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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

LE SCILOPHONE N° 80

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 Agrément : P006706

JUILLET / AOÛT / SEPTEMBRE 2018

DOSSIER

RESSOURCES NATURELLES

© Geoffroy Dussart

La Planète bleue au bord de l’épuisement

SCI EN ACTION Pour une Europe hospitalière Accès à la terre : la lutte continue ALTERNATIVES POSITIVES Une cité utopique au cœur de Rome Et si on le faisait sans déchet

Une autre façon de lire le monde

TÉMOIGNAGES Indonésie : deux expériences inoubliables auprès de transgenres et de femmes Belgique : un festival citoyen à Marchienne-au-Pont


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SCI en action

Pour une justice migratoire

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Paysannes, paysans, debout !

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Témoignages

En Indonésie, l'unique École coranique pour transgenres résiste

08 © Lucas Destrijcker

Indonésie / Un volontariat 11 qui bouscule les idées et sensibilise aux droits humains Belgique / Mai’tallurgie, 12 l’esprit du feu et le corps du fer…

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 Alternatives positives Une utopie devenue réalité

Le zéro déchet, bon pour le moral !

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Agenda Week-end de rentrée du SCI

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DOSSIER

RESSOURCES NATURELLES La Terre au bord de l’épuisement Introduction

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NAMIBIE / Diamant et phosphate, David et Goliath : les mines offshore

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NIGER

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/ La route de l’uranium

PÉROU / De l’or à tout prix ?

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ISRAËL-PALESTINE / La pénurie d’eau,

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une menace pour la paix

Le SCI - Projets internationaux asbl est reconnu comme : • ONG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) • Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles

SCI-PROJETS INTERNATIONAUX Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles T 02 / 649.07.38 Liège : Rue du Beau-Mur, 50 • 4030 Liège T 04 / 223.39.80 ABONNEZ-VOUS AU SCILOPHONE ! Devenez membre SCI pour 15 €/an et recevez votre trimestriel : Compte Triodos BE09 5230 8029 4857 Communication : cotisation annuelle

WWW.SCIBELGIUM.BE 2

Ils ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone,trimestriel du SCI - Projets internationaux, est avant tout le magazine des volontaires du SCI !

Chloé Brassart, Fabrice Claes, Tom Coppens, Géraldine Duquenne, Aïssa Karanta, Laura Gondin, Letizia Messina, David Petit, Emilie Rao, Caterina Rosolino

Vous désirez partager une réflexion concernant le développement, les relations internationales, l'interculturalité ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos projets ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via : manu@scibelgium.be

Coordination de publication : Emmanuel Toussaint / Mise en page : Cindy Marchal / Comité de rédaction : Nancy Darding, Marjorie Kupper, Sergio Raimundo, Marie Marlaire, Emmanuel Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek / Illustrations originales : Jean-François Vallée, Geoffroy Dussart / Photos sans © : SCI-Projets Internationaux / Relecture orthographique : Emmanuel Toussaint


08 © CNCD

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© David Petit

© Béa Johnson

ÉDITO

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Une autre façon de rêver le monde « Je rêvais d'un autre monde Où la Terre serait ronde Où la lune serait blonde Et la vie serait féconde » 1 Et toi, tu le rêves comment, le monde ? En noir et blanc ? Avec du bien noir et du très blanc, noir d’un côté, blanc de l’autre côté. Eventuellement une zone de gris pour faire tampon ? Chacun de son côté, chaque lapin dans son clapier, et on vit tranquillos ? Pas terrible ce rêve-là, si ? Ce serait plutôt un mauvais rêve, pas loin du cauchemar selon nous. Et pourtant, le monde bien réel ne commence-t-il pas tout doucement à ressembler à cela : les discours clivants, simplistes, jouant avec les peurs des gens semblent rencontrer de plus en plus de succès. La pensée unique, productiviste, consumériste, elle, ne faiblit pas, malgré la terre qui s’épuise. Nous, on le rêve autrement, ce monde ! Avec des couleurs. Beaucoup. Toutes celles de l’arc-en-ciel, mais aussi celles, les plus improbables, qu’elles produisent quand elles se mélangent. C’est sûr, c’est pas toujours confortable ces rencontres, mais quand on fait le pari du dialogue, de l’ouverture, de la bienveillance, ça peut donner de magnifiques feux d’artifices. Les rencontres, c’est notre marque de fabrique au SCI. C’est par elles qu’on va combattre les peurs, aplanir les conflits, transformer le gris en teintes chatoyantes.

Enfin, c’est ce qu’on croit, c’est pour cela qu’on organise, depuis près de 100 ans maintenant, des projets de volontariat internationaux. Et puis aussi, et c’est pareil, on croit que le monde sera plus beau s’il repose sur les liens qui nous unissent, pas sur ce qui nous oppose. Donc on n’y croit pas trop à ces histoires de compétitivité, qui vont apporter la croissance, qui vont apporter le bonheur pour tous, etc… Ça ne marche pas, ça ne marche plus. Ca détruit la vie. La terre n’est plus féconde, dommage pour Jean-Louis Aubert, elle se stérilise au contraire. Alors ce monde, on le rêve donc bigarré : les couleurs de la Paix, de la Citoyenneté qui responsabilise, de la Solidarité qui tranquillise, de la Diversité qui réchauffe, le bleu de notre planète qu’on préserve précieusement, le rouge du plaisir d’être ensemble. Tiens, parce qu’on est généreux aujourd’hui, voici une autre citation, un grand peintre celui-là, il s’y connaît en couleurs, c’était un maître :

« Si toute vie va inévitablement sur sa fin, nous devons, durant la nôtre, la colorier avec nos couleurs d’amour et d’espoir » 2 Tu veux, avec nous, être un des pinceaux qui va barbouiller joyeusement l’autre monde rêvé ? N’hésite pas à nous rejoindre.

Pascal Duterme Coordinateur du SCI-Projets Internationaux

1

«  Un autre Monde », Jean-Louis Aubert, Téléphone, 1984

2

Marc Chagall, 1973

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SCI EN ACTION

POUR UNE JUSTICE MIGRATOIRE Face aux enjeux politiques actuels des migrations tant au niveau belge, européen qu’international, face à la montée des discours visant à stigmatiser les migrations et les personnes migrantes et à diminuer au maximum la mobilité internationale, de nombreuses organisations de la société civile belge, dont le SCI Projets internationaux, se sont unies pour lancer en 2017 une campagne nationale pour la justice migratoire.

Cette nouvelle campagne menée par le CNCD-11.11.11, ses membres et partenaires, met l’accent sur la justice migratoire. Ensemble, nous nous mobilisons pour éradiquer les inégalités afin que chacun et chacune puisse vivre dignement là où il le souhaite ; ensemble nous réclamons plus de voies sûres et légales de migrations afin que les violences cessent aux frontières ; ensemble nous luttons pour l’égalité de droit afin de renforcer la cohésion sociale et mettre fin aux préjugés, amalgames et discriminations ; ensemble nous luttons pour le respect des droits sociaux de chacun et de chacune, qu’il vive dans son pays d’origine ou qu’il migre, qu’il habite au Nord ou au Sud. En tant qu’organisation d’éducation à la citoyenneté mondiale et solidaire, nous avons le devoir de sensibiliser à la thématique des migrations. En parler oui, mais comment ? La mallette pédagogique sur la « justice migratoire », finalisée en mai 2017, rassemble une vingtaine de supports d’animation. Elle a été réalisée par un collectif d’associations, dont le SCI-Projets internationaux. De ce partenariat est né notre outil « Partir ou rester : parcours de réfugié.es au-delà des peurs » qui propose de questionner les enjeux de la migration et l’accueil des demandeurs d’asile en Belgique. Au départ d’un jeu de rôles, les participants ont ainsi la possibilité de comprendre les raisons qui forcent à l’exil, de connaître la procédure d’asile en Belgique, de contrer des idées reçues, de développer leur capacités d’empathie et leur volonté d’aller à la rencontre de l’autre pour affronter leurs peurs en les confrontant à celles des réfugiés eux-mêmes, de les atténuer et de se rendre compte de la richesse du vivre ensemble. Depuis le début de la campagne, nous avons présenté cet outil à divers publics, en divers lieux et sous diverses formes et à chaque fois, nous avons été surpris par les questionnements et l’envie de se mettre en action qu’il a suscité. Nous avons également participé, à Bruxelles et à Liège, aux assises citoyennes sur les migrations au printemps 2017. Ces assises ont donné la parole à d’autres voix que celle du repli et de la haine de l’autre, de faire connaitre des initiatives citoyennes de solidarité et de proposer d’autres formes de politiques migratoires. Près de 2 000 personnes ont participé

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à ces rencontres. Ces échanges ont permis la rédaction d’une déclaration finale, examinée par les instances du CNCD11.11.11 et envoyée aux instantes politiques. Un autre rendez-vous s’est inscrit dans l’agenda de notre association en fin d’année 2017 : un contre-sommet citoyen et une grande mobilisation dans les rues de Bruxelles. Une journée riche en ateliers, débats et rencontres. Quelque 4000 personnes, dont une dizaine de nos volontaires ont participé et encadré cette marche humaine et engagée. Le SCI a soutenu aussi le projet des communes hospitalières à savoir des communes qui s’engagent à améliorer l’information et l’accueil des personnes migrantes, quel que soit leur statut. Des communes qui sensibilisent la population sur les migrations et l’accueil de l’autre. Des communes qui améliorent l’accueil et le séjour des migrants dans le respect des droits humains. Des communes qui sont solidaires envers d’autres communes européennes et des pays confrontés à un accueil de nombreux migrants. Depuis le lancement de l’action en septembre 2017, une soixantaine de communes ont pris position en faveur de l’hospitalité à travers le vote d’une motion. De plus, en mars 2017, la commission des Affaires générales du Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a approuvé elle aussi un projet de résolution visant à déclarer la Fédération Wallonie-Bruxelles « entité hospitalière » envers les migrants et demandeurs d’asile. Et la campagne a gagné du terrain avec la mobilisation « Universités et Hautes Ecoles hospitalières ». Là encore, divers établissements, comme l’ULB ou l’UCL, se sont engagés, en votant une motion, à respecter divers engagements : faciliter l’accès aux études, sensibiliser la communauté estudiantine… avec comme évènement phare le Campus Plein Sud, un agenda d’activités par et pour les étudiants sur le thème des migrations. A cette occasion, le SCI s’est associé à UniverSud, l’ONG active au sein de l’ULiège, pour organiser une activité de sensibilisation commune avec comme base de réflexion critique notre outil « Partir ou rester ».

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Pour une justice migratoire

© CNCD

Au printemps 2018, les associations de la plateforme ont donné le coup d’envoi de la campagne « Europe hospitalière » en Belgique. En effet, nos gouvernements peinent à gérer les migrations et à trouver une politique qui soit favorable à plus de justice migratoire. Nous sommes des millions à nous être mobilisés pour prendre part à l’accueil des personnes migrantes. Maintenant nous voulons être entendus. Réclamons une Europe hospitalière ! Nous demandons à la Commission européenne d’agir. Nous sommes plus de 40 000 personnes à avoir signé l’initiative citoyenne européenne afin de contraindre davantage la Commission à examiner nos revendications pour une justice migratoire. Et vous ?

La campagne ‘justice migratoire’ s’inscrit dans la durée. Et le programme de la rentrée associative n’est pas vide de sens. Rendez-vous sur les agendas du CNCD et du SCI pour en savoir plus. Vous pouvez d’ores et déjà noter votre présence aux apéros politiques du CNCD qui débuteront dès septembre dans chaque province durant lesquels les citoyens sont invités à questionner nos représentants politiques sur leur programme et plus spécifiquement sur la question des migrations et ce dans un contexte électoral proche. Quant à notre association, le SCI s’engage également à poursuivre sa mobilisation pour une justice migratoire en organisant à nouveau des formations pédagogiques à destination de toute personne intéressée par le thème des migrations et à favoriser l’échange interculturel en organisant des journées de volontariat à la rencontre des migrants.

Letizia Messina Formatrice au SCI-Projets Internationaux

Cet été, la sensibilisation a pris place sur les festivals de musique avec des stands associatifs et animations qui abordent les migrations. Et sur les projets de volontariat, propres au SCI, dans les centres pour demandeurs d’asile de Natoye, de Florennes et de Rixensart, des hommes et des femmes du monde ont échangé sur l’interculturalité, valeur certaine qui ouvre les chemins vers plus d’égalité de droits. La présence de demandeurs d’asile sur nos projets, rendue possible grâce à nos partenariats avec des structures d’accueil, donne là encore tout son sens à notre volonté de créer de la mixité culturelle ici et ailleurs.

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Intéressé.e par notre outil pédagogique 'Migrations' ? Pour plus d'infos, contactez : letizia@scibelgium.be Consultez notre agenda et retrouvez-y nos prochaines formations : www.scibelgium.be/agenda

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SCI EN ACTION

PAYSANNES, PAYSANS, Debout ! Le 17 avril est la journée internationale des luttes paysannes. C’est un évènement qui a lieu tous les ans, depuis vingt ans. La date a été choisie en commémoration de l’assassinat de plus de vingt paysannes et paysans sans terre au Brésil qui faisaient une action et qui ont été assassinés par la police militaire. En Belgique, cela fait 5 ans que des mobilisations sont organisées pour défendre les droits des paysans. La question de l’accès à la terre y est centrale. Sans terre, on ne peut pas développer d’agriculture paysanne. C’est pourquoi le SCI-Projets Internationaux est partenaire de cette journée organisée par un ensemble d’associations dont FIAN Belgium et la FUGEA. J’ai demandé à Johan Verhoeven, chargé de mobilisation chez Fian, de m’en parler.

Où ont lieu les journées de mobilisation ?

mais surtout nous sommes en soutien au mouvement paysan : on travaille beaucoup avec la Via Campesina qui est le plus grand mouvement d’organisations paysannes dans le monde : le mouvement comprend plus de 200 millions petits producteurs. On travaille en soutien à des mouvements sociaux de base : il s’agit de renforcer le travail qu’ils font et de soutenir des luttes dans des cas concrets de violation au droit d’alimentation.

Chaque année nous faisons une mobilisation dans un endroit symbolique qui est menacé par des projets qui privent les paysan.ne.s d’avoir l'accès à la terre. C’est symbolique mais c’est aussi l’opportunité de parler plus globalement des programmes d’action pour l’accès à la Movimento dos trabalhadores rurais sem terra / Travailleurs sans Terre, Brésil terre en Belgique et dans le monde entier. Cette année la mobilisation a eu lieu en deux endroits différents : la matinée, nous étions à Ghislenghien, De nombreuses communautés, surtout dans des pays du Sud, sur un terrain où 30 hectares ont été transformés en zoning sont menacées au niveau de l’accès à la terre et aux ressources. pour rien, car il n’est pas occupé. L’après-midi on est allé On travaille sur des cas qui ont un lien avec la Belgique : par défendre une ferme menacée par la construction d’une exemple, parce que c’est une entreprise belge qui exproprie route qui, également, ne servira à rien. Nous avons planté des agriculteurs, ou parce qu’il y a un lien historique entre des patates sur les zones menacées ; c’est une manière de la Belgique et le pays de la communauté menacée. Il est se réapproprier la terre, pour dire que c’est sa vocation important de médiatiser en Belgique ce qui se passe et initiale mais c’est aussi une manière de faire un lien entre un d'exercer une pression sur les entreprises puis de mobiliser public plus urbain et un plus agricole, rural. 250 personnes une large base sociale de citoyens via des actions qui ont un se sont mobilisées cette année. impact, des actions parfois à la limite de la légalité mais qui permettent d’aller plus loin, de porter un message, de faire bouger les choses, de perturber une assemblée ou un grand Quelles sont les méthodes de lutte de FIAN ? rassemblement d’industriels de l’agroalimentaire. FIAN est une organisation internationale avec des sections dans différents pays. On fait essentiellement un travail de lobbying (plaidoyer) pour influencer les groupes politiques, les décisions politiques à différents niveaux : que ce soit au niveau régional ici en Belgique mais aussi aux niveaux européen et international. Nous exerçons une pression sur le politique

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Pour avoir un impact, il faut aussi être crédible : notre travail implique donc également une recherche et une analyse approfondie des faits et des enjeux.

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Mobilisation FIAN

« De nombreuses communautés, surtout dans des pays du Sud, sont menacées au niveau de l’accès à la terre et aux ressources. On travaille sur des cas qui ont un lien avec la Belgique »

Comme participer aux luttes paysannes ? Depuis un an il y a les Brigades d’action paysanne qui permettent à toutes celles et ceux qui le désirent de s’impliquer dans le mouvement de solidarité avec les luttes paysannes. On peut y faire deux choses : participer à un chantier organisé dans une ferme pour aider les agriculteurs ou participer à des mobilisations. Les personnes qui veulent s’impliquer peuvent s’inscrire aux Brigades d’action paysanne et elles recevront un courriel chaque semaine avec l’agenda des chantiers et des mobilisations.

Y a-t-il eu d’autres événements importants ? Le 28-29 juin il y a eu une grande foire agricole, très connue pour l’industrie agricole, et à côté de ça depuis huit ans il y a une petite foire durant un weekend, à quelques kilomètres de la grande foire. Cette petite foire est centrée sur la lutte paysanne ; des agriculteurs locaux vendent leurs produits, il y a aussi des conférences, des concerts…

Caterina Rosolino

Les brigades d'actions paysannes (BAP) sont un réseau citoyen d’appui à l’agriculture paysanne et au mouvement pour la souveraineté alimentaire. Nous nous mobilisons depuis la base pour soutenir directement des actions / chantiers en soutien aux paysan.ne.s. Les prochaines BAP auront lieu durant le week-end du 19 au 21 octobre : www.brigadesactionspaysannes.be

FIAN INTERNATIONAL Anciennement, FoodFirst Information and Action Network

est la première organisation internationale qui consacre son travail à la lutte pour la réalisation du droit à une alimentation adéquate et à la nutrition pour tous. Son mandat a toujours été centré sur le soutien au combat de ceux qui se battent contre des pratiques injustes et oppressives qui les empêchent de se nourrir eux-mêmes ainsi que leur famille. FIAN a été fondée en 1986 à Heidelberg (Allemagne) par des représentants de 11 pays. Elle est aujourd’hui composée de sections nationales et de membres individuels dans plus de 50 pays. FIAN International et ses membres disposent d’un statut consultatif auprès des Nations-Unies depuis 1989.

Volontaire du SCI Italie en stage au SCI Belgique

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TÉMOIGNAGE

EN INDONÉSIE,

l' unique École coranique pour transgenres résiste A Yogyakarta, en Indonésie, l'école Al Fatah se présente comme l'unique école coranique pour transgenres au monde. Elle existe depuis 10 ans. Récit d’une journée dans « une oasis de liberté » avec des personnes transgenres.

Un dimanche à l’école Al Fatah 16:00 Perdu dans des ruelles de Yogyakarta, au centre de Java, se trouve une institution pédagogique unique, l’école Al Fatah. Chaque dimanche, des membres arrivent un à un et s'assoient en tailleur ou s'allongent sur le sol de la terrasse de la cour intérieure. C'est le plaisir de retrouvailles chaleureuses, l'ambiance est familiale. La plupart des participantes, sont des personnes transgenres. Elles se considèrent femmes nées avec un corps d’hommes. En indonésien on les appelle « waria » ou littéralement « femme-homme ». Outre les habituées, certaines sont de passage dans la région et viennent voir de leurs propres yeux cet endroit unique dans le premier pays musulman du monde par sa population. 17:30 Un premier imam 1 arrive et certaines s'exercent à lire le Coran devant lui. A deux mètres de là, l'animation augmente alors que le nombre de personnes présentes atteint la vingtaine. Les trois habitantes permanentes du lieu, alimentent l'agitation et veillent à faire les présentations pour que personne ne se sente mise de côté. 18:15 C'est l'heure de la prière, ou sholat, dans la salle intérieure. Certaines s'éclipsent sous prétexte d'avoir faim alors que les autres s'habillent. Chacune choisit si elle veut mettre des vêtements de prière d'homme ou de femme. 18:30 Après la prière, le temps du repas. Les blagues et allusions sexuelles foisonnent et font rire tout le monde, sympathisants et imams compris. Le sujet est plus léger et plus libre qu'à l'extérieur de ces murs. 19:30 Vient l'heure de l'enseignement accompagné de questions et de discussions. La question amenée par l'imam  Mortijo est « Doit-on accepter tout ce que les leaders musulmans disent ? ». Sa réponse, Coran et textes saints à

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l'appui, est « non », on peut soi-même lire les textes saints, les comprendre et les interpréter soi-même mais pas n'importe comment. Une nouvelle prière clôture l'enseignement. 20:45 Après la prière, les discussions reprennent librement et passent de l'Islam aux ragots en passant par le droit des warias. Un des rares hommes présents me confie qu'il est gay et qu’il a choisi de le cacher et d'avoir une femme et des enfants. Cet endroit est pour lui une « oasis de liberté ». 23:00

Chacun rentre chez soi.

Dix ans d'histoire En 2006, des warias de Yogyakarta se sont rassemblées pour prier suite à un tremblement de terre dans la région. Après, ces rassemblements ont perduré et ont pris la forme d'une école coranique, en 2008. Le soutien inconditionnel d’ Abdul Muhaimin, figure locale du pluralisme religieux, fut crucial. Les rencontres mensuelles sont devenues hebdomadaires et les activités se sont multipliées. L'école comprend actuellement 43 membres réguliers. Elle propose de l'aide concrète pour les transgenres (logement ou travail), comme des collectes de fonds pour les pauvres ou encore des rencontres avec les voisins et des fêtes. Certains droits ont aussi été acquis, comme par exemple des suivis médicaux adaptés et gratuits ou la possibilité de suivre un programme d’aide au lancement d'une petite entreprise.

Un contexte de plus en plus difficile L’Indonésie et particulièrement la région de Yogyakarta est réputée tolérante. Abdul Muhaimin insiste sur « le pluralisme permettant à chacun de prier à sa façon [qui] est assuré dans la

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Au centre de la photo, Shinta Ratri, responsable de l'établissement

Aburahman, co-fondateur de Front Jihad Islam

constitution. C'est un des fondements du pays ». De plus, depuis des millénaires, les warias ont une place artistique et parfois même mystique dans différentes traditions du pays. Il y a un grand respect pour les traditions qui font partie intégrante de l'identité des Indonésiens. Les musulmans (90% de la population) y considèrent en général que si les traditions ne sont pas conformes à l'Islam, il faut laisser le temps nécessaire - des siècles s'il le faut - pour que la population elle-même modifie une partie des traditions. Cependant, de plus en plus de musulmans souhaitent un respect plus strict des règles religieuses en vigueur 2. En parallèle, ces dernières années, le cas d’atteintes aux droits des LGBT+ 3. Pour Abdul Muhaimin, ces évolutions s'expliquent par « le contexte international, mais aussi par une méconnaissance grandissante de notre culture qui prône la tolérance et la diversité ». L'existence d'une telle école est donc fort polémique. J’ai mené des interviews auprès d’un échantillon de 50 personnes, en veillant à la diversité des personnes. La question principale posée était « Selon vous, est-ce une bonne chose qu’une telle école existe ? ». Trois points de vue sont ressortis. Les acceptants (32) L'avis le plus fréquent consiste à préférer que les transgenres apprennent l'Islam (plutôt que d’en rester extérieur). « Je ne connais aucun travesti, mais empêcher quelqu'un de prier est par principe absurde » clame notamment une mère au foyer. Selon ces « acceptants », l'école Al Fatah a donc le mérite d’exister et tout le monde a le droit d'être musulman. Les vêtements durant la prière posent vraiment problème, mais in fine, Allah connaît les bonnes et mauvaises actions de chacun.

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Les opposants (16) Aburahman est un quadragénaire au premier abord accueillant, il est conducteur de camion, père de famille et marié à une musulmane convertie après leur rencontre. Il est aussi le co-fondateur de Front Jihad Islam (FJI) à Yogyakarta, une organisation qui fait régulièrement polémique en Indonésie. Pour Aburahman comme pour les autres « opposants », il y a peu matière à discussion, l'exemple de Sodome et Gomorrhe suffit. Mais lui fait partie des rares à passer aux actes. « J'ai soutenu le boycott de la chaîne Starbucks ». L'entreprise employait des personnes gays et a fini par les congédier. « Bien sûr, ces personnes ont le droit d'exister et de travailler, mais j'ai le droit et le devoir de les éclairer à tout prix. S’ils n’étaient pas dans le péché, ils n’auraient rien à craindre car Allah pourvoirait à tous leurs besoins ». Les progressistes (2) Les deux progressistes rencontrés aléatoirement connaissent des gays et les comprennent, au moins en partie. L’argumentation la plus audacieuse et subversive soutenant cette école provient de l’imam Mortijo. Il invite chacun à relire les passages du Coran ou de la Bible 4 traitant de Sodome. Selon cet imam, ce n'est pas l'homosexualité qui y est condamnée mais la sodomie, « il ne faut pas confondre un acte pécheur avec une personne ou une identité ». Il va plus loin en précisant le contexte dans lequel la sodomie est condamnée : « il s'agit d'hommes mariés qui sodomisent d'autres personnes par la force ». Ceci est évidemment un péché à condamner mais ce n'est pas lié à l'homosexualité.

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L'École coranique pour transgenres résiste

Fermeture et avenir de l'école Malheureusement pour les transgenres, la première catégorie bien que majoritaire reste en général silencieuse. La troisième est ultra-minoritaire. La seconde, les opposants, est grandissante et certains deviennent proactifs. Aburahman est venu en février 2015 avec le Front Jihad Islam à l'école Al Fatah pour éclairer les membres de l’école, mais la police et l'armée ont empêché la rencontre pour éviter tout débordement. Ensuite, une rencontre a été organisée entre les parties prenantes. Le représentant du voisinage a sans doute fait pencher la balance en préférant une fermeture de l'établissement. L'école a fermé durant quatre mois. La réouverture était prévue et même annoncée par Shinta Ratri, responsable de l'établissement. « Il fallait que tout le monde se calme, y compris les médias et médias sociaux qui ont dit tout et n'importe quoi ». La réouverture s'est faite humblement et est largement ignorée, y compris par le FJI, la police, de nombreux voisins et même le maire de cette région. Les soutiens ont été légion. L'activité principale est actuellement la rencontre hebdomadaire car elle permet l'enseignement islamique, la rencontre et l'empowerment. Fermer n’est pas une option pour Shinta Ratri qui voit au quotidien le savoir et l’espoir que la simple existence de l’école apporte.

TRANSGENRE & ISLAM C'est loin d'être anecdotique car c'est un des points d'achoppement avec de nombreux musulmans : Allah aurait créé les humains homme ou femme (et pour les distinguer il faut voir comment ils font pipi). Porter des vêtements de l'autre sexe est considéré comme une faute et un manque de reconnaissance pour la création de Dieu. Marsi Aryono est le responsable local de Muhammadiah, une des deux plus grandes organisations musulmanes du pays. Il explique « c'est bien qu'ils prient et qu'ils approfondissent l'Islam, mais s'ils priaient avec les vêtements du sexe opposé, il faudrait les arrêter ». Il ignore donc ce qui se passe dans ce lieu. Qu'à cela ne tienne, un second imam est arrivé juste à temps pour diriger la prière. Et, comme ailleurs, ceux qui portent des vêtements d’hommes sont devant et les autres sont derrière, sauf qu'ici chacun « choisit ». Ce choix personnel n'est pas évident car il touche tant à l'identité qu'à l'acceptation des règles musulmanes.

Exister, c'est résister.

David Petit Enseignant en économie et sociologie, animateur du Sudestan

© David Petit / Lecture coranique

1

 Le terme exact est « ustadz » ou enseignant de l'Islam

2

 Cela se remarque par une augmentation de fréquentation des mosquées et une augmentation du port du voile

3

 Lesbiennes, gay, bissexuels, transgenres, transsexuels…

4

 Notamment dans le Coran 11.74-83 et dans la Bible, au livre de la Genèse 19.1-29

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© David Petit / Sholat (prière)

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TÉMOIGNAGE

UN VOLONTARIAT qui bouscule les idées et sensibilise aux droits humains / INDONÉSIE, SEMARANG

Préparer un volontariat, le vivre puis en parler  ! C’est le parcours suivi par Chloé qui revient sur l’essentiel de son projet : se préparer à une rencontre interculturelle, s’ouvrir au cadre de référence de l’autre, s’intéresser à sa réalité afin d’en ressortir plus riche, plus consciente et plus ouverte.

Mon voyage a réellement commencé avec les deux formations du SCI : l’une sur le développement et l’interculturalité et l’autre sur les pays d’Asie. Ces formations donnent déjà un sens à notre projet : on en apprend beaucoup sur la future rencontre avec le partenaire qui va nous accueillir et sur son pays : son histoire, sa culture, les enjeux… Une première idée sur le voyage que l’on va faire émerge doucement. Des questions, des conseils, des clefs pour bien vivre la rencontre apparaissent aussi : on parle du choc culturel, des idées opposées aux nôtres, des difficultés d’intégration… On insiste aussi sur l’enrichissement humain. Mais les mots et les idées ne sont rien face au séjour réellement vécu à Semarang (Indonésie, île de Java).

Bousculer les a priori Nous sommes deux amies belges à s’être engagées dans ce projet et nous avons rejoint sur place une Danoise et deux Indonésiennes. Nous avons vécu à 5 pendant deux semaines. Les présentations faites, nous avons directement parlé du programme et nous sommes mis au boulot. Se sont ensuite enchainées beaucoup de discussions, de découvertes des unes et des autres. D’abord avec des questions banales « que fais-tu dans la vie ? ». Puis avec des questions plus profondes « quel est le sens du port de ton voile ? ». En effet, les deux Indonésiennes sont musulmanes et je pense que ça été la rencontre qui a bousculé profondément mes a priori. Moi qui avais du mal à comprendre l’islam, ces deux jeunes filles m’ont fasciné par leur ouverture d’esprit et leur foi. Nous n’avions aucune gêne à parler et à s’ouvrir, elles se confiaient et nous de mêmes. Il a été très riche de confronter nos vies et croyances si opposées. Je suis repartie avec énormément de réponses à toutes mes questions, des questions que je ne me posais même pas avant d’arriver !

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© Chloé Brassart

« Entre confidences, rires et projet, toutes nos différences ont enrichi mes croyances et ma vision du monde »

Changer ses habitudes Notre quotidien était véritablement différent de celui que nous avons en Belgique : manger assises par terre, voir les filles faire leurs prières cinq fois par jours, dormir à plusieurs dans une pièce, manger de la nourriture de rue, faire attention à ne pas sortir trop dénudées ! Il nous a fallu peut-être 4-5 jours pour prendre nos marques, mais nous avons vite intégré les habitudes et cela faisait partie de l’aventure de toutes manières. La cheffe de projet était très à l’écoute de nos tracas et besoins.

S’ouvrir aux problématiques locales Pendant notre projet, nous avons été sensibilisées à diverses réalités et problématiques de l’Indonésie : le manque d’accès à la contraception, les mariages forcés, le viol conjugal, le VIH… Des problématiques qui touchent beaucoup les femmes. Les projets comme celui auquel j’ai participé sont importants : ils permettent de prendre davantage conscience de l’importance des droits humains et des droits des femmes qui ne sont pas acquis. De plus, notre projet consistait à organiser, dans les écoles, des moments de discussion sur ces problématiques : le projet nous a permis d’être à l’écoute des représentations des enfants, de leurs questions, de leurs craintes et de leurs valeurs. Nous avons également découvert des associations de quartier qui travaillent avec des enfants des rues. Toutes ces rencontres m’ont surprise : elles témoignaient d’une grande ouverture d’esprit, d’une volonté de changer les choses et de s’investir. Nous avons créé des liens très forts avec les deux Indonésiennes et la jeune fille danoise. Elles ont été notre famille pendant deux semaines. Entre confidences, rires et projet, toutes nos différences ont enrichi mes croyances et ma vision du monde. J’ai pris conscience aussi bien de la réalité humaine du pays que de la possibilité d’avoir un impact, à notre échelle. Si tout le monde faisait ce type de voyage et en ressortait l’esprit plus large, les rapports humains s’embelliraient.

Chloé Brassart Volontaire au SCI-Projets Internationaux

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TÉMOIGNAGE

MAI’TALLURGIE, l’esprit du feu et le corps du fer… Mon voyage avec le SCI commence très loin dans le temps et continue aujourd’hui, toujours différent et en même temps toujours pareil : cette fois je suis là, à la gare de Liège-Guillemins avec mon sac à dos chéri, gonflé d’un désir d’aventures comme un ballon pour m’élever… dans le ciel de Charleroi.

© Caterina Rosolino

La ville a changé de couleur depuis que les usines ont cessé de fumer et sont devenues des lieux pour entretenir culturellement les jeunes comme le Rockerill. La première étape du festival Mai’tallurgie – un festival créé d’en bas, et qui voit la participation de jeunes et d’artistes locaux – est justement le Rockerill où nous arrivons comme en alunissant… le paysage lunaire du Rockerill est habité par d’étranges robots construits avec des objets technologiques de toutes sortes, comme des voitures. À l’intérieur il y a une exposition de peinture et divers groupes musicaux se produisent sur scène. Le maire de Charleroi félicite les créateurs du festival Mai’tallurgie, Isabelle Heine, Anne-Marie Faticati et Danielle Baudoux et les remercie de cette promotion de Marchienneau-Pont en mettant en lumière une réalité merveilleuse qui est normalement inconnue. Ici, ce n’est pas la Marchienne des usines abandonnées, de la criminalité et de la misère mais un lieu riche d’ateliers artistique et sociaux pour femmes et jeunes au chômage, pleins d’énergie et d’envies d’action… Le lendemain, une compagnie d’amateurs, après le travail d’un an, a magistralement mis en scène une comédie musicale « Marché » qui se déroule tout autour de la place du marché. Chaque soir la cheffe cuistot Julie, de la coopérative Avanti, accompagnée de Carmine, de Liliane et d’autres volontaires, nous régale de ses bons petits plats. La convivialité et le partage sont au centre du festival Mai’tallurgie. Ce qui fait battre le cœur des festivaliers, ce sont les rencontres entre les personnes, les échanges d’idées, le partage des histoires personnelles, l’intersection de mondes… Grâce à ces moments, je fais connaissance avec quelques Italiens immigrés, qui ont écrit une partie de l’histoire de la Belgique et lui ont donné leur âme… Ce sont des Italiens qui ont forgé leur esprit sous les coups durs du destin, un peu comme les métaux dans les usines : ils ont « un esprit de feu et un corps de fer » qui ne connait pas la fatigue et qui contribue merveilleusement au festival à travers l’art malgré l’âge de longue durée.

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La coopérative Avanti est l’un des espaces où a lieu le festival Mai’tallurgie et où, pendant toute l’année, sont organisés des ateliers : des ateliers de mosaïques par Isabelle Carpentier, de sculptures du fer par Michael et Nichi, de permaculture par Ieron et enfin de construction de jeux en bois pour enfants. Le merveilleux projet de la coopérative Avanti est né grâce à une femme pour le moins incroyable, Isabelle Heine. Le festival Mai’tallurgie est né de l’union de plusieurs projets sociaux : celui d’Isabelle de Avanti, mais aussi ceux de AnneMarie Faticati, de Danielle Baudoux et Anne Biettlot. Le festival a lieu tous les deux ans et il voit la participation de jeunes de la coopérative, de musiciens, acteurs, danseurs, écoles, fanfares, artisans et producteurs locaux. Cette année le festival s’est achevé sur la place du Perron à Marchienne-au-Pont : les citoyens ont peint des pochoirs sur la place, planté des graines, et assisté aux spectacles, pendant que les enfants jouaient dans un espace avec des jeux en bois réalisés par les jeunes de la coopérative Avanti et dansaient avec des jeunes déguisés en animaux, avec des costumes réalisés avec des objets recyclés par le costumière Daniele Bossi, gagnante à la Biennale de Venise. Enfin, la réalisation du festival Mai’tallurgie a été possible grâce aussi à nous, volontaires du SCI : Samson, Barbara, Jules, Radman, Wessaim et moi-même, venant respectivement du Benin, Chili, Cameroun, Yémen, Syrie et d’Italie. Pendant 11 jours l’association « l’Arc de Terre » de Anne-Marie nous a accueillis et nous a donné la possibilité de tisser nos destins, en contact étroit les uns avec les autres. Pendant 11 jours, le festival a embrassé les fleuves de nos histoires venant de lieux si différents et pourtant coulés dans la même Mer-mère.

Caterina Rosolino Volontaire au SCI Italie, stagiaire au SCI Belgique

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RESSOURCES NATURELLES

DOSSIER

la Planète bleue au bord de l’épuisement

NAMIBIE / Phosphate

NIGER / Uranium

PÉROU / Or

PALESTINE / Eau

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Introduction Depuis le début de l’époque moderne (17e siècle), un nouveau rapport de l’être humain à la nature s’est dessiné. Alors que dans l’Antiquité on considérait la nature comme un être très puissant et habité de forces internes, dès la Renaissance elle sera perçue comme un ensemble d’éléments inertes, comme une grande mécanique sur laquelle il est possible d’exercer une force, de l’extérieur. Ce rapport a été exprimé en Europe par des penseurs classiques qui ont eu une grande influence sur le développement des sciences, de l’économie et de la vie sociale. L’être humain, « maitre et possesseur de la nature » (René Descartes, Discours de la méthode), dispose d’un vaste ensemble de ressources dont il peut disposer à souhait. Cette réserve est tellement grande qu’elle semble inépuisable. Avec le développement du capitalisme et de l’industrialisation des méthodes de productions (depuis le 19e siècle), les Etats et les entrepreneurs ont exploité la nature et ses ressources naturelles de manière exponentielle. L’idéologie de la croissance et les outils de production de plus en plus efficaces ont encouragé une exploitation des ressources à très grande échelle. Si la représentation moderne de l’être humain, de la nature, de l’économie et de la technique représentait certains avantages (production de richesse, amélioration des conditions de vie, etc.), elle a également montré ses limites. L’exploitation croissante des ressources naturelles a de nombreux impacts négatifs sur l’environnement (pollution des terres, de l’air, des mers, menace sur la faune et la flore…) mais aussi sur la santé (maladie de la peau, cancers…), sur la

vie sociale (conflits sociaux, inégalités…) et sur les relations entre pays et communautés (colonisations, guerres, tensions internationales…). Depuis la fin du 20e siècle, de nouvelles représentations et conceptions des rapports entre l’être humain et la nature ont vu le jour. Non seulement les ressources naturelles sont limitées, mais de plus elles apparaissent à l’intérieur d’écosystèmes dans lesquels elles jouent un rôle irremplaçable : une vision organique de la nature va remplacer petit à petit la vision mécanique. Ensuite, alors que la nature a tendance à « chercher elle-même » un équilibre, à développer une biodiversité et des écosystèmes dynamiques équilibrés, l’action humaine perturbe les équilibres, provoque des surexploitations, menace des espèces, épuise les réserves. Nous sommes donc responsables de penser à une gestion durable des ressources, une gestion qui prennent en compte les écosystèmes et les communautés humaines dans leur globalité. Ce dossier, qui va nous emmener en Namibie, au Niger, au Pérou et en Palestine, va nous permettre de comprendre concrètement les mécanismes et impacts de la surexploitation des ressources naturelles. Il ouvre aussi sur un nouveau concept, celui de l’économie bleue, une économie à la mesure d’une Planète bleue au bord de l’épuisement.

Emmanuel Toussaint Rédac’chef du SCIlophone


DOSSIER /  01

DIAMANT & PHOSPHATE

David et Goliath : les mines offshore de Namibie Il était une fois la mer. Et oui, c’est pas pour rien qu’on vit sur la planète bleue : 70% d’océans qui abritent jusqu’à 80% des espèces vivantes du globe. C’est le moteur du climat et le poumon de la planète, bien avant les forêts denses. C’est une source de richesses incommensurable, dont les ressources halieutiques, génétiques, énergétiques… Et minérales. Les cailloux, c’est ce qui nous intéresse aujourd’hui. Les cailloux des côtes africaines, une problématique bien connue du grand public. Ou pas.

Il était donc une fois les cailloux, dans la mer, en Afrique. Levez l’ancre, hissez les voiles et cap le long des côtes de la Namibie, haut lieu de l’extraction de diamants en mer et de prospection des gisements de phosphate.

Les diamants, c’est dément Alors que l’on exploite les diamants sur terre depuis des millénaires, le minier offshore n’est encore qu’un nourrisson d’une trentaine d’années. Les gisements s’épuisent, et c’est vers la mer que l’on se tourne désormais. Le géant De Beers est le pionnier du diamant offshore en Namibie et en Afrique du Sud, les deux pays étant dans le top dix des Etats producteurs de diamants. Mais c’est bien la Namibie qui se détache du lot et s’impose aujourd’hui comme le leader mondial du minier sousmarin, à des profondeurs pouvant aller jusqu’à 150 mètres. Et comment ça marche, me direz-vous. Si le navire d’exploitation peut être impressionnant avec ses airs de plateforme pétrolière mobile, sous la surface on ne trouve en fait qu’un robot aspirateur géant raccordé au navire par un système de tuyaux et de pompes. Bon, c’est très simplifié, mes excuses aux ingénieurs qui nous lisent, mais en gros c’est comme cela que ça se passe. Les diamants, acheminés et déposés sur le fond de la mer par les processus géologiques des courants estuariens et côtiers, n’ont plus qu’à être aspirés, collectés, triés… Et le reste des sédiments rejetés en mer. D’aucun diront que c’est bon pour l’économie du pays, et ce n’est d’ailleurs pas le gouvernement namibien, actionnaire à 50% de la compagnie minière Namdeb, qui les contredira. En juin 2017, on inaugurait le plus grand et le plus moderne navire d’exploration de diamants en eaux profondes au monde 1, modestement baptisé d’après l’ancien président namibien Sam Nujoma.

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Alors oui, mais qu’en pensent les Namibiens eux-mêmes ? Après tout, ce sont leurs ressources que l’on exploite. Et alors que les diamants marins contribuent à environ 20% du PIB et enrichissent de façon croissante une poignée d’entre eux, la Namibie reste un des pays les plus inégalitaires d’après la Banque mondiale. L’économie du pays ne dépend cependant pas que du secteur minier, et c’est ni plus ni moins la pêche qui se place en deuxième sur le podium des secteurs d’activités du pays. C’est potentiellement là que le bât blesse, car l’extraction des diamants en mer n’est pas sans conséquence écologique. Les principaux impacts des opérations minières sur l’environnement se résument à deux aspects : d’une part la destruction des fonds marins sur les lieux d’extraction, et donc des habitats pour certaines espèces, et d’autre part le rejet des sédiments dans l’eau une fois que les diamants ont été extraits et séparés du reste des sédiments à bord du navire. En 2015, la première évaluation mondiale intégrée de l’état du milieu marin, y compris les aspects socioéconomiques, publiée sous l’égide des Nations Unies, faisait état d’un certain nombre de problèmes environnementaux pouvant être associés à l’extraction des diamants en mer. Par exemple, la destruction des lits d’algues brunes pourrait avoir un impact direct sur les pêcheries de langouste, car dans ces petits nids douillets grandissent et se développent les jeunes crustacés. De même, la destruction de récifs lors du prélèvement des graviers diamantifères réduirait les habitats d’espèces telles que la lotte. Et puis il y a les sardines ! Le déversement

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Nos ressources naturelles s'épuisent

« La Namibie, c’est un Etat et un peuple, qui ne veut pas voir certaines de ses ressources lui échapper au profit exclusif d’un autre et à son propre détriment »

de sables résiduels dans les eaux côtières réduit la visibilité, donc réduit le passage des rayons du soleil, donc réduit le phytoplancton qui est à la base de la chaîne alimentaire, et donc réduit la prolifération des bancs de poissons… Vous suivez ? Pas de plancton, pas de sardine, les bancs se font la malle, et les pêcheurs du coin devront aller les chercher plus loin. S’ils en ont les moyens. Bref. Si l’impact de l’extraction des diamants serait a priori limité dans le temps et dans l’espace, rien n’est moins sûr en ce qui concerne les gisements de phosphate, alias le nouvel eldorado de cette région du monde.

Le Phosphate, c’est l’éclate Contrairement à l’industrie du diamant en mer, l’extraction du phosphate offshore n’est pas (encore) une réalité. Le phosphate, c’est un composé chimique utilisé dans l’agriculture comme engrais. On en trouve un peu partout à plus ou moins grande concentration, mais ce sont dans les océans que se trouvent les gisements de minerais de phosphate les plus importants. Et dans le sud de l’Afrique, la magie de la rencontre des océans Indien et Atlantique crée un environnement particulièrement propice à leur formation. Forcément, il y en a qui se sont dit : « Chouette ! Allons-donc exploiter ces minerais ! »

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Le processus d’extraction serait un peu différent. Le phosphate se forme dans les roches, il faut donc casser et couper la roche sur le fond marin pour y arriver. Point d’aspirateur, et vive les cutters taille XXL. Pour le reste ça se rapproche des méthodes pour le diamant : un navire usine de surface, des tuyaux et des pompes. Même cas de figure pour les impacts environnementaux : à la clé des destructions d’habitats et des risques de nuages de sédiments obstruant le passage de la lumière et étouffant les écosystèmes. Avec toutefois une nuance et non des moindres. Le phosphate est un engrais, et tout rejet, qu’il soit en petite quantité au cours des opérations, ou bien plus étendu en cas d’accident, aura pour conséquence la prolifération d’algues vertes. Un peu comme en Bretagne avec le nitrate, vous voyez ? A la clé, perte de biodiversité et fuite des sardines, encore elles. Sauf que cette fois, les Namibiens ne se sont pas laissés faire ! Les ONG, dont beaucoup d’associations locales, bataillent depuis des années contre (entre autres) le Sandpiper Marine Phosphate Project qui essuie les échecs les uns après les autres. En 2012 déjà, la publication de leur étude d’impacts et la demande d’un permis environnemental avait donné lieu à un moratoire de 18 mois déclaré par le gouvernement namibien.

Selon De Beers www.debeersgroup.com/en/our-story/our-projects/mv-ss-nujoma.html

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Pécheurs de sardines

Les autorités avaient été chargées de mener une évaluation stratégique des impacts du projet sur les pêcheurs. Il s’est avéré entre autres que les zones d’extraction proposées correspondaient à des zones d’alevinage, alias les crèches de merlus, et que les sardines allaient encore une fois prendre cher ! On ne sait pas trop comment (loin de moi l’idée de pattes graissées), mais le projet, à 85% omanais et australien, s’est malgré tout vu octroyé son permis fin 2016. Levée de boucliers, et le permis est retiré presque immédiatement. La compagnie fait appel, mais la justice tranche et en juin 2018, la suspension du permis est maintenue. Mais jusqu’à quand ? Les autorités locales prévoient un processus de consultation avec l’industrie de la pêche et la société civile à l’issue duquel la question sera de nouveau étudiée. Le bras de fer autour des minerais de phosphate continue, mais le Goliath omanais de cette histoire ne devrait pas oublier que c’est bien avec un caillou que David l’a vaincu une première fois, phosphate ou pas… Et des cailloux, l’Afrique en regorge. Ne lui manque qu’une fronde efficace pour faire face. L’économie bleue pourrait-elle être une fronde en devenir ?

L’économie bleue, c’est mieux ! L’économie bleue, ce n’est rien d’autre qu’un terme à la mode pour une politique maritime basée sur des principes de développement durable. C’est beaucoup de blabla, mais aussi quelques bonnes idées : valoriser l’économie circulaire, donner une valeur économique à l’environnement marin pour que les richesses de la biodiversité fassent le poids face aux industries traditionnelles, avoir une vision globale et intégrée du milieu marin de façon à voir tout le tableau et prendre des décisions moins arbitraires, plus inclusives…

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Du coup, tout le monde en parle. L’Union Africaine adopte en 2014 la Stratégie Maritime Intégrée pour l’Afrique, la Commission économique pour l’Afrique des Nations Unies publie en 2016 un guide pratique de l’économie bleue, le magazine African Business y consacre un dossier en Juillet 2018, les séminaires, colloques internationaux et autres ateliers se multiplient. Tout le monde en parle, et pendant ce temps-là la Namibie agit, loin des projecteurs. Et oui, car le combat de David et Goliath qu’elle mène actuellement découle du principe même de l’économie bleue. C’est un Etat, et un peuple, qui ne veut pas voir certaines de ses ressources lui échapper au profit exclusif d’un autre et à son propre détriment. C’est un gouvernement qui prend ses responsabilités en effectuant des études plus poussées sur les impacts non seulement environnementaux, mais également sociaux et économiques d’un projet donné. Voyez plutôt. Derrière nos cailloux de carbone et de phosphate, une même histoire : celle de ressources exploitées dans un pays donné, la Namibie, mais dont les bénéfices socioéconomiques profitent à d’autres, ne laissant au peuple que les conséquences écologiques. Car avec les 12 mille tonnes de phosphate importées en Belgique chaque année, et le business des diamants à Anvers, ce ne sont pas les Namibiens qui voient la couleur des engrais ni des bijoux… Non pas qu’ils en aient besoin, cela dit. Mais si c’est le monde dans lequel on vit, régi par la loi de l’offre et de la demande, alors à tout le moins les bénéfices du minier offshore pourraient contrebalancer les pertes du secteur de la pêche. Mais comme ce n’est pas le cas, les Namibiens disent stop. Ils disent, ce n’est pas à vous de décider, c’est à nous tous, ensemble. Ils disent, si c’est pour nous laisser 3 sardines à dîner sans nous donner d’alternatives, on n’en veut pas. Voire ils disent, on n’en veut pas tout court quoi qu’il advienne. Herbert Jauch, le président d’une fondation pour la justice sociale et économique, l’un des principaux acteurs du bras de fer avec le projet Sandpiper et ‘working-class hero’ des Namibiens, a d’ailleurs déclaré :

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LA NAMIBIE, LEADER MONDIAL DU MINIER SOUS-MARIN SYSTÈME D'EXTRACTION DU NUJOMA

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« Si le navire d’exploitation peut être impressionnant avec ses airs de plateforme pétrolière mobile, sous la surface on ne trouve qu’un robot aspirateur géant raccordé au navire… »

1 Le fond océanique est exploré

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et échantilloné. Un plan pour l'extraction est établi

2 Le sédiment est dragué

du fond océanique par un robot et aspiré vers le bateau grâce à un système de tuyaux et pompes

3 Une fois à bord, la matière est alors broyée et tamisée jusqu'à ce que les diamants soient extraits. Le dépôt restant retourne à l'océan

2 4 Les diamants extraits des fonds marins sont catalogués, empaqueté et transporté hors du bateau en hélicoptère plusieurs fois par semaine

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© wealth daily : www.wealthdaily.com/resources/underwater-mining-companies/11

« Peut-on simplement laisser une entreprise venir et privatiser nos ressources naturelles ? Lorsque vous laissez des entreprises privées accourir et que les choses tournent mal, elles disparaissent et ne nous laissent que nos yeux pour pleurer ». « Les bénéfices du projets ne sont que peu de choses comparés aux risques potentiels. Nous devons garder à l’esprit ce qui est en jeu, car les dommages causés à l’écosystème marin ont des conséquences qui nous survivront. Nous devons prendre tout cela en considération ». L’affaire des phosphates pourrait-elle montrer aux politiques africaines la voie vers une économie bleue plus équilibrée, plus juste, plus durable ? L’avenir nous le dira, j’imagine.

En attendant, comme dirait l’autre :

« Caillou, bijou, (hibou, genou) Tu peux en faire tes joujoux Mais ne me cherche pas des poux Ou je t’envoie dans les choux » Duel de sans-pareil, Fabulous trobadors, 2003

Laura Gondin Membre du groupe Afrique au SCI-Projets Internationaux www.lauragondin.com

SOURCES British Geological Survey : www.bgs.ac.uk/mineralsuk/statistics/worldArchive.html www.washingtonpost.com/world/africa/a-new-frontier-for-diamond-mining-the-ocean/2017/07/01/a04d5fbe-0e40-4508-894d-b3456a28f24c_story.html?utm_term=.785521da867f ONU première évaluation mondiale intégrée de l’état du milieu marin, y compris les aspects socioéconomiques www.un.org/Depts/los/global_reporting/WOA_RegProcess.htm www.namibian.com.na/178752/archive-read/Civil-society-applauds-phosphate-suspension www.uneca.org/fr/publications/l%E2%80%99%C3%A9conomie-bleue-en-afrique-guide-pratique https://issuu.com/icpubs/docs/ab00718_with_supp

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DOSSIER /  02

LA ROUTE DE L’ URANIUM  

Les conséquences catastrophiques de l’extraction de l’uranium Dans le nord du Niger, d’énormes camions couverts de poussière quittent la ville d’Arlit en file indienne. Ils transportent une denrée rare : le yellowcake, le minerai d’uranium. Ils vont prendre la route, cette route tracée pour eux, qu’on appelle la route de l’uranium. Tout autour, la population vaque à ses occupations, indifférente au ballet des mastodontes. Pourtant, rester moins d’une heure dans la ville suffit à s’exposer à des taux de radiation dépassant les maximas autorisés pour une année.

Une mine d’espoirs

Arlit : l’oasis artificiel

La fin de la seconde guerre mondiale déclencha une course effrénée à l’uranium. L’exploitation du minerai sur le sol français fut suspendue et délocalisée dans les colonies afin de ne pas contrarier l’opinion publique et d’éviter des réglementations contraignantes. Il se trouve que des recherches ont mis à jour, dans le tout nouvel état du Niger, des gisements d’uranium (selon les estimations, le site d’Arlit contenait entre 20 000 à 25 000 tonnes d’uranium).

Elle n’était au départ qu’une ville-dortoir bâtie pour accueillir la population attirée par les nouveaux centres d’activités. Construite pour environ 5 000 personnes, Arlit grandit et comprend plus de 20 000 personnes en une quinzaine d’années (1982). Actuellement, plus de 120 000 personnes sont recensées. Le succès de la ville est dû à l’abondance de services à disponibilité de la population (la présence d’eau courante, l’électricité, le maintien des voiries, l’évacuation des ordures…). Il faut ajouter à cela les salaires des sociétés minières, plus élevés que ceux de l’administration nigérienne et les formations gratuites à l’intention des personnes en quête de travail. Voilà pour le décor !

La France, pays colonisateur, obtint gracieusement une concession. Ainsi naquit la Société des Mines de l’Aïr (SOMAIR). Plus tard, une deuxième mine, gérée par la COMINAK sera exploitée par le géant français AREVA. Si dans un premier temps l’exploitation minière généra beaucoup d’emplois et permit à l’Etat d’accroitre, un tant soit peu, ses recettes à l’aide des taxes, les Nigériens furent rapidement rattrapés par la dure réalité : l’écart se creuse entre les profits de l’exploitant et les bénéfices financiers perçus par l’Etat nigérien. A titre d’exemple, en 2015, les retombées pour le Niger représentaient 5 % du PIB. Le profit d’Areva, la même année, correspondait au double du PIB nigérien. Mais l’exploitation de l’uranium au Niger ne se limite pas à cette inégalité. En près d’un demi-siècle d’un contrat fondamentalement déséquilibré et inéquitable, les mines de la Somaïr et de la Cominak n’ont pas seulement profité à Areva, au dépend du Niger. Elles ont largement eu le temps de déclencher une crise environnementale et sanitaire, empoisonnant la vie des populations.

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L’envers, c’est la pollution liée à l’uranium. Des recherches sur la radioactivité ont été menées depuis 2003. Elles ont toutes montré qu’une quantité alarmante de particules radiotoxiques se trouve dans l’eau, dans l’atmosphère et dans les matériaux qui sont en libre circulation. La ville d’Arlit est recouverte du matin au soir d’une poussière suffocante. Celle-ci a un taux de radioactivité dix fois supérieur à la normale. Elle provient en grande partie des carrières à ciel ouvert où l’extraction peut s’effectuer par l’usage d’explosifs ou d’engins lourds ; des usines qui projettent des gaz radioactifs ou encore des différentes bouches d’aération qui expulsent constamment à la surface, de l’air radioactif afin de protéger les mineurs. Les tempêtes des sables et la circulation des véhicules participent à la propagation de l’air pollué. L’autre problème crucial est le manque d’eau. L’eau, qui a toujours été rare dans cette région désertique, est fréquemment polluée en raison de l’usage qui en est fait. Pour limiter la poussière radioactive, par exemple, les carrières sont arrosées avec une eau puisée dans les nappes phréatiques. D’après une enquête de Greenpeace, l’exploitation industrielle a consommé plus de 270 milliards de litres d’eau en 40 ans. Entre 20 et 30 % des nappes phréatiques sont épuisées.

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Nos ressources naturelles s'épuisent

© Vues aériennes : www.geo41.com

L’héritage Il faudrait compter des centaines de millions d’années pour que ces nappes se remplissent à nouveau. La raréfaction de l’eau a pour conséquence néfaste l’accroissement de la désertification et la disparition des derniers éleveurs de bétail. Dans le film documentaire « La colère dans le vent » de la réalisatrice nigérienne Amina Weira, on y voit les gens récupérer les morceaux de ferraille issus du matériel de maintenance de la mine, la faire fondre et la transformer en ustensiles de cuisine qu’ils vendent à la population. Des engrenages, des pièces et outils d’excavation sont recyclés par des forgerons puis revendus. Les populations, ignorantes des conséquences de l’exploitation de l’uranium, ne mesurent pas le danger. Il est pourtant là, en elles. De nombreux témoignages font état de graves problèmes de santé. Une enquête auprès de 668 anciens ouvriers d’Areva menée par l’organisation nigérienne « Réseau national dette et développement » a observé que près d’un quart des personnes interrogées souffrait de problèmes respiratoires, de douleurs musculaires, voire de cancer. Ces cas de maladie sont la conséquence de l’inexistence de normes de sécurité pour les mineurs jusqu’en 1980 et le manque d’informations. Lorsque des cas de cancers sont détectés dans l’unique hôpital d’Arlit, comble de duplicité, ils sont immédiatement classés parmi les cas de paludisme ou d’autres maladies. C’est la société civile, notamment les représentants des travailleurs des mines et usines et les populations locales, qui aujourd’hui dénoncent, avec le soutien d’ONG internationales comme Oxfam ou Greenpeace, la dégradation de l’environnement et l’état de santé des populations.

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Arlit a perdu sa physionomie de campement touareg balayé par le simoun, à la limite du désert, où se côtoyaient autruches, gazelles et chameaux. C’est aujourd’hui un champ de bataille abandonné. Les tonnes de déchets, accumulés pendant les quarante dernières années d’exploitation, sont stockées à l’air libre. Elles forment comme des montagnes autour de la ville. Ces déchets, contenant 85% de la radioactivité d’origine du minerai, resteront radioactifs pendant des centaines de milliers d’années.

« Dans peu d’endroits au monde, note un chercheur de Greenpeace, les conséquences négatives de l’extraction d’uranium ne sont aussi tangibles qu’au Niger » Aïssa Karanta Rédactrice volontaire pour le SCIlophone

A VOIR, À LIRE Article : Lucas DESTRIJCKER, Mahadi DIOURA , « L’uranium qui nourrit la Belgique empoisonne le Niger », in www.mo.be (mondiaal nieuws), 17/03/2017 Film documentaire : Amina WEIRA, La colère dans le vent, 2016

Photo du documentaire  La colère dans le vent » (Amina Weira)

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DOSSIER /  03

Pérou DE L’OR À TOUT PRIX ? Quand on pense au Pérou, ce sont bien souvent des images de ruines et de vestiges incas qui nous viennent en tête. Le Pérou est une destination touristique fort prisée de nos jours. Mais le Pérou est aussi un pays minier dont les ressources sont convoitées par des investisseurs du monde entier. Depuis environ 30 ans, le pays a fait du secteur minier le moteur de son économie.

Le Pérou se trouve dans le « top 10 » des pays producteurs d’argent, de zinc, de cuivre, de plomb, d’étain, de mercure, de molybdène et d’or au niveau mondial. Les minerais représentent environ 60% de ses exportations, ce qui implique une forte dépendance de l’économie péruvienne au prix de ces ressources sur les marchés internationaux. Et si les prix ont été particulièrement hauts dans les années 2000, ils ont considérablement baissé depuis 2012. Ce qui n’a pas empêché le Pérou d’augmenter la production pour rester compétitif par rapport aux autres pays. En l’espace de quelques années, le taux de pauvreté au Pérou a fortement diminué, passant de 42% en 2007 à 20% en 2016. Mais la différence entre le niveau de vie dans la capitale Lima et à la campagne existe bel et bien. 46% de la population rurale vit toujours sous le seuil de pauvreté, tandis qu’à Lima, où se trouve un tiers de la population du pays, une classe moyenne a émergé, consomme et vit en totale déconnexion des réalités des communautés rurales qui subissent les impacts des mines. Et ces impacts sont nombreux. Au Pérou, les projets miniers sont des mégas mines à ciel ouvert qui transforment radicalement les paysages des zones où ils s’installent. En 2017, 14% du territoire péruvien était sous concession minière, c’est-à-dire que le sous-sol de ces zones appartient à des entreprises minières. Bien souvent, les populations qui vivent à ces endroits n’en sont pas informées. Elles sont censées être consultées sur la mise en place des projets qui risquent de les affecter mais ce n’est que rarement le cas. Lorsque ces populations manifestent contre l’imposition des projets, leurs mobilisations peuvent mener à des affrontements avec la police, parfois violents voire meurtriers. Entre 2011 et 2015, 89 personnes sont décédées dans des

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conflits sociaux. Au Pérou, la police et l’armée ont le droit de tirer à balle réelle sur la population dans le cadre d’une manifestation et sont exempts de toute poursuite judiciaire en cas de « bavure ». Le gouvernement péruvien a ainsi mis en place depuis plusieurs années un appareil répressif afin de décourager les opposants. C’est ce que l’on appelle la criminalisation de la protestation sociale. À Espinar par exemple, non loin de Cusco, la population côtoie l’exploitation minière depuis 30 ans. La multinationale suisse Glencore y extrait du cuivre. Le mode de vie des communautés qui habitent non loin de là a totalement changé. L’entreprise leur avait promis des emplois qu’ils n’ont jamais reçus. Le bassin de déchets miniers, sorte de piscine toxique, percole dans la communauté de Alto Huancané en contre-bas. Melchora Surco Rimachi et ses compagnons ne sont plus que quelques-uns à vivre au village. Leurs enfants et petits-enfants ont déserté l’endroit. Leur sol et leur eau sont pollués. Ils ne peuvent plus consommer leurs cultures. La plupart de leurs animaux sont morts à force de boire une eau contenant des métaux lourds (mercure, arsenic, cadmium…) issus de la mine. En 2010, des analyses de sang et d’urine ont été réalisées chez une centaine d’habitants. Les résultats, d’abord tenus secrets par l’Etat, ont provoqué un conflit social une fois divulgués. La plupart de ces habitants possédaient 17 métaux lourds dans le sang à des taux supérieurs à ceux admis par l’OMS. Le conflit social a fait 4 morts et des dizaines de blessés. L’entreprise continue de nier toute responsabilité. Et l’Etat ne fournit pas un suivi médical adéquat à la situation de ces personnes forcées de lutter pour être prises en charge. Reconnaître le lien entre les projets miniers et les impacts sur la santé des populations reviendrait pour le gouvernement péruvien à assumer des coûts sanitaires trop importants.

LE SCILOPHONE 80 • JUILLET / AOÛT / SEPTEMBRE 2018


Nos ressources naturelles s'épuisent

© Sarah Dawalibi, le blog de Sarah

« Le gouvernement péruvien a mis en place depuis plusieurs années un appareil répressif afin de décourager les opposants. C’est ce que l’on appelle la criminalisation de la protestation sociale »

Au Pérou, différentes visions du développement s’affrontent. Les communautés rurales vivent majoritairement de l’agriculture. L’eau et la terre sont des éléments essentiels à leur survie dont elles prennent soin et qu’elles défendent. L’Etat de son côté ne voit le développement qu’à travers l’exportation massive de ses ressources naturelles, à n’importe quel prix et sans véritable prise en compte des impacts que laissent ces activités sur le long terme (destruction des écosystèmes, passifs miniers…). Il facilite les opérations des entreprises étrangères qu’il taxe bien trop légèrement. Aujourd’hui, ces différentes visions sont difficilement conciliables et l’Etat péruvien ne laisse pas la porte ouverte à un dialogue constructif.

Géraldine Duquenne Responsable pédagogie et Amérique latine à la Commission Justice et paix

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L’ OUTIL PÉDAGOGIQUE « DE L’OR À TOUT PRIX »  

Destiné aux professeurs du secondaire, aux animateurs et aux citoyens intéressés par la thématique de l’exploitation des ressources minières au Pérou. Il est composé de 11 fiches pédagogiques, d’un DVD contenant une POM (petite œuvre multimédia) et d’un documentaire de 30’ exposant la problématique au travers de témoignages et de la visite de deux sites miniers.

A VOIR, À LIRE, À SUIVRE Industries minières - Extraire à tout prix ? Frédéric THOMAS, Ed. CETRI, 2013 (disponible à la bibliothèque du SCI) VIDÉO (EN ESPAGNOL) Documental Historias de Agua. Ce documentaire (disponible sur youtube) parle de la vulnérabilité des sources d'eau et des écosystèmes, il montre les répercussions de la pollution produite par l'activité minière et son impact sur l'environnement et la santé des personnes.

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DOSSIER /  04

LA PÉNURIE D’EAU

Une menace pour la paix Sur la base des pratiques actuelles de consommation, la Banque mondiale (BM) estime que la planète sera confrontée d’ici 2030 à un déséquilibre de 40 % entre l’offre et la demande mondiale en eau. Toujours selon la BM, la raréfaction des ressources hydriques entraînera dans certaines régions un recul du PIB de 6 %, ainsi qu’une hausse des flux migratoires et des conflits 1. Dans une région bien précise, à savoir le Moyen-Orient et plus particulièrement la Palestine, la question de l’eau constitue un enjeu de taille dans la résolution des conflits.

Certes, l’eau n’est pas l’enjeu majeur, et encore moins le seul du conflit israélo-palestinien. Il n’en demeure pas moins que la problématique est d’une importance capitale pour les habitants des territoires palestiniens. Il faut savoir que la Palestine, comme Israël et la Jordanie, sont en situation de pénurie extrême (moins de 500 m³ par habitant par an : 300 m³ pour les Israéliens, 80 m³ pour les Palestiniens). L’eau disponible provient principalement du Jourdain, fleuve frontalier de la Syrie, de la Jordanie, d’Israël et de la Cisjordanie. En 1967 déjà, Israël puisait 57 % de son eau de sources situées au-delà de ses frontières : le lac de Tibériade conquis avec le plateau du Golan, les territoires occupés en Cisjordanie qui donnent accès à la rive droite du Jourdain, les eaux souterraines de Cisjordanie qui s’écoulent principalement vers l’ouest, donc vers Israël. C’est par ailleurs Israël qui décide de la répartition de l’eau provenant des sources souterraines : 20 % pour les Palestiniens, 80 % pour les Israéliens. La construction et la réparation des puits en Cisjordanie nécessitent une autorisation militaire spéciale de la part d’Israël. En Cisjordanie, 200 villages ne sont pas reliés à l’eau potable. Israël y vend son eau de 2 à 10 fois plus cher qu’aux colons israéliens, en fonction de l’utilisation de l’eau. Dans la bande de Gaza, les eaux souterraines peuvent fournir 50 millions m³/an. La nappe aquifère est soumise à des pompages excessifs et le pompage est mal géré à cause des tensions entre le Hamas et le Fatah. Résultat : l’aquifère 2 n’a pas le temps de se recharger et descend de 15 cm par an, les eaux sont de mauvaise qualité et de plus en plus salinisées à cause de la Méditerranée voisine. Il n’y a quasiment plus d’eau potable à Gaza. C’est une question d’années, voire de mois.

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Le Canal de la paix Israël, la Palestine et la Jordanie sont parvenus à un accord en 2013 pour construire une canalisation de 220 km pour acheminer l’eau de la mer Rouge à la mer Morte. Le but est double : d’une part, 300 millions m³ passeront par une usine de dessalement en Jordanie afin d’alimenter la région ; d’autre part, l’eau de la mer Rouge relèvera le niveau de la mer Morte, qui est en train de s’assécher de façon dramatique à cause du pompage de l’eau du Jourdain et des changements climatiques. Ce projet doit encore voir le jour, et dépendra fortement des aléas diplomatiques dans la région… autant dire que ce n’est pas gagné.

Une avancée diplomatique à l’américaine Il y a un an, Jason Greenblatt, émissaire du président Donald Trump pour la paix au Moyen-Orient, a annoncé un accord entre Israël et l’Autorité palestinienne. Israël fournira (vendra) dorénavant 32 millions m³/an aux Palestiniens, dont 10 millions à la bande de Gaza, où la disponibilité d’eau potable par habitant est passée de 98,5 % en 2000 à 10,5 % en 2014. Pour de nombreux observateurs, cet accord plus commercial que diplomatique n’est qu’un emplâtre sur une jambe de bois. C’est en effet toujours Israël qui contrôle l’accès à l’eau des Palestiniens, et tant que la question des colonies ne sera pas résolue, on ne pourra pas parler d’une répartition équitable de l’eau. Lorsqu’on sait qu’un colon israélien en Cisjordanie consomme en moyenne dix fois plus d’eau qu’un Palestinien de Cisjordanie, on comprend qu’il faut attendre d’autres mesures, bien plus fortes, pour rétablir une justice dans la répartition de l’eau. D’ici là, le réchauffement climatique aura poursuivi son office de raréfaction des ressources hydriques.

Fabrice Claes Formateur volontaire au SCI-Projets Internationaux

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www.banquemondiale.org/fr/topic/water/overview

Un aquifère est une formation géologique ou une roche, suffisamment poreuse et/ou fissurée (pour stocker de grandes quantités d'eau) tout en étant suffisamment perméable pour que l'eau puisse y circuler librement. Pour se représenter un aquifère, il faut imaginer un vaste réservoir naturel de stockage d'eau souterraine (source Wikipedia)

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Nos ressources naturelles s'épuisent

© OLJ/AFP/Sakher ABOU EL OUN

L'enclave palestinienne de Gaza va au-devant d'une catastrophe écologique et humanitaire si aucune solution n'est trouvée pour approvisionner en eau saine ses deux millions d'habitants, malades de sa pollution, selon les experts.

Sources : « Sustainable management of the West Bank and Gaza aquifers », Water Resources and Planing Department, Palestinian Water Authority and Water Resource Systems Research Laboratory, University of Newcastle Upon Tyne ; SUSMAQ, 2004 ; Unocha-OPT, 2007

A VOIR, À LIRE, À SUIVRE Une vidéo très bien réalisée Le dessous des cartes - Israël/Palestine : une guerre pour l'eau ? 3 juillet 2010 www.youtube.com/watch?v=xtu7d4nTXrI Le rapport de la Banque mondiale www.banquemondiale.org/fr/news/feature/2016/11/22/ water-situation-alarming-in-gaza Le site de l'ABP www.association-belgo-palestinienne.be Un article intéressant du Monde diplomatique avec une belle illustration (qui date de 2007 mais la situation n'a pas fortement changé depuis) : www.monde-diplomatique.fr/ publications/l_atlas_environnement/a53604

Mur et barrière de séparation entre les Palestiniens et les Israéliens

Frontières internationalement reconnues

Limites des principaux bassins de drainage

Limites du bassin occidental

Zone de très mauvaises conditions d'extraction de l'eau

Puits israéliens

Sens de l'écoulement des eaux souterraines

Grandes conduites d'eau nationales israéliennes

 Solution 1 : Canal entre la mer Rouge et la mer Morte et dessalement (BM, gouvernements israélien, jordanien et Autorité palestinienne) Solution 2 : Réhabilitation du Jourdain (ONG : FOEME, Ma'an Development Center)

Solution 3 : Dessalement d'eau de la mer Méditerranée et acheminement vers la mer Morte (directeur de l'ONG CED, ingénieur-architecte M. Mimram)

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ALTERNATIVE POSITIVE

UNE UTOPIE

devenue réalité Qu’est-ce qu’une utopie ? Souvent nous entendons dire que par exemple la paix ou l’égalité entre les êtres humains sont seulement des utopies mais… quelle est vraiment le sens du mot « utopie » ? Le mot « utopie » vient du grec « u-topos » et signifie littéralement « non-lieu ». Si effectivement un « non-lieu » n’existe pas dans l’instant présent, cela ne veut pas dire que cela n’aura pas lieu plus tard. Et l’histoire d’un rêve devenu réalité témoigne de cette affirmation à la fois simple et pas évidente.

La Città dell’Utopia (La Ville de l’Utopie) est une maison qui se dresse sur une petite colline au milieu de l’asphalte, entourée par les rues animées de Rome. C’est comme une île émergée d’un monde souterrain, qui nous parle de la beauté d’un rêve caché puis apparu en 2003. C’est un songe (presqu’un mensonge) qui nous fait oublier la grisaille du monde qui nous entoure. C’est le rêve de construire un « laboratoire social et culturel » unique en Italie, dans une réalité où des projets de cette ampleur ont du mal à trouver leur juste espace et dont la survie est toujours en jeu (La Città dell’Utopia est menacée de fermeture). Mon expérience en tant que bénévole à La Città dell’Utopia commence en 2005, avec la participation à une soirée de présentation du SCI Italie et de ses initiatives. Très vite, je suis entrée dans la danse. Marek était le coordinateur de La Città dell’Utopia. Nous avons joué ensemble de la kora dans le cadre d’une soirée africaine, une soirée épicée par le rythme exotique de chansons traditionnelles que j’avais apprises par un griot sénégalais, Pape Siriman Kanouté. Mon engagement à La Città dell’Utopia s’est poursuivi de 2005 à aujourd’hui. Et durant ces années, on en a réalisé des projets ! • Un atelier de création d’instruments de musique avec des objets recyclés : un bâton de pluie fait avec des clous et un tube en carton, un balai avec des bouchons de bouteilles en métal… La note finale était magnifique : une symphonie avec tous les instruments et tous les participants. • Un laboratoire pour créer une huile anti-moustique avec des produits naturels. • Une soirée dédiée à la présentation d’un livre du frère de Angelo Vassallo, un ancien maire de Salerno tué par la mafia • Une soirée dédiée au Mexique avec Diana Cortese • Une soirée dédiée à la Turquie

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• Une exposition de photographies prises sur les projets de volontariat • La projection du film « La marche de pingouins » dans le jardin de la Citta dell’Utopia • La représentation de spectacles théâtraux réalisés par des réfugiés • Et bien d’autres projets encore

« La Città dell’Utopia, c’est le rêve de construire un « laboratoire social et culturel » unique en Italie, dans une réalité où des projets de cette ampleur ont du mal à trouver leur juste espace »

Parmi toutes nos activités, il y en a une à laquelle je tiens particulièrement : le marché Terra Terra qui a lieu un dimanche par mois à La Città dell’Utopia. Ce marché rassemble des producteurs locaux et bio qui vendent des fromages, des confitures, du miel, des fruits, des légumes, du pain, des pâtes faites à la main et d’autres produits cultivés naturellement. A la fin du marché, on a coutume de manger tous ensemble. Le dimanche est un jour pour se retrouver dans le cercle de la merveilleuse famille humaine, faite de mille visages et des différentes cultures, qui construisent ensemble une paix pour toutes et tous. La Città dell’Uotpia est aussi « trattoria » et a commencé à l’être grâce à un projet de volontariat du SCI, au cours duquel nous avons construit l’actuel Biosteria. C’était un chantier de 4 jours

LE SCILOPHONE 80 • JUILLET / AOÛT / SEPTEMBRE 2018


© Photos : Caterina Rosolino

avec des personnes de France, de Suisse, d’Italie et d’ailleurs : elles ont donné de la vie et de la couleur, brique après brique, à la fantastique Biosteria. Notre îlot ne se limite pas à organiser des activités culinaires. Avec sa cuisine et ses dortoirs, il est aussi un lieu d’accueil de volontaires SVE (Service volontaire européen) qui viennent à Rome dans le cadre d’un projet d’échange culturel et pour travailler avec le SCI Italie. A l’étage supérieur il y a une bibliothèque et plusieurs pièces polyvalentes permettent d’organiser des activités tout au long de l’année scolaire. Cette année par exemple, on a organisé des cours d’italien, de français, d’anglais, d’espagnol, des moments de méditation, des leçons de piano, des activités pour enfants et des ateliers de cuisine ! Des week-ends résidentiels peuvent également avoir lieu, comme par exemple la formation pour les volontaires qui préparent un projet dans le Sud. Enfin, ne doivent pas être oubliées les activités qui ont lieu dans le jardin comme par exemple le cineforum pendant l’été, la musique, les spectacles théâtraux et d’autres initiatives pour les enfants et les adultes.

A VOIR De nombreuses vidéos sur leur chaîne YouTube « Servizio Civile Internazionale Sci » Des photos sur leurs comptes Instagram « Sciitalia » et Facebook « Servizio Civile Internazionale Italia »

En bref, La Città dell’Utopia est un vrai « laboratoire humain » dans lequel les activités les plus diverses sont réalisées, toujours inspirées par les principes de convivialité entre les cultures et de construction d’un monde plus juste… Si vous venez à Rome ne manquez pas l’occasion d’y faire un saut, « la maison verte dans le gris » est toujours là, prête à brosser un peu de son monde coloré dans votre esprit… toujours là, prête à défier le monde comme un rayon de soleil qui transperce les nuages !

Caterina Rosolino Volontaire au SCI Italie en stage au SCI Belgique

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ALTERNATIVE POSITIVE

LE ZÉRO DÉCHET,

Bon pour le moral ! Le zéro déchet, c’est cette prise de conscience que le meilleur déchet est celui qui n’existe pas. On a beau promouvoir le tri et le recyclage, ces processus coûteux en ressources pèsent également dans la balance de l’empreinte écologique.

Je me doute bien que ce n’est pas mon projet « Zéro déchet » qui va sauver la planète, mais comme le dit si bien Sylvie Droulan : « Peu importe l’effet que cela aura, j’aurai fait ma part ». Et bonne nouvelle ! En optant pour le zéro déchet, je protège l’environnement, je redeviens maître de mes actes d’achat (en choisissant plus facilement à qui je souhaite donner de l’argent), je protège ma santé et je dépense moins d’argent. Comment s’y prendre ? Il est vrai que le zéro déchet demande de réels efforts d’organisation. L’idéal est d’élaborer le menu des quelques jours suivants, afin de partir muni d’une liste de courses précise. C’est moins spontané mais ça permet d’éviter le gaspillage et les longs moments d’hésitation énergivores. Dans mon kit zéro déchet, je prévois des sacs en toile, des bocaux, des Tupperware, des boites, des bouteilles en verre (je peux en demander autour de moi ou en chiner dans les brocantes).

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Lorsque je fais me courses, je choisis dans mon attirail les contenants dont j’aurai besoin en fonction de ma liste de course. Il s’agit aussi d’identifier des commerçants en vrac qui sont situés à proximité de trajets que j’effectue régulièrement… Trouver mes « routines d’achat ». Ce faisant, mes moments de solitude dans de grandes surfaces impersonnelles deviennent des moments de plaisir et d’échanges avec les autres.

Lancez-vous, démarrez par un geste qui vous fait plaisir !

Tom Coppens Membre du groupe Alter’Anim (SCI-Projets Internationaux)


© Cuisine de Béa Johnson, blogueuse et conférencière spécialiste du mode de vie Zéro déchet

FABRIQUER SES PRODUITS D'ENTRETIEN & COSMÉTIQUES Voici un site où vous pourrez télécharger gratuitement un livret de 56 pages rempli de recettes pour fabriquer ses produits d'entretien/cosmétiques soi-même. On en a testé et approuvé quelques-uns avec des amis. http://raffa.grandmenage.info AVANTAGES : bien moins cher et souvent plus écologique que les produits achetés prêts à l'emploi, pas de déchet INCONVÉNIENT : cela demande un peu de temps, mais réunissez des potes et passez une après-midi à faire plusieurs produits ensemble ;) J'achète les produits « bruts » à la droguerie Le Lion, Rue de Laeken près de De Brouckère. On peut apporter nos propres récipients et ils ont plein de produits en vrac.

A LIRE, À VOIR, À SUIVRE https://zerocarabistouille.be Le zéro déchet sans complexes Sylvie Droulans · Zéro Carabistouille Jean Bourguignon · Illustrations

« Un savoir-faire s’acquiert si vite et apporte tant de sens »

Emilie Rao Membre du groupe Abya Yala (SCI-Projets Internationaux)

Voici 2 autres expériences de Famille zéro déchet :

Raffa, le grand ménage

Toutes les recettes écologiques et économiques pour l'entretien de la maison

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SEPTEMBR

E

WEEKEND DE RENTRÉE DU SCI

2018

Infos & inscriptions, contactez Sabina : sabina@scibelgium.be

On vous propose de vous arrêter un moment pour :

Weekend au vert

On vous attend avec l'apéro le premier soir !

Navettes depuis la gare et covoiturages seront organisés

Centre de vacances « Les Sarts »

• Raconter, échanger, discuter de votre vécu avec d’autres volontaires. • Réfléchir et débattre des changements : en vous, mais aussi dans la société et dans le monde qui nous entoure. Des changements que vous voudriez voir, auxquels vous voudriez prendre part. Mais comment ? Par quoi commencer pour agir ? • Ensemble on va chercher des réponses et des idées pour des actions concrètes – petites ou grandes, tout seul ou en groupe – pour faire évoluer ce monde vers celui dans lequel nous voudrions vivre. • Le weekend de rentrée est aussi le moment le plus convivial de l’année où les volontaires, les animateurs, les animatrices et notre équipe se retrouvent sur la piste de danse !

Le Weekend de rentrée aura lieu cette année du ven. 28 au dim. 30 septembre à Petite Chapelle. ARRIVÉE : 19H - DÉPART : 16H

Rue du Brûly, 51 5660 Petite-Chapelle Gratuit : volontaires

Nous logerons dans le domaine des Sarts avec son énorme jardin-parc et une équipe-cuisine nous fera de délicieux plats.

projet 2018 / coordinateurs / membres groupes d’actions Pour les autres : 30 €

Au plaisir de vous retrouver bientôt ! © Photos : Anne Lecomte et Sabina Jaworek

Expo Photos Nous organiserons sur place une grande expo de vos photos de projets ! Merci de nous envoyer vos clichés à : sabina@scibelgium.be par We Transfer avant le

15 septembre afin de pouvoir les imprimer à temps ☺

Editeur responsable : Luc Henris | Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles

Tous les ans à l'automne, le SCI invite ses volontaires et membres à se retrouver le temps d’un weekend…

Profile for SCI-Projets internationaux

Le SCIlophone n°80  

A la une de notre trimestriel : dossier Ressources naturelles - La Planète bleue au bord de l'épuisement

Le SCIlophone n°80  

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