SCIlophone n°93

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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

LE SCILOPHONE N° 93

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 Agrément : P006706

OCTOBRE / NOVEMBRE / DÉCEMBRE 2021

DOSSIER

DÉCOLONISATION : LOADING... La coopération, l’espace public, les modes de pensées : Comment la colonisation a façonné le monde d’aujourd’hui ? Et comment s’émanciper de son héritage ? TÉMOIGNAGES Corps Européen de Solidarité contre l’exclusion sociale en Italie, séminaire sur les droits LGBTQIA+ et communautaire en Belgique : découvrez les expériences de nos volontaires ENJEUX INTERNATIONAUX Chili : Après l’eau, l’enjeu des semences mapuche BIBLIOTHEQUE De nouveaux livres à découvrir au SCI

Une autre façon de lire le monde

© Geoffroy Dussart et Jean-François Vallée

en Espagne et projet écologique


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Dossier DÉCOLONISATION

Le SCI – Projets internationaux asbl est reconnu comme : · ONG d’éducation au développement

TOGO / Histoire et restes de la colonisation

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« Décolonisons nos pratiques

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Décoloniser les rues et

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de coopération » / Interview de Chafik Allal

les pensées au Mexique et à l’international

JAPON / Héritage de la

colonisation japonaise

par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) · Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles

SCI-PROJETS INTERNATIONAUX Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 · 1050 Bruxelles

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T 02 / 649.07.38 Liège : Rue des Augustins, 6 · 4000 Liège T 04 / 223.39.80

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ABONNEZ-VOUS AU SCILOPHONE !

Témoignages

ITALIE / Lutte contre l’exclusion sociale au pied d’un volcan

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ESPAGNE / Retour sur le séminaire « Strengthening the youth response against LGBTIQphobia »

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BELGIQUE / Bienvenue au GAL !

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et recevez votre trimestriel : Compte Triodos BE09 5230 8029 4857 Communication : cotisation annuelle

WWW.SCIBELGIUM.BE

Enjeux internationaux

CHILI / Préserver les

traditions mapuche

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La bibliothèque du SCI

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Ils·elles ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone, trimestriel du SCIProjets internationaux, est avant tout le magazine des volontaires du SCI !

L'écriture inclusive au SCI

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Alid Adom, Chafik Allal, Silvia Coca, Damaris Deba, Pauline Langouche, Yoann Mathieu, Rebecca Mirzabekiantz, Frédéric Pinçon, Ambre Tytgat.

L’idée que le masculin représenterait l’universel est une des formes de la domination patriarcale dans la langue française. Le SCI encourageant et luttant pour l’égalité de genre, et le SCIlophone se voulant être un espace d’expérimentation de la langue, les rédacteurs·trices et le comité de rédaction prônent les règles d’écriture inclusive et les appliquent au sein de chaque numéro. Cette écriture inclusive se traduit par l’utilisation de termes épicènes (équipe pédagogique au lieu de professeurs) des points médians (certain·es), des contractions (iel, iels) des doublets (ils et elles, résidentes et résidents) et par l’application de la règle de proximité selon laquelle l’accord de l’adjectif ou du participe passé se fait avec le nom le plus proche (mes doutes et mes joies sont ancrées). Cependant, pour les articles déjà publiés, ou les extraits, le SCI ne prend pas la responsabilité d'y ajouter l'écriture inclusive pour des soucis de cohérence avec la publication initiale.

Coordination de publication : Camille Berger / Mise en page : Pauline

Vous désirez partager une réflexion concernant le développement, les relations internationales, l'interculturalité ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos projets ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via : camille@scibelgium.be

Averty / Comité de rédaction : Clémentine Tasiaux, Marie Marlaire, Sergio Raimundo, Marjorie Kupper, Emmanuel Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek, Camille Berger / Illustrations originales : Geoffroy Dussart et Jean-François Vallée / Photos sans © : SCI-Projets Internationaux


ÉDITO © AFP

© Pauline Langouche

© Yoann Mathieu

Les regrets et les excuses C

’était fin juin 2021. L’événement a-t-il eu beaucoup d’impact, on ne sait plus, noyé entre chiffres covid et émotions sportives : le Roi Philippe exprimait ses regrets pour le passé colonial de la Belgique. Enfin ! Près de 130 ans après la prise de possession de territoires africains par son ancêtre Léopold II, plus de 60 ans après une indépendance qui n’a guère mis fin aux diverses dépendances mises en place. Les excuses : voilà un instrument bien pratique et fréquemment utilisé ces temps-ci. Le Président français a fait de même il y a peu concernant l’Algérie et les massacres racistes à Paris en 1961. Aussi il n’y a pas si longtemps qu’un Président américain s’est excusé des massacres commis sur les populations autochtones, et d’avoir réduit quasiment à néant ces communautés et leur culture propre. Des excuses il y en a eu, tant d'excuses passées et tant à venir… Une excuse, c’est bien, c’est déjà ça, pourrait-on dire : c’est déjà une reconnaissance d’un fait, une dénonciation… Oui, si ce n’est que la plupart des faits faisant l’objet d’excuses sont dénoncés depuis si longtemps, et il faut attendre tant de temps, et tant de souffrances renouvelées, pour que des évidences soient admises. Si ce n’est que ces excuses sont souvent accompagnées d’un « mais », réduisant ainsi leur authenticité ; et qu’elles donnent rarement lieu à une remise en question radicale des mécanismes à l’origine des faits dénoncés.

Au sujet de la colonisation et de la décolonisation, qui fait l’objet d’un dossier de ce SCIlophone, il est rare que les excuses prononcées ne soient agrémentées de « circonstances atténuantes » : « Oui mais, nous avons modernisé leurs pays ! ». Non : nous avons utilisé nos moyens techniques pour mieux piller leurs ressources. Nous avons colonisé leurs terres et leurs biens !

« Oui mais, nous leur avons apporté l’instruction ! ». Non : nous leur avons imposé nos systèmes de pensées, nos langues au mépris de leurs cultures propres, de leurs croyances. Nous avons colonisé leur esprit et leur âme ! Nous nous sommes comportés comme le fait bien trop souvent la race humaine : comme des prédateurs. En se servant, sans se soucier de ce qu’on laisse derrière nous. C’est exactement le même comportement, cette posture de prédation, que nous infligeons à la planète entière qu’on a, à l’instar des populations du Sud colonisées, réduit au statut d’objet pour mieux l’exploiter: on la pille, et le modèle de fonctionnement qui a été imposé au monde entier rend tellement difficile tout retour en arrière, malgré la prise de conscience presque collective aujourd’hui du danger. Il est plus que temps, urgentissime, aujourd’hui, de décoloniser ! De tout décoloniser. « Décoloniser, c’est comprendre d’où viennent les frictions et les rapports de domination », exprime, dans un article de notre dossier, Chafik, collaborateur d’Iteco. Et d’insister sur la nécessité vitale de continuer à coopérer : « Si on veut un monde fait de solidarité, il faut continuer à coopérer ». Envers et contre tout… même si la tendance aujourd’hui est si forte, qu’il s’agisse de s’accrocher au modèle actuel ou de le révolutionner, de polariser et d’opposer les gens et les groupes : il est temps de cesser de se comporter en prédateurs ; considérer l’autre, humain et nature, non plus comme adversaire, concurrent·e ou objet, mais comme partenaire. Sinon, à force d’exploiter et de piller, il n’y aura plus personne pour présenter des excuses à qui que ce soit. Pascal Duterme Coordinateur du SCI

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DOSSIER / 01

Togo DÉCOLONISATION

PRENDRE CONSCIENCE DES RESTES DU PASSÉ COLONIAL pour un futur plus humaniste

L’histoire de la conquête du Togo ne débute pas avec le partage de l’Afrique entre nations européennes à la conférence de Berlin en 1885. Déjà dans la première moitié du 16ème siècle, les Danois, les Portugais ou encore les Hollandais installaient leurs comptoirs sur les côtes togolaises pour leurs activités commerciales avec les autochtones.

Un peu d’Histoire C’est le 5 juillet 1884, qu’un explorateur allemand appelé Gustav Nachtigal, signe, sur instruction du chancelier Bismarck, un accord de protectorat sur le Togo avec un chef local, le roi Mlapa III, à Baguida dans la zone côtière. C’est ainsi que débute la colonisation allemande et l’annexion de tout le territoire togolais, appelé « Togoland » jusqu’à l’avènement de la Première Guerre mondiale. De 1884 à 1914, les Allemands font du Togoland une « musterkolonie », une colonie modèle où doivent régner l'équilibre, la prospérité et la bonne gestion, mais où la langue allemande n'est pas imposée aux populations locales.

Après la Seconde Guerre mondiale en revanche, une volonté de changement est perceptible. En 1946, le Togo français est détaché de l'Afrique Occidentale Française (AOF) et obtient sa propre représentation au Parlement français. Dix ans plus tard, alors que les Britanniques intègrent leur partie du Togo à la Gold Coast, de l'autre côté on touche presque au but : le 30 août, le Togo français devient une république autonome au sein de l'Union Française. Le 27 avril 1958, l'indépendance se dessine un peu plus avec l'organisation d'élections sous l'égide de l'ONU. Sylvanus Olympio est nommé Premier ministre et est chargé de former un gouvernement. La transition est en marche et débouche sur l'indépendance pleine et entière du Togo le 27 avril 1960 avec Sylvanus Olympio comme Premier Président de la jeune République du Togo.

La « Grande Guerre » qui vient d’éclater en Europe n’épargne pas les colonies européennes sur le continent africain. Les combats s’élargissent un peu partout Sylvanus Olympio devant l'Élysée en mars 1962 © SIPA sur les territoires occupés par les antagonistes. En 1914, les forces françaises envahissent le Togoland depuis le Dahomey (actuel Bénin) à l'est. Les Britanniques, qui occupent la Gold Coast (actuel Ghana), pénètrent le territoire allemand par l'ouest. Après la défaite de l'Allemagne en 1918, le Togo devient un pays sous mandat de la Société des Nations (SDN), puis sous tutelle des Nations unies (ONU). Il est partagé entre la France et la Grande-Bretagne.

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TOGO : LES RESTES DU PASSÉ COLONIAL

© Jean-François Vallée

Ce qu’il reste du colonialisme L’héritage colonial est toujours très bipolarisé au sein de la population togolaise au point que cela suscite des incompréhensions. Il y a une certaine nostalgie euphorique du passé colonial allemand contrairement à un ressentiment critique à l’égard de celui de la France. L’apologie qu’une grande partie des Togolais·es fait de la colonisation allemande peut reposer sur deux aspects : premièrement, la colonisation allemande au Togo a été moins brutale que dans d’autres colonies allemandes comme la répression de la révolte Mayimayi en « Afrique de l’Est allemande » (l’actuelle Tanzanie) ou le génocide des héréro-nama en Namibie. Celle du Togo se résumait à quelques expéditions militaires pour pacifier les territoires face à la résistance des peuples de l’intérieur du pays. Deuxièmement, le Togo était la colonie modèle de l’histoire coloniale allemande. Malgré que cette période ait été douloureuse et éprouvante pour les autochtones en termes d’expéditions punitives, de travaux forcés et de taxes fiscales, ce statut a permis au Togo de bénéficier de la technique allemande. L’historien français Robert Cornevin, auteur de l’ouvrage « Que sais-je sur le Togo ? » écrivait ceci : « Le Togo, dans l’ensemble africain allemand, est le pays de l’équilibre et de la bonne gestion. ». Cet éloge de l’ancienne puissance colonisatrice réside dans ses réalisations au Togo. Car pendant la courte occupation du Togo par les Allemands LE SCILOPHONE 93 • OCTOBRE / NOVEMBRE / DÉCEMBRE 2021

plusieurs infrastructures ont été mises en place : chemins de fer ; routes, ponts, quais d’amarrage, écoles, plantations, bâtiments administratifs… Quant à l’ancienne puissance coloniale française, il est factuel de constater chez la majorité des Togolais·es un certain regard critique envers elle. Ceci s’explique par cette forme de paternalisme que l’ancienne puissance colonisatrice continue d’avoir sur ses anciennes colonies à travers les réseaux Françafrique. De nombreux·euses Togolais·es pensent que les politiques françaises soutiennent toujours le régime autoritaire qui est au pouvoir depuis 1963 et qui refuse toute forme d’alternance démocratique. Ce ressentiment peut s’apparenter à ce qu’on pourrait appeler le « sentiment antifrançais » même si le Togo, en tant que pays, a toujours gardé de bonnes relations de coopération avec la France. Aujourd’hui une grande majorité de la jeunesse africaine notamment de l’Afrique francophone pense que les indépendances arrachées dans les années 60 ne sont que des « indépendances sur papier ». La mainmise et l’ingérence de la France dans les affaires de ses anciennes colonies n’est qu’une sorte d’impérialisme qui perdure dans le temps et dans l’espace. La jeunesse actuelle, grâce aux nouvelles technologies, a accès aux réseaux sociaux et une large ouverture sur le monde, et voit également ce qui se passe ailleurs ; cette jeunesse ne voyant aucune perspective dans cette relation de longue date, aspire à d'autres horizons que ce paternalisme ambiant.

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TOGO : LES RESTES DU PASSÉ COLONIAL

« Le volontariat international doit servir de modèle de partenariat pour les politiques et les oligarchies ; un modèle de partenariat où la condescendance, et le paternalisme colonial n’ont pas leur place. » Le néocolonialisme se traduit par des symboles de la Françafrique : on les voit surtout dans les rapports économiques : la place des entreprises françaises dans l'économie, mais aussi dans d’autres domaines avec les bases militaires françaises encore présentes dans les anciennes colonies, le maintien des dictateurs contre la volonté de la population, la politique migratoire qui empêche nombreux et nombreuses Africain·es d’obtenir des visas européens et force à l’immigration illégale, ou encore la politique monétaire avec le franc CFA. Ces symboles néocoloniaux subsistent malgré les sommets Françafrique ou Afrique-France organisés par les dirigeants français pour changer les paradigmes.

Changer de paradigme Plusieurs mouvements panafricanistes ainsi que des activistes prolifèrent un peu partout dans les pays d’Afrique Francophone pour dénoncer cette sorte de tutelle qui ne dit pas son nom et qui consiste à faire prévaloir les intérêts de la France, les intérêts des entreprises françaises, des multinationales françaises sur celui des populations africaines malgré d’autres concurrents sur le continent comme la Chine, l’Inde, la Russie, la Turquie... Ces genres de dénonciations ne doivent pas être résumés uniquement sous l’angle de la question du sentiment « anti-français » mais aussi comme le rejet de la politique française actuelle qui a consisté, depuis les indépendances à aujourd'hui, à soutenir les élites qui gouvernent sans résultats depuis plusieurs décennies. Des gouvernances gangrénées par la corruption, le népotisme, les détournements des deniers publics, la répression, les tripatouillages des constitutions, la privation de la liberté des expressions...

© Astovot

Le monde associatif voire celui du volontariat international ne peut se dérober des sujets concernant le colonialisme et le néocolonialisme. Même si le statut juridique des associations ne leur permet pas de s’engager dans des combats de militantisme politique, elles ont le devoir de s’engager au moins dans un militantisme social. Pour ASTOVOT, Association Togolaise des Volontaires au Travail, partenaire du SCI, l’accueil des volontaires internationaux et l’envoi des volontaires nationaux dans les pays du Nord rejoint l’un de ses objectifs spécifiques qui est « l’échange interculturel entre les citoyens et citoyennes du monde entier sans distinction de race, de religion, de genre… ». Ces rencontres permettent de libérer la parole sans filtre sur des sujets longtemps restés « tabou ». Il ne s’agit pas ici de se mettre dans une posture de victime ou de coupable mais il s’agit plutôt de prendre conscience des effets néfastes de ce passé colonial afin de construire un avenir plus humaniste qui se repose sur des relations plus saines et équitables. Cela s’applique également aux actions menées à l’échelle nationale et internationale par les organisations de volontariat : les volontaires doivent être déterminé·es à insuffler des changements au moyen de leur participation, en exprimant leur point de vue et en s’engageant aussi sur des sujets qui « fâchent » comme le néocolonialisme et toutes ses conséquences. Lorsque le volontariat implique des actions de plaidoyer pour faire évoluer les systèmes de responsabilité et de gouvernance et encourage l’engagement civique, surtout en matière de gouvernance et de démocratie, il rejoint le militantisme social dans son but et ses stratégies. Le volontariat international doit servir de modèle de partenariat pour les politiques et les oligarchies ; un modèle de partenariat où la condescendance, et le paternalisme colonial n’ont pas leur place. Le volontariat international, c’est plutôt l’échange, l’apprentissage, le respect mutuel et l’entraide pour construire un monde plus solidaire et responsable, malgré nos différences culturelles.

Alid E. ADOM Astovot, Togo

Monument de l’indépendance à Lomé. © Wikipédia


DOSSIER / 02

DÉCOLONISATION

DÉCOLONISER

C'est reconnaître la force de l'autre ENTRETIEN AVEC CHAFIK ALLAL Chafik Allal est formateur à ITECO1 depuis quinze ans et a également été formateur/intervenant dans les formations Infocycle de la Coopération Technique Belge (maintenant devenue Enabel2) destinées aux futur·es coopérants et coopérantes avant leur départ dans les pays du Sud. Il nous livre aujourd’hui sa vision de la coopération au développement et nous parle de l’importance de décoloniser nos pratiques dans ce secteur.

figures révolutionnaires comme Che Guevara, Thomas Sankara ou Frantz Fanon. Ces personnes m’ont inspiré, comme elles ont inspiré d’autres de ma génération, et ont marqué ma sensibilité par rapport au décolonialisme. J’ai travaillé toute une partie de ma vie dans la coopération au développement et dans l’éducation populaire et je me sens proche des luttes et pratiques des ONG, même si je pense que nous devons changer notre façon de travailler et envisager une autre relation avec les partenaires et un autre rapport avec les pays du Sud. Chez ITECO, nous avons entamé une réflexion par rapport à cela et la prochaine édition d’Antipodes sera d’ailleurs consacrée en partie à cette thématique.

Pourrais-tu-te présenter ? Je m’appelle Chafik et je suis docteur en mathématiques. Je suis formateur à ITECO et j’y suis également en charge de notre publication trimestrielle Antipodes. J’ai grandi en Algérie, je viens donc d’un pays du « Sud » et je vis en Belgique depuis de nombreuses années maintenant. Vu mon parcours, et mon refus de l’impératif d’intégration, on pourrait dire que je suis un « étranger en voie de désintégration ».

Tu travailles dans le secteur de la coopération au développement depuis de nombreuses années. D’où est venue l’idée de décoloniser ce secteur ? Je me considère comme un « développementiste » car je crois aux échanges avec l’altérité et au partage des pouvoirs comme enjeu de lutte à travers le développement. J’ai grandi en Algérie où il y avait un attachement très fort aux grandes 1 Centre de formation pour le développement, organisation d’éducation permanente et d’éducation à la citoyenneté mondiale et solidaire créée en 1963 par des associations belges d’envoi de volontaires dans les pays du Sud. 2 Agence de développement du gouvernement fédéral belge qui met en œuvre la politique belge en matière de développement international.

Je pense que la lutte décoloniale est une urgence dans ce domaine, tout comme d’autres luttes, bien évidemment ; je pense notamment au féminisme ou au climat. L’environnement n’a pas été pris en compte pendant toutes ces années dans le cadre du développement. On observe que les pays du Sud sont plus impactés par le changement climatique que les pays du Nord. Il est donc important de sortir des relations inégalitaires du système actuel de la coopération qui, disons-le, n’a pas eu tous les résultats escomptés, afin de créer quelque chose de nouveau.

« Il ne faut pas laisser les "donateurs" dominer. Nous avons l’habitude de voir les pays qui contribuent le plus au budget de la coopération parler et ceux qui en bénéficient, écouter. On a assisté pendant des années a des exportations de modèles et de théories du développement du Nord vers le Sud sans concertation. »

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DÉCOLONISER : ENTRETIEN AVEC CHAFIK ALLAL

Que faudrait-il faire ? Par quoi devrait-on commencer ? Premièrement, il ne faut pas laisser les « donateurs » dominer. Nous avons l’habitude de voir les pays qui contribuent le plus au budget de la coopération parler et ceux qui en bénéficient, écouter. On a assisté pendant des années a des exportations de modèles et de théories du développement du Nord vers le Sud sans concertation. Prenons l’exemple de l’environnement ; il ne faut pas laisser le monopole des solutions ou des alternatives aux seuls pays dominants du Nord. On ne pourra trouver des solutions sans inclure tout le monde et je ne parle pas que de pays. Par exemple, si on pense à l’alternative de l’agroécologie il faut y inclure les agriculteurs et agricultrices, les chercheurs et chercheuses et les militant•es afin de progresser dans la bonne direction. On devrait éventuellement changer l’appellation « co-opération au Développement en « co-quelque chose ». Pour le développement, le terme reste encore à inventer mais ce qui est sûr, c’est qu’il faut que chacun puisse contribuer sur un pied d’égalité. On devrait également « anonymiser » les donateurs dans la coopération entre États afin que ce déséquilibre relationnel soit corrigé. Je tiens à souligner l’importance du préfixe « co » qui induit une égalité ou une équité dans la relation et la recherche de solutions. Nous avons utilisé « co-transition » pour renvoyer l’idée qu’il ne peut y avoir une transition exclusivement « blanche ». Quand on parle de « transition » on devrait évoquer et parler directement du pluriel, du multiple, de transitionS voire de co-transitions. Ceci

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permettrait que personne ne s’accapare des concepts et que plusieurs solutions co-construites puissent être appliquées en même temps dans des endroits différents. Je pense que si on commence par cela, ce sera déjà un bon début.

Que penses-tu de certains mouvements décoloniaux qui souhaitent l’arrêt de la coopération au développement car elle entretiendrait un système de domination néocoloniale ? Je pense que c’est une erreur. Comme je vous l’ai dit précédemment, je suis un « développementiste ». En gros je peux soutenir le courant politique « développementaliste ». Le développement pour moi n’est pas quelque chose de négatif mais il faut absolument repenser les rapports d’échange. Il y a des enjeux globaux qui ne peuvent pas être résolus à une échelle locale, régionale ou nationale et nous devons pouvoir travailler ensemble tout en « problématisant » à partir de situations que l’on vit, donc à partir de singularités propres à chaque contexte. Disons que le problème n’est pas la coopération au développement en soi mais le système capitaliste ultralibéral dans lequel celle-ci évolue. Pour illustrer mon propos, je vais donner un exemple que nous vivons depuis une petite dizaine d’années : les techniques de néo-management issues de pratiques du néo-libéralisme, et qui ont échoué dans pas mal de secteurs, arrivent massivement dans le milieu du développement. Elles sont tantôt imposées tantôt choisies

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DÉCOLONISER : ENTRETIEN AVEC CHAFIK ALLAL

par certains acteurs et certaines ONG. Au lieu de critiquer ces techniques, certaines personnes que nous croisons critiquent le milieu et le secteur des ONG, et la coopération au développement. Là où, me semble-t-il, il faudrait d’abord décoloniser le secteur du néo-libéralisme exogène qui y est imposé. Pour la coopération au développement dans les pays du Sud, il me semble que c’est un peu pareil : un certain nombre de personnes disent qu’il faut arrêter la coopération au développement parce qu’elle serait néo-coloniale. J’aurais tendance à écouter ce qu’elles ont à dire du commerce, des échanges économiques, du système néolibéral qui broient les populations du Sud. Je trouve qu’actuellement on ne laisse plus suffisamment de place aux personnes du Sud qui souhaitent continuer la coopération. Certains mouvements décoloniaux occupent beaucoup l’espace en venant avec l’argument « la coopération, cela a servi à quoi ? » Dans l’autre sens je leur dirais : « Qui peut prouver que cela n’a servi à rien ? » Prenons l’exemple de l’IDH 3. Celui-ci a augmenté dans la majorité des pays du Sud depuis les années 1980 sauf dans les pays en guerre comme la RDC. Lorsque l’on dit que la coopération au développement ne fonctionne pas je voudrais savoir d’où vient ce postulat, sur quoi il est basé. Il est clair et documenté qu’un certain nombre de projets n’ont pas fonctionné et ont même été destructeurs, surtout si on s’en tient aux modes de production, mais tout n’est pas à jeter semblerait-il. Et puis, nous ne savons pas très bien si les projets de coopération fonctionnent mieux ou moins bien que d’autres projets belgo-belges ou internationaux. Personnellement, je suis un enfant de la coopération au développement. En Algérie, j’ai eu des professeurs qui étaient des coopérants et qui m’ont permis de m’ouvrir à d’autres cultures. Cela m’a amené à une plus grande ouverture d’esprit également. Je sais que ce sont des singularités mais

elles comptent. Si on veut construire un monde différent fait de solidarité, de fraternité et de sororité il faut continuer à coopérer.

Tu parles de la coopération au niveau des pays mais qu’en est-il des ONG ? Nous devons revoir nos pratiques et les décoloniser. Qu’est-ce qui fait que la parole des personnes opprimées, dominées est moins prise en compte dans notre milieu, sinon comme témoignage ? Il faut décoloniser dans nos équipes et intégrer le concept de racisme décolonial, le travailler par des recherche-actions et puis faire des transpositions dans nos pratiques de formations, projets, actions etc. Comment faire ? Tout d’abord en faisant preuve de non-innocence et d’humilité et en appliquant la décentration à soi-même pour laisser une réelle place aux personnes d’autres origines. Décoloniser c’est comprendre d’où viennent les frictions et les rapports de domination. Mais décoloniser ne veut pas dire forcément gommer les différences ou remettre en cause le mot développement, même s’il faudrait le questionner régulièrement. Prenons l’exemple du changement d’appellation « Education au développement » en « Education à la citoyenneté mondiale et solidaire » On est parti du principe que « toi, c’est moi » pour parler de « citoyenneté mondiale », mais on n’efface pas les différences comme ça ! Ces différences, elles existent et, personnellement, je revendique le droit de porter l’étiquette du développement et de la différence. Accepter cela c’est reconnaitre l’existence de l’autre ou des autres. Je dirais même que décoloniser c’est reconnaitre la force de l’autre.

Propos recueillis par Sergio Raimundo Permanent au SCI

3 Indice de développement humain ou IDH est un indice statistique composite visant à évaluer le taux de développement humain des pays du monde. L'IDH se fondait initialement sur trois critères : le PIB par habitant, l'espérance de vie à la naissance et le niveau d'éducation des enfants de 15 ans et plus.

Jeu de coopération pendant un atelier avec des partenaires Sud du SCI

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DOSSIER / 03

Mexique DÉCOLONISATION

COLONIAL STREETS Ce voyage commence en mars 2021, lors du projet Develop or Self-Develop: Who is the Volunteer in Relation to Colonial History ? Le lieu : le royaume du web mondial. Tout comme les projets internationaux qui permettent habituellement un riche mélange de cultures et de personnes, le virtuel a donné l’opportunité à des participant·es de 20 pays différents de se rencontrer, de dialoguer, de débattre, réfléchir et soulever des questions et idées sur le colonialisme et le volontariat.

« Let’s take a walk » Fermez les yeux, imaginez que vous vivez dans une petite ville dans les hauteurs du sud du Mexique. Vous habitez dans le centre historique, vous sortez de votre maison pour marcher dans les rues remplies de maisons colorées à l’architecture coloniale habituelle. Vous remarquez que les trottoirs sont très hauts. Si vous vous y intéressez, vous découvrez qu’ils ont été construits spécialement par les Espagnols et les personnes métisses pour ne pas avoir à marcher à côté des autochtones. Ok, inspirez profondément. Vous devez trouver une adresse. Vous regardez le nom de la rue au coin : « Diego de Mazariegos », conquérant espagnol et fondateur de la ville actuelle. Flashback. Rappelez-vous que l’identité mexicaine a été construite d’une manière bien ambitieuse : en cherchant à être toujours plus blanche. Le concept de métissage a été développé pour que les personnes locales puissent se « désindianiser » en épousant des Espagnol·es, les libérant ainsi de l’identité qui obscurcit leur peau en leur donnant la possibilité de devenir « plus européennes » - sans jamais vraiment le devenir. C’est encore aujourd’hui considéré comme une insulte d’être appelé·e « Indien·ne », fait qui montre clairement que la colonisation et l’état d’esprit colonial ne sont pas terminés. Même si les livres d’histoire disent que le processus de colonisation a commencé en 1519 avec l’arrivée des Espagnols et a duré trois siècles.

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Continuons à marcher vers la grand-place et à chercher à partir de là. La vue est incroyable, vous pouvez voir les montagnes à l’horizon, mais en regardant en arrière, la cathédrale est toujours là et au milieu de la place, une croix, symbole principal de l’évangélisation. L’endoctrinement des gens et de leurs esprits était une stratégie implémentée par l’Église catholique pour ajouter des adeptes à ses rangs, pas seulement en terme de religion mais aussi de modèle de vie européen, provoquant la dévalorisation et le déni des cultures locales. Vous vous sentez perdu·e et submergé·e, mais vous trouvez des personnes qui vont dans la même direction, même si elles semblent un peu désorientées. Ce sera sûrement plus facile d’y aller ensemble. Rue de San Cristobal © Silvia Coca

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COLONIAL STREETS. MEXIQUE.

« Crossroads » Le colonialisme est partout. Indéniablement et malheureusement pour la plupart des pays du « Sud ». Pour les personnes locales et étrangères, cela peut être perçu comme une partie du charme. Pour certains projets de volontariat et volontaires, cela peut même être la motivation qui pousse à partir pour collaborer à une initiative qui « aide » celles et ceux qui souffrent des conséquences de la violence structurelle que le colonialisme a établie et maintenue, que ce soit des personnes orphelines, migrantes, autochtones, la nature, les animaux. Pendant le séminaire en ligne, les participant·es comme moi, qui venaient du « Sud », ont remarqué les croisements de nos histoires coloniales, peu importe qu’on soit du Sri Lanka, du Kenya ou du Mexique. La colonialité1 n’a même pas été discutée en termes passés, mais comme problème encore actuel que nous apprenons à combattre, désapprendre et réécrire. Mais nos chemins ont aussi croisé ceux de participant·es du « Nord » qui ont mis leurs perspectives et émotions sur la table. Certain·es avec culpabilité, d’autres avec colère mais principalement avec le désir d’apprendre, d’écouter et de construire ensemble.

« Where to go ? » Le privilège d’avoir certains passeports et la mobilité qu’ils procurent est intimement lié à qui est éligible pour participer à un programme de volontariat. Ce n’est pas toujours visible. En Europe, il y a des bourses scolaires pour participer à ces programmes ; dans ma partie du monde, cela n’existe pas. Mais je dois quand même reconnaître mes propres privilèges comme personne qui peut avoir des ressources et du temps pour faire partie d’un programme volontaire. Alors, où allonsnous ? Comment peut-on rendre le volontariat plus accessible pour la majorité ? Où cela a-t-il vraiment du sens de faire un projet ? Comment garder les canaux de communication ouverts ? Comment collaborer ?

« Pendant le séminaire en ligne, les participant·es comme moi, qui venaient du "Sud", ont remarqué les croisements de nos histoires coloniales, peu importe qu’on soit du Sri Lanka, du Kenya ou du Mexique. »

« New roads » Pour moi, terminer un séminaire avec plus de questions que de réponses est un bon signe. J’ose dire que nous avons eu l’espace pour vraiment écouter et exprimer nos pensées, pour nous connecter avec un large éventail de personnes qui sont engagées pour travailler à l’équité et à la justice sociale à travers le volontariat. Nous avons posé des pierres pour de nouveaux chemins qui doivent encore être construits en collaboration – plutôt que dans l’assistance – en créant des projets contextualisés qui ont un impact à long terme et engagent des personnes locales. Et cela pour maintenir et renforcer les relations entre organisations aux quatre coins du monde.

Silvia Coca Córdova Nataté Mexique

ÀLIRE, À VOIR, À ÉCOUTER : » Les veines ouvertes de l’Amérique Latine, Eduardo Galeano » The critique of coloniality in eight essays, Rita Segato » Manifiestos sobre la diversidad lingüística, Yásnaya Aguilar

1 « Le terme "colonialité" désigne "l’articulation planétaire d’un système de pouvoir occidental" qui a survécu au colonialisme et qui repose sur l’infériorisation des lieux, des groupes humains, des savoirs et des subjectivités non occidentales, et l’exploitation des ressources et des forces vives » (Escobar & Restrepo, 2009). Rachel Solomon Tsehaye et Henri Vieille-Grosjean, « Colonialité et occidentalocentrisme : quels enjeux pour la production des savoirs ? », Recherches en éducation [En ligne], 32 | 2018.

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» The danger of a single story, Chimamanda Ngozi (https://www.youtube.com/ watch?v=D9Ihs241zeg)

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DOSSIER / 04

Japon

DÉCOLONISATION

LA DÉCOLONISATION JAPONAISE : Entre amnésie et mémoire ?

Souvent oubliée par les Européen·es, la décolonisation de l’Extrême-Orient par l’Empire japonais est pourtant au cœur de la géopolitique régionale. Faire abstraction de cet évènement, structurel dans l’Histoire de ces peuples, reviendrait à ignorer ce qui les unit… ou les déchire.

L’Empire japonais est un OVNI dans la petite famille

des

empires

coloniaux,

jusqu’alors

réservée aux pays européens. La guerre russojaponaise de 1904-1905 qui entraine la défaite de la Russie s’abat sur l’Occident comme la Vague d’Hokusai. Le Japon, à cette période, confirme et avertit le monde, mais surtout ses voisins, qu’il est prêt à étendre le trône des chrysanthèmes au-delà de ses frontières.

L’objectif du nouveau régime est clair : le Japon doit se moderniser s’il ne veut pas finir asservi comme la Chine, démembrée par les puissances étrangères depuis le milieu du XIXème siècle. La modernisation, qu’elle soit économique, militaire, industrielle, scientifique ou pédagogique, est nécessaire. Enfin, la colonisation s’impose au Japon comme une évidence pour faire démonstration de sa force. Manger ou être mangé : la Terre n’est nulle autre qu’une arène du jeu « Pacman ». En 1894-1895, le grand empire de Chine, dirigé par la dynastie mandchoue des Qing, va être le premier à faire face aux ambitions du nouvel État japonais. Ce dernier écrase les soldats chinois, dont l’armement est dépassé, et impose le Traité de Shimonoseki.

La colonisation japonaise pour les nuls

« La colonisation s’impose au Japon

Pour comprendre la colonisation japonaise, il faut connaitre l’effort de modernisation du Japon ainsi que le sentiment de frustration que les Japonais ressentent en 1854, lorsque le Commandant Perry, un Étasunien, débarque armé sur les côtes de l’archipel. Le pays est renfermé sur lui-même depuis plus de deux siècles (période dite du Sakoku), et seuls les Hollandais et les Chinois peuvent venir y commercer, bien que de façon restreinte. À l’arrivée du Commandant Perry, le Japon est obligé de signer un traité de commerce inégal avec les États-Unis : la Convention de Kanagawa. S’ensuivent des traités similaires avec les puissances européennes, comme le Royaume-Uni, la France ou la Prusse. Quelques années plus tôt, la Chine s’était aussi soumise aux pays européens avec des traités identiques. Ces accords (qui n’en sont pas vraiment dans les faits) forment le réservoir des ambitions colonialistes du Japon. La dynastie Tokugawa, au pouvoir depuis plus de deux siècles, le perd au profit de la dynastie impériale qui redevient l’unique détentrice du pouvoir étatique1. C’est ce qu’on appelle le passage à l’Ere Meiji, nom du nouvel empereur.

démonstration de sa force. Manger ou être

1 La dynastie Tokugawa est une lignée shogunale, elle dirige de facto le Japon. Toutefois, c’est la lignée impériale qui détient le pouvoir de jure.

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comme

une

évidence

pour

faire

mangé : la Terre n’est nulle autre qu’une arène du jeu "Pacman". » Deux principaux gains sont à noter : l’île de Taiwan devient japonaise et la Chine reconnait l’indépendance de la Corée. Mais la Corée, nouvellement indépendante, ne va pas le rester longtemps. En 1905, le Japon déclare son protectorat sur la péninsule coréenne, puis en 1910, l’annexe. En quelques années, le territoire sur lequel le Japon gouverne a donc aisément triplé. En 1931, le contrôle de la Mandchourie, alors disputé avec la jeune URSS et la République chinoise (feu l’Empire des Qing), se retrouve exclusivement entre les mains du Japon. Un Etat fantoche y est installé, le Mandchoukouo. En 1937, le Japon envahit la partie orientale de l’Empire du milieu. Fin 1941, le Japon poursuit son entreprise expansionniste en s’attaquant aux possessions occidentales en Asie. La Malaisie britannique, les Indes orientales néerlandaises, le Commonwealth des Philippines, la Birmanie ainsi que l’Indochine française passent sous occupation japonaise. D’autres possessions sont également prises en Océanie.

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LA DÉCOLONISATION JAPONAISE

l’Empire japonais, le sanctuaire Yasukuni. L’ironie vient peutêtre de son nom signifiant « sanctuaire du pays apaisé ». Du côté de la Corée du Sud, on boycotte les produits japonais et on manifeste devant l’Ambassade japonaise de Séoul. Juste devant celle-ci, une statue d’une femme de réconfort a été érigée avec, à côté d’elle, un siège vide. La femme invite quiconque le souhaite à s’installer à ses côtés et à dévisager le Japon pour lui rappeler que son apaisement n’est qu’illusoire.

Statue d'une femme de réconfort érigée devant l'ambassade japonaise à Séoul, où se déroule des manifestations régulières. © Frédéric Pinçon

Une colonisation mais une mosaïque de souvenirs Le Japon est défait en 1945 et quitte ses colonies. Pourtant, 76 ans plus tard, les tensions n’ont jamais été aussi vives en Extrême-Orient. La Chine représente un poids politique et économique majeur, la Corée du Sud a désormais une voix qui porte au niveau mondial et Taiwan vit dans la crainte de subir le même sort que Hong Kong, à savoir être rattachée au régime communiste chinois et privée de ses libertés fondamentales. Quant au Japon, son poids économique ne fait pas tout, et son rôle politique en retrait ne joue pas en sa faveur. En réalité, sa non-intégration dans les enjeux régionaux entraîne des états d’âme divers au sein des pays voisins. Prenons le cas de la Corée du Sud. Les violences issues de l’annexion de 1910 vont être importantes. Le cas des femmes de réconfort est souvent le plus connu. Il s’agit de jeunes Coréennes que l’armée japonaise va utiliser comme prostituées. Mais ce n’est pas tout ! Les nombreuses discriminations réalisées à l’encontre des Coréens et Coréennes venu·es travailler au Japon vont profondément heurter cette communauté. Aujourd’hui encore, les discriminations à l’égard des Coréen·nes sont très virulentes au Japon. Ne soyez pas étonné·es de vous balader dans les rues de Tokyo et d’entendre une voix vindicative sortir d’une camionnette colorée d’idéogrammes. Derrière cette scène insolite se cache en réalité un discours d’extrême-droite violent, invitant à la haine du peuple coréen. Les autorités cautionnent-elles cela ? Oui, d’une certaine façon. Les membres du gouvernement se rendent sur la tombe des soldats morts pour la gloire de

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Alors qu’en Corée du Sud, il existe un sentiment « anti-Japon » très présent dans certaines franges de la population, le cas de Taiwan est différent. L’île de Taiwan a connu la colonisation japonaise dès 1895, sort qui lui est imposé par le traité de Shimonoseki. S’ensuit un demi-siècle de colonisation durant lequel les Japonais vont s’installer sur l’île et délivrer une éducation intégralement japonaise aux autochtones. La défaite du Japon en 1945 libère Taïwan du joug colonial… bien que temporairement. Dans les quelques années qui suivent, une immigration de masse de Chinois·es fuyant la guerre civile et le pouvoir communiste de Mao arrive depuis la Chine continentale. Taiwan ne profite donc pas de son indépendance très longtemps. La colonisation chinoise s’impose, et avec elle le déplacement du gouvernement de la République chinoise, celle-là même qui a succédé à l’Empire des Qing. La colonisation chinoise est différente, mais globalement, la population autochtone en vient à être nostalgique de la période japonaise. Et pour certain·es, encore aujourd’hui, le Japon les a abandonné·es alors qu’ils étaient des sujets de l’Empire. Ces personnes forment ce que l’on nomme la « Génération Dôsan », pour qui le Japon paternaliste était une figure rassurante.

En conclusion En définitive, la question de la mémoire apparait comme étant au cœur du processus de décolonisation pour les pays que le Japon aspirait à intégrer à sa fameuse « sphère de coprospérité asiatique », c’est-à-dire son Empire, dont les ambitions étaient pan-asiatiques. Les difficultés à établir une mémoire intacte dans laquelle les populations se retrouvent ne permettent pas d’aller au-delà des sentiments antijaponais ou à l’inverse, pro-japonais.

Frédéric Pinçon Stagiaire au SCI et créateur de la chaîne YouTube « Asie Curieuse »

POUR ALLER PLUS LOIN : » L’ouvrage de Leo T. S. Ching intitulé Anti-Japan : The Politics of Sentiment in Postcolonial East Asia. » Ma chaîne YouTube « Asie Curieuse » ainsi que ma page Instagram du même nom.

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TÉMOIGNAGE

Italie

IMMERSION

au pied d'un volcan Après avoir terminé mon bachelier en sociologie, j’ai pris une année sabbatique afin de participer à un projet du Corps Européen de Solidarité (CES), d’octobre à juillet. J’avais auparavant déjà participé à deux volontariats courts avec le SCI, dans un village de Sicile et aux Pays-Bas. Mon but en renouvelant cette expérience pour une plus longue durée, était de pouvoir participer aux activités quotidiennes d’une association, de m’immerger dans une autre langue et un autre pays, mais aussi de prendre le temps de réfléchir à mon choix de master.

Les aléas du coronavirus J’ai déposé ma candidature pour différents projets pendant plusieurs mois. Cependant, je n’étais pas recontactée et certains ont été annulés à cause de la pandémie. Je commençais à douter de la possibilité de partir lorsque l’un d’eux a retenu mon attention, car il était proposé par le réseau d’associations siciliennes pour lequel j’avais été volontaire un an auparavant. C’est finalement pour ce projet de 10 mois à Catane que j’ai été acceptée, à quelques kilomètres du lieu où j’avais été volontaire pour la première fois. L’organisation qui nous a accueillies comme volontaires, deux autres filles et moi, est une association qui a pour but l’éducation non-formelle des jeunes, mais aussi de permettre l’inclusion et la participation sociale de personnes migrantes, de personnes porteuses de handicap ou de toute autre personne à risque d’exclusion sociale. Notre rôle en tant que volontaires a consisté à aider à la mise en place et à la promotion des diverses activités. Nous travaillions avec les employé·es de l’association et deux volontaires siciliens. Les tâches qui nous étaient attribuées dépendaient des besoins de l’association, mais aussi de nos centres d’intérêt. Durant les trois premiers mois, nous avons par exemple réalisé des podcasts sur des thématiques sociales (la diversité ou le volontariat international…). Ensuite, à partir de novembre, deux d’entre nous ont participé à un projet international de recherche sur les migrations (élaboration des questionnaires, interviews, réunions en ligne avec les associations partenaires…), tandis que le troisième volontaire gérait les réseaux sociaux de l’association.

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Toute cette expérience a bien évidemment été impactée par la pandémie : les réunions de l’association avaient lieu en ligne et les activités ouvertes au public étaient interdites. Pendant plusieurs mois (notamment l’hiver), nous avons donc eu très peu de travail. En fonction de la « couleur » de la Sicile (zone rouge, orange ou jaune), il était également parfois interdit de quitter la ville. En dehors du travail, il a aussi été difficile pour moi de rencontrer d’autres personnes ou d’avoir des hobbies. J’ai cependant eu la chance de pouvoir me rendre au bureau toute l’année et de n’avoir été réellement confinée chez moi que deux semaines. © Damaris Deba

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IMMERSION AU PIED D'UN VOLCAN

© Damaris Deba

S’adapter et apprendre malgré la pandémie Je pense que ces difficultés m’ont poussée à prendre de la distance vis-à-vis de mes attentes, pour m’adapter à la réalité. J’ai appris à travailler en équipe malgré la barrière de la langue et d’un écran. Nous avons dû redoubler d’inventivité pour organiser et promouvoir des activités qui respectaient les mesures en vigueur (en ligne, en petits groupes ou en extérieur). D’un point de vue personnel, la solitude et le temps libre à ma disposition lors des périodes d’inactivité m’ont permis de réfléchir à mon futur et de renouer avec des passions telles que le dessin ou la lecture. Je me suis même découvert un intérêt pour la pâtisserie ! La pandémie ne m’a également pas empêchée de découvrir la Sicile, et spécialement Catane. Selon moi, cette ville, située entre un volcan et la mer, ne peut laisser indifférent·e. Elle est pleine de contradictions, à la fois bruyante, entachée par les problèmes de gestion de déchets, mais très belle lorsque l’on pose ses yeux sur la mer ou l’impressionnant volcan Etna. Ne pas pouvoir quitter la ville durant l’hiver m’a poussée à parcourir ses moindres recoins, ses parcs et la plage. J’ai pu prendre le temps de découvrir et d’apprécier les particularités de cette ville, qui n’est pourtant pas la première destination conseillée en Sicile. Vivre dix mois à Catane, c’était assister à des éruptions, des pluies de cendres, vivre au son des Vespa, des étonnantes charrettes tirées par des chevaux et des cris des vendeurs et vendeuses du marché. C’était aussi vivre des évènements improbables, tels qu’aller me faire vacciner en Vespa ou se déplacer à trois sur un scooter, mais surtout,

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« L’organisation qui nous a accueillies comme volontaires, deux autres filles et moi, est une association qui a pour but l’éducation

non-formelle

des

jeunes,

mais aussi de permettre l’inclusion et la participation sociale de personnes migrantes, de personnes porteuses de handicap ou de toute autre personne à risque d’exclusion sociale. »

c’était prendre le temps de découvrir un lieu et de me découvrir moi-même. Grâce à cette expérience, j’ai aussi pu apprendre une langue et prendre le temps de décider quel chemin prendre dans mes études. Les projets de recherche auxquels j’ai participé à Catane m’ont donné envie d’en apprendre plus sur les migrations et m’ont permis d’être acceptée pour un Master qui me mènera cette fois à Barcelone dès l’an prochain.

Damaris Deba Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

Espagne

ACTIVISME DANS LES LUTTES LGBTQIA+ Quelques outils et concepts PARTAGE D’UN SÉMINAIRE AVEC LE SCI CATALOGNE C’est en juillet 2021, sous la chaleur de Barcelone, que nous nous retrouvons, deux volontaires de Belgique, pour un projet ayant pour but la sensibilisation et l’engagement de jeunes activistes européen·es pour la défense des droits des personnes LGBTQIA+ et pour la condamnation des comportements LGBTQIA+phobes. Pendant une semaine, c’est avec deux Hongrois·es, deux Bulgares, deux Italiennes, un Allemand, une Roumaine et deux Albanaises que nous avons échangé et découvert sur cette thématique, son contexte d’évolution dans nos différents pays et les bonnes pratiques de chacun·e. Je vous partage ici quelques concepts et idées qui m’ont marquée.

L’intersectionnalité

En conclusion

La théorie de l’intersectionnalité illustre le fait que certains facteurs et certains aspects de la vie (sociaux, médicaux, politiques) et de l’identité d’un humain (identité de genre, religion, etc.…) s’additionnent et s’entrecroisent parfois, créant des systèmes et des structures de discrimination et de violence. En ne considérant certaines situations que sous la loupe d’un de ces facteurs, la discrimination ne transparaîtrait pas nécessairement ; sans cette considération donc, un ensemble d’inégalités seraient ignorées. Dans le contexte des droits des personnes LGBTQIA+ et de la LGBTQIA+phobie, un tel concept peut expliquer certaines discriminations plus spécifiques, comme celles subies par exemple par les femmes transgenres afro-américaines aux États-Unis ou les personnes porteuses de handicap ou demandeuses de protection internationale, réfugiées et migrantes appartenant à la communauté LGBTQIA+.

C’est encore plus sensibilisée, consciente de mes privilèges mais aussi de la persistance de la LGBTQIA+phobie, ses discriminations et sa violence, que je suis rentrée à Bruxelles, bien décidée à approfondir mes connaissances sur le sujet et à confirmer mon engagement. Rappelons qu’en juin dernier, la Hongrie adoptait une loi homophobe ; vivre dans l’Union européenne ne garantit malheureusement toujours pas le respect de droits fondamentaux.

La communication non violente La communication non-violente (ou CNV) a été développée par Marshall Rosenberg, psychologue américain, dans les années soixante. Cette technique de communication vise à promouvoir le dialogue et la bienveillance et à éviter le conflit. Elle repose sur quatre principes phares liés à l’écoute active et à l’empathie, pour l’autre et pour soi : privilégier l’observation à la réaction, comprendre et extérioriser ses sentiments, respecter et exprimer ses besoins, apprendre à formuler ses demandes.

Rebecca Mirzabekiantz Volontaire au SCI

À LIRE, À VOIR, À ÉCOUTER » Report on socio-cultural and economic inclusion - Protection against violence and discrimination based on sexual orientation and gender identity des Nations-Unies » The urgency of intersectionality - Kimberlé Crenshaw (TED Conference) » The Center for Nonviolent Communication https://www.cnvc.org/ » La Rainbow House, pour s'investir à Bruxelles http://rainbowhouse.be/fr/ » Pride : série-documentaire sur l’histoire de la lutte pour les droits des personnes LGBT aux États-Unis

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» LGBTQ&A : podcast

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ACTIVISME DANS LES LUTTES LGBTQIA+

© Rebecca Mirzabekiantz

Ambre a également participé à ce séminaire avec Rebecca, et présente ici deux outils qu’elle a retenus pour sensibiliser et parler de genre et de privilèges.

La fleur des privilèges La fleur des privilèges est créée suivant une liste de privilèges donnée au préalable. Chaque pétale représente un privilège de cette liste. Les participant•es peuvent colorier les pétales qui les concernent, qui concernent leur identité. Dans ma fleur, j’ai colorié neuf pétales sur quatorze. Je suis donc plutôt privilégiée. Il est toujours utile d’avoir des échanges et discussions après cet exercice, pour permettre aux personnes d’exprimer leurs opinions individuelles et ouvrir le débat sur les différents privilèges qui ressortent.

Un pas en avant C’est un autre outil, qui a aussi pour but d’aborder la notion de privilèges. Les participant•es se mettent en ligne et la personne qui anime prononce un privilège que chacun•e pourrait avoir. Celles et ceux qui se sentent concerné•es avancent, et les autres restent sur place. Quand j’ai participé à ce jeu, il était axé sur les privilèges que la communauté LGBTQIA+ possède ou non dans nos pays respectifs. La Belgique avait une bonne position.

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© Ambre Tytgat

Mon ressenti Ces deux outils étaient pour moi une vraie découverte facilement accessible pour tout le monde. Les deux outils mettent en lumière de manière immédiate les différences de traitement et de contexte de vie entre les personnes, les pays. Cette expérience m'a confortée dans la vision suivante: la Belgique, malgré tous les progrès qu'il reste à faire, est un pays plus privilégié que de nombreux autres en termes de droits LGBTQIA+.

Ambre Tytgat Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

Belgique

CES BELGES QUI ONT LA PATATE Découverte d’un projet en Belgique

Parfois, on ne réalise pas la chance d’avoir un toit, un quotidien confortable, d’être entouré·e… Mais en faisant découvrir à d’autres notre culture, nos habitudes, il est possible de comprendre à quel point nous sommes privilégié·es. Avoir l’opportunité d’entrer en relation avec l’autre, c’est ça la véritable richesse. Cette expérience a été possible grâce au SCI, le Groupe d’Action Locale de l’EntreSambre–et-Meuse ainsi que le collectif Mettet-vous en Transition.

Le projet du GAL : qu’est-ce que c’est ?

L’accueil sur place

Pour expliquer le projet, il est nécessaire de présenter le GAL ou le Groupe d’Action Locale de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Il propose un projet de volontariat itinérant visant à soutenir différentes initiatives locales. C’est ainsi que moi, Pauline, je me retrouve coordinatrice d’un projet local dans ce pays que j’ai si longtemps fui et qui me semblait si petit : la Belgique. Ce royaume qui me paraissait encore si compliqué et sans intérêt il y a peu, je dois à présent l’expliquer à des volontaires aux parcours bien différents. À cet instant, ni eux ni moi ne réalisons encore la chance que nous avons d’être ensemble.

Notre groupe de volontaires est très bien accueilli. C’est de la chaleur humaine à tous les instants. « Merci pour ces moments ». Ce sentiment de gratitude nous a accompagnés tout au long des projets. C’est si enrichissant de pouvoir aider des personnes qui ont de belles initiatives ! Le collectif Mettet-vous en transition a le désir de recréer un sentiment de solidarité et de convivialité citoyenne. Les voir mettre en œuvre ces rêves et les aider à les concrétiser est gratifiant. Par exemple, nous avons creusé une mare pour favoriser la biodiversité et préparé un terrain pour une future forêt nourricière. Ces méthodes de jardinage permettent de créer des écosystèmes productifs et sains. Pas de panique, moi non plus je ne suis pas une spécialiste, mais les personnes sur place enseignent et apprennent au fur et à mesure que les projets évoluent.

Notre joyeuse bande a plusieurs missions. Pour se mettre en jambes, on commence par le Jardin Papote, un jardin collectif. Honnêtement, une vraie jungle quand on est arrivés. Forcément, la satisfaction du travail accompli face à l’avant/ après n’en a été que plus grande. D’autant plus que parmi des volontaires, certain·es n’imaginaient pas qu’ils et elles puissent être autant efficaces, et pourtant ! Nous avons également eu l’occasion d’aider une école primaire à défricher un terrain vague. Cela peut paraitre peu folichon de prime abord, mais pendant le travail, les professeures nous ont expliqué leur projet de pédagogie alternative. Elles consacrent du temps à leurs élèves, se questionnent pour leur proposer une citoyenneté engagée et ce, dès le plus jeune âge : une vraie source d’inspiration. On se laisse alors facilement prendre au jeu, à vouloir nous aussi, aider et participer à ces actions. Car chaque action, aussi petite puisse-t-elle paraître, est une goutte d’eau dans un océan d’initiative, d’entraide, de solidarité et de bienveillance.

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« En participant à un tel projet axé sur l’humain et la collectivité, je pensais savoir à quoi m’attendre. Pourtant, chaque jour est une expérience, une surprise, un émerveillement. Ces mots élogieux sont justifiés car ce cocon que nous avons fabriqué avec les volontaires, avec les personnes des collectifs, me laisse un souvenir de plénitude. »

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CES BELGES QUI ONT LA PATATE

À LIRE, À VOIR, À ÉCOUTER Si vous aimez les voyages responsables, autonomes et plus à l’écoute des populations locales, la chaine « Les artisans de demain » montre le quotidien d’un couple qui voyage principalement sur le continent africain. Elle met en avant des aventures bien plus humaines que des vlogs classiques et propose des pistes alternatives.

© Pauline Langouche

C’est beau la jeunesse

Point final ?

Il n’y a rien de plus attendrissant que de voir des jeunes curieux et curieuses mettre les mains à la pâte, et je ne parle pas des volontaires. Pendant le projet, on a pu voir des enfants, des jeunes de tout âge. C’est encourageant © Pauline Langouche de voir que les projets citoyens incluent la jeunesse. Ce sont des personnes optimistes, drôles et surtout ouvertes d’esprit et de cœur. Cette nouvelle génération nous apprend beaucoup de choses et c’est merveilleux d’avoir des conversations avec ces jeunes qui s’ouvrent au dialogue. Ils et elles ont une imagination débordante, reflétant que rien n’est impossible. A nous de montrer l’exemple et leur donner raison.

Evidemment, l’envie de réitérer l’aventure se fait sentir. Cette expérience nous a fait grandir, que ce soit dans l’échange, dans la multi-culturalité, dans notre diversité de classes sociales, de points de vue. Je souhaite de tout cœur que nous ayons été utiles comme nous le souhaitions, car ce projet nous a marqués et a créé quelque chose. Les moments qu’on a échangés peuvent paraitre anodins, mais ils nous ont remplis d’optimisme et de confiance. Je suis à nouveau confiante ! On peut encore espérer que notre société ne parte pas « en cacahuète » grâce à des personnes humaines qui osent se mobiliser. Donc si un jour, vous vous sentez seul·e, démuni·e, déprimé·e par ce qui vous entoure, créez votre bulle de bonheur en vous donnant l’opportunité d’aider, même par la plus petite des actions.

Un trésor à ramener chez soi En participant à un tel projet axé sur l’humain et la collectivité, je pensais savoir à quoi m’attendre. Pourtant, chaque jour est une expérience, une surprise, un émerveillement. Ces mots élogieux sont justifiés car ce cocon que nous avons fabriqué avec les volontaires, avec les personnes des collectifs, me laisse un souvenir de plénitude. On se sent bien quand on aide. Et nous, le groupe des volontaires, on a eu cette chance de se sentir bien ensemble. On ne pouvait pas rêver mieux avant de nous relancer dans les joies des rentrées scolaires, des rythmes de travail effrénés, chacun·e de notre côté.

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Pauline Langouche Volontaire au SCI

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ENJEUX INTERNATIONAUX

Chili TRADITIONS PAYSANNES MAPUCHE EN DANGER D'EXTINCTION Dans la campagne de Nueva Imperial, en Araucanie, les agronomes de l'association Biodiversidad Alimentaria1 luttent pour la sauvegarde des semences traditionnelles mapuche et le maintien de la tradition paysanne du « trafkintu ». « Seul un retour à ces pratiques permettra de faire face aux changements climatiques en cours », tel est leur credo. Mais la colonisation, les vols de terres, la modernité, les lobbys agro-industriels sont passés par là, avalant cultures et traditions locales : les pratiques se perdent, et un nombre incalculable de semences a déjà disparu. L'agriculture paysanne mapuche est en péril.

Irréductibles Mapuche Peuple natif et opprimé depuis que l'homme blanc a « découvert » l'Amérique, les Mapuche ont constamment résisté à l’accaparement de leurs terres, d’abord par les colons, puis par les créoles après l’indépendance du pays, tendance qui se poursuit encore aujourd’hui. Ils ont ainsi acquis la réputation d'être le peuple originaire à avoir le plus longtemps résisté à la colonisation des Amériques. Citoyennes et citoyens de seconde zone victimes d'un racisme institutionnel - au point qu'à certaines époques, certain·es préféraient changer leur nom de famille pour en gommer les consonances mapuche, nous confie Nora Ñancupil, ellemême mapuche et collaboratrice au projet de BA -, iels sont depuis longtemps les cobayes des techniques de répression. Aujourd'hui encore, d’importants mouvements de résistance se battent pour la restitution de terres et contre de nouvelles expropriations, par des moyens comme l’action directe et l’occupation (à l'instar, plus près de nous, du mouvement des ZAD), et sont violemment réprimés : séquestrations sous inculpation de terrorisme, violences policières meurtrières, etc. Synonyme au Chili de résistance à l'ordre dominant, le drapeau Mapuche est aujourd'hui omniprésent dans les manifestations.

des colons, basée sur un grand respect des écosystèmes, et une profonde compréhension de la biodiversité, et de la nécessité de l'entretenir et de la préserver. Ainsi, il y avait, semble-t-il, des zones de relativement faible étendue véritablement cultivées, de type potager de subsistance, où se cultivaient quantités de variétés - au grand jamais des monocultures -, intégrées à une nature luxuriante de forêt primaire offrant abondance de fruits et plantes sauvages, et permettant de compléter l'agriculture par la cueillette. À l'arrivée des colons démarrèrent les guerres d'appropriation de ces territoires, et les colons imposèrent peu à peu leurs propres techniques - plus larges étendues pour de plus grandes échelles, culture du blé et autres variétés apportées avec eux, façons de travailler le sol, etc. -, qui commencèrent à impacter les pratiques indigènes2.

Trafkintu Avant la colonisation, les Mapuche étaient un peuple itinérant sur une large zone du Chili et d'Argentine, et pratiquant une forme d'agriculture de subsistance qui fut bien mal comprise

1 Cf. Yoann Mathieu, Au Chili, semences traditionnelles mapuche pour faire face au manque d'eau - SCIlophone n°92

© Yoann Mathieu

2 Biodiversidad Alimentaria, Catastro, reconocimiento y descripción de las semillas tradicionales de las comunidades mapuche de la región de La Araucanía, CONADI - Fondo de Desarrollo Indígena, 2020. Voir aussi https://www.biodiversidadalimentaria.cl/.

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CHILI : TRADITIONS PAYSANNES MAPUCHE

© Yoann Mathieu

« Avant la colonisation, les Mapuche étaient un peuple itinérant sur une large zone du Chili et d'Argentine, et pratiquant une forme d'agriculture de subsistance qui fut bien mal comprise des colons, basée sur un grand respect des

écosystèmes, et

une

profonde

compréhension de la biodiversité. » Étroitement liée à cette agriculture paysanne itinérante était la coutume du trafkintu, rencontres qui pouvaient durer plusieurs jours, où communautés parfois très éloignées géographiquement venaient, entre autres, partager et échanger leurs semences. Ces échanges garantissaient que toutes les variétés fussent cultivées quelque part (de cette manière, si pour une raison ou l'autre une semence venait à disparaître d'une région, elle serait toujours conservée ailleurs), qu'elles s'adaptent à diverses conditions et continuent d'évoluer, et que partout il y ait une grande diversité alimentaire. Dans le trafkintu aussi bien que dans le rapport aux semences existait une dimension spirituelle, par le lien que ces semences impliquent avec la nature, les ancêtres et les générations futures, et la responsabilité qui incombe dès lors à ceux qui les héritent et les cultivent. Autrefois pratiques très vivantes, avec la modernité les traditions du trafkintu et de reproduction des semences

ont tendance à se dissiper, racontent les agronomes de BA. Beaucoup de paysan·nes se laissent séduire par les sirènes de l'agriculture conventionnelle, et convaincre par les entreprises agro-industrielles de délaisser leurs coutumes et variétés ancestrales pour des monocultures, promettant argent facile et moindre effort. Où auparavant les semences étaient une sorte de bien commun, les centaines ou milliers de variétés connues alors étant échangées et conservées par de nombreuses communautés en même temps, elles sont devenues peu à peu un héritage familial, entretenu par celles et ceux-là seul·es qui se souviennent encore de leur signification. Aujourd'hui, explique Nora, les gens oublient, voire dénigrent le savoir hérité (c'est qu'ils n'échappent pas au matraquage de l'idée que l'agriculture moderne est supérieure), si bien que beaucoup de variétés sont perdues ou en voie de l'être.

© Yoann Mathieu

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Le trafkintu existe encore, mais a tendance à se frelater : on y trouve des ingérences d'organisations officielles tentant de s'octroyer un patronage, ou encore des pratiques qui sont étrangères à la tradition et n'ont rien à faire là. Dans le trafkintu traditionnel, insiste Nora, l'importance de la connaissance est primordiale : connaissance approfondie des semences et de leurs caractéristiques, mais aussi des gens avec qui l'on échange, et avec qui une confiance préalable doit être établie. D'où la durée qui peut être longue, et la pratique de cérémonies, qui inscrivent les échanges dans une dimension spirituelle tout en permettant de créer du lien social. Or de nos jours, beaucoup voient dans le trafkintu une simple foire, et dans certains avatars, on voit désormais des gens distribuer leurs semences aveuglément (les exposant, souligne Nora, au risque de tomber dans de mauvaises mains, qui pourraient les breveter !), ou apparaître des produits sans lien avec l'agriculture, ou encore des pratiques commerciales - où normalement il n'y a qu'échange et partage désintéressé. Dans les semences elles-mêmes, déplore Esteban, l'un des agronomes fondateurs du projet Biodiversidad Alimentaria, on voit des aberrations : les variétés véritablement anciennes se font rares, au profit de semences neuves ou de provenance douteuse, parfois même hybrides ou venues d'Europe. C'est qu'aussi, il y a beaucoup de néo-ruraux, non-Mapuche (« winkas » en mapuzugun), qui, pour être de bonne volonté, n'entendent pas grand-chose aux traditions locales, et les pervertissent involontairement par manque de connaissance.

aussi les industries semencières sévissent sur la propriété intellectuelle. Monsanto, pour ne pas la nommer, mais aussi les très controversées Semillas Baer : outre son passé sulfureux (le fondateur de l'entreprise familiale était un ancien SS, ayant fui clandestinement l'Europe pour le Chili en 1949), la famille Von Baer compte des membres du gouvernement, ce qui implique d'évidents conflits d'intérêts dénoncés par de nombreux acteurs1. La mission de répertorier les semences anciennes en produisant leur description exhaustive doit ainsi aboutir à les consacrer comme bien commun, et les soustraire à la possibilité d'être brevetées par le privé - c'est-à-dire, une fois détenue leur propriété intellectuelle, retirées de la circulation.

« Una semilla es alimento, salud y conocimiento »

Yoann Mathieu,

« Une semence est nourriture, santé et savoir ». L'équipe de BA entend sauvegarder les semences anciennes en les multipliant, mais surtout promouvoir l'agriculture paysanne et les pratiques liées d'économie d'échange et d'entraide, contre le modèle dominant fait de chiffres d'affaires et de concurrence. Le potager-semencier devant lui-même servir, avec d'autres qui ensemble font réseau, de plaque tournante. La lutte se situe également sur le plan légal, car au Chili © Yoann Mathieu

Leur travail consiste enfin à démontrer les capacités d'adaptation des semences anciennes à des conditions spécifiques lorsqu'elles sont reproduites d'une saison à l'autre, et leurs rendements comparables sinon supérieurs à ceux des hybrides modernes2; et par là, l'inanité de l'agriculture moderne, et la place incontournable de l'agriculture paysanne dans la biodiversité mondiale et la lutte contre les bouleversements environnementaux à l'œuvre. À l'heure où le Covid-19 paralyse la planète, et que de nombreux·euses chercheur·euses voient dans le mode de production capitaliste et son rapport à l'environnement une causalité dans l'apparition des pandémies contemporaines (Covid-19, SRAS, etc.)3, le vent semble bien tourner dans leur direction.

Volontaire au SCI

La version longue de cet article a été publiée par Frère des Hommes asbl et cette version par Quinoa asbl.

1

Cf. https://www.elciudadano.com/justicia/el-abuelo-nazi-de-enavon-baer-y-la-mainipulacion-genetica/06/19/ ; https://rebelion.org/ el-robo-de-la-quinoa-andina-y-el-lupino-ruso-por-el-imperio-vonbaer/.

2

Cf. Yoann Mathieu, Au Chili, semences traditionnelles mapuche pour faire face au manque d'eau - SCIlophone n°92

3

Cf. Sonia Shah, Contre les pandémies, l'écologie, Le Monde diplomatique, mars 2020.


INFORMEZ-VOUS

LA BIBLIOTHÈQUE DU SCI chez vous !

Nos 3 conseils du trimestre, à lire absolument !

Où suis-je ?

Bruno Latour, Ed. Les Empêcheurs de penser en rond, 2021. Où suis-je ? fait assez logiquement suite au livre précédent, Où atterrir ? Comment s'orienter en politique. Après avoir atterri, parfois violemment, il faut bien que nous, les terrestres, explorions le sol où nous allons désormais habiter et que nous comprenions mieux où nous habitons, dans quelle terre nous allons pouvoir enfin nous envelopper – à défaut de nous développer dans l'ancienne. L’enjeu est de savoir où habiter désormais. Du confinement que nous avons connu, nous passons finalement à un autre, coincés sur ce que Bruno Latour appelle « la zone critique », cette mince pellicule de l’écorce terrestre dont nous ne pouvons nous extraire et mise en danger par la crise climatique. En effet, pour l’auteur, la crise sanitaire s'imbrique dans une autre crise bien plus grave, celle imposée par le nouveau régime climatique.

Quel monde voulons-nous ? Starhawk, Ed. Cambourakis, 2019.

Starhawk se définit comme sorcière et féministe ; elle a une longue expérience d’activisme dans différentes luttes pour la justice globale. Dans son livre Quel monde voulonsnous ? elle aborde des thématiques comme la démocratie directe et le fonctionnement non-hiérarchique, la réflexion sur comment construire une diversité réelle au sein de groupes ou encore la non-violence pour laquelle elle propose d’aller au-delà de la dichotomie « violent / non-violent ». À travers différents récits de mobilisations depuis les années 80, on découvre les racines du cloisonnement des combats que l’on peut ressentir encore aujourd’hui, mais surtout comment les faire évoluer ensemble et se soutenir mutuellement contre les systèmes raciste, sexiste et capitaliste.

Sorcières. La puissance invaincue des femmes Mona Chollet, Ed. Zones, 2018.

Revaloriser les sorcières et ce qu’elles représentent ? C’est ce que font nombreuses féministes aujourd’hui, en brandissant cette image en étendard contre la misogynie et le système patriarcal. Dans Sorcières, Mona Chollet part à la recherche de ces femmes, qui, depuis la Renaissance, ont subi la censure, les chasses et les traques. Qui étaient-elles ? Que représentaient-elles et pourquoi a-t-on cherché à les faire disparaître ? Que restet-il des arguments et stéréotypes de l’époque encore aujourd’hui ? Ce livre déconstruit et revendique l’image de la sorcière, à la fois rebelle, victime, indépendante, mais surtout femme.

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LE SCI VOUS INVITE À SA FORMATION « Développement et Interculturalité »

« Se développer ». Voilà qui sonne comme une évidence. Progrès, création de richesses, quête perpétuelle d’un mieux, sont autant de leitmotivs du modèle capitaliste. Mais avec quelles conséquences pour les économies, les populations et leurs traditions ? Et comment, dans un tel contexte, entrevoir l’échange interculturel et pouvoir dépasser les inégalités mondiales ?

AU PROGRAMME Questionnement sur les enjeux du développement, découverte de différents outils d’éducation à la citoyenneté mondiale et de la problématique de gestion des conflits dans un contexte multiculturel, et préparation au départ et à la rencontre interculturelle. Dans un cadre décontracté et propice aux échanges, votre créativité et votre analyse critique seront mises à l’honneur.

EN PRATIQUE Un weekend dans une ferme à Braives du vendredi soir au dimanche après-midi. Quand ? 26-28 novembre 2021 ou 22-24 avril 2022 ou 01 au 03 juillet 2022 Inscriptions : clementine@scibelgium.be Prix : 50€

Retrouvez toutes nos activités en ligne et sur notre page FACEBOOK

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