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précient hautement le fait que la France mette des officiers du service de Santé de la Marine, généralement mieux formés et plus efficaces que les médecins civils, avec les convois d'émigrants à destination de ses colonies américaines272. Un fait significatif à cet égard : alors qu'éclatent régulièrement sur les coolie ships vers les British West Indies divers scandales liés à l'incompétence et/ou au comportement des "surgeon superintendants" anglais273, nous n'avons trouvé qu'un seul cas de plainte contre un médecin-accompagnateur français, le Dr Bellamy sur le second Essex, accusé par le capitaine d'avoir négligé son travail et maltraité les coolies274 ; encore faut-il noter que cette affaire est un vrai "sac d'embrouilles" où chacun des deux protagonistes essaie de renvoyer sur l'autre la responsabilité de la mortalité excessive survenue pendant le voyage275, et nous ne savons d'ailleurs pas comment elle s'est terminée. Conscience professionnelle ne signifie pas pour autant sympathie. Quelques dévoués qu'ils soient pour ceux qui leur sont confiés, les médecins-accompagnateurs ne leur en manifestent jamais la moindre ; ils se contentent de bien faire "leur boulot", point final. Confrontés à des gens dont les mœurs leur paraissent toujours bizarres et souvent condamnables, voire parfois même répugnantes

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ils réagissent classiquement en Européens de leur temps con-

vaincus de leur supériorité et persuadés d'être les seuls détenteurs de LA civilisation face aux indigènes des autres continents, en manifestant pour les Indiens toute une gamme de sentiments qui vont du manque de curiosité le moins surprenant277 au racisme le plus détestable278.

272. ANOM, Géné. 117/1008, Charriol à M. Col., 2 novembre 1877 273. H. TINKER, New system, p. 148-150. 274. IOR, L/P&J 3/200, p. 147 et 150-151, Bellamy à M. Col., 3 juillet 1879, et gouvernement de l'Inde à India Office, 25 février 1880. 275. Il y a eu 38 décès en cours de route, soit 7,64 % du nombre de passagers embarqués à Calcutta. Le capitaine incrimine le médecin, et celui-ci invoque la longueur excessive du voyage (123 jours) ainsi que les multiples difficultés de la navigation, qui ont eu des répercussions très négatives sur la santé des émigrants. 276. La question la plus sensible à cet égard est celle de l'hygiène. Les médecinsaccompagnateurs y attachent d'autant plus d'importance que, avec 500 personnes entassées dans un espace aussi restreint (au maximum 50 à 60 m sur 10 à 15), l'observation de règles strictes dans ce domaine, tant pour ce qui concerne le navire lui-même que ses passagers, est encore le meilleur moyen d'éviter les épidémies. Or, ils se heurtent à des gens dont le moins que l'on puisse dire est qu'ils ne partagent guère leurs préoccupations sur ce point, qui négligent souvent leur propreté corporelle, qui abandonnent leurs "ordures" un peu n'importe où, voire même qui font tout tranquillement leurs divers besoins sur le pont. Voir les témoignages de médecins embarqués sur les Cicero, Jumna, Bayswater, Winifred et British Navy à destination de la Martinique, ainsi que le rapport du Dr Beaufils sur le premier Jorawur. 277. J. SMERALDA-AMON, Immigration Mque, p. 142 et 167-168, fait observer que très rares sont les médecins-accompagnateurs qui essaient d'expliquer le comportement des Indiens à bord en général, et dans le domaine de l'hygiène en particulier. Le plus souvent, ils se contentent d'invoquer "la race", "au point d'en faire parfois une déficience génétique, ... comme si (la) conduite des émigrants obéissait à quelque déterminisme culturel obscur". Mais en cette seconde moitié du XIXe siècle, combien d'Européens en contact avec des peuples asiatiques essaient de comprendre leurs mœurs et leur culture, surtout s'ils sont en situation de pouvoir par rapport à eux ? Dans le contexte de l'époque, il ne nous paraît pas y avoir lieu de s'étonner particulièrement de ce désintérêt. 278. Dr Aurillac, à bord du second Jumna : le comportement des émigrants de ce convoi ne diffère pas sensiblement de ceux du British Navy qu'il a accompagnés l'année précédente à la Martinique (et sur

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

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