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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

Le SCIlophone N° 78

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 Agrément : P006706

janvier / février / mars 2018

ans

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Témoignages

Partir en volontariat Expérimenter un autre monde…

L’invité Une troupe de théâtre qui bouscule les idées

70 ans du SCI La fête d’anniversaire en photos

Le partenaire Froidmont Insertion, un lieu d’ensemencement

Témoignages

© Geoffroy Dussart

évadez-vous… en Grèce, Italie,Togo, Chili, Sénégal, Viêt Nam et Belgique !

Une autre façon de lire le monde


04 Grèce / Une goutte d’eau dans l’océan numéro spécial témoignages

L'invité

06 Belgique / Quand le théâtre ouvre les frontières

au sommaire …

08 Belgique / Mon expérience comme coordinatrice à la Ferme de Froidmont : source d’inspiration dans tous les sens Le partenaire

09 Une brève histoire de Froidmont Insertion 11 Belgique / à Natoye, migrants et volontaires ont du talent

Natoye / L’improbable eldorado

13 Italie / Chez de bons pirates 16 Aller et retour, un conte humain du fond du Sénégal 18 Viêt Nam / Un indésirable progrès 20 Woé zo lo - Bienvenue au Togo !

© Nathalie Vanderpas

22 Chili / L’arroseur asséché 24 Depuis mon volontariat au Togo, j’ai une nouvelle devise 26 Les 70 ans du SCI en photos 28 Agenda : coordonner un projet en Belgique

Le SCI - Projets internationaux asbl est reconnu comme : • ONG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) • Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles

SCI-Projets internationaux Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles T 02 / 649.07.38 Liège : Rue du Beau-Mur, 50 • 4030 Liège T 04 / 223.39.80 Abonnez-vous au SCIlophone ! Devenez membre SCI pour 15 €/an et recevez votre trimestriel :

Ils ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone,trimestriel du SCI - Projets internationaux, est avant tout le magazine des volontaires du SCI !

Itziar Fernández Agustín, Matteo Barbieri, Giorgia Boldrini, Cécile Cailloux, Thierry de Stexhe, Line Didelot, Sophie Guillet, Samuel Halen, Sabina Jaworek, Mathilde Limbioul, Martina Salvioni, Nathalie Vanderpas, Nora Weis

Vous désirez partager une réflexion concernant le développement, les relations internationales, l'interculturalité ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos projets ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via : manu@scibelgium.be

Compte Triodos BE09 5230 8029 4857 Communication : cotisation annuelle

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Coordination de publication : Emmanuel Toussaint / Mise en page : Cindy Marchal / Comité de rédaction : Nancy Darding, Marjorie Kupper, Sergio Raimundo, Marie Marlaire, Emmanuel Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek / Illustrations originales : Geoffroy Dussart / Photos sans © : SCI-Projets Internationaux / Relecture orthographique : Fabrice Claes.


09 © TFM (Théâtre fait maison)

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© Froidmont Insertion

© Sabina Jaworek

Un soir, un train Climat hivernal en ce début de soirée : j’attends le train sur un quai de gare bondé. Il fait froid. La journée a été longue, réunions sur réunions, difficile d’évacuer de son esprit les débats, les tâches qu’il reste à accomplir, les petits soucis professionnels quotidiens. Le panneau d’affichage annonce 7 minutes de retard : 7 minutes SNCB, ce n’est pas du retard, c’est presque de l’avance. Pour m’aider à patienter, je couvre mes tympans d’écouteurs et ouvre ma bibliothèque musicale. Le train arrive, je l’investis, il y fait plus ou moins chaud, je m’installe, plonge dans mon bouquin et dans l’univers mélodique que le smartphone a choisi pour moi. Le monde extérieur n’existe plus ! La voiture motrice, nonchalante, se met tout doucement en route, pendant que je déchiffre des mots et des phrases sans vraiment les capter : trop fatigué. Je lève les yeux pour découvrir le passager assis en face de moi. Il m’offre un vague sourire, détourne le regard timidement, dépose à ses pieds les sacs plastiques qui font office de bagages. Les écoutilles du Monsieur sont également branchées sur son smartphone, il parle ; le temps pour la musique vibrante de Charlie Parker de laisser la place à la voix suave et mystérieuse de Mélanie de Biasio, je perçois des bribes de conversation que je ne comprends pas. Il vient visiblement d’un pays moyen-oriental. Mon esprit scénarise : qui est-il cet homme, qu’a-t-il quitté, combien d’amis, de frères, sœurs, enfants, pour se retrouver dans ce wagon en ce triste soir de janvier ? J’ai envie de lui demander d’où il vient, mais, trop pudique, je me replonge dans le jazz chaloupé et anesthésiant. En arrière fond de ma conscience, les questions se bousculent gentiment. Mon camarade de voyage serait-il un représentant d’une partie de cette « misère du monde » que notre pays a l’extrême bonté d’accueillir, et regagne-t-il, en toute quiétude un centre pour y passer la nuit ? Ou au contraire fait-il partie de l’autre versant de la misère, celle qu’on ne peut recevoir parce que, vous comprenez, on ne peut pas l’accueillir toute ? Avec son saxo, Charlie Parker me transporte au cœur de l’été : Summertime ! Des notes poignantes m’extirpent du monde réel ! On approche d’Ottignies et je daigne quitter mes

édito

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écouteurs car le jeune homme en face de moi, le regard un peu inquiet, semble me poser une question : « Namur » ? « Non pas encore, ne vous inquiétez pas, je descends à Namur, je vous dirai quand on arrivera ». Petite mimique reconnaissante. Me revient cette nouvelle saillie de M. Francken entendue ce matin même à la radio : un tweet se désolant de la possible fermeture de Brussels Airlines, « alors que l’Office des Etrangers est un de ses meilleurs clients ». Quel humour il a Théo, ce garçon est notre Ministre de l’immigration ! Celui qui développe une politique d’accueil « ferme mais juste ». Monsieur « Misère du monde » se penche sur un de ses sacs et s’empare d’un chocolat, le déballe… et me le propose ! C’est trop gentil, on partage ? Mais non, tout est pour moi, il en a déjà mangé. Je dévore la friandise aimablement offerte : c’est bon merci beaucoup. Je m’enhardis, demande à mon compagnon ferroviaire d’où il vient : Irak. Il va à Arlon. J’imagine qu’il se rend dans un centre pour demandeurs d’asile en ordre de papier. Lui ne va sans doute pas rejoindre incognito une de ces familles qui accueillent, en toute générosité mais naïveté, dirait Charles1, des personnes traquées parce que sans papier. Ces hôtes qui risquent d’être perquisitionnés d’un jour à l’autre. Ce n’est pas contre vous, dira Charles 2, vous m’avez mal compris ! La « mauvaise compréhension » est à Charles ce que les « Fake News » sont à Donald. Plus soft, mais ça dit la même chose : vous n’êtes pas d’accord avec ma politique, vous êtes soit des imbéciles soit des voyous. On arrive à Namur, je l’indique à notre Irakien. On se salue, avec un grand sourire, on se quitte sur le quai : lui pour un autre train, moi pour regagner la voiture qui me ramènera chez moi. « Au revoir, une très bonne soirée ! » Quelques minutes de marche et je m’apprête à démarrer… Zut, j’aurais dû lui demander son prénom…

Pascal Duterme Coordinateur du SCI

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Charles 1er, Michel, fils de Louis, vous l’aurez reconnu !

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Le même !

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Témoignage : Migration

Une goutte d’eau dans l’océan Line termine son stage d’observation au SCI. Vous l’avez peut-être croisée à l’une ou l’autre de nos activités. Cet été, Line l’a passé dans un camp de réfugiés avec une association luxembourgeoise « Catch a Smile » qui vient en aide aux migrants. Cette thématique étant chère au SCI, nous lui avons demandé ses impressions. Témoignage en direct de Chios, en Grèce.

Aider dans une situation d’urgence En avril 2016, j’ai décidé de partir en Grèce pour aider les réfugiés. Tout ce que je savais, je l’avais lu sur Internet et sur le site de Catch a Smile. à ce moment-là, il y avait un camp d’environ 10.000 personnes, appelé Idomeni, à la frontière de la Macédoine. C’est là-bas que je me suis retrouvée en tant que novice, naïve et très peu préparée, accompagnée de plusieurs volontaires de Catch a Smile. A Idomeni, nous étions dans une situation d’urgence, les gens arrivaient dépourvus de tout, coincés à la frontière sans savoir quand ils allaient passer de l’autre côté. Mais ici, les gens étaient plein d’espoir quant à la réouverture des frontières. Un espoir qui disparaît peu à peu depuis. Mon travail principal était de distribuer de la nourriture ainsi que des vêtements… l’aide que je procurais était essentiellement celle de couvrir les besoins primaires. Je me rappellerai toujours de ce camp où des enfants jouaient dans un champ à côté d’un tank de l’armée macédonienne. Je me rappelle aussi de Samer et de ses amis qui nous avaient invités dans leur tente pour danser sur de la musique arabe, ce qui s’est rapidement transformé en petite fête. Il y avait encore Ahmed, sa femme et ses trois petites filles avec lesquelles nous jouions après la distribution de nourriture. Et puis Abir, une femme extrêmement forte, qui vivait dans une station d’essence. Elle-même ne mangeait pas pour pouvoir nourrir ses trois enfants.

« La réalité » Aujourd’hui, après plus d’un an de volontariat, je me retrouve sur l’île grecque de Chios. La Turquie est à 7 kilomètres, la seule frontière qui les sépare de l’Europe. L’Europe de l’espoir. L’Europe qui changera leur situation et où tout ira mieux. Malheureusement, il s’agit d’une illusion. Les réfugiés s’aperçoivent que ce n’est pas le paradis qui les attend ici. Ils prennent la décision de traverser la Turquie jusqu’en Grèce pleins d’attentes, et d’espoirs. Mais une fois qu’ils foulent le sol européen tant espéré, leurs rêves se révèlent utopiques. Personne ici ne les attend à bras ouverts.

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La dernière fois que j’ai vu Mohamed, un réfugié, au Chios Creative Center, il m’a dit : « J’attends de pouvoir partir d’ici, et d’enfin rejoindre l’Europe. La Grèce ne peut pas être l’Europe, on nous traite comme des animaux ». Des dires que beaucoup d’autres réfugiés partagent. Salim, qui travaillait en Irak pour une entreprise américaine de pétrole, me raconte que beaucoup de gens se sont enrichis à travers la Mafia : « Ils m’ont proposé de faire affaire avec eux. Je ne voulais pas. Ils m’ont toujours dit qu’ils m’enverraient en enfer. Arrivé ici, je sais maintenant ce que l’enfer signifie ». Cet été, nous avons vécu une situation tragique : un bateau en route pour Chios s’est mis à couler après avoir effectué la moitié du trajet. Les garde-côtes de Turquie et de Grèce sont intervenus et ont essayé de sauver les gens de la noyade. 36 rescapés ont pu rejoindre l’île de Chios. Parmi ces 36 personnes, une famille… dont le père et son nouveau-né ont atterri à Chios alors que la mère et 8 autres personnes ont dû retourner en Turquie.

La situation à Chios La commune de Chios qui s’occupe de la gestion du camp de Souda, situé au centre de la ville, a décidé de le fermer. Par conséquent, toutes les personnes seront transférées dans le camp de Vial, qui est géré par les militaires et par la police. Les volontaires des associations sur place n’y ont pas accès. Des tensions règnent quand il s’agit de prendre le bus pour Vial qui ne circule que cinq fois par jour avec 50 places pour une demande allant jusqu'à 1000 personnes par jour. Ni les organisations sur place ni les autorités ne se sentent concernées par ce problème et aucun ne propose de solution pour faciliter le transport vers Vial. Lors d’une réunion avec la responsable de l’UNHCR sur place, nous avons abordé les conditions de vie dans le camp. Ils ont des containers transformés en habitats, équipés de sanitaires neufs. La douche reste un élément précaire, constitué simplement d’un tuyau. Mais comme il n’y a pas d’eau courante, celui-ci reste inutile. On a installé naïvement des milliers de gens sur une île en pensant que tout se passerait bien, qu’il suffisait de satisfaire leurs

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Grèce / Une goutte d’eau dans l’océan

P o u r q u o i « Catc h a S m i l e  » ? Non seulement les réfugiés ont des besoins primaires tels que de l’eau, de la nourriture et de quoi se vêtir mais ils ont aussi besoin de bienveillance humaine. Chaque sourire est accueilli avec reconnaissance. Montrer qu’on est tous humains au final est très important pour toutes ces personnes qui se retrouvent dans des situations difficiles.

besoins primaires. On n’a pas pensé à leur intégration. Aucune opportunité ne leur est donnée. Leur liberté est restreinte et chaque chose simple de la vie est compliquée, que ce soit le fait d’aller en ville, de faire des courses, de participer à des projets, de se balader, ou d’apprendre une langue…

Mon ressenti Toutes ces expériences et rencontres durant ces seize mois m’ont appris énormément sur moi-même et elles me permettent de voir la vie différemment. J’ai tendance à réagir plus positivement aux petits obstacles de la vie quotidienne, car je réalise qu’il y a des gens qui se retrouvent face à de telles difficultés sans savoir de quoi sera fait leur avenir. Je suis confrontée à de nombreuses langues et cultures différentes et je me rends compte que, contrairement à notre société individualiste, il existe des sociétés où le sentiment de solidarité et d’hospitalité est omniprésent peu importe la situation. Toutes ces personnes que j’ai eu la chance de rencontrer m’ont marquée, chacune à leur manière, et certaines sont devenues de vraies amies depuis. Quand j’ai commencé le volontariat en Grèce, tout sur place me rendait triste, voir me déprimait. Je devais faire face à toutes ces émotions qui surgissaient en moi. Aujourd’hui je ressens surtout de la colère. Une colère face à une situation qui se présente en Europe sous nos yeux, ce système que j’estimais au plus haut point jusque-là. Une incompréhension face à nos frontières qui repoussent les gens en mettant leur vie en danger sans s’en soucier. Une Europe qui semble se désengager. Je me sens déconcertée face à Moulham, un jeune homme de 18 ans

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© Photos : Line Didelot

forcé de dormir tout seul sur la plage, car il n’y pas assez de place dans sa caravane. Je me sens aussi attristée de voir Adam, 19 ans, qui veut se déporter lui-même en Turquie car il ne voit plus de solution en Grèce. J’ai envie de les aider mais le manque de moyens et de solutions provoque une énorme frustration. Je me contente d’améliorer peu à peu et à mon niveau leur situation même si je souhaiterais faire davantage. Mais face à cette colère, je rencontre des moments d’espoir et de joie. Il y a Ahmed qui vit en France avec sa famille maintenant. Ses trois petites filles ont finalement la possibilité d’aller à l’école. Un autre, Mad a fait tout le chemin de Grèce en Allemagne, où il a enfin reçu des papiers pour les Pays-Bas. Nous nous retrouvons aujourd’hui dans une situation où il faut donner plus. Plus que de la nourriture et des vêtements. Nous sommes arrivés à un point de non-retour. Ces milliers de gens ont tout perdu, il faut leur apporter de nouvelles opportunités, et des moyens afin de reconstruire leur vie, et de pouvoir espérer un meilleur avenir. Ce que je ressens le plus lorsque je suis en Grèce, c’est de l’impuissance. J’ai rencontré beaucoup de personnes aux destins différents et qui peuvent sembler invraisemblables par moment. Il est parfois difficile de savoir comment les aider. Le travail que je fournis ainsi que celui des volontaires qui partent pour quelques semaines ne représente en réalité qu’une goutte d’eau dans l’océan.

Line Didelot Stagiaire au SCI et membre du Groupe Alter’anim

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L'invité

Quand le théâtre ouvre les frontières

Nous sommes une troupe de théâtre-action amateur nommée Théâtre Fait Maison. Notre troupe est née à la Maison des Migrants, lors de son ouverture en octobre 2015, suite à la brusque fermeture du Parc Maximilien. Notre troupe est mixte en genre, en nationalité, avec ou sans papiers/emploi/« statut »/…, migrants et bénévoles. Nous revendiquons plus de droits pour les sans-papiers et des droits humains pour tous. Nous réalisons une œuvre théâtrale pour faire passer des messages, casser les représentations, dénoncer les clichés et les difficultés que les sans-papiers, les sans-emplois, les sans-revenus… doivent surmonter, mais aussi pour trouver des pistes d'action afin d’améliorer la situation actuelle… tout cela autour d'une rencontre interculturelle riche de sens.

Prochain rendez-vous : Venez voir notre nouvelle pièce :

« Aller sans retour » le 31/03 à 20h à « La Serre », chez Comuna Rue Gray, 171 à Ixelles

Notre troupe a démarré à 9, a grandi, puis diminué, en fonction des arrivées et surtout des départs. Certains ont quitté la Belgique, souvent à contrecœur. L’un d’eux est décédé suite à une mauvaise grippe contractée dans de mauvaises conditions ici en Belgique. D’autres ont été contraints de retourner dans leur pays d'origine… Nous leur dédions nos créations, tous les bons moments passés ensemble… et cet article ! Notre première pièce de théâtre, « Une police pavée de bonnes intentions », a vu le jour grâce à l'aide du metteur en scène professionnel Jacques Esnault du Collectif 1984. Nous l'avons jouée à 5 reprises (dont une fois lors du week-end de rentrée du SCI en septembre 2017), et comptons encore la jouer. La particularité de cette création est l'agora : à la fin de la pièce, le public peut interroger chaque personnage sur ses actes. Cela donne souvent lieu à des débats riches et passionnés ! Nous venons de créer « Aller sans retour » sur le thème du voyage et des migrations. Quels sont nos rêves de voyage ? Départs volontaires ou involontaires ? à quel moment prendt-on la décision de partir ? Chacun prend dans sa valise son passé et ses espérances. à l'arrivée, nos illusions se heurtent souvent à la réalité. Faut-il pour autant revenir ? Soyez prêts à embarquer avec notre troupe pour un voyage dont on se souvient. Le Théâtre Fait Maison, c'est : Maud, Rabia, Mounir, Amir, Zaki, Camille, Zoran, Florine, Boumeddeine, Léa, Flavie, Leila, Saad, Coralie, Cécile, Ahmed, Marwen, Ioana, Kamal.

Cécile Cailloux Volontaire au SCI

www.facebook.com/theatrefaitmaisonMDM mail : tfaitmaison@gmail.com

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Théâtre Fait Maison

Nous recherchons une salle de répétition

© Photos : TFM (Théâtre Fait Maison)

- gratuite, si possible pour les mardis soir et, surtout, des partenaires de rencontre et d'échange… Aussi, nous recherchons des endroits où il serait pertinent et bienvenu de représenter nos pièces de théâtre.

petites phrases des comédiens « Notre troupe met aussi en scène d'autres oppressions qui sont inhérentes au système capitaliste, tout en incluant la réalité discriminante des migrants » « Nous sommes un groupe d'amis touchés et révoltés par ce qui se passe dans le monde. Mais on prend le parti de faire rire tout en dénonçant et en portant un regard critique sur la société » « Le Théâtre Fait Maison, c’est une rencontre belle et inespérée avec des acteurs qui sont devenus des amis. C’est des fous rires, des envolées lyriques et philosophiques, des débats, des impros déchirantes et beaucoup de clopes fumées (pour la plupart en tout cas) » « Avant tout, c’est une deuxième famille. La troupe m’a fait plus apprendre qui je suis. Le Théâtre Fait Maison, c’est aussi un espace pour s’exprimer et sortir la rage qui est en nous, c’est une forme de libération individuelle et collective »

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« C'est un waterzooi ! Un mélange de cultures et de luttes sociales ; ça va du féminisme à l'anarchisme, en passant par l'altermondialisme et les causes climatiques »

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Témoignage

Mon expérience comme coordinatrice Source d’inspiration à la Ferme de Froidmont dans tous les sens La Ferme de Froidmont est un endroit de partage et de formation qui affecte les cinq sens : le toucher, l’ouïe, l’odorat, le goût et la vue. Ancien monastère converti en ferme, idéalement située dans un village calme dans la nature à proximité de Bruxelles, La Ferme de Froidmont accueille aujourd’hui un projet socio-culturel autour de la permaculture. Elle dispose de trois champs où sont cultivés les légumes et quelques fruits vendus au marché les mercredis et transformés en cuisine pour concocter des plats raffinés à déguster dans le petit restaurant charmant et lumineux de la Ferme. Des stagiaires et apprentis sont formés en permaculture sur les champs et en commis de cuisine au restaurant. La Ferme dispose en outre de logements sociaux. Ainsi Thierry a créé un projet autonome formidable qui permet de vivre en partie de lui-même, un modèle d’initiative citoyenne qui réunit les aspects écologique, éducatif et social.

© Photos : Nora Weis

En tant que coordinatrice du chantier de permaculture, j’ai accompagné un petit groupe de six personnes originaires du Mexique, de la Serbie, de l’Italie et du Zimbabwe dans le travail volontaire sur les champs, ensemble avec le groupe des stagiaires permanents. Au fur et à mesure nous avons pu comprendre la logique des plantations, les légumes et herbes qui fonctionnent de façon complémentaire, les manières de traiter la terre, les éléments à respecter, les vertus des différentes plantes et leur action sur notre corps. L’échange d’idées et de perceptions a également été très riche. Nous avons procédé à la récolte des légumes, à la préparation de la terre et aux semences, à la construction d’une serre, à la composition du compost, à l’arrosage et, évidemment, au désherbage. Que ce soit sous le soleil ou sous la pluie, l’ambiance a toujours été de bon train tout en profitant du fait de pouvoir rester à l’air libre et travailler avec ses mains. Au temps de midi, un repas d’équipe chaleureux, coloré et animé nous attendait au restaurant de la Ferme. Après une journée assez fatigante, nous nous retrouvions le soir pour manger ensemble, jouer aux cartes, parler des attentes, du projet européen, de l’écologie dans le sens large du terme et des spécificités culturelles et linguistiques de chacun. Passer deux semaines dehors dans les champs avec

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des personnes de tous les horizons, s’échanger et partager une vue sur le monde alternatif, durable, local, équitable et bio montre qu’il existe une force commune à repenser le fonctionnement de la société et de la consommation. J’ai pu communiquer les notions du « slow food », de l’agriculture durable et diversifiée, de la réduction des déchets, d’une alimentation végétarienne. Il était intéressant d’écouter les points de vue et témoignages sur la vie et les coutumes au Mexique et en Serbie par rapport au travail à la ferme mais aussi par rapport à l’Europe, l’ouverture d’esprit, la richesse linguistique, « la libre circulation » et « l’absence des frontières ». Le projet couvre les volets de l’interculturalité, de la permaculture, de la vocation sociale, la formation, la réinsertion ou réorientation professionnelle, d’une structure alimentaire autonome. La Ferme de Froidmont montre l’exemple et constitue une véritable source d’inspiration dans tous les sens. Deux choses qui ont certes marqué nos deux semaines et dont nous allons tous nous rappeler sont : le désherbage et les limaces ☺.

Nora Weis Volontaire au SCI

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le partenaire SCI

Une brève histoire de

Froidmont Insertion En juin 2008, les Dominicains annoncent leur départ du monastère de Froidmont. Allons-y. L’endroit est idéal pour y créer une ASBL ayant pour objet l’accueil, le logement et la formation pour faciliter l’insertion socioprofessionnelle d’adultes.

Durant 18 mois, on établit la faisabilité sociale et économique du projet avec un solide « business plan ». Des prospects s’engagent à utiliser de futurs services HORECA mais… les Dominicains préfèrent cependant un autre projet. C’est la douche froide. On cherche ailleurs sans aucun succès. Finalement, cinq mois se passent et ils changent d’avis. Ouf ! Crédal et Triodos nous ouvrent des crédits d’investissement immobilier. L’ASBL est créée le 28 janvier 2010. Elle signe un bail emphytéotique de 27 ans pour un bâtiment de 1.400 m² datant de 1972. Le 1er mars 2010, on entre dans les bâtiments. Suivent alors 18 mois de travaux de rénovation et de remises aux normes. On passe de la bétonnière à la cuisine pour servir nos premières tables d’hôtes, des toits bâchés couverts de neige aux rendez-vous chez le ministre, du chantier amiante à la rédaction du projet pédagogique. Le 1er terrain sur lequel nous pensions installer le potager est vendu et nous échappe.

individuelles à nos candidats stagiaires. Nous bouclons aussi des accords avec les CPAS. Nous accédons ainsi à « nos » premiers stagiaires. « La porte est fermée, passons par la fenêtre et sinon, par le soupirail ». On passe enfin de 10.000 à 18.300 heures de formation avec notre filière horeca (ouverte en 2012) et maraîchage (ouverte en 2014). Du coup, on peut engager : un coordinateur pédagogique, un troisième formateur et notre formateur maraîcher. En négociation quasi permanente avec les cabinets ministériels, nous obtenons les subventions facultatives qui auraient dû être structurelles. Chaque année, il faut les convaincre… heureusement avec de bons résultats car on ne prête qu’aux « riches ». La fondation Roi Baudouin accepte notre premier compte de projet, nous voici reconnu « initiative d’économie sociale ». On passe de 6 à 8 logements.

Simultanément, un moratoire des agréments nous prive de tout partenariat avec le Forem, de l’accès aux stagiaires et aux subventions structurelles de fonctionnement. Gloups ! Pas mal de sang-froid et un plan C (comme Catastrophe ;-)) nous permettent cependant de sous-traiter avec des organismes agréés qui malheureusement nous sous-utiliseront. Nous recrutons deux cuisiniers et ouvrons le restaurant mi-2011. En 2015, notre ténacité et beaucoup de petits succès accumulés convainquent l’Onem de donner des dérogations

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Froidmont Insertion

© Photos : Froidmont Insertion

À l’ouverture de la filière maraîchage, nous allons « du potager à l’assiette ». Nous avons quasi 3 hectares sur 5 sites, mais c’est excessif. On revient à 2 hectares sur 3 sites en 2016. Nous lançons les paniers bio et nos marchés hebdomadaires pour former nos stagiaires à la vente. Nous apprenons encore un nouveau métier. Quand on précède – parfois douloureusement – de 2 ou 3 ans ceux qui se lancent, on sait de quoi leur parler ! La totalité des investissements est à notre charge, nos frais de fonctionnement restent subventionnés à 40 % et autofinancés à 60 %. Nous restons sur le fil de l’équilibre financier qui ne se confirme souvent qu’en fin d’année. C’est une vraie frustration par rapport aux efforts fournis. Tenir, motiver, améliorer, professionnaliser, investir euro par euro et tenir les liquidités tout en donnant priorité aux hommes et aux femmes qui passent, vivent et travaillent à Froidmont. Oufti ! Outre nos activités de formation et d’accompagnement jusqu’à un emploi, nous louons aussi 9 logements à loyer modéré. Ces quinze habitants de 2 à 78 ans, valides ou handicapés, belges ou réfugiés, aisés ou dépendant du RIS… démontrent que la mixité sociale fonctionne. Nous le glissons de temps en temps dans l'oreille de nos hommes politiques… Notre fonds de roulement a été mangé entre 2010 et 2015. Nous devons pourtant toujours préfinancer une partie des subventions sur 6 à 12 mois. Vendre des salades et tenir un restaurant n’enrichit pas vraiment. Arrivent alors de généreux donateurs mais surtout des prêteurs qui font les soudures. Nous devons être plus performants dans nos ventes (efficacité, quantité, rentabilité, croissance, publicité) tant pour l’Horeca que pour le maraîchage. En 2016, on décide de professionnaliser l’équipe et d’assurer la cohérence de chacun avec nos valeurs. Quatre départs et cinq arrivées dans l’équipe changent tout. Banco aussi avec l’engagement d’une chargée de notoriété et un projet de gestion stratégique participative. Voici un nouveau site WEB, une page FB et des événements pour capitaliser sur notre réputation et encore plus mélanger les gens. En 18 mois, voici 1.000 abonnés à notre newsletter et aussi 1200 autres sur FB. On se dote donc d’un logiciel CRM professionnel pour suivre, organiser et segmenter tout cela. Nous recevons le double prix Incidence des générations futures en Brabant wallon. Quelle belle nouvelle que jeunes et experts s’accordent. Ils pointent l’humain comme centre de notre projet et nous confirment que notre projet est en train de se réaliser. Voici aussi le film « Demain », l’encyclique « Laudato Si » et la

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COOP 21 qui sont de merveilleux porte-voix. L’enthousiasme et la coopération sont là, l’ambiance de travail est agréable. Attendu depuis 6 ans, nous recevons notre agrément comme CISP au 1er janvier 2017. Nous passons à 30 stagiaires et 22-24.000 heures de formation. Nos événements rassemblent de 150 à 250 personnes. Les assiettes sont belles et bonnes. On fait une 1ère réception à l’Aula Magna, un mariage de 250 personnes chez nous. On s’active sur la monnaie complémentaire et locale. Une serre-tunelle de récupération est enfin dressée dans le potager. Après la permière perte de 2016, les comptes 2017 seront dans le vert. La majorité des stagiaires trouvent toujours du travail. On vient nous voir pour s’inspirer de nous. Il nous reste encore ± 150.000 € à investir sur les fonds propres pour terminer nos infrastructures. Ces derniers 20 % sont les plus durs à trouver. Ce sont pourtant ceux qui donneront la touche finale à nos locaux. Nous lançons donc 200.000 € d’obligations sur 8 ans en octobre après être passé sur le grill du label FairFin de Financité. Nous pensons que plus nous serons à porter Froidmont, plus Froidmont sera durable. Nous sommes sur un fil. Si nous penchons trop vers nos actions d'inclusion et pédagogiques, nous ferons faillite. Si nous penchons trop vers nos actions commerciales et financières, nous perdons notre raison d'être. Nous tenons en équilibre grâce à un balancier très long et donc très efficace, celui de l'humain. En y étant attentif, il facilite nos très nombreux et fréquents arbitrages. En deux ans, nous sommes passés d'une gestion assez pyramidale de 2010 à 2015 à une gestion participative. Notre CA s’est lui aussi renforcé en mixité et donc en compétence. Nous travaillons mieux tous ensemble. Les hommes et les femmes qui travaillent, se forment ou sont de passage à Froidmont resteront les heureux bénéficiaires de ce que nous entreprenons avec et pour eux. En juin 2016, un client quittant le 1er apéro de Froidmont, nous a très joliment dit : « Froidmont est un lieu d’ensemencement » et tout récement un autre « Ça, c’est l’esprit Froidmont » ! Cela nous a touché. Pris isolément, en effet rien de ce que nous faisons n’est original et beaucoup le font séparément. Par contre, la combinaison intégrée de tout ce que nous faisons donne un bouquet unique. C’est la marque de fabrique de Froidmont.

Sophie Guillet et Thierry de Stexhe Permanents à Froidmont Insertion

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Témoignage

À Natoye

Migrants et volontaires ont du talent J’ai connu le SCI Projets Internationaux grâce au bouche-à-oreille, mais ce qui m’a réellement amené à y être volontaire a été sa vision de l’interculturalité et ses projets. Le SCI croit que les personnes sont capables de vivre ensemble dans le respect mutuel, sans recourir à la moindre forme de violence pour résoudre les conflits. Il contribue ainsi à promouvoir ces valeurs à travers des projets de volontariat comme celui de Natoye, dans différentes parties du monde.

Dans un centre de demandeurs d’asile comme celui de la CroixRouge à Natoye, il y a environ 220 personnes d’une vingtaine de nationalités différentes qui vivent sous le même toit en attendant une réponse à leur demande d’asile. La procédure peut durer des années, et c’est souvent le cas. Durant ce temps, des personnes d’origines, cultures et idées différentes cohabitent ensemble. Si des problèmes surgissent déjà au sein d’une famille, dans un centre avec ces spécificités, nous pouvons imaginer qu’il peut être assez complexe de vivre tous ensemble. Certes, la cohabitation n’est pas simple mais il est étonnant de constater l’esprit de coopération et de solidarité qui se développe entre les résidents, les volontaires et les travailleurs du centre. L’objectif du chantier auquel j’ai participé était de favoriser la rencontre interculturelle entre des volontaires et les résidents du centre et de proposer des activités de loisirs pour égayer leur quotidien dans un esprit d’accueil et de convivialité.

Pourtant, il a été surprenant de voir comment ce sont eux qui nous ont accueillis à bras ouverts et qui ont fait en sorte que nous nous sentions comme chez nous. Quelle expérience enrichissante ! Nous avons manqué d’heures, et les deux semaines sur place sont passées très vite. En même temps, nous avons vécu tellement d’expériences que nous avons eu l’impression d’y passer deux ans et d’avoir développé des liens aussi forts que ceux présents au sein d’une grande famille ou d’un groupe d’amis. Le groupe de volontaires du SCI était merveilleux. J’ai apprécié et trouvé intéressant la diversité des nationalités, des âges et des univers différents dans lesquels nous étions. J’ai le sentiment que le chantier nous a donné l’occasion de vivre une expérience d’échange interculturel à tous les niveaux et

© Photos : Samuel Halen

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Belgique / projet NORD volontariat

d’avoir formé une famille avec le groupe de volontaires et les demandeurs d’asile. C’est vraiment un chantier à faire au moins une fois dans la vie ! Un exemple ? Au début du chantier, les femmes ne se rendaient pas à nos activités lorsque les hommes étaient présents, malgré le fait qu’elles s’y intéressaient. Nous avons donc utilisé une autre stratégie pour les intégrer à notre démarche. Nous les avons invitées à venir voir leurs enfants qui participaient aux différentes animations. D’une part, cela nous a permis de nous rapprocher d’elles et d’autre part, elles se sont livrées à nous en nous faisant part de leurs intérêts. Nous avons pris en considération les intérêts et les besoins des femmes et nous avons repensé l’organisation des activités afin qu’elles puissent en bénéficier et qu’elles se sentent reconnues en tant que personnes à part entière (réunion de discussion, ateliers de danse et de cuisine). Même si cela nous a amenés à nous questionner car l’égalité de traitement homme-femme dans un espace commun est importante pour nous, cette manière de fonctionner a permis aux femmes de sortir dans la cour pour observer les activités que nous organisions, à la fois pour les petits et les adultes, tout en étant en présence des hommes. Ce fut le cas lors de l’événement Natoye’s Got Talent que nous avons mis en place. Les femmes étaient présentes auprès des hommes et certaines femmes se sont jointes à eux pour participer aux activités (danse, chant).

Des initiatives ou des projets comme ceux du SCI contribuent à un monde plus solidaire, plus tolérant et plus pacifiste, en mettant en avant le partage, l’échange, le vivre-ensemble, le rire, la rencontre avec d’autres cultures et manières de faire. Ce sont ces mêmes raisons qui m’ont ensuite amenée à me former comme animatrice à la Croix-Rouge et à m’investir plus activement dans le centre de demandeurs d’asile de Natoye. Par exemple, avec des amis, nous avons organisé une soirée dansante sur le thème d’Halloween pendant la Toussaint et le lendemain, des animations étaient prévues. J’ai appris beaucoup sur moi-même mais également sur les autres. De plus, cela a affiné mon regard sur la solidarité, sur l’adaptation au jour le jour et la capacité de trouver des solutions. Si tu crèves une roue, ce n’est pas grave car on peut te porter derrière le vélo d’un copain tout en portant le vélo avec la roue crevée entre vous deux. C’est à ce moment que tu te dis que l’imagination n’a pas de limite et que la vie est quand même belle ! Chacun peut apporter quelque chose de différent aux projets grâce à ses idées, initiatives et enthousiasme. L’échange et la cohabitation entre les résidents et les volontaires venant de différents pays favorisent et stimulent toutes les facettes de l’interculturalité.

Itziar Fernández Agustín Volontaire au SCI

L’ i m p r o b a b l e e l d o r a d o Passer deux semaines du mois de juillet dans un centre pour demandeurs d’asile perdu dans la campagne wallonne, quelle drôle d’idée… C’est pourtant ce qui nous a été proposé par le SCI, à moi et à une poignée de volontaires venus des quatre coins du monde, ou presque. Imaginez le tableau : dans un petit village tranquille où d’ordinaire rien ne se passe, des gens venus d’Irak, de Syrie, d’Afghanistan ou d’Albanie, tentent de se réinventer une vie. Ils ne savent pas pour combien de temps ils seront là. Six mois, ou un an, peut-être deux. Ils ne savent pas s’ils pourront rester en Belgique. Ils ne savent pas si le reste de leur famille pourra les rejoindre, ou s’ils pourront trouver du travail, une maison. Là, à Natoye, en Belgique, tous ces gens créent ensemble ce qu’ils n’ont pas pu trouver chez eux : la paix, par-delà les différences de culture et de religion, de langage et de couleur de peau, de musique et de cuisine. Abbas l’Irakien joue aux échecs avec Mr R. du Kosovo, les Afghans apprennent le cricket aux Albanais, et la petite Malak de Syrie danse tandis que Mr. M. du Kazakhstan l’accompagne au piano. Et ce midi, tout le monde mangera des frites… Yasin, lui, ne rentre au centre que le soir très tard. La journée, il travaille dans un car-wash. Les horaires

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sont fatigants et il est payé trois fois rien, mais il ne se plaint pas. Dans le train, il apprend le français sur son téléphone. Le peu d’argent qu’il gagne, il l’envoie à sa mère et à sa fiancée restées dans son pays natal, l’Afghanistan, qu’il a quitté il y a presque deux ans. À pied jusqu’en Turquie, en chaloupe jusqu’en Grèce, de nouveau à pied jusqu’en Autriche et dans le coffre d’une voiture jusqu’en Belgique. Pourquoi en Belgique ? Parce qu’il y a l’Atomium. L’Atomium qu’un étranger lui avait montrée en photo en lui disant « là-bas, il n’y a pas de guerre, là-bas les gens sont libres ». Quand sa mère a reçu une photo de Yasin devant l’Atomium, elle n’en a pas cru ses yeux. Je suis retourné à Natoye en novembre. Yasin m’apprend qu’il a perdu sa maman. Mais cette semaine, il a reçu une lettre : après deux ans d’attente, la Belgique accepte de le reconnaître officiellement comme réfugié. On s’embrasse, on exulte, on pleure. Des larmes au rire et du rire aux larmes, des larmes de rage et des larmes de joie. Quelle belle, drôle, triste et joyeuse, quelle bizarre expérience que d’avoir vécu, pour un temps, au rythme de cet improbable Eldorado qu’est Natoye. Samuel Halen Volontaire au SCI

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Témoignage

Chez de bons pirates

Ferme Mondeggi Bene Commune, Toscane / Italie Je me disais bien que venir ici avec la petite valise sur roulettes au lieu du sac à dos était un choix risqué. Au bureau, on rigolait déjà à l’avance en m’imaginant avancer péniblement sur un chemin caillouteux parmi les vignes… Et c’est exactement ça, le chemin vers la ferme Mondeggi Bene Commune.

Excepté que je suis en voiture. J’ai rencontré le coordinateur du projet au village. On s’est reconnus mutuellement en se croisant - lui, un barbu aux cheveux longs dans une vieille petite voiture, et moi, la fille au chapeau au bord de la route avec ma valise. J’ai vu en lui un habitant potentiel de la ferme et lui en moi une des volontaires attendu.es. Les clichés peuvent parfois être utiles. Cela faisait presque 5 ans que je disais vouloir refaire un projet de volontariat, mais sans dépasser le stade de la déclaration… Jusqu’au moment où un bon projet est arrivé – et ce fut Mondeggi Bene Commune, un nouveau partenaire du SCI Italie avec une ferme-squat en Toscane. Je m’y suis inscrite direct. Une cuisine ouverte est installée devant la maison, une villa ancienne. Deux personnes s’affairent autour du four à pain ; ils y brûlent les petites branches d’olivier pour ensuite vider les braises et y enfourner les pizzas et focaccias. Puis vient le tour du pain. Le soir, des gens du village voisin viendront pour le chercher. Je fume en attendant, comme tous le font ici. Beaucoup de personnes passent et me saluent, certains habitent ici, certains y squattent, certains rendent visite. Difficile de s’y retrouver, on ne parle pas beaucoup anglais, on ne fait pas de présentations. Je suis un peu perdue. Je ne le sais pas à ce stade, mais il y a parmi eux ceux qui porteront une attention très bienveillante envers ces volontaires internationaux qu’ils ont décidé d’accueillir pour la première fois tout au

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long du séjour à ce SCI Camp (prononcez « schi »). Et qui vont prendre très au sérieux la study part de ce projet, nous expliquer et transmettre plus que de nous faire travailler. Les autres volontaires arrivent tout au long de la journée. Nous sommes 6 au total, avec une belle palette de générations : Frederica de Rimini a 17 ans, Alex de Russie 20, Jitka, une étudiante tchèque en médecine, 28, moi 33, Fatima, biologiste espagnole, 35 et Rosa, une institutrice tatouée de Rome, une bonne quarantaine. Je ne sais pas ce qui nous lie, aucun de nous ne semble avoir le profil qui correspond à l’endroit où nous nous trouvons, mais pourtant, nous avons tous choisi de venir dans cette Ferme Sans Patrons, dans ce collectif Terra Bene Commune sans statut légal ni permission officielle d’occuper les lieux. Pourquoi sont-ils là ? La première matinée, Dany, Gilles et Nicolo - trois membres du projet depuis le début - nous font visiter. Sur le terrain de 200 ha, il y a 8 villas, 10 000 oliviers et de nombreuses vignes. Tout a été laissé à l’abandon pendant 7 ans - le propriétaire précédent a endetté la ferme et fait faillite. La Province de Florence a essayé (et essaie toujours) de revendre le terrain sans succès. Malgré leur apparence d’anarchistes aux t-shirts troués, les personnes qui participent à ce projet et habitent depuis trois ans sur les lieux ont des motivations très réfléchies.

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Italie / projet NORD volontariat

« Nous voulions expérimenter ici un autre modèle dans lequel la terre n’est pas une propriété privée mais servirait au bien commun... L’idée étant de rétablir le lien entre les producteurs et les consommateurs, à l’échelle locale et pour les communautés urbaines »

Gilles nous raconte : « Nous voulions choisir un endroit qui serait à l’abandon à cause de la mauvaise gestion selon le modèle classique - et ici c’est la ferme avec deux monocultures, vignes et oliviers, le tout adapté à la mécanisation. La ferme est endettée d’un million et demi d’euros. Il n’y a pas d’acheteur. La terre n’était pas cultivée, les oliviers n’étaient pas entretenus, les maisons tombaient en ruine. Nous voulions expérimenter ici un autre modèle dans lequel la terre n’est pas une propriété privée, mais elle sert de bien commun ». Dany continue : « L’idée est de rétablir le lien entre les producteurs et les consommateurs, surtout à l’échelle locale et surtout pour les communautés urbaines. Nous cherchons un mode de production des biens qui serait respectueux de l’environnement et des gens, qui unit les anciens savoirs avec de bonnes nouvelles pratiques ». Sous nos pieds, une citerne enterrée pour récupérer l’eau de pluie. Près de la maison, tout un potager est installé pour les besoins des habitants – une vingtaine des personnes. Mais l’eau manque cruellement cet été, il n’a pas plu depuis mars. Ils doivent pour le moment arroser avec l’eau du robinet et acheter parfois les légumes ailleurs. « Nous voudrions que chacun puisse avoir accès à la terre, peu importe ses moyens, et qu’il puisse produire une partie de sa consommation. Une ferme comme celle-ci est accessible seulement à de très grandes entreprises. Comme nous ne sommes pas suffisamment nombreux ici pour nous occuper de tous les oliviers - il faut ramasser et couper les branches desséchées, puis tailler les arbres de la meilleure façon pour

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avoir beaucoup d’olives - nous avons proposé un projet à la population locale : les familles prennent soin d’une parcelle de 35 arbres et récoltent ensuite les olives pour faire leur huile ». L’endroit est énorme et je suis étonnée du nombre d’initiatives sur place. En dehors des oliviers, du pain et du potager, ils ont aussi consacré un champ à la culture des arbres fruitiers, tout en sachant que c’est une initiative à long terme. Il y a des ruches et ils récoltent le miel que nous aurons le plaisir de faire couler dans les pots dans quelques jours ; des moutons qu’ils tondent pour leur laine, que nous allons patiemment nettoyer ; une herboristerie - Valentina, grâce à notre coup de main, pourra enfin libérer les séchoirs et mettre le romarin et la mélisse dans les bocaux. Le projet en cours est de préparer un nouveau champ pour le blé. Ils ont pris soin de choisir diverses variétés anciennes. Le champ en question est pour le moment rempli de pierres et de cailloux et nous participerons aussi à son nettoyage, même s’ils éviteront de nous charger d’un travail - selon eux - dur et pénible. Ils expérimentent, essaient, chacun dans leur domaine. Ils font aussi du vin - bien qu’ils avouent qu’il n’était pas très réussi l’année passée - et de la bière. Gilles nous fera tout un cours sur sa production. Francesco nous expliquera plein de choses sur la préparation du pain et la taille des oliviers, Valentina nous parlera des herbes et fera avec nous des crèmes, et Susi montrera son orto synergico, une partie de potager cultivé en permaculture. Le partage des savoirs ne reste pas qu’une résolution théorique, mais ils le font vraiment, de manière passionnée et authentique.

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Italie / projet NORD volontariat

© Photos : Sabina Jaworek

« La province n’est pas claire avec nous. On voulait faire ce projet en collaborant avec les autorités, ils ont un peu ouvert le dialogue, mais après les élections ça ne les intéressait plus. Nous évitons d’avoir un statut juridique pour ne pas avoir de problèmes. Eux, ils empêchent nos partenariats avec des écoles, mais ils nous appellent pour demander si on a coupé l’herbe parce que les risques d’incendie sont élevés. On vit ici sans savoir si demain nous devrons vider les lieux ou pas ». Après une dizaine de jours sur place, le jour avant notre départ, ils nous emmènent à la côte sur une petite plage. Alex, qui vient d’une ville russe industrielle, n’a jamais vu la mer. Le temps se gâte, nous mangeons dans une toute petite grotte le pique-nique préparé par Susi et les glaces emmenées par Gilles. Nous rejoignons les autres autour du feu, buvons le vin, discutons de la vie les pieds dans l’eau et nous endormons directement dans le sable. C’est ici que l’on a pris un peu plus de temps pour se connaitre, pour sortir du contexte et tisser des liens. Puis nous quittons l’endroit à la va-vite au milieu de la nuit, un orage approche et nous rentrons à la maison pour quelques dernières heures de sommeil, un sommeil empêché par la pluie, par les chats qui se bagarrent dans les couloirs et enfin par le départ du lendemain, tous légèrement frustrés.

Valentina, Susi, Stefano et encore d’autres dont je n’ai même pas connu les prénoms. Et avec notre groupe de volontaires venant d’univers variés et éloignés, j’ai encore une fois expérimenté une énorme bienveillance des uns envers les autres. Je ne sais pas où ils en sont à Mondeggi tant il est difficile de contacter cette bande d’utopistes avec de vieux Nokias et un vieil ordi partagé qui s’acharnent à vivre l’instant présent au fil des saisons au lieu de rester connectés. J’imagine qu’il faudra aller sur place pour avoir des nouvelles. Et je souhaite les y trouver toujours.

Sabina Jaworek Responsable comm’ au SCI

Oui, un certain chaos régnait sur cette ferme. Mais un nombre de choses impressionnantes y ont été accomplies dans le même temps. Certes, j’ai senti les tensions et entendu les engueulades lors de réunions, mais j’ai rarement vu une telle attention au partage que celle de Francesco, Gilles, Dany,

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Témoignage

Aller & retour,

un conte humain du fond du Sénégal 1 1

Oui, j’aime bien Le Seigneur des Anneaux :-)

Je suis partie au Sénégal durant trois semaines dans le cadre du projet de coopération interculturelle entre le SCI et la coopérative Les Ententes du Sénégal. Bamba est le village dans lequel j’ai été accueillie et dans lequel j’ai vécu pendant 20 jours avec une autre volontaire italienne.

Bamba est la réalité sénégalaise que j’ai connue et, selon des habitants, aucune réalité ne se ressemble. J’ai pu constater que deux villages proches diffèrent selon leurs cultures agricoles et leurs ressources disponibles. Bamba est le village de la famille qui a pu, avec ses ressources, me nourrir et me loger pendant le séjour. Bamba est le village que j’ai pu connaitre, dans lequel tradition et désir de modernisation se rencontraient dans la nécessité de combattre la pauvreté d’une partie de la population. Bamba est la réalité sénégalaise agricole qui existe à présent que j’écris. Le projet consistait, pour les volontaires internationaux, à être immergés dans la vie quotidienne des locaux. Les bénévoles étaient engagés dans un échange interculturel pérenne avec la communauté locale dans le but de mieux connaitre la réalité de la coopérative agricole. Nous étions deux volontaires italiennes hébergées dans la même famille et nous logions dans la même cabane. L’objectif déclaré du projet était de favoriser notre immersion sans participer aux activités journalières car, selon le maître du champ, notre participation ne pouvait pas changer matériellement les choses dans le développement de l’agriculture des coopérateurs. Je trouve un peu dommage de ne pas voir de la même façon la participation au travail : même si c’était difficile à expliquer, nous voyions le travail dans le champ, dans la famille ou dans la cuisine comme une jolie manière de s’intégrer à la vie locale et de sortir de notre zone de confort ; ce qui est important pour faire taire les préjugés et les idées reçues sur les autres cultures ou les autres personnes. Nous avons donc insisté pour pouvoir participer au rythme de la maison et des agriculteurs, dont le travail était fondamental pour le soutien et la survie de la famille. Ceci dit, notre objectif était très vague car nous avons compris que le mot « immersion » peut être vu de manière différente selon la culture, et que notre manière de concevoir l’échange ne se limitait pas au langage et à l’échange verbal, mais était aussi lié à l’action. De leur point de vue – qui est assez critique sur le développement – notre immersion était vue comme importante sur le plan intellectuel mais pas

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sur le plan matériel. Je dois pourtant souligner que, pour moi, la participation active à la vie d’autres personnes était importante pour vraiment me mettre dans la peau de l’autre et les comprendre au-delà de la vision européenne. Après quatre jours à Dakar, nous sommes partis tous ensemble vers Tambacounda, la région de destination. Nous avons pris un taxi pour 8 personnes, un taxi déjà très chargé de bagages et de personnes ; c’est aussi ça, les transports ! Malgré le manque d’espace, nous avons bien voyagé et nous sommes arrivées à Koumpentoum (préfecture de Tambacounda, dans laquelle se trouve le village de Bamba-Thialene). Ensuite Saliou, notre maître accompagnateur, a trouvé un taxi pour nous amener au village. L’excitation était telle que je ne me rendais plus compte de la longueur du voyage. C’était le début de notre deuxième partie du séjour. Nous avons eu la chance d’être accueillies dans la famille de Madou Gueye, l’un des fondateurs de la coopérative et du projet que nous avons pu connaître tout au long du séjour. Notre coordinateur était l’un de ses fils, Cheik Gueye. Le premier soir, nous avons mangé avec lui et donc nous avons eu la chance de pouvoir discuter du programme et de nos envies. C’était encore tout un monde à découvrir. Le lendemain, nous avions rendez-vous avec Saliou et le comité de Bamba-Thialene (organe local de gestion de la coopérative au-dessus des sous-comités) pour fixer le programme de nos trois semaines. Nous avons reçu la liste des activités, des visites et réunions auxquelles nous allions participer pendant notre projet d’immersion. Ce programme me semblait bien trop rempli de jours de repos pendant lesquels nous étions libres d’organiser nos propres activités. Ce qui, ne connaissant pas la vie qui nous entourait, était difficile à gérer. Malgré nos efforts, sortir de la maison était chose dure car les enfants de la famille, nombreux, jolis et amusants (aussi un peu invasifs, mais on comprend) étaient toujours en demande de notre présence et de jouer avec nous. Heureusement que nous étions deux ! Car ainsi, après les longues et répétitives journées de vie au village, toujours

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Sénégal / projet SUD volontariat

en train d’échanger avec les gens (souvent de manière unilatérale), c’était apaisant d’avoir quelqu’un avec lequel je pouvais discuter de ce que l’on avait vécu. Alors oui, nous avons eu des difficultés d’approche et de communication, mais notre chantier consistait exactement en ceci, en l’échange et la compréhension de qui est l’autre et de comment l’approcher, dans toutes ses différences. Par exemple, nous avons compris seulement vers la fin comment obtenir la confiance des filles qui travaillaient dans la famille, c'est-à-dire en osant faire ce qu’elles faisaient, sans honte ou peur de se tromper. Et essai après essai, elles ont compris que nous étions pleines de bonne foi, malgré notre étourderie. Ce que j’ai trouvé le plus difficile, c’était effectivement de sortir de ma zone de confort et de m’insérer dans un quotidien qui ne m’appartenait pas mais qui, avec du recul, est toujours vivant en moi. Au prochain qui partira, j’ai envie de dire : « n’hésite pas à montrer ton enthou-

l’organisation du pouvoir, mais il y a une volonté d’avancer, malgré l’assujettissement à certaines idées conservatrices. Un autre détail que j’ai pu apprécier, c’est la place de la femme. Je ne croyais pas que l’association des femmes était développée, et pourtant. Les femmes de la coopérative ont leur organisation pour gérer les prêts et le petit commerce de produits alimentaires. Nous n’avons pas eu la chance de les rencontrer en réunion mais nous avons pu parler un peu avec la présidente. De ce que j’ai pu voir, l’organisation des femmes ne devrait pas être vue comme un phénomène d’émancipation, mais plutôt comme une nécessité d’autonomie malgré le fait que le système patriarcal reste en place. Durant tout le séjour, je me suis sentie accueillie, et tout au long des journées j’ai trouvé beau d’observer ces gens travail-

© Photos : Giorgia Boldrini

siasme, plutôt que ta frustration, dans la volonté d’apprendre de nouvelles solutions et pratiques. N’hésite pas à copier, imiter, valoriser les gestes de cette culture. Ainsi tu rentreras de plus en plus en confiance avec les regards, d’abord gênés et un peu moqueurs, de ces gens qui t’accueillent sans trop savoir à quoi s’attendre ». J’ai le sentiment d’avoir appris pas mal de choses pendant ce séjour, surtout au niveau des échanges entre humains et sur les rapports de force à l’intérieur de cette société rurale. Je pourrais vous parler du patriarcat, de la polygamie, de la corruption, de la gérontocratie informelle et des problèmes que cela pose à la nouvelle génération pour émerger, de comment cela pose les bases de la société à venir. Mon regard, mes mots pour le dire ne sont pas les mêmes que ceux d’un.e Sénégalais.e. C’est le regard d’une jeune de vingt ans, interrogeant les contradictions qui ont surgi dans son esprit en vivant certains phénomènes sociaux. La révérence aux anciens est la chose qui m’a le plus touchée, car en plus du respect quotidien qui leur est témoigné, les plus âgés ont également une place très importante dans les structures d’organisation locale d’autogestion, et en tant que conseillers au sein de la coopérative. Il n’y a pas de dépendance ni de soumission, mais ce respect pour la sagesse implique un ralentissement des améliorations possibles dans la cadre du projet en soi. C’est dans ce genre de pensées que j’ai un peu de mal à exprimer une critique, car il y a effectivement un dysfonctionnement dans la gestion et

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ler la terre, laver le linge, cuisiner, aller acheter le sucre ou le thé, manger des fataya faites maison et vendues dans la rue, rentrer au coucher du soleil, fatigués mais souriants. J’ai eu la chance de pouvoir échanger des idées, des points de vue, avec l’un des créateurs du projet de la coopérative (le partenaire du SCI), le vieux et sage Madou Gueye, assis sur sa chaise. Il nous a raconté sa vie, ses voyages, des mots d’une telle richesse malgré qu’il soit maintenant assez âgé et ait du mal à parler ; il nous a donné des documents liés au développement de la coopérative, il nous a expliqué comment, à partir du partenariat international, ils ont pu installer des forages pour l’eau, pour avoir l’eau courante à la maison et créer des jardins maraîchers pour cultiver pendant la saison sèche. Enfin, la coopérative a vraiment permis le développement de la zone de Bamba Thialene, notamment car à partir des forages, une association citoyenne pour la gestion de l’eau s’est créée, ainsi que des postes dans la santé ou dans l’enseignement. Je pense qu’être dans leur réalité m’a permis de mieux connaître un monde en changement, tout en restant assez traditionnel en ce qui concerne le monde du travail agricole. Tout cela a été une expérience qui restera toujours dans mon cœur, et je ne pense pas que j’en reviendrai totalement, car une partie d’eux s’est ajoutée à moi.

Giorgia Boldrini Volontaire au SCI

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Témoignage

VIêT NAM :

un indésirable progrès

Ce projet de volontariat a été pour moi l’occasion d’ouvrir une large réflexion sur le modèle de développement que le Viêt Nam a choisi d’emprunter, en réaction aux mécanismes économiques imposés par la mondialisation.

Bruxelles > Doha > Ho Chi Minh City (ex-Saigon) Bruxelles, août 2017. Je laisse derrière moi un été bizarrement ensoleillée pour m’envoler vers le Viêt Nam où, selon le guide acheté à la dernière minute, je ne trouverai que de la pluie. Mais les nuages vietnamiens n'ont pas lu la météo, et à la fin du voyage, les coups de soleil auront étés plus gênants que la pluie.

Le Projet 24 heures séparent une aube de l'autre ou, dans mon cas, un écran d'ordinateur à Bruxelles d'une binette à Ho Chi Minh City. Devant moi, trois semaines au Viêt Nam, deux comme bénévole dans une ferme bio et une comme touriste. La ferme est située à Ho Chi Minh City, près de l'aéroport international. Dans la ferme habitent les agriculteurs qui y travaillent, Luza et Than, avec leurs femmes. Ils sont originaires du Delta du Mékong et, avant de s’installer à Ho Chi Minh City pour travailler dans la ferme, ils étaient pêcheurs. Nous étions huit volontaires désireux d'aider les agriculteurs dans toutes les activités typiques de leur travail. Luza et Than nous disaient comment arracher les mauvaises herbes, préparer le terrain ou l'engrais, planter les graines… Rigoureusement en vietnamien. Durant les deux semaines, notre communication

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portait sur un mélange de gestes et de sons, comme si nous étions tous italiens. Et on rigolait beaucoup.

Les beaux souvenirs du Viêt Nam Cette expérience m'a laissé beaucoup de souvenirs positifs et négatifs, et a déclenché une variété de réflexions. D'abord, le pays n'est pas encore au niveau économique de l'Occident, mais sauf les (rares) tentatives de fraude dans les grandes villes, je n'ai perçu aucune jalousie à l’égard des touristes. Par contre, les Vietnamiens ont un incroyable sens du bonheur et ils sont en général curieux envers les étrangers, dans les villes comme dans les petits villages. Bien entendu, je ne veux pas transmettre un concept bobo comme « Oh oui, ils sont pauvres, mais nonobstant ils sont contents ». Pas du tout. Ce que je veux dire, c'est que j'ai remarqué une inclination générale à la rencontre avec les étrangers. Par exemple, pas mal de fois, les gens m'ont offert à boire ou à manger pour passer du temps ensemble, parler (voire gesticuler) et rigoler. Ça peut sembler une considération stupide, mais allez en vacance à Gênes (d’où je viens) et dites-moi si ça marche comme ça. Une autre chose qui m'a frappé a été que pendant trois semaines, je n'ai rencontré qu'une seule mendiante. J’ai réfléchi sur ce fait et franchement, je n’en connais pas encore les raisons. Peut-être que le gouvernement (qui maintient une façade communiste et utilise systématiquement les symboles

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Viêt nam / projet SUD volontariat

© Photos : Matteo Barbieri

de la révolution) met en œuvre des politiques sociales de redistribution de la richesse. Ou qu’il y a encore un sens de la communauté qui mène au développement de formes d’assistance sociale spontanées. De plus, j'ai eu la sensation qu’il y a aussi une forme d’orgueil, religieuse, historique, philosophique, je ne sais pas, mais elle peut avoir son rôle dans l’absence de mendiants. Il y a aussi plusieurs autres aspects qui mériteraient d’être mentionnés mais ces deux-là sont les plus utiles pour développer les considérations suivantes.

Les contradictions : un pays entre « Am » et « Duong » Ces considérations positives (ouverture à l’étranger et cohésion sociale) sont malheureusement contrebalancées par la crainte qu’elles disparaissent pour être remplacées par l’individualisme et le matérialisme typiques des sociétés occidentales. En effet, il me semble que la doctrine capitaliste sur le développement embrassée par le Viêt Nam ait déclenché un changement de sa propre nature. Pour décrire cela, je recours aux concepts de Am et Duong, typiques de la culture vietnamienne, qui correspondent aux bien plus connus Yin et Yang (d'origine chinoise, je crois). Dans les mythes vietnamiens, Am représente la condition d'infériorité (militaire, économique et territoriale) du Viêt Nam, par opposition à la puissance des empires limitrophes Duong. Dans les mythes comme dans la réalité, l'histoire du Viêt Nam a toujours été caractérisée par une recherche d'affirmation de soi dans le monde environnant, représenté aujourd'hui par la richesse capitaliste « occidentale ». Dans le Viêt Nam moderne, cette quête se manifeste à travers la coexistence d'éléments contradictoires : des éléments typiques des pays dits « sous-développés » et d'autres beaucoup plus modernes. Par exemple, il n’était pas rare de voir des agriculteurs pratiquer encore l'agriculture avec des méthodes traditionnelles comme l'emploi de bœufs

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pour tirer la houe ou l'épandage du riz à côté des rues encombrées pour le faire sécher. D’autre part, les hôtels de luxe se multiplient pour accueillir les hordes de touristes chinois, américains, européens, russes, à tel point que les plages de la côte de Da Nang sont presque toutes devenues des chantiers en plein air. La pollution, elle, rend l'air dans les villes irrespirable, et le ciel sombre. En résumé, je crains que la phase de transition économique que le Viêt Nam est en train de traverser entraîne des conséquences traumatiques, soit pour l'environnement national et mondial, soit pour la culture de cet extraordinaire pays.

Conclusion Les contradictions soulignées ont jeté une goutte d'amertume dans les souvenirs de mon voyage, et m'ont laissé avec beaucoup des questions. D'abord, je me demande ce qu'il faut faire pour convaincre les pays en voie de développement de ne pas poursuivre la croissance économique à n'importe quel prix. Ensuite, et surtout, je me demande avec quelle autorité les pays occidentaux pourraient demander ça, en considération du fait que c’est eux-mêmes qui ont porté et exporté ce modèle de développement (avec les conséquences environnementales et sociales que l'on voit). Pour conclure, j'espère que l'on changera avant que cela soit trop tard. Je ne sais pas si les modèles économiques alternatifs, comme par exemple le Bonheur National Brut, sont effectivement applicables. Mais je me rends de plus en plus compte que si le Viêt Nam et tous les pays asiatiques appliquent un modèle de développement fondé sur la croissance économique à tout prix, leur avenir sera de plus en plus sombre. Comme le ciel d'Ho Chi Minh City.

Matteo Barbieri Volontaire au SCI

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Témoignage

Woé zo lo

Bienvenue au Togo ! Je me présente : je suis italienne, traductrice de formation, les choses de la vie et ma passion pour les langues et les voyages m’ont amenée en Belgique, où j’habite et je travaille depuis 5 ans. Je suis partie au Togo pour réaliser un volontariat de court terme, un projet d’éducation socio-éducative avec les enfants du village de Yiéviépe. Dans l’avion, à Bruxelles, ma tête était remplie de questions… Serai-je capable de me rendre utile, de rester avec les enfants, de trouver des façons de jouer avec eux, en leur apprenant de nouvelles choses ?

Le 7 août à midi, j’atterris à Lomé. Dès les premiers instants, je suis submergée par les bruits, les odeurs et les couleurs de cette ville chaotique. Le soleil resplendit, l’air est très chaud (on s’y habitue vite !) et il y a des voitures et des moto-taxis partout. Après une étape à Kpalimé, le lendemain j’arrive à Yiéviépe, un petit village près de la frontière avec le Ghana. Nous sommes un groupe de 15 volontaires, entre « expats » et togolaises. Les gens du village ont envie de nous connaître et nous souhaitent la bienvenue, et je comprends vite que le mieux pour moi est de mettre de côté mon caractère réservé, que j’adopte habituellement chez moi en Italie, et de laisser libre cours à mon envie de sociabiliser. Je n’aurais pas pu trouver une thérapie de choc meilleure que celle de me retrouver dans la cour de l’école de Yiéviépe le premier jour du projet, avec une quarantaine d’enfants qui étaient là pour jouer avec nous. Si je repense à mon arrivée au Togo, j’ai l’impression que je regardais tout le temps autour de moi, je cherchais à comprendre, j’observais, comme un enfant qui pour la première fois ouvre ses yeux, mais ce petit village est bientôt devenu ma deuxième maison. La capacité d’accueil, l’hospitalité et la gentillesse de ces gens ont fait de mon séjour au Togo une expérience extraordinaire et irremplaçable.

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Une des langues locales.

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Quand tout a commencé Depuis quelque temps, je sentais la nécessité de sortir de ma zone de confort et de l'euro bubble bruxelloise, si familiale et étouffante en même temps. Et c’est comme ça que je me suis lancée dans cette aventure. Quand j’ai décidé de partir pour le Togo, je ne savais pas très bien ce que j’allais voir, faire ou entendre. C’est seulement en prenant l’avion et en entreprenant cette expérience qu’on découvre combien ce pays peut offrir et combien il peut nous donner sans rien demander en échange.

Le rencontre avec l’autre Le projet est tout d’abord une expérience de rencontre interculturelle : entre volontaires on partage tout, la chambre, les douches, on prépare à manger et on fait la vaisselle ensemble, on reste sur la terrasse pour discuter et faire des jeux après le dîner. Vivre toute la journée au contact de gens de pays différents permet d’entrer vraiment en contact avec leur mode de vie, d’apprendre leurs traditions et leur culture. Pendant le temps libre, les volontaires togolaises nous apprennent le djembé et des chansons africaines en éwé1. Je vois comment la musique crée des liens, elle est présente à l’occasion de la rencontre avec le chef du village lors de notre arrivée et surtout à l’occasion de la fête africaine. Les volontaires nationaux,

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Togo / projet SUD volontariat

© Photos : Martina Salvioni

habillés selon la tradition, ont organisé pour nous une journée typique : nous avons pilé le foufou ensemble, « goûté » la chèvre, chanté et dansé avec les enfants du village. La semaine suivante, Emma, Natalia, Carla, Alicia et moi avons organisé une journée européenne à base de crêpes, risotto et tapas (qui n’ont pas eu le même succès que la chèvre !), terminée par une balade (sous une pluie torrentielle) aux cascades près du village. Les fins de semaine, on organise des activités entre nous, comme une visite à GAVISA, une ferme biodynamique ayant pour but la promotion de l'agriculture durable à travers la sensibilisation et la formation des populations locales.

l’enseignement. L’enseignement est de type traditionnel (ils gardent des bâtons dans la classe, même si ce type de punition est officiellement interdit depuis quelques années !), les enfants n’ont pas l’habitude de créer ou d’utiliser la fantaisie, ils sont considérés comme des vases à remplir avec des notions. C’est le reflet de la structure sociale, qui est encore très patriarcale et statique, et qui demande à l’enfant de respecter les adultes, et a fortiori les professeurs. La comparaison avec mon pays est inévitable, parce qu’en Italie, le centre de l’apprentissage est l’enfant : tout se déroule autour de lui, on demande sa participation active, on ne considère pas qu’il a un statut inférieur à celui d’un adulte.

Le choc culturel

De cette expérience, je retiens une réflexion sur les valeurs dans nos vies, auxquelles on n’accorde pas assez de temps car on est trop occupés à planifier et à anticiper les choses, ce qui fait qu’on ne profite pas du présent. Je vais toujours me souvenir des personnes qui m’ont accueillie chez elles avec une simplicité à laquelle nous ne sommes plus habitués, et qui m’ont fait vite sentir comme chez moi. Ce voyage a forgé ma personnalité, je suis rentrée à Bruxelles moins timide et sans l’obsession de cacher mes défauts et mes faiblesses, consciente que mes problèmes sont parfois des problèmes « de riches » et que les conditions de vie ailleurs sont souvent plus difficiles.

Connaître l’autre n’est pas toujours aussi facile qu’on le croit : après la première semaine idyllique, il y a eu beaucoup de discussions entre nous, surtout pendant les réunions d’évaluation tout au long du projet. Ce qui nous dérangeait, nous les « expats », c’était l’incessante nécessité de négocier tout à chaque occasion, de l’achat du pain et des œufs au ticket d’entrée pour aller aux cascades. Contrairement à mes habitudes, j’ai osé aller vers les gens et exprimer mon désaccord, et ça m’a étonné. Après cette expérience, je suis encore plus convaincue que partager nos différences amène à une réflexion et à une prise de conscience sur soi-même, pour être capable dans un deuxième moment de comprendre le cadre de référence de l’autre. Par contre, après quelques jours de cours à l’école j’ai vécu un choc culturel. J’ai eu du mal à comprendre comment des enfants de 10 ans n’arrivaient pas à parler français et à faire des simples calculs. Je me considère ouverte d’esprit, j’ai eu la chance de voyager et de pouvoir sortir de mon pays, mais j’étais quand même étonnée du niveau de connaissance des élèves, qui ont été habitués à apprendre par cœur l’alphabet, des chansons, des listes de mots. Cela m’a amenée à m’interroger sur

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à quoi de plus aurais-je pu m’attendre ? à rien, je crois. Ce sont les enfants mêmes qui m’ont donné de l’énergie grâce à leur accueil chaleureux jour après jour. Leurs accolades ne sont pas fausses, ils ne font pas semblant. Il ne s’agit pas d’une curiosité passagère, leurs sourires sont naturels, authentiques et simplement trop beaux.

Martina Salvioni Volontaire SCI au Togo

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Témoignage

L’ ARROSEUR ASSÉCHÉ Abracada… Chile !

Ce projet s’est présenté à moi comme une évidence. La magie a opéré lors de l’accueil des partenaires du SCI, en août 2016. Parmi les invité-e-s, il y avait Daniela Garin, représentante de la Walung, une coordination Mapuche située à Kurarrewe, au Sud du Chili. Daniela est une jeune femme « Santiaguina » pétillante, souriante et pleine d’énergie, installée depuis peu dans la communauté. J’étais heureuse de pratiquer mon espagnol rouillé avec elle et d’en connaître un peu plus sur le projet. Le courant est tout de suite bien passé entre nous et quelques mois plus tard, je m’envole vers le pays du Gato Negro et de la cueca (danse folklorique chilienne).

Je suis partie tranquille et en connaissance de terrain, d’autant que j’avais déjà été au Chili quelques années auparavant. Je partais cette fois avec l’envie de tisser des liens, d’en savoir plus sur les luttes de conservation du territoire des communautés indigènes, et d’avoir une meilleure compréhension des enjeux politiques et économiques du pays.

La résistance a un goût de Merkén* Le merkén est un condiment traditionnel de la cuisine Mapuche à base de piment rouge fumé La Feria Walung est une grande foire communautaire artisanale et gastronomique qui rassemble depuis 2005 des producteurs et artisans des environs. C’est une initiative

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d’un groupe de six femmes Mapuches de l’Auracania. C’est l’occasion pour les cuisinières, de nous faire déguster le fameux « sancocho » (bouillon de viande aux petits légumes), de participer à des conférences, des ateliers de savoir-faire écologique… et surtout, d’informer toute personne se rendant sur place par curiosité ou par hasard du réel objectif de cette rencontre, c’est-à-dire la sensibilisation sur ce que prévoit le gouvernement sur ces terres sacrées. En effet, en invitant les citadins à un moment convivial dans un cadre naturel de carte postale, les habitants de Kurarrewe ont un argument de taille pour nous convaincre de nous joindre à leur cause. Imaginez un endroit à l’ombre des araucarias géants, au pied des montagnes et des volcans se mêlant aux eaux turquoise s’échappant des glaciers en fonte… Et on vous annonce que tout ça va être détruit pour construire une centrale hydroélectrique dont les bénéfices seront vendus à l’étranger !

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Chili / projet SUD volontariat

© Photos : Nathalie Vanderpas

El pueblo Mapuche no se vende ! « Lof Trankurra Kurarrewe Unidad y resistencia ! » Les Mapuches sont les gardiens de la nature, ils vivent en harmonie avec elle et la remercient au travers de cérémonies et de rituels religieux parfois surprenants pour une « déracinée » des villes. Avec des projets comme l’installation d’entreprises hydroélectriques ou minières, l’eau qui circule librement se transforme en ressource purement économique et les bois natifs, en industries étrangères de plusieurs millions de dollars. Avec pour conséquence, la destruction des paysages mais également des réserves naturelles et des parcs nationaux du pays. C’est le prix que le gouvernement chilien est prêt à payer pour garder son titre du pays le plus stable économiquement d’Amérique latine.

naît entre nous, mon cœur triple de bonheur et de reconnaissance à la rencontre de cette famille chaleureuse qui sera la mienne pendant quelques semaines… et bien plus encore !

Nat’ Volontaire au SCI

Haute comme trois Pink Lady ! C’est ainsi qu’après neuf heures de bus depuis Santiago, je débarque à Kurarrewe aux côtés de trois autres volontaires venus de France, d’Italie et du Chili. Tous les quatre, nous sommes conduits à l’intérieur d’une bâtisse en torchis, appelée la Ruka, avec des morceaux de viande en train de sécher au-dessus de nos têtes. Il y a une entrée de lumière depuis le toit laissant s’échapper la fumée du feu central de la pièce unique, au cœur duquel bouillonnent en permanence deux théières d’eaux destinées à alimenter une mini-tasse qui passe d’une main à l’autre, dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, jusqu’à moi. Une paille est placée dans le récipient, j’imite mes semblables en plaçant mes lèvres sur le tube de bambou et aspire le contenant… c’est chaud et amer, je découvre le maté ! Ce rituel est au cœur des traditions mapuches et surtout, un bon coup de fouet le matin pour remplacer le café ! Après quelques heures dans la « Ruka », Simon, le jeune werken, c’est-à-dire le représentant de toute la communauté de Trankura, vient me chercher. Les volontaires sont dispersés dans les familles, je grimpe avec lui dans sa vieille Suzuki 4x4 sous une pluie torrentielle. La route est semblable à des montagnes russes et à notre arrivée, une porte de lumière s’ouvre dans la nuit avec à l’intérieur, une famille aux yeux et au cœur grands ouverts, curieux de me connaître. Ils ont l’air d’avoir attendu toute la journée mon arrivée. Une odeur de repas mijotant vient titiller mes narines et c’est la doyenne de la maison, Isidora, l’unique femme parmi 5 hommes, qui me souhaite la bienvenue en me prenant dans ses bras malgré notre différence de taille. Une adoption mutuelle à ce moment

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« à V OIR , à LIRE , à é C OUTER  » à écouter : L’artiste engagée Evelyn Cornejo, chanteuse compositeur chilienne et ses mélodies enracinées dans la critique folklorique latino-américaine, sociale et politique. à lire : Le collectif Mapuche « Mapuexpress » est un groupe d'information engagé dans la communication sociale et l’activisme, la promotion et la défense des droits collectifs des peuples, en particulier les Mapuches, comme aussi le respect des droits humains, la défense de la nature et des territoires. www.mapuexpress.org SCIlophone n°70 : « Les gens de la terre et de l’écologie » par Catherine Raoul / SCIlophone n°73 : « Voyage au pays de l’or bleu » par Catherine Raoul à voir : Street Art Chile, l’art urbain du Chili (graffitis, tags…), pour les amoureux et amoureuses du street art, bienvenu au paradis du graf engagé sous toutes ses couleurs !

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Témoignage

Depuis mon volontariat au Togo, j’ai une nouvelle devise

Nous sommes le dimanche 19 février, il est 6h30. Le réveil n’est pas difficile aujourd’hui. C’est le jour du grand départ ! C’est parti pour 2 mois d’aventure au Togo. 08h00 : départ de la maison pour rejoindre Bruxelles où je vais prendre le train pour aller prendre l’avion à Paris. Le stress est là. Beaucoup de questions se bousculent dans ma tête. Comment est-ce là-bas ? Vais-je être acceptée ? Est ce que leur culture est fort différente de la mienne ? Maintenant c’est trop tard, c’est parti pour la grande aventure.

Vers 23h, j’arrive à Lomé. En sortant de l’aéroport, le changement de culture est déjà bien présent. En tant que blanc, on ne passe pas inaperçu. Tout le monde (au moins 10 personnes) nous regarde et nous demande où on va. C’est assez stressant, tout ce monde à l’affut. Je me sens oppressée et pas rassurée. Eric, responsable de l’accueil pour ASTOVOT, le partenaire du SCI, me retrouve, me rassure et me met à l’aise tout de suite. Il m’explique le programme de la soirée et du lendemain. Lundi 20, départ pour Kpalimé. Deux bonnes heures de trajet. Entassés à 7 dans une voiture de 5 ! Le choc culturel est bien là. Je trouve ça très drôle mais qu’est-ce que c’est inconfortable et dangereux. Une fois à Kpalimé, c’est Chérita qui m’attend à la poste. Facile pour me retrouver et savoir que c’est moi, je suis la seule blanche. à peine descendue du taxi, je n’entends plus que « Yovo, Yovo » qui veut dire blanche en « éwé », langue parlée au Togo. Au début, ça va, mais au bout de deux mois, j’en ai assez d’entendre ça toutes les 30 secondes. Deuxième choc culturel. Ici en Belgique, on n’oserait pas crier en rue « le noir, le noir ». J’ai créé des liens d’amitié avec mes voisins. Pour eux, nous sommes riches, on a plein d’argent à leur donner. On me dit que pour eux, l’Europe c’est le paradis, tout le monde rêve d’y aller. C’est vrai que c’est beaucoup plus facile pour moi d’aller au Togo que pour eux de venir en Belgique. Mais je leur ai aussi expliqué que la vie n’est pas facile, la vie est chère, la population est confrontée à de nombreuses difficultés : chômage, accès au logement… J’ai connu d’autres chocs. Lors de la visite de ma chambre par exemple. Elle était très spacieuse, par contre la « douche », c’était juste un robinet. C’est là qu’on voit les différences avec notre confort habituel. Finalement, au bout de deux mois, je ne me sentais pas moins bien lavée. Comme quoi, une douche, c’est un confort !

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Le lendemain de mon arrivée, Chérita me conduit au centre de santé où je vais réaliser mon projet. Au fait, je suis infirmière et je suis habituée aux hôpitaux en Belgique. Le premier jour, j’ai fait une brève visite du centre de santé. Le lendemain, je commençais mon volontariat. Mes journées au centre de santé se sont bien passées, même si c’était plus calme que ce à quoi je m’attendais. Je suis restée beaucoup à l’accueil, je prenais les paramètres des malades, c'est-à-dire la tension, le poids, la température. La routine s’est vite installée. Entre 8h et 10h, l’affluence des malades était haute, mais une fois passé 10h, il y avait beaucoup moins de monde et l’après-midi quasi plus personne. Les personnes qui viennent au centre de santé ont souvent de la température et souffrent en général du paludisme. Elles ne viennent pas pour autre chose, ou alors pour des blessures graves. En Belgique, j’ai parfois l’impression que tout le monde

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Togo / projet SUD volontariat

© Photos : Mathilde Limbioul

se rend à l’hôpital pour pas grand-chose. Je dirais que les Africains « mordent plus sur leur chique » que les Européens. Le seuil de la douleur n’est pas le même. Ici, en Europe, la douleur n’est pas acceptée. Si on a mal, on prend un antidouleur, on se soigne. Chez eux, malheureusement les revenus ne permettent pas de se procurer des antidouleurs aussi facilement que chez nous. J’ai plusieurs anecdotes à partager. Un jour, un monsieur était tombé de moto, il est venu au centre de santé avec une grosse blessure au pied, assez profonde. La plaie étant sale et avec du sable, il a fallu la laver puis la désinfecter. En Belgique, pour soigner une plaie comme celle-là, on met un anesthésiant, on donne des antidouleurs… Là-bas on le fait comme ça. En Belgique, les patients porteraient plainte ; là-bas, c’est comme ça que ça se passe et personne ne se plaint. Un autre exemple ? En Belgique, on utilise du matériel stérile pour désinfecter avant de placer un cathéter… Là-bas, ce sont de simples compresses d’ouate non stériles. La différence entre le Togo et la Belgique est énorme et pourtant, ils ne sont pas plus malades que nous.

« Ce projet m’a permis de relativiser sur toutes les petites choses qui nous tracassent dans notre vie de tous les jours. Je suis beaucoup plus reconnaissante de tout ce que j’ai ici, mon confort, ma famille, ma maison… Le « lâcher-prise » est ma nouvelle devise »

Au bout d’un mois, j’ai demandé pour faire un second projet, dans un orphelinat. Quelle joie de jouer avec des enfants pleins de vie après ce séjour avec les malades et les blessés ! J’aurais également envie de vous en parler : ce sera peut-être pour un autre témoignage. Pour résumer, ce projet m’a permis de relativiser sur toutes les petites choses qui nous tracassent dans notre vie de tous les jours. Je suis beaucoup plus reconnaissante de tout ce que j’ai ici, mon confort, ma famille, ma maison… Le « lâcherprise » est ma nouvelle devise depuis mon retour en Belgique. Je m’attarde moins sur des petites choses.

Mathilde Limbioul Volontaire au SCI

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Bâtir la paix !

de volontariat international & d’échanges interculturels

1947 > 2017 Pacifisme

Citoyenneté

Diversité


Merci pour votre présence, Théâtre-Débat (Collectif 1984) : « Opération COOP » Témoignages / Concerts : Tam Tam Somadza 21h Haqed / 22h La Negra Albina / 23h Jupiter Diop

ce furent de belles retrouvailles !

écologie

Solidarité

Convivialité


2018

2018

Formation

PROJET

été

Envie de relever le défi de la coordination de projet et vivre une expérience interculturelle tout en voyageant… t proje it dans ton propre pays ? gratu

is e fra Pas d iption cr d'ins

Coordonne un projet international !

en Belgique

Des volontaires de différents horizons viennent chez nous, découvrir notre culture et le travail de nos associations partenaires, que cela soit dans des thématiques environnementales, migratoires, artistiques ou sociales. Coordonner, c’est accompagner un groupe de volontaires internationaux durant toute la durée du projet et faciliter le bon déroulement de celui-ci (les projets durent entre 9 jours et 3 semaines).

N’hésite pas à tenter cette expérience enrichissante !

Ça te tente ?

Lieu : Moulin de Hosdent Rue du Moulin 48 - 4261 Braives

Contacte Marjorie : marjorie@scibelgium.be pour un entretien d’orientation et de sélection. Les étapes pour devenir un.e coordinateur.rice sont : • 25 > 27 mai : suivre la formation à la coordination durant tout le week-end (accessible uniquement aux personnes coordonnant un projet) • Durant l'été : participer et coordonner le projet • Fin septembre : participer au weekend de rentrée Il est nécessaire d’habiter en Belgique. Expérience en animation ou participation à un projet bienvenue mais pas obligatoire.

Informations pratiques Week-end du 25 > 27/05/18

Formation gratuite Infos & inscriptions : Marjorie Kupper marjorie@scibelgium.be • 02 / 649.07.38

Découvre en ligne tous nos projets belges de volontariat sur : www.workcamps.info

Editeur responsable : Luc Henris | Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles

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Le SCIlophone n°78  

A la une de notre trimestriel : dossier spécial témoignages - 1 : nos volontaires vous racontent leurs projets.

Le SCIlophone n°78  

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