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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

LE SCILOPHONE N° 82

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 Agrément : P006706

JANVIER / FÉVRIER / MARS 2019

DOSSIER

L’INDUSTRIE DE LA MODE

© Geoffroy Dussart

déshabille les pays du Sud

ENJEUX INTERNATIONAUX

REGARD DU SUD

Argentine : les femmes se mobilisent pour leurs droits

Une autre façon de se moquer

TÉMOIGNAGES

Interviews de nos partenaires de Bolivie et du Zimbabwe

Ouganda : du choc culturel à l’interrogation

PARTENARIAT SUD

ALTERNATIVE POSITIVE De la fash fashion à la slow fashion

Une autre façon de lire le monde


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Regard Sud

La parenté à plaisanterie, une richesse culturelle

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Partenariat Sud

ZIMBABWE / Jeune et révoltée

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B OLIVIE / Les partenariats nous 08 permettent de recevoir un feedback très important sur nos pratiques

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© Virginie Nguyen Hoang / Collectif Huma - INDE

Enjeux internationaux Où vont les femmes d’Argentine ?

L’INDUSTRIE DE LA MODE déshabille les pays du Sud

Alternative positive

Allez zou ! Vers une mode plus responsable avec des vêtements 100% « Récup’ »

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DOSSIER

Témoignage L’Ouganda c’est …

Agenda 2019 Apéros d'infos et formations outils péda

Introduction

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MEXIQUE / Quand la mode vole l’identité

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INDE

/ Contre le pouvoir des grandes marques, on peut résister

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PALESTINE / La raison de notre défilé, revendiquer notre culture !

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BELGIQUE / Une autre façon d’être à la mode

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Le SCI - Projets internationaux asbl est reconnu comme : • ONG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) • Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles

SCI-PROJETS INTERNATIONAUX Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles T 02 / 649.07.38 Liège : Rue du Beau-Mur, 50 • 4030 Liège T 04 / 223.39.80 ABONNEZ-VOUS AU SCILOPHONE ! Devenez membre SCI pour 15 €/an et recevez votre trimestriel : Compte Triodos BE09 5230 8029 4857 Communication : cotisation annuelle

WWW.SCIBELGIUM.BE

Ils·elles ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone, trimestriel du SCI-Projets internationaux, est avant tout le magazine des volontaires du SCI !

Giorgia Boldrini, Silvia Coca Córdova, Laure Derenne, Laetitia Ingabire, Sabina Jaworek, Aïssa Karanta, Germain Ladam, Marie Marlaire, Julie-Cerise Moers, Juliette Pecqueux, Yvette Emelda Phiri, Abdulhakim Sabbah, Gabriela Tatiana Zavallos  

Vous désirez partager une réflexion concernant le développement, les relations internationales, l'interculturalité ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos projets ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via : manu@scibelgium.be

Coordination de publication : Emmanuel Toussaint / Mise en page : Cindy Marchal / Comité de rédaction : Nancy Darding, Marjorie Kupper, Sergio Raimundo, Marie Marlaire, Emmanuel Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek / Illustrations originales : Jean-François Vallée, Geoffroy Dussart, Gaëtan Van Landewyck / Photos sans © : SCI-Projets Internationaux / Relecture orthographique : Marie Marlaire et Emmanuel Toussaint


ÉDITO

06 © SCI - BELGIQUE

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© AFP PHOTO / TELAM / REAUL Ferrari - ARGENTINE

© Silvia Coca - MEXIQUE

© www.cerise.be - BELGIQUE

La couchette du haut « Des excuses ! Je lui ai dit : les humains sont très bêtes. Ils oublient tout. Je lui ai dit : ne t’inquiète pas. L’être humain quitte ce monde bientôt. Et alors l’ours aura à nouveau la couchette du haut » 1. Dans ce superbe roman de Richard Powers, un papa, américain, réfugié chinois, explique à sa petite fille ce qu’il a baragouiné, en mandarin, dans une rivière, à un ours mécontent de les voir envahir son territoire majestueux de beauté. Convaincu par l’argumentation, l’ours est retourné pépère dans sa forêt, en attendant la place. « Quand l’être humain quittera, bientôt, ce monde, l’ours aura à nouveau la couchette du haut ». Cette parabole est sublime non ? Moi je trouve. En quelques mots, 3 phrases : un résumé de l’intelligence humaine. On  oublie tout. Ce qui nous nourrit, ce qui nous tue. Et on fonce, les yeux vers le sol et le cul dressé, comme un taureau enragé, en moins subtil. Et on produit, et on consomme, et on reproduit, et on surconsomme… Pour enrichir les uns, extravagamment, et faire survivre les autres, jobs jobs jobs, à tout prix. La terre surchauffe, s’épuise, étouffe, se stérilise. Un jour, à défaut, on quittera la couchette du haut. On quittera aussi celle du bas ; on partira, c’est tout. C’est rien ; continuons ; jobs jobs jobbons… Les uns ont faim, les autres ont froid ; faut les noyer… on ne peut accueillir la misère du monde. Surtout pas la misère, cachons cela, ça pourrait faire peur aux jobs jobs jobbistes.

Et d’ailleurs, ça leur fait peur ; ça leur fout, vraiment, les jetons. Et finalement, ça arrange pas mal les vendeurs de jobs jobs jobs à bon marché. La peur et la division, c’est leur fonds de commerce ; ça leur rapporte des voix. Et ça renforce leur job job job. Bon ; si on essayait autre chose. Par exemple : désobéir. Pas en jaune non. Ceux-là savent désobéir, certes. Mais n’ont sans doute pas compris à quoi ; pas tout à fait. Mais il y a ces lycéens, qui débarquent en ville tous les jeudis. Qu’ils continuent, jusqu’au bout ; leur combat vaut tous les cours du monde. Si on les rejoignait ? Il y a aussi les gens qui, du côté du parc Maximilien, refusent l’innommable. Se soucient comme de leur première chaussette du discours sur l’invasion ; discours imbécile, mais malheureusement porteur. Si on conserve encore un peu, un petit peu, la couchette du haut, ou celle du bas, peu importe, ce sera grâce à ceux-là. A ceux qui disent non. Alors continuons à dire non, ensemble. Quelles que soit les harangues préélectorales, et les gonflements pectoraux postélectoraux. Disons non, ensemble. Refusons de job, job, jobber, et pensons… Refusons. Avec notre intelligence, et nos tripes. Un jour, c’est sûr, on quittera le monde ; la couchette du haut sera libre. L’enjeu, le vrai : aurons-nous laissé quelqu’un, un ours, ou qui que ce soit de vivant, pour l’occuper ?

Pascal Duterme

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Coordinateur du SCI-Projets Internationaux

R  ichard Powers, dans « L’Arbre-Monde », Edition Le Cherche midi

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REGARD SUD

LA PARENTÉ À PLAISANTERIE Une richesse culturelle

Autrice indépendante, Aïssa nous propose un regard Sud original et décalé. Elle a déjà écrit dans le SCIlophone n°80. Dans ce numéro-ci, ce sont les moqueries codées d’Afrique occidentale qui sont l’objet de sa chronique.

Niamey. A la banque, devant un guichet, une longue file d’attente. Un homme arrive, et d’un pas sûr, passe devant et va se poster en tête, ignorant les regards désapprobateurs. - Il faut être un Bagobiri pour agir de la sorte, éclate une femme. Quand il s’agit d’argent, ils oublient les règles de bienséance. Ils n’y peuvent rien, c’est comme ça ! Les Bagobiri se laissent toujours guider par leur cupidité. - Et les Zarma, alors ? Rétorque l’impertinent. N’est-ce pas pareil quand ils se retrouvent devant un plat de kopto bien assaisonné ? ». Il y eut un silence, un court moment, et les rires fusèrent : c’est la « parenté à plaisanterie » 1 ou « cousinage à plaisanterie », ce jeu de railleries, d’ironies et d’impolitesses codifiées, qu’on retrouve surtout en Afrique occidentale. L’anthropologue et ethnographe britannique Radcliffe-Brown en donne une définition simple : « C’est une relation entre deux personnes dans laquelle l’une est autorisée par la coutume, et dans certains cas, obligée, de taquiner l’autre ou de s’en moquer ; l’autre de son côté ne doit pas en prendre ombrage ». La parenté à plaisanterie s’apprend dès la petite enfance parce que présente au sein de la famille. Les grands-mères chantent volontiers des berceuses gentiment moqueuses à leur petitefille, une épouse plaisante avec ses beaux-frères, les cousins germains entre eux. Dans certains pays 2, elle concerne des personnes de patronymes différents, les familles Diarra et Traoré, ou Ndiaye et Diop. Aussi, un membre de la famille Ndiaye peut-il, au cours d’une joute verbale, sans crainte, traiter un membre de la famille Diop de gourmand, de poltron voire de voleur, et cela sans que personne ne soit offusqué. Enfin, on la retrouve au niveau des ethnies, dogon et bozo (Mali), kanouri et peulh, touareg et zarma (Niger), peulhs et sérères (Sénégal), samo et mossi (Burkina Faso), pour ne citer que ces cas. On ne connaît pas véritablement les origines de cette tradition. Plusieurs hypothèses sont avancées. Certains chercheurs

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pensent qu’elle date de la fin du 19ème siècle, alors que d'autres estiment qu’elle est plus ancienne et peut avoir pris source au moment où le Sahara était encore un espace de concentration des peuples. Pour les historiens, elle ferait suite à des guerres à la fin desquelles les ethnies auraient décidé d’un pacte de non-agression. Quant aux griots, historiens de la généalogie, ils disent que nous devons son instauration à Soundiata Keïta, au moment de la fondation de l'Empire du Mali. Ce qui est certain, c’est qu’elle s’est bien implantée dans la sous-région, à ce qui correspondrait à peu près à l’Empire mandingue au moment de son apogée (une partie des actuels Mali, Sénégal, Guinée, Niger, Gambie…), et même au-delà 3. Offrant divers visages, commode, praticable à tout moment, très appréciée et très fréquente, elle s’est insérée dans les interstices de la vie sociale, courant les rues, les maisons, les champs, les marchés. Elle est présente lors des baptêmes, des mariages et même lors des funérailles. Comme son nom l’indique, la parenté à plaisanteries est faite de plaisanteries. On aborde tous les sujets, il n’y a pas de tabou. Mais ce sont en général les petits travers et les habitudes d’une ethnie (nourriture, langue, habillement…) qui servent de prétexte. Chaque acteur se moque de son adversaire et du groupe de celui-ci et leur prête des défauts ou des comportements peu appréciés, qui ne sont pas forcément vérifiés. Au Niger par exemple, les sonrhaï ont la réputation de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas et les railleries qui leur sont adressées rappellent très souvent ce « trait de caractère ». Chacun accepte, de bon cœur, la critique de l’autre. Et c’est là que réside la particularité et même la sacralité de cette tradition : on ne se fâche pas, on ne s’en prend pas à un parent à plaisanterie, on ne verse pas de sang. Au contraire, on a l’obligation de lui apporter aide et soutien. En vertu de cette parenté fictive instituée par la coutume, toutes les ethnies se considèrent comme cousines. Pratique traditionnelle au service de la paix, elle a pour objectif d’asseoir et de pérenniser l’esprit de fraternité et de solidarité entre les différents groupes ethniques. La parenté

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La parenté à plaisanterie, une richesse culturelle

© Gaëtan Van Landewyck

« Pratique traditionnelle au service de la paix, elle a pour objectif d’asseoir et de pérenniser l’esprit de fraternité et de solidarité entre les différents groupes ethniques » à plaisanterie permet, au gré des rencontres, de tisser des liens moins formels, moins chargés des lourdeurs de la civilité. On n’a nul besoin de se connaître, non plus qu’un ami commun fasse les présentations. Aussitôt qu’on repère un parent – ou une parente – à plaisanterie (à travers sa langue ou ses scarifications ethniques), on peut se permettre de foncer droit sur lui, de l’interpeller par un ethnonyme ou un surnom drôle et d’engager « d’amusantes hostilités ». Les relations à plaisanteries font mieux. Dans des sociétés à castes où l’origine des personnes prend toute son importance, elles effacent les distances sociales, permettant ainsi de se retrouver sur le même pied d’égalité, raison pour laquelle elles sont très présentes dans des endroits hiérarchisés comme les administrations. Ouvrier, ministre ou commerçant, on « attaque » tout le monde. Bref, la parenté à plaisanterie sert à faciliter le vivre ensemble, en dépit des bizarreries et des différences culturelles de l’autre.

Ces dernières années, on assiste à une véritable promotion de la vieille tradition dans les pays ouest-africains. Les politiques se la réapproprient, mettant en avant son côté « mécanisme traditionnel de prévention des conflits », voyant en elle « un outil de régulation sociale ».

Mais cette liberté de ton et de comportement ne se retrouve pas uniquement dans l’expression orale. On la rencontre souvent dans la littérature africaine où elle se cache sous des phrases ou des mots anodins. C’est elle qui transparait dans cette interpellation familière « d’esclave » que se lancent en général les faux protagonistes, « Eh bambara dion ! » dans Les bouts de bois de dieu du Sénégalais Sembène Ousmane. L’écrivain guinéen Camara Laye l’utilise également dans L’enfant noir, lorsqu’il évoque sa grand-mère qui accueille « son petit mari » pendant les vacances.

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Ses promoteurs soulignent l’absence de conflits interethniques majeurs dans les pays où est utilisé « l’ancestral langage antixénophobie ». Un exemple ? Au plus fort de la rébellion touarègue, l’un des conflits les plus importants qu’ait jamais connu le Niger, les Touaregs ne se sont jamais attaqués aux Zarma ou au Sonrhaï. Le faire aurait signifié rompre un pacte millénaire. Alors, à vos moqueries !

Aïssa Karanta Rédactrice volontaire au SCI

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 ’est l’anthropologue américain Robert Lowie, qui le premier, utilisa ce terme C de « joking relationship », après des études menées dans le nord-américain sur les relations de plaisanteries et d’insultes tolérées chez les Indiens Crow, Mandan et Hidatsa, entre certaines catégories d’individus de même clan, mais aussi entre parents par alliance. L’expression sera reprise par l’ethnologue français Marcel Mauss qui la traduira en « relation à plaisanterie ».

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Très peu au Niger, mais dans les pays limitrophes.

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 n retrouve la parenté à plaisanterie dans plusieurs autres pays ouest-africains, O en plus de ceux mentionnés dans le texte, comme la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Nigéria… Mais également à Madagascar.

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PARTENARIAT SUD

JEUNE ET RÉVOLTÉE Ecouter Yvette et vous retransmettre son dynamisme et la rapidité de sa parole et de sa pensée n’est pas aisé. Quelques semaines après cette conversation animée, je reste avec l’image d’une jeune femme qui perçoit avec clarté et justesse beaucoup de choses dans sa société et qui porte en elle l’indignation mais aussi l’énergie nécessaire pour parcourir le chemin vers le changement. Rencontre avec Yvette Phiri de notre association partenaire « Zimbabwe Workcamps Association » (ZWA).

SCI : Peux-tu te présenter à nos lecteurs ? Yvette : Je m’appelle Yvette Emelda PHIRI, j’ai 19 ans et je viens du Zimbabwe. Je suis volontaire pour l’association ZWA.

Quelle problématique est importante pour toi ? La chose qui me tient à cœur actuellement et pour laquelle j’aimerais m’engager, c’est la question des droits des femmes. Je voulais faire des études de droit pour pouvoir changer directement les lois et avoir un impact sur la situation des femmes dans mon pays. Mais comme il y a beaucoup de corruption au Zimbabwe, si tu ne connais pas des personnes haut placées dans les universités, c’est difficile d’être acceptée pour les études de droit… Donc pour le moment je n’y ai pas accès. Mon père m’a mis la pression pour que je commence des études et j’ai donc commencé en mars dans le domaine du travail social. Tant des choses me révoltent. Les femmes sont en général exclues de la sphère de la prise de décisions, que ce soit au sein de la famille ou de la société. On vit dans un système patriarcal dans lequel la femme est supposée être obéissante à son mari. Il y a des traditions très fortes qui ne considèrent pas la femme comme une personne autonome et qui ne sont pas favorables aux femmes. Il y a par exemple la coutume de ‘kougaranaka’ qui dit que si ton mari meurt, c’est son frère qui doit te prendre comme épouse. Et c’est difficile de s’y opposer, la pression sociale est tellement forte, que si tu le fais, tu risques d’être reniée par ta famille.

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Il y a aussi toujours des mariages avec des filles mineures. C’est souvent en lien avec la pauvreté et la situation économique difficile des parents. Ils décident de donner leur fille en mariage à un homme plus âgé. Souvent d’ailleurs à un homme qui a déjà des nombreuses épouses. Heureusement la loi a changé en 2016 et les personnes qui n’ont pas 18 ans ne peuvent plus se marier. Même si ça n’efface pas complètement le problème puisque la pratique existe toujours officieusement, mais c’est déjà une avancée. L’autre chose pour laquelle on devrait avancer ce sont les droits reproductifs et l’éducation à la sexualité. Au Zimbabwe beaucoup d’adolescentes enceintes prématurément abandonnent l’école. Par peur d’être rejetées par les pères de leur bébé et de provoquer la honte familiale, beaucoup de filles se tournent vers des avortements clandestins qui peuvent mal tourner… L’avortement n’est pas légal au Zimbabwe. L’année dernière, une fille de mon village est tombée enceinte et s’est suicidée. Elle était encore à l’école et avait peur de la réaction de ses parents. Les filles paniquent aussi parce que c’est compliqué financièrement de gérer l’arrivée d’un enfant si elle se retrouvent seules. Elles risquent également de se faire renvoyer de l’école et de devoir arrêter leurs études… Il y a maintenant des campagnes de sensibilisation qui encouragent l’abstinence sexuelle ou l’utilisation de moyens de contraception. Les préservatifs sont distribués gratuitement. On avait aussi des cours d’éducation sexuelle à l’université. Nos parents évidemment n’en ont pas parlé avec nous, donc beaucoup de jeunes sont mal informés, du coup ça finit mal… Il y a aussi beaucoup d’influenceurs sur les réseaux sociaux qui parlent de ça et c’est une manière très en vogue maintenant d’accéder aux jeunes.

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Zimbabwe Workcamps Association

Quelle est la situation politique ? Et est-ce que les jeunes s’intéressent à la politique ? Disons qu’officiellement, on est en démocratie, mais ce n’est pas vrai. Le président a tous les pouvoirs. En août on a eu des élections présidentielles suite au départ de Mugabe, et j’ai voté, pour la première fois ! Mais il y a eu des suspicions de fraude, parce que c’est l’ancien bras droit de Mugabé qui a été élu… Il y a eu des violences ensuite… Bref, c’est toujours assez chaud et chaotique. Les jeunes commencent à prendre conscience de l’importance de la politique, il y a des mini partis qui s’organisent à l’université. On nous dit que nous sommes l’avenir de notre pays et les jeunes se révoltent et disent au pouvoir : « vous êtes en train de détruire notre avenir ! ». Il y a des changements…

Et la place des femmes dans la politique ? Il y a quelques femmes au gouvernement, mais ce n’est pas équitable. Dans le gouvernement précédent il y avait une seule femme. Dans la mentalité des gens la situation est trop chaotique pour le moment au Zimbabwe pour que les femmes puissent la gérer. Il y a un tel chaos : les violences, l’inflation, la corruption… Comment les hommes peuvent dire qu’ils gèrent la politique en ayant ces résultats ?!? Je suis sûre que ma mère pourrait mieux gérer ça, elle qui arrive à gérer la famille dans tous ses aspects organisationnels et financiers. Je pense que les femmes prouvent quotidiennement leurs capacités d’organisation et de gestion ! Si on leur donnait plus d’opportunités il pourrait y avoir des changements, mais tant qu’on reste empêtré dans la corruption et le patriarcat, rien ne peut changer.

Propos recueillis par Sabina Jaworek

Responsable com’ au SCI

QUESTION DE VÊTEMENTS Tu portes un tee-shirt ‘Fast fashion is not for free, someone has to pay for it’, c’est quoi ? Quand on était en Allemagne, on a fait avec le SCI-Allemagne un projet de sensibilisation dans les écoles au ‘fast fashion’, l’achat très fréquent de vêtements neufs et pas chers. Il y a énormément de jeunes qui consomment frénétiquement parce qu’ils doivent suivre la mode à tout prix. Via la campagne de sensibilisation, on essayait de leur faire prendre conscience de l’envers de cette industrie, des conditions de travail dans les usines en Asie et de les encourager à envisager la mode autrement. Comme par exemple acheter une belle pièce plus chère qu’on pourra porter plusieurs fois et garder longtemps. Ou chercher des vêtements qui sont produits localement et éthiquement. Ou encore privilégier les vêtements de seconde main.

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Avant de venir en Europe je n’avais moi-même pas conscience de tout ça. Personnellement j’achetais beaucoup en seconde main. Je trouvais que c’était bien que le Zimbabwe importe beaucoup de vêtements de seconde main, parce qu’ils ne sont pas chers et donc accessibles à tout le monde. Mais après j’ai commencé à voir cette question plus largement et découvrir que ces vêtements viennent d’Europe via le Mozambique et qu’avant, ils ont été produits au Bangladesh ou au Vietnam. Du coup il n’y a plus de production locale de vêtements et des usines et des ateliers ont fermés parce qu’ils n’étaient plus rentables, les emplois locaux et le savoir local disparaissent… Donc l’achat de vêtements de seconde main peut aussi avoir des conséquences négatives sur la société…

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PARTENARIAT SUD

« LES PARTENARIATS NOUS PERMETTENT DE RECEVOIR UN FEEDBACK TRÈS IMPORTANT SUR NOS PRATIQUES » Volontaire expérimentée, féministe engagée, intellectuelle les pieds sur terre, Gabriela a participé au programme accueil Sud en octobre 2018. J’en ai profité pour la rencontrer et parler avec elle de son parcours, du volontariat, du partenariat et de la situation des femmes en Bolivie.

SCI : Peux-tu te présenter en quelques mots Gabriela ? Gabriela : Je m’appelle Gabriela Tatiana Sejas Zavallos, je viens de Bolivie, de la ville de Cochabamba, et j’ai 35 ans. J’ai étudié le Droit et les Sciences Politiques à l’université. Travailler dans le milieu associatif est un choix qui est lié à deux facteurs. D’une part, à l’influence de mon père qui a étudié les Sciences Politiques en Russie et qui me parlait souvent des enjeux sociaux de manière générale. Mon père était très impliqué dans plusieurs syndicats et grâce à lui, j’ai compris que par le biais des lois et de l’éducation, il est possible d’accomplir beaucoup de choses. D’autre part, j’aime écrire, dessiner, et je ressentais un manque, un vide en travaillant dans le milieu du Droit.

Et à quel moment as-tu « fait le pas » de chercher un travail qui accorde plus de place à la créativité ? Au début, je changeais fréquemment de travail, j’en ai fait 3 à la suite et le dernier était une position de consultante pour le projet « raising families » [élever des familles]. Je me suis rendue compte que j’aime vraiment beaucoup ce genre de projets. De plus ma fonction de consultante permettait de lier droit et éducation et de découvrir de nombreuses associations, comme « Red Tinku » où j’ai fait mes débuts. Comme je cherchais une activité alternative, je m’y suis investie bénévolement 1. J’ai commencé par de simples traductions de l’espagnol à l’anglais. Ensuite je me suis impliquée de plus en plus et j’ai eu l’occasion de faire un volontariat d’un mois en Argentine et c’est là que je me suis vraiment rendue compte de ce qu’est le volontariat.

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C  e n’est pas quelque chose de commun dans mon pays.

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Peux-tu présenter Red Tinku ? C’est un mouvement social qui est né en 1998 et est depuis totalement autonome. Au début il s’intéressait à la problématique de l’eau potable. Dans certains quartiers de ma ville on ne recevait de l’eau qu’une fois par semaine. Ça a d’ailleurs inspiré un film qui s’appelle « Tambien la lluvia ». La première chose que Red Tinku ait fait est de mobiliser les jeunes des universités et de mettre les gens en réseau : l’idée, c’est qu’en travaillant ensemble, il nous est possible d’accomplir ce que l’on veut. C’est l’origine du nom de l’association « Red » qui signifie réseau en espagnol et Tinku qui est un mot quechua qui veut dire rencontrer et derrière se trouve l’idée d’un engagement. De ce fait, L’association est très liée aux mouvements syndicalistes et son principal atout est de faire le lien entre les différents groupes : tant des associations alternatives que des institutions étatiques. Les principaux thèmes de l’action de Red Tinku sont l’environnement, l’interculturalité, les droits humains et les droits de la Pacha Mama, de la Terre Mère. Nous croyons que tout est lié : la Terre, les humains, les animaux, l’environnement et qu’il est important de voir ces choses dans leur globalité.

Et que met en place cette association pour défendre ces valeurs ? Nous utilisons l’éducation populaire car nous croyons qu’associer la pratique et le fait d’être en groupe rend les apprenants plus actifs par rapport aux thèmes précédemment cités. Plus actif que si on leur donne des ordres sur ce qu’ils devraient faire. Nous mettons donc en place des ateliers d’éducation populaire et organisons des assemblées populaires pour discuter de différents sujets liés à nos valeurs. Nous organisons également des projets de volontariat à Cochabamba.

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ARI Bolivia

Pour toi, qu’est-ce que le volontariat ? Pour moi, être volontaire c’est agir, s’engager socialement. Le volontariat n’est pas seulement individuel, l’important c’est l’impact sur les autres. Le volontariat m’a appris que si quelque chose de bon t’arrive, il est possible de partager ça avec d’autres et de construire la convivialité et la solidarité par un système de donnant-donnant sans que l’argent ne soit impliqué. Le volontariat est quelque chose qui se propage de plus en plus dans mon pays aujourd‘hui. De plus en plus de femmes s’impliquent. Pour faire le lien avec mon expérience de volontariat, voyager seule en tant que femme est quelque chose de très peu commun chez moi. Lorsque j’ai participé à un projet de volontariat en Argentine, j’ai dû surmonter ma nervosité et abandonner ma peur de l’inconnu. C’est ça aussi le volontariat et ce que ça apporte à nos volontaires.

L’égalité des genres est une lutte qui t’est chère ? C’est un sujet très important car mon pays possède malheureusement le taux le plus élevé de violence faite aux femmes en Amérique latine et de manière plus prononcée encore à Cochabamba. C’est une situation très délicate car à cela s’ajoute un fort taux de féminicide. Les chiffres sont choquants, on peut voir tous les jours dans les médias au moins un cas de violences faites aux femmes. Il faut se poser des questions telles que « Pourquoi ces choses arrivent ? » et trouver une réponse qui nous permette d’agir. Dans ce sens, j’ai commencé à travailler avec une association nommée ARI Bolivia. C’est une petite association qui a vu le jour en 2016, et qui se concentre sur l’égalité des genres et l’éducation alternative. « ARI » vient également du quechua et veut dire « trouver un compromis, faire ensemble ». L’association a lancé un projet sur la construction d’une égalité et manquait de volontaires. Mes amis de l’université m’ont rejoint pour donner un coup de main, nous étions une demi-douzaine. Nous avons alors pris contact avec une association de travailleuses venant d’une communauté indigène qui a migré à la ville. Des travailleuses domestiques

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qui ont de grandes difficultés à trouver un travail. La discrimination est si grande qu’elles ne sont pas à l’abri du trafic d’êtres humains. Couplé à la violence, ce sont les deux grandes problématiques de la région. Nous avons donc travaillé avec ces femmes et avons essayé de les préparer au mieux, par exemple en les sensibilisant à ne pas suivre n’importe quelle offre de travail. Les gens font confiance plus vite lorsque leurs besoins vitaux ne sont pas satisfaits et qu’ils sont fragilisés. Nous nous sommes concentrés sur les femmes de cette association mais aussi sur leur entourage. Nous avons travaillé à sensibiliser leur famille via nos ateliers. C’est important de toucher tout le monde car il n’y a pas que les femmes que ça touche, il faut avoir une vision et une action plus globale. Nous discutons souvent des rôles genrés avec les deux seuls hommes de cette association de travailleuses. Bien souvent eux aussi sont discriminés car le travail domestique est vu comme dégradant pour un homme. Nous avons le discours qu’il ne faut pas avoir honte, qu’un travail est un travail. Nous faisons également le lien avec la communauté LGBT, notamment car mon pays était encore très traditionnel concernant cela jusqu’à 2011-2012.

Quelle est ta vision du partenariat ? Quelles sont tes attentes pour une future collaboration entre ARI Bolivia et le SCI ? Je pense que c’est bénéfique de pouvoir envoyer des volontaires ici en Belgique pour qu’ils et elles puissent s’enrichir personnellement. Un peu comme ce qui m’est arrivé en Argentine. Les partenariats nous permettent de recevoir un feedback très important sur nos pratiques pour pouvoir les mettre à jour selon les besoins. Ce que je vis en ce moment est un bon exemple : j’ai un œil nouveau sur nos activités depuis que je suis arrivée ici.

Propos recueillis par Germain Ladam

Stagiaire au SCI et membre du groupe Alter’Anim

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ENJEUX INTERNATIONAUX

OÙ VONT LES FEMMES D’ARGENTINE ? L’Argentine est un pays de migrants et d’esclaves au passé teinté par la colonisation, la traite des esclaves au 17ème siècle et l’immigration des Européens aux 19ème et 20ème siècles. Qu’est-ce qu’un Argentin ? Il est complexe pour eux-mêmes de le décrire. Cette complexité s’est traduite dans la naissance de plusieurs mouvements de revendication d’indigènes, d’afro-descendants et de femmes. Je vous propose de découvrir les moments essentiels qui ont défini les mouvements féministes en Argentine au cours de ces dernières années dans leur variété en partant d’une brève parenthèse historique.

L’Argentine s’est constituée en Etat Le rôle de l’Eglise dans l’Etat est souverain en 1816 après une guerre crucial pour comprendre la gravité d’indépendance contre l’Espagne. Pour des revendications. L’Argentine est permettre la consolidation de l’Etat, une démocratie parlementaire où l’élite au pouvoir (d’origine européenne l’Etat et l’Eglise ne sont pas séparés. et anciens colons) a travaillé sur un Celle-ci était fortement ancrée en récit national basé sur les origines Argentine depuis la colonisation, européennes de sa population et avec la confrérie des Jésuites qui s’est de sa culture et la supériorité de installée dans le pays dans le but de celles-ci sur la population indigène ou christianiser la population et de gérer © https://www.bbc.com/mundo/noticias-america-latina-37718086 afro descendante. Il s’agit d’un récit les terres. L’Eglise a, par conséquent, Cette Image est devenue virale en 2016 en tant que logo du mouvement nationaliste avec l’intention d’unifier et influencé la morale et l’éthique des avec la légende : « À partir de maintenant on organisera une protestation massive où toutes les femmes doivent enlever leur photo de profil pacifier la population, qui a construit lois étatiques, tout comme les mœurs et mettre cette photo comme réponse à la violence faite aux femmes » l’identité blanche et occidentalisée de et les mentalités de la société. l’Argentine. Récit qui tend à généraliser L’Eglise a ainsi jeté les bases d’une société conservatrice qui a et à universaliser le féminisme, sans prendre en compte les subi la censure et l’austérité pendant deux dictatures militaires, différentes situations des femmes. où les femmes sont restées sous silence, au moins du point de vue publique. La dictature du General Videla entre Pourtant, quand on va dans ce pays, on se rend vite compte 1976 et 1983 fut le cadre du mouvement des Mères et des de l’absurdité de ce discours car la réalité est une mixité Grands-Mères de la Plaza de Mayo, lesquelles ont, à partir de totale de personnes d’origines et d’horizons différents. C’est 1977, revendiqué justice pour les « desaparecidos ». Leurs pourquoi il est difficile de dire que le féminisme argentin est enfants « disparus » victimes d’enlèvements forcés qui ont été uniforme et unique. Il y a des femmes d’origine africaine, des secrètement arrêtés et tués pendant la dictature. indigènes, des migrantes sud-américaines et des migrantes européennes. C’est un melting-pot de personnes avec des Ce traumatisme peut aider à comprendre où en est le pays passés différents et des revendications différentes. Il y a aujourd’hui, où vont les femmes en Argentine. néanmoins des luttes convergentes dans les féminismes argentins d’aujourd’hui. Tous luttent contre le patriarcat et À partir de 2014, les cercles féministes ont commencé à le machisme d’Etat, contre la présence de l’Eglise catholique mettre en place des cycles de lecture des poèmes de la poète moralisatrice, pour la libération des droits de la femme sur mexicaine Susana Chavez, intellectuelle militante pour les le corps, contre les violences faites aux femmes et donc droits humains assassinée en 2011, créatrice en 1995 de contre l’Etat et la justice complice.

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Les femmes se mobilisent pour leurs droits

© http://agendalomza.com.ar/mendoza/2018/10/15/enm-dos-mujeres-mendocinas-estan-detenidas-en-trelew/ Image emblématique du rassemblement annuel des femmes à Trelew en Patagonie : 55 000 femmes se sont mobilisées lors de cette journée

« Malgré la diversité des origines, il existe des luttes convergentes dans les féminismes argentins : tous luttent contre le patriarcat et le machisme d’Etat, contre la présence de l’Eglise catholique moralisatrice, pour la libération des droits de la femme sur le corps, contre les violences faites aux femmes et donc contre l’Etat et la justice complice »

l’expression « Ni una muerta mas » (en fr : « Pas une morte de plus »), pour sensibiliser aux assassinats de femmes au Mexique et dans sa ville natale, Ciudad Juarez. Ce slogan lança le mouvement « Ni Una Menos » (en fr  : « Pas  Une de Moins ») qui, en 2015, mobilisa 300  000  femmes à Buenos  Aires pour protester contre les violences faites aux femmes, notamment le féminicide 1. En 2015, c’est l’assassinat d’une jeune femme de 14 ans enceinte qui a été le déclencheur de la mobilisation. D’autres assassinats furent relevés par la presse et cela fit naitre une rage sociale dans tout le pays. L’Etat, la justice et la police sont les premiers visés et accusés de complicité vis-à-vis de l’impunité des coupables de féminicide. En Argentine, le meurtre pour la simple raison d’être femme est considéré comme un crime punissable depuis 2012, mais cela peine à se faire reconnaitre dans les tribunaux.

cette fois-ci est l’intervention de la part de policiers sur des femmes faisant du topless sur une plage de Buenos Aires. Le comportement, jugé pervers et immoral, a conduit à l’éloignement de ces femmes de la plage sous peine d’amende ou de prison). Les femmes ont réagi en manifestant contre la sexualisation du corps féminin de la part de l’appareil judiciaire et policier, présent pour sanctionner un corps dénudé mais absent pour rendre justice à une femme meurtrie. Certains articles sur cette manifestation rapportent les opinions d’hommes et de femmes déclarant que « si une femme se déshabille dans les lieux publics il ne faut pas s’étonner si on veut la toucher ». Ceci montre à quel point la culture du viol est normalisée dans les mentalités. Des mœurs qui changent, des comportements qui se libèrent, se heurtent à des lois et mentalités conservatrices qui entraînent des inégalités.

D’autres essors démontrent que le mouvement féministe prend une ampleur sans précèdent. Le « Tetazo » fut une protestation contre le machisme et le patriarcat dénonçant une justice argentine inégalitaire. L’épisode déclencheur

Ces deux luttes se réunissent dans celle des « Foulards Verts », désignant le mouvement pro-IVG. L’accès à un avortement gratuit et sécurisé est déjà un débat moral, social et politique qui a comme plus grands opposants l’Eglise Catholique et

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Les femmes se mobilisent pour leurs droits

les élites. Le droit à l’avortement n’est pas encore un fait en Argentine, malgré une loi sanctionnant la possibilité d’arrêter la grossesse en cas de risques de santé pour la mère. L’objection de conscience dans les hôpitaux publics reste une grande réalité. Les femmes peuvent trouver quelqu’un qui leur donnera ce service médical uniquement dans les cliniques privées pour des milliers de dollars 2 ou dans des conditions insalubres et clandestines. Les sanctions en cas d’avortement sont sévères et la haine contre les pro-IVG grandit sous l’empreinte du Pape François 3. La violence faite aux femmes dans ce contexte est évidente et démontre que c’est toute une société qui est sous accusation. Des rassemblements se font depuis un an en Argentine et ont presqu’atteint leur but en juin 2018 quand le parlement a voté une loi légalisant l’IVG. Presque ? Deux mois plus tard, en août, le Sénat argentin votait contre le projet de loi sans donner de texte alternatif. Cette décision a relancé et renforcé le mouvement. Les revendications du mouvement pro-IVG ne se limitent pas au seul passage d’une loi, mais elles s’élargissent à une société sans patriarcat, dépourvue de machisme et de misogynie. C’est à tout l’appareil de l’Etat qu’elles s’attaquent pour avoir un changement qui ne tient pas seulement aux règles d’un pays, mais aussi à ses pratiques. C’est une lutte sur le plan symbolique et des valeurs entre institution et population, entre classes sociales avantagées et défavorisées. Chaque année, environ 500 000 femmes décèdent suite à des avortements clandestins, la majorité d’entre elles viennent des milieux les plus pauvres. C’est l’hypocrisie sociale que les féministes argentines essayent d’abattre. Un grand rassemblement de femmes à lieu chaque année dans une ville argentine différente. Cette année il s’est tenu à Trelew, en Patagonie, où se sont retrouvées toutes les femmes engagées, de toutes les classes sociales, origines ethniques, immigrées ou afro-descendantes. Elles se sont réunies sous l’étendard de la lutte contre la traite d’esclaves sexuelles, pour dénoncer la répression des femmes indigènes et pour la restitution des territoires ancestraux aux femmes mapuche-tehuelche. Ce rassemblent est la démonstration que la lutte féministe va au-delà du statut social et de l’origine des femmes argentines. Une femme ne se définit pas forcement par tout cela, mais plutôt par son vécu, par ses expériences et ses défis, ses opportunités et les entraves rencontrées à sa liberté. Les femmes argentines ont toutes leur histoire, et elles vont vers l’avant en regardant autour d’elles pour ne pas oublier leur diversité. Une leçon à tirer pour les féministes d’ici.

Giorgia Boldrini

POÉSIE FÉMINISTE de Susana Chavez SANGRE NUESTRA Sangre mía, de alba, de luna partida, del silencio. de roca muerta, de mujer en cama, saltando al vacío, Abierta a la locura. Sangre clara y definida, fértil y semilla, Sangre incomprensible gira, Sangre liberación de sí misma, Sangre río de mis cantos, Mar de mis abismos. Sangre instante donde nazco adolorida, Nutrida de mi última presencia.

NOTRE SANG Mon Sang, Sang De l’aube, De la lune qui part, Du silence. De la pierre morte, De la femme au lit, Sautant dans le vide, Ouverte à la folie. Sang clair et défini, Fécond et semence, Sang incompréhensible tour, Sang libération de soi-même, Sang fleuve de mes chants, Mer de mes abimes. Sang instant où je nais Blessée, Nourrie de ma dernière présence.

Stagiaire au SCI et membre du groupe Afrique

1

C  e mouvement a eu des répercussions planétaires du fait que plusieurs pays, dont l’Espagne et l’Italie, ont vu des femmes se rassembler lors de ces 4 dernières années sous le slogan Ni Una Menos.

2

E  n Argentine ou à l’étranger.

3

L  e Pape François est d’origine argentine, il est donc très suivi par l’opinion publique.

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L’ INDUSTRIE DE LA MODE

DOSSIER

© La Ressourcerie du Pays Voironnais

© Photos : Abdullah Hawash

© Silvia Coca

© Virginie Nguyen Hoang / Collectif Huma

déshabille les pays du Sud

MEXIQUE

INDE

PALESTINE

BELGIQUE

Quand la mode vole l’identité

Résistons aux grandes marques 

Revendiquer notre culture ! 

Une autre façon d’être à la mode

p.14

p.18

p.20

p.21

INTRODUCTION S’habiller à la mode, c’est à la fois un acte de suivisme ou de conformisme et un acte d’affirmation ou de distinction. C’est suivre une tendance, un mouvement, un style lié à son groupe social mais aussi se distinguer des autres groupes sociaux et se différencier des autres individus (nos amis, notre famille…) en portant un vêtement que (presque) personne ne porte. C’est porter une marque qui est reconnue, acceptée, valorisée par les groupes auxquels on appartient mais aussi porter quelque chose d’unique. La mode est ainsi importante pour notre identité et pour la présentation de soi-même.

coupes et motifs d’origines différentes. C’est la convergence de tous les signes disponibles, des motifs de tous lieux, des formes les plus créatives.

S’habiller à la mode, c’est une façon d’exister, d’apparaitre et de se montrer : ça prend une place centrale dans une société qui mêle vie publique et vie privée, dans une société où le marketing de soi est un souci quasi permanent, dans une société où l’image en général et l’image de soi en particulier ont pris tellement d’importance.

Enfin, s’habiller à la mode, c’est parfois justifier un système de confiscation des motifs traditionnels : ici des marques, là-bas des Etats s’approprient des motifs, des techniques, les revendiquent voire les brevettent, au détriment des cultures et des identités de populations locales.

La mode, c’est encore une industrie dominée par un petit nombre de grandes maisons et de grandes marques présentes sur tous les continents, dans les quartiers huppés de toutes les grandes villes, dans tous les grands centres commerciaux, mais aussi la création de nombreux styles,

S’habiller à la mode, c’est (pas toujours mais trop souvent) justifier un système d’exploitation des ouvrières du textile et de la confection. Un système qui est caché, qui se déroule dans des ateliers discrets, qui est loin de nous et loin des chics et moins chics centres commerciaux. Ceux qui existent ce sont ceux qui portent les vêtements, pas ceux qui les produisent.

Alors, avant que la mode ne nous déshabille, déshabillons-là en partant au Mexique, en Inde, en Palestine et en Belgique afin de mieux voir ses formes culturelles, sociales, économiques et environnementales.

Emmanuel Toussaint

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Rédac’chef du SCIlophone

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DOSSIER /  01

MEXIQUE

QUAND LA MODE VOLE L’ IDENTITÉ Triste destin des motifs indigènes mexicains Silvia COCA CÓRDOVA vient de Puebla au Mexique. Elle a étudié le design textile. Elle a fait son service civil dans une communauté indigène du Chiapas au sud du pays. Après un court passage très difficile dans une entreprise, elle se tourne vers le volontariat. Une inspiration avant son retour où elle fera une maitrise en communication pour un changement social. Elle est aujourd’hui investie dans les projets de notre partenaire mexicain Natate. Elle travaille depuis 8 ans avec la communauté indigène de Zinacantan et nous partage son point de vue sur les traditions : leurs significations, leur disparition, la sauvegarde et ses coups de gueule sur le pillage par les industries de la mode… Entrevue.

Quelle place occupent l’artisanat et les traditions indigènes au Mexique ? Je me demande souvent si nous pouvons réellement parler d’artisanat quand pour les indigènes il s’agit d’objets du quotidien. Beaucoup de Mexicains mettent des vêtements traditionnels le jour de l’indépendance pour montrer leur ‘mexicanité’ mais ils ne les utilisent pas en-dehors de ce jour-là. Je ressens un conflit interne très fort pour définir la production indigène : est-ce que c’est de l’art, de l’artisanat ou des éléments de la vie quotidienne ? Ce thème de l’artisanat est lié au thème ‘indigène’ au Mexique. Il y a eu une ‘blanchisation culturelle’ complète : pendant 500 ans, dire que tu étais indigène était la pire des insultes. Les Mexicains sont très racistes avec les communautés indigènes, raison pour laquelle cultures et langues disparaissent. Les parents ne veulent pas que leurs enfants soient confrontés au même racisme et décident de ne plus leur apprendre leur langue. Elles meurent donc petit à petit : sur 11  millions d’indigènes, seulement 7 millions parlent leur langue maternelle. En ce qui concerne les vêtements traditionnels, c’est beaucoup plus facile d’acheter de la seconde main que de les tisser soi-même. Il n’y a pas de champs pour semer du coton et ça prend beaucoup de temps de faire la teinture naturelle.

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De plus, pour gagner leur vie, les femmes doivent sortir et il n’y a plus de temps pour tisser. Les rythmes de vie changent et la culture se perd petit à petit.

Y a-t-il un mouvement inverse de sauvegarde de la culture ? Un mouvement très fort se fait sentir pour réactiver et revaloriser la culture indigène depuis le monde indigène, le monde académique et les mouvements sociaux. Nous devons sauver les racines et les valoriser : nous pouvons en apprendre beaucoup. Le monde indigène n’est pas parfait pour autant et ne doit pas être romantisé. Dans la sauvegarde des traditions, il ne faut pas nécessairement être puriste : il s’agirait d’une forme de racisme passif de compassion selon moi. L’organisation des communautés s’est renforcée avec la création d’un Conseil gouvernemental indigène qui entend réunir les différentes communautés ou au moins celles qui sont actives dans un mouvement social ou de défense du territoire. L’ONG d’une banque (passons J) a également fait un travail énorme de récupération. Elle a engagé un groupe de chercheurs qui a constaté que dans certaines communautés, les vêtements s’étaient déjà perdus. Mais ils ont pu retrouver les différents modèles dans les églises où les saints étaient vêtus des vêtements traditionnels.

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Quel est le vêtement traditionnel de la communauté avec laquelle tu travailles ? A Zinacantan qui se trouve dans les hauteurs du Chiapas à 30 minutes de San Cristobal de Las Casas, le vêtement traditionnel était en coton blanc. Dans les années 90, les femmes ont commencé à mettre des détails de couleur, des fleurs et maintenant ce ne sont plus que des fleurs ! Je pensais que la raison était esthétique mais c’est parce qu’elles ont commencé à se dédier à la culture de fleurs et à en vivre. Elles l’ont simplement reflété sur leurs vêtements. C’est également frappant de voir les changements de couleur tous les 6 mois : toute la communauté change. Ça ressemble à un cycle de mode occidental. J’étais intriguée, je pensais qu’elles faisaient une grande assemblée pour décider de ces changements. Et quand j’ai demandé, elles m’ont dit qu’elles utilisaient simplement les seuls fils disponibles sur le marché ! Aussi simple que ça !

« Au Mexique il n’y a pas de loi de reconnaissance de la propriété intellectuelle collective. Il y a eu beaucoup de cas de marques qui ont pris des motifs des huicholes et qui se cachent derrière l’excuse : 'c’est inspiré de', 'Nous ne récupérons pas l’iconographie, nous nous en inspirons'. Elles s’approprient tout simplement leur culture »

de huipil 1 plus ajusté et en changeant de couleur selon les saisons. C’est une marque, pas une coopérative.

C’est très difficile. Les coopératives zapatistes sont les seuls exemples que je connaisse de groupements totalement indépendants. Mais c’est très difficile d’aller dans une de ces communautés pour acheter des créations et elles ne se sont pas adaptés au marché.

Des initiatives existent oui mais elles ne sont pas soutenues par le gouvernement qui montre encore ‘ses indigènes’ comme du folklore qui attire le touriste. Il ne les prend pas au sérieux. Il existe par exemple un programme avec lequel des créateurs peuvent aller à Paris. Les femmes de Zinacantan ont postulé et la réponse a été qu’elle devait venir avec un créateur ! Elles ne sont pas reconnues comme créatrices mais comme faire-valoir d’un ‘professionnel’ qui voyage avec ‘son indigène’ !

Les femmes avec lesquelles je travaille à Zinacantan sont indépendantes : leur coopérative est composée uniquement de femmes indigènes mais elles travaillent pour des designers.

Quelle est la relation des jeunes indigènes avec les vêtements traditionnels ?

Il y a aussi une communauté de femmes indigènes à Oaxaca reconnue mondialement. La marque s’appelle ‘Hilo de Nube’ : elles se sont adaptées un peu en proposant un modèle

Ma thèse de maîtrise concernait justement ce sujet. J’ai travaillé principalement avec des enfants parce que le groupe ‘adolescent’ n’existe pas dans les communautés.

Y a-t-il des unions de groupes indigènes, des coopératives ?

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Mexique : Quand la mode vole l’identité

© Silvia Coca

Il y a une coupure importante dans leur vie parce qu’ils se marient très jeunes et passent directement à l’âge adulte. L’adolescence est un âge qui n’existe pas. Les femmes me disaient que les enfants ne voulaient plus utiliser les vêtements traditionnels ou apprendre à tisser et que ça allait se perdre. Mais en parlant avec les enfants, j’ai rencontré un monde totalement différent : ils adorent leurs vêtements traditionnels mais il y a des limites. Ils ne m’ont pas parlé de racisme mais d’aspects pratiques : les vêtements sont lourds, ils doivent utiliser des uniformes pour l’école. Ils ont déjà essayé d’autres tissus plus légers, des pantalons. Un jour je demandais aux filles pourquoi elles n'utilisaient pas leurs jupes, elles m’ont répondu : « et toi, on ne te voit jamais en jupe, pourquoi ? Parce que c’est plus pratique non ? » Ce sont des raisons très simples qui les poussent à ne plus mettre les vêtements traditionnels. Ça pourrait se régler facilement mais comme adultes et enfants ne se parlent pas, une brèche générationnelle énorme se crée.

Quels espaces existent aujourd’hui pour parler et transmettre ?

tisser mais qu’il n’y a plus personne pour leur apprendre. Certains enfants disent aussi qu’ils ont envie d’avoir des blouses avec les personnages qu’ils voient à la télévision. Une autre influence importante vient des touristes qui portent d’autres types de vêtements. Les artisanes de Zinacantan ont leur coopérative maintenant, elles ont étudié et se sont rendu compte que l’éducation les avait beaucoup aidées. Deux artisanes qui ne sont pas mariées ont décidé de se dédier au projet et de créer une école de mise à niveau en tsotsil. Elles ont obtenu des subsides et ouvrent l’école trois jours par semaine. C’est gratuit pour les enfants. Ce que nous recherchons maintenant c’est d’introduire des ateliers de ‘telar de cintura’ 2. Pour moi, le vêtement communique beaucoup et peut recréer un lien très fort dans les communautés. Nous voudrions arriver à faire des ateliers qui impliquent des gens de tout âge, des grand-mères, des tantes, des petites filles. Quand j’allais aux ateliers de ‘telar de cintura’ c’était pour apprendre mais on parlait surtout pendant des heures : c’est comme une thérapie. Nous voudrions recréer ce moment de réunion avec le textile comme prétexte pour parler de tout. Des grand-mères le font en Argentine, ça existe en Galice aussi.

Il y a eu un changement de mode de vie et de structure sociale. Les femmes travaillent hors de la maison et les enfants sont à l’école. La maison n’est plus cet espace commun où le tissage s’enseignait par exemple. Les filles me disent qu’elles veulent

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Sorte de corsage brodé indigène en Amérique centrale

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Métier à tisser qui s’accroche à la taille

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 e Mexique est une république fédérale constituée L de 32 entités fédératives dont 31 ont le statut d'État

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Des entreprises ou des stylistes récupèrent les motifs indigènes… Et c’est vraiment problématique. Des créateurs s’approchent des communautés indigènes avec ce qu’on appelle du ‘racisme cordial’ : « nous allons aider les indigènes, les pauvres petits ». Ils se mettent en avant en disant qu’ils aident et qu’ils participent au commerce équitable alors que la valeur du vêtement vient du motif créé par les indigènes. On ne se rend pas compte que ce motif de fleur vient d’un processus historique et économique qui a eu lieu dans la communauté même. La plus grande ONG textile du Mexique se charge du lien entre créateurs et communautés. Si un créateur veut travailler avec un groupe spécifique, il doit la contacter. Elle a un système de calcul du salaire par heure de travail. Mais dans ce type de travail, c’est très subjectif de fonctionner de cette manière : tout le monde n’a pas les mêmes compétences. Ça peut en plus provoquer un effet vicieux : si je prends plus longtemps, on me paie plus donc je travaille plus lentement. Il est très difficile de déterminer un prix juste pour ce type de travail. Selon moi, cette ONG facilite tout simplement l’accès à une main d’œuvre bon marché.

© © Silvia Coca

marques comme Zara, Mango, Christian Dior qui ont pris des motifs des huicholes et se cachent derrière l’excuse : ‘c’est inspiré de’. Nous ne récupérons pas l’iconographie, nous nous en inspirons. Les marques ont fini par retirer les modèles des magasins mais beaucoup circulaient déjà sur le marché.

Un simple motif pour un designer signifie beaucoup plus pour les communautés ?

Y a-t-il une loi qui protège les communautés de ce ‘vol’ de motifs traditionnels ?

Le vêtement c’est l’identité, c’est pouvoir se différencier des autres communautés et montrer son appartenance à telle histoire, à telle culture et tel espace géographique.

Au Mexique il n’y a pas de loi de reconnaissance de la propriété intellectuelle collective qui est la manière de gérer les questions textiles en général. La Nouvelle-Zélande, l’Australie, le Canada et le Guatemala sont les pays qui ont les régulations les plus fortes. Au Guatemala c’est plus simple parce que toutes les communautés se reconnaissent comme mayas, un seul groupe ethnique même s’il y a des subdivisions. Et le pays a la taille d’un Etat mexicain 3. Au Mexique, il y a tellement d’ethnies et la géographie est si complexe que ça demande beaucoup d’efforts d’avoir une loi commune.

Toute une symbolique se trouve derrière le ‘telar de cintura’. A Zinacantan les hommes ne peuvent pas tisser parce que quand tu te mets derrière un métier à tisser, c’est comme donner la vie, comme si tu accouchais. Les hommes se transformeraient en femmes s’ils le faisaient. Dans une autre communauté, les femmes se transforment en jaguar quand elles mettent leurs huipils : les motifs carrés viennent de la numérologie maya et les petits triangles représentent les dents du jaguar. Ce n’est pas seulement tisser ou porter un vêtement : il y a beaucoup plus que ça derrière.

Quel est l’impact de l’industrie de la mode sur les communautés ? Elle s’approprie tout simplement leur culture. J’ai vécu une situation où j’étais dans une voiture avec deux personnes d’une grande marque. Elles disaient : nous allons à la maison d’une telle et elle doit signer un document certifiant qu’elle n’utilisera plus ce motif. De l’iconographie maya ! Il y a beaucoup de cas de marques très connues comme la marque française Isabel Maran qui a copié un motif d’une communauté mixtèque sans aucune rétribution ou reconnaissance. Le problème a enflé parce qu’une autre marque Ticpatic avait déjà breveté le même motif. Ils voulaient interdire à la communauté de l’utiliser : elle avait heureusement un musée avec des archives de ses vêtements pour en prouver l’origine. Un grand silence s’en est suivi : rien n’a été réglé. Il y a eu beaucoup de cas de

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Depuis l’intégration du Conseil indigène au gouvernement en 2016, les groupes indigènes se sont organisés. Les coopératives de femmes se sont rencontrées et les femmes du Guatemala sont venues à la rencontre du Chiapas pour partager leur expérience et commencer une lutte à partir des communautés mêmes.

Y a-t-il l’espoir d’une loi similaire au Mexique ? Certains motifs sont déjà brevetés. Le plus simple au Mexique serait de commencer par des lois par Etat, voir comment elles se gèrent et créer une loi nationale par la suite sur base de cette expérience. Ce sera extrêmement difficile.

Propos recueillis par Marie Marlaire,

Responsable de projets Sud

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DOSSIER /  02

INDE

CONTRE LE POUVOIR DES GRANDES MARQUES, on peut résister ! Créée en 2000, Cividep est une association indienne qui informe et soutient les travailleuses et travailleurs dans la défense de leurs droits. Ses champs d’action  : les entreprises dans le domaine du textile, de l’électronique, du cuir, de la culture du café. Laure Derenne a interviewé Gopinath Parakuni, secrétaire général de Cividep : voici ses réflexions sur les difficultés des ouvrières mais aussi les pistes d’action possibles.

Quels sont les problèmes fréquemment rencontrés dans l’industrie textile ? La première chose, ce sont les salaires insuffisants. En considérant ce que devrait être le salaire vital, on estime que les travailleuses 1 n’en perçoivent que le tiers. Concrètement, ça veut dire qu’elles ne peuvent pas manger suffisamment, éduquer leurs enfants et vivre dans un logement décent. Il y a aussi beaucoup de pression au niveau de la production. Les cadences sont élevées et certaines ouvrières sont exposées à des produits dangereux. Ici en Inde, les femmes subissent beaucoup de harcèlement de la part des managers, souvent masculins. Elles viennent de villages où l’agriculture est en crise. En ville, elles sont sans repères et deviennent très vulnérables parce qu’elles ont du mal à s’organiser ou à négocier face à un employeur. Enfin, il y a beaucoup d’enfants qui travaillent. En Inde, il y a tout un débat sur ce qu’on entend par le mot « enfant ». Les conventions internationales établissent clairement qu’il s’agit d’une personne en-dessous de 18 ans mais certaines lois locales permettent d’employer des jeunes dès 14 ans. Chez Cividep, nous militons pour que les enfants aillent à l’école plutôt qu’à l’usine.

Selon vous, qui peut changer les choses ? Je pense qu’il faut chercher du côté de ceux qui profitent le plus de la situation. Pour moi, ce sont clairement certaines grandes marques qui gagnent énormément d’argent sur le dos des travailleuses. Du côté du gouvernement aussi, le discours est souvent qu’il faut attirer des emplois et des investissements. Mais de quel type d’emploi parle-t-on ? Le gouvernement doit considérer l’intérêt des milieux d’affaires tout comme celui des travailleuses. Il doit assurer le respect des standards nationaux et internationaux en matière de droits humains. La situation est tout de même complexe. L’industrie textile est très éclatée… Cet argument aurait peut-être été valide il y a 20 ans, quand il n’y avait pas autant d’accès à la technologie. Aujourd’hui, une marque peut décider de produire un vêtement en utilisant du coton d’Inde, des boutons du Vietnam et de la main d’œuvre au Bengladesh. Si elle peut faire ça, elle peut aussi retracer en toute 1

transparence sa chaîne de production. C’est très important de savoir qui produit quoi et où. Certaines marques ont d’ailleurs déjà publié des listes précises de leurs fournisseurs. Je ne dis pas que les grandes entreprises ne se sentent pas réellement concernées par la situation des travailleuses mais elles ne font pas encore assez pour changer les choses alors qu’il y a urgence. Malgré certains effets d’annonce, les changements sur le terrain ne sont pas encore assez concrets.

Quelles sont les bonnes pratiques à encourager selon vous ? Une chose très importante selon moi est de favoriser la mise en place de réels mécanismes d’expression et de gestion des plaintes. Si quelqu’un rencontre un problème, à qui peut-il s’adresser ? Quels sont les points améliorables identifiés et comment l’employeur en tient-il compte ? Il faut permettre aux travailleuses de s’organiser, de s’exprimer et de s’informer sur leurs droits. C’est l’intérêt même des patrons. Des employé(e)s heureux/euses et bien considéré(e)s constituent une force de travail plus productive et plus stable. Du côté du consommateur, nous utilisons chaque jour des biens et des services et nous devons tous nous demander : « Par qui sont-ils produits et dans quelles conditions ? ». Chacun a cette responsabilité de poser des questions parce que nos choix ont un impact sur la vie de travailleuses, particulièrement ici en Asie, « l’usine du monde ». Certains diront que c’est un défi de s’informer sur ce qu’on achète. On reçoit tellement d’informations différentes et il y a pas mal de publicité mensongère. Comment faire ? Il faut poser des questions assez simples, mais précises, aux enseignes. Par exemple, qui sont leurs fournisseurs ? Qui finance leurs audits et peut-on accéder aux derniers rapports ? Qu’est-ce qui doit être amélioré et comment ? Tout ne doit pas être parfait mais il faut que les marques et leurs fournisseurs soient ouverts à la critique, prêts à analyser leurs pratiques et à mettre en place des actions pour les améliorer. Ils doivent surtout être conscients de leur devoir de rendre des comptes, en toute transparence.

N  ous utilisons le terme générique « travailleuses » plutôt que « travailleurs » par souci de représentativité. En effet, les ouvrier(e)s du textile sont majoritairement des femmes.


COLLECTIFHUMA.COM © Virginie Nguyen Hoang / Collectif Huma

Le monde se souvient de l’effondrement du Rana Plaza (Dacca, Bengladesh), il y a 5 ans. Qu’est-ce qui a changé depuis ? Suite à cet événement fortement médiatisé, la pression s’est accentuée et il y a eu pas mal de changements : de nouveaux projets, plus d’inspections et de mesures de sécurité, des formations… Mais je me pose la question : « Avons-nous besoin d’une tragédie où plus de mille travailleuses perdent la vie pour faire bouger les choses » ? Comment garantir des changement plus systémiques ? En Inde, au Pakistan, au Vietnam, au Sri Lanka, en Thaïlande, comment s’assurer que des standards de qualité deviennent effectifs partout et pour tout le monde ? Des discussions sont en cours à l’ONU pour tenter d’élaborer un traité international qui pourrait contraindre des multinationales à répondre juridiquement de l’impact humain de leurs actions. Les Européens devraient pousser leurs gouvernements à s’investir dans ces négociations.

Quel bilan personnel tirez-vous de vos 17 ans d’engagement chez Cividep ? Parfois, c’est frustrant de voir des changements apparaître trop lentement ou à trop petite échelle mais je reste optimiste. Surtout quand des ouvrières et ouvriers se lèvent pour leurs droits. Ce ne sont pas des victimes mais des maillons clés de l’industrie textile. Chacun a le droit à une vie décente et je sais qu’il y a des gens prêts à soutenir ce droit. Avec la coopération et l’engagement de tous les acteurs concernés, les choses peuvent réellement évoluer.

HUMA est une association sans but lucratif vouée à proposer une expertise de regards dans la production de reportages et de projets éditoriaux. Depuis sa création en 2011, le Collectif Huma réalise régulièrement des reportages photographiques en relation avec les domaines de l'insertion sociale, de l'aide humanitaire, l'éducation, et les publics fragilisés. Sans jamais renoncer à dénoncer les injustices et difficultés de notre société, la photographie pratiquée par les membres du Collectif Huma s'attache aussi à capter les ressorts de la résilience sociale ou individuelle : au travers de leurs objectifs, ils·elles traquent la joie et le bonheur là où ils surgissent, parfois de façon inattendue, persuadé.e.s que notre monde a besoin d'optimisme pour devenir meilleur.

« LABOUR WITHOUT LIBERTY » Un dossier complet sur les conditions de travail dans les usines textiles à Bangalore (Inde) avec de nombreuses recommandations aux différents acteurs-clé : www.cividep.org/2018/02/05/report-conditionsmigrant-workers-bangalores-garment-industry/ DIX GESTES POUR FAIRE PROGRESSER LE TRAVAIL DÉCENT www.axellemag.be/10-gestes-travail-decent/ TEXTILE : CESSONS DE CREUSER LE GOUFFRE DES INÉGALITÉS, INFOGRAPHIE OXFAM : www.oxfammagasinsdumonde.be/blog/ article_dossier/textile-cessons-de-creuser-legouffre-des-inegalites/#.XFGBU2lCeUk

Propos recueillis par Laure Derenne,

Collectif Huma

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DOSSIER /  03

PALESTINE

LA RAISON DE NOTRE DÉFILÉ : revendiquer notre culture !

L’un des symboles de la Palestine est le keffieh. Est-ce que le keffieh joue un rôle important en Palestine ? Hakim : Le keffieh (ou kéfié), qui est un couvre-chef pour les hommes et les broderies palestiniennes, qui sont portées par les femmes, sont des habits traditionnels, avec des motifs particuliers. Chaque ville, chaque village a ses motifs. Quand on voit une personne, on sait d’où elle vient par ses motifs. Le keffieh est devenu célèbre par Yasser Arafat. Mais il était déjà porté avant, et il l’est encore aujourd’hui. Les anciens continuent de porter le keffieh noir et blanc : couleurs de la Palestine. Alors qu’en Jordanie, les couleurs sont le rouge et le blanc. Les jeunes, surtout les jeunes branchés, portent des keffiehs de différentes couleurs. Les uns choisissent des couleurs qui leur plaisent. D’autres arborent des couleurs qui ont un sens, surtout pendant les manifestations : par exemple en Palestine, un keffieh rouge et blanc montre l’appartenance au Fatah ; le keffieh rouge c’est la gauche ; le blanc et le vert sont les couleurs de l’islamisme.

Les femmes se couvrent également la tête. Jusqu’aux années ’80, les femmes ne portaient pas de voile. Puis elles ont commencé à se voiler et elles portaient toutes le même genre de tissu. Aujourd’hui, ça a beaucoup changé. Les femmes à la mode sont inspirées par la Turquie. Elles portent des voiles (qui couvrent juste leurs cheveux) avec des formes, des lignes, des couleurs, des motifs différents. La Turquie a créé des lignes de mode dans l’hijab : ça séduit les femmes actuelles qui sont plus coquettes et qui veulent se différencier. On voit aussi apparaitre des djellabas brodées.

© Photos : Abdullah Hawash - www.ahawash.com

Les broderies et keffieh sont-ils toujours produits en Palestine ? Traditionnellement les broderies sont réalisées à la main, par des femmes. Depuis une vingtaine d’années, les keffiehs ne sont plus fabriqués en Palestine, en Syrie ou en Jordanie mais en Chine. C’est moins cher. Avant il y avait en Palestine 2 usines de keffieh qui employaient 30 personnes chacune. Par contre, le secteur du textile en général comptait plus de 2000  ateliers rien qu’à Naplouse avant la délocalisation vers la Chine. Un des grands problèmes de la Palestine, c’est son taux de chômage : selon les NationsUnies il s’élève à 28% de la population active. Vu la situation politique et les faibles revenus de la population, il y a très peu d’investisseurs. C’est trop risqué. Qui peut investir dans un pays soumis à un couvre-feu (on ne peut pas faire de courses le soir), avec des check-points (pas de liberté de circulation)… ? Bref, il n’y a pas de chaine de vêtements avec les grandes marques. Mais ça pourrait évoluer : on voit les grandes chaines de restauration s’implanter petit à petit, alors pourquoi le textile ne suivrait pas ?

Y a-t-il un intérêt pour la mode en Palestine ? Il y a petit à petit un intérêt croissant pour la mode. Des femmes et des hommes deviennent mannequins, beaucoup posent avec des broderies palestiniennes. Les broderies sont également exposées internationalement par les créateurs. Ça nous a donné l’envie d’organiser un défilé. J’avais déjà évoqué cela dans le numéro 81 du SCIlophone : des femmes défilent en portant des créations modernes avec des motifs et broderies traditionnels. Mais l’objectif de notre défilé n’est pas artistique, il est politique : après avoir pris nos terres, Israël s’approprie aujourd’hui notre nourriture (le houmous, les fallafels sont israéliennes à les écouter) et notre broderie. On entend de plus en plus des Israéliens dire que les broderies sont israéliennes. C’est comme si on disait que le couscous est français. Et ce mensonge est véhiculé par l’Etat lui-même. La raison de notre défilé, revendiquer notre culture ! L’événement a très bien fonctionné : plusieurs télévisions palestiennes et panarabes sont venues le filmer et ont réalisé des reportages. On a aussi proposé à un photographe de prendre des photos et de les exposer. Cette exposition est actuellement en France 1.

 Propos recueillis par Laetitia Ingabire et Emmanuel Toussaint,

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1

 n peut aussi la voir sur Facebook, sur la page d’Abdullah Hawash, que nous O remercions au passage pour avoir donné l’autorisation de publier des photos.

Permanents au SCI


© ?

DOSSIER /  04

Une autre façon d'être  

À LA MODE

L’un des plus grands défis de ce millénaire est un changement fondamental de notre économie afin de s’adapter à la quantité de ressources et diminuer les effets de l’activité de l’homme sur des équilibres fondamentaux.

Le modèle d’hyperconsommation et de globalisation a engendré, et c’est prouvé scientifiquement, des dérèglements conséquents au sein même du système « Terre ». Si l’on veut limiter au maximum la casse il est donc grand temps de trouver des alternatives à notre modèle. Une des possibilités serait de limiter cette consommation, sans pour autant vivre dans la privation. Le « zéro déchet » en est une illustration. L’essentiel est le produit, pas son emballage qui crée des déchets. Et le meilleur déchet... Est celui qui n’existe pas ! Le monde de la mode représente un énorme marché où

l’argent dicte sa loi. La recherche du moindre coût, des économies d’échelle et de la création de besoins sont les maîtres mots. L’idée de limiter la consommation et les déchets ne fait pas partie des stratégies commerciales des grandes firmes de la mode. Pourtant, limiter sa consommation passe également par les vêtements ! Un système économique reprenant ce principe pour la mode s’est développé : l’économie circulaire. Cette économie alternative a même été promue, pour le citer en exemple, par Oxfam Magasins du Monde (OMDM) lors d’une de leur campagne « Une autre Mode est possible ».

L’ ÉCONOMIE CIRCULAIRE Le principe premier de l’économie circulaire est de diminuer le gaspillage de matériaux destinés à la confection de produits finis en mettant en place la fermeture du cycle de vie d’un produit. Passer de « extraction > transformation > consommation > déchet » à une méthode qui réutilise ses déchets dans la confection de nouveaux produits. Donc, de réduire l’effort demandé à la terre dans la confection des produits finis en utilisant de manière plus efficiente les matières.

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Une autre façon d'être à la mode

L’ économie circulaire comprend 3 domaines d’action qui se constituent de 7 logiques de production et de consommation complémentaires :

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AU NIVEAU DES PRODUCTEURS :

2

AU NIVEAU DES CONSOMMATEURS :

Mettre en place une politique d’achat responsable

Consommer responsable, en fonction de critères sociaux et écologiques

Dès sa conception, rallonger intentionnellement la durée de vie d’un produit ou service, pour en réduire les impacts environnementaux

 llonger la durée d’utilisation, par la réparation, A la réutilisation (trouver une fonction différente au produit) et le réemploi (seconde main).

 évelopper des éco-synergies industrielles : D les déchets d’une industrie peuvent devenir les ressources d’une autre

3

AU NIVEAU DE LA GESTION DES DÉCHETS : •

 ettre en place des propositions d’économie M de fonctionnalité : faire payer l’usage du produit et pas le produit lui-même.

UNE AUTR D' ÊTRE À L

Recycler, avoir une vraie revalorisation des matières contenues dans les déchets collectés.

Economie circulaire : 3 domaines d'action, 7 piliers

La différence entre économie circulaire et commerce équitable Pour reprendre le cas d’OMDM, son action est basée sur le « Fair Trade », un concept qui veut la juste rémunération de toute personne ayant pris part à la confection d’un produit. La campagne « Une autre Mode est possible » prône la « slow fashion », l’économie circulaire et l’achat responsable. L’économie circulaire se base sur une vision environnementale de la consommation. C’est là sa grande différence avec le commerce équitable, qui se base sur des aspects socio-économiques : les questions de salaires adaptés et donc du prix de la matière première…

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L’objectif principal de la campagne d’Oxfam est la sensibilisation aux principes du travail décent et la dénonciation des pratiques de certains grands de la mode, notamment l’externalisation de la production pour faire des économies sur la main d’œuvre. La campagne essaie alors de promouvoir le textile équitable. L’un des gros obstacles à l’utilisation de ce textile est tout simplement de savoir s’en procurer. Puisque le textile équitable est difficile à trouver et plus coûteux, une nouveau concept de la mode est nécessaire : la « slow fashion » permet de mêler les alternatives équitables, bio, seconde main, réparation… toutes (ou presque) comprises dans l’économie circulaire.

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Une autre façon d'être à la mode

© La Ressourcerie du Pays Voironnais

Les limites Il existe cependant des limites à ce modèle.

RE FAÇON Par exemple, des marques comme H&M utilisent certains de LA MODE ces concepts à des fins commerciales. Cette entreprise a su

se donner une image de « marque verte » par deux actions : d’une part en proposant des bons d’achats aux clients qui ramènent leurs vieux habits, dans le but de les revendre en seconde main ou de les réutiliser à d’autres fin, et d’autre part en développant une gamme confectionnée à partir de matériaux recyclés venant de bouteilles en plastique. La marque de vêtement organise donc de grandes collectes de vêtements pour mettre en place ses stratégies. Cependant dans les faits, les chiffres ne sont pas mirobolants. Une part très faible des vêtements pouvant être utilisés en seconde main arrivent jusqu’à la commercialisation et seulement 0.7% 1 des matériaux utilisés pour la confection des produit des marques H&M sont d’origine recyclée. C’est ce qu’on appelle le « GreenWashing ». Une autre limite concerne la production locale à tout prix. Ce  n’est malheureusement en aucun cas une garantie du respect des droits du travail lors de la confection. Plusieurs études dénoncent justement le fait que, même si la législation est plus stricte dans les pays européens, ce n’est pas pour autant qu’elle est davantage respectée 2.

SOLID'R, LE LABEL ÉTHIQUE DES ENTREPRISES D' ÉCONOMIE SOCIALE ACTIVES DANS LA RÉUTILISATION ET LE RECYCLAGE  

La présence dans le secteur du seconde main d'opérateurs privés, parfois sous un couvert pseudo-humanitaire, est une source de confusion pour le grand public. C'est pourquoi la Fédération RESSOURCES a mis en place le label Solid'R afin de distinguer les entreprises qui s'engagent au respect volontaire de règles éthiques et solidaires et à leur contrôle par un organisme indépendant. Ces règles les amènent notamment à offrir des emplois aux travailleurs de faible qualification, ou encore de réinjecter entièrement leurs marges dans des objectifs sociaux ou humanitaires.

Quelques propositions de réponse Mettre en place certains aspects de l’économie circulaire n’est donc pas assez pour avoir un impact réel. Il est nécessaire de poursuivre d’autres objectifs que la simple économie de ressources : l’économie sociale constitue une proposition de réponse.

DOSSIER « UNE AUTRE MODE EST POSSIBLE » Avec des articles, des vidéos, des pistes d’action :

Par le label Solid’R, Ethibel veut renseigner les consommateur·trices sur les objectifs véritables de l’entreprise à laquelle ils ou elles achètent. Selon le label, certaines exigences doivent être recherchées. Notamment en terme de finalité sociale, gestion démocratique, autonomie de gestion et prévalence de la rémunération du travail sur celle du capital.

www.oxfammagasinsdumonde.be/campagnes/ une-autre-mode-est-possible/

Germain Ladam

OXFAM MAGASINS DU MONDE

Stagiaire au SCI et membre du groupe Alter’Anim

1

S  ource : PRI. 08/12/2017. How good is H&M’s clothing recycling program ?

2

R  apport de Achact – CCC. Novembre 2017. Made in Europe. L’industrie de l’habillement en Europe centrale et orientale : Bienvenue au paradis des bas salaires !

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Patrick Veillard Coordinateur du dossier « Une autre mode est possible »

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ALTERNATIVE POSITIVE

ALLEZ ZOU !

Pièces uniques 100% récup' 100% handmade with looove

Vers une mode plus responsable avec des vêtements 100% « Récup’ » Active au quotidien dans le mouvement « Zéro déchet  » et couturière autodidacte passionnée, Julie-Cerise a eu envie de combiner ces 2 aspects qui lui tiennent particulièrement à cœur. Petit à petit, l’idée a donc germé d’utiliser des tissus de récupération comme matière première : vêtements, nappes, rideaux, draps de lit… commencent ici une nouvelle vie.

Comment l’aventure Allez Zou ! a-t-elle débuté ? Cela fait des années que je couds pour moi, pour mes enfants… et que j’ai déjà l’impression de faire « un petit quelque chose » de plus éthique en optant régulièrement pour un vêtement fait-maison plutôt que pour un achat dans une grande enseigne. L’industrie textile, dans notre société, est un des phénomènes qui a les pires impacts écologiques et sociaux au niveau mondial. Elle est la seconde industrie la plus polluante, juste après le pétrole. Un jour est donc venu ce constat que, finalement, les tissus que j’achetais étaient probablement produits de manière similaire. J’ai donc décidé de ne plus acheter de matière neuve, mais de repartir uniquement de ce qui existe déjà. J’ai commencé par aller en friperies, chiner le tissus ou le motif qui me parlera. Petit à petit, les gens ont commencé à m’apporter leurs fonds d’armoires ou de greniers. Je trie, récupère les pièces qui auront une seconde vie, et donne le reste à des associations pour les plus démunis.

Quel est le processus pour créer un vêtement recyclé? Je dois commencer par passer l’ancien vêtement au peigne fin : le laver, le repasser, et scruter le moindre centimètre carré de tissus à la recherche d’un éventuel accro, d’une éventuelle tache à contourner. Cela prend beaucoup plus de temps que de poser son patron sur un grand morceau de tissu sorti de l’usine. Je découpe ensuite le vêtement, afin d’évaluer la superficie de tissus disponible. Après vient la partie la plus excitante pour moi : les possibilités infinies d’association de tissus entre eux : je sors des bouts de tissu de toutes sortes, j’associe les matières, les motifs, les couleurs, je les range, en sors d’autres, j’hésite… et puis boum !,

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© Photos : Julie-Cerise Moers

le coup de cœur. Je sais alors que je peux commencer à découper les pièces de mon patron et créer le nouveau vêtement. Chaque pièce est unique.

Y a-t-il une démarche de sensibilisation ? Oui, clairement. Avec le concept de « Fash Fashion * » instauré par les grandes enseignes, on achète deux fois plus de vêtements qu’il y a 20 ans. Ces vêtements sont très peu portés, et finissent soit dans le fond d’une armoire, soit dans une poubelle vu leur mauvaise qualité pour pouvoir être vendus à bas prix. Ma démarche ici tend vers l’opposé, c’est à dire la « Slow Fashion » : consommer moins (ai-je vraiment besoin de ce xème t-shirt ?), mieux (en achetant une pièce à un·e créateur·trice local·e par exemple), de manière plus réfléchie, éthique (Qui a fabriqué mon vêtement et dans quelles conditions  ?) … Si cela peut permettre une réflexion lors de votre prochain achat, c’est déjà une petite bataille de gagnée ;-)

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Slow fashion

VIVE LA RÉCUP !

FASH FASHION

* 

Système mis en place depuis une vingtaine d’années par les grandes enseignes de prêt-à-porter pour renouveler leurs collections dans un temps ultracourt, incitant leurs clients à acheter toujours plus et plus souvent, et au détriment de la qualité.

J'ai la même

que

Maman !

MERCI LES INSTITUTRICES ! ATELIER CADEAU DE FIN D'ANNÉE : POCHETTES

LIENS Et tout le monde s’en fout #30 – Les vêtements www.youtube.com/watch?v=UU7w1D2PKr4 Let’s make a shirt ! Fashion Revolution https://vimeo.com/268370634?fbclid=IwAR2-vFHHQIZ965eP0ktrKc6EPuh10Qa0gRd2CGeVYvXhh3WXtipQPzSnk2A

PLUS D'INFOS ? Julie-Cerise Moers Graphiste & chipoteuse textile Créatrice de Allez Zou !

www.facebook.com/allezzoujmelance Pour la contacter : julie@cerise.be

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TÉMOIGNAGE

L’ OUGANDA C’EST …  

du choc culturel à l’interrogation L’Ouganda, c’est un Etat d’Afrique de l’Est, entouré par la République démocratique du Congo, le Kenya, le Rwanda, le Soudan et la Tanzanie, laissant deviner une terre riche et fertile, un environnement purement tropical, des forêts, des lacs immenses et une faune à couper le souffle. C’est la source du Nil, présente dans le Nord du pays, qui lui donne l’appellation « The pearl of Africa ».

L’Ouganda, c’est 34 millions d’habitants, dont 40% (sur) vivant avec l’équivalent de moins d’1$ par jour, pour parfois nourrir toute une famille - qui est, dans la plupart des cas, très nombreuse (l’indice de fécondité est de 5,80 enfants/ femme). C’est, d’un point de vue économique, un nain alors que l’Etat possède une population extrêmement dense par rapport à sa superficie. L’Ouganda, c’est depuis peu une démocratie, mais qui semble être un jouet dans les mains du président actuel, un général au pouvoir depuis 1986. C’est un pays où l’Etat policier surveille et réprime la contestation. C’est 25 ans de conflits particulièrement brutaux qui ont opposé les forces rebelles aux forces gouvernementales. C’est le dénombrement aujourd’hui encore d’enrôlements forcés d’enfants dans les troupes militaires, garçons comme filles. L’Ouganda, c’est notamment des droits humains régulièrement bafoués en ce qui concerne l’homosexualité, interdite et passible de prison à perpétuité. C’est une culture et des croyances fondamentalement basées sur les religions, le pays ne comptant pas moins de 47% de catholiques, 35% de protestants et 7% de musulmans. L’Ouganda, c’est aussi une espérance de vie de 55 ans pour les femmes et de 53 ans pour les hommes. C’est un taux de mortalité infantile de 53%. L’Ouganda, c’est un énorme manque d’infrastructures, tant sanitaires, sociales qu’en ce qui concerne les transports. C’est des infrastructures urbaines, en particulier dans la capitale, Kampala, qui ne sont absolument pas calibrées pour une population aussi importante ; ce qui engendre de sérieux problèmes : pollution, insécurité, problèmes sanitaires et sociaux, mais surtout des transports congestionnés ! L’Ouganda, c’est une population souriante, bienveillante et serviable. C’est un peuple endurci, fort et qui affronte tous les jours les dures réalités auxquelles est soumis son pays. C’est un accueil chaleureux, où l’on s’y sent bien, et qu’on a tellement de peine à quitter. C’est un pays, où l’on sort de chez soi, sans se préoccuper du regard des autres, de son apparence. Ce sont des femmes, des hommes et des

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« La plupart des personnes que j’ai eu la chance de rencontrer pendant mon projet abordent la vie avec enthousiasme et optimisme. Ce relativisme et cette manière de concevoir l’existence m’ont marquée et m’ont poussée à me remettre en question : pourquoi l’homme occidental qui ne manque de rien ne parvient-il pas à s’en satisfaire ? »

enfants fiers de ce qu’ils possèdent, fiers de ce qu’ils sont et grandement attachés à leur pays. C’est une population toujours prête à aider, informer et reconnaissante pour les moindres services qui lui sont rendus. L’Ouganda, c’est le pays que j’ai découvert en partant un peu moins d’un mois, en faisant un projet de volontariat. Celui-ci avait un but communautaire avant tout, il consistait en la construction d’une nouvelle infrastructure dans un orphelinat, où une dame âgée aide et héberge des enfants du village. Indépendant de toute structure administrative et de toute structure aidante, l’orphelinat ne reçoit aucun subside du gouvernement, contrairement à la Belgique où ces infrastructures sont prises en charges et surveillées. Lors de mon voyage, j’ai pris conscience de leurs conditions de vie : eau non potable et non courante, pas d’électricité, pas de sanitaires, une pollution et une saleté impressionnante, aucun mobilier de cuisine, des habitations insalubres. Une situation marquante en comparaison au « luxe occidental » et à la manière de vivre des Européens. Cette différence de mode de vie a induit chez la plupart des volontaires un choc des cultures plus ou moins important. En effet, durant ce

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Projet de volontariat : vie communautaire

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voyage, cette immersion, les volontaires ont été plongés dans le quotidien ougandais : se laver avec une simple bassine et une tasse, aller puiser de l’eau, se contenter de quelques briques et d’un feu « fait main » comme gazinière, une nourriture simple, rationnée et limitée, marcher de nombreux kilomètres dans des sentiers très peu adaptés à la circulation pour atteindre des infrastructures qui semblent vitales… Ce qui était difficile pour moi ne l’est pas pour la plupart des Ougandais. Ils n’ont pas le même regard sur la pauvreté et sur leurs conditions de vie. La manière dont ils vivent, cuisinent, s’organisent, relève pour moi du défi et de la débrouillardise quand pour eux, les choses semblent aller de soi. En revenant d’Ouganda j’ai mesuré combien j’avais découvert, appris et tiré des leçons de mon voyage. J’en suis revenue plus mûre, plus « réfléchie ». C’est une expérience qui « m’a mis une claque », qui me pousse à me remettre en question et qui fait grandir. J’ai vécu dans un milieu très dépaysant, loin de mes habitudes quotidiennes. Ce voyage a exigé de m’adapter à un pays et une communauté étrangère, en apprendre les traditions, les protocoles. C’est la découverte d’une nouvelle culture et de nouveaux rituels.

© Photos : Juliette Pecqueux

Je suis très impressionnée par la richesse existentielle et culturelle de mon expérience en Ouganda. En effet, j’ai pu constater chez la plupart des personnes que j’ai eu la chance de rencontrer une force d’esprit honorable : peu importe leur parcours et la dure réalité à laquelle ils sont soumis, ils abordent la vie avec enthousiasme et optimisme. Ce relativisme et cette manière de concevoir l’existence m’ont marquée et m’ont poussée à me remettre en question. Pourquoi l’homme occidental qui ne manque de rien ne parvient-il pas à s’en satisfaire ? Comment ces personnes, dont le vécu nous semble tellement misérable, réussissent-elles à être aussi heureuses ? L’Ouganda, c’est une belle leçon de vie !

Juliette Pecqueux

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Volontaire au SCI

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APÉROS D’INFO

INFOS & INSCRIPTIONS sabina@scibelgium.be

Volontariat à l’étranger : où, comment et pourquoi ? Comment éviter les pièges du volontourisme ? Quels sont les projets prévus en 2019 ? Tous les ans nous organisons des soirées conviviales pour vous expliquer notre philosophie, raconter l’histoire riche du SCI et présenter nos partenaires et les projets à venir ! Si vous n’avez jamais participé à un projet comme ça, mais que l’idée vous tente, venez et invitez vos ami·es ! Et si vous êtes déjà un·e ancienn·e volontaire du SCI, venez partager votre expérience, raconter vos aventures, échanger avec les autres… Et boire un verre avec nous !

Toutes les dates des apéros d'info : 26/02 28/02 21/03 28/03 02/04 11/04

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Louvain-la-Neuve Bruxelles Liège Bruxelles Namur Liège

JE 25/04 > BXL > SCI CONFÉRENCE SUR LE VOLONTOURISME

Découvrez tous nos rendez-vous d'infos dans notre agenda :

WWW.SCIBELGIUM.BE/AGENDA/SEANCESINFO

FORMATIONS DU SCI

2019

Formez-vous à l’animation avec le SCI 22 > 24 février / Ferme Limbort, Braives

Cette formation a pour finalité de renforcer les animateurs·rices afin qu’ils soient plus à l’aise (plus sereins et plus confiants) dans leur pratique. A l’aide de la constellation systémique, nous allons clarifier notre place en tant qu’animateur·rice (par rapport à toutes les composantes actives lors d’une animation/formation), ressentir les forces actives (visibles et cachées) présentes dans les animations/formations, et mettre des mots sur notre propre rapport à certaines thématiques (par ex. la migration, les relations Nord-Sud, l’interculturalité, le genre, le dérèglement climatique, la transition…).

Animations Outils pédagogique

Découverte d'Urbo 20 mars / Arlon #transition #écologie

Nouveau jeu du SCI ! Une planète saturée. Les ressources sont limitées. Le modèle de production et de consommation dans lequel nous vivons n’est plus viable. Durant 3h, les participant·e·s pourront réinventer leur ville. Quels nouveaux modèles allons-nous construire ? Plongez dans le monde de Rob Hopkins, initiateur du mouvement, pour toucher du bout des doigts la transition ! > 13h à 16h30, avec ALC Luxembourg Locaux de la Province : Square Albert Ier, 1 • 6700 Arlon

Infos & inscription : nancy@scibelgium.be

Formation 'Politiki'

19 mars / Bruxelles #démocratie #développement Formez-vous à ce jeu de rôle qui aborde et lance le débat sur la complexité du développement et la diversité des acteurs et des points de vue. En tant que représentant.es de partis politiques, vous devez trouver des solutions aux défis de votre région, la développer et restaurer la confiance de la population envers le politique. > 9h à 16h30, à la Maison de la Paix Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles

Formation ‘Partir ou rester’ 27 mars / Bruxelles #migrations #réfugié·es

L’outil pédagogique Partir ou rester propose de questionner les enjeux des migrations. Au départ d’un jeu de rôles, les participant·es auront la possibilité de comprendre les raisons qui forcent à l’exil, de connaître la procédure d’asile en Belgique, de contrer des idées reçues, de développer leur capacités d’empathie et leur volonté d’aller à la rencontre de l’autre. > 9h à 16h30, à la Maison de la Paix Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles

Plus d'infos dans notre agenda : WWW.SCIBELGIUM.BE/AGENDA/FORMATIONS

Editeur responsable : Luc Henris | Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles | Imprimé sur papier recyclé

AGENDA

Profile for SCI-Projets internationaux

Le SCIlophone n°82  

A la une de notre trimestriel, notre dossier : L'industrie de la mode déshabille les pays du Sud

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