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paisiblement dans une sorte d'apartheid discret167, prolongeant plus ou moins les divisions "traditionnelles" de la société indienne, d'autant plus intériorisées et vivaces que les Britanniques, ces grands experts en matière de "divide ut imperes", n'ont cessé de les exacerber depuis déjà plus d'un siècle pour mieux asseoir leur domination sur le sous-continent. Il ne faudrait toutefois pas trop exagérer les difficultés résultant à bord de la cohabitation de peuples, langues, religions et castes différentes. Sauf à propos du respect des tabous alimentaires168, les incidents sont relativement rares. Ainsi les relations entre Madrassis et Bengalis, un peu agitées sur le second Essex, ne font au contraire l'objet d'aucune observation particulière de la part du médecin-accompagnateur du Botanist, sur lequel on a pourtant embarqué des originaires des deux régions, ce qui tendrait à prouver qu'il n'y a pas eu de problèmes entre eux. De même, voici le Dr Dudon, sur le John Scott, qui avoue n'avoir jamais vu survenir pendant le voyage "des difficultés pour des affaires de caste ou de religion du genre de celles qui ont été signalées par quelques-uns de mes confrères ou dont j'avais été moimême témoin à Pondichéry". Il est vrai que ce navire est l'un de ceux sur lesquels la traversée s'est le plus mal passé de toute l'histoire de l'émigration indienne vers la Guadeloupe169, et ceci explique peut-être cela ; confrontés à une telle succession d'épreuves, les passagers auraient été forcément incités, ne serait-ce que dans un réflexe de survie, à mettre de côté tout ce qui les divisait pour ne garder uniquement que ce qui les unissait. Mais, en moins dramatique toutefois, c'est là une situation qui se retrouve dans pratiquement tous les convois. Entassés en vase clos pendant trois mois, ne disposant de toutes façons de pas assez d'espace pour pouvoir vivre réellement séparés les uns des autres, encadrés et menés le plus souvent à la baguette par des médecins-accompagnateurs dont l'une des principales préoccupations est précisément de les faire renoncer à leurs "préjugés"170, confrontés ensemble à des situations, inimaginables pour eux quelques semaines encore auparavant171, les Indiens subissent dès le début du voyage un énorme choc culturel et social qui les oblige à "laisser à terre beaucoup de leurs 167. Le même : "Les premiers jours de la traversée, il y a beaucoup de désordres, mais peu à peu les émigrants s'habituent à leur nouvelle vie. Ils se groupent par familles, castes et religions ... chaque groupe vivant à l'écart des autres". Pour éviter tout incident lié aux tabous alimentaires contradictoires des uns et des autres, hindous et musulmans sont généralement séparés pendant les repas ; sur le Knight Companion, on les sert même à des heures différentes. 168. Supra, p. 619-620. 169. Non seulement les passagers ont été volés, maltraités et brutalisés par le capitaine et l'équipage, mais en outre ils ont été frappés entre Pondichéry et Karikal par une épidémie de choléra qui a fait une quarantaine de morts, obligé le navire à retourner à son port de départ et forcé les survivants à attendre un mois en quarantaine avant de pouvoir repartir. 170. Voir sur ce point les propos significatifs des Drs Touchard (Allahabad) et Jousset (Winifred, qui se glorifient d'être parvenus progressivement à modifier les comportements alimentaires et castiques de nombreux émigrants. 171. En 1916, dans sa célébre pétition qui marque le début de l'engagement du mouvement nationaliste indien contre l'émigration, le pandit Malaviya se plaint que, avant son départ , l'émigrant "was never informed that the moment he would set foot on board the steamer, all his cherished ideas and beliefs about caste and religin would have to be abandonned under sheer compulsion ; that he would have to sit and dine in conditions under which he would never have consented … if he was a free man"; cité par P. EMMER, Meek Hindu, p. 196.

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

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