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454 l'anonymat de la grande ville122. Dans certains cas, les choses vont même plus loin. En 1882, toute la population d'un village de la région de Lucknow se rassemble pour s'opposer au départ de quelques habitants qui venaient de céder aux avances d'un recruteur ; celui-ci est ensuite chassé. Quelques jours plus tard, à Cawnpore, le "French sub-depot" est détruit par la foule ("mobbed") et deux de ses employés sont sérieusement blessés, à la suite de rumeurs selon lesquelles un enfant de cinq ou six ans avait été enlevé et s'y trouvait retenu de force ; en réalité, l'enquête de police montrera que cet enfant avait tout simplement été perdu par sa famille, mais la brutalité même de l'attitude de la population est révélatrice de la profondeur du sentiment de détestation que suscitent chez elle les recruteurs et leurs méthodes123. Ce sentiment se nourrit de motivations très diverses. La principale semble bien être le halo de mystère et de peur qui entoure l'émigration. Des parents, des proches, des membres de la communauté villageoise partent un beau jour pour on ne sait où, de l'autre côté de "l'eau noire", et l'on n'en entend plus parler ensuite pendant des lustres, bien heureux encore si des nouvelles arrivent plusieurs années plus tard124 ; il n'est pas surprenant dans ces conditions que les histoires les plus invraisemblables circulent sur le sort des émigrants, ni qu'elles soient acceptées sans sourciller dans les villages de l'Inde125. Les pressions les plus efficaces pour décourager de partir ceux qui voudraient le faire sont d'abord celles qui proviennent du milieu familial126. Mais naturellement, tous les opposants à l'émigration ne sont pas aussi désintéressés. Avec la montée continue de l'endettement dans les campagnes127, la fuite outre-mer constitue un moyen facile de se libérer pour les ruraux les plus obérés ; aussi les créanciers des candidats au départ sont-ils particulièrement vigilants et n'hésitent pas à recourir aux pires moyens pour les empêcher de mettre leur projet à exécution128. Les plus acharnés contre l'émigration sont toutefois les grands propriétaires, les zamindar, qui considèrent les habitants de leurs domaines comme leur propriété et les recruteurs comme des voleurs129, sans compter qu'un trop grand nombre de départs risquerait de faire augmenter les salaires des journaliers agricoles130 ; pour éviter cela, ils exercent une pression maximum sur les paysans qui dépen-

122. Ibid, p. 13 et 15 ; Rapport Pitcher, p. 148, 152, 221, 227 ; H. TINKER, New system, p. 127-128. 123. Sur ces deux affaires, Rapport Pitcher, p. 246-247. 124. Pendant bien longtemps, en effet, les déficiences du service postal empêcheront les émigrés de donner des nouvelles à leurs familles restées en Inde ; nous y reviendrons infra, chap. XIX. 125. Et notamment qu'on va les convertir de force au christianisme, qu'on va obliger les hindous à manger du bœuf et les musulmans du porc, qu'ils devront renoncer à leur caste et surtout qu'on va faire de l'huile avec leur tête ; Rapport Pitcher, p. 153, 165, 221, 247 ; Rapport Grierson, 1ère partie, p. 14-15 et 19. 126. Rapport Pitcher, p. 152. 127. Voir supra, chap. V. 128. Rapport Pitcher, p. 152. 129. "To a zamindar, every coolie who emigrates is looked upon as so much property lost" ; Rapport Grierson, 1ère partie, p. 17. 130. Rapport Pitcher, p. 152.

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

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