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CONFERENCE SUR

TOUSSAINT

LOUVERTURE

GÉNÉRAL EN CHEF

DE L'ARMÉE DE SAINT-DOMINGUE

PAR

VICTOR SCHŒLCHER Sénateur

EDITIONS

PANORAMA 1966

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NOTE DE L'ÉDITEUR Si Haïti a eu des détracteurs, elle a eu aussi des admirateurs. Victor Schoelcher s'est intéressé à son histoire, ou plus précisément, à l'histoire de Toussaint LOUVERTURE dont il retrace les diverses étapes de sa carrière prodigieuse. Le mérite de cet historien ne consiste pas à présenter une analyse valable des faits qui caractérisent une époque, dominée par l'influence des doctrines qui accablaient l'homme noir d'une infériorité raciale, mais à ruiner les bases d'un système barbare et inhumain que le XXème. siècle, sous la poussée des idées révolutionnaires, devait balayer. En ce sens Victor Schoelcher a été un précurseur

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CONFÉRENCE SUR

TOUSSAINT

LOUVERTURE

GENERAL EN CHEF DE L'ARMEE DE SAINT-DOMINGUE

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L e 27 Juillet 1879, M. Victor Schœlcher, sénateur, a fait, à Paris, d a n s la jolie salle des Folies-Bergères, u n e conférence déjà annoncée p a r la presse s u r Toussaint-Louverture, ancien général en chef de l'armée coloniale de Saint-Domingue, aujourd'hui République d'Haïti. M. E r n e s t Legouvé, m e m b r e d e l'Institut, présidait la séance. Il était assisté de MM. Corbon, sénateur, de Mahy, député, et d e M. Gragnon-Lacoste, h o m m e de lettres. O n r e m a r q u a i t sur l'estrade u n g r a n d n o m b r e d e notabilités p a r m i lesquelles n o u s citerons : MM. Desmazes, Laserve, Scheurer-Kestner, Peyrat, Testelin, M a gnili et Emile Fourcand, sénateurs. P l u sieurs d é p u t é s dont voici les n o m s : MM. Allègre, Barodet, Clémenceau, Godin, Greppo, N a d a u d , Rouvier, Lockroy, a-

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vaient également pris place sur l'estrade avec M. S. F a u b e r t , ministre d'Haïti à P a ris, M. le b a r o n de Aguiar, ministre du Portugal et M. Crawfort, rédacteur d u «Daily News». MM. Louis Blanc, député, et Servatius, p r o c u r e u r général de la Martinique, reten u s loin d e Paris, avaient ex primé, p a r dépêche, leur regret de ne pouvoir assister à la conférence. D a n s la salle, u n auditoire n o m b r e u x et choisi a u milieu duquel on distinguait u n grand n o m b r e de dames, et plusieurs habitants de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane, etc. L a colonie haïtienne était aussi dignement représentée par MM. Joseph Barthe, attaché a u secrétariat particulier du P r é s i d e n t d'Haïti, Debrosse, H. Hoeylaerts, Consul d'Haïti à Bruxelles, et le s y m p a t h i q u e sculpteur Ed. Laforestrie, a u t e u r d u magnifique buste de Toussaint L o u v e r t u r e , dont la reproduction en bronze était le b u t principal de cette conférence. Toutes ces personnes étaient v e n u e s ajouter p a r l e u r présence à l'éclat d e cette solennité et témoigner de leur admiration et de leurs sympathies à l'éminent conférencier. Lorsque M. Legouvé eut ouvert la séance, M. V. Schœlcher prononça d'une voix 6


expressive et que l'âge n'a pas encore affaiblie, le discours qu'on va lire : Mesdames, Chers Concitoyens, Au m o m e n t où éclata la g r a n d e révolution qui a émancipé n o n pas seulement la France, mais l'Europe entière des idées de l'ancien régime, n o t r e colonie de SaintDomingue jouissait d ' u n e prospérité extraordinaire. Grâce à l'infâme t r a i t e des noirs protégée p a r les rois, fils aînés d e l'Eglise, on y comptait 550.000 esclaves dont le t r a vail forcé procurait à leurs maîtres des richesses toujours croissantes. Les colons qui n'avaient pas été s a n s songer à s'affranchir de la domination de la métropole, adoptèrent avec enthousiasme les principes de la Révolution. A côté d'eux, les petits propriétaires et les ouvriers de leur race, qu'on appelait les petits-blancs, accueillirent la Révolution avec u n e joie égale, espérant y t r o u v e r les moyens de sortir de la position infime qu'ils occupaient visà-vis des g r a n d s colons ou planteurs. E n t r e les blancs et les esclaves noirs il y avait les sang-mêlés, race mixte libre ( 1 ) , mais ignoblement courbée sous le préjugé de (1) Parmi les libres comptaient ils étaient en petit nombre.

les noirs

émancipés;

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couleur. Elle fut a r d e n t e à r e v e n d i q u e r p o u r elle les droits de l'égalité. Les esclaves, à l e u r tour, se soulevèrent p o u r conquérir la liberté. Ces différents partis n e t a r d è r e n t pas à en venir a u x mains, et leurs combats m i r e n t l'île à feu et à sang. L a g u e r r e fut s u r t o u t a c h a r n é e e n t r e les blancs et les sang-mêlés, c o m m u n é m e n t appelés h o m m e s de couleur o u m u l â t r e s . Les commissaires civils, Polverel et Sonthonax, envoyés avec des t r o u p e s p a r l a métropole, furent impuissants à rétablir l'ordre, et, rappelés e n F r a n c e , n o m m è r e n t en p a r t a n t le général français L a veaux, g o u v e r n e u r p a r intérim. Mais à peine celui-ci avait-il fixé son quartier général d a n s la ville d u Cap, q u e le g é n é ral Villatte ( m u l â t r e ) , c o m m a n d a n t de la place, fomenta (1) contre lui u n e sédition et le fit incarcérer, sous p r é t e x t e d e le s a u v e r des violences des insurgés. L e g o u v e r n e u r de la p a r t i e espagnole de l'île entretenait alors contre nous d e u x chefs de b a n d e s d'esclaves révoltés : J e a n François et Biassou, qui prétendaient tenir c a m p a g n e p o u r venger la m o r t d e Louis XVI, p a r e n t du roi d'Espagne, Charles IV. D a n s leur a r m é e se trouvait u n nègre â g é (1) Il y fut incité par deux hommes de couleur du Sud, Pinchinat et A. Rigaud. (N. de l'Ed.)

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d e 50 ans, ancien esclave s u r l'habitation B r é d a , a p p a r t e n a n t à la famille de Noé, q u i a u n fils célèbre et estimé p a r m i les artistes contemporains ( 1 ) . Très intelligent, cet esclave avait appris u n p e u à lire et à écrire, et comme il possédait q u e l q u e connaissance des simples, Biassou lui avait d o n n é le titre de «médecin des armées d u roi de France». Il se fit bientôt distinguer, et Biassou, dont il devint le p r e m i e r lieutenant, le n o m m a colonel. D a n s cette situation, il fréquenta les officiers français mécontents o u royalistes qui s'étaient mis a u service de l'Espagne, et il s'appliqua à a p p r e n d r e d'eux tout ce qu'ils savaient de l'art de la g u e r r e . H s u t ainsi former des bataillons assez réguliers d e ses soldats, et les faire bien m a n œ u v r e r , ce qui lui valut le titre de «général d ' a r m é e d u roi». Les noirs qui aiment l'ordre et l'autorité par instinct, le voyant m o n t e r rapidement en grade et capable de commander, furent fiers d e l'avoir à leur tête et lui obéirent p l u s volontiers q u ' à d'autres. Il avait, p o u r leur plaire, d e u x qualités auxquelles ils sont particulièrement sensibles : u n e vaillance à toute é p r e u v e et u n e élocution facile, animée, toujours pleine d'images. Il était d'ailleurs agile, adroit à tous les exercices d u corps; cavalier consommé, lui et (1)

Cham.

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son cheval n e faisaient qu'un, si bien q u ' o n l'avait appelé «le centaure des savanes»; il dormait peu et son activité perpétuelle n e connaissait pas la fatigue; les h o m m e s sous ses ordres devinrent fanatiques de lui. Il guerroya avec e u x pour le compte des Espagnols j u s q u ' e n 1794; mais dès qu'il connut le décret d'abolition de l'esclavage du 4 Février de cette année, il résolut d'ab a n d o n n e r la cocarde blanche. Il était dans cette disposition lorsqu'il est instruit des débats de L a v e a u x et de Villatte. L'occasion l u i paraît propice pour tenter la fort u n e ; il fait c o m p r e n d r e aisément à son m o n d e q u ' e n allant se r a n g e r sous le drapeau de la République, ils assurent leur liberté future. Suivi de 3 o u 4,000 nègres déjà disciplinés, il m a r c h e sur le Cap, d é fait Villatte, délivre L a v e a u x et le r a m è n e au gouvernement où il se m e t h u m b l e m e n t à ses ordres. Cet h o m m e s'appelait T O U S SAINT; il d u t plus tard le surnom de Louv e r t u r e à u n mot d u commissaire civil, Potverel, qui, a p p r e n a n t qu'il venait de p r e n d r e trois ou q u a t r e places coup s u r coup, s'écria : «Mais Toussaint se fait donc o u v e r t u r e partout». Laveaux, reconnaissant, le n o m m a général de brigade, et, captivé par la supériorité des conseils qu'il trouvait en lui, le mit à la tête de son administration. 10


L e n o u v e a u général de brigade, avec la science qu'il avait de l a g u e r r e d u p a y s e t soutenu p a r le b r a v e L a v e a u x , p u r g e vite le N o r d des h o r d e s de ses anciens chefs, refoule les Espagnols d a n s l'Est; b a t en plusieurs rencontres les Anglais q u e les colons, traîtres à la patrie, a v a i e n t appelés dans l'île, et, sans les v a i n c r e encore, les e m p ê c h e de gagner du terrain. Aidé p a r l a confiance m o r a l e q u ' i l i n s pirait, Toussaint, tout en combattant, r a m e n a a u travail des champs les noirs qui n'étaient pas sous les a r m e s . L o r s q u e le commissaire civil S o n t h o n a x r e v i n t à Saint-Domingue, en Mai 1796, il fut si émerveillé de l ' o r d r e qu'il vit r é g n e r d a n s le Nord, que, p o u r en récompenser Toussaint, il le n o m m a général de division. Le général m u l â t r e A. Rigaud, qui comm a n d a i t dans le Sud, ne s'était pas moins distingué p a r ses loyaux services. Il avait r e p r i s s u r les Anglais p a r d e u x brillants faits d'armes, Léogâne et Tiburon. Mais le général Rigaud était passionnément m u l â tre, il n e s'entourait q u e de gens de sa caste, et concentrait d a n s leurs mains, à l'exclusion des nègres et des blancs fidèles, toutes les fonctions de son d é p a r t e m e n t . Rigaud voulait rester a t t a c h é à la F r a n ce, m a i s à la condition q u ' o n le laisserait m a î t r e du Sud. Toussaint avait u n e a u t r e 11


ambition. Laveaux, dans son enthousiasme, l'avait appelé «le libérateur des n o i r s , le Nouveau Spartacus». E n Mai 1797, l a commission civile, frappée de ses constants succès, l'avait n o m m é général e n chef de l'armée de Saint-Domingue. Ce g r a n d titre et ces grands n o m s lui firent-ils concevoir quelque chose comme l'indépendance d e l'île, sous la suzeraineté de la F r a n c e ? Ses actes autorisent-ils à le penser ? Effectivement, Sonthonax, en août 1796, avait p r o m u l g u é la Constitution de l'an III q u i donna a u x colonies des représentants, dont six à Saint-Domingue. Quel p a r t i p r e n d Toussaint ? C o m m e si L a v e a u x et S o n t h o n a x le gênaient, il les éloigne adroitement en les faisant élire députés. N o u s n ' a p prouvons pas, nous constatons, sans oublier que nous sommes en face d ' u n h o m m e a y a n t passé 50 années de sa vie d a n s u n état d'abrutissement moral où l'on n ' a p p r e n d pas la magnanimité. Toussaint, vers la m ê m e époque, envoya ses d e u x fils à P a r i s . Il voulait p a r là, at-on dit, détruire d a n s l'esprit d u D i r e c toire les soupçons q u e pouvaient faire naît r e le soin qu'il mettait à éloigner les européens de m a r q u e . U n père qui a de m a u vais desseins donne-t-il d'aussi chers ôtages ? On a bien de la peine à en accuser Toussaint. Il est juste de dire m ê m e q u e 12


L a v e a u x qui le connaissait bien, qui l'avait longtemps v u de près, resta son ami et le défendit toujours e n F r a n c e contre ses d é t r a c t e u r s . C'est sur u n r a p p o r t de La v e a u x qu'il fut proclamé a u x Cinq-Cents «le Bienfaiteur de Saint-Domingue». Les Anglais qui font souvent la g u e r r e avec des balles d'or, quoiqu'ils sachent t r è s bien la faire a u t r e m e n t , après avoir vainem e n t essayé de c o r r o m p r e L a v e a u x et Rigaud, tentèrent aussi de séduire le vieux Toussaint. Maitland, leur général, lui offrit de le reconnaître roi d'Haïti, s'il v o u lait signer u n t r a i t é de c o m m e r c e avec la Grande-Bretagne. Il refusa tout. Maitiand n e réussit pas m i e u x à le vaincre. Les A n glais qu'il chassa successivement d u Cap, de J é r é m i e et d u Môle n e pouvaient p l u s se m a i n t e n i r q u e d a n s les villes qui l e u r restaient; dès qu'ils en sortaient, les noirs d e la campagne les attaquaient avec fur e u r . Ils s'avouèrent q u e la soumission de l'île l e u r était impossible. Maitiand signa avec le général en chef d e Saint-Domingue u n e convention p o u r l'évacuation de toutes ces places, et le 10 Octobre 1798, Toussaint fit son entrée à P o r t - a u - P r i n c e a u x acclamations enthousiastes de la ville entière. Tout en faisant ces grandes choses, il veillait à assurer la tranquillité générale. 13


Les blancs n e bougeaient plus, les bandes de révoltés se cachaient. Il s'efforçait p a r ticulièrement de restituer à la c u l t u r e son. ancienne splendeur. E n 1798, il publia u n code r u r a l . L'intérêt matériel des travailleurs y est bien défendu; ils ont u n q u a r t b r u t des produits de l'habitation, s a n s déduction d'aucuns frais; mais à p a r t cela, le règlement est d'une d u r e t é violente : c'est le régime de l'esclavage, moins le nom; ceux que la Convention avait r e n d u s libres deviennent serfs de la glèbe, ils ne peuvent sortir de l'arrondissement sans u n passeport. Les souvenirs de l'odieux passé d o n t on sortait à peine dominaient encore tous les esprits (1) et u n ancien esclave n e pouvait guère croire q u ' o n p û t obtenir le travail a u t r e m e n t q u e p a r la contrainte. Toussaint, en s'élevant à la h a u t e u r d'un g r a n d homme, n ' a pas eu l a force d ' â m e de dépouiller les sentiments du vieil esclave; il fut toujours u n despote, il c r u t toujours à la nécessité de ce que les faibles appellent un g o u v e r n e m e n t fort. Il avait m e n é l'expulsion des Anglais de frcnt avec u n e affaire qui n'était g u è r e plus facile. Le Directoire voyant l'influence qu'il acquérait, en avait pris d e l'in(1) Rigaud et Beauvais système dans le Sud.

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avaient

adopté le même (N. de l'Ed.)


quiétude et, le 21 avril 1798, était arrivé au Cap le général Hédouville, chargé d'observer sa conduite. L'agent d u Directoire apportait aussi l'ordre d'arrêter Rigaud, contre lequel les commissaires civils avaient fait u n r a p p o r t a u sujet de graves désordres arrivés dans son c o m m a n d e m e n t et de plusieurs actes de résistance qu'ils lui reprochaient. Hédouville c o m m u n i q u a cet o r d r e à Toussaint qui refusa de l'exécuter, au nom des grands services q u e Rigaud avait r e n d u s à la République en ten a n t tête aux Anglais dans le Sud. Toussaint était trop habile et avait dans le caractère trop d'astuce naturelle pour ne pas c o m p r e n d r e qu'Hédouville espérait vaincre les deux proconsuls de Saint-Domingue l'un par l'autre. Il jugea bien qu'on voulait profiter des éléments de haine que le passé et la différence de couleur jetaient entre les noirs et les sang-mêlés. Il s'en ouvrit à Rigaud, lorsque celui-ci vint le joindre a u x Gonaïves pour se r e n d r e ensemble au Cap, où l'agent du Directoire les avait mandés. Il lui parla de l'ordre d'arrestation qu'on lui avait envoyé, et s'efforça de lui faire comprendre qu'il était bon p o u r leur salut à tous d e u x de se liguer contre Hédouville, mais surtout indispensable de n e pas se laisser diviser. Rigaud, en h o m m e peu politique, n ' a p p r é 15


cia pas les avantages réciproques de l'union proposée. D ' u n e vieille famille de m u lâtres libres, il lui répugnait instinctivem e n t de faire alliance avec Toussaint. Il avait a u t a n t d e mépris p o u r les nègres q u e les blancs en éprouvaient p o u r les m u l â tres; il n e se faisait point à l'idée q u e l'un d ' e u x p û t être quelque chose e t lui comm a n d e r ; il était jaloux a u fond d u coeur de voir u n e g r a n d e puissance a u x m a i n s d ' u n ancien esclave. Ses préjugés de couleur lui cachèrent le m a l qu'il allait faire à son pays. Loin de r é p o n d r e a u x avances de Toussaint, il finit p a r faire cause comm u n e avec Hédouville. Toussaint, dissim u l é et p a r conséquent soupçonneux, avait des espions partout; il sut la t r a h i son de Rigaud et n e la lui p a r d o n n a pas; il paraît m ê m e qu'il voulut le faire a r r ê t e r à Port-au-Prince, lorsqu'il s'en r e t o u r n a i t d a n s le Sud. L ' a u t r e , p r é v e n u à temps, s'échappa. Ici est la source de cette g u e r r e de coul e u r qui a déchiré l'île et dont les suites é n e r v e n t encore la République d'Haïti. Rigaud seul e n est coupable. C'est lui qui, a u t a n t p a r préjugé q u e p o u r se soutenir contre son rival, en appela a u x passions d e caste. Il e n vint j u s q u ' à accuser Toussaint d e vouloir s e défaire des sang-mêlés. Il p r o v o q u a ainsi les récriminations d u chef 16


noir auquel il fut m a l h e u r e u s e m e n t t r o p facile de p r o u v e r q u e les libres avaient toujours prêté m a i n forte a u x colons p o u r défendre l'esclavage. Quoique n u l h o m m e juste, considérant l'influence dominatrice q u ' e x e r c e sur nous le milieu d a n s lequel n o u s vivons, n e puisse l e u r en faire u n bien grand crime, le fait n'est pas moins constant. Toussaint n'avait pas p l u s be~ soin d ' e x t e r m i n e r les h o m m e s de couleur q u e les blancs, loin de là, l e u r alliance lui était a u contraire, d u plus g r a n d intérêt; il employa toujours ceux qui consentirent à servir avec lui, et toujours aussi l e u r donn a des commandements. Il accepta la g u e r r e comme on la lui d é clarait, g u e r r e funeste, fratricide; mais on n e p e u t lui reprocher de l'avoir ni p r o v o quée, ni voulue, p a r u n e raison p é r e m p toire, c'est qu'elle contrariait ses plans d'avenir et nuisait à ses vues. Hédouville sut envenimer toutes ces mauvaises passions, et lorsque Toussaint le força d e r e t o u r n e r en France, à la fin de 1798, il jeta u n d e r nier b r a n d o n de discorde, e n écrivant à R i gaud, en v e r t u de ses pleins pouvoirs : « J e vous dégage d e l'obéissance a u général d e l'armée de Saint-Domingue. Vous comm a n d e r e z en chef toute la p a r t i e d u S u d » . La haine des deux g é n é r a u x indigènes

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p é n é t r a a u c œ u r d e leurs classes; p r e s q u e tous les officiers m u l â t r e s de l'armée de Toussaint allèrent joindre Rigaud. Enfin celui-ci commit les premières hostilités e n s'emparant du Petit-Goâve, le 9 J u i n 1799. Il remporta, e n outre, quelques avantages dont, c o m m e à l'ordinaire, il n e tira point profit. Rigaud n e s u t jamais q u e vaincre. Son ennemi, plus habile, m a r c h a fermem e n t s u r Jacmel, qui est la clef du Sud, et le bloqua. D a n s ce siège, où les h o m m e s d u pays commencent à s'entre-dévorer, il se fit, de p a r t e t d'autre, des prodiges de v a l e u r ; mais, a u bout de q u a t r e mois, e n J a n v i e r 1800, les m u l â t r e s furent obligés d ' a b a n d o n n e r la place. Immédiatement, Toussaint se p o r t a vers le Môle, et r e p r i t cette place s u r le c o m m a n d a n t m u l â t r e q u i s'était déclaré p o u r Rigaud. L ' a r m é e d u Sud, dont la p l u s belle p a r t i e avait h é r o ï q u e m e n t succombé à Jacmel, t o m b a d e défaite e n défaite,et Rigaud, serré, pressé, e n f e r m é d a n s u n cercle q u e Toussaint r é trécissait c h a q u e jour, fut forcé d e s'emb a r q u e r , le 29 Juillet 1800. Chanlatte, P é tion, J . P . Boyer, q u i suivait P é t i o n partout, et quelques a u t r e s mulâtres, accomp a g n è r e n t l e u r général vaincu. L a p l u p a r t arrivèrent à Paris. C'eût été u n b o n h e u r p o u r H a ï t i q u e Rigaud n e fût jamais né. Soldat plein de 18


valeur et de probité, il ternit sa gloire p a r d e s fautes capitales. C'était u n h o m m e de m é r i t e , s a n s a u c u n doute, mais incomplet; d e ces gens s a n s le courage de l'âme, qui n e veulent pas obéir, quoiqu'ils n e sachent pas commander. A c t e u r d'une révolution d'ilotes, il n e sut pas étouffer en son c œ u r des préjugés à l'égard des nègres, pareils à ceux que gardaient contre lui et sa classe les anciens dominateurs d u pays. E n e n t r a n t v a i n q u e u r d a n s le Sud, Toussaint publia u n e amnistie; mais, à peine l'agitation se calmait-elle, que les h o m m e s d e couleur se soulevèrent de nouveau. L e général en chef c o u r u t à l'instant s u r e u x et les écrasa. Ce fut alors, qu'indigné o u t r e m e s u r e de cette tenace rébellion des sangmêlés, il exerça m a l h e u r e u s e m e n t contre e u x de cruelles vengeances et confisqua l e u r s biens. Ceux-ci, du reste, n'avaient p a s é p a r g n é les noirs, la lutte avait été impitoyable. Il n'y a que les g u e r r e s religieuses qui égalent en fureur les g u e r r e s e n t r e frères. P o u r m é n a g e r les susceptibilités d e la Métropole, après avoir e m b a r q u é Hédouville, Toussaint rappela Roume, u n des m e m b r e s de la dernière commission civile, q u e l'on avait oublié d a n s l'Est. Il l'installa a u g o u v e r n e m e n t et se fit o r d o n n e r 19


d'aller p r e n d r e possession de la partie cidevant espagnole de l'île. Cette partie avait été cédée à la R é publique p a r le traité de Bâle d u 22 J u i l let 1795; mais la France, occupée d u l a borieux enfantement d e la Révolution, n ' e n avait pas pris possession, et SantoDomingo était resté sous le c o m m a n d e m e n t de son ancien gouverneur, d o n J o a quino Garcia. Disons-le en passant, cet h o m m e , qui déshonora le noble caractère espagnol p a r son odieuse conduite, donna u n nouvel exemple des bizarres revirem e n t s de la fortune. Lui, qui avait livré le m u l â t r e Ogé a u x blancs, livra plus t a r d a u x noirs, a u prix de 132 livres p a r tête, les blancs qui se réfugiaient d a n s sa province. Les colons subirent alors la p e i n e d u talion, et il arriva q u e les Africains s u r le p r e m i e r t h é â t r e de leur servitude, a c h e taient des maîtres à p r i x d'argent. Q u a n d ce J o a c h i m Garcia vit Toussaint à la tête de forces militaires, le sommer de n o u s r e n d r e ce qui n o u s appartenait, il jugea toute résistance impossible, et le 26 J a n v i e r 1801, u n ancien ilote noir, u n enfant de l'Afrique e n t r a v a i n q u e u r dans la vieille capitale des Antilles. Ainsi, Toussaint a dompté les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur; il a éteint. 20


les d e r n i e r s feux d e la g u e r r e civile; il a opéré la r é u n i o n de tout le territoire de Saint-Domingue sous l'autorité de la F r a n ce; il n'est pas u n coin de l'île où n e flotte t r i o m p h a n t et respecté le drapeau tricolore. La colonie jouit d ' u n e paix si profond e q u e des p l a n t e u r s qui s'étaient enfuis, commencent à r e n t r e r . L e général en chef l e u r r e n d leurs biens, les excite a u travail et assure a u x colons émigrés la protection de son gouvernement. Ce qui a fait d i r e à C h a t e a u b r i a n d dans ses m é moires d'outre-tombe : «Le Napoléon noir fut imité p a r le Napoléon blanc». Ce rappel des colons fut e n réalité u n e pensée d e h a u t e politique. Ils n ' é t a i e n t plus à r e d o u t e r ; ils n e possédaient plus n i argent, ni force matérielle. E n voyant u n d e l e u r s anciens serviteurs chasser leurs alliés les Anglais, ils avaient j u g é la p a r tie décidément p e r d u e p o u r eux, et t o u t abattus, ils paraissaient résignés. Toussaint, lorsqu'il engagea les émigrés à r e n t r e r , n e faisait donc q u e r a p peler l'industrie, la civilisation, l'élégance d e la société dont ils conservaient la tradition, et le peuple affranchi avait d ' a u t a n t plus besoin d e ces instituteurs qu'il sortait d'une abjection plus profonde. N e faut-il pas a d m i r e r la puissance d'esprit d e ce vieil africain, qui, p a r v e n u 21


e n quelques années a u p r e m i e r rang, y emploie l'intelligence des blancs à faire l'éducation des noirs ? L'île entièrement pacifiée, Toussaint se crut assez fort p o u r proclamer u n e n o u velle constitution (2 Juillet 1801). Afin de la r e n d r e plus acceptable en F r a n c e , il l'avait fait décréter p a r u n certain n o m b r e de colons et d'indigènes de s o n choix, r é u n i s sous le n o m d'Assemblée centrale d e Saint-Domingue. Quelque adresse q u e l'on ait p u m e t t r e d a n s cette œ u v r e hardie, il était difficile d e n e pas apercevoir sa véritable t e n d a n ce. L a Métropole n e conserve plus g u è r e q u e le droit de suzeraineté. L'île est a p p e lée à faire elle-même ses lois; la justice sera désormais administrée et ses arrêts seront r e n d u s a u n o m de la colonie française de Saint-Domingue. L'Assemblée centrale fait m ê m e acte d'indépendance complète e n n o m m a n t le général e n chef g o u v e r n e u r à vie. Ce m o n u m e n t législatif est d'ailleurs d ' u n e grande sagesse. L'esclavage est à jamais aboli à Saint-Domingue. Tout homme, quelle q u e soit sa couleur, est admissible à tous les emplois. Il n'y a d ' a u t r e distinction q u e celle de la v e r t u et d u talent. L a liberté individuelle est garantie. Nul n e peut être incarcéré q u e dans u n e 22


prison publique. L a propriété est sacrée. Les propriétaires conservent leurs droits. L e mariage est particulièrement honoré. Celui qui n e connaît pas ses p a r e n t s est appelé orphelin comme celui qui les a p e r d u s , etc. Toussaint, puisqu'il admettait encore la suzeraineté de la France, ne pouvait se dispenser de s o u m e t t r e sa constitution à la sanction de la Métropole; il chargea le général français du génie, Vincent, u n de ses aides de camp, d'aller la présenter a u x consuls. E n a t t e n d a n t l'issue q u e p o u r r a i t avoir ce coup d'audace, il n e se repose pas, il poursuit son œ u v r e de civilisation; il rétablit les services publics, encourage l'industrie, r e s t a u r e les finances, relève les ponts, r é p a r e les routes et e n trace d e nouvelles. L e vol est p u n i avec u n e énergie draconienne. Ses t r o u p e s bien équipées, bien payées, sont continuellement exercées et acquièrent u n e discipline si vigour e u s e q u ' o n les v e r r a tout à l ' h e u r e soutenir le choc des soldats géants de la R é publique. Il d o n n e aussi des soins p a r t i culiers à l'éducation; il crée des écoles qu'il visite souvent, et envoie e n E u r o p e plusieurs jeunes nègres et sang-mêlés p o u r y être élevés a u x frais de la colonie. Il n e se b o r n e p a s a u x choses politi23


ques; il v e u t rétablir les relations sociales r o m p u e s ; il o u v r e chez lui des cercles où toutes les bienséances du m o n d e policé sont strictement observées. Personnellem e n t , il garde u n e simplicité e x t r ê m e ; mais il a p p r o u v e et encourage le luxe. Sa vie intime, sauf ses habitudes d e sobriét é qu'il pousse j u s q u ' à l'abstinence, n'est rien moins qu'édifiante; n o s j e u n e s génér a u x , c u r i e u x et indiscrets, nous a p p r e n d P a m p h i l e Lacroix, historiographe de l'expédition d o n t n o u s parlerons bientôt, t r o u v è r e n t d a n s les coffres d u g o u v e r n e u r noir, bien des billets doux, bien des mèches d e c h e v e u x de toutes les couleurs. Mais il sait, comme il le d i t u n e fois d a n s u n d e ces discours qu'il faisait d a n s les églises où le peuple était assemblé, il sait q u e le scandale d o n n é p a r les h o m m e s publics a des conséquences plus dangereuses q u e celui donné p a r u n simple citoyen, et e x térieurement, il reste u n modèle d e réserve; il r e c o m m a n d e les bonnes moeurs, il les impose, il p u n i t l'adultère, et à ses soirées, il renvoie les dames e t les jeunes filles q u i s e p r é s e n t e n t la poitrine découverte, n e concevant pas, dit-il, q u e «des femmes honnêtes puissent ainsi m a n q u e r à la décence». Malheureusement, c'est d ' u n bras de fer qu'il reconstruit la société coloniale : le 24


despotisme est l'instrument dont il se sert p o u r produire t a n t de bien. Son a r m é e est conduite à coups de pistolets; des labour e u r s s e n t fusillés p o u r crime d e fainéantise ! Tout doit se courber sous cette volonté organisatrice, mais inflexible; c e u x m ê m e s qui lui sont les plus chers périssent, s'ils résistent. Son neveu, p a r adoption, le général de division Moïse, c o m m a n d a n t militaire a u Cap, son n e v e u qu'il aime p o u r l ' h o n n e u r qu'il fait à l a r a c e noire, p a r l'extraordinaire b e a u t é de sa p e r s o n n e et l'énergie de son courage, est sacrifié, parce q u e ce j e u n e h o m m e , écoutant t r o p ses ressentiments d'esclave, maltraite les blancs et les h o m m e s de couleur d e son quartier. Des actes de r a r e clémence et d e générosité n e sont pas u n e compensation suffisante à ce système d'impitoyable sévérit é ? L e m o m e n t approche où Toussaint v a recevoir le juste p r i x d e ses rigueurs. Il n e lui sera pas d o n n é d'accomplir sa belle entreprise, parce qu'il s'est aliéné les c œ u r s . Les immenses services qu'il a r e n d u s à sa race n e lui serviront p a s d e p r o tection, parce qu'il les a r e n d u s e n d e s pote, et il succombera malgré son génie, parce qu'il n e fut pas bon. La paix d'Amiens venait d'être signée (1er. Octobre 1801). L a F r a n c e respirait. 25


L e premier consul, qui, grâce à la faiblesse d e ses d e u x collègues, commençait à régner, était e n t o u r é de légitimistes et d e mécontents de toutes sortes q u e son esprit réactionnaire attirait p r è s d e lui. L e s colons, résidant en France, s u r e n t aussi se faire écouter. Ils n ' e u r e n t pas de peine à p e r s u a d e r a u criminel d u 18 b r u m a i r e , qu'il y allait de sa gloire à faire revivre les lois dans les colonies, et les lois p o u r ces gens-là, c'était l'esclavage. E n vain, des h o m m e s expérimentés lui représentèrent-ils le mal qu'il n e m a n q u e rait pas de produire; en vain, le général Français Vincent lui dit-il q u e l a colonie était remise des convulsions q u i l'avaient bouleversée; q u e la c u l t u r e et l'industrie y étaient florissantes; q u e les blancs étaient tranquilles sur leurs habitations : il n e p r ê t a l'oreille q u ' a u x mauvais conseils. Bonaparte, il est vrai, e n songeant à cette guerre, n'obéissait pas seulement à ses goûts dépravés, elle lui fournissait, e n outre, le moyen de s e débarrasser des soldats de Moreau q u i le détestaient et p o u vaient toujours contrarier ses projets liberticides. L'expédition de Saint-Domingue fut résolue. L a m e r était libre, u n e flotte d e t r e n t e vaisseaux p o r t a n t 23.000 hommes, p r e s 26


q u e tous tirés de l'armée d u Rhin, quitta Brest, le 14 d é c e m b r e 1801. B o n a p a r t e annonça l'expédition à Toussaint, p a r u n e lettre où il lui disait : «Nous «envoyons le citoyen Leclerc, n o t r e b e a u «frère, e n qualité d e capitaine général, «comme p r e m i e r magistrat d e la colonie. «Il est accompagné d e forces suffisantes «pour faire respecter la souveraineté d u «peuple français. Nous n o u s plaisons à r e « c o n n a î t r e et à proclamer les services q u e «vous avez r e n d u s a u peuple français. Si «son pavillon flotte s u r Saint-Domingue, «c'est à vous et a u x braves noirs qu'il le «doit. Appelé p a r vos talents et la force «des circonstances a u p r e m i e r c o m m a n d e «ment, vous avez d é t r u i t la g u e r r e civile, «mis u n frein a u x persécutions d e quelques «hommes forcenés... Les circonstances où «vous vous êtes trouvé, e n v i r o n n é de tous «côtés d'ennemis, sans q u e la Métropole «puisse vous secourir o u vous alimenter, «avaient r e n d u légitimes les articles de «votre constitution qui p o u r r a i e n t n e plus «l'être; mais aujourd'hui v o u s serez le «premier à r e n d r e h o m m a g e à la souve«raineté d e la nation q u i vous compte a u «nombre d e ses plus illustres citoyens, p a r «les services q u e vous lui avez r e n d u s et «par les talents et la force d e caractère «dont la n a t u r e vous a doué». _

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Toussaint avait trop de finesse p o u r se laisser p r e n d r e à ces louanges. Il fit, n é a n moins, u n e proclamation où il disait : «Qu'il fallait recevoir les ordres et les envoyés d e la Métropole avec le respect de la piété filiale». Mais il ajoutait : «Je «suis soldat, je n e crains pas les hommes; «je n e crains q u e Dieu; s'il faut mourir, «je m o u r r a i comme u n soldat d ' h o n n e u r «qui n ' a rien à s e reprocher». On voit clairement p a r ces paroles, qu'il avait bien compris q u e la lettre a n n o n ç a n t la p a i x n'apportait q u e la guerre. L a F r a n c e était alors e n bonne intelligence avec le m o n d e entier; une force armée de 23,000 h o m mes, chargée d'accompagner le futur «pre mier magistrat d e la colonie», n e pouvait c a c h e r q u e d e m a u v a i s projets. Leclerc p a r u t d e v a n t le Cap, le 5 Février 1802; il jeta, tout d'abord, d a n s la ville, u n e p r o clamation de B o n a p a r t e a u x habitants d e Saint-Domingue où on lisait : «Quelle que «soit votre origine, vous êtes tous F r a n «çais, vous êtes tous libres, tous égaux de«vant Dieu et d e v a n t la République. Si «l'on vous dit : ces forces sont destinées «à vous enlever la liberté, répondiez : «La République nous a donné la liberté, «la République n e souffrira pas qu'elle «nous soit enlevée... Celui qui osera se «séparer d u capitaine-général sera u n traî28


« t r e à la patrie, et la colere de la R é p u «blique le dévorera comme le feu dévore «vos cannes desséchées». Le premier acte de Leclerc fut u n d é menti à cette proclamation et m o n t r a qu'il venait e n c o n q u é r a n t . H n e s'adresse pas a u g o u v e r n e u r général que la F r a n c e avait reconnu; il somme Henri Christophe, c o m m a n d a n t du Cap, d e lui livrer la ville. Christophe fait observer qu'il n e p e u t la r e n d r e sans les ordres du gouverneur, qui se trouvait en tournée dans l'Est, et il dem a n d e trois j o u r s nécessaires pour le p r é venir. U n militaire n e pouvait ignorer combien cette d e m a n d e était légitime. L e clerc n'y veut pas souscrire : il menace d'assiéger. «On n o u s p r e n d donc p o u r des «esclaves, répond Christophe; allez dire «au général Leclerc que les Européens n e «marcheront ici que sur u n monceau de «cendres, et q u e la t e r r e les b r û l e r a » . P u i s il donne le signal de la conflagration e n m e t t a n t le feu à sa p r o p r e m a i son, et se retire. L'incendie d u Cap p a r le général noir Christophe égale en détermination virile l'incendie de Moscou p a r Rostopchin. Christophe n e faisait qu'observer les ordres a n t é r i e u r s de Toussaint, qui avait toujours dit a u x g é n é r a u x auxquels il confiait les places du littoral : «Si les 29


«blancs d'Europe viennent e n force enne«mie, mettez le feu aux villes et rejetez«vous dans les mornes». L'armée d'invasion dans plusieurs villes, dont elle força l'entrée, y trouva «la terre qui brûlait». Leclerc fit après les premières hostilités, ce qu'il aurait dû essayer d'abord. Il tenta de séduire le père dans le gouverneur; il lui envoya, avec leur précepteur, M. Coisnon, ses deux fils qu'il avait ramenés d'Europe, pour l'engager à se soumettre. «Le «général, dit Toussaint à M. Coisnon, n e «m'a annoncé sa mission qu'en débar«quant partout à main armée. Il a pris «d'assaut le Fort-Dauphin et a canonné «Saint-Marc. Je ne dois pas oublier que «je porte une épée. Pour quel motif me «déclare-t-on une guerre aussi injuste «qu'impolitique ? Est-ce parce que j'ai «délivré mon pays du fléau de l'étranger ? «Parce que j'ai établi l'ordre et la justi«ce ? Si le général Leclerc désire franche«ment la paix, qu'il arrête la marche de «ses troupes». Il écrivit dans ce sens à Leclerc, qui répondit par u n ordre qui le mettait hors la loi ! La guerre commença. La défense fut aussi vaillante que l'attaque, et chose qui, par parenthèse, dut bien étonner nos troupes, il leur arriva plus d'une fois, à l'atta30


q u e d ' u n fort, d'entendre la m u s i q u e des assiégés exécuter avec t r a n s p o r t les c h a n t s patriotiques d e la France. C e u x auxquels l'obéissance passive n ' e n l è v e pas toute réflexion, se d e m a n d a i e n t : «Est-ce d o n c «bien contre des ennemis q u ' o n n o u s mè«ne ?» Toussaint, dans cette campagne, m o n t r a d e véritables talents militaires et u n e activité sans égale. Il était p a r t o u t et pourvoyait à tout. Monté sur son cheval favori, aussi infatigable q u e lui, il courait de j o u r et de n u i t s'assurer d e l'exécution d e ses ordres. Quelque p a r t qu'il allât, s'il pouvait y r e s t e r d e u x ou trois jours, il levait des bataillons d e milice qu'il m e t t a i t à la g a r d e du lieu, ce qui lui p e r m e t t a i t de disposer d e t o u t son personnel combattant. Sa tactique était de harceler, d e fatiguer son puissant adversaire sous le soleil b r û l a n t des tropiques. E n t o u r é d'officiers et d e soldats intrépides, il surexcitait leur courage p a r le spectacle d e son éclatante b r a v o u r e . A u n e affaire, u n de ses aides d e c a m p fut frappé à m o r t à ses côtés; sous u n feu m e u r t r i e r , il le tint e n t r e ses b r a s j u s q u ' à ce qu'on vînt l'enlever. D a n s ses diverses campagnes, il fut blessé q u a t r e fois. Quelle p r o m p t i t u d e de jugement, quelle présence d'esprit n e fallait-il pas à Toussaint p o u r soutenir la 31


lutte sur vingt points différents à la fois ! Et que l'on songe à quel formidable e n n e m i il avait affaire, à des g é n é r a u x comme Boudet, Hardi, Rochambeau, à ces s o l dats de la République qui avaient étonné le m o n d e p a r l'éclat de leur valeur. Il faut bien le reconnaître, le n è g r e qui sut faire face à u n e telle armée, était ce q u e Shakespeare appelle «un homme». Cela n ' a p a s empêché M. Thiers, a r d e n t à rapetisser tout le m o n d e p o u r g r a n d i r Bonaparte, d e dire : «Toussaint fut u n militaire médiocre». Leclerc sentit q u e r é d u i r e ce militaire médiocre n e serait pas aussi facile q u e le lui avaient fait croire les colons et les r é fugiés du S u d à Paris. Il s'émut à la fin d e l'effusion du sang qui se versait à flots dans les combats dont rien n e ralentissait l'acharnement. Il envoya faire à Toussaint des propositions de paix. Toussaint répondit que, p o u r l'amour d e son pays, il n e balancerait pas à accepter tout arrangem e n t honorable. On négocia sur ces bases : Liberté inviolable de tous les citoyens de Saint-Domingue. Maintien dans leurs grades et leurs fonctions de tous les officiers civils et m i litaires indigènes. — Toussaint g a r d a n t son état-major et se r e t i r a n t où il voudrait s u r le territoire d e la colonie. — Ces condi32


tions acceptées des d e u x parts, il fut conv e n u q u e Toussaint et Leclerc se r é u n i raient p o u r les signer sur l'habitation des Mornets à 8 ou 9 lieues d u Cap. On doutait q u e Toussaint avec ses h a bitudes d e méfiance allât a u rendez-vous a u t r e m e n t qu'avec u n e escorte bien armée; mais toujours rapide, et décidé d a n s ses résolutions, il se rendit, m ê m e a v a n t le j o u r fixé, n o n pas a u x Mornets, mais a u Cap, accompagné seulement de son fils Isaac e t d e quelques officiers. Il fut reçu avec les h o n n e u r s militaires, salué p a r l'artillerie des forts et p a r celle des vaisseaux qui étaient en r a d e . L e soir, la ville fut illuminée. D a n s la conférence qu'il e u t avec Leclerc après la signature de la paix, Leclerc lui a y a n t d e m a n d é qui, en supposant q u e la g u e r r e eût continué, lui aurait fourni des a r m e s et des m u n i t i o n s : «Vous, répondit-il; j ' e n aurais pris à vos avantpostes». C o m m e il se retirait, a u milieu des gén é r a u x et des principaux personnages qui remplissaient les salons, il vit son frère P a u l s'avancer p o u r l'embrasser : «Arrêtez, lui dit-il, j e n e puis recevoir les témoignages d'une amitié vulgaire, je n ' a u rais d û a p p r e n d r e votre soumission q u ' a près l'entrevue que je viens d'avoir avec l e capitaine-général. Vous deviez régler 33


toute votre conduite s u r la mienne, c o m m e nous réglons les h e u r e s sur le cours du soleil». L'histoire a conservé beaucoup de choses de Toussaint qui ont ce caractère vigoureux et primitif. L e lendemain l'ex-gouverneur alla visiter son quartier général. Les grenadiers et les dragons de sa garde étaient r a n g é s e n bataille sur u n plateau; il l e u r annonça la paix, loua leur courage, les remercia d u dévouement qu'ils lui avaient m o n t r é , les passa u n e dernière fois e n r e v u e et, pour leur faire ses adieux, embrassa les officiers. Cet épisode douloureux rappelle les adieux de Fontainebleau. La population entière fut h e u r e u s e d e la paix. Ce q u e voulaient citoyens et soldats, c'était la liberté, et ils croyaient a u x serments q u e le capitaine-général faisait de la respecter. Toussaint L o u v e r t u r e fixa sa résidence à d'Ennery, p r è s des Gonaïves. Il était là depuis u n mois, lorsqu'on saisit u n e l e t t r e qu'il écrivait a u c o m m a n d a n t Fontaine, u n d e ses aides de camp, et d a n s laquelle il lui demandait «si la fièvre jaune n e faisait pas beaucoup de ravages dans l'armée d'Europe». Ce fut u n p r é t e x t e suffisant p o u r vouloir l'arracher de l'île. L'entreprise offrait des difficultés. Sa voix, si l'on rompait avec lui sans le pren34


dre, p o u r r a i t soulever les masses : on e u t recours à la ruse. Le général B r u n e t se chargea d u h o n t e u x office de l'arrêter p a r trahison. Il l'invita, lui e t sa famille, à venir assister à u n e fête qu'il donnait s u r l'habitation Georges, près des Gonaïves, où était son quartier général. Toussaint, informé d u danger qu'il courait, n e v o u lut pas croire à t a n t de perfidie; il se p r é senta et s'entretenait à son arrivée avec le général, lorsque celui-ci le p r i a d e l'excuser u n m o m e n t et sortit. U n instant après e n t r è r e n t dans la salle u n e dizaine d'officiers, l'épée et le pistolet a u poing. Toussaint, les p r e n a n t p o u r des assassins, tira son sabre, mais ces officiers n'étaient q u e des agents d e police. U n colonel qui les c o m m a n d a i t s'avança vers lui, l ' a r m e baissée, et lui dit : «Mon général, nous n e sommes point venus p o u r a t t e n t e r à vos jours, n o u s avons seulement l'ordre de n o u s assurer d e votre personne». A ces mots, Toussaint le regarda fixement et r e m i t son s a b r e a u fourreau sans prononcer u n e parole. On vit là encore ce qu'il y avait de fermeté dans son caractère; toute résistance étant impossible, il se résigna à son sort, calme e t maître d e lui-même, c o m m e s'il avait été élevé à l'école des stoïciens. O n le m e n a a u x Gonaïves; il y avait des 35


t r o u p e s placées de distance e n distance t o u t le long de la route, et il fut e m b a r q u é a v e c Mme. Toussaint et ses d e u x fils, le 11 J u i n 1802, s u r le «Héros», chargé de les t r a n s p o r t e r e n F r a n c e . A u m o m e n t o ù il m i t le pied s u r le navire, il t o u r n a les y e u x s u r la t e r r e qu'il venait d'illustrer, et p r o n o n ç a ces paroles prophétiques : «En m e «renversant, o n a bien a b a t t u le tronc de «l'arbre de la liberté des noirs, m a i s il r e «poussera parce q u e ses racines sont n o m breuses, vivaces et profondes». L e «Héros» e n t r a e n r a d e de Brest le 3 Août 1802. U n officier vint y chercher Toussaint avec o r d r e d e le séparer d e sa famille, et l e conduisit, accompagné d e son seul domestique, a u F o r t d e J o u x , construit s u r u n r o c h e r d u J u r a . Là, il fut soumis à des raffinements d e c r u a u t é à peine croyables. E n f e r m é d a n s u n e c h a m b r e étroite, éclairée p a r u n e petite fenêtre, meublée d ' u n e chaise d e paille p o u r t o u t siège et d ' u n grabat, on lui enleva bientôt son domestique et p r e s q u e personne n ' é tait admis à lui parler. L ' h o m m e des t r o piques n ' e u t pas seulement à souffrir d u froid, on lui fit souffrir les plus grossiers outrages. Il n ' a v a i t d ' a u t r e v ê t e m e n t q u e l'uniforme qu'il portait à Saint-Domingue a u m o m e n t où il avait été e m b a r q u é . L e général Caffarelli, envoyé près de lui p a r 36


Bonaparte, ordonna de l'en dépouiller et le força de revêtir de vieux haillons. «Fall a i t - i l , dit froidement Toussaint, q u ' o n «ajoutât cette humiliation à m o n mal«heur !» L a mission d u général Caffarelli était aussi basse q u e tout le reste; elle avait p o u r objet d'obtenir de l'ex-gouverneur de Saint-Domingue la révélation d u lieu où il avait caché ses p r é t e n d u s trésors. Caffarelli insista longtemps. «Mon seul trésor, «répéta toujours le m a r t y r , est m a cons«cience». Onze ans après, le b o u r r e a u d e Toussaint était prisonnier à son tour, m a i s e n touré d'une maison princière; libre de parcourir l'île où il était enfermé, il poussait sans dignité, sans respect p o u r la h a u t e u r d e la position d'où il était tombé, ni p o u r l'opinion d e l'Europe qui le regardait, il poussait d e longs gémissements s u r sa captivité, il s'écriait : «Chaque j o u r on imagi«ne de n o u v e a u x moyens d e m'insulter, d e «me faire souffrir de nouvelles privations. «J'ai été condamné sans ê t r e entendu, sans «jugement; a u mépris de toutes les lois «divines et humaines, on m e retient séparé «de m a femme et d e m o n fils». B o n a p a r t e a-t-il fait u n r e t o u r s u r luimême, a-t-il pensé a u x insultes qu'il avait prodiguées à Toussaint ? S'est-il souvenu 37


q u ' i l l'avait condamné sans l'entendre, sans jugement; qu'il l'avait séparé d e sa femme et de s o n fils ? A-t-il imité le silence héroïq u e de sa victime ? Non. A h ! le n è g r e avait u n e plus g r a n d e â m e q u e lui ! Voilà ce que dira l'Histoire vengeresse «des lois divines et humaines» t a n t d e fois violées p a r celui qui, dans sa chute, osait encore les invoquer ! Toussaint n e résista pas longtemps a u x tortures physiques et morales qu'il subissait. Son gardien, en e n t r a n t dans sa c h a m b r e le m a t i n d u 7 Avril 1803, le t r o u v a s a n s vie, assis p r è s de la cheminée o ù il avait a l l u m é u n petit feu. Sa m o r t fut u n assassinat plus h i d e u x encore q u e celui du d u c d'Enghien, ce fut l a m o r t lente p a r le froid et la misère. Toussaint-Louverture, déjà v i e u x lorsq u ' e n v e n a n t délivrer l e général L a v e a u x il e n t r a d a n s la carrière publique, est cert a i n e m e n t l'un des hommes les plus e x t r a ordinaires de son temps. Il fut b o n général, g r a n d administrateur et politique habile.— Il a v a i t conçu le sublime projet d e régénér e r sa race, d'être le libérateur d e tous les Africains amenés en esclavage d a n s les colonies fondées p a r les nations civilisées et chrétiennes. Sa pensée allait p l u s loin q u e Saint-Domingue; il envoya u n j o u r à la J a m a ï q u e u n h o m m e de couleur, d e ses 38


affidés, n o m m é Dubuisson, auquel il d o n n a d e l'argent et la mission d e s'entendre avec les m a r r o n s des Montagnes-Bleues p o u r soulever les esclaves de cette g r a n d e île. Il leur avait fourni des armes et d e la poudre. On a des raisons de penser qu'il rêva aussi l a conquête des côtes d'Afrique, foyer de l'esclavage. Moins q u e personne, n o u s sommes t e n tés d e vouloir excuser ce q u e l'on p e u t r e procher à ce violent civilisateur; mais on n e doit p a s oublier, e n le jugeant, q u ' a u m o m e n t où il p r i t le pouvoir, d i x années d ' u n e guerre civile, o ù les d e u x partis semblaient l u t t e r de barbarie, lui avaient enseigné à n e faire a u c u n cas d e la vie des hommes, et qu'il était privé des lumières q u i étouffent en n o u s les passions cruelles, et n o u s font d e l ' h u m a n i t é u n saint devoir. Achevons en quelques mots la triste histoire d e Saint-Domingue. A peine l'enlèv e m e n t de Toussaint L o u v e r t u r e accompli, Leclerc leva l e masque, la contre-révolution prit son cours. On d é s a r m a p e u à p e u a u t a n t qu'il était possible les soldats d u pays, et l'on passa p a r les a r m e s sous divers prétextes plusieurs de l e u r s g é n é r a u x s u r lesquels on n e pouvait compter. L e 16 Juillet 1802 fut publié l'infâme décret d u 2 Mai précédent, qui rétablissait l'esclava39


ge dans les colonies françaises. Les indigènes r e c o n n u r e n t q u e leur vieux chef ne s'était pas trompé, et q u e les proclamations de B o n a p a r t e et de Leclerc n'étaient q u e d'ignobles mensonges. Les g é n é r a u x Dessalines et Christophe, qui s'étaient ralliés, a b a n d o n n è r e n t les Français, et se jetèrent dans les bois. Pétion et d'autres suivirent leur exemple. Ils appellent a u x armes qui veut rester libre; nègres et m u l â t r e s o u blient leurs discordes dans le danger comm u n ; l'insurrection éclate de toutes p a r t s , et Dessalines est n o m m é Général en chef de l'armée de Saint-Domingue. Alors, il y e u t entre les blancs et les i n digènes u n e g u e r r e furieuse, implacable, et dans laquelle les Européens qui étaient les agresseurs égalèrent les Africains e n férocité. A u milieu de l e u r s combats, la fièvre j a u n e se rangea d u côté d u bon droit; elle frappa les envahisseurs, à la tête, elle t u a Leclerc le 2 N o v e m b r e 1802, et, a v a n t le milieu de 1803, l'armée e x p é ditionnaire e x t é n u é e d e fatigue, décimée p a r le terrible vomito, n e p o u v a n t faire u n p a s sans r e n c o n t r e r des milliers d ' h o m mes pleins d e rage, était acculée d a n s d e u x places fortes qui lui restaient, le P o r t - a u Prince et le Cap, où elle se tenait à g r a n d ' peine sur la défensive. Hors d'état de se p r o c u r e r des vivres d u dedans, e t les h o s 40


tilités reprises avec la Grande-Bretagne n e l u i en laissant plus arriver d u dehors, la famine vint s e joindre a u x m a u x qui l'accablaient. A la fin d'Octobre 1803, Dessalines avec 22,000 h o m m e s est devant le P o r t - a u - P r i n ce; après des attaques réitérées u n mois durant, il force nos t r o u p e s à l'abandonner, et les débris épuisés d e nos formidables légions s'enferment a u Cap, l e u r dernier refuge, sous les o r d r e s d u général Rochambeau. L'impétuosité dévorante d e Dessalines n e l e u r laisse p a s u n m o m e n t d e r e pas. L e 11 Novembre, il assiège le Cap, hérissé d e petits forts avancés. L'assaut de Vertières, u n de ces forts établis s u r la crête d ' u n monticule m é r i t e d'être r a conté. Dessalines o r d o n n e a u général Capoix de s'en emparer. Ce nègre, s u r n o m m é Capoix-la-Mort, t a n t il avait t u é d'ennemis de sa main, m a r c h e avec trois demi-brigades qui reculent horriblement mutilées par le feu d u fort. Il les r a m è n e , la mitraille les déchire, et les r e n v e r s e encore a u pied de la colline. Bouillant de colère, il va c h e r c h e r d e nouvelles troupes, m o n t e à cheval et p o u r la troisième fois s'élance; mais toujours les mille m o r t s q u e vomissait la forteresse le repousent lui e t ses brigades. J a m a i s soldats n ' e u r e n t plus q u e 41


les siens l e m é p r i s du trépas, ils sont e m brasés d'une a r d e u r homérique. Il suffit d e quelques mots p o u r les e n t r a î n e r u n e quatrième fois. E n a v a n t ! en a v a n t ! u n boulet tue son cheval, il tombe; mais bientôt dégagé des cadavres a b a t t u s avec lui, il c o u r t se replacer à la t ê t e des noirs. En avant ! e n a v a n t ! répète-t-il avec enthousiasme. A u m ê m e instant, s o n chapeau garni de plumes est enlevé p a r la mitraille. Il répond à l'insulte e n m e t t a n t le sabre au poing et se jette encore à l'assaut. E n avant ! en a v a n t ! A u spectacle d e t a n t d'impétuosité, de grandes acclamations p a r t e n t tout à coup des r e m p a r t s de la ville. B r a v o ! bravo ! Vivat ! vivat ! crient Rochambeau e t sa garde d ' h o n n e u r qui considéraient cette superbe a t t a q u e . U n r o u l e m e n t d e t a m bours se fait entendre, l e feu d e Vertières se tait, u n officier sort des m u r s d u Cap, s'avance a u galop j u s q u ' a u front des indigènes surpris, et dit en saluant : «Le ca«pitaine-général Rochambeau et l'armée «française envoient l'expression de leur «admiration a u général qui vient de se «couvrir de tant de gloire». L ' h e u r e u x cavalier chargé de ce magnifique message tourne bride, calme son cheval, r e n t r e a u x pas, et l'assaut recommemce. On peut penser si Capoix-la-Mort et ses soldats firent

42


de n o u v e a u x prodiges de valeur ! Mais les assiégés éleetrisés e u x - m ê m e s n e voulurent point s e laisser vaincre, et Dessalines envoya l'ordre à son lieutenant d e se retirer. — Rochambeau, c o m m e les h o m m e s de grand courage, aimait les courageux. Le lendemain, u n écuyer a m e n a a u quartier général des indigènes u n cheval caparaçonné q u e le capitaine-général, disait-il, «offrait e n admiration à l'Achille nègre, «pour remplacer celui q u e l'armée fran«çaise regrettait de lui avoir tué». Tels étaient les h o m m e s d e cette grande époque q u ' u n b a r b a r e civilisé forçait à s'entr'égorger ! Si h é r o ï q u e qu'ait p u ê t r e sa défense avec des soldats minés p a r la fièvre j a u n e et l a famine, Rochambeau fut obligé d e s'avouer qu'il n e pouvait tenir plus longtemps contre d e pareils e n n e m i s qui se multipliaient; le huitième j o u r du siège, le 19 Novembre 1803, il capitula, libre d e s'embarquer avec armes et bagages sur les vaisseaux qui étaient e n r a d e . L a colonie de Saint-Domingue était affranchie. L e 1er. J a n v i e r 1804, les vainq u e u r s proclamèrent l'acte d'Indépendance d'Haïti, qui fut reconnue officiellement p a r Charles X, le 17 Avril 1825. L a F r a n c e avait successivement débarq u é dans cette g u e r r e fratricide 45,000 43


hommes; elle n'en revit que le quart. B o n a p a r t e a dit d a n s ses mémoires : J ' a u r a i s dû m e contenter d e gouverner Saint-Domingue p a r Toussaint L o u v e r t u re». S'il avait voulu s'en contenter, n u l doute q u e l'île r e n d u e p a r Toussaint à la paix, a u bon ordre, à la liberté d e tous ses habitants, n ' e û t joui d ' u n e prospérité nouvelle, et n e fît encore a u j o u r d ' h u i p a r tie de la F r a n c e d'outre-mer. A u lieu de cela, 37.000 soldats français sacrifiés, la reine des Antilles, source d e grandes richesses, dévastée, inondée d e sang, à jamais p e r d u e p o u r nous, tel fut le résultat de l'expédition de Saint-Doming u e ! E t cette expédition, quel était son b u t ? Rétablir l'esclavage, r é d u i r e 500,000 h o m m e s à l'état de bêtes de somme ! P o u r commettre t a n t de mal a u service d ' u n e idée si monstrueuse, qu'a-t-il fallu ? L ' u n i q u e volonté de Napoléon B o n a p a r t e ! Que les peuples méditent sur cette effroyable histoire, et a p p r e n n e n t u n e fois d e plus, à quelle dégradation, à quel m a l h e u r ils s'exposent e n livrant leurs destinées a u x m a i n s d'un seul h o m m e . J e dois dire a v a n t de n o u s séparer, Mesdames et chers Concitoyens, que le produit de cette conférence est affecté à la souscription ouverte p a r M. GragnonLacoste, p o u r élever u n t o m b e a u à Tous44


saint L o u v e r t u r e d a n s la ville d e B o r deaux, dernière étape d'exil d e sa famille, et où reposent les cendres des L o u v e r ture. M. Gragnon-Lacoste est u n h o m m e plein de c œ u r , q u i s'est imposé ce pieux devoir et qui a déjà écrit u n e histoire i n t é r e s sante d u noble et m a l h e u r e u x général en chef de l'armée coloniale de Saint-Domingue, à l'aide des papiers historiques et secrets q u e lui a légués celle q u e l'histoire a s u r n o m m é e «d'héroïne d u m a l h e u r » , la v e u v e d'Isaac L o u v e r t u r e . J'ajoute q u e le m ê m e écrivain se propose d'enrichir l'histoire m o d e r n e en c o n t i n u a n t la publication de n o m b r e u x documents qui doivent faire la vérité s u r les événements d e Saint-Dom i n g u e et la carrière militaire et administrative du «martyr de J o u x » .

*** Il est à peine utile de dire que de l'auditoire

interrompirent

et sympathique

conférencier,

les

plusieurs

applaudissements fois

l'éloquent

au cours de son

récit.

Un rayon de plaisir régna sur toute l'assistance que l'orateur

aimé du public, M. Ernest Legouvé,

à son tour la parole; s'épanouissait

c'est qu'une joie

où il prononçait

prit

communicative

déjà sur les lèvres de l'illustre

cien, au moment

lors-

académi-

ces mots :

45


Mesdames, Messieurs, Vous avez e n t e n d u cette noble et touc h a n t e biographie; vous avez a d m i r é le héros; vous avez applaudi l'historien. Certes, vous avez é t é frappés, c o m m e moi, de ce g r a n d esprit de probité qui fait d e M. Schœlcher, tout panégyriste qu'il soit a u jourd'hui, n'est jamais descendu à la flatterie. Q u a n d Toussaint L o u v e r t u r e a fait u n acte répréhensible, q u a n d il a commis u n acte injuste, Schcelcher l'affirme e t le crie hautement. Il essaie de l'expliquer, il n e tente jamais de l'atténuer, préférant toujours et p a r t o u t le droit imprescriptible d e la vérité, de l'humanité et d e la justice. Ajoutons enfin qu'il s'est souvent élevé j u s q u ' à l'éloquence p a r l'indignation, cette sainte colère des honnêtes gens. Mais cette biographie, certes très intéressante, m e paraît incomplète. J ' y trouve u n e g r a n d e lacune. M. Schcelcher a dit que l'esclavage avait été aboli, en 1794, p a r la Convention et qu'il avait été rétabli en 1802 p a r le futur e m p e r e u r . Ce sont l à d e u x faits importants, deux dates considérables. Mais il n'a pas dit, et je vais être obligé de le d i r e à sa place, q u e l'esclavage a été de n o u 46


veau aboli p a r la Révolution de Février. J e n e puis c o m p r e n d r e q u ' u n vieux républicain m'ait pas saisi cette occasion de r e n d r e h o m m a g e à la Révolution de 1848. Il a laissé l'occasion de dire et de montrer, une fois de plus, que l e m o t «empire» v e u t toujours dire servitude, et que le mot «république» veut toujours dire liberté. Messieurs, je vous avoue q u e cet oubli m ' a é t r a n g e m e n t s u r p r i s : j ' e n ai cherché la cause. J e vous demande la permission de vous la raconter, elle vous intéressera, j ' e n suis certain, m ê m e a p r è s l'étude q u e vous venez d'entendre. Il y a près d ' u n e soixantaine d'années, un j e u n e homme, fils d'un g r a n d industriel de Paris, fut envoyé p a r son père a u Mexique avec u n e cargaison d e m a r c h a n dises qu'on appelle pacotille. Il en revint après quelques mois, a y a n t assez m a l v e n d u ce qu'il avait à vendre, la bourse fort peu garnie, mais rapportant en lui, au fond de son cœur, quelque chose qui valait des sacs d'écus et mieux, c'està-dire u n e haine indomptable contre l'esclavage, et la ferme volonté de contribuer d e toutes ses forces à le faire abolir. Il arrive à Paris, se met en relation avec des journalistes et publie dans les j o u r n a u x 47


des articles qui renfermaient ses observations d e voyage en m ê m e t e m p s q u e ses principes. A ce moment, existait à P a r i s u n e société p o u r l'abolition d e l'esclavage. Notre j e u n e h o m m e y fut admis. C e t t e société comptait les n o m s des h o m m e s les plus illustres et les plus vénérés, e n t r e autres L a m a r t i n e , d e Broglie... le père. U n jour, a r r i v e à la r é u n i o n u n e masse é n o r m e d e documents intéressants, et très importants, mais d o n t le v o l u m e effraie les m e m b r e s présents. O n s e dit : il n o u s faud r a d e longs mois p o u r venir à bout de dépouiller cette i m m e n s e liasse d e papiers; il faudra s'y m e t t r e à q u a t r e o u cinq et peut-être m ê m e recourir à des auxiliaires étrangers. L e j e u n e h o m m e s'offrit; on accepta e t on lui dit : «Prenez v o t r e temps; s'il vous faut u n a n , vous l'avez». Six semaines après, il revenait, a y a n t tout lu, t o u t étudié, compulsé, annoté, a p p o r t a n t u n travail qui témoignait de t a n t d'intelligence, de t a n t de c œ u r q u e L a m a r t i n e lui dit : «Jeune homme, tous nos remerciements «seraient ici insuffisants, il n'y a q u e Dieu «qui puisse vous récompenser d ' u n tel dé«vouement». A cette époque, les partisans d e l'esclavage avaient sans cesse à la bouche ce r e 48


frain q u e les abolitionnistes n'étaient a b o litionnistes que p a r ignorance, qu'ils n ' a c cusaient les colonies q u e p a r c e qu'ils n e les connaissaient pas : les esclaves n ' y sont pas à plaindre, les colons n ' y sont pas à blâmer. D'ailleurs, disaient-ils, qu'ils vienn e n t et qu'ils j u g e n t p a r e u x - m ê m e s . E h bien ! se dit n o t r e j e u n e homme, j ' y vais... L e voilà parti. A son arrivée à la Martinique, q u e trouve-t-il ? u n cartel à son adresse. J e n ' a i p a s besoin d e v o u s dire qu'il l'accepta. Vous voyez, messieurs, q u e les collons n e provoquaient p a s seulem e n t l'examen de la question, mais aussi c e u x qui venaient l'examiner. P o u r l'aider à voir clair, ils voulaient le t u e r . H e u r e u s e m e n t des h o m m e s plus calmes et plus sages s'interposèrent. L e cartel fut retiré et le j e u n e h o m m e p u t achever ses voyages et ses investigations. Il r e v i n t a p r è s dix-huit mois, les mains pleines des témoignages les plus accablants contre les habitudes de c r u a u t é e t d e b a r barie qu'on exerçait e n v e r s les esclaves. Il les a publiés. Il s e proposa alors d'aller étudier de n o u v e a u la question s u r la t e r r e d'Afrique. E n route, il contracta u n e m a l a d i e très cruelle et souvent mortelle dans ces clim a t s torrides. Mais vous savez que, si l'am o u r de la science a ses héros et ses m a r 49


tyrs comme Livingston et Stanley, l'humanité, elle aussi, a les siens. Il continua ses voyages au milieu des plus dures souffrances, et, revint à P a r i s comme la Révolution de Février venait d'éclater. Son courage et ses glorieux s e r vices le désignaient a u g o u v e r n e m e n t provisoire. Il fut n o m m é Sous-Secrétaire d'Etat a u ministère de la Marine, et travailla sans relâche à l ' œ u v r e de l'abolition de l'esclavage. Il trouva dans Je g r a n d Arago u n a u x i liaire a r d e n t et il inséra, a u mois d'Avril, d a n s u n décret signé de lui : «L'esclavage est aboli dans toutes les possessions françaises». Eh bien ! cet h o m m e qui était r e v e n u d'Amérique à 20 ans avec u n e si mince cargaison de marchandises et u n e si riche cargaison d'honneur, qui avait passé sa vie a accroître sa belle pacotille, q u e Dieu r é compensait, comme L a m a r t i n e l'avait p r é dit, en lui d o n n a n t l'inexprimable joie d'avoir été le préparateur, le signataire, et le véritable a u t e u r devant l'histoire de ce grand acte d'émancipation; cet h o m m e était Victor Schœlcher. Voilà pourquoi il n'en a pas parié, cet historien fidèle. Ce n'est pas là tout. Son apostolat n e 50


s'est pas borné à cette grande cause de l'abolition de l'esclavage. Il vous a dit tout à l'heure que son héros avait dû son surnom de L o u v e r t u r e à ce qu'il ouvrait les portes de toutes les forteresses, à ce qu'il avait l'œil ouvert s u r tout. E h bien ! lui, Schœlcher, il a le c œ u r ouvert sur toutes les questions sociales, et dès qu'il s'agissait d'une de ces nobles entreprises contre la misère, l'ignorance et le vice, qui sont les fléaux de la société moderne, Schœlcher s'y enrôlait au cri de : «l'humanité le veut !» J'ai bonne envie de vous faire une proposition. Terminons, si vous voulez, en l'appelant Schœlcher L o u v e r t u r e . Ce discours,

ou plutôt

gance et la finesse d'à-propos,

dont

l'élé-

l'ont disputé, à un enjouement

tout

qualités

Legouvé, a provoqué

cette improvisation

qui

sont

à plusieurs

l'assemblée

et témoigné

me» avait

merveilleusement

D'enthousiastes accueillirent annales veau

jeux

d'esprit

reprises

que l'histoire

la dernière

proposition

de la philanthropie

l'hilarité

M. dans

du «jeune hom-

touché

applaudissements,

chez

tous

les

cœurs.

longtemps

répétés,

de l'orateur

s'enrichissaient

d'un

: les nou-

lustre.

Ce compte-rendu cions ici les paroles

resterait

incomplet,

de gratitude

si nous ne pla-

dont M.

Gragnon-

51


Lacoste, l'interprète Legouvé,

l'organisateur auprès

de

la

conférence,

de M. V. Schœlcher

s'est

tant en son nom qu'au nom de la race

et de couleur tout

fait

et de M. E. noire

entière.

«Messieurs, a-t-il dit, laissez-moi profiter de l'occasion qui n o u s r é u n i t d a n s u n e pensée c o m m u n e , d ' u n e occasion où la j u s tice vient de compter u n n o u v e a u triomphe, p o u r payer, ou plutôt p o u r essayer de payer u n faible t r i b u t d e reconnaissance a u g r a n d citoyen, a u v é t é r a n de l'abolitionnisme en France, à l'un de ces h o m m e s d é l i t e qui, groupés sous la b a n n i è r e d e la fraternité, livrèrent p e n d a n t p l u s de cinq u a n t e ans, d'innombrables et saints combats p o u r donner u n e p a t r i e à des h o m m e s proscrits et sans place a u soleil. «Aujourd'hui encore, q u e voyons-nous? Schoelcher, toujours Schœlcher, p o u r s u i v r e la croisade contre le plus sot, le plus funeste sophisme de l'esclavage : vous avez déjà n o m m é le préjugé d e couleur. «Que n o t r e gratitude donc, n o s respects, n o t r e affection soutiennent le vaillant sold a t d a n s ses luttes s a n s t r è v e contre ce fléau social ! Puisse le m a î t r e dont n o u s suivons de loin la trace, t r o u v e r d a n s l'expression d e ces sentiments, la récompense d'une vie si dignement et si u t i l e m e n t r e m plie ! 52


«Que M. Legouvé, dont le concours est toujours si empressé chaque fois qu'il s'agit de m e t t r e son talent a u service d'une juste cause; que M. Legouvé, chez qui les épanchements d u coeur et les feux d e l'esprit sont restés héréditaires, et dont on peut dire comme d'un autre Legouvé célèbre : «généreux sans songer à l'être»; q u e M. Legouvé qui est bien p a r excellence le «vir bonus dicendi peritus» de l'auteur latin; q u e M. Legouvé, enfin, q u e nous a p pellerons l'ami des noirs, parce qu'il est u n apôtre de l'humanité, reçoive aussi sa part de nos chaleureux remerciements !» Le but que s'était proposé ganisateur

de cette

M. Gragnon-Lacoste,

conférence

du but utile, car le héros de Saint-Domingue le rang qui lui appartient été atteint, né d'assister

dans l'histoire,

tout nous fait espérer à une nouvelle

l'or-

: nous voulons

parler a

n'ayant

qu'il nous sera

solennité

repris pas don-

littéraire.

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Conférence sur Toussaint Louverture, Général en chef de l'armée de Saint-Domingue  

Auteur. Schoelcher, V. / Ouvrage patrimonial de la Bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation, Université des Antille...

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