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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

LE SCILOPHONE N° 83

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 Agrément : P006706

AVRIL / MAI / JUIN 2019

DOSSIER

C’est pour bientôt ? PARTENARIAT SUD

S E I P U TO

Interview de notre partenaire du Salvador SCI EN ACTION Démocratie : voter ne suffit plus ENJEUX INTERNATIONAUX

© Geoffroy Dussart

Soudan : la population a renversé son dictateur sans violence TÉMOIGNAGES En Ouganda et en Thaïlande, des volontaires vivent à un autre rythme ALTERNATIVES POSITIVES On peut tous contribuer à un monde meilleur Une autre façon d’habiter

Une autre façon de lire le monde


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Partenariat Sud

S ALVADOR / Partir de la réalité pour pouvoir la transformer

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SCI en action La démocratie dans la rue

Enjeux internationaux Le Soudan, soudain, se soulève…

DOSSIER

Alternatives positives

© Le meilleur des mondes, Aldous Huxley (1931)

Vivre en habitat léger ? Et pourquoi pas ?

Good4You : l’utopie a changé de camp

UTOPIES : c’est pour bientôt ?

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Témoignage O UGANDA / Découvrir l’autisme :

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/ Les trois mondes

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T HAÏLANDE / Pas un hôtel mais un « all in » d’expériences !

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/ Entre rêve et réalité : petit regard philosophique sur les utopies

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/ Révolution, un terme au féminin

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/ Créer sa ferme biodynamique à partir d'un rêve : une utopie ?

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/ Oser voir les choses en grand

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/ L’utopie et ses contrées lointaines

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« il y a un autre monde que celui où je vis »



Volon…tourisme

Poster du contenu sur les réseaux sociaux : quelques pièges à éviter

Le SCI - Projets internationaux asbl est reconnu comme : • ONG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) • Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles

SCI-PROJETS INTERNATIONAUX Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles T 02 / 649.07.38 Liège : Rue du Beau-Mur, 50 • 4030 Liège T 04 / 223.39.80 ABONNEZ-VOUS AU SCILOPHONE ! Devenez membre SCI pour 15 €/an et recevez votre trimestriel : Compte Triodos BE09 5230 8029 4857 Communication : cotisation annuelle

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Ils·elles ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone, trimestriel du SCI-Projets internationaux, est avant tout le magazine des volontaires du SCI !

Anissa Ayadi, Cristel Cappucci, Marie-Françoise Cartier, Bao Dang, Laura Fancello, José Rosendo Hernandez, Sabina Jaworek, Iphigenia Kamarotou, Joëlle Mignon, Melissa Moretti, Adrien Pham, Anna Sparynska, Alexandra Vanoussis, Myllie Woitrin

Vous désirez partager une réflexion concernant le développement, les relations internationales, l'interculturalité ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos projets ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via : manu@scibelgium.be

Coordination de publication : Emmanuel Toussaint / Mise en page : Cindy Marchal / Comité de rédaction : Nancy Darding, Marjorie Kupper, Sergio Raimundo, Marie Marlaire, Emmanuel Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek / Illustrations originales : Jean-François Vallée, Geoffroy Dussart / Photos sans © : SCI-Projets Internationaux / Relecture orthographique : Emmanuel Toussaint


ÉDITO

06 © #OccupyForClimate - BELGIQUE

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© SCI - SOUDAN

© Good-4you / Lionel Duplicy - BELGIQUE

© Laura Fancello - OUGANDA

Printemps démocratique V’là le printemps. On se sent l’âme bucolique. Envie d’herbe bien verte, d’arbres exaltant leur feuillage tout neuf sous la pression d’une sève trop longtemps endormie. Et puis surtout de soleil, de chaleur, de visages souriants et de projets insensés. De rêves d’utopie. Pourtant, aujourd’hui, il fait froid, on caille, le ciel est gris, on sent qu’il va dracher. Au bord des champs, je ne vois pas des masses de fleurs ; surtout des portraits, des visages, que j’aimerais qualifier d’avenants, histoire de remonter la température du moral ; mais désolé non, je peux pas. Ils sont juste existants, presque routiniers : ils poussent comme ça, d’un coup avant chaque échéance électorale. Et justement, en ce début mai 2019, on y est, en pleine campagne. Ce qui explique que les portraits des candidat·e·s remplacent les coquelicots. Personnellement, j’aime assez la campagne : la vraie, celle des tracteurs bruyants et du fumier odorant ; mais aussi celle où la démocratie devrait permettre les débats d’idées, les confrontations d’espoirs, les expressions de révoltes, en toute civilité. Enfin, en principe c’est ce que ça devrait être. Et il arrive que ce le soit. Il y a de vrais débats, de vrais programmes, avec des visions de société différentes. Mais aussi tellement d’invectives médiocres, de caricatures écœurantes, de formules creuses. Si creuses, et pourtant tant de fois répétées, comment autant de tentatives de lobotomisation. Qui, on peut le craindre, fonctionnent parfois, de plus en plus, quand on voit émerger un peu partout des responsables politiques dits « populistes » : USA, Brésil, Italie, Pologne, Hongrie, plus près même, tout tout près….

A chaque nouvelle élection, et entre deux, on entend répéter qu’une part de plus en plus importante de la population se détourne de la politique, se dit dégoûtée. Ce dégoût finit par se manifester tantôt dans la rue, parfois dans la violence, tantôt dans la tentation de se tourner vers des discours prônant des solutions simplistes, clivantes, et forcément vecteurs de haine et de violence. On ne dira jamais ici que les personnes investies dans la politique sont des carriéristes, des « pourris », des profiteurs… Au contraire, il faut une fameuse dose d’audace, d’idéalisme et de dévouement pour se lancer dans cette arène. Et de rêves, d’utopies : ils ne sont pas absents. Deux personnalités universitaires, Vincent Engel et Edoardo Traversa, ont proposé aux différents partis d’imaginer, de manière littéraire, la société idéale de demain. Intéressant. Interpelant aussi de constater que deux partis n’ont pas joué le jeu : la NVA – Le Vlaams Belang - difficile d’imaginer une utopie joyeuse basée sur le chacun chez soi et la peur. Cependant, on peut se demander si, dans notre société basée sur la concurrence, la communication immédiate, le « marketing », la démocratie représentative est seule capable d’impliquer complètement les citoyens dans une réflexion de fond, d’en faire de vrais acteurs, en assumant toute la complexité du monde. Il est sans doute temps, et c’est d’ailleurs dans le programme de plusieurs partis, de réfléchir à d’autres modèles de processus démocratiques qui viennent compléter la démocratie représentative qu’il faudrait par ailleurs aérer quelque peu. C’est une réflexion qui sera menée au sein du SCI, à la veille des élections et qui méritera d’être creusée.

Pascal Duterme

Coordinateur du SCI-Projets Internationaux

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PARTENARIAT SUD

PARTIR DE LA RÉALITÉ POUR POUVOIR LA TRANSFORMER L' éducation populaire comme outil d’ émancipation Chendo (José Rosendo Hernandez pour les autres) est formateur ; il travaille pour Consciente, un partenaire du SCI au Salvador. Ce partenaire est une fondation active en éducation populaire. Il travaille principalement avec des jeunes, même s’il forme aussi des adultes et fait des accompagnements de communautés. A travers ses activités, Consciente est en train de construire un réseau d’éducation populaire : il s’agit de former des personnes prêtes à mettre en place des processus d’éducation populaire dans leur communauté et de les mettre en réseau afin qu’elles partagent leurs connaissances et leurs expériences et qu’elles avancent dans la recherche de solutions alternatives à leurs difficultés.

Myllie : Tu travailles dans le domaine de l'éducation populaire, comment le définissez-vous dans ton organisation ? Chendo : La grande figure de l’éducation populaire c’est Paolo  Freire. Pour lui, il faut partir de la réalité vécue par le groupe. Si tu veux créer quelque chose avec un groupe de personnes, tu dois partir des expériences pratiques du groupe, de sa façon de parler, de penser, d’agir, de rêver, bref de sa réalité. Quand tu pars de la réalité, tu la comprends mieux, tu la critiques puis tu essayes de trouver ce qui conduit à un objectif commun et ce qui empêche d’arriver à cet objectif commun. Tu fais un inventaire des valeurs et anti-valeurs en jeu et tu essayes de relever les valeurs communes au groupe. Enfin, tu transformes la réalité à partir de ce qui a été construit par le groupe. Ça c’est le processus. Mais l’éducation populaire, c’est aussi une série de méthodes qui permettent de participer, de raconter et d’affronter ses peurs comme par exemple la peur de se sentir dominé. Grâce à des techniques de participation, on fait ressortir la réalité de différents points de vue. Attention, l’éducation populaire ne se réduit pas à des techniques ou à des jeux, c’est d’abord un processus, une pédagogique émancipatrice, éthique, méthodologique et politique. Les techniques sont au service de ce processus et sont issues de la culture du groupe. L’éducation populaire est une façon de voir le monde et un ensemble de méthodes qui permettent de travailler beaucoup de thèmes. On ne fait pas de formation sur l’éducation populaire, ça n’a pas beaucoup de sens. On choisit un thème comme on ouvre une porte (par exemple le genre ou l’environnement) et on le travaille avec les méthodes de

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l’éducation populaire. Tous les sujets sont ouverts. Ce qui est important c’est que chacun puisse participer, c’est de faire du travail communautaire. Le « Trabajo communitario », c’est avoir les racines qui permettent d’extraire la réalité d’une communauté et savoir comment la transformer. Pas avec des ressources qui sont externes à la communauté mais avec des ressources qui lui sont propres. C’est connaitre mieux la réalité, savoir comment intervenir quand il y a un problème et voir comment les gens internes à la communauté peuvent problématiser leurs problèmes eux-mêmes et y répondre. Dans le SCIlophone 82, le SCI s’est interrogé sur les impacts de la mode sur les populations locales dans les pays du Sud.

As-tu constaté au Salvador des évolutions de la mode ces dernières années ? As-tu vu, comme on le voit ailleurs en Amérique latine, une tentative des multinationales de l’habillement de se réapproprier et de commercialiser certains habits traditionnels ? Au Salvador, nous avons un habit traditionnel qui est appelé « l'Opulencia Lenca ». Au départ, seul les indigènes le portaient. On le retrouve aussi au Guatemala mais avec beaucoup plus de couleurs, les couleurs étant liées à la cosmologie indigène. Au Salvador, cet habit traditionnel est souvent blanc et donc meilleur marché. Aujourd’hui les multinationales veulent le convertir en une sorte de marque. Les grandes firmes du secteur de la mode sont en train de rassembler beaucoup de producteurs et travaillent sur un design plus moderne de cet habit traditionnel. Elles y mettent plus de détails et surtout, elles font beaucoup de publicité ce qui pousse les

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Consciente / Salvador

« Si tu veux créer quelque chose avec un groupe de personnes, tu dois partir des expériences pratiques du groupe, de sa façon de parler, de penser, d’agir, de rêver, bref de sa réalité » consommateurs à acheter ces nouveaux produits. Pourtant, les habits confectionnés par les grandes firmes sont plus chers que ceux confectionnés par les artisans. Le problème, c'est que les petits artisans n'ont pas mis de brevet sur ce type d'habit traditionnel, ce qui laisse aux multinationales l’opportunité de se le réapproprier. Les grandes firmes ne l'ont pas encore breveté non plus mais sont clairement en train d'intensifier la production et la commercialisation.

Concrètement, y a-t-il beaucoup de Salvadoriens qui portent « l'Opulencia Lenca » ? De façon générale, il n'a pas beaucoup de personnes qui portent les vêtements traditionnels au Salvador. Cela tient à l'histoire du pays et à nos racines culturelles. Au Salvador, peu de gens se sentent liés à la culture indigène ou se défissent comme indigènes, même si on sait que nous sommes « mestizos » (métisses). Il y a quelques communautés indigènes où l’identité est marquée, mais on ne s’y habille pas spécialement de façon particulière. Le Salvador ne s'est jamais approprié la culture indigène de manière significative. Cela peut se comprendre à travers l'histoire de la colonisation car quand les colons espagnols sont arrivés, presque toutes les communautés indigènes ont été exterminées. Plus tard, une seconde vague d’extermination a eu lieu avec la dictature militaire qui a décimé les communautés et donc affaibli la culture indigène. Le Salvador a donc perdu ses « racines indigènes » et parallèlement, c'est une culture plus occidentale qui s'est implémentée. Aujourd'hui cette influence reste très forte et pour les jeunes, se vêtir à la mode c'est se vêtir à l'occidental.

Si les grandes entreprises de la mode participent à populariser un habit d'origine indigène, n'est-ce pas un moyen de revaloriser cette culture et les racines indigènes du pays ? Je ne le vois pas de cette façon. Les multinationales ne le font pas pour valoriser la culture indigène mais seulement à des fins économiques. La culture indigène est déjà détruite et maintenant ils vont la détruire encore plus.

On sait que l'Amérique Centrale constitue « un réservoir de main d'œuvre bon marché » pour l'Occident. Quelle est la situation des travailleurs et travailleuses de l'industrie textile au Salvador ? Il y a beaucoup d’entreprises européennes qui profitent de la main d’œuvre bon marché. Les travailleur·euse·s dans l'industrie du textile travaillent dans des Maquillas, des confection de vêtements dans lesquels les salaires sont très mauvais. La situation est épouvantable. Quelques travailleurs ont manifesté pour de meilleures conditions de travail mais la grande majorité ne proteste pas. Au Salvador, il y a ce qu’on appelle « la main d’œuvre de réserve » : si tu protestes on te dit « regarde tous ceux qui cherchent du travail », et comme les places sont chères, les travailleurs craignent pour leur emploi. A vrai dire, ce qui a vraiment permis que la situation change, c'est que nous avons maintenant un gouvernement de gauche qui est parvenu à faire augmenter le salaire minimum de 300 dollars. Avec ce nouveau gouvernement, l’indice de pauvreté du pays a diminué. Suite à la hausse des salaires, les entreprises textiles ont menacé de quitter le pays alors qu'elles ne paient déjà pas d’impôts au gouvernement. Bref, même si la situation semble meilleure, la population n’est pas rassurée.

Propos recueillis par Myllie Woitrin

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Membre du groupe d'action SCI Abya Yala

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LE SCI EN ACTION

LA DÉMOCRATIE DANS LA RUE #OccupyForClimate

Alors que de nombreux partis politiques en Belgique étaient opposés à une nouvelle loi sur le climat en dépit des divers appels du public, des marches et des manifestations, nous avons décidé de ne plus demander gentiment. Le dimanche 24 mars 2019, dans un acte de désobéissance civile, des activistes de tout âge ont occupé la rue de la Loi à Bruxelles, juste devant le Parlement.

Notre projet : rester dans la rue pendant trois jours jusqu'au vote de la loi sur le climat, pour être vus et entendus. Toute la nuit, l’ambiance était festive mais militante, malgré le froid et le fait que nous étions complètement cernés par la police qui ne nous laissait pas récupérer nos sacs de couchage. Pendant l’occupation, le mégaphone a été offert aux militants écologistes, aux agriculteurs, aux étudiants et à bien d’autres personnes qui nous ont rappelé pourquoi nous étions là-bas, criant des slogans, chantant, nous battant pour un monde meilleur, nous battant pour être entendus. Mon inquiétude initiale après l'arrivée de la police a rapidement disparu, simplement parce que les gens autour de moi étaient calmes et déterminés. Être là parmi des enfants de 10 ans ou plus jeunes encore, parfois complètement intrépides, et dirigeant le groupe à plusieurs reprises, être là parmi des personnes âgées qui demandent un meilleur monde pour leurs petits-enfants, être là et à ce moment-là vous amène à adopter un autre point de vue sur le monde. Même les policiers ne sont pas restés indifférents : on pouvait entendre certains d’entre eux dire qu’ils nous rejoindraient s’ils le pouvaient. Pendant la nuit la situation était un peu plus compliquée. Le groupe était encore chaud malgré la baisse de température. Il y avait de la musique en direct et des repas offerts par des restaurants de la région. Nous avons eu quelques réunions pour décider quoi faire et voir nos options. Il y avait environ 150 personnes, peut-être une vingtaine de tentes mais pas de sacs de couchage. Ceux qui quittaient la manifestation ne pouvaient pas la rejoindre ensuite, empêchés par la police, et nous avons donc décidé de rester peu importe les conséquences : peu importe le froid, peu importe que des arrestations puissent avoir lieu à tout moment.

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Bien sûr, il était presque impossible de dormir ; même avec trois personnes dans la tente, j'avais toujours l'impression de me trouver dans un réfrigérateur. Vers 3 heures du matin, j'ai décidé de me lever et de sortir de la tente. J'ai parlé avec d'autres militants pour passer le temps. Des personnes de divers horizons, avec des opinions et des expériences différentes, qui avaient au moins un point commun : la conviction que cette loi-climat était nécessaire. Nous sommes restés à discuter jusqu'à ce que le soleil se lève sur la rue de la Loi. À ce moment-là nous avions le choix : déménager ou être arrêtés. Nous avons décidé de déménager : laisser les gens nous rejoindre, rester dans la rue et continuer. Cette action qui m'a fait dormir dans la rue pendant deux nuits était différente de toutes celles que j'ai connues. Car nous avons vraiment eu un impact, car nous avons été entendus : c’était un véritable défi, une célébration impossible à ignorer. Les gens et la police nous surveillaient et même si nous dormions par terre, même si nous nous promenions avec nos couvertures au milieu de la nuit, ils n’avaient pas pitié de nous ; ils nous admiraient et voulaient nous rejoindre. Cela est devenu encore plus évident lors de la deuxième journée d'action sur la Place du Trône. Par la suite, fatiguée mais toujours déterminée, je me disais que tous ces gens parlant des langues différentes, de tous âges et de toutes origines pouvaient s’unir pour le climat, et je me suis demandé pourquoi les politiciens n’en sont pas capables.

Iphigenia Kamarotou

Volontaire au SCI

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DANS LA BIBLIOTHÈQUE DU SCI… Il y a de nombreux livres à emprunter, à lire, à feuilleter et à critiquer.

Contre les élections David Van Reybroeck

Nos régimes démocratiques, basé sur l'élection et la représentation, semblent en panne : déconnexion par rapport à la réalité, manque d'écoute de la population, appropriation du pouvoir politique par une minorité de professionnels et par les « fils de… », incapacité à répondre à de nombreux grands défis (climat, accueil des étrangers, éducation…). Et si nous réinventions la démocratie par un retour aux sources (Athènes) et en faisant une plus grande place à la participation et à l'exercice de la démocratie ?

Un féminisme décolonial Françoise Vergès

Cet ouvrage dénonce un capitalisme foncièrement racial et patriarcal et propose un récit original du féminisme en partant du point de vue de femmes racisées : celles qui, travailleuses domestiques, nettoient le monde. Ce livre est une invitation à renouer avec la puissance utopique du féminisme, c’est-à-dire avec un imaginaire à même de porter une transformation radicale de la société.

© Photos : Thierry Titeux / BRUXELLES

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ENJEUX INTERNATIONAUX

LE SOUDAN, SOUDAIN, se soulève…

Jeune activiste soudanais, originaire d’un quartier de la capitale Khartoum connu comme étant actif politiquement, Mubarak s’est mobilisé pendant plusieurs années en rendant publiques des informations au sujet de la dictature soudanaise. Il disposait de ces données car il occupait un poste au sein des services de renseignements soudanais. Ensuite, obligé de quitter le Soudan, il a trouvé refuge d’abord en Érythrée et en Égypte, puis en Belgique. C’était il y a trois ans déjà, en juin 2016. Reconnu comme réfugié, il est resté engagé et très actif : nous l’avons rencontré récemment à Bruxelles, lors des rassemblements contre la répression du mouvement pacifiste au Soudan. Et nous lui avons demandé de nous parler de la situation au Soudan.

Ces derniers mois, quelques rassemblements ont eu lieu à Bruxelles pour protester contre la répression sanglante du mouvement pacifiste au Soudan et s’affichent comme un soutien au mouvement soudanais. Ces rassemblements ont pris place dans d’autres pays d’Europe également, à l’initiative de membres des communautés soudanaises. En réalité, ces protestations au Soudan ne sont pas nouvelles. Déjà en 2013, un mouvement d’ampleur avait pris place au Soudan. L’assassinat d’un activiste attisa la colère des manifestants. Le gouvernement tua plus de deux cent personnes et en arrêta de nombreuses, dont Mubarak. Les protestations ne durèrent pas plus de quatre jours. Et aujourd’hui ? La révolte se manifeste à nouveau. Le 19  décembre 2018 à Atbara, dans une école, des jeunes, à l’annonce du nouveau prix du pain – il a triplé – contestent cette mesure. Ils envahissent les rues. Ils sont rapidement rejoints par des citoyens et des citoyennes, qui lors de ces protestations, marchent vers le quartier général du parti du président. Des manifestants sont abattus par la police pour stopper le mouvement. Certains bâtiments publics sont brûlés. Les protestations s’étendent et gagnent d’autres lieux. Le mouvement débuté au Nord s’étend à l’Est du Soudan. Sous le joug de la dictature d’Omar el-Béchir, le Soudan est un pays qui fait face à de nombreuses difficultés économiques et cela a de multiples répercussions sur la vie de la population. La situation économique est au cœur des revendications des manifestants, dans un contexte d’inflation des prix. Alors que la monnaie est dévaluée, le prix du pain explose, les ressources (pétrole, gaz…) sont limitées pour la population. « D’un jour à l’autre, tu ne sais pas si tu vas avoir du pain ou pas... », nous dit Mubarak. Et il ajoute : « La différence avec les rassemblements de 2013, c’est que cette fois, les manifestants n’ont plus rien à perdre : c’est perdre la vie sous les balles… ou mourir de faim ». Si la hausse du prix du pain a mis en mouvement de

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nombreux citoyens, les revendications de la population sont bien plus larges. Ce qui est demandé, c’est une vraie transition vers un régime démocratique et dans lequel une justice digne de ce nom puisse être rendue. Le mouvement veut également d’un nouveau gouvernement qui assurerait une cohabitation pacifique entre les différentes ethnies du pays et signerait la fin des luttes ethniques. En bref, de décembre 2018 à avril 2019, les manifestations se sont multipliées et étendue. Le 10 avril, 200.000 personnes participaient pacifiquement à un grand sit-in sur la place devant le quartier général de l’armée. Malgré l’ordre du président, l’armée refusa de disperser les manifestant·e·s – car le risque de provoquer une véritable tuerie était trop grand – et destitua le chef de l’Etat le 11 avril, tout en lui garantissant qu’il ne serait pas extradé, afin d’éviter un jugement au Tribunal Pénal International. La population vécut cet événement comme la première victoire d’une bataille encore longue. Encadrée par les syndicats, les partis politiques et les associations, la population poursuit ses manifestations et ses sit-in pacifiques. Chaque jour des bus et des trains amènent les habitants des villes secondaires vers la capitale. Au début du mois de mai, ce sont plus d’un million de personnes qui exigeaient ensemble un pas supplémentaire vers un régime plus démocratique. Depuis le 12 avril, le pays est géré par le Conseil Militaire de Transition (CMT). Après avoir été dirigé par le ministre de la Défense (un proche du président) le Conseil est actuellement pris en main par le général Abdel Fattah Abdelrahman Burhan, un homme davantage « neutre » et qui a tenu un discours très important à la population. « Il a ordonné la libération des manifestants emprisonnés et promis de faire juger ceux qui ont tué les manifestants. Il a assuré aussi que la période de transition ne dépassera pas deux ans et annoncé qu’un gouvernement civil serait formé après des consultations ». 1

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Renverser son dictateur sans violence

Les femmes au Soudan ont, depuis la fin des années quarante, incarné des figures militantes. Aujourd’hui également, dans le mouvement de contestation soudanais, elles ont joué un rôle central et continuent d’occuper cette place. Elles sont visibles et actives dans l’espace public. L’une d’elles, dont la photo a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux,

Alaa Salah, leader étudiante, icône de l’insurrection

est devenue l’effigie des protestations contre le régime.

À LIRE Alaa Salah, leader étudiante de 22 ans et icône de l’insurrection, demande, au nom de toutes et tous, que le conseil militaire soit remplacé par un conseil civil dont la mission serait de préparer des élections authentiquement pluralistes et de permettre l’émergence d’un Etat laïc. Les différentes forces d’opposition craignent que l’armée confisque la révolution, s’installe au pouvoir, garde la main sur les richesses du soussol soudanais, maintienne la Charia comme source de la législation et crée un nouveau régime d’oppression. L’armée, jusqu’à présent, se dit incontournable pour assurer la sécurité du pays et de ses habitants et dit craindre qu’un changement anarchique mène à la violence. A l’heure où nous écrivons cet article, une troisième voie vient d’être évoquée : la création d’un conseil de transition mixte, militaire et civil. Mais on est encore très loin d’un accord.

Sur www.jeuneafrique.com et www.rfi.fr/Afrique, de nombreux articles permettent d’aller plus loin dans la compréhension de la situation. Parmi ceux-ci : Soudan : les femmes en première ligne des manifestations anti-Béchir Soudan : des milliers de manifestants rassemblés devant le siège de l’armée Soudan : les chefs de la contestation menacent d'une action de « désobéissance » Vincent Hugeux, « Le Soudan d'un putsch à l'autre », in L’express, 12/04/19 Alain Léauthier, « Putsch au Soudan : El-Béchir était devenu un fardeau trop encombrant pour son entourage », in Marianne, 11/04/2019

Anissa Ayadi

Membre du groupe d'action SCI Migr’actions

Emmanuel Toussaint

Rédac’chef du SCIlophone

Sources : Olivia Macadré, « Révolution au Soudan : les femmes sont en première ligne comme toujours », in http://www.cadtm.org/, 13/05/19 Laura Landrieu, « Soudan : une femme devient l’icône de la révolte contre le régime », in www.lefigaro.fr, 04/10/19

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«  Soudan : le nouveau chef militaire annonce la levée du couvre-feu », in www.rfi.fr/afrique

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DOSSIER /  01

UTOPIES, C’EST POUR BIENTÔT ?

LES TROIS MONDES Nous sommes à un moment de l’Histoire particulier : on sait déjà que le dérèglement climatique est irréversible et que son impact va déstabiliser l’ordre actuel de notre monde. Les changements en cours et à venir font ressurgir beaucoup de peurs et de tensions, mais également des visions de changement et de réorganisation. La révolution risque de nous tomber dessus et tout peut/doit changer. Mais au fait, comment on s’y prend pour imaginer un autre monde ?

LA CRISE DE L’IMAGINATION

©

Le système capitaliste, qui implique l’extraction des ressources, la production et la consommation de biens en croissance constante, est notre paradigme actuel et le principal coupable de l’état lamentable de la planète. Mais son fondement, le libéralisme, est clamé comme le seul système viable et possible, ayant de nombreux avantages. C’est comme ça, rien d’autre n’a fonctionné, le marché doit être libre, le marché a des réponses à tout. Il n’y a pas d’alternative. Cette logique nous conditionne et régit nos vies. Servie à toutes les sauces et occasions. Consommer plus pour pouvoir produire plus, vendre plus, travailler plus, gagner plus, avoir plus. Métro, boulot, dodo et entretemps, éventuellement, une série sur Netflix.

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Pas le temps pour les écarts de pensée.

Si on continue comme ça, on arrive où ?

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DYSTOPIE

Pas beaucoup d’espace pour imaginer un autre monde, pour philosopher, pour s’engager pour autrui ou pour la société, ou pour la gratuité… Travailler au lieu de penser. Obéir au lieu de questionner.



S'oppose à l'utopie : au lieu de présenter un monde parfait, la dystopie propose le pire qui soit (fondé sur de mauvais principes)

Avez-vous vu le film « Idiocratie » ? Cette comédie banale en apparence dresse un portrait fort caricatural de l’humanité du futur, mais avec des éléments de véracité assez flippants. Le taux d’intelligence moyen a fortement baissé et les gens passent leur temps à consommer, entourés de déchets et ils ne se souviennent plus que les plantes s’arrosent avec de l’eau, et non avec du soda sucré. Et quand on voit qu’ils font un diagnostic médical à l’aide de pictogrammes on se pose des questions…

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Cette vision dystopique ne parait pas tellement folle quand on voit y apparaitre le personnage du président des Etats Unis… Naomi Klein, dans son livre « Dire non ne suffit plus », écrit que l’élection de Trump était tout sauf un choc. C’était une suite logique des événements, la conséquence du système de valeurs dans lequel on vit. « L’avidité est bonne. Le marché a des solutions pour tout. La vie, c’est surtout une question d’argent.

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Les hommes blancs sont meilleurs que le reste de l’humanité. L’environnement sert à être exploité. Les plus faibles méritent leur destin et le 1% des plus riches travaille dur pour avoir ses gratte-ciels. Ce qui est public et commun est suspect et ne vaut pas l’effort. Les dangers sont partout, alors il faut se soucier de soi et de ses proches uniquement. Et c’est comme ça et ça ne peut pas être différent. »

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UTOPIE

DYSTOPIE « Des endroits comme ça sont nombreux dans notre monde : ce sont des exemples dramatiques de l’évolution de la société capitaliste et consumériste… »

Des endroits comme ça sont nombreux dans notre monde. L’ile de Nauru est un exemple dramatique de l’évolution de la société capitaliste et consumériste puissance 10 et en accéléré. Jusqu’à la fin des années 2000 c’était un des Etats les plus riches du monde, grâce à l'exploitation et l'exportation du phosphate. Jusqu’à l’épuisement. Aujourd’hui le taux de chômage y est de 90%, le surpoids touche 95% de population et les beaux paysages sont juste un souvenir dans l’environnement dégradé. Comment éviter cette voie ?

HÉTÉROTOPIE

Elle évoque des moments où, en tant que reporter, elle a vue des « portes d’avenir » (dystopiques bien sûr) s’ouvrir, par exemple en Iraq en 2003, après l’invasion américaine. Bagdad divisée en deux avec la zone verte, séparée grâce à un mur haut et équipé de détecteurs d’explosifs. Et dedans : les bars où on peut boire du whisky, des fast-foods avec des

hamburgers, des centres de fitness et des piscines. Et la fête en continu. Derrière le mur, la zone rouge. Les ruines de la ville bombardée, sans électricité ni hôpitaux. La zone rouge avec des gens d’une autre catégorie.

« Une société où des choses sont vues ou organisées autrement… »

« L'utopie mesure notre humanisme, elle est la lumière qui permet de voir vers où va notre présent … »

 es espaces autres. Ce sont des espaces bien réels, HÉTÉROTOPIE Ddans lequel l'individu se projette dans son imaginaire propre.

« Tout ce qu’on peut imaginer est une sorte de vérité »

William Blake

Olga Tokarczuk, une écrivaine polonaise, propose un exercice dans son livre « Le moment de l’ours » : examiner les affirmations existantes sur notre monde qui paraissent évidentes et les analyser en cherchant « les fissures et trous ». Activer notre ‘méfiance’ à l’égard des vérités (scepticisme ?) et notre imagination pour créer une hétérotopie, une société où des choses sont vues ou organisées autrement. Voici quelques exemples pour comprendre la mentalité des Hétérotopiens d’après l’auteure. Communautés et structures. Dans notre monde les structures et les communautés sont censées protéger et accompagner le·la citoyen·ne en contrepartie de certaines de ses libertés, comme celle de se déplacer librement (comme par exemple dans le cadre de l’état-nation). En Hétérotopie par contre le premier droit est celui de la libre circulation de tout le monde - l’idée des ‘visas’ et des passeports aurait été incompréhensible ici.

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L’organisation sociale. Nous sommes habitué·e·s à croire que la concurrence entre les espèces et les individus est le moteur de l’évolution, que ce sont les plus futés et les plus forts qui arrivent à transmettre leurs gènes. Mais en Hétérotopie on raconte l’histoire d’une chercheuse dont le nom était oublié (ce qui arrive souvent avec des femmes savantes), à l’époque de Darwin et qui a présenté une toute autre interprétation des données ramenées par Darwin : dans la théorie de l’évolution on peut échanger le principe de ‘rivalité’ avec ceux de ‘soutien mutuel’ et ‘l’altruisme’ et… ça fonctionne aussi bien, si pas mieux dans l’ensemble. Les Hétérotopiens adhèrent à la ‘théorie de l’altruisme’ et traitent les autres êtres comme des partenaires et des proches, pas comme des choses ni comme des ressources - pas question par exemple de tuer et de manger les animaux. Famille. En Hétérotopie savoir qu’on va avoir un enfant n’est pas une raison pour la joie et la fierté, mais plutôt un prétexte à la

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réflexion triste. Tant que les problèmes de l’humanité ne sont pas résolus, tels que la pauvreté, l’accès à l’éducation, la faim on devrait plutôt se retenir d’avoir des enfants. Par contre, adopter des enfants est très estimé et encouragé. Les enfants ne sont pas la propriété unique des parents, mais leur éducation est la mission de toute la communauté. De même, la famille peut avoir des visages différents. Les liens se tissent plutôt par choix que par le sang (qui sont considérés comme hasardeux, incertains et archaïques). Une famille peut être constituée par une femme et ses douze chats. Ou par trois amies et le partenaire d’une d’elles ayant une passion commune. Ou par deux couples homosexuels habitants dans une villa art nouveau, sachant que la villa est aussi membre de la famille… Etc…

À LIRE, À REGARDER … Film « Idiocratie » de Mike Judge Film de science-fiction, 2006 - 1h24 Livre « Dire non ne suffit plus. Contre la stratégie du choc de Trump » Naomi Klein, Actes Sud, Paris, 2017 Article « Le futur a déjà eu lieu à Nauru » sur philitt.fr

Personnellement, les 10 principes de la société hétérotopienne m’ont fort dérouté à l’époque où j’ai lu le livre. Ça m’a fait prendre conscience à quel point on peut être habitué à une certaine norme, à perpétuer des idées ou des comportements par la force d’inertie sans les remettre en question… Des choses qu’on refait parce qu’on les a vu faire et qu’on s’est fait taper sur les doigts quand on a voulu faire autrement. Et qu’à un moment - par manque de temps, d’énergie ou autre - on a arrêté de questionner et on a fini par suivre…

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Article « Le municipalisme, nouvelle voie de la démocratie locale ? » sur la Lettre du Cadre.fr

UTOPIE, NON-LIEU ?  Idéal, vue politique ou sociale qui ne tient pas compte de la réalité.

Utopie veux dire un non-lieu, donc par définition, elle n’existe pas. Pas étonnant que le mot ‘ utopique ’ est utilisé dans le sens ‘ pas réaliste, laisse tomber ’ (tandis que ça pourrait être une exclamation pour dire « trop beau ! » par exemple). A quoi peuvent alors servir les utopies ? Monika Koster 1 écrit dans le trimestriel polonais « Przekroj » 2 que l’utopie doit exister dans notre imagination, elle est là pour nous faire fantasmer. Elle est notre guide, notre indicateur, notre inspiration, l’idée mobilisatrice pour vaincre les (modèles) dominants. Elle cite Zygmunt Bauman, un grand sociologue polonais, qui affirmait que « en changeant son imagination, l’homme change l’existence ». Selon lui l’utopie joue un rôle important : grâce à elle, le futur interagit avec le présent et dans ce processus, elle crée notre histoire. Elle mesure notre humanisme, parce que même si elle ne peut pas se réaliser dans le réel, elle est la lumière qui permet de voir vers où va notre présent. Edwin Bendyk 3 dans le texte « Comment sauver la terre dans l'anthropocène » cite quelques programmes utopiques déjà en cours : le fédéralisme démocratique des Kurdes de Rojava en Syrie, un laboratoire de démocratie décentralisé « qui veux garantir les droits de tous les groupes ethniques, sociaux et religieux avec un rôle essentiel donné aux femmes » ; le concept du buen vivir - qui remet en question l’idée de ‘ développement ’ en tant que expansion quantitative inscrit dans les constitutions d’Equateur et Bolivie ; l’idée de

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Documentaire « ROJAVA » : une utopie au cœur du chaos syrien », un film de Chris Den Hond et Mireille Court

municipalisme, un système politique dirigé par une assemblée de citoyens dans un esprit de démocratie directe développé par Ada Colau à Barcelone ou à Madrid… A y regarder de plus près, ce ne sont pas des systèmes où tout est parfait et où tout fonctionne, ce sont toujours des expériences en cours qui composent avec la réalité locale. Ces expériences essayent d’intégrer des notions que notre système a mis de côté : le lien étroit de l’homme avec la nature, l’implication de tous pour le bien commun, la juste place donnée aux femmes dans l’espace public et dans les pouvoirs décisionnels, la décentralisation… Et c’est sûr qu’on n’aura pas UNE utopie, et qu’elle ne sera pas PARFAITE. Mais si on a une multitude des projets dans lesquels on se permet de réfléchir autrement, qui tendent vers cet idéal de différentes manières… ce sera déjà un saut vers l’avenir.

Sabina Jaworek

Responsable com’ au SCI

1

Professeure de sciences économiques et humaines.

2

« Przekroj » nr. 1/2019, Monika Koster « Il faut avoir une vision. Le mieux – irréaliste. »

3

Journaliste et publiciste polonais qui se spécialise dans la thématique de développement de civilisation et l’influence des technologies sur la vie sociale, « Przekroj » nr. 1/2019

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DOSSIER /  02

ENTRE RÊVE ET RÉALITÉ

Petit regard philosophique sur les utopies

© Matisse, La danse

L’écologisme et la dystopie devenue réalité La nécessité de construire un chemin vers une autre société est plus que jamais d’actualité. Ces dernières années, les alertes se sont multipliées à propos de la dégradation du climat et des écosystèmes, avec tous ses impacts sociétaux et économiques. Bien que ce genre de message ne soit pas nouveau, quelque chose a toutefois changé dans la sensibilité écologiste : avec l’apparition des théories de l’effondrement, de la collapsologie, ainsi que la prolifération des constats scientifiques pessimistes sur la santé de la nature, le discours est passé au fil des décennies du « il faut agir pour éviter la catastrophe » à « il faut agir pour éviter que la catastrophe soit pire ». On semble maintenant admettre que l’avenir sera inéluctablement éprouvant, et que le mieux que l’on puisse faire est de limiter les dégâts (« ne pas dépasser le seuil des 2 degrés ! »). 1

On est donc passé d’un discours dystopique, qui consiste à montrer une catastrophe hypothétique indésirable afin d’agir pour son évitement, à un discours simplement réaliste qui reconnaît une catastrophe future et certaine, dans le but de s’y préparer le mieux possible. Manifestement, le discours initialement dystopique n’a pas eu les effets souhaités : le monde est resté frénétiquement productiviste, malgré d’admirables résistances locales, et la catastrophe autrefois hypothétique est devenue certaine. Citons par exemple le livre fondamental de Rachel Carson, le « Printemps silencieux », qui mettait en garde en 1962 contre l’impact destructeur des pesticides sur les oiseaux, et le constat en 2018 de la perte avérée d’un tiers des oiseaux des campagnes françaises en seulement 15 ans 1.

M  uséum national d’Histoire naturelle, Le printemps 2018 s'annonce silencieux dans les campagnes françaises [en ligne], mis à jour le 21/03/2018 www.mnhn.fr/fr/recherche-expertise/actualites/printemps-2018-s-annonce-silencieux-campagnes-francaises (consulté le 21/03/2019)

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DOSSIER : Utopies, c’est pour bientôt ?

Bien des écologistes sont donc devenus pessimistes, pour la simple raison qu’aujourd’hui, il est réaliste d’être pessimiste. Mais comment œuvrer à des changements sociétaux de grande envergure lorsque l’espoir a largement laissé la place à l’indignation désabusée ? Une société est-elle capable de supporter une collection de mesures écologistes contraignantes si la promesse n’est que celle d’un futur « un peu moins » accablant ?

Des utopies pour un monde en crise Il est peut-être grand temps de considérer, à nouveau, les mérites de l’utopie. En nous inspirant des penseurs de l’utopie comme Ernst Bloch (1885-1977) et Paul Ricœur (1913-2005), nous allons décrire ici les quatre fonctions essentielles d’une utopie.

mouvements marxistes. Mais l’apparition des enjeux environnementaux a changé la donne et la société civile, par la mise en place de coopératives, de groupes d’achats, d’initiatives zéro déchet et de bien d’autres dispositifs alternatifs, a entamé spontanément une marche qui est, en fait, utopiste. 3. Générer de l'enthousiasme et de la motivation pour agir De nombreux sentiments peuvent être à l’origine d’une action. La peur d’une catastrophe a toujours été un incitant important, de même que les principes moraux tels que la justice, la liberté, le respect de la nature, la solidarité… Mais il y a également une source puissante et universelle d’action qui n’est autre que l’envie, c’est-à-dire le désir positif et affectif de réaliser une chose à laquelle on aspire. L’attitude utopiste vise précisément à allumer cette flamme positive dans les cœurs des individus, celle qui est capable de miracles.

1. Proposer une société alternative possible Dès ses origines, la pensée utopiste s’est toujours présentée comme le contre-poids de l’attitude réaliste. Elle a pour moteur l’exploration de ce qui est possible, par opposition à ce qui est actuel, ou factuellement réalisé. Distinguons cependant deux types de possibles : les possibles abstraits, que l’on peut imaginer mais qui ne peuvent pas survenir dans l’état actuel des choses, et les possibles concrets, qui peuvent effectivement survenir dans un avenir tangible parce que la structure de la réalité en place le permet. Plus une utopie se présente comme un possible concret, c’est-à-dire un possible inscrit dans la réalité actuelle elle-même, plus elle est susceptible de convaincre. Par exemple, une société sans voitures d’ici dix ans est une utopie plutôt abstraite (aussi désirable soit-elle) puisqu’elle contredit intégralement la société actuelle et la place vitale qu’y occupe le transport individuel rapide. Par contre, une société avec des transports en commun beaucoup plus accessibles et fiables est un possible beaucoup plus concret.

Contrairement à l’écologisme catastrophiste qui se focalise sur des catastrophes à éviter et sur la culpabilisation de ceux qui n’agissent pas, un écologisme utopiste viserait à toucher les cœurs en s’attelant à construire l’image d’une société alternative qui suscite l’envie d’y vivre. Au lieu de se focaliser sur toutes les choses auxquelles il faudrait renoncer, cet écologisme prendrait plutôt le temps de présenter tout ce qu’il serait exaltant de mettre en place pour le monde futur. Le succès du film Demain illustre la force potentielle de cette démarche utopiste.

Cela signifie-t-il qu’il faille délaisser les grands rêves ambitieux, souvent abstraits ? Absolument pas. Il s’agit plutôt de réaliser que la poursuite d’un grand rêve s’apparente à l’ascension d’une échelle métaphorique où se joue le phénomène suivant : c’est seulement en posant le pied sur une marche que les traits de la marche suivante se dessinent. C’est la réalisation, patiente et progressive, de « petites » utopies concrètes qui finira par rendre concrète une grande utopie initialement hors de portée. 2. Contester le système en place Toute utopie est en même temps une critique du système en place. Mais la voie de l’utopie est celle d’une critique indirecte : au lieu de pointer du doigt ce qui ne va pas, elle montre plutôt une alternative qui fonctionne bien. De la sorte, elle laisse à chacun la liberté, individuelle et privée, de remettre en question le système en place. Une utopie saine qui arrive à convaincre permet alors une réforme progressive et douce de la société par la mobilisation croissante des individus eux-mêmes. La réforme utopiste repose sur le développement d’initiatives citoyennes et locales et sur la multiplication de communautés alternatives, jusqu’à ce que l’ensemble de la société bascule. Cette démarche est donc antirévolutionnaire ; c’est pourquoi elle a été historiquement occultée par le succès des

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©P  laton et Aristote peints par Raphaël dans sa fresque L’école d’Athènes : l’utopie, un idéal concret ou abstrait ?

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Entre rêve et réalité

© Picasso, La joie de vivre

4. Offrir des ressources identitaires aux individus Cette troisième fonction des utopies est la moins manifeste mais peut-être la plus importante. Une utopie ne peut se contenter de proposer un monde matériel alternatif, avec tels objets plutôt que tels autres. Elle doit aussi être une proposition intégrale d’une autre vie possible dans ce monde. Autrement dit, une utopie ne peut réussir que si elle permet aux individus de s’identifier et de se projeter existentiellement dans cet avenir imaginaire. C’est ce que, en s’inspirant de Paul Ricœur, on pourrait appeler la dimension idéologique des utopies : c’est la capacité à offrir à chacun une identité, c’est-à-dire une place, dans le nouveau monde.

3. Si ce qui précède se produit, alors l’aspiration affective pour un autre monde possible se mue en une dénonciation morale du monde actuel. La dénonciation et l’intransigeant devoir moral prennent le pas sur l’envie positive : le « on doit » remplace le « on souhaite ». Or, rien ne suscite plus d’opposition qu’un discours basé sur l’injonction, aussi juste soit-elle.

Une utopie peut toutefois échouer dans son souhait de réformer la société, notamment lorsqu’elle échoue à remplir correctement une ou plusieurs des quatre fonctions décrites précédemment.

4. Si une utopie se réduit à imaginer des alternatives matérielles, comme c’est souvent le cas avec les alternatives écologiques en matière de consommation (tous les produits « écolos » : produits de ménage, aliments, logements…), elle risque de devenir superficielle. Une personne ne se réduit pas à ses habitudes de consommation dans un monde matériel. Si l’utopie n’aborde pas les questions fondamentales d’une vie en société, si elle ne propose pas de nouvelles façons d’être qui soient respectueuses de toutes les sensibilités humaines, le risque est grand que les individus soient incapables de se projeter dans l’alternative proposée : ils auraient alors le sentiment de ne pas y trouver leur place et d’y voir une tentative de leur imposer un mode de vie qu’ils n’approuvent pas.

1. S  i le monde possible qu’elle propose est insuffisamment concret, elle risque de devenir une pure chimère, une fantaisie qui plaît à l’imagination mais qui sera vite écartée dès qu’il s’agit d’organiser concrètement la société. L’utopie devient alors, dans un sens péjoratif, « utopique ». Toute utopie court ce risque dès qu’elle néglige trop la réalité en place au profit de grands principes généraux et épurés.

En conclusion, le champ est vaste et son étendue n’est autre que celle de l’imagination. Construire une utopie puissante et capable de mouvoir les cœurs requiert, certes, un travail lucide et patient. Mais le jeu en vaut la chandelle : car préserver la possibilité, pour une société, de se construire des utopies, c’est nourrir l’espoir, cet ingrédient dont l’importance ne fait que grandir avec l’urgence des enjeux sociétaux.

Les dérives possibles

2. S  i une utopie se concentre trop sur la critique du système en place, en reléguant au second plan la construction des alternatives possibles, elle devient alors une critique directe et cesse d’être une utopie. Elle se réduit alors à une démarche centrée sur ce qu’il faut détruire, alors qu’une utopie saine oriente vers ce qu’il faut construire. Les énergies cessent d’être positives et douces pour devenir virulentes : on quitte le domaine de la réforme pacifique pour entrer progressivement dans celui de la révolution violente.

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Bao Dang

Volontaire au SCI et philosophe de formation Références Ernst Bloch, Le principe espérance (tomes I et II), Gallimard, 1976. Paul Ricœur, « L'idéologie et l'utopie : deux expressions de l'imaginaire social », Autres Temps, 1984, no 2, pp. 53-64. Paul Ricœur, L’idéologie et l’utopie, Le Seuil, 1997.

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DOSSIER /  03

« RÉVOLUTION »

Un terme au féminin Le 8 mars 2019, 15.000 personnes marchaient dans les rues de Bruxelles. Une grève des femmes sans précédent en Belgique et une marche pour les droits des femmes qui rassemblait tous les féminismes contre un même patriarcat. Ce mouvement annonce peut-être les prémisses, en Belgique, d’une révolution féministe. Une révolution qui rassemble toutes les femmes et qui engendre la remise en question globale d’un système social à l’agonie. Aux quatre coins du monde, de plus en plus de femmes font entendre leur voix. Et ces voix se font écho les unes aux autres, jusqu’à n’être plus qu’un chant commun. Un chant des femmes en marche et en lutte.

Joan Baez chantait « We shall overcome » Elle ne parlait pas de féminisme, mais elle parlait révolution. Et cette phrase est devenue le refrain de tout un tas de protestations dans le monde. A l’instar de cette femme horsnorme, dont l’engagement citoyen continue à en inspirer plus d’une, quantité de femmes se révèlent aujourd’hui comme les voix porteuses des revendications politiques. Greta Thunberg, Anuna de Wever, Adelaïde Charlier, Kyra Gantois… ce sont avant tout des jeunes femmes qui sont les figures d’une jeunesse qui se bouge et se bat pour sauver le climat et son avenir. Aux Etats-Unis, les femmes sont arrivées en force au Congrès en 2018. Et parmi elles, des représentantes des minorités musulmanes, afro-américaines, hispanophones, amérindiennes et homosexuelles. Alexandria Ocasio Cortez, pour n’en citer qu’une, est une jeune hispano-américaine

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de 29 ans, socialiste et adulée des jeunes, qui ne cesse de faire parler d’elle et dont les détracteurs ne parviennent pas à ternir l’image ouvertement progressiste et radicale. Figure d’une vague féminine américaine, donc. Une vague féminine qui semble sur la pente ascendante, car cinq femmes ont déjà annoncé se porter candidates pour la présidentielle de 2020 (côté démocrate). Toujours aux Etats-Unis, c’est encore une jeune femme, Emma Rodriguez, 18 ans, cubaine et bisexuelle, qui a ému le monde entier lors de son discours après la fusillade de Parkland et qui deviendra le visage de la lutte contre les armes à feu. Même au Moyen-Orient, considéré par certains comme la région machiste par excellence, les femmes ont la cote. Le “Mouvement des femmes kurdes”, par exemple, a pris les armes contre Daech en Irak et en Syrie. Plus que ça, elles font partie d’un mouvement international qui questionne la place de la femme dans la société et combat le patriarcat.

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© Photos : Sabina Jaworek

« Le vrai combat n’est pas de réussir à atteindre l’égalité entre les genres au sein du système capitaliste en place (…) mais bien de s’atteler à créer un nouveau système qui permettrait de lutter contre toutes les inégalités sociales »

En Iran, des femmes se sont levées pour combattre le port du voile obligatoire, affichant leur tête “nue” sur les réseaux sociaux. Au Pakistan, encore, Malala Yousafzai, du haut de ses 17 ans, s’est vue récompensée du prix Nobel de la Paix en 2014 et s’est imposée mondialement comme la figure de proue de la lutte pour l’éducation des jeunes filles. Le combat idéologique n’est donc pas, ou plus, réservé aux hommes. Les femmes, autrefois majoritairement invisibles et anonymes, sont aujourd’hui bien souvent les précurseuses de mouvements citoyens et politiques. Pat Parker, célèbre poétesse et activiste afro-américaine et lesbienne, attendait « la révolution qui lui permettrait de prendre toutes ses parties avec elle », sans hiérarchie, sans distinction. Elle était visionnaire. Elle avait compris combien il est essentiel de penser la révolution comme réunissant toutes les causes sociales, de manière collective. En ce sens, le féminisme pourrait bien avoir aujourd’hui toutes les cartes en main. Il serait illusoire d’imaginer combattre le patriarcat sans s’insurger contre le système néolibéral qui le berce. Le vrai combat n’est pas de réussir à atteindre l’égalité entre les genres au sein du système capitaliste en place, qui est un système inégalitaire dans son essence même, mais bien de s’atteler à créer un nouveau système qui permettrait de lutter contre toutes les inégalités sociales. La révolution sera donc féministe car le féminisme sous-entend un changement global de système. Système dans lequel les femmes sont les premières à subir les discriminations. Comme le disait Angela Davis lors de la marche des femmes sur Washington en 2017, le mouvement féministe tel qu’il existe aujourd’hui est antiraciste, anti-néolibéral et antihétéropatriarcal. La justice est indivisible et il nous faudra lutter pour toutes les justices sociales, d’une même impulsion. La lutte ne s’arrêtera donc pas parce que des femmes réussissent à se hisser en haut de l’échelle du pouvoir, même si certains se plaisent à penser que le combat féministe a déjà porté ses fruits et devrait dès lors être révolu.

Depuis 2017, 19 femmes dans le monde sont à la tête d’un Etat ou d’un gouvernement. C’est encore très peu mais c’est déjà une évolution. Oui. Mais ce n’est pas une révolution. Car c’est le système dans lequel elles sont parvenues à prendre le pouvoir qu’il faut revisiter dans sa globalité. Le néolibéralisme actuel a pour toile de fond des notions comme le progrès et l’ambition des hommes blancs. C’est contre ces notions, entre autres, qu’il faut s’insurger. Pour que les femmes, les minorités, mais aussi la nature soient revalorisées. Pour que les oubliés de ce monde soient remis à leur juste place. Autrefois, les femmes étaient assignées, par l’habitus, à des rôles secondaires bien qu’essentiels, et mises au second plan. Elles s’occupaient du repas et des enfants pendant que leurs maris faisaient eux-mêmes la révolution. Leurs voix étaient présentes mais n’étaient pas entendues. Aujourd’hui, de nouvelles voix se lèvent et perdurent. Les femmes ont un rôle à jouer, et en particulier les jeunes. Grâce au haut degré de conscience de la jeunesse actuelle, doublé de leur capacité à se faire entendre sur les réseaux sociaux, les jeunes femmes qui sont (et arriveront) sur le devant de la scène ont la possibilité de changer les choses. Leur jeunesse ajoute une plus-value à leur message : elle contraste avec le côté très institutionnel des structures auxquelles elles s’attaquent. Ces jeunes femmes permettent d'insuffler un vent nouveau à des messages parfois très anciens. La révolution devra être féministe, car les femmes s’élèveront en tant que représentantes de tous les marginalisés du monde. Elle permettront une convergence des luttes contre la suprématie de l’hétéro-patriarcat blanc masculin. Pour toutes les justices, qu’elles soient climatiques ou sociales. Et contre toutes les inégalités, qu'elles touchent au genre, à la couleur de peau, à la religion, à la profession ou à la classe sociale.

Joëlle Mignon

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Stagiaire au SCI

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DOSSIER /  04

CRÉER SA FERME BIODYNAMIQUE à partir d'un rêve : une utopie ?

Il y a tant à dire sur la ferme biodynamique fondée par le collectif GAVISA à Yéviépé, dans le sud-ouest du Togo ! Pour raconter cette utopie, j'ai décidé d'incarner mon rôle favori de passeuse de mémoire et ai donc choisi l'approche du récit de vie. La petite histoire permettant d'éclairer les pratiques collectives.

Vous voulez en savoir plus ? Agroécologie, biodynamie, autoconstruction avec matériaux locaux et périssables, intégration de l'élevage et du maraîchage, réflexion et action sur les habitudes alimentaires au Togo, végétarisme, fonctionnement collectif, refus d'exporter, réflexion sur la place de la femme au coeur de chaque étape du travail de la terre, revalorisation des métiers agricoles pour les jeunes togolais par la formation, gratuité, soutien financier et participatif-formatif à l'école primaire publique de Yéviépé, réflexion sur les modèles de productions de l'agriculture actuelle au Togo et sensibilisation des paysans durant un stage intensif de trois mois, ouvert à tous, sensibilisation de l'HORECA, premiers paniers bio à Kpalimé - et peut-être bien dans tout le Togo… Voici résumée la teneur des réflexions et les actions concrètes menées en conséquence par GAVISA. Juste de quoi vous donner envie d'en savoir plus, parce que je n'ai pas osé réclamer de rédiger tout le Scilophone rien que sur eux 1.

Deux interviews, deux styles. Toussaint et Djalil, deux membres actifs du collectif, ont chacun leur style. Toussaint, « un soldat », bourreau du travail, surtout quand celui-ci consiste à réaliser son rêve et changer sa société. Il vit à la ferme pour n'en sortir qu'en cas d'extrême nécessité – et une demande de conférence en Suisse n'en est pas une. Djalil, dont l'arrivée est toujours précédée de son rire, fait des va-etvient à la ferme, perdue à 15 minutes de moto et 10 minutes à pied de son fief, Kpalimé. Pour créer du lien, sa bonne humeur est l'atout de Gavisa. C'est lui qui démarche dans les hôtels et les restaurants, pour les sensibiliser sur l'importance de la nourriture saine. Un travail à démarrer de zéro car ici, les méfaits des intrans chimiques sont généralement ignorés. Quelle utopie donc que de vouloir vivre d'une production dont la population ne sait pas qu'elle en a besoin. Pour contrer les multinationales, Gavisa n'a que la connaissance de la terre, la tchatche de Djalil et une volonté inébranlable de changer le cours de l'histoire. « Il faut changer le modèle de production avant qu'il ne soit trop tard et que le Togo suive totalement celui de l'Europe, détruite par son agriculture ». C'est une course folle, pour laquelle il faut essaimer, car le chimique commence à grimper en flèche…

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Les paysans n'ont souvent pas les moyens de se l'offrir, mais l'Etat le promeut, et il devient l'objectif, car tout ce qui vient du Nord reste toujours en 2019 une référence.

Le constat d'un dysfonctionnement Comment trouve-t-on le courage, dans un contexte où il est excessivement difficile de gagner de quoi vivre au quotidien, de sortir du système ? Même si ce système est la cause d'un niveau de vie mortifère généralisé, lutter contre les injustices ne vient-il pas après l'acquisition de la sécurité minimale dont chacun a besoin ? Comment part-on en croisade pour la Nature quand on n'a rien ? Pour Toussaint, l'utopie part d'un rêve. Mais ce sont les autres qui le voient comme invraisemblable. Si on croit en soi, cela peut devenir une réalité. Comme pour Thomas More, cette utopie est née du constat d'un dysfonctionnement de sa société. En 2005, alors qu'il est professeur d'anglais à Lomé, il surprend une plainte de femmes du marché sur le prix du maïs - base de l'alimentation au Togo - qui a quintuplé. On est en plein soulèvement 2, la population s'en prend aux Kabyens, cette ethnie minoritaire à laquelle appartient la famille présidentielle. Oui mais voilà, ce sont eux les agriculteurs. On les a chassés et on a brûlé leurs greniers pendant que les gens du sud sont en plein exode rural. Toussaint répond à ces femmes que le problème vient du fait que la population ne produisant pas, elle est dépendante du prix de l'importation. Ce jour-là, il blague de venir un jour leur vendre ses propres productions…

Un déclic Passer du rêve à l'action prend du temps, la plupart des rêveurs ne font pas ce pas. Toussaint a un travail au Bénin, avec 107 € par mois, il est plutôt bien loti… En choc culturel permanent, il se sent de moins en moins à sa place, et c'est un fait divers violent qui agira comme électrochoc pour le décider à passer à l'action. Il démissionne et revient au Togo sur les lieux de son enfance pour convaincre ses amis - car « pour monter un projet, il faut d'abord compter sur les amis » - de sa folle idée. Folle ? Son entourage est consterné. Il a fait une licence en littérature anglaise. Tout ça pour finir dans les champs !? Quel gâchis…

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Utopies, c’est pour bientôt ?

© Photos : Cristel Cappucci

« Comment trouve-t-on le courage, dans un contexte où il est excessivement difficile de gagner de quoi vivre au quotidien, de sortir du système ? »

Y croire envers et contre tous Djalil fait les yeux ronds quand Toussaint vient lui proposer de se joindre à lui. Devenir paysan ? Comme ses parents ? Alors qu'il a toujours détesté aller au champs ? Djalil est comme la grande majorité des jeunes ici, il veut s'habiller en costard, porter des chaussures, descendre d'une bagnole et travailler derrière un bureau. Mais il accepte. Dans un premier temps, pour voir s'il peut gagner plus que ce qu'il gagne dans son ONG. Car l'argent dans la région, on le trouve surtout là où viennent les volontaires blancs… Durant des années il sera présent de manière sporadique, se formant au côté de Toussaint, d'agronomes de passage ou en immersion, au fameux Centre Songhai, par exemple 3. Il tâtonnera ainsi la terre pendant 10 ans, tout en restant bien ancré dans le quotidien urbain qu'il affectionne. Mais il finira par « tomber amoureux de la Nature », et comprendra petit à petit combien il est urgent de changer de modèle de production. Il est temps de proposer un modèle alternatif qui fonctionne, et de se répandre. Bientôt, Gavisa ne suffira plus pour répondre à la demande en bio de Kpalimé, il faut s'adjoindre d'autres fermes et former un réseau. Voilà pourquoi Gavisa forme les jeunes et informe les agriculteurs de la région. Il étudie leur système de production, puis avec ses étudiants, vulgarise les problèmes soulevés et les solutions proposées. Et le tout gratuitement. Parce que l'idée, ce n'est pas de gagner sa vie, mais de changer le monde. Pourtant, aujourd'hui déjà, les paniers bio produisent 61 € de bénéfices, par semaine 4 ! Et « ça, ce n'est pas de l'utopie ! ».

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La puissance de l'intention. Tenter d'atteindre une vie décente dans un système qui l'empêche de manière intrinsèque est une chimère. Gavisa nous prouve que sortir de ce système et « simplifier sa vie » permet de régler simultanément de nombreuses injustices : il se logent, se nourrissent et soignent la terre, l'animal, l'humain et le rapport au travail. Et ce qu'ils nous disent par l'action, c'est que ce n'est pas la sécurité qu'il faut avant de concrétiser son utopie, mais une conscience.

Cristel Cappucci

Envoyée spéciale au Togo

1

 ttps://fermebiogavisa.wordpress.com Mais le mieux, c'est de leur écrire, h ou de venir faire du volontariat. Tout le monde est toujours bienvenu. J'en témoigne !

2

 e premier président post « décolonisation » vient de décéder L après 38 ans de pouvoir et on impose son fils pour lui succéder.

3

 our les personnes intéressées par les modèles de productions alternatifs P en Afrique, ne pas manquer de consulter http://www.songhai.org/index.php/fr/

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Le salaire moyen est de 40 €

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DOSSIER /  05

OSER VOIR LES CHOSES en grand Mon Utopie serait d’arrêter de mettre un sparadrap sur une plaie béante et d’appeler un docteur pour soigner la gangrène qui ronge notre société.

La légende veut qu’Albert Einstein fût exécrable à l’école, tout particulièrement en mathématique. L’histoire nous dira que cela n’a pas empêché cet esprit brillant de s’adonner à sa passion. Cependant, la question que je me pose moi, c’est combien de générations d’enfants l’école a-t-elle privé de leur voie en les poussant à se conformer. En effet, l’école semble être l’anachronisme le plus flagrant de notre génération. Il est de notoriété publique qu’elle a été conçue de sorte à former une génération d’industriels qui pourront docilement consacrer leur vie à consolider le système capitaliste. La pédagogie Freinet (mais aussi Steiner, Montessori et autre), depuis maintenant un siècle tente de réformer le système scolaire. Et bien que de plus en plus d’enseignants courageux parviennent à créer des établissements de ce genre, le progrès est timide. Trop timide. D’une part parce que ces initiatives sont vues comme « des fantaisies de parents bobo excentriques » mais surtout parce que ces écoles bouleversent et repensent entièrement la façon d’enseigner et ça fait peur. L’homme est une créature d’habitudes, et avouons-le, nous avons tous peur des changements radicaux. Cependant la voilà mon utopie : que l’on ose. Les pays scandinaves ont peut-être hérité des gènes téméraires de leurs ancêtres Vikings et nous ont pavé la voie en nous montrant que réformer l’école, c’est une source de profond progrès social et pourtant nous sommes à la traîne. C’est à l’école que les brutes découvrent que, dans le monde comme il est aujourd’hui, la violence et la force sont la clef du succès, que la gentillesse est une faiblesse et que dans la vie, c’est chacun pour soi. Les enfants « différents » découvrent que s’ils veulent « réussir » ils doivent se conformer mais surtout que la réussite est la clef du bonheur. Et quelle chance ! On nous en offre même la recette : des bons points, des bons bulletins, plaire à nos supérieurs sans jamais les questionner ou les défier. Sortis de l’école, nous avons donc bien appris à ne pas questionner les absurdités auxquelles nous sommes exposés. Nous acceptons que le signe de la réussite c’est la consommation à outrance et que les riches ont tout le pouvoir. Mais l’école n’est qu’une des institutions « intouchables » qui seraient à révolutionner dans mon utopie. Il y a aussi la féroce jungle des marchés. Au supermarché, j’ai été frappée par une idée qui pourrait être source de changement radical. Le plus incroyable c’est que le principe est d’une simplicité désarmante.

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« Et si on supprimait les bouteilles en plastique ? ». Tout simplement. Et on peut commencer petit ! Les bouteilles d’eau par exemple. Si on avait un puits installé dans chaque commune ? A une époque où la science ne semble plus avoir de limite il m’est difficile de croire que ce n’est pas faisable. Mais j’accepte qu’il y ait des choses que j’ignore. Et donc, pensons « grand », mettons des bidons d’eau dans les supermarchés. Ou mieux encore : des fontaines ! Que chacun puisse venir avec sa gourde et la remplir. Ça semble irréaliste et en même temps cela semble bien peu. Quand j’ai partagé cette idée saugrenue autour de moi la réponse était toujours pareille : un changement si radical coûtera beaucoup trop cher et puis surtout les magnats de l'industrie plastique ne l’accepteront jamais. C’est parce que je suis fatiguée d’entendre cette triste réalité que je rêve de cette utopie : une révolution de notre façon de penser, d’agir et de concevoir le monde. Une révolution qui fera que ce n’est plus « ringard et hippie » de changer radicalement nos habitudes de consommation. Ou on osera dire ouvertement « non » aux vêtements de médiocre qualité, qui tiendront un an, juste parce que c’est bien vu de renouveler sa garde-robe tous les ans. Réclamer de nos politiques que les produits équitables et locaux soient mis en avant et les petites entreprises soutenues. On en parle tous, et non je n’ai pas la solution miracle mais je n’arrive pas à croire qu’on ne puisse pas publiquement entamer le débat. Un débat qui nous aiderait à mettre fin à une autre triste réalité : que des tomates espagnoles sont trois fois moins chères que celles du fermier belge (qui soit dit en passant ne parvient même pas à garder la tête hors de l’eau, étouffé par les multinationales). Que l’on entame des débats donc, mais aussi que l’on apprenne à se poser des questions, tous les jours, sur tous les fronts, mêmes ceux qui peuvent nous sembler absurdes. Un exemple : Pourquoi a-t-on besoin de définir le genre ? Pourquoi coche-t-on des cases « hommes/femmes » au quotidien si ce système binaire ne correspond pas à la réalité de notre société mais surtout s’il perpétue un discours nocif et dangereux. Quel avantage pratique cela a-t-il ? A quelle nécessité répond donc la classification des genres ? J’ai du mal à trouver d’autre réponse que : « à maintenir en vie une hiérarchie ancestrale qui sert à opprimer, contrôler et exclure ceux qui sont différents pour les inciter à se conformer ».

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Utopies, c’est pour bientôt ?

AVANT

APRÈS

« Et si on supprimait les bouteilles en plastique ? » Grand’Place avant 1990 : un grand parking, Grand’Place de Bruxelles depuis 1990 : un beau piétonnier !

« Soyons téméraires : je rêve de cette utopie : une révolution de notre façon de penser, d’agir et de concevoir le monde… »

De la même façon personne ne parle de l’apparente invincibilité de ce géant nommé « capitalisme ». Jason Hickel, anthropologiste à la « London School of Economics » depuis des années nous explique que tant que le capitalisme est en place il ne peut y avoir de vrai progrès dans la lutte contre le réchauffement climatique. Surtout il nous offre des chiffres bouleversants. En effet : « 1% de la population gagne 18.7 trillions de dollars par an, le triple de ce qu'il faudrait pour mettre fin à la pauvreté dans le monde » 1. Et malgré cela à Davos quand Rutger Bregman, historien hollandais ose demander pourquoi personne n’a mentionné les taxes, les membres du Forum Economique Mondial lui ont ri au nez. Soyons téméraires, réclamons plus de rues piétonnières. Quand c’est devenu le cas pour le boulevard Anspach, ça a fait scandale et une foule de mécontents. Le vent est passé et le cœur de Bruxelles est un semblant plus vert. Il nous faut plus de « Boulevard Anspach ». Repensons le monde pour que la voiture devienne moins avantageuse que les transports en commun ou le vélo. Taxons davantage les produits qui viennent de loin et encore plus lourdement les produits non équitables. Réclamons de vérifier l’éthique des entreprises d’où proviennent nos produits car à ce jour, c’est au prix de l’esclavage moderne que les tomates de notre salade sont bon marché (ce qui tombe bien, ça nous laisse plus d’argent pour le dernier IPhone). Certes les avocats et les kiwis vont devenir un luxe qu’on ne pourra plus se permettre qu’une fois semaine mais cela n’en vaut-il pas la peine ? Engageons-nous

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à ne pas acheter de café/thé/chocolat chaud à emporter si l’on oublie notre mug. Boycottons en masse l’obsolescence programmée et soutenons les initiatives qui offrent des ateliers de réparation. A travers le monde les gens font la grève et prennent part à des marches : les chiffres en sont ahurissants ! Au total 1.5 million de personnes à travers le monde ont marché pour le climat le 15  mars 2019. Transformons cette vague d’indignation en action. Que l’on ose soi-même sortir de sa zone de confort. Soutenons les initiatives originales, bizarres, qui proposent quelque chose de différent. Adepte de la doctrine de Socrate, je pense également que «  tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien ». Mon utopie n’est donc pas une liste de remèdes miracles. Et je prendrai un café et discuterai de mes idées irréalistes et j’écouterai les vôtres. Mon utopie c’est plutôt que ça devienne la priorité de tout un chacun de saisir la première occasion possible de se lancer dans une révolution, de repenser et de questionner le fondement de notre société. C’est en se posant les bonnes questions, en parlant aux bonnes personnes et en semant des idées audacieuses qu’on entame de grands changements. Il est bien passé le temps des petits gestes, voyons les choses en grand sur le très très long terme.

Anna Sparynska

1

Volontaire au SCI

Jason Hickel, The Element. Jason Hickel, originaire du Swaziland, est anthropologue, auteur et membre de la Royal Society of Arts. Il a enseigné à la London School of Economics, à l’université de Virginie et à Goldsmiths, à l’Université de Londres. Les recherches de Jason Hickel portent sur les inégalités mondiales, l’économie politique, le post-développement et l’économie écologique.

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DOSSIER /  06

L’UTOPIE

et ses contrées lointaines Politiques, artistes, ingénieurs, financiers, religieux ; le mot enflamme les imaginaires de tous bords pour le meilleur des mondes… ou pour le pire. Lorsqu’elle n’est pas vue comme un leurre ou un danger, l’utopie crée une incroyable émulation. Elle donne des ailes et permet de s’organiser, penser, concevoir sous l’impulsion du « I have a dream ! »

Et pourtant cette utopie rendue célèbre par Martin Luther King Jr était loin de vouloir instaurer un nouvel ordre mondial. Ce militant nonviolent s’est battu pour les droits civiques des noirs aux États-Unis, pour la paix et contre la pauvreté. « Je rêve que mes quatre petits-enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau, mais sur la valeur de leur caractère. Je fais aujourd’hui un rêve ! » 1

Martin Luther King Jr qui a peut-être appliqué de façon la plus fidèle le concept d’utopie lors de son discours de Washington du 28 août 1963. Parler d’un « rêve » dans le sens utopique, montre l’ampleur du racisme qui sévissait lourdement à cette époque.

Comme Martin Luther King ou Mandela, tant d’autres ont été taxés d’utopistes alors qu’ils·elles agissaient en réaction aux oppressions. Aujourd’hui célébrées mondialement, ces deux personnalités l’ont payé cher : Mandela a passé quasi 20 ans en prison et Martin Luther King fut assassiné le 4 avril 1968 à Memphis. Des utopies utiles car bien que le racisme sévisse encore aujourd’hui, on peut affirmer que ces Don  Quichotte d’un temps ont exaucés leur rêve.

Considérer ce défenseur des droits humains fondamentaux comme utopiste semble pour certains inapproprié, pour d’autres adéquat. En réalité, le terme est galvaudé et, pour qui veut en débattre, il est essentiel de s’arrêter sur certaines de ses ambivalences.

Plus proche de nous, en France, le comédien et humoriste français Coluche a créé les Restos du cœur en 1985 dans le contexte de la fin de l'« utopie de gauche » marquée par le « tournant de la rigueur » économique et sociale du gouvernement Pierre Mauroy 2. Le rêve de Coluche ? Que plus personne ne dorme et meure de faim dans les rue. Le langage courant parle d’utopie alors qu’il ne s’agit que du respect des droits humains fondamentaux. À nouveau.

UTOPIES ET CONFUSION

UTOPIES THEORICIENNES

L’utopie évoque un idéalisme irréalisable générant scepticisme, moquerie voire condescendance envers des tentatives jugées naïves ou déconnectées de la réalité. Elle provoque aussi la méfiance face aux potentiels faux-prophètes cherchant à conditionner la masse populaire comme il en a été question sous certains régimes qui ont marqués notre histoire contemporaine. Notons que communisme et utopie reviennent souvent dans leurs champs lexicaux respectifs.

Les artistes soviétiques se sont donnés du mal pendant des années pour représenter une vision du futur collectif et créatif de l’utopie communiste.

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Quant aux intellectuels, chercheur·euse·s, penseur·euse·s qui proposent, réfléchissent et/ou conçoivent de nouveaux systèmes sociétaux viables, ils en prennent pour leur grade de petits génies enfermés dans leur tour d’ivoire. Ils peuvent aussi souffrir (à juste titre ou pas) du statut d’imposteur·rice·s comme le chercheur, essayiste à l’origine du concept de l’économie du savoir, Idriss Aberkanne 3 et sa devise indéboulonnable, le savoir est la seule richesse que l'on puisse entièrement dépenser sans en rien la diminuer. Qu’on adhère ou pas à idées, Idriss Aberkane jette un pavé dans la marre avec ses analyses sulfureuses sur le système éducatif à repenser de A à Z et nous invite à « libérer notre cerveau », titre éponyme de son ouvrage édité en 2016.

1

 iscours en français dans son intégralité https://www.jeuneafrique.com/168911/ D politique/i-have-a-dream-le-texte-int-gral-en-fran-ais-du-discours-de-martin-luther-king/

2

Henri Fabre, Témoins et acteurs de la Ve république, Éditions Privat, 2006, p.65

3

https://idrissaberkane.org/index.php/category/on-en-parle/economie-de-la-connaissance-fr/


Utopies, c’est pour bientôt ?

© Le meilleur des mondes, Aldous Huxley (1931)

« Ça donnerait quoi si on renversait ces représentations binaires de l’utopie mégalomane ou bisounours dans notre société mue par des urgences de justice climatique, sociale, fiscale, migratoire et d’égalité entre sexes ? »

Si on veut libérer les gens de l’usage que l’on peut faire des sciences contre eux, il faut avant tout leur permettre d’expliquer comment leur cerveau fonctionne (…) Soit on aura une neurorenaissance (utopie) , soit un neuro-fascisme (dystopie) avec des structures qui maitriseront tellement notre cerveau que notre liberté va s’en effriter. 4 Tout aussi dérangeant que d’autres, l’historien et écrivain Rutger Bregman réduit la part d’intuition qui pourrait décrédibiliser sa démarche en écrivant Les Utopies Réalistes, un ouvrage basé sur d’incontestables et solides recherches, doublé d’un style rédactionnel accessible. Bregman démontre par A+B qu’il est aujourd’hui raisonnablement possible par exemple, d’instaurer le revenu universel. Plus globalement, il a puissamment redonné au concept d’utopie toute sa force créatrice faite de rêves et d’actions concrètes. Alors, allons-nous attendre que ceux qui proposent des idées qui changent la vie des gens dans leur bien-être nous viennent de personnes comme Mark Zuckerberg ?

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En parlant de bien-être et qualité de vie, saviez-vous que le week-end a été créé par Henry Ford sous l’impulsion de son heureuse intuition : des ouvriers bien reposés sont plus productifs. En 1926, le premier à mettre en place la semaine de cinq jours fut Henri Ford, magnat de l’industrie, inventeur de la chaîne de production, fondateur de la Ford Motor Company. Les gens le traitèrent de fou. Puis ils l’ont imité. 5 Aujourd’hui si l’on tape « Ford » dans un moteur de recherche, on trouve ceci : Sous pression, Ford durcit sa cure d'austérité et le texte en légende sous la photo du PDG de Ford Motor Company, Jim Hackett : « Ford a pris conscience qu'il ne peut répondre aux besoins de tout le monde », a réagi Jessica Caldwell, analyste chez Edmunds.com. « La clef du succès c'est de se concentrer sur ses forces et sur les goûts de ses clients ». 6 Apparemment Ford a toujours su quels étaient « les besoins de tout le monde ».

V  idéo d’introduction à Libérez votre cerveau, https://www.youtube.com/watch?v=9UnxNLpNIG4

5

Rutger Bregman, Les Utopies réalistes, Ed. Points, 2018, p. 163

6

h  ttps://www.lepoint.fr/economie/sous-pression-ford-durcit-sa-cure-d-austerite-26-04-2018-2213653_28.php#

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L’utopie et ses contrées lointaines

Face à l’environnement, le désespoir semble tel que ce sont les jeunes qui font la leçon aux anciens avec la énième semaine de manifestations des élèves du secondaire qui ne trouvent plus de sens à aller en cours alors que la planète se meure. Greta Thunberg, une jeune militante suédoise a lancé ce mouvement et inspire la jeunesse du monde entier. Est-elle utopiste ou lucide et terriblement réaliste ?

© GeoffroyDussart_Utopie

En somme, les utopistes font peur ou font rire et nous n’imaginons pas la force de nos imaginaires collectifs au sujet l’utopie. La première fois que j’ai entendu ce mot c’était pour me décrire le Communisme, en cours d’histoire, les films d’anticipation se sont chargés du reste. En effet beaucoup de films emblématiques comme Metropolis, Bienvenue à Gattaga, Blade Runner, pour ne citer que les plus populaires, dépeignent les conséquences d’utopies folles. Plus récemment et avec l’avènement de plateformes comme Netflix, des séries comme Black Mirror ont un très large spectre d’audience. La série télévisée britannique Utopia s’immerge dans un univers conspirationniste tendu par les conflits mondiaux et géopolitiques où il est à nouveau question d’une utopie qui a mal tournée faite de despotismes, de dangers, de radicalités. Aucun lien au rêve, à l’onirique, à la plénitude, à l’idéal. Aldous Huxley ou plutôt son œuvre majeure, Le Meilleur des Mondes (1931), une utopie ayant virée au cauchemar est universellement connue et popularisée. Ce qu’on sait moins c’est qu’il est aussi l’auteur de L’île (1962) où il décrit une alternative, la « troisième possibilité » en réponse à la tendance ravageuse et apocalyptique de son ouvrage le plus célèbre. Ça donnerait quoi si on renversait ces représentations binaires de l’utopie mégalomane ou bisounours dans notre société mue par des urgences de justice climatique, sociale, fiscale, migratoire et d’égalité entre sexes ? Existe-t-il des utopistes équilibré·e·s, optimiste·s, empli·e·s d’idées viables et tournées vers le bien commun tout en préservant chaque individualité ? Aujourd’hui, il y a une tendance au désabusement, aux utopies désespérées comme des actions réparatrices et autres cris d’alarme. Quatre associations, dont Oxfam France ont porté plainte contre l’état français pour non-assistance à planète en danger. Et l’initiative est mondiale : aux Pays-Bas et en Colombie notamment, des citoyens ont déjà gagné leur procès.

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Et pourtant au sein même de ce désenchantement il y a une myriade d’idées toutes plus géniales et constructives les unes que les autres. Certaines encore balbutiantes, d’autres qui s’épanouissent, ce bouillonnement laisse présager de vraies alternatives aux pessimismes latents ou plus féroces. La place est alors ouverte aux propositions de fonctionner en adéquation avec quelque chose de plus originel et original. Il s’y pose des questions liées au bien-être, à sa redéfinition, laissant de côté la dynamique de l’anti-, en se posant sans cynisme la question : quelle serait une vie de rêve ? • Ils réagissent face au déficit de logements, luttent contre la vacance immobilière mais aussi redéfinissent les enjeux urbanistiques de la ville touchant à des notions profondes et systémiques (redistribution des biens, partage, collaboration). Je parle de Communa 7 en Belgique, un réel potentiel et des actions concrètes. Face à leur manque d’expertise sur le terrain, les pouvoirs officiels sollicitent de plus en plus la consultance de l’association. • N’est-ce pas utopique que d’imaginer une sorte de recyclage du crime organisé par du miel parfumé aux mille fleurs, vin blanc sec, huile d'olive vierge, pâtes, pois chiches, aubergines à l'huile, jus de tomate issus de l'agriculture biologique ? Les utopistes siciliens de l’association Libera 8 ont réussi le tour de force : renverser la structure hiérarchique mafieuse en modèle social coopératif. •  Les jeunes entrepreneurs de l’économie circulaire 9 réfléchissent et mettent en œuvre des structures économiques basées sur les valeurs du mouvement colibris, fondé par l’écrivain écologiste et agriculteur français, Pierre Rabhi. Pour finir, sachez que le mot utopie est créé par Thomas More et signifie « Nulle part » ou « Lieu de bonheur ». Il écrit Utopia publié en 1516 dans le contexte de la Réforme Protestante. Son œuvre a un grand retentissement dès le départ entre autres pour sa capacité de dénoncer et de réfléchir sur les mœurs de son époque.

Alexandra Vanoussis

Volontaire au SCI

7

Communa, http://www.communa.be

8

Association Libera, http://www.libera.it

9

 ’économie circulaire, https://www.challenges.fr/entreprise/environnement/ L deux-jeunes-utopistes-a-l-assaut-de-l-economie-circulaire_63825

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ALTERNATIVE POSITIVE

VIVRE EN HABITAT LÉGER ? Et pourquoi pas ?

Vivre au vert, ne pas devoir éternellement remplir les poches d’un propriétaire faute de moyens pour le devenir soi-même, pouvoir être gardien de son temps, habiter une maison passive (à faible empreinte écologique, donc)… Voilà des perspectives alléchantes mais qui s’éloignent de plus en plus pour notre génération. La faute à qui ? A un marché immobilier devenu presque impayable au cours des vingt dernières années, faute de régulation et de courage politique.

Que faire, alors ? Quelles solutions existent ? Est-il aujourd’hui possible, en Belgique, de vivre dans un habitat confortable et écologique et pouvoir en même temps jouir de ce temps libre si précieux que nous recherchons si souvent ? Eh bien, oui ! En tout cas, nous, on se lance : notre petite famille de 4 personnes commencera bientôt une nouvelle vie dans une yourte ! La yourte contemporaine, c’est tout le confort moderne intégré dans une magnifique structure circulaire, dans un espace suffisant (la nôtre fera 75 mètres carrés, et le terrain de la personne qui nous accueillera compensera largement les mètres carrés perdus par rapport à notre appartement actuel), à (très) faible empreinte écologique (à la construction, au sol – elle est posée sur des plots, et à l’usage – poêle à pellets et toilette sèche obligent) et à coût réduit (moins de 50.000 euros tout compris - temps libre, te voilà…). Yourtes, maisons containers, dômes, tiny houses, voilà donc des solutions originales pour répondre (partiellement) à la crise écologique et (un peu moins partiellement) à la crise du logement. Mais ce type d’habitat est-il bien légal ? Oui et non. Il existe en fait un vide juridique autour de la question des habitats légers. Un vide qui est petit à petit en train de se combler, comme l’atteste l’avant-projet de décret signé par la Région wallonne qui sera ajouté au Code du logement très prochainement. Un texte co-écrit par le Réseau Brabançon pour le Droit au Logement (RBDL) qui mène ce combat de front depuis 2013. Un dossier récent (et urgent ?) donc, qui avance vite, voilà qui n’est pas anodin. En attendant la légalisation officielle des habitats légers (qui devront donc respecter certains critères de salubrité…), l’idée est donc de s’engouffrer dans ce vide en cherchant des personnes désireuses de partager une partie de leur terrain avec vous. Certaines communes, au courant de votre

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existence (ce qui ne doit pas nécessairement être le cas), fermeront les yeux ; d’autres pas. Le risque le plus grand, à l’heure d’aujourd’hui, est de se voir dénoncer par un voisin malveillant, dans quel cas il n’y aura malheureusement plus grand-chose à faire… Mais des voisins, ça se convainc, non ? Curieux·ses ? Tenté·e·s ? N’hésitez pas à consulter le site du RBDL ou du HaLé ! (Habitats Légers) pour vous faire une opinion !  www.rbdl.be  www.habiterleger.be

Adrien Pham

Volontaire au SCI

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ALTERNATIVE POSITIVE

Aujourd’hui,

L’UTOPIE A CHANGÉ DE CAMP Alors que des personnes (de tous âges) à titre individuel, des membres d’associations diverses, des professionnels de terrains différents… descendent dans la rue pour se faire entendre des politiciens, alors que toutes et tous réclament des mesures pour une société plus durable, plus équitable et plus humaine, d’autres pensent que « c’est inutile », que « le monde est injuste et qu’on n’y peut rien ». Lionel Duplicy, administrateur à Good-4you, propose des outils en ligne pour aider chacun à devenir acteur du changement qu’il souhaite voir dans le monde. Je l’ai rencontré.

Lionel : On n'a pas amélioré le monde sur base de défaitisme, ni de dénis de la réalité. Qu’on la nie ou pas, la réalité finit toujours par s’imposer. Au stade où en est notre société de surconsommation, soit on provoque la transition et ça va être pénible, soit on la subira et ce sera insupportable. Je pense qu’il faut travailler sur 3 axes : sensibiliser, réunir et agir de façon constructive, ce qui nécessite un minimum d’intelligence collective et de coordination. La société Good-4you (où je suis administrateur) a créé une communauté d’acteurs et actrices prêts à soutenir des initiatives à finalité sociale, afin de favoriser l’émergence d’ alternatives pérennes qui pourraient remplacer le système néo-libéral actuel.

différents services. Ceux-ci répondent aux besoins des particuliers et des entrepreneurs, tout en générant une solidarité authentique, concrète et transparente. L’idée sousjacente est que tant que nous répondons à une demande, l’implication sociétale se prolonge. Good-4you, c’est aujourd’hui une communauté composée de dizaines de milliers d'internautes, qui participent à des opérations de solidarité en ligne dont le buzz est le Noël Magique 1. Mais notre projet c’est aussi d’aider chacun·e à découvrir les bonnes pratiques, les nouveaux moyens de consommation durable, ou de soutenir des initiatives positives et de les faire connaitre afin que chacun puisse devenir acteur de SON monde meilleur.

SCI : Y a-t-il des alternatives à notre modèle socio-économique ?

Dans un changement, il y a souvent un aspect négatif, quelque chose que l’on refuse et que l’on veut quitter, et un aspect positif qui correspond à ce que l’on veut obtenir. Qu’en est-il de Good-4you ?

Il y a des alternatives possibles mais il faut surtout se réapproprier le sens de l'intérêt commun et débarrasser le système économique actuel de ses dérives. Pour moi les mots-clés du changement sont les mots « éveil, créativité et imagination ». L’éveil des consciences s'impose face à un système qui ne fonctionne plus ; la créativité c’est la nouveauté ; l’imagination, c’est la faculté d’inventer une nouvelle histoire collective qui va dans une direction commune. C’est l’histoire de la Coopérative qui existe depuis longtemps et dont l’idée est de se rassembler pour être plus forts.

Tu es administrateur chez Good-4you. En quoi cet organisme stimule chacun·e à devenir acteur du changement ?

Je pense qu’il s’agit plus de résistance à l’inconfort du changement, que de résistance au changement. C’est important de comprendre cette différence, car il suffit d’ajouter du sens pour que l’inconfort devienne secondaire, voire souhaité. L’erreur fondamentale des acteurs du changement est double : ils veulent vaincre une résistance au changement plutôt que de donner du sens et ils travaillent trop souvent encore, de façon désordonnée. Ou plutôt de façon non coordonnée. Le nez rivé chacun sur ses urgences. Il en résulte non pas un combat pour les fondamentaux, mais des combats en ordre dispersé. Comme en politique, ça finit toujours par nuire à l’objectif commun.

Good-4you est une société de communication positive & de marketing sociétal. Nous utilisons le web pour proposer

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Good-4you

« Aucun être ne survit longtemps en prélevant plus que ce que la nature offre. D’une certaine façon, on peut dire qu’avec la capacité de détruire nait la responsabilité de préserver. L’être humain est la seule espèce qui a cette responsabilité »

www.good-4you.net

Quels sont ces besoins fondamentaux ? Tous les êtres humains sont plus heureux lorsqu’ils vivent en paix, qu’ils aiment (leurs proches, leur activité…) et qu’ils sont conscients de la rareté et du privilège incroyable de la vie sur Terre. Malheureusement, le décalage inévitable entre nos envies et le besoin de vivre ensemble crée des frustrations, puis des déviances qui vont du petit mensonge aux grands dictateurs. Tout procède d’une même réalité. C’est pourquoi la Siècle des Lumières a donné naissance aux principes des démocraties : séparation des pouvoirs, surveillance d’un pouvoir sur l’autre, information et participation des citoyens à la vie de la société. On n’a encore rien inventé de mieux. Il faut commencer par préserver cela, tout comme il faut préserver la vie sur Terre. Aucun être ne survit longtemps en prélevant plus que ce que la nature offre. D’une certaine façon, on peut dire qu’avec la capacité de détruire nait la responsabilité de préserver. L’être humain est la seule espèce qui a cette responsabilité.

© Good-4you / Lionel Duplicy

Good-4you est-il une alternative au modèle capitaliste néo-libéral ? C’est un projet de sensibilisation à une autre manière de vivre ensemble, ça concerne aussi bien les particuliers que les entreprises qui ont aussi l’envie de s’investir pour un monde meilleur. C’est un projet qui montre des réalités difficiles, qui proposent qu’on s’y intéresse et qui invite à passer à l’action.

© Good-4you / Noël Magique

Propos recueillis par Marie-Françoise Cartier

Membre du groupe d'action SCI Abya Yala 1

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https://construisons-un-monde-meilleur.net/avec/good-4you/accueil/presentation

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TÉMOIGNAGE

DÉCOUVRIR L’ AUTISME EN OUGANDA : « il y a un autre monde que celui où je vis »

Je suis partie en Ouganda en février 2018 pour travailler 2 mois comme bénévole dans un centre pour enfants atteints de handicap, en particulier de trisomie 21, autisme, paralysie cérébrale.

C’était mon premier voyage en dehors de l’Europe et je suis partie avec deux valises ridiculement grosses, ce que je justifiais en me disant qu’elles étaient remplies de cahiers et de jeux pour les enfants. En fait j’ai aussi emmené avec moi 14 bouquins jamais lus, un sèche-cheveux (jamais utilisé) et … masque et tuba ! Jamais utilisé aussi, puisque la baignade dans le lac Victoria t’expose au risque d’infection par un parasite très sympa de l’intestin. Dans le centre où j’ai travaillé il y avait environ 25 enfants entre 4 et 13 ans mais je me suis occupée en particulier de Michael, Christopher, Hillary, Christian et Daniel, qui souffrent d’autisme. C’est un monde que je ne connaissais que superficiellement auparavant. Ces enfants ont surtout des problèmes au niveau de la communication et des interactions sociales. La dame du centre qui s’occupe d’eux s’appelle Mama Shadat et je la trouve incroyable : patiente, solaire, avec un sourire qui lui prend le visage entier et les yeux derrière la tête ! Elle a eu elle-même un enfant trisomique, donc elle a connu les difficultés d’élever un enfant avec un handicap et d’abord celle de comprendre de quel problème il souffrait. A l’hôpital on ne lui avait rien dit. C’est seulement quelques années après la naissance de son fils qu’elle a entendu un médecin parler de trisomie 21. Elle a alors dû insister auprès du médecin pour avoir plus des explications. Auparavant, Mama Shadat n’avait jamais entendu parler de trisomie. Elle n’est pas la seule en Ouganda. Beaucoup de personne ne connaissent pas cette maladie et par conséquent se méfient des personnes atteintes de cet handicap. Dans certains villages, la superstition est telle qu’elle peut mener à croire qu’un enfant avec un handicap porte malheur et qu’il faut le tuer. Dans d’autres, on considère que le handicap est dû au manque de virilité du père, ce qui jette la honte sur lui et sa famille. Ensuite, les enfants autistes font parfois peur quand ils manifestent leurs émotions négatives de façon agressive ou qu’ils lancent des cris très aigus. Certains enfants avec handicap sont alors cachés. Christian, par exemple, était renfermé dans une pièce avant d’arriver dans le centre et on lui passait à manger par-dessous la porte. Alors qu’en

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Ouganda la législation sur les droits de personnes avec un handicap est une des plus avancée en Afrique subsaharienne et que le gouvernement ougandais est signataire de plusieurs conventions internationales sur le sujet. En pratique ces politiques ne sont pas assez implémentées et la population manque de connaissances nécessaires. Revenons à la vie au centre. La plupart de la journée, j’aidais Mama Shadat à enseigner aux enfants des tâches quotidiennes simples, comme changer de vêtements ou se laver les mains avant de manger, pour qu’ils puissent être plus indépendants dans la vie. On faisait des jeux avec eux dans le but d’établir une communication et leur apprendre de simples règles sociales, comme attendre son tour. On utilisait des photos qui représentaient les émotions ou les activités de la vie quotidienne pour qu’ils puissent les reconnaître et les communiquer. Avant de partir je me demandais quelles activités faire, je cherchais beaucoup d’idées, de jeux à faire. Ensuite j’ai réalisé qu’il s’agissait surtout de prendre du temps pour chaque activité, de répéter la même chose mille fois pour qu’elle devienne familière et compréhensible pour les enfants, et de faire tout avec beaucoup de calme. Tout était lent, il fallait par exemple plus d’une demi-heure à Michael pour changer de pantalon… Pour moi, qui « cours toujours », c’était un vrai défi. Mais j’ai découvert que moi aussi je peux ralentir et que ça me va très bien ! Ensuite j’ai également découvert avoir moins de patience que ce que je pensais. Au début j’étais trop focalisée sur l’objectif de leur apprendre quelque chose. Sans même m’en rendre compte j’étais focalisée sur la « performance » avec la bonne intention de « faire tout ce que je peux pour aider ». Mais dans ce contexte la priorité était d’établir une relation de confiance avec eux parce que le travail se fait forcement à deux, à leur rythme. Cela me semble si évident maintenant.

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© Laura Fancello

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Projet de volontariat long terme au Sud

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NTS & JEUNES

« Sans même m’en rendre compte, j’étais focalisée sur la « performance » avec la bonne intention de « faire tout ce que je peux pour aider ». Mais dans ce contexte la priorité était d’établir une relation de confiance avec eux parce que le travail se fait forcement à deux, à leur rythme. Cela me semble si évident maintenant »

Puis j’ai découvert ne pas avoir besoin d’autant de confort que ce que l’on a en Belgique. Un simple logement, de l’eau de pluie pour se laver, tout cela ne m’a pas dérangé. Au contraire, quand je suis revenue en Belgique j’ai eu la sensation que tout était en plastique, trop nouveau pour être vrai, un peu artificiel. Et tout ici est entouré par des murs, on vit beaucoup moins en plein air. On est isolé du ciel par le plafond. On est isolé du terrain par plusieurs étages en-dessous de nous quand on est à l’intérieur et par le béton quand on est à l’extérieur. On est isolé des autres par les murs de nos appartements certes confortables mais vides. Cela me semble presque contre nature. Maintenant une année a passé depuis mon expérience en Ouganda et ça me semble déjà loin : c’est comme si la distance géographique, culturelle et de mode de vie se sommaient à la distance temporelle en l’amplifiant. Mais cette expérience reste bien présente dans mon cœur et en particulier la conscience qu’ « il y a un autre monde que celui où je vis ». Cette pensée

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me donne beaucoup de tranquillité vis-à-vis des difficultés du quotidien. Ça m’aide à relativiser et à mettre en question le mode de vie d’ici, ça me pousse à chercher autre chose. Je sais qu’il y a une autre manière de vivre et que moi-même je peux vivre de façon très différente, plus lentement, plus simplement. Enfin il y a une impression plus forte qui me reste : que la vie là-bas était plus « vraie » qu’ici. Et j’espère de continuer à m’en souvenir et à gratter la surface de plastique brillante de ce monde pour retrouver cette sensation et ne pas me laisser « endormir » encore une fois.

Laura Fancello

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

PAS UN HÔTEL

mais un « all in » d’expériences ! 27 ans, le boulot dont je rêvais, des amies, une famille, des activités toutes les semaines, des vacances tous les ans, des city trips réguliers… une vie à 200 à l’heure ! Mais une envie d’autre chose planait, de quelque chose de différent.

Voyager ? J’adore ! Mais, après mes derniers voyages j’avais une petite frustration… trop court ? Peut-être, certainement ! Mais il y avait autre chose dans ce goût de trop peu. Malgré les voyages en sacs à dos, dans des villages reculés en espérant s’éloigner des touristes, je me sentais, extérieure, telle une observatrice, une touriste. Une impression de ne pas vivre pleinement la vie des locaux. De ne pas vivre le voyage comme je le voudrais.

a été fort différente et très enrichissante ! Le point fort était l’hétérogénéité du groupe : des volontaires européens mais également des volontaires locaux, une coordinatrice thaïe et ses 2 stagiaires. Des volontaires de tout âge, style, mode de pensée… divergents. Notre coordinatrice organisait beaucoup de réunions entre les volontaires afin de connaitre notre ressentis tant concernant le projet en lui-même que la vie sur le camp.

La vie sur le camp ? Incroyable !

Partager plus avec les locaux… C’est ce dont j’avais envie ! Ne pas côtoyer les locaux mais vivre avec eux, autour d’un projet commun, avancer ensemble… Alors, je suis donc partie à la recherche d’une association qui proposait cela, pas évident de trouver une bonne assos ! Début août 2017, ça y est, je débarque en Thaïlande !

Nous avons changé trois fois d’école, sur deux îles différentes et donc visité deux îles, trois villages, trois écoles, toutes très différentes ! C’était un gros point fort, nous avons pu nous rendre compte des grandes différences entre une petite école de campagne et une plus grande école dans un village. Et cela nous a donc fort surpris lorsque nous sommes arrivées dans la seconde école !

Mon projet ? Educatif ! Apprentissage de l’anglais et animations avec des enfants scolarisés sur des îles du sud de la Thaïlande (Koh Yao Yai et Koh Yao Noi). L’association locale avec qui le SCI m’a mise en contact : Dalaa. Leur devise ? « Living Together ». C’était tout à fait ça, nous avons tout partagé avec le groupe durant 2 semaines : le projet, les activités, les repas, la chambre, les « douches », les tâches ménagères, et puis nos temps libres : entre jeux, rires, découvertes de nos cultures respectives, confidences…

Le côté génial de vivre au sein même des écoles est que celles-ci sont complètement ouvertes, les enfants débarquent tôt le matin, restent y jouer en fin d’après-midi, et reviennent le soir, parfois même en pyjama, pour profiter des infrastructures ! Cela nous a permis d’être plus proches de ces derniers. Hum… ceci dit, il ne faut pas être demandeur de luxe : toilettes sans chasse, pas toujours de douches, on dormait sur le sol, et le premier jour nos courses ont été mangées par des rats ! Mais tout ça n’est qu’un détail face à la richesse de ce qu’on peut vivre sur place, alors on prend tout cela dans le package de l’expérience tant déroutante que magnifique !

L’idée de vivre avec un groupe de volontaires était pour moi un plus mais pas une priorité. Ça aurait dû ! Pour Dalaa il n’était pas question d’uniquement apprendre la culture des locaux, mais bien d’avoir un échange inter-culturel entre locaux et volontaires mais aussi entre les volontaires eux-mêmes. J’ai déjà beaucoup vécu en groupe (scoutisme, colocation, sport collectif…) mais cette expérience de groupe

A côté de cela nous avons découvert l’ile entre volontaires, la plage le soir, on a été mangé un soir au restaurant pour un anniversaire, et surtout, nous sommes partis en week-end à Krabi tous ensemble ! Une team organisation s’est faite, et pour le budget, ceux qui avaient moins de moyens mettaient moins, les autres compensaient, il était impensable qu’on ne profite pas tous ensemble de ces quelques jours « off ».

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Projet de volontariat au Sud

© Estelle Cosnard

« Pour Dalaa il n’était pas question d’uniquement apprendre la culture des locaux, mais bien d’avoir un échange inter-culturel entre locaux et volontaires mais aussi entre les volontaires eux-mêmes »

Parfois, les instituteurs nous emmenaient visiter leur village, leur port… on sentaient l’envie de nous partager leur culture ce qui était davantage bénéfique pour nous !

Le projet ? Très chouette ! Nous rencontrions le corps professoral le premier jour afin de connaitre leurs attentes. Nous organisions nos groupes, nos activités, et puis le lendemain c’était parti pour mettre tout ça en pratique ! Nous étions assez libres sur la manière d’aborder les sujets (jeux, danse, sport…), tant qu’ils étaient en immersion, qu’ils apprenaient l’anglais et s’amusaient évidemment ! Toutes nos idées étaient les bienvenues ! En fin de journée on discutait de nos activités, les améliorait… Nous avons également participé au big cleaning day dans deux villages ! Enfin, certaines écoles nous ont organisé des visites de villages, des cours de cuisines locales… On était super bien accueilli !

E N FA

NTS & JEUNES

pas autant, tellement ils débordaient de gentillesses à notre égard. Par rapport à leur culture on les sent fiers et heureux de la partager. L’éducation y est très différente : ils enseignent énormément le respect des règles, du gouvernement, du roi de la reine… Les enfants filent droits (uniforme, chant le matin, les rangs sont droits, les enfants balayent en silence…). Les enfants étaient très timides dans la première école mais moins dans les plus grandes écoles plus centrales.

La difficulté ? L’adaptation au rythme ! Le premier jour notre réunion s’est déroulée en retard, n’était pas préparée… et là il vaut mieux se mettre directement dans le bain et ne pas voir les choses à l’occidentale ! Il ne faut pas s’attendre à ce que tout soit rythmé, organisé, ni vouloir avancer plus vite que la musique mais s’adapter à leur rythme, Cela n’a pas été inné pour ma part, mais après un jour sur place on est dans le moule et notre musique s’adapte à la leur ! Et pour notre plus grand bonheur ! C’est évidemment le retour à Bruxelles qui fut plus violent ! Si je devais résumer cette expérience ? Bonheur, découverte, joie, sourires, partage. Et un mot qui résumerait la vie sur le camp ?

Les Thaïlandais ?

« Together »

Gentils, serviables, accueillants, respectueux, reconnaissants, généreux, souriants.

L’association Dalaa a su faire passer sa devise…

Et tellement accueillants, gentils et généreux que c’était parfois gênant car ils semblaient très reconnaissants et j’avais l’impression qu’on n’en méritait pas tant, qu’on ne leur rendait

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Melissa Moretti

Volontaire au SCI

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La p'tite avant de partager vos expériences & photos de volontariat sur les réseaux sociaux

Vous allez bientôt partir en projet de volontariat, parfois très loin, où vous allez

Check-list inspirée de Radi-Aid www.radiaid.com/social-media-guide Comm How To unicat e The A Soci World al Med ia Guid : and Tr e For Volunt aveler eers s

#Giving

lture ixetacu 63 #m

167 #profite delarencontr e

oto epastaph 0 #nevol

Pensez-y ! Demandez-vous quelle est votre intention avant de partager un post. Soyez sûr·e que les personnes sur les photos en soient informées et d’accord. Essayez de connaitre le prénom et le contexte de la personne dont vous faites le portrait. Demandez-vous : « Est-ce que j’aurais apprécié être représenté·e de cette manière ? »

#Tuesday

First #Ma time keAf

teac ricaG hing reatA gain

Volun people teering pro doing spend their grams are ex someth panding ho ing me lidays or both rap during challenges aningful an gap years tra idly. An increa an d yo ve the ero ur trip. Us d opportu different. Th lling, while sing numb er of nit e these sion of at e four guies. This is yo world of soc the same dignit time y and respe iding princ ur go-to gu ial media your ex ct the right iples to en ide before poses sure and to perienc es abroaprivacy wh that you avo ile docu d. menti id ng

Proposez d’envoyer une copie de la photo à la personne photographiée. Evitez les généralisations et simplifications : dans le descriptif, présentez des personnes et des lieux précis. Soyez respectueux·euses des cultures et traditions et évitez des jugements des modes de vie différents du vôtre. Evitez de photographier les personnes dans des positions de vulnérabilité (ex. hôpitaux, mendicité). Evitez de vous représenter comme un héros de la situation.

Expo Photos Le SCI organise une expo photo lors du weekend de rentrée (20-22/09/19) au Domaine de Mozet et lors de la rencontre avec les partenaires Sud (en automne). Envoyez vos clichés à Sabina, nous les imprimerons :

sabina@scibelgium.be

Profitez de l’opportunité pour casser les stéréotypes (par exemple sur la pauvreté des populations du Sud) et pour raconter des histoires hors des sentiers battus ! Puisque vous avez la chance de faire des rencontres dans le cadre du volontariat, donnez une information nuancée et complexe sur la réalité rencontrée. Et avant tout, profitez de la rencontre et vivez-la pleinement : un appareil photo ou un smartphone peut créer une distance et vous place dans une position d’observateur.

Editeur responsable : Luc Henris | Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles | Imprimé sur papier recyclé

rencontrer des personnes de cultures et modes de vies très différents du nôtre. Vous allez probablement prendre des photos et partager votre vécu sur les réseaux sociaux. Du coup nous vous proposons un petit guide pour communiquer dans le respect des autres et pour éviter les représentations stéréotypées…

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Le SCIlophone n°83  

A la une de notre trimestriel, notre dossier : "Utopies, c'est pour bientôt ?"

Le SCIlophone n°83  

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