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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

Le SCIlophone N° 73

octobre / novembre / décembre 2016

DOSSIER

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 • Agrément : P006706

À quand l’égalité ?

Des luttes pour les droits des femmes

Témoignages L’accueil des demandeurs d’asile de Natoye Au Chili, les Mapuche sont 1% mais ils valent de l’or

Alternative positive

© Vallée

Squatter, une autre façon d’habiter

Une autre façon de lire le monde

Petite sélection d’occupations ici & ailleurs


04 Témoignage 04

Mon parcours d’intégration à Natoye

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Voyage au pays de l’or bleu

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09 Dossier : à quand l’égalité ? Des luttes pour les droits des femmes

 erminator, Miss Vierge, et l’éducation des filles T Une histoire Africaine ?

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No women no kraj

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TTIP : droits des femmes en péril ?

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Silence de plomb, parole de soi(e)

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13 © Sabina Jaworek

22 Alternative positive

Squatter, une autre façon d’habiter

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Petite sélection d’occupations ici et ailleurs

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28 Agenda

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Formation à l'animation

Le SCIlophone est le trimestriel du SCI - Projets internationaux asbl, reconnue comme : • O  NG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) • O  rganisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles SCI-Projets internationaux Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles T 02 / 649.07.38 Liège : Rue du Beau-Mur, 50 • 4030 Liège T 04 / 223.39.80 Abonnez-vous au SCIlophone ! Devenez membre SCI pour 15 €/an et recevez votre trimestriel : Compte Triodos BE09 5230 8029 4857 Communication : cotisation annuelle

www.scibelgium.be 2

Ils ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone est avant tout le magazine des volontaires du SCI.

Nancy Darding, Valérie Gilles, Laura Gondin, Sabina Jaworek, Lorie Meurmans, Catherine Raoul, Marie Sacré, Alexandra Vanoussis

Vous désirez partager Nos colonnes vous sont une réflexion concernant ouvertes ! Faites-nous parvenir l’éducation au développement, vos propositions de thèmes les relations interculturelles… et vos articles via : ou encore témoigner de votre manu@scibelgium.be expérience sur un deManu nos Toussaint / Mise Coordination de publication: en page: Cindy Marchal / Comité de chantiers ? rédaction: Nancy Darding, Marjorie Kupper, Sergio Raimundo, Marie Marlaire, Manu Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek, Romain Charlier / Illustrations originales: Jean-François Vallée (pages intérieures) et Geoffroy Dussart (couverture) / Relecture orthographique : Marie Marlaire.

Coordination de publication : Emmanuel Toussaint / Mise en page : Cindy Marchal / Comité de rédaction : Nancy Darding, Marjorie Kupper, Sergio Raimundo, Marie Marlaire, Manu Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek / Illustrations originales : Jean-François Vallée (couverture et pages intérieures) / Relecture orthographique : Adeline Chabotier, Emmanuel Toussaint.


é d i to

Logo

rythme

Le voilà, il est tout frais tout chaud, sorti de l'imagination et du labeur féconds de notre équipe de communication : nous avons le plaisir de vous présenter le nouveau logo du SCI. à première vue, pas de grande révolution certes, il est largement inspiré du logo précédent. Mais nous avons essayé d'y intégrer toutes les valeurs fondatrices de notre association.

Découvrez aussi les nouveaux pictos : 6 valeurs & 13 thématiques projets ! PACIFISME

convivialité

SOLIDARITÉ

DIVERSITÉ

CITOYENNETÉ

ÉCOLOGIE

Alors si vous le voulez bien, examinons de près ce nouveau logo qui désormais accompagnera nos différents supports de communication. Ce logo, c'est bien sûr une planète : la nôtre, la planète Terre, ce tout petit village, qui est aujourd'hui soumise à tant d'agressions que toute l'énergie dont elle regorgeait et qui nourrit ses hôtes est à deux doigts d'être épuisée. En son centre, comme un pont unissant les points cardinaux, les 3 lettres représentant notre association : SCI. Un pont, oui, on y croit plus que jamais, malgré tous ces murs qui se dressent plus nombreux chaque jour, physiques et symboliques, et qui prétendent apporter des solutions alors qu'ils ne font qu'accroître les problèmes. Un pont qui favorise les voyages aux quatre coins du monde ainsi que les rencontres multiples permettant la connaissance de l'autre. Aux extrémités de ce pont, comme des piliers le soutenant, le S de Solidarité, indispensable pour faire de l'humanité un espace vivable et pas ce champ de batailles auquel elle ressemble si souvent. Et le I comment Inter, interculturel, international, parce que c'est dans la rencontre heureuse des diversités, dans l'organisation de l’entre toi et moi, l’entre eux et nous, qu'on va pouvoir organiser une société harmonieuse. Le C, trait d'union, courroie de transmissions entre les différentes parties du globe, cela peut être le C de Citoyen. Un citoyen du monde qui aurait retrouvé sa place centrale dans la gestion de la Cité, et non plus un simple individu qui aurait juste le droit de consommer et se taire. Le récent débat sur la signature du CETA démontre qu’aujourd’hui, pour nombre de dirigeants, on est plutôt dans le second cas de figure. « Ne vous mêlez pas de penser, Citoyens Consommateurs, en vérité on vous le dit, Sa Majesté Libre Marché, sauvera le Monde ». Entre parenthèses, même le simple statut de citoyen votant, largement insuffisant à nos yeux pour bien définir le concept de citoyen, a été dénié dans cette histoire puisqu'il a paru scandaleux qu'un Parlement élu démocratiquement puisse débattre et décider. Non, le C, ce n'est pas le C de Con ! Merde ! Oups, pardonnez-moi, les mots ont rejoint ma pensée, oubliant que le C de SCI est aussi la première lettre de Convivialité. Car cultiver comme une denrée aussi succulente que rare le plaisir d'être ensemble, d'échanger avec les autres, c'est aussi une de nos valeurs fondamentales.

Ce logo, vous l'avez remarqué, ressemble aussi à une pièce de monnaie. LA pièce de monnaie : cet objet génial qui, à son origine, avait pour but d'organiser les échanges de biens matériels entre les gens et qui, aujourd'hui, est devenu presque un but ultime, un signe de réussite ou d'échec, selon qu'on en possède beaucoup ou peu. Mais notre pièce à nous, inutile d'aller la placer sur un compte en banque, elle ne prendra aucune valeur marchande. La valeur d'échange n'est pas monétaire : c'est l'acte volontaire, bénévole que ce logo représente, et s'il n'apporte en soi aucune plus-value financière, il est loin d'être gratuit. Le volontariat, valeur fondamentale du SCI, est une telle source de richesse humaine, d'apprentissage, de découverte sur soi-même, sur les autres. Les centaines de volontaires qui participent chaque année à nos projets, ici ou ailleurs, peuvent en témoigner, et le font d'ailleurs régulièrement à travers ce SCIlophone notamment. Enfin, ce logo est aussi une boussole - vous avez repéré la petite encoche quelque part sur la circonférence du cercle. Une boussole pour vous aider à vous orienter, vous qui désirez être un citoyen responsable, actif, solidaire. C'est vrai, d'aucuns le regrettent peut-être : vous ne trouverez pas chez nous de parcours fléché vous indiquant le bon chemin, pas de mode d'emploi du parfait militant. La Bible du Citoyen Solidaire avec le Monde ne sera pas écrite chez nous. Mais avec la boussole que nous mettons à votre disposition, constituée de formations, d'échanges d'expériences, de réflexions, vous pourrez trouver vous-mêmes, nous l'espérons, votre chemin dans les forêts les plus denses. Planète, pièce de monnaie non monétaire, boussole : voilà comment on voit notre logo. Libre à vous d'en faire ce que vous voulez : des lunettes, des auréoles, des ballons vous élevant bien haut dans le ciel… Nous en tout cas on en a fait des badges de toutes les couleurs qui sont à votre disposition. Merci à notre équipe de com’, Cindy et Sabina, d'avoir pu représenter dans ce tout petit dessin toutes les valeurs qui nous sont chères.

Pascal Duterme Coordinateur du SCI

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T é m o i g n ag e

Mon parcours d’intégration

au centre pour demandeurs d’asile de Natoye

Quand on évoque les mots « réfugiés »,  « demandeurs d’asile » ou encore « migrants », un déferlement d’informations s’abat sur vous. Les préjugés les plus ignobles circulent, l’Europe est « envahie », les médias ne cessent de le répéter. On érige des murs aux frontières pour se protéger… se protéger de quoi ? De ceux qui fuient la guerre et ont besoin de protection, de ceux qui fuient une instabilité dont le monde occidental est en partie responsable ? Issue d’une famille multiculturelle où différentes religions se côtoient, il est extrêmement difficile pour moi d’assister à ce repli nationaliste et à la montée de la haine et du racisme.

Co o r d i n at i o n d ’ u n p r oj e t S C I e n B e lg i q u e

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Mon parcours d’intégration à Natoye

Cet été, je me suis lancée dans la coordination d’un projet SCI en Belgique. Après mûre réflexion j’ai accepté de coordonner le groupe avec l’aide précieuse de Aude - la seconde coordinatrice du projet - le centre pour demandeur d’asile de Natoye. Ce choix, je l’ai fait pour mieux comprendre la réalité humaine qui se cache derrière tout le brouhaha médiatique. C’était avant le début d’un autre projet : celui de réaliser, avec l’asbl Conviviali 1, un parcours pédagogique intitulé « L’asile pas à pas » et qui m’a permis d’être mieux informée. Aude et moi-même étions un peu stressées car nous ne savions pas très bien ce qui nous attendait : vivre 15 jours au sein d’un centre pour demandeurs d’asile avec les résidents et nos volontaires posait beaucoup de questions. Avant le début du projet, nous avons rencontré l’équipe de la Croix-Rouge : elle nous a très bien accueillies et nous avons été briefées sur tout le fonctionnement et sur les règles de vie du centre. Le jour J arrive enfin. Nous sommes prêtes à accueillir les volontaires. En attendant, je me pose un peu dans la cour ensoleillée et il ne faut pas plus de quelques minutes pour qu’une petite fille aux jolies tresses et au grand sourire me saute dessus et me demande ce que je fais ici. Je lui réponds que nous allons organiser des jeux pour passer de chouettes vacances tous ensemble, d’autres enfants viennent alors nous rejoindre et m’entraînent jusqu’à la petite plaine de jeux… l’aventure commence.

« Vivre 15 jours au sein d’un centre pour demandeurs d’asile avec les résidents et nos volontaires posait beaucoup de questions… »

Je fais connaissance un peu plus tard avec nos volontaires venant de Belgique, Suisse, Autriche, Espagne et Angleterre. Ils sont très motivés et une bonne ambiance règne au sein du groupe. Les premiers jours sont consacrés à la dynamique de groupe, à faire connaissance et également nous familiariser à la vie du centre. Nous avons également une séance d’information sur la procédure d’asile en Belgique. Le désir de proposer des activités aux résidents est de plus en plus vif, ce qui donne pour résultat un brainstorming riche et créatif ! Notre première initiative est l’affichage d’un grand panneau avec nos photos et le nom du pays d’où l’on vient ainsi que la raison de notre présence ici durant 15 jours à leur côté.

« Très vite, le groupe exprime l’envie d’animer aussi les adolescents, les hommes et les femmes. Nous créons alors des activités différentes selon les publics »

Ensuite, petit à petit, la routine s’installe. Le matin, il y a le petit déjeuner et l’affichage du programme de la journée près du restaurant. Les enfants nous interpellent dans les couloirs, ils sont excités « alors quand est-ce qu’on commence ?! ».

premier contact en allant frapper à leurs portes ; puis nous lançons une activité zumba.

Balade à vélo, tournoi de sport, jeux de société, musique, promenades dans les bois, ateliers créatifs, zumba, storytelling, ciné… Très vite, le groupe exprime l’envie d’animer non pas seulement les enfants mais aussi les adolescents, les hommes et les femmes. Nous créons alors des activités différentes selon les publics. Pour rencontrer les femmes, (qui sont minoritaires, 30 personnes sur 280 résidents), nous établissons un

Nous prenons une salle à l’intérieur, à l’abri des regards, hommes et enfants voguent à d’autres occupations. Un groupe de femmes se constitue alors, la musique démarre et on commence à bouger sur le rythme de la zumba. Les sourires, la joie, les rires résonnent et une belle complicité s’installe. Nous apprenons quelques pas de danses traditionnelles et nous nous amusons. Ensuite nous nous asseyons en

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Mon parcours d’intégration à Natoye

« Ce choix de projet, je l’ai fait pour mieux comprendre la réalité humaine qui se cache derrière tout le brouhaha médiatique (…) À travers tous ces échanges, nous réalisons à quel point l’attente et l’incertitude sont éprouvantes »

cercle et discutons longuement à propos de leurs attentes, des activités qu’elles aimeraient faire et ce que nous pouvons leur proposer. Ce sont des échanges sincères et émouvants dans un réel climat de confiance. C’est comme si le temps s’était littéralement arrêté dans cette salle. Les soirées passées au centre sont également sans fin, nous sommes invités de toutes parts pour prendre le thé, partager un repas ou discuter. À travers tous ces échanges, nous réalisons à quel point l’attente et l’incertitude sont éprouvantes. Des liens d’amitié se nouent, le groupe des volontaires renonce d’ailleurs à s’accorder du répit le weekend pour continuer à passer du temps avec les résidents. La fin du projet approche néanmoins et chacun redoute le moment de se dire au revoir. Notre dernière soirée est une fête : un « Food festival », nous fournissons les ingrédients aux résidents qui concoctent de merveilleux plats typiques de leur pays. Nous assurons l’ambiance avec une playlist de musiques du monde. Le lendemain matin, je finis de replier mes affaires. Je descends dans le hall d’entrée et là un petit comité d’adultes et d’enfants nous attend pour nous dire au revoir. On se sert dans les bras les uns des autres et on promet de se revoir. Ils saisissent mes sacs et insistent pour m’accompagner jusqu’à l’arrêt de bus. J’entends ensuite des pas précipités derrière moi, Tahir et Fawlad m’apportent un cake qu’ils ont préparé pour mon départ, je suis touchée par cette délicate attention, leur générosité. C’est le cœur serré que je les quitte.

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Ce projet à Natoye fut une expérience humaine sans précédent en ce qui me concerne. Aujourd’hui je partage mon expérience afin de faire tomber toutes ces idées reçues. Je relaie les manifestations, les articles des associations de défense des réfugiés et bientôt je commence un MOOC conçu par Amnesty international 2 afin de mieux comprendre, transmettre et agir. Depuis, je suis retournée à Natoye. Puis, j’ai revu aussi certains de mes nouveaux amis au festival Esperanzah. Quelques-uns m’ont annoncé à cette occasion une très bonne nouvelle… une réponse positive ! je suis extrêmement heureuse pour eux. Pour clôturer mon témoignage j’aimerais citer cette phrase issue d’un manifeste pour un monde sans frontières 3 :

« Our defence against repression and fear is to create a strong culture of solidarity » 4 A méditer…

Lorie Meurmans Volontaire au SCI

1

https://convivial.be/parcours-pedagogique

C’est une formation en ligne. Cf. https://www.edx.org/course/ droits-humains-les-droits-des-refugies-amnesty-internationalx-rights2x

2

3

http://www.filmsforaction.org/articles/a-no-borders-manifesto

4

« Notre défense contre la répression et la peur est de créer une forte culture de solidarité »

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T é m o i g n ag e

Voyage au pays de l'or bleu

brésil

pérou bolivie

Santiago

Curarrehue

argentine

CHILI

Au début de l'année, j'ai fait un mois de volontariat au Chili, à Curarrehue, en territoire Mapuche, à quelques kilomètres de la frontière avec l'Argentine, suivi d'un petit voyage plus approfondi dans le pays.

Les Mapuche que j'ai rencontrés sont les descendants des « Araucans », mais ils préfèrent se nommer « Mapu-Che » soit « les gens de la Terre ». Ils sont répartis en plusieurs groupes, selon leur lieu d'habitat (Nord, Sud, mer, cordillère). Mais aujourd'hui 80% d'entre eux sont dans les villes. Sous la dictature, ils ont fui vers les villes.

Les Mapuche se mobilisent, ils font des manifestations pacifiques contre lesquelles le gouvernement réagit en envoyant l'armée, en emprisonnant les lonkos ou les machis et en les accusant de terrorisme. Ils reprennent aussi l'usage de leur langue qui, pour eux, constitue la base de leur culture. Comme nous l'ont dit nombre d'entre eux : la plupart des Mapuche

Ils sont fiers d'être Mapuche et revendiquent leur droit à la terre et surtout à la gestion des ressources de leur territoire, en particulier l'eau et les forêts. S'ils ne nient pas qu'ils sont, pour la plupart, métis, ils se revendiquent Chiliens (les seuls véritables Chiliens, selon eux) et appellent les autres Chiliens les « Winkas », ce qui veut dire en mapundungu « les nouveaux Incas », c'est-à-dire les Espagnols.

« Les Mapuche revendiquent leur droit à la terre et surtout à la gestion des ressources de leur territoire, en particulier l'eau et les forêts »

Depuis la création de l'Etat chilien (1810), ils se sont vus chassés de leurs territoires par étapes successives. Depuis le début du XXe siècle « leur territoire est régulièrement grignoté par des firmes minières, forestières, pétrolières et des grands projets d’infrastructure ». 1 Le paysage est magnifique : des forêts, des fleuves, des lacs, des volcans. Malheureusement, les forêts ont été « confisquées » par les trafiquants de bois, et les arbres natifs remplacés par des eucalyptus ou des pins qui appauvrissent la terre et la stérilisent. Sur les fleuves, quant à eux, les gouvernements successifs ont décidé de construire des barrages au profit de compagnies minières ou de grandes exploitations agricoles, et au détriment des populations locales qui voient leurs terres ancestrales inondées et doivent quitter ainsi leurs racines, et leurs esprits protecteurs. Malgré toute l'eau qui court dans la région, il arrive souvent que les habitants n'aient plus d'eau et doivent en acheter aux municipalités qui viennent leur livrer des bidons d'eau : quelle aberration !

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Voyage au pays de l'or bleu « Les gouvernements successifs ont décidé de construire des barrages au profit de compagnies minières ou de grandes exploitations agricoles et au détriment des populations locales »

« La Terre-Mère n'appartient à personne. Les hommes sont ses enfants et lui doivent la vie »

aujourd'hui ne parlent plus le mapundungu. En se réappropriant leur langue, ils reprennent les coutumes ancestrales, qu'ils n'ont pas complètement abandonnées par contre. Ils rendent un culte à la nature dans différentes circonstances. Nous avons par exemple assisté à la cérémonie marquant la fin de la feria – une foire artisanale, mais qui avait aussi comme but de parler de la lutte des Mapuche pour préserver l'eau et la nature environnante C'était très émouvant. Ils rendaient grâce aux esprits du lieu d'avoir permis que la feria se déroule le mieux possible. Ce n'était pas du folklore, c'était une dévotion sincère, j'en suis persuadée. Nous avons été invitées à participer à la cérémonie et je trouve que ça montre bien que nous n'étions pas des touristes, simples spectatrices, mais que nous faisions partie de l'assemblée et, qu'en tant que telles nous avions aussi quelque chose à dire aux esprits pour les remercier. Tout s'est passé en mapundungu (avec traduction en espagnol, aussi bien pour nous que pour la plupart des Mapuche qui ne comprenaient que quelques mots).

Les Mapuche « sont convaincus qu'il est temps que les différentes terres et populations communiquent et s'aident mutuellement pour assurer l'équilibre et l'harmonie sur leurs espaces menacés par des maux de tout ordre ». 2 C'est exactement ce que j'ai entendu de la part d'un Kogi qui venait de la région de la Cordillère en Colombie et dont le peuple était en butte aux mêmes problèmes que les Mapuche, ainsi que tous les peuples indigènes d'Amérique : usurpation de leurs territoires et surtout de l'eau - l'or bleu - qui vient à manquer pour ces populations, que ce soit l'eau des rivières, des lacs ou des océans (à cause de l'aquaculture). Il nous exhortait à intensifier notre lutte pour l'écologie parce qu'il était déjà presque trop tard pour pallier les graves désordres engendrés par la mauvaise gestion de l'eau, sous la pression des multinationales. L'eau est utilisée pour irriguer à outrance, pour laver les minerais ou pour recevoir les résidus sans prendre en compte les populations autochtones. Celles-ci, lorsqu’elles protestent, sont criminalisées et accusées de terrorisme ou traitées comme des communautés ignorantes – qui ne savent pas ce que la modernité peut leur apporter – et négligeables. Le président équatorien Correa a d’ailleurs affirmé : « il ne s'agit que d'1% de la population du pays »). Je crois que les peuples indigènes  sont surtout des empêcheurs de polluer en rond, qui se soucient des désordres écologiques, lesquels deviennent peu à peu irréversibles. Au lieu de réduire leur sagesse millénaire à du folklore, on ferait bien de les écouter, avant qu'il ne soit trop tard, pour tous.

Catherine Raoul Membre du Groupe Abya Yala

Cette cosmovision est commune à l’ensemble des Amérindiens, avec des formes différenciées. La Terre, (Mapu) c’est la TerreMère, la Terre nourricière qui donne vie à tout être vivant, dispense les aliments aux humains, les plantes médicinales pour combattre les maladies. Elle n'appartient à personne. Les hommes sont ses enfants et lui doivent la vie.

1

ARRUÉ M., « Les Mapuche du Chili face à la langue des conquérants » | in Les Cahiers de l’ALHIM | 2002

2

CLOUD L., « A la rencontre d'un machi mapuche » | Acte de la rencontre | 2016

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dossier

À quand l’égalité ?

© Vallée

Des luttes pour les droits des femmes

Alors que l’universalité du genre humain a été défendue par plusieurs philosophes antiques (de l’école stoïcienne), que les droits de l’homme ont été déclarés en France et aux Etats-Unis au 18e siècle et que la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme a été adoptée par l’Assemblée générale des Nations-Unies en 1948, affirmant que tous les êtres humains naissent égaux en dignité et en droits, les femmes continuent à être, partout dans le monde, victimes de discriminations et de violences en raison de leur genre. Alors, à quand l’égalité ? Quand auront-elles droit, partout dans le monde, autant que les hommes, à l’intégrité et à l’autonomie corporelle, à l’éligibilité et à l’exercice effectif du pouvoir, au travail et aux loisirs, aux mêmes fonctions et salaires que les hommes, tant dans le secteur public que privé, dans tous les domaines (y compris la prêtrise et l’armée), à la propriété, à l’éducation et à la culture, au mariage libre et au divorce, à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception, de se baigner librement ou de se promener seules dans la rue, quand auront-elles la liberté de vivre à l'abri du rôle de genre stéréotypé et du sexisme ? Ce dossier ne va présenter ni toutes les atteintes aux droits des femmes ni toutes les luttes contre ces atteintes. Mais il va montrer que des femmes (et parfois des hommes) se lèvent et agissent pour que leurs droits deviennent un peu plus qu’hier une réalité.

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# 01

Au Malawi, des femmes luttent contre le mariage des enfants.

p.10-12

# 02

En Pologne, elles se mobilisent contre un gouvernement qui veut restreindre le droit à l’avortement et en Argentine, elles s’insurgent contre le féminicide.

p.13-15

Partout en Europe elles craignent que les accords commerciaux avec les Etats-Unis ne les fragilisent un peu plus.

p.16-17

# 03

# 04

En Guinée, elles dénoncent l’excision des filles.

p.18-21

Ces luttes ont à la fois des ancrages locaux, des contextes concrets, des spécificités, mais elles ont une portée universelle. C’est pourquoi ce sont des luttes pour les droits des femmes… de toutes les femmes et de toutes les filles.

Emmanuel Toussaint Rédac'chef du SCIlophone

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dossier /  01

M   W ALA I& TOGO

Terminator, Miss Vierge, & l’éducation des filles Une histoire Africaine ?

Le féminisme en Afrique, ce n’est pas une évidence. Est-ce que c’est même pertinent, sur un champ géographique et culturel aussi vaste ? Affirmatif mon colonel. Réponse par deux exemples opposés.

Le mariage précoce au Malawi

1

Il était une fois au cœur de l’Afrique australe, le Malawi. Un petit pays enclavé entre le Mozambique, la Zambie et la Tanzanie, bordé du troisième plus grand lac du continent dénommé (devinez !) … Le lac Malawi. Justement j’y suis allée en vacances cet été, avec mon acolyte au sein du groupe Afrique du SCI. Le hasard fait bien les choses. Des Malawites, on a retenu les sourires et les rires des femmes et des enfants, malgré la précarité ; le contact facile et la curiosité de l’autre ; le calme et la politesse des employés d’auberges autant que des vendeurs à la sauvette. Bref, (quasi) que du positif. Pourquoi « quasi » ? Parce que par principe, rien n’est jamais parfait. Et justement, sous les sourires apparents, certaines traditions bien ancrées alliées à la pauvreté de ce pays en difficulté gâchent la vie de nombreuses jeunes filles. Et ça on ne nous l’avait pas dit dans le Lonely Planet !

voisinage payé par les parents pour initier leur fille. Un viol à autorisation parentale, carrément. Au-delà du traumatisme sans nom que cela engendre, le SIDA s’associe à cette tragédie dans un pays où une personne sur dix est séropositive et où l’usage du préservatif est loin d’être répandu.

Les mariages précoces, quelle plaie. Portés principalement par les traditions, mais aussi par le désir de se débarrasser d’une bouche trop coûteuse à nourrir, les parents de jeunes filles parfois d’ à peine 11 ou 12 ans n’hésitent pas à les marier au fils des voisins, eux-mêmes pas forcément plus âgés. Sans parler de la défloraison des jeunes filles (que dis-je, des fillettes !) pour les rendre « bonnes à marier ». La coutume veut que les parents les envoient dans des camps d’initiation, où on leur apprend littéralement à pratiquer des actes sexuels, parfois avant même l’âge de 10 ans. L’alternative consiste à louer les services d’une « hyène », un homme du

Terminator ou le début de la fin des coutumes

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En 2012, une étude de l’ONU démontrait que plus de la moitié des filles étaient mariées avant l’âge de 18 ans au Malawi, classant ainsi le pays dans le top 10 des Etats où le mariage des jeunes filles est le plus répandu. Les conséquences ne se font pas attendre : grossesses précoces et dangereuses, problèmes de santé y compris psychologique, déscolarisation, travail des enfants… Un cercle vicieux qui maintient ces jeunes filles dans la précarité et les amènera à faire les mêmes choix que leurs parents dans quelques années… Ou pas.

Car ce serait compté sans Terminator. Pas le Terminator de Sarah O’Connell, non, non, je parle d’un petit bout de femme qui sévit au Malawi depuis quelques années déjà. Celle qu’Al Jazeera a surnommée le Terminator des mariages d’enfants. Theresa  Kachindamoto, ancienne employée d’un collège, mère de cinq enfants et cadette d’une fratrie de 12, s’est vue promue à la tête du district administratif de Dedza qui

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Terminator, Miss Vierge & l’éducation des filles

regroupe environ 900 000 personnes. Un peu malgré elle, un peu par hasard. Très vite, elle a décidé de prendre les choses en main. Comment ? Elle a ordonné à tous les chefs de village dans sa juridiction d’annuler les unions d’enfants qu’ils avaient autorisées. Plus facile à dire qu’à faire, car seul un petit nombre de ces chefs se sont pliés à ses ordres. Le reste s’offusquait, s’énervait, ronchonnait, et l’agressait verbalement, tout cela avec le soutien des parents. Les traditions ont la vie dure. Vous imaginez quand même ? C’est comme si on vous interdisait les chocolats à Pâques, les gâteaux à votre anniversaire, ou pire, les cadeaux à Noël. Impensable. Theresa a donc vu son autorité remise en question, a été confrontée à des débats houleux, a reçu des menaces en tous genres, y compris des menaces de mort. Mais elle n’a pas abandonné. Au contraire elle a redoublé d’efforts. Et c’est comme ça qu’elle est devenue Terminator. Theresa a ignoré les menaces et les protestations. Profitant de son autorité, et se mettant en danger par la même occasion, elle a destitué de leurs fonctions les chefs de village récalcitrants. Et ça a marché ! Ils ont annulé les mariages d’enfants dans leur village, et après vérification sur place, ils ont pu regagner leur poste. Ces trois dernières années elle est parvenue à l’annulation de plus de 850 mariages d’enfants, jeunes garçons y compris d’ailleurs, je tiens à le préciser. Elle les a tous renvoyés à l’école. Mais avoir les chefs de village sous sa coupe ne suffit pas, car les parents représentent un obstacle plus difficile encore à surmonter. Terminator est alors passée à la vitesse supérieure. Puisque l’autorité coutumière ne suffit pas, on va s’appuyer sur la loi. Elle a fait signer des accords aux chefs, au clergé, aux charités, aux comités locaux… Elle s’est trouvé des espions sur place pour surveiller le respect de ces accords. Et elle demande aujourd’hui au parlement le changement des lois sur le mariage pour protéger les enfants.

© Vallée

Ce n’était pas prévu au programme pour elle, tout ça, et pourtant. « Je serai chef jusqu’à la mort » déclare Terminator.

Miss Vierge au Togo

2

Il était une autre fois, à l’autre bout de l’Afrique (enfin presque), une situation toute autre posant également problème. Je vous emmène au Togo, un pays d’Afrique de l’Ouest dans le Golfe de Guinée, où un concours particulier a lieu depuis environ 8 ans : le concours de Miss Vierge. Il s’agit bien d’un concours de Miss organisé au niveau national. Les participantes sont âgées de 16 à 25 ans. Officiellement, le concours a pour but d’éradiquer les MST/IST, y compris le SIDA, et les grossesses précoces en promouvant l’abstinence auprès

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des jeunes filles. En soi, c’est bien. Mais quand on lit entre les lignes, c’est là que le bât blesse. Dans une toute autre mesure que la gravité du combat de notre Terminator préférée, je vous l’accorde, mais quand même. Vous allez comprendre. Lors d’une conférence de presse cet été, le comité d’organisation de Miss Vierge a déclaré que « vu la dépravation de nos mœurs et la résignation des parents, il est important de cultiver cette vertu qui tend à disparaître : la virginité chez les filles jusqu’au mariage. Cela va aider nos filles à se prévenir contre

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Terminator, Miss Vierge & l’éducation des filles

le SIDA, à éviter les grossesses non désirées et à donner une personnalité à la femme africaine ». Ce à quoi un magazine féminin au sens « traditionnel » du terme (c’est-à-dire aux rubriques : cuisine, beauté, mariage, mère de famille) renchérit que la virginité est une vertu source de la valeur et de la dignité d’une femme, et que Miss Vierge s’inscrit dans un contexte de préservation des pratiques anciennes et des bonnes mœurs.

« où se trouvent les limites d’acceptation entre ce qui relève d’une tradition à préserver au nom d’une identité culturelle, et ce qui devient une problématique des droits des femmes et de l’égalité des genres ? »

Mais on ne nous la fait pas ! Vous voyez où je veux en venir, non ? On est en 2016, et en lisant ceci j’ai eu l’impression d’être dans un mauvais téléfilm sur l’époque victorienne. Pardon, mais d’où la valeur et la dignité d’une jeune femme – et la personnalité de la femme africaine, carrément ! – est liée à l’état de son hymen ? Outre le fait qu’il existe d’autres manières de lutter contre les MST/ IST et les grossesses précoces, et que la prévention passe par l’éducation sur les méthodes de contraception entre autres, une question se pose. Si c’était vraiment nécessaire de prôner l’abstention pour lutter contre ces problèmes de santé publique et de société, alors où est le concours de Mister Vierge ? Quid du mari bourlingueur et irresponsable porteur du VIH et autres morpions qui épouserait Miss Vierge et ruinerait tous ces beaux efforts ? À moins qu’il y ait également une sélection masculine dont on ne nous aurait pas parlé, je ne vois dans ce concours qu’un moyen d’objectifier et de contrôler le corps de la femme, justifié par des idéaux à première vue incontestables. Il y a pourtant bien des pratiques locales et ancestrales autour de la virginité au Togo, telles que l’Apkéma qui est une cérémonie d’initiation de la jeune fille pour la préparer au mariage et qui veut que celle-ci soit vierge. Ce rituel de passage propre aux Kabyés a cependant évolué : aujourd’hui les jeunes filles ne s’assoient sur le rocher de la virginité que si elles le souhaitent. La coutume change, il faut vivre avec son temps. Je vois d’ici les contre-arguments venir : où se trouvent les limites d’acceptation entre ce qui relève d’une tradition à préserver au nom d’une identité culturelle, et ce qui devient une problématique des droits des femmes et de l’égalité des genres ? Ce à quoi je réponds : bof. Les Kabyés l’ont fait, et ils sont toujours Kabyés. Les Néerlandais ont modifié la tradition du Zwarte Piet, héritage du colonialisme et de l’esclavagisme, et pour autant ils sont toujours Néerlandais et continueront de célébrer la Saint Nicolas. Les Bretons ont accepté l’interdiction de l’alcool à la barre des navires, et ils sont toujours Bretons. Bref, vous avez saisi l’idée.

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Tout ça pour dire que… Et bien tout ça pour dire que quand on a demandé de parler et d’écrire sur le féminisme au groupe Afrique du SCI, les discussions se sont lancées bon train, et c’est loin d’être clos. On a parlé de Theresa le Terminator, on a parlé de Miss Vierge, certains ont tenu des discours aux valeurs féministes tout en refusant catégoriquement d’être étiquetés comme tel. Suite à quoi on a essayé de définir le féminisme, sans grand succès. Mais ça, ce n’est pas grave, ce qui est ressorti des discussions, c’est que ce sont les valeurs et principes d’égalité des genres que l’on porte qui importent, quel que soit le nom qu’on leur donne. C’est d’ailleurs bien par le vécu, les expériences et les opinions des membres du groupe que, sans même y penser, ce mot de féminisme a tourné notre conversation vers une dimension parmi d’autres de la thématique : celle de l’indépendance de la femme, de son émancipation, de son accès à l’éducation et au contrôle de son propre corps. L’excision, les violences conjugales, le viol… sont des combats dont on a à peine effleuré la teneur. Quoi qu’il en soit, l’évidence est là :

Du Malawi auTogo,deux situations apparemment aux antipodes l’une de l’autre amènent des réflexions similaires par des angles différents autour de l’égalité des genres et l’accès à l’éducation pour tous. Il y a 54 pays en Afrique et autant - si ce n’est plus - de nuances culturelles et de questions féministes. Mais sont-elles vraiment différentes ? Sur ce, je vous laisse, j’ai une manif pour le droit à l’avortement avec mes sœurs polonaises.

Laura Gondin Membre du Groupe Afrique

Sources http://www.aljazeera.com/indepth/features/2016/03/malawi-fearsomechief-terminator-child-marriages-160316081809603.html http://www.unicef.org/malawi/media_16920.html http://www.afriquefemme.com/fr/news/actualites/117-news/actualites/ 2100-election-miss-vierge-la-7eme-edition-officiellement-lancee-a-lome http://togocultures.com/ togo-akpema-ou-initiation-de-la-jeune-fille-vierge-chez-les-kabyes/ http://www.jewanda-magazine.com/2015/01/ concours-miss-vierge-au-togo-la-7e-edition-annoncee/ http://www.jeuneafrique.com/depeches/332927/societe/ togo-reines-vierges-pronent-labstinence-ecoles/

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dossier /  02

‘Lundi Noir’ à Bruxelles / 3 octobre / 400 personnes © Sabina Jaworek

Le 3 octobre 2016 dans des nombreuses villes en Pologne (mais aussi à l’étranger) les femmes (mais aussi des hommes) 2 sont sorties dans les rues habillées en noir. Elles portaient des cintres 3 et des pancartes avec des dessins d’utérus brandissant… un doigt d’honneur. C’était lundi. Il faisait froid et il pleuvait, elles ont pris aussi leurs parapluies.

# lundi noir Le nombre des parapluies a surpris tout le monde, y compris les manifestantes elles-mêmes. On leur a toujours répété qu’elles ne savent pas être solidaires entre femmes 4. Mais 100 000 personnes dans toute la Pologne - aussi dans les petites villes - ont répondu à l’appel à la grève (ne pas aller au travail, à l’université…) et à la manifestation. Certaines participaient juste en s’habillant en noir ce jour-là.

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Pourquoi cette mobilisation ? Le gouvernement polonais actuel, très conservateur et proche de l’Eglise, a essayé de s’attaquer à la loi sur l’avortement. La loi actuelle est appelée ‘ le compromis de 1993 ’, l’année où l’avortement, légal auparavant, a été restreint.

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No women no kraj

Actuellement l’interruption de la grossesse est autorisée en Pologne dans trois cas : le viol ou l’inceste, le handicap grave de fœtus et le danger pour la vie de la femme. Ces trois cas sont malheureusement rarement respectés en pratique : les médecins se cachent derrière la clause de conscience ou même désinforment les femmes.

« C’est le projet qui interdit l’avortement dans tous les cas et qui prévoit aussi la prison pour les femmes et médecins qui avortent qui a été choisi pour poursuivre les travaux législatifs… »

Dans une société polonaise polarisée on retrouve d’un côté une forte représentation de ceux qui veulent ‘protéger la vie conçue’ à tout prix et d’un autre côté un nombre important de personnes qui demandent la possibilité que la femme choisisse librement d’avoir ou non un enfant. Deux projets de la loi issus de l’initiative citoyenne ont été soumis au parlement en septembre. Mais c’est celui qui interdit l’avortement dans tous les cas et qui prévoit aussi la prison pour les femmes et médecins qui avortent qui a été choisi pour poursuivre les travaux législatifs.

Ce genre de discours passe de plus en plus difficilement auprès de femmes. Après le 3 octobre, elles n’ont pas seulement compris qu’elles peuvent être solidaires mais que leur mobilisation a eu un impact. La bataille était gagnée, mais les réactions du côté des politiques montraient que le fond de problème n’était pas compris par ceux-ci 5.

Cette menace fut un réveil pour la société.

Et il y a eu une suite. Les femmes qui se sont rencontrées le 3 octobre, se sont parlées, ont échangés sur leur vécu, sur leurs ras-le-bol. Une deuxième journée de grève et manifestation a été annoncée pour le 24 octobre.

Débat-télé sur l’avortement… entre hommes

« Qu’elles s’amusent »

Les revendications ont dépassé la simple question de l’avortement et on parle maintenant du respect des droits des femmes, de la condamnation du discours sexiste et du harcèlement sexuel, du droit à l’éducation sexuelle, de l’accès à la contraception et à la conception in vitro, ainsi que de la réelle séparation de l’Eglise et de l’Etat.

# mercredi noir

Après les manifestations le gouvernement a interrompu ses travaux sur cette loi et le projet a été rejeté en deuxième lecture. Mais quelques jours plus tard les politiciens reprenaient leurs débats : oui, peut-être qu’on a été trop loin avec la peine de prison, mais « ils souhaitent quand même que même les enfants qui à cause des déformations graves ne survivront pas après l’accouchement soient mis au monde pour être baptisés » (J. Kaczynski, chef du parti Droit et Justice).

Tout cela semble s’inscrire dans un ras-le-bol généralisé et international. Quelques jours après le 3 octobre ce sont les habitantes de Saint-Pétersbourg (Russie) qui sont sorties dans la rue – les dirigeants annonçaient le durcissement de conditions de l’interruption de la grossesse. Ensuite il y a eu le tour des Sud-Coréennes, qui sont dans une situation similaire aux Polonaises. Les habits noirs, les cintres et le fameux dessin de l’utérus levant son majeur étaient d’usage.

S’ensuivit une série des commentaires grotesques et misogynes de la part des prêtres et des politiciens, spécialistes et donneurs de leçons sur la psychologie de la femme, la plupart ne méritant pas d’être cités, mais traduisant bien l’ambiance sexiste assumée.

Une véritable vague s’est soulevée en Amérique latine. Le viol et l’assassinat extrêmement violent d’une fille de 16 ans a provoqué d’énormes manifestations, la plus grande à Buenos Aires qui a rassemblé cent mille personnes. Il pleuvait aussi lors de leur « Mercredi noir », donc elles ont pris leurs parapluies. Avec le slogan „Ni Una Menos” (pas une seule en moins), les Sud-Américaines demandent « la fin de la violence et de la terreur de patriarcat, la fin de l’impunité des agresseurs et la fin du système capitaliste de la production qui utilise les corps de femmes et les jette quand il n’en a plus besoin 6 ».

« Qu’elles s’amusent ! » - lançait à propos des manifestantes le Ministre des affaires étrangères.

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No women no kraj

Sources :  Suchanow Klementyna, « Czarny Protest nie tylko w Polsce. Ta fala obejmuje kolejne państwa », in : Polityka | 23/10/2016 | www.polityka.pl/tygodnikpolityka/swiat/1680376,1,czarny-protest-nie-tylkow-polsce-ta-fala-obejmuje-kolejne-panstwa.read

1

 Bendyk Edwin, « Bunt kobiet. Rewolucja i kontrspołeczeństwo », in : Polityka | 24/10/2016 | http://antymatrix.blog.polityka.pl/2016/10/24/ bunt-kobiet-rewolucja-i-kontrspoleczenstwo/

2

S  ylwia Chutnik; Grażyna Plebanek, « Bankructwo Dziadów », in : Polityka | 18/10/2016 | www.polityka.pl/tygodnikpolityka/ kultura/1679410,1,kawiarnia-literacka.read

3

 Nowakowska Kasia, “ Do aborcji trzeba dwojga ”, in : Wysokie Obcasy | 26/10/2016 | www.wysokieobcasy.pl/wysokieobcasy/7,100865,20893946,do-aborcji-trzeba-dwojga.html

Polonaises de Bruxelles en préparation du 'Lundi Noir’

© Sabina Jaworek

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 Reiter Paulina, interview : “ Natalia Przybysz : Aborcja - mój protest song ”, in : Wysokie Obcasy | 22/10/2016 | www.wysokieobcasy.pl/wysokieobcasy/7,53662,20861449,natalia-przyszbysz-aborcja-moj-protest-song.html

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Respect Retour en Pologne. La droite et les opposants de la révolte noire ramènent tout à la lutte politique – ils suggèrent que c’est la gauche, virée actuellement de la scène politique qui est derrière ce mouvement dans le but d’affaiblir le parti de droite qui est au pouvoir. L’idée que ce sont les femmes toutes seules qui « sont sorties dans la rue » pour défendre ce qu’elles estiment être leurs droits fondamentaux, pour enfin demander d’être traitées comme des citoyennes à part entière, ne leur parait même pas envisageable. Elles ont été « manipulées » et « utilisées » et « ne comprennent pas très bien le texte de la loi contre laquelle elles manifestent ».

‘Lundi noir' à Varsovie

Mais quelque chose semble être différent. Peut-être avec la révolte noire et d’autres vagues d’indignation sur les droits de femmes - en Pologne, en Russie, en Islande, Corée et en Argentine, Mexique ou Bolivie, et encore aux Etats Unis - assistons-nous à la création d’une société alternative ? Une société basée sur les liens d’interdépendance entre les personnes et les groupes, et plus sur un système patriarcal de hiérarchie. Et que ce changement sera emmené par les femmes. Ce n’est pas une guerre des sexes, ce n’est pas une recherche d’ennemis. C’est la lutte pour le respect, l’ouverture et la tolérance. Des valeurs communes pour tous, les hommes et les femmes. En attendant - ne replions pas nos parapluies.

Sabina Jaworek

Seconde manifestation à Bruxelles / 24 octobre

Responsable com’ au SCI © Malwina Kosucinska

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‘ Kraj ’ veut dire ‘ Pays ’ en polonais, mais il correspond phonétiquement au ‘ Cry ’ en anglais

Je parle la plupart de temps dans ce texte des femmes et des hommes tandis que la véritable différence devrait être faite entre les personnes dont le comportement symbolise le patriarcat, sexisme et frustration et qui peuvent être hommes ou femmes, vieux ou jeunes ; et les personnes qui en ont marre des insultes, du mépris et de ceux qui pensent qu’ils savent mieux et peuvent décider à leur place…

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Le cintre en métal est partout le symbole du désespoir d’avorter et de manque de moyens…

Une actrice, Krystyna Janda, a encouragé les Polonaises à s’inspirer de la grève des femmes islandaises en 1975, qui ont cessé leurs activités un lundi pour marquer à quel point elles comptent dans l’économie et le fonctionnement quotidien du pays.

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La question de l’avortement et du lundi noir était commentée lors d’un débat-télé par… sept hommes. Ils débattaient entre autres sur la question s’il est plus difficile pour une femme d’avoir un enfant issu du viol ou handicapé… Heureusement ‘ les internets ’ se sont moqué d’eux sans pitié – ce qui est rassurant ce que ce n’était pas considéré comme normal de ne pas inviter des femmes pour les demander leur avis…

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Source : www.polityka.pl/tygodnikpolityka/swiat/1680376,1,czarny-protest-nie-tylko-w-polsce-ta-fala-obejmuje-kolejne-panstwa.read

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dossier /  03

EUROPE  

TTIP 1

Le droit des femmes en péril ? Peut-être y étiez-vous aussi ? Le 20 septembre 2016 dernier s’est tenu une manifestation nationale en plein cœur du quartier européen à Bruxelles. Après les 25 000 Autrichiens et les 320 000 Allemands à s’être mobilisés dans leurs capitales respectives quelques jours auparavant, le rassemblement bruxellois n’est pas passé inaperçu. Nous étions 15 000 opposants venus de tous les coins de la Belgique et d’ailleurs pour dire STOP au TTIP et à son petit frère, le CETA 2 !

La mobilisation citoyenne a augmenté la légitimité de Paul Magnette (ministre président wallon) à négocier le traiter et à faire corriger le CETA avant la signature du 30 octobre 2016. Mais elle ne doit pas s’arrêter là, car d’une part si le CETA est signé, il n’est pas encore ratifié et d’autre part un autre traité plus inquiétant encore est en négociation : le TTIP.

Continuons à unir nos forces pour faire entendre notre voix !

TTIP pour Transatlantic Trade and Investment Partnership « Le TTIP est présenté comme un projet d’accord de libre-échange entre les Etats-Unis et l’Union européenne dont l’objectif est de créer un marché transatlantique favorisant le commerce et l’investissement » 3. Plus qu’un simple accord économique, le TTIP serait un accord dit de « nouvelle » ou de « troisième génération ». En effet, en temps de négociations commerciales internationales, l’idéologie néo-libérale ne vise désormais plus seulement à diminuer les barrières tarifaires afin de faciliter les échanges, mais entend démanteler en profondeur les barrières non-tarifaires. Autrement dit, il s’agit de se débarrasser des normes et

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réglementations qui feraient obstacles au commerce mondial du XXIe siècle ; ce qui aurait pour conséquence de transformer radicalement le visage des Etats signataires. C’est ainsi que l’harmonisation des normes constitue un des objectifs majeurs des négociations autour du TTIP. L’argument principal antiTTIP qui s’en suit est de dire qu’harmonisation des normes va de pair avec harmonisation « vers le bas ». Par exemple, il est connu que l’UE interdit 1328 produits chimiques contre 11 seulement interdits par les Etats-Unis. Si le TTIP venait à être accepté, seules les 11 interdictions américaines resteraient. à côté de cela, un autre danger souligné serait celui de la privatisation toujours plus poussée de services et secteurs

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TTIP, le droit des femmes en péril ?

aussi élémentaires que l’éducation ou la santé, et ce au nom de la promotion de la libre concurrence. Bien que nous voudrions pouvoir aborder et présenter ici les autres raisons principales qui nous ont poussées et nous pousseront encore à descendre ensemble dans les rues 4, nous vous proposons au travers de ces quelques lignes d’approfondir plus particulièrement un impact potentiellement néfaste et bien trop souvent négligé voire absent des discussions : le danger que représente le TTIP pour les droits des femmes.

Gare aux droits des femmes ! Le TTIP constituerait-il un retour en arrière sur l’amélioration du statut et sur les droits acquis par les femmes en Europe lors du siècle dernier ? Le Monde Selon les Femmes, ONG belge féministe active depuis 1989, s’est penchée sur la question dans une étude intitulée « TTIP : droits des femmes en danger ? » 5. Voici quelques éléments à retenir. Selon cette étude, les USA sont à la traine sur les droits des femmes. Des exemples ? Concernant les conventions de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), 10 conventions ratifiées par l’UE ne l’ont pas été par les USA. Il en va de même avec la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes de 1979. Ensuite, concernant les lois en vigueur sur les congés de maternité et de paternité aux Etats-Unis, les congés de maternité sont très souvent négociés directement avec les employeurs plutôt qu’accordés d’office par le gouvernement. Par conséquent les femmes ont du mal à décrocher un congé de maternité et ce, surtout dans le secteur informel. Les congés de paternité, eux, ne sont pas garantis au niveau fédéral et ne sont généralement pas accordés comme congés officiels. Comme nous l’avons dit plus haut, qui dit TTIP dit probable harmonisation des lois à la baisse ! L’un des autres risques du TTIP est l’intensification de la privatisation des services publics et de la sécurité sociale avec un impact direct pour les femmes. Pour cause de compétitivité, les services publics subiront des coupures budgétaires qui entraineront, par exemple une diminution des places en crèche, la privatisation des maisons de repos et des transports en commun, la réduction des allocations familiales, des allocations de logement… Les femmes qui sont en majorité à travailler dans les services liés à la santé seront mises en concurrence, seront moins rémunérées et devront sans doute consacrer plus de temps aux tâches domestiques : puisque les services d’aide à la personne comme les crèches, les maisons de repos… seront de plus en plus coûteux et donc moins accessibles, les femmes devront substituer un travail domestique individuel à une prise en charge par la société.

Conclusion Les exemples ci-dessus ne sont que quelques-uns parmi d’autres mis en exergue par le Monde selon les Femmes dans leur étude. Sans vouloir démontrer les conséquences assurées que pourraient avoir la signature du TTIP, l’intention de leur analyse est plutôt de souligner l’absence de l’aspect « genre » dans les discussions et de l’omniprésence de la dimension économique. Au-delà de l’opacité des négociations passées et en cours témoignant de la remise en question du bien-fondé démocratique du TTIP, c’est également le nombre de flous et d’incertitudes dont le texte regorge qui pose plus que jamais question. Ce manque de légitimité tant au niveau du processus que du contenu appelle à une mobilisation ascendante de la société civile. Et vous, qu’en pensez-vous ?

Marie Sacré & Valérie Gillès Membres du Groupe Nord-Sud

Poi n t act u a l it é Le CETA en devenir : opportunité vers le début d’une plus large participation citoyenne ? Le petit frère CETA a subi la fronde du Parlement wallon ce vendredi 21 octobre. Alors que les Etats membres étaient réunis à un sommet européen pour discuter de l’accord, le cœur de la discussion se déroulait à Namur, entre le ministre-Président wallon Paul Magnette, la ministre canadienne du Commerce Chrystia Freeland et un représentant de la Commission. Paul Magnette a été le porte-parole de l’opposition de toute une région par rapport au CETA et les négociations ont repris le 27 octobre, laissant le traité affaibli. Quoi qu’il en soit, le CETA et sa remise en question ont été plus que jamais au cœur des actualités, et le seront encore au moment de la ratification. Conscients que la bataille est loin d’être gagnée, notre victoire est celle d’avoir réussi à porter le débat, à l’intensifier et à le faire relayer par un nombre incroyable de médias ! Nous espérons que cette médiatisation accrue sera une opportunité inédite de faire grandir l’opposition, mais surtout un vif encouragement pour les citoyens à reprendre une place plus importante dans la sphère politique et décisionnelle au sens large !

« Le texte du CETA devra désormais être ratifié par le Parlement européen, sans doute au début de 2017, ce qui permettra une mise en œuvre provisoire et partielle. Ensuite, pas moins de 38 assemblées, nationales ou régionales, devront se prononcer dans les pays de l’Union. Des procédures qui pourraient prendre plusieurs années et semblent, désormais, pleines d’incertitudes : l’examen approfondi du texte initial par les Wallons va sans doute réveiller les ardeurs de certains parlementaires qui n’avaient, jusque-là, pas prêté une grande attention au CETA » : LE MONDE | 30.10.2016 à 14h05 | Mis à jour le 31.10.2016 à 11h14.

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2

 ETA est l’acronyme de « Canade-EU Trade Agreement ». Le CETA est tout comme le TTIP, un traité transatlantique de libre-échange, mais à la différence du TTIP, le CETA concerne le C Canada et l’Union Européenne. Le CETA, dont le texte est prêt à être ratifié par nos gouvernements dans les semaines qui viennent, est souvent présenté comme le précurseur ou le cheval de Troie du TTIP pour les nombreux points communs qu’ils contiennent.

3

Arnaud ZACHARIE, Nicolas VAN NUFFEL, Michel CERMAK, TTIP : cartographie d’un partenariat controversé, Point Sud | les études du CNCD 11.11.11 | 25 juin 2015, p.4.

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Pour ceux et celles que cela intéresse, nous vous invitions à visiter le site www.stopttip.be qui reprend les principaux arguments de la campagne « Stop TTIP & CETA ».

5

Marcela DE LA PEÑA VALDIVIA et Melania GIUBBILEI, TTIP : droits des femmes en danger ? Les impacts négatifs du Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement sur l’égalité des sexes | Le Monde selon les femmes | Bruxelles, 2016.

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dossier /  04

GUIN   ée

Silence de plomb

Paroles de soi(e)

Un groupe de femmes ainsi qu’un homme militant contre les mutilations génitales féminines, tous en procédure d’asile en Belgique, ont participé à la création d’une pièce de théâtre. Cette pièce qui traite des violences faites aux femmes et de l’excision a été jouée plusieurs fois à Bruxelles. Une manière pour elles et lui de s’exprimer, de dénoncer et aussi de se libérer d’un fardeau. Nous reprenons ici de larges extraits de deux témoignages livrés à cœur ouvert, avec l’envie profonde de susciter une réflexion. Il s’agit de ceux d’Adama et d’Alpha, également volontaires au SCI.

Vous trouverez l’intégralité des témoignages dans la brochure éditée par le SIREAS :

Silence de plomb, paroles de soi(e) Un témoignage théâtral collectif contre les violences faites aux femmes en partenariat avec Ebullition Théâtre, Fedasil Florennes, le CBAI, le GAMS et le SCI Cette pièce a été mise en scène et dirigée par Géraldine Bogaert de la Compagnie Ebullition

Une version filmée de la pièce sera bientôt disponible sur demande auprès du SirEas ou du CBAI. Il est également possible d’organiser une projection publique de la pièce + discussion avec Géraldine, la directrice artistique (moyennant un défraiement ainsi qu’un nombre min. de participants) :

www.sireas.be ou www.cbai.be


Théâtre des opprimés

Silence de plomb, paroles de soi(e)

Adama

Témoignage

L’art scénique, une intime conviction Une curieuse particularité caractérise cette jeune guinéenne : son doux sourire constamment vissé aux lèvres même lorsqu’elle narre des épisodes difficiles de sa vie. Ses 19 printemps actuellement accomplis, la jeune fille n’a pas encore atteint la majorité lorsqu’elle pose ses bagages en Belgique : « J’avais 17 ans. C’était le mois de mars, il faisait froid. Je n’étais pas habituée car chez nous il fait 20° en cette saison. Tout le monde se hâtait dans les rues, j’étais seule, j’avais peur. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience que dorénavant je me trouvais très loin de mon pays, raconte-t-elle la gorge un peu serrée. Je ne savais ni où aller, ni quoi faire ». Une chose en particulier la marque en posant le pied sur le sol belge ; aucun passant ne pose de regard sur elle, comme si elle était invisible. « Un monsieur m’a tout de même donné une couverture pour que je puisse me réchauffer ». A l’époque, elle ne savait pas grand-chose de la Belgique, « seulement quelques évocations dans mes livres d’histoire ». Chaque phrase qu’elle prononce la renvoie dans la frénésie de Conakry. Cette fois-ci, ses pensées sont dédiées à sa tante, pour qui elle a beaucoup d’affection. Cette dernière a pris soin d’Adama dès l’âge de 9 ans : « après mon excision », avoue-t-elle en tirant sur son pull, un peu gênée. Son père, à l’époque, décidait de sa vie. A presque 10 ans, il était temps pour Adama de passer sous la lame afin de devenir une femme « respectable ». L’ustensile aiguisé tranche dans sa chair, les complications surgissent : le sang coule à flot, sa vie

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est en danger. Elle est hospitalisée durant quelques jours puis poursuit ses traitements chez sa tante. Adama grandit auprès d’une figure maternelle qui la soigne et la console de la brutalité d’une tradition que la petite fille de l’époque juge cruelle. En grandissant, l’enfant devient une adolescente que les injustices indignent. Des séquelles physiques rappellent à Adama ce geste d’une extrême violence. Plus elle cogite plus elle s’insurge contre l’excision. Mais elle garde ses réflexions pour elle-même car ses camarades ne la comprennent pas, « il n’y avait pas de problème pour elles car elles avaient toutes subi ça il y a longtemps et avaient continué à vivre leur vie. Les filles de mon école ne voyaient pas l’intérêt de remettre en questions une tradition ancestrale ». Adama est musulmane et insiste ; il ne s’agit pas de religion mais bien d’une coutume instaurée par les hommes : « Il n’est écrit nul part dans le Coran qu’une femme doit subir l’excision pour être une bonne épouse ». L’adolescence, cet âge des questionnements et des rêves que l’on voudrait voir devenir réalité, la jeune guinéenne n’y échappe pas non plus : au lycée, elle souhaite exercer la médecine « à cause d’une mutilation, ma santé a été mise en danger. En voulant devenir médecin, je souhaitais sauver des vies par un acte chirurgical », explique-t-elle philosophe. Une autre envie bouillonne en elle, le désir de s’exprimer : « Je voulais tout le temps parler, dire à voix haute ce que je pensais ».

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Silence de plomb, paroles de soi(e)

Son père, lui, fait la sourde oreille. Au point de la forcer à se marier avec un homme qu’elle n’aime pas. « C’est à cause de cela que j’ai dû quitter la Guinée », déclare-t-elle. Pas encore majeure en mars 2014 donc, elle est considérée comme mineur étranger non accompagné (MENA) par le gouvernement belge. Durant une année elle est suivie par un assistant social dans ses démarches administratives et scolaires. Lorsqu’elle atteint l’âge de 18 ans, elle doit se débrouiller seule. C’est au centre pour demandeurs d’asile de Morlanwelz, où elle demeure à présent, qu’elle entend parler par hasard d’un projet de théâtre avec des femmes migrantes : « Un habitant nigérien du centre m’avait dit qu’il faisait du théâtre des opprimés. J’étais très intéressée ». Sa curiosité titillée, elle cherche à en savoir plus. En Guinée déjà elle se battait pour faire partie d’activités similaires. « Théâtre des opprimés », son ardent désir de parole porte donc bien un nom. En effet, Adama voue un intérêt particulier à cette forme d’expression scénique convaincue que le théâtre doit être un outil pour changer le monde, « pour moi, explique-t-elle sans se défaire de son sourire, c’est une façon de m’exprimer à fond sur ce que je ressens ». Une intime conviction la pousse à jouer au sein de la troupe : le talent pour la comédie.

« J’ai toujours su au plus profond de moi que je pouvais le faire ». Adama reste un peu secrète sur les violences passées mais s’embrase lorsqu’on évoque la scène. A 19 ans, elle reste une enfant que l’on a forcée à grandir trop vite. Dans les moments où elle joue elle éprouve la sensation « d’être vivante », comme si l’excision avait tué une partie d’elle-même. Répéter avec les autres filles lui permet de se sentir moins seule et le fait d’avoir vécu des parcours similaires les rapprochent. « Je dois me déplacer de La Louvière à Charleroi pour les répétitions. Les journées peuvent être fatigantes parfois. Cela me prend de l’énergie mais à la fin, cela m’en donne deux fois plus. J’en ressors plus forte ! ». Adama caresse l’envie de poursuivre le théâtre pour continuer à dénoncer les injustices mais elle n’a pas abandonné son autre rêve : soigner les personnes malades ou blessées. Cette année, elle a obtenu son diplôme de secondaire. Après de nombreuses batailles pour obtenir sa place dans une école supérieure, elle commencera dès septembre des études en infirmerie. Avant de la laisser partir, on lui demande la sensation qu’elle éprouve à l’idée de se retrouver sur scène. Son sourire timide s’élargit : « Je suis quelqu’un de spontané, qui rit toujours pour tout. Je suis à l’aise sur scène, je suis capable de le faire. C’est ma manière de m’évader ».

Alpha

Témoignage

« Je suis trop féministe » Il s’appelle Alpha. Alpha 114, un surnom énigmatique qu’il ne voudra pas décoder. Caractéristique : c’est le seul homme au milieu des huit femmes de la troupe de théâtre menée par Géraldine. La scène, il connaît ! Le militantisme aussi. En Guinée, sa vie est bien remplie. Diplômé universitaire en sciences économiques et gestion, il compte se lancer dans une thèse sur la finance islamique et traditionnelle. En même temps, il officie comme animateur culturel dans les écoles ou les kermesses.

« J’ai intégré quelques associations qui militent pour les droits des femmes et la lutte contre le sida. Nous faisions de la prévention grâce au théâtre qui permettait d’encourager l’usage du préservatif, un sujet des plus tabous dans toutes les communautés. Mon engagement en faveur des femmes est naturel. C’est la marque de ma mère, une femme intellectuelle qui m’a initié à la politique. Déjà tout petit, je l’accompagnais à des manifestations en brandissant une banderole. Je suis trop féministe, dans le sens où je suis


Silence de plomb, paroles de soi(e)

trop attaché aux femmes et à tout ce qui se passe autour d’elles pour qu’elles puissent se tenir debout dans leur vie. Parce que les femmes, surtout celles de mon pays, sont vraiment lésées, notamment en droits ». Cet animateur présentateur ne passe pas inaperçu et est beaucoup écouté. Des politiciens de divers partis, en campagne électorale pour les présidentielles de 2010, tentent de récupérer son pouvoir d’influence et de l’instrumentaliser à leurs desseins. Car si Alpha propose, les gens suivront, calculent-ils ! Sans cesse sollicité, Alpha refuse les invitations. Les pressions commencent. Son histoire est aussi longue qu’intéressante à raconter. Mais il nous faut résumer. Membre actif d’un parti d’opposition qui compte décrocher le pouvoir malgré les répressions violentes du pouvoir en place, Alpha ne se tait pas. Il dénonce cette situation contraire à ses engagements et à ses convictions. En avril 2011, une cérémonie d’accueil d’un leader politique dégénère. Les forces de l’ordre tirent à balles réelles sur les citoyens. « Si je plonge dans cette période, je me noie ». Alpha n’en dira pas plus. Il préfère soigner son âme avec le psychologue qui l’accompagne. L’animateur engagé doit quitter la Guinée sans le vouloir. Un réseau lui permet de gagner la Belgique en juillet 2011. Il introduit immédiatement sa demande d’asile mais la réponse du CGRA tarde. « Je ne laisse pas cette attente me détruire. Je vis tranquillement. Après ce que j’ai enduré, je ne veux pas me mettre à y penser tous les jours et finalement ne servir à rien ». Car c’est une constante dans sa vie : Alpha veut se sentir utile et passer à l’action. « Au centre d’accueil, au-delà de mon statut de résident, je suis comme un membre du personnel. Entre nous, le courant passe bien ». En Belgique, Alpha veut reprendre contact avec le théâtre et fait connaissance avec Géraldine en 2012 en s’impliquant dans une campagne du CIRÉ (Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers). Puis il enchaîne naturellement avec le projet à Florennes sur les violences faites aux femmes, après avoir joué l’intermédiaire entre la comédienne et l’assistante sociale. Un demandeur d’asile décidément actif ! Comment trouve-t-il sa place dans ce groupe si particulier de Florennes ? Alpha décrit ces huit femmes avec beaucoup de tendresse et sans les victimiser : « Elles sont courageuses. C’est rare de voir une personne d’un centre d’accueil qui s’implique dans un tel projet. Au départ, beaucoup avaient des complexes. Mais par le rire ou par la persuasion, et grâce aussi à la patience de Géraldine, elles ont compris que rien ne sert de garder une boule en soi. Il faut la faire sortir ! Si elles veulent que les gens sachent ce qu’elles ont vécu pour qu’on puisse les défendre, elles doivent s’exprimer ». Selon lui, Géraldine et Florence (l’assistante sociale de Florennes) ont su fabriquer des militantes. « Pour la plupart, c’était des femmes renfermées et soumises devant les hommes. Elles n’avaient pas l’habitude de prendre la parole. Cette situation ne peut pas durer ! Il faut donner l’accès aux études à toutes les jeunes filles. Mes huit compagnes de théâtre ont des capacités, il suffit juste de les booster ».

ces indiscrétions dont elles ne parlent jamais devant les hommes. Ces paroles de femmes, j’ai pu les entendre et les apprécier durant nos ateliers d’expression. Au départ, elles étaient gênées, mais au fur et à mesure de l’avancée du projet, je suis devenu leur confident. Tout ce qui se dit entre nous reste entre nous ». Pleine confiance réciproque au point que le trentenaire n’est jamais choqué ni mal à l’aise d’entendre des secrets de femmes. « Je voulais faire la médecine. La sexualité n’est pas un sujet tabou à mes yeux, contrairement à 99 % des Guinéens. Pour tout dire, je partage des bons moments avec ce groupe. Les gens me voient accompagné de l’une puis de l’autre. Difficile de ne pas s’imaginer que ce sont mes petites amies ! ». Une situation qui le fait sourire, lui qui a toujours dénoncé la polygamie. La pièce ne fait pas appel au vécu d’Alpha qui a connu une vie familiale plus lisse, excepté le choc de perdre son père à huit ans. Cela ne l’empêche pas d’avoir conscience des souffrances des femmes. Il se rappelle qu’il aurait pu finir enfant des rues. Quand une veuve se remarie, le deuxième mari n’accepte pas toujours de prendre ses enfants avec elle. Sur ce point, sa mère a été intraitable : pas sans ses enfants ! Devenant ainsi presque un modèle pour des femmes de son entourage ! Mais pas sans difficulté. Sur les planches, Alpha s’est sacrifié pour jouer le mauvais rôle : celui du personnage qui ramène tout le monde à l’ordre au sein de la société traditionnelle africaine, où la femme n’a pas le droit à la parole, où elle ne fera qu’exécuter ce que son mari ordonne, où l’homme est polygame. Alpha joue donc le rôle du père. « Il le faut. Pour dénoncer ».

Et lui, que retire-t-il de ces ateliers ? « Toute expérience est une victoire. On est toujours gagnant. D’une part, il est vrai que je connais bien la société traditionnelle. Je suis un villageois. Je suis né à Kindia, la ville des agrumes, l’une des meilleures terres en Guinée, et je suis l’aîné d’une fratrie de cinq enfants. Dans les ateliers théâtraux, les femmes ne m’ont rien appris sur notre société. D’autre part, il y a de

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Extraits sélectionnés par Nancy Darding Formatrice au SCI

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a lt e r n at i v e p o s i t i v e

Squatter, une autre façon d’habiter La logique économique barre l’accès au logement à qui ne peut payer. La violence de cette idée n’étonne plus personne. On le sait et on le sent au quotidien, le salaire de la classe moyenne est démesurément alloué au paiement du loyer en hausse constante contrairement aux revenus. Ce déséquilibre conduit à une paupérisation de cette population et en fait de Nouveaux Pauvres 1. Plus vulnérables encore, les travailleurs précaires et allocataires sociaux risquent de passer à l’étape suivante, celle du logement d’urgence dont le secteur associatif détient quasi le monopole. Pourtant, malgré le dévouement des travailleurs sociaux, ces aides débouchent trop souvent sur des pseudo-solutions, provisoires et précaires. La suite c’est le scénario répétitif des « dossiers » les plus sévères qui plante le décor sinistre de la rue ou encore des marchands de sommeil.

droit a u lo g e m e n t Alexis Deswaef, président de la Ligue des Droit de l’Homme synthétise la situation d’aujourd’hui dans un article 10 du Vif, datant de fin 2014 : […] le droit au logement est reconnu au niveau international, national et régional, ceci est consacré dans l'article 23 de la Constitution. (...) On a des députés au niveau fédéral qui ont voté des lois permettant de réquisitionner des immeubles vides. On a des députés au niveau régional qui ont voté une loi permettant la gestion publique des bâtiments vides pour les remettre sur le marché locatif. Comment se fait-il que ces lois ne sont pas mises en œuvre » ? « On attend l'hiver pour déployer des solutions d'urgence, plutôt que de mettre en œuvre des solutions structurelles. […] Le gouvernement va réfléchir à des moyens pour rendre plus facile l'expulsion des squatteurs. Il lutte contre les sans-abri, plutôt que contre la problématique. »

Alors…occupons ! Les occupants ou squatteurs, c’est selon, sont aujourd’hui les vrais garants du respect d’un droit inscrit dans notre Constitution et les Droits de l’Homme 2. Dans l’imaginaire collectif le squatteur serait un vandale drogué errant et dégradant toute chose, sans aucune motivation ni aspiration à part l’oisiveté et le nihilisme. Un grossier portrait au vu de l’immensité d’initiatives intelligentes et constructives motivées par de réelles valeurs démocratiques et humaines qui se brassent dans ces occupations. Toutes différentes et particulières, un fil rouge les unit dans un programme de transition envers ce système devenu illisible, injuste voire aliénant.

L’asbl Communa Fougueux, pragmatique et optimiste, Max représente l’un des nombreux acteurs de terrain de cette mouvance d’occupations créatives. Lui et ses compagnons de route sont actifs au sein de l’asbl Communa 3, une communauté qui mène une réflexion collective sur un mode de logement et un mode de vie alternatifs. Des initiatives de transition aux finalités multiples comme la lutte contre la vacance immobilière, la collaboration à des projets socio-culturels ou de nouvelles formes d’entreprenariat social. Le projet est né d’une réflexion et d’une rencontre : « Pour notre génération plus que pour les autres, il y a une sorte d’essoufflement du modèle qui nous précède. Les ambitions de la génération précédente c’était d’acquérir un bien, une voiture, un bon travail, d’avoir des enfants et puis… ? En regardant autour de moi ces questions de sens sont revenues, et là on s’est

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Squatter, une autre façon d’habiter

« Notre premier but, c’est de vivre ensemble dans la diversité, la mixité. Ça va plus loin que la lutte contre la précarité. Notre idée n’a jamais été de faire de l’assistanat social. Ça n’a pas de sens ! »

retrouvé à cinq pour faire « une colloc’ qui bouge ». Au début on a simplement cherché un bâtiment à louer, on n’avait aucune connaissance du « squat ». Puis on a rencontré les mecs du 123 4 qui nous ont montré comment ça fonctionnait. Ça a mis du temps, on a dû passer les épreuves du feu jusqu’à trouver notre premier bâtiment, une tour Boulevard du triomphe à Ixelles ». Le squat est une nouvelle forme de réappropriation qui n’attend plus que les solutions viennent du haut (des instances officielles), c’est agir pacifiquement, avec bon sens, inventivité, audace et des moyens concrets :

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« à Bruxelles, il y a entre 20 et 30 000 logements vides, 2 millions de m² de surfaces inoccupées. Notre idée, c’est une sorte de win-win avec les propriétaires. Avancer l’idée qu’un bâtiment vide n’est pas seulement une honte mais un problème aussi pour eux, un problème pour les voisins, pour l’état du bâtiment en général, pour la Commune… pour tout le monde en fait ! Est-ce qu’il y a moyen de trouver un terrain d’entente ? On entretient ton bien, on l’assure, on y vit. Il y a donc un gardiennage que tu ne dois pas payer et puis on fait aussi tomber la taxe, une amende plutôt salée si ton bâtiment est vide à Bruxelles »

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Squatter, une autre façon d’habiter

Le logement est un droit Max est un squatter qui veut collaborer avec les autorités politiques car des textes juridiques existent : « Il y a par exemple le droit de gestion publique. En gros, quand un bâtiment est vide, le pouvoir exécutif peut saisir ton bien et le mettre en gestion par des AIS (agences immobilières sociales). La Commune ou la Région prend le bâtiment et en fait du logement. C’est très bien mais dans la pratique, ça n’a été fait que deux fois. A Marche-en- Famenne et à Charleroi ». Enfin, à Bruxelles, il y a le CTL 5, Community Land Trust. C’est une construction juridique complexe dont l’idée à terme est de faire sortir l’immobilier du marché. Mais la bonne volonté ne suffit pas toujours. Il a fallu « forcer » la collaboration et le passage à l’action : « On a rencontré les Communes, les Régions pour leur proposer notre projet et on s’entendait répondre ' C’est sympa votre truc mais vous êtes trop jeunes, trop fous, inexpérimentés '. On s’est fait parfois très mal recevoir. Globalement on s’est pris des vents pendant un peu plus d’un an avant notre première occupation de six mois. Les gars du PHARE 6 avec qui on s’est associé par la suite nous ont aidés à élaborer notre nouveau mode opératoire plus efficace : on occupe et on discute plus tard ! » Une fois que le dialogue avec les autorités s’installe, cela peut donner des perspectives intéressantes. Ainsi La Poissonerie 7 collabore avec Infrabel qui lui a confié la gestion de l’ensemble des habitations inoccupées de la rue du Progrès à Schaerbeek. Communa, elle, négocie un partenariat avec la Commune de Watermael-Boitsfort : « On va recevoir un subside pour faire la chasse aux logements vides pour eux. C’est ce qu’on fait depuis des années, on a les cartes de Bruxelles nous ! Et ça, ça nous donne une légitimité ».

« La communauté constitue un peu un tremplin pour l’autre et on s’améliore les uns les autres, ça te tire vers le haut et je trouve ça merveilleux. Dès le départ on a toujours eu énormément de soutien. De mes professeurs d’université, de l’asbl 123, de la Febul 9… On ne fait rien tout seuls, on est toujours entourés. Plus il y a de gens dans un projet, plus on a de contacts et plus il arrive à un moment que des entrepreneurs, des architectes, des juristes, des comptables, des webdesigners nous aident gratuitement car ils trouvent que le projet en vaut la peine ».

Squatter, c’est aussi plus qu’un acte citoyen, c’est un mode de vie, c’est une philosophie portée par des valeurs fortes et la vision d’une société alternative : « Le squatteur est un activiste. Je fais une distinction entre le citoyen et l’activiste. Je crois que le citoyen fait des actions qui relèvent du bon sens et il devient activiste quand il se dresse, quand il va chercher un peu plus loin. Chez nous, on trouve des universitaires, des artistes, des chômeurs, des sans-papiers, des travailleurs, des familles avec enfants, des vieux… mais à peu près tous en dessous du seuil de pauvreté. Notre premier but, c’est de vivre ensemble dans la diversité, la mixité. Ça va plus loin que la lutte contre la précarité. Notre idée n’a jamais été de faire de l’assistanat social. Ça n’a pas de sens. On est un peu une génération de pantouflards électroniques. Soit on est nihiliste parce qu’on suit ce que les précédents ont commencé, soit on se réveille. Il ne s’agit pas de devenir un/e conspirationniste convaincu/e que tout a déjà été programmé à notre place. Il faut juste se dire OK, ça ne nous convient pas. On va donner du sens, on va en baver mais on va le faire ensemble et ça va être marrant. Ce n’est pas un truc compliqué ». Aujourd’hui, via toutes ces initiatives alternatives, de nombreux squatteurs ne sont plus des victimes mais bien les acteurs d’un mouvement qui s’organise progressivement et qui se veut un lieu d’épanouissement.

Une intelligence collective

Alexandra Vanoussis

L’idéal d’intelligence collective et de solidarité se réalise aussi via des outils de communication modernes : les réseaux sociaux, les applis et autres technologies deviennent autant de relais où la question du logement mute vers des idées plus larges, d’alternatives de vie bien au-delà du simple « toit ». « Par exemple avec la Plateforme Occupation, une sorte de fédération de squatteurs, il s’est créé logementsvides.be 8, une plateforme qui recense les logements vides et qu’on met régulièrement à jour. Ensuite, il y a des mailing list. Elles sont utilisées par les squats font de la récup’ alimentaire, ou si une occupation est en danger imminent d’expulsion. Si les flics arrivent, tout le monde peut être appelé à se masser devant le squat et faire du bruit. Il y a une grande solidarité mais bon, parfois on retombe aussi dans des comportements égoïstes ou de repli, c’est humain… ».

En fait, squatter c’est créer un espace de partage, de convivialité, d’apprentissage de gestion de conflits mais aussi d’échange de compétences, de savoirs et de contacts :

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Membre du Groupe Nord-Sud

1

www.rtbf.be/lapremiere/article_les-nouveaux-pauvres?id=9433438

Le droit au logement est reconnu comme droit social au niveau international par la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme de 1948.

2

3

http://communa.be

4

asbl 123Wonigen - Logements | www.123rueroyale.be

5

 ommunity Land Trust : https://communitylandtrust.wordpress.com/ C about/community-land-trust-en-quelques-mots/

6

Le PHARE est une ancienne occupation à Ixelles.

Née en septembre 2011 d’une convention d’occupation temporaire conclue entre Infrabel et l’asbl Woningen123Logements | www.oxfammagasinsdumonde.be/ article_declic/la-poissonnerie-vivre-et-se-loger-autrement-au-coeur-de-la-ville

7

8

 ttp://logementsvides.be, carte interactive qui recense les logements inoccupés h à Bruxelles.

9

FEBUL, association d’aide aux initiatives de droit au logement.

10

 e squat, remède ultime pour exercer le droit au logement L Le Vif | 23/12/14 à 14:26 | source : Belga.

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a lt e r n at i v e p o s i t i v e

J’occupe, tu occupes, il & elle occupent… nous nous épanouissons.

Petite sélection d’occupations ici & ailleurs La suite pour Communa asbl ? Logée dans un bâtiment Avenue Franklin Roosevelt à Ixelles, l’association se réinvente plus bouillonnante de projets que jamais !

Les tables d’hôte secrètes Communa Création La section artistique et culturelle de l’asbl occupe légalement mais temporairement un bâtiment de cinq étages (rue Kennis à Schaerbeek) réservé à des artistes qui y ont installé leur atelier pour six mois.

Des tables d’hôtes super accueillantes et à prix libre, végétariennes et à base de récupération d’aliments invendus des magasins bio partenaires. Cette formule propose la même chose mais dans lieu inoccupé dont l’adresse est dévoilée une heure avant le début des festivités.

Artistes, musique, expos, projections sont programmés selon le contexte.

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Occupations remarquables

Molenbeek

L’asbl AuQuai Collectif d’artistes pluridisciplinaires créé en 2006, qui a donné naissance à un lieu de création artistique et d’habitat collectif situé au Quai du Hainaut, 23 à MolenbeekSaint-Jean. Lieu privilégié (entre autres) pour les étudiants d’art dramatique qui y viennent répéter, l’endroit accueille aussi une myriade de projets et propose des tonnes d’activités.

à Bruxelles

Plus d’infos :

http://auquai.blogspot.fr

Schaerbeek

Woningen 123 Logements « le 123 »

Schaerbeek

La Poissonnerie Elle est née en septembre 2011 d’une convention d’occupation temporaire conclue entre Infrabel et l’asbl Woningen123Logements. Accueillant des initiatives citoyennes et des activités collectives de tous types, l’organisme dispose d’un statut légal d’organisation de logements autogérés basé sur un modèle participatif.

L’Exkarcer / Palerme

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L’asbl développe et rassemble des projets innovants, en la réponse à la crise du logement. Les conventions d’occupation temporaire qui garantissent l’existence de ces lieux de vie ont servi comme base à d’autres associations ayant des projets similaires. Voici une liste (non exhaustive) d’activités du 123 : La Table d'hôtes du 123, le Magasin, le Jeudi de la sardine, 123Vélo, le BOKALROYAL.

Plus d’infos :

www.123rueroyale.be/ ?q=node/2

Le Royal occupé / Montpellier


Et ailleurs ...

Occupations remarquables

Italie, Sicile / Palerme

L’Exkarcer Dès 2012, le quartier populaire de l’Albergheria au centre de Palerme voit naitre un centre social dans un ancien couvent abonné et rebaptisé ExKarcere. Les membres du centre justifient Espagne / Barcelone l’occupation en réponse à la politique répressive qui ferme les centres sociaux au mépris de la dégradation des espaces publics. A côté des activités socio-culturelles et de promotion de valeurs (respect, partage, interculturalité, antiracisme, Can Masdeu, un ancien hôpital de lépreux anti-sexisme, respect des classes), le squat est connu comme un abandonné pendant 53 ans, est devenu une lieu d’entrainement sportif, principalement de boxe, de boxe résidence, un centre social et de formation thaï et d’autodéfense. Elle lutte ainsi contre la logique mercantile où les résidents retrouvent leurs droits au autour du sport. Il s’agit aussi de tirer vers le haut les populations logement et à l’alimentation. Situé aux abords les plus fragilisées en perte de repères dans ce quartier de Barcelone, Can Masdeu permet à chacun où chômage et précarité sont devenus la normalité. d’avoir accès à la terre grâce aux potagers Le lieu est enfin l'occasion de montrer au reste du peuple communautaires les plus grands de Barcelone. palermitain qu’il est possible, au sein d’un quartier Ces potagers servent également de lieu expérimental populaire, d’autogérer les espaces du quartier de permaculture, où chercheurs et experts résident pour le quartier. à tour de rôle. Can Masdeu représente un exemple de désobéissance civile fructueux malgré une entrée des lieux « difficile ». En effet, en 2002 les membres ont lutté pendant 3 jours mais la police a été incapable de déloger les occupants : les plus récalcitrants s’étaient enchaînés France / Montpellier en haut de trépieds inaccessibles par les autorités. Ceci dit, cette légitimité est toute officieuse car le procès a été gagné par les propriétaires mais aucun ordre de délogement n’a été émis depuis.

Can Masdeu

Le Royal occupé

L’ancien cinéma abandonné est occupé par un collectif d’une vingtaine d’habitants. Le Royal occupé, c’est une réquisition datant de mai dernier par des militants rencontrés pendant les mouvements sociaux contre l’état d’urgence et la Loi Travail. Le lieu se veut utile à la lutte sociale et au développement de la culture non-marchande. Par la mise à disposition de salles et d’espaces, c’est donc un lieu d’accueil et d’échange pour des individus et collectifs tels que le Kino Montpellier, des collectifs féministes ou encore des musiciens pour leurs répétitions, profitant des salles insonorisées !

plus d’infos :

www.canmasdeu.net/?lang=en Vidéo de présentation avec sous-titres anglais : https://vimeo.com/118165513

Plus d’infos :

Alexandra Vanoussis

http://unionurbaine.com/ continuer-a-fairegrandir-ce-lieu/

Membre du Groupe Nord-Sud

Can Masdeu / Barcelone


2017 février

FORMATION à L’ANIMATION Développer son savoir-être d’animateur.rice

« Animer » (du latin « animare ») c’est, littéralement donner l’âme, la vie. C’est transmettre, partager et communiquer une énergie et un mouvement. Animer un groupe, c’est notamment être en relation, aller à la rencontre de personnes d’horizons variés.

Au travers d’outils que nous vivrons et que nous expérimenterons, vous découvrirez comment mieux comprendre votre comportement, votre fonctionnement et celui des autres. Et comment améliorer votre communication et votre relation avec vos interlocuteurs et vous adapter face à un groupe. C’est ensemble, en échangeant dans le respect de soi et des autres que chacun pourra mieux cerner ses ressources et son potentiel d’animateur et apprivoiser ses difficultés.

Le public Cette formation s’adresse en priorité aux membres des groupes d’action et aux animateurs.rices bénévoles du SCI. S’il reste des places disponibles, nous ouvrons à toute personne intéressée de renforcer ces compétences en animation dans le domaine de l’éducation à la citoyenneté mondiale.

Informations pratiques Week-end du 17 > 19/02/17 Lieu : La Halte d’Ardenne à Houyet

La formatrice Mano Paris : sociologue de formation, elle travaille dans le secteur non marchand. Elle accompagne des professionnels et des équipes qui souhaitent améliorer la santé, le bien-être, la qualité de vie de leurs publics. Coach certifiée, elle allie des compétences de formatrice et de coach dans ses animations. Elle est passionnée par la dynamique de groupe, l’intelligence collective et le changement de comportement.

Gratuit / membres des groupes d’action SCI 35 € / cotisants • 50 € / personnes extérieures au SCI Infos & inscriptions : Nancy Darding nancy@scibelgium.be • 02 / 649.07.38

Editeur responsable : Luc Henris | Rue Van Elewyck 35 • 1050 Bruxelles

Chaque animateur.rice a son style, sa personnalité, ses qualités et ses fragilités. Comment chacun.e peut évoluer, progresser et se renforcer dans son rôle d’animateur.rice ? La réponse passe par une meilleure connaissance de soi.

Le SCIlophone n°73  

A quand l'égalité? Des luttes pour les droits des femmes

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