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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

Le SCIlophone N° 77

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 Agrément : P006706

octobre / novembre / décembre 2017

DOSSIER

Afrique

70 ans Quelques traces de volontaires très engagé.es

Une autre façon de lire le monde

y Du eoff ro

Thomas Sankara est mort il y a 30 ans. Vive Sankara !

©G

Enjeux internationaux

ssar t

Ces présidents accros au pouvoir


DOSSIER

Afrique

Ces présidents accros au pouvoir Intro

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La tension est vive au Togo

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Ouganda : le Président refuse de passer la main

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La jeunesse UBUNTU réclame un Etat de droit au Burundi

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Le Burundi, on s’en soucie

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Le Congo, république pas si démocratique que ça

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© clipvideo_tournonslapage

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au sommaire … 04

Enjeux internationaux

Il était une fois… Un président pas comme les autres !

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L’héritage de Thomas Sankara

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70 ans du SCI Belgique

1962-1989 : les 30 glorieuses de Micheline Six

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Témoignages de volontaires

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Agenda

Formation intergroupe

Le SCI - Projets internationaux asbl est reconnu comme : • ONG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) • Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles

Ils ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone, trimestriel du SCI - Projets internationaux, est avant tout le magazine des volontaires du SCI !

Eli Ayissa, Camille Berger, Kris Berwouts, Géraldine Bogaerts, Valentine Boone, Janine Decant, Fanny Mawule, Kamila Partyka, Guy Senga

SCI-Projets internationaux Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles T 02 / 649.07.38 Liège : Rue du Beau-Mur, 50 • 4030 Liège T 04 / 223.39.80

Vous désirez partager une réflexion concernant le développement, les relations internationales, l'interculturalité ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos projets ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via : manu@scibelgium.be

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Coordination de publication : Emmanuel Toussaint / Mise en page : Cindy Marchal / Comité de rédaction : Nancy Darding, Marjorie Kupper, Sergio Raimundo, Marie Marlaire, Emmanuel Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek / Illustrations originales : Jean-François Vallée, Geoffroy Dussart / Relecture orthographique : Emmanuel Toussaint.


10 © Sophie Garcia

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© www.lemonde.fr

1963, Micheline Six / SCI

Démocratie

édito

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Un combat permanent, à tous les étages Au cœur de ce 77e numéro du SCIlophone, la démocratie et l’Afrique. Deux thèmes particulièrement chers au SCI réunis en un même dossier. L’Afrique car, en 70 ans d’existence de la branche belge et bientôt 100 ans du mouvement international du SCI, les échanges, le volontariat international, le partenariat avec ce continent ont été particulièrement denses. Les relations entre l’Europe et l’Afrique, construites sur la colonisation, représente un modèle à combattre contre lequel le SCI s’est levé : rapports de domination, violence, mépris des cultures, exploitation de l’être humain… La démocratie, parce que c’est bien de cela qu’on parle quand on évoque nos valeurs de solidarité, d’égalité, de non-violence, et même de convivialité. Aujourd’hui, dans ce 21e siècle déjà bien entamé, la démocratie est loin d’être un acquis solide et définitif. Dans le dossier thématique de ce SCIlophone, on ne peut que faire le constat qu’il est encore extrêmement difficile de parler de réelle démocratie en Afrique : tant de dirigeants s’accrochant au pouvoir, initiatives de démocratisation étouffées dans la violence, népotisme et corruption… Encore, nous dira-t-on, une image bien négative de ce continent ! Mais il serait très injuste de stigmatiser la seule Afrique pour ce déficit démocratique. En effet, ils sont nombreux, et dans tous les continents, les Etats qui ne laissent à leur peuple aucune illusion d’avoir leur mot à dire dans l’exercice du pouvoir. Mais jetons également un regard lucide sur la situation dans les pays occidentaux, eux qui arborent fièrement leur démocratie en s’érigeant en donneurs de leçon. Il y a un an déjà, le « peuple américain » plaçait à sa tête le formidable Donald Trump. Le champion des formules simplistes, injurieuses, clivantes. Constructeur de murs et défendeur inconditionnel des puissances financières à la moralité douteuse. Contempteur véhément de tout ce qui pourrait le contredire : presse critique, justice indépendante ne tranchant pas dans son sens, opposition. C’est dans un même registre de cette conception particulière de la démocratie qu’émergent plusieurs gouvernements au sein même de notre Europe : Hongrie, Pologne, Slovaquie…

En Belgique, l’exercice démocratique qu’on appelle « élections » est certes très fréquent. Mais cette fréquence suffit-elle à nous rassurer sur l’évolution de notre démocratie. Le citoyen est-il réellement au cœur du processus de décision, chacun est-il égal dans son pouvoir d’orienter le choix de société ? Quand on voit un secrétaire d’Etat, soutenu par son gouvernement entier, rejeter sans aucun état d’âme des personnes cherchant refuge chez nous, fuyant la guerre et la mort, collaborer avec des Etats totalitaires dans cette optique (on pense en particulier à la traque des réfugiés soudanais), tout en s’élevant avec une « belle générosité » contre la répression subie par les pauvres nationalistes catalans : sommesnous vraiment dans un processus démocratique égalitaire ? Sans parler de la chasse systématique aux mauvais citoyens : chômeurs, fraudeurs sociaux, profiteurs miséreux, et de la latitude fiscale laissée aux plus riches. Les électeurs ont « choisi » ces politiques : peut-être… Mais est-ce la démocratie qu’on souhaite ? Réinventer la démocratie, pour replacer le citoyen, l’être humain, au cœur du dispositif de décision, c’est un des objectifs essentiels de notre organisation. Et ce travail est très présent à travers nos activités. C’est dans cette optique que nous expérimentons différents outils proposés par la gouvernance partagée. Intéressant certes, mais surtout, prenons garde à ne pas perdre de vue ceci : Toutes les structures, les méthodes, les outils, aussi novateurs qu’ils soient, n’empêcheront jamais ceux qui ne pourront résister à la défense prioritaire de leurs intérêts personnels de se laisser aller à des tentations de domination, explicites ou dissimulés, au détriment du collectif. La démocratie, c’est aussi accepter de renoncer à une partie de son bien-être personnel au profit de l’autre. Même si, finalement, le bien-être relationnel sort gagnant, il n’est pas toujours facile de faire le deuil de ses petits privilèges. La démocratie est un combat, collectif et individuel, de tous les instants. Elle sera toujours à protéger et à réinventer.

Pascal Duterme Coordinateur du SCI

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Enjeux internationaux

Il était une fois …

Un président pas comme les autres ! 15 octobre 1987. J’avais à peine huit ans à Lomé, lorsque la nouvelle du coup d’Etat qui a conduit à l’assassinat de Thomas Sankara est tombée. Dans la capitale togolaise, l’information a suscité tristesse et indignation. Les commentaires allaient bon train sur les circonstances de sa mort, jusque-là encore floues. De l’homme, je n’avais que l’image d’un militaire qui portait élégamment un béret rouge, imprimée sur des stickers que les automobilistes collaient fièrement sur leur engin. A l’époque j’étais loin de penser que ce jeune homme d’Etat allait devenir une icône de qui je parlerais avec émotion et qui ne cessera d’inspirer une grande majorité de jeunes Africains. Pourquoi trente ans après sa mort, son nom reste-t-il vivace dans l’esprit de ceux qui adhèrent aux idéaux d’égalité et de justice sociale ? Voici l’histoire d’un président hors du commun.

naissance Thomas Sankara

indépendance du burkina faso

assassiné par son compagnon de lutte et ami, Blaise Compaoré

1949

1960

1987

suite à des élections présidentielles et législatives, Roch Marc Christian Kaboré est élu président : c'est le 2e président civil depuis l'accès à l'indépendance Climat de tensions importantes

1983 Thomas Sankara devient président suite à une révolution populaire

2014 Compaoré devient président suite à un coup d'État : 28 ans au pouvoir

De la Haute Volta au « Pays des hommes intègres » La Haute Volta (actuellement le Burkina Faso) était l’une des colonies françaises de l’Afrique de l’Ouest enclavée entre le Togo, le Benin, le Ghana, la Côte d’Ivoire au sud, le Mali au nord et à l’ouest et le Niger au nordest. Depuis son indépendance en 1960, le pays peine à sortir de l’extrême pauvreté dans laquelle il végète. Plusieurs gouvernements successifs ont failli par incompétence et par mauvaise gouvernance à assurer aux Voltaïques de meilleures conditions de vie. Suite à une révolution populaire, le Capitaine Thomas Isidore Sankara est porté au pouvoir le 4 août 1983 à l’âge de 33 ans. Il va durant son court passage au pouvoir, s’atteler à un changement de paradigme politique inédit sur le continent africain. Pour marquer symboliquement la rupture avec la dénomination coloniale de son pays, il le rebaptise « Burkina Faso » qui signifie littéralement « Patrie des hommes honnêtes ». Jusqu’à sa mort, Sankara cherchera à incarner cette intégrité par des actions concrètes.

« Gouverner c’est servir et non se servir » Sankara a rapidement compris que l’injustice sociale qui caractérise la société burkinabé découle du fait qu’une minorité

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2015

soulèvement populaire : il quitte le pouvoir

s’accapare les richesses du pays alors que la grande majorité s’enlise dans la pauvreté. Il identifie comme contraintes majeures à la mise en place de sa stratégie de développement, les dépenses onéreuses de l’Etat et la corruption, sujets jusque-là tabous. En plus d’appliquer une tolérance zéro en matière de corruption, il va faire de la transparence et de la responsabilité budgétaires, des éléments centraux de son mandat. Sankara donne l’exemple en réduisant son salaire de chef d’Etat (jusqu’à sa mort sa rémunération était de 450 $) et en refusant d’utiliser l’air conditionné dans son bureau. Puis il se débarrasse de la flotte de Mercedes Benz conduites par tous les hauts fonctionnaires et les remplace par des voitures plus modestes : les Renault 4. Ses ministres sont priés de voyager en classe économique pour éviter de dépenser inutilement l’argent du contribuable en buvant du champagne en première classe. Sankara estime ces petits gestes nécessaires pour réduire le déficit de l’Etat.

« Nous encourageons toute forme d’aide pour se passer de l'aide » Sankara va s’appuyer sur un modèle de développement qui valorise essentiellement les ressources locales pour éviter les pièges de l’aide au développement qui selon lui a contribué au

Le SCIlophone 77 • octobre / novembre / décembre 2017


Sankara, un président pas comme les autres !

Nombre hab. 19,6 millions Superficie

270.764 km²

Densité

72,51 hab/km²

Capitale Ouagadougou Source : www.populationdata.net

Burkina Faso Thomas Sankara Président du Burkina Faso de 1983 à 1987 Né en 1949, assassiné en 1987 (38 ans) © Sophie Garcia

sous-développement de l’Afrique et à sa dépendance. Il déclare en substance : « En général, les politiques d'aide nous laissent désorganisés, en minant notre sens des responsabilités pour nos propres affaires économiques, politiques et culturelles… Nous devons accepter de vivre en tant qu'Africains. C'est la seule façon de vivre avec liberté et dignité » 1. Pour matérialiser ses propos, Sankara s’était présenté au congrès de l’Organisation de l’Unité Africaine dans un costume intégralement conçu au Burkina. Face à l’assemblée, il exprime sa fierté : « le Burkina Faso est venu vous exposer ici de la cotonnade, produite au Burkina, tissée au Burkina pour habiller les Burkinabés. Ma délégation et moi-même, nous sommes habillés par nos tisserands, et nos paysans. Il n’y a pas un seul fil qui vienne d’Europe ou d’Amérique ».

« Un pays qui ne peut pas se nourrir, perd inévitablement son autonomie et sa dignité » Ainsi, aux yeux de Sankara, les graines de riz et de maïs importées qui se retrouvent dans les assiettes de ses concitoyens sont les armes secrètes de l’impérialisme qu’il va falloir désormais éviter. Il va lancer un vaste programme de réforme agraire qui mobilise les agriculteurs burkinabés. Le résultat est assez impressionnant ; en peu de temps, la production de blé est passée de 1700 kg à 3800 kg par hectare. L’Organisation Mondiale pour l’Alimentation peu habituée à ce genre de résultat dans un pays africain et qui plus est désertique, le félicite. Selon son rapporteur de l’époque Jean Ziegler : « Ce résultat a été obtenu grâce à une redistribution massive des terres aux habitants des campagnes, combinée avec la pratique de nouvelles techniques agricoles… Ce qui fait qu’en trois ans, Sankara a rendu le Burkina Faso alimentairement autosuffisant ». 1

Cf. la liste des sources en fin d’article

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« Toute action économique doit avoir un volet écologique » Dans les années 80, le Burkina Faso est menacé par l’avancée du désert. Sankara a pris conscience de l’impact économique et social que cette dégradation de l’environnement peut coûter à son pays. Il ordonne un reboisement à grande échelle. L’initiative a recueilli une mobilisation massive de la population et près de 10 millions d’arbres ont été plantés pour empêcher l’avancée du désert. Sankara a inculqué aux Burkinabés l'importance de l'environnement comme un facteur essentiel à la survie de l'humanité. Il va plus loin en lançant un appel à une prise de conscience mondiale : « la responsabilité du fléau de la désertification n’incombe pas uniquement aux hommes et femmes qui vivent au Burkina Faso, mais également à tous ceux qui loin de chez nous provoquent de façon directe ou indirecte des perturbations climatiques et écologiques ». Son héritage a survécu et la plantation d'arbres est maintenant une coutume burkinabé en période de célébration des anniversaires, des mariages et autres.

« Il n'y a pas de véritable révolution sociale sans libération des femmes » Avant l’émergence de l’activisme sur la question du genre, Sankara a saisi l’importance de la place des femmes dans l'autonomisation de l'Afrique. Il a étudié les racines de la domination patriarcale, et a établi le lien avec l'avènement de la propriété privée où les femmes étaient consignées dans les biens d'un homme. Pour Sankara, l’heure était venue de rétablir la dignité des femmes en leur donnant une place de choix dans la société. Pour libérer les mentalités, il s’attaque à certaines pratiques culturelles notamment celles des mutilations sexuelles qui selon lui, « ne sont qu’une façon d’amoindrir la femme et de la marquer du sceau de son infériorité permanente ». Au cours de sa présidence il va nommer

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Sankara, un président pas comme les autres !

plusieurs femmes à des postes clefs du gouvernement, autres que le ministère de la condition féminine. Mais son geste le plus mémorable reste celui de la journée de la femme. Ce jour-là, les rôles ont été inversés et les hommes étaient conviés à se rendre au marché faire les courses et s’occuper des tâches ménagères, pendant que les femmes se reposaient à la maison.

« La dette s’analyse d’abord de par son origine… nous sommes étrangers à la dette » Le Burkina Faso fait partie d'un groupe de plus de trente pays africains appelés « Pays les Moins Avancés » (PMA). Selon la CNUCED (2010), dans les PMA 6 personnes sur 10 vivent de l'équivalent de 1,25 $ par jour et près de 9 sur 10, soit 88% de l'équivalent de 2 $ par jour ! Cela signifie que ces pays doivent conserver toutes leurs ressources pour les mettre au service du développement. Chaque centime qui sort de ces pays pour payer la dette ou ses intérêts serait préjudiciable au bien-être de la population. Thomas Sankara a été l'un des rares leaders africains, sinon le seul, à avoir critiqué et rejeté les politiques d'ajustement de la Banque mondiale et du FMI, qui ont augmenté le fardeau de la dette et appauvri les pays africains. Son gouvernement a refusé toute forme de collaboration avec ces institutions et a rejeté leur « aide ». Il a développé et mis en œuvre son propre programme d'auto-ajustement, qui a été soutenu par les personnes qui ont compris les mérites de ses politiques. Dans son célèbre discours du 29 juillet 1987 à Addis Abeba 2, il a ouvertement lancé un appel aux autres chefs d’Etats africains pour constituer un front contre la dette en soutenant que « la dette ne peut pas être remboursée parce que si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons-en sûrs également… Si le Burkina

Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence. Par contre avec le soutien de tous dont j’ai besoin, nous pourrons éviter de payer… ». Sankara ne recevra jamais le soutien qu’il espérait de ses pairs sur cette question de la dette. Il sera assassiné trois mois plus tard par son ami et compagnon de lutte Blaise Compaoré soutenu par ceux qui au sud comme au nord profitent d’une Afrique pauvre et en retard. Compaoré lui succèdera et restera au pouvoir pendant 28 ans avant d’être chassé par une jeunesse burkinabé toujours éprise des idées de Sankara. Bien sûr, comme toutes entreprises humaines, les actions de Sankara n’étaient pas parfaites. Certains aspects de sa politique sont assez discutables. On peut citer par exemple l’interdiction des syndicats, des partis d’opposition et l’instauration des tribunaux populaires. Malgré tout, il était sans aucun doute un vrai révolutionnaire et un leader charismatique, qui était en avance sur son temps. Actuellement, toutes les questions au cœur de sa lutte, sont au centre des débats nationaux et internationaux telles que la libération des femmes, la problématique de la dette, la souveraineté alimentaire, la solidarité entre les Etas africains, la bonne gouvernance, la protection de l’environnement… Par son exemplarité et sa probité, il a laissé une marque indélébile dans la conscience collective des Africains et continue à avoir une profonde résonance au-delà de l’Afrique.

Eli Ayissa Membre du Groupe Afrique Sources : Demba MOUSSA DEMBELE, « Thomas Sankara : an endogenous approach to development » in Pambazuka News, Voices for freedom and justice, 23/10/2013. www.pambazuka.org/pan-africanism/thomas-sankara-endogenous-approach-development Oyunga PALA, « THE UPRIGHT MAN : 10 LESSONS FROM THOMAS SANKARA » in Thomas Sankara.net http://thomassankara.net/the-upright-man-10-lessons-from-thomas-sankara/?lang=en Documentaire exclusif « Thomas Sankara : l’homme intègre » www.youtube.com/watch?v=69voJW_LYro Documentaire « Thomas Sankara, l’homme intègre » de Robin Shuffield www.youtube.com/watch?v=o5OrG9-nVso

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Capitale de l’Ethiopie, siège de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) aujourd’hui Union Africaine (UA)

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Photo prise sur le net : http://info241.com/ commemoration-ce-dimanche-du-30e-anniversaire-de-l-assassinat-de,3169

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Enjeux internationaux

L’héritage de Thomas Sankara Kalifa Traoré, 58 ans, père de trois adolescents, photographe à ses heures perdues, nous reçoit chez lui, à Ottignies. Aujourd’hui, il est gestionnaire de projets chez ICON Institute, au sein de l’Unité des statistiques pour l’agriculture et sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest. Il était étudiant au Burkina Faso lorsque Thomas Sankara est arrivé au pouvoir. Voici son regard critique et informé sur l’héritage de Thomas Sankara.

© Mouvement de contestation pacifique « Y en a marre » / Sénégal

De nombreux Burkinabè et de nombreux Africains en général se réclament de Thomas Sankara. Mais existe-t-il encore des traces de son passage au pouvoir ? Thomas Sankara a apporté beaucoup au Burkina Faso et à l’Afrique. Cet héritage peut être classé en 3 catégories. Primo plusieurs partis politiques se réclament de Thomas Sankara et ont repris certains signes extérieurs comme le symbole de l’œuf. Cependant, ces partis n’ont, selon moi, pas épousé les thèses de Sankara et n’ont de sankariste que le nom. Pour l’illustrer, arrêtons-nous sur leur politique de coopération. Lorsque Thomas Sankara disait « L’aide doit tuer l’aide », il n’exprimait pas une opposition à l’aide internationale mais la nécessité d’éviter une dépendance vis-à-vis de cette aide. Or aujourd’hui que font les dirigeants avec les aides (des millions de dollars !) qui entrent au Burkina ? Une stratégie de sortie est-elle envisagée  ? Le pays pourrait-il se développer de manière autonome  ? Les dirigeants actuels ne cherchent pas à mettre fin aux aides. Au contraire. Et comme il n’y a quasi aucun contrôle sur l’utilisation de celles-ci, le risque de détournement est réel.

Aimé Césaire, un des pères de la francophonie moderne © Les Enragés

La question de l’aide est née avant Thomas Sankara. Durant les années ’ 70, les sécheresses dans le Sahel et l'arrivée des médias (on se souvient de la médiatisation des famines en Ethiopie) ont rendu l'arrivée de l'aide humanitaire plus facile. Celle-ci est ainsi arrivée au Burkina sous forme de dons (on a reçu les excédents alimentaires et laitiers de l’Occident). Au début salvatrice - on a pu nourrir des populations affamées - elle est devenue perverse. On a eu tendance à se reposer dessus et surtout on a perdu confiance dans notre capacité à nous en sortir avec nos propres ressources. Des exemples concrets  ? D’abord l’agroécologie a disparu. Les abords des canaux d'irrigation de la vallée du Sourou n’ont plus été entretenus. Quand Thomas Sankara est arrivé au pouvoir, il a posé des actes allant dans le sens de la résilience du Burkina Faso  : il a établi une charte de l’aide alimentaire pour réguler l’aide (éviter ses effets pervers), il a insisté pour que le Burkina fasse les choses par lui-même, avec ses propres moyens comme de construire une ligne de chemin de fer 1. Ça montre que quand des projets sont bien pensés, bien préparés, ils fonctionnent.

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105 km de chemin de fer sans aucune aide, pas même de la Banque mondiale

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L’héritage de Thomas Sankara

Mais la réussite de projets exige que chacun se mette au service du pays. Par exemple, Thomas Sankara a essayé de créer un système sanitaire pour lutter contre le paludisme dans cet esprit : il a imposé à tout le monde de nettoyer les lieux communs (publics) devant chez soi le dimanche. Imaginez un fonctionnaire passant le balai sur son trottoir. Ça a coincé, beaucoup de personnes ne veulent pas faire ces tâches. Enfin, Thomas Sankara refusait que ses ministres aient des privilèges (maisons, voitures, objets de luxe…) et qu’ils vivent au-dessus des moyens du pays : les ressources doivent bénéficier au bien commun. Or que voit-on  ? Comment les dirigeants actuels peuvent se revendiquer de Sankara et vivre dans le luxe ?

héritage de Sankara dans la société civile : des Mouvements de contestation pacifique se battent pour de vraies réformes, pour changer le fonctionnement de l’Etat, pour lutter contre la corruption : en voici quelques-uns

Burkina Faso

Mais Thomas Sankara n’est pas une source d’inspiration que pour les politiques, il l’est aussi pour de nombreu.ses citoyen.nes J’en arrive à mon second point. Thomas Sankara avait adopté la tenue vestimentaire traditionnelle. Les autorités actuelles ont suivi cet exemple. Mais ont-ils compris la portée de ce symbole ? Il y a certes un volet économique mais aussi un volet identitaire. La tenue traditionnelle est d’abord une manière d'être fier de ce qu'on est, d’être fier d'où on vient. C’est ce qui manque actuellement à beaucoup d’Africains. Savoir d’où on vient, c’est aussi assumer la colonisation, c’est-à-dire intégrer à ce que nous sommes quelque chose qui vient de l'extérieur. Tertio, on retrouve un héritage de Sankara au niveau de la société civile. Quelques organisations et associations jouent un vrai rôle politique : elles se battent pour de vraies réformes, pour changer le fonctionnement de l’Etat, pour lutter contre la corruption… Ces organisations et autres acteurs, c’est le « Balais citoyen » au Burkina Faso 2, mais aussi « Ça suffit comme ça » au Gabon, « Y en a marre » au Sénégal, « Les Congolais debout » et « Filimbi » en RDC… 3. Ces mouvements véhiculent les idées de Thomas Sankara davantage que les partis politiques qui se disent sankaristes. Car ils nous encouragent à passer outre le complexe de la colonisation. La colonisation fait partie de notre histoire, le français fait partie de notre culture. Le français n’appartient pas qu’aux Français. D’ailleurs, ce sont des Africains et non les Français qui ont inventé la francophonie.

Thomas Sankara a-t-il pris en compte la dimension du genre dans son approche du développement ? On reproche souvent à Sankara d’avoir soutenu la polygamie. A l’époque, le célibat était associé à la prostitution ou au déshonneur, même pour « L’organisation des femmes révolutionnaires », proche de Sankara. Il était trop tôt pour s’attaquer à cette problématique. Changer des pratiques comme celles-là ont d’immenses implications. De plus, il y a 7 ethnies au Burkina ; la question du genre doit être abordée différemment d’une ethnie à l’autre, en ville ou à la campagne. Actuellement la polygamie existe toujours et il est très mal vu d’être une femme célibataire. Mais la polygamie est autorisée

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RDC

« Tournons la page »

Campagne internationale qui relaie des actions pacifiques

active au

Burundi, Cameroun, Congo, Gabon, Niger, RDC, Tchad

sénégal

à condition qu'on demande l'accord de la femme lors du mariage civil (non lors du mariage religieux). La pression sociale est telle que peu de femmes usent effectivement de ce droit mais cela révèle une évolution. De même, le divorce est autorisé et est de plus en plus fréquent. Thomas Sankara s’est battu contre les mutilations féminines, au point qu’aujourd’hui le Burkina est à la pointe de la lutte contre l’excision. Hélas, ces avancées sont menacées par le retour d’un islam fondamental. Enfin, Sankara a fait entrer les femmes au gouvernement, dans l’armée et dans la police. Aujourd’hui les femmes ont aussi accès à des postes dans la fonction publique, sans discrimination à l’embauche ni par rapport au salaire. En ville, les filles ont quasi autant accès à l’éducation que les garçons. Ce n’est pas encore le cas dans les campagnes. Une dernière anecdote : il avait instauré une journée d'inversion des rôles : un jour par mois les femmes ne devaient pas aller au marché, c’était aux hommes d’y aller et de faire les tâches ménagères à la place des femmes.

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L’héritage de Thomas Sankara

Lors du coup d'Etat de 2014, les femmes sont descendues dans la rue, est-ce exceptionnel ? Lors des manifestations, les femmes sortent dans la rue et se mettent souvent au premier plan. En principe on ne tire pas sur une femme (dans la sphère publique). De plus, quand les femmes sortent, c’est que la situation est très grave. Car celle qui sort, c’est la femme protectrice, la mère. Dans les communautés traditionnelles, la femme joue souvent ce rôle de médiatrice. J’ai vu des femmes interrompre des conflits. Un jour, une femme a menacé de se mettre toute nue si le conflit n’était pas clos. L’un des hommes n’en a pas tenu compte et la femme s’est déshabillée : par conséquent, l’homme a dû quitter la communauté.

« Savoir d’où on vient, c’est aussi assumer la colonisation, c’est-à-dire intégrer à ce que nous sommes quelque chose qui vient de l'extérieur. Les mouvements de contestation pacifique véhiculent les idées de Thomas Sankara davantage que les partis politiques qui se disent sankaristes et nous encouragent à passer outre le complexe de la colonisation  »

Comment voulez-vous conclure cet entretien ? Pour se développer, un peuple doit faire un travail sur son identité  : éviter les identités meurtrières, sortir de ses complexes, accepter ce que je suis, reconnaitre que je me construis avec l’autre. Du coup, je dois accepter certains apports de l’autre. C’est le cas de la langue française. Nous, Burkinabè, Camerounais mais aussi les Québécois, les Wallons… nous sommes francophones autant que les Français. Je vous encourage à lire les pères de la francophonie moderne : Aimé Césaire, Habib Bourguiba, Hamani Diori et Léopold Sédar Senghor.

Propos recueillis par Valentine Boone, Groupe Afrique Emmanuel Toussaint, Rédac’ chef du SCIlophone

La Négritude La Négritude, à mes yeux, n’est pas une philosophie. La Négritude n’est pas une métaphysique. La Négritude n’est pas une prétentieuse conception de l’univers. C’est une manière de vivre l’histoire dans l’histoire : l’histoire d’une communauté dont l’expérience apparaît, à vrai dire, singulière avec ses déportations de populations, ses transferts d’hommes d’un continent à un autre, les souvenirs de croyances lointaines, ses débris de cultures assassinées. Comment ne pas croire que tout cela constitue un patrimoine ? En faut-il davantage pour fonder une identité ? Discours sur le colonialisme Citation de Aimé Césaire

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www.lebalaicitoyen.com

www.jeuneafrique.com/190706/politique/ gabon-quand-y-en-a-marre-a-suffit-comme-a

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Comment aider ces chefs d’Etat africains à quitter pacifiquement le pouvoir ?

dossier

Ces présidents accros au pouvoir !

Afrique

Ahmedou Ould Abdallah, ex-ministre des Affaires étrangères de Mauritanie et haut-honctionnaire à la retraite de l’ONU propose qu’on leur offre 4 avantages significatifs 2 : • Une amnistie conditionnelle, valide tant que le bénéficiaire reste à l’intérieur du pays •

Une pension généreuse

•  Un rôle dans les grandes cérémonies républicaines, qui en ferait un invité officiel (par ex. sénateur à vie…)

Une soixantaine d’années après la grosse vague des indépendances, l’Etat de droit reste encore une fiction en Afrique. S’accrocher au pouvoir pour la vie est une attitude constante chez de nombreux chefs d’Etat africains 1. Pour rester au pouvoir, les uns changent la Constitution afin de leur permettre de briguer plus de deux mandats, les autres refusent d’organiser des élections. C’est le cas de :

• Une sécurité matérielle durable (voiture de fonction, couverture des frais de voyage…) Ces avantages sont très onéreux mais coûteraient probablement moins cher que les pillages dont sont victimes les Etats. 2

 ttp://afrique.le360.ma/autres-pays/ h politique/2017/07/23/13672-afrique-les-recettes-dahmedou-ouldabdallah-pour-aider-les-presidents-quitter-le-pouvoir

1999

18 ans de pouvoir / 80 ans

Abdelaziz Bouteflika Président de l’Algérie

1993

1991

24 ans de pouvoir / 71 ans

26 ans de pouvoir / 65 ans

Isaias Afwerki

Idriss Déby Itno

Président de l’Erythrée

Président du Tchad

2005-10-15

12 ans de pouvoir / 51 ans

1989

Faure Essozimna Gnassingbé

28 ans de pouvoir / 73 ans

Président du Togo

Président de la République du Soudan

Omar Hassan el-Bechir 1999

18 ans de pouvoir / 70 ans

Ismaïl Omar Guelleh

1982

35 ans de pouvoir / 84 ans

1979

38 ans de pouvoir / 75 ans

Président de Djibouti

1986

Paul Biya

31 ans de pouvoir / 73 ans

Yoweri Museveni

Président du Cameroun

Président de l’Ouganda

Teodoro Obiang Nguema Mbasogo

2000

17 ans de pouvoir / 60 ans

Paul Kagame

Président de la Guinée-Equatoriale

Président du Rwanda

2001

1997

16 ans de pouvoir / 46 ans

20 ans de pouvoir / 74 ans

Denis Sassou-Nguesso

Joseph Kabila Président de la RDC

Président du Congo-Brazzaville

2005-10-15

1987

12 ans de pouvoir / 53 ans

Robert Gabriel Mugabe

Président du Burundi

30 ans de pouvoir / 93 ans

Président du Zimbabwe Démissionne en nov. 2017

Des contacts avec plusieurs partenaires africains et avec des volontaires (actuels et anciens) bien informés sont l’occasion pour nous de rappeler et de dénoncer l’absence de démocratie dans de nombreux Etats africains : p.11 au Togo / p.12 en Ouganda p.16 au Burundi / p.18 en RD Congo Mais aussi d’affirmer notre soutien aux organisations de la société civile qui revendiquent d’autres formes de gouvernances, comme : p.15 Jeunesse Ubuntu

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Pierre Nkurunziza

à suivre : quelques mouvements de contestation pacifique en Afrique « Y en a marre » au Sénégal, « Le balai citoyen » au Burkina Faso, « Filimbi » en République démocratique du Congo, « Togo debout » au Togo, « Halte au 3e mandat » au Burundi, « Jeunesse Ubuntu » à Bruxelles. Plus d’infos sur : www.jeuneafrique.com/228009/politique/mouvements-citoyensafricains-qui-sont-ces-jeunes-leaders-qui-font-du-bruit/ Et sur « Tournons la page » : la campagne internationale qui relaie des actions pacifiques et non-partisanes pour promouvoir l’alternance démocratique en Afrique. Elle est aujourd’hui active dans 7 pays africains (Burundi, Cameroun, Congo, Gabon, Niger, RDC, Tchad) grâce à plus de 200 mouvements citoyens et avec le soutien d’associations européennes : www.tournonslapage.com

 ttp://afrique.le360.ma/autres-pays/politique/2017/07/23/13672-afrique-les-recettesh dahmedou-ould-abdallah-pour-aider-les-presidents-quitter-le-pouvoir

Le SCIlophone 77 • octobre / novembre / décembre 2017


dossier /  01

La tension est vive au Togo 2005-10-15

12 ans de pouvoir / 51 ans

Faure Essozimna Gnassingbé Président du Togo

TOGO Nombre hab. 7,17 millions Superficie

56.600 km²

Densité

127 hab/km²

Capitale Lomé Source : www.populationdata.net

© Kayi Lawson (VOA)

L'opposition demande la démission du président Faure Gnassingbé et réclame le retour à la Constitution de 1992. Ce texte prévoit de limiter à deux le nombre de mandats présidentiels. Lorsque la population a voté, le texte stipulait que le président ne pouvait, en aucun cas, faire plus de deux mandats. Ce texte a été au fil du temps modifié par le gouvernement afin que le président puisse se représenter. En 2005, Faure Gnassingbé succède à son père décédé (qui lui-même était au pouvoir depuis 1967, après un coup d'état) avec le soutien de l'armée. Suite aux nombreuses manifestations, le président a donné son accord pour retourner à la Constitution de 1992 mais qu'elle ne soit pas rétroactive. Ce qui permettrait au président Faure Gnassingbé de se représenter en 2020 et en 2025. La population, elle, n’est pas d'accord et continue de manifester. La mobilisation a été lancée par une coalition de 14 partis de l'opposition. Des marches sont organisées presque chaque semaine. Les rassemblements se font dans la capitale, mais aussi à travers tout le pays, et notamment à Sokodé, à Mango, à Kara et à Bafilo, villes situées dans les régions du centre et du nord et ayant la réputation d’être acquises au pouvoir. Le gouvernement a dans un premier temps interdit les marches en semaine, ce qui peut laisser supposer une certaine crainte de la part du gouvernement, mais l'opposition les a tout de même maintenues. Ceci a contribué à la violence dans le pays. D'après un habitant « lors des manifestations (interdites par le gouvernement), les forces de défense ont fait usage de gaz lacrymogènes pour disperser et démotiver les manifestants. Les forces de l'ordre ont également bloqué des quartiers et utilisé la force pour effrayer les habitants occasionnant

Le SCIlophone 77 • octobre / novembre / décembre 2017

© Togo Debout

La tension est vive au Togo depuis le mois d'août. De fait, des milliers de manifestants sont sortis dans les rues depuis le 19 août dernier.

La mobilisation a été lancée par une coalition de 14 partis de l'opposition. plusieurs blessés graves. Plusieurs personnes ont été arrêtées. Les magasins se trouvant sur les lieux des marches sont fermés et les écoles sont soit fermées soit les cours terminent plus tôt en cas de grandes violences ». Le gouvernement a finalement levé l'interdiction de manifester en semaine et a libéré les personnes arrêtées lors des manifestations. A l'heure actuelle, le gouvernement demande un dialogue avec l'opposition mais celle-ci n'a plus confiance. Car le gouvernement n'a jamais tenu parole. Pour l’opposition, les propositions du gouvernement ne seront qu’ une manière d'apaiser la tension. Par la suite, les accords obtenus ne seront probablement pas respectés. L'opposition a déjà programmé les prochaines dates de contestation le 16, 17 et 18 novembre. Dans l'ensemble, les marches menées sont pacifiques pour éviter un maximum la violence. La population espère que ses marches feront aboutir à sa demande et assez rapidement car les marches empêchent la population de travailler et donc de subvenir à ses besoins financiers.

Fanny Mawule Volontaire au SCI

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dossier /  02

OUGANDA : LE PRESIDENT REFUSE DE PASSER LA MAIN

1986

31 ans de pouvoir / 73 ans

Yoweri Museveni Président de l’Ouganda

Accueilli par le SCI-Belgique durant une semaine avant de se rendre à l’EPM (Exchange Program Meeting) du réseau international du SCI, Samuel Zziwa Musanyusa, team leader de l’association UPA (Uganda Pionneers Association) a répondu à nos questions le plus objectivement possible, sans jugement ni parti pris, en nous laissant faire nous-même notre propre opinion concernant la situation politique actuelle en Ouganda.

Samuel Zziwa Musanyusa Team leader de l’association UPA

Nombre hab. 37,87 millions

OUGANDA

Superficie

241.551 km²

Densité

157 hab/km²

Capitale

Kampala

Source : www.populationdata.net

U PA - U ga n da P i o n e e r s ' A s s o c i at i o n UPA est une association de volontariat qui promeut le développement communautaire, la coopération interculturelle et la participation des jeunes à travers le volontariat. Son objectif est d’offrir aux jeunes la possibilité de s’impliquer dans des projets communautaires et dans des chantiers de volontariat international. Différentes branches de UPA, situées dans plusieurs régions d’Ouganda, proposent des activités qui promeuvent des projets locaux dans différents domaines tels que l’agriculture, la rénovation d’école, des centres communautaires, la plantation d’arbres, la promotion de la santé (VIH), le genre, la santé reproductive, l’héritage culturel… Les projets sont principalement sociaux : dans des écoles, dans des centres de santé travaillant avec des personnes atteintes du VIH, avec des enfants des rues, à la mobilisation communautaire sur la problématique du genre. Il y a quelques chantiers de construction également.

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SCILO : L’Ouganda est-il un Etat démocratique ? Il y a des éléments de démocratie en Ouganda, mais ce n'est pas parfait. Par exemple, il y a une séparation des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires. Mais dans de rares cas, il y a des dysfonctionnements : les cours et tribunaux peuvent être influencés par les membres du gouvernement, qui cherchent à promouvoir des intérêts personnels.

La démocratie implique aussi l'alternance au pouvoir. L'Ouganda est le pays d'Afrique de l'Est qui a eu le plus grand nombre de présidents depuis son indépendance il y a 55 ans. Nous avons eu 10 présidents. Certains présidents n'ont gouverné que pendant quelques jours ou mois. Ça montre bien que le pays a été dans une situation assez instable. De plus, plusieurs présidents ont été renversés par les armes. Le changement, l'alternance n'est pas un critère suffisant pour parler de démocratie.

Le SCIlophone 77 • octobre / novembre / décembre 2017


Le président refuse de passer la main

De 1971 à 1979, l'Ouganda a été dirigée par le dictateur Amin Dada. En 1979, il a été renversé par la guérilla ougandaise soutenue par l'armée tanzanienne. Ensuite, jusqu'à 1986, l'Ouganda a subi un manque de leadership politique: c'est à ce moment que de nombreux présidents se sont succédés, et ce jusqu'en 1986 avec l'accession au pouvoir de Yoweri Kaguta Museveni. Museveni est toujours actuellement le président de l'Ouganda. Pour résumer, pendant 10 ans Museveni a gouverné avec l'armée sans organiser d'élections, mais en préparant des structures qui devaient amener à l'installation de la démocratie. En 1995, on a rédigé une première constitution et en 1996 ont eu lieu les premières élections. Le NRM

« La population reste traumatisée par les dirigeants précédents. Le président Museveni a réussi à créer un climat calme et stable (…). Même après 30 ans au pouvoir, les gens continuent à placer leur espoir en lui. Mais ça ne sert à rien de s’accrocher jusqu’à 85 ou 90 ans, il doit s’en aller et profiter d’une retraite bien méritée »

(National Resistance Movement) de Museveni les a gagnées avec plus de 85% des voix, contre le DP (parti démocratique) et d'autres petits partis indépendants. Ces élections, ainsi que les suivantes (tous les 5 ans), ont été reconnues par la communauté internationale. Les élections de 2001, 2006, 2011 et 2016 ont été toutes gagnées par le même parti, cependant avec seulement 60-65% des voix lors du dernier scrutin. Le principal parti d'opposition actuel est le FDC (Forum for Democratic Change), un parti centriste mené par le Dr Kizza Besigye, un ancien colonel.

Le leader de l’opposition, Kizza Besigye1, a été arrêté pour trahison juste après les élections. Le président Museveni ressemble à un dictateur. Non ce n'est pas un dictateur. Et l'Ouganda peut être considérée comme une démocratie puisque les partis d'opposition sont autorisés. Si Museveni continue à obtenir la majorité des voix, c'est parce que la population reste traumatisée par les dirigeants précédents, dont Amin Dada. En Ouganda, on a connu des crises, les exils, les exodes, les massacres, les meurtres : toutes ces blessures et tensions, ça a été trop dur pour tout le monde. Le président Museveni a réussi à créer un climat calme et stable propice au développement économique et aux investissements 2, et aussi à la participation politique. Même après 30 ans au pouvoir, les gens continuent à placer leur espoir en lui. Car il a lancé de nombreux programmes de développement. L'un des grands problèmes de l'économie en Afrique c'est qu'elle est informelle. Museveni s'est attaqué à ce problème en intégrant les travailleurs de l'économie informelle dans des travaux d'infrastructures et via l'industrialisation 3.

Museveni est au pouvoir depuis 1986. Y a-t-il une limite à sa présence à la tête de l’Etat ? C'est le point négatif par rapport à la démocratie. Avec la première constitution (1995), le pouvoir était limité à deux mandats. Mais la constitution a été revue en 1998. Actuellement le nombre de mandat n'est plus limité. Cependant, jusqu'à présent, la Constitution dit que le Président et les autres leaders ne peuvent pas avoir plus de 75 ans et par conséquent l'opposition espère un changement de leadership.

Kizza Besigye avait obtenu 35,61 % des voix lors de la présidentielle du 18 février, remportée par Yoweri Museveni, réélu pour un cinquième mandat. Depuis, il a contesté les résultats et a été assigné à résidence. En savoir plus sur : www.lemonde.fr/afrique/article/2016/05/13/ouganda-l-opposant-kizza-besigyeinculpe-de-trahison_4919509_3212.html#h43QH3wBt0SudPyM.99

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L'Ouganda a été considéré comme le bon élève du FMI et avait une bonne croissance économique dans les années 1990 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Yoweri_Museveni

© Vallée

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Le SCIlophone 77 • octobre / novembre / décembre 2017

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C'est la modernisation de l'économie selon les recettes du FMI.

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Le président refuse de passer la main

« Le problème, c’est que Museveni refuse de laisser la main et que ce serait une honte pour lui de devoir quitter la présidence en perdant les élections. Mais ce serait aussi une honte pour notre pays de voir un vieux (au sens noble du terme) fuir le pays après l’avoir dirigé pendant plus de 30 ans »

Mais le président Museveni, qui a 74 ans, vient de proposer de faire sauter cette limite d'âge 4. Il y a actuellement un grand débat au sein du Parlement pour faire sauter la limite d'âge (75 ans) du président, en insistant sur sa capacité à gouverner.

Je pense que le président peut avoir confiance que le peuple n’oubliera pas tout ce qu’il a fait de bien pour lui. Ça ne sert à rien de s’accrocher jusqu’à 85 ou 90 ans. Il doit s’en aller et profiter d’une retraite bien méritée.

On observe que plusieurs dirigeants africains refusent de quitter le pouvoir. Est-il possible de le quitter sans perdre la face ou en ayant d’autres opportunités ? Y a-t-il une porte de sortie pour le président de l’Ouganda ?

Les médias peuvent-ils critiquer le pouvoir ?

Quand un dirigeant perd le pouvoir, on oublie vite qu’il a contribué au développement du pays. De plus, il perd l’auto-protection qu’il s’est créée. En effet, les leaders au pouvoir ne peuvent pas être jugés et condamnés par les tribunaux, ils jouissent d’une immunité qu’ils ne veulent surtout pas perdre. Par exemple au Malawi des anciens présidents ont été poursuivis pour des affaires de corruption. L’idée est de rester au pouvoir jusqu’à sa mort pour éviter tout jugement. Il faut savoir que certains présidents ont commis des atrocités et ont vraiment peur de perdre la protection de l’immunité présidentielle.

Le président de l’Ouganda a-t-il des choses à se reprocher ? Je ne sais pas, je ne pense pas. Mais après son retrait du pouvoir, il y aura certainement des enquêtes et on verra si certaines affaires ont été cachées. Si on n’a rien à lui reprocher, la population pourra être fière d’avoir eu un président modèle. S’il a des choses à se reprocher, il fuira probablement le pays comme d’autres l’ont fait auparavant. Enfin, s’il passe la main, s’il accepte de quitter le pouvoir, ce serait une très bonne chose pour tout le monde et il apparaitrait comme un héros qui agit pour le bien du peuple et qui ne meurt pas au pouvoir. Le problème, c’est qu’il refuse de laisser la main et que ce serait une honte pour lui de devoir quitter la présidence en perdant les élections. Mais ce serait aussi une honte pour le pays de voir un vieux (au sens noble du terme) fuir le pays après l’avoir dirigé son pays pendant plus de 30 ans.

 www.lefigaro.fr/flash-actu/2017/09/12/97001-20170912FILWWW00354ouganda-le-nrm-veut-lever-la-limite-d-age-presidentiel.php

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Pas sur tous les sujets. Il y a des limites à la liberté de la presse. La loi sur les médias est encore stricte. Certains journalistes ont été interrogés par la police, on leur a dit qu’ils avaient le droit de manifester, d’écrire librement mais sans inciter au non-respect de la loi concernant l’ordre public. Par ailleurs, l’opposition peut critiquer le gouvernement tant à la télévision qu’à la radio ou dans la presse. Mais si la presse ne peut pas être trop critique, sinon la police intervient. Des radios ont déjà été encerclées, des journalistes arrêtés… Seule l’opposition peut s’exprimer librement contre le gouvernement.

Y a-t-il des femmes au sein des autorités ? Oui, il y a des femmes à différents niveaux : le parlement rassemble des représentants des régions et pour chaque région, il faut au moins une femme. Une femme préside le parlement depuis 8 à 10 ans. Il y a aussi des femmes au sein des autorités locales. Permettre aux femmes de jouer un rôle politique est une priorité. Cependant il y a peu de femmes au pouvoir. Car une grande partie des femmes ne sont pas éduquées. En Ouganda, on attend d’une femme d’avoir au moins 6 enfants et de les élever. Ces femmes ne sont pas capables de défendre leurs droits elles-mêmes, c’est pourquoi un grand écart existe encore entre hommes et femmes. Il reste encore beaucoup de choses à faire pour les droits des femmes et pour les émanciper, les extraire de leur « sur-dépendance » à l’égard des hommes.

Propos recueillis par Camille Berger, Groupe Alter’Anim Emmanuel Toussaint, Rédac’chef du SCIlophone

Le SCIlophone 77 • octobre / novembre / décembre 2017


dossier /  03

La jeunesse UBUNTU

réclame un Etat de droit au Burundi C’est par une soirée d’automne 2015, plus exactement un 11 novembre, et sous l’initiative de jeunes femmes dynamiques d’origine burundaise que 27 jeunes burundais.es se réunirent et posèrent les jalons de ce qui s’appela plus tard la Jeunesse UBUNTU.

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© Vallée

© Va

© Vallée

collectes de fonds

UBUNTU est un mot se retrouvant dans plusieurs langues africaines et dans le kirundi en particulier. En kirundi, le mot UBUNTU pourrait être traduit par « noblesse d’esprit ». Le terme véhicule aussi des valeurs d’humanité et d’intégrité. Plus généralement, UBUNTU est une qualité désignant une personne juste dans ses relations avec les individus qu’il côtoie. La Jeunesse UBUNTU est une organisation qui se veut être un espace de réflexion et d’action visant à promouvoir un Etat de droit au Burundi conforme aux aspirations des citoyennes et citoyens burundais, plus particulièrement de la jeunesse burundaise. La Jeunesse UBUNTU vise également à promouvoir l’entraide entre jeunes burundais.es. La Jeunesse UBUNTU est composée de jeunes burundaises et burundais vivant en Belgique et âgés de 18 à 35 ans. Même si ladite organisation est principalement composée de Burundais, elle œuvre à tisser des liens avec d’autres organisations poursuivant un but similaire au sien ; à savoir la promotion d’un Etat de droit dans divers pays du globe et en Afrique en particulier. A ce jour, la Jeunesse UBUNTU, parfois en association avec d’autres organisations, a été initiatrice de trois manifestations à Bruxelles en mémoire des victimes de la crise politico-sécuritaire que connaît le Burundi depuis 2015. Ces actions avaient pour but non seulement de rendre un hommage aux victimes dont les vies ont été fauchées par le conflit burundais mais également de dénoncer les crimes commis et sensibiliser des citoyens d’autres origines sur le drame que vivent les burundais depuis mai 2015. La jeunesse UBUNTU n’en reste pas au stade des manifestations mais s’investit plus en profondeur en essayant de soulager les maux de certaines victimes de cette crise burundaise. Ainsi, la Jeunesse UBUNTU a organisé à deux

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acheminement de l' aide

reprises des collectes de fonds destinés à être acheminés au Rwanda. Le but était de fournir une aide matérielle à des Burundais.es se trouvant dans un camp de réfugiés situé dans une localité rwandaise dénommée Mahama. L’acheminement de cette aide fut rendue possible grâce à la collaboration avec d’autres associations sur place. La Jeunesse UBUNTU participa le 21 avril 2017 à une conférence-débat organisée par le groupe Afrique du SCI sur la crise burundaise. Ce fut l’occasion d’une prise de contact entre le SCI et la Jeunesse UBUNTU. Actuellement, les deux organisations réfléchissent à des actions conjointes pour la promotion d’un Etat de droit au Burundi et dans d’autres pays du monde.

Guy Senga Jeunesse UBUNTU

© Jeunesse Ubuntu

tissage de liens avec d’autres organisations

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dossier /  04

Le Burundi, on s’en soucie 2005-10-15

12 ans de pouvoir / 53 ans

Pierre Nkurunziza Président du Burundi

Violence politique, arrestation arbitraires, tortures, des centaines de cas de personnes portées disparues, plus de 400.000 réfugiés. Le Burundi, un pays de 11 millions d'habitants, situé dans la Région des Grands Lacs, vit une crise politique et humanitaire profonde depuis avril 2015, date à laquelle le président Pierre Nkurunziza a annoncé son intention de briguer un troisième mandat. Cette candidature va à l’encontre des Accords d’Arusha (signés en 2000) qui stipulaient qu’aucun président ne dépasserait plus de 2 mandats. Le groupe Afrique a rencontré Sylvère Nimpagaritse, vice-président de la Cour constitutionnelle pour mieux comprendre la crise burundaise et soutenir la société civile dans son dynamisme démocratique.

Peut-on mettre la démocratie en parenthèse ? Comme dans tant d'autres pays de l'Afrique, la soif du pouvoir, l'instabilité économique et le fait de jouer sur les clivages ethniques et raciaux, donne au Burundi un mélange dangereux et embrasant. Depuis la proclamation de l’indépendance du Burundi en juillet 1962, effectué dans un climat de conflits ethniques accentués par la crise du Rwanda et la rébellion au Congo belge (Congo-Kinshasa), le pays a connu une grande instabilité politique. Nombreux assassinats et coups d’état militaires ont pu être arrêtés par les accords d’Arusha de 2000, traité qui a permis au pays d’entamer un processus de paix, de mettre en place une république multipartite et d'adopter une nouvelle constitution. Le premier mandat du président Pierre Nkurunziza (élu en 2005) était une source d'espoir que les choses changent, qu’il n’y ait plus de problèmes ethniques, que la jeunesse trouve un avenir meilleur. Un espoir de courte durée, le Burundi connaissant une stabilité apparente, puis la situation devenant explosive. Lors du deuxième mandat de Nkurunziza (20102015), on dénonce déjà des violations des droits humains, des exécutions extrajudiciaires, des restrictions de la liberté de la presse, la corruption et le manque d’indépendance de la justice. On observe de plus en plus une réelle volonté de "verrouiller" le système politique. Comme en témoigne Sylvère Nimpagaritse, vice-président de la Cour constitutionnelle au moment de la candidature controversée de Nkurunziza au 3e mandat, le président s'est fait passer pour un ange auprès de la population mais il mettait en place depuis longtemps des pratiques de dictateur. Les juges de la Cour suprême étaient convoqués au moins une fois par semaine à la présidence et on leur offrait de nombreux cadeaux et promesses. C’était une manière de s’assurer de la fidélité de tous. De plus, Nkurunziza, pour briguer un 3e mandat, affirmait ne pas avoir été élu de manière constitutionnelle la première fois, alors que le mode

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d’élection du premier mandat (délivré par le parlement et non directement par le peuple) était une exception prévue dans la Constitution. Sylvère Nimpagaritse, un des quatre juges sur les sept de la Cour constitutionnelle qui se sont initialement prononcés contre le troisième mandat lors de la délibération en avril 2015, a été le seul à s’obstiner à ne pas signer la décision du président. Poursuivi par les Imbonerakure (la branche jeunesse du parti au pouvoir devenu une milice aux ordres du pouvoir du président), il a pris la fuite vers le Rwanda et puis la Belgique. Convaincu qu’un troisième mandat n'est qu'un début à une prise de pouvoir totale, Sylvère souligne que Nkurunziza envisage de faire réviser la constitution pour enlever la question du nombre de mandats.

La question ethnique au cœur du débat ? D’un point de vue géographique, culturel ou linguistique, il n’y a aucune séparation des ethnies Hutus et Tutsi. A la base, il s’agissait d’une différenciation des classes sociales, accentuée aux temps de la colonisation. Quand, en 2015, des milliers de personnes sont descendues dans les rues de la capitale Bujumbura pour protester pacifiquement contre la décision du président Nkurunziza, c'était pour sauver la démocratie. La question de l'ethnie ne se posait pas, les manifestants étant aussi bien des Hutus que des Tutsis. La crise électorale et politique a été déportée sur le plan ethnique par les leaders politiques qui ont commencé à jouer cette carte comme un facteur mobilisateur contre l'opposition. Bien que dans son discours officiel le président ne parle pas de problématique ethnique, il l'utilise pour justifier ses décisions politiques, ciblant les Tutsis comme "par nature" opposés au pouvoir en place. L'un des pires scénarios dans la crise actuelle serait d'accentuer des anciennes affiliations de la guerre civile et de provoquer une fracturation de l'armée, où l'accord d'Arusha garantit une représentation paritaire des Hutus et des Tutsis, le long de lignes ethniques. Le Burundi peut-il vivre un « autre Rwanda » ? Il faut l’éviter absolument.

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Nombre hab. 10,4 millions

BURUNDI

Superficie

27.834 km²

Densité

373,68 hab/km²

Capitale

Bujumbura

Source : www.populationdata.net

A lire www.lemonde.fr/afrique/article/2016/11/18/ heineken-au-burundi-le-cadeau-du-presidentnkurunziza-au-juge-qui-a-autorise-son-troisiememandat_5033840_3212.html

© burundi-agnews.org

https://burundi24.wordpress.com/2015/09/15/ temoignage-dun-ancien-membre-de-la-courconstitutionnelle-en-exil/

Et la société civile dans tout cela ? Juliette Nijimbere du Collectif des femmes pour la paix et la démocratie au Burundi souligne la force et l'activisme de la société civile au pays. En 2015 elle a vu des femmes et des hommes se révolter, se battre pour leurs valeurs. Le Burundi a donc, selon elle, de l’espoir et un avenir. La démocratie et la paix sont en danger, la culture d'impunité est entretenue par le gouvernement, la population vit dans la peur et la pauvreté, mais Juliette reste convaincue que les Burundais finiront par comprendre qu’il faut faire front et retrouver la paix et la sécurité par voie pacifique.

Avons-nous un rôle à jouer ?

A vo i r •

 visage caché à France 24 / janvier 2017 / 30 min.

www.france24.com/fr/20170120-reporters-burundi-refugies-opposants-pierre-nkurunziza-tanzanie-ouganda-rwanda •

I ls ont tué la démocratie Arte Reportage / 30 mai 2015 / 37min.

http://info.arte.tv/fr/ burundi-ils-ont-tue-la-democratie

Le Burundi n'est malheureusement pas le seul pays où la démocratie a du mal à prendre des racines. Partout en Afrique (et de plus en plus souvent ailleurs), on observe des présidents qui cumulent des mandats, des gouvernements qui rétrécissent les libertés civiques, qui s'attaquent à la liberté de la presse, à la société civile. Garder le pouvoir devient un objectif suprême. Plusieurs organisations civiles font déjà de la sensibilisation face à la crise au Burundi. Juliette a mis en place un système d’information et d'éducation permanente. Elle envoie une chronique sur le Burundi via des messages électroniques aux Burundais et à la communauté internationale. La Jeunesse Ubuntu crée un mouvement citoyen visant à sensibiliser sur la crise burundaise. Le SCI Belgique se joint à eux pour conscientiser, s’unir, discuter et rester fidèle au message de la paix.

Kamila Partyka Membre du Groupe Afrique, SCI

© burundi-agnews.org

Le SCIlophone 77 • octobre / novembre / décembre 2017

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dossier /  05

Le Congo,

République pas si démocratique que ça 2001

16 ans de pouvoir / 46 ans

Joseph Kabila Président de la RDC

Kris Berwouts est un africaniste gantois. Après avoir travaillé plusieurs années au SCI, il s’est ensuite consacré, dans plusieurs ONG puis comme consultant indépendant, à l’étude de l’Afrique centrale. Spécialiste en particulier de la République Démocratique du Congo, il a rédigé plusieurs ouvrages sur le sujet, dont le dernier paru en juillet : Congo violent’peacei. Il nous décrit la situation actuelle de cet immense pays au bord de l’implosion.

La République Démocratique du Congo (RDC) s’approche de la fin de la deuxième année électorale successive qui se terminera sans élections. Le deuxième et constitutionnellement dernier mandat de Joseph Kabila comme président de la Troisième République s’est terminé le 19 décembre 2016 à minuit. Le président Kabila avait tenté à plusieurs reprises de pousser son règne au-delà de ses limites constitutionnelles mais ses tentatives sont restées sans succès. La seule stratégie qui était efficace était « le glissement » : paralyser le processus électoral jusqu’au point que la seule chose qui bouge est le temps, et donc rester au pouvoir par le simple fait de ne pas avoir organisé le scrutin pour élire son successeur. Le 31 décembre 2016, quelques minutes avant minuit, une grande partie des leaders politiques du pays ont signé un accord – appelé donc l’Accord Saint-Sylvestre – pour définir les contours d’une transition d’un an. Les éléments cruciaux de l'Accord Saint-Sylvestre étaient : l'engagement de respecter la

Congo's Violent Peace : Conflict and Struggle Since the Great African War (African Arguments) Paperback, 15 juillet 2017 Kris Berwouts

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Constitution, et plusieurs références au fait que le président ne se présentera pas pour un troisième mandat. Il dirigera la transition et restera en poste jusqu'à l'installation d'un successeur élu. Un gouvernement inclusif devait être installé, en outre, dirigé par un Premier ministre du Rassemblement, avec la tâche d'organiser des élections crédibles, transparentes et pacifiques, au plus tard le 17 Décembre 2017. L'accord prévoyait la possibilité de six mois de retard, en cas de circonstances imprévues. Depuis la signature de l'accord, le régime a toujours fait preuve d'un manque total de volonté politique pour organiser efficacement les élections. Il a essayé avec succès d'augmenter les divisions au sein de l'opposition. Le seul autre domaine où un réel progrès a été enregistré était l'inscription des électeurs. De nombreux observateurs au sein de l'opinion publique congolaise et internationale ont vu là un signal que le régime veut organiser un référendum pour amender ou modifier entièrement la Constitution afin de supprimer la limite du nombre de mandats présidentiels, ouvrant ainsi la voie à Kabila pour un troisième mandat. Le 10 octobre 2017, le président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) Corneille Nangaa, lors d'une réunion entre la commission et des représentants de la société civile, déclare qu'il n'y aurait pas d'élections en RDC avant avril 2019. Le régime fait face à un ras-le-bol généralisé dans la population qui trouve qu’elle est encore dans les mêmes conditions de vie qu’à la fin du règne de Mobutu, et que ceci est surtout une question de gouvernance : « Nous sommes pauvres à cause de la façon dont le pays est gouverné. Et si vous n’êtes pas capables de changer cela en 16 ans – le président Kabila a succédé son père en 2001 – vous n’êtes pas capable de le faire ou vous n’avez pas la volonté de le faire. Et il est difficile de dire au peuple que vous changerez quand même la gouvernance dans votre 17e ou 18e année. Les gens ne vous croiront pas ».

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L’impopularité écrasante du président Kabila et son entourage n’implique pas que l’opposition mobilise les masses : elle est difficilement prise au sérieux par la base parce qu’elle n’arrive pas à expliquer ce qu’elle fera avec le pouvoir, une fois qu’elle l’obtiendrait. Il n’y a pas de vision, pas de plan, pas de projet de société inspirants. Ils n’ont ni le message ni la structure harmonisée pour affronter l’électorat, et à l’exception de Moïse Katumbi, ils n’ont pas les moyens d’organiser une campagne réussie dans un pays aussi vaste que le Congo, avec si peu d’infrastructures. Ça ne sera pas facile de se faire accepter comme alternative. Une boutade que j’ai entendue souvent dans mes interviews à la base est : « Il ne suffit pas de changer le chauffeur, il faut changer de véhicule. » L’entourage du président Kabila se rend compte que le premier ennemi du régime est ce ras-le-bol généralisé avec un potentiel réel de violence, qui est encore alimenté par la crise économique et les conséquences du presque-crash financier : la dévaluation du franc congolais a un impact négatif immédiat sur la vie dans les quartiers, dans les plaines et sur les collines du Congo. Et il y a très peu d’acteurs institutionnels qui ont encore le leadership moral pour canaliser cette rage vers des objectifs politiques non-violents. De plus, l'Etat n'est plus capable d'anticiper ou de réagir efficacement face à ces situations locales. Le conflit au Kasaï en est un bon exemple. En août 2016, il s'agissait d'un petit

conflit, entre un chef coutumier, Kamwena Nsapu, et l'autorité publique. Personne ne s'en rendait compte. Désormais, le conflit touche plusieurs provinces. Les institutions locales sont coincées entre une administration qui n'est pas opérationnelle et des structures coutumières qui sont anciennes. Elles ont perdu de leur légitimité, ne prônent que rarement le consensus et sont donc fragiles et manipulables. Dans cette lacune de pouvoir, le petit conflit a pu grandir et est devenu une vague de violence énorme qui touche quatre provinces, qui a causé la mort d’au moins 4.000 personnes et le départ de 1,4 million de déplacés. De façon générale, le Congo est devenu imprévisible, aussi parce que les préalables de l’escalade kasaïenne sont en principe présentes partout en RDC. Le pays passe par une phase dangereuse. La majorité aussi bien que l’opposition sont divisées et il n’y a aucun leadership crédible autour de qui un débat sur le futur du pays peut se cristalliser. Avec le paysage politique atomisé, la crise économique, la perte de contrôle sur les régions périphériques et l’absence de toute procédure, le Congo de Kabila a développé beaucoup de parallélismes avec le Zaïre de Mobutu. Il n’est pas à exclure qu’on va vers un même dénouement chaotique et horrible.

Kris Berwouts Consultant indépendant, ancien volontaire du SCI

« Dans l'opposition, il n’y a pas de vision, pas de plan, pas de projet de société inspirants »

RDC

Nombre hab. 89,7 millions Superficie

2.345.410 km²

Densité

38 hab/km²

Capitale

Kinshasa

Source : www.populationdata.net

« Le premier ennemi du régime est ce ras-le-bol généralisé avec un potentiel réel de violence »

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« Il ne suffit pas de changer le chauffeur, il faut changer de véhicule »

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SCI en action

1962-1989

Les 30 glorieuses de Micheline Six Micheline Six a été une figure très importante de la branche belge du SCI. Décédée en 1989, son souvenir reste intense dans la mémoire des anciens qui l’ont côtoyée durant ses années d’investissement au sein de notre association. Janine Decant, activiste et ancienne présidente du SCI, nous a livré un émouvant hommage dont nous publions de larges extraits.

J’ai rencontré Micheline Six en 1964 ; elle était assise sur les premières marches au départ d’un escalier, à l’Auberge de Jeunesse de Saint-Girons en Ariège. C’était la deuxième année que je consacrais mes deux mois de vacances à partager la vie des chantiers dans les villages de la région… Elle était là, à caresser un chaton, et cela m’avait incitée à lui adresser la parole. Elle me parla de son désir de s'impliquer davantage, de prendre des responsabilités. Et nous avons découvert des goûts communs comme sa préférence pour les fêtes populaires. La musique et les danses folkloriques étaient pour elle l’expression d’une liberté et d’une culture essentielle, émanant de la conscience profonde, de l’identité des peuples. Elle préférait le bandonéon et les fêtes de l’Unita aux concerts classiques, et comme moi, les petits cafés « démocratiques » ou les séjours chez l’habitant, aux établissements « bourgeois », la vie simple, aux grandes performances… Il y avait dans ce qu’elle me racontait cet esprit de simplicité et de confiance, qui fut le point de départ d’une amitié qui allait durer trente ans, doublée de notre fidélité aux valeurs du mouvement. En 64, elle avait 29 ans, j’en avais 24, et nous étions animées de la même volonté antimilitariste d’action concrète

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« pour la paix », la non-violence, la tolérance, et l’équité entre les peuples et les gens. « Nous étions à la recherche d’une expérience de vie différente du quotidien, dans des lieux singuliers, avec une motivation idéologique et non-monétaire » 1. Sans prendre l'emploi d'un travailleur rémunéré, ni nous substituer à un travailleur qualifié, nous voulions nous engager à fond à l’intérieur d’une communauté ou d’une association. Nous pensions démontrer qu’il est possible de mettre en place une dynamique nouvelle après le passage de l'équipe « chantier », avec de nouvelles possibilités d'embauche pour l'avenir. Dans chaque chantier, nous étions ravies de travailler en groupe, en autogestion et dans la solidarité, d’apprécier des personnes aux habitudes de vie distinctes, au niveau social et intellectuel différent, et, au-delà de la personnalité de chacun, de découvrir le pays qu’elle représentait. Micheline revenait d’Algérie, à Tlemcen ou El Khemis. Elle y avait passé quelques semaines dans les chantiers de reconstruction après la guerre, terminée en 1962. Elle avait partagé la condition des populations réfugiées, sans ressources et démunies à l’extrême. Elle me raconta plus tard l’expérience d’un chantier en Alentejo au Portugal, une région sous-développée à l’époque, où l’eau était comptée,

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70 ans de volontariat, bâtir la paix !

« Nous étions à la recherche d’une expérience de vie différente du quotidien, dans des lieux singuliers, avec une motivation idéologique et non-monétaire »

où chaque volontaire ne recevait pour la journée que l’équivalent d’un gobelet à dents… Ayant connu la guerre, elle savait la valeur de chaque chose et en avait gardé un sens de la mesure qui lui permit d’affronter seule des épreuves ou des situations parfois très dures au secrétariat de la Branche belge qu’elle prit en mains en 1965. Toutes les deux, nous avons eu la joie de voir reconnaître cette même année, le statut des Objecteurs de conscience en Belgique. Nous avions lutté pour leur libération et obtenu pour le SCI, en France entre autres, l’autorisation de négocier avec les gouvernements une alternative à leur enfermement en les embauchant dans un chantier de travail. De 65 à 82, Micheline réussit à maintenir l’organisation d’une dizaine de chantiers, les week-ends et pendant les vacances scolaires, tout en commençant des actions à plus long terme. Tout de suite, elle engagea la branche belge à soutenir les détenus en Algérie et à accueillir ses réfugiés clandestins dans notre pays. Elle encouragea également les départs de volontaires en faveur du développement en Afrique et en Asie, et l’envoi de coopérants. Dès lors, à plusieurs reprises, elle partit enquêter en Argentine, au Brésil, au Chili, au Pérou, et participa aux mouvements de soutien pour le retour aux régimes démocratiques en Grèce, au Portugal, et en Espagne, puis au Front Polisario au Maroc et au front de libération des Palestiniens. Et, en Belgique, la bataille contre les expulsions pour cause de grands travaux, le sauvetage du patrimoine, inconnu à l’époque, des adductions d’eau dans 65 communes encore dépendantes de leur(s) puits, la défense de l'environnement et de la nature, celle d'une vie de quartier et de logements à caractère humain, la solidarité avec les plus démunis ou les handicapés, et la lutte contre les exclusions et les injustices dans les quartiers défavorisés, l’aménagement de maisons de jeunes, avec l’idée de maintenir le droit à une contestation constructive et à constituer des groupes de pression contre l’inertie des autorités. En 1972, les instances internationales du SCI appuyèrent la création de la « Commission européenne Immigrés », que Micheline s’occupa de mettre en place à Bruxelles. Elle allait prendre en charge l’analyse des législations diverses dans l’Europe nouvelle, les relations des immigrés avec les associations politiques de leurs pays d’origine, la reconnaissance de leurs droits, la lutte contre le trafic d’une main-d’œuvre clandestine et sous-payée. En 1976, elle obtint la reconnaissance du SCI comme organisation de jeunesse et comme ONG. Dans le même temps, elle put visiter l’URSS, l’Inde et le Sri Lanka, et fut élue vice-présidente internationale en 1978. Le secrétariat de la branche belge

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trouvait enfin l’occasion de s’installer dans des bureaux confortables à l’avenue de Stalingrad, à côté du Centre Culturel des Immigrés. La Commission Immigrés fut admise comme organisation d’éducation permanente en 1979, pour se détacher finalement du SCI pendant l’année 82/83, et Micheline choisit d’y continuer son travail, en renonçant à son emploi au SCI, qu’elle avait tant contribué à développer. Dès lors, elle allait défendre les travailleurs exploités et les immigrés en créant en 1986 un Centre de documentation, la revue d’informations internationales : « Objectif Immigrés », les Séminaires internationaux annuels, et les voyages d’études pour les secondes générations dans les pays d’origine. Déterminée dans ses choix, n’acceptant aucune compromission, contre toutes les formes d'injustice, d'exploitation, ou de violence, au service de la vérité, de la probité, ne se laissant jamais dévier de son idéal, elle a soutenu le travail volontaire et associatif, comme « une pédagogie concrète pour l'individu et la communauté où il travaille, autant qu'une interpellation adressée à l'ensemble de la société, tendant à créer une conscience critique, accompagnée d'un travail d'analyse de situation et d’une recherche de solutions alternatives ». Sa vie de militante, de combattante, devait se terminer brutalement le 31 décembre 1989, au lendemain de la chute du mur de Berlin, qu’elle a pu applaudir comme une victoire tant attendue pour la libération des peuples et pour la paix du monde. La Commission Immigrés ne devait pas lui survivre, faute de repreneurs, dépassés devant l’ampleur des tâches à accomplir.

Janine Decant Volontaire au SCI de 1963 à 2013

1

cf Nina Santner Mémoire de Licence 2001 Fribourg

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SCI en action

les petits # Sarah Matelart Sarah a participé à des projets en Bulgarie, Mongolie, Allemagne et a été active dans le Groupe Asie entre 2006 et 2008

# Stéphane Content Stéphane a réalisé plusieurs projets internationaux dans les années 90’ avant de rejoindre le Groupe Réfugiés (aujourd'hui Migr’actions) de 2000 à 2003

# Jenel Degrave Après un premier chantier en 2001 en Finlande, Jenel a été membre du Groupe Nord-Sud puis du Groupe Abya Yala. Elle est partie ensuite en Turquie, au Kenya et en Belgique. Elle a été administratrice de 2007 à 2017, dont présidente les 4 dernières années.

# Fabian Beghin Fabian est parti en volontariat en Irlande et en Ecosse en 1993

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témoignages 2005 Le SCI c'est mon premier voyage sac-à-dos à 18 ans. L'opportunité de découvrir des pays « de l'intérieur ». La rencontre d'autres jeunes qui ont envie de faire bouger le monde, vivre autrement ou du moins se posent des questions. Des weekends de formation-guindaille super sympas. Et puis plus tard, dans le groupe Asie, une introduction à l'organisation d'événements culturels. En bref, quelques années enrichissantes, formatrices et éveillantes.

1993 Le SCI m’a appris à être à l'écoute des autres, des autres volontaires et des personnes rencontrées dans le pays d'accueil ; à m’intéresser à leurs cultures ; à aller au-delà des stéréotypes ; à garder un peu d'humour et surtout ne pas se prendre trop au sérieux. En 2000, j’ai écrit un article « Et si on ouvrait les frontières » (SCIlophone n°14). Ce fut le résultat d’un travail en groupe qui m'a permis de bien me documenter sur le sujet et de réaliser que ce qui est décrit par les médias est parfois loin de la réalité.

C'est en Finlande que j'ai participé à mon premier chantier, à 21 ans. Pas besoin d'aller très loin pour découvrir le monde et vivre des choses fortes ! Voir un Turc et des Kurdes danser main dans la main, tisser des liens avec des hommes et des femmes de tous horizons, vivre des moments simples et inoubliables, nuancer mon regard… Je ne serais pas la même sans le SCI. Lors de mon premier chantier, j'étais à un moment clé de mes études ; des discussions sur le chantier m’ont aidé à m’orienter. Ensuite, l'expérience d'animation m'a aidée à décrocher un travail dans le secteur. Le SCI a aussi été pour moi un lieu où rencontrer des personnes avec les mêmes préoccupations et intérêts que moi : les relations Nord-Sud et interculturelles, les alternatives au modèle dominant, et ensemble s'enthousiasmer et apporter notre pierre à ce monde que nous rêvons plus solidaire, plus pacifique, plus juste. Pendant 16 ans, le SCI a été pour moi comme un cocon chaleureux connecté au monde, un lieu et une communauté où j'ai pu développer des savoirs, des savoir-être, et des savoir-faire. Parce que le SCI, c'est aussi un laboratoire continu, où les volontaires peuvent réaliser des actions avec la confiance et le soutien des permanents, où permanents et volontaires sont en réflexion continue sur la cohérence et le sens de leurs actions, et où chacun peut trouver sa place. 

2001

J’ai adoré ça, et, tout en mettant en pratique l’anglais appris à l’école, ces chantiers ont directement influencé ma joyeuse vie professionnelle. En effet, j’ai rangé mon diplôme d’électronicien et suis parti un an en voyage en Afrique et en Asie avec ma future épouse.  J’ai ensuite repris une formation en psychomotricité et depuis, je mène de front une carrière d’animateur musical (au sein de plusieurs centres culturels) et de musicien professionnel, principalement en jouant différentes musiques du monde à l’accordéon (que j’avais appris lors de mon chantier en Ecosse).

1993

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70 ans de volontariat, bâtir la paix !

# Cécile Cailloux Cécile a été stagiaire en 2009. Ensuite elle est partie en volontariat au Québec et au Mexique, avant de s’impliquer dans plusieurs groupes d’action et dans des activités de théâtre-action. Elle a participé à la rédaction du livre « Une autre façon de voir le monde ».

# Géraldine Bogaert

2009 Avec ces voyages j'ai découvert ma voie : celle de l' « ouverture », dans tous les sens du terme ! « Chaque rencontre est pour moi un peu comme un voyage ; on part à la découverte de l'autre, on s'ouvre à son propre récit, et on lui raconte le nôtre » C'est ça que le SCI m'a apporté : du sens ! Et de nombreuses rencontres, qui ont contribué à construire la (chouette  :)) personne que je suis. Avec Maud, ex-animatrice au Groupe Nord-Sud, on a créé une troupe de théâtre-action amateur intitulée la troupe du 'Théâtre fait maison'. Née à la 'Maison des Migrants' en octobre 2015, notre troupe existe toujours, s'est agrandie, et m'a permis aussi de rencontrer l'amour :) Pour la petite anecdote : ça a toujours du bon de passer 'faire coucou' au SCI. La dernière fois, on a discuté de 'Une police pavée de bonnes intentions', c’est une pièce de notre troupe. Et, on est venu la jouer lors du weekend de rentrée 2017 ! Quelle fierté et quelle joie !

1998

Réveiller une conscience politique Le SCI a été pour moi le déclencheur d’une transformation profonde et durable aux conséquences multiples et variées. Et il est, finalement en grande partie, responsable de la personne que je suis aujourd’hui. En décembre 1998, je décide, sur un coup de tête, que je ne passerai pas les fêtes de fin d’année chez moi, espérant ainsi fuir la solitude et la mélancolie d’une histoire d’amour entravée et malheureuse. Allez savoir par quel heureux hasard, je repense alors tout à coup à un ami qui avait fait un chantier en Ecosse et m’en avait dit le plus grand bien… Une petite ampoule allumée flottant au-dessus de ma tête, je m’empare de mon téléphone, fixe à l’époque, et je tombe sur un certain Pascal Duterme qui m’explique que le seul chantier organisé pendant les vacances de Noël se passe en Palestine. Et là, comme envoûtée par une force mystérieuse, je m’entends lui répondre que j’aimerais y participer. « Mais au fait, c’est où la Palestine ? » Voilà, c’est dit, je n’en suis pas fière, mais ça reste entre nous. A 24 ans, diplômée universitaire, enseignante de langue anglaise à l’ULB, je ne connaissais rien du monde ! Vous imaginez aisément le genre de gifle que j’ai pris en pleine face durant ce premier chantier. Une expérience qui m’a secouée à tous les étages au point de réveiller une conscience politique qui a fait dévier toutes mes routes par la suite. De ce genre d’accidents de la vie bénis qui vous révèle qui vous êtes vraiment. La machine était lancée, c’était trop tard pour revenir en arrière. Mes yeux et mon coeur s’étaient ouverts sur des territoires immenses, jusque-là insoupçonnés, à explorer et à tenter de comprendre.

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Un premier projet en 1998, en Palestine, puis une longue période de mobilisation intense dans le volontariat : formatrice, animatrice, membre du CA et présidente du SCI durant 4 années De retour de ce séjour magique et inoubliable, le sympathique bonhomme qui m’avait envoyée me faire déboussoler en Palestine ne m’a, évidement, pas lâchée ! Il a utilisé toutes ses armes de grand pacifiste - humour, chaleur humaine, conviction, grain de fantaisie et enthousiasme à gogo - pour me convaincre de rejoindre la grande famille du SCI Belgique et de m’impliquer un peu dans les activités locales… Tu parles d’une blague ! En quelques mois, j’étais parachutée au CA et au comité de gestion. Janine Decant et Anne Janssens, avec qui j’ai donc formé le trio des « drôles de dames » revisité, m’ont accueillies à bras ouverts. Sans parler du très charismatique Jean-Michel Vincart. J’étais aussi animatrice au sein du Groupe Nord-Sud, puis j’ai initié, avec quelques amoureux et amoureuses de la Palestine et du Moyen-Orient, le premier groupe d’action Midi, ensuite je participais aux réunions stratégiques, aux interminables entretiens d’embauche, à certaines réunions internationales, aux mises au vert avec l’équipe. Bref, on a failli m’installer un lit de camp dans la grande salle de réunion. Dans les années qui ont suivi, j’ai refait quelques projets. J’ai finalement quitté le CA et l’AG en 2007… pour ensuite devenir, avec la compagnie Ebullition, partenaire du SCI à travers l’animation des chantiers internationaux « Théâtre de l’Opprimé » depuis 2012. Pour résumer, je dirai que mon long passage au SCI m’a ouvert des portes essentielles et m’a causé quelques cernes tenaces. Tout ce que j’y ai appris alimente la flamme de toutes mes luttes pour plus de solidarité, de respect et de justice dans le monde.

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2018 février

FORMATION intergroupe

Comment réagir aux propos qui nous heurtent ? Objectifs

Approche théorique

• Accueillir et comprendre les émotions, pensées et comportements provoqués par un débat contradictoire.

Le temps de formation s’ancre dans le modèle de l’Approche Neurocognitive et Comportementale (Compréhension des mécanismes cérébraux qui gouvernent nos ressentis, pensées et comportements). Le ton sera celui de la légèreté rigoureuse ou de la rigueur légère.

• S’outiller pour partager sa vision du monde et réagir face aux discours qui heurtent tout en restant ancré.es dans ses valeurs. • S’exercer à avoir un discours sur les injustices sans être moralisateur.ice. • S’outiller pour réagir face aux discriminations - La théorie et l’intelligence collective au service de la pratique : rechercher et expérimenter différentes manières de réagir aux propos qui heurtent. • S’outiller au « désamorçage ». Constituer sa boite-à-outils personnelle pour que les propos qui heurtent ne soient pas (plus) des sources de remise en question de ses pratiques, convictions et engagements.

La formatrice Martine Rensonnet / Sémentiel coaching « Mon fil rouge professionnel est la recherche de sens dans le domaine des besoins, rapports et fonctionnements humains. D’architecte paysagiste à coach et formatrice, en passant par agent de développement, j’aime : concevoir, transmettre, animer / (me) renouveler, faire émerger, susciter / accompagner, collaborer, partager. »

Le public Cette formation s’adresse aux volontaires du SCI. Maximum 35 personnes. Priorité aux volontaires déjà impliqué.es dans un groupe d’action.

Informations pratiques Méthode • Apports théoriques au service de la pratique et des besoins • Echanges et partages de vécus • Progression collective autour de nos croyances, certitudes et intolérances • Expérimentation de modes et d’outils de communication adaptés

Week-end du 23 > 25/02/18 Lieu : Moulin de Hosdent Rue du Moulin 48 - 4261 Braives Gratuit / volontaires membres du SCI 35 € / cotisants • 50 € / non-membres Infos & inscriptions : Nancy Darding nancy@scibelgium.be • 02 / 649.07.38

Editeur responsable : Luc Henris | Rue Van Elewyck 35 • 1050 Bruxelles

• Découvrir les mécanismes cérébraux à l’œuvre dans la construction de nos croyances, valeurs, visions du monde, intolérances…

Le SCIlophone n°77  

A la une de notre trimestriel : dossier spécial AFRIQUE : Ces présidents accros au pouvoir.

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