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révoltent. C'est également le même genre de situation qui se rencontre sur le premier Hereford ; encouragé par la passivité du capitaine, qui laisse s'installer progressivement une situation de violence larvée à bord, certains matelots se livrent à de véritables agressions contre les coolies154; finalement, c'est uniquement parce qu'il en fait trop et frappe un officier qui essayait de s'interposer qu'un matelot anglais est mis aux fers et renvoyé en Angleterre pour y être jugé ; mais "s'il n'eut assommé qu'(un Indien) que serait-il arrivé, (et) aurait-il été livré à la justice ?", s'interroge le Dr Cauvin, qui conclut : "Il a toujours été usé envers les délits des matelots d'une indulgence ou d'une partialité que je ne crains pas de qualifier de coupable"155. Dans de telles circonstances, les passagers n'ont pratiquement aucun recours et doivent subir en silence les brutalités et autres manquements dont ils sont victimes. Tout ce qu'ils peuvent faire est de se plaindre au médecin-accompagnateur du convoi pour qu'il essaie de faire cesser ces abus ; celui-ci intervient auprès du capitaine, mais quand la situation à bord est vraiment mauvaise, les relations entre les deux hommes sont généralement détestables et cette intervention est alors sans aucun effet156. Mais même après que le navire soit arrivé à destination, l'administration locale n'est pas toujours parfaitement armée pour sanctionner a posteriori les comportements violents et/ou abusifs du capitaine et des membres de l'équipage. Bien sûr, il se produit parfois que le commandant d'un bâtiment sur lequel la traversée s'est particulièrement mal passée soit traduit en justice une fois parvenu aux Antilles157, mais outre que de telles poursuites semblent extrêmement rares158, le scandale de l'Auguste, en 1854, montre clairement que l'on ne peut guère compter sur la magistrature coloniale pour réprimer ces agissements, même quand ils sont parfaitement scandaleux159. Passer par la voie de la répression administrative ne garantit pas un meilleur résultat. Ainsi en 1858, à l'issue de la dramatique traversée de l'Emile Péreire pour la Guadeloupe160, le ministre des Colonies demande à la CGM d'infliger une "sévère punition" au capitaine, à quoi la Compagnie, après avoir es154. Une tentative de viol et deux autres cas de coups et blessures graves ; voir notes 147 et 148 ; supra. 155. Ainsi le matelot qui, sur ce même navire, a essayé de violer une passagère et frappé un homme qui s'interposait, s'en tire avec une simple amende infligée par le capitaine. 156. Sur les relations souvent difficiles entre médecins-accompagnateurs et capitaines des coolie ships, voir infra, p. 636-637. 157. Comme le capitaine du Mansard, poursuivi en 1865 devant le tribunal correctionnel de Fortde-France pour violences, insuffisance de nourriture et de soins médicaux, et autres mauvais traitements envers les Indiens du convoi embarqué sur son navire ; exemple cité par D. NORTHRUP, Immigrants indiens, p. 253. 158. Le cas du Mansard, cité à la note précédente, est le seul dont nous ayons eu connaissance. Peut-être en existe-t-il d'autres à la Martinique, mais nous n'avons pas fait une recherche exhaustive sur ce point. S'agissant, par contre, des convois arrivés en Guadeloupe, nous n'avons rencontré aucune affaire de ce type dans les archives du tribunal correctionnel de Pointe-à-Pitre pendant toute la période 1856-1887 où elles nous sont parvenues. 159. Voir supra, chap. V. 160. Parti sans médecin à bord, ce convoi est frappé par une épidémie de dysenterie "particulièrement grave" qui fait 51 morts, soit près de 7 % des passagers, l'une des mortalités les plus élevées de toute l'histoire de l'émigration indienne vers la Guadeloupe ; en outre, les passagers ont été victimes de mauvais traitements, de nature non précisée, pendant le voyage.

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

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