ne nous arrangent pas ! On se réchauffe le cœur en ne renonçant pas aux liens sociaux et en enjambant joyeusement les gouffres béants ouverts par la pandémie et la nécessité de confinement. Séparés mais unis et solidaires ! C’est vrai au SCI, comme dans plein d’autres endroits. Mais arrivera-t-on enfin, chacun d’entre nous, à faire le tri entre l’accessoire et l’essentiel, entre le superflu et l’indispensable ? A faire un grand ménage, absolument vital aujourd’hui. Cette pandémie et les inconvénients qui l’accompagnent se dissiperont, d’ici quelques semaines ou quelques mois… On le sait. Mais d’autres fléaux, prédits par d’autres experts eux aussi largement ignorés (ou feints d’être écoutés, c’est pareil !) – ceux qui découleront inévitablement du réchauffement climatique – s’annoncent, et plus violents encore. Difficile d’en dire davantage, qui n’ait été dit. Alors pourquoi ne pas juste se taire, prendre du temps pour faire le tri et attendre le moment, proche mais si lointain, où l’on pourra à nouveau serrer dans nos bras ceux et celles qu’on aime et qui sont tout près, mais si loin. Et se rappeler qu’on fait tous partie d’une même humanité.

Pascal Duterme

Coordinateur du SCI-Projets Internationaux

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PARTENARIAT SUD

 Inde EN ÉDUQUANT LES PERSONNES, ON PEUT CONSTRUIRE UNE SOCIÉTÉ plus harmonieuse Présent en octobre 2019 pendant le programme Accueil Sud en tant que représentant de SAMUHA, Ravikumar a passé une semaine avec nous afin que nous puissions faire connaissance et éventuellement mettre en place une nouvelle collaboration. SAMUHA est une association du sud de l’Inde, partenaire du SCI Allemagne qui a invité Ravikumar pour un programme d’accueil en septembre 2019 avant d’arriver en Belgique.

Bonjour Ravi, peux-tu te présenter ? Je m’appelle Ravikumar, j’ai 38 ans et je viens de la ville de Bangalore dans l’Etat du Karnataka en Inde. Je suis issu d’une famille d’agriculteurs et j’ai fait des études commerciales. J’ai commencé le volontariat dans l’organisation SAMUHA en 2007 en tant que volontaire pendant 2 ans avant d’être engagé à plein temps par l’organisation. A côté de SAMUHA, j’ai également initié un projet dans une école appelée « SAHITYA ».

Peux-tu présenter ton association ? Quelles sont sa mission et ses valeurs ? Comment se traduisent-elles concrètement ? SAMUHA a été créée en 1987 et a principalement travaillé sur le développement communautaire dans les villages et sur la promotion de l’éducation des enfants, de la santé, la sensibilisation au handicap et au VIH, la création de groupes d’entraide, la promotion de l’agriculture durable et biologique. Le siège de SAMUHA est à Bangalore mais la plupart des projets sont situés à 400 km au nord dans l’Etat du Karnataka (Raichur, Koppal). SAMUHA emploie plus ou moins 300 personnes qui travaillent directement avec les habitants des villages. SAMUHA accueille également des volontaires internationaux (4-5 par an) sur des projets long terme qui peuvent durer de 2 mois à un an. Pour l’instant ces volontaires viennent principalement d’Europe et d’Amérique du Nord. Nous avons également des volontaires indiens qui viennent de tout le pays pour faire des projets chez nous.

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Quels sont ta place et ton rôle au sein de l’association ? J’ai commencé chez SAMUHA en tant que volontaire et j’organisais des formations de capacitation (cours d’alphabétisation, d’informatique) ainsi que des campagnes de promotion de la santé et de vaccination pour les bénéficiaires et en équipe avec les volontaires internationaux. Lorsque j’ai été engagé je suis devenu gestionnaire de projets et chef de l’équipe qui s’occupait des campagnes de promotion santé et vaccination. J’ai depuis occupé plusieurs postes et actuellement je m’occupe de la plateforme de développement des commerces locaux dans le district de Chikballapur près de Bangalore. A côté de mon poste chez SAMUHA (où je travaille à mi-temps) j’ai initié le « SAHITYA School Project » en 2018, également dans le district de Chikballapur. Il s’agit d’une nouvelle école qui s’inspire de la méthode Montessori et j’en suis devenu le directeur. Je m’occupe de l’administration et je forme les enseignants (développement personnel : savoir et savoirfaire). Il s’agit d’un tout nouveau projet et l’idée est, à terme, d’accueillir également des volontaires internationaux qui pourraient organiser des activités interculturelles, sportives et artistiques et resteraient pendant quelques mois. C’est un travail prenant et j’y suis presque à plein temps.

LE SCILOPHONE 87 • AVRIL / MAI / JUIN 2020


Partenaire de l'Inde en visite au SCI

Quelles sont les actions, luttes ou initiatives dont tu es fier ? La priorité est donnée à l’éducation chez SAMUHA et cela est pour moi le plus important. En éduquant les personnes on peut construire une société plus harmonieuse. C’est cet aspect qui m’a donné envie d’initier le projet scolaire SAHITYA. Quel est le sens du volontariat pour toi ? Qu’apporte le volontariat aux jeunes qui participent à vos activités ? Le volontariat est complètement en accord avec mes valeurs. En prenant du temps pour la communauté et la société en général on peut changer les choses. Grâce au volontariat on permet à des personnes d’améliorer leur sort et on leur ouvre des possibilités.

Quelles sont tes attentes par rapport à vos partenaires, dont le SCI Belgique ? Avoir des partenariats internationaux nous permet de parler d’enjeux globaux comme le changement climatique ou les inégalités mondiales par exemple. A travers les échanges on peut améliorer notre compréhension de ce qui se passe ailleurs et cela peut éventuellement nous permettre de trouver des solutions ensemble. Egalement, accueillir des volontaires internationaux venant de Belgique, cela peut faire la différence car ils pourront nous soutenir dans nos projets éducatifs. Ils peuvent amener leurs compétences, connaissances, expériences et les échanger avec nous chez SAMUHA au bénéfice des communautés locales et rurales et également chez SAHITYA.

Comment l’Inde est-elle affectée par le dérèglement climatique ? L’Inde est très affectée par le changement climatique. Nous sommes sous l’influence de la mousson et c’est ce qui définit la météo et le climat. Depuis quelques années nous voyons de grandes différences avec la mousson. Dans l’Etat du Karnataka, nous observons de grandes disparités entre des régions qui vivent la sécheresse et d’autres qui sont noyées par des inondations. De plus, il fait beaucoup plus chaud en été qu’avant.

Est-ce que la population a conscience du dérèglement climatique ? Est-ce qu’elle s’exprime dessus ? Et le gouvernement ? La population est consciente du changement climatique mais est surtout concernée par les enjeux sociaux que sont l’emploi, la pauvreté, l’éducation. Le gouvernement indien parle de plus en plus du changement climatique et des problèmes de pollution et a pris des engagements pour améliorer

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l’environnement en interdisant le plastique à usage unique, ou en obligeant les industries à produire de manière plus écologique ainsi qu’à développer les alternatives énergétiques.

Comment SAMUHA se positionne sur la question du dérèglement climatique ? Chez SAMUHA nous sensibilisons à l’environnement et menons un projet appelé « Clean Cookstove Users ». Dans les villages en Inde, les populations utilisent le bois pour cuisiner et SAMUHA distribue des fours spéciaux qui leur permettent de réduire la quantité de bois habituellement utilisée pour cuisiner. A ce jour nous en avons distribué plus de 18 000. Nous organisons également des plantations d’arbres avec les communautés locales et organisons des formations sur l’utilisation de l’eau dans l’agriculture. Nous leurs enseignons de nouvelles techniques comme l’irrigation « goutte-à-goutte ». Chez SAHITYA, j’ai également le projet de sensibiliser au changement climatique. Je voudrais rassembler plusieurs écoles afin de mener des actions communes comme planter des arbres.

Propos recueillis par Sergio Raimundo

Responsable de projets Sud au SCI

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RÉINVENTONS LA DÉMOCRATIE Intro D

ifficulté à former un gouvernement, popularité des chefs d’Etat au plus bas, contestation sociale, abstention, montée des populismes, incapacité à prendre des mesures fortes contre le réchauffement climatique ou en faveur de l’accueil des réfugiés et à réduire les inégalités, les démocraties occidentales semblent en panne de légitimité et d’efficacité. Dans de nombreux pays du Sud, la situation ne vaut guère mieux : ici les présidents révisent les constitutions et multiplient les mandats, là privent les minorités de toute forme de souveraineté, plus loin ils répondent aux mouvements contestataires par la violence. De plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer le manque de légitimité des élu·es qui ne représenteraient plus suffisamment l’ensemble de la population et qui ressemblent de plus en plus à des professionnel·les de la politique au service de groupes partisans. Ces voix dénoncent aussi l’incapacité de ces élu·es à proposer et à mettre concrètement en place des projet de société originaux et enthousiasmants, des projets portés par une vision à long terme de la société voulue par toutes et tous et au service de l’intérêt général. Et si le problème était lié au mode de sélection de nos représentant. es ? Actuellement les personnes qui siègent dans les assemblées (Sénat, Parlement…) sont membres de partis et ont été choisies lors d’élections pour défendre les idées du parti auquel elles appartiennent. Et si on imaginait d’autres modes de sélection des représentants, d’autres manières de débattre et de choisir, d’autres façons de construire la société et de répondre aux grands défis (écologiques, sociaux, économiques) auxquels nous devons faire face ? Et si on essayait de confier le pouvoir à tous les citoyens et les citoyennes, de leur donner un réel pouvoir de décision ?

Camille Berger et Emmanuel Toussaint

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Permanents au SCI

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DOSSIER /  01

Ce texte est une version légèrement retouchée d’une section du chapitre 3 « Un demos belge pour le 21e siècle » de Van Parijs, 2018

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RÉINVENTONS LA DÉMOCRATIE

UN SÉNAT sans sénateurs 

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Dans sa configuration actuelle, le Sénat n’a plus guère de raison d’être. Il est mûr pour une réforme bien plus radicale encore que celle dont la Chambre a besoin. Son hémicycle et son personnel seront bien mieux utilisés lorsqu’ils seront mis au service d’une assemblée temporaire de citoyens tirés au sort, dont les travaux pourront être accompagnés et éclairés, selon des modalités variant en fonction du sujet, par des experts, des représentants de la société civile organisée et des élus des diverses assemblées parlementaires du pays. © Alberto Cristofari

L’objectif du tirage au sort n’est pas, et - en raison d’un biais inévitable d’auto-sélection - ne peut pas être, d’obtenir un échantillon statistiquement représentatif de la population belge, en vue de révéler « ce que le peuple veut vraiment ». Il est de créer les conditions les meilleures possibles pour une véritable délibération, en constituant une assemblée à la fois bien plus diverse, moins soumise à une logique partisane et moins préoccupée de considérations tactiques que ce qui peut être obtenu par le processus électoral. Doté d’une présidence désignée par la Chambre mais issue de la société civile, ce nouveau Sénat devrait être mandaté par la Chambre pour délibérer sur des dossiers engageant le long terme, par exemple en matière de politique climatique ou énergétique, de pensions de retraite ou de soins de santé, de mobilité ou de criminalité, d’immigration et d’intégration. De cette assemblée délibérative pourront sortir des recommandations qui, dans le cas où elles ne seraient pas suivies par la Chambre, pourraient faire l’objet d’un referendum. Si la participation à ce référendum est suffisante et si la proposition sur laquelle il porte recueille une double majorité, de la population dans son ensemble et dans une majorité des entités fédérées, cette proposition serait adoptée. Certes, la démocratie directe n’est pas le nec plus ultra de la démocratie. Le vote sur le Brexit en aura sans doute convaincu un bon nombre de ceux qui ne l’étaient pas encore. En outre, la Belgique est sortie traumatisée de la seule consultation populaire de son histoire, celle du 12 mars 1950 sur le retour du roi Léopold III. À condition d’être bien conçu, le recours au referendum n’en est pas moins susceptible de présenter un intérêt particulier dans des pays dont la diversité linguistique segmente le débat public. L’expérience de la Suisse, en tout cas, doit nous inciter à envisager cette possibilité.

À l’époque où elle présidait la Confédération helvétique, Micheline Calmy-Rey, mentionnait trois raisons pour lesquelles, selon elle, la démocratie suisse fonctionne mieux que la démocratie belge alors qu’elle est confrontée à un défi fondamentalement analogue. D’abord, les conflits sont plus faciles à gérer lorsqu’il y a plusieurs composantes (comme les vingt-six cantons) plutôt que deux (comme les néerlandophones et les francophones). Ensuite, il existe en Suisse des partis nationaux ou fédérations de partis nationaux, et donc un espace électoral couvrant l’ensemble du pays. Ensuite et surtout, les Suisses, malgré des différences culturelles au moins aussi fortes qu’en Belgique, ont le sentiment de former un peuple. Pourquoi ? Parce que plusieurs fois par an ils sont amenés à discuter ensemble et au même moment des mêmes questions, quels que soient la langue qu’ils parlent ou le canton où ils habitent. Le Sénat métamorphosé et la procédure référendaire qui lui est associée doivent permettre à la Belgique de réaliser quelque chose d’analogue. Pour limiter les perversités de la démocratie directe, qui n’épargnent pas la Suisse, il est important de l’adosser solidement à un processus délibératif et de ne lui donner la possibilité de prévaloir sur la démocratie représentative que si elle s’inscrit dans le prolongement d’un tel processus. C’est ce que ferait le dispositif esquissé ci-dessus. Une réforme sans précédent ? Sans doute. Mais face au malaise général que suscite la démocratie électorale, il nous faut tenter de réenchanter le processus démocratique. Faire de notre Sénat moribond le foyer d’une métamorphose radicale en est un des moyens. A la fin du 19e siècle, la Belgique a osé devenir le premier pays à instaurer le scrutin proportionnel, aujourd’hui utilisé dans la majorité des démocraties du monde. Le moment est venu de se permettre de nouvelles audaces.

Philippe Van Parijs LE SCILOPHONE 87 • AVRIL / MAI / JUIN 2020

Philosophe

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DOSSIER /  02

RÉINVENTONS LA DÉMOCRATIE

L’ APATHIE DÉMOCRATIQUE,  

ça se soigne docteur ?!

Les crises, qu’elles soient économiques ou sanitaires, n’ont jamais été propices aux revendications démocratiques. Elles ont tendance à renforcer les pouvoirs exécutifs, les mesures sécuritaires et les discours d’unité nationale tout en limant le débat politique sur ses causes profondes et les remèdes à y apporter. Le temps court l’emporte. Les décisions fortes sont de mise. La concertation sociale disparaît, laissant place à l’« expertise technique » des économistes et actuellement des virologues.

Nos représentants politiques élus (qu’ils/elles soient députés fédéraux, régionaux ou conseillers communaux) disparaissent des médias au profit des ministres et autres représentants des corps de police. Les annonces de nos banques centrales s’enchainent faisant pleuvoir des billions d’euros sur nos économies grippées. Les travailleurs, apeurés, espèrent passer entre les gouttes du chômage et de la précarité qui semble pour certains inéluctable. Une partie des citoyen·ne·s, circonspects, se demandent comment par magie les planches à billets s’activent après 10 années de cure d’austérité. Et pendant ce temps, les poissons renagent dans les eaux de Venise, les paons se promènent dans les rues de Madrid et l’air respire. « Enfin des vacances », doivent-ils se dire… S’ensuivra ensuite le temps des analyses et des débats, sur les plans de relance, sur la capacité de nos hôpitaux à avoir supporté le choc, sur les mesures sanitaires à prendre pour éviter que cela se reproduise, sur l’incivisme de certains citoyens lors du confinement, sur la relocalisation de nos économies. « Ce n’est quand même pas normal qu’on ne fabrique (presque) plus de masque chirurgicaux ni de pénicilline en Europe », se dira-t-on. Le temps des applaudissements à 20h sera derrière nous. Des décisions politiques seront prises sans réel débat ni implication citoyenne. Nous retournerons, pour la grande majorité d’entre nous, à nos places de spectateurs, jusqu’aux prochaines élections, où nous pourrons sanctionner ceux et celles qui ont failli à leur rôle et plébisciter nos nouveaux champions. Le vote, cet antidote à l’épidémie collective d’apathie démocratique…

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Prendre en compte les votes de refus A moins que le deuxième parti de Belgique, l’abstention, avec ses 1,7 millions de voix, continue sa percée. Les crises ont cela de particulier qu’elles stimulent la participation électorale des classes moyennes supérieures et aisées, dopent le vote des partis « extrêmes » et surtout accentuent le retrait électoral des classes populaires. Ne se sentant plus « suffisamment » représentés par les partis de gauche et ne percevant plus la compétition électorale comme un levier politique efficace pour améliorer leurs conditions de vie, une importante frange de la population se détourne massivement des urnes. Ce désengagement électoral n’est pas sans conséquence. Et il représente à bien des égards autant de menaces que d’opportunités. Menace que ce mécontentement populaire soit principalement capté par les partis de la droite extrême à travers les sirènes du repli nationaliste et identitaire qu’ils agitent opportunément. Menace face à l’autoritarisme de l’agenda libéral et des forces politiques qui le défendent qui voient ainsi leurs pouvoirs renforcés faute de rejet électoral massif. Menace que les partis politiques ne courtisant plus les votes des classes populaires se désintéressent de la lutte contre les inégalités sociales et la défense du bien commun. Il n’en reste pas moins que ce « refus de participation » est sans aucun doute également une opportunité de repenser non seulement notre régime électoral mais de façon plus générale l’implication des citoyen.ne.s dans la prise de décision politique au sein de nos sociétés.

LE SCILOPHONE 87 • AVRIL / MAI / JUIN 2020


© Jonas Hamers

« Nous retournerons, pour la majorité d’entre nous, à nos places de spectateurs, jusqu’aux prochaines élections, où nous pourrons sanctionner ceux et celles qui ont failli à leur rôle et plébisciter nos nouveaux champions  »

Les classes populaires exclues du pouvoir Si nous sommes progressivement devenus « démocratiques » vers le milieu du XIXe siècle, du moins dans le vocable politique utilisé, notre régime électoral reste et demeure « censitaire ». L’influence politique dont chacun dispose étant avant tout fonction de ses revenus, de son patrimoine et de ses diplômes. Les différents élargissements du droit de vote ont certes permis une plus grande participation électorale, surtout jusqu’aux années 1980, mais nous constatons depuis une importante érosion du vote populaire. A défaut d’ouvriers, les partis de gauche ont depuis pour principale base sociale les plus diplômés et les classes moyennes. Les partis de droite ont, pour leur part, comme principaux électeurs les plus hauts revenus et les propriétaires. C’est donc toute une partie de la population qui est ainsi de plus en plus dénuée de relais et d’influence politique. Le même constat est également vrai pour les candidats au sein des partis et les personnes qui occupent les postes de pouvoir. Si les partis de gauche ont permis tout au long du XXe siècle à des personnes issues des classes populaires d’occuper des postes politiques de première importance, force est de constater une quasi disparition des classes sociales les moins aisées de nos parlements nationaux et régionaux (ceci est moins vrai pour l’échelon local). L’occupation d’une fonction politique est chaque fois plus réservée aux catégories sociales disposant de capitaux sociaux, économiques et symboliques importants. La division sociale du travail politique redevient ainsi beaucoup plus inégalitaire, à l’image des inégalités sociales croissantes que traversent nos sociétés. Le contrat social hérité de la deuxième guerre mondiale est chaque fois plus précaire, voyant sa légitimité s’éroder, et n’aura finalement été qu’un intermède dans la dés-aristocratisation de nos régimes électoraux.

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Toutes et tous capables d’exercer le pouvoir Face aux enjeux collectifs auxquels nous faisons face, il devient urgent de refonder nos systèmes politiques en organisant leur démocratisation afin d’assurer une participation sociale équilibrée. Il en va de l’exigence d’égalité politique de tous et toutes. Comment en effet justifier un tel accaparement de la décision politique ? Et d’autre part, comment dans une société aussi créative, éduquée et compétente que la nôtre ne pas plus impliquer les citoyen·ne·s dans la vie démocratique ? Si l’argument de la « capacité » était déjà indécemment mobilisé lors des débats sur l’élargissement du droit de vote aux femmes et aux classes sociales les moins favorisées, il tient évidemment de moins en moins dans une société où l’accès aux savoirs et à l’information se sont grandement améliorés. Nous sommes en effet tous et toutes capables d’analyser, problématiser et prendre des décisions sur les questions et enjeux sociétaux. Nous sommes tous et toutes des expert·e·s de nos quotidiens et de l’environnement social, politique, économique qui nous entourent. Reste à trouver les formes, les méthodes, les dispositifs institutionnels qui renforceraient la voix des citoyens. Une piste : la création d’assemblées citoyennes tirées au sort. A côté du vote (nomination de responsables politiques permanents) et du concours (sélection du corps administratif), le tirage au sort (« pur » ou dans une liste de candidat·e·s volontaires) permettrait d’enrichir nos institutions et le débat politiques des regards, sensibilités, intérêts polyphoniques qui composent nos sociétés. De façon ponctuelle sur des questions précises ou de manière permanente en tant que parlement de citoyen·ne·s, il permettrait sans nul doute de démocratiser l’accès à la décision et au contrôle politiques tout en constituant un fabuleux outil d’éducation populaire et de de mobilisation politique. Après une crise comme celle que nous sommes en train de vivre, « rien ne sera plus comme avant », disent certains politiciens. Il appartient aux citoyennes et aux citoyens, à nous tous, de veiller à ce que cela soit effectivement le cas…

Julian Lozano Raya

Politologue et formateur en ECMS chez ITECO

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DOSSIER /  03

RÉINVENTONS LA DÉMOCRATIE

UNE ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE À LA TOGOLAISE, où tout est joué d’avance Le samedi 22 février 2020, plus de 3,6 millions d’électeurs togolais inscrits sur les listes électorales de la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI) ont été appelés aux urnes pour élire leur nouveau président. Parmi les sept candidats, le président sortant, Faure Gnassingbé – qui avait succédé à son père Eyadema Gnassingbé en 2005 à la suite d’une élection sanglante qui a fait plus de 500 morts 1 – est bien parti pour obtenir un quatrième mandat dans un pays où toutes les institutions sont à la solde du pouvoir. Selon un rapport de l’ONU

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Le terrain est préparé pour le clan présidentiel En effet, le Togo reste le mauvais élève en matière d’alternance politique et démocratique dans la sous-région ouest africaine. Il faut rappeler que le clan Gnassingbé est au pouvoir depuis 1967, quatre ans après l’assassinat du premier Président démocratiquement élu, Sylvanus Olympio (1960-1963). Le Président Faure Gnassingbé vise sans grande surprise un quatrième mandat où il compte être réélu dès le premier tour. Car la nouvelle Constitution, adoptée en mai 2019 sans consultation référendaire, lui permet de se représenter une nouvelle fois. Et même de réitérer en 2025, puisque les mandants passés avant 2019, incluant celui en cours, ne sont pas pris en compte. Ainsi, pour le clan présidentiel les compteurs sont remis à zéro, permettant à leur « champion » de briguer encore deux mandats. Comment l’opposition parviendra-elle à gagner ces élections alors que tout est joué d’avance ? Toutes les institutions de l’Etat sont entre les mains du parti présidentiel, l’UNIR, à commencer par la Commission électorale nationale indépendante (CENI) qui organise les élections. Cette commission a d’abord refusé d’accorder des accréditations aux observateurs internationaux, puis elle a annulé celle qu’elle a accordée à la Concertation nationale de la société civile (CNSC) pour déployer des observateurs lors du scrutin présidentiel du 22 février. À la fin du mois de janvier, les autorités avaient déjà

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rejeté la demande d’accréditation du Conseil épiscopal Justice et Paix de l’Église catholique, estimant que celui-ci n’avait pas justifié ses sources de financement.

La période des campagnes La campagne électorale comme d’habitude a été déloyale. Le financement des partis politiques et des campagnes est arrivé très tardivement. Le décaissement de l’État pour les sept candidats n’a été débloqué qu’à quelques heures de la fermeture de la campagne, entraînant, de fait, un jeu déséquilibré entre les sept challengers, avec un large avantage pour le parti au pouvoir qui a sorti la lourde artillerie, avec en toile de fond, les moyens financiers et autres attributs de l’Etat mis à disposition. À 53 ans, Faure Gnassingbé a fait une campagne plus engagée qu’à son habitude, n’hésitant pas à se rendre dans le nord du pays pour reconquérir une population en majorité pauvre et moins largement acquise à sa personne que les fois précédentes. Il a battu activement campagne aussi dans les fiefs de l’opposition où il s’engage à créer « plus de 500 000 emplois » dans un contexte où 55 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Le président sortant a aussi bâti sa campagne sur la menace djihadiste arguant être le seul candidat pouvant protéger les Togolais contre ce fléau.

LE SCILOPHONE 87 • AVRIL / MAI / JUIN 2020


© AFP_UtomiEkpei

« Le Togo reste le mauvais élève en matière d’alternance politique et démocratique dans la sous-région ouest africaine. Le clan Gnassingbé est au pouvoir depuis 1967, quatre ans après l’assassinat du premier Président démocratiquement élu  »

Le verdict final

Face au Président sortant, l’opposition avance en ordre dispersé malgré les appels incessants d’unité des actions. La C14, la coalition des partis de l’opposition à l’origine des manifestations d’août 2017 contre la réforme de la Constitution évoquée précédemment, n’a pas survécu à son adoption.

Sans surprise, ni aucun suspense Faure Gnassingbé a été réélu pour un quatrième mandat à la tête du Togo ; le résultat a été annoncé le lundi 24 février, au lendemain d’un scrutin qui s’est déroulé sans incident majeur. Vers deux heures du matin, la Commission électorale nationale et indépendante (CENI) a annoncé que le candidat du parti UNIR, qui dirige le Togo depuis quinze ans, avait obtenu la majorité absolue (72,3%) devant l’opposant Agboyémé Kodjo (18,3 %), qui a dénoncé des irrégularités massives et s’est présenté comme le président démocratiquement élu.

Le C14 a éclaté avec le départ de Tikpi Atchadam, leader du Parti national panafricain (PNP), la figure montante de l’opposition. Accusé de trouble à l’ordre public et d’incitation à la haine par le régime, il a également été affaibli par des querelles d’ego au sein du C14.

Malgré que la victoire de Faure ait été reconnue par la Cour constitutionnelle, Agbéyomé Kodjo continue de contester les résultats et de réclamer sa victoire. L’ancien premier ministre du Togo se montre plutôt déterminé à aller au bout de ses revendications.

Au lieu de s’unir derrière une candidature unique pour avoir une chance de renverser Faure Gnassingbé, l’opposition aligne six candidats, dont le leader de l’Alliance nationale pour le changement (ANC), l’infatigable Jean-Pierre Fabre, et l’ancien premier ministre, Kodjo Agbéyomé.

Le rêve de vivre une alternance politique et démocratique dans ce petit pays de l’Afrique de l’Ouest à la forme rectangulaire vient de s’étioler encore. Le clan Gnassingbé n’a pas fini de régner.

Une opposition en rang dispersé

Alid ADOM

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ASTOVOT, Togo

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DOSSIER /  04

RÉINVENTONS LA DÉMOCRATIE

D’ UN EMPIRE À UNE RÉPUBLIQUE  

antidémocratique

Umut Suvari, président de l’association YCA* (Youth and Change Association), partenaire du SCI, fait un état des lieux de la démocratie, ou plutôt de l’absence de celle-ci, dans la région majoritairement kurde située au sud-est de la Turquie. Etant kurde lui-même, il nous livre sa vision et nous explique comment le gouvernement dirigé par Recep Tayyip Erdogan profite de l’état d’urgence, suite à la tentative avortée d’un coup d’Etat en 2016 et maintenant de la pandémie de COVID-19, pour renforcer sa domination et le nationalisme turc dans cette région. Afin de mieux comprendre la situation d’aujourd’hui, il faut remonter un siècle en arrière…

Les tentatives démocratiques de la République La République de Turquie, bâtie en 1923 sur les ruines de l’ancien Empire ottoman doté d’un régime monarchique autocratique, était censée être fondée sur l'administration républicaine et la souveraineté populaire. Les mouvements d'occidentalisation et les rassemblements populaires démocratiques qui ont émergé vers la fin de l'Empire ottoman, ont joué un rôle important pendant cette période de transition dans les années 1920.

Après la Seconde Guerre mondiale, principalement en raison de causes externes, s’est opéré la transition vers un système multipartite. Pour la démocratie turque, c'était un grand pas en avant et le pouvoir a changé de main par la voie des urnes en 1950. Entre 1960 et 1980, la Turquie a vécu au rythme des coups d’Etat militaires et de l’instabilité politique et ainsi, les droits démocratiques fraichement acquis ont été perdus.

Cependant, les pratiques oppressives et assimilatrices de la période du parti unique (le parti de Mustafa Kemal dit « Atatürk » et fondateur de la république turque moderne), l'occidentalisation et la transformation sociale menée par le haut n'ont pas réussi à réaliser la démocratie dans le cadre de ce nouveau régime républicain et ont déçu. En outre, les différentes nations constituant la Turquie telles que les Arméniens, les Grecs et les Kurdes représentaient un risque pour l’Etat central en raison de la crainte de nouvelles pertes territoriales, suite au morcellement de l'Empire ottoman à la fin de la Première Guerre Mondiale et à l'objectif d'établir un Etat-Nation.

A partir des années 80, avec le début du néolibéralisme et de la mondialisation, Turgut Özal (d’abord premier ministre et ensuite huitième président de la République de Turquie), favorise le développement économique tourné vers l’extérieur. S’ensuit une levée de certains tabous politiques dont celui concernant le « problème kurde » et débutent ainsi des pourparlers de paix afin de régler les différends entre les Kurdes et l’Etat central de manière pacifique. Malgré les négociations menées sous le gouvernement d’Erdogan et des avancées démocratiques qui en ont découlées, celles-ci finissent par être balayées après un certain temps pour faire place à un régime oppressif et totalitaire.

La République de Turquie a tenté d'atteindre cet objectif en assimilant et en recourant à la violence. Prenons comme exemple, les tragiques événements vécus par les Arméniens entre 1915 et 1923 et qui ont été reconnus comme étant un génocide par des dizaines de pays, dont la Belgique.

De nos jours, il est compliqué de parler de libéralisme, de pluralisme, de liberté d'expression et de la presse, d'Etat de droit et de libertés individuelles en Turquie d’un point de vue occidental. Si pendant un moment, les plus hautes instances judiciaires ont garanti les principes de la démocratie,

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*

L’ ASSOCIATION YCA  

En Turquie, Youth and Change Association (YCA) de Diyarbakir est une organisation qui encourage la participation active et démocratique des citoyen·nes de la ville en mettant en place des structures qui favorisent le développement d’activités en lien avec des groupes fragilisés (enfants, jeunes, femmes) et des thématiques sociales, économiques et culturelles. La ville de Diyarbakir se trouve dans une région à majorité kurde. YCA organise des projets à vocation interculturelle dans le but de favoriser la rencontre entre volontaires locaux et internationaux et d’encourager la citoyenneté active.

Les résolutions liées à la question kurde ont été tout simplement annulées. De plus, la Turquie se reconnaît le droit d’intervenir dans les pays voisins (conflits en Syrie et en Irak) où vivent d’autres Kurdes déjà sous pression, pour supprimer leurs droits et libertés afin d’empêcher les Kurdes vivant en Turquie de s’émanciper et de s’affirmer comme puissance régionale. Ces agissements sont le résultat d’une certaine vision de l’Etat unitaire et d'un système tutélaire. La politique expansionniste du gouvernement turc est guidée par l’adoption d’une « thèse nationale » et s’efforce de réanimer le vieil esprit ottoman dans cette nouvelle ère. Voilà pourquoi la Turquie investit considérablement dans les dépenses militaires et soutient cet objectif en allouant également une grande partie de son budget aux affaires religieuses.

«  Après la tentative de coup d'État militaire (le 15 juillet 2016), en invoquant l'état d'urgence, la liberté d'expression et l'indépendance du système judiciaire ont été mis entre parenthèses. La Turquie a rapidement glissé vers un système autoritaire rendu légal en 2019 avec l’avènement du nouveau système présidentiel »

des réglementations adoptées en matière de droits humains, de démilitarisation, de pluralisme ainsi que celles liées à la question kurde considérées comme des développements importants, elles n’ont pas été pérennisées. L’existence de ces instances n’ont pas garanti un fonctionnement démocratique. Après avoir momentanément désactivé le système de tutelle, le gouvernement central a repris la main et a nommé un administrateur dans la région à majorité kurde en lieu et place des mandataires élus, mis fin à la liberté de la presse et instauré un système judiciaire directement dirigé depuis Ankara. Ainsi, la Turquie s’est éloigné peu à peu de l’Union européenne et a abandonné le processus d’adhésion.

Des prétextes au durcissement du régime Après la tentative de coup d'État militaire (le 15 juillet  2016), en invoquant l'état d'urgence, la liberté d'expression et l'indépendance du système judiciaire ont été mis entre parenthèses. La Turquie a rapidement glissé vers un système autoritaire rendu légal en 2019 avec l’avènement du nouveau système présidentiel.

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D’un Empire à une république antidémocratique

© nationalinterest.org

Celles-ci considèrent la démocratie comme un obstacle majeur pour mettre en œuvre cette politique et n’hésitent pas à intervenir à grande échelle dans les institutions démocratiques et en emprisonnant des intellectuels, des politiciens qui défendent la démocratie, des journalistes et des militants de la société civile. Plus récemment, le gouvernement est intervenu dans les élections et les institutions démocratiques en nommant des administrateurs ou des fonctionnaires fidèles à Ankara spécialement pour seconder les maires et les surveiller. Alors que le monde entier lutte contre le COVID-19 et prévoit ainsi de libérer des prisonniers politiques, la Turquie profite de ce chaos en arrêtant 8 maires kurdes et en nommant des administrateurs à leur place le même jour. Lors des élections municipales de mars 2019, le HDP (Parti pro-kurde) comptait 65 municipalités, mais il n'en compte actuellement plus que 18 à cause de ces nominations (il est important de mentionner que les municipalités n'ont pas autant de pouvoir en Turquie et le véritable pouvoir est dans les mains des gouverneurs non élus et envoyés par le gouvernement central).

L’espoir Kurde En fait, le développement de la démocratie en Turquie se résume à un cercle vicieux en raison de l'instabilité continue, inhibant les processus démocratiques avec toujours une grande crainte d’un retour en arrière. Les Kurdes, qui représentent près d’un tiers (15-20 millions) de la population turque, luttent pour la démocratie et la paix non seulement en Turquie mais aussi dans d’autres parties du monde.

Malgré le COVID-19 et en dépit des récentes discussions d’un retour en arrière vers des États-nations centralisés, la construction de frontières hermétiques et de murs de séparation toujours plus élevés entre les pays, les Kurdes ont tenté de créer un Etat démocratique qui a été une source d’inspiration pour le monde entier (cet Etat est « Rojava » ou « Fédération démocratique du nord de la Syrie » majoritairement kurde et situé dans les frontières de la Syrie). Il y a encore quelques années, peu de personnes connaissaient aussi bien les Kurdes mais ils ont attiré l'attention du monde entier avec la tentative de création d’une société soucieuse de la liberté, de l’écologie, de la démocratie et de l’égalité des genres. Un focus tout particulier a été porté sur les femmes kurdes et sur la façon dont elles ont participé à tous les domaines de la vie et à tous les niveaux de pouvoir. En ces temps chaotiques et tristes et alors que l'humanité est plongée dans le pessimisme, les Kurdes ont amené une lueur d’espoir avec leur modèle enraciné localement en Mésopotamie et basé sur un Etat moderne et démocratique. Comment ces Kurdes pauvres et apatrides vont-ils défendre l’Etat démocratique plutôt que le concept d'État-nation, l'unité du peuple plutôt que l'unité des États et la solidarité mondiale plutôt que l'isolement nationaliste ? Nous sommes un peuple plein d'espoir dans une région en difficulté et dans le sud nous voyons la démocratie renaitre et nous montrer la voie.

Umut Suvari

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YCA, Turquie

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DOSSIER /  05

RÉINVENTONS LA DÉMOCRATIE

COLLECTIV-A

Rendre au collectif ce qui lui appartient Mélanie est diplômée d’anthropologie. Il y a quelques années elle a fait partie d‘un groupe local de lutte pour l’alimentation durable mais s’est sentie dépassée par les réunions trop longues, les prises de décisions floues et compliquées et les réflexes de reproduction des systèmes d’oppression. Un jour, elle suit une formation à l’Université du Nous (UDN), puis rencontre des personnes avec les mêmes envies qu’elle : des envies d’intelligence collective. Un groupe se forme, se réunit chaque lundi pour des expérimenter des pratiques d’intelligence collective (les « PIC ») puis invite d’autre personnes à rejoindre les discussions.

Les participant·es deviennent de plus en plus nombreux et les initiatrice·teurs reçoivent des demandes à venir faire ces partages, soutenir des prises de décision et donner des outils de gouvernance partagée à d’autres groupes. Petit à petit, ils et elles lâchent leurs boulots respectifs pour se consacrer principalement à cette activité. Collectiv-a naît.

Peux-tu présenter Collectiv-a ? Collectiv-a, c’est un collectif de 6 facilitatrice·teurs qui accompagne d’autres collectifs dans leurs fonctionnements internes et/ou pour la facilitation d’espaces participatifs liés à leurs missions. La seule condition : qu’ils œuvrent à un changement de société auquel on croit. On accompagne à une gouvernance partagée ou, en tout cas, à une réflexion et une transformation de leur fonctionnement interne, dans l’idée d’aller vers un renforcement de l’émancipation individuelle et collective. On propose également des formations ou espaces de pratiques sur différents aspects de l’intelligence collective.

©C  ollectiv-a

Que signifie le terme « faciliter » et comment est-il né ? Qu’est-ce qu’un·e facilitateur·trice ?

Quelle est votre philosophie générale quant à la gouvernance ? Votre vision du collectif ?

Le terme existe par ailleurs, on ne l’a pas inventé. Ce que nous entendons par là, c’est accompagner et rendre plus facile la réflexion, la discussion, les décisions, l’intelligence collective dans les groupes. C’est faire en sorte que la dynamique collective se passe facilement. C’est très différent d’animer car lorsqu’on utilise le terme « animer », on sous-entend apporter du contenu ou occuper les gens, leur proposer un exercice. Faciliter, c’est être au service du groupe, de ses objectifs.

C’est drôle car, au sein de collectiv-a, on se pose cette question depuis peu : c’est quoi pour nous une « bonne gouvernance » ? Jusqu’ici on ne se l’est jamais posée car ce qui est juste pour un groupe ne l’est pas pour un autre. Ce qui fonctionne pour nous ne marche surement pas pour d’autres fonctions, d’autres métiers même s’il y a quand même plusieurs concepts-clés qu’on ne lâche pas et qui permettraient de définir notre vision de la gouvernance et du collectif. Par exemple, la recherche d’émancipation (individuelle et collective, gagner en autonomie, en créativité et s’affranchir des catégories

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Rendre au collectif ce qui lui appartient

prépensées), le fait de questionner le pouvoir, de faire émerger plutôt que de contrôler-diriger, l’importance des intentions (le projet du collectif, les intentions individuelles dans le collectif), la joie de faire ensemble, le lâcher-prise ou encore le fait de travailler les dominations et oppressions systémiques. Et il y en a d’autres encore. Mais chacun de ces concepts doit répondre à un besoin du groupe. Et on ne peut identifier les besoins directement, sans poser les bonnes questions : « Qu’est ce qui nous met en mouvement ? Pourquoi on agit ensemble ? Au service de quoi se met le groupe ? Qui va faire quoi ? ». A partir de là chaque groupe peut choisir ses clés selon ses enjeux et ce qui le motive. Être facilitateur·trice, c’est aider le groupe à se poser ces questions et à identifier ses besoins pour structurer le pouvoir. C’est notre vision, tout le monde dans l’univers de la facilitation n’est pas forcément d’accord là-dessus. Mais chez collectiv-a, on a vraiment une envie d'expérimentation ; alors avoir une seule méthode, cela ne nous ressemble pas.

Dans quelle mesure ces concepts-clés se retrouvent-ils dans le fonctionnement de votre équipe ? Derrière notre fonctionnement et les enjeux ou clés propres à collectiv-a, il y a des valeurs de justice sociale, notre engagement au service d’un changement de système, une remise en question des pouvoirs et des systèmes de domination… C’est ce qui nous touche. Et ce qui nous rassemble. Pour être plus explicite sur notre fonctionnement, chaque semaine on se réunit pour gérer des aspects opérationnels (c’est-à-dire la coordination de nos tâches), des aspects de gouvernance (pour identifier les rôles à créer, modifier, supprimer) ou des aspects de stratégie (quelles sont nos missions, vers où on va, comment, avec qui on travaille…). On a des rôles et des mandats clairs, qui sont évolutifs. Chacun·e est considéré·e par le groupe comme l’expert·e de son rôle. On pratique également la gestion par tensions. On entend par tension un potentiel transformateur. C’est quelque chose qui émerge, qui ressort et qui fait état de l’écart entre ce qui est actuellement et ce qui pourrait être. Par exemple : pendant le confinement, l‘environnement a changé, on a observé des choses qui ne pouvaient plus fonctionner et on s’est dit « ok maintenant qu’est-ce que cela change dans notre organisation ? ». L’idée est de ne pas tout cadrer car au fur et à mesure des changements, du fonctionnement, quelque chose va émerger et on va devoir, à partir de ça, identifier des besoins et des réponses. Cette gestion permet de faire évoluer un groupe vers sa raison d’être. Nommer une tension en réunion, c’est permettre au groupe de faire un pas en avant dans une direction X ou Y, et de faire ce pas à plusieurs à condition de sortir des projections personnelles pour coller à la réalité du présent. Ce n’est pas se dire « on fait comment si le confinement dure jusque fin juin ? » car on ne sait pas. Donc on verra à ce moment-là, et on fera ensemble car on aura les compétences pour le faire. Il n’est pas nécessaire d’avoir déjà une idée de proposition lorsque l’on fait émerger quelque chose, il faut faire confiance à la force du groupe. Tout vient de ce qu’on a besoin de déconstruire.

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Au-delà de ces aspects « techniques », ce qu’on recherche c’est une collaboration vivante, joyeuse, créative et épanouissante pour chacun·e. On travaille ensemble mais surtout on se retrouve autour d’une passion commune pour l’élan collectif, et on tente de nourrir ce qui nous lie entre nous. Notre collectif est aussi un lieu d’expérimentation pour nourrir nos accompagnements.

Les méthodes de gouvernance partagée sont-elles facilement applicables dans tous les lieux et milieux ? Dans des grands groupes ? C’est une question idéologique. Dans l’idée, la réponse est oui. Si c’était fonctionnel partout, ce serait une manière de créer le changement : faire en sorte que les groupes en train de changer le système réussissent sur ce qu’ils ont envie de faire ensemble sans perdre du temps et de l’énergie dans des enjeux de pouvoir. Avant ça, il faut se questionner sur ce qui est confortable et le temps nécessaire pour faire le mieux possible. Pour ça il faut mettre les gens à l’aise et en confiance pour déconstruire des choses. S’adapter à leur vocabulaire… Ça peut fonctionner partout si on aide les individus et les collectifs à s’émanciper. Quant aux grands groupes, oui bien sûr c’est possible. Par exemple les forums ouverts sont bien pour ça. Si le groupe a une raison d’être commune et un cadre de fonctionnement élaboré et que, à l’intérieur, tout le monde peut trouver sa juste place, alors on peut faire beaucoup. Mais décider à 500 ce n’est pas si facile, il faut aussi envisager de choisir qui peut décider et sur quelles questions.

Cela n’encourage-t-il pas l’exclusion des personnes moins à l’aise avec l’idée de groupe ? En théorie la gouvernance partagée n’est pas excluante mais dans la pratique ce n’est pas forcément si facile. Parler d’exclusion, c’est déjà un pas : si le groupe se demande sur qui sa décision va avoir un impact, il y a déjà un travail de fait.

Est-il difficile de mettre en place la gouvernance partagée dans des grandes instances de prise de décision ? Les questions à se poser sont plutôt : Qui ou quelle entité prend telle ou telle décision ? Et qu’est-ce qu’on délègue ? Ce qui entraînerait sûrement plus de prises de décisions au niveau local, et moins un système en « pyramides ». Le niveau local permet que les seules personnes concernées prennent la décision. Le principe est qu’on est toutes et tous expert·es de nos réalités. On peut utiliser la consultation, demander des avis selon les différentes réalités mais celui ou celle qui est lié·e le plus directement à l’enjeu et à l’objectif prend la décision. Je vais illustrer mon propos : si un ouvrier casse une machine sur laquelle il travaille dans une usine, c’est lui qui doit prendre la décision d’en racheter une nouvelle et de quel modèle. Il peut certes demander un conseil à l’expert technique, un avis à la personne qui gère le budget, consulter ses collègues ouvriers… Mais c’est à lui que revient la décision.

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© Photos : Collectiv-a

« On a des rôles et des mandats clairs, qui sont évolutifs. Chacun·e est considéré·e par le groupe comme l’expert·e de son rôle. On pratique également la gestion par tensions. On entend par tension un potentiel transformateur »

Avez-vous connu des difficultés, des échecs ? Des échecs oui, sûrement, car nous ne sommes pas des expert·es de tous les sujets. Parfois il arrive que nous n’ayons pas la bonne méthode, pas le bon timing ; mais cela génère chez nous beaucoup d’apprentissages. Un exemple : dans un parti politique il fallait faire une élection mais on n’arrivait pas à passer de la concurrence à la coopération entre les membres. A un moment, il n’y avait plus de solutions, on a dû leur dire que l’on ne pouvait pas arriver au bout de la méthode. La méthode fonctionne s’il existe une envie d’avancer ensemble. Sans intention commune, on n’avance pas.

Alors comment créer un contexte propice à ce genre de démarche ? Comment mettre un groupe en confiance pour expérimenter une autre manière d’être ensemble ? Il faut que chacun·e prenne sa juste place (distance, prise de paroles…). En travaillant sur la posture de facilitateur·trice, on peut identifier les enjeux que traversent et vivent des personnes au sein des groupes. En tout cas il faut accepter que tout ne soit pas toujours fluide, facile, même pour les expert·es en facilitation. Ça demande du travail mais aussi de l’engagement, comme pour n’importe quel collectif.

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Comment travaille-t-on en tant que facilitatrice·teur en ces temps de confinement ? L’enjeu de base est le même qu’en vrai : savoir de quoi le groupe a besoin. Les outils ne sont pas les mêmes en ligne et les énergies non plus mais les mêmes questions se posent : comment font les groupes pour tenir leur raison d’être, de quoi le groupe a envie et besoin… Cela varie et il n’y a pas de règles de bases. En tout cas, ça pousse à la créativité, à la prise de décisions, à se réinventer… Il y aura encore des challenges pour les groupes dans le futur, c’est devant nous, mais on s’adaptera pour continuer à soutenir les espaces d’intelligence collective. Que ce soit pendant ou après le confinement, collectiv-a continuera à ouvrir des sas et à inviter les groupes à aller dans la direction dans laquelle ils souhaitent aller. Merci à Mélanie Ceyssens et Marie-Noëlle van Wessem.

Propos recueillis par Camille Berger

Rédactrice en chef du Scilophone

Plus d’infos sur Collectiv-a : https://collectiv-a.be Facebook : collectiv-a

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DOSSIER /  06

RÉINVENTONS LA DÉMOCRATIE

LA DÉMOCRATIE EST L’ AFFAIRE DE TOUTES & TOUS Entretien avec le mouvement Agora Mouvement citoyen bruxellois créé en mars 2018, AGORA lutte contre le désenchantement démocratique et prône une plus grande participation des citoyen·nes dans notre système politique à travers la création d’assemblées citoyennes tirées au sort. Fort de son siège obtenu aux dernières élections régionales bruxelloises, AGORA a pu mettre en place un premier cycle d’assemblées citoyennes depuis le mois de décembre 2019. Entretien avec deux de ses membres sur les enjeux du renouvèlement démocratique à Bruxelles et ailleurs, Marie Bodart et Diane Zune.

Bonjour, pouvez-vous présenter ? Quel est votre rôle au sein d’AGORA ? Marie Bodart : Juriste de formation, je suis engagée au sein du mouvement Agora par crainte d'une montée des extrêmes. Je suis persuadée que c'est en « sortant de notre bulle » et par le dialogue que les idées extrémistes et liberticides s'estompent. Je suis dans deux groupes de travail (GT). Dans le GT Mouvement qui s’occupe de toutes les questions internes au mouvement AGORA et dans le GT Parlement qui soutient le travail parlementaire de Pepijn Kennis, le député du mouvement AGORA élu aux dernières élections régionales, et qui travaille sur la mise en place des commissions mixtes au niveau du Parlement Bruxellois, c’est-à-dire des commissions parlementaires dans lesquelles les citoyen·nes seraient invité·es sur base d’un tirage au sort. Diane Zune : Pour ma part, je travaille pour Agora depuis août 2019. Je travaillais déjà précédemment dans la démocratie participative en France, à Kingersheim car selon moi le politique est source de solutions dont nous, les citoyen·nes, devons nous emparer. Suite à mon retour en Belgique j’ai eu la chance d’être engagée comme coordinatrice logistique de l’Assemblée Citoyenne Bruxelloise (ACB). Depuis, mon rôle a évolué. Non seulement je soutiens le GT Assemblée dans la préparation des jours d’Assemblée Citoyenne, mais je soutiens également Pepijn Kennis dans son travail au sein du Parlement.

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Qu’est-ce que le mouvement AGORA ? MB : Agora est un mouvement citoyen bruxellois, né en mars 2018 qui cherche à promouvoir la participation citoyenne au sein de notre système politique à travers la création d’assemblées citoyennes tirées au sort (ACT). Ce n’est pas nouveau qu’il y ait des mouvements promouvant ce type d’assemblées mais une des particularités d’AGORA c’est de vouloir les rendre permanentes et contraignantes c’est-à-dire que les décisions prises par les citoyen·nes au sein de ces assemblées ne soient pas juste consultatives mais qu’elles soient décisionnelles. Pour défendre cela, AGORA a décidé de se présenter aux élections régionales bruxelloises de mai 2019 afin d’essayer d’avoir un élu qui n’aura que pour seul rôle de défendre au sein du parlement bruxellois ce que l’assemblée citoyenne aura décidé. Et pour le moment, le pari est réussi vu que nous avons obtenu un siège, occupé pour le moment par Pepijn Kennis. Notre ambition à terme est évidemment d’intégrer pleinement ces ACT à toutes les strates du pouvoir en Belgique.

Comment fonctionne Agora ? MB : Agora fonctionne par des modes de décisions horizontaux et sociocratiques. Contrairement aux modes de décision traditionnellement verticaux de notre société actuelle,

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© Agora

dans lesquels quelqu’un donne des ordres et d’autres les exécutent, au sein d’AGORA on fonctionne avec des prises de décisions communes, mutuelles, donc avec une grande horizontalité. Concrètement, on fonctionne avec plusieurs groupes de travail : Assemblée, Parlement, Mouvement, Communication, Relation extérieures, Finances, Légal et IT. Chaque groupe de travail a un mandat bien spécifique. Et toute décision qui surpasse le mandat de ce GT est prise avec tous les membres d’AGORA. Nous sommes entre 50 et 100 personnes de divers horizons.

Où en est actuellement le mouvement AGORA ? Quels sont ses premiers résultats ? MB : Après les élections régionales du mois de mai 2019, nous avons effectué un tirage au sort de 6000 adresses. On y a distribué les courriers d’invitation à participer au premier cycle de l’Assemblée Citoyenne Bruxelloise (ACB) en octobre-novembre. 400 personnes ont accepté de participer et la première assemblée a été organisée le 7 décembre avec 89 personnes (en miroir au parlement bruxellois élu qui compte également 89 députés). Les quatre premières ACB ont déjà eu lieu. Ce qui est assez génial, c’est que le pari a été pour le moment relevé. On a 89 personnes qui représentent au mieux la population bruxelloise : parité de genre, égalité au niveau des diplômes, au niveau des âges et au niveau linguistique (francophone, néerlandophone, arabophone, anglophone…). Le taux de participation est assez élevé, avec une présence entre 65 et 75 personnes à chaque assemblée. Suite à ces quatre assemblées, les assemblistes ont déjà décidé que la proposition qui serait amenée portera sur la problématique du logement. Maintenant les prochaines assemblées tirées au sort auront pour but d’approfondir cette problématique et de voir plus précisément quel sera le contenu de l’ordonnance qui sera soumise au parlement bruxellois.

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« Ce n’est pas nouveau qu’il y ait des mouvements promouvant ce type d’assemblées mais une des particularités d’AGORA c’est de vouloir les rendre permanentes et contraignantes c’est-à-dire que les décisions prises par les citoyen·nes au sein de ces assemblées ne soient pas juste consultatives mais qu’elles soient décisionnelles »

Quels sont les premiers enseignements tirés des premières assemblées organisées ? DZ : Vaste question… Le cycle n’étant pas fini, il est difficile de donner une réponse claire et arrêtée. Tout d’abord, je dirais que le premier enseignement à tirer est l’envie et la motivation de la population bruxelloise. Nous leur demandons de se présenter le samedi matin, ce qui peut être parfois compliqué, mais pourtant les personnes sont au rendez-vous. Un autre apprentissage est la nécessaire adaptation de ce qui avait été imaginé. Je m’explique : un GT méthodologie a travaillé de longs mois sur la méthodologie de l’assemblée, sur comment travailler en groupe. L’idée était de diviser les citoyens en deux groupes : l’un réactif et l’autre proactif. En d’autres mots, une partie devait travailler sur l’élaboration d’une ordonnance tandis que l’autre se serait concentrée sur le travail parlementaire et la réaction face aux propositions émanant du Parlement. Cette première idée nous a donné beaucoup de fil à retordre. Il a finalement été décidé que cette première assemblée se concentrera sur l’élaboration de propositions. L’assemblée citoyenne telle qu’imaginée par Agora étant tout à fait novatrice, des adaptations sont inévitables. Pas à pas, c’est une nouvelle façon de faire vivre la démocratie que nous essayons de dessiner.

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© Agora

« Un aspect plus négatif, c’est la difficulté qu’on a eue et qu’on a encore à faire participer des personnes appartenant à la couche de la population la plus précaire. La représentativité de la population bruxelloise qui était « parfaite » lors de la 1ère assemblée est en train de se creuser. C’est une des choses pour lesquelles il faudra être très attentif pour la suite et les prochaines ACB »

MB : Pour moi, les premières assemblées organisées m’ont donné encore plus d’optimisme par rapport à la participation citoyenne. Certains participant·es affirment qu’ils n’ont jamais eu la parole sur des questions politiques et que là ils l’ont enfin ! Un autre élément très positif qu’on peut constater, c’est que la participation citoyenne commence à être prise au sérieux par les autres partis politiques. Le fait qu’Ecolo ait proposé ces commissions mixtes n’est pas anodin et je pense que la présence d’AGORA au Parlement y contribue. Un aspect plus négatif, c’est la difficulté qu’on a eue et qu’on a encore à faire participer des personnes appartenant à la couche de la population la plus précaire. Ça a été une difficulté lors de la distribution de courrier parce que c’était principalement ceux qui ne donnaient pas de réponse aux invitations envoyées. On a donc été faire du porte à porte. Ce qui a été très instructif. On a rencontré des personnes intéressées mais qui, pour diverses raisons, ne voulaient ou ne pouvaient pas participer. Les trois principales réticences exprimées étaient : le manque de confiance dans leurs capacités à s’exprimer correctement, la méfiance envers la capacité d’autres personnes à prendre des bonnes décisions (on a par exemple plusieurs fois entendu des gens dire « moi je connais ce voisin, je n’ai pas envie qu’il prenne des décisions pour moi  ») et le sentiment d’incompétence de

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soi-même en estimant qu’elles ne pourront pas prendre des décisions adéquates. Ce porte à porte a tout de même permis que des personnes plus précarisées viennent et qu’en participant elles prennent une certaine confiance. Parmi les participants manquants au sein de l’ACT, c’est néanmoins eux qui sont le plus absents. Certains sont venus la première fois et ne sont plus revenus après. Donc petit à petit, la représentativité de la population bruxelloise qui était « parfaite » lors de la 1ère assemblée est en train de se creuser. C’est une des choses pour lesquelles il faudra être très attentif pour la suite et les prochaines ACB.

Par rapport à cette progressive désaffection des participant·es provenant des couches plus défavorisées, est-ce qu’il y a des choses mises en place ? DZ : Pour que la démocratie participative ne soit pas l’apanage d’une frange privilégiée de la société, un défraiement pour leur participation ainsi qu’un lunch sont proposés aux assemblistes. Plusieurs services ont également été mis en place pour permettre au plus grand nombre de pouvoir participer. Un service de garderie est mis à disposition et un

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La démocratie est l’affaire de toutes et tous

espace bien-être est également disponible pour accueillir les assemblistes et leur permettre d’évacuer le stress, la peur, ou toute autre émotion qui pourrait leur peser sur le moral. C’est une priorité : que chacun et chacune puisse trouver sa place au sein de l’assemblée et puisse s’exprimer en toute intimité si un évènement ou une parole a mené à un inconfort.

En quoi la création d’ACT permet de lutter contre le désenchantement démocratique et le désengagement électoral des classes populaires ? DZ : Le message d’Agora est que la démocratie est l’affaire de toutes et tous ! MB : Tout à fait. Il y a un dégout grandissant des citoyens au pouvoir politique. Pour moi, les ACT servent également à la critique du système politique actuel et à l’émancipation de chacun·e en promouvant la participation politique des citoyen·nes. Ce qui serait génial c’est que des initiatives comme la commission mixte à Bruxelles, le parlement citoyen en communauté germanophone soient intégrés à toutes les strates du pouvoir. Personnellement, je rêve d’un bicaméralisme avec une assemblée tirée au sort. Et ce qu’AGORA fait c’est de montrer que c’est tout à fait réalisable.

Quels sont selon vous les freins à la mise en place permanente et reconnue de ces ACT ?

© Agora

A ce stade, comment voyez-vous le futur de la démocratie en Belgique ? Les crises sont rarement des moments propices aux revendications démocratiques et en même temps elles constituent sans nul doute des fenêtres d’opportunité… DZ : La Belgique ne fait pas exception en matière de crise démocratique. Jusqu’il y a peu, nous détenions le triste record du pays ayant été le plus longuement sans gouvernement de plein exercice. Ces crises à répétition démontrent le gouffre démocratique dans lequel nous sommes plongé·es. On demande aux citoyen·nes d’exprimer leurs préférences politiques par le vote mais les élu·es ne parviennent pas à se mettre d’accord. Pire encore, ce sont ces mêmes élu·es qui nous répètent que la démocratie participative est trop lente. Il me paraît pourtant difficile de s’enorgueillir de la rapidité de la démocratie représentative dans notre pays… Pendant que les tractations se languissent entre les différents chefs de parti, les citoyen·nes tiré·es au sort étaient en train de travailler à leurs propositions quant au logement. Je pense donc que ces crises gouvernementales permettent de montrer les limites de notre système mais dévoilent également une formidable opportunité de repenser la démocratie en Belgique.

MB : Il y a d’une part tous les freins connus de la participation politique citoyenne et d’autre part des freins émanant du politique et liés au caractère contraignant des décisions prises au sein de ces ACT. Le monde politique est pour le moment très réticent à donner un pouvoir décisionnel à ces assemblées et les utilise le plus souvent pour justifier ou légitimer leurs propres propositions politiques. Pour les ACT non contraignantes, je pense que le seul frein est mental : la peur d’être représenté par des personnes peu compétentes ou la peur de ne pas capable de prendre en compte la complexité de la réalité. Pour les ACT contraignantes, en plus de ce que je viens d’évoquer, il y a un frein juridique : il y a un avis de 2009 du conseil d’Etat qui interdit que des consultations populaires et des ACT puissent être contraignant·es.

MB : J’ai des craintes pour le futur de la démocratie en Belgique mais aussi de nombreux espoirs. La situation actuelle nous montre qu’on s’accommode facilement d’un pouvoir très vertical. Pour l’instant on est en train de l’applaudir. Cependant, mon côté idéaliste aurait tendance à dire qu’on se dirige vers un bicaméralisme comme je l’ai expliqué avant. Le fait qu’AGORA ait réussi à obtenir un siège au parlement bruxellois montre à quel point il y a de plus en plus de personnes qui réclament plus de participation citoyenne, qui désirent se réapproprier le pouvoir politique. J’ai l’impression que la nouvelle génération est demandeuse de plus de participation citoyenne et d’avoir un pouvoir de contrôle plus important sur le pouvoir en place. C’est une excellente chose !

DZ : Selon moi, le principal frein me semble être la volonté de nos décideurs politiques. Lorsqu’on aborde la question du pouvoir décisionnel donné aux citoyens, il nous arrive d’être taxés de « radicaux ». Est-ce si inimaginable de se dire qu’un citoyen est tout à fait capable de prendre des décisions politiques ? Pourtant, les élu·es siégeant au Parlement sont eux aussi d’abord et avant tout des citoyen·nes. Nous proposons un système hybride où la démocratie serait participative et représentative. Où chacun représente la société à sa manière : par le plébiscite citoyen d’une part, part la représentation de la diversité sociétale de l’autre.

Pour finir, quel appel en tant que mouvement politique citoyen lancez-vous ? Les portes d’AGORA sont ouvertes. Toutes les personnes intéressées par le projet d’Agora et par l’implication de tous et toutes dans les décisions politiques à tous les niveaux sont les bienvenues !

Entretien réalisé par Julian Lozano Raya

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Politologue et formateur en ECMS chez ITECO

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TÉMOIGNAGE

  Belgique

À L’ AVENTURE ? À la verdure !  

En août dernier, j’ai participé à un projet d’été du SCI. Soucieuse de réduire mon empreinte écologique et avide de découvrir autrement mon cher plat pays, c’est tout naturellement que je me suis laissé séduire par un projet environnemental itinérant en Belgique organisé, pour la deuxième année consécutive, par le Groupe d’Action Locale (GAL) de l’Entre-Sambre-et-Meuse – une asbl qui vise à mettre en œuvre des projets variés en lien avec l’agriculture, l’environnement, l’emploi local et la cohésion sociale du territoire. En m’y inscrivant, j’avais pour seule attente d’avancer dans la remise en question de mon mode de vie, sans pour autant partir loin ni même courir le monde. Le voyage n’en a pas été moins extraordinaire et dépaysant, que du contraire !

Premiers partages et jardins papote Après une correspondance à Charleroi Sud et pas moins de deux heures de train, pendant lesquelles je contemple les paysages de campagne qui défilent à toute vitesse devant mes yeux rêveurs, songeant avec curiosité à ce qui m’attend, me voilà arrivée à destination : la petite gare de Berzée, un village wallon dans la province de Namur, qui m’était jusque-là inconnu et dont le calme paisible est sur le point d’en étonner plusieurs d’entre nous habitué·e·s au bruit et à la pollution des villes. Le dépaysement, un comble, dans son propre pays ! est immédiat. Dès mon arrivée, je fais la connaissance des cinq autres participant·e·s venu·e·s d’un peu partout – Mexique, Russie, Vietnam et Belgique – conquis·es eux·elles aussi par la thématique du projet. Je suis loin d’imaginer que ces volontaires internationaux avec lesquel·le·s j’échange timidement de premiers mots vont si vite devenir une véritable petite famille pendant les dix jours qui suivront… D’emblée, la première soirée au gîte, où nous logerons pendant toute la durée du projet, est placée sous le signe du partage : partage d’un repas cuisiné ensemble à partir d’un panier de légumes de saison, partage de vécus et d’intérêts communs qui nous ont notamment rassemblé·e·s autour de ce projet, partage de discussions animées à refaire le monde, partage de certaines spécificités culturelles de nos pays respectifs, partage de jeux et de rires…, le tout autour de bières locales. Voilà qui annonce déjà la couleur des quelques jours hauts en couleur que nous nous apprêtons à vivre…

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Le lendemain, au réveil, après avoir partagé un copieux petit-déjeuner, nous enfilons nos gants et bottines pour nous mettre en route vers la première étape de ce voyage teinté de vert : les Jardins papote, un potager collectif créé bénévolement par des citoyen·ne·s au pied de l’abbaye de Brogne, située à une trentaine de kilomètres de Berzée. Beaucoup d’entre nous n’ayant pas la main verte, nous sommes d’abord quelque peu intimidé·e·s par la tâche, mais très vite, nous enfouissons nos mains dans la terre, emporté·e·s par l’enthousiasme communicatif des bénévoles qui nous guident avec bienveillance : pendant deux jours, nous plantons, désherbons, aménageons les sentiers et les parterres, entretenons la vigne… dans la bonne humeur et la convivialité. De fait, la passion contagieuse de ces bénévoles engagé·e·s, la totale communion avec la nature, la solidarité spontanée qui naît très vite entre nous tou·te·s, les chansons entonnées dans différentes langues, ponctuées par des moments de silence méditatif : tout concourt à nous enivrer du plaisir simple, presque sacré, auquel nous goûtons. En travaillant la terre, nous nous reconnectons à l’essentiel et rien ne peut venir dissiper la douce ivresse d’un tel plaisir, pas même nos muscles endoloris par un travail physique inhabituel sous la chaleur caniculaire d’un beau jour d’été.

La convivialité au centre du projet Après ce premier week-end à Brogne, nous rejoignons notre deuxième étape : Gerpinnes, à 13 kilomètres de Berzée, où deux bénévoles du cercle horticole Le Magnolia nous attendent pour aménager la mare de leur jardin partagé,

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Projet de volontariat dans le Sud… de la Belgique !

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« Cette expérience a été une source d’inspiration, puisée dans les quatre merveilleux endroits et dans l’habitat groupé que nous avons découvert ; mais aussi dans les échanges enrichissants avec des personnes d’ici et d’ailleurs, avec lesquelles j’ai tissé des liens forts et (re)découvert mon pays. Ce projet m’a également permis de croire en la force du collectif ainsi qu’au changement durable qui est en marche, instillé principalement par les initiatives citoyennes, tout en renforçant mon envie d’adopter un mode de vie le plus durable et autonome possible »

vert de plantes aromatiques et médicinales en tous genres, en vue de son inauguration prochaine. Pendant deux jours, nous défrichons, débroussaillons, désherbons, arrachons le lierre grimpant, vidons et débâchons la mare que nous recreusons méticuleusement, sous les conseils avisés des bio-ingénieur·e·s qui nous orientent, de manière à ce que celle-ci respecte davantage le biotope local. La tâche ardue, qui nous pousse pour beaucoup à dépasser nos limites, ne s’en révèle pas moins stimulante, grâce à l’enthousiasme des citoyen·ne·s et la bonne humeur ambiante, et gratifiante : quel sentiment d’accomplissement nous avons éprouvé en contemplant le résultat final lors de l’inauguration de la mare pendant la journée portes-ouvertes du jardin ! Après ces quelques jours passés au vert, nous sommes ensuite accueilli·e·s par des habitant·e·s de Gourdinne, à moins de 5 kilomètres de Berzée, avec lesquel·le·s nous allons remettre

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en couleur, pendant deux jours, la salle principale d’une ancienne école qu’ielles ont courageusement réinvestie pour en faire un espace citoyen. La maison de Gourdinne compte une donnerie, organise des « apéros pirate » entre voisin·e·s et des expositions de photos, et cherche à développer davantage d’activités (repair cafés, soirées jeux, ciné-débats…). Mais elle est menacée d’être saisie si ses murs ne sont pas rafraîchis à temps… Une situation qui ne fait que renforcer leur engagement indéfectible et qui n’entame absolument pas leur bonne humeur : à nouveau, la convivialité règne ! La dernière étape du projet se déroule dans le parc jouxtant le centre culturel de Walcourt, partenaire du GAL, qui accueille depuis plusieurs années le fameux événement Parc en  fête lors duquel le public a tout le loisir de participer à une palette d’ateliers artistiques (photographie, dessin, cirque, peinture…), dans l’après-midi, ainsi qu’à des concerts gratuits,

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Projet de volontariat dans le Sud… de la Belgique !

dans la soirée. Nous commençons par aider au montage, participons à certains ateliers et nous prélassons dans l’herbe, en cette belle après-midi d’été, afin de nous préparer au service du bar qui nous occupera toute la soirée. Et quelle soirée ! Je n’oublierai jamais la joie des volontaires, conscient·e·s de vivre un moment privilégié « à la belge », mêlée à celle des client·e·s du coin quelque peu surpris·e·s de se faire servir leur bière locale par des jeunes venu·e·s des quatre coins du monde ; ce qui ne manqua d’ailleurs pas d’éveiller leur intérêt ! Le lendemain de cette soirée festive, nous aidons au démontage et au rangement avant de partager une énième délicieuse soirée autour d’un ultime repas aux saveurs d’ailleurs (durant ces dix jours, nous avons, chacun·e à notre tour, cuisiné pour le groupe un plat typique de chez nous). Les repas et temps de pause partagés entre nous et avec les citoyen·ne·s locaux·les ont d’ailleurs été des moments forts du projet, toujours plus riches en échanges éclairants.

Partir plus près pour voir plus loin Tous ces moments-là, en me connectant davantage à la nature, à moi-même et aux autres, m’ont fait prendre conscience que l’essentiel se trouvait là, dans les petits gestes de la vie quotidienne qui font les grands bonheurs, et non pas dans les petits soucis de mon quotidien. Cette expérience a été pour moi une véritable source d’inspiration, puisée, non seulement, des quatre merveilleux endroits et de l’habitat groupé que nous avons découvert ; mais aussi des échanges enrichissants avec des personnes extraordinaires d’ici et d’ailleurs, avec lesquelles j’ai tissé des liens forts et durables et (re)découvert mon pays d’un regard neuf. En me dotant d’une palette de précieux outils, ce projet m’a également permis de croire plus que jamais en la force du collectif ainsi qu’au changement durable qui est actuellement en marche, instillé principalement par les initiatives citoyennes, tout en renforçant mon envie d’adopter un mode de vie plus durable, le plus autonome possible. Finalement, je suis partie faire un projet vert dans le Sud de la Belgique, j’en suis revenue les yeux illuminés par tous ces petits moments hauts en couleur et la tête remplie de souvenirs colorés : la bienveillance, la convivialité, la solidarité, le partage inconditionnel, l’engagement citoyen, le pouvoir du collectif… sont autant de mots qui me viennent en tête lorsque je repense à ce projet. Mais surtout, j’ai pris conscience que la grandeur du voyage ne se mesure pas au nombre de kilomètres parcourus ni au nombre de jours passés : il en faut parfois peu pour vivre un grand voyage, un voyage qui vous bouleverse et vous change profondément de l’intérieur…

Sarah Ezzidi

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

Un cadre de sécurité, un foisonnement d’idées et de belles activités

LA VIE EST INTENSE AU RELAIS DU MONDE

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Natoye, Belgique © Maxime Ringeot

Du 01 juillet au 14 juillet 2019, j’ai réalisé un projet d’animation dans un centre pour demandeurs d’asile, le centre Croix-Rouge de Natoye appelé « Le Relais du Monde ». J’ai beaucoup apprécié cette expérience enrichissante qui m’a permis de prendre conscience des conditions de vie dans un centre pour demandeurs d’asile en Belgique ainsi que d’appréhender de manière plus complète les difficultés inhérentes à la vie d’un exilé ou les raisons qui le poussent à fuir son pays.

J’ai décidé de réaliser ce projet de volontariat car je souhaitais vivre une expérience plus intense que celle que j’ai l’habitude de faire quelques heures par mois. De plus, la thématique de l’immigration me touche particulièrement. Nous étions une petite équipe composée de deux garçons (Maxime, le coordinateur belge et un Mexicain) et quatre filles (deux Portugaises, une Tchèque et moi). L’accueil a été bien organisé par notre coordinateur. Dès le début, nous avons établi un cadre de sécurité et nous nous sommes mis d’accord sur certaines règles pour favoriser le bien-être de chacun. La nourriture et l’hébergement étaient simples. Nous avons dormi tous ensemble dans la bibliothèque pendant 15 jours, mais cela ne m’a pas posé de problème. J’ai eu plus de difficultés avec les repas qui comportaient énormément de viande (parfois deux fois par jour !) et peu de légumes. Le soir, soit nous avions des activités avec les résidents (comme regarder un film), soit nous étions libres et, dans ce cas, nous passions la soirée dehors à discuter avec les résidents et à regarder les matchs de foot quotidiens. L’objectif du projet consistait à organiser des activités pour les petits et les grands, qu’elles soient artistiques, culturelles, sportives ou culinaires. Nous nous sommes donc réunis au début de la semaine pour brainstormer un maximum d’idées et nous avons ensuite établi un planning hebdomadaire, planning que nous avons ensuite affiché de manière journalière à plusieurs endroits dans le centre. Il était difficile de toucher les adultes dont la plupart pensaient que nous étions là uniquement pour les enfants. Les affiches avec les activités pour adultes étaient parfois arrachées. Ce n’était pas très agréable. Une suggestion pour l’an prochain : présenter aux résidents d’une part l’équipe des volontaires et d’autre part les objectifs du projet.

Beaucoup de personnes pensaient que j’étais une stagiaire et que je travaillais dans le cadre de mes études. Quand je leur ai expliqué que c’était une démarche bénévole, durant mes congés professionnels, certains étaient très surpris (positivement). Ils étaient en effet touchés par le fait qu’on désire passer nos vacances avec eux. Les enfants étaient toujours présents aux rendez-vous. J’ai beaucoup apprécié les moments avec eux, même si parfois leur présence était envahissante, moi qui n’ai pas l’habitude de m’occuper de si jeunes enfants. Certains enfants sont en constant besoin d’attention. Et puis les journées étaient parfois longues, surtout quand on continuait à s’occuper d’eux le soir après 17 heures. Nous avons tenu un carnet de bord reprenant les activités réalisées et un commentaire sur chacune d’elles. Comme ce projet a lieu chaque année, une évaluation des activités et de l’organisation générale est essentielle à une amélioration progressive et à une meilleure satisfaction des résidents. C’est ce qu’on appelle la capitalisation des expériences. J’ai beaucoup apprécié cette expérience, particulièrement les échanges et les discussions avec les résidents. Et je suis encore en contact avec certains d’entre eux. J’espère avoir pu, par ma participation à ce projet et par mon intérêt vis-à-vis leur situation, leur apporter mon soutien moral pendant deux petites semaines.

Tanaïs Museur

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

  Suède

VIVRE DANS UN ÉCOVILLAGE Un rapport différent à la nature

Difficile de résumer une expérience aussi riche. De février 2018 à février 2019, douze mois qui m’ont beaucoup marquée. J’ai effectué un Service volontaire européen (SVE, aujourd’hui remplacé par CES : Corps européen de solidarité) dans la région de Järna en Suède. J’ai vécu dans l’écovillage Charlottendal et travaillé pour l’organisation Omställning Järna (« Järna en transition »). Quelle année !

Je pourrais parler de mes motivations à partir : mon intérêt pour les modes de vie durables en général et les écovillages en particulier, mon désir de travailler pour une association environnementale, ma conviction qu’une année de volontariat est un tremplin vers l’emploi. Je pourrais aussi présenter le programme SVE, destiné aux personnes de 18-30 ans et leur permettant de partir travailler pour une période de deux à douze mois dans un autre pays européen que leur pays de résidence. Je pourrais en dire plus sur les recherches que j’ai faites avant de trouver une organisation d’accueil SVE et sur les entretiens de sélection. Mais plutôt que de développer ces éléments m’ayant conduite jusqu’en Suède, je souhaite surtout partager dans les quelques pages qui me sont imparties ce que l’expérience de volontariat m’a appris.

Les modes de vie durables en pratique Je pars pour la Suède en février 2018. Mon programme de SVE doit comporter une multitude d’activités : 50% du temps est dédié à des tâches à l’écovillage Charlottendal : nourrir les animaux de la ferme (moutons, poules, oies et chevaux), faire les foins durant l’été, créer et prendre soin d’un potager, participer à la construction d’une maison en bois. Les autres 50% sont dédiés à quatre organisations membres de Järna en transition : une organisation de coopération au développement, un repair-café pour vélos, un jardin de permaculture et l’école maternelle de Charlottendal. Je vais partager ce SVE avec deux autres volontaires. Le programme est attrayant et j’arrive en Suède avec beaucoup d’attentes. J’arrive le même jour qu’une autre volontaire russe, Svetlana. Le troisième volontaire est finlandais et se nomme Edward, il doit nous rejoindre quelques semaines plus tard. Au début je suis déçue, c’est la première fois que Charlottendal accueille des volontaires et l’horaire des

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volontaires ou les tâches attendues ne sont pas clairs. Les premières semaines Svetlana et moi nous occupons surtout des animaux et travaillons à l’organisation de coopération au développement les vendredis. Nous avons beaucoup de temps libre dont je ne sais pas trop que faire. Les choses changent lorsqu’Edward arrive au début du mois de mars. Il a déjà habité à Charlottendal auparavant et se charge de nous proposer des tâches à la ferme. Le printemps arrive aussi et, dès avril, les choses commencent à bouger. De nouvelles activités s’ajoutent à notre horaire. Nous rencontrons le charpentier de l’école maternelle, avec lequel nous commençons à travailler chaque mercredi. Les enfants de l’école maternelle passent un jour de la semaine dans une petite forêt. Notre objectif est d’y construire un abri en bois pour que les enfants aient un endroit où manger leur collation et se réchauffer, surtout en hiver. Nous participons à toutes les étapes de la création : nous discutons de l’endroit où placer l’abri, nous dessinons et construisons des maquettes. Une fois la forme de l’abri décidée, la construction commence : d’abord la charpente, puis les murs intérieurs. Beaucoup de peinture. L’installation d’un poêle à bois, de la construction en paille et en argile. Les murs extérieurs, plus de peinture. J’apprends à me servir de nouveaux outils tout au long de l’année : scie à onglet, scie circulaire, niveau à bulle, ciseau… Je n’ai jamais fait de charpenterie avant, et l’expérience me plaît énormément. Le jardin de permaculture commence également ses activités au printemps, et nous y consacrons nos mardis. Le jardin accueille déjà un groupe de volontaires travaillant au potager, et le rôle des volontaires SVE est surtout dans la cuisine : préparer le café pour la pause du matin, puis le repas de midi pour les autres volontaires. Nous nous en chargeons jusqu’à l’été.

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© Photos : Noora Puolamaa

« Je n’avais jamais pensé pouvoir construire ma propre habitation mais j’ai pris confiance en ma capacité de faire des tâches manuelles. Je sais maintenant que ce sont des choses que je peux apprendre. Ma perception de mes propres capacités s’est ainsi étendue ; c’est très agréable »

Durant l’été, notre programme de travail change. L’organisation de coopération au développement et l’école maternelle sont en congé en juillet et en août. Le jardin de permaculture met son programme de volontariat sur pause et n’a plus besoin de nous. Nos tâches se focalisent alors sur la construction d’une nouvelle maison en bois pour les volontaires de Charlottendal. Il s’agit d’une maison à rondins empilés, dont la structure de base a été construite de fin mai à début juin par des ouvriers estoniens. L’isolation de la maison est faite, l’électricité installée. En juillet et août, nous travaillons sur les finitions : peindre l’extérieur de la maison ainsi que les planches qui formeront le plancher et le plafond, puis les installer, planche par planche. Lorsque la maison est suffisamment prête, Svetlana et moi y emménageons pour y habiter le restant de l’année. A l’automne, nos tâches reprennent avec l’organisation de coopération au développement et le charpentier de l’école maternelle. Une nouvelle organisation s’y ajoute, remplaçant le jardin de permaculture : c’est le repair-café pour vélos. Nous nous y occupons de l’accueil des clients, et apprenons quelques bases dans la réparation de vélos.

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A l’organisation de coopération au développement, ma tâche principale a été de créer un nouveau site web pour l’organisation. Avec Edward et Svetlana, nous avons aussi aidé dans l’organisation de quelques événements au cours de l’année. En novembre, nos efforts se concentrent sur la préparation d’un gala de récolte de fonds, qui est le plus grand événement annuel de l’organisation. L’objectif est de sensibiliser un grand public aux projets internationaux de l’organisation dans les domaines de l’agriculture, l’éducation et la santé. A l’écovillage, une tâche importante à l’automne est le recrutement de nouveaux volontaires SVE pour l’année suivante. C’est la première fois que je suis de l’autre côté du processus de recrutement, et l’expérience est intéressante. Je me vois réfléchir aux compétences et qualités que nous recherchons chez les volontaires, au nombre de volontaires à engager, à leur complémentarité et aux autres conditions pour qu’ils et elles forment une belle équipe. L’hiver est calme. Avec Svetlana, nous apprenons à faire un couteau et un bol en bois. Notre emploi du temps redevient plus léger. Je réfléchis à mon futur après le SVE. J’ai surtout envie d’en savoir plus sur la permaculture, et je pense prendre des cours.

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Projet de volontariat long terme en Suède

Quelques apprentissages-clés L’année à Järna m’a équipée de nouveaux savoir-faire : des bases en charpenterie, en réparation de vélos. J’ai fait du jardinage, pris soin d’animaux et planifié et cuisiné des repas pour une vingtaine de personnes. J’ai construit un site web, recruté des nouveaux volontaires. Toutes ces tâches étaient nouvelles pour moi. Le travail de charpenterie m’a particulièrement marquée : je n’avais jamais pensé pouvoir construire ma propre habitation mais j’ai pris confiance en ma capacité de faire des tâches manuelles. Je sais maintenant que ce sont des choses que je peux apprendre. Ma perception de mes propres capacités s’est ainsi étendue ; c’est très agréable. J’ai aussi beaucoup réfléchi au mode de vie qu’est l’écovillage. C’est une communauté cherchant à vivre de façon aussi durable que possible sur un même lieu, par exemple en produisant sa propre nourriture, générant sa propre énergie, construisant ses habitations et prenant des décisions en commun. Je vois cela comme un mode de vie relativement durable, qui nuit peu à l’environnement. Il a été très intéressant, en vivant dans un tel endroit, de voir les aspects positifs de ce mode de vie mais aussi les difficultés qui y surviennent. La prise de décisions en groupe est un bon exemple : par quel processus prend-on des décisions ? Comment donner une voix à chaque personne et éviter que les personnes à la voix la plus haute imposent leur avis ? Comment créer une vision commune de l’écovillage, partagée par tous ses habitants ? Ce sont beaucoup de nouvelles questions qui me sont venues, et j’ai commencé à comprendre plus en profondeur le fonctionnement d’un écovillage. En d’autres termes, je pense que ma vision de ce mode de vie est devenue moins idéalisée et plus réaliste. J’ai habité la moitié de ma vie en Belgique mais je suis d’origine finlandaise et, pour cette raison, la culture suédoise ne m’a pas paru si différente de la mienne. Je dirais cependant que la culture de la région de Järna m’a marquée. On m’a dit plusieurs fois que Järna, ce n’est pas la Suède ; qu’il s’agit d’une région très particulière de la Suède. Historiquement, c’est le centre suédois d’un mouvement philosophique nommé « anthroposophie », issu de l’Autriche du début du XXe siècle. En somme, ce mouvement postule l’existence d’un monde spirituel en parallèle au monde matériel. Il a des applications dans l’agriculture, l’éducation, la médecine : l’agriculture « biodynamique », les écoles Waldorf / Steiner et l’homéopathie sont toutes connectées aux principes de l’anthroposophie. En plus d’être influencée par l’anthroposophie, d’un point de vue géographique Järna se situe à la campagne : c’est une petite ville de quelques milliers d’habitants, entourée de fermes biodynamiques, de forêts et d’habitations. La nature est proche, surtout si on va régulièrement cueillir les baies ou champignons de la forêt d’à côté, si on cultive son jardin ou sa ferme, si on habite dans une yourte ou une maison en bois et qu’on a besoin de bois pour se réchauffer. La nature est une alliée au quotidien : elle nous donne des ressources pour nous nourrir, pour construire un abri où habiter. C’est un lieu de beauté et de ressourcement. C’est en fait une « terre mère » qui nous donne la vie et nous porte. Un caractère sacré lui est attribué : elle est dotée de forces particulières,

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« La nature est une alliée au quotidien : elle nous donne des ressources pour nous nourrir, pour construire un abri où habiter. C’est un lieu de beauté et de ressourcement. C’est en fait une « terre mère » qui nous donne la vie et nous porte. Ce rapport spirituel à la nature me touche profondément, encore aujourd’hui »

peuplée d’esprits. Une gratitude pour tout ce que la nature nous donne est enracinée dans l’esprit de beaucoup des personnes que j’ai rencontrées ; elle est aussi exprimée par des cérémonies. Ce rapport spirituel à la nature me touche profondément, encore aujourd’hui. Je pense que c’est quelque chose que l’homme contemporain a presque entièrement perdu, mais il est sans doute encore présent chez les peuples indigènes à travers le monde. Je suis convaincue que, quand on pense et que l’on ressent que la nature est sacrée, on n’est plus capable de la détruire, de la voir comme une ressource illimitée dont l’homme est propriétaire et maître. Je pense que l’écologie contemporaine aurait beaucoup à apprendre des peuples indigènes et du lien spirituel à la nature, et c’est quelque chose dont l’année à Järna m’a fait prendre conscience. On m’a mise face à une façon de penser différente de la mienne, et cela m’a fait beaucoup de bien.

Noora PUOLAMAA

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

  Malawi

PLONGÉE DANS LA VALLÉE de Chikwawa Cette année, j’ai décidé de voyager. Non pas voyager pour simplement visiter un nouveau pays mais surtout, voyager pour découvrir une nouvelle culture, une nouvelle manière de travailler, un nouveau regard sur la société, sur l’environnement, sur notre monde. Étant diplômée d’un bachelier en Géographie, mon intérêt est surtout tourné vers tout ce qui concerne l’environnement et sa gestion. Afin de combiner voyage et expérience sociale, j’ai opté pour l’option du volontariat.

Débarquement immédiat

Immersion au sein d’une culture inédite

Après m’être renseignée, j’ai trouvé ce projet au Malawi dans une organisation locale – SURCOD - se basant sur le développement durable. C’était la combinaison parfaite pour moi : découvrir un nouveau pays, travailler avec une équipe de locaux sur des sujets qui m’intéressent, vivre en immersion totale au sein de la famille du patron de l’association, être la seule européenne du district – ce qui n’a pas toujours été simple, certes.

Première difficulté rencontrée pour moi : la langue. En effet, la langue de travail au Malawi est l’anglais mais dans ce contexte de petite organisation locale, le Chichewa (dialecte local), finit toujours par faire son apparition. Malgré ce décalage, qui au début n’est pas toujours confortable, je sens directement que j’ai ma place dans l’équipe, mon mot à dire sur chaque activité.

Arrivée à Blantyre, la seule et unique ville au sens propre du terme en dehors de la capitale, le patron qui est mon père d’accueil, January, m’accueille très chaleureusement et m’emmène dans sa famille qui va devenir la mienne pour les deux prochains mois. Je découvre alors mes nouveaux frères et sœur, ma maison, ma chambre, mon nouvel environnement. On est dimanche, jour très calme au village de Chikwawa. J’en profite pour m’installer, faire connaissance avec ma famille, discuter avec January de comment vont se dérouler les prochains mois au sein de l’association, quel sera le travail, quels sont les différents projets… Le lendemain, 8h au bureau - petite pièce à l’autre bout du village, entourée de chèvres et de cochons - je rencontre l’équipe : 4 volontaires locaux, Lucia, Isaac, Chrispin et James. Tous et toutes aussi souriant·es les un·es que les autres. Nous sommes début janvier 2020. Au programme : planification de la nouvelle année, nouvelles stratégies à mettre en place pour les différents projets, recherche de nouveaux partenaires…

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Deuxième difficulté rencontrée au sein de l’équipe : la manière de travailler. Les malawiens ont tendance à être assez réservé·es. Ce qui, dans un cadre professionnel occidental, peut ralentir la productivité du travail. Venant d’une société où la productivité est au centre de toute action, à première vue, cela me paraît étrange. Au début, je suis assez frustrée, j’essaye de les motiver, les encourager à s’exprimer, à avancer, à faire plusieurs choses en un meeting. Deux semaines plus tard, je n’observe pas de changement. Je me dis alors : « Bon, Sarah, c’est peutêtre toi qui dois t’adapter au rythme d’ici. Tu n’es pas en position de changer leurs habitudes ». Ce que j’ai fait tout en continuant à les stimuler, les motiver à s’exprimer, les inciter à dire leur avis car souvent, ils ou elles n’osaient pas donner leur opinion sur un choix qu’on devait faire ensemble, qui concernait toute l’équipe. Après un peu plus d’un mois, je commence à observer une réelle différence, je suis super contente. Le jour de mon départ, Isaac, 27 ans, un collègue, me dit « Sarah, merci ! Grâce à toi, aujourd’hui j’ose m’exprimer, dire mon avis devant un groupe, prendre des initiatives. Et cela, c’est toi qui me l’as

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© Photos : Sarah Boutsen

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appris, c’est toi qui m’as aidé à m’ouvrir ». Je n’oublierai jamais ce sentiment d’avoir pu apporter quelque chose de positif, de nouveau à quelqu’un. Ce sentiment, je l’ai ressenti tout au long de mon expérience. En effet, les projets mis en place au sein de l’organisation sont basés sur le partage de connaissance et de savoirs. Bien évidemment, ce processus de partage ne s’est pas fait que dans un sens, bien au contraire. Toutes les personnes qui ont fait partie de mon expérience, de près ou de loin, m’ont transmis des savoirs, des nouvelles valeurs qui me seront précieuses tout au long de ma vie. Elles m’ont énormément apporté. Après deux mois de vie quotidienne au rythme malawien, prendre le temps, ne pas connaître la signification de « vite », « stress », « rush », a changé ma façon d’aborder les choses dans ma vie quotidienne. Même en étant de retour à Bruxelles, tout est plus cool dans ma tête. Ils m’ont inculqué que même si tu rencontres une montagne d’obstacles avant d’atteindre ton objectif, tu atteindras toujours le sommet. Et si cela prend plusieurs heures, plusieurs jours voire plusieurs semaines, ce n’est pas grave, le sommet ne s’en va pas.

S’ennuyer chez SURCOD ? Je ne pense pas ! Trois projets sont implantés par SURCOD au sein de la communauté de Chikwawa. Le premier concerne l’éducation sur les menstruations des jeunes filles et l’hygiène durant cette période. Ce projet se fait dans les écoles primaires du district. Le but principal de ce dernier est de combattre les tabous encore très forts présents dans la plupart des communautés.

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« Ce processus de partage ne s’est pas fait que dans un sens. Toutes les personnes qui ont fait partie de mon expérience, de près ou de loin, m’ont transmis des savoirs, des nouvelles valeurs qui me seront précieuses tout au long de ma vie. Après deux mois de vie quotidienne au rythme malawien, prendre le temps a changé ma façon d’aborder les choses dans ma vie quotidienne »

On discute avec elles de ce que cela représente pour elles, quelles sont les contraintes qu’elles rencontrent à l’école ou dans leur famille durant leur période. Après discussions et quelques explications, nous leur apprenons à coudre une serviette hygiénique avec des matériaux locaux et réutilisables. A la fin du module, chaque jeune fille a sa propre serviette et pourra partager son nouveau savoir aux autres filles de leur famille ou de leur village respectif. Car en effet, le problème de la serviette hygiénique est toujours d’actualité. Celle-ci est bien trop coûteuse pour la majorité des familles. Les filles n’osent alors plus aller à l’école, parfois même, sortir de leur chambre les effraient car elles ont peur que leur paternel les voie. Le deuxième projet se passe dans les écoles secondaires et se base sur le changement climatique. On discute avec les élèves du changement climatique, quelles sont les causes,

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Projet de volontariat long terme au Malawi

les conséquences, les potentielles solutions ou améliorations possibles. Après cette approche plus théorique, on essaye de trouver, avec les étudiant·es, plusieurs activités à mettre en place au sein de leur école pour qu’elle devienne une « Green School ». Pour donner un exemple, dans une des écoles avec qui nous travaillons, nous avons fait un ramassage de plastique. Cependant que pouvons-nous faire avec ce plastique une fois rassemblé ? Nous avons fait des recherches avec la classe et nous avons trouvé le concept de la « Plastic Brick ». Il suffit de faire fondre le plastique, le mixer avec du sable et le mettre dans un moule. Nous obtenons alors une magnifique brique faite du plastique ramassé par les élèves eux-mêmes. Ce sont ce genre d’activités que SURCOD préconisent afin de sensibiliser les jeunes, jeunes qui sont l’avenir de ce monde. Le dernier projet établit par SURCOD concerne les agriculteurs·rices. Il consiste à les sensibiliser sur les engrais chimiques, l’impact que ceux-ci ont sur leur environnement et comment les remplacer par des engrais biologiques. On met donc en place avec les agriculteurs·rices de différents petits villages, des potagers bio, qu’ils et elles devront entretenir eux-mêmes. Notre rôle est donc de leur enseigner comment faire de l’engrais bio, les accompagner pour designer leurs jardins en fonction de leur besoin, leur fournir les graines pour qu’ensuite, ils et elles soient les plus autonomes possibles. Le but de ce projet est de diminuer la mal nutrition au sein des petites communautés et essayer d’augmenter leur autonomie.

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Vers un nouveau regard Avoir participé à ces différents projets, avoir pu proposer de nouvelles idées, une nouvelle vision dans un environnement opposé au modèle occidental, m’a offert une expérience si riche en échange interculturel. L’immersion était constante, à la maison avec ma famille d’accueil, au bureau avec mes collègues, sur le terrain avec les locaux. Cela pouvait être parfois fatiguant, éprouvant émotionnellement mais cela m’a permis d’apprendre sur moi, sur le monde, sur une autre culture, sur la vie en général. Ce que m’a offert le Malawi et plus particulièrement, l’association SURCOD restera ancrée dans ma personnalité à jamais. S’immiscer au sein d’une nouvelle culture ne peut qu’être bénéfique pour le futur, l’ouverture d’esprit, le sens critique sur notre manière de vivre, l’acceptation de la différence, et pour rassasier un intérêt de découverte. Alors toi, futur volontaire. Lance toi dans l’aventure.

Sarah Boutsen

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

  Serbie

DÉCOUVERTE DES TRADITIONS AUTOUR DE

Ruski Krstur en Ruthénie

En juillet 2019, grâce au programme de volontariat du SCI, j’ai eu l’opportunité de partir pour un projet de deux semaines à Ruski Krstur, petite ville de Serbie où est présente la minorité des Ruthènes. Pour garder un regard neuf et dépouillé d’éventuels préjugés, je décidai de rejoindre le pays en prenant le moins de renseignements possibles en amont du voyage.

Me voilà embarqué pour la Serbie. Là-bas, les températures avoisinent les 38°, la chaleur est étouffante. Je dois trouver la station de bus pour me rendre à Kula, ville voisine de Ruski Krstur, sans l’aide des technologies puisque la Serbie ne fait pas partie de l’Union européenne et donc des pays où les options de roaming sont disponibles. J’essaie alors de me baser sur le plan reçu à l’aéroport, tout en omettant un détail majeur : l’alphabet est cyrillique et complètement différent du latin. J’avance donc péniblement dans la capitale, Belgrade, en me renseignant auprès des personnes susceptibles de m’aiguiller. Après 10 heures de trajet en avion, bus et taxi, j’atterris à Ruski Krstur (il m’a fallu plus d’une semaine pour prononcer correctement le nom de la ville…). Je suis accueilli sous la chaleur par Jovan, le jeune responsable de 21 ans qui s’occupe du projet de volontariat. Il me présente aux membres déjà arrivés, des jeunes provenant de Russie, du Danemark, du Mexique, de Slovaquie et de Turquie, lesquels avaient rejoint le groupe des jeunes locaux serbes. La diversité des volontaires reste l’une des principales raisons pour lesquelles j’aime m’impliquer dans les projets internationaux. La mission dépend de l’asbl « Young Researchers of Serbia », une organisation qui fédère des jeunes intéressés par la recherche et les sciences. Le projet auquel j’ai pris part a, par contre, pour but de promouvoir le tourisme à Ruski Krstur. Une de nos principales tâches est de peindre les troncs d’arbres en blanc. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi certains troncs d’arbres sont recouverts d’une

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« De ces deux semaines passées à Ruski Krstur, ce sont les traditions ancrées au sein de la population que je retiens. Les jeunes ont à cœur de préserver et de partager avec des étrangers les traditions de leurs ancêtres, ce qui peut sembler rare à notre époque »

couche de peinture blanche ? Il s’agit simplement d’une protection contre le soleil, dans le but d’absorber le moins possible de lumière (et donc de chaleur). Cette peinture à base de chaux permet également de protéger les arbres des attaques de champignons ou de certains insectes xylophages. Les autres tâches demandées consistent en des travaux de ponçage et peinture des infrastructures sportives ou encore le déblaiement d’un bâtiment. Avec les autres participants, les échanges s’animent souvent autour de thématiques actuelles telles que le climat, la position des jeunes dans la société ou encore la diversité des genres. Nous logeons dans un complexe sportif moderne où les installations nous sont accessibles. Des jeux sont organisés par le responsable pour que nous, internationaux et locaux, puissions faire connaissance. Lors de nos missions, les médias locaux s’intéressent à notre travail, signe que la région souhaite s’investir davantage dans le tourisme. Je suis interrogé à plusieurs reprises par des radios ruthénienne, slovaque et des journaux qui me demandent si la région me plaît, si j’ai appris des choses sur leurs traditions et si la collaboration avec la population se passe bien.

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© Sébastien Hellin

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En parallèle de toutes nos tâches pour embellir cette ville de 5 500 habitants, des activités liées aux traditions et à l’histoire de la région sont organisées. Les Ruthéniens sont une minorité en Serbie mais représentent la majorité de la population de Ruski Krstur. Ils proviennent majoritairement de Slovaquie et de Hongrie et se sont exilés dans cette région du nord-est de la Serbie en 1751. Ils sont pour la plupart de religion catholique grecque (ayant préservé les rites de l’Orthodoxie tout en reconnaissant l’autorité du pape) et se dévouent pleinement à la préservation de leur langue, religion et culture. Ruski Krstur est le centre de la plupart des institutions, organisations et associations œuvrant au développement de l’identité nationale des Ruthéniens, pour lesquels l’église baroque Saint-Nicolas, bâtie après leur arrivée à la fin du 18ème siècle, représente encore un symbole fort. De ces deux semaines passées à Ruski Krstur, ce sont les traditions ancrées au sein de la population que je retiens. Les danses partagées par les volontaires locaux se rapprochent des danses folk et les jeunes ont à cœur de préserver et de partager avec des étrangers les traditions de leurs ancêtres, ce qui peut sembler rare à notre époque. Lors de la visite d’une ancienne habituation ruthénienne, la guide nous a parlé du mode de vie des habitants au début du 20ème siècle. D’autres activités ont encore eu lieu, telles qu’un tour en calèche ou des divertissements autour d’une écluse (les jeunes se réunissent souvent pour jouer dans l’eau quand il fait chaud). Cela m’avait particulièrement frappé : voir tous ces jeunes se réunir régulièrement dehors pour

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faire des jeux de groupe ou se réunir le soir autour d’une table pour jouer à des jeux de société. Ils semblent plus détachés des technologies que les adolescents occidentaux, ces derniers étant capables de passer des heures devant leur console sans pour autant interagir avec le monde extérieur. Mais même en étant proches de leurs traditions, les jeunes vivent avec le désir de partir étudier ou travailler en Europe occidentale. Des questions que je leur ai posées par rapport à leur avenir, rien n’indique qu’ils souhaitent vivre et travailler dans leur pays. Avec un salaire moyen dans la région évaluée à 350 €/mois (devançant la Bosnie-Herzégovine et l’Albanie où la rémunération est la plus faible d’Europe), ils réalisent que leurs conditions de vie sont précaires. Malgré ce contexte socio-économique difficile, j’ai eu l’opportunité de voir des jeunes investis dans leur communauté. Tout en étant conscients de leur précarité, ils tentent de faire vivre leur ville en s’engageant dans des groupes de volontariat, de musique, des pièces de théâtre ou encore des groupes de chant faisant la fierté de leurs parents.

Sébastien Hellin

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

  Belgique

LE HANDICAP D’ICI & D’AILLEURS

Une journée de volontariat au Château Vert

Le 30/11/19 à 12h, 10 volontaires et moi-même partons pour une après-midi de volontariat au Château Vert, un centre d’hébergement pour personnes porteuses de handicap.

Une fois sur place, nous sommes accueilli·es par un jeune garçon très touchant ayant avec lui une guitare-jouet pour les enfants. Peu de temps après, nous rencontrons un responsable des lieux, Pascal, qui nous explique le fonctionnement du centre, quelques consignes et le programme de la journée.

les personnes porteuses de handicap sont toujours en train d’errer, de demander de l’argent ; elles sont abandonnées par leur famille sans aucun espoir d’y retourner ou de les retrouver, elles ne savent même plus d’où elles viennent. Elles sont stigmatisées, traitées comme des folles.

Après un tour de présentation avec les résident·es présent·es, nous faisons la découverte d'un jeu de balle dont très peu d’entre nous ont déjà entendu parler : la boccia. Nous formons quatre équipes en mélangeant résident·es et volontaires, et commençons. Nous échangeons entre nous un regard stupéfait, loin d’imaginer qu’il serait si simple de mettre personnes valides et invalides sur un pied d’égalité pendant un jeu de balle.

Je citerai ici Idrissa Diop 1,

Après cette partie de boccia, on nous propose de faire la découverte du centre, une visite guidée par André qui nous présente tour à tour les lieux de vie, le jardin et le Château. Juste après la visite, Leslie, volontaire musicienne, sort son accordéon et nous nous mettons à chanter et à danser au rythme des airs folkloriques qu’elle entame. Enthousiasmé·es par cette ambiance, nous fêtons ensuite l’anniversaire d'un résident avec un gigantesque goûter et une seconde prestation de Leslie qui entame une chanson que nous reprenons tous et toutes en cœur : « Joyeux Anniversaire ». A 17h il est malheureusement temps de partir. Notre belle journée remplie d'ambiance et de partage s’achève. Quelle immense joie et émotion d’avoir passé cette journée parmi ces personnes dont certain·es ne pensent pas être utiles à la société. En voyant ces résidentes et résidents, si bien traitées dans le centre, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à mon pays d’origine (situé en Afrique de l’Ouest). Dans mon pays,

« Ils ne sont pas assez éloignés pour ne pas les voir, ni assez étrangers pour les oublier. Pas assez proches pour les reconnaitre, ni assez familiers pour écrire avec eux une histoire commune. Si on les croise ici et là, on tourne parfois la tête, on regarde ailleurs ou on les observe de loin… » En Afrique il faut avoir un courage fou pour approcher les personnes porteuses de handicap. Il existe des structures comme celles du Château vert mais elles sont subventionnées par des dons venant d’Europe (argent, matériel) qui, la plupart du temps, sont détournés. Pour finir, je voudrais tirer mon chapeau au personnel du Château vert qui fait son travail avec beaucoup de patience, de conviction et de plaisir. J’ai beaucoup aimé partager cette journée avec le personnel et les résident·e.s, dans cet esprit convivial et plein d’espoir. Merci encore au SCI pour cette expérience qui m’a permis d’avoir une nouvelle vision de la vie.

Alexandre Owandja Asse

Volontaire au SCI

1 Diop, Idrissa, « Handicap et représentations sociales en Afrique occidentale », Le français aujourd'hui, vol. 177, no. 2, 2012, pp. 19-27


PARTENARIAT BELGIQUE

LES NOUVEAUX PARTENAIRES DU SCI : découvrez des projets solidaires !

Malgré l’incertitude concernant le maintien des projets de volontariat en raison du covid-19, le SCI souhaite vous présenter ses nouveaux partenaires ! En cette période encore plus, il est important de mettre en lumière des alternatives pour un autre possible.

Communa Pour pallier les conséquences négatives de la vacance immobilière, Communa réhabilite les espaces inutilisés en les mettant temporairement à disposition de projets citoyens qui y font fleurir des laboratoires de pratiques urbaines. Ces lieux partagés entremêlent culture et création, activités économiques innovantes, vie associative et logement. Tout en favorisant l’innovation et la mixité socio-culturelle, Communa endigue le phénomène de vacance immobilière à la source et la transforme en une opportunité de développement local. Pendant la période où le bâtiment demeure inoccupé, Communa prend les espaces en gestion. Par le déploiement d’usages transitoires, le bâtiment est entretenu et réaffecté à des fins culturelles et sociales, jusqu’à ce que le ou la propriétaire reprenne en main la gestion effective des lieux. Le projet de volontariat va contribuer à la mise en place du STUN camp : un rassemblement des acteurs clé de toute l’Europe afin d’explorer et d’échanger sur la pratique de l'utilisation temporaire. Il s’agira d’une expérience pleinement participative où les participants créeront un écosystème à court terme et exploreront comment leurs rêves peuvent changer le monde.

Centre Caritas International pour femmes et enfants de Louvranges La structure d’accueil Caritas de Louvranges accueille des femmes demandeuses d’asile et leurs enfants dans le cadre de leur demande d’asile en Belgique. Sa capacité d’accueil est de 78 personnes. La particularité de cette structure est d’accueillir des femmes en situation de vulnérabilité suite aux conditions de vie dans leurs pays d’origine ou suite à un parcours d’exil très difficile. Pour le moment il y a 25 femmes et 53 enfants mais ces nombres évoluent dans le temps. Ces femmes proviennent de divers milieux sociaux, de diverses origines même si beaucoup proviennent d’Afrique de l’ouest et que le français est majoritairement parlé.

© Communa

Les Logis de Louvranges donnent accès à ses femmes à des appartements privatifs afin de favoriser au maximum l’autonomie et l’empowerment. Les résidentes gèrent leur famille, leur budget, cuisinent, vont rechercher les enfants à l’école… Elles sont encadrées par une équipe pluridisciplinaire afin de recevoir un suivi juridique et psychosocial adapté, des soins médicaux et paramédicaux. Il y a une crèche pour les tout-petits. Les appartements sont réunis sur un même site et des activités sont proposées à certains moments pour créer une dynamique de groupe et permettre les rencontres entre les femmes. Le projet SCI sera un projet mixte : les volontaires pourront proposer des activités pour les femmes, pour les enfants ou des activités mères-enfants. D’un autre côté, les volontaires aideront aussi à des projets plus manuels pour le centre impliquant les résidentes : travaux de rénovation, peinture, rénovation d’une plaine de jeu, création de meubles de jardin en palette, travail dans le potager… Le projet aura également une dimension artistique : les volontaires participeront à la création d’une fresque ou de supports vidéos et photos dans le cadre de la célébration des 10 ans de la structure.

Marjorie Kupper

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Responsable projets Belgique au SCI

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L’AUDIOTHÈQUE  

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C’est pour les mêmes raisons qu’au SCI nous adorons écouter des podcasts. On vous en conseille donc quelques-uns qui nous ont marqué·es et fait réfléchir durant la période de confinement.

' UN PODCAST À SOI '

par Charlotte Bienaimé sur ARTE Radio Des questions de genre et de société, l’égalité entre hommes et femmes. Ce podcast touche à ces sujets et fait réfléchir en douceur grâce à la beauté et la richesse des témoignages et des réflexions menées… Un conseil plus particulier : commencez par l’épisode « La révolution sera féministe ».

' KIFFE TA RACE '

par Rokhaya Diallo et Grace Ly sur Binge Audio Une discussion sur le mot tabou : « race ». Poser les questions des origines et des identités multiples c’est ce que font Rokhaya et Grace à travers ce podcast. Un éclairage sur les réalités dont nous sommes trop peu souvent conscient·es, et les discriminations ordinaires que des personnes racisées vivent. Un must si on veut avoir une compréhension plus profonde de l’interculturalité au quotidien. Un coup de cœur pour les épisodes : « Belgique, le brol d’un héritage colonial » ou « Asiatiques, minorité modèle ».

' DES IDÉES POUR DEMAIN '

Episode - Rencontre avec Pablo Servigne « La thèse de l’effondrement peut nous aider à construire un monde meilleur » sur France Inter Pablo Servigne évoque avec Valère Corréard ses travaux scientifiques et les pistes de réflexions qu'il suggère autour la collapsologie et cette idée que notre civilisation pourrait disparaître, pour laisser place à un autre modèle de société. Comment s'organiser après l'acquisition de ce savoir parfois difficile à admettre ? Au cours de cette discussion l’invité insiste sur l'urgence de l'action collective et de l'apparition de nouveaux récits.

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Ed. responsable : Luc Henris | Siège : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles | N°BCE : (0)410 661 673 - RPM : Tribunal de commerce de Bruxelles

© Anna Wanda Gogusey

On pensait que la radio, en tant que média, disparaitrait avec l’arrivée de la télé. C’est mieux encore d’avoir l’image, non ? Quel progrès ! Mais il n’en fut rien. Les gens ont continué à aimer la radio, cette voix intime qui les accompagne, qui leur raconte des histoires, qui leur ouvre des univers inconnus dans leur propre chez soi… La simplicité de la radio c’est sa force.

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Le SCIlophone n°87  

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