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INTRODUCTION DE LA DEUXIEME PARTIE

Malgré les nombreux abus et scandales auxquels elle donne lieu, surtout à ses débuts, il ne faudrait pas imaginer l'émigration indienne sur l'abominable "modèle" de la traite négrière, à laquelle on est tout naturellement tenté de la comparer dans un premier mouvement. La belle et terrible expression de "new system of slavery", rendue célèbre par Hugh Tinker, qui sert si bien depuis maintenant plus d'un quart de siècle à caractériser ce courant migratoire d'une formule "choc", est avant tout le produit d'un contexte historique bien précis, et doit être prise comme une brutale métaphore destinée à frapper les esprits beaucoup plus que comme l'expression d'une réalité qui ferait du pire une règle générale1. Au contraire, l'émigration indienne est une activité extrêmement réglementée et surveillée, et même si cette réglementation n'est pas toujours appliquée très fermement ni cette surveillance exercée très strictement, la Grande-Bretagne et les autres pays engagés dans ce trafic, particulièrement la France pour ce qui nous concerne ici, sont généralement parvenus à éviter les dérapages systématiques et le glissement vers le crime contre l'humanité, à l'inverse de ce qu'était bien, pour sa part, la traite négrière. Une fois pour toutes, on ne peut sérieusement mettre les deux trafics sur le même plan2. L'organisation et les différentes opérations de l'émigration indienne vers la Guadeloupe peuvent s'analyser strictement en termes de filière, administrative, géographique, économique et humaine, qui concerne deux gouvernements européens et trois administrations coloniales, mobilise des centaines de milliers de F, nécessite des navigations de plusieurs mois sur la moitié de la planète, et finalement déplace des milliers de personnes entre deux pays situés stricto sensu aux antipodes l'un de l'autre. Déjà la mondialisation, en somme ! Dans les développements qui suivent, nous allons retracer les deux stades successifs de cette filière migratoire indo-guadeloupéenne : en amont le recrutement (Titre IV) ; en aval, le transport (Titre V).

1. Due à Lord Russell, alors secrétaire d'Etat britannique aux Colonies, elle date de 1840. Le Royaume-Uni, qui a aboli l'esclavage dans ses propres colonies six ans plus tôt, est engagé à fond dans un combat acharné afin d'inciter les autres pays esclavagistes d'Europe et d'Amérique à faire de même. D'autre part, les premières opérations de l'émigration indienne débutante donnent effectivement lieu à des abus et des scandales sans nombre. Le lien établi entre les deux phénomènes par l'auteur de ce fort propos ne peut bien évidemment (et tel est d'ailleurs son but) que choquer les contemporains. En l'occurrence, il s'agit pour lui de mieux s'opposer au développement de l'émigration vers les West Indies, réclamée à cor et à cri par les planteurs de ces territoires, alors que les autorités coloniales de l'Inde ne sont même pas capables de surveiller efficacement celle vers Maurice ; H. TINKER, New system, p. V et 61-81. 2. C'est à la même conclusion qu'aboutit, à l'issue d'une étude très fouillée, un spécialiste comme J. WEBER, Conventions, p. 142 : malgré tout ce qu'on a pu dire et écrire, alors et depuis, "le coolie trade français n'est pas une nouvelle traite" (ni le britannique non plus d'ailleurs).

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

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