Page 1

Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

PB- PP

BELGIE(N) - BELGIQUE

Le SCIlophone N° 70

Janvier - février - mars 2016

L’ AMÉRIQUE LATINE

Ed. Resp : Luc Henris | Rue Van Elewyck 35, 1050 BXL | Bureau de dépot : 1050 Bruxelles 5 Références PP : 1//17111, P006706

en mouvementS

TÉMOIGNAGE

AlternativeS positiveS

• Junior, en

• Wwoofing en famille • La consommation

toute sincérité

collaborative

Une autre façon de lire le monde


Sommaire

3

• 2016 : printemps glacial ou automne lumineux ?

Dossier • L’ Amérique latine en mouvementS

Kindy Challwa ©

4

Édito

18 Alternatives positives

• Le wwoofing • Peerby incite à la consommation collaborative

19 Témoignages

• « Si tu crois que tu as besoin de faire un voyage, il est temps de préparer tes bagages. »

Le SCIlophone est le trimestriel du SCI Projets internationaux asbl, reconnue comme :

Ils ont participé à ce numéro

• ONG d’éducation au développement

Marie-Françoise Cartier, Valentine Duhant, Anne-Sophie Dupont, Pascal Duterme, Delphine Hocq, Junior Lubaki, Adrien Pham, Emilie Rao, Catherine Raoul, Jean Swennen, Lise Taviet, Emmanuel Toussaint et Julien Vandenabeele.

par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) • Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles

SCI-Projets internationaux • Bruxelles : Rue Van Elewyck 35, 1050 Bruxelles. Tél: 02 649 07 38. • Liège : Rue du Beau-Mur 50, 4030 Liège. Tél: 04 223 39 80. Compte Triodos : BE09 5230 8029 4857.

www.scibelgium.be 2 | Le SCIlophone - n°70

Le SCIlophone est avant tout le magazine des volontaires du SCI. Vous désirez partager une réflexion concernant l’éducation au développement, les relations interculturelles,... ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos chantiers ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via manu@scibelgium.be Coordination de publication: Manu Toussaint / Mise en page: Romain Charlier / Comité de rédaction: Nancy Darding, Marjorie Kupper, Sergio Raimundo, Marie Marlaire, Manu Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek, Romain Charlier / Illustrations originales: Jean-François Vallée (pages intérieures) et Geoffroy Dussart (couverture) / Relecture orthographique : Marie Marlaire.


Edito

201 6 O

ufti ! comme diraient nos collègues liégeois. 2015 a été plutôt une année décoiffante, non ? Tant d’événements dramatiques, des flambées de violence partout dans le monde, jusqu’au cœur de nos capitales. Des milliers d’êtres humains devant fuir leur « chez eux » pour survivre et de millions d’autres se terrant dans leurs peurs et leurs murs.

Sabina Jaworek ©

Poussées des extrêmes, confrontation forcée des cultures, désarroi d’une jeunesse en perte de repères et anxieuse pour son avenir ; des politiques n’ayant pour tout horizon que l’austérité et des vieilles recettes basées sur une croissance improbable et néfaste pour l’avenir de la terre ! Pas mal d’ingrédients pour déclencher ce qu’un magazine hebdomadaire évoquait comme un « printemps européen ».

printemps glacial  ou automne lumineux ? Alors, après les printemps arabes qui ont certes bouleversé la vie de bien des gens et modifié l’équilibre du monde, mais pas forcément de manière sereine et positive, 2016 et les années qui suivent connaîtrontelles un printemps européen ? Qu’un changement radical dans la vie des gens et l’organisation de nos sociétés s’impose, cela sonne comme une évidence. La question est : comment et quand s’opérera ce changement ? Les bourgeons qui vont éclore auront-ils la couleur de la haine ou le goût du sang, ou seront-ils porteurs d’espoir et de désir de vivre ensemble dans la paix ? Au SCI bien sûr, nous ferons tout pour parcourir les pistes qui explorent la deuxième option. Il est plus qu’urgent de transiter vers une société humaine qui pense autrement ses relations à la terre, son organisation sociale, les rapports aux autres. Il est temps de renoncer à l’idée absurde que toute solution sera simple, qu’une idéologie claire ou qu’un homme ou une femme providentielle sera porteur d’une seule et unique solution. L’avenir est dans la complexité, mais la complexité, si elle n’est pas confortable, peut être magnifique si on l’aborde avec intelligence et sérénité.

Nous espérons que vous serez encore nombreux à expérimenter avec nous toutes les initiatives d’alternatives et de changement social. Impossible pour nous d’aborder ce début d’année 2016 sans évoquer le départ de notre collègue et ami JeanMichel.Près de 30 ans d’investissement au SCI, 30 ans de boulot intense, d’initiatives souvent audacieuses, des rires et parfois, de stress. Quand Jean-Michel est arrivé au SCI en 1987, notre belle association était dans un piteux état : les caisses vides, la réputation vacillante. Avec le culot que ceux qui le connaissent bien épate encore aujourd’hui, il a tout redressé. Il a participé à l’engagement de tous ceux qui ont pu travailler au SCI par la suite et je crois qu’on peut dire que, pour chaque membre de l’équipe, il est bien plus qu’un collègue. Il paraît que toutes les histoires se terminent. (Toutes les rencontres, y compris les plus belles, seraient des parenthèses qu’il faudrait bien refermer un jour ? Vous me permettrez de faire un pied de nez aux règles grammaticales et ne pas refermer cette parenthèseci : je préfère la remplacer par des pointillés ; tu pourras, Jean-Michel, y poser à ta guise tous tes nouveaux rêves qui vont meubler ta nouvelle vie, les souvenirs de nos débats, de nos rires surtout et de notre amitié qui ne connaît pas elle, les frontières de la vie professionnelle ……….. Merci pour tout. Pascal Duterme, Coordinateur du SCI

2016, c’est le départ de notre collègue et ami Jean-Michel après près de 30 ans d’investissement au SCI, 30 ans de boulot intense et d’initiatives souvent audacieuses.

Le SCIlophone - n°70 | 3


DOSSIER

L’Amérique latine en mouvementS L

e continent latino-américain a connu ces dernières années un développement économique important, qui a notamment permis une diminution globale de la pauvreté, une amélioration de la qualité des soins de santé, du niveau éducatif, etc. Ces changements ne signifient pas

pour autant qu’ils s’étendent à l’entièreté de la population du continent, qu’ils soient illimités dans le temps et encore moins qu’ils soient en phase avec les modèles de vie défendus et souhaités par les peuples autochtones comme celui des Sarayaku en Equateur, des Mapuche au Chili, du peuple Quechua dans les Andes, des Aymara en Bolivie et au Pérou, etc. Souvent oubliées et peu prises en compte par les politiques, ces populations prônent pour la plupart un mode de vie qui pourrait constituer une réelle alternative au développement actuel de nos sociétés. En effet, elles semblent pouvoir apporter une réponse aux préoccupations découlant des conséquences de plus en plus visibles (réchauffement climatique, accroissement des inégalités, etc.) d’un modèle sociétal pour lequel l’accumulation de richesses constitue le but premier.

Lise Taviet, membre du groupe Abya Yala


Amérique latine

Le Buen Vivir, alternative au modèle de développement actuel? Le développement actuel de nos sociétés pose un certains nombres de questions. Si ces remises en question peuvent être observées partout sur notre planète, l’Amérique latine a elle aussi des éléments sur lesquels il est intéressant de se pencher.

L

a philosophie ancestrale des Quechua, plus communément appelée le “buen vivir” ou bien le Sumak Kawsai en Quechua peut se définir autour des mots clef suivants : nouvelle éthique du développement, les hommes comme appartenant à la nature et formant un ‘tout’, utilisation des ressources naturelles de manière à permettre leur (re)génération, démocratisation permanente, construction collective, bien-être et autoréalisation,...

Un constat peut être tiré de cette description succincte : l’environnement est au centre du développement et il existe une nécessité de dépasser la notion classique du développement durable afin d’assurer une harmonie et un équilibre entre les êtres humains eux-mêmes mais également avec leur environnement. Cela implique sans aucun doute de renoncer à la logique capitaliste actuelle. Une question vient alors à l’esprit : dans quelle mesure une telle philosophie de vie est-elle réalisable par une entité étatique ? Si on prend le cas de l’Equateur, des mouvements sociaux rendent le thème assez visibles depuis quelques années déjà à travers entre autres des manifestations, sensibilisations, etc. Ces revendications ont été reprises par certains intellectuels comme Alberto Acosta qui ont pu les porter jusque dans la sphère politique en participant à la rédaction de la Constitution de 2008. En effet, à travers la reconnaissance de certains droits accordés à l’environnement notamment, on retrouve le Buen

Vivir comme “un principe structurel de la nouvelle Constitution” (2008, Alberto Acosta). Trouvant ses origines dans la philosophie de vie des sociétés indigènes, le Buen Vivir pourrait constituer une alternative permettant de rétablir l’équilibre de la vie sur la planète à partir de la défense de la nature (pachamama/terre mère/ gaia) et des connaissances ancestrales des communautés et nations qui ont recours à d’autres cosmovisions. Si le cas de l’Equateur semble être emblématique, sans pour autant être un succès à l’heure actuel, il n’est pas un cas isolé. En effet, un pays comme la Bolivie a lui aussi inscrit le Buen Vivir dans sa Constitution en 2009 et affiche ainsi sa volonté de suivre un modèle de développement différent, plus en phase avec une partie importante de ses populations. Néanmoins, le développement d’une société basée sur un tout autre modèle requiert des luttes permanentes et toujours plus fortes face à un système mondial qui, bien que montrant certains signes d’essoufflements, semble toujours aussi présent et puissant. Lise Taviet, membre du groupe Abya Yala

Pou r alle r plu s loin • ACOSTA Alberto, « El Buen Vivir, una oportunidad para construir », 2008, in Revista Ecuador Debate, n°75, pp. 33-48. ••

• Dir. COLARD-FABREGOULE, C., COURNIL, C., Changements environnementaux globaux et Droits de l’Homme, Bruxelles : Bruylant, 2012, pp. 599. • DEROCHE F., Les peuples autochtones et leur relation originale à la terre. Un questionnement pour l’ordre mondial, Paris : L’Harmattan, 2008, pp. 367. • ROJAS Mariano (Coordinador), La Medición del Progreso y del Bienestar. Propuestas desde América Latina, Foro Consultivo Científico y Tecnológico. AC, México DF, 2011, 377 p.

Le SCIlophone - n°70 | 5


DOSSIER

Un Grand petit peuple Une vie en harmonie avec la nature Alors que plus de la moitié de l’humanité vit en ville et que évolution semble rimer avec urbanisation, certaines communautés, telles que les Kichwa, développent une vision d’elles-mêmes dans et en harmonie avec la nature, tout en intégrant les nouvelles technologies.

E

n Equateur, au sein de la forêt primaire d’Amazonie, sur les rives du fleuve Bobonaza, à Sarayaku (1°41’36.5’’ S 77°28’55.2’’W), province de Pastaza, vit depuis des temps immémoriaux, le peuple autochtone Kichwa (Qechua) de Sarayaku. En parfaite harmonie avec la nature et respectueux de la ‘’Pacha Mama’’, la Terre Mère. A Sarayaku, les hommes et les femmes ont chacun un rôle spécifique. Les femmes s’activent dans l’agriculture, la création d’artisanat, le chant, la préparation des aliments et l’éducation des enfants en bas-âges surtout. L’activité des hommes est de pêcher, chasser, tisser des fibres pour les hamacs, les paniers... Ils travaillent le bois pour construire leurs habitations, les pirogues, les ustensiles de cuisine, de chasse, de pêche, ainsi que les instruments de musique. Leur territoire, dont ils sont collectivement propriétaires, est recouvert, à environ 95 %, d’une forêt primaire riche en biodiversité. L’organisation démocratique de leur communauté et leur gestion ancestrale du développement durable ont pour conséquence une vie en accord permanent avec la nature.

6 | Le SCIlophone - n°70

La forêt est considérée comme un seul corps en harmonie avec les cours d’eau, les montagnes et la faune. L’écosystème de leur territoire est constitué de 3 unités écologiques : 1) la forêt (Sacha), 2) les rivières, les lacs et les cascades (Yaku), 3) les terres (Allysas). Chacune d’elles regorge d’espèces animales et végétales indispensables à la vie des peuples amazoniens. Le sous-sol, riche en pétrole, est l’objet de la convoitise des « géants du pétrole ».

Chez les Kichwa de Sarayaku, la forêt est considérée comme un seul corps en harmonie avec les cours d’eau, les montagnes et la faune. Cela leur a valu, en 2009, une incursion violente et illégale d’une compagnie pétrolière appuyée par l’armée équatorienne. Déplorant cette violation de leurs droits et de nombreux actes de violence, ils ont intenté, auprès de la Cour Interaméricaine des Droits Humains, une action à l’encontre de l’Etat équatorien ; action gagnée en 2012.

Leur combat Pour sauvegarder leur culture et leurs droits ils portent à bout de bras, depuis des années, différents projets : • Sisa Ñampi ou « Frontière de Vie ». Cela consiste en la plantation en cercle de grands arbres à fleurs tout au long de leur frontière, soit 500 km .Cette frontière fleurie, visible d’avion, est le symbole de leur présence et de leur résistance pacifique aux atteintes à leur territoire et à leur mode de vie. • Sacharuya ou « pépinière », où sont cultivés les arbres destinés à la «Frontière». • Tayak Wasi ou «école biculturelle et centre de transmission de leur savoir ancestral». • Sasi Wasi ou «centre de santé et de culture médicinale». • Kawsak Sacha ou «Forêt Vivante», dont l’objectif est d’obtenir le statut de territoire protégé. Ce que ce projet a d’original, c’est que sa gestion serait assurée par les Kichwa eux-mêmes.


Amérique latine

Pour satis faire votre curio sité • Le site de Sarayaku - www.sarayaku.com • Le site de l’asbl Frontière de Vie - Belgique - www.frontieredevie.be Cette asbl créée en 2002, à l’initiative d’amis et de connaissances de Sabine Bouchat, épouse de José Gualinga, a pour objets la diffusion des informations concernant la situation à Sarayaku et l’avancée de leurs projets (via notamment le bulletin Dernières Nouvelles) et une participation financière à l’établissement de la Frontière de Vie. Le Conseil d’Administration sollicite régulièrement l’aval de Sarayaku lors de décisions importantes. Sarayaku est en effet «le maître d’œuvre» de tous leurs projets.

Auteur inconnu ©

• Des DVD * « Sarayaku, le combat pacifique d’un peuple pour la vie » de Eriberto Gualinga (2003). * « Les descendants du Jaguar » de Eriberto Gualinga (2010). * « Le chant de la fleur » de Jacques Dochamps et José Gualinga (2014). • Un outil pédagogique Le jeu « Les Indiens contre les géants du pétrole » (2011) peut être emprunté chez Annoncer la couleur Bruxelles (Rue Haute, 147 à 1000 Bruxelles - tel.02/5051819).

Une vision du développement Plusieurs éléments de leur vision du développement m’ont impressionnée. Premièrement l’importance qu’ils donnent au respect de la nature, pour les différentes raisons énoncées plus haut (et aussi dans l’article de Catherine Raoul sur les Mapuche). Deuxièmement, leur organisation politique et sociale est démocratique et solidaire. La Communauté est gérée par un gouvernement élu démocratiquement et les décisions importantes sont soumises à un vote général. Elle est aussi solidaire. La «minga» ou le «travail collectif» est d’usage courant : on s’organise en groupe pour construire une habitation, entretenir les sentiers, gérer la pépinière, préparer le village, préparer l’arrivée de la Cour Interaméricaine des Droits Humains, entretenir la piste d’aviation, etc. (voir ci-dessous !). Troisièmement, ils parviennent à maintenir un équilibre entre le respect des traditions et un usage réfléchi des technologies contemporaines : ils se déplacent à pied, en pirogue ou... avionnette, il n’y a pas de routes, ni de voitures, mais ils disposent d’une piste d’aviation et de deux avionnettes ; leurs habitations sont en bois de la forêt, les toitures en feuilles de palmier ; ils cuisinent au bois, à même le sol ; ils ne prélèvent à la nature que ce dont ils ont besoin pour vivre ; ils n’ont pas d’électricité ni d’eau courante et pourtant, un petit groupe électrogène et un

m2 de panneau photovoltaïque leur permettent d’avoir accès au net, pour les ordinateurs de leur école et de leur bureau ; ils utilisent «skype» et téléphones portables, … pour ne citer que quelques exemples de cet «équilibre». Quatrièmement, le peuple Kichwa est un peuple autochtone ouvert sur le monde : les habitants n’hésitent pas à quitter Sarayaku et à faire part de leur résistance pacifique, lors de manifestations dans différents pays, comme, par exemple, à la COP 21 à Paris en décembre 2015. Ils y ont présenté une pirogue de 10 m de long, taillée à Sarayaku: Kindy Challwa, la pirogue Poisson-Colibri, messagère de tous les Peuples Autochtones d’Amazonie. Elle a fait le voyage Sarayaku - Paris, d’abord par le fleuve Bobonaza, puis par la route, ensuite elle a pris l’avion jusqu’au Bourget et enfin elle a navigué sur la Seine. Kindy Challwa aura son port d’attache au parc Pairi Daïza (entre Ath et Mons) qu’elle quittera occasionnellement pour participer à d’autres «rencontresévénement» en symbole de paix et de respect de la nature. Marie-Françoise Cartier membre du groupe Abya Yala au SCI responsable contact de l’asbl Frontière de Vie - Belgique à Bruxelles Jean Swennen vice-président de l’asbl Frontière de Vie - Belgique

Auteur inconnu ©

Le SCIlophone - n°70 | 7


DOSSIER

Les « gens de la terre » et l’écologie

Les « Mapuche » ou « gens de la terre » sont les descendants des premiers habitants du Chili et de l’Argentine, bien avant les Espagnols et même les Incas. Tout le monde pense : les Chiliens sont des latinos mais les premiers habitants : qui étaient-ils et existent-ils toujours ?

A

près avoir résisté aux différentes invasions (même aux Espagnols), les Mapuche, qui occupaient un territoire allant du Pacifique à l’Atlantique, sont considérés, après l’indépendance du Chili (1810), comme des Chiliens et le gouvernement, ne tenant pas compte des traités signés entre eux et les Espagnols, déclare leurs terres propriétés communautaires pour les vendre à des colons venus d’Europe. Les indigènes perdent ainsi environ la moitié de leur territoire en 50 ans. Jusqu’en 1992 on dénie l’existence des populations Mapuche, aussi bien au Chili qu’en Argentine, ce qui constitue une nouvelle forme d’oppression, en condamnant ce peuple à une mort symbolique : ils n’existent plus, c’est tout, pourquoi donc en parler ?

Pourquoi 1992 ? C’est l’année qui commémore le cinq-centième anniversaire de la conquête espagnole (1492) et qui sonne le réveil des différentes populations indigènes en Amérique latine (Mexique, Pérou, Chili, etc...). En réalité ils ne se sont pas « réveillés » à ce moment-là mais on a commencé à les écouter et à les prendre en compte en Europe d’abord puis dans les différents pays d’Amérique latine, et des traités ont été signés à l’ONU pour stipuler que les populations indigènes devaient être consultées en ce qui concerne l’aménagement de leur territoire. Malgré tout, la colonisation continue jusqu’à nos jours sous prétexte de constructions de barrages qui seraient profitables à toute la population chilienne. Et la consultation dans tout ça ? On ne la prend pas en compte.

La genè se selo n les Mapu che

I

l y a longtemps, très longtemps,

Existait une montagne que l’on appelait Ten Ten. Au sommet de cette montagne vivait une puissante couleuvre du même nom. Mais il existait une autre couleuvre tout aussi puissante que la première Vivant là-bas, au plus profond de la mer, Cette couleuvre s’appelait Caï-Caï et les eaux obéissaient aux ordres de Caï-Caï. Un jour, Caï Caï ordonna aux eaux de monter pour couvrir la terre Et transformer tous ses habitants en poissons. Lorsque les eaux commencèrent à monter, Ten-ten s’adressa aux hommes, Leur conseillant de se mettre à l’abri au sommet de la montagne. L’eau montait et montait Et la montagne s’élevait de plus en plus haut... Ainsi, durant plusieurs lunes, Ten-ten et Caï-caï luttèrent. De nombreux hommes n’arrivèrent pas à temps au sommet Et furent transformés en poisson par Caï-caï. Jusqu’à ce qu’un jour, Caï-caï se déclara vaincu. Les eaux se retirèrent au pied des montagnes. Il ne restait alors que quatre survivants au sommet de la montagne : Deux anciens, une femme et un homme - Fücha et Kuse - Et deux jeunes, également de sexes opposés - Üllcha et Weche. Ils descendirent de la montagne et peuplèrent la terre. Les jeunes furent autorisés à donner la vie. Les anciens alimentant en connaissances et en savoir les descendants.

8 | Le SCIlophone - n°70

C’est le progrès à la mode occidentale : la majorité (blanche) l’emporte toujours sur la minorité et, malgré toutes les conventions signées pour le respect des droits indigènes, le confort des colons passe avant. Même au mépris de l’écologie. Les Mapuche et l’écologie L’écologie!, parlons-en. Qu’est-ce qu’on met derrière ce vocable ? Est-ce la même chose en Europe et chez les populations indigènes d’Amérique latine ? Si on se place du point de vue des Occidentaux, la terre est là pour servir les êtres humains et l’environnement est envisagé comme un ensemble de ressources matérielles. Selon les religions monothéistes Dieu a donné la terre aux humains. Ils peuvent donc en faire ce qu’ils veulent, ils en sont les maîtres. Ils vont donc s’employer à gérer ce stock (l’eau, l’énergie, etc...). Puis, avec l’émergence du capitalisme, l’environnement est devenu profane. Il y a donc « profanation de lanature vivante ». La nature est désacralisée.1 Aujourd’hui, avec la marchandisation globale, la nature est complètement spoliée et mise à la merci des hommes, sans aucune vision à long terme. Les forêts sont rasées pour être remplacées par des arbres « utiles », des barrages hydroélectriques mettent sous eau des terres riches et prospères, le pétrole est exploité au mépris de la santé des populations. Et tout cela a des répercussions sur la vie des indigènes dans l’indifférence générale. Ils sont si peu nombreux!


Amérique latine

Leur avis, oui, on le leur demande (parfois!) mais pour en faire quoi ? Au Chili, comme au Pérou, au Brésil ou en Equateur, l’intérêt économique des multinationales prime toujours ; comme s’il allait réellement profiter à la majorité… Pour les Mapuche, ainsi que pour les autres peuples indigènes d’Amérique latine, l’environnement est bien sûr une « ressource » mais c’est également un milieu de vie. Pour les Mapuche, quand on inonde une terre, tous les esprits qui l’habitaient disparaissent et le peuple n’a plus de protecteurs. La terre est la mère, la pourvoyeuse mais elle ne donne que si on la respecte. La vision du monde est complètement différente en ce sens que la nature est sacrée, les gens en font partie et n’en sont pas les maîtres, et, si on la combat, si on ne l’écoute pas, on s’expose à de graves réactions. Les populations indigènes perdent leurs repères, leur raison de vivre parce qu’ils vivent en intime relation avec la nature. La terre donne mais les gens donnent à la terre aussi. Il y a un échange avec la nature.

Jose Luis Saavedra ©

Le mythe fondateur des Mapuche, comme celui des Quechuas, ou des Mayas ou encore de tous les peuples amérindiens, fait naître ces peuples de la terre-mère (mapu, pacha-mama, etc.) C’est pourquoi ils sont attachés à leur terre. Quand ils sont relogés

Pour les Mapuche, quand on inonde une terre, tous les esprits qui l’habitaient disparaissent et le peuple n’a plus de protecteurs. La terre est la mère, la pourvoyeuse mais elle ne donne que si on la respecte. (s’ils le sont !), ils perdent leur raison de vivre. Les Occidentaux disent : « ce sont des croyances, de l’animisme ! ». Et si c’était aussi et simplement du bon sens ? Pourquoi mépriser des croyances au nom d’une autre croyance ou d’une divinisation de l’humain, l’Homme tout puissant qui asservit la nature au nom du bien-être des populations.

Et l’avenir ? Je crois qu’il faut repenser notre relation à la terre pour éviter d’aller dans le mur. Les Occidentaux commencent à se rendre compte de l’importance de préserver la nature, du fait que les perturbations causées par l’homme peuvent devenir irréversibles et dangereuses. On cherche des solutions mais la vision reste souvent anthropocentriste et à court terme. On crie « Au secours ! Le climat se dérègle ! » mais on continue à prendre des mesures qui ne tiennent pas compte du futur à long terme. Et si, avec leur vision holistique, c’étaient les peuples du sud qui avaient raison ? Si nous respections la nature au lieu d’essayer de l’asservir ? Ne serait-ce pas une vision à plus long terme ? Et une véritable vision de l’écologie ? Catherine Raoul, membre du groupe Abya Yala du SCI (1) Cf. Mohammed Taleb, L’écologie vue du Sud - Pour un anticapitalisme éthique, culturel et spirituel, Broché, 2014

Le SCIlophone - n°70 | 9


DOSSIER

Proyecto Chiriboga Alors que je traverse une année particulièrement éprouvante à l’Université, j’ai le sentiment d’être un robot qui ne sait plus très bien ce qu’il fait au milieu de ses cours de sciences. Poussé par un besoin d’évasion et l’envie de me remettre en question, je décide de partir pour un projet de volontariat d’un mois en Équateur.

J

e pars donc surtout avec l’idée de changer d’air, faire des rencontres et vivre autrement le temps d’un été en tentant de développer mon opinion sur le monde. C’est cette nécessité de me construire dans un domaine autre que celui de mes études qui me pousse à partir à la recherche d’une expérience nouvelle. Cette aventure débutera bien avant le départ, lors de la formation au développement et à l’interculturalité organisée par le SCI pour les futurs volontaires. Je garde un excellent souvenir de ce weekend qui fût non seulement une formation super enrichissante mais aussi l’occasion pour moi de passer de très bons moments et d’échanger avec des gens tous plus ouverts les uns que les autres ! Ce n’est pas uniquement pour satisfaire mon envie de dépaysement que j’ai choisi l’Équateur ; à vrai dire ce pays a toujours suscité un certain intérêt en moi car il est la patrie d’origine de certains membres de ma famille. Malgré cela, je ne savais que très peu de choses sur cette région du monde avant mon départ. J’avais certes entendu quelques récits de voyages, mais les

images qui me venaient à l’esprit se limitaient aux volcans, aux lamas et aux jolis vêtements en laine colorée ! Heureusement pour moi je me suis instruit dans les semaines précédant le départ, en lisant et en discutant avec ma famille. La formation Amérique latine, organisée par le SCI, m’a également permis de développer mes connaissances sur le contexte historique et politique du pays. Ce n’était rien comparé à tout ce que j’allais apprendre sur place, mais

Je me suis vite rendu compte que nous n’accomplirions pas de miracles au niveau de nos réalisations, étant donné le peu de temps dont nous disposions. cela m’a permis de mieux comprendre et interpréter les évènements dès le début de mon projet. Le programme en question, hébergé par l’association équatorienne « Fundacíon Proyecto Chiriboga », se divise en deux parties : Dans un premier temps j’ai travaillé dans une réserve naturelle située à cinquante kilomètres de la capitale ; ensuite j’ai déménagé en

direction de la côte pour donner des cours de sensibilisation à la protection de l’environnement dans des écoles primaires. Malgré tous les préparatifs, ce n’est qu’une fois assis dans l’avion que j’ai vraiment pris conscience de l’ampleur de l’aventure dans laquelle je m’étais embarqué. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre mais j’avais hâte ! Arrivé sur le sol équatorien une semaine avant le début du projet, j’ai d’abord eu l’occasion de passer du temps avec les membres de ma famille vivant à Quito. Cela a rendu mon adaptation assez facile et m’a beaucoup aidé à comprendre le fonctionnement de la vie sur place. Lorsqu’est enfin arrivé le premier jour de projet, j’ai fait la rencontre de mes deux coordinatrices et des autres volontaires, deux canadiens et quatre équatoriens. Nous étions moins nombreux que prévu, ce qui a facilité la communication et nous a permis d’être plus proches les uns des autres. En travaillant au sein du groupe, je me suis vite rendu compte que nous n’accomplirions pas de miracles au niveau de nos réalisations, étant donné le peu de temps dont nous disposions. Cependant j’ai énormément apprécié le fait de passer tant

Julien Vandenabeele ©

10 | Le SCIlophone - n°70


Julien Vandenabeele ©

Amérique latine

de temps avec les volontaires locaux, et parfois même avec leurs familles. Alors que nous étions tous réunis autour d’un même objectif, nos discussions donnaient souvent lieu à des échanges intéressants. Ce sont ces échanges qui ont donné tout son sens à mon projet. J’ai été particulièrement marqué par la seconde partie de mon volontariat, qui s’est déroulée à Tiwinza, un village bordant une grande raffinerie de pétrole. Je logeais dans une famille d’accueil au sein de la communauté afro-équatorienne du pays. Les conditions de vie y étaient assez difficiles, notamment à cause de l’absence d’eau courante, mais l’accueil et la gentillesse des habitants de mon quartier ont plus que compensé ces difficultés. J’ai découvert une ambiance vraiment particulière à cet endroit. Bien que matériellement très pauvre, la population semblait être en permanence d’humeur à faire la fête et à danser sur des rythmes endiablés. J’ai vraiment été surpris en découvrant cette facette de l’Équateur totalement différente de l’image que j’avais du pays jusqu’alors! Mon apparence de ‘’gringo’’ - qui passait difficilement inaperçue dans cette région ignorée du tourisme - ne m’a pas empêché de me sentir vraiment bien à cet endroit où la vie sociale et les rencontres étaient particulièrement riches. Dans les écoles où nous donnions

cours, les élèves étaient souvent plus captivés par notre apparence physique que par ce que nous leurs racontions pour tenter de les sensibiliser à la protection de l’environnement ! Pour éveiller leur attention, nous utilisions des exemples qui les touchaient directement. Il suffisait par exemple d’évoquer la raffinerie de pétrole avoisinante pour que les élèves se mettent à nous parler des problèmes de santé causés par la pollution dans leur entourage… Nous vivions des expériences marquantes et il m’a fallu apprendre à relativiser lorsque mon optimisme était mis à rude épreuve.

Il suffisait par exemple d’évoquer la raffinerie de pétrole avoisinante pour que les élèves se mettent à nous parler des problèmes de santé causés par la pollution dans leur entourage… A la fin du projet, je disposais d’encore trois semaines pour voyager en sac à dos à travers le pays. Cette dernière phase de découverte a été encore une fois l’occasion pour moi d’être surpris par l’incroyable diversité rencontrée en Équateur, non seulement au niveau des paysages et du climat, mais surtout au niveau de la population dont les origines et les cultures sont extrêmement

variées ! En multipliant les rencontres et les imprévus, j’ai également découvert une manière de voyager que j’affectionne particulièrement à présent. Et après ? Une fois rentré, rien ne semble vraiment avoir changé à première vue. Je retrouve très vite mes habitudes et j’ai le curieux sentiment de n’être jamais parti. La transition est tellement brutale que c’est comme si le voyage n’avait été qu’un simple rêve… Et pourtant, il y a bel et bien quelque chose au fond de moi qui semble s’être réveillé. Une incertitude grandissante qui me pousse à réfléchir et à remettre en question des choses qui jusque-là m’avaient toujours paru évidentes. C’est un peu comme-ci j’étais doté d’une nouvelle paire de lunettes m’offrant un regard différent sur le monde. Une vision nouvelle qui influencera sans aucun doute mes choix futurs. Peutêtre en les rendant un peu plus compliqués, mais n’est-ce pas une chance de pouvoir se poser tant de questions? Je pense en effet que cette ouverture à la différence est une richesse inestimable. Julien Vandenabeele, volontaire au SCI

Le SCIlophone - n°70 | 11


DOSSIER

Les coopératives en Argentine Petit panorama historique Plusieurs « crises » de l’emploi - burn-out, précarisation, flexibilité, … – font rêver à des modes de gestion plus solidaires. Les coopératives constituent l’un des moyens de prendre en main son propre lieu de travail : des entreprises gérées par leurs membres qui partagent les mêmes valeurs. Néanmoins, historiquement, les coopératives ont d’abord permis la survie des travailleurs avant de constituer des outils de résistances au capitalisme. Voici l’exemple de l’Argentine, où les entreprises autogérées ont pris la forme de la récupération d’entreprises en faillite par les ouvriers eux-mêmes.1

E

n Argentine, le développement des entreprises récupérées par les travailleurs peut se définir selon trois périodes allant de la lutte pour la survie à la récupération politique de ces initiatives. 1999-2004 : l’opposition au néolibéralisme Dans les années 1990, les politiques néolibérales des présidents Carlos Menem et Fernando de la Rúa se caractérisent par la flexibilisation du marché

du travail, la privatisation d’entreprises publiques et la fermeture de nombreuses entreprises qui s’orientent vers l’importation et la finance.2 Ces faillites organisées engendrent une explosion du chômage, forçant les travailleurs à chercher d’autres sources de revenus et conduisant certains à rouvrir les entreprises pour les gérer eux-mêmes de façon collaborative et égalitaire. De grands mouvements de chômeurs, les « piqueteros »,3 furent l’un des acteurs majeurs du développe-

Manifestation organisée par le Frente Popular Darío Santillán dix ans après la mort de Darío Santillán et Maximiliano Kosteki, à la gare où ils furent assassinés. 12 | Le SCIlophone - n°70

ment de la récupération d’entreprises. Après la crise économique de 2001,4 leur nombre devient exponentiel, même dans les classes moyennes. Sans répondre aux pressions de la population par des réformes structurelles, le gouvernement choisit la voie de la répression et la violence policière provoque plusieurs morts lors de manifestations citoyennes. Lorsque la police assassine deux célèbres piqueteros, Maximiliano Kosteki et Darío Santillán, la colère populaire devient telle qu’elle force le président Duhalde à la démission.

Ramon.raggio © [CC BY-SA 3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)], via Wikimedia Commons : https://commons.wikimedia.org/wiki/ File%3AFPDS_2012.jpg


Amérique latine

2004-2010 : les défis de l’économie de marché

2010-2015 : la récupération étatique

L’arrivée au gouvernement de Nestor Kirshner en 2003 marque une période de réindustrialisation et de soutien aux entreprises, y compris récupérées. Ce tournant stratégique confronte les coopératives à la régression des factions radicales et à la fuite des classes moyennes : elles passent du statut d’outil de revendication politique à celui d’entités économiques dans l’économie de marché. De moins en moins égalitaires, elles font face à la fois aux pressions économiques externes et aux tensions internes entre les militants de la première heure et de nouveaux arrivants moins revendicatifs.

L’Etat récupère peu à peu la rhétorique auto-organisatrice et propose la récupération d’entreprises en faillite, faisant des entreprises récupérées un moyen institutionnalisé de lutte contre le chômage. Néanmoins, selon l’anthropologue Andrés Ruggeri, les récents développements de la crise du capitalisme mondial induisent la résurgence de mouvements autogérés semblables aux luttes des débuts.

El Fre nte Pop ula r Dar ío San till án Après la mort de Maximiliano Kosteki et Darío Santillán, certains mouvements de piqueteros se rassemblent pour réclamer justice et fondent en 2004 le Frente Popular Darío Santillán (FPDS), qui attire des membres des mouvements de chômeurs, des étudiants, des intellectuels, des artistes... Il élargit peu à peu ses revendications et devient un mouvement social qui se définit comme anti-impérialiste, anti-capitaliste, anti-patriarcal, en lutte pour le socialisme, le pouvoir populaire et la démocratie de base.5 ••

Selon lui, même s’il est trop tôt pour parler d’une stratégie de résistance organisée, ce renouveau constitue tout de même un symptôme du développement de stratégies d’adaptation au niveau mondial face aux dérives du néolibéralisme. A bon entendeur…

(2) Ces redéfinitions stratégiques sont rendues possibles par un système de convertibilité permettant d’aligner le taux du peso argentin sur celui du dollar américain. (3) Leur nom vient de leurs stratégies de blocage des routes, les « piquets ». (4) Quelques facteurs de cette crise sont la corruption du gouvernement, les plans d’ajustement structurels du FMI et la crise du système de convertibilité. Les émeutes populaires mènent à la démission du président et à une période d’instabilité politique, jusqu’à l’élection d’Eduardo Duhalde en 2002. (5) Pour plus d’informations, voir leur vidéo de présentation : https://www.youtube.com/ watch?v=MRtlDUb1qRY. Ou, en français : http://www.sudeducation.org/Qu-est-ce-quele-Frente-Popular.html

Pou r alle r plu s loin • Pablo Hudson, Acá no, acá no me manda nadie. Empresas recuperadas por obreros 2000 – 2010. (Version PDF: http://tintalimon.com.ar/libro/ AC-NO-AC-NO-ME-MANDA-NADIE/) ••

Valentine Duhant, Membre des groupes Abya-Yala et Nord-Sud (1) Cet article se base sur la conférence de l’anthropologue argentin Juan Pablo Hudson à l’ULB le 05/05/2015, Empresas recuperadas por obreros en Argentina 1999-2015, et sur les articles de Andrés Ruggeri (Universidad de Buenos Aires) dans l’ouvrage collectif Las empresas recuperadas: autogestión obrera en Argentina y América Latina.

• Maristella Svampa, «Argentine: modèles et frontières du conflit social», in Etat des résistances dans le Sud. Amérique latine, Editions syllepse, Alternatives Sud, vol.18 (4), 2011 • Les sites officiels du FPDS : http:// frentedariosantillan.org/ - http:// fpds-cn.com.ar/ - https://www.you tube.com/user/FPDSenVideos

••

• Le site officiel de Patria Grande : http://patriagrande.org.ar/

••

Récemment, une partie de ce mouvement s’est constituée en parti politique sous le nom de Patria Grande, se présentant aux élections locales et provinciales dans plusieurs provinces du pays. S’il n’a pas encore d’élu, il connaît une croissance rapide dans le nombre d’affiliés et d’électeurs. Certains mouvements de chômeurs se sont donc diversifiés et institutionnalisés pour porter leurs revendications au cœur même de l’Etat.

Le SCIlophone - n°70 | 13


DOSSIER

Sans terre

mais pas sans ressources La lutte des paysans brésiliens pour l’accès à la terre L’accaparement des terres est une problématique qui traverse l’Amérique latine de part en part. Au Brésil, la lutte pour la réforme agraire et les droits des travailleurs ruraux s’est développée de manière inédite et s’est cristallisée dans les années ’80 autour du Mouvement des Sans Terre (MST). Véritable acteur socio-politique capable de transformer les visions du monde et de faire plier l’oligarchie brésilienne, ce mouvement continue d’inspirer les luttes paysannes du monde entier.

D

ès la colonisation du continent, l’agriculture brésilienne a été organisée de manière à approvisionner le marché d’exportation. D’immenses portions de territoires ont été distribuées à quelques notables pour y pratiquer la monoculture intensive à destination de l’Europe. L’agriculture familiale se faisait sur des terres hostiles, des réserves indiennes ou était tolérée dans les grands domaines. L’absence de titre de propriété, la faiblesse des instruments juridiques et le caractère rudimentaire du cadastre facilitent la tâche des grands propriétaires qui utilisent toujours la force pour déloger les petits paysans.1 En 1850, le gouvernement brésilien (indépendant depuis 1822) vote «La loi sur la terre» qui remet entre les mains de l’Etat la totalité des terres inoccupées. Étant donné le prix des parcelles, l’accès à la terre est désormais impossible pour les petits paysans. Tel était bien l’objectif puisque l’élite terrienne ne peut se permettre de perdre une main-d’oeuvre bon marché et dépendante. Après la seconde guerre mondiale, la nécessité de moderniser l’agriculture se fait sentir. Le débat fait rage : faut-il appliquer la réforme agraire pour donner naissance à des exploitations familiales ou privilégier le développement d’une agriculture industrielle, selon la découpe territoriale des latifundia2 ? Après

14 | Le SCIlophone - n°70

le coup d’Etat de 1964, la question est tranchée par la dictature militaire en faveur de l’agriculture industrielle. Les autorités entament alors de nombreuses réformes qui laissent les terres aux mains d’une minorité, favorisent la mécanisation des exploitations et augmentent le nombre de paysans sans terre et les inégalités sociales.

Au moment opportun, les familles s’installent dans des campements précaires aux abords de la propriété visée et s’empressent de la cultiver pour prouver à l’INCRA, l’organisme fédéral chargé de la réforme agraire, que la terre est fertile mais laissée à l’abandon par son propriétaire. Alors que la dictature s’essouffle, les syndicats et les mouvements ruraux liés à l’Eglise ou à des partis politiques retrouvent un espace de parole. Les initiatives se multiplient et en 1984, un an avant la fin de la dictature, le Mouvement des travailleurs ruraux Sans Terre devient un mouvement à part entière.

Rendre visibles les invisibles : les actions collectives du MST3 Les occupations de terres improductives constituent l’action collective emblématique du mouvement. Au moment opportun, les familles s’installent dans des campements précaires aux abords de la propriété visée et s’empressent de la cultiver pour prouver à l’INCRA, l’organisme fédéral chargé de la réforme agraire, que la terre est fertile mais laissée à l’abandon par son propriétaire. En effet, depuis 1988, la fonction sociale de la terre est reconnue par la Constitution brésilienne et l’Etat peut réquisitionner des propriétés n’accomplissant pas cette fonction pour permettre l’installation de familles sans terre. Avant l’expropriation et l’indemnisation du propriétaire par l’INCRA, de nombreuses années peuvent s’écouler durant lesquelles les familles logent dans des conditions précaires et restent à la merci de la police ou des milices privées. Après parfois 15 ans d’occupation, l’INCRA peut régulariser le campement qui devient un assentamento. Une partie des familles peut alors s’installer et obtenir des crédits agricoles mais le transfert officiel des titres de propriété peut encore prendre plusieurs années. Le MST utilise d’autres méthodes collectives, de grande ampleur et spectaculaires : marches de milliers de militants sur des centaines de kilo-


Antonio Serpe ©

Amérique latine

mètres, audiences avec des gouverneurs et ministres, grèves de la faim, camps provisoires dans les villes, occupations d’organes publics, manifestations, etc. Certains militants ont payé de leur vie leur engagement pour la réforme agraire. La date choisie pour la journée internationale des luttes paysannes, le 17 avril, commémore par exemple le massacre de 21 paysans sans terre lors d’une manifestation en 1996. Au-delà de la réforme agraire, une utopie politique 4-5 Le MST fonctionne selon les principes de la démocratie participative. L’unité de base de l’organisation est le nucléo, un noyau de 10 à 15 familles au coeur de l’assentamento qui se réunit tous les mois. Ensuite, différents niveaux de coordination se succèdent (coordination régionale, provinciale et nationale). Les décisions sont collégiales afin d’éviter la cristallisation du mouvement autour d’un leader unique. L’installation des premiers militants sur les terres récupérées amena le MST à se pencher sur plusieurs questions liées à la production (crédits, coopératives, commercialisation), aux infrastructures (les terres inoccupées sont souvent situées dans les zones marginales),

À l’heure actuelle6

L’installation des premiers militants sur les terres récupérées amena le MST à un modèle qui privilégie la production d’aliments nonOGM destinés au marché brésilien, qui favorise un système économique respectueux de l’environnement et qui lutte contre l’exode rural

à l’éducation (installation d’écoles, formations des adultes, création et valorisation de la culture paysanne) et de manière plus générale à proposer un nouveau mode de développement - c’est-à-dire un modèle qui privilégie la production d’aliments non-OGM destinés au marché brésilien qui favorise un système économique respectueux de l’environnement, qui lutte contre l’exode rural et qui assure des conditions de vies décentes au peuple (notamment l’éducation, le logement et l’emploi).

Au Brésil, le MST est loin d’être le seul défenseur de l’agriculture familiale, de nombreux autres mouvement sociaux luttent à ses côtés : les syndicats bien sûr mais aussi des mouvements plus spécifiques comme le Mouvement des agriculteurs atteints par les barrages (MAB) et les mouvements indigènes ou des quilombolas (descendants d’esclaves). Grâce à leur dynamisme, ces mouvements sont parvenus à se doter d’espaces de concertation et de prise de paroles. Aujourd’hui, le MST compte 100 coopératives, 96 agro-industries, 1900 associations et 350.000 familles installées sur des terres. Malheureusement, les modifications dans la structure agraire ne sont visibles que sur le plan local. On estime que pratiquement 50% des terres sont encore dans les mains de 2% des propriétaires. Néanmoins, le mouvement peut compter sur un soutien populaire grandissant. La société brésilienne prend conscience que la réforme agraire est une question de justice sociale, de souveraineté alimentaire, de santé et de protection de l’environnement. Ambitieux, le programme du MST permet de renouveler sans cesse la vivacité du Mouvement. ••• Le SCIlophone - n°70 | 15


DOSSIER

Le Brésil est à deux pas de chez nous

Pour soutenir les paysans brésiliens, nous pouvons soutenir les paysans bien de chez nous. En achetant local et de saison, nous réduisons la pertinence d’une agriculture brésilienne d’exportation. En refusant de consommer des aliments transgéniques, nous envoyons un signal aux entreprises d’agrobusiness. Bref, en combinant différentes initiatives (potagers collectifs, gasap, actions de désobéissance civile, soutien aux patatistes, manifestations anti-TTIP...), nous avons la capacité, à notre échelle, de défendre l’agriculture paysanne et la souveraineté alimentaire chez nous, au Brésil et partout ailleurs. En avant ! :-) Delphine Hocq & Emilie Rao, Membres du groupe d’action Abya Yala

16 | Le SCIlophone - n°70

(2) “Un latifundium est une grande propriété caractérisée par la très faible mise en valeur de ses terres. Les latifundia sont le plus souvent consacrées à l’élevage extensif et à quelques cultures vivrières assurées par des paysans sans terre, liés au maître du domaine par des liens de dépendance personnelle et financière.” (Mazoyer et Roudart 1997, Ciparisse 2005 cités par Eloy (L.), Sidersky (P.) et Tonneau (J-P) op.cit.) (3) LACASSE (J.), « le Mouvement des Sans Terre au Brésil : un mouvement socio-territorial porteur d’initiatives de développement local ? », Mémoire présenté à la faculté de Géographie, Université du Québec, Montréal, 2006, disponible sur http ://www.archipel. uqam.ca/2901/1/M9521.pdf (4) SERVOLO de MEDEIROS (L.), “A luta por terra no Brasil e o Movimento dos Trabalhadores Rurais sem Terra”, 2009, disponible sur http ://www.planalto.gov.br/gsi/saei/palestra/ cgeevf.pdf

(5) MORAES (R.) et COLETTI (C.), Le nouveau radicalisme agraire, Critique internationale, n°31, 2006/2, pp 161-175, disponible sur http ://www.cairn.info/revue-critique-interna tionale-2006-2-page-161.htm (6) Documentaire Vinícius Galdino : https :// www.youtube.com/watch ?v=VnyK-2Fa4Bs et Documentaire Semillas : https ://www. youtube.com/watch ?v=TZwWKRgGSOQ

+

••• Si le contexte historique dans lequel le Mouvement des Sans Terre a émergé est très spécifique, les valeurs que celui-ci défend actuellement entrent parfaitement en résonance avec les préoccupations des agriculteurs et des consommateurs du monde entier : remise en cause de l’agrobusiness et valorisation d’une production locale, durable et génératrice de revenus pour les agriculteurs.

(1) Eloy (L.), Sidersky (P.) et Tonneau (J-P), « Questions foncières et politiques de réforme agraire au Brésil. », Eduscol.Ressources de géographie pour les enseignants, 2009, disponible sur http ://geoconfluences.ens-lyon.fr/ doc/etpays/Bresil/BresilScient2.htm.

E N S AV O IR •

Site du MST :

http ://www.mst.org.br/

• Site de Via Campesina : mouvement international qui défend l’agriculture durable de petite échelle comme moyen de promouvoir la justice sociale et la dignité. http ://viacampesina.org/fr/

• Site de FIAN organisation interna-

tionale qui consacre son travail à la lutte pour la réalisation du droit à une alimentation adéquate et à la nutrition pour tous. http ://www.fian.be/

• Site de Mémoire des luttes : http ://www.medelu.org/-DossierMouvement-des-sans-terre-


Amérique latine

Mouvements de femmes en Colombie Pour une paix durable et une justice réparatrice En guerre depuis plus de 50 ans, la Colombie a récemment franchit une étape importante de son histoire, avec la signature de l’accord de paix entre le gouvernement et les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC). Des mouvements de femmes se sont mobilisés pour cette paix, vers laquelle la route est encore longue,1 et sont à présent prêts à lutter pour la justice.

Violences faites aux femmes Menacées, torturées, violées, assassinées,... les femmes sont l’objet de violences graves et répétées au cours du conflit. Ces violences sont de réelles armes de guerre. Outils de vengeance et de torture, elles sont ainsi utilisées de manières stratégiques pour contrôler les populations par la peur. Intersectionalité : genre et race

Mouvements de femmes et paix Depuis les années 1980, de nombreuses organisations ont vu le jour, revendiquant leurs droits en tant que femmes, en plus d’une identité ethnique ou socio-économique. En 1996, le conflit pousse à nouveau les populations à fuir et différents mouvements de femmes seront amenés à se solidariser. La plateforme de « La Route pacifique des femmes » va ainsi se créer sur base de quatre piliers : féminisme, pacifisme,

Les femmes pour la paix En septembre 2014, sous pression de la société civile (qui réclamait sa participation aux négociations), une sous-commission « Genre », incluant une représentante du gouvernement colombien et une représentante des FARC est associée aux négociations de paix. Ce groupe n’aurait cependant pas réussi à analyser les causes et les conséquences du conflit sous un éclairage genré. Une perspective genrée de la justice Dernièrement, la « Route pacifique des femmes » évoquait la nécessité d’établir une Commission pour la vérité et la mémoire, ainsi qu’un système de juridiction spéciale prenant en compte les crimes sexuels et incluant un mécanisme de réparation approprié. Ces femmes estiment ainsi qu’il ne peut y avoir de paix durable si elle n’est pas accompagnée d’un système de justice efficace et de profondes transformations sociétales. Anne-Sophie Dupont, Membre du groupe Abya Yala (1) Celle-ci requiert des négociations avec l’ELN (Armée de Libération Nationale, groupe armé) et une réelle démobilisation des groupes paramilitaires.

+

Dans les années 90, la lutte pour les droits des femmes et celle de communautés indigènes et afrodescendantes vont se rencontrer dans la région du Cauca. Situé au sud-ouest du pays, où défilent guérilleros, militaires et paramilitaires, ce département est peuplé de populations indigènes, paysannes et afrocolombiennes. Le Conseil Régional Indigène du Cauca décide de mettre en œuvre un « programme femmes » grâce auquel elles pourront témoigner des violences quotidiennes qu’elles subissent. Hélas, ces femmes (d’origine africaine) deviendront des cibles pour le seul motif de défendre les droits humains.

autonomie et non-violence. La plateforme prône une perspective genrée de sortie de conflit, défendant plus spécifiquement une « démilitarisation des territoires et des corps », un cessez-le-feu bilatéral et des accords humanitaires.

E N S AV O IR

• QUIROGA DIAZ, N., PINEDA PINZON, E. C., « Colombie : femmes, territoires, justice et paix », dans LEROY, A. (dir.), Etats des résistances dans le Sud. Mouvements de femmes, coll. « Alternatives Sud. Etat des résistances dans le Sud », CETRI, Syllepse, vol. XXII (2015), pp. 199-205. • Les différents numéros Les essen-

tiels du genre, Le Monde selon les femmes.

• Site web d’ONU-Femmes en Colombie : colombia.unwomen.org

Le SCIlophone - n°70 | 17


Alternatives positives

Le

M

arre de rester en ville le week-end ? Saturé des vacances à la plage ? Envie de découvrir la vie à la ferme et de mettre la main à la pâte ? Et d’être sensibilisé à l’agriculture biologique par la même occasion ? Alors, le Wwoofing, c’est pour vous ! Mais qu’est-ce que le Wwoof, cet acronyme bizarre qui ressemble à un aboiement de chien quand on le prononce ? En anglais « Worldwide organic farming  », l’idée est de passer un moment (un week-end, une semaine, un mois,…) dans une ferme biologique, et d’échanger quelques heures de travail par jour contre le logis, le couvert, et de belles découvertes !

Wwoofing

de la bière,…). J’ai récemment tenté l’expérience en famille et je ne l’ai pas regretté ! Alessandra (29 ans) nous a accueillis dans sa chèvrerie, nous a appris à faire du fromage, à nourrir les bêtes,… J’ai évidemment voulu (essayer de) traire une chèvre, ce qui a du bien faire rire Babouchka (de son prénom). Romain Charlier ©

De par son respect pour ses animaux et son engagement (elle fait partie d’un mouvement d’action paysanne), Alessandra nous a également fait réfléchir à notre mode de consommation. « Dismoi ce que tu manges, je te dirai qui tu es », dit l’adage. Après un tel week-end, on en mesure l’ampleur… Pour pouvoir profiter de ce bel échange, rien de plus simple. Vous vous inscrivez sur www.wwoof.be, payez la cotisation (15 euros pour une année), contactez la ferme de votre choix (une soixantaine un peu partout dans le pays) en fonction du profil de la ferme et des activités proposées, et c’est parti ! Adrien Pham, Volontaire au SCI

Le travail peut être de nature différente, en fonction des besoins du fermier ou de vos envies (travailler la terre, s’occuper des animaux, faire du pain ou

Auteur inconnu ©

Peerby incite à la consommation collaborative

V

ous avez très envie de manger du fromage fondu mais vous n’avez pas d’appareil à raclette et vous n’avez pas non plus envie d’en acheter un. Empruntez celui d’un voisin

18 | Le SCIlophone - n°70

ou d’un ami ! C’est évident, ça s’est toujours fait. Mais aujourd’hui, on ne connaît pas toujours ses voisins ni s’ils sont équipés.

pas ». En cas de réponse positive, Peerby met en contact les deux membres sous forme de chat. C’est ensuite à eux de s’arranger pour l’échange.

Surfez sur www.peerby.com et vous le saurez. Peerby est une plateforme de partage entre voisins (créée à Amsterdam par Daan Weddepohl et qui compte déjà plus de 10.000 membres en Belgique). On peut tout demander : outils de jardinage et ustensiles de cuisine mais aussi bouquins et jeux de société. Toute demande est gratuite et envoyée vers les dix voisins les plus proches de chez vous et inscrits sur le site.

Et si les voisins ne rapportent pas mon objet ? Primo, c’est peu probable car vous rencontrerez vos voisins au moment du prêt. Secundo, en cas d’absence de problème, Peerby s’engage à régler la situation dans les plus brefs délais. Tertio, la compagnie travaille actuellement à l’élaboration d’un système d’assurance que les membres pourraient contracter en se connectant sur le site. Et enfin bravo … à vous si vous vous lancez.

Les membres qui reçoivent la demande de prêt d’un objet peuvent y répondre de trois manières différentes : « oui je possède cet objet », « oui mais je ne veux pas le prêter maintenant pour telle ou telle raison », ou « non, je n’en ai

Manu Toussaint, formateur au SCI Écrit sur base de l’idée soufflée par les membres du groupe Nord-Sud


Témoignage

Sabina Jaworek ©

Si tu crois que tu as besoin de faire un voyage,

il est temps de préparer tes bagages.

1

« Là-bas, les gens ont l’air heureux, ils respirent la joie ; et ici, où on a tout, les gens tirent la gueule ». Il est comme ça Junior, direct ! Il exprime les choses comme il le pense, il semble même que parfois, ses paroles, prononcées à la vitesse d’Usan Bolt en finale des 100 m des JO, précèdent sa pensée. Mais sa sincérité n’a d’égale que son naturel.

C

’est en mars 2014 que je l’ai rencontré pour la première fois : accompagné de Maud, éducatrice à Dynamo International, il cherchait une association qui pourrait l’aider à trouver un projet en Afrique. Il avait déjà tâté du volontariat international en Europe, avec les Compagnons Bâtisseurs, mais il se sentait désormais de taille à aller à la rencontre de la culture africaine. « Pour moi, voir des cultures différentes, c’est super important. Même si ma culture est belge, mes racines sont africaines, alors je voudrais découvrir l’Afrique ». On lui a alors préparé un projet au Togo, tremplin idéal pour lui, qui espère un jour découvrir le pays de ses parents, le Congo. Alors, après avoir participé à nos formations, il est parti dans cette Afrique qu’il rêvait, et il a constaté que, oui, l’Afrique, c’était vraiment une partie de lui-même. « Pour moi qui ai déjà vécu pas mal de déprimes, ça m’a fait un bien fou de voir tout ce bonheur gratuit chez des gens qui n’ont pas grand-chose pourtant ». Et c’est vrai que son parcours n’a pas toujours été de tout repos. Arrivé en Belgique avec ses parents au début des années 80, il avait alors 3 ans. Très vite, son mal être se traduit par des difficultés dans les relations avec sa famille.

« Je leur en ai fait voir », reconnaît-il. Puis c’est les séjours dans les centres pour jeunes en difficultés. « Dans le premier, j’ai déjà vécu l’échange interculturel, avec tous ces jeunes de mon âge, en difficulté aussi, mais d’horizons très différents ». Pas évident, même si l’encadrement strict du centre était ce dont il avait besoin. Il y eu ensuite d’autres centres, dont l’ICPH, où il a appris son métier, le jardinage, mais aussi avec lequel il a fait ses premiers voyages : voyage scolaire, vendanges…. Il y a pris goût, et, grâce à l’appui de Dynamo, dont il est devenu plus tard administrateur, il a pu réaliser d’autres expériences de voyage et de bénévolat.

Il n’y pas de chemin qui mène au bonheur, le bonheur est le chemin. (Bouddha)

« Ces expériences de volontariat à l’étranger, ces échanges interculturels, ça permet de réfléchir au sens de la vie : quand on fait ça c’est qu’il y a des raisons, on doit les découvrir et ça aide ». Il n’a pas encore trouvé vraiment ce sens, mais il est sur le chemin, Junior, et être sur ce chemin, c’est déjà tout un succès. Ça lui a en tout cas apporté énormément d’équilibre, d’autonomie, et la lucidité de se rendre compte que finalement, la vie l’a quand

même pas mal épargné par rapport à d’autres. Quelle chance on a d’être en vie, de pouvoir travailler, voyager, avoir une famille ! C’est sûr : après la France, le Togo, la Bulgarie où il a rencontré plein d’amis (« il faut que j’y retourne en 2017, c’est certain »), il y aura d’autres expériences. Car il aspire plus que jamais à goûter aux beautés de l’existence : tous ces paysages magnifiques qu’il a traversés, ces femmes aux beaux visages et aux sourires radieux qu’il a croisés, les rires des camarades volontaires ! Impossible dès lors pour Junior de ne pas terminer cet entretien par un grand merci à tous ceux qui l’ont aidé à réaliser ces petits rêves : Ismaël et Maud, de Dynamo. Et ses amis du SCI ! Et surtout Marie (notre Marie – là je dois l’avouer, il y a ses yeux qui pétillent) qui l’a si bien guidé ! Nous aussi Junior, on te dit merci pour ta joie d’avoir participé à nos projets et ton enthousiasme. Grâce à toi on a l’impression d’être vraiment utile ! Pascal Duterme, coordinateur du SCI (1) Citation de Daniel Desbien.

Le SCIlophone - n°70 | 19


Sudestan, formation à l’outil pédagogique Créé par le SCI-Projets Internationaux, le Sudestan est un jeu qui vous invite à devenir ministre d’un pays imaginaire. Vous décidez de mesures pour votre pays dans le secteur de l’éducation, de la santé, du social, de l’agriculture… et assurez une certaine stabilité !

E

n fonction du contexte géopolitique et historique de 1945 à nos jours, vous devez composer avec l’emprunt, la dette, le FMI, la Banque Mondiale, les pressions internationales, les lois du marché, les crises, les plans d’ajustement structurel ou d’austérité… Par cette mise en situation, cet outil permet de comprendre les mécanismes de dépendances entre Nord et Sud, la (dé)colonisation et ses conséquences ainsi que la dette des pays du Tiers-Monde, l’interdépendance entre différents secteurs d’activités et les difficultés liées à la gestion d’un pays et d’une démocratie.

9/03

Bruxelles

EN PRATIQUE • Le mercredi 9 mars de 9h00 à 17h00

• Prix : 10€ ; boîte de jeu (facultatif): 35€

• Au SCI , 35 rue Van Elewyck – 1050 Bruxelles

• Infos et inscription : manu@scibelgium.be

Dans la bibliothèque du SCI Il y a de nombreux livres à emprunter et à lire pour mieux comprendre les relations Nord-Sud. Voici quelques-unes de nos dernières acquisitions. • État des résistances dans le Sud. Mouvements de femmes

l’intérieur de la plupart des pays - s’impose comme l’effet sociétal majeur de la globalisation de l’économie.

L

BERNARD DUTERME, JULIE GODIN, L’aggravation des inégalités, CETRI-Syllepse, 2015

es femmes sont en lutte - sous des formes individuelles ou collectives - sur tous les continents, l’oppression qu’elles subissent étant généralisée, sans être toutefois uniforme. Ce faisant, elles irriguent une pensée féministe complexe, en redéfinition, où les repères sont mouvants. Les féminismes s’inventent, se pratiquent, mais ne se ressemblent pas… AURÉLIE LEROY, État des résistances dans le Sud. Mouvements de femmes, CETRI-Syllepse, 2015

• L’aggravation des inégalités

L

’inégalité nuit gravement au bien-être. Les disparités de revenus, les asymétries de patrimoines, la concentration des richesses génèrent des sociétés moins prospères, plus vulnérables et moins durables. Or, l’aggravation des inégalités enregistrée ces dernières décennies - entre pays et à

• Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans armes

V

oici le livre des révolutions possibles, celles que nous pouvons faire, nous, les gens ordinaires. Popovic nous fait entrer dans les coulisses des événements historiques du XXIe siècle. Il raconte ce qui marche et comme ça marche. Il explique aussi pourquoi cela échoue parfois. Car il ne suffit pas de protester ou de faire la révolution, il faut aussi avoir une vision claire de ce qu’on fera de la liberté. SRDJA POPOVIC, Comment faire tomber un dictateur quand on est seul, tout petit et sans armes, Payot et Rivages, 2015

Le SCIlophone n°70  

Publication du SCI-Projets internationaux traitant de questions relatives à l'éducation au développement. Dossier du trimestre : L'Amérique...

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you