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448 Il est extrêmement difficile d'apprécier exactement l'ampleur réelle de ces pratiques. Les sources administratives anglo-indiennes n'ignorent évidemment pas le problème, mais elles sont manifestement très loin d'être exhaustives ; sans doute nous révèlent-elles un certain nombre de "bad cases" qui reçurent en leur temps une large publicité, mais, comme le note tristement H. Tinker, "certainly there were many bad cases"92 qui ne sont pas parvenus à notre connaissance. Globalement, toutefois, il semble que le phénomène aille en s'atténuant dans le temps. Dans les premiers moments de l'émigration, en gros jusqu'au début des années 1850, les enlèvements sont si fréquents qu'ils paraissent presque constituer un mode "normal" de recrutement93. Au-delà se produit manifestement un ralentissement, probablement lié à la remarquable croissance que connaît l'économie indienne dans les décennies 1860 et 1870, ainsi qu'à un renforcement sensible des moyens de l'administration coloniale britannique et à l'emprise croissante qu'elle exerce sur la population, en conséquence de l'India Act de 1858. Le cas de Pondichéry est tout à fait révélateur de cette amélioration. En 1862 encore, un officiel du gouvernement de Madras accuse l'émigration telle qu'elle est pratiquée dans les comptoirs français de n'être "guère mieux qu'une traite déguisée" et de recourir systématiquement à l'enlèvement des coolies en territoire anglais94 ; mais une quinzaine d'années plus tard, quand Bowness Fischer, agent consulaire britannique à Karikal, dont la francophilie n'est pourtant pas la qualité principale, décrit sans complaisance les opérations de recrutement conduites depuis les deux comptoirs de la Côte de Coromandel, il n'utilise nulle part le terme d' "enlèvement", ce qu'il n'aurait certainement pas manqué de faire s'il avait eu connaissance de l'existence de faits de cette nature95. Amélioration ne veut toutefois pas dire disparition, comme le prouvent plusieurs affaires survenues dans les North Western Provinces au cours de la décennie 187096 ; et en 1882 encore, le major Pitcher fait état de rumeurs sur l'existence, dans certains districts de cette même région, de "collecting gangs of men" enlevant les ruraux à la recherche d'un emploi, mais dont il n'a malheureusement pu trouver aucune preuve97. Au-delà des affirmations générales et des propos trop vagues, nous ne connaissons que trois cas précis, avec noms des victimes et récit circonstancié des conditions de leur enlèvement, d'émigrants indiens embarqués par la force pour les Antilles françaises, dont un seul relatif à la Guadeloupe98 ; plus un quatrième qui, sans être formellement attesté, est assez

92. H. TINKER, New system, p. 124. 93. P. SAHA, Emigration, p. 78-81 ; J. WEBER, Ets Français, t. II, p. 1023-1024. 94. Article publié dans un journal anglais local et reproduit par SINGARAVELOU, Indiens de la Caraïbe, t. I, p. 97. 95. PRO, FO 881/3627, p. 148-153. 96. Des tentatives d'enlèvement ont lieu à Cawnpore en 1871, à Allahabad en 1871 et 1876, à Ghazipur en 1879 ; récits détaillés dans H. TINKER, New system, p. 125-127, et K. O. LAURENCE, Question of labour, p. 45-47. 97. Rapport Pitcher, p. 144. 98. Celui cité à la note 91, supra. Les deux autres concernent la Martinique ; le premier est cité à la note 90, le second est celui de Mandalamodély, dont la plainte au gouverneur (1853) est reproduite dans G. L'ETANG, La grâce, le sacrifice et l'oracle, p. 479-480.

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

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