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A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES.

Il ne me reste plus qu’à rêver de Mazeppa. A moins que les canaémés me fassent un sort. N'ayant pas le loisir de vous rédiger une relalion de voyage, force m’est de ne vous offrir que quelques noms barbares qui ne vous permettront guère de me suivre sur nos cartes, la plupart de ces noms n’y figurant pas encore.

« J’ai été assez gravement malade chez les Atorradis, ce qui m’a empêché de pousser plus loin à l’est, de passer tout au moins les sources de l’Essequibo. Ma maladie, et un naufrage que j’ai fait fort mal à propos, ont eu pour résultat de rendre mon voyage moins fructueux qu’il aurait pu l’être. Cependant je suis presque satisfait. « J'ai perdu dans le Couite Aouaou un sextant, un baromètre et ma meilleure boussole, sans parler de ma pharmacie dont j’avais alors le plus grand besoin. C'est le second naufrage périlleux que je fais dans le cours de mes très heureux voyages. Décidément, les gens qui ne savent pas nager sont « innoyables ». Celte fois, la Providence s'est manifestée sous les traits d’un touchau ouapichiane, qui, à la nage, me remorqua inerte quand j’eus perdu connaissance. Il pêcha ensuite mon journal, l'intelligent barbare! Reste à savoir si le brave homme, en me ramenant ainsi à la vie par les cheveux, m’a ou non rendu service. « Aujourd’hui, me voici presque rétabli et tout joyeux, ce qui, je le crains fort, doit présager quelque malheur. Je suis heureux de me sentir seul, bien seul, perdu, abandonné, trompé, oublié. Cela me donne des forces. Autrefois, je ne vivais que dans le lendemain, aujourd’hui j’en ai peur; je regarde tristement mon passé, long effort qui avortera, mais je serre les dents et me concentre dans mon heure de pénible et anxieux labeur. « Je repars de suite. Je serai sans doute obligé de revenir encore sur mes pas. Ce n'est plus le Mapa, ici : il y a beaucoup de tribus « bravas ». On n’avance qu’avec une extrême circonspection dans un pays impossible, à travers desforêts souvent inondées et où souvent il n'y a pas de sentier. Je reviendrai donc, toujours, — bien entendu, — par une nouvelle route. Vous aurez de bonnes carteset des études consciencieuses. Cette fois, j'espère pouvoir pousser jusqu'aux sources du Trombetta, ce qui me conduira assez près de nos Roucouyennes de l’Itany. De retour de ce voyage de trois mois au plus, — carme voici fait aux choses et aux gens d’ici et je vais vite, — de retour de ce voyage chez les Taroumans du sud et les Ouayeoués, je repartirai encore, si l’on m’en croit, pour arriver cette fois jusqu’à Cayenne, ma route en main, ayant évité toutes les tribus « bravas » ou traité avec elles. Je prendrais le temps seulement de renouveler à Manàos mes provisions épuisées et mes instruments hors d’usage ou perdus. Ma voie est sûre. C’est une question de temps, de persévérance et d’appui. Si je n’ai plus guère de santé, j’ai encore de la jeunesse, du courage et de la patience, au service de ceux qui m’ont si bravement lancé dans ma voie périlleuse et si délibérément abandonné ensuite. « Je suis à moitié Indien. Vous ne me reconnaîtriez plus. Ce seraient mes sauvages qui me trahiraient. Chaque fois qu’ils me posent cette question, je n’ai qu’une réponse : « Comment t’appelles-tu ? — « Français. » Aujourd’hui, le « Français » est populaire chez les nations de la cordillère de Caïrrit. « Je viens de recevoir la fameuse lettre me dictant le programme Macapa-Oyapock et Ouest. Un fazendeiro du haut rio Branco, à qui elle avait été adressée en mars, me l’a transmise en septembre. C’est bizarre, mais c’est ainsi. Je conserve

La France équinoxiale. Voyage à travers les Guyanes et l'Amazonie. 2  

Coudreau, Henri A. / Ouvrage patrimonial de la Bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation, Université des Antilles. C...

La France équinoxiale. Voyage à travers les Guyanes et l'Amazonie. 2  

Coudreau, Henri A. / Ouvrage patrimonial de la Bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation, Université des Antilles. C...

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