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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

LE SCILOPHONE N° 84

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 Agrément : P006706

JUILLET / AOÛT / SEPTEMBRE 2019

DOSSIER

Une seule solution,

LA RÉGULARISATION PARTENARIAT SUD Interview de Cherita, partenaire du Togo en visite au SCI ENJEUX INTERNATIONAUX La crise au Yémen pour les nuls TÉMOIGNAGES Rencontres interculturelles en Finlande et en Thaïlande : 3 volontaires se racontent REGARD SUD

© Geoffroy Dussart

Immersion à Ingall, au cœur du Niger Coup de gueule de Junio Jocol, 'Chantauteur' guatémaltèque

Une autre façon de lire le monde


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Regard Sud

NIGER / La cure salée d’Ingall

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GUATEMALA / La photo

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Partenariat Sud

TOGO / Pas le temps de poser ses valises

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Témoignages F INLANDE / De la nourriture,

© Iphigenia Kamarotou - BRUXELLES

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pas des bombes !



THAÏLANDE / Toutes premières fois

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 THAÏLANDE / Histoire de rencontres… 28

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DOSSIER

Enjeux internationaux Ask Me About Yemen

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Week-end de rentrée

Rendez-vous annuel de tout le SCI !

Une seule solution,

LA RÉGULARISATION J’essaie, de toutes mes forces, que ça change 12 Avoir des papiers, ça changerait tout

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Quel accès aux soins pour les sans-papiers ? 18 Une peur de sans-papiers

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The Power Of Voice

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Face à une opinion publique divisée

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Le SCI - Projets internationaux asbl est reconnu comme : • ONG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) • Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles

SCI-PROJETS INTERNATIONAUX Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles T 02 / 649.07.38 Liège : Rue du Beau-Mur, 50 • 4030 Liège T 04 / 223.39.80 ABONNEZ-VOUS AU SCILOPHONE ! Devenez membre SCI pour 15 €/an et recevez votre trimestriel : Compte Triodos BE09 5230 8029 4857 Communication : cotisation annuelle

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Ils·elles ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone, trimestriel du SCI-Projets internationaux, est avant tout le magazine des volontaires du SCI !

Armenise Valentina, Audureau Fabienne, Baijot Géraldine, Cosnard Estelle, Degbehe Cherita, Jocol Junio, Kamarotou Iphigenia, Karanta Aïssa, Lauwers Deborah, Libon Fabienne, Planche Sarah

Vous désirez partager une réflexion concernant le développement, les relations internationales, l'interculturalité ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos projets ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via : manu@scibelgium.be

Coordination de publication : Emmanuel Toussaint / Mise en page : Cindy Marchal / Comité de rédaction : Nancy Darding, Marjorie Kupper, Sergio Raimundo, Marie Marlaire, Emmanuel Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek / Illustrations originales : Geoffroy Dussart / Photos sans © : SCI-Projets Internationaux / Relecture orthographique : Aline Nonet


ÉDITO

04 Transhumance - NIGER

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© Estelle Cosnard - THAÏLANDE

La pire crise humanitaire au monde, guerre oubliée - YÉMEN

© Week-end de rentrée du SCI - BELGIQUE

On a marché avec la Lune Voilà cinquante années qu’on n’avait plus parlé autant de la lune. Les articles engorgent la presse écrite, les reportages n’en finissent pas d’inonder l’univers cathodique. Les déclarations des personnes de pouvoir sont à l’avenant : on va reprendre la course à sa conquête. Dans quelques années, on y remarchera, promis, et pas seulement. On va y installer une base, y habiter. Et ce ne sera qu’un tremplin vers d’autres destinations plus lointaines. Mars ? Plus loin encore ! Quelle étonnante et incroyable Humanité. Jusqu’où sommes-nous capables d’aller, d’exploiter nos incroyables ressources intellectuelles et scientifiques ? Et on y arrivera, bien sûr. D’ici quelques années, on en reverra, des hommes et des femmes, se balader sur le mythique sol lunaire, le nez levé vers des planètes plus lointaines qu’ils espéreront atteindre ensuite. Je n’en serai pas. La lune, moi, je la préfère lumineuse et secrète, belle et mystérieuse ; la contempler d’en bas, allongé dans l’herbe par une nuit chaude d’été. J’y suis, justement, là, maintenant, je la contemple, ému. Et le miracle s’accomplit, vous ne le croirez jamais : me voici à ses côtés, déambulant sur les chemins paisibles de la voûte étoilée. Je marche avec la Lune ! Intimidé par sa puissante présence, à la fois claire et obscure, je n’ose la regarder. L’envie me brûle de lui annoncer, fièrement, qu’elle aura de nouveau, très bientôt, de la visite. Elle doit se sentir seule, perdue au milieu de la voie lactée… Pour me donner du courage, je jette un coup d’œil vers le bas, vers cette bonne vieille planète bleue que je viens de quitter. J’aurais pas dû… Vraiment, j’aurais pas dû !

Ce que j’y aperçois, égaré dans mon éblouissement lunaire, je l’avais presque oublié. Ces humains, les mêmes qui rêvent d’exploration intergalactique, en train de construire, entre les petites parcelles de leur minuscule espace, des murs, des fosses, des barricades, terrorisés par la visite éventuelle de leurs congénères. D’autres s’arrachant allégrement membres et cervelles au nom de dieux improbables ou de bouts de territoire et de chiffons. Leurs chefs, tyrans officiels ou officiellement démocrates, passant le plus clair de leur temps à jouer, mâlement, à qui crache le plus fort ou pisse le plus loin ! Et pendant ce temps, la pauvre Terre, celle-là même qui leur offre depuis leur naissance gîte et couvert, splendeurs et ressources, en train de suffoquer, exsangue, fiévreuse. Souillée. Par ceux-là même qu’elle nourrit. Tétanisé, je n’ose souffler mot à ma compagne nocturne ; je lui jette tout de même un regard en biais : trop tard, me revoici vissé au sol, sur cette terre que je viens d’apercevoir dans sa plus profonde détresse. La lune, elle, est toujours là, bien haut dans le ciel. Mais désormais un léger voile la recouvre : comme si une infinie tristesse l’avait envahie. Aurait-elle, elle aussi, aperçu le même spectacle que moi ? Elle doit désormais rêver de conserver précieusement son éternelle solitude ! J’ai marché avec la lune : c’était une expérience bouleversante. J’y retournerai un jour, c’est certain. Mais cette fois, mon regard restera fixé vers le haut ; vers les étoiles.

Pascal Duterme

Coordinateur du SCI-Projets Internationaux

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REGARD SUD

LA CURE SALÉE D’INGALL

 Niger

Chaque année, à la fin de la saison des pluies, les éleveurs nomades conduisent leurs troupeaux à travers de nombreux pâturages. C’est au cours de ce périple appelé transhumance, qu’à la mi-septembre, ils convergent tous vers la ville d’Ingall, à 150 kilomètres d’Agadès, dans la vallée de l’Irazher, pour faire paître les animaux (chèvres, moutons, vaches et dromadaires) sur les pâturages de cette plaine caractérisés par leur forte teneur en sels minéraux. Ils profitent de ces moments de rencontre pour célébrer la grande fête annuelle de la cure salée d’Ingall.

Du temps des caravanes Autrefois, la cure salée permettait aux nomades de préparer les transactions avec la caravane de sel, mais surtout de s’entretenir et de traiter avec d’autres caravaniers venus d’horizons nord-africains. La cure salée avait deux dimensions essentielles : •

le déplacement des troupeaux vers le nord

• la tenue d’une grande rencontre dite ‘’amanen’’ où les nomades réunis autour du sultan réglaient les conflits qui existent entre les différentes confédérations touaregs, et renouvelaient leur allégeance au sultan L’administration coloniale trouva là une occasion rare pour rencontrer les chefs de tribus. La cure salée constitue aujourd’hui un événement pastoral et culturel important, qui rassemble pendant trois jours des milliers d'éleveurs peuls, touaregs et arabes venus du Niger et des pays voisins (Tchad, Mali, Nigeria…). Ils procèdent à des échanges commerciaux, renouent des liens d'amitié et s’informent des nouvelles du pays.

Ingall A la croisée des grandes routes caravanières, la ville d’Ingall, lieu de rassemblement de la cure salée (ou tinekert en tamasheq), se situe dans le bassin périphérique de la falaise de Tiguidit qui, morcelé, irrégulier, forme des avancées et des retraits d’où les koris charrient les eaux de pluies qui ruissellent pour s'épancher dans la plaine de l'Irazher. Dans cette zone, le temps a fait son œuvre. Des alluvions se sont déposées pour devenir des argiles colorées qui font la beauté des plaines aux horizons infinis sur lesquels se détachent des

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buttes de grès, sentinelles de la falaise de Tiguidit, des lits de kori et des bancs de sable. Des lieux enchanteurs qui se révèlent aujourd’hui comme de fabuleux trésors. Le brassage des populations du sud et du nord donne à la localité son cliché particulier, mélange du présent et du passé. En effet, grâce au florissant commerce caravanier, notamment le commerce des dattes et du sel, Ingall fut une plaque tournante des activités socio-économiques de la région.

La fête des traditions Les éleveurs célèbrent leurs traditions. Ils prennent part à des chants et des danses ou à diverses compétitions dont le concours du meilleur dresseur d'animaux, du plus beau dromadaire ou du dromadaire le mieux harnaché, des courses d'ânes. Il y a également des défilés de troupeaux, des foires animale et artisanale, les fantasias. Parmi les moments les plus forts, on peut citer les courses effrénées à dos de dromadaire des touaregs et le guéréwol, le concours de beauté des peuls bororo. Le guéréwol est sans conteste le concours phare mais aussi très touristique de la cure salée. Un concours au cours duquel la beauté de jeunes hommes est jugée par de jeunes femmes. L’endogamie très poussée leur a permis de conserver un type de beauté : corps mince et droit, finesse des traits, front haut, cheveux lisses. Ce culte de la beauté atteint son apothéose lors de cette fête originale où seuls les hommes concourent. Pendant trois jours, ils rivalisent d’élégance, maquillés, parés de bijoux, perles, plumes d’autruche, tresses et bandeaux décorés de cauris. Pour cette petite parenthèse dans leur vie ascétique, ils donnent libre cours à une créativité extravagante, dans un goût débridé pour les couleurs.

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Tradition pastorale au Niger

Le Guéréwol, concours de beauté des peuls bororo

« C'est un événement pastoral et culturel important qui rassemble pendant trois jours des milliers d'éleveurs peuls, touaregs et arabes venus du Niger et des pays voisins (Tchad, Mali, Nigeria…). Ils procèdent à des échanges commerciaux, renouent des liens d'amitié et s’informent des nouvelles du pays »

Les hommes, rangés en ligne, se lancent dans un chœur étrange où la même note est chantée interminablement, de façon lancinante. Pour séduire, ils sourient de manière à montrer la blancheur de leurs dents, roulent des yeux, afin de mettre en avant l'esthétique de leur visage. Les jeunes filles jusque-là spectatrices, entrent en scène et choisissent celui correspondant à leur goût. Le guéréwol se termine toujours par des mariages célébrés à Ingall ! Sur le champ de foire, pendant que résonne le tendé (tambour touareg), on trouve outre le bétail des populations locales, de beaux harnachements, des tissus indigo qu’affectionnent les touareg, des selles de méhari confectionnées avec art. La région est très riche en produits artisanaux notamment la croix d'Ingall (ou tanfuk tan'azref) apparue vers le milieu du XXe siècle. Très particulier dans la tradition des touareg de l'Aïr et de l'Azawak, la Teneghelt tan’Agadez dénommée par les européens « croix d'Agadez ».

Vaccinations et sensibilisations Ce n’est que dans les années 70 que les autorités du pays commencèrent à s’intéresser à la cure salée. Aujourd’hui des actions de sensibilisation sur les différentes maladies (paludisme, MST…), le mariage précoce, la scolarisation des jeunes filles ainsi que des séances de vaccinations et de dépistage des enfants malnutris sont menées. Le bétail est vacciné ;

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des équipes médicales mais également des ONG assurent la formation des éleveurs sur les maladies animales et les méthodes de prévention. Il faut rappeler que les éleveurs nomades forment une population qui, compte tenu de son mode de vie, n’a pas souvent accès aux soins de santé ni à l’éducation. Dans la foulée, on procède aussi à l’établissement d’actes d’état civil (actes de naissance, de mariage et de décès, et carte d’identité nationale).

Une tradition à l’épreuve des mutations Les troupeaux de bétail ayant fait le plein en sels minéraux, ils peuvent redescendre au sud où, après les récoltes, les paysans commencent à libérer les champs. Ainsi, les dégâts occasionnés par les animaux sont évités. C’est entre autres, l’un des objectifs de cette tradition pastorale, aujourd'hui confrontée à de profondes mutations, liées notamment au dérèglement climatique qui entraîne des sécheresses successives, à la croissance démographique galopante et à l’exploitation minière. La menace permanente qui pèse sur l’accès aux ressources naturelles déstabilise l’équilibre social, exacerbant les conflits meurtriers entre agriculteurs et éleveurs.

Aïssa Karanta

Rédactrice volontaire pour le SCI

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REGARD SUD

« LA PHOTO »

 Guatemala

Janvier 2019

Ce qui aurait pu passer pour une vaste blague, m’a fait ressentir une grande préoccupation.

Voir le président du Guatemala vêtu en militaire a généré une série de blagues, de sorties et de réactions dans le pays… Moi, j’ai senti la peur d’y lire un message très clair : « ce président et son gouvernement sont pleinement soutenus par l’armée et répondent aux intérêts et directives de cette institution ». C’est de notoriété publique mais, que ce message arrive au moment même où sont tués de nombreux chefs communautaires et défenseurs de territoires, me paraît très préoccupant. Nous avions déjà perçu le comportement douteux du président mais maintenant nous pouvons certifier ce que nous craignions : avec son entrée à la présidence, le pouvoir a été donné à l’armée. Nous sommes le triste résultat de nombreuses années de gouvernements militaires et notre histoire nous saute à la figure. Même si beaucoup d’entre nous ont grandi dans une société perfectionnée dans l’art de se voiler la face. Le moment est trouble et les perspectives obscures. Les derniers morceaux ébréchés de la tentative de révolution de notre région agonisent face aux peuples résignés. Le rêve de construire des pays justes, où l’on peut vivre comme des êtres humains, s’éloigne encore un peu plus aujourd’hui. La brèche entre les classes sociales s’est non seulement élargie mais est aussi devenue plus profonde. On dirait qu’il n’existe pas de futur. Qu’il ne reste qu’à tout abandonner et à essayer de vivre mal dans une autre partie du monde où, même si nous savons que nous serons discriminés, il existe l’illusion de pouvoir avoir une vie. Nos pays vont échouer. Depuis l’invention de cette soi-disant idée de ‘nation’, ils ne nous ont pas même permis d’essayer de construire quelque chose qui se rapproche d’une société juste. Ils nous ont discriminés. L’esclavage s’est légalisé et a changé de nom. Ils nous ont appelés paysans, ouvriers prolétaires, muchachas, servantes, bonnes, indien·nes, nègres… Ceux qui nous ont ‘découvert’, ont rencontré un paradis vierge, exotique, généreux et abondant. Ils l’ont clôturé, ont mis des limites, des règles, ont dit ‘ceci est à toi’, ‘ceci est à moi’. Ils ont tué les guerriers, les plus braves. Ils ont inventorié le reste. Ils ont converti notre terre en leurs propriétés, lieux de repos, de vacances, parcs zoologiques. Et nous faisions partie de la faune du lieu, main d’œuvre gratuite ou bon marché.

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Tout à coup, nous n’avions plus où vivre et le patron nous faisait la faveur de nous donner une petite maison dans son domaine contre nos récoltes. Ils ont éduqué nos enfants, souvent résultats du viol des Indiennes par le patron. Les enfants sont allés à l’école et sont devenus ‘intelligents’ : c’est pour cette raison qu’ils n’ont plus voulu travailler la terre sous le soleil. Nous nous sommes réjouis pour eux parce qu’ils vivraient mieux, et ils l’ont fait. Ils sont partis à la ville, se sont mariés avec des gens ‘beaux’ de là-bas, ils ont trouvé un bon travail, acheté des maisons et des voitures. Certains ressemblent même aux patrons. Nous sommes restés dans les terres avec nos semailles et nos animaux. Mais les patrons nous ont demandé de changer les cultures, de mettre des fertilisants. « Exploiter plus la terre », ont-ils ordonné. Ils ont fait couper les forêts, beaucoup d’animaux sont morts. Ils ont construit des villes, détournés des rivières pour nous donner l’électricité, nous disaient-ils. Nous avons commencé à devoir payer pour l’eau, l’électricité, le gaz et les routes. Ils nous ont dit qu’ils apportaient le développement pour que nous ne soyons plus des animaux. Ils ont construit des églises où nous donnerions la dîme et ils nous ont enseigné de nombreuses règles pour sauver nos âmes. Certains enfants sont revenus des villes et ont dit que tout cela était injuste. Ils ont commencé à s’exprimer. Ils nous disaient de réclamer nos droits, que nous devions nous organiser et nous battre pour ce qui était à nous. Le sang a coulé à nouveau. Ils nous ont appelés guerrilleros, insurgés, révolutionnaires. Les patrons ont levé des armées et ont mobilisé des soldats dans nos villages qui ne se sont jamais battus contre d’autres armées. Ils ne sont jamais allés sur d’autres terres lutter contre d’autres soldats : ils ont été envoyés pour tuer leurs frères. Ils nous ont rempli de haine les uns contre les autres. Nous faisions partie du conflit armé : des millions de morts, la révolution était à nouveau là. On nous a promis nos terres, l’éducation, des hôpitaux, des emplois dignes… Que nous ne serions plus des animaux. Nous avons lutté avec eux contre les militaires, gagné beaucoup de batailles. Nous avons élu nos présidents, militaires pour certains, mais ceux-là étaient bons. Ils nous ont dit pourquoi ils étaient des rivaux des autres. Le changement a commencé : ils nous ont donné des terres, des hôpitaux, des réformes éducatives et des salaires, le droit à des syndicats…

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Perspectives obscures au Guatemala

Jimmy Morales, Président de la République du Guatemala depuis 2016

Mais ça a duré peu de temps. La CIA est intervenue selon leurs dires. Elle a soutenu de nouveaux militaires et a fait des coups d’état. Nous sommes revenus à des dictatures militaires : pas dans tous les pays, dans certains la révolution a triomphé mais le développement n’est jamais arrivé. Certains disent que c’est la faute de l’impérialisme, d’autres que les leaders se sont laissés acheter, que les richesses les ont séduits et qu’ils sont devenus ivres de pouvoir. Pour nous, rien n’a changé : ils continuent à assécher les rivières, nous mourons comme meurent nos animaux. A chaque fois moins d’eau et plus chère, à chaque fois moins de nourriture, à chaque fois plus pauvres. Il est interdit de sortir de nos frontières. Que Dieu nous garde qu’ils trouvent de l’or, de l’eau ou du pétrole. Qu’ils veuillent faire une route ou qu’un gringo veuille construire sa maison de vacances près de nos maisons. Il nous ’l’achèterait’ et nous serions contraints de devenir des ‘fainéants’ qui demandent l’aumône dans les villes. Ils nous tiendraient pour responsables de tous leurs maux et nous déclareraient ILLEGAUX. Entre le désenchantement pour la révolution et l’échec de la gauche en Mésoamérique, les Etats-Unis ont l’opportunité de soutenir à nouveau les gouvernements militaires qui se soumettent strictement à leurs intérêts. Il y aurait eu des tentatives d’insubordination des dirigeants de la région mais on leur a vite rappelé qui était le vrai patron. Si seulement je pouvais me tromper. Peut-être que je suis fou et que c’est simplement une vulgaire photo.

Article écrit par Junio Jocol ‘Chantauteur’ guatémaltèque, vit depuis 1 an en Belgique

JIMMY MORALES Acteur de télévision sans aucune expérience politique, a gagné les élections au Guatemala en 2015 juste après que son prédécesseur, Otto Pérez Molina, ait été forcé de renoncer à la présidence à cause de la « Commission Internationale Contre l’Impunité au Guatemala » (CICIG). La CICIG a dévoilé un des cas les plus graves de corruption dans le pays : ‘ La Línea ’, qui a mis en prison le président Molina, le vice-président ainsi que la quasi entièreté du gouvernement. Aux élections de 2015, Morales a proposé de soutenir la CICIG dans sa lutte contre la corruption. Il a néanmoins été accusé, quelques mois avant son entrée au pouvoir, de financement électoral illicite et de corruption des institutions gouvernementales par de puissants groupes industriels. Ce qui a provoqué des représailles qui se sont conclues par l’expulsion de la CICIG du pays. Aujourd’hui, à quelques mois de la fin de son mandat, Jimmy Morales négocie avec les Etats-Unis pour convertir le Guatemala en un pays d’accueil pour les migrant·es qui veulent demander l’asile aux USA, permettant par ailleurs de freiner l’immigration. Les migrant·es resteraient dans le pays le temps du processus alors que les citoyens et citoyennes guatémaltèques manquent eux-mêmes d’hôpitaux, d’écoles, de sécurité et que le pays se noie honteusement avec les pires indices de développement humain du continent.

À VOIR

Membre du groupe d'action Abya Yala

Traduit par Marie Marlaire

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« La loi de la banane » Documentaire de Mathilde Damoisel, 2017

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PARTENARIAT SUD

PAS LE TEMPS DE POSER SES VALISES ! Tribulations d’une Togolaise en Belgique Chérita est actuellement en Belgique et va passer au total 6 mois en Europe pour un stage d’observation au SCI-Projets Internationaux avec un petit passage par la réunion internationale du mouvement SCI en Albanie au mois d’octobre. Elle représente notre partenaire togolais ASTOVOT (Association des volontaires togolais au travail). Retour sur ses premières impressions et sur qui elle est.

Bonjour Chérita ! Qui es-tu et comment en es-tu venue à travailler dans le monde du volontariat et plus particulièrement chez Astovot ? Je m’appelle Chérita Degbehe et je vis à Kpalimé au Togo. Je suis comptable et animatrice de profession et actuellement secrétaire générale du CA d’Astovot. J’y officie en tant que personne-ressource et d’appui à la coordination de l’association. Pour résumer, je suis tombée dans le monde du volontariat un peu par hasard en 1998 après avoir rencontré une jeune volontaire française qui était venue au Togo pour un projet. Il y a déjà 20 ans ! C’est elle qui m’a parlé d’Astovot et de son engagement en matière d’interculturalité et de développement local, par l’organisation d’une multitude d’activités : soutien scolaire pour les enfants les plus défavorisés, préservation de l’environnement via la plantation d’arbres, actions de prévention du VIH et du paludisme ! Etant très timide, j’ai pensé que participer à des activités de volontariat allait me permettre de m’ouvrir aux autres, de faire des rencontres et de faire quelque chose d’utile pour la collectivité. J’ai d’abord été participante et puis je suis devenue animatrice après avoir suivi des formations. Petit à petit, comme un enfant qui grandit et qui devient adulte, j’ai pu y jouer un rôle de plus en plus important et j’ai eu l’honneur de représenter Astovot à l’étranger lors de projets de volontariat et de séminaires (Kenya, Ghana et Allemagne) avant de devenir salariée en 2011. Depuis, j’ai endossé plusieurs rôles avant ma fonction actuelle : comptable, animatrice-formatrice, trésorière. Il s’agit d’un engagement qui dure depuis 20 ans et qui a changé ma vie. Avant, je me sentais démunie et timide et grâce à cet engagement je me sens épanouie, ouverte, plus active et plus dynamique.

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Quelles étaient tes motivations personnelles et celles d’Astovot concernant ton séjour en Belgique ? Les motivations étaient doubles : le renforcement de la collaboration avec le SCI Belgique, qui est un partenaire régulier d’Astovot depuis très longtemps, et faire la connaissance de l’équipe. Plus concrètement, il s’agit de mieux connaître le fonctionnement du SCI (le programme ECMS, les formations à l’animation, la préparation des volontaires, les visites des projets et la rencontre de partenaires du SCI en Belgique). Ensuite, vu que je suis venue pour 6 mois, ce séjour est l’occasion de mieux me connaitre, de tester mes limites et mes capacités d’adaptation dans un pays européen avec une culture complètement différente. J’étais déjà venue en Europe mais jamais aussi longtemps. Jusqu’ici j’ai survécu au froid, à la pluie, à la chaleur et aux différents chocs culturels (rire). Via ce séjour, j’espère repartir avec des compétences qui seront très utiles pour Astovot. Celles-ci nous permettront, entre autres de renforcer le dispositif de formation/préparation des volontaires locaux sur nos projets.

Avais-tu des attentes ou des craintes avant ton arrivée en Belgique ? Une de mes attentes est de partager mes expériences et ma vision du volontariat. Par contre, je n’avais pas de crainte particulière avant d’arriver en Belgique. Je savais que j’allais être bien accueillie. Cependant, le premier jour en Belgique a été un peu stressant car j’ai dû prendre le bus toute seule à un moment et cela m’a fait prendre conscience que la vie en Belgique pouvait être plus compliquée que je ne le pensais. Je me suis perdue mais heureusement j’ai fini par arriver à bon port (rire).

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Partenaire du Togo en visite au SCI

« Il est important d’aller voir ailleurs, de rencontrer d’autres personnes et d’apprendre afin de devenir soi-même meilleur. J’espère en retirer des échanges intéressants mais aussi partager ma propre expérience »

Comment s’est passée ton intégration dans l’équipe ? L’intégration n’a pas été difficile, l’équipe du SCI m’a accueillie à bras ouverts. On peut parler d’une intégration à 110 %. J’ai à peine eu le temps de poser mes valises que je participais à la formation de coordination de projets pendant tout un weekend. J’avais déjà un planning étoffé et je n’avais pas le temps de m’ennuyer.

Peux-tu nous dire ce que tu as appris depuis ton arrivée ? Quelles sont les choses qui t’ont marquée le plus ?

transports en commun. Lorsqu’on va prendre un bus, on ne sait jamais s’il démarre dans les 5 minutes ou dans 2 heures. Après l’utilisation des transports en commun en Belgique je pense pouvoir dire que j’ai réussi à m’adapter. Concernant les apprentissages professionnels, les visites de projets en Belgique ainsi que la formation à la coordination de projets vont m’être utiles au retour.

Tu as aussi évoqué des chocs culturels. Peux-tu nous en donner quelques exemples ?

Ce qui m’a interpellée, c’est que les gens ont l’air d’être plus stressés que chez moi et qu’ils ont l’air de courir tout le temps. Ceci dit, même si les gens sont pressés, ils respectent certaines règles comme l’arrêt au passage pour piétons quand ils sont en voiture, ce qui n’est pas le cas au Togo.

Il y a plusieurs choses qui m’ont heurtée comme par exemple le fait que les Occidentaux se mouchent devant autrui et plus précisément à table. Au Togo, ça ne se fait pas, c’est impoli. Ensuite ce qui est choquant pour moi, c’est que j’ai l’impression que les jeunes en Europe ne respectent pas leurs aînés. Le respect envers les parents ou les personnes plus âgées est une valeur fondamentale pour nous au Togo.

Ce contact avec la culture belge m’a également appris de nouvelles choses sur moi-même. J’avais des appréhensions sur ma capacité à pouvoir bouger toute seule à Bruxelles mais également en Belgique car au Togo je suis habituée à être autonome. J’ai une mobylette et j’utilise assez peu les

A côté de cela il y a des choses qui pour moi, en tant que Togolaise, n’ont vraiment pas de sens : j’ai vu beaucoup d’affiches de recherche de chat perdu avec le signalement de l’animal. Au Togo, lorsqu’un animal de compagnie est perdu on part du principe qu’il a été volé ou qu’il est tout simplement

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Partenaire du Togo en visite au SCI

parti et qu’on ne le reverra plus. On ne le cherche pas. Aussi un jour, j’ai vu une femme promener son chien dans une poussette. Pourquoi ? Ce n’est pourtant pas un enfant ! Le rapport des Européens aux animaux de compagnie n’est pas le même qu’au Togo.

Quels sont justement les aspects de la culture togolaise que tu voudrais nous transmettre ? Je voudrais partager le sens de l’accueil togolais. Lorsqu’un étranger arrive chez nous, nous le traitons comme un membre de la famille, voire comme un roi. J’espère réellement faire passer une certaine chaleur et humanité dans ce pays froid et pluvieux.

En octobre, tu auras l’occasion de participer à l’Accueil Sud du SCI et à la réunion internationale du mouvement SCI (EPM) en Albanie. Qu’espères-tu en retirer ? Je répondrai à cette question par un adage de chez moi : « Quand tu prépares une sauce sans goûter la sauce de l’autre, tu vas penser que ta sauce est la meilleure ». En gros, il est important d’aller voir ailleurs, de rencontrer d’autres personnes et d’apprendre afin de devenir soi-même meilleur. J’espère en retirer des échanges intéressants, apprendre plein de choses mais aussi partager ma propre expérience.

Tu vas participer à une formation « Genre » en septembre avec l’équipe du SCI. Quelle est la situation des femmes au Togo ? Était-ce important pour Astovot d’envoyer une femme ? Concernant la situation des femmes au Togo, on peut dire qu’elles sont écartées de toutes les décisions importantes. C’est l’homme qui est le chef et qui commande. Les femmes sont reléguées aux tâches ménagères et font tout à la maison sans l’aide de l’homme. Il s’agit d’une société très patriarcale, où les femmes sont peu considérées et sont soumises aux hommes. Au Togo, la société est organisée en chefferies dont peu de femmes sont cheffes et donc, la plupart du temps les femmes sont tributaires de la bonne volonté des hommes pour parfois obtenir ne fût-ce que des documents administratifs. De cette formation sur le genre avec l’équipe du SCI, j’espère ramener des outils et des techniques d’actions pour pouvoir sensibiliser et faire prendre conscience aux femmes qu’elles peuvent revendiquer leur juste place dans la société. Dans mon association, nous faisons la promotion du « genre » et de l’égalité hommes/femmes et nous essayons de sensibiliser à cette thématique. Nous avons le problème inverse de la Belgique. J’ai constaté que la plupart des volontaires du SCI étaient des filles alors qu’au Togo, les filles sont très

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peu présentes dans les projets de volontariat. La raison en est que les parents ont peur pour leurs filles, qu’il puisse leur arriver quelque chose, qu’elles tombent enceintes. Il est difficile pour Astovot de convaincre les parents de laisser les filles participer aux activités de volontariat au Togo. Lorsqu’il y a des missions à l’étranger, l’association va essayer la plupart du temps d’envoyer des filles qui ont fait preuve d’engagement et d’investissement pour les émanciper et lutter contre cette inégalité. Quand j’ai demandé à partir au SCI Belgique il n’y a pas eu de problème du côté du coordinateur. Bien au contraire !

Quels sont tes coups de cœur/ coups de gueule par rapport à ton séjour en Belgique ? Mon coup de cœur est l’équipe du SCI au grand complet et mon coup de gueule c’est la quantité de fumeurs. Il y a tellement de gens qui fument ici ! Il faut savoir qu’au Togo les gens ne fument pas beaucoup et que c’est plutôt mal vu.

Propos recueillis par Sergio Raimundo

Permanent au SCI

ACCUEIL SUD ET EPM L’Accueil Sud est un programme annuel de partenariat mis en place par le SCI-Projets Internationaux et qui a lieu pendant une semaine en octobre. A cette occasion, plusieurs représentants·es d’associations de plusieurs régions du globe (Afrique, Amérique latine, Asie et Midi 1) avec lesquelles le SCI travaille, sont en Belgique pour parler de collaboration et échanger sur leurs visions du volontariat et de l’ECMS. Les dates de l’Accueil Sud : du 7 au 11 octobre 2019. Le SCI vous invite à venir les rencontrer et à passer un moment convivial avec eux·elles lors de la traditionnelle « Soirée Accueil Sud » le vendredi 11 octobre à partir de 19h00 ! Ce programme sera suivi de la réunion internationale annuelle du mouvement SCI : l’Evaluation Platform Meeting (EPM) du 14 au 19 octobre 2019 en Albanie. Celle-ci réunit toutes les branches SCI ainsi que les partenaires du mouvement afin d’échanger, évaluer et améliorer tout ce qui touche de près ou de loin les projets de volontariat et le réseau du SCI. 1

Afrique du Nord et Proche-Orient

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DOSSIER

UNE SEULE SOLUTION, LA RÉGULARISATION

IL Y A PRÈS DE 150.000 SANS-PAPIERS EN BELGIQUE ACTUELLEMENT affirment les leaders des collectifs de sans-papiers.

« Certains d’entre eux vivent dans la clandestinité depuis 10 ans. C’est en 2009 que nous avons connu la dernière régularisation 'One shot' » Dix ans sans pouvoir se former ni travailler, sans pouvoir s’installer ni construire son avenir, sans savoir si ses propres enfants auront des papiers un jour, dix ans de dépendance et de vulnérabilité. C’est long. Et ils sont nombreux, ces femmes et ces hommes minés par l’attente, avec cette impression, à force d’attendre, que leur vie est fichue, qu’ils ont tout perdu. Mais ils sont aussi nombreux, toutes celles et ceux qui se réunissent chaque semaine pour créer un mouvement, s’organiser et rédiger des revendications, qui marchent sur les grands axes de Bruxelles ou manifestent devant le Parlement pour obtenir des droits, qui occupent des squats et créent des communautés pour donner un sens à leur vie. Aujourd’hui, après dix ans d’attente, après dix ans de fermeté et de fermeture, une nouvelle régularisation massive s’impose. C’est la seule solution.

© s anspapiers.be Visuel de la manifestation nationale du 28 avril 2019 à Bruxelles


DOSSIER /  01

UNE SEULE SOLUTION, LA RÉGULARISATION

J’ESSAIE, DE TOUTES MES FORCES, que ça change…

Rabia Benkhabba est l’un des porte-paroles de la Voix des Sans-Papiers. Arrivé à Bruxelles il y a quelques années, ce militant d’origine marocaine, aussi à l’aise en français qu’en arabe, m’a expliqué combien les conditions de vie sont difficiles et à quel point une nouvelle régularisation est indispensable. C’est pourquoi il lance cet appel à toute la population belge : « Il faut, comme en 2009, faire une grande action largement médiatisée ».

Rabia, qui es-tu ? D’où viens-tu ? J’ai quitté le Maroc et suis entré en Europe en 2011. Je suis allé en avion au Danemark chez mon oncle. Après 3 mois, mon visa a expiré mais j’ai décidé de rester car je voulais travailler. Cependant je ne parlais ni danois ni anglais. Et comme mon oncle ne m’aidait pas, je n’ai pas trouvé de solution. J’ai contacté un ami en Italie qui a accepté de m’accueillir. Je l’ai rejoint et j’ai travaillé avec lui dans les champs comme tous les sans-papiers. Je me levais à 4h du matin pour avoir une chance d’être pris dans un camion. Heureusement on travaillait, mais c’était vraiment épuisant et on était payés 3 ou 4 euros de l’heure. « Et si t’es pas content tu dégages, car il y a des milliers d’autres sans-papiers qui attendent ». Après des mois j’étais épuisé, je ne pouvais pas envoyer d’argent à ma famille et ma santé faiblissait. J’ai décidé d’aller en Suisse. La Suisse a été le premier pays où j’étais seul. J’ai trouvé un hôtel social bon marché, mais la nourriture était très chère. Quand mon argent a été épuisé je me suis retrouvé à la rue. Je suis allé à la mosquée et j’ai demandé si je pouvais y laisser mon sac et y loger la nuit. A cause du niveau d’alerte en lien avec les attentats, les mosquées se sentaient contrôlées : y dormir était un risque tant pour eux que pour moi. Certes on m’a donné à manger, on m’a laissé prendre des douches et j’ai pu laisser mon sac dans le bureau, mais je vivais dans la rue. C’était dur, je ne dormais pas, je marchais toute la nuit et je me reposais la journée car j’avais trop peur des policiers. Je dis toujours aux gens que s’ils veulent se rendre compte de la vie d’un sans-papier, qu’ils essaient de passer une nuit dans la rue. Un jour, un ami palestinien qui vit au Danemark a pris de mes nouvelles. Quand il a vu ma situation, il m’a demandé si je parlais français et m’a mis en relation avec son frère à Bruxelles qui pouvait m’accueillir pendant 3 mois jusqu’à son mariage. Je n’avais jamais demandé la charité à

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Appel de Rabia Benkhabba lors d'un forum citoyen « Pour une migration solidaire », 24/11/18, Molenbeek © m  agma asbl

quiconque, mais là j’ai demandé à la mosquée de l’argent pour acheter un ticket de bus vers Bruxelles. Je suis donc arrivé à la Gare du Nord, j’ai trouvé celui qui m’attendait. Il a été super gentil avec moi. Et c’est vraiment là que j’ai rencontré les sans-papiers, les collectifs ; je suis devenu traducteur arabe-français au Parc Maximilien, j’ai fait du bénévolat, j’ai été militant puis porte-parole des sans-papiers. Je le suis encore aujourd’hui.

De quoi vis-tu au quotidien ? Je fais la récup des marchés, je suis bénévole dans des collectifs qui font la récup dans des magasins bio donc je ne galère pas pour manger. Financièrement, c’est difficile car c’est de plus en plus rarement que je trouve des choses à vendre. Côté logement, c’est soit dans des squats soit chez des amis. Je me suis fait des amis dans les squats, mais aussi parmi les voisins !

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© Jean Marie Leburton

Tes activités comme bénévole, au début c’était comme interprète : c’était une surprise pour toi ? En arrivant à Bruxelles, je ne savais pas qu’il y avait des gens au Parc Maximilien. Je suis tombé dans le parc par hasard, en me baladant : pour découvrir Bruxelles les premiers mois, je marchais beaucoup. Je me suis dit : « C’est quoi ce monde ? qu’est-ce qui se passe dans ce parc ? » J’ai cru que c’était un festival parce qu’il y avait des tentes, des gens qui jouaient au football, des Irakiens qui chantaient, une école improvisée, des gens qui distribuaient des jouets, des chaussures… J’ai rencontré une militante chilienne et elle m’a invité à une réunion au MRAX. Je ne connaissais personne, mais maintenant ils sont devenus des amis. Médecins du Monde m’a donné une tente. Et c’est grâce à une petite fille que je suis devenu traducteur : elle m’a demandé juste une traduction pour un jouet. Un Syrien malade m’a entendu et m’a demandé de l’accompagner chez les médecins. Ils m’ont demandé de rester, car ils galéraient pour avoir des interprètes qui comprennent tous les dialectes, et moi j’étais comme un couteau suisse ! Je n’avais pas de formation, ils m’ont dit de garder le secret professionnel et m’ont fait confiance. Des juristes et des avocats m’ont ensuite sollicité aussi. Puis il y a eu l’expulsion du Parc Maximilien, et à l’époque je n’avais même jamais entendu le mot squat. Des Marocains m’ont parlé d’un endroit et m’ont proposé de vivre avec eux. Maintenant je suis devenu spécialiste, mais tout ça à l’époque était du chinois pour moi : négocier, assurer le lieu, s’organiser.

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Tu as commencé à militer pour une régularisation des sans-papiers. Notre squat, c’était une grande salle vide. Là, j’ai créé un réseau autour de moi, puis j’ai commencé à organiser des manifs, à prendre la parole devant des milliers de personnes, à faire des conférences dans des asbl… Maintenant on m’appelle et j’ai commencé à avoir de la visibilité. J’ai voulu donner l’exemple pour que les autres sortent de leur peur. Que je le fasse ou pas ne change rien au risque d’expulsion, mais j’ai décidé de faire ça et je l’assume. Si on lutte, c’est à visage découvert. Je suis convaincu qu’ils nous connaissent tous, donc je décide de le faire pour montrer aux Belges qu’on existe, et qu’on a envie de changer quelque chose. J’ai été à des réunions avec la Coordination des Sans-Papiers, avec des représentants de tous les collectifs. J’ai intégré la VSP (Voix des Sans-Papiers) car ce sont les plus nombreux sur le terrain, quand on fait des manifestations. J’ai vécu et déménagé de nombreuses fois avec le groupe. A chaque déménagement des gens partaient, mais on était une soixantaine, avec des enfants. C’est essentiellement un collectif de logement, on peut aider les gens à s’inscrire pour avoir une carte médicale, il y a des assistants sociaux et un médecin de la commune qui viennent à l’intérieur du squat pour nous voir. La VSP c’est le moteur du mouvement des sans-papiers au niveau politique, d’ailleurs on commence à nommer tous les collectifs VSP, même à Liège, Mons… on a unifié le nom.

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J’essaie, de toutes mes forces, que ça change…

« On voudrait surtout que des gens viennent lutter avec nous, manifester ou nous donner des conseils juridiques. À mon avis, si on est nombreux comme en 2009, si on parvient à organiser avec les étudiants des occupations dans les universités et avec la présence des médias, alors les politiques pourraient bouger. Si vous voulez aider, il faut faire une grande action largement médiatisée »

Notre prochain combat : c’est d’obtenir une régularisation collective. Depuis 2009, des régularisations individuelles semblent possibles mais les conditions ne sont pas claires du tout et le dossier de demande de régularisation coûte cher (350 € à la 1ère demande, 700 € en cas de recours). Les gens qui font un dossier doivent mettre leur adresse et craignent, si la demande est refusée, d’être expulsés. La régularisation collective est l’objectif de la lutte, mais on est conscients que ça ne va pas se faire pour tout le monde.

Comment la VSP sensibilise-t-elle la population ? On n’a pas une énorme visibilité comme pour le climat qui est un sujet qui touche tout le monde. Les sans-papiers, ça ne touche que les gens qui sont sensibles à cette question ou qui ont des origines étrangères. Je pense qu’il faut aller toucher les jeunes, car c’est avec eux qu’on peut changer quelque chose. J’ai fait plein de rencontres dans des universités, des écoles, y compris avec le SCI, et c’était très touchant. Quand je fais des témoignages, même moi je pleure avec eux. Récemment j’ai fait la cuisine dans un centre culturel flamand et une jeune fille m’a salué en me disant que j’étais venu dans son école, et suite à cela elle a été manifester. Je leur dis toujours « Vous êtes en train d’étudier et vous avez des rêves, par exemple d’aller au Québec, de découvrir le monde, faire du volontariat, travailler en Amérique du Sud ou autre chose… Nous on était comme vous, on avait des rêves aussi ». Moi je venais d’une famille pauvre où ma mère a même dû vendre sa bague de mariage. Pour nous, trouver du travail est une nécessité, et changer de pays aussi.

Des femmes sans-papiers sont également actives ? Les femmes sans-papiers qui ont des enfants travaillent en faisant des ménages, c’est plus dur pour elles car elles doivent nourrir leurs enfants. On les invite, mais on oublie qu’à côté elles ont des besoins. Les femmes célibataires qui ont une notion militante sont plus disponibles pour venir dans des manifs, des réunions ou des rencontres, certaines ont même donné l’exemple en organisant la journée des femmes sans-papiers. Mais le risque d’expulsion est le même pour tous les sans-papiers, hommes, femmes, enfants.

Comment la société civile, les associations, les citoyennes et citoyens peuvent soutenir votre mouvement ? Pour moi, on n’a pas besoin d’aide financière, de nourriture, de vêtements ou d’argent ; le groupe arrive à se débrouiller. On voudrait surtout que des gens viennent lutter avec nous, manifester ou nous donner des conseils juridiques. A mon avis si on est nombreux comme en 2009, si on parvient à organiser, avec les étudiants, des occupations dans les universités et avec la présence des médias, alors les politiques pourraient bouger. On a besoin de quelque chose de concret

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sur le terrain. On a proposé d’arrêter le travail de tous les sans-papiers pendant 1 journée, mais ça n’a pas marché car les sans-papiers ne peuvent pas se permettre de sacrifier une journée de travail. Donc si vous voulez aider, il faut faire une grande action largement médiatisée.

Voudrais-tu ajouter une dernière chose ? J’ai entendu les mêmes phrases dans toute l’Europe : partout on m'a conseillé de rentrer chez moi. Mais moi je n’ai jamais voulu, je suis là pour faire quelque chose. Si un jour j’ai des papiers, la première chose que je ferai, comme tous les sans-papiers, c’est prendre un avion pour aller voir ma famille. Et ensuite, je voudrais avoir la chance de travailler dans ce que j’aime, c’est-à-dire aider les gens, les primo-arrivants, ou être interprète. Je sais que peut-être je resterai un sans-papiers, mais j’essaie de toutes mes forces que ça change.

Propos recueillis par Fabienne Audureau

Membre du groupe Migr’action au SCI

PLUS D'INFOS Envie d'être solidaire avec la lutte des sans-papiers ? Engagez vous de la manière qui vous convient le mieux : La coordination des sans-papiers : https://sanspapiers.be/qui-sommes-nous/ Collectif voix des sans-papiers : https://www.facebook.com/ La-Voix-des-Sans-papiers-497839607014314/ Magma, magazine mixité alterité : http://www.mag-ma.org/apropos-magma/

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DOSSIER /  02

UNE SEULE SOLUTION, LA RÉGULARISATION

AVOIR DES PAPIERS, ça changerait tout

Ce vendredi 21 juin, vers midi, alors que le soleil pointe à la verticale au-dessus de nos têtes, nous nous sommes rendus au squat de la Voix des Sans-Papiers (VSP), à Molenbeek. Nous voulions y rencontrer des femmes pour y recueillir leurs témoignages, mieux comprendre leurs conditions de vie et saisir l’urgence de la prise en compte de leur demande d’une régularisation.

Rabia, l’un des porte-paroles de VSP nous avait prévenus : « Les femmes ne veulent pas témoigner, mais vous pouvez toujours passer au squat. On ne sait jamais » La maison où a lieu l’occupation a une belle et grande façade, avec de grandes fenêtres, un peu comme au SCI. L’immense double-porte de l’entrée est ouverte. Après un petit couloir, nous arrivons dans une immense pièce qui fait penser à un ancien atelier, mais transformé en squat. Il y a des matelas partout et, entre les matelas, ici un fauteuil, là des sacs ou de petites étagères qui cloisonnent les espaces, comme de petites chambres sans mur. C’est un peu comme si c’était un Open Space de petites chambres toutes serrées. Entre deux espaces privés, il y a aussi une cuisine : elle est délimitée par 4 grands panneaux. Dans la cuisine, il y a un réchaud, deux chaises, deux bacs en plastique, et par terre des oignons et des pommes de terre. Plus près, des hommes sont assis en cercle dans des fauteuils et papotent en sirotant un thé. Bien qu’ils ne tournent pas le regard et semblent indifférents à notre visite, on se sent un peu gênés d’entrer dans leur intimité. On avance tout de même doucement ; il y a peu de monde ce midi. La plupart des squatters sont sortis : les uns prennent une douche au centre sportif communal, les autres sont allés manifester ou chercher du travail. Nous nous avançons jusqu’à l’une des chambrettes et on demande à deux femmes installées devant une télévision si on peut leur parler. Binta et Kari acceptent de nous raconter leur histoire. Binta est une femme de 40 ans. Elle vit en Belgique depuis 2012, sans-papiers mais avec deux enfants de 13 ans et 17 ans. « Je suis venue de Guinée Conakry seule avec mes deux enfants et par avion. Au pays, j’avais été abandonnée par mon mari. Arrivée en Belgique, j’ai d’abord passé trois jours dans un centre de transit. Ensuite, j’ai pu introduire une demande d’asile. A ce moment, nous avons été placés dans un centre ouvert de la Croix-Rouge

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Squat de la Voix des Sans-Papiers (VSP), Molenbeek © Iphigenia Kamarotou

à Eeklo. Nous y sommes restés pendant 6 mois avant de bouger vers une maison sociale à Menin (près de Courtrai) puis vers une autre maison sociale à Alost. On a passé de nombreux mois en Flandre, dans des endroits éloignés des grandes villes. Les enfants ont dû changer d’école à chaque fois : ils ont étudié à Gand, Menin, Alost et maintenant ils sont à Bruxelles ». Ce qui la préoccupe le plus, ce sont ses enfants. Actuellement ils vont à l’école mais que va faire le grand quand il aura 18 ans, qu’il n’y aura plus d’obligation scolaire et qu’il sera toujours sans-papiers ? Est-ce qu’il va se retrouver dans la même situation qu’elle ? Binta est inquiète aussi pour son deuxième fils : il va quitter l’enseignement primaire mais n’a pas d’école secondaire. « Je ne sais pas ce que je dois faire ».

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Une seule solution, la régularisation

© Voix des Sans-Papiers

Et ses fils, que ressentent-ils ? Ils voient que leurs amis ont des papiers, qu’ils peuvent faire des jobs d’étudiants pendant les vacances, qu’ils peuvent voyager ou avoir des activités. Ils éprouvent cette terrible injustice de ne pas pouvoir jober, et par conséquent de ne pas avoir d’argent, de ne rien pouvoir s’offrir.

des enfants. Il y a 11 enfants. Les mères et leurs enfants dorment dans une chambre à part. Il y a aussi une chambre pour les femmes seules et une chambre pour les couples. La grande pièce en bas est la chambre des hommes célibataires : ils sont une cinquantaine. « Nous vivons tous ensemble depuis 5 ans ».

Binta, elle, ne gagne rien non plus. Certes, elle peut faire un nettoyage de temps en temps. Via des amis qui lui font occasionnellement des propositions. Mais c’est assez rare et ça ne lui rapporte que 10 € la journée. Or, comme elle n’a pas de papiers, elle n’a pas le choix, elle ne peut pas refuser. La plupart du temps, elle reste à l’occupation (au squat), et elle attend. « Ici au moins, on reçoit à manger. Un repas par jour ». Les hommes ont plus de possibilités de travailler que les femmes, mais en gros ils sont dans la même galère. Kari, jusque-là silencieuse, intervient : « Nous voulons travailler mais ce n'est pas possible. Les hommes ont même demandé de l'aide à des syndicats, mais sans résultat. Travailler au noir est très dangereux. Personne ne prend le risque de se faire attraper. Il y a beaucoup de contrôles : si tu travailles au noir et qu’on t’attrape, tu disparais. Certaines personnes ont disparu comme ça du jour au lendemain ». Alors, afin de gagner de l'argent, les sans-papiers organisent des fêtes et vendent la nourriture qu'ils préparent eux-mêmes. Kari organise également des événements avec le Comité des femmes sans-papiers.

Kari, elle, a 39 ans. Elle est arrivée en Belgique il y a une dizaine d’années. Elle a rencontré son mari ici, avec qui elle a eu un enfant. Malheureusement son mari est parti avec une autre femme plus jeune. Et son fils est mort. « Aujourd’hui je n’ai plus rien » dit-elle la gorge nouée, avant de rectifier : « J’ai le groupe de l’occupation. Sans lui, je serais dehors à la gare du Nord. Au moins, ici je me sens en sécurité, j’ai un endroit pour dormir et je reçois des médicaments pour mon diabète ». Mais on sent bien que ce n’est qu’une maigre consolation quand, les yeux humides, elle ajoute : « J’ai mal partout, je suis fatiguée, je suis foutue. On est toutes foutues car on est crevées : ici il y a des lits, mais on est très nombreuses, les gens vont et viennent à toute heure de la journée, il y a souvent du bruit, ce n’est pas facile de dormir ». La plupart des femmes sont seules. « On a chacune une histoire différente mais on a toutes les mêmes problèmes : on n’a pas d’argent, plus de santé, on est fatiguées, on n’a plus d’espoir ; on n’a que l’attente. Mais de quoi ?… J’ai tout perdu. Ma mère a 80 ans, reprend Kari, elle voudrait me revoir. Mais comment rentrer ? Elle est tout ce qui reste de ma famille. Tous mes frères et sœurs sont morts au pays. Ma mère est la dernière et elle est seule ».

Heureusement il y a une grande solidarité dans le squat et une bonne entente entre tout le monde. Ici tout le monde parle français (à l’exception d’une femme qui parle anglais). Les gens sont originaires du Sénégal, de Guinée Conakry, du Maroc, d’Algérie et du Bénin. Il y a 19 femmes dont 7 ont

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Obtenir des papiers, pour Kari, Binta et toutes les autres, « ça changerait tout ! ». D’abord, ça redonnerait de l’espoir, la vie pourrait retrouver un sens : les fils de Binta poursuivraient

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Avoir des papiers, ça changerait tout

« On a chacune une histoire différente mais on a toutes les mêmes problèmes : on n’a pas d’argent, plus de santé, on est fatiguées, on n’a plus d’espoir ; on n’a que l’attente. Mais de quoi ?… J’ai tout perdu.  (…) Elles sont inquiètes pour les enfants ; ont-ils un avenir, eux ? Combien de personnes vont être expulsées ou vont mourir avant la prochaine régularisation ? Que deviendra leur communauté après la régularisation ? »

leurs études avant de chercher du travail, Kari ferait des ménages, gagnerait de l’argent et retournerait voir sa mère au pays ! En attendant, elles vivent au rythme des déménagements : « On a déménagé 12 fois en 2 ans. Bientôt 13 fois ». En effet, il est prévu de partir dans une semaine. Ça aussi c’est épuisant : « On doit rassembler toutes nos affaires, les matelas, les vêtements… On doit aussi laisser des choses sur place, on ne peut pas tout prendre » explique Binta. Cette fois, le groupe va à Koekelberg. Comme d’habitude, des associations et des amis vont venir avec des camionnettes, ils vont tout embarquer jusqu’au nouveau squat et tout déposer là-bas. « Nous, on ne sait pas où c’est. On ne sait pas comment c’est. Ce sont les deux chefs qui ont tout organisé. Nous, on peut juste les suivre. Et tout recommencer : s’organiser, découvrir le quartier, trouver un endroit pour se laver… ». On sent que ce n’est pas facile, que c’est toujours une épreuve. Et que des tensions sont possibles : « C’est déjà arrivé que certaines personnes refusent de quitter un squat. Lors du déménagement précédent, 14 personnes ont refusé de partir et ont été arrêtées. C’était horrible, il y avait bien 1000 policiers avec des chiens et un hélicoptère. Ceux qui étaient en procédure [de demande d’asile] ont été relâchés, les autres ont disparu ». Parmi ceux qui sont partis, il y a Mamout. Il a été envoyé en Italie. Il y a quelques jours, elles ont appris qu’il était mort. « On nous a téléphoné pour nous informer de son décès, comme si on était sa famille ». A ce moment, à l’autre bout du hangar, un vieil homme se lève et se dirige vers la porte. Autour de lui, on se met à crier et à faire ses adieux. « Il part chez des amis, explique Binta émue, il reviendra mais il va nous manquer à tous ». D’un geste de la main, elle dit au revoir au vieil homme comme s’il partait pour un long voyage. Nous, nous comprenons que le groupe forme une vraie communauté, que le squat ressemble à une banlieue contenue dans 4 murs, à une communauté qui crée chaque jour une vie « normale » : ici on prie ensemble tous les vendredis, ensemble on fait le ramadan, on organise la fête du mouton, on baptise les enfants et on célèbre les couples qui se forment. La vie quotidienne est bien structurée. Une équipe d’hommes prépare à manger tous les jours. On mange vers 17h. Les femmes, elles, s’occupent des enfants. D’autres équipes d’hommes font la vaisselle après le repas. On fait le nettoyage trois fois par semaine : il y a deux équipes d’hommes « et la troisième équipe, c’est nous, Binta et Kari ». Les enfants se lavent à la salle de sport les mercredis et samedis avant 15h, heure de fermeture du lieu. Les adultes peuvent y aller pendant la journée. Le soir, on ferme la porte du squat à minuit. Ceux qui ne sont pas rentrés passeront la nuit dehors.

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La journée, les gens sortent : « être enfermé ici tous les jours peut te rendre fou, s’exclame Binta. Comme on n’a pas d’argent, on marche beaucoup. On n’ose pas prendre le bus ou le métro, c’est trop dangereux. Beaucoup de personnes ont déjà été arrêtées et placées dans des centres fermés ou expulsées ». Kari poursuit en racontant un événement survenu dans un bus : « Un jour, une femme a dit 'Je ne suis pas d'accord avec tout cela. Il y a trop d'étrangers ici, vous devez retourner dans votre pays' ». Tout à coup, elle devient toute rouge, revit la scène et élève le ton : « Je lui ai répondu : 'Vos grands-parents sont venus chez nous et ont tout pris. Nous, on est venus ici pour tout reprendre'. J’étais vraiment fâchée car en Afrique, on a un autre sens de l’accueil. Chez nous, l’étranger est comme notre parent, on lui réserve un accueil +++ (plus, plus, plus). Pour nous les musulmans, Dieu a créé tout le monde, on est tous égaux. Alors les paroles de cette femme ont fait très mal. Mais, continue-t-elle plus calmement, je sais qu’il y a de bonnes et de mauvaises personnes, il faut rester avec les unes et laisser tomber les autres ». Et des bonnes personnes, il y en a au sein du squat, au sein du Comité des femmes sans-papiers et au sein de cette communauté bruxelloise mélangée, « comme ce jeune homme qui a pris ma défense dans le bus, ou cette autre femme qui, en été, nous emmène visiter un jour Namur, un jour une autre ville ». Il est temps pour nous de quitter Binta et Kari. Sur le chemin du retour, nous débriefons rapidement : « ça fait trop longtemps qu’elles attendent, chaque jour est vécu comme un échec, comme une perte, cette attente n’a aucun sens si elle ne débouche pas sur des papiers ; pour l’instant elles ne peuvent rien construire ni rien espérer, elles sont inquiètes pour les enfants ; ont-ils un avenir, eux ? Combien de personnes vont être expulsées ou vont mourir avant la prochaine régularisation ? Que deviendra leur communauté après la régularisation ? » mais surtout nous savons que nous reviendrons les voir lorsqu’elles seront installées dans leur nouveau squat.

Iphigenia Kamarotou

Volontaire au SCI

Emmanuel Toussaint

Rédac’chef du SCIlophone

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DOSSIER /  03

UNE SEULE SOLUTION, LA RÉGULARISATION

QUEL ACCÈS AUX SOINS pour les sans-papiers ?

La situation des personnes sans-papiers est une véritable galère, comme chacun peut se le représenter. Mais concrètement, sommes-nous vraiment conscients des répercussions d’une telle mise à l’écart du « système » pour des actes simples du quotidien ?

Je suis étudiante en médecine et sensibilisée à la question ; pourtant j’ai dû admettre que je n’avais moi-même qu’une vision approximative de l’état réel des choses ou des démarches nécessaires à un indispensable accès aux soins. Afin d’éclaircir ces questions, j’ai rencontré le Dr Bakary Cissé, un médecin généraliste qui soigne bénévolement des sans-papiers et les accueille dans la Maison Médicale où il exerce sa profession depuis de nombreuses années (« Maison Médicale Norman Béthune » de Molenbeek-Saint-Jean). Le Dr B.C. est d’origine guinéenne et se sent proche de ces hommes, femmes et enfants qui partent de chez eux en quête d’un mieux vivre. Il y a quelques années, une amie de longue date devint coordinatrice des « centres d’occupation de sans-papiers » et sollicita son aide. Il accepta tout naturellement et s’engagea en tant que bénévole notamment auprès des sans-papiers. Son témoignage est précieux, autant par la connaissance théorique qu’il peut nous transmettre, que par la mise en évidence d’une situation bien réelle constatée directement sur le terrain. Je vais m’efforcer ici de donner les grandes lignes de la législation belge et de présenter les soins médicaux auxquels les sans-papiers ont droit, sans trop m’attarder sur des détails qui sont, certes, pertinents au cas par cas mais qui risquent d’embrouiller le lecteur par leur complexité. J’invite quiconque aurait des questions supplémentaires à se renseigner auprès d’organismes spécialisés, notamment « Medimmigrant » qui se veut le plus exhaustif et accessible possible.

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DROITS FONDAMENTAUX Tout d’abord, notre docteur-informateur insiste sur un point crucial : les sans-papiers sont souvent peu au courant de leurs droits. En Belgique, la loi stipule que toute personne a droit à l’accès aux soins, qu’elle soit « dans le système » et affiliée à une mutuelle ou pas. Cela inclut les sans-papiers, réfugiés, étrangers ainsi que les Belges. Une personne sans mutuelle peut se tourner vers le CPAS de la commune où elle a installé son lieu de vie (même provisoire) et y faire une demande de « carte de santé ». Cette demande peut prendre du temps et être éprouvante en démarches administratives pour quelqu’un d’isolé et fatigué (visite au domicile, justification par un avis médical…). Le but final est l’obtention d’un document « d’aide médicale urgente » (à renouveler tous les x mois) donnant accès à des consultations gratuites et au remboursement d’un certain nombre de médicaments, défini par le CPAS. Un patient « en ordre de CPAS » (carte de santé + aide médicale urgente) a ainsi accès à tous les services de soins, comme tout patient « normal » sous mutuelle. Bonne nouvelle : il semblerait que les CPAS de certaines communes soient sensibilisés à la question et qu’une sorte de charte conclue avec les centres d’occupation permette d’accélérer/simplifier cette procédure et d’entraîner la délivrance du dit-document dans un délai supportable. C’est le cas du CPAS de Molenbeek avec qui le Dr B.C a l’habitude de traiter. Chaque CPAS est autonome et libre de sa politique. Il semble que celui de Molenbeek soit pro-actif, mais ce n’est pas toujours le cas. Si les causes d’une telle dynamique sont multifactorielles,

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© Geoffroy Dussart

« Des mesures structurelles existent donc et ce simple fait est porteur d’espoir. Par contre, il ne faut pas se leurrer, de tels dispositifs sont le résultat d‘une politique sociale inclusive et sont les conséquences d’une lutte historique et de tous les instants (…) Malgré les innombrables mouvements d’indignation citoyenne, il est à craindre que le prochain gouvernement ne s’arrête pas en si bon chemin. À nous donc de rester vigilants et de ne pas baisser les bras »

à tout le moins nous est-il démontré par cet exemple l’importance et l’impact tangible d’une politique locale ouverte, soutenue par une implication citoyenne. Il faut également savoir que toute personne avec un besoin urgent de soins peut se rendre dans n’importe quel hôpital où elle sera prise en charge obligatoirement, les frais étant réglés ensuite par le biais du CPAS. Un refus de la part de la structure constituerait un cas de non-assistance à personne en danger, ce qui est une grave faute pénale.

EST-CE SI SIMPLE ? En pratique les bénévoles constituent un raccourci efficace pour tisser un premier lien et pour informer sur la législation ainsi que sur les lieux de soins disposés à un accueil de qualité. Nous avons ici eu confirmation que toute personne est en droit de s’adresser à son CPAS pour une demande d’accès aux soins. Cependant, outre le manque d’information, il reste un obstacle qui empêche parfois les sans-papiers d’aller solliciter

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une telle aide : la peur des administrations et du rapatriement forcé. Cette crainte est profonde, allant même parfois jusqu’à la suspicion à l’encontre du médecin lui-même. Avec raison et du fait de leur parcours, ils ont souvent appris à se méfier et à se cacher. Une telle stratégie de survie peut toutefois devenir un handicap en cas de besoin réel de soin. Encore une fois, il est fondamental d’informer et, si nécessaire, de répéter : il n’y a ni fuite d’information ni délation et jamais aucune instance judiciaire ne pourrait débarquer à l’adresse donnée pour embarquer les malchanceux malades ! Cependant, l’évolution de la politique migratoire et plusieurs décisions du gouvernement précédent ont miné la confiance des sans-papiers. Il y a les visites domiciliaires chez les personnes qui hébergent des migrants mais aussi l’augmentation des expulsions de personnes malades, les rafles de plus en plus musclées dans les squats et l’emprisonnement de familles avec enfants en centres fermés. Et il est à craindre que le prochain gouvernement ne s’arrête pas en si bon chemin, malgré les innombrables mouvements d’indignation citoyenne. A nous donc de rester vigilants et de ne pas baisser les bras.

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Quel accès aux soins pour les sans-papiers ?

BÉNÉVOLAT En cas de demande de soins de première ligne, par des patients sans couverture administrative (même pas de CPAS), certains médecins font des consultations gratuites (à domicile ou au cabinet). Ils les soignent alors complètement hors système, leur donnant des médicaments ou du matériel récupérés çà et là. On se trouve là dans une logique complètement différente. Cette vision alternative est le plus souvent le fait des médecins des Maisons Médicales. Cela s’explique car, historiquement, ces structures furent fondées sur des valeurs d’inclusivité et d’ouverture, avec une volonté de fonctionner par « autogestion » (où les décisions sont prises en équipe et sur le principe de la démocratie horizontale). A ce jour, le concept a quelque peu évolué et toute structure dénommée « Maison Médicale » n’est pas nécessairement dans une telle démarche. Par ailleurs, le financement « au forfait » des Maisons Médicales permet la mise en pratique de leurs valeurs fondatrices : cela signifie qu’elles reçoivent un montant fixe lié au nombre de patients inscrits chez elles et non à la prestation. De ce fait, l’accueil de patients hors système de remboursement ne change rien aux fonds délivrés à la structure pour son bon fonctionnement. Les seules différences peuvent être ressenties par le médecin bénévole qui doit alors travailler davantage pour absorber ces patients supplémentaires dans son temps de consultation, ainsi que par l’ensemble des patients en salle d’attente pour qui le délai peut être plus long que la normale.

SPÉCIFICITÉS MÉDICALES Le Dr Bakary Cissé a observé des pathologies en proportions différentes chez les sans-papiers par rapport à « la population normale ». Selon lui, les problèmes psychologiques sont largement majoritaires. Rien d’étonnant étant donné le parcours de vie traumatique de ces patients. Notons la présence en Maison Médicale, au sein de l’équipe multidisciplinaire, d’un·e psychothérapeute pour les accompagner. Par ailleurs, de nombreuses autres associations ont vu le jour et se donnent comme mission d’assurer un soin psychologique. Citons « d’Ici et d’Ailleurs », actif sur la commune de Molenbeek. Viennent ensuite en ordre de fréquence les pathologies chroniques avec une prédominance du diabète, de l’hypertension et des pathologies digestives, maladies pouvant entraîner de graves complications et nécessitant un suivi adapté. En parallèle on note un grand impact des conditions de vie souvent très précarisées, avec par exemple un bien plus grand nombre de cas d’infections respiratoires. Voici donc un tableau qui en dit long sur le besoin évident d’un accès aux soins régulier et de qualité.

plutôt optimiste. Dans son expérience personnelle il a remarqué que les patients sans-papiers, une fois sensibilisés à leur problème de santé, s’impliquaient personnellement pour rester liés à leur thérapeute. Par exemple, certains patients déclarent une adresse fixe où ils ne logeront pas nécessairement mais ceci leur permettra de continuer à collaborer avec le CPAS de la dite-commune et d’ainsi conserver le même lieu de soins.

POLITIQUE Des mesures structurelles existent donc et ce simple fait est porteur d’espoir. Par contre, il ne faut pas se leurrer, de tels dispositifs sont le résultat d‘une politique sociale inclusive et sont les conséquences d’une lutte historique et de tous les instants. Les acteurs de terrain ne cessent de mettre en garde contre une régression des droits sociaux et un financement de plus en plus réduit. Par exemple, la liste des médicaments remboursés par le CPAS ne cesse de se réduire chaque année. L’effet collatéral de telles restrictions est bien réel : les patients n’ayant pas les moyens de payer leur médication arrêtent de se soigner et dérivent inexorablement vers une aggravation de leur état. C’est alors un état qui nécessitera bien plus de ressources pour être rééquilibré. Ces perspectives sont bien sombres mais il y a d’autres facettes à l’engagement bénévole auprès de telles populations défavorisées. Il y a le soin, la gratitude, les yeux du Dr Bakary Cissé qui brillent quand il parle de ces multiples expériences où les efforts ont atteint leur objectif de « mieux-vivre ». Il me restera une de ses histoires. Celle d’une patiente sans-papiers en début de grossesse chez qui on découvre un VIH (SIDA) jusque-là insoupçonné, nécessitant des soins hospitaliers urgents afin de la protéger, elle et son enfant. La lutte pour l’obtention de soins fut rude mais aboutit finalement à une prise en charge adaptée et réussie. La mère et la fille (qui a 4 ans à ce jour) sont toutes deux en bonne santé et vivent toujours à Bruxelles suite à la légalisation de leur séjour. L’engagement du Dr Bakary Cissé, comme celui de bien d’autres militants, s’accompagne inévitablement d’énormément d’intensité. Mais n’en est-il pas toujours ainsi lorsqu’on touche à ce qui nous définit en tant qu’êtres humains ?

Deborah Lauwers

Membre du groupe Migr’action

On pourrait avoir des doutes quant à la faisabilité d’une telle continuité dans la prise en charge, notamment parce que les sans-papiers sont souvent forcés de changer de lieu de vie, ou bien encore par le fait qu’ils ont peu d’énergie à investir dans ces problématiques supplémentaires. Le Dr B.C se montre

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DOSSIER /  04

UNE SEULE SOLUTION, LA RÉGULARISATION

UNE PEUR DE SANS-PAPIERS - Votre pièce d’identité s’il vous plait !

En entendant ces mots, ma méfiance refit surface. On m’avait déjà expliqué, par le passé, que le règlement de la poste imposait de présenter une pièce d’identité, à partir du moment où le montant du donneur dépassait un certain seuil. Depuis, j’ai fait attention à ne jamais le dépasser. Alors pourquoi cette demande ? Je déposai prudemment mon vieux passeport sur la table. J’espérais qu’il n’y jette pas un regard. Cela est déjà arrivé que je montre mon passeport et qu’on ne le regarde même pas. Comme si sa simple matérialisation suffisait. Le guichetier tournait et retournait les pages. Il cherchait la dernière date de prorogation. Mon mensonge à ce propos dans un autre bureau de poste me revint en mémoire. En fait, être sans-papiers est très largement suffisant, nul besoin d’y ajouter des mensonges. Cela se voit d’ailleurs, nous répugnons à montrer nos pièces d’identité, nous sommes toujours mal à l’aise, comme des voleurs pris la main dans le sac… Il me lança un coup d’œil et commença à pianoter sur son ordinateur. C’était un homme de petite taille, brun, mince avec une chevelure frisée et grisonnante. Je l’avais déjà remarqué. Mue par une sorte de pressentiment, j’avais souvent fait en sorte de l’éviter, quitte à prendre deux numéros au distributeur au lieu d’un seul. J’attendais un mot, une remarque, une question. Le temps me parut long. J’essayais de me rassurer : ou il accepte de faire le virement ou il refuse. C’est tout ! Dans ce cas, j’appellerais l’imposant Afghan procédurier qui me loue son appartement, j’inventerais un mensonge et lui remettrais le loyer en mains propres. Peut-on faire autrement ? Sans titre de séjour, la poste est incontournable pour le paiement des factures, du loyer et autre. Le compte ou la carte bancaire, la domiciliation, tout cela, c’est dans l’autre monde. Plongée dans mes pensées, je ne revins à la réalité que quand j’entendis la voix du guichetier s’élever dans le petit brouhaha de la salle. Il avait pris le passeport et, le bras levé comme s’il voulait prendre les autres à témoins, il commença à le brandir, un sourire aux lèvres : - Je regarde, dit-il à haute voix, je regarde mais je ne dis rien ! Il se balançait sur son fauteuil, montrant le passeport. Son sourire en disait long sur ce qu’il taisait. Je fus sans réaction. L’expression « mourir de honte » me traversa très vite l’esprit. Pourquoi ? Pourquoi fait-il ça ? Quand, enfin il reposa le document devant moi, j’avais comme froid. Je ne touchais pas au passeport, par crainte qu’il me le redemande une deuxième fois. Pendant un long moment, j’écoutais les échanges des autres, j’écoutais mon corps. On dirait que quelque chose roule à l’intérieur. Finalement, LE SCILOPHONE 84 • JUILLET / AOÛT / SEPTEMBRE 2019

j’osai poser mon regard ailleurs. Sur les témoins de la scène. Les collègues du guichetier. Je connais de vue certains d’entre eux. Je souriai à une dame qui se tenait non loin de moi. Je n’eus pas le courage d’aller plus loin, regarder ceux qui, impatients et indiscrets, ne respectent jamais la ligne à ne pas dépasser, ceux qui se rapprochent et qui entendent donc ce qui se dit. Mais je tenais à donner l’impression que tout va bien. Je voulais aussi prier pour que tout soit fini très vite mais j’en étais incapable. Dans les grands moments de stress, les petites prières s’éparpillent. Quand enfin elles reviennent, elles sont toutes plus protectrices les unes que les autres. Je n’arrive alors jamais à choisir. Lorsqu’il finit de pianoter sur son ordinateur, je lui remis les sous. Il compta et s’exclama : - Mais le compte n’est pas bon ! Là, la panique me saisit car il s’agissait du loyer. Et s’il y a une chose au monde qui me fasse autant peur, c’est de me retrouver à la rue et d’y être dévorée. Oubliant ma honte, j’ouvris mon sac à main et fouillai dedans, tout en essayant de me remémorer tous mes gestes depuis l’appartement. Je me rappelai avoir tout mis dans mon sac. De toute façon, je n’ai pas d’autre argent. Peut-être que des billets sont tombés au moment où je recomptais la somme une dernière fois ? - Je vais retourner à la maison voir, je suis désolée monsieur ! J’attendis qu’il me rende les billets qu’il tenait à la main. Mais il se mit à les recompter une deuxième fois. Et dans un grand éclat de rire, s’exclama : - Je vous ai eue ! Je vous ai eue ! Il termina ce qu’il avait à faire, déposa le récépissé devant moi, en frappant fort de la paume de la main la table : - Voilà, je vous souhaite tout de même une bonne journée ! Pendant très longtemps, j’eus une obsession : retourner sur les lieux et prendre le guichetier en photo pour le montrer à mes proches. J’allais ailleurs, dans d’autres bureaux de poste. Je changeais souvent, veillant à rester un peu « incognito ». En bonne violeuse de territoire que je suis !

L’autrice de ce témoignage a demandé de conserver l’anonymat

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DOSSIER /  05

UNE SEULE SOLUTION, LA RÉGULARISATION

THE POWER OF VOICE A quelques mètres de la piste de décollage de l’aéroport de Zaventem, le centre fermé 127bis de Steenokkerzeel abrite un maximum de 192 demandeurs d’asile refusés et sans-papiers. Le centre ressemble à une véritable prison, où les détenus ne sont pas autorisés à sortir, et où l’accès aux soins de santé et visiteurs est limité. Le 4 Mai 2019 a eu lieu la 9e édition du Festival Steenrock afin de manifester contre les centres fermés. Cet événement rassemblait des concerts, ateliers, et des discours, le tout face aux fenêtres grillagées des détenus. Alors que le gouvernement belge a récemment inauguré un nouveau centre fermé destiné aux femmes non loin du 127bis, un rassemblement tel que le Steenrock est une action de solidarité artistique afin de manifester contre les violations de droits fondamentaux dont ces êtres humains sont victimes. J’ai eu la chance d’interviewer Matthieu Thonon, coordinateur de l’événement, et Manu Toussaint de l’ONG SCI, partenaire du Steenrock.

Pourquoi le choix d’un manifestival ? Matthieu : Je fais partie du CRER 1. Pendant longtemps on est venu manifester ici à 30-40 personnes maximum. Cet endroit est moche à souhait, le long de l’aéroport. C’est un endroit oublié, selon la volonté de l’Etat aussi. On s’est demandé « Qu’est-ce qu’on peut faire pour attirer les gens, pour les sensibiliser et leur faire prendre conscience qu’à 10 minutes de Bruxelles il y a un centre fermé, une prison ? ». On a choisi l’art et plus précisément la musique : on organise une manifestation positive et pacifique et non sombre et gueulante. On rassemble un maximum de gens pour que cela fasse du bruit. Et c’est réussi, nous réunissons chaque année depuis 10 ans entre 500 et 1000 personnes. L’art et la musique nous ont vraiment permis de toucher un public plus large. C’est une action militante mais pacifique et musicale. Manu : La musique joue un rôle d’engagement, d’affirmation de valeurs et permet de transmettre un message. La localisation joue également un rôle central : on est face au centre fermé et on voit les détenus à travers les barreaux. Comment pouvons-nous organiser un événement festif ici, comment pouvons-nous nous sentir heureux dans un monde d’injustices ? Beaucoup de personnes se sentent coupables de danser et chanter à côté du centre fermé. Mais l’important c’est de transformer cette culpabilité en sentiment de solidarité. La musique et la chanson permettent d’exprimer avec émotion notre solidarité et de la partager entre nous et avec les détenus.

En quoi l’art rapproche-t-il ? Est-il universel ? Matthieu : L’art est universel et puissant, il dépasse les mots. L’art engagé consiste à véhiculer un message à travers leur art. Ce qui est merveilleux c’est qu’il touche tout le monde. Si quelqu’un fait une peinture sur un sans-papiers dans une situation difficile, cela va tous nous toucher. Pareil pour la musique, elle va nous faire chanter, et bouger. Utilisons l’art comme message. Manu : Au Steenrock, il y a de la musique, des discours, des échanges avec les détenus à l’intérieur du centre. Ce qui est unique, c’est que c’est un événement de rencontre et de solidarité malgré les clôtures et les barreaux. Le contact avec les détenus est limité mais il existe.

Quel est le plus important aujourd’hui : Changer les mentalités des citoyens afin d’obtenir un plus grand soutien de leur part, changer les politiques, ou les deux simultanément ?

Matthieu : Les deux simultanément, les deux sont liés. Si on change les citoyens, ils voteront mieux et ensuite changeront les politiques. Nous, notre volonté à travers le Steenrock c’est de sensibiliser la population mais la pression sur le politique n’est pas loin. Manu : Le fait de voir en réalité des centres fermés touche et sensibilise les personnes. Cette sensibilisation nous pousse à agir davantage et à continuer ce que nous faisons.

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Collectif contre les Rafles, les Expulsions et pour la Régularisation

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© www.shado-mag.com

Quand on parle de centres fermés, on pense à la détention d’enfants.

Elle a eu lieu dans le passé et elle pourrait se reproduire dans un futur proche. Comment expliquer le manque de mobilisation de la part de la société quant à cette violation des droits humains et des droits des enfants ? Matthieu : Je n’en ai pas la réponse, je suis moi-même profondément attristé par ce manque de mobilisation. Cependant, il y a des choses qui bougent. Le mouvement des gilets jaunes en France annonce-t-il une nouvelle ère de mouvements sociaux ? Qu’attend la population pour se mobiliser ? On enferme des personnes, faut-il attendre que des manifestants se fassent tuer ? Quand allons-nous nous réveiller ? Que faut-il pour que nous nous révoltions ? Il faut s’opposer à la détention en centres fermés, faire entendre sa voix, se bouger, sortir de chez soi.

centres fermés ? Je ne sais pas, mais je vois que les centres ressemblent à des prisons. Or, les prisons font croire que les gens à l’intérieur sont dangereux. Construire des centres fermés, c’est criminaliser les migrants, c’est nourrir la peur des étrangers. Voilà pourquoi il faut les supprimer.

Propos recueillis par Géraldine Baijot Cette interview a été initialement publiée pour le magazine Shado : https://shado-mag.com/act/the-power-of-voice/

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Manu : En Belgique, nous avons l’habitude que la solidarité soit prise en charge par les institutions. C’est le concept de solidarité froide : les citoyens paient des impôts et s’attendent à ce que l’Etat assure une aide et des services de base à chacun·e. Nous avons moins une culture de la solidarité chaude, c’est-àdire une solidarité directe vis-à-vis de personnes en difficulté. Ceci dit, avec la crise de l’accueil des réfugiés (le refus de l’Etat d’accueillir et d’assurer des conditions de vie décente aux migrant·e·s), des projets extraordinaires se sont mis en place à travers différentes actions citoyennes, comme par exemple la création d’une Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés. Cette plateforme, organisée directement par des citoyen·ne·s, a permis l’hébergement de centaines de personnes. Et elle a montré qu’on est capable de se mobiliser à grande échelle. Pourquoi les gens se mobilisent-ils alors moins vis-à-vis des

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DOSSIER /  06

UNE SEULE SOLUTION, LA RÉGULARISATION

FACE À UNE OPINION PUBLIQUE divisée

Au cours des dernières années, les Européens ont développé des émotions opposées à l’égard des flux migratoires. Si certaines personnes voient la crise humaine et reconnaissent le besoin d’aide pour les personnes qui échappent à une guerre ou à une situation difficile dans leur pays d’origine, d’autres y voient des menaces pour l’identité et la richesse du pays.

Quelles sont les raisons derrière ces sentiments ? Il y a d’une part la peur de perdre son identité. Avec l’arrivée de migrants se développe une société multiculturelle, une société où cohabitent des personnes parlant des langues différentes, des personnes avec des croyances et religions différentes. Bruxelles est probablement le meilleur exemple européen d’une ville multiculturelle où des quartiers arabes, des quartiers italiens, des rues espagnoles ou africaines coexistent avec leurs propres magasins, écoles et bars. Or tout le monde n’est pas à l’aise avec cette diversité, avec une société où les frontières semblent ne pas exister. Car cette diversité bouscule une représentation de l’identité comme une notion fermée, univoque et liée quasi exclusivement à la nationalité ou à l’origine, alors qu’il est possible de concevoir autrement l’identité et de se sentir appartenir à un monde composé de communautés et de cultures différentes et mélangées. On n’appartient pas moins à un monde parce qu’il est mélangé. De plus, cette peur est liée à la croyance (fausse) qu’une intégration de personnes culturellement différentes est impossible. Or il est clair qu’en vivant ensemble, les gens s’influencent et se changent mutuellement et développent des cultures nouvelles. Il y a d’autre part la peur de manquer de ressources ou de confort. Cette peur est liée à une autre croyance : celle que les personnes migrantes représentent d’abord un poids ou un (ensemble de) problème(s). On voit d’abord leurs besoins et leurs difficultés et non leurs ressources et leurs atouts. On s’imagine que ça va coûter cher de leur assurer un revenu, l’accès à l’éducation, l’accès à la santé, l’accès au logement… Or de nombreuses études ont montré que la plupart des migrants, une fois établis, deviennent des membres actifs de l'économie du pays. Mais il y a, selon moi, quelque chose de beaucoup plus fondamental qui se joue là. Les peurs décrites ci-dessus sont révélatrices d’une forme d’égocentrisme, d’une incapacité à être empathique et solidaire, à prendre en compte la réalité

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Des affiches recyclées du Vlaams Belang souhaitent la bienvenue aux réfugiés : "Nos gens d'abord" en "Nos gens aussi" © V  luchtelingenwerk Vlaanderen / Mortierbrigade

de l’autre, à faire passer au second plan nos propres besoins de sécurité. Face à une crise humanitaire de grande ampleur, face à la mort d’enfants avalés par la mer, face à toutes ces familles pour lesquelles il n’y a plus d’avenir dans leur pays et qui prennent le risque de traverser les déserts, les mers et les montagnes, c’est une honte de calculer ce que ces familles vont coûter ou rapporter, c’est une honte de se demander qui va faire le premier pas vers l’autre, c’est une honte de se replier sur sa propre sécurité et sur son confort. Il faut développer un regard plus large et plus ouvert et repenser le concept de ‘maison’. Notre pays n’est pas notre maison. Nous sommes tous des invités sur cette terre. Nous sommes nés dans un pays ; un territoire nous héberge, nous offre ses ressources, mais cela ne fait pas de nous les propriétaires incontestés de ce pays. Au nom de quel droit pouvons-nous prendre possession d’une partie du monde et en fermer l’accès aux autres ? Y a-t-il un droit supérieur à celui de circuler librement entre les États, les villes ? Y a-t-il une chose plus importante que celle de décider où on veut vivre, de chercher un meilleur avenir pour sa famille ? Non. C’est pourquoi il faut ouvrir les frontières à chaque famille, à chaque personne à la recherche d’une nouvelle maison, d’un nouveau chez soi.

Valentina Armenise

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

DE LA NOURRITURE pas des bombes !

PA I X

ET DÉSARMEMEN

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Quand j’ai décidé de partir en Finlande pour un projet de volontariat, beaucoup de personnes m’ont demandé : « C’est un pays riche, qu’est-ce que tu vas faire là-bas ? ». Je me suis tout de même rendue à Helsinki durant deux semaines afin de participer à un projet intitulé « Food Not Bombs », autrement dit : « De la nourriture, pas des bombes ». Là-bas, j’ai pu remettre en question mes préjugés et participer à un projet qui était bien plus enrichissant que ce à quoi je m’attendais.

Tout d’abord, il faut signaler le fait qu’on ne distribuait pas de la nourriture aux gens dans le besoin, mais à tous ceux qui le voulaient. On ne faisait pas de la charité, mais de la solidarité. Ensuite, c’était un bon prétexte pour entrer en contact avec les gens et discuter avec eux de la non-violence, le message principal du projet. Nous sommes tout de même allés à la rencontre de personnes dans le besoin car la ville d’Helsinki organise des distributions de nourriture, et nous y avons aussi participé les premiers jours. J’ai été choquée de voir cette file de gens qui ne faisait qu’augmenter ! Ça m’a vraiment remise à ma place : oui, la Finlande est un pays qu’on peut considérer comme riche, mais il y a quand même de nombreuses personnes qui n’ont pas de quoi se nourrir correctement. C’est là que j’ai compris qu’une meilleure distribution des produits alimentaires était loin d’être superflue : c’est une nécessité.Et ça tombait bien, puisque « Food Not Bombs », c’était aussi une action anti-gaspillage : on récoltait les invendus dans les magasins et on les cuisinait. On a tendance à croire que parce qu’on est plus de sept milliards sur terre on ne sait pas nourrir tout le monde mais en fait, il y a trop de nourriture par rapport au nombre d’individus. Une meilleure distribution de la production est grandement nécessaire ! 1 Un autre point important du projet était la nourriture vegan. On a mangé vegan et on a distribué de la nourriture uniquement vegan pour deux raisons : ça va dans le sens du message de non-violence qu’on cherchait à faire passer et c’est meilleur pour l’environnement. En effet, l’élevage et la production de nourriture animale nécessite un plus grand nombre de ressources et de surfaces cultivables qu’une nourriture végétale. Mais d’autre part, n’est-ce pas mieux de manger de la viande locale que du soja importé de l’autre bout du monde ? Le projet a permis d’inclure la prise en compte de l’écologie dans ma réflexion sur l’accès à l’alimentation. Le dernier pilier du projet était le message de non-violence qu’on souhaitait faire passer aux personnes qu’on a rencontrées grâce à la distribution de nourriture. J’ai ainsi appris que si on diminuait les dépenses mondiales militaires de seulement 10%, on pourrait atteindre des objectifs clés de

©S  arah Planche

développement. Parmi ceux-ci : stopper la faim et la pauvreté, subvenir à une éducation de qualité pour tous, assurer l’égalité des genres, agir considérablement pour le climat, installer l’eau potable partout et j’en passe. Pour vous donner un exemple plus concret, une diminution de seulement 3,2% des dépenses militaires mondiales par an permettrait d’offrir l’école maternelle, primaire et les débuts du secondaire à tous. Bref « Food Not Bombs », c’est dire qu’il y a mieux à faire avec l’argent destiné aux dépenses militaires. Enfin, ce projet a été très riche en terme de vie collective. Quand j’ai débarqué dans la maison des volontaires, je me suis retrouvée avec une dizaine de personnes que je ne connaissais pas et qui n’avaient pas la même culture que moi ; ça a d’abord été assez intimidant. Mais on est très vite devenus une famille, malgré nos différences, et c’est ça qui a donné encore plus de sens à ce projet.

Sarah Planche

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Volontaire au SCI

J’en profite pour vous conseiller l’application « Too Good To Go » qui est, selon moi, une bonne façon de lutter individuellement contre le gaspillage alimentaire.


TÉMOIGNAGE

TOUTES PREMIÈRES FOIS !

La Thaïlande ou tous les sens en éveil ! En avril, cela a fait un an que je me suis envolée pour la Thaïlande. J'ai fêté un tas de premières fois : premier pas sur le sol thaïlandais, premier voyage seule, première fois en Asie, premier volontariat. Il s'agit d'une bonne occasion pour un témoignage dans le SCIlophone !

Je partais pour un tas de raisons, comme chacun·e : fuite en avant, besoin d'air, besoin de découverte, besoin de passer de l'intellectuel au corps. Je me suis préparée avec une rigueur presque militaire : forums, témoignages, vaccins, itinéraires, billet, visa… Bien que le SCI ait toujours été présent de la meilleure façon qui soit, sans me materner mais en étant disponible, bien que la formation pré-départ dans le sud soit très bien construite, j'avais la boule au ventre le matin du départ. Et pourtant, il m'aura suffi de poser le pied sur le sol thaïlandais pour savoir, intrinsèquement, que tout irait bien.

que deux hôtels. Dans un pays hyper touristique comme la Thaïlande, comment faire cohabiter des Occidentaux pas toujours très… disons, délicats (Ils ont eu une femme en bikini une fois) et des autochtones ? C'était cela notre mission, créer du lien. La journée se déroule en deux temps : le matin était consacré aux enfants, notamment à travers des cours d'anglais et des jeux divers. L'après-midi nous étions avec les habitants qui nous proposaient des plongées dans leur vie : cuisine, nettoyage et peinture d'une mosquée, construction d'un barrage.

Commençons par essayer de planter le décor. En Thaïlande il fait chaud, il fait moite, et dès la sortie de l'avion c'est une chape de chaleur qu'il faut traverser. Tout est différent, les sons, les odeurs, la religion, les bâtiments, les transports, les gens… Tout au long de mon expérience, sans aucune exception, j'ai été remuée, décontenancée, ébranlée, partout où se posaient mes yeux. Je pourrais vous raconter mon arrivée, après 16h de train-couchettes, à côté d'une thaïlandaise qui avait décidé de me nourrir, et qui m'a fait comprendre par ses gestes qu'elle serait, pour la nuit, ma maman du bout du monde, ce même train-couchettes qui au milieu de la nuit s'était arrêté au milieu de la jungle dans un bruit de ferraille, tandis que mon téléphone portable encore déboussolé ne parvenait pas à me localiser.

Nous étions 11 volontaires, 5 Européennes et 6 Thaïlandais. Nous dormions dans des familles qui nous accueillaient généreusement ; nous cuisinions entre volontaires et parfois pour nos hôtes dans notre cuisine à ciel ouvert. Durant ces deux semaines de volontariat nous avons eu deux jours de congé que nous avons passés tous ensemble : le premier à l'arrière d'une voiture qui nous a emmenés aux 4 coins de l'île, le deuxième sur un bateau pour découvrir des grottes maritimes et des étendues de sable blanc.

Du train je suis arrivée sur le quai de la gare, où une bande de joyeux volontaires a égrainé ses noms d'une sonorité nouvelle. Du quai de la gare au quai de l’embarcadère, puis du pont d'un bateau traditionnel à l'arrière d'une jeep pour finalement arriver au camp, j'ai vu des visages, ouï des sonorités et ressenti la fatigue de ce long trajet. Quelques mots sur le projet maintenant ! Koh Libong est une île perdue au milieu de zones touristiques thaïlandaises. Habitée de pêcheurs à grande majorité musulmans, on n'y trouve

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C’est fascinant de voir comme les liens se créaient, d'abord entre volontaires qui, au bout d'une nuit, se partageaient leurs secrets les plus intimes. Le volontariat devient une bulle où le besoin de s'ouvrir sur un temps court devient comme une évidence. Des liens se sont créés avec les habitants aussi, des gestes et des sourires suffisent à pallier notre thaï rudimentaire. A chaque fois, sans exception, que ce soit au village, sur un tuk-tuk, pendant un mariage, les mains se joignaient, les visages s'ouvraient, les mots fusaient. Ton prénom est impossible à prononcer ? Allez hop, baptême thaï. Personne n'est là pour traduire ? Tu es bonne à imiter le moustique. Et attention quand tu t'essayes à répéter les quelques mots de thaï que tu as appris : « peau brûlée » devient, quand la langue fourche, « est-ce que tu as faim ? ».

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Projet de volontariat court terme au Sud

Š Estelle Cosnard

VIE C'est maintenant que ça devient difficile ; comment continuer ce rÊcit ? Ce sont pourtant des anecdotes que je raconte rÊgulièrement aux curieux qui croisent ma route. Mais un volontariat, mon volontariat en l’occurrence, ce n'est pas qu'une succession d'histoires. C'est une suite de coups dans le ventre et dans l'âme : ce sont des larmes qui suivent les plats trop ÊpicÊs, c'est le clapotis de l'eau qui t'entoure et qui est comme une baignoire gÊante, ce sont des jeux appris à l'abri des pluies diluviennes de la mousson, c'est le vrombissement d'un ventilateur par une après-midi trop chaude, c'est essayer de suivre les enfants dans la boue de la mangrove, c'est sauter d'un bateau pour plonger au milieu des poissons, c'est la morsure du soleil et des moustiques, c'est des dÊcouvertes sur toi, sur eux, sur nous. C'est viscÊral, c'est organique, ce sont des corps qui vivent, ce sont des cerveaux qui carburent pour changer le monde, c'est faire en sorte qu'il y ait un avant et un après le volontariat.

CO M M U N A U TA I R E

 Tout est diffÊrent, les sons, les odeurs, la religion, les bâtiments, les transports, les gens‌ Tout au long de mon expÊrience, sans aucune exception, j'ai ÊtÊ remuÊe, dÊcontenancÊe, ÊbranlÊe, partout oÚ se posaient mes yeux. Le volontariat, c'est viscÊral, organique, c'est des corps qui vivent, des cerveaux qui carburent pour changer le monde‌ 

 Il ne s'agit pas tant de voyager que de partir. Quel est celui de nous qui n'a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à secouer ?  George Sand

Estelle Cosnard

Volontaire au SCI

LE SCILOPHONE 84 • JUILLET / AOÛT / SEPTEMBRE 2019

POUR ALLER PLUS LOIN ‌ Une petite playlist thaĂŻlandaise. Sur Youtube, tapez : đ&#x;Žľ Job 2 Do - Billabong Koh Libong đ&#x;Žľ Morn Srea Dance Version by Ra Bee

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TÉMOIGNAGE

HISTOIRE DE RENCONTRES … Ecrire un article sur mon projet en Thaïlande ! Par où commencer ? Par le moment où j’ai pris la décision de partir en volontariat ? Par mon arrivée sur le sol thaïlandais ou par mon départ à l’aéroport de Bruxelles ? Et au fond, qu’ai-je envie de raconter ? Qu’ai-je réellement vécu il y a un an ? Qu’ai-je réellement appris ?

D’abord que tout est affaire de rencontres. Tout a commencé par un coup de téléphone avec un membre de l’ONG Quinoa. J’étais alors perdue professionnellement et j’ai pu discuter de la notion de retrouver du sens dans le travail, dans mes actions, dans mes contacts, dans ma vie. Trente minutes de discussion qui ont changé ma vie et qui ont amorcé une rencontre avec moi-même. La première rencontre aura duré le temps d’une conversation téléphonique, juste le temps pour moi de décider de rencontrer des gens qui comme moi se posent des questions, ont envie de trouver des réponses et d’agir, de retrouver du sens. Mais où ? Comment ? Avec qui ? La deuxième rencontre, c’est celle d’une personne croisée par hasard, une seule fois, comme une lumière éclairant le chemin à suivre. « Va voir au SCI ! C’est ce que tu cherches ! » m’a-t-elle dit. Je décide donc d’aller à la rencontre du SCI, un peu inquiète de débarquer sans prévenir. Ce fut mon premier contact avec le SCI, un contact chaleureux et accueillant. Au fil de différents échanges, mails, rendez-vous, formations, bref au fil de différentes « rencontres », je me décide. Je pars trois mois en Thaïlande dont deux pour vivre un projet au milieu de rizières et de potagers biologiques. J’ai trois semaines pour faire les démarches administratives et m’acheter un billet d’avion. Je bouillonne d’impatience et d’inquiétude. Ça sera mon premier grand voyage. Je n’ai jamais dépassé la frontière européenne et, du haut de mes 33 ans, je n’ai jamais pris l’avion toute seule. Pour le coup, je vais à la rencontre de mon stress et de mes peurs dont une peur irrationnelle qui m’accompagne tout au long de mes préparatifs. Celle de « me perdre » notamment dans les différents aéroports (à commencer par Zaventem). Ça me rappelle mes 12 ans, lorsque j’ai dû prendre le bus toute seule pour la première fois pour me rendre dans ma nouvelle école. Je me suis perdue lors de ce premier voyage en bus.

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Heureusement au milieu de tous ces préparatifs de départ se trouvent mes proches (ravis que je me lance dans un voyage dont j’ai toujours rêvé) ainsi que les échanges avec Marie, coordinatrice des projets en Asie, bienveillante et rassurante. Trois semaines après ma décision, je me retrouve donc à Zaventem. Cette fois, j’ai l’impression d’avoir 17 ans avec mon sac à dos et mon papa qui me regarde partir un peu ému. Malgré le bouillonnement intérieur, je suis envahie par la sensation que je suis exactement là où je dois être. Après 24h de voyage, je débarque sur le tarmac de l’aéroport de Hat Yai et je rencontre… la Thaïlande ! Un pays tout en contrastes, avec sa mer et ses montagnes, sa luxuriance végétale d’un côté et sa sécheresse de l’autre, ses différentes religions ; un pays rempli de couleurs, de fleurs avec leur parfum enivrant, de gens accueillants et bienveillants ravis de vous entendre baragouiner deux ou trois mots en thaï, un pays rempli d’histoire et d’architecture, de cultures et de traditions, de nourriture abondante, variée, délicieusement sucrée et aventureusement épicée. Mais également un pays envahi de plastiques, de touristes (dont je fais partie) amenant les habitants à s’exiler de leurs propres îles ou villages afin de retrouver de la tranquillité, dominés par un pouvoir gouvernemental imposé, et par l’économie mondiale qui n’a que faire des marchés locaux. Je suis surprise de découvrir un pays non démocratique, mais tellement plus libre que la Belgique sur certains aspects. Je goûte à la liberté de travailler en fonction de son humeur du jour, de ses besoins, de la météo et non en fonction d’un horaire (bien que mon cerveau d’Européenne ait rencontré des difficultés à s’y adapter). Je découvre la liberté d’une balade dans la benne d’un pick-up, les cheveux dans le vent avec, à nouveau, cette sensation d’être exactement là où je dois être. Mais aussi la liberté des balades en scooter, avec une lampe frontale pour compenser l’absence de phare, la liberté de vivre pleinement les sensations en faisant fi de certains dangers.

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Projet de volontariat long terme au Sud

© Fabienne Libon

VIE

CO M M U N A U TA I R E

Je découvre également des compagnons de voyage : volontaires thaïlandais ou étrangers, habitants thaïlandais ou Occidentaux exilés, touristes, responsables d’associations diverses, jeunes, âgés, étudiants, travailleurs, pensionnés… Tellement de personnes, de personnalités, de nationalités, d’âges, de genres, de cultures différents. Mon anglais très hésitant m’isole un peu les premiers temps. J’observe, je découvre et je me demande un peu ce que je fais là. Mais les différentes rencontres prennent le dessus. La discussion amène les échanges et le partage. Alors que j’observe en Thaïlande un univers aux antipodes des normes européennes d’hygiène, je découvre que le falang (traduction : le blanc) est considéré comme sale notamment parce qu’il ne se lave pas assez. À force de se côtoyer et de discuter, leur conception du « falang » sale a été quelque peu modifiée. De mon côté, force est de constater que l’Europe a bel et bien un problème avec la notion d’hygiène. Non pas dans le fait de prendre ou non une douche trois fois par jour, mais dans l’aseptisation de nos modes de vie qui loin de nous protéger, nous affaiblit. « Soyez le changement que vous voulez voir dans ce monde » Gandhi Toutes ces discussions, ces échanges et ces découvertes me questionnent. Ces rencontres ont du sens, c’est certain, nous apprenons l’un de l’autre, nous découvrons des modes de vies pas toujours si différents et j’y vois un magnifique enrichissement mutuel. Cependant, tout cela n’a-t-il pas un prix ? J’ai traversé la moitié de la planète pour arriver là-bas. Quel est le coût écologique de ma démarche ? Je constate les conséquences de la présence massive de touristes en Thaïlande. Des déchets considérables sont engendrés par

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cette économie touristique et le traitement qu’on leur réserve n’est pas glorieux : brûlés, enterrés, abandonnés dans la mer… Les réserves naturelles, les fonds marins, tout l’écosystème est endommagé au profit du tourisme. Je suis venue rencontrer un pays, une culture, des gens, mais quels sont les impacts de ma venue sur ce pays, cette culture et ces gens ? D’un autre côté n’ont-ils pas besoin du développement de l’économie et du tourisme pour répondre à leurs défis ? Et puis, quelle est l’image de l’Europe que je renvoie ? J’ai les moyens d’acheter un billet d’avion et de vivre trois mois à l’étranger alors que pour la grande majorité des Thaïlandais, ce projet est inaccessible. Pourquoi est-il si facile pour moi de voyager et de découvrir le monde alors que pour une grande partie de ce même monde c’est interdit ? Je n’ai pas vraiment trouvé de réponses à mes questions. À la place, j’ai des souvenirs ; je me souviens des discussions avec des personnes de tous âges et de toutes nationalités autour de la gestion des déchets, du sens de nos actions, de notre identité et de nos croyances fondamentales. Comme toujours je suppose que les réponses ne sont ni blanches ni noires mais doivent être nuancées et surtout liées à nos ressentis. Je ne connais pas l’impact écologique et social réel de mon voyage, mais je connais l’impact que ces rencontres ont eu sur ma vie. Celles-ci me poussent à me poser de nouvelles questions, à faire mieux et à chercher les implications de mes choix. Elles m’amènent à chercher qui je veux vraiment être dans ce monde…

Fabienne Libon

Volontaire au SCI et membre du groupe d’action Liège

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ENJEUX INTERNATIONAUX

#ASK_ME_ABOUT_Yemen « Beaucoup de gens disent que la guerre au Yémen est une guerre oubliée - je ne le pense pas. Tu oublies une chose quand tu la sais pour commencer » Video de Maad Shafak " Do you know what's happening in Yemen ? A Social experiment ! "

Maad Shafak est diplômé de la CEU School of Public Policy. Il vient du Yémen. Au cours de ses études, il a mené une expérience sociale liée à une campagne de sensibilisation à la crise yéménite. Je l'ai rencontré il y a 2 ans lors du couchsurfing à Athènes. Là, il m’a parlé de son projet Ask_me_about_Yemen ; cette initiative permet aux gens d’interroger Maad sur son pays, que ce soit dans le cadre de séminaires organisés ou de conversations informelles. J'ai donc décidé de le contacter pour en savoir plus sur la situation au Yémen. Comme il est basé depuis quelques années à Budapest, notre conversation s’est déroulée via skype.

Maad, peux-tu nous présenter le contexte de la crise au Yémen ? Le Yémen est en tension depuis le printemps arabe – une série de manifestations anti-gouvernementales, de soulèvements et de rébellions armées qui se sont dispersées en Afrique du Nord et au Moyen-Orient à la fin de l'année 2010. Le printemps arabe a commencé en réaction aux régimes oppressifs, et notamment par des manifestations en Tunisie. Certaines des manifestations ont débouché sur un changement de régime, d'autres non. Au Yémen, on craignait l'influence du Printemps arabe, vu le grand nombre d'armes à feu appartenant aux civils dans le pays. Étonnamment, les manifestations se sont déroulées pacifiquement en demandant la démission du président Ali Abdullah Saleh. Saleh a été contraint de démissionner, mais a refusé de renoncer au pouvoir, malgré les offres d'immunité. Il a collaboré avec les Houthis, un groupe zaïdite1 qui a été opprimé économiquement et politiquement au cours des années, pour prendre le contrôle du pouvoir. Des assassinats aléatoires ont commencé dans les rues, les habitants se sont mis à avoir peur de sortir de chez eux. Bien que le Yémen soit un pays sunnite en théorie, personne ne se soucie vraiment de savoir si vous êtes un sunnite ou non. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une guerre de religion, même si elle est souvent décrite comme telle par les médias. En réponse à la prise de contrôle du Yémen par les Houthis, l’Arabie saoudite a tenté de réglementer la situation et a commencé à mener des frappes aériennes. Comme c'est généralement le cas, les personnes décédées au cours de ces frappes étaient principalement des civils. De plus, les écoles, les hôpitaux et les infrastructures de base ont été complètement détruits par les bombardements. À partir de ce moment, les Yéménites ont été menacés non seulement par les Houthis dans les rues, mais également par les maladies, la famine et le manque d'eau.

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Où étais-tu quand la guerre a commencé ? J'étais déjà à l'étranger. J’étais étudiant et je participais à un programme d’échange à Istanbul. Je ne suis pas allé au Yémen depuis 2015. Il y avait eu des tensions auparavant, mais personne ne s'attendait à une guerre. En mars 2015, j'ai découvert dans les médias sociaux ce qui se passait. Quand je téléphonais à la maison, ma famille essayait de me calmer, en prétendant que tout était normal mais au bout d’un moment tout le monde a été forcé de partir.

4 ans plus tard, la situation est-elle toujours la même ? Existe-t-il des avancées vers la paix ? La situation est toujours la même. En dépit de certaines négociations entre le Nord et le Sud (les deux « gouvernements » du pays), des personnes continuent de mourir à cause du manque d’infrastructures, du manque d’argent, du manque de tout. Même l’aide fournie par l’ONU n’est d’aucun secours. L'aide humanitaire ne peut fonctionner que s'il y a de la transparence - s'il existe un système de suivi de ce qui a été donné et à qui. C’est la plus grande crise humanitaire au monde à ce jour : les trois quarts de la population ont besoin d’une assistance de base pour survivre. Malheureusement, la crise dépasse nos tentatives pour améliorer la situation. Mes amis, qui sont là-bas et qui travaillent sur le terrain à la recherche d’une solution, me le disent. Je ne veux pas paraître pessimiste, mais j’ai lu que même si toutes les parties impliquées commençaient à instaurer la paix au Yémen aujourd’hui, il faudrait encore dix ans pour remettre le pays dans l’état où il était en 2014.

Y a-t-il des personnes qui fuient le Yémen et demandent l'asile ? C’est quelque chose que les gens ne réalisent pas et je pense que cela est directement lié à la raison pour laquelle la crise au Yémen n’a pas attiré l’attention au niveau mondial. Examinons la position du Yémen. Le pays partage des frontières avec l'Oman, l'Arabie Saoudite et la Mer Rouge. Il y a des frappes aériennes et les frontières sont fermées, vous ne pouvez pas les traverser. Que faire ? Il n’est pas facile d’accéder à un pays qui vous accorderait l’asile. Ce n’est pas comme dans le cas de la Syrie où les gens pouvaient passer la frontière avec la Turquie et chercher refuge en Europe. La solution, pour les

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Population : 28,25 millions (2017) 3,000,000 déplacés 370,000 enfants sous-alimentés 10,000 morts dans les combats

« Il est difficile d’avoir des échanges avec les gens tous les jours sans qu’ils sachent ce qui se passe »

© Statistiques : www.investigaction.net, 27/01/17 - © carte : www.vocfm.co.za

personnes qui ont de l’argent, est de s'envoler vers un pays qui leur accorde un visa. C'est ce que mes parents ont fait. Ils séjournent maintenant en Malaisie, non pas en tant que demandeurs d'asile mais en tant que touristes de longue durée – ils ne peuvent pas obtenir d'emploi ni bénéficier des mêmes droits que les résidents du pays. Voilà ce qu’ont fait les personnes qui en avaient les moyens. Les autres sont restées coincées dans le pays. Comme les gens ne peuvent pas sortir, il n’y a pas de « vague » de réfugiés arrivant en Europe, et le problème reste invisible pour ceux qui n’en sont pas les témoins directs. Si les pays européens se sont sentis impliqués dans la situation en Syrie, c’est parce que cela a provoqué des changements chez eux. Et du côté de la Malaisie ? On se réjouit d’accueillir l’argent des touristes yéménites et non les problèmes de réfugiés. La crise au Yémen ne fait pas les gros titres car il n’y a pas de Yéménites en dehors du Yémen qui parlent de la crise, qui racontent leurs histoires personnelles.

Est-ce pour cette raison que tu as commencé "Ask_me_about_Yemen" ? Oui, en partie. Nous devons parler davantage du Yémen. J'ai réalisé que je devais utiliser ma propre voix dans les médias et utiliser les outils appris dans mes cours de réalisation de films pour parler du Yémen. Cela a commencé comme une expérience sociale : j’ai pris une caméra et posé des questions aux passants pour voir ce qu’ils savaient du Yémen et de la crise. Ensuite, j'ai décidé de l'associer à une campagne visant à inciter les gens à s'exprimer, à poser des questions et à rendre visible le côté humain de la crise.

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« Ma famille a décidé de fuir le Yémen au moment où elle a senti que sa vie était menacée. Je me souviens de l’avoir appelée le jour de son départ. Ma mère a répondu au téléphone. Elle a décidé de se taire. Tout ce que j'ai pu entendre, c'est le bruit des frappes aériennes à l'arrière-plan, alors elle a raccroché. Je me suis senti sans voix et émotionnellement dévasté. Cette dévastation émotionnelle m'a empêché de parler de mon pays pendant longtemps. Même avec mes plus proches amis ». Video " Do you know what's happening in Yemen ? A Social experiment "

Si tout cela se termine, voudrais-tu retourner au Yémen à un moment donné? Plus je suis à l’étranger plus je doute. J'ai l'impression de traverser une crise identitaire. Je ne me sens pas 100% yéménite et je ne ressens pas le besoin de revenir pour le moment. Je n’aime pas non plus le terme « citoyen du monde », mais la vérité est qu’après avoir vécu à l’étranger pendant tant d’années, je n’ai pas le sentiment d’appartenir à une seule nation.

Propos recueillis par Iphigenia Kamarotou

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Volontaire au SCI

Un courant chiite.

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WEEKEND DE RENTRÉE DU SCI PT. 20 > 22 SE

Le rendez-vous annuel de tout le SCI !

Domaine de Mozet Rue du Tronquoy, 2 5340 Mozet

2019

vous êtes les bienvenu·es à cet événement haut en couleurs, notre fête de la diversité, la bulle pour réfléchir le monde et planifier des changements… !

Ce weekend, c’est un moment pour : • Échanger, évaluer, discuter de votre vécu avec d’autres volontaires. • Réfléchir et débattre des changements : en vous, mais aussi dans la société et dans le monde qui nous entoure. • Chercher des réponses et des idées pour des actions concrètes – petites ou grandes, tout·e seul·e ou en groupe – pour faire évoluer ce monde vers celui dans lequel nous voudrions vivre. Mais aussi… Faire la fête et danser ! ☺

Inscription en ligne Merci de nous renvoyer le formulaire complété : http://bit.ly/ WeekendRentreeSCI2019 Plus d'infos ? sabina@scibelgium.be

Quand ? du vendredi 20, arrivée 19h au dimanche 22 septembre, départ 16h au Domaine de Mozet à Namur Il est entièrement gratuit pour les volontaires ayant participé à un projet en 2019, les coordinateurs·trices et les membres de groupes d’actions. Pour les autres : une participation de 30 € est demandée. Il fait partie du parcours obligatoire pour les volontaires qui sont partis au Sud et les volontaires 'Nord' y sont très chaleureusement invité·es ☺

Navettes depuis la gare et covoiturages seront organisés

Au plaisir de vous retrouver bientôt !

Expo Photos Envoyer vos photos de projets à sabina@scibelgium.be par We Transfer avant le 13 septembre afin de pouvoir les imprimer pour le week-end !

Editeur responsable : Luc Henris | Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles | Imprimé sur papier recyclé

Volontaires, membres, animateur·trices, sympathisantes & amis :

Profile for SCI-Projets internationaux

Le SCIlophone n°84  

A la une de notre trimestriel, notre dossier : "Une seule solution, la régularisation"

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