Le SCIlophone n° 90

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Le trimestriel du

Projets Internationaux asbl

LE SCILOPHONE N° 90

Bureau de dépôt : 1050 Bruxelles, 5 Agrément : P006706

JANVIER / FÉVRIER / MARS 2021

DOSSIER

L’homme est un loup pour l’animal

L’A NTISPÉCISME DÉCRYPTÉ TÉMOIGNAGES Indonésie et Etats-Unis : le volontariat du Nord au Sud LE SCI EN ACTION L’action de fin d’année des Collectifs du SCI ETRE VOLONTAIRE PRÈS DE CHEZ SOI

© Geoffroy Dussart et Jean-François Vallée

Nos différents espaces de volontariat en Belgique

Une autre façon de lire le monde


04

DOSSIER

Le SCI - Projets internationaux asbl est reconnu comme :

L'A NTISPÉCISME DECRYPTÉ 04

Introduction Mais d’où vient

• ONG d’éducation au développement

l’antispécisme ?

Repenser la place de l’humain

L’humain, un animal comme un autre

THAÏLANDE / Un regard Sud sur l’antispécisme Comprendre le spécisme ordinaire

par la Direction générale de la coopération au développement (DGD) • Organisation de Jeunesse

05

par la Fédération Wallonie-Bruxelles

07 SCI-PROJETS INTERNATIONAUX

10

Bruxelles : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles T 02 / 649.07.38

13

Liège : Rue du Beau-Mur, 50 • 4030 Liège T 04 / 223.39.80

15

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et recevez votre trimestriel :

Le SCI en action

COLLECTIFS DU SCI / Une carte postale contre le foie gras

21

Compte Triodos BE09 5230 8029 4857

19

Communication : cotisation annuelle

WWW.SCIBELGIUM.BE

Témoignages

INDONÉSIE / Découverte d’une société matriarcale 21

ETATS-UNIS / Une expérience forte

dans la Lukas Community

INDONÉSIE / Défendre la mangrove

27

à Pekalongan

22 24

La bibliothèque du SCI

Ils·elles ont participé à ce numéro ! Le SCIlophone, trimestriel du SCIProjets internationaux, est avant tout le magazine des volontaires du SCI !

Zoé Albertuccio, Alex Béchetoille, Fabrice Claes, Luc Henris, Ségolène Jacquemin, Guillaume Michel, Julienne Nguidjo, David Petit, Matthieu Ricard.

Vous désirez partager une réflexion concernant le développement, les relations internationales, l'interculturalité ou encore témoigner de votre expérience sur un de nos projets ? Nos colonnes vous sont ouvertes ! Faites-nous parvenir vos propositions de thèmes et vos articles via : camille@scibelgium.be

L'écriture inclusive au SCI L’idée que le masculin représenterait l’universel est une des formes de la domination patriarcale dans la langue française. Le SCI encourageant et luttant pour l’égalité de genre, et le SCIlophone se voulant être un espace d’expérimentation de la langue, les rédacteurs·trices et le comité de rédaction prônent les règles d’écriture inclusive et les appliquent au sein de chaque numéro (sauf pour des articles ayant déjà été publiés dans une autre revue ou les extraits de livres). Cette écriture inclusive se traduit par l’utilisation de termes épicènes (équipe pédagogique au lieu de professeurs) des points médians (certain·es), des contractions (iel, iels) des doublets (ils et elles, résidentes et résidents) et par l’application de la règle de proximité selon laquelle l’accord de l’adjectif ou du participe passé se fait avec le nom le plus proche (mes doutes et mes joies sont ancrées). Cependant, pour les articles déjà publiés, ou les extraits, le SCI ne prend pas la responsabilité d'y ajouter l'écriture inclusive pour des soucis de cohérence avec la publication initiale.

Coordination de publication : Camille Berger / Mise en page : Pauline Averty / Comité de rédaction : Clémentine Tasiaux, Marie Marlaire, Sergio Raimundo, Marjorie Kupper, Emmanuel Toussaint, Pascal Duterme, Sabina Jaworek, Camille Berger / Illustrations originales : Geoffroy Dussart et Jean-François Vallée / Photos sans © : SCI-Projets Internationaux / Relecture orthographique : Aline Nonet


ÉDITO © Sabina Jaworek / Thaïlande (p.14)

© Zoé Albertuccio / État-Unis (p.23)

Indonésie (p.26)

© Baralekdi-blogspot / Indonésie (p.21)

2021, l'année 101 2020 s’annonçait festif ; on avait posé sur la table une belle nappe bigarrée, mis les couverts ; envoyé les invitations. 2020, année bulles, comme les deux 0 bien ronds qui agrémentaient son millésime ; ces deux 0 bien grassouillets qui garnissaient le chiffre 100 du centième anniversaire du SCI ; on vous annonçait des retrouvailles somptueuses, des rencontres chaleureuses, embrassades et mains qui étreignent. Et puis, patatras, le virus est passé par là ; on ne l’attendait pas ; on aurait dû. Depuis le temps qu’on nous le prédisait, l’effondrement ; qu’on le sentait. Le Covid a débarqué, on s’est retrouvé confiné·es ; le monde s’est arrêté ; le monde ? Enfin l’Humanité, qui n’est finalement qu’une petite partie du monde ; car pendant un temps court, la Terre s’est remise à respirer, on a vu des animaux étonnés du calme ambiant et soudain arpenter les villes désertées ; des mers boueuses retrouver leur transparence. On s’est un peu déconfiné, puis reconfiné, puis déconfiné, puis reconfiné. Mais la vie a repris son cours, plus lentement, les animaux ont dû prudemment se retrancher dans leurs abris, le grand massacre n’était pas encore aboli ; la biodiversité et la planète n’étaient pas sauvées, loin de là. En ce début 2021, nous ne sommes pourtant toujours pas encore entré.es dans le monde d’après. On attend, encore et toujours, la « libération » : le jour où nous pourrons à nouveau nous rencontrer, pour du vrai, s’échapper des écrans et se frôler, se toucher, s’embrasser sans retenue. Ce jour viendra bientôt, mais les questions subsisteront : comment sera le monde d’après ? Que deviendra-t-il ? En 1997, Alain Souchon chantait :

On sent qu'un monde vient au monde Qu'il soit trop tard ou trop tôt Le monde change de peau Comment s'appelle ce nouveau-né Sorti de ce ventre, étonné? Mais, qu'il soit laid ou qu'il soit beau Le monde change de peau.

Plus de 40 ans plus tard, la mutation n’est pas encore terminée, peut-être le monde en a-t-il fini de se dépiauter, la peau neuve reste à tisser ! Quelle couleur aura-t-elle ? Sera-t-elle terne, ou faite de morceaux unicolores qui ne se touchent surtout pas ? Ou couverte de peintures soyeuses, mêlées joyeusement et harmonieusement. Le Monde sera-il sectarisé, sectionné, intersectionné, confiné à jamais ? Ou au contraire totalement déconfiné, à la fois unique et multiple. Le Monde va changer, il est en train de changer fondamentalement : sera-t-il laid ou beau ? Alexandre Decroo, Premier Ministre de notre nouveau gouvernement belge enfin constitué (celui-là non plus, on ne l’attendait plus), pour encourager la population à supporter la pandémie, évoquait une « équipe de 11 millions de joueurs ». Arrivera-t-il le jour où on prendra conscience que l’équipe compte 8 milliards d’équipiers ; bien davantage, toutes les espèces vivantes habitant la Terre, les océans, les cieux partagent le même espace vital. Voilà 2021, année du 101ème anniversaire du SCI : une bulle près à s’envoler entourée de deux mâts dignement dressés, chacun agrémenté d’une rampe de lancement, symbole d’espoir et de projets nouveaux et prometteurs. 2020 fut moins festif qu’on ne le pensait : mais ce fut une année de réflexion, de remise en question. Plus que jamais, l’art du vivre ensemble, pacifiquement et de façon conviviale, les rencontres dans la diversité, la transition vers un autre modèle resteront nos priorités. Mais les moyens et les activités seront sans doute à réinventer. Un beau défi, on adore ça. Une magnifique année 2021 à tous·tes !

Pascal Duterme

Coordinateur du SCI-Projets Internationaux

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L’ANTISPÉCISME DÉCRYPTÉ

Intro Au travers du SCIlophone, le SCI cherche à défendre des valeurs de paix et d’égalité, et à dénoncer les actions et pensées qui les entravent.

C

ette année nous avons pu parler de démocratie, de pacifisme, de lutte pour l’environnement et pour l’égalité de genre. Mais comment justifier le fait d’écrire et de publier des articles contre le racisme, le totalitarisme, le sexisme, le climato scepticisme ou encore le colonialisme, sans parler plus largement d’autres luttes moins connues, moins « à la mode » mais tout aussi importantes pour celles et ceux qui les portent ? C’est la question que nous pose régulièrement un de nos collègues, Luc, végane de longue date, fervent défenseur des animaux et pourfendeur des diverses atrocités qu’ils subissent. Mais nous ne sommes pas tous et toutes sensibilisé·es à cette problématique, qui pourtant, aux yeux de celles et ceux qui la soutiennent, est aussi centrale que d’autres thèmes déjà évoqués, pour soutenir et construire un monde plus pacifiste. La lutte antispéciste nous invite à avoir une réflexion non seulement sur notre mode de consommation, mais aussi sur notre rapport à la nature et même sur notre rapport à l’Autre en général – l’Autre représentant ici toute forme de vivant. C’est pourquoi nous avons décidé de laisser la place à la thématique de l’antispécisme dans ce dossier du SCIlophone n° 90. Pour visibiliser cette lutte qui subit l’indifférence dans nos sociétés, et sur laquelle trop peu d’entre nous sont informé.es et même se sentent concerné·es. Dans plusieurs courants philosophiques, on retrouve des classements des êtres vivants : on classe les êtres des plus nobles aux moins nobles ou des plus parfaits aux moins parfaits. Si aujourd’hui, toute forme de classement ontologique entre êtres humains semble illégitime, pourquoi n’en irait-il pas de même entre êtres vivants de manière plus large ? L’humain est-il si différent des animaux pour justifier les traitements qu’il lui impose ? Quelle est la place de l’animal par rapport à l’être humain ? Comment repenser cette place ? Quelles sont les logiques dominantes à supprimer pour une autre vision du vivant ? Mais aussi quelles perspectives de changement de mentalité existe-t-il chez nous, et ailleurs ? Vous trouverez les réflexions liées à ces questions dans les pages suivantes.

Camille Berger

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Rédactrice en cheffe du SCIlophone

LE SCILOPHONE 90 • JANVIER / FÉVRIER / MARS 2021


DOSSIER / 01

L’ANTISPÉCISME DÉCRYPTÉ

Au-delà

DU SPÉCISME Au 20e siècle, à la fin des années 60 et pendant les années 70, un nouveau mouvement en faveur des animaux s'est développé et ses effets ont continué à se faire sentir jusqu'à aujourd'hui. Ce mouvement a entraîné un changement majeur dans l'attitude des sociétés occidentales à l'égard des animaux.

En 1964, Ruth Harrison a publié « Animal Machines: The New Factory Farming Industry », dans lequel il décrit également les conditions abominables qui ont prévalu, et qui continuent à prévaloir, dans l'industrie de production de la viande. Peu de temps après cette publication, le « groupe Oxford » s'est formé, rassemblant un certain nombre d'intellectuels et de personnalités autour du psychologue Richard Ryder. Celui-ci a publié plusieurs ouvrages et pamphlets dénonçant les abus dont les animaux sont les victimes. En 1970, l'un de ses essais a introduit un nouveau terme anglais, « speciesism » (traduit par spécisme en français), qu'il a mis en avant afin d'attirer l'attention sur le fait que notre attitude à l'égard des animaux s'apparentait à du racisme ou à du sexisme. Il a décrit cette lumineuse découverte de la façon suivante : « Les révolutions des années 60 contre le racisme, le sexisme et le classicisme sont presque passées à côté des animaux. C'était un problème pour moi. L'éthique

et la politique à cette époque ont totalement ignoré les êtres non-humains. Tout le monde semblait préoccupé uniquement par les préjudices à l'égard des êtres humains. Comme si nous n'avions pas entendu parler de Darwin ! Je détestais le racisme, le sexisme et le classicisme moi aussi, mais pourquoi s'arrêter là ? En tant que chercheur en médecine, j'étais convaincu que les autres espèces animales étaient capables d'éprouver de la peur, de la douleur et de la détresse tout autant que moi. Il fallait donc bien faire quelque chose sur ce plan-là. Nous avions besoin de faire le

« Les révolutions des années 60 contre le racisme, le sexisme et le classicisme sont presque passées à côté des animaux. […] L'éthique et la politique à cette époque ont totalement ignoré les êtres non-humains ».

© Matthieu Ricard

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AU-DELÀ DU SPÉCISME

parallèle entre la terrible situation des autres espèces et la nôtre. Un beau jour de 1970, plongé dans ma baignoire dans le vieux manoir de Sunningwell, près d'Oxford, ça m'est venu d'un seul coup : SPÉCISME ! J'ai tout de suite écrit une brochure à ce propos et je l'ai distribuée autour d'Oxford »1. Au début personne n'a prêté attention à ce pamphlet, jusqu'à ce que Peter Singer, un étudiant d'Oxford, prenne contact avec Richard Ryder et que naisse alors le concept de « libération animale ». En 1975, Singer écrit un ouvrage sur le sujet et atteint une audience internationale. Le titre de l'ouvrage, « La libération animale », est aussi devenu le nom du mouvement2. D'autres voix se sont fait entendre et sont venues enrichir le débat, en particulier celle du théoricien principal du mouvement pour les droits des animaux, Tom Regan, ainsi que les primatologues Jane Goodall et Frans de Waal, qui sont allés encore plus loin en démontrant que les animaux ressentaient des émotions complexes et très variées incluant l'empathie. Plus récemment, nous avons aussi entendu l'écrivain Jonathan Safran Foer, et bien d'autres auteurs encore, parler de l'éthique animale, des droits des animaux et plus généralement de notre relation aux animaux. L'émergence d'ONG en tant qu'actrices de la vie sociale et de la politique dans les domaines de l'environnement, du développement, de l'action sociale, des droits humains et des droits des animaux sera certainement perçue à l'avenir comme un phénomène significatif de la fin du vingtième siècle, comme le dit Rémi Parmentier, l'un des fondateurs de Greenpeace International3.

Parmi les ONG actives dans la protection des animaux, il faut distinguer deux écoles. Celles-ci sont en accord dans la plupart des cas, mais diffèrent cependant sur un certain nombre d'entre eux : celles dont la mission est de protéger la biodiversité dans un contexte environnemental (Greenpeace, le WWF, l'EIA ou Oxfam), et celles dont le mandat est de protéger la vie animale en tant que telle (l'IFAW, ou Fond International pour la Protection des Animaux, et Sea Shepherd en sont deux exemples représentatifs). En définitive, que ce soit en parlant au nom de la protection des animaux avec qui nous partageons nos vies ou au nom des écosystèmes qui soutiennent toute vie sur terre, les deux écoles demandent, chacune à sa façon, que nous reconsidérions de façon critique la croyance selon laquelle l'humanité est au centre du monde4. La bienveillance, l'amour altruiste et la compassion sont des qualités incompatibles avec le parti-pris. Délimiter le champ de notre compassion à certains êtres seulement, en l'occurrence les humains, restreint celle-ci quantitativement mais aussi qualitativement et l'appauvrit. Il reste sans aucun doute beaucoup à faire, mais il est indéniable que le monde occidental prend de plus en plus conscience qu'il lui est impossible de défendre haut et fort des valeurs morales décentes et cohérentes tout en excluant du champ éthique la majorité des êtres sensibles peuplant cette planète.

Matthieu Ricard Moine bouddhiste, Humanitaire, Auteur et Photographe Article publié sur www.matthieuricard.org

1 R. Ryder, “Speciesism Again: The Original Leaflet,” Critical Society 2 (2010) : 1–2. 2 P. Singer, "La libération animale" (Grasset, 1993 pour l'édition française). 3 Propos qui m'ont été rapportés personnellement. 4 Le WWF est le Fonds Mondial pour la Nature; l'EIA est l'Agence d'Investigation   Environnementale.

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DOSSIER / 02

Le langage n'est pas neutre. Nous appelons « animaux » tous les animaux sauf les humains, mettant ainsi un mur entre des êtres aussi proches qu'un humain et un chimpanzé, et mettant dans le même sac un chimpanzé et un mollusque. Scientifiquement parlant, il serait plus juste d’appeler « animaux » tous les animaux, humains ou non, et « animaux non humains » ceux qui n'ont pas l'honneur d'être « bien nés ». *

L’ANTISPÉCISME DÉCRYPTÉ

ANTISPÉCISME : REPENSER LA PLACE DE L’ÊTRE HUMAIN

par rapport aux autres animaux * Le thème de l’antispécisme reste encore très insolite. C’est pourtant une philosophie qui combat une discrimination, celle entre les espèces animales… Dont nous, êtres humains, faisons bien partie.

Antispécisme… Depuis quelques années, ce concept a fait son apparition dans notre société. Les mouvements antispécistes, bien qu’encore minoritaires, voient leur influence prendre de l’ampleur. Peu à peu, ils se sont fait une place dans l’espace politico-médiatique et ont ouvert le débat. Ces mouvements nous questionnent quant à notre rapport aux animaux, notamment à la viande, à la manière dont nous la produisons et la consommons.

produits issus de leur exploitation ? De même, est-il encore concevable de parler de pacifisme et de non-violence, alors que chaque année dans le monde 70 milliards d’animaux terrestres et 1.000 milliards d’animaux marins sont tués, sans raison admissible, et ce dans des conditions atroces ?

Les revendications antispécistes, souvent appuyées par des images-choc, nous poussent à nous interroger : comment sont élevés les animaux dont nous nous nourrissons ? Que se passe-t-il dans les abattoirs ? Nous organisons notre vie de façon à penser le moins possible aux élevages et aux abattoirs, et faisons tout pour que nos enfants restent dans l’ignorance. Mais cette confortable ignorance est régulièrement mise à mal du fait des fréquentes crises sanitaires et éthiques de la filière de l’élevage : maladie de la vache folle, lasagnes à la viande de cheval, scandales récurrents de maltraitance animale dans les abattoirs… Brutalement, nous nous souvenons alors que la viande est autre chose qu’une substance anonyme : la consommation de produits d’origine animale implique l’élevage et l’abattage de bêtes. Mais, bien au-delà de la question de la défense des animaux maltraités, l’antispécisme remet en question le dogme omniprésent de l’impérialisme de l’être humain situé au centre du monde, avec les conséquences funestes qu’une telle vision engendre, qu’il s’agisse du véritable génocide réservé aux animaux que nous consommons, mais aussi de l’environnement, de l’effondrement de la biodiversité, ou encore du dérèglement climatique. Pouvons-nous vraiment défendre l’écologie tout en continuant à soutenir le système d’oppression systématique des animaux en consommant les

Le spécisme est à l’espèce ce que le racisme est à la race, et ce que le sexisme est au sexe : une discrimination basée sur l’espèce en faveur d’Homo sapiens. Le spécisme trace une frontière nette entre les êtres humains et non humains. L’âme, la conscience, la subjectivité, le langage prodigueraient à l’humain une supériorité sur le reste des vivants. Alors que le racisme s’appuie sur la volonté de hiérarchiser les êtres humains selon leurs caractères physiques, culturels, historiques notamment et que le sexisme consiste à discriminer une personne selon son sexe, le spécisme refuse les mêmes droits à des êtres en raison de leur appartenance à leur espèce. « L’exploitation animale et l’esclavage s’appuient sur les mêmes mécanismes pour asservir des êtres sensibles et intelligents. Les animaux comme les esclaves sont considérés comme des choses, n’ayant qu’une valeur d’usage. Maltraités, privés de liberté, leurs besoins élémentaires sont niés et leur intelligence moquée »1. La discrimination sur la base de la « race », bien que tolérée presque universellement il y a deux siècles, est maintenant largement condamnée. De même, il se pourrait qu’un jour les esprits éclairés abhorreront le spécisme comme ils détestent aujourd’hui le racisme.

Qu’est-ce que le spécisme ?

1 Aymeric Caron, Antispéciste, Editions Don Quichotte, 2016.

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L'ANTISPÉCISME

© Pawel Kuczyński

Le spécisme désigne l’inégalité de considération des êtres humains envers différents animaux. Qu’un animal appartienne à une espèce particulière plutôt qu’à une autre peut ainsi servir à justifier, à lui seul, qu’on puisse le tuer pour en consommer les chairs. « Il crée des catégorisations arbitraires en répartissant les espèces entre animaux de compagnie, animaux de boucherie, animaux de loisirs… Dès lors, le spécisme autorise des traitements différenciés à l’égard des espèces ayant pourtant les mêmes facultés cognitives, les mêmes besoins physiologiques et la même capacité à ressentir la souffrance et le plaisir »1. Ainsi, nous traitons les chiens comme des membres de la famille, et les cochons comme des objets produits en masse, abattus et destinés à fournir des charcuteries. Pourtant chiens et cochons présentent une sensibilité et une intelligence similaires. Bien plus ancré que le sexisme ou le racisme, le spécisme est un préjugé dans lequel se réfugient encore la plupart des humains, par ignorance ou par confort. Depuis

des millénaires, le spécisme a été largement véhiculé par la plupart des religions afin de légitimer l'exploitation et la mise à mort des animaux qui n'existeraient sur la terre que pour servir à l'espèce humaine. Dans la Bible, Dieu dit « Faisons l’homme à notre image, […] qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur les bestiaux selon leur espèce, et tous les reptiles du sol selon leur espèce ». Autre défense du spécisme : seuls les êtres humains posséderaient certaines capacités mentales jugées supérieures tels que la raison, l’intelligence, le langage, la conscience, la culture, etc. Dès lors, nous aurions toute latitude de faire souffrir et mourir les autres êtres sensibles. Enfin, pour certains, les humains ont un devoir de préférence envers leur espèce, une logique de solidarité permettant à chaque humain d’augmenter la probabilité de sa propre survie.

Le « propre de l’Homme » « Depuis des millénaires, le spécisme a été largement véhiculé par la plupart des religions afin de légitimer l'exploitation et la mise à mort des animaux qui n'existeraient sur la terre que pour servir à l'espèce humaine ».

L’écriture est le propre d’Homo sapiens... Mais « n’importe quelle espèce serait sans doute en mesure de déployer une proposition comparable. L’araignée pourrait considérer que la faculté de concevoir et de construire des toiles élégantes et résistantes est son propre. Si Homo sapiens n’est pas un animal comme les autres, plus généralement, aucun animal n’est comme les autres »2. Bien sûr, il y a des propres de l’Homme ; mais il y a également des propres de la méduse ! Chaque espèce est singulière et chaque être l’est au sein de son espèce.

1 op.cit. 2 Aurélien Barrau et Louis Schweitzer, L’animal est-il un homme comme les autres ? Les droits des animaux en question, Editions Dunond, 2018.

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Qu’est-ce que l’antispécisme ? « Entre la mouche et l’homme, il n’y a que la distance d’un orgueil démesuré, sacrilège, finalement illusoire et sans doute catastrophique ». Cette formule de l’écrivain André Bay introduit parfaitement l’idée antispéciste. Darwin avait montré que l’espèce humaine n’est rien de plus qu’une espèce animale. Et depuis, il est admis qu’il n’y a aucune différence essentielle « magique » entre les êtres humains et les autres animaux. Aujourd’hui, les éthologues reconnaissent qu’il n’y a pas d’un côté les animaux totalement déterminés par la nature, et de l’autre les humains dotés de liberté. Dans les années 1970, le philosophe australien, Peter Singer, se pencha sur l’idée d’égalité. L’un de ses amis, végétarien, lui faisant remarquer qu’il n’y a aucun argument pour défendre que seuls les intérêts des humains étaient importants, il devint à son tour végétarien et rendit compte de son raisonnement dans Animal Liberation. Sa réflexion s’inspire de celle du philosophe Jeremy Bentham pour qui :

« la question n’est pas de savoir si les animaux peuvent parler ou s’ils peuvent raisonner, mais s’ils peuvent souffrir ». Il dégage alors le principe que tous les êtres vivants partagent des intérêts communs comme la volonté de ne pas souffrir et de ne pas mourir. Il est dès lors nécessaire qu’on étende notre considération morale aux animaux. De nos jours, nombreuses sont les personnes qui estiment que nous devons considérer les intérêts de tous les êtres sensibles, quelle que soit l’espèce. En contestant la primauté humaine sur le vivant, l’antispécisme bouscule nos certitudes les plus profondément enfouies. Il cherche à faire disparaître la discrimination et la maltraitance qui en résulte envers les animaux non humains. L’antispécisme met sur un même plan l'être humain et l’animal non humain ; il

n’y a pas de raison que les intérêts des autres animaux pèsent moins que les nôtres. Bien sûr, il y a des caractéristiques selon les espèces ; un rat ne vaut pas un humain ! Mais tous les êtres sensibles veulent désespérément éviter la souffrance. On doit donc prendre en compte leurs intérêts, ce qu’ils vivent, quelles que soient leurs performances intellectuelles.

Pour ne pas conclure… « L’antispécisme milite pour l’intégration de tous les êtres vivants sensibles dans une même famille de considération morale. Il revendique l’appartenance de l’espèce humaine à une communauté beaucoup plus large qu’elle-même, celle des animaux. Il s’agit de notre communauté d’origine, dont nous ne sommes jamais sortis, malgré nos tentatives désespérées à renier nos origines »3. La révolution qui nous ouvre aujourd’hui les bras consiste à revoir notre rapport au vivant et à élargir notre cercle de compassion afin d’accorder aux animaux non humains notre considération morale, et à en finir ainsi avec un anthropocentrisme désuet. Cette entreprise audacieuse est difficile car le projet réside dans le fait de savoir où placer la limite entre « êtres vivants sensibles » et « être vivants non sensibles ». L’antispécisme ouvre un champ de réflexion immense, inédit et passionnant qui appelle à un débat constructif. À l’instar du pacifisme et de l’écologie, l’antispécisme est un principe qui inspire des conduites de vie se voulant cohérentes et qui a pour objectif de modifier l’ordre social par le biais de l’engagement personnel et de la lutte organisée. Il est temps de faire une place décente à cette lutte contre cette forme de discrimination souvent ignorée et de mettre en cohérence nos idées et nos actions.

Luc Henris

Permanent au SCI

3 Aymeric Caron, op.cit.

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DOSSIER / 03

L’ANTISPÉCISME DÉCRYPTÉ

L’ANIMAL EST-IL UN HOMME comme les autres ?

Les 1.000 milliards d’animaux massacrés chaque année dans l’indifférence paient un lourd tribut à l’ignorance et la vanité humaines. Pourtant, peu à peu, la science découvre que les animaux ont des formes d’intelligence et des émotions. L’animal est un être éthiquement autonome qui doit donc avoir des droits.

Depuis la Bible, il y a une rupture nette entre Homo sapiens et les animaux. Créé pour lui, l’animal est à son service. Pourtant, les avancées scientifiques nous forcent désormais à repenser notre rapport aux animaux.

Une seule et même famille « Au 19e siècle, les liens de parenté entre les espèces du vivant furent modélisés à travers un « arbre de vie » dans lequel l’être humain était placé au sommet en tant qu’espèce supérieure. La représentation classique du schéma de l’évolution montrant nos ancêtres qui se redressent peu à peu en est l’expression. Aujourd’hui, les biologistes reconnaissent que cette présentation est erronée »1. Il n’y a pas de hiérarchie objective des espèces, car il n’y a pas de critère objectif universel de hiérarchisation. « L’être humain ne descend pas du singe : il est lui-même un primate de la famille des grands singes. Nous partageons avec le chimpanzé 98,5 % d’ADN ! De même, nous partageons 80 % de nos gènes avec la vache et la souris, 70 % avec l’éponge de mer, et même 50 % de gènes avec la mouche drosophile »2. Selon le spécialiste de l’évolution Richard Dawkins : « Nous sommes cousins des chimpanzés, cousins un peu plus lointains des petits singes, et encore plus lointains des bananes et des navets ».

Que se passe-t-il dans la tête des animaux ? Depuis le siècle passé, on a assisté à l’avènement des sciences cognitives et de l’éthologie. À partir des années quatrevingt, la biologie moléculaire et l’exploitation de l’ADN ont bouleversé les représentations. Les intelligences animales sont adaptées aux mondes dans lesquels les animaux vivent.

Si nous devions demain vivre dans un monde de lions, de dauphins, ou d’insectes, notre intelligence humaine serait parfaitement inadaptée. Selon le biologiste Yves Christen : « il n’existe pas, dans le cerveau, une catégorie de cellules […] qui soit spécifiquement humaine, […] ni même un type de réseau neuronal spécifique »3.

«   On ne croit pas à l’intelligence des

animaux, car l’on essaye toujours de leur transmettre nos idées, au lieu de parvenir à mettre au point un code pour qu’ils nous communiquent les leurs » disait déjà John Lubbock, préhistorien du 19e siècle. De nombreuses études révèlent des comportements animaux que l’on peut incontestablement qualifier d’intelligents. Certains animaux font appel à des abstractions qui permettent d’organiser le réel en catégories telles que « eau » ou « plante ». Ainsi, le pigeon, confronté à plusieurs exemplaires d’un objet, s’en construit des représentations abstraites. Il sait également compter. Des animaux sont capables d’évaluer leur niveau de connaissance : lorsqu’ils doivent répondre à une question, et qu’on leur propose l’option « je ne sais pas » en leur garantissant une récompense, ils choisissent celle-ci lorsqu’ils réalisent qu’ils ignorent la réponse. Les primates possèdent des compétences mentales, entre autres dans le domaine de la numérisation. La primatologue Jane Goodall a montré que les chimpanzés utilisent des outils. Les oiseaux utilisent certaines caractéristiques acoustiques

1 Aymeric Caron, Antispéciste, Editions Don Quichotte, 2016. 2 Aymeric Caron, op.cit. 3 Yves Christen, L'animal est-il une personne ?, Editions Flammarion, 2009.

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© Combophoto / Stephen Mc.Mennamy

et les classifient en analogues ou dissemblables. D’autres aptitudes animales ont été répertoriées : l’otarie comprend le syllogisme, le chat appréhende le principe de causalité, les chimpanzés, les chiens et les rats rient. L’empathie, surtout présente chez les mammifères, a aussi été constatée chez le rat qui, mis en situation de consommer des friandises et de voir ses congénères recevoir de ce fait des décharges électriques, choisit sciemment de ne pas manger.

la conscience d’eux-mêmes. Ainsi les grands singes, les éléphants, les dauphins, les orques, les corbeaux, les pies, les perroquets et même les fourmis, placés face à leur propre image, reconnaissent qu’il s’agit bien d’eux-mêmes et tentent d’enlever la tache qu’on a apposée sur leur front.

Il existe chez l’animal et chez l’être humain, une circuiterie nerveuse et des neuro-médiateurs similaires impliqués dans le contrôle des affects. « Les études montrent que les animaux partagent les émotions primaires appelées peur, colère, surprise, tristesse, dégoût et joie »4 écrit l’éthologue Marc Bekoff. Selon le psychiatre et éthologue Boris Cyrulnik « les animaux et les hommes partagent beaucoup plus de choses que ce qu’on croyait : le cerveau des émotions, de certaines représentations, l’anticipation du temps, la mémoire de l’odeur, la mémoire de l’espace »5. Ils ont une conscience et même pour certains,

« On ne croit pas à l’intelligence des animaux, car l’on essaye toujours de leur transmettre nos idées, au lieu de parvenir à mettre au point un code pour qu’ils nous communiquent les leurs » disait déjà John Lubbock, préhistorien du 19e siècle. Un langage oral existe chez de nombreux animaux. N’oublions pas aussi le langage des émotions: « les grands singes, comme les humains, utilisent des modes de communication silencieux : quand ils se prennent dans les bras, quand ils frappent dans les mains… »6. Si l’oiseau n’a pas de langage, son système de communication acoustique est de loin le plus complexe, même comparé à celui des primates.

Des scientifiques ont signé en 2012 une Déclaration de conscience des animaux qui affirme que « les humains ne sont pas seuls à posséder les substrats neurologiques de la conscience. L'ensemble des mammifères et des oiseaux ainsi que de nombreuses autres espèces […] possèdent également ces substrats neurologiques ».

Communication et langages

Pourquoi devons-nous accorder des droits aux animaux ? Entré dans le Larousse 2020, le mot sentience est, pour un être vivant, la capacité à ressentir les émotions, comme la douleur, d'avoir des expériences vécues. Les antispécistes réclament des droits pour tous les animaux sentients. Mais quels sont ces animaux qui sont sentients ? La science nous dit que la douleur est ressentie par tous les vertébrés, mais aussi certains céphalopodes (pieuvre...) et les crustacés. En revanche, la sentience des invertébrés (insectes et mollusques) pose question. Tous les animaux sentients éprouvent la souffrance. C’est pourquoi il s’agit d’établir l’égalité de considération morale entre humains et non-humains. Dans

4 Mark Bekoff et Jane Goodall, Animals Matter, Shambhala Publications, 2007. 5 Boris Cyrulnik, Elisabeth de Fontenay et Peter Singer, Les Animaux aussi ont des droits, Seuil, 2015. 6 Aymeric Caron, op.cit.

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L'ANIMAL EST-IL UN HOMME ?

le monde de l’éthique animale, un consensus se dégage pour s’inspirer de la Déclaration universelle des droits de l’homme afin de définir le statut à accorder aux animaux non humains. Certains droits de cette déclaration leur sont directement applicables : le droit de vivre, donc ne pas être tué, le droit de ne pas être emprisonné et le droit de ne pas être torturé. Un autre droit devrait être accordé, celui de ne pas être une propriété et l’objet d’un commerce.

Un immense chantier en perspective Toute une représentation du monde, bâtie sur la séparation du monde entre les humains et la nature, est en train de se lézarder. Pourtant, on ne perçoit pas encore clairement les contours de celle appelée à la remplacer. Toute une pensée « du point de vue de l’animal » reste à construire. Et c’est nous qui devons imaginer ce que doivent être les comportements humains justes à son égard.

Luc Henris

Permanent au SCI

POUR ALLER PLUS LOIN… VIDÉOS •

LIVRES

Êtes-vous spéciste ou antispéciste ? (55 min) https://www.youtube.com/watch?v=t_ea84bVVcQ

Les Animaux aussi ont des droits - Boris Cyrulnik, Elisabeth de Fontenay et Peter Singer (2015)

Débat entre Thomas Lepeltier, philosophe et historien des

L’éthique animale - Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (2011)

Zoopolis - Une théorie politique des droits des animaux Sue Donaldson et Will Kymlicka (2016)

L'animal est-il une personne ? - Yves Christen (2009)

L'animal est une personne - Franz-Olivier Giesbert (2016)

La conscience des animaux - Patrick Prunet, Raphaël Larrère, Muriel Dunier et Pierre Le Neindre (2018)

Les secrets de l'intelligence animale - Yolaine de La Bigne (2018)

Le discours le plus important de votre vie (1h12) https://www.youtube.com/watch?v=RvPhdnEOsqw

L'Intelligence animale - Emmanuelle Pouydebat (2017)

Discours inspirateur de Gary Yourofsky, militant pour les droits

Le bonobo, Dieu et nous : A la recherche de l'humanisme chez les primates - Frans De Waal (2015)

Le singe en nous - Frans de Waal (2011)

La dernière étreinte: Le monde fabuleux des émotions animales... et ce qu'il révèle de nous - Frans De Waal (2018)

Sommes-nous trop « bêtes » pour comprendre l'intelligence des animaux ? - Frans De Waal (2016)

sciences, Hélène Thouy, avocate et co-fondatrice du Parti animaliste, Paul Ariès, politologue et Jean-François Braunstein, professeur de philosophie.

Man 2020 (3 min) https://www.youtube.com/ watch?v=WfGMYdalClU&feature=youtu.be Film d’animation retraçant l’histoire de l’humain depuis son apparition jusqu’à un futur plus ou moins proche. Elle montre à quel point nous exploitons les animaux pour notre confort quotidien.

animaux et le végétalisme, donné à l’université Georgia Tech (USA), en 2010.

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DOSSIER / 04

L’ANTISPÉCISME DÉCRYPTÉ

Thaïlande « LE CHOIX D’UNE ALIMENTATION RESPONSABLE ET DIGNE EST ESSENTIELLE À NOTRE HUMANITÉ » Parce que ce qui compte vraiment ici-bas, c’est le respect de la valeur sacrée de la vie, sous toutes ses formes. Une fois qu’on en prend conscience, on s’y attache et on creuse, encore et toujours, et on n’y échappe plus.Végétarien depuis une dizaine d’années, les raisons que je me donne varient du corps à l’esprit, aux convictions… Tout un système de croyances à valider par l’expérience et l’intuition.

Je trouve intéressant de comprendre ce qui pousse une personne à changer son mode d’alimentation, que ce soit à cause de son environnement, de sa santé, de ses goûts, ou de ses convictions. Mais ce qui me tient le plus à cœur, c’est l’aspect sensible et spirituel d’un tel choix.

Respect de la vie animale Quel soulagement de ne pas avoir cette responsabilité de tuer un animal ! Personnes sensibles, s’abstenir! Parle-t-on ici de sensibilité ou de sensiblerie ? Regarde ce cochon ou cette vache droit dans les yeux avant de lui couper la jugulaire ! Même un poulet ; qui est encore capable de tuer un poulet de nos jours ? Un poisson ? Un moustique, bon là d’accord. Si les conditions des élevages intensifs sont éthiquement insoutenables, il m’est cependant moins dérangeant de voir une personne en pleine conscience tuer un animal dans le but de nourrir sa famille ou sa communauté. C’est une question d’échelle, de respect, de besoin. Les bouddhistes de la branche Therevada en Thaïlande, bien que très peu portés sur le végétarisme et le véganisme, sont néanmoins sensibles à la taille de l’animal mangé car ils s’y représentent le poids de leur karma. Une partie de la population ne mange pas de viande de bœuf pour cette raison et par respect pour les enseignements de la déesse de la compassion Guan Yin. Il y a aussi une communauté vegane non négligeable d’influence chinoise taoïste.

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Respect de l’autre Car même si je ne suis pas d’accord avec l’autre sur sa façon de se nourrir, quelle autorité ai-je pour le juger ? Je peux toujours présenter mes convictions et démontrer mes choix mais recevrais-je une écoute active ? Acceptons les différences, restons fermes sur nos engagements qui nous semblent dignes, mais sachons également éviter les conflits inutiles. Laissons du temps au temps, à chacune et chacun son rythme : le combat, si combat il y a, est d’abord intérieur. S’occuper de soi au mieux est déjà énorme, prendre soin de sa santé physique, mentale et psychique c’est faire preuve de grande responsabilité envers les autres et de respect pour la vie.

Respect de la vie en soi Si l’on me demande quelle qualité l’humain a le plus intérêt à développer, ma réponse est l’attention. C’est elle qui nous permet l’observation scrupuleuse du déroulement des pensées et des mécanismes sournois de nos émotions, qui nous permet d’être à l’écoute de notre corps si souvent dénigré. Le corps sait mieux que l’esprit ce qu’il lui faut pour le déjeuner. Cette cathédrale de l’âme a des besoins dont il faut prendre soin. L’outil propre à l’attention est l’instinct. Il est guidé par le nez et la langue. Une femme enceinte va assez souvent en retrouver des signes probants: les besoins du corps ont changé, les goûts

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© Sabina Jaworek

et les odeurs aussi. Dans le jardin, avec des aliments naturels, l’odeur et le goût vont nous indiquer ce qui est bon pour nous. Regardez le chat qui va manger certaines herbes, certainement plus grâce à son odorat qu’à ses connaissances d’herboriste. L’instinct est plus difficile à pratiquer au supermarché où l’on tente d’utiliser nos yeux et surtout notre mental pour nous vendre des produits, et en cuisine, où les mélanges parfois peu naturels et la cuisson haute température chamboulent les molécules. Notre nez nous trompe, dirait l’éléphant. Il ne faut pas se voiler la face, nous avons perdu l’instinct. Les effets de ce que l’on mange vont aussi nous guider sur ce qui est adapté à notre corps. Depuis que je mange végétarien, je me sens plus léger, avec plus de tonus et moins de maux de ventre, ou bien l’inverse, je me sens faible, incapable de travailler physiquement, et selon mon état je sais ce dont j’ai besoin. Et ce qui complique les choses, c’est l’influence considérable de nos croyances et du mental, comme l’effet placebo, qui est tout autant capable d’agir au niveau corporel, telle l’anxiété qui noue le ventre. Il importe donc de s’observer, de se questionner, autant pour les croyances des autres que pour les siennes, de les faire passer par le filtre de notre discernement, d’identifier et de ne garder que celles qui résonnent en nous.

Voici quelques-unes des miennes qui reflètent mon expérience et résument cet article : • La souffrance des animaux torturés est inscrite dans leurs chairs. En manger vous la transmet. • Puissent les différences d’alimentation ne pas être une source de discorde. • Dans son biotope originel tropical, l’humain devait se nourrir principalement de fruits et de pousses d’arbres. • Le travail spirituel est facilité et la sensibilité aux énergies qui nous traversent est accrue lorsque l’on ne mange pas de viande. Cependant, la légèreté retrouvée ne doit pas nous empêcher de rester les pieds sur terre, ancré dans la réalité matérielle. Une balance est nécessaire. Ne gardez parmi mes croyances que ce qui fait écho en vous. La recherche, la voie, diraient les taoïstes, ne peut être que personnelle. La pleine conscience, la recherche de l’harmonie en soi et le respect pour la vie sont plus que jamais des qualités nécessaires et essentielles à notre humanité. Notre profonde volonté d’y tendre nous guide sur le choix d’une alimentation responsable et digne pour nous, l’autre, les animaux et toute la création.

Alex Béchetoille

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Partenaire de l'association DaLaa (volontaires internationaux pour le développement social), Thaïlande (pays du sourire levant et du soleil souriant).

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DOSSIER / 05

L’ANTISPÉCISME DÉCRYPTÉ

BIODIVERSITÉ : GARE AU GORILLE (dans la brume)

Faut-il sauver d'abord les gorilles ou les vers de terre ? Ne répondez pas trop vite, il se pourrait que vous soyez conditionné par des décennies de spécisme ordinaire...

Des trous dans le panier Le spécisme est d’abord une idéologie qui postule la supériorité de l’être humain sur les autres animaux. Mais en seconde ligne, il affirme également la hiérarchie entre espèces, et cette hiérarchie ne se résume pas à la dissonance qui nous fait séparer radicalement les animaux que nous mangeons de ceux avec lesquels nous vivons... C’est cela que nous appelons ici « spécisme ordinaire ». De fait, pendant des décennies, la question de la biodiversité a été traitée dans les médias principalement sous l’angle de la sauvegarde des grandes espèces, tel le grand requin blanc, le gorille ou le panda, emblème symbolique du WWF. En quelques sortes, nous avons fait passer en priorité certaines espèces animales que nous avons jugées plus dignes de notre attention, parce que plus belles, plus majestueuses, voire plus proches de l’extinction. Les professionnels de l’image ont alimenté cette tendance à coup de reportages larmoyants, ils ont fait vibrer notre corde sensible et nous ont laissé projeter sur ces espèces nos éternels fantasmes de grandeur et de décadence, notre peur de la mort et nos mythes de fins du monde, et nous y avons tous plus ou moins adhéré parce qu’il faut bien le reconnaître : le panda passe mieux en prime-time que le lombric. Il nous semble important de questionner les processus fondamentaux qui ont engendré cette iniquité, pour mieux en tirer des enseignements pour l’avenir, notamment en terme de pédagogie.

Il y a biodiversité, et biodiversité Car consciente ou non, cette différence de traitement semble avoir des conséquences sur la réponse que nous sommes aujourd’hui capables d’apporter à l’érosion de la biodiversité.

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Quiconque s’essaie au difficile exercice de la sensibilisation écologique mesure chaque jour combien ces images nous desservent, combien elles empêchent de construire une vraie pédagogie de la biodiversité, basée sur la complexité du vivant. Or, nous avons cruellement besoin de rendre lisible dans sa globalité cet enjeu majeur pour que le citoyen intègre l’ampleur de la catastrophe, et prenne la mesure du changement qui s’impose pour inverser le processus. Cet enjeu, Hubert Reeves le résume en ces termes :

« La diminution des vers de terre, ça ne fait pas la une des journaux. Cependant, c’est tout aussi grave que le réchauffement climatique. Il faut alerter sur l’importance de préserver la nature sous cette forme qui est proche de nous, mais que la plupart du temps nous ignorons parce que ça marche tout seul  ». Il est vrai qu’on oublie parfois un peu vite qu’un animal sauvage n’obtient des droits au titre de la réglementation environnementale que lorsqu’il est menacé, et que ce statut ne s’obtient pas si facilement. Pourtant, si l’on s’attarde sur l’exemple du ver de terre, la question qui se pose n’est sans doute plus de savoir s’il est menacé ou non puisque sa biomasse a été divisée par 10 en 50 ans. Dès lors, pourquoi ne pas protéger réglementairement les lombrics ? Il est donc important de poser les bases d’un débat apaisé en nous interrogeant sur ce qui pourrait nous permettre de construire une vraie pédagogie de la biodiversité. Il nous faut redoubler d’efforts pour expliquer que cette biodiversité commune a son importance et qu’il est fondamental de la

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BIODIVERSITÉ : GARE AU GORILLE

protéger. Et pour cela, il nous faut bien nous interroger sur notre aptitude à la compassion pour les êtres vivants les plus insignifiants, afin de déconstruire progressivement ce mythe du gorille dans la brume, pour enfin parler de la biodiversité, la vraie, celle qui nous entoure et dont l’érosion menace concrètement nos modes de vie à courte échéance.

Empathie à géométrie variable L’empathie, c’est notre capacité à nous mettre à la place d’autrui pour nous représenter ce qu’il ressent. Bien entendu, c’est un concept qui s’applique d’abord aux relations entre êtres humains, mais nous sommes aussi capables d’empathie pour des animaux, à tout le moins d’empathie émotionnelle. Suivant une idée largement répandue, nous serions même plus enclins à générer de l’empathie pour certains animaux que pour nos congénères humains. Pour le psychanalyste Gérard Morel, « cela n’est d’ailleurs pas si étonnant, car l’animal en détresse éveille un réflexe de protection, tandis que l’homme en danger nous renvoie à l’angoisse de notre propre mort ». C’est pourquoi nous aurions plus facilement tendance à ne pas voir l’homme qui souffre, ou à refuser de le voir. Vous me direz, c’est bien beau, mais le ver de terre dans tout ça ? A l’évidence, notre empathie ne s’applique pas de manière équitable à tous les animaux.

« Dans un monde où la biodiversité s’effondre dangereusement, le délit de sale gueule pourrait bien être fatal aux espèces les moins sympathiques à nos yeux ».

Le syndrome du Chapeauté Une hypothèse issue de l’anthropologie voudrait que nous soyons plus facilement émus par des animaux évoquant chez nous le bébé humain : vulnérables, avec des yeux ronds et poussant de petits cris. Selon l’INSERM1, la vue de bébés (humains ou animaux) entraînerait un afflux de dopamine, neuromédiateur du plaisir que le cerveau libère lors d’une expérience qu’il juge positivement utile. Dans ce cas, l’émotion provoquée serait d’autant plus intense que le bébé est mignon. Plus étonnant, cette émotion s’exprimerait également avec des animaux présentant à l’âge adulte des caractéristiques juvéniles, et certains animaux domestiques auraient même évolué pour adapter leurs traits physiques en fonction de cette propension à nous faire fondre, afin de s’assurer un traitement de faveur de notre part. Et c’est ainsi que dans

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Ndlr : Institut national (français) de la santé et de la recherche médicale.

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un monde où la biodiversité s’effondre dangereusement, le délit de sale gueule pourrait bien être fatal aux espèces les moins sympathiques à nos yeux. Mais ce que révèlent également ces études, c’est que notre empathie se déclenche plus spontanément à l’égard d’individus dont nous percevons, objectivement ou pas, la vulnérabilité.

Être ou ne pas être une victime Ainsi, l’empathie pour les autres êtres vivants résiderait en grande partie dans le statut de victime que nous leur donnons, puis dans le niveau de victimisation que nous leur accordons. Objectivement, peu d’animaux sont capables de se défendre face à une attaque humaine. Mais pour autant, nous n’avons pas la même perception d’impuissance pour un gorille dont on détruit l’habitat naturel que pour un ver de terre dont on laboure le sol avant d’y répandre des pesticides. Dit plus simplement, le ver de terre n’a aucune chance de nous attendrir. Pourquoi ? D’abord, parce que le concept de victime est d’abord éthique, pensé pour permettre à la société de poser des limites et de ne pas tolérer qu’un individu puisse faire subir des dommages, des abus, ou des préjudices physiques ou moraux à un autre individu... un animal n’a pas le statut de victime en premier lieu parce qu’il ne peut y prétendre légalement. Mais l’hypothèse que nous émettons ici comme la plus probable est que l’être humain n’est pas en mesure de considérer comme des victimes des êtres qu’il ne pense pas capables d’émotions. Si l’on s’en tient à la définition de l’empathie dans sa stricte composante émotionnelle, c’est d’ailleurs tout à fait logique. Mais si l’on veut bien considérer la question de la sentience des animaux, c’est à dire leur capacité à la subjectivité, si nous sommes disposés à leur prêter une richesse intérieure, alors les choses sont moins tranchées.

Solidarité taxonomique Cette question de la proximité avec l’être humain apparaît comme un élément important de notre aptitude à l’empathie pour les animaux. L’anthropomorphisme nous pousse à générer plus facilement de l’empathie pour des animaux plus proches de nous dans leurs traits physiques et comportementaux. Nous nous sentons a priori plus proches des grands singes que des autres primates, plus proches des primates que des autres mammifères, des mammifères que des oiseaux, des animaux que des végétaux, etc. En particulier, nous serions plus disposés à nous préoccuper du sort des autres mammifères car nous partageons avec eux une innovation étonnante de l’évolution : l’allaitement. Pour cette raison notamment, nous nous identifions facilement aux autres mammifères et nous projetons très facilement sur eux nos souffrances psychiques. Quelle autre explication, en effet, permet de comprendre pourquoi nous développons autant d’affection pour les baleines et les dauphins, et aussi peu pour les poissons ?

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BIODIVERSITÉ : GARE AU GORILLE

La dramaturgie du ver de terre Notre capacité à l’empathie avec les autres êtres vivants dépendrait donc de manière croisée du statut de victime que nous leur accordons, de leur incapacité à se défendre, du degré de vulnérabilité que nous leur donnons, de la manière dont nous les sentons proches de nous, ou encore de notre capacité à nous identifier à eux. Tout bien considéré, ces éléments sont ceux qui font une bonne dramaturgie. Dans le récit que nous faisons de l’extinction des grands mammifères, le gorille ou le tigre sont les victimes passives d’un drame shakespearien qui se jouerait entre l’homme et la nature, drame dont la force émotionnelle est aussi forte que les personnages sont puissants et l’issue possiblement fatale. Cette conscience du drame est très différente pour le ver de terre dont la disparition est lente, progressive, invisible. Elle ne résulte pas d’un combat frontal entre deux espèces, d’une guerre ouverte pour la suprématie de l’une sur l’autre ou pour la maîtrise d’un territoire. Elle est en quelque sorte un dommage collatéral et insignifiant

Attachement au lieu Pourtant, nous sommes aussi capables de créer un attachement avec une biodiversité plus familière, celle qui nous entoure dans notre quotidien. Ainsi, certains animaux nous sont familiers car nous les associons à notre histoire personnelle et qu’ils font partie de ce qui construit notre identité. Nous sommes, peut-être, plus sensibles à la raréfaction de la gentille alouette parce que son chant fait partie intégrante des lieux auxquels nous sommes attachés. Nous sommes, peut-être, tristes de ne plus voir de hérissons parce qu’ils sont une composante des haies qui délimitent nos espaces sociaux. Or, le ver de terre ne bénéficie pas, dans l’imaginaire collectif, de ce statut si particulier qui nous fait considérer certains animaux comme des membres de la famille. Cette indifférence ne fait pas des victimes que chez les lombrics. Les insectes, les araignées, et tous les êtres vivants avec lesquels nous n’avons pas développé de lien affectif, en sont également impactés. L’un des rares contre-exemples pour lesquels nous avons su sensibiliser le grand public est celui des abeilles. Chacun sait désormais le rôle que jouent les pollinisateurs dans la chaîne alimentaire, et leur importance fondamentale dans le grand cycle de la vie. Mais ce succès est tout relatif car médiatisé d’abord en raison des enjeux économiques qu’il cache, pour les apiculteurs et pour l’ensemble du monde agricole. En outre, l’abeille domestique est un animal social, auquel nous pouvons nous identifier par son comportement sinon par son physique.

« Dans le récit que nous faisons de l’extinction des grands mammifères, le gorille ou le tigre sont les victimes passives d’un drame shakespearien qui se jouerait entre l’homme et la nature, drame dont la force émotionnelle est aussi forte que les personnages sont puissants et l’issue possiblement fatale ». celles-ci ont majoritairement un comportement solitaire et qu’elles réalisent la plus grande part du travail de pollinisation sur terre ? Qui sait, enfin, qu’elles sont en train de disparaître aussi sûrement que les vers de terre ? Et d’ailleurs, ça remonte à quand, la dernière fois que vous avez vu un bourdon ?

La beauté complexe du vivant Mais il y a, peut-être, plus grave. Car à force de spécisme ordinaire, on en oublierait presque que 99 % de la biomasse de notre planète est végétale. Et comme on pouvait s’y attendre, le constat n’est guère plus reluisant pour ce qui concerne les plantes : les mauvaises herbes n’intéressent personne, les fleurs « moches » et les végétaux microscopiques non plus. En vertu des principes énoncés plus hauts, les plantes n’ont aucune chance de nous attendrir. Si vous êtes un végétal, votre meilleure chance de capter l’attention du public, c’est encore d’être un arbre centenaire, beau, grand, fort et majestueux, bref : un tigre, avec des feuilles et des racines. Au final, l’intérêt que nous portons aux autres espèces est donc d’abord une histoire de fascination pour le grand spectacle de la nature. Notre regard sur elle est sélectif et l’industrie du spectacle en rajoute par la surenchère permanente d’images grandioses. Nous sommes conditionnés dès notre plus tendre enfance à admirer le toujours plus fort, le toujours plus grand, le toujours plus beau. Pour faire bouger les lignes, il nous faudra sans nul doute parvenir à faire évoluer nos représentations collectives du vivant, pour honorer sa complexité plus que sa grandeur, et sa diversité plus que sa rareté. Ce changement de paradigme ne pourra se faire qu’en étant porté par la société dans son entièreté, car pour représenter la beauté complexe du vivant, nous aurons au moins autant besoin des scientifiques, que des poètes.

Guillaume Michel

Membre du collectif Du Vert dans les Rouages (Les artisans de la transition écologique). Extrait de « Biodiversité : gare au gorille (dans la brume) ».

Qui sait, en revanche, que l’abeille domestique n’est qu’une espèce introduite à des fins commerciales parmi plus de 800 espèces sauvages présentes uniquement sur le territoire français et plus de 18.000 au niveau mondial ? Qui sait que

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LE SCI EN ACTION

LE FOIE GRAS

c’est pas si chic que ça Dans la continuité de ses activités annuelles, après un semestre de rencontres basé sur la thématique de l’environnement et des luttes paysannes, et malgré la pandémie, un Collectif du SCI a longuement réfléchi sur la thématique qu’il pourrait mettre en exergue afin de sensibiliser en période de confinement et de fêtes de fin d’année. Fabrice et Julienne, tous deux volontaires du collectif, nous racontent et nous expliquent leur cheminement et leur action.

Après discussions, nous avons opté pour la dénonciation de la souffrance animale. Et qui dit fêtes de fin d’année, dit foie gras, ce qui nous a poussé à choisir la thématique de la maltraitance des canards et des oies, que des éleveurs peu scrupuleux gavent afin de s’enrichir au mépris du bien-être animal.

Le foie gras, c’est quoi ? Selon le Code rural français, « le foie gras fait partie du patrimoine culturel et gastronomique protégé en France. On entend par foie gras, le foie d’un canard ou d’une oie spécialement engraissé par gavage »1. Soirée de lancement des Collectifs / 2019

Pour obtenir du foie gras, il faut gaver des animaux pendant la période qui précède l’abattage (une douzaine de jours). Concrètement, on leur introduit le quart de leur poids en « aliments » directement dans la gorge afin de faire gonfler leur foie artificiellement. Le foie grossit et est touché par une pathologie appelée « stéatose hépatique2 ». C’est ce foie dans un état pathologique qui est appelé foie gras (avouez que ça sonne mieux que « foie malade ») et qui est produit à hauteur de 25 600 tonnes dans le monde (24 600 en Europe). La souffrance des canards pendant ces 12 jours de gavage (et ne rêvons pas : dans les élevages industriels, leur vie avant ces 12 jours n’est pas rose non plus) est énorme. La mortalité des canards est multipliée par 10, voire par 20 en période de gavage. Il en meurt ainsi un million par an.

Pour une interdiction du gavage Face à une telle souffrance, nous avons donc décidé de dénoncer ce marché qui aime tant se présenter, à grands renforts de campagnes publicitaires aussi onéreuses que scandaleuses, comme le comble du raffinement. Plusieurs pays, comme la Norvège, Israël ou la Pologne, interdisent déjà le gavage. L’Union européenne, elle, a interdit le gavage sauf dans les pays où la pratique existe déjà : France, Belgique (notons que la Flandre interdit le gavage), Espagne, Hongrie, Bulgarie. Nous estimons que cette pratique barbare n’a que trop duré3 et qu’elle doit cesser immédiatement. Personne n’a besoin de foie gras au point de faire souffrir des animaux de la sorte.

1 Article L654-27-1 du Code rural et de la pêche maritime 2 La stéatose est naturelle chez les oiseaux migrateurs, mais pas à cette dose-là. Les canards élevés pour le foie gras ne sont plus migrateurs depuis longtemps et les canards gavés ne sont plus capables de voler. 3 Les Egyptiens procédaient déjà au gavage en 2500 avant notre ère.

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Le foie gras, c’est pas si chic que ça

Comment sensibiliser ?

« Pour obtenir du foie gras, il faut gaver

Nous avons assez vite trouvé l’idée de créer des cartes postales, comme celles que l’on s’envoie généralement en fin d’année. Pour trouver des idées de dessins et de slogans, nous avons dû multiplier réunions et séances de travail. Nous avons débattu de la meilleure manière d’interpeller : images choc, humour ou douceur et bienveillance ? Nous avons ensuite collecté les propositions de slogans et de dessins et sélectionné les idées qui nous plaisaient le plus. Nous avons finalement opté pour une image qui exprime une dénonciation tendant vers l’humour, moins choquante et plus parlante. Nous avons inversé les rôles entre le canard et l’humain, afin de mettre le consommateur du foie gras à la place du canard et de l’encourager à imaginer ce qu’endure ce dernier pendant le gavage.

Sensibiliser en période de pandémie La pandémie de COVID-19 ne nous permettait pas de faire de la sensibilisation en nous regroupant physiquement. Nous avons donc fait le choix de dénoncer ce marché mortifère en envoyant des cartes postales à nos proches ou en les distribuant dans les boîtes aux lettres de notre quartier, mais aussi en partageant l’image sur les réseaux sociaux.

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des animaux pendant la période qui précède l’abattage (une douzaine de jours). Concrètement, on leur introduit le quart de leur poids en « aliments » directement dans la gorge afin de faire gonfler leur foie artificiellement ». La souffrance animale en général est un réel problème de société. Notre action s’inscrit dans un mouvement plus large grâce auquel une part de plus en plus importante des consommateurs refuse de consommer du foie gras. Cependant, la pratique continue et fait encore partie du « patrimoine culturel » d’un pays dont la gastronomie a pourtant autre chose à offrir que le foie malade d’un animal maltraité.

Julienne Nguidjo et Fabrice Claes

Volontaires au SCI

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TÉMOIGNAGE

Indonésie

LA PLUS GRANDE SOCIÉTÉ MATRIARCALE AU MONDE est indonésienne Chez les 9 millions de Minangkabau, pieux musulmans de Sumatra, les femmes gèrent la propriété et le foyer. Conséquence de la tradition matriarcale de leur région, elles ont tendance à porter ou à partager la culotte.

Les Minangkabau, ou Minang, constituent la plus grande société matriarcale au monde. Mais si vous vous représentez ces femmes comme ayant tout pouvoir, détrompez-vous : le matriarcat n’est pas l’opposé du patriarcat. Le matriarcat signifie simplement que l’héritage et le nom de famille se transmettent de mères en filles. Concrètement, il est possible de traverser la région des Minang sans rien remarquer de particulier. Il s’agit d’une société traditionnelle marquée par un découpage des tâches lié au genre. Ainsi, les hommes gagnent de l’argent… tandis que les femmes élèvent les enfants. Ceci dit, ces derniers justifient les particularités du matriarcat. En effet, les anciens racontent qu’à l’origine les Minang ont organisé leur société en observant la nature ; ils y ont vu des êtres certes plus faibles, mais aussi fondamentaux pour la perpétuation de la société : les enfants, dont les mères s’occupent principalement. Il est donc tout naturel et logique pour protéger les enfants du besoin que la maison, les champs, l’argent… appartiennent à l’épouse, la mère de famille.

« Seule l’épouse peut demander le divorce.Pour ce faire,elle doit simplement déposer une plante particulière à l’entrée de la maison, et l’homme, sans mot dire, partira sur le champ avec pour seul bagage ses vêtements du jour ». Dans une même optique, seule l’épouse peut demander le divorce. Pour ce faire, elle doit simplement déposer une plante particulière à l’entrée de la maison, et l’homme, sans mot dire, partira sur le champ avec pour seul bagage ses vêtements du jour. L’homme Minang ne pouvant pas divorcer ni refuser un mariage arrangé, on retrouve parfois un Minang isolé à l’autre bout du pays car l’exil est sa seule fuite possible dans ce système. S’il est très peu utilisé aujourd’hui, ce droit traditionnel de la femme Minang a pourtant son importance.

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© Baralekdi-blogspot

En effet, l’ensemble des droits des femmes Minang influence subtilement les rapports de genres au quotidien. Elles sont fières d’être femmes, des femmes qui ont du pouvoir. Plus que dans les autres régions du pays, nous y verrons des hommes cuisiner et des femmes effectuer des « tâches d’hommes » dans les rizières. Quant aux grandes décisions, elles sont généralement prises de manière concertée. Au départ, un étranger pourrait être choqué par le droit unilatéral au divorce et par le découpage genré des tâches (avec notamment les femmes au foyer). Cependant, par la suite, en prenant distance de quelques valeurs occidentales, tout un chacun pourra voir et ressentir un certain équilibre et harmonie chez les Minang, sans pour autant idéaliser cette société.

David Petit

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

États-Unis

UNE EXPÉRIENCE SOCIALE INOUBLIABLE aux USA

Je me présente : Je m’appelle Zoé, je suis belge et je suis partie aux États-Unis en tant que volontaire dans une résidence pour personnes handicapées pendant 6 mois. © Zoé Albertuccio

Je m’envole le 20 septembre 2019 direction Temple. C’est un tout petit village situé dans l’Etat du New Hampshire à 1h30 de Boston. Le soir même, Lois, une des responsables de la résidence vient me chercher à l’aéroport. C’est ce soir-là que je fais également la rencontre de tous les autres volontaires et des responsables mais aussi la rencontre des résident·es. La résidence s’appelle Lukas Community. Lukas est composé de 4 maisons dans une gigantesque propriété entourée de bois et de forêts. Dans chacune des maisons se trouvent 4 résident·es ainsi que 2 volontaires et 2 responsables.

Lukas community J’ai fait des rencontres incroyables dans cette résidence ! J’ai eu la chance de rencontrer des personnes sincères et intéressantes. J’ai appris tellement de belles choses pendant mon séjour aux USA. Chacune des maisons a un nom : Ledgewood, Crossroad, Echo farm et Birch. Je vivais dans la maison appelée « Birch House », dont la responsable s’appelle Aurea et son époux Paul. Ils ont 3 chouettes fils. J’ai aussi rencontré Cristal, une résidente de ma maison dont je me suis beaucoup occupée, nous avons fait de nombreuses promenades toutes les deux. Il y avait également Hanna, Richard et Andy. Il y a 16 résidents en tout dans la communauté. Ils ont tous un handicap mental et certains un handicap physique aussi. Les résident·es sont très différents les uns des autres, nous devions donc adapter les activités pour que chaque personne se sente bien et utile dans la vie en communauté. En échange, chacune apporte sa petite touche dans la communauté.

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Le réveil était assez matinal, il fallait aider les résident·es à se laver, leur préparer leurs médicaments et leur déjeuner. À 9h, c’est le début des activités. Elles sont assez variées : préparer le dîner, faire de la pâtisserie, travailler dans le potager, aller se promener dans les environs, rendre visite à d’ancien·nes résident·es qui sont dans une maison de repos pas très loin de Lukas. Nous travaillions également la laine de nos moutons pour en faire des écharpes, des jupes, des tapis et plein de belles choses. En hiver, les activités se font à l’intérieur : du chant, de la danse, raconter des histoires, ou faire du kraft, de la peinture mais aussi du ski dans la propriété, il y a tellement de neige !

« Ces 6 mois m’ont permis de grandir,de ne plus avoir peur de l’inconnu, de m’ouvrir aux autres,de sortir de ma zone de confort, d’aller vers les autres. J’ai rencontré des personnes exceptionnelles ».

L’hiver est assez rude pour une petite Belge mais les paysages sont très beaux. L’automne est aussi une saison magnifique dans le New Hampshire, tous les arbres sont multicolores ! A 12h, il y avait un repas bien consistant et souvent délicieux que nous cuisinions avec l’aide des résident·es. Après ce repas bien copieux, nous avions toujours une petite pause d’1h30 avant que les activités ne reprennent jusqu’à 17h.

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Projet de volontariat aux USA

L’année 2020 est une année que personne n’oubliera de sitôt. J’ai dû malheureusement partir quelques mois plus tôt à cause du covid-19. Nous étions 7 volontaires dans la communauté dont 5 Allemand·es, 1 Française et 1 Belge (moi). Les 5 Allemand·es furent vite obligé·es de rentrer chez eux et nous nous sommes retrouvées à 2 volontaires… Nous avons dû annuler toutes nos excursions prévues et je me suis sentie très vite dépassée par la situation. Puis la Belgique a fermé ses frontières et les Belges à l’étranger devaient se manifester très rapidement si l’on souhaitait rentrer. Ne voulant pas rester coincée en Amérique éternellement et ne sachant pas quand je pourrais rentrer je me suis décidée à rentrer plutôt que de rester confinée aux Etats-Unis, sans perspectives de visites ou voyages au sein du pays. J’avais déjà travaillé pendant 6 mois et appris beaucoup de choses, cela me semblait donc la meilleure décision.

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Covid et leçons apprises

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Nous soupions vers 18h, ce qui est vraiment tôt pour moi. Le soir était souvent l’occasion de faire quelques activités plus calmes et plus relaxantes dans nos maisons respectives : écouter de la musique, chanter, dessiner. A 20h, tout le monde va au lit. Le week-end, nous n’avions pas d’activités précises, mais du temps libre pour faire ce que nous voulions avec les personnes de notre maison : se balader, aller au parc, visiter un village, manger une glace. Chaque volontaire avait aussi droit à 2 jours de congé sur la semaine, pour faire ce que nous voulions avec les autres volontaires. Je suis partie en road trip au Canada pour quelques jours pendant mon séjour.

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© Zoé Albertuccio

P O R T E U S E S D' U N H

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Le but de mon aventure était d’apprendre l’anglais, de travailler dans le social, et d’en savoir plus sur la culture américaine, mais surtout de m’épanouir et me faire des amis. Ces 6 mois m’ont permis de grandir, de ne plus avoir peur de l’inconnu, de m’ouvrir aux autres, de sortir de ma zone de confort, d’aller vers les autres. J’ai rencontré des personnes exceptionnelles. Ces personnes m’ont aidée et soutenue dans mon aventure loin de ma famille, de mes habitudes, de mon confort ! Jamais je n’aurais imaginé – et les gens autour de moi non plus – qu’à 19 ans je partirais pour une longue aventure dans un pays inconnu avec des gens inconnus qui parlent une langue inconnue. La petite Zoé de 12 ans qui n’osait pas commander du pain, je ne vous dis pas ! Ces 6 mois m’ont apporté tellement de positif. Je remercie toutes ces personnes qui ont été là pour moi durant cette aventure merveilleuse ! Je sais que je suis rentrée pour des raisons un peu déprimantes, mais je n’oublierai jamais mon aventure, qui fut une expérience incroyable.

Zoé Albertuccio

Volontaire au SCI

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TÉMOIGNAGE

Indonésie

« MANGROVE FOR JAVA »

une devise qui tient à cœur L’association locale Great est active depuis 2015 et s’investit, entre autres, pour l’environnement. L’initiative locale est, quant à elle, sur pied depuis plus de 20 ans ! Ensemble, ils réalisent un travail incroyable… Entre doutes, décisions, découvertes, peur et excitation, j’ai vécu la plus belle aventure de ma vie.

Le voyage d’une vie Ce voyage je l’ai rêvé, pensé et préparé. Je souhaitais découvrir le monde mais pas comme d’habitude. J’ai souvent le réflexe d’associer le voyage avec hôtels et lieux touristiques dont tout le monde parle. Mais cette fois, je voulais aller plus loin. J’avais envie de vivre un quotidien différent, de partager un travail et de découvrir une culture. Je me suis lancée, près d’un an et demi avant, dans toute cette préparation. Mon objectif : Japon, Cambodge, Thaïlande, Indonésie, Australie et Nouvelle-Zélande. J’ai réalisé 4 projets de volontariat dans les 4 premiers pays mais, ici, je vais parler de mon projet réalisé en Indonésie. La recherche n’est pas évidente. Tous ces sites privés qui vous vendent des « projets de volontariat » pour des milliers d’euros, sèment le doute. Il faut persévérer et apprendre à reconnaitre le vrai du faux. Le Service Civil International m’a tout de suite plu. Je partage leurs valeurs et leur vision des choses. Je me lance, confiante. C’est rapide et efficace. Je me sens encadrée et ça fait du bien. Je suis prête à découvrir le monde, à m’adapter et à m’investir.

« Mangrove for Java » J’aime le monde et la nature probablement comme beaucoup de gens. L’action de planter quelque chose est symbolique et lourde de sens. C’est agir concrètement pour l’environnement et la population. Ce projet était une évidence et j’ai sauté sur l’occasion. C’est un projet à long terme qui tient depuis plus de 20 ans. Tout le travail accompli par les locaux est extraordinaire. Je suis véritablement honorée d’avoir fait partie, pour deux semaines, de ce beau projet.

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À Pekalongan, le projet « Mangrove for Java » répond à une problématique bien spécifique. L’érosion des sols a englouti une partie de la côte. La mangrove étant la végétation la plus robuste sur ce sol argileux, il était judicieux d’en planter un maximum afin de recréer un écosystème pour oiseaux, crabes, poissons et crevettes. En plus d’un avantage environnemental, la population peut donc profiter d’une pêche très riche. La mangrove est notamment une barrière naturelle contre les tsunamis. C’est un avantage considérable lorsqu’on considère les nombreux changements climatiques qui s’annoncent. Concrètement, j’ai travaillé 5 jours par semaine. Je me rendais sur place soit avec le coordinateur de GREAT INDONESIA soit en Uber local. Entourée de pêcheurs et de mangroves aux abords de la mer de Java, j’ai récolté des graines, planté une centaine de jeunes pousses et nettoyé le port. En effet, la multitude de déchets ramenée par les courants demande un nettoyage régulier. Le travail ne manque pas. Chaque geste compte.

Premier choc culturel On peut se préparer autant qu’on veut mais tant qu’on ne l’a pas vécu… Pour moi, il y a deux éléments clés : être capable de s’adapter et rester ouvert.e d’esprit. Il ne sert à rien de se stresser, il faut se laisser aller. Je pense que ce qui a été plus difficile à gérer pour moi, c’était le manque de confort sanitaire. Le début n’était pas évident puis j’ai aménagé ma petite « salle de bain », qui se résumait à des toilettes debout et un bac d’eau de pluie. Il est important de s’écouter. S’il vous manque un petit quelque chose pour vous sentir bien, n’hésitez pas à vous le procurer. Par exemple, l’absence de papier toilette peut être perturbant (et on sait bien à quel point, en Europe, on aime le papier toilette !). C’est amusant d’essayer et de découvrir de nouvelles façons de vivre mais sans s’empêcher de trouver son équilibre.

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La barrière de la langue L’Indonésie est le seul pays dans lequel l’anglais n’était pas suffisant. J’ai très vite senti que sans le Bahasa Indonesia, j’allais passer à côté des échanges. Le responsable local du projet et les pêcheurs ne parlent pas du tout anglais. Je me suis sentie très seule et frustrée de ne pas pouvoir communiquer. Je me suis donc lancée. J’ai appris rapidement à me présenter et à formuler des petites phrases. L’Indonésie est une ancienne colonie hollandaise donc de nombreux mots sont similaires au néerlandais. C’est une langue simple qui s’apprend vite. L’immersion était totale et tout le monde était ravi·e !

Un pays merveilleux Ce voyage était une grande première pour moi. Je n’avais encore jamais quitté l’Europe et je n’avais jamais voyagé seule. C’est une des meilleures décisions que j’ai prises. L’Indonésie est le pays qui m’a le plus touchée et qui m’a le plus émerveillée. La population est réellement bienveillante. Ils m’ont beaucoup aidée et m’ont fait découvrir des endroits incroyables. Ils sont très gentil·les même si, parfois, quelques-uns ont tenté de me faire payer le tarif « touriste ». J’avais beaucoup de mal à passer inaperçue avec mon mètre 75, ma peau blanche, mes yeux bleus et mes cheveux blonds. Pour tout vous dire, voyager hors saison, m’a valu beaucoup de regards et de selfies. Vraiment beaucoup. Outre une population en or, j’ai découvert une nature incroyablement belle, des histoires et des cultures riches et très intéressantes. L’Indonésie est un coup de cœur.

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© Séglène Jacquemin

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E L' E N V I R O N

« Tu voyages seule ?! Tu n’as pas peur ? » À peine arrivée à l’aéroport de Jakarta, l’agent de contrôle des passeports me regarde d’un air perplexe. Il me demande si je voyage seule. Je lui réponds que oui… J’ai droit à un regard consterné. Il enchaine en me demandant si j’ai des ami·es en Indonésie. Je lui confirme que non, je voyage bien seule, et que je n’ai pas encore d’ami·es. Un dernier regard inquiet et il me demande de faire attention à moi. C’est une phrase qu’on me répètera souvent en Indonésie et les femmes m’ont souvent fait part de leur peur mêlée d’admiration pour moi. J’ai réellement été touchée par leur considération. « Tu voyages seule ! » « Tu n’as pas peur ? » Ces phrases, je les ai entendues tellement de fois. Pourtant, les choses changent. J’ai rencontré beaucoup de jeunes femmes seules durant ce voyage. D’une part, c’est un bon moyen de rencontrer de

« Quand on voyage à deux ou plus, on reste automatiquement dans notre zone de confort et je trouve qu’on rate beaucoup d’opportunités. Finalement, on ne vit pas les choses de la même façon. Grâce à cette solitude, j’ai fait des rencontres inoubliables ».

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Projet de volontariat en Indonésie

© Séglène Jacquemin

nouvelles personnes et de sortir de sa bulle. Quand on voyage à deux ou plus, on reste automatiquement dans notre zone de confort et je trouve qu’on rate beaucoup d’opportunités. Finalement, on ne vit pas les choses de la même façon. Grâce à cette solitude, j’ai fait des rencontres inoubliables. D’autre part, on apprend à se connaitre. Je me suis découvert de nouveaux intérêts, de nouvelles passions, compétences et envies. C’est extrêmement gratifiant et stimulant. Je suis vraiment fière de tout ce que j’ai accompli et, finalement, je me suis sentie rarement seule. Il ne s’est pas passé une seule journée sans qu’on ne m’adresse la parole !

Mon bilan Je ne changerai rien à ce voyage mais, à l’avenir, il y a quelques éléments sur lesquels j’apporterai une attention particulière. Premièrement, je tenterai de m’investir plus longuement dans un projet. Deux semaines ne sont pas suffisantes. Pour ce voyage, j’avais décidé de faire 2 semaines de projet et deux semaines de visites. J’ai dû faire face à une petite frustration car au moment de prendre pleinement le rythme, j’ai dû partir.

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Deuxièmement, j’apprendrai les bases de la langue locale avant d’arriver dans le pays pour une plus grande immersion et plus d’échanges. Mais ce n’est que mon sentiment. Ce projet était très intéressant et je suis heureuse d’y avoir participé. Ce voyage a définitivement changé ma vision des choses et j’ai pu constater les efforts et l’implication des locaux dans leurs problèmes de société. Cette énergie me donne envie d’aller plus loin mais m’a fait réaliser qu’il n’y a rien de tel qu’une force locale. La Belgique et l’Europe en générale ont besoin qu’on s’investisse pour elles. Il y a tellement de choses à améliorer et je suis d’autant plus motivée à participer activement à tous ces grands projets ! Lancez-vous, une belle aventure vous attend.

Ségolène Jacquemin

Volontaire au SCI

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INFORMEZ-VOUS

LA BIBLIOTHÈQUE DU SCI chez vous !

Nos 3 conseils du trimestre, à lire et à écouter absolument !

No Steak

D'Aymeric Caron (Ed. Fayard, 2013) Entre épuisement des sols, utilisation abusive des ressources en eau, pollution des nappes phréatiques, réchauffement climatique, manque de surfaces agricoles… l’élevage intensif et la consommation de viande par l’être humain usent la planète à vitesse grand V. Au vu de l’accroissement exponentiel de la population mondiale, continuer à consommer de la viande est catastrophique. Au-delà des dégâts environnementaux qu’il présente, Aymeric Caron explique aussi les avancées scientifiques qui prouvent que les animaux réfléchissent, ressentent et souffrent de la même façon que les humains. En le faisant pour que son livre soit accessible à tous et toutes, même aux personnes peu sensibilisées à cette cause, l’auteur prône le passage au végétarianisme et au véganisme, pour redéfinir un nouveau système respectueux de chaque être vivant.

Capital et Idéologie

De Thomas Pikettry (Ed. Seuil, 2019) On ne le présente plus … Thomas Piketty est sans conteste un des économistes les plus connus actuellement et ses écrits sur le capitalisme sont aussi bien encensés que dénigrés. L’auteur du « Capital au XXIe » siècle revient ici avec un ouvrage ou il va analyser les idéologies qui justifient les inégalités sociales à travers le temps. À l'encontre du récit hyperinégalitaire qui s'est imposé depuis les années 1980-1990, il montre que c'est le combat pour l'égalité et l'éducation, et non pas la sacralisation de la propriété, qui a permis le développement économique et le progrès humain. Un livre à mettre entre toutes les mains !

Podast - Sans blanc de rien

De Estelle Depris, Fiona Saintraint, Katia Abdellaoui (2019) Le racisme systémique, la fragilité blanche, les privilèges blancs… la colonisation. La société belge prend de plus en plus conscience que le racisme fait partie de notre histoire et du paysage quotidien sans forcément s’exprimer de manière visible. Le podcast Sans Blanc De Rien, en 5 épisodes, nous permet de faire le tour de notions de base pour comprendre comment le racisme a façonné le monde d’aujourd’hui. Deux épisodes poignants nous rappellent l’histoire de la colonisation du Congo. Préparé en collaboration par les associations belges, BePax et le Collectif pour la Mémoire Coloniale et Lutte contre les discriminations c’est un excellent outil de sensibilisation et d'apprentissage pour désapprendre et décoder les attitudes discriminatoires dont nous n’avons pas toujours conscience.

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VOLONTARIAT PRÈS DE CHEZ SOI Un peu, beaucoup, passionnément !

Centre Oasis

REJOIGNEZ-NOUS !

Atelier de récupération Gilbard

Champ du chaudron

Les espaces de volontariat au SCI sont nombreux et variés : pas besoin de partir loin ou longtemps pour faire des belles rencontres et mettre la main à la pâte ! Voici tout ce que vous pouvez faire en Belgique !

PROJETS COURT TERME EN BELGIQUE

COORDONNER UN PROJET

Le SCI organise, avec ses partenaires, des projets dans les domaines de l’écologie, des migrations, de la mixité sociale, de la culture ou de la préservation du patrimoine en Wallonie et à Bruxelles. Des volontaires de Belgique et de l'étranger peuvent rejoindre une association pour découvrir son travail et apporter leur soutien.

Chaque projet, journée, week-end de volontariat en Belgique est encadré par un·e coordinateur·trice local·e. C’est la personne qui coordonne le groupe de volontaires, local ou international, est l’intermédiaire entre le SCI, l’association partenaire et les volontaires. Son rôle est de faciliter la communication, la dynamique du groupe, la répartition du travail, l’organisation d’activités de loisirs… Tout en participant comme les autres aux tâches quotidiennes !

NOS PARTENAIRES EN BELGIQUE Le SCI a des partenaires de tous horizons : des associations, des initiatives citoyennes, des collectifs ou coopératives, qui proposent des alternatives positives, qui s’engagent pour la solidarité et la citoyenneté active. L’Ecocentre Oasis à Mons, la coopérative Vert d’iris International à Bruxelles, le projet 123 Soleil ! à Charleroi, le festival du Conte de Chiny, la résidence du Château Vert à Solières sont quelques-uns des partenaires du SCI qui accueillent les volontaires tous les ans pour partager avec eux et elles les motivations qui les portent et le travail qu’ils mettent en œuvre. Plus d'infos : marjorie@scibelgium.be

Vous résidez en Belgique et vous êtes intéressé·e par cette expérience ? contactez : marjorie@scibelgium.be

VOLONTARIAT D’UN JOUR Les volontariats d’un jour ou d’un weekend permettent de découvrir le principe du volontariat sur une courte période. Les volontaires découvrent et soutiennent le travail d’une association locale, partenaire du SCI (travail à la ferme ou dans un potager urbain, animation d’enfants dans un centre d’accueil, restauration du patrimoine…) Les journées et weekend de volontariat sont organisées tout au long de l’année et accessibles à toutes et tous dès 16 ans. Plus d'infos : camille@scibelgium.be

Retrouvez toutes nos activités en ligne et sur notre page FACEBOOK

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SCI-Projets internationaux

Ed. responsable : Luc Henris | Siège : Rue Van Elewyck, 35 • 1050 Bruxelles | N°BCE : (0)410 661 673 - RPM : Tribunal de commerce de Bruxelles • Imprimé sur papier écologique

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