SCIlophone n°92

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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

LE SCILOPHONE N° 92

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 Agrément : P006706

JUILLET / AOÛT / SEPTEMBRE 2021

DOSSIER

VÉGANISME

ENJEUX ENJEUXINTERNATIONAUX INTERNATIONAUX La lutte contre la privatisation de l’eau au Chili TÉMOIGNAGES TÉMOIGNAGES Découverte de projets en Thaïlande, au Japon et en République Tchèque AGENDA AGENDA Bienvenue au week-end de rentrée !

Une autre façon de lire le monde

© Geoffroy Dussart et Jean-François Vallée

Avenir, santé, écologie, alternatives… Regards sur ce mode de vie


Enjeux internationaux

ÉDITO

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Le SCI – Projets internationaux asbl est reconnu comme :

CHILI / Le difficile accès à l’eau

· ONG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au

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développement (DGD)

DOSSIER

· Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles

VÉGANISME, regards sur ce mode de vie Introduction

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Imaginons un monde végane

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Véganisme et écologie :

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quelles différences ?

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Le véganisme, une utopie occidentale ?

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Diminuer notre consommation de viande, une fausse solution ?

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À la découverte d'une ferme végane en Wallonie

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RÉPUBLIQUE TCHÈQUE / Une expérience de volontariat avec le Corps Européen de Solidarité

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THAÏLANDE / Bienvenue au

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Garden of Tranquility

Rue des Augustins, 6 · 4000 Liège T 04 / 223.39.80

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L'écriture inclusive au SCI

L a bibliothèque du SCI

Ils·elles ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone, trimestriel du SCIProjets internationaux, est avant tout le magazine des volontaires du SCI !

Liège :

WWW.SCIBELGIUM.BE

JAPON/ Entre vie collective et découverte de soi-même

Rue Van Elewyck, 35 · 1050 Bruxelles

Communication : cotisation annuelle

Témoignages

Aurélien Barrau, Jérôme BernardPellet, Alexandra d’Imperio, Livio Divan, Luc Henris, Sabina Jaworek, Bao Long Dang Van, Yoann Mathieu, Morgane Moriau.

L’idée que le masculin représenterait l’universel est une des formes de la domination patriarcale dans la langue française. Le SCI encourageant et luttant pour l’égalité de genre, et le SCIlophone se voulant être un espace d’expérimentation de la langue, les rédacteurs·trices et le comité de rédaction prônent les règles d’écriture inclusive et les appliquent au sein de chaque numéro. Cette écriture inclusive se traduit par l’utilisation de termes épicènes (équipe pédagogique au lieu de professeurs) des points médians (certain·es), des contractions (iel, iels) des doublets (ils et elles, résidentes et résidents) et par l’application de la règle de proximité selon laquelle l’accord de l’adjectif ou du participe passé se fait avec le nom le plus proche (mes doutes et mes joies sont ancrées). Cependant, pour les articles déjà publiés, ou les extraits, le SCI ne prend pas la responsabilité d'y ajouter l'écriture inclusive pour des soucis de cohérence avec la publication initiale.

Coordination de publication : Camille Berger / Mise en page : Pauline

Vous désirez partager une réflexion concernant le développement, les relations internationales, l'interculturalité ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos projets ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via : camille@scibelgium.be

© SCI - Projets Internationaux

Bruxelles :

et recevez votre trimestriel :

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© SCI - Projets Internationaux

SCI-PROJETS INTERNATIONAUX

T 02 / 649.07.38

La santé et le régime végane

© SCI - Projets Internationaux

Averty / Comité de rédaction : Clémentine Tasiaux, Marie Marlaire, Sergio Raimundo, Marjorie Kupper, Emmanuel Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek, Camille Berger / Illustrations originales :

Notre assemblée générale 2021 Q

uel plaisir de se retrouver en vrai, dans une même pièce, dans un même jardin, pouvoir débattre, se parler, rire ensemble et rêver à demain ; de nouveau. Notre Assemblée Générale 2021, les conditions sanitaires le permettant, a pu se tenir en présentiel ; une première depuis presque deux ans… On a pu se souvenir, s’il en était besoin, que la convivialité – le plaisir de la rencontre – est, et reste une valeur phare de notre association. Et que la rencontre, d’ailleurs, est l’outil principal du projet SCI, pour un monde plus pacifié, riche, harmonieux, vivant. À l’heure où les clivages se multiplient, ça fait du bien de se le rappeler. À propos de rencontre, je ne risque pas d’oublier celle que j’ai faite, il y a une quinzaine d’années. Débarqua un jour dans mon bureau, en droite ligne du Togo, un garçon plein d’énergie et de bonne humeur débordante : Eli, fraîchement marié, venait s’installer en Belgique et, impliqué déjà depuis de longue date dans les activités de volontariat de notre partenaire Astovot, s’empressait de venir découvrir comment nous fonctionnions, au SCI Belgique. Ce fut le début d’un chemin qui vient de bifurquer vers d’autres horizons. Après 4 ans de présidence durant laquelle il a mis toute son immense énergie, sa bienveillance, sa connaissance du volontariat, son rire, Eli termine son dernier mandat lors de cette Assemblée Générale de juin 2021. Merci à toi, pour tout ce que tu as apporté. Et nul doute qu’on se retrouvera encore souvent, le SCI faisant désormais partie de ton ADN. Et bienvenue à la présidence à Sylvie, qui mettra son expérience de presque 20 ans au SCI au service des défis qui nous attendent dans les prochains mois et prochaines années.

Pour notre association, l’année qui vient de s’écouler a été très intense en réflexion et remise en question. D’une part, le contexte Covid et la situation de confinement nous a forcés à adapter nos pratiques et nos activités, avec de nouvelles perspectives pour l’après confinement, tant au niveau organisationnel que des activités. D’autre part, une importante évaluation réalisée par un intervenant externe sur un aspect très important du travail du SCI : « le rôle des acteurs Sud dans le processus de sensibilisation, de formation et de mobilisation du SCI » a livré ses conclusions. Elle confirme la pertinence du travail du SCI avec non seulement ses organisations partenaires du Sud, mais aussi avec les personnes originaires du Sud installées en Belgique. Nous allons développer ce travail dans les mois qui viennent. Une autre évaluation externe est en cours, portant sur notre processus de mobilisation. Elle nous permettra d’avoir une meilleure vision des résultats obtenus, de la diversité de nos publics et de l’impact réel sur ces publics ; et d’ainsi adapter et améliorer notre action. Enfin, 2021 est la dernière année du programme quinquennal 2017-2021, qui fait l’objet d’un financement par un de nos bailleurs de fonds principal, la DGD (Coopération au développement). Nous finalisons le nouveau programme, ce qui nous a permis de repréciser nos objectifs, nos collaborations, notre processus d’intervention. Beaucoup de questions et de défis en perspective pour les années à venir, mais que nous affronterons avec beaucoup d’optimisme et de confiance. Pascal Duterme

Coordinateur du SCI-Projets Internationaux

Geoffroy Dussart et Jean-François Vallée / Photos sans © : SCI-Projets Internationaux / Relecture orthographique : Aline Nonet

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CHILI : RÉPONDRE AU MANQUE D'EAU

ENJEUX INTERNATIONAUX

Au Chili SEMENCES TRADITIONNELLES MAPUCHE POUR FAIRE FACE AU MANQUE D'EAU Marqué au fer rouge par l'anéantissement brutal d'une expérience politique porteuse des plus grands espoirs de progrès social, le Chili a subi 17 années de dictature militaire sanglante, dont les gouvernements qui ont succédé n'ont guère dévié les lignes directrices néolibérales, le plaçant actuellement au 16e rang mondial des pays les plus inégalitaires1.

Le 25 octobre dernier a eu lieu un référendum historique, arraché par la rue au gouvernement conservateur du milliardaire Sebastián Piñera, après une répression qui aura fait plus de 30 mort·es, 3800 blessé·es, dont 1600 par balle et 460 mutilé·es oculaires2 . Le peuple s'y est prononcé en faveur d'une nouvelle constitution pour enfin remplacer celle de Pinochet et ses Chicago Boys encore en vigueur aujourd'hui, confiant son élaboration à une Assemblée constituante composée à 100% de citoyen·nes, excluant du processus les parlementaires élus : la constitution émanera du peuple ou ne sera pas. Coût des études, des transports et des soins de santé, régimes de retraite iniques, accaparements de ressources, corruption, chômage, dettes privées insoutenables, sont autant de sujets d'écœurement pour la population chilienne, qui usée jusqu'à la corde exige la fin du système oligarchique néolibéral – lame de fond qui s'avance partout dans le monde. Parmi les thèmes de revendication, l'un en particulier suscite la colère : la pénurie d'eau.

laquelle le couple travaille d'arrache-pied. Encore faut-il qu'il n'y ait pas d'autre puits dans un rayon de 200 mètres, auquel cas ça lui serait interdit. De plus, pour être utilisée sans payer de droits, « l'eau doit naître et mourir sur le terrain même » explique Claudio : si elle rejoint une rivière, elle appartient au propriétaire de la rivière... Chez Daniela et Claudio, on se rationne : une difficulté d'accès annonciatrice de ce qui se prépare avec le changement climatique, estiment-ils. Les agronomes de l'association Biodiversidad Alimentaria nuancent néanmoins cet avis.

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Banque mondiale : http://datatopics.worldbank.org/world development-indicators/ ; OCDE, https://data.oecd.org. Consulté le 9 septembre 2020. Selon les derniers chiffres de la Banque mondiale sur le Chili, les 10% les plus riches s’y partageaient 36,3% du PIB, contre 2,3% pour les 10% les plus pauvres, soit 16 fois plus. En Belgique pour la même année (2017) le décile le plus riche détenait 7 fois plus que le décile le plus pauvre (21,9% du PIB contre 3,3%). Le Chili serait le pays le plus inégalitaire de l'OCDE.  Ibán de Rementería, « Las huellas de la represión », Le Monde diplomatique – édition chilienne, octobre 2020.

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« L'eau, dénoncent-ils, encore abondante au Chili, est accaparée par la propriété privée. Plus de la moitié de l'eau du pays serait détenue par les entreprises agricoles

et

agroforestières,

qui

la

monopolisent pour leurs monocultures. »

Ríos libres Car l'accès à l'eau pose problème dans de nombreuses régions. Dans les zones rurales, il n'y a pas de réseau de distribution, et il faut trouver des sources d'approvisionnement. Mais la moindre flaque est propriété privée : Claudio et Daniela, qui développent un éco-camping en Araucanie, expliquent qu'en contrebas de leur terrain coule une rivière, mais qu'il leur est interdit d'y puiser. Le droit d'usage de l'eau doit se demander – et se payer. Pour les besoins de la famille, Claudio doit régulièrement, en voiture et armé d'un réservoir, acheter 1000 litres d'eau pour remplir sa citerne et tenir ainsi quelques jours. Trouver de l'eau dans son sous-sol et creuser un puits, c'est la meilleure solution qui s'offre aux gens, et à

© Biodiversidad Alimentaria

L'équipe de Biodiversidad Alimentaria © Yoann Mathieu

« ¡En Chile no hay sequía, hay saqueo! » Esteban Órdenes et Thamar Sepúlveda sont deux chercheur·ses diplômé·es de la Faculté de Sciences agronomiques de l'Universidad de Chile. Formé·es à l'agriculture conventionnelle, iels se sont très vite détourné·es de la doctrine inculquée, pour se consacrer à la sauvegarde des semences anciennes, tout en favorisant la renaissance de traditions paysannes quasi oubliées, telles que le « trafkintu » mapuche3 . Ainsi est née Biodiversidad Alimentaria (BA). 3

Cf. Yoann Mathieu, « Chili : traditions paysannes mapuche en danger d'extinction ».

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Que le changement climatique produise des effets visibles au Chili est indéniable, selon Thamar et Esteban : la pluviométrie baisse chaque année, et dans les froides contrées du sud les glaciers reculent. Mais il ne serait pourtant pas le principal responsable de la pénurie d'eau : l'eau, dénoncent-ils, encore abondante au Chili, est accaparée par la propriété privée. Plus de la moitié de l'eau du pays serait détenue par les entreprises agricoles et agroforestières, qui la monopolisent pour leurs monocultures. Pin, eucalyptus, et puis l'industrie fruitière : toutes productions destinées principalement, un comble, à l'exportation. Dans la tristement célèbre région de Petorca, la culture de l'avocat a fait disparaître des villages entiers, asséchant cours d'eau et nappes phréatiques4 . De leur côté, les propriétaires accusent le climat… Mais ces cultures, selon BA, sont absurdement voraces en eau : un seul hectare d'avocatiers, par exemple, exige 100 000 litres par jour, soit la consommation d'un village de 1000 personnes ! Un eucalyptus de 3 ans boit

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https://www.nationalgeographic.fr/environnement/au-chili-les-avocats-assechent-les-cours-deau/amp

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20 litres par jour, un arbre fruitier 200 litres par semaine5 . À comparer avec les 300 litres par semaine, livrés par camionsciternes, que de nombreuses familles doivent se partager… Au Chili, seul pays au monde où l'eau soit entièrement privatisée, 420 000 personnes, dans plus de 600 localités, manquaient d'eau potable en 2016 ; en septembre 2019, l’approvisionnement en eau était menacé pour plus d’un million de personnes, et 39 communes s’étaient déclarées en état de pénurie d’eau, chiffre alors à la hausse6 ; et en avril 2020, alors que la pandémie du Covid-19 battait son plein, c’étaient 147 communes qui avaient décrété l’état de pénurie d’eau, tandis que 400 000 foyers ruraux se trouvaient sans accès à l’eau potable, et que 1,5 million de personnes dépendaient de camions-citernes pour leur approvisionnement7 .

© Yoann Mathieu

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piensachile.com/2016/12/chile-la-codicia-los-duenos-del-agua/

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Reinaldo Ruiz, « Cambio climático y recursos hídricos: un vínculo de alto riesgo », in ¿Como enfrentamos el cambio climático?, Editorial Aún creemos en los sueños, © 2019, p. 20.

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Rodrigo Mundaca, « Covid 19 en el epicentro de la violación del derecho humano al agua », Le Monde diplomatique – édition chilienne, avril 2020.

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CHILI : RÉPONDRE AU MANQUE D'EAU

La privatisation de l'eau connut deux étapes importantes : en 1981, sous Pinochet, le Código de Aguas consacra l'eau comme bien économique pouvant être mis sur le marché ; puis en 1997, le président Eduardo Frei Ruiz-Tagle concrétisa une privatisation massive8 . Cette mainmise, les exploitants la justifient par leurs besoins agricoles, mais c'est une hypocrisie fait remarquer Esteban : hors cas extrêmes comme à Petorca, les rivières continuent bien de se jeter à la mer ! Quantité d'eau, donc, non utilisée par ses propriétaires… et pourtant interdite d'accès. « En 2007, enchaîne-t-il, une action d'une entreprise de distribution d'eau valait environ 2 millions de pesos ; aujourd'hui, ce serait au bas mot 25 fois plus. » Un slogan parcourt le soulèvement populaire : « Au Chili, il n'y a pas de sécheresse, mais un pillage ! ».

La solution ? Changement climatique d'un côté, accaparement par le privé de l'autre : le manque d'eau est bel et bien là, et la situation ne va pas s'améliorant. Thamar prend en exemple leur potagersemencier, qui ne compte que des variétés traditionnelles : vu leurs maigres ressources en eau, ils doivent se contenter d'un arrosage tous les… quatre jours ! Or, la production y est abondante : plus d'eau serait souhaitable, mais il n'y a pas de trace de véritable manque. C'est qu'il faut peu de temps, enchaîne-t-elle, pour adapter une variété aux conditions spécifiques d'un terrain, fussent-elles extrêmes, et obtenir une semence à la fois productive et résistante à la sécheresse, par exemple. Un fait qui rend absurde – c'est là le cœur du travail de BA – le recours aux semences hybrides prônées par le modèle conventionnel : pour diverses raisons (génétique, propriété intellectuelle), celles-ci ne peuvent être reproduites d'une saison à l'autre par les agricultrices et les agriculteurs, qui doivent donc chaque année les racheter ! Un modèle économique qui ne laisse aucune chance à ces fameuses semences de s'adapter et d'évoluer, suivant leur cycle naturel… mais qui, en revanche, entraîne la dépendance des agriculteurs 8

VÉGANISME

« Le message de BA est sans équivoque : revenir aux semences traditionnelles et aux pratiques paysannes ancestrales

REGARDS SUR CE MODE DE VIE

est la seule manière de faire face aux bouleversements climatiques en cours. »

à tout un système : semences hybrides et leurs indispensables intrants chimiques, gestion des pathologies, économies d'échelle via monocultures massives, marché international, machinerie, endettement… Lucratif pour les géants de l'agroalimentaire, mais comme on le sait aujourd'hui destructeur pour les écosystèmes et la biodiversité, et insoutenable pour les agriculteurs. À l'opposé, le trésor sur lequel veille l'équipe de BA : des centaines de variétés anciennes, sélectionnées et reproduites par les paysannes et les paysans mapuches depuis des générations, adaptées à toutes les conditions, de productivité égale, sinon supérieure, à celle des modernes, pour des qualités nutritives incomparables. En voie de disparition, près de 900 variétés du patrimoine semencier mapuche ont déjà été récupérées par leurs soins. Le message de BA est sans équivoque : revenir aux semences traditionnelles et aux pratiques paysannes ancestrales est la seule manière de faire face aux bouleversements climatiques en cours.

Yoann Mathieu, Volontaire au SCI

La version longue de cet article a été publiée par Frère des Hommes asbl et cette version par Quinoa asbl.

piensachile.com, op. cit. La tapisserie qui dit « Levantense » vient du musée sur Violeta Parra (auteure-chanteuse folk très importante au Chili), elle illustre une de ses chansons sur la condition mapuche.

Intro L

ors du numéro d’hiver du SCIlophone, nous décidions de parler d’antispécisme, un mouvement peu connu qui a sa place dans les diverses luttes pacifistes. Pendant la préparation du dossier, nous avons abordé la question de l’alimentation. Nous nous sommes demandé·es comment parler de la pratique après avoir présenté la pensée antispéciste? Comment traduire la pensée dans les modes de vie ? D’après les antispécistes, le véganisme est une manière de passer à l’action. Mais le véganisme c’est quoi ? En résumé, c’est un mode de vie qui refuse l'exploitation des animaux, et exclut la consommation de produits d'origine animale issus de leur exploitation ou testés sur eux ; que ce soit dans l’alimentation, la mode, les cosmétiques... Principalement dans un souci de respecter tous les êtres sentients . Dans ce dossier, nous explorons la pratique végane à travers plusieurs questions : À quoi ressemblerait un monde 100% végane ? Peut-on être écologiste sans être végane et réciproquement ? Est-ce dangereux pour la santé de ne plus manger de viande ? Le véganisme est-il pertinent dans le monde entier ? Devons-nous préférer l’abolition de l’élevage à une moindre consommation de viande ? Vous découvrirez aussi une alternative peu connue : une ferme végane à aller rencontrer en Belgique ! À travers ce dossier, nous vous présentons un mode de vie alternatif et plus respectueux du règne animal. Le temps de quelques pages, les auteurs et autrices partageront leurs point de vue, connaissances et opinion sur le sujet. Sans prétendre être une vérité universelle, ces points de vue présentés ouvrent la place au débat. Au SCI, nous pensons que chaque personne est libre de penser son mode de vie et sa consommation. Mais il nous semble important que les points de vue divergents puissent être exprimés et confrontés, dans un souci de compréhension des pensées et pratiques des un·es et des autres. Comme l’écrit Bao dans son article à propos des luttes écologiques et de la pratique végane : « Bien sûr, le dernier mot sera laissé aux citoyens et citoyennes que nous sommes, dans notre quête d’un « juste milieu » entre ces tendances idéologiques dont la radicalité constitue à la fois une vertu, et un défaut. » Nous ne pouvons ignorer que l’avenir du monde dépend de cet équilibre difficile, mais pas impossible à atteindre.

Camille Berger

Rédactrice en cheffe du SCIlophone

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À QUOI RESSEMBLERAIT UN MONDE VÉGANE ?

DOSSIER / 01

VÉGANISME, REGARDS SUR CE MODE DE VIE

À QUOI RESSEMBLERAIT un monde végane ?

Amusons-nous à imaginer un monde où plus personne ne consommerait de produits issus des animaux ou de leur exploitation : plus de viande, de poisson, de produits laitiers, plus de cuir, de laine, ou encore de cosmétiques et de médicaments testés sur les animaux. Les bouleversements pour la planète et nos modes de vie seraient énormes. Petit exercice de fiction…

Biodiversité et environnement Si la demande de produits carnés et laitiers diminue drastiquement, il est très probable que les animaux d’élevage viendraient à disparaître rapidement. Les espèces qui disparaitront vont libérer de la place et des ressources pour d’autres espèces, animales et végétales. Ce sera une victoire pour la biodiversité et la fin de l’extinction d’un grand nombre d’espèces. Étant donnés tout l’espace et toutes les ressources utilisés pour produire de la viande et ses dérivés, une énorme partie des terres utilisées pour l’agriculture et l’élevage redeviendront des forêts. Pour obtenir 1 gramme de protéines animales il faut produire en moyenne 5 grammes de végétaux. Dans un monde végane, les terres seraient entièrement dévolues à des cultures pour les humains. Il y aurait donc davantage de terres céréalières pour les êtres humains. 15 % des émissions de gaz à effet de serre sont dus à l’élevage, plus que les émissions des avions, voitures, trains, bateaux réunis. Certaines études estiment qu’en 2050, les gaz à effet de serre liés à l’agriculture seraient au moins divisés par deux par rapport à 2005 dans un monde végane.

« 15 % des émissions de gaz à effet de serre sont dus à l’élevage, plus que les émissions des avions, voitures, trains, bateaux réunis. Certaines études estiment qu’en 2050, les gaz à effet de serre liés à l’agriculture seraient au moins divisés par deux par rapport à 2005 dans un monde végane. »

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Mais n’oublions pas qu’il y a un milliard d’agriculteurs dans le monde, l’écrasante majorité vivant dans les pays en développement. Beaucoup de systèmes agricoles reposent sur des animaux pour produire les récoltes et pour lesquels il est difficile d’imaginer une agriculture sans les services rendus par ces animaux. Donc, à l’échelle mondiale, un monde végane sera une excellente chose pour l’environnement mais il pourrait aussi mettre en grande difficulté, à terme, certains systèmes de production locaux. Par ailleurs les solutions d’habillement végane (sans cuir, sans laine, etc.) reposent beaucoup sur le plastique (faux cuir, nylon, polyester), un matériau dérivé du pétrole. Cela tirera très fort sur les réserves de pétrole, déjà proches de l’épuisement, ce qui posera évidemment problème. Les solutions ? Le coton, mais c’est une culture qui demande beaucoup d’eau (et de pesticides quand il n’est pas bio) et on pourra difficilement produire plus de coton sans dégâts environnementaux. Chez nous, une partie de la solution reposera sur la culture du lin et du chanvre, mais il faudra en cultiver énormément.

Dans les pays en développement, ce sera plus compliqué. En effet, dans ces régions, le bétail est encore une source de revenus et de capital essentielle pour des familles modestes. Il faudra des alternatives économiques viables. La solution n’est pas toute trouvée, à moins d’un énorme mouvement international de réduction de la pauvreté avec un accès massif à l’éducation pour tous et des modifications radicales du système économique mondial. Donc, les conséquences économiques de la disparition de l’élevage sont difficiles à évaluer, il y a encore trop d’incertitudes, surtout dans les pays en développement.

« Une alimentation végane équilibrée permet de réduire massivement les maladies le

cardiovasculaires, l’obésité,

diabète,

certains

cancers.

Huit

millions de vies pourraient être sauvés, essentiellement dans les pays du Nord. »

Conclusion

Économie

Santé

Globalement, le prix de certaines céréales pourra baisser. Aujourd’hui, 40 % de la production mondiale sert à nourrir le bétail, ce qui tire les prix à la hausse. Dans un monde végane, les céréales iront directement dans l’assiette des humains. Ce sera une bonne nouvelle pour lutter contre la faim dans le monde ! Cependant, dans nos pays, un grand nombre d’éleveurs devront se reconvertir vers une autre activité agricole, dans l’agroécologie, par exemple. Pour que la transition se fasse sans mettre sur la paille des milliers de producteurs, il faudra des aides des pouvoirs publics.

Une alimentation végane est bonne pour la santé. En Europe, nous pouvons trouver une grande variété d’aliments, ce qui nous permet de combler tous nos besoins. Dans les pays qui sont déjà affectés par la malnutrition, en revanche, le véganisme risque d’aggraver certaines carences dans un premier temps. Il faudra développer massivement la culture des légumineuses qui sont riches en protéines. En outre, les légumineuses fixent des nutriments très importants dans le sol, ce qui permet aux autres plantes de pousser sans engrais chimiques. Une solution alimentaire et écologique très intéressante.

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Ceci dit, une alimentation végane équilibrée permet de réduire massivement les maladies cardiovasculaires, l’obésité, le diabète, certains cancers. Huit millions de vies pourraient être sauvés, essentiellement dans les pays du Nord. Aux États-Unis, la consommation de viande coûterait aujourd’hui 314 milliards de dollars en soin de santé. Moins de maladies, ça veut dire moins de dépenses de sécurité sociale et donc moins d’impôts. Dans les pays industrialisés, la population 100 % végane sera indéniablement en meilleure santé qu’aujourd’hui. En revanche, dans les pays du Sud où 2 milliards de personnes souffrent de la faim ou de la malnutrition, la suppression des sources de protéines animales poserait des problèmes à court terme. Cependant, consommer moins de viande est également vital pour ces pays. C'est à la fois un enjeu climatique et sanitaire. En effet, alors qu'une partie de ces pays subit déjà les effets de la crise climatique, réduire la consommation de viande à l'échelle de la planète pourrait aider à contenir le problème. Par ailleurs, le nombre croissant de maladies cardiaques et de cancers dans ces pays est notamment lié à la consommation accrue de viande.

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Même s’il est très difficile de dire à quoi ressemblerait un monde 100 % végane, il est certain que le véganisme apporterait beaucoup de solutions aux problèmes que nous rencontrons aujourd’hui en matière d’environnement et de santé. Reste à veiller à ce que les populations des pays en développement ne soient pas lésées et à faire en sorte que l’économie puisse absorber un tel bouleversement.

Alexandra d’Imperio, Journaliste scientifique Article tiré de son blog Le Troisième Baobab.

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DOSSIER / 02

VÉGANISME, REGARDS SUR CE MODE DE VIE

VÉGANES ET ÉCOLOGISTES même combat ?

Parmi les raisons invoquées pour défendre le véganisme, sa dimension écologique est fréquemment citée. En effet, un régime végane possède généralement un faible impact environnemental lorsqu’il est comparé à la plupart des autres régimes alimentaires. D’ailleurs, beaucoup de militant·es écologistes connu·es, de Leonardo DiCaprio à Greta Thunberg, se déclarent véganes. Il semble donc que le véganisme soit largement compatible avec la démarche écologiste.

Cependant, les motivations premières du véganisme ne sont pas écologistes : ce n’est pas d’abord pour l’environnement qu’il faudrait abolir l’élevage industriel, mais avant tout par respect de l’animal qui est un être sentient1. Bien sûr, le souci de l’animal et celui de la planète cohabitent, à divers degrés, chez la plupart des personnes sensibilisées par ces questions, mais il s’agit bien de deux préoccupations différentes. Et nous allons voir que sur certaines questions (nous allons en mentionner trois), un conflit peut surgir entre ces deux sensibilités.

Diminuer ou bannir la consommation de produits d’origine animale ? On pourrait énoncer le principe éthique de l’écologisme comme suit : il faut agir de façon à préserver les conditions qui permettent aux êtres humains et aux autres formes de vie de se déployer sainement2 dans le présent et dans le futur. Ce principe seul n’implique pas que l’on abolisse l’élevage ou la consommation de produits animaux : il suffirait de réduire cette consommation à un niveau soutenable pour la planète, un niveau qui dépendrait d’ailleurs de la taille de la population humaine. C’est pourquoi les écologistes ne sont pas tous des défenseurs d’un véganisme strict ; certain·es encouragent seulement à manger (drastiquement) moins de viande de sorte à revenir à une empreinte écologique globale inférieure à une planète (ce qui était en moyenne le cas il y a cinquante ans, au niveau mondial).

Par contre, du point de vue du véganisme, tout élevage est par principe condamnable, et le fait qu’il puisse être respectueux de l’environnement ou même du bien-être des animaux durant leur courte vie n’y change rien. Un animal d’élevage reste un être sentient destiné à finir dans une assiette, ce qui viole son droit fondamental (que lui reconnaissent les véganes) à vivre pleinement sa vie. On constate donc que la question des élevages dits « éthiques » ou « respectueux de l’environnement » peut opposer les véganes et certains écologistes. Inversement, il arrive que le véganisme soit critiqué sur base de considérations environnementales. Par exemple, on déplore fréquemment que certains produits étiquetés « vegan » soient hautement transformés, contiennent des ingrédients réputés désastreux pour l’environnement. De très grands groupes industriels investissent dans l’offre de protéines végétales variées. Certes, on peut être végane et critiquer ce type de produits, mais la forte croissance économique de ce secteur semble indiquer que les consommateurs de produits véganes s’en accommodent malgré tout. Les véganes et les écologistes ne semblent donc pas avoir nécessairement les mêmes priorités.

« On déplore fréquemment que certains produits

étiquetés

hautement

«   vegan  » soient

transformés,

contiennent

des ingrédients réputés désastreux pour l’environnement. » 1

Capable de ressentir les émotions, la douleur, le bien être, etc. et à percevoir de façon subjective son environnement et ses expériences de vie (Larousse, 2020).

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© Jean-François Vallée

Les animaux sont-ils tous égaux ? Pour les véganes, tout être sentient, quelle que soit son espèce, possède une irréductible valeur morale ; il s’agit là du principe fondamental de la position dite « antispéciste ». Par contre, pour les écologistes, il arrive fréquemment qu’un animal voie sa valeur varier selon qu’il fait partie d’une faune indigène ou exotique. Ainsi, la bernache du Canada est considérée comme une espèce exotique invasive dans nos contrées, car non seulement sa présence perturbe les activités humaines (par exemple, ses déjections salissent les cultures et les gazons de golf…), mais elle est aussi en compétition avec des espèces indigènes d’oiseaux d’eau. Ces raisons expliquent le déploiement, ces dernières années et au nom de la préservation de l’environnement, de campagnes d’éradication de cette bernache (notamment en les chassant en période de mue postnuptiale, lorsque les individus sont incapables de voler). Pourtant, du point de vue antispéciste, ces raisons ne justifient pas qu’on réserve un tel sort aux bernaches. En particulier, à l’encontre de ce que semblent penser beaucoup de naturalistes, le simple fait qu’elles ne soient pas indigènes ne devrait pas diminuer la valeur de leur vie. Un autre exemple est celui des individus d’une espèce menacée d’extinction. En 2018, Sudan, le dernier rhinocéros blanc mâle du Nord, est mort sans laisser de progéniture, ce qui rend inéluctable l’extinction de sa sous-espèce. Les écologistes du monde entier ont déploré ce drame, en appelant au réveil des consciences sur la préservation de la faune sauvage. Pourtant, du point de vue antispéciste, la mort de ce rhinocéros, qui a rendu son dernier souffle entouré d’amour et de soin, est moins grave que celle de toute vache d’élevage lors de son

abattage : le simple fait que le rhinocéros appartienne à une espèce menacée ne devrait pas lui conférer plus de valeur qu’à une vache, les deux étant sentients au même titre. Or, les efforts déployés pour sauver le rhinocéros blanc du Nord ont été gigantesques (on explore actuellement la piste d’une fécondation in vitro pour préserver cette sous-espèce), alors qu’en comparaison, on continue à abattre plus de 2000 animaux d’élevage par seconde. La posture végane rejette donc la pertinence de certaines considérations extrêmement importantes pour les écologistes en général, comme la provenance ou la santé globale d’une espèce.

La nature est-elle un modèle à suivre ? Un troisième point de désaccord, plus profond, réside dans la critique répandue que font les véganes antispécistes de l’idée, largement partagée par les écologistes, selon laquelle « la nature fait bien les choses ». L’adhésion globale des écologistes à cette idée se manifeste par le respect et l’admiration qu’ils et elles ont pour la nature dite « sauvage ». Beaucoup d’entre elleux se réjouissent de la création d’une nouvelle zone naturelle protégée, et plus elle se rapproche de la réserve dite « intégrale » (où l’intervention humaine est minime), plus iels sont susceptibles de s’en réjouir3.Le respect global de la nature par les écologistes se manifeste aussi par le respect des processus et des cycles naturels qui rythment la vie d’un écosystème, ce qui inclut notamment les phénomènes de 3

Mentionnons par exemple l’actuel projet Nassonia, qui a pour objectif de « renaturer le massif forestier de Saint-Michel-Freyr » (au sud de la Belgique) afin de le rendre « plus libre et sauvage ». Cf. le site internet du projet : <http://nassonia.pairidaiza.eu>.

Il faudrait bien sûr définir le sens de « sainement », une tâche que nous n’aborderons pas dans ce texte.

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VÉGANES ET ÉCOLOGISTES : MÊME COMBAT ?

DOSSIER / 03

VÉGANISME, REGARDS SUR CE MODE DE VIE prédation. Les écologistes y voient généralement une fonction régulatrice essentielle de l’écosystème qui assure son équilibre et sa bonne santé. Supprimer un prédateur naturel, c’est retirer une pièce du puzzle qui peut entraîner l’effondrement de l’écosystème entier, au point qu’il faille parfois réintroduire artificiellement ce prédateur pour sauver la situation4. Certains antispécistes, toutefois, voient les choses d’un tout autre œil. Loin d’être admiratifs du monde sauvage, ils attirent l’attention sur l’omniprésence de la souffrance animale, la plupart des proies agonisant longuement pendant qu’elles sont dévorées vivantes. De plus, la vie sauvage ne paraît « libre » qu’aux yeux des humains qui y voient un symbole d’évasion, car en réalité, elle serait plutôt une vie d’angoisse permanente pour les animaux. Par conséquent, du point de vue antispéciste, rien ne justifie qu’il soit préférable de laisser faire la nature ou de prendre modèle sur elle ; la seule chose qui compte est de minimiser les souffrances vécues par les êtres sentients, quitte à intervenir activement pour modifier l’écosystème. Si un écologiste voit dans un lion qui dévore une gazelle un processus sain du cycle de la vie, certains animalistes y voient une personne en danger que nous devrions en principe secourir.

« Certain·es

auteur·es

antispécistes

dénoncent l’hypocrisie de ceux qui critiquent

la

«

non-naturalité

»

foi, dont le but véritable serait de préserver « ce que l’on a toujours fait », à savoir manger du steak. Entre les écologistes partisan·es de la « nature » et les animalistes qui en dénoncent l’idéologie, nous voyons que le fossé n’est pas anodin.

Le sujet d’actualité majeur du véganisme est la critique de l’élevage industriel, qui rejoint largement la critique écologiste des modes de production de nourriture. Mais cette convergence cache une divergence potentielle au fur et à mesure que les choses progressent et que de nouvelles questions sont abordées. On pourrait déplorer ce conflit latent entre l’animalisme et l’environnementalisme. Mais d’un autre côté, on pourrait également s’en réjouir car il s’agit peut-être d’une opportunité pour continuer à mettre en question nos principes. Il est difficile, pour des mouvements contestataires, d’être critiques à la fois vis-à-vis de la pensée commune et vis-à-vis d’eux-mêmes, car critiquer autrui exige souvent d’être soi-même convaincu·e par ses propres idées. Bien sûr, le dernier mot sera laissé aux citoyens et citoyennes que nous sommes, dans notre quête d’un « juste milieu » entre ces tendances idéologiques dont la radicalité constitue à la fois une vertu, et un défaut.

Bao Long Dang Van, Animateur volontaire au SCI

Les nomades philosophes (https://www.nomadesphilosophes.com/)

véganisme (...) mais qui ne se gênent pas de porter des lunettes, de conduire des voitures ou de prendre un médicament «

Cette posture se cristallise dans la critique de l’idée de « nature », critique qui caractérise notamment la tradition antispéciste française. Selon cette dernière, la vénération du « naturel » ne serait qu’une idéologie à la mode sans fondement rationnel permettant de légitimer certaines souffrances animales. Certain·es auteur·es antispécistes dénoncent l’hypocrisie de ceux qui critiquent la « non-naturalité » du véganisme (en pointant du doigt les risques de carences et le caractère industriel des compléments alimentaires) mais qui ne se gênent pas de porter des lunettes, de conduire des voitures ou de prendre un médicament « chimique » dès qu’ils tombent malades. Pour ces auteur·es, l’appel du « naturel » ne serait qu’un réflexe argumentatif, empreint de mauvaise 4

POUR ALLER PLUS LOIN » Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier, Pierre Sigler (dir.), La révolution antispéciste, Paris, Presses Universitaires de France, 2018. » John B. Callicott, In Defense of the land ethics : Essays in Environmental Philosophy, Albany, State University of New York Press, 1989. » Georges Chapouthier et al., La question animale : Entre science, littérature et philosophie, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011. Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pur/38489>.

Un exemple célèbre est la réintroduction en 1995 du loup dans le parc national américain du Yellowstone qui souffrait de la prolifération des ongulés (wapitis, bisons, cerfs, etc.) et de ses impacts, directs ou indirects, sur l’ensemble du système.Les loups y avaient été décimés par l’homme en 1920, et leur retour a spectaculairement rétabli l’équilibre global des lieux. Cf. Mark S. Boyce, « Wolves for Yellowstone: dynamics in time and space », Journal of Mammalogy, Vol. 99, No. 5 (2018), pp. 1021–1031. Disponible sur internet : <https:// doi.org/10.1093/jmammal/gyy115>.

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pour préserver sa santé ?

Que penser ?

du

chimique » dès qu’ils tombent malades.»

FAUT-IL MANGER DES ANIMAUX

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En 2005, l'Agence spatiale européenne a communiqué sur la façon d'alimenter six cosmonautes qui devraient aller sur Mars. Produire de la nourriture dans l’espace étant problématique, l'Agence a conçu des menus 100 % végétaux. Pourquoi, dès lors, ce qui est bon pour les cosmonautes, devant être au top de leurs performances, ne le serait-il pas pour la population en général ? Nous avons cherché dans les écrits et interviews du Dr Jérôme Bernard-Pellet, médecin et spécialiste de l’alimentation végétalienne, afin d’en savoir plus sur le régime végétalien et son impact sur la santé.

Qu’est-ce que l’alimentation végétalienne ? Ce type d’alimentation exclut tout produit issu de l’exploitation animale, provenant aussi bien d'animaux morts (viande, poisson, crustacés, présure, etc.) que d'animaux vivants (produits laitiers, œufs, miel, etc.).

Manger tout végétal n’est-il dangereux pour la santé ?

pas

En 2013, la preuve a été établie qu’une alimentation végétalienne fait baisser la mortalité globale toutes causes confondues1. L’étude du Dr Orlich montre que le risque de décès est moindre de 15 % chez les véganes que chez les omnivores et moindre de 9 % chez les végétariens que chez les omnivores. Une alimentation végane est donc meilleure pour la santé qu’une alimentation végétarienne, elle-même meilleure pour la santé qu’une alimentation omnivore. L’augmentation de l’espérance de vie n’est que le reflet de l’effet préventif sur les maladies cardiovasculaires, les cancers du côlon et de la prostate, le diabète de type 2. L’alimentation végétalienne agit aussi positivement sur d’autres facteurs de risques : hypercholestérolémie, hypertension artérielle et obésité. Ces bénéfices sont décrits dans un document de référence internationale. Selon l’Académie de nutrition et de diététique, la plus grande association de nutritionnistes au monde, « Les alimentations végétarienne et végétalienne sont saines, adéquates sur le plan nutritionnel et peuvent être bénéfiques pour la prévention et le traitement de certaines maladies... Ces alimentations sont appropriées à tous les âges, en particulier la grossesse, l'allaitement, la petite enfance, l'enfance, l'adolescence, le troisième âge, et pour les sportifs2». Autre découverte récente interpellante : il y a 40 % 1

Orlich, M. J., et al., Vegetarian Dietary Patterns and Mortality in Adventist Health Study 2, JAMA Intenal Medicine, 2013, vol. 173, n° 13, p. 1230-1238

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Craig, W. J. et Mangels, A. R., Position of the American Dietetic Association : Vegetarian Diets, Journal of the American Dietetic Association, 2009, vol. 109, n° 7, p. 1266-1282. La traduction française de la position de l’Académie de nutrition et de diététique est disponible sur le site https://www.vegetarisme.fr/wp-content/uploads/2017/02/ Vegetarisme-Position-2016-AND-version-francaise-1.pdf

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La pyramide alimentaire végétarienne et végétalienne. C'est la quatrième pyramide alimentaire publiée par Oldways (association à but non lucratif concernant la santé aux Etats-Unis).

de risques de cataracte en moins chez les végétaliens que chez les grands mangeurs de viande. Les végétariens ont un risque de cataracte réduit de 30 %3. C’est un autre cas de figure où le végétalisme fait mieux que le végétarisme sur la santé.

Comment avoir une végétalienne équilibrée ?

alimentation

L’alimentation végétalienne emploie en majorité six groupes alimentaires : légumes, fruits, céréales complètes, légumineuses, oléagineux et graines. Les légumineuses devraient constituer l’épine dorsale de toute alimentation, végétalienne ou pas, car elles sont riches en protéines et une source appréciable de fer, de zinc, de calcium et de fibres.

Où trouve-t-on les protéines dans les végétaux ? Dans les légumineuses, les céréales et les oléagineux. Si vous n’avez pas de problèmes de santé, vous n’avez presque aucun risque de manquer de protéines. Le problème le plus fréquent est en réalité leur excès, y compris chez les végétaliens. 3

Appleby, P. N., et Key, T. J., Diet, Vegetarianism, and Cataract Risk, The American Journal of Clinical Nutrition, 2011, vol. 93, n° 5, p. 11281135.

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RÉGIME VÉGANE ET SANTÉ

Les protéines animales seraient meilleures pour la santé... que faut-il en penser ? C’est faux. Les études montrent que s’alimenter essentiellement de protéines végétales est bénéfique pour la santé. En revanche il est vrai que les protéines animales ont en général une proportion en acides aminés4 essentiels plus proche de l’optimum théorique. En pratique, la plupart des Occidentaux mangent trop de tout, notamment de protéines. Au final, l’excès de protéines doit plus vous inquiéter que cette notion de « qualité » des protéines. Il n’y a aucune preuve de la supériorité des protéines animales sur les protéines végétales, comme l’a démontré le Dr Young5, chercheur de renommée internationale spécialisé dans les protéines. Au contraire, les protéines végétales ont des propriétés spécifiques qui expliquent en partie la moindre fréquence des maladies cardiovasculaires chez les végétariens. Le professeur Colin Campbell, un des spécialistes mondiaux de la nutrition, a démontré qu’un régime alimentaire riche en protéines d’origine animale augmente de façon spectaculaire l’initiation des tumeurs cancéreuses, alors qu’un régime à base de végétaux la fait diminuer6. Au final, on a le droit de dire que les protéines végétales sont globalement de meilleure qualité que les protéines animales.

Où trouver le fer dans les végétaux ? Dans les céréales complètes, les légumineuses et les fruits oléagineux. Il y en a en quantité significative dans beaucoup de légumes et certains fruits. Le fer d’origine animale pose problème. En effet, il y a tout lieu de penser que le pouvoir oxydant de ce type de fer favorise le cancer du côlon.

Doit-on craindre des carences en certains nutriments ? Quelques nutriments sont plus difficiles à trouver dans les végétaux. Il faut néanmoins relativiser le risque de carences car il y a aussi des nutriments plus faciles à trouver dans l’alimentation végétale. La crainte des carences nous concerne tous, omnivores, végétariens et végétaliens. Cette peur vient surtout du fait que le végétalisme est encore très minoritaire. Appartenir à une majorité donne l’impression de ne pas devoir se poser la question. Il n’est pas légitime de « craindre » plus l’alimentation végétalienne que l’alimentation omnivore car l’espérance de vie des végétaliens est plus élevée.  Les acides aminés sont les petites briques qui constituent les protéines. Les acides aminés essentiels, quant à eux, ne peuvent pas être fabriqués par l’organisme humain, ceux-ci doivent donc être impérativement apportés par notre alimentation. 5 Young, V. R. et Pellet, P. L., Plant Proteins in Relation to Human Protein and Amino Acid Nutrition, The American Journal of Clinical Nutrition, 1994, vol. 59, n° 5, p. 1203S-1212S. 6  L’enquête Campbell, ouvrage publié en 2005 et rédigé par T. Colin Campbell, professeur américain de biochimie nutritionnelle et son fils, Thomas M. Campbell, examine la relation entre la consommation de produits animaux et des maladies, telles que les cancers du sein, de la prostate, et du gros intestin, le diabète, les maladies coronariennes, l'obésité, les maladies auto-immunes, l'ostéoporose, les maladies dégénératives du cerveau et le syndrome maculaire. Les auteurs s'appuient sur les données d’une étude comparative des taux de mortalité de douze types de cancer différents en Chine rurale et aux États-Unis sur une période de vingt ans, ainsi que sur plusieurs centaines d'études. 4

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DOSSIER / 04 Mais par exemple, qu’en est-il de la vitamine B12 ?

VÉGANISME, REGARDS SUR CE MODE DE VIE

La vitamine B12 est nécessaire notamment pour fabriquer les globules rouges ainsi que pour maintenir en bonne santé le système nerveux. Il est très difficile de trouver cette vitamine dans les végétaux. Les animaux ne sont pas capables de la fabriquer eux-mêmes. Dans la nature, elle est produite par des bactéries. Plus de 90 % de la vitamine B12 produite en usine dans le monde sert à l’alimentation du bétail dont l’alimentation en est carencée. Quand nous mangeons des produits d’origine animale, l’animal sert donc d’intermédiaire entre les usines qui produisent la vitamine B12 et nous. Les végétaliens choisissent de consommer directement cette dernière sous forme de supplément.

LE VÉGANISME,

Enfin, où trouver les oméga-3 si on ne mange pas de poisson ? Les oméga-3 sont un type de lipides essentiels pour le fonctionnement du cerveau, du système cardiovasculaire, de la rétine et ils ont un rôle anti-inflammatoire. L'organisme humain a absolument besoin des oméga-3 et ne peut les produire lui-même ; il doit donc les trouver dans l’alimentation. Les végétaux apportent pour l’essentiel une seule catégorie d’oméga-3, celle à chaîne courte (ALA). L’organisme peut fabriquer les oméga-3 à chaîne longue, l’EPA et le DHA, à partir de l’ALA mais en quantité que certains considèrent comme insuffisantes. Cette question n’est pas complètement résolue. Notez que les poissons gras préconisés comme source d’EPA et de DHA sont incapables de les fabriquer ; ils les obtiennent en mangeant des microalgues. Les végétaliens consomment des sources directes d’EPA et de DHA sous forme de compléments alimentaires contenant ces microalgues. Par ailleurs, les poissons sont souvent contaminés par des polluants. De plus, l’épuisement de la ressource halieutique dû à la surpêche remet en cause la consommation de poisson comme source d’EPA et de DHA. N’ayant pas ces inconvénients, les microalgues sont une source très intéressante d’oméga-3 à chaîne longue.

En conclusion ? Se passer de viande est possible, mais en plus c'est bénéfique pour la santé. Une alimentation végétale est l'une des mesures de médecine préventive les plus efficaces qui soit. Elle augmente l’espérance de vie et améliore la qualité de vie en prévenant de nombreuses maladies. Il n’est donc pas nécessaire de manger les animaux pour être en bonne santé !

Merci au Dr Jérôme Bernard-Pellet.  Luc Henris  Militant antispéciste et permanent au SCI

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une utopie occidentale ? L’accès à la viande ou au poisson est, dans certains pays du monde, la seule possibilité d’avoir des protéines. Dans quelle mesure le passage universel au végétarisme ou au véganisme ne relève-t-il pas d’une utopie occidentale ?

Rien ne serait en effet plus détestable que de se placer, une fois encore, une fois de plus et une fois de trop, en position de donneurs de leçons arrogants, tentant d’infliger au monde entier notre nouvelle morale. Une évangélisation renouvelée, en somme ! Il me semble néanmoins que nous ne courons ici rien de ce risque, et ce pour plusieurs raisons.

des richesses, il demeurera impossible de trouver un point d’équilibre acceptable. Un monde sans animaux tués pour notre seul plaisir n’existera sans doute jamais. De même, sans doute, qu’un monde sans viol, sans torture et sans homicide. Faut-il pour autant renoncer à cet horizon ? Il ne faut pas confondre l’impossible de fait de le non-souhaitable en droit.

Premièrement, le fait est que les plus gros consommateurs de viande par habitant sont évidemment les pays occidentaux industrialisés. Prôner une extraction de cette industrie de la mort est donc bel et bien avant tout une adresse aux pays riches. Ils sont les premiers concernés et il n’est pas question de faire endosser prioritairement aux plus démunis la responsabilité de la situation actuelle. Ceci dit, les effets les plus dévastateurs de dérèglement climatique, engendré en grande partie par l’alimentation carnée, toucheront les pays en développement…

Quatrièmement, il est essentiel de ne jamais recourir à l’argument fallacieux qui consiste à interdire toute action dans la mesure où sa réalisation parfaite est impossible. Il est indéniable que vivre entraîne la mort d’autres vivants. Pour autant, cette indiscutable vérité n’a aucune légitimité à dénier toute pertinence à une démarche qui recherche l’évitement de cette mort et qui tente de minimiser la douleur. La dimension culturelle — et parfois cultuelle — du rapport à la mort et à la viande est effectivement très importante. Elle convoque histoire, traditions, croyances, phobies, angoisses, symboles et pulsions… Il n’est pas question de la balayer d’un revers de la main. Il est au contraire question d’y faire face. Il est question de s’atteler à ce chantier immense parce que rien ne serait pire que de continuer à ignorer ce dont l’abyssale urgence me semble aujourd’hui avérée. C’est d’abord une question de simple cohérence : presque aucun être humain ne cautionne réellement ce que son comportement induit de violences et de souffrances chez les autres vivants. Qui se réjouit réellement des deux milliards de cochons tués chaque année, sachant que la sensibilité et l’acuité affective des porcs sont aujourd’hui connues comme étant parmi les plus développées ? Commençons par le voir, seulement le voir.

Deuxièmement, le fait est, également, que même dans les zones plus pauvres, les animaux d’élevage doivent consommer des céréales ! L’argument demeure donc : puisqu’il faut 12 kilos de céréales par kilo de bœuf (que ce soit aux États-Unis ou Aurélien Barrau © Quantum poetry au fond du quart-monde n’y change rien), l’utilisation des céréales pour nourrir directement les hommes est nettement plus efficace et rationnelle, même en ignorant le calvaire qu’endurent les animaux. Remarquer que les animaux souffrent partout et que leur élevage est partout essentiellement inefficace pour subvenir aux besoins biologiques des hommes n’est pas faire preuve de colonialisme intellectuel, c’est énoncer une vérité vérifiable par quiconque s’en donne les moyens. Troisièmement, il faut penser l’alimentation à l’échelle planétaire, comme beaucoup d’autres questions, dans une optique de répartition des ressources. Tant qu’une très petite proportion des hommes détiendront une très grande majorité

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Aurélien Barrau Astrophysicien et chercheur

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IL N'Y A PAS DE VIANDE HEUREUSE

DOSSIER / 05

VÉGANISME, REGARDS SUR CE MODE DE VIE

Il n'y a pas

DE VIANDE HEUREUSE Un courant apparaît aujourd’hui qui revendique la fin de l’élevage industriel et la défense des éleveurs biologiques. En revenant à une forme d’élevage plus traditionnelle, on trouverait ainsi la solution au problème éthique. Pour les tenants de cette croyance, il conviendrait de consommer « moins de viande, mais de meilleure qualité », de manger plutôt de la viande issue de l’élevage extensif, et tout irait bien. Mais ce point de vue changera-t-il réellement les choses ? © Sabina Jaworek

Selon leurs détracteurs, les antispécistes ne font pas de différence entre, d’un côté, l’élevage où les éleveurs aspirent à une mise à mort digne et, de l’autre, la production industrielle où les animaux sont abattus en très grand nombre, anonymement et à la chaîne. Si la réalité du monde de l’élevage est diverse et complexe, et que les conditions d’abattage, en ce qui concerne les petits éleveurs, sont plus respectueuses, c’est avant tout la légitimité de posséder le droit de vie et de mort sur les animaux qui est contestée par les antispécistes.

contrat, les dés sont pipés d’avance, tout ayant été voulu et décidé par les humains qui ont créé des races, mis en place des méthodes d’insémination artificielle, de traite, d’abattage, etc. Les animaux d’élevage n’ont tout simplement rien à dire dans cet arrangement. »

« Il ne faut pas se voiler la face, l’élevage, de quelque type qu’il soit, aura toujours le

Un contrat bien inégal

1  Élodie Vieille Blanchard, Révolution végane: inventer un autre monde, Editions Dunod, 2018.

© Sabina Jaworek

objectif

:

produire

une

marchandise dans le but de faire un bénéfice. Bénéfice qui se fera toujours

Plusieurs avantages sont avancés par les défenseurs des éleveurs biologiques : la sauvegarde de l’environnement, la qualité de la viande et la protection du bien-être animal. En réalité, l’élevage extensif n’est pas forcément meilleur que l’élevage intensif sur le plan de l’écologie. En maintenant en existence des races d’élevage on occupe des surfaces qui normalement seraient réservées aux animaux sauvages pour y vivre une vie en liberté. Autre problème : l’argumentation en défense de l’élevage qui repose sur l’idée qu’un accord tacite existerait entre les humains et les animaux d’élevage, contrat qui profiterait pleinement aux deux parties concernées. Mais comme le dit Élodie Vieille Blanchard, auteure de Révolution Végane1, « qui dit accord dit possibilité d’y souscrire ou pas. Or, dans ce

même

au préjudice de l’animal. » D’autre part, Aymeric Caron souligne que « le bien-être d’un animal implique le fait qu’il puisse être tel qu’il est présumé être. Son bien-être suppose donc qu’il soit laissé dans des conditions naturelles : en liberté, en groupe, avec l’organisation sociale qui en résulte, en compagnie de sa géniture dont il aura la charge et non pas un éleveur. »2 L’existence des animaux d’élevage répond-elle à leurs besoins fondamentaux ? Est-ce que les droits de ces animaux, entre autres à la liberté, à l’autonomie, et à ne pas subir de préjudice, sont respectés ? Dans les deux cas, il est évident que les conditions d’élevage, où les vies des animaux sont considérablement écourtées par rapport à leur espérance de vie, où les petits sont séparés de leur mère en ce qui concerne l’élevage laitier, et où la mort des animaux survient à l’issue d’une agonie insupportable, ne permettent pas de prétendre que le « contrat » soit acceptable pour les animaux.

2

Par ailleurs, Élodie Vieille Blanchard attire notre attention sur le fait que « l’élevage extensif n’épargne pas aux animaux une mort violente et douloureuse dans les abattoirs dont certains concernent de petites structures rurales mettant à mort des animaux provenant d’élevages biologiques »3. Il ne faut pas se voiler la face, l’élevage, de quelque type qu’il soit, aura toujours le même objectif : produire une marchandise dans le but de faire un bénéfice. Bénéfice qui se fera toujours au préjudice de l’animal. Il y a, en fait, un lien étroit entre les productions animales industrielles et l’élevage paysan le moins violent pour les animaux, entre lesquels il est impossible d’établir une démarcation imperméable. Par exemple, les veaux provenant des vaches laitières biologiques se retrouvent fréquemment dans des élevages traditionnels, où ils sont engraissés jusqu’à leur mort à un très (trop) jeune âge. Il en va de même en ce qui concerne les poules pondeuses issues d’élevages biologiques qui proviennent le plus souvent des mêmes couvoirs que les poules industrielles. Tous ces animaux endurent la même mort : ils sont abattus à la chaîne, généralement saignés encore conscients, toujours vivants, après avoir été « étourdis » au moyen d’un pistolet qui leur transperce le crâne, d’une pince qui les électrocute ou d’un gaz qui les asphyxie. Le bien-être animal dans les élevages extensifs est donc bien un mirage.

Vers une ploutocratie de la nourriture ? Autre question à laquelle Aymeric Caron nous invite à réfléchir : « il faut également prendre en compte que le développement des petits élevages aux dépens des élevages industriels mènerait à une baisse très importante de la consommation

Aymeric Caron, Antispéciste, Editions Don Quichotte, 2016.

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En 2016, au Royaume-Uni, la fondation Ahimsa Dairy a été fondée. Celle-ci réunit des fermes produisant du lait de vache sans recourir à l’insémination artificielle, sans séparer les petits de leurs mères, et sans abattre aucun animal, gardant ainsi les animaux durant toute leur vie, femelles et mâles. Évidemment, cela implique un coût de production très nettement supérieur à celui du lait issu de fermes traditionnelles et un prix de vente très élevé (environ 3,25 € le litre). Cependant, en aucun cas, ce modèle, applicable à l’échelle d’une structure comme celle de Ahimsa Dairy dont la production de lait est limitée, ne serait transposable à notre consommation laitière occidentale qui demande énormément d’espace en termes de terres arables. En conséquence, si l’on pense que la viande est une nécessité, alors il faudrait perpétuer l’élevage industriel. Il serait donc mieux d’ambitionner l’abolition de l’élevage, plutôt que d’appeler à la modération de notre consommation de viande et de produits d’origine animale.

Luc Henris Militant antispéciste et permanent au SCI

4  3

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de viande. En effet, ces petits élevages de famille ne sauraient à eux seuls nourrir les quelque 8 milliards d’habitants de notre planète en viande quotidienne ». « La viande, dont le prix augmenterait inévitablement, deviendrait donc un produit qui serait réservé à une élite, comme ce fut le cas dans le passé, lorsque seulement les plus riches pouvaient s’offrir de la viande. »4 Encourager l’élevage biologique reviendrait ainsi à favoriser l’émergence d’une ploutocratie5 de la nourriture.

Elodie Vieille Blanchard, op. cit.

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Aymeric Caron, op. cit.

5

La ploutocratie consiste en un système de gouvernement où la richesse constitue la base principale du pouvoir.

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UNE AGRICULTURE VÉGANE, C'EST POSSIBLE !

DOSSIER / 06

VÉGANISME, REGARDS SUR CE MODE DE VIE

UNE AGRICULTURE VÉGANE c'est possible !

Dans un monde sans exploitation animale, comment nourrir la population sans utiliser d’intrants chimiques, ni de sous-produits animaux comme le fumier ? C’est tout l’enjeu de l’agriculture végane dont le but est de faire la synthèse entre des concepts issus de l’agriculture biologique et d’autres venant de la protection animale.

L’agriculture végane est un mode de production agricole pratiqué sans aucun intrant d’origine animale, respectueux de l’environnement, qui cherche à être favorable aux animaux sauvages et à leur nuire le moins possible. Cette forme d'agriculture doit s'intégrer dans l'écosystème existant sans le bouleverser, en cherchant à le valoriser pour développer un milieu propice à une cohabitation entre l'être humain et les autres animaux, tout en préservant les intérêts personnels de chacun. Benoît Noël, agronome de formation, a récemment lancé son nouveau projet, la création de la ferme Vtopia, située à Liège. Nous l’avons rencontré pour qu’il nous parle de son initiative d’agriculture inspirée par des principes de non-violence, de coopération avec toutes les formes de vie.

Bonjour Benoît, peux-tu présenter le projet Vtopia ? C’est de l’agriculture à la fois participative et végane que la ferme Vtopia pratique. Ce sont deux pôles essentiels. L’aspect participatif est incarné dans deux dimensions spécifiques qui sont les chantiers participatifs et l’auto-cueillette. Les légumes sont produits par des volontaires qui viennent deux jours par semaine, le jeudi et le vendredi, dans le cadre de chantiers participatifs ouverts à tout le monde. Les légumes produits sont ensuite commercialisés en auto-cueillette. C’est-à-dire que les gens viennent, se servent, font le compte et paient ce qu’ils ont cueilli. Ils viennent quand ils veulent. Le système est basé sur la confiance. Nous pratiquons l’agriculture biointensive qui est très productive. Cette agriculture utilise des surfaces sous abri, des serres, l’irrigation, les technologies modernes, beaucoup de matières organiques végétales apportées au sol, etc.

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Qui sont les personnes impliquées dans le projet ? Les volontaires viennent du quartier. Il y a aussi les réseaux d’ami·es. Et également les coopérateurs·trices de Vtopia qui sont une vingtaine de personnes. Un certain nombre de ces personnes sont véganes. Chacun·e s’implique en fonction du temps qu’il ou elle est prêt·e à investir dans le projet.

Qu’est-ce qui t’as motivé à te lancer dans la création d’une ferme végane ? Plusieurs raisons m’ont amené à développer un projet d’agriculture végétalienne et agroécologique. D’abord, l’élevage, dont dépendent fortement les agricultures conventionnelles et biologique, est la première cause de dégradation de l’environnement. On estime que les émissions de gaz à effets de serre de l’élevage, si l’on prend en compte toutes les filières de la viande, du transport, de la production d’aliments pour les animaux, etc., s’élève à environ un tiers du total de ces émissions. Ensuite, il y a l’impact de l’élevage

« Il s’agit d’un renversement d’alliance. (...) À Vtopia, nous faisons alliance avec des prédateurs. Nous tâchons de favoriser des insectes prédateurs, des ravageurs des cultures en installant des

Benoît Noël © Vtopia

sur la biodiversité. Une étude récente publiée dans Nature, la plus prestigieuse des revues scientifiques, montre que les pratiques agricoles actuelles entrainent un effondrement sans précédent de la biodiversité, et notamment des insectes dont l'humanité dépend pour se nourrir. Ici, à Vtopia, nous nous sommes inspiré·es de l’agriculture du vivant1 pour développer un projet d’agriculture du vivant végane. Beaucoup d’agriculteurs et d’agricultrices pensent que l’agriculture fonctionne forcément main dans la main avec l’élevage. Ici à Vtopia, notre agriculture n’est pas une agriculture sans animaux, mais bien une agriculture avec des animaux libres. Les animaux de l’étang d’à côté viennent sur nos parcelles et éliminent les ravageurs des cultures. Nous n’avons donc pratiquement pas de limaces. Il y a également des oiseaux qui viennent nettoyer nos parcelles. Il s’agit donc d’un renversement d’alliance. L’agriculture, jusqu’à présent, a fait alliance avec des proies qu’on élève, le renard étant l’ennemi. À Vtopia, nous faisons alliance avec des prédateurs. Nous tâchons de favoriser des insectes prédateurs, des ravageurs des cultures en installant des arbres, des fleurs, etc., ou encore de favoriser les renards ou les hérissons, les chouettes, les batraciens, par exemple. Nous réalisons le projet du vivant, en complexifiant l’écosystème. Concrètement, cela signifie que nous associons énormément de cultures sur la même parcelle.

arbres, des fleurs, etc., ou encore de

Bon nombre d’agronomes considèrent que les systèmes agricoles les plus efficaces et les plus respectueux de l’environnement sont ceux qui allient cultures et élevage sur une même exploitation. L’apport en fertilisant d’origine animale, et notamment le fumier est-il, d’après toi, indispensable en tant qu’engrais ? 2 Au final, assez peu d’agronomes comprennent ce que disent les agriculteurs·trices. Certains comprennent notre démarche d’agriculture végane, mais ils ne comprennent pas le sens et l’intérêt de cette approche. Il y a vraiment un biais culturel qui fait que pour eux l’élevage demeure quelque chose de naturel et positif. Toutefois, aujourd’hui, nous avons la chance de pouvoir inventer une nouvelle agriculture, sans élevage. Ces moments sont rares dans l’histoire humaine. Il y a une convergence de facteurs qui fait que diverses opportunités s’offrent à nous aujourd’hui et nous permettent d’inventer une nouvelle agriculture, une agriculture végane, sans exploitation animale. Une série de technologies, de concepts et de compréhensions du sol nous permettent d’imaginer cette nouvelle agriculture. Tout cela est nouveau, ce qui explique sans doute pourquoi l’enseignement dans les écoles d’agriculture est encore et toujours basé sur les conceptions du passé.

favoriser les renards ou les hérissons, les chouettes, les batraciens, par exemple.»

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Ce type d’agriculture regroupe l'ensemble des pratiques basées sur la fertilité naturelle des sols. Le lien entre ces techniques agricoles et la valeur nutritive des produits a été démontré par différents experts.

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L’agriculture biologique dépend directement de l'agro-industrie, c'est-à-dire des élevages intensifs et des abattoirs, puisqu'il est autorisé d'épandre des fertilisants comme le fumier, ainsi que des sous-produits provenant des animaux exploités pour leur chair.

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UNE AGRICULTURE VÉGANE, C'EST POSSIBLE !

Je pense que cette nouvelle agriculture, sans élevage, sera bien plus efficace que les systèmes agricoles avec élevage qui sont pourtant déjà assez efficients. Pendant très longtemps, très peu de légumes poussaient dans nos contrées (carotte, chou…). Puis, petit à petit, l’être humain de chez nous a acclimaté un grand nombre de plantes qui venaient du Sud. Il a réussi, par exemple, à faire pousser du maïs ici, alors que le maïs est une plante tropicale. Même le blé ne vient pas d’ici. N’importe quel maraîcher de chez nous a au moins cent plantes différentes dans son exploitation, ce qui est tout simplement extraordinaire. Nous avons développé la production végétale de manière incroyable. Le développement considérable de notre capacité de production végétale nous permet aujourd’hui de nous nourrir en végétaux ici. Autre évolution au niveau des outils : les agriculteurs ne dépendent plus de la traction animale dès le moment où ils ont pu bénéficier de l’invention du tracteur. De nos jours existe toute une série de machines qui permettent de faucher le foin, sans devoir faire appel à l’aide des animaux. Par exemple, nous avons maintenant le broyeur à branches qui permet de compacter des déchets et qui a été inventé dans les années 1950. Cette machine rend disponible une matière qui est incroyable pour nourrir le sol vivant3. À la ferme Vtopia, nous avons des systèmes de production bio-intensifs avec énormément de plantes. Nous utilisons de l’herbe fauchée comme source d’aliment pour la vie du sol et pour les plantes en tant que source d’azote. Nous employons également des branches d’arbres broyées. Car le meilleur producteur de carbone, et donc d’aliment pour la vie du sol, c’est l’arbre. Cette technique, appelée BRF (bois raméal fragmenté), consiste à pailler le sol sur une faible épaisseur de fins rameaux de bois vert hachés qui ont la capacité de recréer rapidement de l’humus grâce aux mycorhizes – le résultat de l'association entre des champignons et les 3

Le sol vivant est un lieu où se rencontrent les champignons microscopiques souterrains, les vers de terre, bactéries et petits animaux décomposeurs qui, au contact de matière organique, vont créer la vie du sol.

UNE AGRICULTURE VÉGANE, C'EST POSSIBLE !

« Actuellement l’agriculture n’est pas rentable.

Les

agriculteurs·trices

en

Wallonie produisent généralement à prix coûtant et leur salaire dépend des primes. Les gens ne paient pas le prix juste des denrées agricoles. »

© Morgane Moriau

racines des plantes – qui s’y développent. Autrefois, la seule façon de valoriser les branches était de les brûler. Ici, notre technique permet d’obtenir énormément de carbone afin de nourrir le sol. Il s’agit d’une véritable révolution. En effet, à l’échelle de l’histoire de l’agriculture, estimée à 12.000 ans, cette découverte faite dans les années 1970 est très récente. Nous arrivons donc à fertiliser organiquement nos sols avec du végétal uniquement. En fin de compte, nous by-passons la vache, qui est une perte d’énergie et une source importante d’émissions de CO2. Dans une ferme classique, on cultive des herbages que l’on donne à des vaches, qui produisent du fumier, dont on se sert pour cultiver des légumes. Nous, nous donnons directement le foin aux vers de terre.

L’agriculture végane est-elle rentable du point de vue économique ? Actuellement l’agriculture n’est pas rentable. Les agriculteurs·trices en Wallonie produisent généralement à prix coûtant et leur salaire dépend des primes. Les gens ne paient pas le prix juste des denrées agricoles. Pourtant, autrefois, les ménages consacraient un budget bien plus conséquent pour les achats alimentaires. L’agriculture végane ne sera ni plus ni moins performante qu’un autre type d’agriculture. Cela dépend du terroir, certains étant plus adaptés à ce genre d’agriculture, comme par exemple les grandes plaines céréalières. Une autre question qui se pose est : « est-ce que l’on peut tous manger biologique, végane et pour pas © Morgane Moriau

cher ? » Pour le moment, l’agriculture végane est encore très minoritaire, très anecdotique. Celle-ci doit encore prendre sa place dans le marché. Il existe un label, celui de l’« agriculture biocyclique végétalienne ». Mais, en se voulant être le label de l’agriculture la plus exemplaire, celui-ci demeure négligeable et donc cher. C’est pourquoi je pense qu’il faut revoir ses objectifs à la baisse. Ce qui compte avant tout pour nous, c’est d’être végane et donc de proposer une agriculture végane, sans exploitation animale. C’est pourquoi nous ne voulons pas demander la labellisation « biologique ». Cela ne nous servirait pas à grand-chose. La labellisation biologique est plutôt centrée sur l’élevage. D’autre part, notre ambition n’est pas du tout d’aller vendre nos produits très loin. Les gens qui achètent nos produits ont vue sur le champ. Iels voient donc très bien qu’il y a zéro pulvérisation. Ce sont les entraves politiques qui nous empêchent de développer l’agroécologie, l’agriculture paysanne en Wallonie. Par exemple, les primes à l’hectare accordées aux agriculteurs permettant de faire baisser les prix, profitent aux grosses structures agricoles. C’est clairement une volonté politique. Pourquoi ne pas remplacer ces primes par des primes à l’emploi, comme c’est le cas dans d’autres secteurs économiques ?

À ton avis, une agriculture végane est-elle viable à grande échelle ? Absolument, une agriculture végane est réalisable à très grande échelle. Ceci dit, personnellement, je pense que l’avenir sera inclusif. Il y aura diverses formes d’agricultures qui coexisteront ensemble. Et on peut imaginer une place importante pour une agriculture végétalienne sur sol vivant. Il faut savoir qu’en Hesbaye, l’agriculture est déjà majoritairement végétalienne. On pourrait avoir une agriculture favorable à la biodiversité, aux externalités très positives qui stocke énormément de CO2, qui permet de produire de très bons produits végétaux. Tout cela est tout à fait possible à très grande échelle. À propos de l’élevage, j’ai un concept qui est simple : que l’on nourrisse les bêtes que l’on est capable de nourrir sur les herbages que l’on possède. Ainsi, le nombre de vaches existantes pourrait déjà être divisé par quatre. C’est évidemment la question qui fâche lorsqu’on demande à un agriculteur si son élevage est autonome. Et puis, si on arrêtait les importations d’aliments pour bétail, qui viennent généralement des États-Unis ?

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Le modèle de l’agriculture végane est-il transposable dans les pays dits du Sud, sachant que l’agriculture dans ces pays est fortement liée à l’emploi d’animaux ? J’ai beaucoup travaillé en Afrique. C’est un continent où souvent l’animal n’est vraiment pas bien intégré au système de production agricole. Chez nous, il y a de l’herbe toute l’année, tandis que là-bas ce n’est pas le cas. Il y a la saison des pluies. Dès lors pas de foin… Ce n’est donc pas très efficient d’y pratiquer l’agriculture avec élevage. Ici en Occident, il y a des politiques d’« aide au développement » afin d’exporter nos vaches, nos fromages ; ce qui est une aberration totale.

Quelles sont tes envies et tes souhaits pour le futur ? Commencé en juin 2020, notre projet est maintenant sur les rails. J’espère qu’il va se développer. Nous voudrions créer un modèle qui fonctionne et qui puisse être imité, adapté, par la suite. Mais le plus important, à mes yeux, au-delà du projet de ferme végane, c’est de créer ici un embryon de nouveau monde. Je voudrais qu’un tel projet amène à faire réfléchir à notre rapport au vivant, à notre rapport aux autres, à notre façon de fonctionner, aux pratiques de l’autogestion, d’agroécologie, d’accueil, etc. Nous vivons actuellement une situation dans laquelle beaucoup de gens sont désespérés face à l’effondrement auquel nous assistons. Nous voulons, en fait, en créant quelque chose de magnifique, d’inspirant, générer un levier de changement, une utopie…

Merci à Benoît Noël, initiateur du projet de la ferme Vtopia.

Propos recueillis par Morgane Moriau Amie du SCI

POUR ALLER PLUS LOIN » Les Cahiers antispécistes (n° 36) » L214 , L'agriculture biovégétalienne :  https://www.l214.com/agriculture biovegetalienne

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TÉMOIGNAGE

À LA DÉCOUVERTE DU JAPON

Japon

À LA DÉCOUVERTE DU JAPON et de sa culture

Je suis parti au Japon pendant plus de 70 jours grâce au SCI. Le Japon est un pays magnifique, il m’a toujours intrigué et je rêvais de pouvoir le découvrir un jour. J’ai découvert une culture que je ne connaissais pas et des paysages divers et variés. J’ai bien entendu été dans des villes importantes comme Tokyo mais j’ai aussi et surtout été dans des petits villages éloignés des grandes villes. C’est ainsi que j’ai pu connaître plusieurs aspects du Japon. Ce voyage m’a permis de m’évader de la vie que je vivais à Bruxelles et de vivre une vie différente de celle que je connaissais déjà.

© Yann Benavente

Les premières surprises Quelques jours avant mon premier voyage en solitaire dans un pays qui m’était inconnu à l’autre bout du monde, le (ou la) Covid-19 commençait à devenir une vraie préoccupation en Europe. Malgré tout je décidai de m’envoler vers Tokyo dans le but de participer à mes deux premiers projets de volontariat. Lors de mon arrivée, j’ai été déboussolé par beaucoup d’éléments, comme par exemple les toilettes atypiques, le décalage horaire et la découverte inattendue du faible niveau d’anglais des Japonais, une chose à laquelle je ne m’étais pas préparé. Le soir, dans le centre de Tokyo, je ne réalisais pas vraiment ce que j’étais en train de vivre, je marchais dans la rue en observant les lumières et les gens qui passaient comme si j’étais dans un film. Pendant mes premiers moments dans ce pays que je ne connaissais pas, je découvris dans le métro un échantillon de la culture japonaise : tranquillité et savoir-vivre.

Rencontres et vie de groupe à Himi Le lendemain de mon arrivée, je partais pour la préfecture de Toyama depuis la station principale de Tokyo où les gens marchaient dans tous les sens comme des fourmis. À mon arrivée dans la petite ville de Takaoka, j’ai rejoint les volontaires, un membre de l’organisation et l’hôte du projet qui nous a amené ensuite au petit village, Himi, et nous a montré la maison dans laquelle les volontaires et moi-même allions loger. Une magnifique maison traditionnelle.Ce jour-là et le suivant nous avons dû nous présenter à tous les habitant·es du village pour leur expliquer les raisons de notre présence car c’était la première fois que ce projet avait lieu et ils n’avaient pas l’habitude de voir des Européen·nes ou des jeunes Japonais·es venant des régions urbaines.

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À partir de ce moment-là, le projet commençait réellement. J’y ai fait la rencontre de personnes qui m’ont beaucoup apporté. Premièrement les volontaires, qui étaient toutes des filles, plus âgées que moi et japonaises sauf une, qui était espagnole. Elles m’ont tout de suite intégré et nous nous sommes très vite bien entendu·es ; je me suis rapidement senti à l’aise même si je ne les connaissais que depuis peu. La vie en communauté avec ces personnes était riche en échanges, en conversations et en apprentissages. Nous avons beaucoup discuté des différences culturelles et sociétales qui, souvent, me surprenaient. Par exemple les rôles du père et de la mère qui sont là-bas fortement prédéfinis ou le fait que les gens soient tellement introverti·es et timides, qu’il est quasiment impossible de voir un élève lever la main pour poser une question en classe. Puis il y a eu la rencontre avec les différentes personnes avec qui nous allions travailler. En commençant par le vieil homme qui cultivait des champignons, Rokuta-san, auquel je me suis beaucoup attaché. La barrière de la langue ne nous empêchait pas de rigoler et de créer une relation amicale. J’ai pu également bâtir un lien très fort avec les cultivateurs et cultivatrices de patates douces qui ont été très patient·es et pédagogues avec nous, j’avais le sentiment qu’ils voulaient vraiment nous transmettre leur savoir faire. C’était des personnes très généreuses, l’une d’elle, auteure de manga, m’a même offert deux de ses livres. Durant ce projet, j’ai développé une capacité à m’adapter à une vie correspondant à une culture très différente de la mienne.

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Travail et vie solitaire à Wazuka

Retour tumultueux

Mon second projet était très différent du premier que je venais de vivre. Alors que j’avais vécu en communauté pendant mon premier projet, j’attaquais le deuxième seul. C’était la première fois que j’éprouvais le sentiment d’être seul et loin de chez moi. Grâce à ça, j’ai appris à me débrouiller et à ne compter que sur moi-même. Malgré le fait que je vivais avec deux autres personnes dans la maison où je séjournais et que je m’entendais bien avec les habitant·es, on était loin de la vie en communauté que j’avais vécue durant mon premier projet. J’ai appris à me faire à manger, à faire des machines à laver, etc. Je travaillais dans des champs de thé et de riz dans le village de Wazuka, et j’avais deux jours de congé par semaine. Le travail était très fatigant et comme je n’avais jamais travaillé de ma vie, j’ai pu découvrir la vie d’un vrai travailleur. Un des habitants m’avait prêté un vélo et cela m’a permis de découvrir le village dans lequel je séjournais ainsi que ses environs.

Mon retour en Belgique a été compliqué. A cause du Covid, mon vol a été annulé et chaque fois que j’en prenais un nouveau, il était annulé à son tour. J’ai finalement pu rentrer chez moi. A mon retour, je me suis vraiment rendu compte de la différence culturelle entre les deux pays. Et comme les mesures sanitaires étaient très strictes en Europe, j’ai aussi vite été ramené à la réalité belge.

Alors qu’en Belgique des mesures drastiques étaient prises pour se protéger du Covid-19, au Japon ce n’était pas du tout pareil, surtout dans le village où j’étais. Je vivais une vie agréable et à ce moment-là, je ne connaissais pas encore le sens du mot confinement, je me sentais comme dans une bulle et je ne réalisais pas ce que pouvaient ressentir mes ami·es belges quand ils me racontaient ce qu’ils et elles étaient en train de vivre. Je pense que ce projet m’a permis d’acquérir plus de maturité et que j’ai pu en découvrir plus sur moi.

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Je pense que ce voyage m’a beaucoup apporté. Comme j’étais seul dans un pays inconnu, j’ai dû faire des efforts rapides pour m’adapter au changement. J’ai découvert une nouvelle culture, et des nouveaux paysages que je n’avais vus jusque-là que dans des films. J’ai créé des amitiés fortes et solides avec les gens que j’ai pu rencontrer durant mon séjour au Japon. Je me suis fait des souvenirs inoubliables et j’ai vécu des expériences extraordinaires. Il y a bien sûr eu des moments plus durs que d’autres mais cela fait partie de l’expérience et en surmontant ces moments j’ai grandi. J’ai réalisé que j’étais capable de me débrouiller seul dans un pays dont je ne maitrisais pas la langue et que je ne connaissais pas tant que ça. Je conseille à n’importe qui de se lancer dans ce genre d’expérience.

Yann Benavente Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

EXPÉRIENCE CES EN RÉPUBLIQUE TCHÈQUE

République Tchèque

Mon experiences CES

EN RÉPUBLIQUE TCHÈQUE Je m'appelle Livio, j’ai 26 ans et j’ai passé 8 mois en République Tchèque en tant que volontaire pour une petite association locale. Je suis parti dans le cadre du programme Erasmus+ du Corps Européen de Solidarité. Je vais ici vous partager une partie de mon expérience pour vous permettre de répondre à certaines questions et, pourquoi pas, vous encourager à participer à votre tour...

Outre le fait qu’après mes études je ne me sentais pas prêt à m’engager directement sur le marché du travail, plusieurs autres raisons m’ont poussé à choisir un voyage en volontariat pendant plusieurs mois. Les plus importantes étaient apprendre l’anglais, découvrir une autre culture et un autre style de vie, et j’avais besoin d’une transition après mes études. J’avais passé tellement d’années à l’école qu’à 25 ans le monde entier m’était toujours inconnu et avant de m’engager dans la vie active, j’éprouvais le besoin de me dépayser, de m’éloigner du quotidien, et de prendre du recul sur ma vie.

Découverte du travail et d’une autre culture Le projet que j’ai choisi avait comme thème la permaculture et l’artisanat. Il était situé en Tchéquie dans un minuscule village. Il nécessitait deux volontaires ; j’ai donc passé 8 mois à vivre dans une famille avec deux enfants et une autre volontaire venue d’Espagne. Vous expliquer dans les détails la nature de mon travail sur place n'aurait pas beaucoup de sens car chaque projet est unique et les contextes et conditions de chacun d’eux sont différents. Sachez simplement que ces projets sont très variés ; il y a des projets sociaux, environnementaux, éducatifs, culturels, etc. Dans leur grande majorité, ils ne requièrent pas de formation ni de compétences particulières en langue. © Livio Divan

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Pour ma part, j’ai découvert là-bas beaucoup de choses qui m'étaient totalement inconnues comme l’agriculture durable, la poterie, la sculpture sur bois, etc. Et à aucun moment on ne m’a reproché d’être un débutant. Les associations qui demandent des volontaires ne veulent pas seulement de la main d'œuvre, elles veulent aussi partager leur savoir-faire, et rencontrer de nouvelles personnes pour créer de nouvelles amitiés. Il ne faut donc pas s’inquiéter de débarquer sans formation, les gens le savent et le projet est adapté à cela.

« Être plongé dans une autre culture c’est plonger dans un véritable inconnu. Je

n’avais

jamais

vécu

une

telle

expérience : j’ai découvert, au travers de mes réactions et de ma façon de m’adapter, des facettes de ma personnalité. » Au-delà de l’apprentissage de l’anglais et des compétences pratiques que j’ai acquises au sein du projet, ces 8 mois m’ont aussi beaucoup apporté par le côté « international à long terme ». La découverte en immersion d’un pays, d’un peuple, d’une culture, est quelque chose qui permet de prendre du recul sur son éducation, sur son environnement social, et sur son regard sur le monde. Je m’y attendais et je n’ai pas été déçu ! En revanche, ce qui m’a davantage surpris, c’est à quel point cette expérience m’a permis de mieux me connaître moi-même. Se retrouver dans un environnement socioculturel complètement différent de celui dans lequel on a grandi est une expérience très particulière. Ce n’est pas comme déménager dans une nouvelle ville ou de changer d’école. Être plongé dans une autre culture c’est plonger dans un véritable inconnu. Je n’avais jamais vécu une telle expérience : j’ai découvert, au travers de mes réactions et de ma façon de m’adapter, des facettes de ma personnalité.

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© Livio Divan

Quelques conseils avant un départ Après avoir lu cela, vous avez sans doute compris que ce volontariat international a été salvateur pour moi dans un moment de ma vie où j’étais un peu au point mort. Cette expérience m’a apporté beaucoup et je souhaite à tout le monde de profiter de cette opportunité. Mais je tiens à vous mettre en garde sur certains points qui sont pour moi essentiels si vous souhaitez vivre une belle expérience :

» Soyez ouvert·e et prêt·e à vous remettre en question. Dans ce genre de projet, on se retrouve parfois dans des situations inattendues et étonnantes, qui bouleversent nos habitudes et notre regard, mais c’est la condition pour s’enrichir d’une autre culture.

» Identifiez chez vous d'autres besoins que le besoin d’apprentissage. Même si vous trouvez un projet dans un domaine qui vous intéresse beaucoup, il ne faut pas oublier que ce n’est pas des vacances et qu’en tant que volontaire vous ne serez presque pas payé pour votre travail. Donc même si l’apprentissage de tel ou tel métier vous intéresse, il est important de pouvoir vous nourrir d’autres choses pour ne pas être lassé du quotidien et ne pas vous sentir exploité·e. Par exemple, en plus de l’artisanat et la permaculture, je voulais apprendre l’anglais, découvrir une culture, faire des rencontres, etc. Ces différents objectifs m’ont permis de profiter pleinement de mes 8 mois de volontariat.

» Un conseil important pour moi : choisissez le projet, pas le pays ou la zone géographique. C’est vrai que le Corps Européen de Solidarité propose de nombreux projets mais si vous vous obligez à en choisir un en fonction du pays, vous risquez de vous retrouver dans un projet qui ne vous convient pas et une fois passée la joie de découvrir l’endroit,

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« Choisissez le projet, pas le pays ou la zone géographique. C’est vrai que le Corps Européen de Solidarité propose de nombreux projets mais si vous vous obligez à en choisir un en fonction du pays, vous risquez de vous retrouver dans un projet qui ne vous convient pas. » vous risquez de regretter votre choix. Prenez donc votre temps pour regarder tous les projets possibles, prenez contact avec les organisations si vous avez des questions, bref mettez toutes les chances de votre côté pour choisir ce qui vous correspond le plus.

» 8 mois, ça peut paraître très long, passée l’effervescence de la découverte. Et puis arrivent la perspective de la fin du projet et le retour au pays. Avec le recul (je suis rentré en Belgique depuis bientôt 3 mois), je me dis que 8 mois, dans ma vie, c’est très court et que cette expérience m’a apporté un bagage qui m’a nourri, solidifié pour aborder l’avenir professionnel et social. Oui, il y a eu des moments de blues, mais ils font partie de l’aventure : partir, c’est aussi être mis face à sa solitude, et apprendre à l’adopter. J'espère que ce petit témoignage d’un volontariat international a pu éveiller votre curiosité et, pour les personnes indécises, vous convaincre de vous engager à votre tour !

Livio Divan Volontaire au SCI

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INFORMEZ-VOUS

TÉMOIGNAGE

LE JARDIN DU CALME :

Thaïlande

Histoire d’un havre de paix en Thaïlande

LA BIBLIOTHÈQUE DU SCI chez vous !

Garden of tranquility. C’était le nom de ce lieu, un des lieux de projets de volontariat proposé par Daala, le partenaire thaïlandais du SCI. Était-ce tout à fait ce qu’on imagine d’un projet de volontariat ? Je ne sais pas trop, mais plein d’ingrédients d’une belle rencontre s’y trouvaient. D’abord il y avait cette belle petite maison en argile. C’était la bibliothèque, à 50 mètres de la maison principale, de l’autre côté d’un petit point d’eau où habitait le varan. Une bibliothèque atypique : octogonale, avec des bouteilles de couleur imbriquées qui faisaient office de puits de lumière et des dessins sculptés sur la façade, entourée de la terrasse que je balayais tous les jours religieusement et à côté d’une salle de bain extérieure où les fourmis se délectaient de mon dentifrice solide. Voilà ma maison, mon refuge. J’y côtoyais Khalil Gibran, Thích Nhất Hạnh et le Vieil homme et la mer. Et un grand gecko dont je voyais l’œil et les doigts dépasser sur le côté de la bibliothèque. Était-il chez moi ou étais-je chez lui ?

par moments, lorsque l’on discutait en anglais : de la philosophie, de la politique de nos pays… ou quand on cuisinait ensemble en fusionnant les cuisines européenne et asiatique. Naa m’intimidait au début, avec ses ongles longs et son regard profond, son long passé de moine et la position de père de famille détaché de l’agitation quotidienne. Le son de sa flûte ouvrait et clôturait les journées. Mais lors de nos conversations j’ai découvert ce que veut dire l’écoute profonde ; sans insistance, sans jugement, il écoutait tout entier et mes mots gagnaient de l’intelligence dans l’échange avec lui. Même si c’est moi qui avais tellement plus à apprendre de lui je sentais sa curiosité réelle et le plaisir du partage.

Le soir, après avoir lu sur ma terrasse, avec des petits geckos curieux qui claquaient la langue près des ampoules au-dessus de ma tête, après avoir écouté le jeu de flûte au loin de Nata, je me hâtais pour aller me coucher et écouter la nuit. Je m’endormais, les oreilles aux aguets de bruits inconnus. La forêt de bananiers et de cocotiers qui entourait la maison où, contrairement aux parcelles voisines, il n’y avait pas de pesticides, était le refuge de tout plein de petites bêtes et insectes. Plongée dans ce vacarme plein de vie, je sentais ces autres intelligences prendre possession de l’espace nocturne, de mon toit, fouiller dans la salle de bain et me regarder avec des yeux brillants. Avant l’aube arrivait l’apogée de sons qui me réveillait et la lumière du jour levant me © Sabina Jaworek donnait le courage de déverrouiller ma porte…

Nous avons réfléchi ensemble à la manière de voyager, en tant que touriste, et en tant que pèlerin·e. Quand on est touriste, on a des attentes qu’on veut satisfaire. On a l’image déjà préconçue de ce qu’on veut vivre, voir et découvrir, on exige… Du coup on est facilement exposé·e à la déception. En tant que pèlerin·e on reste ouvert·e à ce qui va nous arriver, on prend ce qui vient. Cette vision m’a donné l’espoir que cette attitude de pèlerin·e peut nous permettre de voyager différemment, de s’adapter aux différents contextes, même dans ce monde où échapper aux chemins du tourisme est si difficile… Ici je sentais que j’y échappais, pas toujours avertie sur ce qui se passe, mais en confiance.

J’étais dans une famille de trois personne, Haiku la fille, Jaa la mère et Naa le père. Leur vie était au ralenti à cette période de fin d’année et je me suis adaptée à leur rythme. Je les accompagnais pour les courses au marché, la visite chez la maman, le diner chez les amis, au supermarché, au café ou à la piscine. À la maison je faisais des tentatives pour me rendre utile, en arrosant le jardin, balayant les chemins entre les petites maisons, discutant en anglais avec Haiku et en plantant du morning glory au potager. J’étais seule et entourée, quelque part entre le monde des adultes et celui des enfants, ne comprenant pas les mots d’ici, toujours accompagnée pour explorer le monde extérieur, ayant peur des chiens omniprésents. Et toujours en me faisant gâter par toute sorte de desserts et sucreries, du riz sucré aux haricots dans les bambous, je devenais adulte

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Nous étions de parfaits inconnus mais ils m’ont accueillie sans faire des vagues et m’ont fait découvrir plein de choses. Ils ont réveillé ma curiosité pour la pratique de la démocratie profonde, la construction des maisons en argile, la situation politique en Thaïlande, la pratique de la méditation, la peinture à l’encre de Chine… Leurs petits déjeuners dont je n’ai pas encore percé le secret me manquent et comme je voudrais m’immerger dans les bruits de la nuit à nouveau… ! J’y repense souvent en me disant que l’Asie est redevenue lointaine, et je suis heureuse d’avoir eu la chance d’y faire ce plongeon.

Sabina Jaworek Permanente au SCI

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Nos 3 conseils du trimestre, à lire absolument !

Clit Révolution. Manuel d’activisme féminisme

Sarah Constantin et Elvire Duvelle-Charles, Edition des femmes – Antoinette Fouque, 2020. Dans ce manuel, les activistes Sarah Constantin et Elvire Duvelle-Charles orientent celles qui voudraient faire quelque chose de concret pour mettre en action leur féminisme. À base de conseils pratiques sur différentes méthodes et outils d’actions, les autrices donnent à chacune la possibilité d’agir, de l’invasion des réseaux sociaux à l’occupation de l’espace publique, en groupe ou en solo. Un manuel pratique pour guider la nouvelle génération de féministes dans l'activisme et leur expliquer comment, à partir d’exemples et chacune à leur niveau, elles ont les moyens de faire évoluer la société. À mettre entre toutes les mains, de 12 à 121 ans.

Des gens deriére ce beau ballon se met a genout et soufflent

Adresse aux décideurs, Faduma A., Rajae Aharroun, Oualid Jhri, Naima P., Giuseppe Palazzolo, Souhil Tango, Ibada Y., Amina Zoudi, Cultures & Santé asbl, 2014. Cet ouvrage collectif est réalisé par huit auteur·trices participant à un atelier d’écriture, organisé par l’asbl Cultures et Santé. Durant une année, ils ont écrit dans la perspective de s’adresser aux décideurs politiques, à partir de leurs expériences, leurs propres constats et leur ressenti. Ces textes, sur des sujets aussi variés que l'éducation, la stigmatisation, le coût de la vie, l'excision, et retranscrits dans l’ouvrage comme ils ont été écrits, en ce que l’asbl appelle « créole immigré » (langue de l’exil, de la rencontre entre la syntaxe d’origine et la langue française), questionnent les rapports entre individus et la société. Ils ouvrent ainsi modestement la voie à une reconfiguration du social et sont à considérer comme un premier pas vers une démarche de revendications politiques collectives. Une initiative à lire, porteuse d’espoir pour l’avenir.

Le Brésil de Bolsonaro : Le grand bond en arrière

Coordonné par Laurent Delcourt, Collection Point de vue du Sud, Centre Tricontinental et Editions Syllepse, 2020. Pourquoi et comment un parlementaire d’extrême-droite, nostalgique de la dictature militaire, ouvertement raciste, misogyne et homophobe a-t-il pu se hisser à la tête du plus grand pays d’Amérique latine ? C’est ce que cet ouvrage essaie d’expliquer aux lecteur·trices. L’élection de Jair Bolsonaro ne doit pas juste être vue comme un accident de parcours mais comme le résultat de profondes divisions qui déchirent la société brésilienne. La reconquête du pouvoir par les plus conservateurs qui veulent en finir avec les années Lula met en péril l’environnement, les droits sociaux, les droits des autochtones… Comment sortir de cette spirale ? Un état des lieux est certes nécessaire mais il faut également se réinventer afin de mobiliser les brésilien·nes dans un pays où les inégalités restent criantes.

LE SCILOPHONE 92 • JUILLET / AOÛT / SEPTEMBRE 2021

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PT.

24 - 26 SE

2021

WEEK END DE RENTRÉE

24-26 septembre 2021 à Braives

Après une année encore beaucoup trop virtuelle à notre goût, faisons place à un des grands plaisirs de la rentrée : le weekend durant lequel tous et toutes nos volontaires, activistes, staff et ami·es du SCI se retrouvent. Bloquez déjà la date du 24-26 septembre pour nous rejoindre à la Ferme Limbort à Braives, et se rencontrer, échanger sur nos différents vécus et expériences, réfléchir le monde de demain et faire la fête ensemble ! INFOS & INSCRIPTION sabina@scibelgium.be

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