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maient chez eux avant d'émigrer. Compte-tenu du fait que, évidemment, les armements cherchent à dépenser le moins possible pour nourrir les émigrants pendant la traversée, au mieux peut-on conclure à une triste médiocrité, pour ne pas parler de "malbouffe"130. La médiocrité réside également dans la composition des repas servis à bord. La monotonie et le manque de variété de cette nourriture sont dénoncés par plusieurs médecinsaccompagnateurs, qui lui attribuent parfois des conséquences sanitaires désastreuses sur l'état des convois131 ; inversement, à leur arrivée en Guadeloupe, les passagers du Bride, interrogés par le vice-consul britannique, se répandent en louanges sur le compte du capitaine, parce qu'il a notamment su varier leur nourriture toutes les fois qu'ils le demandaient132. Effectivement, c'est pratiquement toujours la même chose qui leur est servie : un curry de viande en conserve ou de poisson séché, en alternance, accompagné de riz, dhall et ghee, ainsi que de légumes frais tant qu'il y en a, puis de pommes de terre quand ils sont épuisés ; pour varier un peu, on remplace parfois le riz par de la farine, et on donne une ou deux fois par semaine de la viande fraîche de mouton ou de poulet, environ 100 grammes par personne. Et ainsi deux fois par jour, sept jours par semaine et douze à quinze semaines de suite133. Enfin, certains approvisionnements ne sont absolument pas adaptés aux habitudes alimentaires ni à la culture des passagers. C'est ainsi que les Indiens n'apprécient que très modérément la farine de blé ou les biscuits à base de farine, qu'on n'hésite pourtant pas à leur distribuer en grandes quantités parce que, sauf lors des années de récolte exceptionnelle, elle/ils coûtent normalement moins cher que le riz. De même, les armateurs ne tiennent pas toujours un grand compte des tabous alimentaires liés à la religion des passagers. En particulier, on embarque souvent du lard ou des conserves de porc, moins chères, alors que cette viande provoque chez tous les passagers -et pas seulement chez les musulmans- "une vive répugnance" ; par contrecoup, certains rejettent toute viande en conserve, d'autres refusent même toute nourriture préparée dans une chaudière ayant contenu du porc antérieurement. Parfois aussi, il arrive que l'on serve du bœuf en conserve, ce qui provoque le même genre de réactions chez les hindous. Enfin, il y a souvent dans les convois quelques végétariens qui refusent 130. Naturellement, cela dépend aussi de la plus ou moins grande expertise de ceux qui font la cuisine. En général, les rapports médicaux n'en parlent pas, sauf celui du Dr Dudon, sur le John Scott : il y avait là un cuisinier musulman qui était un vrai cordon bleu. 131. Premier Jumna, Gainsborough, Palais Gallien, premier Jorawur ; d'après le Dr Beaufils, embarqué sur ce dernier navire, la monotonie de la nourriture est "une cause de maladie très influente", et il cite notamment : "lymphatisme exagéré, diabète, anémie, béribéri, etc". Effectivement, les calculs effectués pour le compte de J. WEBER, Ets français, t. II, p. 1042-1043, sur la composition de la ration de 1849, légèrement plus abondante que celle servie à destination des Antilles après 1865, font apparaître diverses insuffisances en lipides, phosphore, calcium et vitamines A, B et C. 132. IOR, P 1662, proceedings du premier semestre, p. 204, Nesty, vice-consul britannique à Pointeà-Pitre, à son homologue de Pondichéry, 4 décembre 1880. 133. Sur tout ce qui précède, voir les rapports des médecins-accompagnateurs des John Scott, Knight Companion, second Daphné, Palais Gallien, et premier Jorawur ; ainsi que ceux des Winifred et British Navy, en route pour la Martinique.

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

L'immigration indienne en Guadeloupe (1848-1923). Partie 2  

Auteur . Christian Schnakenbourg. Document de la bibliothèque numérique Manioc.

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