Page 1

Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

Le SCIlophone

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 • Agrément : P006706

N° 74

JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017

orphelinats au cambodge : Les enfants sont instrumentalisés

© Geoffroy Dussart

Témoignages

Enjeux internationaux

SCI en action

Africa is beautiful : immersion de nos volontaires à Zanzibar, au Kenya et en Tunisie

Bolivie : Comment Evo Morales décolonise l’éducation

Qui sont les jeunes de Molenbeek ? Hakim Naji témoigne

Alternative positive L’écocentre OASIS à Mons : penser et agir autrement

USA : Les femmes marchent contre les discours machistes et populistes du président

70 ans du sci Les racines du futur : voir, comprendre et agir, globalement et localement

Une autre façon de lire le monde


04 Témoignage 04

22

C’est comment la Tanzanie?

4

Viajando a Kiburanga

6

Chenini de Gabès - l’oasis de la convivialité à la tunisienne

9

11

Enjeux internationaux

Volontourisme au Cambodge : l’enfer est pavé de bonnes intentions.

11

De la décolonisation du pays à la décolonisation des savoirs (Bolivie)

14

Women’s march : « construire des ponts, pas des murs ! » (USA)

18

20

SCI en action

Inspirer les jeunes pour quitter le cercle vicieux de l’exclusion

22 Alternative positive

24

Le SCIlophone est le trimestriel du SCI - Projets internationaux asbl, reconnue comme : • O  NG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) • O  rganisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles SCI-Projets internationaux Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles T 02 / 649.07.38 Liège : Rue du Beau-Mur, 50 • 4030 Liège T 04 / 223.39.80 Abonnez-vous au SCIlophone ! Devenez membre SCI pour 15 €/an et recevez votre trimestriel : Compte Triodos BE09 5230 8029 4857 Communication : cotisation annuelle

www.scibelgium.be 2

OASIS, source d’inspiration et d’expérimentation

20

22

24 70 ans du SCI

Le SCI en Belgique de 1947 à 1990

24

A l’ami Jean Van Lierde

25

28 Agenda

Formation à la coordination

28

Volontariat d’un jour au SteenRock

28

Ils ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone est avant tout le magazine des volontaires du SCI.

Sabine Bouchez, Cristel Cappucci, Adeline Chabotier, Nancy Darding, Janine Decant, Lola Delvigne, Hélène Gerin, Nathan Guillaume, Laetitia Huis, Malgosia Pitura

Vous désirez partager une réflexion concernant Nos colonnes vous sont le développement, la ouvertes ! Faites-nous parvenir coopération, les relations vos propositions de thèmes interculturelles... ou encore et vos articles via : témoigner de votre expérience Coordination de publication: Manu Toussaint / Mise en page: Cindy Marchal / Comité de sur un de nos chantiers ? manu@scibelgium.be rédaction: Nancy Darding, Marjorie Kupper, Sergio Raimundo, Marie Marlaire, Manu Toussaint,

Pascal Duterme, Sabina Jaworek, Romain Charlier / Illustrations originales: Jean-François Vallée (pages intérieures) et Geoffroy Dussart (couverture) / Relecture orthographique : Marie Marlaire. Coordination de publication : Emmanuel Toussaint / Mise en page : Alain de Pierpont (echangegraphic.be) / Comité de rédaction : Nancy Darding, Pascal Duterme, Sabina Jaworek, Marjorie Kupper, Cindy Marchal, Marie Marlaire, Sergio Raimundo, Emmanuel Toussaint / Illustrations originales : Geoffroy Dussart (couverture) et Jean-François Vallée (pages intérieures) / Relecture orthographique : Emmanuel Toussaint.


é d i to

7 ans Mai 1947. En fouillant dans les archives du Moniteur Belge, le journal de l’Etat Fédéral, on y retrouve la première trace officielle du Service Civil International, branche belge. C’est donc en mai 1947 qu’est née, aux yeux de l’administration nationale probablement ébahie par un si beau bébé, notre désormais vénérable association. On va vous faire grâce des statuts qui ont agrémenté la naissance légale, ce n’est pas ce qui est le plus joyeux et sexi dans ce type d’événement. Mais - c’est sans doute l’étape la plus captivante des histoires de naissance - on va plutôt revenir quelques mois en arrière, au moment combien exaltant de la conception.

C’est l’hiver, dans un coin de Wallonie, au croisement des provinces de Namur et du Hainaut, dans la minuscule ville de Philippeville1.

Jamais plus le rejet de cet autre qu’on ne connaît pas mais qu’on déteste et qu’on craint parce que la peau, la religion, la philosophie ou le pays de naissance sont différents.

Malgré la neige qui est tombée en quantité ces derniers jours, ils sont une douzaine à s’être retrouvés dans la petite maison de l’un d’eux. Il fait glacial dehors, mais dans le salon où ils se sont installés, des bûches se consument dans le vieux poêle à bois qui apporte sa part de chaleur aux convives. L’amitié et les convictions qui les lient font le reste du boulot !

Et, si par malheur, certains devaient tout de même subir la haine absurde et la violence et fuir leur chez soi pour échapper à la mort, jamais plus de portes qui se ferment, d’ yeux qui méprisent, de corps qu’on jette en mer….

Chacun, malgré le bonheur des retrouvailles, ressent au fond de lui une douleur tenace : ils ont tous vécu cette guerre terrible qui a bouleversé le monde, charriant son lot infini de souffrances, de cadavres, de haine. Les aînés ont même connu les affres du conflit précédent, au terme duquel a été créé le mouvement international du SCI. S’ils sont réunis ce soir, pour jeter les fondations de la branche belge du Service Civil International, c’est précisément parce qu’ils se sont jurés que ça n’arriverait plus jamais.

C’est parce que tout ça, ils l’ont vécu dans leur chair et leurs tripes que nos amis sont là, autour du feu, partageant un café brûlant ou un alcool fort et rédigent les textes fondateurs d’une association qui n’aura de cesse de réunir, jeter des ponts, désarmer, solidariser…. Nous sommes en 1947 ! Il est temps de remonter dans le véhicule spatiotemporel et de revenir à notre époque. Certains insistent pour m’accompagner. Non vraiment, il n’y a qu’une place, et puis, vous avez du boulot les gars ! Au fond de moi, surtout, je ne voudrais pas qu’ils découvrent, atterrés, ce qui subsiste aujourd’hui de leurs « plus jamais ça !! ».

Plus jamais ça ! Le SCI Projets Internationaux aura 70 ans cette année. Jamais plus on n’acceptera que de minables tribuns, juste capables de vociférer des contrevérités simplistes et haineuses, arrivent à contaminer des millions de pauvres gens qui vont les porter au pouvoir. Jamais plus ces slogans aussi stupides que violents : « Ein Volk, Ein Reich » ; « La France aux Français » ; « America First ».

Bon anniversaire ! Quand même…. On va fêter ça ! Quand même… Le combat continue

Jamais plus cette complicité tantôt lâche tantôt approbatrice de dirigeants de pays se revendiquant de la démocratie et censés la défendre, permettant la montée en puissance des tyrans. Jamais plus nos villes encombrées par des hommes armés jusqu’aux dents.

A notre connaissance, le premier siège social du SCI Belgique était situé à Philippeville, entre Charleroi et Couvin.

1

3


T é m o i g n ag e

C’est comment la Tanzanie? Une de mes craintes est d’être confronté à l’influence néfaste du tourisme à Zanzibar Ça, c’était moi, fin juin, à la formation Afrique. Ou était-ce une de « mes attentes »? Dans tous les cas, deux semaines plus tard, c’est de plein fouet que l’on a vécu, Nazaré et moi, la rencontre avec la culture tanzanienne.

– Tu as vu ? Les enfants d’à côté adorent jouer au valet puant ! - On ne va pas trop travailler aujourd’hui sinon on n’aura plus de travail pour demain. - I did a lot of business today, I am so tired ! - J’adore manger local! Goûte-moi ce riz! - Ces immondes marchants d’esclaves ont battis les merveilles de cette ville, qui la font aujourd’hui vivre grâce aux touristes. – Alors la brasse, c’est facile, tu fais comme ça avec tes jambes et comme ça avec tes pieds - Regarde-moi ces Resort Hotels d’où les touristes ne sortent jamais – Les policiers nous réclamaient de l’argent vu qu’on transporte des Blancs mais hakuna matata, c’était des amis ! – Ce riz… plus jamais !

Un choc faire de l’argent et du business semble être l’ambition quotidienne du Tanzanien moyen. Plus que ça, c’est une obsession pour beaucoup. Si bien que la corruption est la première plaie du pays, nous indique Ali. D’où provient cette insatiable soif pour l’argent ? De cet idéal matérialiste occidental ? De l’envie de se démarquer ? Nous, on est sûrement passé au-dessus de cela ( !?). On va faire du VTT avec des vélos branlants sous la chaleur torride du soleil de midi ? J’adore !– Est-ce que ces enfants souriants, qui dansent avec ces jeunes touristes blondes au rythme des instruments dans la rue, ne sont pas aussi en train de les dépouiller en douce de leurs smartphones ? – Youhouu ! On a planté 456 graines de mangrove ! - Il est devenu agressif, je n’ai pas osé négocier mon prix plus bas – C’est quoi McDonalds ? et Walt Disney ? – Il y a combien de tribus en Belgique ?

De la curiosité

l’indépendance. Est-ce que l’unité d’un pays vaut la perte d’identités culturelles ? Nous, on découvre nos propres traditions, en remarquant leur absence ailleurs. Ce climat me rend tellement paresseux… – De véritables trésors… Admire-moi ces baobabs ! - Donc toi, Abu, tu voudrais que je paie moi-même pour tous tes trajets de bus alors que tu m’as dit hier que tu dépensais tout ton salaire aux « Beach parties » les vendredis soirs ? – Les coraux de ma-la-de ! – Il est vraiment en train d’avoir deux conversations téléphoniques en même temps, sur des portables différents ? - « I miss all you to go away bye bye »… Oui enfin non, tu détruis toutes mes leçons d’anglais mais qu’est-ce qu’on s’en ****! <3 - Mais pourquoi on plante des graines de mangrove ?

Des photos mentales la nature est superbe mais sous pression. Des réserves magnifiques, des plages incroyables, une faune étonnante et des coraux débordant de vie. Est-ce qu’il y aura seulement quelqu’un pour les sauver de la démographie galopante et du tourisme de masse ? Du plastique omniprésent et des braconniers ? Nous, on prend des photos en espérant que cela fige l’instant à jamais. Le riz et le lait viennent d’Oman parce que c’est moins cher… On tue notre propre commerce, on le sait bien. - Et donc tu peux demander en mariage n’importe quelle fille que tu croises dans la rue ? - I know that when you go back home you will forget us. - Qui a encore le courage d’aller jouer au valet puant avec les enfants? – Regarde, elle adore Clara : elle lui donne tous les jours un fruit de son jardin ! – Putain de vélo de #$*% ! - Oui, raconte-nous le conte de la jeune fille statue ! – Non, je ne compte pas te payer pour me rendre service. “My future ambition is to become a doctor".

on apprend à se connaître, on appréhende les reliefs de leur culture, de notre propre culture. Les Zanzibarites se sentent africains et sont fiers de leur culture Swahili, celle qui a rassemblé les centaines de tribus et unifié le pays après

4

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017


© Nathan Guillaume

Tanzanie

De l’espoir Les enfants sont là. Aussi attachants que fuyants, intéressés que timides, heureux et souriants, motivés qu’oppressants. Leur authenticité vaut de l’or, leur potentiel aussi. La Tanzanie l’a compris. Parviendra-t-elle à garder son taux d’alphabétisation record ? Nous, on se retrouve à les contempler trier leurs déchets. Nettoyons la plage au lieu de prendre le soleil ! – Et tu cuis le riz dans le lait de coco ? - Les massai, ce sont des guerriers : beaucoup d’hôtels les engagent pour assurer la sécurité – La première personne qu’on a rencontrée ici nous a enfermé dans une voiture, volé tout notre argent et nos cartes de crédit. A qui on peut faire confiance ? - Si un villageois n’a pas d’argent pour manger, il suffit qu’il vienne cueillir des fruits dans la forêt ! - J’en peux plus, ces volontaires locaux ont tous un intérêt autre que la rencontre culturelle pure… - Un dauphin ! Il était à deux mètres de moi ! – Ils sont vraiment en train de brûler nos déchets au fond du jardin ?

Des souvenirs gustatifs Une gastronomie sans pareille, des mets raffinés et des fruits à perte de vue : Zanzibar éveille les papilles gustatives et met les goûts au défi ! La nourriture quotidienne n’excelle pas toujours par sa variété mais déteint tout de même par sa richesse. Qui sait cuisiner avec des clous de girofle ? Nous pas J

CO2 ? C’est ce climat chaud qui serait à l’origine de leur mode de vie beaucoup plus posé que nos contrées ? Ou sont-ils paresseux ? Ils ont pourtant une économie montant en flèche, une mondialisation rampante, des ports qui débordent, des inégalités incroyables, un parti presque unique mais des leaders altruistes. Pourront-ils garder l’équilibre politique et éviter de tomber dans la tourmente de leurs compagnons africains ?

« C’est comment la Tanzanie? » « … » Ça, c’est moi, maintenant, incapable de résumer ce fouillis de sentiments extrêmes qui s’entrechoquent dans ma tête, de causes, d’effets, de conséquences, de dégâts collatéraux qui essaient de s’assembler logiquement dans mon esprit, pour définir le contour du monde dans lequel nous vivons, dans lequel les Tanzaniens vivent… en vain. Il y a des outils, de la littérature pour étoffer cela, je sais. Mais, finalement, est-ce qu’il ne vient pas un moment où seul notre bon sens peut y faire le tri, en retirer ce que l’on veut et nous mener à agir en conséquence ?

Nathan Guillaume volontaire SCI

© Nathan Guillaume

Demain, ils veulent faire un jour sans travail.- C’est quand même parfait d’être en T-shirt à cette heure-ci de la nuit – Et vous pensez quoi du fait d’avoir plusieurs épouses ? – Ahaha, mais non, ton kufi ne me servira pas à me protéger du soleil! - Tu n’penses pas qu’ils perturbent la vie de ces dauphins, voire les blessent, avec leurs bateaux touristiques ? – La ville a mis en place un système de récolte des déchets et ça se généralise sur l’île. – C’est écrit en chinois partout, c’est surement des trucs récupérés. – 10$ la carte SIM ? Et en vrai ? –Donc, tu n’as jamais vu que Zanzibar et Dar Es Salaam ? Des questions et encore des questions : Des vents rafraichissants provenant de l’océan et une situation équatoriale : le climat est assez idéal… mais ils vont détruire cela avec tout ce

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017

5


© Lola Delvigne

T é m o i g n ag e

Viajando a Kiburanga C’était la première fois que je partais « loin » et « seule ». Je suis partie vers l’Afrique, le Kenya, Kiburanga, avec des attentes un chouïa artistiquement floues. C’était difficile pour moi de projeter quoi que ce soit et même de me réjouir à l’avance. L’inconnu réveille toujours en moi un petit lit d’angoisses. Ce que je désirais, c’était « rencontrer les gens là-bas ».

Mzungu à Nairobi J’avais entendu et lu beaucoup de choses sur le « choc culturel » mais je n’avais pas réellement saisi l’aspect « choc ». En arrivant à Nairobi, j’ai compris. J’avais décidé de passer quelques jours dans la capitale pour voir à quoi pouvait ressembler cette grande ville kenyane. L’air irrespirable, les montagnes de déchets, les klaxons incessants, les centaines d’enfants des rues au regard évadé, les bidonvilles à perte de vue… Tout ce qui s’offrait à mes sens créait progressivement en moi un choc. J’avais par ailleurs l’impression de n’être considérée que comme une mzungu (« blanc » en swahili), porte-feuille sur pattes par ceux que je rencontrais. Mes premiers jours nairobiens ont failli me faire plier bagage et reprendre l’avion illico. Heureusement, Akina, la couchsurfeuse qui me recevait pour mon séjour citadin et qui avait l’habitude d’accueillir des visiteurs de tous les horizons, m’a offert de m’accompagner un bout de chemin comme « médiatrice culturelle ». Je me ré-ancrais enfin un peu.

Karibu sana ! (« Bienvenus ! ») Il me tardait néanmoins de rencontrer les habitants de Kiburanga et les autres international volunteers. J’ai été

6

extrêmement surprise de l’apaisement que m’a procuré, après ces quelques jours en ville, le débarquement à Nairobi des douze international volunteers venus de tous les coins d’Europe : c’est à ce moment que j’ai compris à quel point le « choc culturel » m’avait insécurisée. Le lendemain, 8h de van pour rejoindre Kiburanga. Arrivée au village, dans la nuit, un jeune garçon s’empresse de nous offrir un plat de riz au chou et du thé kenyan pour nous accueillir. Nous goûtions déjà à l’hospitalité que nous allions connaître durant tout notre séjour au village. C’était notre première rencontre avec Marwa, un garçon dont la bienveillance continue encore aujourd’hui à m’impressionner. Il tenait cette qualité de sa grand-mère, Mama Deo, cette belle femme qui nous a ouvert la porte de sa maison pour les trois semaines de chantier. Mama Deo est une des membres fondatrices de Kiburanga Women, la community based organisation fondée en 2007 pour penser collectivement les besoins de la communauté et tenter d’y répondre. Après notre première nuit, bercés par le chant des grillons, nous nous réveillons avec le chant du coq et découvrons le village. Des habitations familiales nichées à perte de vue dans les collines que de petits sentiers jonchés de rochers en forme de galets géants relient entre elles, des centaines de plantations de maïs, de café, de tabac, de bananiers, etc.,

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017


© Lola Delvigne

Kenya

des troupeaux de vaches et de chèvres en liberté. Un goût de paradis nous venait à la bouche. Très vite, nous rencontrons ses habitants qui nous offrent une cérémonie d’accueil emplie de couleurs, et de danses et chants traditionnels que nous apprendrons au fil de notre voyage. Nous comprenons également plus exactement en quoi consistera notre travail dans le cadre du projet international. Terrassement pour aménager un terrain de football en face de l’école du village (« Eduka »), gros-œuvre pour la construction d’une nouvelle classe, échanges avec les membres de la communauté lors de home visits, animation des enfants du village pendant leurs trois semaines de vacances hivernales (ils étaient plus d’une centaine chaque jour).

Rencontres au village

Sur les chantiers de terrassement et construction, c’est avec de jeunes hommes que nous avons travaillé. En tant que femmes, nous avions alors régulièrement droit à des démonstrations de force car, dans ce village, un homme doit être fort, très fort. Il était très difficile de réellement « rencontrer » ces hommes, tant leur pudeur est importante. Parler de soi et plus précisément de ses problèmes et inquiétudes est de l’ordre du peu concevable. A la question « Habari ? » (« Comment ça va ? »), la presque unique réponse était « Mzuri sana » (« je vais très bien »). Pourtant, à force de conversations (respectueuses de leur pudeur, bien sûr) avec certains d’entre eux, se dévoilaient derrière les muscles de nombreuses peurs et des vécus douloureux. Seront-ils à la hauteur des attentes de leur père ? Trouveront-ils une femme non porteuse de HIV ? Parviendront-ils à subvenir financièrement aux besoins de la famille ?

© Lola Delvigne

La rencontre avec les enfants du village nous a beaucoup marqués. Leur énergie-joie-de-vivre débordante qui s’exprimait dans les innombrables éclats de rire, chants et danses que l’on a partagés, leur curiosité sans limite ainsi que leur impressionnante capacité d’apprentissage (paroles, chorégraphies, règles de jeux, etc.), leur précocité, leur débrouillardise et leur autonomie, leur maturité, leur créativité et particulièrement, leur propension à prendre soin les uns des autres, nous nous sentions enrichis de passer du temps et d’échanger avec eux. Beaucoup d’entre eux rêvent de pouvoir entrer un jour à l’université, certains pour quitter définitivement le village et chercher du travail en ville et ainsi soutenir financièrement leur famille, d’autres pour revenir au village et renforcer le développement pour combattre la pauvreté de leur région. Malheureusement, l’université est hors de moyen pour la plupart d’entre eux. Les familles tentent en général de tout miser sur l’un de leurs enfants pour l’envoyer en ville (souvent le rôle de l’aîné), les autres enfants resteront au village pour aider, principalement dans les cultures et l’élevage. La place du first born est très importante, surtout lorsqu’il n’y a plus de mari à la maison, ce qui est assez courant à cause de la polygamie ou des maladies, dont les cancers et le HIV. Elle l’est encore

davantage lorsque les deux parents sont décédés. Ils doivent alors assumer toutes les responsabilités. Heureusement, les membres de la communauté s’entraident beaucoup.

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017

7


Kenya

Que les enfants puissent aller le plus facilement et le plus longtemps possible à l’école semblait être le désir le plus ancré des adultes de la communauté

© Lola Delvigne

Les femmes, nous les rencontrions surtout lors des home visits. Nous étions toujours émerveillés devant leur hospitalité. Bananes, sweet potatoes, milk tea, etc. nous été systématiquement offerts. Ces home visits étaient l’occasion de poser des questions sur les façons de voir le monde et de vivre de chacun. Il arrivait que les femmes soient très curieuses de notre mode de vie en Europe. Alors, nous apercevions des regards amusés, notamment lorsque l’on abordait la question des relations amoureuses et du mariage, et des regards effrayés, surtout lorsqu’on leur parlait de « notre » système d’agriculture et d’élevage. Nous avons également parlé des mutilations génitales que beaucoup de femmes (même les « anciennes ») rejettent aujourd’hui, particulièrement parce qu’elles sont conscientes des risques sanitaires, tandis que certains hommes tiennent encore à cette tradition par croyance, je crois, de garantie de fidélité. Certaines femmes nous ont parlé de la polygamie de leur mari, non sans une grande émotion. Elles auraient tant voulu que leur bienaimé soit plus présent à la maison (ou présent tout court car certains maris ne reviennent plus une fois remariés). A la fin de chaque home visit, je posais systématiquement la question de savoir ce qui leur importait le plus concernant leur communauté et, sans exception, tou(te)s ont parlé de l’éducation. Que les enfants puissent aller le plus facilement et le plus longtemps possible à l’école semblait être le désir le plus ancré des adultes de la communauté. Bon, je vais m’arrêter ici mais il y a tellement de choses dont j’aurais encore aimé vous parler, comme le rapport que j’ai observé à la religion, à des questions telles que l’homosexualité, le racisme dont j’ai été l’objet un jour et celui que j’ai constaté vis-à-vis des Somaliens, les particularités organisationnelles dans le travail parfois déstabilisantes, la temporalité extrêmement différente (« pole pole style »/ « doucement, doucement »), l’arrivée de la 3G un peu partout, notre séjour dans un village de pêcheurs au bord du lac Victoria à Muhuru Bay, etc. Bref, c’est avec un immense plaisir que je retournerai à Kiburanga Asante sana marafiki (« Merci beaucoup les amis ») !

Lola Delvigne Volontaire au SCI

8

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017


Tunisie

Chenini de Gabès, l’oasis de la convivialité à la tunisienne C’était la première fois que je partais « loin » et « seule ». Je suis partie vers l’Afrique, le Kenya, Kiburanga, avec des attentes un chouïa artistiquement floues. C’était difficile pour moi de projeter quoi que ce soit et même de me réjouir à l’avance. L’inconnu réveille toujours en moi un petit lit d’angoisses. Ce que je désirais, c’était « rencontrer les gens là-bas ».

Chenini se trouve à plus de 7 heures de route de Tunis. Après un long trajet en bus, je suis arrivée à la gare routière de Gabès vers 2h00 du matin. Dès le départ, l’association m’a accueillie chaleureusement. Naïm, le responsable, m’attendait à la gare à cette heure-là et m’a conduit jusqu’à la maison de la culture de Chenini. Le projet ‘Tree of joy 2’ qui était organisé par l’association locale ‘Volontariat sans Frontières Chenini-Gabès’ (VSF) avait pour but la rénovation et l’embellissement d’un jardin près de l’ancien barrage romain, dans le parc public de Chenini. Les volontaires internationaux, originaires de France, de Belgique (moi, je suis Polonaise) et d’Algérie, ont travaillé ensemble avec les nombreux jeunes volontaires et membres de l’association VSF. La maison où nous étions hébergés était une belle construction traditionnelle tunisienne peinte en blanc avec plusieurs chambres, de belles vérandas, une cour intérieure et un balcon avec des éléments décoratifs en bleu. C’était très beau la nuit, quand, installés sur des matelas sur le balcon, nous regardions le ciel couvert d’étoiles en sirotant du thé accompagné par la shisha tout en écoutant de la musique. C’étaient des moments où on pouvait parler de tout et de rien. Grâce à

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017

mes nouveaux amis algériens j’en ai appris beaucoup sur la musique, l’histoire, la culture, la cuisine et les coutumes non seulement de la Tunisie mais également de l’Algérie. La maison n’était pas en très bon état et les conditions de vie étaient simples : l’eau coulait doucement, on vivait sans wifi ou presque, tout ça nous a aidé à prendre un peu distance par rapport à ce monde moderne où tout va très vite, où on doit être connecté pour exister : ici on existe par les rencontres conviviales et par l’émerveillement devant la beauté de la vie. © Malgosia Pitura

En Août 2016 j’ai participé à un projet de volontariat international dans le village de Chenini – oasis pittoresque près de la ville industrielle de Gabès dans le sud de la Tunisie. Cet endroit est remarquable pour sa beauté ainsi que pour la bonté et la convivialité de ses habitants. Il est couvert de palmiers et est tellement différent de la principale ville voisine de Gabès - ville dont on peut voir les usines en se promenant sur la plage.

Le travail dans le jardin se déroulait dans la convivialité et sans pression. Chacun travaillait à son rythme et donnait de soi en fonction de ses capacités. Personne n’était poussé à faire plus que ce qu’il pouvait car il faisait très chaud, ce qui rendait le travail physique un peu pénible. Heureusement, on disposait d’un chouette refuge à l’ombre, où on pouvait s’asseoir, prendre un café, papoter ou se connecter au wifi du parc. Tous les jours à 11 heures nous faisions une pause dans ce coin ombragé où un des garçons travaillant dans le café du parc nous amenait des cafés et de l’eau. Il aimait bien passer son temps avec nous et il était de facto, devenu membre de notre équipe de volontaires. Pendant les temps libres nous nous organisions nous-mêmes. Souvent, on restait à la maison et on profitait de la terrasse de la maison où nous pouvions apprécier le temps qui passe, sans pression, contrairement au monde constamment stressé dans lequel nous vivons. A Chenini le temps passait plus lentement et il arrivait parfois que nous attendions car les Tunisiens n’aiment pas se dépêcher ou stresser sans nécessité. On a toujours le temps en Tunisie.

9


© Malgosia Pitura

Tunisie

Août est le mois des fêtes de mariage en Tunisie ! Celles-ci durent plusieurs jours et donc tous les soirs, il y avait toujours quelque part une ou plusieurs fêtes de mariage. Les volontaires tunisiens avaient souvent quelqu’un de leur famille, une cousine ou un cousin qui se mariait, et nous avons été invités quelques fois pendant ces belles 2 semaines! J’ai assisté à plus de fêtes de mariage en Tunisie en 2 semaines, qu’en 2 ans en Europe. C’était une expérience extraordinaire car les fêtes tunisiennes sont différentes des nôtres. J’ai ainsi pu approfondir mes connaissances de la culture tunisienne. Chaque fête de mariage avait un thème diffèrent : il y avait la soirée ‘henné’ où la mariée montrait ses bras et ses mains couverts par le henné, la soirée dédiée au mari, la soirée en robe traditionnelle, la soirée en robe blanche, etc. Ces fêtes font maintenant partie intégrante du chantier et de mon séjour à Chenini.

Grâce au projet, j’ai pu largement enrichir mes connaissances de ce beau pays qu’est la Tunisie et de sa culture. Ce qui me parait très important, c’est que j’ai vu que les rêves et les aspirations des jeunes tunisiennes et tunisiens ne diffèrent pas vraiment des nôtres. Comme nous, les jeunes travaillent dur à l’école et construisent leur avenir en espérant qu’il débouchera sur un travail qui a du sens et qui leur assure un niveau de vie suffisant. Comme nous, ils adorent les sorties, les divertissements, jouer, rigoler, partager les repas ensemble. Une différence tout de même, parmi d’autres, c’est la consommation d’alcool. Ils n’en consomment pas, même pendant les fêtes. J’ai l’impression qu’ils regardent l’alcool comme quelque chose de mauvais ou de superflu. Il y a bien sûr des gens qui en boivent, mais c’est plutôt en cachette et parmi les amis proches, pour éviter d’être jugés. Mais la plupart s’amuse à fond sans d’alcool1. Cette expérience a élargi mes horizons, elle m’a permis d’approfondir mes connaissances du monde méditerranée, et m’a donné des nouvelles envies d’échanges interculturelles. Mais surtout, le projet m’a apporté des nouvelles amitiés et je compte bientôt revenir à Chenini ou aller à Bejaja (Algérie) pour saluer nouveaux amis kabyles !

Malgosia Pitura

© Malgosia Pitura

Volontaire au SCI

Alors qu’en Europe, l’alcoolisation des jeunes en soirée inquiète les services de santé publique : http://jeunes.alcool-info-service.fr/alcool/bingedrinking#.WJB5aNLhAdU

1

10

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017


Cambodge

VOLONTOURISME AU CAMBODGE

L'enfer est pavé de bonnes intentions Aah le Cambodge ! Sa culture, ses temples, ses îles paradisiaques … et ses orphelinats ! J’avais entendu que de nombreux touristes visitaient des orphelinats et cela me posait question : un nouveau tourisme est-il en train de se développer, un tourisme de la pauvreté et de la misère ? Ce tourisme peut-il avoir un impact positif sur la réalité des enfants et des dynamiques locales ou est-il simplement un nouveau créneau pour que les visiteurs vivent une nouvelle expérience, éprouvent de nouvelles sensations ? C’est donc principalement dans le but d’en savoir plus que je me suis rendue dans la ville de Siem Reap durant le mois de décembre.

Les orphelinats au Cambodge Les centres de soins résidentiels, plus communément appelés orphelinats, sont des « centres qui offrent des services à tous les enfants qui ont été abandonnés ou qui ne peuvent pas être pris en charge par leur famille biologique ou d’autres parents de la communauté locale1». Ce sont donc des structures d’accueil pour les enfants dans le besoin.

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017

Ces dernières années, il y a eu une nette augmentation du nombre de ces orphelinats et des enfants qui y séjournent, et ce alors que le Cambodge est actuellement en train de se développer, et que le nombre d’orphelins à proprement parlé diminue. De plus, ces centres vont à l’encontre de la politique menée par le gouvernement cambodgien qui privilégie d’autres structures d’accueil, telles que les familles et les communautés. La pauvreté est une des raisons qui explique la présence massive des enfants dans ces centres. En effet, les parents pensent que leurs enfants seront mieux lotis au sein de ces structures d’accueil, ou pensent se délester d’un fardeau financier. Certains changements dans des familles comme le décès d’un parent, un divorce, un remariage, etc. peuvent également expliquer le placement d’enfants dans ces orphelinats. Ces enfants semblent donc en sécurité dans ces centres, avec un personnel aux petits soins… Or ces « orphelinats » sont considérés par plusieurs ONG, comme UNICEF ou Friends International, comme inadaptés pour ces enfants. Pourquoi ?

1

Définition du Ministère des affaires sociales et de réhabilitation des

anciens combattants et des jeunes.

11


© http://orphanages.no/

Cambodge

Ces ONG dénoncent le fait qu’un séjour dans ces centres constitue une entrave au développement émotionnel, social, physique et psychologique de l’enfant et peut, à terme, entraîner des impacts dans leur vie d’adulte.

Les enfants qui ont passé leur jeunesse dans ces centres ont montré des signes de troubles de la personnalité, de retards ou d’anomalies dans le développement de la parole et même dans leur croissance physique. Un risque accru aux maladies ainsi qu’une insécurité émotionnelle ont également été mis en avant. Autre conséquence néfaste : les enfants qui vivent dans ces orphelinats durant de longues périodes ont tendance à rencontrer des difficultés de réinsertion au sein des communautés une fois qu’ils quittent ces centres. Ils ont souvent développé des problèmes de dépendance, un sentiment d’abandon, une discrimination au sein de leurs communautés et manquent souvent de compétences sociales pour s’adapter à la vie extérieure. Une étude d’UNICEF a mis en avant le fait que les centres de soins résidentiels mettaient les enfants dans des situations de risques accrus de violences physiques et sexuelles notamment. En effet, le personnel ainsi que les bénévoles sont engagés sans qu’aucune vérification de leurs antécédents n’ait été menée. Dans certains centres, les enfants dorment dans la même chambre qu’ils partagent avec les membres du personnel, ce qui laisse la porte ouverte à tous les abus. Autre fait interpellant : le personnel n’est pas toujours qualifié et est souvent en sous-effectif par rapport au nombre d’enfants, et ceux-ci ne reçoivent dès lors pas l’attention nécessaire. Enfin, et c’est le problème majeur, les enfants présents dans ces établissements ne sont souvent pas des orphelins. En effet, trois enfants sur quatre qui y séjournent ont encore au moins un parent, ce qui signifie qu’ils pourraient être pris en charge dans un environnement familial beaucoup plus sain.

12

Le tourisme de l’orphelinat

Longtemps malmené par le régime autoritaire des Khmers Rouges, le Cambodge connaît un nouveau souffle et est aujourd’hui une destination de plus en plus prisée par les touristes. Ainsi, suite à la croissance exponentielle de ces centres et de la présence des touristes, un phénomène a rapidement vu le jour au Cambodge : le « tourisme de l’orphelinat », qui consiste en la visite de ces centres par des touristes. Ceux-ci planifient un passage dans ces orphelinats durant leur séjour, font des photos, jouent et assistent à des spectacles d’enfants, ou les emmènent hors du centres afin de passer la journée avec eux, comme on emprunterait un livre à la bibliothèque… Les (volon)touristes veulent simplement aider les enfants, et sont animés par le désir d’apporter leur pierre à l’édifice, tout en leur donnant un peu d’amour. Peut-on le leur reprocher ? De nombreuses ONG ont un regard très critique sur la situation. Elles dénoncent un système dans lequel chacun a une responsabilité. En effet, les directeurs des centres n’hésitent pas à envoyer les enfants dans les rues ou à organiser des danses pour faire de la pub sur les orphelinats, afin d’attirer les touristes occidentaux et de recueillir des fonds. Autre phénomène lié à cela, la présence massive de volontaires dans ces orphelinats : les volontaires viennent d’eux-mêmes ou bien via des associations, pour une durée plus ou moins longue, s’improvisent l’un prof d’anglais, l’autre animateur d’enfants. Les volontaires ou touristes ne sont que très rarement qualifiés pour s’occuper d’enfants en difficulté et sont donc loin d’être compétents pour interagir avec des enfants qui présentent des traumatismes. De plus, les visites de visiteurs étrangers provoquent des troubles de l’attachement chez l’enfant, de par le caractère éphémère de leur présence. En effet, les « orphelins » voient défiler les personnes et s’attachent à elles pour quelques semaines, alors que celles-ci ne sont inévitablement que de passage dans leur vie.

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017


Cambodge

La prolifération de ces orphelinats est donc attribuable aux contributions des touristes et des volontaires – la plupart occidentaux – qui, malgré leurs bonnes intentions, apportent un soutien financier directement aux orphelinats, et empêchent la recherche de solutions alternatives aux difficultés sociales des familles.

Une victoire pour le développement ? Lors de mon séjour au Cambodge, fort de mes recherches préalables sur le sujet, je me suis donc rendue dans une dizaine d’orphelinats de la ville de Siem Reap et à mon grand étonnement, les mêmes constatations se sont succédées : des centres (presque) désertés d’enfants et l’absence incontestable de volontaires et touristes. Dans ce contexte-là, je me suis entretenue avec presque tous les directeurs des centres qui, bien que plutôt méfiants à l’idée de me parler, m’ont apporté plusieurs informations capitales : la plupart des enfants ont été réintégrés dans leurs familles ou ont été placés dans d’autres structures, et, dans la majorité des cas, ils n’acceptaient plus vraiment de touristes ni même de volontaires au sein de leurs centres. Ainsi, à titre d’exemple, l’un des centres les plus fréquentés de la ville est passé en quelques mois de plus de 90 enfants à seulement une petite dizaine.

© https://www.thinkchildsafe.org/thinkbeforevisiting/

Je suis également rentrée en contact avec un organisme de tourisme responsable, ConcERT2, qui m’a informé que « le phénomène est progressivement en train de disparaître. Il y a de moins en moins de touristes qui visitent les centres, et cela est dû aux campagnes massives de la part d’ONG. Les gens sont désormais plus avertis et ont conscience des effets négatifs du tourisme sur les enfants. De plus, le gouvernement s’est engagé à fermer ces centres et à réintégrer les enfants dans d’autres structures d’ici 2018. » Enfin, j’ai pu constater, à plusieurs reprises lors de mon séjour, la présence de prospectus ou d’affiches dans des restaurants et bars notamment, contre le tourisme d’orphelinat. J’ai appris sur place que la campagne de l’ONG Friends International, le « Child Safe Movement », qui est à l’origine de la dénonciation du tourisme de l’orphelinat, a reçu une récompense comme étant la meilleure campagne luttant pour le tourisme responsable.

Laetitia Huys animatrice en stage au SCI

© https://www.thinkchildsafe.org/thinkbeforevisiting/

Pour en savoir plus : https://www.thinkchildsafe.org/ thinkbeforevisiting/ http://orphanages.no/

2

http://concertcambodia.org/

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017

http://www.france24.com/fr/20140602cambodge-tourisme-orphelinat-humanitairefriends-international

13


E n j e u x i n t e r n at i o n a u x

De la décolonisation du pays à la décolonisation des savoirs En 2015, je suis partie vivre 5 mois dans un village de l’Altiplano bolivien, Peñas, situé entre le lac Titicaca et la Cordillère. En m’insérant dans cette communauté, en m’adaptant à son rythme de vie, en tissant des liens avec sa population, j’ai appréhendé les changements sociaux en cours dans cette Bolivie en mutation. Je me suis principalement intéressée aux transformations du système éducatif résultant de la nouvelle politique en place. C’est une partie de mon analyse que je vous livre ici…

De l’indépendance à la démocratie

En donnant du pouvoir aux paysans indigènes, le MNR s’octroie l’appui de cette importante frange de la population. De la même façon, le général Barrientos parvient à prendre le pouvoir en 1964 en s’attirant, à son tour, les faveurs de la paysannerie lui promettant un accès à la « société moderne ».

Après les luttes qui ont mené à l’indépendance en 1825, la Bolivie ne parvient pas à gagner et maintenir un état de paix et de sécurité. La tolérance et l’égalité entre les citoyens n’existent pas car ce sont encore les descendants des colons espagnols qui font la loi, exploitent les terres et génèrent du profit pendant que les indigènes se battent pour survivre. Pendant plus d’un siècle vont se succéder différents gouvernements et chefs d’Etat arrivant principalement au pouvoir à grand coup de révolutions, coups d’Etat et autres guerres. Ceux-ci sont généralement autoritaires, souvent militaires et se fichent de donner la possibilité aux indiens de devenir des citoyens à part entière.

Le paradigme de l’époque est donc à la tolérance et à l’égalité. Néanmoins, si l’inégalité entre Indiens et non-Indiens est effacée sur le plan légal, elle n’en est pas moins une caractéristique importante de la société de l’époque et mène à la discrimination et l’exclusion. De plus, les gouvernements du MNR puis de Barrientos appuient le caractère paysan et omettent la dimension ethnique de cette partie de la population.

Néanmoins, une démocratie limitée apparait et permet de voir émerger une diversité sur la scène politique avec des mouvements d’opposition tolérés. Ainsi, petit à petit, ces forces d’opposition grandiront jusqu’à, parfois, s’établir ellesmêmes au pouvoir. De cette manière, en 1952, le Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR) chasse du pouvoir les militaires et, par la même occasion, met fin au système oligarchique. Même s’il s’agit encore une fois de Blancs au pouvoir, c’est un moment de grande révolution politique qui amène, entre autres, à la nationalisation des mines, au droit de vote universel incluant les Indiens et les femmes, et à la réforme agraire de 1953.

Aussi, depuis le début des années 1960, la paysannerie évolue dans un contexte économique difficile : ses revenus se détériorent et l’aide au développement agricole est inexistante. Elle vit également des bouleversements dus à son ouverture sur le monde politique et au brassage social et culturel que favorisent les migrations, le développement et l’amélioration des moyens de communication, la scolarisation croissante, etc. On voit d’ailleurs apparaitre une élite paysanne ayant fait l’expérience de la ville et parfois même des études. Celle-ci va alors prendre conscience de sa place au sein de la société et se positionner politiquement. C’est au sein de cette nouvelle élite qu’on verra apparaitre l’embryon des idées du katarisme.

14

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017


Altiplano bolivien

Un des murs de l'école où on voit Tupac Katari. En-dessous il est écrit "face à la loi, nous sommes tous égaux".

Le katarisme, un mouvement social indigène Ce terme fait référence à Túpac Katari, un héros aymara du 18ème siècle s’étant opposé aux colons espagnols en organisant une rébellion dans la région de La Paz et ayant réclamé plus de doits pour les Indiens. En mourant écartelé, ce héros aurait affirmé « Je reviendrai et je serai des millions ».

Sur le plan des idées, le katarisme propose une vision allant de l’éloge des civilisations précolombiennes à l’affirmation d’une véritable supériorité des nations indiennes. Il met en avant les bienfaits des droits d’ores et déjà acquis par la classe paysanne mais en même temps conserve une forte réticence à l’égard des dirigeants et de la classe politique en général. Ce qui est fondamentalement contesté dans la société de l’époque, c’est l’exploitation économique et la domination culturelle. Leurs revendications visent donc la reconnaissance des langues aymara et quechua en tant que langues nationales, la mise en place de radios en langues indigènes, etc. mais prônent aussi l’accès à l’éducation pour tous et une éducation plus proche des cultures et des modes de vie des indiens. De plus, le développement des campagnes tient une place importante dans ce corpus de revendications et une démocratie plus proche du modèle communautaire et autonome paysan est réclamée. Mais loin d’un retour à un mode de vie typiquement indigène, c’est l’accès à la modernité qui est souhaité. Ce courant de pensée renvoie à différents groupes identitaires qui se superposent parfois mais dont aucun ne recouvre l’entièreté de la « population à mobiliser ». Le « nous » exprimé par ce mouvement fait tour à tour référence au paysan, à

l’indien, au quechua ou à l’aymara. Ainsi, le katarisme, qui pourrait donner l’impression d’être un mouvement unanime et cohérent, est en réalité porteur de plusieurs contradictions et paradoxes. Un engouement certain donnera à ce mouvement une forte visibilité sur la scène des luttes sociales et le propulsera rapidement à un niveau plus important que celui qui l’a vu naitre. Mais en 1971, le général Hugo Banzer fait un coup d’Etat et impose un arrêt net à ce nouveau courant alors même que celui-ci avait été jusque-là toléré par les gouvernements précédents. En réalité, le mouvement continuera d’évoluer mais aura subit un coup de frein important. Finalement, le katarisme échouera donc dans son entreprise mais il faut tout de même noter que ce mouvement aura eu une grande influence sur l’évolution du pays.

Le « vivir bien » entre modernité et tradition Dans les années 1990 à 2000, Evo Morales, actuel président, récupère la figure du héros mythique. Il prétend continuer la lutte de Túpac Katari et nombreux sont ceux pour qui Morales

Garcia Linera fait un discours sur la place du village de Peñas le jour de la commémoration de la mort de Tupac Katari.

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017

15


Altiplano bolivien

exauce les dernières paroles du héros faisant office de prophétie (« je reviendrai et je serai des millions »). Ainsi sont pointées les similitudes entre ces deux personnages : tous deux aymaras, tous deux issus du peuple, tous deux s’élevant contre la colonisation et les entraves qu’elle engendre. Au pouvoir siège le « Movimiento al socialismo » (MAS) fondé par Morales en 1997. À ses côtés, on retrouve Álvaro Garcia Linera, le vice-président. Ensemble, ils forment un duo indissociable et se présentent comme les réconciliateurs entre deux parties de la population, Morales représentant les peuples indigènes et Garcia Linera les non indiens.

Le MAS propose une autre vision du monde que celle du néo-libéralisme mondialisé, le « vivir bien ». C’est une vision qui considère que l’être humain n’est qu’une composante de la nature au même titre que les animaux ou les végétaux. Elle se base largement sur une vision communautaire propre aux diverses civilisations ancestrales du continent latino-américain en opposition à l’individualisme. De cette façon, le « vivre bien » s’oppose à un « vivre mieux ». Sans vouloir un retour en arrière, une communauté fermée sur elle-même, c’est plutôt une modernité différente du modèle capitaliste et reposant sur ce mode communautaire qui est envisagée. C’est donc dans ce processus de changement social que se trouve l’idéologie de la décolonisation bolivienne1. Mais, là où Morales « revendique une double "décolonisation" de l’État en repositionnant la souveraineté de l’État sur le territoire national face aux puissances capitalistes occidentales, d’une part, et en affirmant le caractère pluriethnique et communautaire de l’État face à la direction d’une minorité de

16

classe dite "blanche", d’autre part », on observe pourtant la conservation et la perpétuation de l’Etat-nation, héritage colonial par excellence, de même que celle d’une élite politique évoluant loin de la vie des « petites gens ». De plus, un autre paradoxe se dessine : en prenant en compte la politique de décolonisation du gouvernement de Morales, on comprend que deux ensembles se dégagent dans les imaginaires collectifs : d’un côté, la colonisation est associée aux Occidentaux, à la modernité, à la ville, aux élites et la pratique de la langue espagnole, alors que de l’autre, on retrouve la décolonisation, les peuples indigènes, les traditions, le rural, les paysans et l’aymara. Les Boliviens, coincés entre ces deux ensembles, ont envie d’entrer dans la modernité au sens occidental du terme, ils convoitent son développement et sa croissance économique, ses objets et ses images, son individualisme et son style de vie. Mais, dans le même temps, leur essentialisme identitaire les pousse à condamner tout ce qui s’y rattache. Tiraillés entre attirance et rejet pour cette modernité néolibérale, ils se retrouvent alors dans une configuration où plus ils s’en rapprochent, plus ils s’éloignent de leur identité et leur culture aymara, et inversement. La modernité « à la bolivienne » tant souhaitée par Morales et Garcia Linera semble alors difficilement réalisable.

Enseigner les savoirs ancestraux En 2010, une réforme éducative est instaurée : la loi 070 qui « propose une refonte complète du système d’éducation bolivien selon le modèle du vivir bien ». Au début du XXème siècle, les décideurs politiques mettent en place des écoles dans les régions rurales où il y avait principalement des indigènes afin de les « civiliser », de les occidentaliser. Pour ce faire, ils s’inspirent de modèles éducatifs préexistants. Mais à la même

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017


E n j e u x i n t e r n at i o n a u x

époque, une petite école rurale va créer son propre modèle éducatif. De 1931 à 1939, l’école de Warisata sera la première école indigène de Bolivie. La loi 070 s’inspire énormément de ce modèle, à tel point qu’elle prend le nom de « loi de l’éducation Avelino Siñani – Elizardo Pérez » (ASEP) en référence aux deux hommes qui avaient porté le projet de Warisata. Avec cette nouvelle loi, Morales entend « décoloniser » l’éducation. Pour faire cela, des programmes régionalisés sont créés en fonction des différents groupes culturels (aymara, quechua, guarani, etc.). Mais au-delà de cela, la façon la plus évidente et la plus primaire de décoloniser l’éducation passe par la réhabilitation de savoirs ancestraux longtemps restés à l’écart. Il s’agit alors tant de produire du discours sur ces cultures ancestrales que de reproduire certains éléments de celle-ci. En ce qui concerne la production du discours, la loi ASEP promeut l’intraculturalité autant que l’interculturalité, la première renvoyant au renforcement des cultures des différents peuples indigènes et la seconde favorisant les interactions entre ces différents peuples. De cette façon, des thématiques comme l’identité culturelle sont abordées en classe via une vision assez immobile et hermétique des cultures indigènes. En effet, celles-ci sont vues comme figées dans un passé idyllique sans qu’on n’imagine qu’elles puissent se transformer au fil des rencontres avec d’autres cultures. Pour ce qui est de la reproduction des éléments de la culture aymara, certains cours y sont explicitement dédiés comme le cours de musique ou celui d’agriculture et d’élevage. Ici, l’interculturalité n’entre pas en ligne de compte et l’idée est de reproduire un modèle d’agriculture typiquement andin. L’école possède un champ et des serres et on y cultive les pommes de terre, les oignons et le quinoa. Cependant, les techniques agricoles ancestrales sont mêlées à des techniques nouvelles qui facilitent grandement le travail de la terre.

Un autre mur de l'école. "suma qamaña" signifie "vivir bien" (en aymara)

en est le fondement à des conceptions plus pragmatiques considérant que les héritages majeurs se trouvent plutôt dans les techniques agricoles et la condition de paysan rural.

En guise de conclusion… Je voudrais souligner les idées du gouvernement de Morales en faveur d’une plus grande cohésion sociale et en opposition avec le néo-libéralisme qui met à mal tant les communautés humaines que les ressources naturelles. Cependant, malgré la bonne volonté de ce paradigme de la décolonisation, il apparait que celui-ci est porteur de défauts importants : entouré d’un flou important, peu de gens savent ce dont il est question et il est caractérisé par la désorganisation et le manque de définition. En ce qui concerne l’éducation, la loi ASEP est sujette à de nombreuses interprétations et nécessiterait de cadrer de manière plus importante sa mise en place dans les écoles et dans les programmes scolaires.

Une autre manière de reproduire la culture se fait par un de ses éléments les plus importants : la langue. La loi ASEP prévoit que c’est à présent le bilinguisme qui prévaut : l’aymara et l’espagnol doivent tous les deux être utilisés. Dans les faits, c’est toujours l’espagnol qui prévaut. Cependant, les étudiants apprennent autant la grammaire et les règles d’orthographe de l’aymara que celles de l’espagnol, quelques poèmes aymaras sont enseignés, etc. En outre, les professeurs utilisent de temps en temps certains mots en aymara pour exprimer ce qui ne peut pas l’être en espagnol. Et, bien que lors de l’apprentissage effectif, l’espagnol domine, l’aymara est présent dans tous les interstices, à chaque fois que la place lui en est laissée.

Adeline Chabotier

Après cet examen de la réintroduction des savoirs et connaissances aymaras ancestraux, un questionnement reste : en définitive, que sont ces « savoirs et connaissances ances- traux » ? Il semblerait que même les professeurs ne sachent pas vraiment à quoi cela fait référence. En réalité, il n’en existe pas une définition arrêtée. Chacun semble s’en constituer une, façonnée à sa propre convenance. Les différentes définitions de ces savoirs ancestraux aymaras varient alors, allant de conceptions plus théoriques pour lesquelles la cosmologie

LE BOT, Y. (1994), « Violence de la modernité en Amérique latine. Indianité, société et pouvoir » Paris : Karthala.

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017

membre du groupe Alter Anim’ au SCI

sources CASEN, C. (2012), « Le katarisme bolivien : émergence d’une contestation indienne de l’ordre social » Critique internationale, 57(4), pp. 23-36. HUANACUNI MAMANI, F. (2010), « Buen vivir/Vivir bien. Filosofía, políticas, estrategias y experiencias regionales andinas » La Paz : Coordinadora andina de organizaciones indígenas (CAOI) LAVAUD, J.-P. (1991), « L’instabilité politique de l’Amérique latine. Le cas de la Bolivie », Paris : L’Harmattan.

LEWANDOWSKI, S. (2015), « Les savoirs scolaires entre mondialisation, décolonisation et hybridation. Modèles de société et éducation à l’environnement en Bolivie » Revue Tiers Monde, 223(3), pp. 67-90. MENDOZA, C. (2012), La Bolivie : les indiens et « l’Etat plurinational » CETRI : note d’analyse.

1

Voir l'article de Lise Taviet, "Le buen vivir, une alternative au modèle

dominant?", in Le SCIlophone n°70, p. 5. A lire sur www.scibelgium.be

17


e n j e u x i n t e r n at i o n a u x

Women’s march :

© VeryBusyPeople

« construire des ponts, pas des murs ! »

Au lendemain de la cérémonie d’investiture de Donald Trump, une fantastique marche des femmes rassemblait des centaines de milliers de personnes à deux pas de la Maison Blanche. Parmi les manifestant.es, Hélène, ancienne volontaire du SCI, nous raconte sa « women’s march ».

Hélène vit aux Etats-Unis depuis quelques mois, dans un éco-village à 6 heures de Washington. Après le choc des résultats électoraux, elle répond à l’appel lancé sur les réseaux sociaux de participer à la « women’s march on Washington ». Une mobilisation qui a eu un écho retentissant aux Etats-Unis et ailleurs, à Bruxelles notamment. Un mouvement de résistance aux discriminations et au discours populiste de Trump.

Pourquoi as-tu décidé de participer à la marche ? Quand les résultats des élections sont tombés, ma première réaction a été une immense tristesse. Les décisions politiques que Trump va prendre seront dévastatrices pour des milliers de personnes aussi bien aux Etats-Unis que dans le monde entier. Particulièrement pour les gais/lesbiennes/immigrés/ blacks/femmes, pour les plus démunis aussi. Puis j'ai aussi ressenti de la tristesse aussi pour les électeurs de Trump Celles et ceux dont je n’ai jamais véritablement considéré le point de vue, leurs revendications, leurs colères. Un grand malaise aussi de profiter de ce statut de « white privileged », dans un pays où la discrimination est endémique. Ces élections m’ont obligée à regarder ce mal-être de manière

18

plus active. A sortir de ma bulle. Je voulais aller à Washington pour participer à ce mouvement de femmes et d'hommes qui veulent créer quelque chose de plus juste pour les noirs, les immigrés, les femmes et la terre.

Comment as-tu vécu cette marche des femmes ? Pendant les dix premières minutes, je n'ai pas pu retenir mes larmes. J'ai ressenti une telle énergie. Ces centaines de milliers de femmes, de sœurs, de mères, de grands-mères, de filles disaient STOP au discours populiste, discriminant, misogyne et sécuritaire de Trump. Elles voulaient inventer autre chose, avec dignité et force.

Est-ce que la marche a influencé ta manière de voir la société américaine J’ai le choix. Soit je diabolise les électeurs de Trump, en me disant que j’ai raison. Que les valeurs que je défends sont justes et fortes. Que tout le monde devrait se rallier à mon souhait de justice sociale, d’interculturalité et de respect de

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017


© Hélène Gerin

marche des femmes

Locker Room Talk : affiche en référence à Trump qui avait décrit, mots crus à l'appui, la façon brutale dont il approchait les femmes qu'il convoitait. "Je n'en suis pas fier, je me suis excusé auprès de ma famille et des Américains (...) ce sont des discussions de vestiaires", s'est-il défendu.

la planète. Mais du coup, je rentre dans une spirale d'éloignement, de repli voire de mépris si on ne partage pas mon point de vue. Ou bien je tente de comprendre les électeurs qui ont voté Trump et je suis capable d’aller discuter avec eux. Au niveau mondial, des tensions idéologiques créent des guerres civiles. Là, suite à cette marche, j’ai envie de m’impliquer encore plus dans la chose publique, de réfléchir à ce que je peux faire à mon niveau pour « construire des ponts, pas des murs ». Un autre slogan de la marche m'inspire : « Use your influence to unit ». Alors moi, qu’est-ce que j’apporte pour unir plutôt que haïr ?

Toi qui prône la justice sociale, comment ça se traduit dans ton quotidien ? Une petite anecdote. Le matin même de la marche, je rentre dans le métro bondé et je m’assoie à côté d’un jeune, black, pull à capuche, vautré sur les trois-quarts de la banquette, endormi. Au début, je suis hésitante… Et si ce jeune homme était stone ? Et s’il était dangereux ? Là, je me suis rendue compte de mes anciens réflexes inconscients : « Dans le métro, faire attention ! ». Alors que si je viens à cette marche, ce n’est justement pas pour me méfier ! C’est pour rencontrer, créer, inventer quelque chose de plus respectueux ! Son ami tente alors de le réveiller pour descendre du métro. Il le secoue, lui crie dessus mais rien n’y fait ! Après avoir eu la permission de son ami, je dépose ma main sur l’épaule de mon voisin et commence à le bercer comme je le fais avec mes enfants. En trois secondes, il ouvre un œil et a tout juste le temps de sortir du métro. Se méfier ou se rapprocher, ça peut se glisser jusque dans des petits moments comme celui-là…

Cette marche te fait-elle prendre conscience de tes possibilités d’action ? Tout à fait ! Qu’est-ce que je fais au quotidien pour m’ouvrir plutôt que m’éloigner ? Quelle est ma part de responsabilité dans ce monde qui se polarise ? Etre capable d’observer ces mécanismes, parfois cachés, pour pouvoir imprimer un réel changement. Plus que jamais, j’ai envie d’associer l’action à la pensée !

sur ce site (en anglais), vous pouvez tester vos stéréotypes sur les femmes, les races, les arabes, … https://implicit.harvard.edu/implicit/takeatest.html

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017

« It’s not a moment, it’s a movement!” … à ton échelle, qu’envisages-tu? Sur le chemin du retour, avec quatre mamans de l’école avec qui j’étais partie, nous avons envisagé un comité qui mettrait en place plusieurs actions au sein de l’école de nos enfants. Première action : créer des bourses pour permettre à des enfants moins favorisés financièrement de rejoindre l’école afin de promouvoir la diversité sociale. Deuxième idée : outiller davantage les profs à la gestion de la diversité à l’école. Troisième envie : aborder plus les questions politiques à l’école. Exemple : il y a quelques jours, c’était Martin Luther King’s day. Jour férié. Pourtant les instituteur.ices n’ont pas abordé la thématique avec les enfants.

Y aurait-il aussi des actions à mener à l’égard des filles ? Oui ! Le genre, c’est un enjeu majeur, au sein des familles comme à l’école. Comment éduquer nos filles pour qu’elles se sentent capables de mener leurs rêves, de faire des choix de vie audacieux, et de respecter leurs corps. Et surtout comment parler de tout cela avec nos garçons aussi.

L’élection de Trump pourrait-elle être une opportunité pour un monde plus solidaire ? Je veux passer de la peur de l’autre (y compris les électeurs de Trump) à l’amour de l’autre en prenant conscience de nos préjugés et en créant un autre monde, basé sur la confiance en l’humanité et la diversité. C’est peut être utopique ou naïf. L’élection de Trump pourrait être un électrochoc ou un gros plouf. Mais c’est peut-être de l’obscurité que jaillit la lumière !

Hélène Gerin partie avec le SCI en 2005 en Mongolie Propos recueillis par

Nancy Darding, formatrice au SCI

Se mobiliser : le 4 mars , le SCI rejoint le Monde selon les femmes (MSLF) pour manifester pour les droits des femmes. Organisation d'une chaine humaine et d'un colloque : info sur le Facebook du SCI.

19


L e SC i e n act i o n

INSPIRER LES JEUNES pour quitter le cercle vicieux de l’exclusion Vous connaissez les jeunes molenbeekois radicalisés qui font peur à la Belgique et à la France. L'opinion répandue par les médias dominants fait le lien direct entre radicalisme et islam, par l'intermédiaire des mosquées wahhabites. D'autres par contre y voient un processus identitaire où le recours à la violence ferait suite à des dysfonctionnements majeurs du vivre-ensemble, poussant certains individus à la rupture1. Vous confirmez ces analyses « dissidentes » avec la réalité du terrain ? Les analystes du réseau Divercity de l'ULB – dont Yunès Lamghari – définissent deux catégories de radicalisés. «Les Rimbaud » ont un idéal très romantique porté à travers le discours religieux, selon lequel la justice est là pour tout le monde. Les « Rambos » quant à eux, veulent lutter contre ce système qui les oppresse et recherchent l'adrénaline, se sentir en vie. Ils fonctionnent au son du : « tu vas aller chercher des types à Bucarest dans une grosse BM pour 10000 euros ». Ils ressentent ainsi qu’ils sont reconnus, qu'ils ont une vraie mission, et ce sacrifice assurera leur entrée au paradis. Les deux courants sont en effet des réactions à leur exclusion sociale. La radicalisation est un symptôme, le problème est en amont. C'est à la fois un héritage post-colonial et une donne sociétale, parce que le projet de société est en inadéquation avec toute cette jeunesse. Nous, à travers l'observation des jeunes et leurs parcours de vie, on voit concrètement que le discours religieux cache la forêt des problématiques sociales et de la relation asymétrique entre l'Occident et l'Orient. Ces jeunes qui partent pour la Syrie et l'Irak ne sont d'ailleurs pas les marionnettes d'un grand réseau manipulateur qui vient piocher ses victimes. Ils ne partent même pas systématiquement par l'intermédiaire de l'EI. Ce sont plutôt souvent des groupes d’amis qui connaissent des amis qui connaissent des amis qui les font entrer en Syrie.

Le projet de société est en inadéquation avec une grande majorité de la population... Comment le vivent-ils eux, concrètement, au quotidien ? Le contexte dans lequel ces enfants grandissent est très important à prendre en compte. Il permet de comprendre comment ils en arrivent à avoir une lecture binaire de la société, du « eux contre nous ».

20

Il y a eu une explosion démographique depuis 10 ans à Molenbeek, on est passé de 80.000 à 100.000 habitants. La densité de population y est proche de celle de Calcutta. C'est aussi la commune la plus jeune de Bruxelles. Et le bas de Molenbeek est le plus fragilisé des 19 communes, où il y a 55% de chômage et où l'espérance de vie est la plus basse2. D'ailleurs, dès que le niveau de vie des habitants augmente, ils quittent la commune. 10 % chaque année sont remplacés par 10 % de précaires : cela renforce la paupérisation année après année. A cause du décret mixité - les enfants vont à l'école près de chez eux - le gouvernement a créé des ghettos scolaires là où il y avait déjà des ghettos sociaux. Si t'es « marocain », à 13 ans on te propose de « faire électricité ». La relégation et la reproduction des inégalités est légion dans le système scolaire francophone. Les parents veulent quitter Molenbeek pour mettre leurs enfants dans d'autres écoles. Depuis les attentats, c'est encore bien pire. Il y a eu 250 interpellations en 2015, 517 sur les 6 premiers mois de 2016. La pression est bien présente et ressentie par toute la population. Les violences policières sont complètement décomplexées. Et ce sont des fédéraux qui ne connaissent pas la culture urbaine qui sont envoyés, et lors des contrôles, la distance culturelle renforce le rapport conflictuel. Il y a une vraie incompréhension mutuelle. Aujourd'hui, il y a moins de personnes dans l'espace public dans la commune vu cette pression. La relégation scolaire, les parents dans une situation socio-économique faible, les contrôles policiers récurrents, les passants qui changent de trottoirs, qui serrent leurs sacs à main contre eux font que dès 5 ou 6 ans parfois, ils s'identifient comme « pas du bon côté », que c'est pas terrible d'être marocain. Quand on n’a qu'un seul feed back toujours négatif sur soi, il est difficile de se créer une identité positive. Si on a un mauvais ancrage, si on n'a pas de racines solides, cela peut provoquer un repli identitaire et mener au radicalisme. Mais sur 30.000 jeunes, 6 sont passés à l'acte. C'est peu ! Il y a aussi pleins de jeunes qui s'en sortent bien, qui concilient très bien leurs deux cultures. Et le réseau de solidarité est hyper développé à Molenbeek, c'est en fait très agréable d'y vivre.

Comment mettre ces jeunes dans une dynamique d'estime de soi ? Il faut les mettre en mouvement dans des projets qui sortent

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017


politique sécuritaire

En octobre, Hakim Naji, coordinateur des travailleurs de rue de l'asbl paracommunale LES (Lutte contre l’Exclusion Sociale à Molenbeek) est venu au SCI parler du quotidien des jeunes de la commune sous haute pression médiatique et policière depuis les attentats. Rencontre.

du cadre, pour faire face à ce vide d'opportunité. Les sortir du modèle du consommateur. Et il faut travailler sur l'identité, leur faire intégrer une identité positive, leur permettre d'assumer leur double culture. La bi-culturalité, normalement, c'est un enrichissement si l'identité n'est pas en crise. Mais dans le « eux contre nous », ils cultivent « l'entre soi ». Il faut leur donner confiance dans les institutions belges, leur faire comprendre qu'ils ont leur place dans cette société. Après les émeutes de 1991 (à cause d'un contrôle qui se passe mal à Forest), la réponse a été le « contrat de sécurité ». C'est l'arrivée des Grands Frères dans l'associatif. Charismatiques mais pas formés. C'était un achat de la paix sociale « amèneles faire un bowling », de l'occupationnel et une ghettoïsation à l'intérieur de la structure associative. Aujourd'hui, on essaye de décloisonner, par la rencontre avec des personnes ressources, des figures positives, qui s'en sont sortis, et sont sortis de l'entre soi et de la lecture manichéenne des choses. Cette lecture binaire du monde est nourrie par les médias. Les conspirationnistes surfent sur la stigmatisation de l'islam pour répandre leurs thèses simplistes (axe américano-sioniste, géant manipulateur) alors que la réalité est multiple et complexe. Le but est de leur ouvrir l'esprit, de leur faire voir la complexité du monde.

sonner les communautés. Les diverses fêtes religieuses (rupture du jeune, Noël, Anouka,...) servent de prétextes à la rencontre. Mais c'est un moyen à concevoir dans une dimension plus large. Il faut aussi qu'ils puissent avoir accès à un projet de vie. Le volontariat, l'implication citoyenne, les voyages de rupture, des échanges internationaux sont autant de moyens de créer des opportunités. Les voyages au Maroc aussi leur permettent de se nourrir de leur histoire, leur pays d'origine, pour se réconcilier avec leur passé et donc se réconcilier avec eux-mêmes, pour mieux construire leur futur. Il faut créer des espaces de parole, les former à l'exercice de la liberté d'expression, aux principes démocratiques, du vivre ensemble, de la solidarité. Il faut leur ouvrir des perspectives autres que celles des enrôlements faciles et des discours simplistes face à un monde très complexe.

Propos retranscrits par

Cristel Cappucci, membre active du SCI 1

Interview de François Burgat : « Il ne s'agit pas de combattre les

djihadistes mais d'arrêter de les fabriquer », Libération.fr 4 novembre 2016. Voir aussi Younous Lamghari, Radicalisation violente. Analyse et balises pour le travailleur social, L'Observatoire, n° 86. Mars 2016.

On a mis en place plusieurs projets interculturels, pour décloi-

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017

2

source statistiques « monitoringdesquartiers.brussels

21


a lt e r n at i v e p o s i t i v e

Photos prises lors du projet de volontariat SCI en été 2016

source d’inspiration oasis et d’expérimentation Depuis deux ans, l'écocentre Oasis accueille en été et en collaboration avec le SCI, une dizaine de jeunes volontaires internationaux motivés par la rencontre, l'échange de savoirs, la découverte d'un nouveau pays et de nouvelles expériences. Sabine nous présente avec enthousiasme cette alternative positive.

L’écocentre Oasis, c’est une grande et belle aventure humaine et familiale ! Il a vu le jour il y a quatre ans déjà grâce à la volonté et l’envie de Marie-Hélène, Sabine, Pierre et Rino de mettre en pratique leurs idées et visions sur le monde qui les entoure. Fabienne et François, des amis, les ont rejoints un peu plus tard dans cette aventure. Les jeunes qui viennent en chantier participatif à l’Oasis sont une aide précieuse au développement de l'écocentre et une opportunité pour notre association de confronter idées et vision du monde à des logiques et des perceptions de la vie différentes des nôtres. C'est une belle occasion de se remettre en question et de partager des valeurs humanistes sur base de fraternité et d'égalité, avec une grande dose de convivialité. Indéniablement, ces projets de volontariat font progresser notre projet et nos réflexions.

22

En effet, l'Oasis se veut avant tout comme un lieu de rassemblement de citoyens souhaitant se réapproprier leur milieu de vie afin de la soumettre à leur propre décision, à s'en rendre maîtres. Cela amène les membres à se poser les questions suivantes : est-il vraiment nécessaire de produire comme nous produisons et est-il vraiment nécessaire de produire ce que nous produisons ? Nous souhaitons réduire les gaspillages, économiser les ressources et élaborer une norme commune de la suffisance. La mise en place d’un modèle de vie visant à faire plus et mieux avec moins suppose de changer cette société où l'on ne produit rien de ce que l'on consomme et où l'on ne consomme rien de ce que l'on produit. Oasis souhaite aussi redonner de la valeur au travail manuel, une dimension oubliée de notre société contemporaine. Son approche favorise une autonomie basée sur le partage des savoirs et une entraide en lien avec les cheminements de vie de chacun.

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017


Oasis

© Ecocentre Oasis

La philosophie générale de l’Oasis se fonde à la fois sur une approche globale (écologique et économique) et une réflexion locale. Elle tient dans la formule maintenant connue « penser global pour agir local ». Elle ne se limite pas à la transmission de recettes techniques, mais cherche à articuler de façon cohérente réflexions et actions. OASIS se positionne comme un écocentre de formation, d’apprentissage et de recherche en écologie appliquée. C'est aussi un lieu d’expositions, d’échanges, de conférences, de réappropriation des savoir-faire. Les thématiques explorées et exploitées sont l’alimentation, la permaculture, le maraîchage biologique, la culture d’arbres fruitiers bio de variétés anciennes et locales, l’agriculture urbaine, la récupération, la rénovation écologique du bâtiment, l’énergie, la gestion de l’eau, la culture et les chantiers participatifs. En résumé, l'action de l'Oasis vise à : • Penser globalement, agir localement. • Devenir plus autonome. • Croiser les disciplines et partager les savoirs. • Expérimenter de nouvelles façons d'agir et de penser. • Valoriser le travail manuel. • Repenser les rôles de la culture et de l'éducation. • Articuler de façon cohérente réflexions et actions. • Élaborer une norme commune du suffisant.

Les prochains événements à l’écocentre : 4 mars 2017 : début du cycle de jardinage bio et permaculture Mars - avril 2017 (date encore à fixer) : atelier vannerie donné par Marc Van Damme

26 mars 2017 : une journée de bénévolat organisée par le SCI Projets internationaux 22-23 avril 2017 : formation-chantier enduit à l’argile encadré par un spécialiste de la technique. 6-19 août 2017 : volontariat international à l’écocentre organisé en collaboration avec le SCI Projets internationaux 30 septembre 2017 : grande fête d’ouverture de l’Oasis (eh oui il n’est jamais trop tard !) Et d’autres ateliers encore à prévoir cette année (savons, herboristerie, huiles essentielles, bijoux, poêle de masse) …. Guettez notre agenda !

A découvrir sur le site de l’écocentre (dans actualités)

Pa r o l e s d e pay s a n s

Une série de 7 courtes vidéos mettant à l’honneur des artisans de la terre et les richesses qu’ils nous font découvrir à travers leurs labeurs et réflexions. Soutenons ces artisans dans leurs démarches par nos choix de consommation !

Vous voulez en savoir plus  sur l’écocentre et ses activités ? info@ecocentre-oasis.be

Sabine Bouchez déléguée à la gestion journalière

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017

www.ecocentre-oasis.be www.faceboook.com/oasisecocentre

23


SC i 7 0 a n s

LE SCI EN BELGIQUE

de 1947 à 1990

Cette année le SCI Projets internationaux, association pacifiste, fête ses 70 ans. La fête de cette aura lieu le 11 novembre 2017. Mais avant cela, replongeons-nous dans l’histoire du SCI. Cette année, dans chaque numéro du SCIlophone, vous pourrez lire des articles d’anciens volontaires. Mais avant cela, Janine Decant, volontaire sur des projets dans les années ’60 et ’80, présidente dans les années ’90 et responsable des archives dans les années 2000, nous rappelle en quelques lignes les grands moments de l’histoire du SCI Belgique.

Années '50

Lutte pour l’indépendance des pays du « Tiers-Monde »

Après le premier et unique chantier en Belgique en 1946, notre branche nationale, créée en 1947 et reconnue en 1946-1947 au sein du mouvement international, s'est développée en une asbl, avec un comité, et un secrétaire, aidé de volontaires. Dès le début des années cinquante, elle met sur pied l’accueil de volontaires à court terme pour les chantiers de reconstruction en Belgique et l’envoi de volontaires à moyen terme, pour travailler au développement du Tiers-Monde, qui est un objectif prioritaire, avec la lutte pour l'indépendance en Asie, en Afrique noire et en Afrique du Nord. La période qui suit la décolonisation voit croître le nombre d'organisations partenaires de pays africains qui nouent des relations avec les branches du SCI. Mais la marge de manoeuvre de ces associations dépend toujours de la situation politique, et le SCI, bien avant les résolutions européennes, privilégie les mouvements d'indépendance, même non reconnus officiellement, et les tentatives de démocratisation, refusant de travailler dans les pays à régime totalitaire.

1963 Janine Decant

Années '60

Engagement pour le développement et l’objection de conscience

Avant même la reconnaissance des ONG par l'Etat, la Branche Belge envoie des volontaires " à long terme" sur la base de projets de développement financés et évalués sur place, organisés par des partenaires locaux, secondés souvent par les volontaires à court terme. Pour les chantiers, alors qu’au début des années 60, la préoccupation était de retaper des maisons, de soulager des personnes âgées isolées, des familles mal logées aux revenus insuffisants ou inexistants, il s'agit désormais d'aider des collectivités constituées en coopératives ou associations structurées pour un développement local, afin de faire pression sur les pouvoirs locaux, des institutions d'aide aux enfants défavorisés, handicapés, ou inadaptés sociaux, sur des associations de travailleurs immigrés. L'organisation essaie de donner aux membres un esprit de simplicité, de confiance, d'amitié ; le désir de s'impliquer davantage, de prendre des responsabilités, de travailler en groupe et dans la solidarité; une formation de citoyen actif, une éducation concrète à la paix, à la non-violence, à la tolérance, à l'autogestion. Le principe de base du volontariat est un engagement dans un projet dont il devient "partie prenante". Le but du volontaire n'est évidemment pas de prendre l'emploi d'un travailleur rémunéré, ni de se substituer à un travailleur qualifié. L'aboutissement du travail volontaire est si possible la mise en place d'une dynamique nouvelle résultant de son passage et de celle de l'équipe "chantier", et au-delà une impulsion créatrice d'emplois nouveaux, de nouvelles possibilités d'embauche pour l'avenir.

à Lercoule en Ariège (France)

24

Notre mouvement souhaite montrer au public en général que tous les exclus ne sont pas des assistés et des victimes

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017


SC i 7 0 a n s

1946 : Volontaires du SCI à St Ghislain (Belgique)

passives, et qu'à condition de leur apporter l'élan nécessaire au redémarrage, ils sauront retrouver une dignité et un courage suffisants. Il désire aussi mettre en contact des personnes ayant des habitudes de vie distinctes, un niveau social et intellectuel différent, et leur permettre de découvrir de l'intérieur un autre mode d'existence qui enrichira leur expérience et celle des autres. Dans cette optique, les activités et les projets ne doivent pas présenter de différences notables, qu'elles se déroulent en Europe ou dans le Tiers Monde : partout où les équipes du SCI contribuent par leur présence, à apporter un regain de vitalité, de courage, de jeunesse, les volontaires sont tenus de garder l'humilité et la simplicité de ceux qui sont admis en "invités" et sont reçus de tout coeur dans des communautés où ils ont autant à découvrir qu'à donner. La Branche soutient également les objecteurs de conscience emprisonnés jusque-là, et participe à la création du statut d’objecteur de conscience (1964) et au remplacement du service militaire par un service civil pris en charge par la Protection civile. L'objection de conscience, comme la liberté d'aider des causes politiques et même révolutionnaires, sont reconnues et ne font plus l'objet ni de poursuites, ni de l'obligation de clandestinité. En ce qui concerne l'aide au Tiers-monde en Belgique, les opérations de collecte de fonds, de médicaments ou de boîtes de lait sont remplacées par une véritable formation-éducation aux problèmes de ces pays. La reconnaissance officielle comme ONG d’envoi de volontaires-coopérants est obtenue en 1964, et donc subsidiée pour ces activités par l’AGCD, (l'Administration Générale à la Coopération au Développement du Ministère des Affaires étrangères).

Années '70

Reconnaissance et statut d’organisation de jeunesse et d’ONG pour les projets et l’envoi de coopérants

De nationale, la Branche se scinde en deux branches communautaires indépendantes à partir de 1972, où la flamande devient à son tour autonome et se fait reconnaître sous le nom de VIA à partir de 1974 (à Vilvorde, puis à Anvers). L'organisation de l'Etat aussi s'est modifiée : les services de la jeunesse et de l'éducation permanente sont installés au sein de l'administration de la culture. La "reconnaissance" par l'Etat obligeant l'association à se définir, soit comme organisation de jeunesse, soit comme organisation d'éducation permanente, notre Branche belge francophone se voit reconnaître comme OJ en 1976 et devient membre de la Confédération des Organisations de Jeunesse (COJ) et du Conseil de la Jeunesse d'Expression Française (CJEF), qui défendent les organisations de jeunesse. C'est à partir de ce moment que la Branche francophone, dans le cadre de plusieurs projets de cofinancement élaborés avec le CNCD, OXFAM ou le SCI international, prend en charge l’envoi de coopérants dans le tiers-monde, conduisant à la reconnaissance comme ONG par l'AGCD (qui est restée nationale, puis fédérale, pour le cofinancement des projets (1976), ensuite pour l'envoi de coopérants ONG (1980), et enfin pour la formation du public belge à cette problématique. Des subsides sont octroyés par la Communauté française, ce qui entraîne du même coup une nécessaire professionnalisation, une bureaucratisation, une institutionnalisation indispensables, malgré les avis divergents des anciens ʺ Civilistes ʺ. Les diverses activités ainsi que le permanent sont payés sur des projets agréés, contrôlés, évalués et l'échec ou l'erreur deviennent inadmissibles.

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017

25


SC i 7 0 a n s

Années '80

Lutte contre toutes les formes d'injustice, d'exploitation, ou de violence

Les congrès ou les marches antimilitaristes sont suivis ou appuyés par la Banche francophone qui devient membre du Comité National d'Action pour la Paix et le Développement (CNAPD). Avec les Objecteurs, elle participe aux grandes manifestations anti-missiles. La prise en charge des objecteurs, déjà sortie de nos prérogatives lors de leur intégration dans la protection civile, devient celle de la Confédération du service civil volontaire, la CSCJ, ouvert à toutes et à tous, qui obtient la reconnaissance d’un service civil individuel au sein d’associations ou d’organismes utilitaires. La Commission européenne Immigrés, du SCI international, est reconnue comme organisation d’éducation permanente en 1979, et se détachera du SCI au début des années 80. Des groupes locaux dans différentes provinces tentent de se constituer, la Commission Est-Ouest, puis la Commission Irlande du Nord se constituent au niveau international du SCI et recrutent des membres de la Branche Belge francophone. La participation à un chantier devient un engagement dans la lutte contre toutes les formes d'injustice, d'exploitation, ou de violence, une protestation constructive: "Les volontaires prennent ainsi conscience des carences graves de notre société et cherchent par le travail et l'information à replacer ces problèmes dans un contexte global".

Années '90

Formation d’agents de changement dans les chantiers et dans les groupes d’action

Les pistes de travail ont toutes comme objectif de retrouver les bases du mouvement, qui n'a pas peur d'intervenir dans les régions touchées par la violence. Elles visent à développer les actions grâce à l’apport des permanents qui se multiplient, et à l’engagement à plus long terme des volontaires qui s’impliquent dans des groupes de travail et d’action tout au long de l’année (durée moyenne: 2 ans). Privilégiant ses activités éducatives et formatrices à la citoyenneté responsable, à la prise de conscience de soi et des autres, l’accent est mis sur de nouveaux outils de formation et de promotion. En tant qu'ONG, bien implantée dans le réseau des associations pluralistes, et la seule qui ait un rapport direct avec les jeunes par ses activités d'OJ, la Branche francophone se recentre sur l’éducation au développement, les formations “d’agents de changement”, les échanges socio-culturels entre le Nord et le Sud. Un consortium avec 3 autres ONG est constitué pour 5 ans, avec un objectif de complémentarité dans ce domaine. Enfin l'environnement, la défense du patrimoine et de la nature, celle d'une vie de quartier et de logements à caractère humain, la solidarité avec les plus démunis et la lutte contre les injustices, la préservation du caractère historique et convivial des vieilles cités, sont des préoccupations essentielles.

Janine Decant ancienne présidente du SCI branche belge (1989-1993) et volontaire de 1963 à 2013

1965 Janine Decant au Village n°1 à Braine L’Alleud (Belgique)

26

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017


Jean Van Lierde

A l’ami Jean Van Lierde Courage, on les aura ! C’était son petit mot d’encouragement, quand il s’en allait en fin d’après-midi, et nous laissait à nos activités, à nos préoccupations. Nous répondions d’une manière distraite, parce que, sans doute, nous n’avions plus le même acharnement à la lutte pour faire triompher nos idées.

Trop préoccupés par nos tâches quotidiennes et les difficultés à surmonter dans l’immédiat, nous le regardions parfois avec un sourire un peu incrédule. Lui n’avait rien perdu de ses capacités de résistance à ce qui, de tout temps, prépare et justifie les guerres : les lobbies de l’armement et de l’argent, ceux des ressources d’énergie, du pouvoir politique et religieux, et la folie contagieuse de ceux qui courent après la gloire, le profit, ou la toute-puissance. Il avait affronté avec son flegme habituel, l’avènement des dictatures avérées ou déguisées, la prépondérance de l’état de guerre pour toutes les « bonnes » raisons économiques ou religieuses dans tous les coins du monde, l’arrogance de certains élus comme les présidents de quelques puissances mondiales, l’inconscience d’un bon nombre de citoyens, toujours prêts à casser la démocratie, et à rejeter une partie de l’humanité pour garder les privilèges et l’apparente facilité d’existence toute éphémère. Emprisonné et condamné à travailler dans la mine, pour s’être déclaré objecteur, il a été de tous les combats d’après-guerre, pour l’objection de conscience, l’antimilitarisme, l’anticolonialisme et l’indépendance des peuples, et pour l’amélioration des conditions de vie dans les mines ou les prisons, toujours à l’écoute des opprimés et des minorités silencieuses, dont la lutte lui semblait fondée. Avec ses amis non communistes, puisqu’il est resté un Chrétien convaincu, il est arrivé à faire entendre sa voix comme celle d’un Juste, incapable de tricher, parce que fondamentalement désintéressé, et prêt à payer de sa personne pour que triomphent ses idées, qui ont fini par se répandre en Belgique et dans nos pays proches. Son calme n’était que le reflet d’un lent travail de fourmi, obstiné et tranquille, sans aucun désir de se mettre en valeur ou d’acquérir une quelconque notoriété. Ce qui lui donnait le courage et la vitalité nécessaire, malgré son grand âge, c’est la conviction qu’il est possible de convaincre et de rallier le plus grand nombre à l’obligation d’une paix universelle et durable, liée au développement sous toutes ses formes. Il a su garder à l’esprit les fondements de la lutte pacifiste incarnée par le MIR-IRG, et est resté fidèle aux innombrables « camarades » qui se sont levés un à un depuis la guerre 40-45,

Le SCIlophone 74 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2017

contre ceux qui ont continué à défendre un modèle de violence. Sa ligne de conduite l’aura conduit Van jusqu’au bout à la défense d’un idéal dont il s’est Lierde refusé à craindre la disparition, devant la montée des exemples négatifs diffusés par les médias. C’est sa foi en la raison triomphante de l’humanité, liée à l’équité et à la solidarité qui ont maintenu cette petite flamme qu’il gardait dans les yeux quand il en avait assez de se plaindre de tous les petits manquements de la vie quotidienne, à commencer par l’oubli des uns et des autres de fermer une porte, de diminuer le chauffage ou de faire la vaisselle… Jean

1926

2006

- On vaincra les amis, croyez-moi !

Janine Decant ancienne présidente du SCI branche belge (1989-1993) et volontaire de 1963 à 2013

Le général Pétain fait paraître cette phrase historique le 10 avril 1916, en pleine bataille de Verdun, en conclusion d’un ordre du jour destiné à encourager les combattants. Slogan repris en octobre par l’illustrateur Jules-Abel Faivre sur une affiche, qui appelle les civils à souscrire à un emprunt pour la défense nationale, il est tourné en dérision par ceux qui n’ont pas le moral : «On les aura, mais quand ?», rétorquent- ils.

Jean Van Lierde est un militant pacifiste et antimilitariste belge né le 15 février 1926 à Charleroi et mort le 15 décembre 2006, il y a donc juste 10 ans. Il est considéré comme l'initiateur du statut de l'objection de conscience en Belgique. Avec le SCI et d’autres mouvements, il a lutté pour la création d’un service civil en remplacement du service militaire. Il est notamment l’un des fondateurs du CRISP, de la CNAPD et de la Maison de la Paix où son bureau jouxtait celui du SCI.

27


Avez-vous envie de relever le défi de la coordination de projet et de vivre une expérience interculturelle tout en voyageant… dans votre propre pays? Des volontaires de différents coins du monde viennent chez nous, découvrir notre culture et le travail de nos associations partenaires! Coordonner c’est accompagner un groupe durant toute la durée du projet et de faciliter le bon déroulement de celui-ci (les projets durent entre 9 jours et 3 semaines).

Ça vous tente ? Contactez Marjorie (marjorie@scibelgium.be) pour un entretien d’orientation et de sélection

Les projets de volontariat, eux, sont en ligne dès le mois de mars sur www.workcamps.info Les étapes suivantes sont : • La formation à la coordination durant le week-end du 2 au 4 juin • Le projet (durant l’été) • Le weekend de rentrée (fin septembre) Il est nécessaire d’habiter en Belgique.

N’hésitez pas à tenter cette expérience enrichissante! Pour plus d’informations : marjorie@scibelgium.be ou 02 / 649 07 38

VOLONTARIAT D’UN JOUR AU STEENROCK

Contact : sergio@scibelgium.be

En 2017 en Belgique, des personnes innocentes sont encore et toujours enfermées dans des centres fermés, défiant ainsi tout respect des droits humains fondamentaux. Ces lieux d’incarcération sont nés suite au dimanche noir de 1991 où l’extrême droite réalise une percée sans précédent. Ils sont introduits en 1993 dans notre législation, sous le motif de pouvoir mieux organiser le rapatriement ou le refoulement des intéressés vers leur pays d’origine. Cette situation intolérable réveille depuis longtemps les indignations et un véritable mouvement de protestation s’est créé de l’autre côté des barbelés. La CRER, Bruxelles-Laïque, le SCI Projets internationaux et de nombreux autres mouvements réclament la suppression des centres fermés, l’arrêt des expulsions, la révision des politiques d’asile et de migration en vue de les acheminer vers la liberté de circulation pour toutes et tous, seule position cohérente et respectueuse des droits humains, et condamnons les violences policières. Dans cette optique militante, nous organisons un MANIFESTIVAL devant le centre fermé 127 bis de Steenokkerzeel, brandissant un slogan qui se veut simple, poétique et pacifique mais irrévocable : Faites de la musique, pas des centres fermés ! Rejoignez le groupe de volontaires qui organisent le MANIFESTIVAL ce 6 mai 2017 Y a du pain sur la planche ! Il faut monter les tentes, installer le podium, préparer et distribuer de la nourriture (pâtes, quiches, soupe), tenir un stand, décorer le site, faire la fête et faire entendre sa voix contre les centres fermés !

Editeur responsable : Luc Henris | Rue Van Elewyck 35 • 1050 Bruxelles

Coordonnez un projet international... en Belgique

Le SCIlophone n°74  
Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you