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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

LE SCILOPHONE N° 81

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 Agrément : P006706

OCTOBRE / NOVEMBRE / DÉCEMBRE 2018

PARTENARIAT :

Nouer des

© Geoffroy Dussart

LIENS ENJEUX INTERNATIONAUX

TÉMOIGNAGES

Des femmes construisent la paix en Colombie

Prado et Romaric ont coordonné des projets dans les centres pour demandeurs d’asile : deux expériences différentes

Indonésie : les chamanes musulmans menacés

OPINION Politique : deux voies pour convaincre

Une autre façon de lire le monde


PARTENARIAT : NOUER DES LIENS

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 Enjeux internationaux

Contributions des femmes à la construction de la Paix en Colombie

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En Indonésie, les chamanes musulmans qui transcendent le féminin et le masculin sont en voie de disparition

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Témoignages

Volontariat et migration : Nuancer son regard / Florennes

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Rencontrer l’autre : mode d’emploi ! / Natoye

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Partenariat : nouer des liens

Education globale, développement local / Cambodge

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Un festival, un marathon, de l’astronomie : autant de ponts vers la liberté / Palestine

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Opinion

Quelle voie suivre pour « réenchanter » la politique ? Le grand écart entre Donald Trump et le SCI

20 Le SCI - Projets internationaux asbl est reconnu comme :

Agenda

Formation entre pairs

• ONG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) • Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles

SCI-PROJETS INTERNATIONAUX Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles T 02 / 649.07.38 Liège : Rue du Beau-Mur, 50 • 4030 Liège T 04 / 223.39.80 ABONNEZ-VOUS AU SCILOPHONE ! Devenez membre SCI pour 15 €/an et recevez votre trimestriel : Compte Triodos BE09 5230 8029 4857 Communication : cotisation annuelle

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Ils ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone,trimestriel du SCI - Projets internationaux, est avant tout le magazine des volontaires du SCI !

Thibaut de Ryck, Didier Denotte, Romaric Djontu Tene, Maria Del Prado Hergueta Santos, Laetitia Ingabire, Marina Granados Londoño, Pascale Labay, Héloïse Loumaye, Socheata Mork, David Petit, Sandra Liliana Murillo Rodriguez, Abdulhakim Sabbah, Diana María Urrutia Hurtado

Vous désirez partager une réflexion concernant le développement, les relations internationales, l'interculturalité ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos projets ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via : manu@scibelgium.be

Coordination de publication : Emmanuel Toussaint / Mise en page : Cindy Marchal / Comité de rédaction : Nancy Darding, Marjorie Kupper, Sergio Raimundo, Marie Marlaire, Emmanuel Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek / Illustrations originales : Jean-François Vallée, Geoffroy Dussart / Photos sans © : SCI-Projets Internationaux / Relecture orthographique : Emmanuel Toussaint


A la veille de la grande marche pour le climat, nous avons réussi, et c’est une exclusivité pour le Scilophone et ses lecteurs, à obtenir un entretien avec le personnage central de cette grande manifestation du 2 décembre : la TERRE. Pascal, notre éditorialiste et coordinateur, a eu l’immense privilège de rencontrer cette grande Dame. Il nous raconte cette rencontre exceptionnelle et nous rapporte ses propos. Je n’en menais pas large au moment de pénétrer sur le lieu de notre rendez-vous. La Terre, en entretien privé ! En 4,5 milliards d’années et des poussières d’étoiles, ça n’était encore jamais arrivé. Dès que je me suis retrouvé en face d’elle, mon palpitant s’est affolé : une beauté à couper le souffle. Des yeux bleus d’une profondeur océanique, une foisonnante chevelure verte teintée de brun ; la chaleur et la puissance émanant de cette femme ne pouvait que me laisser chancelant. J’ai cependant réussi à lui parler. Le moins que l’on puisse dire, c’est que, tout en langage fleuri, ses réponses ont été franches, dures. Fermes, mais justes.

ÉDITO

Entretien : on a rencontré la planète bleue – elle n’ est pas au mieux !

évoqué le réchauffement climatique ? Bel exemple de la médiocrité aveugle qu’engendre la recherche effrénée de pouvoir, tu ne trouves pas ? P : Effectivement. PB : C’est lui aussi, non, qui vous bassine à longueur d’année avec son « Job job job » et qui, au nom de la sacrosainte croissance, favorise les entreprises les plus inutiles, génératrices d’emploi sous-payés et pénibles ? Et dans tous les cas, mortelles pour moi… P : Il n’est pas le seul vous savez… PB : Bien sûr, il est comme la majorité de ses contemporains. Incapable de changer de modèle, atteint de court-termisme et de cécité. Mais moi, là, je n’en peux plus, vous me faites crever, même plus à petits feux ; c’est l’incendie maintenant ! P : Je suis désolé… Vous nous détestez donc à ce point !

P (Pascal) : Bonjour, c’est un immense honneur de vous rencontrer. Ma première question sera : comment allez-vous ? PB (planète bleue) : Tu te fous de ma gueule ! P : Je suis désolé ; mais non, pas du tout, je vous demande des nouvelles de votre santé c’est tout. PB : Il est plus que temps ; moi qui il y a peu respirais vents et tempêtes sans effort, aujourd’hui il me reste à peine un demipoumon. Et je ne vous parle pas des tonnes de déchets qui encombrent ma peau et mes veines. Et des fûts nucléaires qui un jour ou l’autre vont m’exploser l’estomac. Alors, est-ce que je vais bien ? Non je ne vais pas bien, et vous êtes responsables. P : Je suis désolé ; mais là, on va s’occuper de vous ; on va vous soigner aux petits oignons. PB : Mon œil ; vous serez quelques dizaines de milliers sans doute à marcher dans les rues de Bruxelles, quelques millions peut-être ailleurs sur ma surface. Mais vous voyez quand même que ceux qui mènent la barque n’en ont rien à faire. Ils sont bien trop occupés par leur petit pouvoir médiocre, leurs comptes en banque et leurs actionnaires. P : Oui c’est vrai que Donald Trump… PB : Oh, laissez ce type grotesque à la coiffure improbable faire son show ; lui au moins dit ce qu’il pense ; mais les autres… Tu es belge n’est-ce pas ? P : Oui, je suis désolé. PB : Pas de quoi, c’est pas pire qu’autre chose. Mais c’est bien votre Premier Ministre qui, au lendemain des élections, a reproché aux médias d’avoir défavorisé son parti pour avoir

PB : Je ne sais plus ! Je vous ai tant aimés, je vous avais tout donné. Je m’étais faite si belle pour vous. Des millénaires de soins apportés à mon corps, à ma peau, à mon âme. Uniquement pour vous plaire, m’offrir à vous comme un cadeau prodigieux ; vous offrir ma table, mon gîte. Et vous m’avez souillée, abimée, dépouillée. Est-ce parce que je suis une femme que vous m’avez à ce point exploitée, humiliée, détruite, méprisée ? Comme vous êtes tant à le faire avec vos propres femmes… P : Je suis désolé : vraiment. Pourriez-vous malgré tout adresser un dernier message à nos lecteurs ? PB : Oui ! Bien sûr. D’abord, malgré ma colère je ne cesserai jamais de vous aimer, vous humains. Vous êtes ma raison d’être et si je ne percevais pas parmi nombreux d’entre vous des signes d’espoir, il ne me resterait plus qu’à m’accrocher à un filament d’étoile et à m’y pendre. Et puis cessez d’être désolés, remuez-vous les fesses. Soyez sans concession pour ceux qui me blessent, pour chacun de vos actes qui me détruisent, parce qu’en me détruisant vous vous anéantissez, vous et vos enfants. Voilà, je compte sur vous. Et, puisqu’on est en décembre, je vous souhaite malgré tout une année 2019 ambitieuse, pleine de combats généreux et solidaires. P : Je vous remercie infiniment, et vous promets une lutte de chaque jour. En me quittant pour reprendre sa route autour du soleil, la TERRE m’a laissé un immense malaise et un sentiment énorme de culpabilité. Ne me reste plus qu’à transformer ces émotions en énergie. Du désespoir peut-être, mais qui sait. En s’unissant on arrivera peut-être à éviter le pire. Elle compte sur nous tous !

Propos recueillis par Pascal Duterme

Coordinateur du SCI-Projets Internationaux

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ENJEUX INTERNATIONAUX

CONTRIBUTIONS DES FEMMES

à la construction de la Paix en Colombie Pendant plus de 50 ans, la Colombie a connu un conflit, opposant différents groupes insurgés à l’armée régulière dans un contexte de grandes inégalités, de production de cocaïne et de trafic de drogues, de discours musclés mais avec un Etat faible. Ce conflit a fait plus de 220.000 victimes, essentiellement des civils et provoqué le déplacement de 6 millions de personnes. L’accord de paix, signé en 2016, est menacé à l’heure actuelle par la politique du président entré en fonction en août 2018 Ivan Duque, droite dure conservatrice. Cet article rédigé à six mains revient sur la place de la femme colombienne dans le processus de paix du pays.

Perspective historique / Sandra Parler de la participation de la femme colombienne dans le processus de paix du pays, c’est également parler de sa participation sociale et politique au cours des XXe et XXIe siècle, période durant laquelle le conflit colombien s’intensifia significativement. La paix, en tant qu’antonyme de la confrontation et de la violence, commença à être évoquée par différents secteurs de la société colombienne. Cependant aucun des discours promus n’évoquait ce que représentait la paix pour les femmes colombiennes, ni depuis leur point de vue, ni depuis leur contribution. Sans tenir compte que dans les zones de conflit, non seulement les territoires peuvent être contrôlés mais également le corps et la vie des femmes qui s’y trouvent. D’après les bases de données de l’Unité des Victimes de la Colombie, 49.5% des victimes du conflit armé sont des femmes. Comme mentionné par le psychologue Carlos Berinstein, l’un des Commissaires à la Vérité de la Colombie, le corps des femmes colombiennes durant le conflit a été utilisé comme un instrument de contrôle social. Néanmoins, l’histoire enregistre, même si de façon peu reconnue, la participation des femmes colombiennes dans la construction de la paix dès les années 30 du siècle passé : appui à diverses initiatives telles que des institutions s’occupant de la petite enfance abandonnée ou la création et la gestion de centres de formation pour femmes, souvent issues de milieux populaires.

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A partir des années 50, les femmes colombiennes obtiennent certains droits politiques comme le droit à la citoyenneté et le droit de vote. C’est également à cette époque qu’on enregistre un pic de mouvements organisés par des femmes pour la défense de la paix, surtout lors de la période de violence bipartite. Parmi les nombreuses organisations de femmes créées depuis cette époque, l’une s’est tout particulièrement démarquée durant les 20 dernières années. Il s’agit de la « Ruta Pacífica de Mujeres » (Route Pacifique de Femmes), une initiative qui émergea en 1995. La Ruta a regroupé des femmes de onze régions du pays pour contribuer à l'équité, la justice et au développement du pays. Cette initiative a permis de récolter plus de 1000 témoignages de femmes victimes du conflit et de proposer de nouvelles narrations sur la Colombie mais du point de vue de la femme. Dans cette perspective, divers processus ont été mis en place afin de fournir une aide aux traumas, et à la reconstruction de la mémoire. Des représentants de ce groupe de femmes, en collaboration avec 24 autres organisations nationales, firent partie de la sous-commission de genre qui assista aux dialogues qui menèrent à la signature de paix entre le gouvernement National et la guérilla démobilisée (FARC), le 26 septembre 2016. Bien que leur inclusion au débat fût une dure bataille menée par des organisations de femmes, de féministes, et d’anciennes combattantes des FARC, elles réussirent à s’y intégrer deux ans et demi après le début des pourparlers. Non seulement ce fut la première fois qu’une sous-commission fut créée dans le cadre des accords, mais de plus elles parvinrent à inclure dans les accords signés finaux une perspective de genre qui ne s’y serait pas trouvée.

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Des femmes construisent la paix en Colombie

© Sandra Liliana Murillo Rodriguez

Les initiatives des femmes colombiennes / Diana La Paix depuis le regard des femmes est construite comme un pari créatif à partir de leurs pratiques sociales et esthétiques, qui ont comme effet la guérison à titre individuel, culturel et structurel. Les groupes tels que la Ruta Pacífica de Mujeres travaillent depuis le paradigme « écoféministe » et le pacifisme non-violent. Avec des moyens divers, les femmes ont cherché la vérité et la justice à travers la récupération de la mémoire des victimes, la visibilisation des effets de la guerre sur le corps et la vie des femmes, en évitant l’impunité morale et politique, éléments nécessaires pour le soutien de la paix et l’intériorisation de la réconciliation. Et c’est bien à travers leur activisme qu’elles ont obtenu la légitimité populaire avec leurs travaux artistique et d’expression culturelle, où elles emploient le corps comme un symbole de réaction dans la subjectivité politique. L’agenda de Paix des femmes s’est mis en place avec beaucoup de force au niveau des bases dans les divers territoires ruraux et urbains. S’y développent des actions

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« L’une des grandes contributions des femmes colombiennes à la paix consiste à rendre visible leur histoire et à déconstruire l’histoire du pays où l’on peut constater la participation active des femmes comme éléments politiques »

politiques qui favorisent la construction de la paix depuis les rencontres symboliques avec des actions pour la paix, au travail continu des femmes dans leurs processus d’auto reconnaissance et transformation. Depuis 2015 la Route Pacifique des femmes développe une investigation pour contribuer à la mémoire historique du conflit, nommé « Le chemin de retour, commission de la vérité des femmes ». Cette investigation raconte 1000 témoignages, des expériences vécues par les femmes, et neuf cas collectifs pendant la période de guerre en Colombie. Cette récupération de la mémoire des victimes est la reconnaissance que les processus historiques doivent être réparés et transformés. Cette manière de faire est une grande contribution à la construction de la paix. Et cela démontre que c’est depuis

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Des femmes construisent la paix en Colombie

les expériences territoriales, depuis la reconnaissance et la récupération des symboles exposés dans leurs pratiques de résistance non violente, que nous pouvons promouvoir des scénarios d’incidence politique, pédagogique et de guérison sociale. Cela rappelle aussi que les femmes sont des sujets de droit dans la transformation sociale, et qu’il est possible de faire de la politique avec des outils artistiques et didactiques en faveur de la culture de Paix. À ces initiatives internes, il faut également ajouter le rôle des femmes colombiennes à l’étranger. Entre autres organisations, il faut mentionner la Commission de la vérité, mémoire et réconciliation des femmes colombiennes à l'extérieur (CVMR). Cette initiative cherche à créer une mémoire collective des femmes colombiennes migrantes qui ont été victimes ou qui se considèrent affectées par le conflit armé colombien. L'intention de la CMVR a été non seulement de documenter l'impact produit par la guerre et la migration, mais également de proposer de nouvelles méthodologies gérées par les femmes elles-mêmes et qui permettraient de : 1. Remettre en question les catégories qui perpétuent le conflit colombien 2. Guérir les traumas produits tant par le conflit comme par l'expérience migratoire 3. Faciliter le processus d'intégration de ces femmes dans leur nouveau lieu d'accueil 4. Contribuer grâce aux témoignages aux processus formels de la vérité, de la mémoire et de la réconciliation en Colombie, spécialement par rapport à la Commission de la Vérité. Cette Commission est composée de groupes de femmes habitant Londres, Barcelone, et la Suède. D’autres groupes sont également en cours de création, comme ici en Belgique. Nous pouvons également compter avec les femmes qui sont retournées en Colombie. En définitive, l’une des plus grandes contributions des femmes colombiennes à la paix consiste à rendre visible leur histoire et à déconstruire l’histoire du pays où l’on peut constater la participation active des femmes comme éléments politiques. C’est-à-dire, proposer une autre lecture de l’histoire du pays avec leurs propres mots.

Une responsabilité personnelle et collective / Marina Comme psychologue clinique et psychothérapeute holistique, j’accompagne de nombreux patients à trouver la Paix et pour cela je considère que la Paix commence en chacun et chacune de nous. Dans bien des cas il n’est pas évident de guérir de nos blessures ni de pardonner, mais la science psychologique et la progression de la neuroscience nous aide maintenant à trouver en nous la réconciliation que nous désirons pour notre Patrie.

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En tant que constellatrice familiale j’ai également appris que la réconciliation entre victimes et persécuteurs est plus aisée quand, personnellement, dans notre intérieur, nos parties « victime » et « persécutrice » peuvent se rencontrer et se réconcilier. Ceci nous permet de le faire avec nos persécuteurs extérieurs ou nos victimes. Et nous, les femmes, pouvons le faire plus naturellement car comme le dit Bert Hellinger, le psychothérapeute à l’origine des constellations familiales, « la Paix commence dans les cœurs de femmes ». Nous sommes amenées, nous les femmes, à devenir protagonistes de ce changement personnel qui nous tient plus facilement à cœur, pour aborder ensuite le changement social et de Paix que nous désirons. Ceci n’est possible que parce que nous avons appris à nager à contre-courant, nous sommes plus facilement connectées à nos émotions et à notre corps et cela nous aide à comprendre mieux la souffrance d’autrui et du monde. Notre nature féminine nous amène à respecter plus naturellement la vie humaine et la nature. Ce qui s’appelle l’Eco-féminisme est aussi ancestral que la Femme enracinée dans la Terre-Mère… Finalement nous sommes donc davantage prêtes à lutter pour nos droits et pour les droits de l’humanité parce que nous sommes capables non seulement de pardonner mais aussi, par compassion, de ne pas demander une réparation… Je suis consciente d’ailleurs qu’une femme qui s’engage pour la Paix en Colombie peut transformer son entourage et l’inviter à rejoindre ce processus lent mais définitivement sûr que nous avons décidé de prendre : La Paix dans notre cher pays, la Colombie. La Paix ne sera pas simplement amenée par un président, une table de négociation ou un accord. La Paix est une responsabilité personnelle et collective ! La Paix se construit en tissant chaque jour un entourage et une société qui sait respecter, qui valorise la vie, qui est tolérante avec les différences des autres (de pensées, émotions, conscience, classe, religion, ethnie, genre…) et qui est inflexible devant les actes contraires, c’est-à-dire d’exclusion, d’agression, de manque de respect, tous les actes contraires à « vivre en Paix et en Démocratie ».

Sandra Liliana Murillo Rodriguez

Anthropologue et journaliste, coordinatrice d'Abya Yala / CGEI-UCL

Diana María Urrutia Hurtado

Marina Granados Londoño

Psychologue clinique et psychothérapeute holistique

Psychologue, chercheuse en Droits Humains et Culture de Paix

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ENJEUX INTERNATIONAUX

LES CHAMANES MUSULMANS QUI TRANSCENDENT LE FÉMININ ET LE MASCULIN sont en voie de disparition en Indonésie

Environ 6 millions de Bugis vivent en Indonésie, principalement dans le Sud-Ouest de Sulawesi. Depuis des millénaires, il existe cinq genres humains dans cette culture et leurs chamanes – appelés Bissus – constituent le cinquième genre, celui qui transcende le féminin et le masculin, intermédiaire entre l’humain et le divin. L’Islam, au XVIIe siècle, s’est ajouté à ces croyances. Aujourd’hui, pourtant, la pérennité des Bissus est incertaine suite à l’indépendance de l’Indonésie, à des milices musulmanes radicales et à l’augmentation d’une rationalité moderne.

Un sacerdoce réservé aux transgenres Si les choses ont partiellement évolué, avant ces chamanes étaient considérés comme des êtres supérieurs. Puang Lolo de Watampone, le responsable d’une communauté de Bissus raconte comme en mélangeant présent et passé  : « en tant qu’intermédiaire avec les divinités, nous sommes en charge du spirituel à côté du roi, qui est lui en charge du politique. Nous couronnions par exemple les rois ». Leurs fonctions allaient de la communication avec les ancêtres et divinités aux cérémonies pour les récoltes en passant par la médecine ou encore l’éducation de la famille royale. A  titre d’exemple, la cérémonie annuelle pour la récolte du riz nécessite environ quarante Bissus pendant une semaine. Elle perdure encore aujourd’hui. Afin de devenir Bissu, il faut transcender le masculin et le féminin. C’est pourquoi, un homme ou une femme « de  corps et d’esprit » ne peut y accéder. Outre ces deux genres, les Bugis reconnaissent le « calabai » c’est -à-dire un homme de corps mais femme d’âme et inversement le « calalai ». Les calabais et calalais pourraient correspondre à ce que nous appelons les personnes transgenres. Seuls ces deux derniers genres peuvent accéder au rang et au genre « Bissu ». Tri Palurui, guide au musée de Watambone, pragmatique, ajoute «  en  pratique, cela les rends plus

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disponibles à leur sacerdoce de Bissu. Ils peuvent éduquer de manière équilibrée en termes de genres la famille royale et il n’y a pas de risque qu’une princesse soit déflorée ». Devenir Bissu n’est pas simple. Outre être calalai ou calabai, il faut aussi être choisi par la communauté des Bissus et avoir suivi une longue formation  : rituels, mantras, soins, danses et langue sainte réservés aux Bissus. C’est aussi et surtout une sagesse voire une sainteté qu’il faut acquérir. Ces apprentissages se font en vivant en communauté avec d’autres Bissus. Ensuite, lors du rite de passage principal, le candidat Bissu passe sept jours et sept nuits emmailloté dans un linceul avec pour seule alimentation un nombre limité de gouttes d’eau. Ensuite, il « renaît » avec une nouvelle identité, y compris nom, statut et genre. Le Bissu doit également mener une vie saine loin des futilités de la vie et des plaisirs charnels. De transgenre, il devient une nouvelle personne qui transcende le féminin et le masculin.

Une tradition millénaire brutalement arrêtée Cette sainte fonction accordée aux Bissus est présente dans les différents royaumes Bugis depuis des millénaires. La conversion à l’Islam, au début du XVIIe siècle, n’a pas changé

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le statut des Bissus. Depuis les Bissus restent ni homme ni femme mais chamanes animistes et pieux musulmans. Certains rites et mantras ont simplement été adaptés à l’Islam. Parfois ils font la même chose mais au nom d’Allah. Selon Puang Matowa de Watambone, le chef d’une communauté Bissu : « l’Islam va dans la même direction que nos croyances et divinités, il n’a pas d’opposition. Les rites ont été conservés mais se font d’abord au nom d’Allah ». Cette conversion à l’Islam n’a pas posé de problème majeur pendant plus de trois siècles. Par contre, l’indépendance de l’Indonésie (1945) a remplacé les royaumes par la démocratie. Non seulement cela a mis à mal les fonctions des chamanes, liées aux rois, mais concrètement les rois ne pouvaient plus entretenir les communautés de Bissus. Bien plus grave, entre 1950 et 1965, différentes milices militaires islamiques non reconnues par l’Etat ont massacrés les Bissus qui ne voulaient pas devenir « normaux ». Cette période d’instabilité fut particulièrement sombre dans la région et une partie de la population a activement collaboré à cette chasse aux sorcières. « En quête de sens et de reconnaissance, ces milices, soudainement fort pieuses, ont considérés les Bissus et les communautés LGBT+ comme hérétiques et à éradiquer » explique le Prof. Halilintar Lathief, anthropologue et spécialiste des Bissus depuis 40 ans à l’UNM (Université publique de Makassar). A partir de 1965, l’armée officielle a rétabli l’ordre mais la majorité des Bissus sont décédés ou ne souhaitent plus reprendre leur fonction. Depuis, leur aura baisse. Aujourd’hui, il ne reste actuellement environ plus que cinquante chamanes et leur nombre continuer à baisser. Dans les autres zones, il n’y en a plus aucun. Même dans les zones avec Bissus, une partie importante de la population ne connaît pas ce terme ou le confond avec les transgenres. Seule une minorité de la

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population a encore un réel respect pour les Bissus et adhère aux croyances ancestrales. Loin de l’âge d’or, leur situation est aujourd’hui précaire. Cependant, l’essentiel est toujours présent chez les Bissus, il s’agit bien de personnes à part, qui rayonnent par leur sagesse et dénotent par leur « genre » unique. Les rencontrer ouvre le champ des possibles sur les questions de genres. Ces chamanes participent bien à un cinquième genre même si une partie de la population les a oubliés.

Chaque communauté est autonome Chaque communauté Bissu est différente, comme à Sinjai, où il ne reste qu’un Bissu. Celui-ci insiste sur l’aspect culturel des Bissus et dit ne pas adhérer aux croyances animistes. Il pense être le dernier de l’ancien royaume de Sinjai car aucun jeune n’est intéressé d’apprendre. Il travaille à l’administration de la ville et peu savent qu’il est Bissu, même parmi ses voisins. A Watampone, ils sont 25, sans doute car les règles pour devenir Bissu ont été assouplies. Par exemple, un seul d’entre eux a passé le rite de passage décrit plus haut. Celui-ci deviendra en fin d’année Puang Matowa (chef d’une communauté de Bissus) lors d’une grande cérémonie qui pourrait redynamiser la communauté. Dans cette région la confusion entre les Bissus et les transgenres est fréquente pour la population qui voit souvent les deux comme ayant pour fonction principale d’animer les mariages. A Segeri par contre, la majorité de la population semble connaître les Bissus, qui sont au nombre de huit. Contrairement aux deux autres lieux, il s’agit plus d’un grand village que d’une ville. Les règles sont maintenues et la différence entre un Bissu et un transgenre est directement visible par l’attitude des

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les chamanes musulmans menacés

BISSU Un Bissu est d’abord calabai ou calalai dans sa première vie avant de devenir en plus Bissu. Aujourd’hui, les calabai et calalai sont appelés transgenres et sont en général travestis. Ils ont leur propre communauté et leur propre culture. Une partie d’entre eux pourraient devenir Bissus et c’est sans doute pour cela qu’ils sont mieux acceptés par la population que dans le reste du pays. C’est encore plus marqué à Segeri où la tradition Bissu est encore forte. Cependant la majorité des travestis ne se sentent pas appelés à devenir Bissus ou ne s’en sentent pas capables.

Le Prof. Halilintar Lathief ne sait pas si les Bissus vont perdurer mais il a de nombreuses recommandations. « Les Bissus ne doivent pas compter sur des soutiens extérieurs. Certains Bissus assouplissent les règles, c’est une erreur, cela les mènera à disparaître à coup sûr. Il faut revitaliser cette tradition par des grandes cérémonies que toute la population voit. Il faut que la population, dont les transgenres (potentiels candidats Bissus, ndlr), voient cela et en soient fiers. Il faut un soutien symbolique des autorités. Il faut que chacun apprenne mieux sa culture et son histoire. Pour cela, il y a un projet d’école Bissu avec la volonté que de nombreuses personnes suivent un module informatif ». Selon les Bissus rencontrés, l’intérêt de la population et le nombre de vocations de la part des transgenres constituent deux enjeux centraux dans leur pérennité. Qui sait de quoi est fait l’avenir dans un pays où la culture constitue une part importante de l’identité des Indonésiens ? Cette « biodiversité » humaine disparaîtra-t-elle bientôt ?

Bissus. En effet, le terme cinquième genre se ressent dès la première rencontre, une impression de sagesse, de sainteté, d’innocence et de bonté se dégagent.

David Petit Facilitateur en intelligence collective et gouvernance partagée chez http://collectiv-a.be

Stratégies pour perdurer A ce rythme, les Bissus disparaîtront bientôt. La question de la survie ou de la pérennité est souvent pensée. Le rapport à l’Etat pose problème et est actuellement ambigu. Les responsables régionaux et provinciaux disent vouloir soutenir les Bissus, mais en pratique peu de choses se passent. Puang Lolo de Segeri affirme « lorsqu’une autorité locale commande une grande cérémonie, bien sûr il y a une rémunération pour nous, mais ils y voient un événement uniquement culturel. Ils nous rejetteront si cela ne « fonctionne » pas. La grande cérémonie sert les récoltes et non le tourisme ». Comme d’autres, les Bissus considèrent toujours le bupati (élu régional) comme le successeur du roi. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les bupatis élus sont de descendance royale à Segeri et Watambone. Le rapport des Bissus à la religion, l’Islam en l’occurrence, ne semble pas poser de problème aujourd’hui. Les prédicateurs rencontrés prêtent peu d’attention aux Bissus. Vu que ces chamanes ne portent pas un vêtement du sexe opposé (contrairement aux transgenres) et vu qu’ils font vœu de chasteté, cela leur convient bien finalement. Concernant les croyances animistes, les imams ferment les yeux. Le discours de Puang Lolo de Segeri nuance : « il y a eu plusieurs cas d’intolérance vis-à-vis des communautés LGBT ces dernières années dans le pays et nous avons vu la force de groupes politiques radicaux. Nous sommes tolérés, mais nous devons faire attention car cela pourrait changer ».

© Photos : David Petit

Enfin, la modernisation du pays amène un esprit plus calculateur et rationnel. Cela semble contribuer à la considération de ces rites et croyances comme « obsolètes » et d’un autre temps.

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TÉMOIGNAGE

VOLONTARIAT ET MIGRATION : Nuancer son regard

Pleine de peps, notre chère Prado, volontaire espagnole en Belgique, a coordonné cet été un projet au centre pour demandeurs d’asile de Florennes. Une expérience riche et pleine d’émotions qui lui a permis, ainsi qu’aux autres volontaires internationaux, de remettre en question ses stéréotypes, de mettre des nuances dans son regard et de laisser libre court à son enfant intérieur.

SCI : Quelles étaient tes motivations à participer à un projet en Belgique ? Prado : J’avais plusieurs motivations. D’abord je suis intéressée par la thématique de la migration et plus précisément de l’immigration. Mais pour moi, plus qu’une thématique, il s’agit d’abord de personnes. Alors je voulais rencontrer. Vivre et partager notre vécu avec des demandeurs d’asile. Ensuite je voulais apprendre des choses de manière concrète, par une expérience et du vécu, et non de manière abstraite. On entend souvent parler des demandeurs d’asile dans les médias, sur les réseaux sociaux, mais c’est toujours abstrait. Ce qui m’intéressait, c’est de rencontrer des personnes, de comprendre leur réalité de manière très concrète. Ce projet m’a permis de changer de vision sur les demandeurs d’asile. Puis, avoir une information de « première main » sur le processus, sur la démarche pour obtenir l’asile est aussi intéressant. Là, c’est la responsable du centre de Florennes qui a été une ressource. Elle nous a donné une information claire et complète sur le sujet. Ma dernière motivation était d’être en contact avec des enfants. Plus jeune, je n’aimais pas les enfants. Mais j’ai changé et j’avais envie de voir comment je me débrouillerais avec eux.

Quelles sont les représentations qui ont changé ? Ma représentation d’un demandeur d’asile était assez limitée. Pour moi, c’était juste une personne avec des problèmes. A part ça, je n’avais pas vraiment d’idée. Aujourd’hui, ma vision est plus nuancée et plus claire. Les demandeurs d’asile sont des personnes comme toi et moi, ce sont des

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personnes qui ont fait des études (ou pas), que j’aurais pu rencontrer en Erasmus (ou ailleurs) et qui ont dû fuir leur pays. Contrairement à ce qu’on entend parfois, ce ne sont ni des voleurs, ni des délinquants et il n’y a aucune raison d’en avoir peur. Ils cherchent simplement une situation « normale », vivable, un boulot, contribuer au développement du pays, comme n’importe quel Espagnol (je suis espagnole) ou Polonais qui vient en Belgique pour travailler. Il existe une différence toutefois entre nous : si je suis libre d’aller et venir, les demandeurs d’asile n’ont pas vraiment le choix, ce sont les conditions de vie insupportables qui les ont poussés à partir. De plus, ils ont fait un voyage long et difficile avant d’arriver. On ne fait pas un tel voyage sans raison ni pour commettre quelques délits. Ça n’aurait pas de sens.

Es-tu contente du groupe de volontaires ? Notre équipe était constituée de 6 personnes, un Espagnol de 40 ans et cinq filles de 22 à 27 ans. Nous, les filles, étions 2 Espagnoles, 2 Portugaises et 1 Belge. Il y avait une très bonne entente entre nous, nous avons formé une vraie équipe. C’est vrai que quand on vit 24h/24 et 7j/7, on apprend vite à se connaitre. Et puis tout le monde était de bonne composition.

En tant que coordinatrice du projet, as-tu utilisé des outils de gestion de groupe ? Un peu mais je n’en ai pas eu beaucoup besoin. On était une petite équipe et le projet était court, ça n’a pas été nécessaire. Ceci dit, on faisait quotidiennement un débriefing de la journée en début soirée. Ensuite, j’étais attentive à chaque personne, si j’en voyais une aller moins bien ou être fatiguée, j’allais près d’elle, je lui parlais ou je lui

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Volontariat et migration

« Je retiens qu’il ne faut pas juger les gens mais s’en rapprocher. Il faut leur montrer qu’on les accueille. Ce n’est pas facile d’être l’autre… »

proposais de faire une petite pause. Enfin, nous avons passé deux belles soirées en ville, à boire des verres et à papoter entre nous. J’avais un peu peur que Paco, qui était un mec et un peu plus âgé, ne s’intègre pas bien. En fait, on a toutes été assez attentives à lui ; il s’en est rendu compte et nous en a remerciées.

En quoi consistait le projet ? Il s’agissait d’animer, de faire des jeux avec les enfants (et avec les adultes s’ils le voulaient). Et ça c’était fantastique, les enfants étaient super contents que nous soyons là pour eux, au point qu’ils ne voulaient pas qu’on parte à la fin du projet. On les entendait crier « Mais pourquoi devezvous partir ? ». Avec nous les enfants peuvent se défouler, jouer, courir, chanter, danser. Avec leurs parents ou avec le personnel du centre, ils doivent rester plus calmes : on leur demande de faire moins de bruit, d’être « sage ». Je me sentais tellement bien avec les enfants… car je suis moi-même encore une enfant. Même avec les enfants qui ne parlaient ni français, ni anglais, ni espagnol, mais juste arabe ou turc, on communiquait. Par le langage du corps. On a créé

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des liens affectifs très forts. Et nous nous sommes vraiment beaucoup amusés. J’en suis encore tout émue. Le dernier jour, nous avons fait une fête. Nous avions préparé une danse que l’on a réalisée devant les enfants. Quand ça s’est terminé, les enfants ont crié nos prénoms. C’était un moment très fort.

Est-ce qu’il y a eu des choses plus difficiles à gérer ? Parmi les enfants, il y en avait deux qui étaient plus difficiles. Un garçon et une fille. Ils donnaient parfois des coups, ou ils faisaient semblant de pleurer pour obtenir notre attention. On sentait que le garçon avait de la colère à l’intérieur. Il exprimait sa colère avec ces coups de poings et de pieds. Pour le gérer, on allait lui parler, on essayait de le calmer, de lui montrer qu’on voulait l’intégrer. Parfois c’était impossible, il quittait le groupe et retournait près de ses parents, pour ne revenir que le lendemain, à nouveau disposé à jouer avec tout le monde. Avec la fille, c’était un peu plus facile, elle arrivait à se calmer quand on la prenait à part et qu’on parlait avec elle.

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Volontariat et migration

© Photos : Maria Del Prado Hergueta Santos

des plats différents. Toutes ces différences étaient très enrichissantes. Pendant le projet, il y a eu une soirée afghane. Les Afghans avaient préparé de la nourriture. Puis on a dansé ensemble. Chacun voulait faire écouter sa musique et faire danser tout le monde à son tour. Par conséquent on a fait des danses afghanes, puis des danses arabes, puis des jeunes ont mis du rap…

Quels sont les principaux apprentissages que tu retires de cette expérience ? D’abord, j’ai vraiment envie d’aider ces gens qui sont dans des situations impossibles. Ensuite, je retiens qu’il ne faut pas juger les gens mais s’en rapprocher. Il faut leur montrer qu’on les accueille. Ce n’est pas facile d’être « l’autre ». En se rapprochant des autres, ils deviennent moins inconnus. Ça rend leur situation un peu moins difficile. Je pense que c’est à nous de faire le premier pas. Et si c’est eux qui viennent à nous, il ne faut pas fermer la porte. Avec les volontaires internationaux, on s’est fait la réflexion suivante en fin de projet : quand on est arrivé, on ne voyait que des noirs ou des personnes plus foncées que nous, mais quand on est reparti, on voyait tout autre chose : on voyait des personnes. Avant on voyait des clichés, des images, avant de voir des personnes. Aujourd’hui c’est le contraire.

Est-ce que tu as vécu des rencontres interculturelles ? Ce projet est tout à fait interculturel. Même si les demandeurs d’asile laissent une partie de leur culture chez eux, elle est toujours présente. Les gens ont des comportements différents, écoutent des musiques différentes, cuisinent

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Une autre chose m’a marquée : il y avait des religions différentes mais aucun conflit. A Florennes, d’après la responsable du centre, il n’y a eu que 3 conflits en 25 ans et ils ne concernaient pas la religion. On peut vivre dans un espace vraiment petit avec autant de différences. Si on a de bonnes raisons de ne pas avoir de conflits, on n’a pas de conflit  : les gens au centre, ont ces bonnes raisons, ils cherchent un lieu pour vivre en paix, sans problème. Et pourtant ce n’est pas gagné, il faut voir la taille des chambres : elles sont petites, il y a 8 lits pour 8 personnes de cultures différentes. Il n’y a pas d’espace privé, pas d’intimité.

Voudrais-tu faire passer un message à d’autres personnes qui veulent s’engager dans le volontariat ? Un projet dans un centre pour demandeurs d’asile (ou demandeurs de protection internationale comme on dit aujourd’hui), c’est très enrichissant et très touchant. On apprend beaucoup de choses, mais surtout beaucoup de choses qui nous changent.

Propos recueillis par Emmanuel Toussaint

Rédac’chef du SCIlophone

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TÉMOIGNAGE

RENCONTRER L’ AUTRE : MODE D’EMPLOI !

© Romaric Djontu Tene

Les challenges de la coordination de projets en Belgique Cet été Romaric a participé à un projet de volontariat en Belgique, dans le centre pour demandeurs d’asile de Natoye, géré par la Croix-Rouge. Il a coordonné un groupe de 11 personnes issues de différents pays : Portugal, Mexique, Vietnam, Italie, Allemagne… Lors de cette expérience, il a dépassé ses craintes et a vécu pleinement de belles rencontres interculturelles.

SCI : Comment te sentais-tu avant de te lancer dans cette aventure ? Romaric : Avant d’y aller j’avais un peu peur. J’avais peur de ne pas pouvoir bien coordonner le groupe car mon anglais n’est pas très bon. On devait être deux à coordonner le groupe, mais l’autre personne a trouvé du travail avant le projet et s’est désistée. En revanche, j’étais assez excité de rencontrer des résidents, de connaitre leurs histoires, mais tout en me demandant s’ils vont m’accepter. Est-ce que les gens ne vont pas être surpris parce que je suis noir ?

En quoi consistait le projet ? Pendant deux semaines nous avons vécu au centre et organisé des activités pour permettre aux résidents de sortir un peu de leur contexte, de s’évader et de faire des rencontres. La CroixRouge nous a donné carte blanche pour les animations, elle nous a juste demandé de nous orienter surtout vers les jeunes et des adultes du centre, qui sont plus délaissés que les enfants. On a commencé par faire connaissance en organisant une soirée avec des danses des différents pays. Au début, les gens étaient timides, mais au fur et à mesure ils se détendaient, ils ont commencé à bouger et à danser, et on a passé un très beau moment. Grâce à ça le lien était fait, on s’est senti en confiance entre nous et par la suite les résidents venaient pour nous demander quelles autres activités on avait prévu. On a fait des tournois de handball, de volleyball, des ateliers de peinture, de la sculpture avec de la pâte de sel…

Tes inquiétudes se sont alors vite dissipées ? Tout à fait. J’ai facilement pris ma place dans le groupe, je m’y suis senti à l’aise et on communiquait facilement.

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On a échangé sur les langues avec des résidents, ils nous ont appris quelques expressions en arabe et on se saluait dans leur langue le matin. J’ai discuté beaucoup avec des Syriens et des Afghans sur leurs parcours. Nous avons passé une soirée avec une famille syrienne qui nous a raconté son périple terrible, on était tous très émus et je me disais que c’est très éloigné de ce qu’on nous raconte dans les médias. J’ai aussi rencontré deux résidentes transsexuelles : deux femmes qui étaient des hommes auparavant. C’était pour moi nouveau. Pour elles c’est vraiment difficile parce que c’est encore très peu connu et accepté.

Que retires-tu de cette rencontre interculturelle ? J’ai été tellement impressionné par l’accueil, la bonté des résidents du centre, qui venaient vers nous pour discuter, qui nous y accueillaient avec le cœur ouvert. De tout l’amour finalement qu’ils nous ont donné. J’ai appris qu’il faut vraiment aller vers l’autre sans idée préconçue sur lui, sur sa culture, mais juste le prendre tel qu’il est, le voir, l’écouter, ne pas interpréter, surtout ne pas juger, ne pas imposer sa manière de faire. On a tous trouvé ça trop court ce projet, tellement ces deux semaines étaient riches. On a appris énormément des nouvelles choses, on est allé dans un monde nouveau, on se sentait coupés du reste du monde à Natoye. Quand je suis rentré chez moi, j’ai eu de la peine, je me suis senti comme un étranger dans les rues de Namur. Il y a quelques volontaires qui repasseront au centre en septembre et en octobre. Moi aussi, j’ai prévu d’y retourner !

Propos recueillis par Sabina Jaworek

Responsable com’ au SCI

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ACCUEIL SUD

PARTENARIAT : NOUER DES LIENS

7 partenaires Sud sont venus rencontrer le SCI début octobre 2018 : Silvia,

Gabriela, Yvette,

Socheata,

Mamoun,

Chendo

et

Hakim sont venus des différents continents avec une belle énergie, des idées et un cœur grand comme ça. Pendant une semaine, nous avons fait connaissance, présenté nos structures, échangé sur nos visions du partenariat et du volontariat, partagé nos outils pédagogiques, visité Liège et un partenaire du SCI, préparé l’EPM 1, communiqué nos combats et rêvé de nouvelles collaborations. Pendant une semaine, nous avons noué des liens et aujourd’hui nous sommes un peu plus forts qu’hier. Car les liens transcendent les individus, décuplent l’énergie et donnent de nouvelles idées. Ils permettent de concentrer nos forces et de diffuser notre vitalité. 7 articles seront consacrés à présenter chaque partenaire. Deux dans ce numéro du SCIlophone, d’autres dans les prochains. Dans ces articles circulent la force et l’énergie de nos partenariats.

Emmanuel Toussaint, Rédac’chef du SCIlophone Exchange Plateform Meeting : une réunion internationale pour évaluer les projets internationaux et préparer l’ICM (Assemblée générale du SCI)

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P A R TE N A R IA T A VEC L E CY A , CA MBO DGE

ÉDUCATION GLOBALE, développement local

Quel est le sens du volontariat pour toi ? Etudiante à l’université, Socheata est une personne engagée. Depuis 2017, elle mène de nombreux projets au sein de «  Cambodian Youth Action  » (CYA) à Phnom Penh au Cambodge, association partenaire du SCI.

SCI : Que fais-tu au sein de CYA, quelles sont tes responsabilités ?

À travers le volontariat, les jeunes cambodgiens et étrangers découvrent une réalité différente de la leur : un autre mode de vie, une économie et une vie sociale particulières, une autre utilisation des outils et technologies… Des jeunes d’ici et d’ailleurs qui habitent dans des villes sortent de leur zone de confort, vont dans les campagnes et voient comment on y vit (agriculture, pêche…). Globalement, il est important de proposer des opportunités pour les jeunes, de voir ce qui se passe ailleurs. Mais aussi de s'investir localement : c'est pourquoi CYA demande à chaque volontaire de s’investir dans un projet local avant de pouvoir partir sur un projet international.

Socheata : Je suis en charge de la publication des programmes sur le site web de l’association et des contacts avec les volontaires. Je vais sur les projets à la rencontre des volontaires des autres associations.

Qu’est-ce que CYA attend d’un partenariat avec le SCI ?

Quelle est la mission de CYA ?

Nous voulons une confiance mutuelle forte. Notre association propose des projets d’environ deux semaines, pour aider dans les plantations avec la communauté locale, pour vivre avec l’habitant et comprendre sa culture, participer au travail du « Global Education Center » …

Notre mission est de soutenir le développement durable du pays et de nos partenaires locaux, et de former des personnes afin qu’elles puissent s’investir. Tous les profils et toutes les nationalités sont les bienvenues. C’est à nous de valoriser les expériences et qualités de chacun. Les valeurs de notre association sont la culture, l’ouverture au changement, le travail collectif. Concrètement, l’association organise des projets de volontariat en été et en hiver. Nous travaillons dans deux domaines principaux : l’éducation des jeunes et l’environnement. Au Cambodge il y a beaucoup de pauvreté, les enfants ne vont pas ou peu à l’école. Même l’école publique est pauvre et n’a pas les moyens d’offrir une très bonne éducation aux enfants. Par exemple, elle n’a pas les moyens de donner des cours d’informatique. CYA a donc développé le « Global Education Center » qui donne aux jeunes des compétences en langue et en informatique afin qu’ils puissent communiquer et créer des liens avec des jeunes de différents milieux et origines, et ainsi développer une citoyenneté mondiale 1. Un autre champ d’action est l’environnement. L’année passée, j’ai participé à un projet international avec des volontaires de France et du Japon, pour la préservation de la mangrove cambodgienne. Comme la population vit principalement de la pêche et du tourisme, l’état du littoral est essentiel. Nous plantions des semences de mangrove pour la communauté locale ; celle-ci revend ensuite les plants aux touristes et cela permet d’améliorer leur qualité de vie et aide à la préservation et à la stabilité de l’environnement.

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Cf. page Facebook de CYA

Propos recueillis par Didier Denotte

Membre du groupe Alter’Anim du SCI

CYA : NOS VOLONTAIRES EN PARLENT Je ne connaissais pas le Cambodge, j’y ai rencontré une population très accueillante, souriante, bienveillante. Une vie traditionnelle et simple en harmonie avec la nature. Beaucoup de familles sont pauvres, voire très pauvres, mais il existe un vrai sentiment de famille et de clan au niveau du village. J’avais déjà vécu avec une famille au Népal. J’y ai retrouvé les mêmes façons d’accueillir la vie. Pascale Labay / Cambodge, 2016 Le projet était avant tout un projet écologique. La principale activité que nous avons faite était d’agrandir la forêt de mangroves en 3 étapes : récolter des graines, les planter dans des petits pots de boue, et planter des pousses de quelques mois au bord de la forêt de mangroves. Nous avions également du temps pour apprendre à connaître la communauté locale (conditions de vie, habitudes, éducation…) en allant parler aux habitants et en participant à leurs activités locales. Héloïse Loumaye / Cambodge, 2016


ACCUEIL SUD

P A R TE N A R IA T AVEC P RO J ECT H O P E, P A L ESTI NE

UN FESTIVAL, UN MARATHON, DE L’ ASTRONOMIE : autant de ponts vers la liberté Il suffit de rencontrer Hakim pour comprendre que c’est un homme d’action et de relations. A peine a-t-il posé le pied à Bruxelles qu’il organise déjà des rendez-vous pour la soirée. Et quelques minutes plus tard, alors que nous faisons connaissance, il se met à nous raconter les projets qu’il a réalisé récemment et ceux qu’il planifie pour 2019. Et nous, les pavillons grands ouverts, nous écoutons fixement. Mais on ne veut pas en rester là. On a décidé de prendre notre temps. On s’est posé un jour en fin de journée pour revenir sur ses aventures et sur les actions de Project Hope, partenaire palestinien du SCI.

SCI : Hakim, tu es le directeur de Project Hope en Palestine. Quelle est la mission de cette association ? Quelles sont vos activités ? Hakim  : Project Hope travaille dans plusieurs quartiers de la ville de Naplouse et aussi dans les camps de réfugiés à Naplouse et autour de Naplouse, en Cisjordanie, pour y améliorer la vie des gens. La ville de Naplouse (200.000  habitants) est la grande ville de la région. Dans le district de Naplouse, c’est-à-dire la ville, les camps et les villages environnants, on dénombre 400.000 personnes. Nous travaillons avec les enfants, les jeunes et les femmes. Il s’agit d’un travail d’éducation par des activités culturelles et sportives. Concrètement, nous organisons par exemple des festivals mais aussi des ateliers artistiques. Plus récemment nous avons créé le premier marathon de la ville  : c’est un marathon qui passe par deux checkpoints israéliens ; c’est donc un « marathon interrompu ». On ne fait qu’un aller de 10 km d’un checkpoint à un autre car on n’a pas le droit de continuer plus loin. Israël voulait qu’on trace une petite boucle, qu’on tourne en rond ; nous ne le voulions pas. Mais nous ne réalisons pas que de grands événements. Nous allons dans les villes et villages pour mener une diversité de projets. Les types de projets sont liés aux compétences des volontaires internationaux. Il y a 100 à 150 volontaires internationaux qui mènent des activités  : ce sont des médecins, des musiciennes, des circassiens… qui vont

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animer des ateliers de musique, de secourisme, de cirque. Récemment un astronome américain a fait des ateliers sur l’astronomie dans plusieurs écoles. Le rôle de Project Hope est d’inviter les volontaires, de les accueillir, d’organiser les projets et de s’occuper de la logistique.

Ça fait 13-14 ans que tu coordonnes Project Hope. Comment te définis-tu ? Je me définis beaucoup par mon travail. J’aime prendre des initiatives, développer des projets, organiser des événements, et j’en suis fier. C’est une manière de faire passer des messages importants à la population sous occupation, à l’aider à s’émanciper. En Cisjordanie, il y a un million et demi d’habitants mais quasi aucune grande manifestation culturelle ou sportive. Alors les événements comme le festival ou le marathon que j’évoquais, sont importants. Ils mettent de la vie dans les villes et villages et ils attirent de nombreuses personnes de partout dans le monde : des sportifs, des groupes de musique, des volontaires… Ce sont autant de personnes que nous sensibilisons à notre situation. De plus, petit à petit, nous acquérons de la notoriété et des groupes de musique connus nous contactent pour venir jouer. De même en ce qui concerne le théâtre : le directeur du festival d’Avignon nous a proposé un partenariat. Cette reconnaissance internationale est liée à notre contexte. Naplouse, ça n’a

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« Etre volontaire, c’est une manière de vivre qui enrichit l’esprit, qui nourrit la personne car on n’est pas dans des relations marchandes mais dans des relations gratuites et humaines »

© Maria Bandeira, Palestine

rien à voir avec Bruxelles ou Amsterdam. Chez nous, il y a peu d’activités, peu d’événements, donc quand on en organise, on devient connu.

aux jeunes qu’il est possible de s’épanouir via le bénévolat, que, même avec peu de moyens, il y a de très belles choses à réaliser. J’aime cette idée d’un service gratuit pour la communauté.

Quel est le sens que tu donnes au volontariat ?

Comment Project Hope conçoit-il le partenariat ?

Le sens du volontariat, c’est donner de son temps, de son énergie et de soi-même. Celles et ceux qui font du volontariat me disent souvent qu’ils apprécient les projets, qu’ils se sentent bien sur les projets et gagnent en confiance en soi. De plus ils font quelque chose de bien pour la communauté qui les accueille. Les volontaires locaux, eux, ont le sentiment de servir leur propre communauté, leur village ou leur ville. Moi aussi je fais beaucoup de volontariat. Depuis ma naissance je vis sous occupation, il y a l’armée israélienne partout, le couvre-feu le soir, le manque de liberté. Par rapport à tout cela, j’ai une responsabilité, j’ai envie d’agir, de changer les choses. Etre volontaire, c’est un acte citoyen. Par ailleurs, dans les années ’70-’80, presque tout le monde faisait du bénévolat en Palestine. Depuis les années ’90, on est entré dans une logique où tout a un prix, tout se monnaie et où l’on croit qu’avec de l’argent tout est plus facile. Faire du bénévolat, c’est sortir du capitalisme et du matérialisme, c’est une manière de vivre qui enrichit l’esprit, qui nourrit la personne car on n’est pas dans des relations marchandes mais dans des relations gratuites et humaines. Je crois vraiment qu’on peut montrer

L’association Project Hope a besoin d’avoir des partenaires stables qu’elle connait bien et en qui elle a confiance. Nous avons une relation très ancienne avec le SCI Belgique. Pour nous, cette histoire partagée est importante. Et les rencontres comme celles d’octobre sont très enrichissantes : on aborde des questions fondamentales ensemble, on apprend aussi à se connaitre concrètement, on crée des liens solides. Project Hope a créé des liens solides avec d’autres structures également. Par exemple, nous avons favorisé le jumelage de Naplouse avec des villes européennes et américaines. Puis nous avons créé des liens avec d’autres marathons et d’autres festivals. Ces types de lien permettent d’une part de créer des ponts et d’autre part de nous projeter dans l’avenir. Israël crée un mur ; notre boulot, c’est de créer des ponts, d’ouvrir les frontières, d’encourager les sociétés et les cultures à se rencontrer.

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Laetitia Ingabire et Emmanuel Toussaint

Permanents au SCI

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OPINION

QUELLE VOIE SUIVRE POUR « RÉENCHANTER » LA POLITIQUE ? Le grand écart entre Donald Trump et le SCI Thibaut, membre du groupe Alter’Anim, a réalisé il y a quelques années un stage au SCI au sein de l’équipe « Animation-formation », et rédigé un mémoire sur le rôle de l’éducation à la citoyenneté mondiale et solidaire face à la montée des populismes. A quelques mois des prochaines élections fédérales, il nous offre sa réflexion sur l’art de convaincre et sur notre mission éducative.

Imaginez la scène suivante : il est 18 heures et vous rentrez du boulot crevé·e. Par chance, vous êtes seul·e chez vous et vous décidez de prendre un bain (ou de regarder un bon film). Vous vous installez paisiblement et… une musique d’enfer se met en route et trouble votre quiétude. Vous n’avez qu’une seule envie : que ce bruit s’arrête. Vous vous levez, vous vous habillez et allez frapper à la porte de votre voisin pour qu’il diminue le volume de sa musique à un niveau plus agréable.

de personnes ont tenté de convaincre des millions d’autres de voter pour elles. Autrement dit, ces candidates et candidats tentaient d’influencer le comportement des électrices et électeurs. Pour obtenir ce comportement, les partis politiques ont intérêt à ce que les électeurs aient une attitude favorable envers les sujets politiques en général et leurs élus en particulier. Mais que se passe-t-il si les électeurs ne sont pas intéressés par les questions politiques et se défient des élus ? Les convaincre sera aussi difficile que de convaincre votre voisin dans le scénario 2.

Envisagez maintenant les deux scénarios suivants : 1. Votre voisin est quelqu’un de sociable qui accorde beaucoup d’importance à entretenir de bonnes relations de voisinage 2. Votre voisin est un solitaire qui voit ses voisins comme une nuisance Quelles sont vos chances d’obtenir que votre voisin baisse sa musique dans chaque scénario ? Dans le premier cas, vous devriez arriver assez facilement à raisonner votre voisin. Dans le second cas, le convaincre sera très compliqué. La disposition d’esprit de votre voisin est donc centrale dans votre capacité à changer son comportement. En fait, de manière générale, l’attitude est souvent primordiale dans le changement de comportement. Pour obtenir un changement de comportement, il est donc souvent efficace d’induire un changement d’attitude, autrement dit, la disposition d’esprit. Prenons un autre exemple. Ce dimanche 14 octobre avaient lieu les élections communales en Belgique. Quelques milliers

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En 2018, en Belgique, d’après l’eurobaromètre, 13% de la population dit avoir un intérêt fort pour la politique, 43% un intérêt moyen, 23 % un intérêt faible et 21% un intérêt très faible. En outre, 59% des Belges n’ont pas confiance dans le gouvernement et 55% n’ont pas confiance dans le Parlement. En bref, les Belges, en moyenne, ne sont pas fort intéressé·es par la politique et n’ont pas confiance en leurs élu·es. Ils se retrouvent donc dans une situation similaire que vous avec votre voisin dans le deuxième scénario. Ces citoyens et citoyennes n’écouteront pas les arguments qui leurs sont présentés ou alors d’une oreille distraite… Pour convaincre les électeurs, les politiques ont alors deux choix : Soit tenter de changer leur attitude, de « réenchanter » la politique pour susciter l’intérêt des électeurs puis essayer de les persuader avec un programme bien pensé qui réponde aux enjeux auxquels le pays et ses habitants font face. Soit susciter leur intérêt par d’autres moyens. Le politique ne les intéresse pas ? Rien ne sert d’aller dans des émissions de débat politique, il vaut mieux aller sur un plateau de téléréalité (Bart De Wever par exemple s’est

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Politique : deux voies pour convaincre

de plus charmant ou plus menaçant pourrait passer après vous et convaincre votre voisin de remonter le volume de sa musique. En politique, l’utilisation de la voie périphérique provoque le même effet et crée un électorat volatile, habitué à être séduit ou effrayé et non plus convaincu par des arguments. Il existe une autre manière de convaincre. En psychologie sociale, elle est appelée la voie centrale. «[Elle] fait appel à des processus cognitifs complexes. Lorsque les messages passent par cette voie, la persuasion se réalise grâce à la capacité qu’elle a de faire réfléchir l’auditeur et de le faire aller lui-même là où l’on désire ». Vous obtenez alors un changement durable et stable chez votre interlocuteur. Le problème, c’est que pour emprunter cette voie, il faut premièrement avoir un interlocuteur motivé et capable de vous comprendre et deuxièmement que vous développiez un argumentaire convaincant. C’est long et ardu.

d’abord fait connaitre en Flandre au travers d’une émission de téléréalité à succès : « De slimste mens » et que dire de Donald Trump…). Ou encore provoquer chez eux un sentiment fort comme le plaisir (voter pour moi, c’est être un winner parce que je suis un winner) ou la peur (les étrangers menacent notre identité et nos emplois). L’avantage étant ici qu’il n’est pas nécessaire de changer l’attitude de votre auditoire ni même d’avoir des arguments solides ou véridiques. En psychologie sociale, cette deuxième manière de persuader est appelée la voie périphérique. Pour revenir à notre scénario du début, cela reviendrait à jouer de vos charmes ou menacer votre voisin solitaire et récalcitrant pour le convaincre de baisser sa musique. Cela semble plus facile que de le faire changer d’attitude et de le convaincre de l’importance d’avoir de bonnes relations de voisinage ; baisser le son de la musique serait en effet un acte raisonnable et sympathique.

Le SCI, via le groupe Alter’Anim et le Réseau Animation, a choisi cette voie centrale : il a développé des outils qui permettent une meilleure compréhension des enjeux du développement, qui en présentent les principaux courants et acteurs et qui invitent pas tant à avoir des réponses qu’à se poser des questions. Mais les outils ne sont pas tout. L’attitude des animatrices et animateurs est également importante  : va-t-elle traduire une envie de convaincre, de promouvoir telle ou telle prise de position ; ou va-t-elle encourager à s’interroger, à s’informer davantage, à s’intéresser aux conditions de vie ici et ailleurs, à participer à la vie politique ? Séduire et effrayer ou ré-enchanter et argumenter, c’est le choix qui se pose à toutes celles et ceux qui veulent convaincre en politique.

Thibaut De Ryck

Ancien stagiaire et volontaire SCI

La voie périphérique est de plus en plus présente en politique parce qu’elle permet d’atteindre des personnes peu ou pas intéressées par le sujet que vous abordez. Le problème c’est que cette manière de convaincre amène à une adhésion faible et volatile. Le changement d’attitude que vous obtenez n’est pas profond. Quelqu’un d’autre

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SÉMINAIRE ENTRE PAIRS Comment sensibiliser et mobiliser les 15 - 35 ans à l’ ère du numérique ? FÉVRIER

Les réseaux sociaux mobilisent-ils les jeunes ? Quelles sont les bonnes pratiques de mobilisations qui semblent avoir fonctionner ? Les bons vieux tracts sont-ils à ignorer ? Comment faire de nos publics des relais de sensibilisation ?

A l'ère du numérique, de nouvelles formes de communication se sont développées. Dès lors, plusieurs questions se posent. Le SCI et DBA ont le plaisir de vous inviter à un séminaire pour partager expériences et réflexions sur la mobilisation des jeunes à l'ère du numérique. Les échanges seront alimentés par des experts académiques et associatifs et par les témoignages des participant·es. Cette formation est basée sur une méthode active, de co-construction de savoirs.

4 - 5 février 2019 9h00 > 16h30 Maison de la Paix Rue Van Elewyck 35 1050 Bruxelles

Plus d’infos & inscriptions : Nancy Darding nancy@scibelgium.be 02 / 649 07 38 Prix : 50 € (sandwich et boissons compris)

Toute personne travaillant dans le secteur social et éducatif est la bienvenue.

Le SCI-Projets Internationaux asbl et Défi Belgique Afrique asbl sont reconnues comme organisations de jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles et ONG par le Ministère de la coopération au développement

WWW.SCIBELGIUM.BE • WWW.ONGDBA.ORG

Editeur responsable : Luc Henris | Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles | Imprimé sur papier recyclé

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Le SCIlophone n°81  

A la une de notre trimestriel : Partenariat Sud : nouer des liens

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