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Le trimestriel du

Projets internationaux asbl

LE SCILOPHONE N° 61

Décembre 2013

Belgique - België P.P. 1050 Bruxelles 1//17111 P006706

?

Et si on créait des

Ed. Resp : Luc Henris

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Rue Van Elewyck 35, 1050 BXL

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Bureau de dépot : 1050 Bruxelles 5

Alternatives positives

ENJEUX INTERNATIONAUX TÉMOIGNAGES

● Les sans-papiers afghans se mobilisent

● Nos volontaires de retour du Togo, du Sénégal, du Pérou et des USA

LE SCI EN ACTION

REGARDS DU SUD

● Des volontaires et des sanspapiers au musée de l’Holocauste

● Bénin: une gestion de l’eau genrée

Une autre façon de lire le monde


Sommaire

3

Édito

4

Regard du Sud

6

Enjeux internationaux

8

Le SCI en action

9

Dossier

12

● Contes de Noël ● Bénin, une avancée dans le secteur de l’eau ● Un Afghan sans statut ● Des rencontres qui questionnent ● Alternatives positives. Un autre monde est possible.

Témoignages

● Co-coordination mixte d’une rencontre pédagogique ● Kwenda-Vutuka : Aller-Revenir ● Gringas perdues dans une réserve naturelle au Pérou ● Des livres et des loups

Le SCILOPHONE est le trimestriel du SCIProjets internationaux asbl, reconnu comme: ● ONG d’éducation au développement par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) ● Organisation de Jeunesse par la Fédération Wallonie-Bruxelles SCI - Projets internationaux ● Bruxelles: Rue Van Elewyck 35, 1050 Bruxelles. Tél: 02 649 07 38 ● Liège: Rue du Beau-Mur 50, 4030 Liège. Tél: 04 223 39 80 Compte Triodos: BE09 5230 8029 4857

www.scibelgium.be 2 | Le SCIlophone - n°61

Ils ont participé à ce numéro Thiana Maureen Bongongu, Alba Cuesta Ortigosa, Sara De Oliveira, Thibaut De Ryck, Charlotte du Plessix, Florence Gangbé, Anaële Hermans, Mélanie Joseph, Maud Peyretou. Le SCIlophone est avant tout le magazine des volontaires du SCI. Vous désirez partager une réflexion concernant l’éducation au développement, les relations interculturelles,... ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos chantiers ? Nos colonnes vont sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via manu@scibelgium.be Coordination de publication: Manu Toussaint / Mise en page: Romain Charlier / Comité de rédaction: Nancy Darding, Marjorie Kupper, Anaële Hermans, Marie Marlaire, Manu Toussaint, Pascal Duterme, Julie Chevolet, Romain Charlier / Illustrations originales: Jean-François Vallée.


Édito

CONTES DE NOËL

O

n vous l’avait promis il y a juste un an ; on tient notre promesse ! Faisant le bilan de l’année 2012 et énonçant les éléments de l’actif et du passif, on ne pouvait que faire état d’un déficit global important en matière d’égalités sociales, de solidarité, de respect de l’environnement, de cohabitation pacifique des individus et de collectivité. Mais, dans la foulée, on vous promettait de changer de registre pour 2013, de passer du pessimisme noir à l’optimisme éclatant. « Promis », disions-nous il y a un an, « 2013, ce sera l’année de l’optimisme et de l’enthousiasme, et ça apparaîtra dans les colonnes du SCIlophone ». Promesse tenue ! Nous avons le plaisir d’inaugurer dans ce numéro 61 une nouvelle rubrique : Alternatives positives. On vous parlera régulièrement, avec votre contribution active espérons-le, d’initiatives citoyennes et positives allant à contre-sens du modèle dominant nos sociétés et s’inscrivant dans un véritable changement social. Il est sans doute judicieux de rappeler ici ce que le SCI met derrière ces mots. Les types d’alternatives que le SCI veut explorer, promouvoir s’inscrivent dans ces thématiques essentielles : ● la transition écologique : l’urgence d’envisager d’autres manières de consommer, de produire, d’organiser la vie citoyenne et ses rapports à l’environnement; ● la mixité culturelle et sociale : la nécessité absolue de favoriser la rencontre, d’organiser la vie collective de manière à promouvoir une cohabitation harmonieuse des groupes sociaux divers;

Révolution écologique, société ouverte et tolérante, décision politique revendiquée et portée par le citoyen : les plus pessimistes auront beau jeu de souligner qu’on en est loin et que ces derniers mois n’ont guère apporté de signes positifs dans ces directions. La dernière conférence climatique, à Varsovie a donné des résultats si pauvres que la société civile a fini par se retirer du jeu avant le terme de la conférence. En dépit des coups de colère du climat qui se multiplient, aux Philippines ou ailleurs. Société ouverte et tolérante : parlons-en à ces centaines d’Afghans qui risquent d’être impitoyablement renvoyés dans leur pays si paisible mais fortement déconseillé aux visiteurs européens. Le pouvoir au citoyen ? Attendons de voir à quelle sauce indigeste va être mangé le citoyen lors du prochain sommet européen et « transatlantique », une nouvelle réplique de ces réunions regroupant quelques élites « éclairées » au cours desquelles se décident de manière pour le moins opaque les politiques d’austérité et, pire, au terme desquelles, de plus en plus, les autorités politiques cèdent leur pouvoir de décision à quelques grands acteurs financiers n’ayant pourtant aucune légitimité démocratique. Mais, excusez-nous, on vous avait promis de l’optimisme non ?

Bien sûr, si nous regardons d’un certain côté de la lorgnette ou du côté de la pointe de la pyramide, là où semble se détenir le pouvoir, il n’y a pas de quoi grimper au ciel. Mais de l’autre côté de la lorgnette, là où les gens vivent au quotidien, loin des grands centres de décision, il y a un tas d’initiatives, de projets de solidarité, de comportements collectifs soucieux de l’avenir de la planète, et cela se multiplie, au Nord comme au Sud. Ce sont ces initiatives concrètes que nous voulons décrire dans notre nouvelle rubrique. Et au-delà, à travers nos diverses activités, les expérimenter et les promouvoir. Car nous ne pouvons plus attendre que les décisions viennent d’en-haut pour espérer voir changer le monde. Nous voulons croire, avec optimisme et volontarisme, que si le monde doit changer, c’est par les citoyens que ce changement adviendra. N’hésitez pas à nous faire partager toute initiative d’alternative qui va dans le sens des valeurs pour lesquelles nous combattons. Ce sera avec enthousiasme que nous les partagerons dans nos colonnes. Nous vous souhaitons à toutes et à tous des joyeuses fêtes de fin d’année et une année 2014 pleine d’optimisme et de joyeuses alternatives. Pascal Duterme, coordinateur du SCI

● l’organisation politique, sociale et économique basée sur la justice sociale et la répartition équitable des richesses et des ressources : l’obligation de remettre le citoyen au coeur de l’action politique.

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Regard du Sud

Bénin : une avancée L’eau, cette richesse essentielle à la vie, est nécessaire à toute activité humaine. Elle constitue un atout éconosociales, en l’occurrence les femmes rurales, reste un défi à relever dans beaucoup de pays. Et pourtant le rôle Que ce soit en tant que leaders d’alternatives innovantes ou participantes à des projets, elles ne cessent de

L

a dimension du genre est particulièrement pertinente dans le secteur « eau et assainissementi», où les femmes et les jeunes filles effectuent la majorité des tâches liées à l’exhaure (le fait de puiser de l’eau), au transport, au stockage et à l’usage de l’eau, ainsi qu’à l’entretien des ouvrages d’assainissement et à l’éducation à l’hygiène. Elles consacrent plusieurs heures par jour à cette fonction sociale et familiale. Il est donc nécessaire qu’elles soient suffisamment associées aux décisions et à la gestion des ouvrages. Par exemple, il n’est pas rare d’entendre des femmes dire qu’elles préfèrent parcourir une plus longue distance pour s’approvisionner en eau parce que la source d’eau la plus proche est implantée non loin d’un cimetière. Certaines s’abstiennent d’aller chercher de l’eau dans le puits situé dans la cour du chef de village car elles ne peuvent pas y papoter

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entre elles. Dans ce contexte, le Bénin, conscient que les problèmes liés à l’eau sont préjudiciables à son développement économique et social, a mis en place (avec le soutien financier des Pays-Bas) un Programme Pluriannuel d’appui au secteur de l’Eau et de l’Assainissement (PPEA), qui comprend l’appui au processus de Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE), en y appliquant le genre. Pour éviter les conflits sociaux (par exemple, si les femmes ne se sentent pas associées, elles pourraient rejeter le projet a priori) et la non-utilisation d’ouvrages réalisés à grand frais, l’aspect genre est pris en compte dans la démarche de construction des ouvrages au niveau communautaire. Des réunions sont organisées avec les différentes catégories d’usagers et avec les femmes en particulier afin de tenir compte de leurs besoins et contraintes spécifiques, et de les informer sur le mode de gestion et le planning

des bornes fontaines. Une visite de terrain est organisée après les réunions, en compagnie des femmes, pour identifier le site où seront implantées les nouvelles bornes fontaines. Ensuite suivra une rencontre sectorielle regroupant toutes les personnes-ressources pour faire la restitution de l’étude de faisabilité technique et du choix du site d’implantation. Ce n’est qu’après cette restitution que les choix seront considérés comme définitifs. Grâce à l’installation de bornes fontaines, les longues distances à parcourir par les femmes pour s’approvisionner en eau sont réduites, ce qui leur permet d’utiliser le temps gagné pour vaquer à d’autres occupations, comme participer à des réunions, des formations et des actions de sensibilisation des groupements de femmes, mener des activités génératrices de revenus, ou être membres des comités de gestion d’eau.


Regard du Sud

dans le secteur de l’eau mique majeur pour un développement durable. Cependant, l’accès équitable à l’eau pour certaines catégories des femmes au sein de la famille, des communautés et du développement d’un pays n’est plus à démontrer. démontrer leur force, leur bon sens et leur courage dès qu’il s’agit de lutter contre l’injustice ou la pauvreté.

Quant à la gestion des bornes fontaines, elle est confiée aux personnes vulnérables dont les femmes et les personnes handicapées. Grâce à des mesures incitatives (des quotas, des formations et des actions de sensibilisation), les jeunes et les femmes sont encouragés à occuper des postes à responsabilité dans les associations des usagers et à y jouer pleinement leur rôle. Néanmoins, il est à noter que l’implication des femmes dans cette démarche de construction des ouvrages ne signifie pas automatiquement que les questions de genre sont résolues. En effet, travailler dans une perspective de genre implique d’aborder la question des inégalités entre les hommes et les femmes, de les reconnaître et de chercher à les réduire. C’est pourquoi les hommes ne sont pas écartés de ce processus. Ils sont associés en amont par des sensibilisations et/ou des plaidoyers et sont tous unanimes sur

la participation des femmes et leur présence dans les bureaux exécutifs. Pour une gestion économe de l’eau, celle-ci est rendue payante aux bornes fontaines. Cependant, la question du prix et de la tarification économique et sociale de l’eau sont soigneusement étudiées : qui dans une famille finance l’eau ? Quelle est la part du mari et celle de la femme ? Y a-t-il risque de transfert de charges en défaveur des femmes ? Ainsi, le prix de l’eau diffère d’un village à un autre. Toutes ces questions ont permis d’anticiper les impacts sociaux qu’une simple décision peut avoir sur les familles, les communautés et même le pays. Par exemple, des équipements très faciles d’utilisation pourraient encourager les femmes à confier la corvée de l’eau à leurs filles et entrainer leur déscolarisation. Or ce n’est pas le but recherché.

Donc le genre est également pris en compte dans les termes de référence des appels d’offre et les cahiers des charges des ingénieurs. La prise en compte du genre dans le secteur eau et assainissement a permis non seulement de faciliter l’accès à l’eau aux populations mais aussi et surtout de réduire la charge de travail des femmes et des enfants relative au transport de l’eau ; de renforcer, dans la mesure du possible, la participation des femmes aux activités du secteur et de les encourager à y jouer un rôle important. Au regard de tout ceci, ne peut-on pas affirmer, sans hésitation, que le genre est une condition de développement durable ? Florence Gangbé, stagiaire au Monde selon les femmes, point focal de la cellule Genre, Ministère de l’énergie et de l’eau, Bénin

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Enjeux internationaux

Un Afghan sans statut Moheb a 22 ans. Il a quitté l’Afghanistan alors qu’il avait 17 ans. Après trois ans et huit mois en Belgique, il a reçu une réponse négative à sa demande d’asile. Il a donc rejoint le mouvement des 450 Afghans sans statut. Pour nous, il revient sur la naissance du mouvement et son évolution… les économies dans la récession et les populations dans la précarité.

Depuis quelques mois, vous occupez des bâtiments vides et vous faites des actions d’interpellations dans la rue. Pourquoi ?

L

’occupation a commencé parce que beaucoup d’Afghans qui ont demandé l’asile en Belgique ont reçu des réponses négatives récemment. Or, l’Afghanistan est un pays dangereux et nous ne pouvons pas y retourner. La plupart d’entre nous vivons ici depuis longtemps. Et maintenant, on nous refuse le droit de rester. Nous avons donc décidé de nous rassembler pour avoir plus de chances d’être entendus.

Comment l’occupation a-t-elle commencé ? On parlait de nos problèmes entre nous depuis quelque temps. Et on s’échangeait nos numéros de téléphone pour rester en contact. Puis, en juillet, j’ai reçu un coup de téléphone et on m’a dit de venir dans l’église du Béguinage, à Bruxelles. J’y suis allé. On était très nombreux. On est restés là cinq jours, et on a fait une série d’actions dans la rue. Ensuite, on est retournés chez nous, mais on a décidé de revenir deux mois plus tard. Au début du mois de septembre, on s’est donc retrouvés à Bruxelles pour faire d’autres actions. Nous étions décidés à ne pas arrêter l’occupation tant que nous ne serions pas entendus. Cela fait maintenant presque trois mois que nous sommes là, même si nous avons changé de bâtiment plusieurs fois.

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Nous avons fait beaucoup de manifestations. Pendant l’une d’elles, j’ai été arrêté, avec beaucoup d’autres Afghans. On m’a amené dans un centre fermé, et j’y suis resté pendant trois semaines. Finalement, on m’a libéré. Mais un ami à moi a été déporté en Afghanistan à ce moment-là. Ils lui ont donné quelque chose à boire, une sorte de médicament. Ensuite, il s’est senti mal, et il s’est endormi. Il a téléphoné de Delhi pour dire qu’il avait été déporté. C’était une très mauvaise nouvelle. J’étais soulagé d’avoir été libéré, mais aussi effrayé pour lui. Quand on fait les actions, on sait que c’est un risque, qu’ils peuvent nous arrêter à tout moment. Mais il faut qu’on essaye quelque chose. On ne peut rien faire sans papiers. Je n’ai pas de maison ici, je ne peux plus travailler, ni aller à l’école. J’ai plein d’amis à Courtrai, mais c’est devenu difficile de les voir. Je n’avais donc plus le choix… Aujourd’hui, je commence à être fatigué. Cela fait presque trois mois qu’on est là. Il fait de plus en plus froid. Et c’est parfois fatigant d’être avec 450 personnes tout le temps.

Est-ce que le nombre de personnes présentes dans l’occupation a changé au fil des semaines ? Non, tout le monde est resté. Même si certaines familles vont parfois chez elles ou chez des amis pendant un jour ou deux, pour que les enfants se reposent un peu. Ensuite, ils reviennent parmi nous.

Quel est ton sentiment par rapport à la population belge ? Ressens-tu plutôt de l’indifférence ou du soutien ? Il y a de tout… Certaines personnes nous aident. Les gens du comité de soutien, par exemple, viennent nous voir tous les jours à l’église. Il y en a même qui dorment avec nous dans le froid. Ils prennent soin de nous, comme si on était leurs enfants. Ça nous touche beaucoup qu’ils fassent autant. Et puis, d’autres personnes nous insultent, ou nous disent qu’on doit rentrer chez nous…

Que voudrais-tu dire aux Belges ? Qu’ils peuvent nous aider… Notre situation est vraiment difficile. A 22 ans, je ne peux plus travailler, plus aller à l’école. J’ai l’impression que je n’ai plus d’avenir. J’aurais aimé être ingénieur, et je pense que j’aurais pu y arriver… Mais maintenant, il est déjà trop tard.

Comment est-ce que les Belges peuvent vous aider ? Ils peuvent venir à nos actions, manifester avec nous dans la rue, écrire aux politiques. Ils peuvent aussi venir à l’église, nous rencontrer. Tout cela, c’est déjà énorme. Quand les gens viennent nous parler, ça nous change les idées, ça nous remonte le moral, et ça nous fait voir les choses différemment. Mais vraiment, le plus important, selon moi, c’est qu’ils viennent aux manifestations, pour que les politiques voient qu’on a beaucoup de soutien de la population belge.

Qu’as-tu pensé de l’action de samedi dans le musée de l’Holocauste et des Droits de l’Homme ? Ce qu’on a appris au musée était très intéressant. Mais je regrette qu’il n’y ait pas eu de journalistes pour médiatiser l’événement, et diffuser ce que l’on faisait… Par contre, c’était bien de rencontrer les jeunes Belges. Et je pense que ça a permis de changer le regard qu’ils portent sur nous. Nous avons pu leur parler des problèmes qu’on rencontre en Belgique, des difficultés de la vie sans papiers, et également des problèmes qu’on a eus en Afghanistan, avec les Talibans. C’était important qu’ils le sachent. Le jour où il n’y aura plus de problème en Afghanistan, j’y retournerai. C’est là que je veux vivre. Chez moi. Avec ma famille. Il n’y a pas un seul jour qui passe sans que je pense à eux… Si je suis venu ici, c’est parce que je n’avais pas le choix.

Souhaites-tu parler de ton parcours personnel ? J’ai quitté l’Afghanistan quand j’avais 17 ans parce que j’avais des problèmes avec les Talibans. Mon oncle et mon père


Enjeux internationaux ont voulu me mettre en sécurité, alors ils m’ont fait sortir du pays, par la Russie. Je suis ensuite allé en Ukraine, et là, on m’a arrêté et on m’a mis en prison pendant 6 mois. Lorsque j’ai été libéré, j’ai passé la frontière avec la Hongrie, et j’ai encore fait 15 jours de prison là-bas. Ensuite, je suis passé par l’Autriche, la Suisse, où j’ai encore été emprisonné quelque temps, puis la France. Enfin, je suis arrivé en Belgique et j’ai introduit une demande d’asile A mon arrivée ici, j’étais encore mineur, mais ma procédure a duré très longtemps. Trois ans et huit mois, pendant lesquels j’attendais, j’attendais... J’étais à Courtrai, alors j’ai appris le néerlandais. Je me suis inscrit dans une école professionnelle. Et j’ai commencé à travailler dans un restaurant. J’ai rencontré beaucoup de gens. Maintenant, j’ai des amis à Courtrai : des Belges, des étrangers, des gens de partout. On joue au football ensemble, et je suis aussi dans un club de taekwondo.

J’attendais donc que ma procédure avance, et je ne comprenais pas pourquoi on ne me convoquait pas pour une interview, alors que les gens autour de moi en avaient. Petit à petit, je suis devenu très fatigué et las. Je me demandais ce qu’allait devenir ma vie… J’avais beaucoup d’occupations, mais je ne pouvais pas être tranquille parce que j’attendais une réponse du Commissariat et elle ne venait pas. Je ne savais donc pas si je pourrais rester en Belgique ou pas. J’ai fini par demander à mon avocat ce qui se passait. Il a envoyé plusieurs mails, et finalement, j’ai eu une interview. Là, la dame m’a annoncé qu’elle ne retrouvait pas mon dossier. Elle s’est excusée en disant qu’il y avait beaucoup de monde, que le dossier avait peut-être été perdu, et que c’était sans doute pour cette raison que je n’avais pas été appelé pendant longtemps… Alors j’ai fait mon interview, et après six mois, j’en ai eu une deuxième.

Durant ces interviews, j’ai parlé de mes problèmes avec les Talibans dans ma région d’origine et de mon arrivée à Kaboul. Finalement, trois mois après la deuxième interview, j’ai reçu une réponse négative. Dans la lettre, ils disaient qu’ils savaient que je venais de Loman, mais que maintenant, je pouvais aller vivre à Kaboul. Que si je pouvais vivre en Belgique seul, je pouvais aussi vivre à Kaboul… Mais Kaboul, ce n’est pas la même chose que la Belgique, ce n’est pas du tout sûr ! Il y a des explosions régulièrement. Ici, si j’ai un problème, je peux dormir dans la rue. A Kaboul, c’est beaucoup trop dangereux… Aujourd’hui, j’espère beaucoup, parce que des gens de l’Office des Etrangers ont dit qu’ils viendraient pour nous rencontrer demain matin. J’espère qu’ils nous apportent de bonnes nouvelles… Propos recueillis par Anaële Hermans, permanente au SCI

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Le SCI en action

Des rencontres qui questionnent Ce samedi 16 novembre, une trentaine de jeunes afghans et belges sont allés visiter ensemble le musée de l’Holocauste et des Droits de l’Homme à Malines. Cette sortie avait été initiée par l’UPJB (l’Union des Progressistes Juifs de Belgique) et le comité de soutien aux 450 Afghans sans statuts. Le SCI et Solidarcité étaient également de la partie. Il s’agissait de (re)découvrir ensemble l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale et des déportations pour ensuite échanger à partir du ressenti de chaque participant.

L

e début de la journée a commencé à la gare. On cherchait les autres acteurs de la rencontre, on a croisé certains regards et une certaine complicité a commencé à naître. On était tous un peu l’étranger de l’autre. En montant dans le train, on a vu qu’un wagon nous était réservé et on a commencé à vraiment former un groupe. Il se constituait d’une trentaine de personnes, jeunes et moins jeunes, avec des disparités évidentes mais un désir d’échange avant tout. Pour commencer la visite, on a formé deux groupes : un qui allait suivre la visite en néerlandais et l’autre en français, avec des personnes prêtes à traduire vers l’anglais ou les langues locales de l’Afghanistan de chaque côté. Deux moments forts ont marqué la visite. Le premier fut lorsque les jeunes de l’UPJB cherchaient parmi les 25 000 visages de déportés s’ils reconnaissaient des membres de leur famille. Parfois l’Histoire se transforme en histoire personnelle. Je me suis dit que les Afghans pourraient avoir à vivre un moment pareil à la fin de la guerre dans leur pays.

Un réel sentiment de solidarité s’est créé. Certains Afghans ont même dû stopper la visite car l’émotion était trop intense. Cela m’a posé question sur les répressions qu’ils ont subies en Afghanistan et qu’ils continuent toujours de subir en Belgique. Je suis restée un bon moment devant ce mur de portraits et j’ai commencé à discuter avec un jeune qui vit dans un centre ouvert depuis un an et demi. Nous en sommes venus à parler de l’importance de la protection des minorités. Les migrants souffrent de la lenteur et de la rigidité de l’administration belge, mais aussi de discriminations, de haine et de rejet de la population.

Certains Afghans ont même dû stopper la visite car l’émotion était trop intense.

Le deuxième moment fort fut lorsqu’on est arrivé en haut du bâtiment. À la sortie sur le toit, la brume était omniprésente. On apercevait juste la caserne où se sont passées les atrocités qu’on nous avait présentées au musée (déportations). C’était juste devant nous, matérialisé par une architecture froide et rectangulaire. Je me suis dit que le passé laissait sa place au présent, et que c’était désormais juste à côté de moi que des gens étaient menacés de déportation, il n’y avait qu’à regarder les visages des Afghans accoudés à la même balustrade que nous. Ensuite, un temps d’expression et de discussion avec les deux groupes réunis a été nécessaire pour nous permettre d’évacuer les émotions accumulées et de les libérer collectivement. « Qu’avez-vous envie de dire ? », a lancé une animatrice. « We want peace », « Equality », « Espoir », « On espère qu’il y aura un jour où la guerre s’arrêtera dans notre pays et qu’on pourra y retourner »,... sont autant d’interventions qui m’ont touchée. Au retour, après avoir vécu cette expérience forte en relations humaines, on a appris que les Afghans avaient été explusés de leur squat, pour la 13e fois depuis septembre. Ils ne savaient pas de quoi demain serait fait et allaient passer leurs prochaines nuits (combien encore?) dans le froid, alors que j’allais retourner « à ma vie normale », quelle injustice !

Thibault Kruyts ©

Maud Peyretou, Stagiaire au SCI

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Alternatives positives

ALTERNATIVES POSITIVES 1

Voyage en ficelle d’Ulenkrug à La Esperanza Les sociétés humaines à travers le globe font face à d’immenses défis: changement climatique, pauvreté, faim, guerres civiles, etc. D’ici, ils paraissent souvent insurmontables. Le monde qu’ils nous donnent à voir ressemble à un immense sac de nœuds… décourageant. Cependant, comme pour n’importe quel sac de nœuds, si on le prend par un bout et que l’on suit un fil, on se rend vite compte qu’il est possible d’avancer. C’est exactement ce qu’a fait un jeune homme qui, n’arrivant pas à donner du sens à son diplôme d’ingénieur dans le monde du travail, décida de partir en quête de réponses là où il pensait pouvoir en trouver.

A

insi commence le « voyage en ficelle », expérience personnelle d’un jeune homme en quête d’alternatives pour nos modèles de société. Mû par sa passion pour les voyages et la prise de conscience des limites de nos modèles de société, il décide d’aller à la rencontre d’alternatives concrètes en Europe d’abord, en Amérique Latine

ensuite. Dans son blog, de rencontre en rencontre, projet après projet il nous propose de suivre avec lui le bout de fil qui se déroule à chaque étape de son voyage. On découvre ainsi la communauté d’Ulenkrug en Allemagne, où « la base du travail est liée à la recherche d’une autonomie alimentaire à partir d’une agriculture écologique », l’ « école en marchant » à Tierradentro en Colombie, qui tente de faire (re)vivre la culture locale (Nasa), le mouvement des paysans sans terre au Brésil… Ou encore le combat de La Esperanza contre l’industrie de la floriculture. Cette alternative-ci m’a séduit, car elle illustre à merveille l’approche systémique de ce voyage. Petite paroisse (division administrative du territoire) équatorienne de 4000 âmes, La Esperanza se forge petit à petit une solide réputation : au niveau local, par son opposition farouche au chef municipal accusé de corruption à tout-va, au niveau provincial par sa participation dans les processus de développement durable, au niveau national et même international pour son combat pour l’agro-écologie. Ce combat, elle le mène contre l‘industrie de la rose. Et de fait, la région est reconnue mondialement pour sa grande production de roses de qualité. Jusqu’ici il y aurait plutôt de quoi se réjouir mais ce serait sans compter le drame social et

écologique qui accompagne cette production industrielle. Souvent illégalement implantées dans des régions où l’accès à l’eau est réglementé, les exploitations ne respectent pas les normes sociales en vigueur dans le pays et n’ont aucun respect pour un environnement déjà pollué par les mines d’or. À La Esperanza tout a commencé par le combat pour l’accès à l’eau et si celui-ci continue encore (notamment en justice), c’est aujourd’hui tout un projet de société alternatif que vit la communauté de La Esperanza. Ce projet s’axe notamment autour de potagers communs dont l’objectif « est que les repas soient le fruit d’un travail collectif de leurs propres bénéficiaires, en incluant les cuisinières, les nutritionnistes, les coordinateurs,… afin de changer la culture alimentaire riz blanc/coca-cola pour retrouver la gastronomie andine » et de la « Junta de agua », la coopérative de la gestion de l’eau de la paroisse. Ainsi au départ de la lutte contre une industrie destructrice tant sur le plan social qu’environnemental naît une nouvelle vision de la société pleine d’alternatives pour une réalité plus respectueuse de la Terre et de ses habitants. Thibaut De Ryck, Stagiaire au SCI

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Alternatives positives

L’initiative GASAP 2 Habiter en ville n’implique pas nécessairement de manger des légumes en boîte et de détourner le regard lorsqu’on rencontre ses voisins. La preuve ? Le GASAP !

L

e GASAP (Groupe d’Achat Solidaire de l’Agriculture Paysanne) est un concept qui regroupe des citoyens d’une même commune à la recherche de produits locaux de saison et de contacts humains. Le tout en soutenant sur le long terme un producteur paysan qui travaille selon des méthodes traditionnelles et respectueuses de l’environnement. Adieu les supermarchés, bonjour le circuit court et la convivialité !

Les GASAP respectent une charte et une philosophie communes. Mais chaque GASAP est unique, en fonction des envies de ses membres. Vous êtes plutôt tenté par des légumes et du fromage ? Des fruits et des œufs ? Des produits laitiers et de la viande ? C’est vous qui modulez votre propre GASAP. Dès le lancement du GASAP, le producteur et les consom’acteurs du GASAP rédigent ensemble un

4

contrat d’engagement solidaire d’une durée d’un an. Ils y spécifient les particularités de leur GASAP. Le producteur peut ainsi compter sur des revenus stables qu’il reçoit avant le début de la saison de production. Ce contrat lie les consom’acteurs et le paysan pour le meilleur et pour le pire. En cas de mauvaise récolte, les risques sont partagés car les membres du GASAP ont déjà acheté une partie de la production. Si les récoltes sont plus nombreuses, elles sont distribuées selon le même principe. Le tout se base sur une relation de confiance. Une vraie aventure humaine au service de l’agriculture paysanne. Notre GASAP « ça gazouille » a vu le jour il y a un an et demi. Un jeudi sur deux, trois ménages du GASAP se donnent rendez-vous à la maison de jeunes De Schakel, à Woluwe, pour préparer les paniers à partir des caisses de fruits et légumes en vrac apportées par notre agriculteur, Jérémy. Ce dernier ne manque pas de nous laisser une petite note avec le contenu des trois types de paniers qu’il propose (petit, moyen, grand). Chaque ménage du GASAP passe alors à sa meilleure convenance durant la tranche horaire

fixée pour la permanence. C’est l’occasion de se retrouver : rien de tel que de se poser dans les fauteuils de la maison de jeunes pour discuter autour d’un verre. Nous avons également organisé un repas chez Jérémy afin de découvrir son potager géant et ses outils de travail non motorisés : deux ânes ! Après quelques mois, notre nouveau GASAP affichait déjà complet. Nous comptons aujourd’hui une vingtaine de ménages. Lorsqu’un membre décide de quitter le GASAP, il convient de lui trouver un remplaçant afin de garantir le même nombre de commandes à notre agriculteur. Jusqu’ici, cela ne nous a pas posé problème, il semble y avoir un réel engouement pour ce mode de consommation. Emballé aussi par cette initiative ? Rendez-vous sur www. gasap.be et inscrivez-vous à un GASAP dans votre coin. Il n’existe pas encore ? Créez-le ! Emilie Rao, volontaire au SCI

Ahazaza, première école laïque

Ahazaza est une école à pédagogie active indépendante, fondée en 2006 et dirigée par Raina Luff. Située en pleine campagne dans la Province du Sud du Rwanda, à environ une cinquantaine de kilomètres de Kigali, Ahazaza est un modèle d’école complètement innovant au Rwanda. La preuve, elle est unique. Suite à un bon timing et à pas mal de chance, j’ai pu rencontrer madame Luff, alors qu’elle était en Belgique pour chercher des donateurs, afin d’en apprendre davantage sur cette école. 10 | Le SCIlophone - n°61

R

aina Luff, après avoir enseigné durant quelques années à l’Université de Butare, se demande si elle ne devrait pas penser à une manière différente et nouvelle de pratiquer l’enseignement au Rwanda : « Les cours dans les écoles primaires du Rwanda sont donnés la plupart du temps de manière ex cathedra, l’enseignant parle et les élèves assimilent ce qu’il dit ». Elle crée donc une école1 à pédagogie active, qui se situe en marge du système traditionnel. Avec une pédagogie active, ou interactive, « l’enseignant introduit la matière et ce sont les élèves qui tentent de la remplir et de trouver des réponses. Avec ce type d’enseignement, les élèves de deuxième primaire d’Ahazaza ont découvert eux-mêmes la règle de la

conjugaison plurielle avec la terminaison en « ent ». Une autre classe de primaire, par ailleurs, a découvert la formule de calcul pour la surface du carré. L’intention de cette pédagogie, en plus d’apprendre aux élèves à mieux et plus réfléchir, à être curieux et à vouloir faire des recherches seuls, est de préparer les citoyens responsables de demain ». D’où le nom « Ahazaza », qui signifie « futur » en Kinyarwanda. Dès la maternelle, les élèves peuvent intégrer l’école. Les classes sont limitées à 25 élèves contre 45 à 50 dans les autres écoles. Les cours sont donnés exclusivement en français et en anglais. Le Kinyarwanda est proscrit jusqu’au deuxième trimestre de la première primaire. De cette façon, les enfants maitrisent


Alternatives positives

La donnerie, consommer autrement Nous avons tous des objets utiles et en bon état que nous n’utilisons plus… Pourquoi ne pas en faire profiter d’autres ?

3

L

e système de la donnerie a été créé pour éviter le gaspillage et donner une deuxième vie aux objets. L’idée est simple : il s’agit de mettre en contact les personnes qui ont des objets à donner et les personnes qui recherchent des objets. Généralement, les dons et les demandes se font par mail. Une

fois qu’une offre et une demande se rencontrent, le donneur n’a plus qu’à accueillir le demandeur, qui vient chercher son bien.

Comme les membres d’une donnerie se réunissent sur base géographique, les distances à parcourir ne sont jamais très longues. Dans d’autres cas, les donneries sont physiques. Il s’agit alors de sortes de brocantes gratuites. Enfin, il existe également des prêteries (pour le prêt d’objet) et des serviceries (pour les services). La donnerie est une initiative qui contribue à sortir de la logique de surconsommation et à tisser les bases d’une société plus durable et plus conviviale. Non seulement elle est l’occasion de faire circuler les objets plutôt que de les jeter, mais elle permet aussi de faire des rencontres agréables.

Sur le site du Réseau des Consommateurs Responsables (http://www.asblrcr.be), vous pouvez obtenir des informations sur les donneries proches La donnerie est une de chez vous, mais également initiative qui contribue sur les GAC, SEL, RES, fripeà sortir de la logique ries, potagers collectifs… Un de surconsommation et étrange jargon à découvrir à tisser les bases d’une sans modération.

société plus durable et plus conviviale.

” et à pédagogie active au Rwanda bien les deux langues de l’enseignement du Rwanda. À chaque professeur sa langue et chaque matière est maitrisée dans les deux langues. Les professeurs suivent le même parcours que les autres professeurs, mais une fois arrivés à Ahazaza, ils reçoivent d’autres formations pour maitriser la pédagogie active. Pour ce faire, ils vont en Belgique pour suivre une formation dans l’école Decroly, à Bruxelles, réputée pour pratiquer ce type d’enseignement. Depuis sa création, Ahazaza vit et grandit grâce aux dons et aux minervaux payés par les parents d’élèves qui ont quelques moyens. Un quart des enfants est scolarisé entièrement gratuitement grâce à un système de bourse. En effet, pour couvrir les frais d’une année entière d’un

seul enfant à Ahazaza, il faut compter 240€. Jusqu’à présent Ahazaza a vécu grâce à des dons, mais l’aide se tarissant, l’équipe organisatrice a réfléchi à de nouvelles sources de revenus et a créé un système d’autofinancement de l’école : « Une ferme agricole attachée à l’école permet de nourrir l’école et les agriculteurs travaillant sur ses terres. Cette ferme est aussi un lieu d’apprentissage de l’agriculture biologique et organique pour les enfants et les fermiers. Il y a aussi une salle polyvalente attachée à l’école, elle permet d’organiser des conférences, des projections, etc. L’utilisation de ces lieux va permettre de générer quelques revenus. »

Anaële Hermans, permanente au SCI

Assurer un enseignement de qualité au Rwanda tout en respectant le programme officiel, fondé sur l’humanisme, en préservant la mixité sociale, ethnique et religieuse et malgré la pénurie de professeurs, est ce que cette école s’est donné pour mission de réaliser. Les résultats sont très positifs, la qualité de la formation est reconnue, au point que le ministre de l’éducation (Mathias Harebamungu), a autorisé l’ouverture d’une école secondaire. Charlotte Jochaud du Plessix, stagiaire au SCI (1) http://www.ahazaza.org/

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Témoignage

Co-coordination mixte d’une rencontre pédagogique Cet été, durant trois semaines, Nestor, un enseignant togolais, et moi avons coordonné ensemble un

chantier

pédagogique

à

Kpalimé au Togo. Le groupe était constitué de onze participants, dont cinq Belges et six Togolais. Comment

allions-nous

former

un groupe uni tout en valorisant nos différences ?

D

urant trois semaines, nous avons vécu dans une maison d’un quartier calme, où le décor verdoyant se mélangeait avec les chants des oiseaux. Nous avions de l’électricité et des prises, mais pas d’eau courante. Au début, nous devions puiser l’eau dans le puits d’un voisin. Mais quelques jours plus tard, l’eau de notre puits était utilisable. Les routes, elles, étaient dans un assez mauvais état et n’étaient pas éclairées. En arrivant sur les lieux du projet, j’avais quelques craintes. D’abord, les participants étaient tous très différents et avaient des cultures et éducations différentes: comment vont-ils s’entendre ? Que faire pour que tout se passe pour un mieux ? Que faire pour apprendre à mieux les connaitre ? Que faire pour détecter vite les problèmes ? Comment y remédier ?

Ensuite, les lieux m’inquiétaient un peu, surtout à cause de l’état des routes: comment organiser le ravitaillement en nourriture ? Comment porter les bagagesi? Comment faire si on doit se déplacer le soir ? Comment puiser de l’eau propre ? Afin d’atténuer ces craintes, Nestor et moi nous sommes rencontrés plusieurs fois avant le démarrage du chantier. Nous avons défini un programme pour les trois semaines, qui serait à adapter en fonction des objectifs, des remarques et du rythme du groupe. Nous avons également organisé des groupes de corvées avec un horaire bien précis. En fonction du jour de la semaine, ils se partageaient quatre tâches : cuisine, vaisselle, ménage et eau. Tout cela nous permettait d’assurer le bon fonctionnement du groupe, de déléguer des tâches aux volontaires et, par conséquent, de les responsabiliser au bon déroulement du chantier. Pour démarrer le chantier, nous avons expliqué le thème (l’interculturalité) et l’objectif général de ces trois semaines: créer des outils pédagogiques permettant de sensibiliser différents publics aux cultures européenne et africaine. Afin de favoriser une dynamique de groupe positive nous avons écouté les craintes et les attentes des participants et avons réalisé une charte des règles de vie propres au groupe. Pour favoriser la bonne entente et la convivialité, Nestor et moi avons prévu quelques activités invitant chacun à s’exprimer sur sa personnalité, ses hobbies, etc.

Sara De Oliveira ©

Nous souhaitions partir d’éléments concrets pour réaliser les outils

pédagogiques. Ainsi, nous avons proposé aux volontaires d’exprimer les différents stéréotypes connus sur les Africains et sur les Européens. À notre grand étonnement, les Togolais n’ont exprimé qu’un seul préjugé sur les Européens : ce sont comme des demi-dieux sur Terre ! Suite à cela, par petits groupes, nous sommes partis sur le terrain (au marché, dans les boutiques, sur la route…) à la rencontre d’autres personnes pour voir ce qu’elles pouvaient dire sur ces deux cultures. Lors de l’échange sur les informations recueillies nous avons constaté que les mêmes préjugés revenaient. Toutefois, les personnes qui connaissent mieux l’autre culture (par exemple, les Africains qui ont déjà voyagé en Europe) portent un regard différent sur cette culture. À partir de ces témoignages nous avons réalisé quatre outils pédagogiques afin de sensibiliser différents publics aux cultures africaine et européenne: « Masso Masso », un jeu de l’oie ; le sketch: « Je dois partir en Europe » ; l’histoire à conter : « Le destin de deux amis » et « Le jugement », qui est une mise en scène. L’objectif du chantier a donc été atteint ! Tous les vendredis, nous proposions aux volontaires une évaluation de la semaine où chacun s’exprimait sur trois aspects : la nourriture, l’organisation du chantier et les activités. Suite à ces évaluations, Nestor et moi avons revu et adapté le programme de la semaine suivante, créé un menu des repas, etc. Des activités récréatives ont également été organisées : du sport, des excursions, la visite d’autres chantiers, la création de batiks et des ateliers de danses africaines.

Cet échange avait notamment pour but de créer des outils pédagogiques d’éducation au développement. Ici, Masso Masso, un jeu de l’Oie sur les inégalités Nord-Sud

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Témoignage Cette expérience m’a beaucoup apporté. Le plus difficile, pour moi, dans la coordination d’un chantier, c’est de gérer une double casquette: j’étais à la fois participante et coordinatrice. Il fallait donc gérer la dynamique de groupe, proposer des activités, être à l’écoute des participants… bref, avoir toutes les qualités d’un coordinateur; mais aussi devenir participant pour réaliser les différentes corvées, profiter des différentes activités, etc. Ce que j’ai appris sur moi-même c’est que je savais très bien distinguer mes comportements d’animateur et de volontaire même si je n’ai pas toujours réussi à le montrer aux autres. C’est quelque chose que je dois continuer à travailler. Durant ces trois semaines de chantier, j’étais soutenue par Nestor, mon binôme. La co-animation a aussi été un des aspects qui m’ont semblé assez difficiles. En effet, ceci est un jeu de confiance : laisser l’autre gérer le groupe et n’intervenir qu’au bon moment. C’est quelque chose de très difficile et de très délicat. Il faut veiller à ne pas l’interrompre lorsqu’il s’exprime et à ne pas le contredire devant les participants. Il faut être très ouvert et beaucoup discuter avec le co-animateur pour que les deux se comprennent et se mettent d’accord sur le sens des mots. Je pense que c’est ainsi que nous avons réussi à nous faire confiance, à nous compléter et à atteindre l’objectif du projet. De plus, la co-animation mixte (homme et

femme mais aussi Togolais et Belge) m’a semblé être un réel atout qui a favorisé le bon déroulement du chantier. Ce chantier m’a également permis de mieux comprendre mon caractère. Lorsque j’entreprends quelque chose, j’aime le faire par moi-même, seule, du début à la fin. Parfois cela peut être agaçant pour les participants car je me sens dépassée par la quantité de choses à préparer et à réaliser. Il est impératif que j’apprenne à faire confiance au groupe, à lui confier différentes tâches afin de me décharger et de me concentrer davantage sur la relation avec les participants. Pour terminer, je me sens satisfaite de ce chantier ! Nos objectifs ont été atteints et j’ai beaucoup appris sur moi et sur la coordination d’un chantier. Je n’hésiterai pas à coordonner un nouveau chantier… en Belgique, peut-être ! Sara De Oliveira, Membre du groupe Liège du SCI

(1) À consulter, le blog du chantier: chantier-pedagogique.blogspot.be

Sara De Oliveira ©

Partager ses pratiques pédagogiques et les enrichir par la découverte d’une autre culture fut la motivation première des participants à l’échange.

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KWENDA-VUTUKA Aller – Revenir Je m’appelle Tshiana Maureen BONGONGU, je suis assistante sociale et étudiante en Gestion d’Entreprise d’Economie Sociale, je suis Congolaise, j’ai 25 ans et je réside en Belgique. Interpellée par les inégalités entre le Sud et le Nord, j’ai voulu participer à un projet de volontariat afin d’élargir mes connaissances culturelles ainsi que de découvrir d’autres manières de vivre.

Pona nini na poni Sénégal ?

Na Komi

Pourquoi j’ai choisi le Sénégal ?

Je suis arrivée

u départ, je voulais aller dans mon pays mais ne voyant pas de projet pour la RDC (République Démocratique du Congo), j’ai décidé de partir en chantier au Sénégal dans le cadre du projet des « Ententes ». Je me suis dit que c’était le meilleur moyen de découvrir d’autres cultures africaines. Certes, nous avons beau être du même continent, les mentalités et les cultures sont différentes d’un pays à l’autre (voire même d’une région à l’autre).

Le 1er juillet 2013, me voilà dans l’avion en direction de Dakar. Je vais passer 6 heures de vol en compagnie d’une Anglaise qui part en Sierra Léone. Durant notre trajet, nous avons eu d’intéressants sujets de conversation concernant les relations Nord-Sud mais également SudSud. A mon arrivée à Dakar, je sens cette chaleur et cette ambiance qui m’est si familière. Comme je l’avais deviné, j’ai directement été abordée en wolof à mon arrivée !!! A ma sortie de l’aéroport: échangeurs, « cabines téléphoniques », taximen ou autres sont venus vers moi. Cela m’a vraiment fait penser au Congo. Parmi cette foule, j’ai pu reconnaître mon accueillant (Saliou) et l’autre bénévole (Marianna).

A

Sénégal ezalaka ndenge nini ? C’est comment le Sénégal ? Avant mon départ de Bruxelles, j’avais la vision d’un peuple sénégalais travailleur, accueillant et dynamique. Je n’avais pas de crainte précise mais la plus présente était d’ignorer où j’allais exactement et ce que j’allais rencontrer.

Etant de nature fort sociable, je n’ai pas eu du mal à me familiariser avec mon entourage. J’ai profité de mon séjour à

Dakar pour visiter l’Ouest Foire, qui est le quartier dans lequel on se trouvait en attendant le départ pour le chantier. Près de notre hébergement, il y avait la plage. J’ai été étonnée par le nombre de jeunes garçons qui s’entrainaient pour devenir lutteur. La lutte est un sport vraiment pratiqué au Sénégal. C’est un peu comme du catch.

Chantier Yamba ngai ! A moi le chantier ! Le 3 juillet, nous voilà partis pour le chantier. La route est trop longue ! Nous y passons au moins 3 heures en voiture. Une réalité douloureuse m’a soudainement attristée : « les déchets dans la ruei» et « l’exploitation anarchique du sel ». Ces deux phénomènes conduisent à un affaiblissement de la fertilité de la terre. Pour cultiver à nouveau sur ces terres, pour qu’une agriculture puisse être fructueuse, il faudra attendre au minimum 3 ans. Les questions qui m’interpellèrent étaient : Que font les autorités ? Et le peuple lui-même, pourquoi ferme-t-il les yeux ? Que faire ? Arrivée à la gare de Kaolak. Elle m’a fait penser à la « gare centrale » au Congo. Nous avons rencontré nos tuteurs respectifs : Mama Ndayi, Mama Fatou et Papa Lamine. Tandis que j’allais à Latmingue pour mon chantier, l’autre bénévole, Marianna, allait à Keur Taibe. Arrivée au sein de ma famille, je découvre des personnes souriantes et aimables. Je suis juste contente d’être là pour vivre une grande expérience.

Tshiana Maureen Bongongu ©

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Tshiana Maureen Bongongu ©

Témoignage


Témoignage Musala na yo na LATMINGUE ango ezalaki nini ? Quel travail faisais-tu à LATMINGUE ? Le programme de mes journées se déroulait de la manière suivante : -i6h : départ pour les champs, c’est la saison des semailles. Avec le frère et les neveux de ma tutrice, nous allons semer le mil, le maïs et l’arachide. Tout cela grâce à un cheval/âne et une sorte de chariot (fabrique locale). -i12h : retour vers la maison et bain. -i14h : chercher l’eau au puits. -i17h : préparation du repas ou traite des vaches. Je n’avais jamais trait une vache. Même si la bête me faisait peur (à cause des cornes), j’ai pu apprendre la technique adéquate et j’ai pu le faire. -i19h : dîner. Un repas peu varié par manque de moyens mais tellement succulent. Durant les week-ends, Marianna et moi avions tendance à nous voir pour nous raconter notre semaine. On allait également au bord d’une plage et l’on passait notre temps à échanger avec nos tuteurs sur la création de l’ONG « Les ententes », les défis relevés et à relever, nos défauts, nos qualités, etc.

Eloko é kamuisi yo ? Quelque chose t’a choquée ? L’élément le plus choquant pour moi était « la cohabitation des coépouses ». La plupart des gens savent que la polygamie fait partie de la culture sénégalaise. Cet aspect de la culture ne m’a pas dérangée. Cependant, voir 3 ou 4 femmes vivre dans la même maison m’a choquée car en RDC, les femmes d’un même époux ne peuvent jamais habiter ensemble afin de ne pas créer de problèmes. Le fait qu’elles vivent ensemble et l’acceptent me semblait irréel.

Bye oooooo ! Bye oooooo ! Le 26 septembre, le chantier est terminé. Nous devons rentrer à Dakar pour prendre notre vol. Ils vont tous me manquer. Pour conclure cet article, je dirais que je me sens beaucoup plus impliquée dans la recherche d’une équité entre le Nord et

Tshiana Maureen Bongongu ©

le Sud. J’ai rencontré des personnes vraiment généreuses, simples, avec le sens de l’hospitalité. Là-bas, pas de course à l’argent, à la consommation, alors on se rabat sur les valeurs humaines telles que l’amitié et la famille qui prennent vraiment tout leur sens. De retour en Belgique, voici deux mois environ, j’ai pris du recul par rapport à la vie et appris à relativiser. J’envisage même de changer mon orientation professionnelle puisque maintenant je recherche une activité dans le domaine de l’humanitaire. Le projet a été une expérience irremplaçable, bénéfique et aujourd’hui je suis prête à repartir pour une nouvelle expérience. J’ai également pu me rendre compte qu’à partir de peu, on peut changer le monde et que l’apprentissage ou l’échange mutuel de pratiques entre Nord et Sud pourraient rendre le monde meilleur. Il suffit d’avoir une volonté de fer et du courage. Je voudrais remercier les équipes des « Ententes » du Sénégal pour leur disponibilité, leur efficacité, leur aide, et leur professionnalisme.

Tshiana Maureen Bongongu ©

Tshiana Maureen BONGONGU, Volontaire au SCI Tshiana Maureen Bongongu ©

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Témoignage

« Gringas » perdues dans une réserve naturelle au Pérou Mes études en psychologie clinique terminées et ne sachant trop que faire, je me suis décidée à partir plusieurs mois pour un volontariat. Restait à choisir la destination : soit l’Afrique soit l’Amérique Latine. Et le projet : un projet social en lien avec mes études. Hasard de la vie, je me suis retrouvée un mois dans une réserve naturelle perdue dans le nord du Pérou.

De Lima à Jaen: que de chemin parcouru !

M

on voyage a débuté le 2 février, arrivée à Lima à 6h du matin après 12 heures de vol en compagnie de mon amie Carole. Nous nous sommes rencontrées au SCI lors d’un week-end de formation en novembre. Nous avions décidé de voyager ensemble jusqu’à Lima avant de nous séparer pour rejoindre nos projets respectifs. Cependant, suite à un problème sur mon projet à Lima, je quitte la capitale et rejoins Carole à Jaén, en 18 heures de bus : le Pérou, c’est 45 fois la superficie de la Belgique ! Après avoir longé la côte aride du Pacifique et traversé les montagnes, j’arrive toute assoupie à la réserve naturelle de Jaen, dans la province de Cajamarca. Je suis accueillie à bras ouverts par Luciano, le propriétaire et coordinateur de la réserve « Gotas de Agua », « goutte d’eaui» en espagnol : un nom qui convient bien à cette région au climat tropical. Luciano est très chaleureux, accueillant et heureux de notre présence. Cela fait 20 ans que, accompagné de sa mère, il tente de protéger à tout prix ce territoire à la faune et à la flore uniques. Il a vendu tout ce qu’il possédait et acheté plusieurs hectares de terrain pour éviter que des promoteurs ne s’approprient les lieux et ne les dénaturent.

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Considéré comme un fou par certains, Luciano est un ornithologue passionné : il a réintroduit de nombreuses espèces d’oiseaux endémiques disparues de la région. De plus, il promeut l’écotourisme et sensibilise les populations « natives » à l’importance de l’eau et à la préservation de leur environnement. Il organise également de nombreuses conférences dans des écoles et accueille des volontaires péruviens. Il y dit : « L’oxygène qu’émet mes plantes n’appartient à personne et n’est destiné à personne en particulier. C’est pour tout le monde, c’est la propriété de tous les hommes ». Et pour conclure : « Pense globalement et agit localement ! ». Mais concrètement, que faire dans une réserve naturelle ? Carole, deux volontaires péruviens et moi-même avons construit des nichoirs, planté des arbres et arrosé des plantes ainsi qu’aménagé des chemins. Nous avons récolté du cacao et fait du chocolat. Jaén est une région productrice de cacao et de café. Malheureusement pour moi qui suis une grande amatrice de café, les Péruviens n’en boivent pas beaucoup.

Professeur de langue Tous quatre désireux de visiter la région et de partager notre expérience en tant que volontaires, nous nous rendons à Namballe, petit village frontalier avec l’Equateur. Nous y restons cinq jours pour enseigner le français et l’anglais dans une école primaire et secondaire. Là-bas, le temps s’arrête un peu. Nous vivons au

rythme de la rivière qui borde la localité. Nous avons la chance de partager des moments privilégiés avec une famille : nous récoltons du café à l’ancienne, en respectant tout le processus de torréfaction pour pouvoir en boire une tasse à notre retour. Ce travail manuel est dur pour moi et je me rends compte du quotidien difficile de ces agriculteurs. Pour les Péruviens, nous sommes des «igringas ». Je le prenais mal au début car pour moi cela signifiait « américainei». Mais tous les étrangers sont logés à la même enseigne et je m’y suis habituée. Maintenant, ce petit surnom me manque, tout comme ces personnes accueillantes et généreuses. Elles n’ont pas grand-chose, mais insistent pour nous inviter à manger des « anticucho »: du cœur de bœuf grillé. Nous avons eu raison d’accepter : d’abord je n’ai jamais rien mangé d’aussi bon, ensuite il ne faut rien refuser à un Péruvien, il le prendrait très mal ! Je garde un souvenir très ému de ces quelques jours à Namballe: les efforts pour jongler avec l’anglais, le français et l’espagnol, mais surtout l’affection des enfants et de la famille d’accueil.

Une société de consommation là où on s’y attend le moins La perspective du retour à Jaén ne m’enchantait qu’à moitié. Si j’étais heureuse de retrouver nos amis et de revenir à la réserve, je n’avais pas oublié que Jaén était une ville très bruyante et que l’appel à la consommation y était très fort. Après de nombreuses heures de trajet en bus


Témoignage dans la poussière, la chaleur et l’inconfort, nous n’avions qu’une envie: rentrer dans une banque et retirer de l’argent pour pouvoir le dépenser. Jusqu’à ce moment, je ne me rendais pas compte à quel point nous dépendions de l’argent et combien le besoin de consommation exerçait une véritable dépendance sur nos vies. Nous vivons dans une société où le matérialisme et le confort prédominent sur les choses simples de la vie. En ville, nous avons besoin d’argent quasiment à tout moment. En forêt, c’est le contraire, rien ne se monnaie. Le séjour à Gotas de Agua m’a permis de prendre du recul par rapport à la vie en ville et de profiter de l’essentiel.

Alba Cuesta Ortigosa ©

Luciano m’a donné plusieurs jours pour me sentir bien dans la réserve, pour que je profite du lieu et que je prenne mon temps. Pour moi qui suis une boulimique du travail et qui ne reste jamais en place, c’était un sacré challenge. Pourtant, ce fut un jeu d’enfant de m’adapter à ce petit paradis : déjeuner avec des fruits frais en écoutant les oiseaux, respirer l’air pur… Seule ombre au tableau : le manque d’électricité et d’eau courante. Nous avions des douches et des toilettes mais, pour avoir de l’eau, nous devions ouvrir des vannes situées dans les bois. Pas facile de nuit ! Mais nécessaire ! L’installation sert à arroser les arbres et éviter que la forêt ne sèche trop.

Ce chantier m’a aidée à relativiser les choses. Qu’est-ce que le confort ? Avoir de l’eau ? Qu’est-ce que le temps ? Il y a une expression péruvienne que je me répète tous les jours en attendant le busi: « Si tu ne sais pas attendre, tu perds ton tempsi». Ma philosophie de vie aujourd’hui c’est « chaque chose en son temps et pas de stress ». Les Péruviens travaillent beaucoup mais ne sont pas pressés. Ils chantent tout le temps. La musique a une place importante dans leur vie. Où que tu ailles, la radio ou la télé est allumée. La « cumbia » résonne dans les bus, les restaurants et même sur les téléphones portables. Nous écoutions tous les soirs de la musique à la réserve. Moi qui adore la musique en tout genre, j’ai été servie ! J’appréciais particulièrement les ballades et les chansons romantiques. Les Péruviens expliquent que la musique fait partie d’eux. Et ils savent tous très bien danser !

dant tout notre séjour, me trotte encore dans la tête. Elle résume assez bien les adieux ou plutôt les « au-revoir » avec ma « seconde » famille. Je sais que je les reverrai. Soit en Belgique soit au Pérou. Dans un an ou plus. Car nous nous sommes fait une promesse avec Luciano : nous revoir peu importe où et quand. De retour à Bruxelles, je médite sur mon aventure : « Se décentrer, prendre du recul… est irremplaçable. Ce voyage fut un détour me révélant des réalités inaperçues et insoupçonnées en moi-même. La rencontre des autres est aussi un voyage à l’intérieur de nous ». Alba Cuesta Ortigosa, Membre des groupes Nord-Sud et Abya Yala du SCI

“Lejos de ti voy a morir” Le chantier s’est terminé en beauté. Nous avons passé une journée à Gocta, l’une des cascades les plus hautes du monde. C’est dans ce lieu magnifique que nous avons passé ensemble les derniers instants, sans nous préoccuper du lendemain et de notre retour à la « vraie » vie. « Loin de toi je vais mourir », cette chanson, qui nous a accompagnés pen-

Jusqu’à ce moment, je ne me rendais pas compte combien le besoin de consommation exerçait une véritable dépendance sur nos vies.

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Témoignage

Des livres et des loups Si vous vous perdez un jour dans les montagnes rocheuses du

Colorado, à

une

heure

de route de la première ville, peut-être tomberez-vous sur un lieu étrange, peuplé de loups et

d’humains

sauvages. Un

conseil: ne vous arrêtez pas, vous pourriez ne jamais en revenir.

U

moi, dans la réalité d’un quotidien qui allie stress et fatigue. Même si je mène une vie confortable, à la fois animée et paisible, les études, le sport et les scouts ne me suffisent pas toujours. Comme ces grands chiens nordiques gardés en appartement et affalés sur un coussin, comme Buck, le chien du récit de Jack London, j’ai au fond de moi un besoin de nature et de silence, d’animaux et de solitude. Telle une bête tapie qui attend son heure, cet instinct rejaillit parfois, particulièrement au début du printemps. Plus qu’une envie, cela devient un appel, l’« appel de la forêt ». J’ai décidé d’y répondre.

impose une existence en quasi autarcie: les panneaux solaires, la pompe à eau, les deux serres et le potager assurent à l’endroit une autonomie non négligeable. Loin des villes et de leurs vies polluées, je respire à pleins poumons cet air gonflé de nature et de simplicité. Nous vivons «rinto the wild », comme dans le livre du même nom qui retrace l’histoire vraie d’un jeune homme brillant, Christopher Mc Candless, qui a tout quitté pour se retrouver en pleine nature dans les profondeurs de l’Alaska. Cette vie simple, loin d’être monotone, est en réalité trépidante, surtout lors des moments de détente et d’excursions : nuits à la belle étoile, baignades dans les cascades et rivières des canyons, escalades des rochers, couchers de soleil, campement en plein désert, tours en quad, randonnée nocturne… Grisée par un sentiment de liberté et une insouciance retrouvée, je redécouvre le plaisir, non plus de consommer un produit, mais de créer l’instant.

tagnes. Je découvre au refuge un mode de vie à la dure, à plus de 3000 mètres d’altitude : nuit sous tente par tous les temps, journées de travail sous un soleil de plomb et possibilité de se doucher une fois par semaine. L’isolement du site nous

ligence et la complexité de ses relations sociales. En tendant la main vers lui, c’est un rêve que je touche du doigt : celui de communiquer avec une meute de loups sur une terre d’Indiens, avec pour seuls voisins quelques vaches, chevaux, ron-

Miwa Tajima ©

n hurlement rompt le silence matinal, bientôt repris en chœur par « Into the Wild », J. Krakauer une trentaine de voix qui s’entremêlent et rivalisent avec le glapissement C’est le jour J. Christophe Colomb disait: des coyotes sauvages. Les rayons du soleil « l’Homme ne va jamais aussi loin que lèchent timidement les parois des tentes lorsqu’il ne sait pas où il va ». Etrange et des tipis, luttant contre la fraicheur sentiment que de quitter seule Bruxelles de la nuit. Dans ce décor aride et tran- pour rejoindre des terres inconnues avec quille, le rêve débute au réveil. Ce rêve se déroule « Danse avec les à Mission: Wolf Sanctuary, loups », M. Blake un refuge pour loups reculé du Colorado, qui ne vit que Fascinée, je regarde grâce aux dons et à l’aide l’immense bête noire qui de volontaires. C’est dans s’avance vers moi et m’obcet endroit hors du commun serve de ses yeux orange et que j’ai participé à un perçants. Je lui présente projet axé sur l’environnemon visage en montrant les ment et la construction, une dents, mon regard plongé expérience non seulement dans le sien, attendant inoubliable mais également qu’il vienne me lécher les source de questionnements babines en guise de salutaintéressants à partager. tion. Le loup. Tant d’enfants Pourquoi me suis-je retroutremblent à l’évocation vée dans ce centre pour de cet animal. Captivant, Entre ciel et terre. Dans le désert du parc Great Sand Dunes loups de l’Ouest américain, puissant, d’une carrure comment ai-je vécu ce projet de trois se- la seule certitude que quelqu’un vous impressionnante, le Grand Loup n’en est maines et pourquoi suis-je revenue avec attend quelque part. L’arrivée en avion à pourtant pas Méchant et certainement « une autre façon de voir le monde » ? Il Denver, Colorado, puis celle en car dans pas, comme beaucoup le pensent, agresfaudrait des livres pour le raconter. Mais la petite ville de Walsenburg ne consti- sif. Père de tous les chiens, cet animal la réponse se trouve déjà dans certains tuent que des étapes, ultimes moments mystique semble habité par une sagesse d’entre eux… de confort avant l’isolement des mon- ancestrale et impressionne par son intel-

« L’appel de la forêt », J. London A Bruxelles, le matin, personne ne parle dans le métro. Les gens regardent dans le vide, les yeux vitreux. Ils sont pris, comme

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Témoignage geurs, coyotes, rapaces et ours sauvages. Ce tableau digne du roman de Michael Blake dévoile en coulisses un autre aspect de notre travail à Mission Wolf : les loups et chiens-loups du refuge, bien que nés en captivité, restent des bêtes sauvages qu’il faut nourrir de viande fraiche. C’est ainsi que dès que l’occasion se présente, nous enfilons nos gants et aiguisons nos couteaux pour tailler en morceaux les élans renversés sur la route ou les chevaux morts que nous amènent gracieusement les propriétaires de la région. Loin de me dégoûter, découper un cœur ou un foie encore chaud offre un accès grandeur nature à une meilleure compréhension de l’anatomie animale et engendre par ailleurs une réelle réflexion sur la place de l’homme dans la chaine alimentaire. Ce travail au terme duquel nous finissons épuisés et couverts de sang m’apparait en effet incroyablement plus juste et naturel que l’achat dans un supermarché de carrés de viande aseptisés et produits en chaine.

« Ensemble c’est tout », A. Gavalda Nous étions prévenus avant de partir: pour rejoindre l’équipe de Mission: Wolf, il faut supporter les humains avant même d’aimer les loups, les premiers causant bien plus de problèmes que les seconds. Or, malgré le manque de confort pourtant propice aux tensions, les trois semaines de projet se déroulent sans le moindre conflit. La paix qui règne dans

ce lieu hors du commun m’impressionne et je découvre ici un autre modèle de fonctionnement, basé sur le partage volontaire des tâches, la confiance mutuelle et la communication. Nous dinons ensemble tous les soirs tandis que les petits déjeuners et diners se prennent à la convenance de chacun. C’est ainsi que la cuisine s’anime chaque matin dans une ambiance détendue et pour le moins multiculturelle : mon café et ma tartine de beurre de cacahuète – à défaut de pâte à tartiner – rivalisent avec l’omelette au bacon des Américains tandis que les Japonais avalent leur soupe à coups de baguettes chinoises. Ce respect de l’autre et cette cohésion entre nos huit nationalités furent une composante essentielle – et inattendue – du projet. De retour à Bruxelles, j’en suis convaincue : « Ensemble, c’est tout » ou, pour reprendre la conclusion du livre « Into the wild » : « happiness is only real when shared ».

Epilogue Lundi 16 septembre 2013. Retour brutal à la réalité : coincée parmi 500 étudiants dans un auditoire sans fenêtre, je me prends à rêver de ces territoires sauvages que je viens à peine de quitter. Après un mois hors du temps, ce n’est plus l’aventurière mais l’étudiante en droit qui reprend sa route. Pourtant, une question me taraude l’esprit. Si je reste convaincue par le choix de mes études, je prends toutefois conscience d’une réalité : dans

moins de deux ans, j’entrerai dans la vie active, ou plutôt hyperactive, d’une jeune juriste travaillant du matin au soir dans un bureau encombré de dossiers. Mon côté intellectuel sera alors pleinement comblé. Mais comment concilier cette vie professionnelle avec mon besoin de nature et de grand air ? Je sais maintenant qu’il existe « une autre façon de voir le monde », et donc une autre façon de le créer. Devant cette page blanche qu’il reste à écrire, ce sera à moi de poser des choix, en espérant ne pas devoir trancher entre la raison et l’instinct… Entre les livres et les loups. Mélanie Joseph, Volontaire au SCI

A voir, à lire, à écouter Pour plus d’infos sur le refuge Mission: Wolf, ses loups et ses projets de développement durable, vous pouvez consulter le site Internet www.missionwolf.org ou surfer sur la page Facebook « Mission: Wolf ». Côté musique, le groupe Great Lake Swimmers devrait vous faire voyager vers des contrées sauvages, en particulier avec leur titre « Your Rocky Spine ». Tous les livres cités dans l’article ont été brillamment adaptés en films.

Francine Aarts ©

Mission Wolf permet une reconnexion de l’homme à la nature en offrant un face-àface avec ses « ambassador wolves ».

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Formation pour animateurs en éducation au développement

Diminuer les résistances au changement

Fabrice Lesceu ©

Un animateur lance la réflexion après avoir dynamisé un groupe avec un outil percutant. La mayonnaise retombe, les participants ne voient pas l’intérêt d’aborder les pistes de changement:

- Ca sert à rien de faire un truc seul dans son coin.

- Le système est comme ça, on ne peut pas lutter contre.

- Je sais que ce serait bien d’agir, mais je ne suis pas prêt.

Fabrice Lesceu ©

L’animateur doit-il accompagner ou accélérer le changement ? Abaisser les freins, diminuer les résistances ? Et comment faire ?

Fabrice Lesceu ©

Lors de cette formation nous allons prendre le temps de comprendre les mécanismes de résistance au changement et identifier des leviers pour les dépasser. Nous reviendrons sur nos histoires d’émancipation. Nous ferons des allersretours avec notre terrain (les animations et les formations) et réfléchirons à la construction de débriefings/débats qui s’axeraient davantage sur les alternatives, les pistes d’action, au-delà de la dénonciation et de la compréhension des mécanismes de dominations Nord-Sud.

•Formateur: Monsieur Roland HELLA, formateur d’adultes, intervenant-dynamicien de groupes (C.D.G.A.I). •Méthodologie: Elle sera essentiellement active et participative. Les participants seront mis dans des situations simulant des expériences de vie en groupe. Ils seront aussi invités à partager leurs expériences personnelles. Le formateur favorisera la réflexion critique et la remise en question personnelle. Il proposera également des éclairages théoriques, à mettre en lien avec les expériences de chacun et les exercices réalisés. •Public: Animateurs et membres des groupes d’action du SCI-projets internationaux. Etudiants, éducateurs, enseignants, qui veulent mobiliser leurs publics. Nombre de places: 16

Plus d’infos et inscription

•Dates et lieu: Du vendredi 7 février 19h au dimanche 9 février 17h à Braine-l’Alleud (w-e résidentiel).

Contactez Nancy Darding

•Prix: Gratuit pour les membres actifs des groupes d’action, 35 € pour les membres du SCI, 50 € pour les autres.

nancy@scibelgium.be ou au 02/649 07 38

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