Issuu on Google+

275

Extrait d'une lettre de M. Grandjean, Missionnaire apostolique , à MM. Micard supérieur, Coly et Gérard, directeurs du séminaire de St-Diez.

Bangkok , le 2 0 janvier 1 8 4 2 .

MESSIEURS ,

« P a r d o n mille fois d'avoir tant lardé à vous écrire. J'aurais voulu le faire plus tôt , n'eût-ce été q u e p o u r o b tenir plus souvent d e vos l e t t r e s ; car je suis au comble d e la joie, q u a n d j ' a i le b o n h e u r d'avoir sous les y e u x seulement votre signature. Il m e semble alors q u e je vous vois v o u s m ê m e s , et que je m'entretiens réellement avec vous. Oh ! qu'il est d o u x , dans ces pays où les liens du c œ u r sont t o u s brisés ou m é c o n n u s , d ' e n t e n d r e la voix d'un véritable ami ! « Le b o n Dieu m e p r o c u r a cette consolation au mois de novembre d e r n i e r , en m e réunissant p o u r six semaines à M . Ranfaing, q u e je n'avais pas vu depuis trois ans ; il était venu à Bangkok par o r d r e de Monseigneur, p o u r y taire sa retraite avec n o u s ; mais lorsqu'il voulut s'en r e t o u r n e r , il n e trouva plus d e b a r q u e p o u r C h a n t a b o n , e n s o r t e qu'il lui fallut rester ici j u s q u ' a p r è s les fêtes d e Noël. Nous profitâmes d e ce contre-temps p o u r n o u s d é d o m m a g e r d ' u n e si longue séparation. Les beaux j o u r s , les doux moments q u e nous passâmes ensemble ! « C o m m e il n ' y a point ici-bas d e roses sans é p i n e s , il plut à Dieu de n o u s éprouver l'un et l ' a u t r e . Ce c h e r confrère tomba m a l a d e , et. il n'était pas encore bien rétabli q u e j e fus attaqué d u choléra. Le mal m e p r i t au milieu de la n u i t , sans q u e j ' e u s s e é p r o u v é a u c u n e i n d i s position p r é c é d e n t e , mais avec u n e violence telle q u e j e 19.


276 croyais bien ne pas revoir le j o u r . Je ne savais que faire. Un médecin appelé à mon secours était aussi embarrassé q u e m o i , lorsque je me souvins d'un illustre m a r t y r , Mgr B o r i e , que j'avais connu autrefois à Paris. Cet intrépide Missionnaire m'avait alors donné u n e image qu'il avait bien voulu signer en se recommandant à mes prières. Me voyant donc près d e mourir, j ' o u v r i s mon Bréviaire où était ce gage d'amitié; je le pris et le baisai avec r e s p e c t , en conjurant ce vénérable confrère , s'il était au c i e l , de m'obtenir ma guérison. Ma d e m a n d e ne fut pas longtemps sans être exaucée ; environ une demibeure a p r è s , je m'endormis d'un profond sommeil qui d u r a jusqu'au j o u r ; et lorsque je m ' é v e i l l a i , je n'éprouvai plus qu'une g r a n d e lassitude qui m e permettait à peine de lever la tête ; mais cette faiblesse même fut bientôt dissipée , car à neuf heures du matin je me l e v a i , je marchai avec aisance, et mangeai pour la seconde fois avec presq u ' a u t a n l d'appétit q u e si je n'avais pas été malade. « Il paraît bien q u e , si la persécution annamite n'a pas cessé tout à fait à la mort d e Minh-Mênh , elle est d u moins très-ralentie ; toutefois la guerre qui a lieu maintenant entre la Cochinchine et S i a m , p o u r r a bien s u s p e n d r e encore nos r a p p o r t s avec ce pays voisin. Tous nos pauvres n é o p h y t e s , depuis l'âge d e dix-huit ans à soixante et dix , sont appelés à p r e n d r e les armes ; dans quelques jours nous n'aurons plus q u e des femmes dans nos chrétientés. Je suis maintenant occupé à confesser ces Soldats , afin qu'ils puissent communier avant leur départ. Le croiriez-vous? pour toute solde ils ne reçoivent que trois t a ë l s , environ trente-six francs p a r a n ; de p l u s , lorsqu'il faut marcher à une expédition , ce qui arrive s o u v e n t , ils sont obligés d'emporter avec eux leur riz et leurs poissons secs ( le roi ne les nourrissant pas ) ; et q u a n d leurs provisions sont é p u i s é e s , ils n'ont d'autre


277 moyen de subsister que le vol et le pillage. Quel fléau pour le pays même qu'ils défendent, que le passage de ees multitudes affamées! « Mais voici pour les familles de ceux qui c o m b a t t e n t , une calamité encore plus désolante. Le prince fournit à chaque soldat un méchant fusil qui p e u t valoir tout au plus vingt à vingt-quatre francs ; si ce malheureux est fait p r i s o n nier, ou s'il succombe sur le champ de bataille , sa veuve est obligée de payer au roi soixante francs pour l'arme qui a péri entre les mains de son m a r i . Cette veuve estelle pauvre? on la condamne sans miséricorde à vendre u n de ses enfants pour acquitter la d e t t e ; et si elle n'a point d'enfants, elle est forcée de se vendre elle-même et de devenir esclave pour le reste d e ses j o u r s . Voilà comment sont payés ici les services rendus à la patrie. Pauvre p e u p l e ! quelle m i s è r e ! O h ! chers amis , allez donc trouver tant d ' i m p i e s , tant d'incrédules qui p r é t e n d e n t , d a n s leur fol o r g u e i l , ne devoir q u ' à la raison humaine la liberté et le bonheur dont ils jouissent , sans vouloir y reconnaître l'influence de la Religion c h r é tienne, qui les a faits ce qu'ils s o n t ; engagez-les à p a s ser à Bangkok , capitale d ' u n royaume qu'on dit civilisé, et ils verront ce que peut le génie de l'homme privé des lumières de l'Evangile. S'ils ne sont pas plus aveugles q u e les m o r t s , certes ils ne tarderont pas à reconnaître jusqu'à l'évidence que la raison humaine est impuissante à régénérer un p e u p l e , et que n o t r e sainte Religion est la source de tout ce qu'on admire d e beau , de bon et d e grand en E u r o p e . Au milieu de tant de misères, heureux encore ceux qui ont le b o n h e u r d e connaître le vrai Dieu et de lui offrir leurs peines ! Mais hélas! q u e d'infortunés n'apparaissent sur la terre que p o u r pleurer et gémir, et ne la quittent que pour aller consommer leur malheur ! C'est ici vraiment qu'il faut adorer et se taire.


278 « L'année dernière je n'ai baptisé que douze Siamois, et près d e quatre-vingt-dix enfant s d'infidèles à l'article de la mort ; dans ce moment j'instruis encore dix adultes aux quels j'espère conférée le baptême le samedi saint. Mais si le champ des indigènes est presque s t é r i l e , celui des Chinois et des Annamites est plus fructueux ; le n o m b r e d e ceux qui ont embrassé le christianisme en 1 8 4 1 , s'élève à près de d e u x cent t r e n t e , ce qui ne s'était jamais vu à Siam. La raison de cette différence tient s u r t o u t à deux causes : la p r e m i è r e , c'est que tous les Chinois qui résident dans le royaume sont entièrement libres , tandis que les Siamois sont ou esclaves ou assujettis à des corvées royales, qui ne peuvent se faire sans participer à des cérémonies superstitieuses. La seconde cause est qu'on trouve facilement d e bons catéchistes pour les Chinois, tandis qu'on n'en peut point rencontrer parmi les i n d i g è n e s , qui sont trop l é g e r s , indifférents et très-paresseux. Q u a n t aux Annamites, comme ce sont des prisonniers nouvellement arrivés de C o c h i n c h i n e , le roi ne s'oppose pas à ce qu'ils se fassent c h r é t i e n s , et cela par p o l i t i q u e , car il sait par expérience q u ' u n e fois convertis , ils ne chercheront plus à s'enfuir; il protége même ceux qui embrassent la foi. « Depuis longtemps vous nous faites espérer quelques confrères des Vosges : n'en viendra-t-il donc jamais? Ils doivent cependant voir q u e , quoique je paraisse faire peu de chose , j ' o u v r e encore les portes du ciel à près de cent enfants chaque a n n é e . A d i e u , mes bien chers a m i s , je vous embrasse et s u i s , en union de prières et saints Sacrifices, « Votre t r è s - h u m b l e et très-obéissant serviteur, « J . - B . GRANDJEAN , Miss. apost.*


279

Extrait d'une lettre de M. Clemenceau, Missionnaire apostolique de la Congrégation des Missions étrangères, a ses Parents.

«

MES

TRÈS-CHERS PARENTS ,

« Plus je vais , et plus j e remercie le Seigneur de m ' a voir appelé aux Missions. En F r a n c e , où presque tout le monde est chrétien , on ne se fait pas u n e idée d u malheureux sort des pauvres idolâtres ; pour le bien connaître , il faut avoir passé p a r m i eux plusieurs années : c'est alors q u ' o n se sent pénétré de la plus vive reconnaissant e envers Dieu de ce que, par une miséricordieuse préférence, il nous a fait naître dans le sein de son Eglise. « . . . . Depuis que les Missionnaires sont un peu plus m o m b r e u x à Siam , la Religion y fait des progrès sensibles. Il n'est pas rare de voir des familles entières mettre tous leurs effets dans u n e b a r q u e , et venir de très loin trouver u n Missionnaire pour lui d e m a n d e r l'instruction et le baptême ; après q u o i , elles s'en r e t o u r n e n t dans leurs villages, plus joyeuses que si elles avaient fait l'acquisition d ' u n e grande fortune. Ces jours derniers , il s'en est ainsi présenté c i n q , coup s u r c o u p , dans une chrétienté voisine d e notre collége. L'une d'elles était composée du p è r e , de la mère , d e la g r a n d ' m è r e et de sept entants. Oh ! si nous étions en plus grand n o m b r e , si nos ressources étaient plus abondantes , combien d'infidèles embrasseraient l'Evangile chaque a n n é e ! Q u e les catholiques d'Europe ne cessent point d e prier p o u r leur conversion , et bientôt nous verrons des merveilles de la grâce ! «

CLEMENCEAU,

Miss,

apost. »


280

MISSIONS DE LA CORÉE.

Extrait d'une lettre de Mgr Ferréol, élu Evêque de Belline et Ficaire apostolique de Corée, à Myr de Drusipare, Vicaire apostolique de Pondichéry.

Mongolie, dans le comté Je Karlouskout, 15 février

1843.

« MONSEIGNEUR ,

« J'ai la douleur de vous annoncer q u ' e n 1839 il y a eu en Corée une persécution g é n é r a l e , dont Mgr de Capse et ses d e u x chers confrères, MM. Mauban et Chastan, ont été victimes. Comme probablement vous avez déjà reçu ou ne larderez pas de recevoir la relation détaillée qu'en a laissée Mgr I m b e r t , je me contente d e transcrire à V o t r e Grandeur la lettre q u e M. Ghastan adressait à nos V i caires apostoliques et à nos confrères, le j o u r même où il allait se constituer prisonnier.


281

Corée, 6 septembre 1 8 3 9 .

« MESSEIGNEURS ET MESSIEURS,

« La divine Providence qui nous avait conduits dans cette Mission à travers tant d'obstacles , p e r m e t que la paix dont nous j o u i s s i o n s , soit troublée par une p e r s é cution cruelle. Le tableau qu'en a tracé Mgr de Capse, avant son entrée en prison, et qui sera expédié avec ses lettres, s'il y a moyen, vous en fera connaître la cause, la suite et les effets. Déjà vingt-cinq confesseurs ont été d é c a p i t é s , cinq sont morts dans les tourments ou à la suite des t o r t u r e s , plus d e cent cinquante sont dans les fers. Le n o m b r e des apostats n'est pas petit. Monseigneur avait pensé plusieurs fois à se livrer p o u r sauver ses ouailles ; cependant, comme il ne s'agissait point de nous dans les supplices de la question, mais q u ' o n se bornait à dire aux chrétiens : « Apostasiez, sauvez votre vie, » nous craignîmes d'aigrir le mal au lieu de le guérir, en nous p r é sentant a u x m a n d a r i n s . « Vers la fin de juillet, ayant eu le bonheur de nous voir r é u n i s , Monseigneur exprima le désir d e nous r e n voyer en Chine, et d'aller seul recevoir la c o u r o n n e . Cette proposition nous affligeait beaucoup : le danger évident de m o r t q u ' a u r a i e n t c o u r u , en nous sauvant, les bateliers et leurs familles, la fit rejeter. Aujourd'hui, G s e p t e m b r e , est arrivé un o r d r e du Prélat de nous présenter au m a r t y r e . Nous avons la douce joie de partir après avoir célébré une dernière fois le saint sacrifice. Q u ' i l est consolant de pouvoir dire avec saint Grégoire : Unum ad palmam iter, pro Christo mortem appeto! Je désire mourir pour JésusChrist ; c'est pour moi l'unique chemin du ciel!


282 « Si nous avons le bonheur d'obtenir cette palme glorieuse quœ dicitur suavis ad gustum, umbrosa ad requiem, honorabilis ad triumphum, qu'on appelle les délices de ceux qui la savourent, un ombrage propice au repos, le plus bel ornement du triomphe, rendez-en pour nous mille actions de grâce à la divine bonté, et ne manquez pas d'envoyer an secours de nos pauvres néophytes , qui vont de nouveau se trouver orphelins. Pour encourager nos chers confrères qui seront destinés à venir nous remplacer, j ' a i l'honneur de leur annoncer que le ministre Y, actuellement grand pers é c u t e u r , a fait forger trois grands sabres pour couper leurs têtes. « Si quelque chose pouvait diminuer la joie que nous éprouvons à ce moment de départ , ce serait d e quitter ces fervents néophytes que nous avons eu le bonheur d'administrer pendant trois ans , et qui nous aiment comme les Galates aimaient saint Paul ; mais nous a l l o n s à une trop g r a n d e fête, pour qu'il soit permis de laisser entrer des sentiments de tristesse dans notre c œ u r . Nous recommandons une dernière fois notre cher troupeau à votre ardente charité. « Agréez, Messeigneurs et Messieurs, les humbles adieux de votre très humble et très-obéissant serviteur et confrère, « Jacques-Honoré C H A S T A N , Missionnaire apostolique de la Congrégation des Missions étrangères. »

« Peu de jours a p r è s , ajoute Mgr F e r r é o l , nos chers confrères étaient en possession de la glorieuse palme due au double m a r t y r e de la charité et de la foi. Si le triomphe du pasteur est beau, ravissant, l'état du troupeau est bien triste et bien déplorable. Que de décombres! que d e ruines ! « Jean-Joseph FERRÉOL , élu Evêque de Belline , Vicaire apostolique de la Corée. »


283

Lettre de Mgr Bonnand, ficaire apostolique de Pondichéry, à MM. les Directeurs du séminaire des Missions étrangères.

Pondichery, le 13 décembre 1843.

« MESSIEURS ,

« Encore un triomphe p o u r notre bienheureuse congrégation ! encore u n triomphe pour la sainte Eglise de Dieu ! Les Apôtres de la Corée ont scellé d e leur sang la foi qu'ils a n n o n ç a i e n t ; des n é o p h y t e s , en g r a n d n o m b r e , les ont invités dans cet éclatant témoignage rendu à l'Evangile. Q u e le Roi de gloire en soit béni ! « J'ai reçu avant-hier des lettres de la Mantchourie qui m'annoncent d'une manière officielle, mais sans aucun d é tail, la persécution de 1 8 3 9 en Corée, et le m a r t y r e de Mgr Imbert et de MM. Chastan et Mauban, nos vénérables confrères. Comme je sais d e quelle sainte sollicitude vous êtes animés envers cette Eglise naissante q u e vos aumônes ont fondée, et combien vous avez à c œ u r son avenir, j'ai cru r é p o n d r e à votre attente en m'empressant de vous communiquer ces nouvelles, si capables d'exciter l'admiration de tout le m o n d e , et de ranimer la foi et la charité de nos frères d'Europe. « Les néophytes de Corée qui ont échappé au glaive du persécuteur, n'ont point a b a n d o n n é leur croyance : Mgr Ferréol m'écrit q u e , déjà trois fois, ils ont envoyé des c o u r riers pour solliciter de nouveaux Missionnaires. Aussi le P r é lat Se disposait-il avec M. Maislre à voler à leur secours ; ils


284 n'attendaient, l'un et l'autre, que le moment favorable pour descendre dans l'arène encore rougie et fumante du sang de leurs confrères. Les trois g r a n d s sabres du premier m i nistre trouveront donc encore des tètes à couper, jusqu'à ce qu'ils s'émoussent ou que Dieu les brise ! « Je vous l'avouerai, Messieurs, si j ' a i été profondément affligé en a p p r e n a n t les affreux ravages de la persécution , si j ' a i amèrement gémi sur les misères d e ce pauvre peuple privé de ses p a s t e u r s , mon c œ u r d'Evêque s'est aussi senti ému d'une sainte j o i e ; il a tressailli d'une ineffable allégresse à la vue des triomphes annoncés dans les lettres que je vous transmets. Je ne parlerai pas de ces jeunes héros de douze ans, qui ont combattu avec toute l'intr��pidité de l'âge viril ; de ces vierges admirables, q u e le ciel s'est plu à protéger par des prodiges, et dont le courage ne cède en rien à notre héroïque et à jamais vénérée B l a n d i n e ; de tous ces courageux athlètes choisis au milieu du troupeau naissant : j ' e n viendrai à la g r a n d e u r d'âme de ce Pasteur, d e cet Evêque, digne des anciens j o u r s , qui a eu non seulement la générosité de se sacrifier lui-même pour ses b r e b i s , mais d e joindre encore à son holocauste celui des deux Apôtres qu'il s'était chargé de guider au combat. Je me prosternerai, dans ma profonde a d m i r a t i o n , devant son d é v o u e m e n t , et devant celui de ces dignes Missionnaires qui ont ainsi r e ç u , en un j o u r , avec la palme du m a r t y r e , la triple couronne de la foi, d e l'obéissance et de la charité ; dévouement que rien dans les temps anciens ou modernes n'a jamais surpassé en héroïsme, q u e l'exemple d'un Dieu se livrant lui-même pour le salut du monde pouvait seul inspirer, et devant lequel ma misère s'humilie et s'anéantit. O h ! pourquoi faut-il q u ' u n e vie d'ingratitudes et d'infidélités m'ait éloigné sans espoir d'un semblable t r i o m p h e ? Pourquoi faut-il renoncer pour jamais a v o i r cette m i t r e , pesant fardeau dont mon âme est parfois ac-


285 câblée, s'incliner un instant sous le s a b r e des b o u r r e a u x , pour se relever ensuite éclatante de gloire dans les splend e u r s de l ' é t e r n i t é ? O t r i o m p h e que je n'aurai p o i n t ! ô m o r t , ô couronne glorieuse qui ne m'êtes point destinées ! q u e vous êtes belles et désirables ! belles de loin et de près ! belles toujours, et surtout dans le sein éternel de Dieu!!! « Excusez, Messieurs, ces épanchements de mon c œ u r ; et a g r é e z , je vous p r i e , les sentiments d'affectueux r e s p e c t , etc. « + CLAUDE, Evêque de Drusipare, Vicaire apostolique de Pondichéry. »


286

MANDEMENTS E T NOUVELLES.

Q u a t r e Prélats viennent encore d'élever la voix en faveur de l ' Œ u v r e ; ce sont Nosseigneurs les Evêques de Nice, de Faenza et de Fulde, et Mgr le Vicaire apostolique du pays de Galles. Après tant d'autres témoignages favor a b l e s , ces nouvelles marques de protection et d'intérêt ne nous donnent-elles pas le droit de r é p é t e r , à la gloire de l'Association, qu'il n'y a point d'institution pieuse dans I Eglise qui soit plus solennellement a p p r o u v é e ?

DÉPAr.T DE

MISSIONNAIRES.

Le 6 décembre 1 8 4 3 , sont partis de Naples pour le Sennaar en Afrique M. Jérôme Serao et le frère Filippini, Lazaristes; ils vont rejoindre M. Montuori qui a ouvert récemment d a n s ce pays une Mission i m p o r t a n t e . Deux prêtres d e la même Congrégation viennent d e s'embarquer p o u r les Missions de la Chine : ce sont MM. J a n d a r t , d u diocèse d e L y o n , et Y z a b e l , du diocèse d e S t - F l o u r . Le R. P . Grégoire-Marie de Bene s'est embarqué à G ê n e s , le 25 février, avec trois autres Religieux capucins , savoir: les RR. P P . Louis de R a v e n n e , François-Antoine de F a b e r n e , Paul-Antoine de la Maison-Neuve. Ces c o u rageux Missionnaires vont se dévouer au salut des sauvages du Brésil qui sont encore assis à l'ombre de la mort.


287 Trois membres d e la Société des Missions étrangères sont récemment partis de Brest pour la C h i n e , à bord d u bâtiment à vapeur l'Archimède ; ce sont MM. Davelny du diocèse d'Amiens, Chauveau du diocèse de Luçon , et Thivis du diocèse d e Langres. Ils seront à la disposition du procureur de Macao.

Religieux de la Compagnie de Jésus, envoyés dans les Missions, en 18 5 3 , et dont le départ n'avait pu encore être annoncé.

Le 20 m a r s , se sont embarqués au Havre pour les Missions des sauvages d e l'Amérique, les P P . Tibère Soderini de R o m e , Pierre Zerbinatti de Ferrare , Joseph Joset d u diocèse d e Bâle, et le F . Vincent Magri de Malte, Coadj.uteur temporel; e r

Le 1 J u i n , au H a v r e , p o u r les Missions des sauvages du Haut-Canada : Les P P . Pierre P o i n t , d u diocèse de Reims , Jean-Pierre Choné, — de M e t z , Et le Frère Adrien Lacoste ; Le 2 4 a o û t , à Southampton en A n g l e t e r r e , pour le Bengale : Les P P . Charles Havers, Richard Raby,

Les F F . Scholastiques

George Thompson , Joseph Blond , Jean Rond , Henri Thompson ;


288 Au commencement d ' o c t o b r e , au H a v r e , p o u r les Missions Allemandes du n o r d de l'Amérique : Les F F . Scholastiques George W i l l i g e r Tüffer, tous les d e u x d u diocèse d e B â l e ;

et

Michel

Le 20 o c t o b r e , à L i v o u r n e , p o u r la Syrie : Les P P . Boniface Soragna , d e P a r m e , Louis C a n u t i , de V é r o n e ; E n d é c e m b r e , à B r e s t , p o u r la Chine : Les P P . Adrien L a n g u i l l a t , d u diocèse de C h a l o n s - s u r Marne, Joseph G o n n e t , Louis Tuffin, Adam V a n n i , Stanislas Clavelin, Et le F r . P a m p h i l e S i n o q u e t , 1 8 4 4 . — Le 1

e r

— — — — —

de V i v i e r s , d'Arras, de Chambéry. du Doubs, d'Amiens ;

m a r s , à Marseille, p o u r le M a d u r e :

Les P P . Désiré A u d i b e r t , d u diocèse de F r é j u s , Laurent Punicelli, Italiens, Louis Berlendis , J . - B . T r i n c a i , d u diocèse d u P u y , Vincent H u g l a , — - de Rodez, P r o s p e r Bertrand , — de S t - C l a u d e , E t les F F . Louis Gonon , Maurice Gillard ,

— —

LYON ,

de Grenoble, de Lausanne.

IMP.

DE

LOUIS

LESNE.


289

MISSIONS DE LA CHINE.

DIOCÈSE DE NAN-KING.

Lettre de M. Faivre, Missionnaire Lazariste, à M. le Supérieur général de la Congrégation de Saint -Lazare.

Du séminaire de l'Immaculée Conception, le 6 mai 1 8 4 1 .

«

MONSIEUR

ET TRÈS-HONORÉ PÈRE

,

« Mon voyage à travers le Kiang-Si n e m ' a rien offert d e r e m a r q u a b l e . Q u e l q u e s m o n t a g n e s découpées par la nature avec tant d e symétrie q u ' o n les dirait taillées d e main d ' h o m m e , et plusieurs orages é p o u v a n t a b l e s p e n d a n t lesquels la foudre t o m b a i t a c h a q u e i n s t a n t et d e t o u s c ô t é s , sont tout ce q u e j ' a i r e n c o n t r é d'accidents p i t t o r e s q u e s s u r ma r o u t e . J'avais e n t e n d u dire q u e les C h i nois craignaient b e a u c o u p le t o n n e r r e ; m a i s je vis le c e n tra ire de mes p r o p r e s yeux ; car dès q u e g r o n d a i t l ' o r a g e , ils se mettaient à c h a n t e r , à r i r e a u x éclats et à faire d e TOM.

XVI.

95.

JUILLET

1 8 4 4 .

20


290 ia m u s i q u e . On p r é t e n d q u ' i l s agissent ainsi sous l'inspiration d ' i d é e s s u p e r s t i t i e u s e s , croyant p a r l à se r e n d r e favorable l ' e s p r i t d e la f o u d r e , qu'ils appellent Louéik o u g , jadis m a n d a r i n chinois et m é t a m o r p h o s é par u n e m p e r e u r en m a î t r e d u t o n n e r r e . « E n t r a v e r s a n t la province d u Tche-kiang , j e visitai les c h r é t i e n s q u i se trouvaient s u r m o n p a s s a g e . U n d ' e n t r e e u x , q u i est plein d e piété et qui occupe u n emploi assez considérable au t r i b u n a l d ' u n m a n d a r i n d e KuTrheou-Fou , m e m o n t r a les curiosités d e cette ville, d o n t les principales sont u n e dizaine d e canons qu'on dit avoir été fondus p a r les Missionnaires e u r o p é e n s : q u e l q u e s - u n s d ' e n t r e e u x sont au moins des pièces d e 24. J e vis aussi u n e vieille cloche de s e p t p i e d s d e h a u t , qui r e s s e m b l e r a i t p r e s q u e e n t i è r e m e n t a u x nôtres , si elle n'était percée à son s o m m e t . Enfin je p é n é t r a i d a n s le palais où le Vice-Roi séjourne d a n s ses voyages d u Fo-Kien a u Tche-Kiang; il a environ trois cents pieds d e long s u r cent d e l a r g e ; la d i s t r i b u t i o n en est assez r é g u l i è r e , e t tout y est d e la plus g r a n d e s i m p l i c i t é . En visitant la salle d ' a u d i e n c e , je m e disais à m o i - m ê m e : Il p o u r r a i t bien se faire q u e je vinsse ici p l u s t a r d , p a r un t o u t a u t r e motif q u e c e l u i q u i m ' y a m è n e a u j o u r d ' h u i ; m a i s en m e r a p p e l a n t m e s i n n o m b r a b l e s p é c h é s , j e sentis bien q u e j ' é t a i s i n d i g n e d ' u n e si g r a n d e faveur. « J e profitai encore de m o n séjour d a n s cette ville, p o u r aller m ' a g e n o u i l l e r a u cimetière des c h r é t i e n s , q u i en est à d e u x lieues. Chemin faisant, il m ' a r r i v a u n e petite avent u r e q u i n o u s fit b e a u c o u p r i r e . C o m m e n o u s a p e r c e v i o n s d u h a u t d ' u n e m o n t a g n e u n e foule d e maisons groupées les unes a u p r è s des a u t r e s , un des Chinois q u i m ' a c c o m p a g n a i e n t , m e dit t o u t effaré : « O P è r e I voilà un g r o s b o u r g , il faut nécessairement m e t t r e vos lunettes v e r t e s , p o u r q u ' o n n e voie pas vos y e u x b l e u s . — Eh bien ,


291 soit, r é p o n d i s - j e ; je m e t t r a i m e s l u n e t t e s . » A m e s u r e q u e n o u s en a p p r o c h i o n s , je r e m a r q u a i s q u e le silence et le calme a u g m e n t a i e n t : « C e r t e s , d i s - j e , ces Chinois n e sont p a s criards c o m m e l e u r s c o m p a t r i o t e s . » Arrivés a u x p r e m i è r e s m a i s o n s , n o u s n e vîmes e t n ' e n t e n d î m e s p e r s o n n e , ce q u i m e s u r p r e n a i t d e plus en p l u s . E n f u i , j e m e h a s a r d a i à r e g a r d e r p a r les f e n ê t r e s , et p a r t o u t j e n e trouvai q u e des m o r t s . » R a s s u r e - t o i , d i s - j e a u c h r é . tien q u i avait fait la b é v u e , il n ' y a pas d e d a n g e r q u e ceux-là voient m e s yeux b l e u s . » « S u r n o t r e r o u t e , nous t r o u v â m e s p a r milliers ces sortes d e m a i s o n n e t t e s , b â t i e s p o u r y r e n f e r m e r les c e r cueils j u s q u ' a u m o m e n t de la s é p u l t u r e , qui n e se fait, b i e n s o u v e n t , q u e d e longues a n n é e s a p r è s le décès. La p l u p a r t s o n t assez jolies et ornées d e différentes p e i n t u r e s e m blématique r e p r é s e n t a n t d e s fleurs , des o i s e a u x , et s u r t o u t force i n s t r u m e n t s d e m u s i q u e . C ' e s t en v o y a geant ainsi p r e s q u e c o n t i n u e l l e m e n t au milieu des m o r t s , q u e nous a r r i v â m e s au cimetière d e s c h r é t i e n s , s i t u é s u r le p e n c h a n t d ' u n e colline , d a n s u n e t r è s - b e l l e e x position. Il a au moins d e u x cents pieds d e long , s u r q u a t r e - v i n g t s de l a r g e . Devant p l u s i e u r s t o m b e a u x sont élevées des pierres sépulcrales , s u r l e s q u e l l e s on trouve des inscriptions chinoises q u i r a p p e l l e n t , avec b e a u coup d e simplicité, les p r i n c i p a l e s c i r c o n s t a n c e s de la vie et d e la m o r t d u défunt. « P r è s des néophytes r e p o s e n t , c o m m e des p è r e s nu sein de leur famille e n d o r m i e dans la paix d u S e i g n e u r , les anciens apôtres d e cette Mission : ils sont d a n s le c a veau d ' u n e a n t i q u e chapelle dont il ne r e s t e plus q u e q u e l q u e s d é b r i s , e n t r e a u t r e s u n e fenêtre un peu m i e u x conservée, qui s e m b l e avoir a p p a r t e n u à la sacristie. Nous trouvâmes la p o r t e d u sépulcre fermée, et ce ne fut pas sans 20.


292 peine que nous p a r v î n m e s à l'ouvrir, n ' a y a n t p o u r tout l e vier q u e nos b r a s et n o s m a i n s . Nous p é n é t r â m e s dans le plus grand des trois caveaux , placé a u milieu des d e u x a u t r e s : à l'entrée est le m o n o g r a m m e d e N . S . , et au fond s'élève u n e croix en p i e r r e d ' u n e p e t i t e d i m e n s i o n , q u i p r o t é g e seule les cendres de d i x p è r e s Jésuites , r e n f e r mées dans des u r n e s , avec l'indication d u n o m chinois d e c h a q u e Missionnaire. 11 y a d a n s le caveau d e g a u c h e d e u x c e r c u e i l s , c o n t e n a n t les c o r p s des d e u x d e r n i e r s J é suites qui o n t évangélisé la p r o v i n c e d u Tche-Kiang. Le caveau q u i est à d r o i t e , s e r t d e s é p u l t u r e à d e u x catéchistes d e C a n t o n , q u i a c c o m p a g n a i e n t les Missionn a i r e s d a n s l e u r s c o u r s e s a p o s t o l i q u e s . A p r è s cette visite q u i se fit. d a n s un r e l i g i e u x s i l e n c e , n o u s n o u s m î m e s à g e n o u x , et r é c i t â m e s , non sans u n e vive é m o t i o n , q u e l q u e s p r i è r e s p o u r les âmes d u P u r g a t o i r e ; puis n o u s r e p r î m e s le c h e m i n de la ville. « Avant d ' y e n t r e r , nous p a s s â m e s p r è s d ' u n e vieille t o u r en b r i q u e s , d e forme h e x a g o n e , qui p a r a î t avoir e n v i r o n cent p i e d s d e h a u t e u r , et q u ' o n dit ê t r e d e la p l u s h a u t e a n t i q u i t é ; les Chinois ont p o u r elle la p l u s g r a n d e v é n é r a t i o n , et se croient fort h e u r e u x q u a n d ils peuvent en e x t r a i r e q u e l q u e s p a r c e l l e s , qu'ils conservent d a n s leurs maisons ou dans leurs b a r q u e s , c o m m e u n talism a n auquel est a t t a c h é e la f o r t u n e . Cette c r o y a n c e s u p e r stitieuse leur a inspiré u n tel e m p r e s s e m e n t à se p r o c u r e r q u e l q u e s d é b r i s d e ce qu'ils a p p e l l e n t la vénérable tour , qu'elle est n o t a b l e m e n t d é g r a d é e à sa base , et qu'on a été. obligé d e l'enclore d'un m u r fort élevé , p o u r la p r é server d ' u n e d e s t r u c t i o n totale. « Le s u r l e n d e m a i n , j e m ' e m b a r q u a i p o u r n o t r e Mission de Nan-king, où j'arrivai le m a l i n d e la fête d e saint Vincent. N ' a y a n t p e r s o n n e avec q u i je p u s s e célébrer ce b e a u j o u r , j e m e r é f u g i a i , p a r mes s o u v e n i r s , au pied


293 de la châsse d e ce b o n Père ; et p e n d a n t toute l'octave , h a b i t a n t en e s p r i t a u p r è s d e n o t r e c h e r trésor , j e p r i s p a r t a u x c h a n t s , à la joie et au b o n h e u r d e nos c o n frères de la maison d e S a i n t - L a z a r e . « J'étais à peine a r r i v é , q u e je c o m m e n ç a i à é p r o u v e r les mauvaises influences d e la t e m p é r a t u r e d e Nan-king, la plus i n s a l u b r e , sans c o n t r e d i t , q u i r è g n e e n C h i n e . C o m m e cette vaste plaine n ' e s t g u è r e q u ' u n marais à d e m i desséché , l ' h u m i d i t é y est e x t r ê m e et p r o d u i t d e s m a l a dies b i z a r r e s , n o m b r e u s e s , p r e s q u e toujours fort g r a v e s , et assez s o u v e n t m o r t e l l e s . Le c l i m a t , déjà si r i g o u r e u x envers ses p r o p r e s h a b i t a n t s , l'est encore bien p l u s p o u r les é t r a n g e r s , m ê m e q u a n d ils n e viennent q u e d e s a u t r e s provinces d e l ' e m p i r e , et à p l u s forte raison s'ils a r r i v e n t d ' E u r o p e , où la t e m p é r a t u r e est si différente.. Aussi, d e tous nos c o m p a t r i o t e s q u i s o n t venus ici, o n n ' e n connaît pas u n seul q u i n ' a i t fait u n e m a l a d i e d e six mois ou d ' u n a n . S u r douze p r ê t r e s q u i r é s i d e n t d a n s cette Mission , onze étaient p l u s ou m o i n s m a l a d e s l ' a n n é e d e r n i è r e au mois d ' o c t o b r e . C'est p o u r q u o i t o u s nos c o n frères qui s e r o n t envoyés ici, doivent se p r é p a r e r d e b o n n e h e u r e à la lièvre t i e r c e , q u a r t e et q u o t i d i e n n e , et feront b i e n d e se m u n i r d e l'excellent livre d u P . B o u d o n , i n t i t u l é : Les Saintes Voies de la Croix. « P o u r ce q u i m e c o n c e r n e , j e n'ai p a s été p l u s é p a r g n é q u e les a u t r e s . Ce furent d ' a b o r d d e u x mois d e fièvre m a l i g n e , ensuite d i x a t t a q u e s d e la m a l a d i e q u e les C h i nois a p p e l l e n t du sable, parce qu'elle couvre la peau d e petites aspérités n o i r â t r e s , q u i r e s s e m b l e n t b e a u c o u p à d e s graines d e p o u s s i è r e . Nos médecins dissertent s a v a m m e n t s u r ses causes , ce q u i ne les r e n d g u è r e plus habiles à e n p r é v e n i r les funestes effets. Q u o i q u ' i l en s o i t , elle e s t p r o m p t e , violente, et décompose le s a n g avec t a n t d e c é l é rité q u e , d a n s peu de m i n u t e s , il se t r o u v e e n t i è r e m e n t cor-


294 r o m p u et figé d a n s t o u t e s les v e i n e s . Les Chinois ont p l u sieurs r e m è d e s c o n t r e cette m a l a d i e , q u i est fort c o m m u n e ; mais le plus s û r et le plus efficace consiste à é c o r c h e r la peau avec u n s a p è q u e , s u r les p a r t i e s les moins c h a r n u e s d u c o r p s . C'est le traitement q u e j ' a i toujours e m p l o y é , e t sans lui il n ' e s t pas d o u t e u x q u e j ' a u r a i s s u c c o m b é a u x p r e m i è r e s a t t a q u e s . La p r e m i è r e q u e j ' é p r o u v a i fut si v i o l e n t e , q u e , dans moins de d e u x m i n u t e s , tous m e s m e m b r e s d e v i n r e n t i n s e n s i b l e s , et q u e j e faillis m o u r i r avant q u e le confrère chez lequel j e m e trouvais , eût fini de m'administrer l'Extrème-Onction. Vous dire quelle é t a i t m a j o i e , en m e voyant si p r è s d e q u i t t e r ce m o n d e d e misères, serait chose assez difficile : mais l o r s q u e j e croyais e n t r e r dans le p o r t , le Seigneur en décida a u t r e m e n t et m e relança en pleine m e r . Dieu veuille q u e j ' a chève h e u r e u s e m e n t le v o y a g e ! Au r e s t e , q u a n d l ' a t t a q u e d e celte singulière m a l a d i e est t r è s - f o r t e , o n souffre p e u p e n d a n t l ' o p é r a t i o n d e l ' é c o r c h e m e n t , p a r c e q u e le s a n g n ' a p r e s q u e plus d e vie ; si au c o n t r a i r e elle est faible, c'est u n v é r i t a b l e m a r t y r e . « A la m a l a d i e d u sable ont succédé des oppressions c o n t i n u e l l e s . 11 m e semblait à c h a q u e i n s t a n t q u e j ' a l l a i s étouffer. Cela d u r a d e u x mois et p l u s , p e n d a n t lesquels j e souffrais b e a u c o u p , s u r t o u t à cause d e la privation d u s o m m e i l , é t a n t obligé de me tenir c o n s t a m m e n t d e b o u t o u assis ; c a r la m o i n d r e inclinaison d u c o r p s m e d o n n a i t d'intolérables crises. Ces d e u x mois écoulés, je c o m m e n ç a i à r e p o s e r un p e u vers les q u a t r e heures d u m a t i n , et a l o r s je m é d i s a i s : « J e suis à la règle ; n o u s avons ici sept h e u r e s d'avance s u r P a r i s ; je me couche d a n s ce moment avec la c o m m u n a u t é d e S a i n t - L a z a r e . » Cette pensée m e causait b e a u c o u p d e joie e t d e consolation. Depuis l o r s , ces o p pressions s o n t toujours allées en d i m i n u a n t , et m a i n t e n a n t j ' e n suis à p e u p r è s d é l i v r é .


295 « Mais c'est t r o p l o n g t e m p s vous e n t r e t e n i r d e m e s misères. Q u a n d j e considère tous les t o u r m e n t s qu'a end u r é s n o t r e cher et b i e n h e u r e u x c o n f r è r e , M. P e r b o y r e , je vois b i e n que m e s p e t i t e s infirmités n e s o n t r i e n ; je n e vous en aurais m ê m e p a s p a r l é , si je ne savais le vif intérêt q u e vous p r e n e z à t o u t ce q u i c o n c e r n e vos enfants. « Veuillez r e c e v o i r , m o n t r è s - h o n o r é P è r e , l ' e x p r e s sion d e m o n profond r e s p e c t et d e ma parfaite o b é i s sance,

« FAIVRE ,

Miss, apost. »


296

Extrait

d'une lettre du même Missionnaire à M. le périeur général de Saint-Lazare.

Décembre

«

Su-

1842.

MONSIEUR LE SUPÉRIEUR ,

« La visite q u e Mgr d e Bésy vient d e faire d a n s l e diocèse d e N a n - k i n g , en qualité d ' A d m i n i s t r a t e u r a p o stolique, a i m p r i m é un nouvel élan à nos Missions. C o m m e le vénérable Prélat avait reçu d u Souverain Pontife l ' a u torisation de p u b l i e r u n J u b i l é , nous nous sommes a u s s i tôt mis en c a m p a g n e p o u r a n n o n c e r à nos chrétiens c e t t e insigne faveur, et r a n i m e r dans les â m e s , à l'aide des e x e r cices spirituels, les g r a n d e s pensées de la foi, si opposées a u x fausses m a x i m e s d u m o n d e . Il va sans d i r e q u e le d é m o n n ' a p u voir sans e n t r e r en fureur la g u e r r e o u verte q u e nous lui d é c l a r i o n s ; m a i s Dieu était avec n o u s , et secondés d e sa g r â c e , nous avons p a r t o u t recueilli des bénédictions a b o n d a n t e s ; nos succès les plus signalés o n t m ê m e été o b t e n u s où n o u s avions r e n c o n t r é p l u s d ' o b stacles. « Nos d e u x confrères André Y a n g et Paul T c h e n g , envoyés dans d e u x îles, au sein desquelles nous c o m p t o n s six mille néophytes q u i n'avaient pas é t é visités d e p u i s sept a n s , ont réussi p r e s q u e au delà d e toute espérance : les p i e u x fidèles ont salué leur venue avec u n e e x t r ê m e joie ; car ils allaient enfin j o u i r , après u n e si longue a i -


297 ( e n t e , d u b o n h e u r d ' ê t r e a d m i s à la T a b l e sainte ; d e l e u r côté, les p é c h e u r s étaient r a v i s d e t r o u v e r u n e si belle occasion d e se réconcilier avec D i e u , et d ' o b t e n i r , avec le p a r d o n de leurs fautes, la r é m i s s i o n des peines qu'ils tvaient m é r i t é e s . R e s t a i e n t n é a n m o i n s q u e l q u e s âmes faibles ou e n d u r c i e s , q u i refusaient la p a i x du S e i g n e u r , p a r c e q u e trop d'obstacles s'opposaient à leur conversion ; mais nos confrères d é p l o y è r e n t t a n t d e z è l e , les p r e s s è r e n t avec tant d e c h a r i t é , qu'ils les r a m e n è r e n t p r e s q u e t o u s dans le bercail d u b o n P a s t e u r , au g r a n d contentement d e ces pauvres égarés et de l e u r s familles. « M. Lavaissière fut encore p l u s h e u r e u x . Au milieu d e ses t r a v a u x a p o s t o l i q u e s , il é p r o u v a d ' u n e m a n i è r e b i e n sensible combien Dieu se plaît à p r o t é g e r ceux q u i se d é v o u e n t p o u r sa gloire ; car au m o m e n t où il passait p r è s de C h a n g - H a y - S i e n , et q u ' i l naviguait s u r le fleuve qui b a i g n e les m u r s d e cette v i l l e , la principale p o u d r i è r e sauta en l'air tandis q u ' o n y introduisait d i x mille t o n n e a u x d e p o u d r e , amassés p o u r se défendre c o n t r e les Anglais, qui menaçaient alors le l i t t o r a l . Cet accident coûta la vie à p l u s i e u r s centaines d e Chinois, et en p a r ticulier à trois m a n d a r i n s , d o n t l ' i m p r u d e n c e , d i t - o n , a été cause d e ce m a l h e u r . Les m e m b r e s des personnes q u i se trouvaient d a n s l'arsenal ou à p e u de d i s t a n c e , o n t tellement été mis en pièces, q u ' o n n'a p u r e c o n n a î t r e a q u e l s corps ils a p p a r t e n a i e n t ; un g r a n d n o m b r e d e maisons voisines ont aussi été r e n v e r s é e s d e fond en c o m b l e , et plusieurs q u a r t i e r s d e la ville n o t a b l e m e n t e n d o m m a g é s . « Q u a n t à n o t r e cher confrère, e m p o r t é p a r la r a p i dité du c o u r a n t , il se t r o u v a t r o p éloigné p o u r q u e la commotion fût à c r a i n d r e , ou qu'il p û t être atteint p a r les blocs d e p i e r r e et les p o u t r e s enflammées q u e l'explosion lançait d e toutes p a r t s ; seulement il p u t c o n t e m p l e r longtemps l'affreux spectacle q u e p r é s e n t a i t , a u - d e s s u s


298 d e la ville c o n s t e r n é e , u n n u a g e n o i r , formé p a r la c o m b u s t i o n instantanée d ' u n e si é n o r m e q u a n t i t é d e p o u d r e ; la fumée était si épaisse qu'elle obscurcissait la l u m i è r e d u soleil. « Peu d e t e m p s a p r è s , la même P r o v i d e n c e tira e n c o r e M . Lavaissière d ' u n péril n o n moins s é r i e u x . Des p a ï e n s , instruits de son a r r i v é e , s'étaient ligués en g r a n d n o m b r e p o u r le saisir : ils a c c o u r u r e n t en t u m u l t e a u lieu où il é t a i t , se p r o m e t t a n t bien de ne pas laisser échapper leur p r o i e ; ils la m a n q u è r e n t c e p e n d a n t , grâce à une issue m a l g a r d é e p a r laquelle s'enfuit le Missionnaire, m a l g r é u n e pluie b a t t a n t e et p a r des chemins affreux. Mais les païens s u r e n t b i e n t ô t p a r l e u r s espions q u ' i l s'était r e t i r é à demilieue d e là , chez u n e famille c h r é t i e n n e ; aussitôt ils se m i r e n t en r o u t e p o u r aller le s u r p r e n d r e dans sa nouvelle r e t r a i t e , et déjà ils avaient c e r n é la maison lorsqu'on l ' a vertit du d a n g e r qu'il courait. Cette fois la vitesse de ses j a m b e s ne l ' e û t pas s a u v é . Il fallut r e c o u r i r à un a u t r e e x p é d i e n t , q u i eut u n plein succès. D é p o s a n t à la hâte ses habits d e M i s s i o n n a i r e , il endossa le costume d ' u n p a y s a n , s ' a r m a d'un p a r a p l u i e c h a m p ê t r e , sortit p a r u n e p o r t e d e d e r r i è r e , la seule q u i fût l i b r e , et se mit l o u r d e m e n t en r o u t e , c o m m e p o u r aller d a n s u n village voisin. Un d e s espions l'ayant a p e r ç u , se hâta d e crier a u x a u t r e s à t u e - t ê t e : « O h là ! voici l ' E u r o p é e n qui se s a u v e ! » A ces m o t s , tous a c c o u r e n t s u r les pas du fugitif; mais à peine l'ont-ils vu d a n s son nouvel a c c o u t r e m e n t , qu'ils s ' a r r ê t e n t désappointés : « Ce n'est p a s « l u i , ce n'est pas lui, répètent-ils tous ensemble ; les E u r o « p é e n s s o n t t r o p riches p o u r p o r t e r des g u e n i l l e s , et t r o p « g r a n d s s e i g n e u r s p o u r aller à pied ! » Ils r e v i n r e n t donc fouiller la maison d u chrétien ; mais c o m m e vous le p e n s e z , toutes l e u r s recherches furent sans résultat ; l'oiseau avait quitté la cage et n'était pas tenté d ' y r e n t r e r .


299 « Dans leur mauvaise h u m e u r , les païens v o u l u r e n t se v e n g e r s u r la nacelle q u i avait a m e n é n o t r e confrère d a n s le pays ; ils vinrent d o n c au r i v a g e , b i e n résolus d e la m e t t r e en p i è c e s , et ils l'eussent fait sans la présence d ' e s p r i t d u p a t r o n , q u i d u p r e m i e r mot les a r r ê t a , e n l e u r d e m a n d a n t q u e l s torts ils r e p r o c h a i e n t à cette i n n o cente b a r q u e , p o u r avoir formé le projet d e la d é t r u i r e . Après u n m o m e n t d'hésitation, les p l u s forts logiciens de la b a n d e r é p o n d i r e n t q u ' e l l e m é r i t a i t d'être brisée p a r c e qu'elle a p p a r t e n a i t à u n E u r o p é e n . Cet a r g u m e n t n ' a y a n t p a s convaincu n o t r e m a t e l o t , on le menaça d u b â t o n et m ê m e d e la m o r t , s'il continuait à opposer d e la r é s i s t a n c e . C o m m e il s'obstinait toujours à s o u t e n i r q u e le d r o i t s u r le bien d ' a u t r u i n e s'achète pas en d o n n a n t des c o u p s , o n cessa d e s'en p r e n d r e à la b a r q u e , et on déclara n'en vouloir q u ' a u x effets qu'elle contenait. Cette fois, on ne l u i laissa p a s le t e m p s d e r é p l i q u e r ; le c a n o t , p r i s à l ' a b o r d a g e , fut aussitôt pillé p a r l'ennemi. Sans d o u t e , il n'y t r o u v a pas les p r é t e n d u s trésors q u e convoitait sa c u p i d i t é ; mais q u e l q u e s objets d e religion tombés e n t r e ses mains , forcèrent nos chrétiens à intervenir p o u r leur r a c h a t , d e p e u r q u e l'affaire ne fût p o r t é e a u tribunal des m a n d a r i n s . A p r è s b e a u c o u p de clameurs et d e d é b a t s , o n finit p a r s ' e n t e n d r e , m o y e n n a n t quinze p i a s t r e s q u e les assaillants se p a r t a g è r e n t e n t r e e u x , et q u ' i l s e m p o r t è r e n t c o m m e un faible d é d o m m a g e m e n t d e leur j o u r n é e p e r d u e , d e leurs vaines fatigues et de leur entreprise échouée. « T a n d i s q u ' i l s s'en r e t o u r n a i e n t h o n t e u x et mécon t e n t s , M. Lavaissière p r e n a i t le l a r g e d a n s la direction d ' u n e chrétienté voisine, d ' o ù il se fit p o r t e r , environ l'esp a c e d ' u n e lieue, à la résidence d e Mgr d e Bésy. Ce P r é lat eut a u t a n t d e s u r p r i s e q u e d e j o i e en le revoyant ; car il le croyait déjà e n t r e les mains des i d o l â t r e s , selon le


300 r a p p o r t qu'on lui en avait fait; et s u r ce faux b r u i t , voulant essayer s'il n'y a u r a i t pas m o y e n d e délivrer le p r é t e n d u captif, il avait envoyé ses catéchistes s u r les lieux p o u r traiter d e sa r a n ç o n . H e u r e u s e m e n t ils t r o u v è r e n t le péril passé. Pleins d e j o i e , ils revenaient en toute hâte a n n o n c e r cette b o n n e nouvelle à Sa G r a n d e u r , lorsqu'en a r r i v a n t , ils la trouvèrent o c c u p é e à recueillir, d e la b o u c h e m ê m e d e M. Lavaissière, les circonstances de son é v a s i o n . « C o m m e ce succès , dû en g r a n d e p a r t i e à l'habileté de n o t r e confrère, était capable d e lui d o n n e r q u e l q u e p e u d ' a m o u r - p r o p r e , Dieu p e r m i t qu'à p e u d e j o u r s d e distance, la veille d e Noël, il lui a r r i v â t u n e p e t i t e avent u r e p r o p r e à le retenir d a n s l'humilité. Il voyageait d e nuit s u r un fleuve, d o r m a n t en p a i x au fond d e son c a not , q u a n d il fut assailli tout à c o u p p a r u n e dizaine d ' h o m m e s , q u i se disaient satellites d u m a n d a r i n de C h a n g - H a y - S i e n , et chargés p a r lui d ' e x a m i n e r si les b a r q u e s ne portaient point d ' o p i u m . Sous ce p r é t e x t e , ils se livrèrent à d e s fouilles très-sévères. Il y avait là u n e caisse d ' o r n e m e n t s ; on l'ouvre, on la visite. « O h ! s'écrie « la t r o u p e , ce n'est pas u n c o n t r e b a n d i e r , c'est u n m a î t r e « de Religion : qu'il se r a s s u r e ; il n'a rien à c r a i n d r e d e « n o t r e p a r t . » Tout en disant ces mots, tout en le c o m b l a n t d ' é g a r d s , mes filous escamotent fort a d r o i t e m e n t u n e belle étole n e u v e , une m o n t r e à r é v e i l , avec un habit d o u blé en p e a u , et dix piastres par-dessus ; a p r è s q u o i , ils se r e t i r e n t en se confondant en excuses, et en m o n t r a n t a u pauvre dévalisé un air d e protection a u q u e l il attacha moins d ' i m p o r t a n c e le l e n d e m a i n , q u a n d il vit a u g r a n d j o u r comme on l'avait j o u é . « Nous n'en célébrâmes pas moins avec u n e g r a n d e joie les fêtes d e Noël. S e p t p r ê t r e s se trouvaient réunis d a n s n o t r e c h a p e l l e , où s'étaient r e n d u s , d e tous les points d e la Mission , u n e foule d e néophytes , d o n t q u e l -


301 q u e s - u n s avaient fait plus de soixante lieues p o u r avoir le b o n h e u r d e participer a u x saints mystères. Dès neuf heures d u s o i r , l'église, les a p p a r t e m e n t s contigus et m ê m e la cour i n t é r i e u r e , s u r laquelle on avait déployé u n e t e n t u r e en n a t t e s , furent remplis de fidèles; alors o n commença les prières analogues à la solennité. Elles furent suivies d'un sermon p r ê c h é p a r un p r ê t r e chinois. A minuit, j e montai à l ' a u t e l , et a p r è s l ' é v a n g i l e , j ' a n nonçai à m o n t o u r la parole d e Dieu ; puis, les messes se succédèrent sans i n t e r r u p t i o n j u s q u ' a u j o u r , et ce ne fui q u ' a p r è s la d e r n i è r e q u e n o s chrétiens consentirent à se r e t i r e r , quoiqu'ils fussent restés d e b o u t p e n d a n t tout ce temps , afin d ' o c c u p e r m o i n s d e place. « Les fêles passées , chacun d e n o u s reprit J e cours d e ses Missions. Je dirai u n m o t des m i e n n e s . Dès le m o m e n t où m e s f o r c e s , longtemps affaiblies, m e p e r m i r e n t d e soutenir les fatigues d e ce m i n i s t è r e c h é r i , j ' a d o p t a i u n e règle q u e j ' a i invariablement s u i v i e , et q u i m ' a été d e la p l u s g r a n d e utilité. Venait-on m'inviter au n o m d ' u n village à y d o n n e r les exercices religieux , je c o m mençais p a r déclarer à la députation q u e je m e r e n d r a i s volontiers à ses d é s i r s , mais q u e j ' e x i g e a i s , c o m m e condition r i g o u r e u s e , qu'ils fissent tous l e u r Mission; « car, ajoutais-je, u n p r ê t r e ne doit pas p a r t a g e r avec le « d i a b l e ; il est m o n e n n e m i , et vous savez q u ' o n n e p a r te tage q u ' e n t r e frères. Vous êtes t o u s à Dieu ; je veux « tous vous r e n d r e à son a m o u r ; là-dessus j e n ' a d m e t s « point d'exception ; ainsi voyez ce qu e vous avez à faire. » O r d i n a i r e m e n t ils réfléchissaient u n instant en s i l e n c e , p o u r se r e m e t t r e d e la s u r p r i s e où les avait jetés ma r é p o n s e ; puis ils s'inclinaient j u s q u ' à terre en signe d e s o u m i s s i o n , et après s'être r e l e v é s , ils m e disaient : « Nous prions le P è r e de v e n i r , p a r c e q u e n o u s nous c o n « fesserons tous. » Alors j e les congédiais en leur disant :


302 « Allez p o r t e r cette nouvelle à v o s f r è r e s , et s'ils ratifient « vos promesses, vous viendrez m'inviter p o u r tel j o u r . » « Ils p a r t a i e n t d o n c avec mission d e t r a n s m e t t r e m o n u l t i m a t u m à leur village, qui se rassemblait s u r - l e - c h a m p pour en d é l i b é r e r , et s u r son vote u n a n i m e , on me renvoyait les mêmes catéchistes p o u r m ' a n n o n c e r le consentement universel. P e u a p r è s j ' a r r i v a i s m o i - m ê m e s u r les l i e u x ; je déclarais d e nouveau mes i n t e n t i o n s ; j ' é t u d i a i s la d i s position des esprits , et après m ' ê t r e bien r e n d u c o m p t e d e l'état des c h o s e s , j ' a t t a q u a i s p r e s q u e t o u s les j o u r s le vice d o m i n a n t d e l ' e n d r o i t . « Dans la p r e m i è r e Mission q u e j e fis, j e t r o u v a i vingt-sept j o u e u r s d e profession , qui s'étaient établis à d e m e u r e d a n s u n v i l l a g e , où ils c o n s u m a i e n t tout l e u r t e m p s , et dissipaient tout leur avoir. J e fis p o u r e u x u n e suite d'instructions s u r les m a l h e u r s q u ' e n t r a î n e cette passion funeste. Ils en furent t o u c h é s . Chacun d'eux m e p r o m i t qu'il n e j o u e r a i t p l u s de sa vie ; et ils o n t si b i e n tenu parole q u e les p a ï e n s , étonnés d e l e u r c h a n g e m e n t , se redisent les uns a u x autres : « Il e s t venu u n E u r o « péen t e r r i b l e qui a interdit les c a r t e s a u x gens d e « Ta-Zang ( n o m de cette c h r é t i e n t é ) ; d e p u i s son pas « sage on n e trouve plus u n seul j o u e u r . » « E t c e p e n d a n t , p a r m i ces p é c h e u r s c o n v e r t i s , il s'en trouvait q u ' o n aurait p u croire i n c o r r i g i b l e s . De ce n o m b r e et à l e u r tête , était un bachelier m i l i t a i r e , t r i s t e m e n t célèbre dans tout le district , q u ' i l scandalisait d e p u i s vingt-trois a n s p a r l'oubli d e tous ses devoirs religieux , sacrifiant les j o u r s et les nuits à sa p a s s i o n favorite , n e sachant et n e faisant a u t r e chose q u e m a n i e r les cartes , et n e voulant m ê m e plus coucher q u e d a n s les maisons de j e u . Malgré l'excès d u m a l , j e le fis s o m m e r p a r les chrétiens d e s o n g e r à faire sa Mission. D ' a b o r d il refusa ; mais je lui envoyai d i r e q u e s'il différait e n c o r e , j'irais


303 moi-même à lui. Voyant q u ' i l ne pouvait m ' é c h a p p e r , il se décida à venir : « C'est m o i , p é c h e u r , m e dit-il d ' u n « air c o n f u s . — - Q u i es--tu, t o i ? — J e suis le bachelier « j o u e u r . — P o u r q u o i n'es-tu pas venu p l u t ô t ? — P a r c e « q u e m'étant r u i n é au j e u , j e n'avais point d'habit p r o p r e « pour m e p r é s e n t e r d e v a n t le P è r e . » J e profitai d e cet aveu p o u r lui m o n t r e r l'abîme qu'il creusait sous ses pas ; je l'engageai à s'approcher d u t r i b u n a l de la p é n i tence , ce qu'il fît d e b o n c œ u r . Maintenant il est r e n t r é d a n s sa famille, q u ' i l édifie p a r sa r é g u l a r i t é après l'avoir consolée p a r son r e t o u r . « Dans le m ê m e t e m p s , u n e femme qui résidait à sept lieues d e n o t r e chapelle , vint m e trouver tout é p l o r é e , en m e disant q u e son m a r i l'accablait d e mauvais t r a i t e m e n t s , p a r c e qu'elle désirait faire sa Mission , et q u e l l e était décidée à le q u i t t e r p o u r vivre en paix avec son enfant d a n s u n e a u t r e c h r é t i e n t é . J e lui r e p r é sentai q u e son affliction l ' é g a r a i t , q u ' e n a p p r e n a n t sa fuite , son m a r i entrerait en fureur et deviendrait b e a u c o u p plus m é c h a n t , tandis q u ' a u c o n t r a i r e , si elle p r e nait patience et continuait à p r i e r p o u r sa c o n v e r s i o n , elle finirait p a r le g a g n e r à Dieu. Elle o b é i t , et étant r e n t r é e chez e l l e , elle r a c o n t a à son mari q u e le Missionn a i r e était plein d e c h a r i t é , qu'il aimait b e a u c o u p les h o m m e s et s u r t o u t les g r a n d s p é c h e u r s ; qu'ainsi l ' o c casion était on n e p e u t p l u s favorable p o u r r e n t r e r en grâce avec le Maître du ciel ; elle e u t soin d'ajouter q u e ce p r ê t r e , si b o n p o u r les h o m m e s , r e c o m m a n d a i t a u x épouses l'obéissance et la d o u c e u r . Notre Chinois en fut si touché q u ' i l v i n t , trois j o u r s a p r è s , m annoncer sa résolution d e r e m p l i r désormais ses devoirs d e chrétien , q u ' i l négligeait d e p u i s v i n g t - d e u x a n s . J e le préparai pend a n t quelques j o u r s , a p r è s lesquels il fit sa confession et s'en r e t o u r n a comblé de j o i e .


304 « Ma seconde Mission fut é g a l e m e n t b é n i e . J e m e souviens avec b o n h e u r d'y avoir r e n c o n t r é u n e petite fille de dix ans , t r è s - b i e n instruite d e sa Religion , ce q u i , à cet â g e , est e x t r ê m e m e n t r a r e chez les C h i n o i s . Cet enfant désirait avec a r d e u r recevoir le sacrement d e la Confirmation , q u e j'hésitais néanmoins à lui accorder parce que je la trouvais trop j e u n e . J e voulus m ' a s s u r e r si son c o u r a g e égalait son intelligence , et je lui dis : « Après q u e tu a u r a s été confirmée, si le m a n d a r i n te « met en prison et qu'il t ' i n t e r r o g e s u r ta f o i , q u e re« p o n d r a s - t u ? — J e r é p o n d r a i q u e je suis chrétienne p a r « la grâce de Dieu . — Et s'il te c o m m a n d e de renoncer « à l ' E v a n g i l e , que f e r a s - t u ? — J e r é p o n d r a i : Jamais. « — S'il fait venir le b o u r r e a u et qu'il te dise : T u a p o « stasieras , ou l'on va te c o u p e r la tête , quelle sera ta ré« p o n s e ? — Je lui dirai : C o u p e ! » E n c h a n t é d e la voir si bien disposée et si fortement r é s o l u e , je l'admis avec joie au sacrement q u i faisait l'objet de tous ses v œ u x . « A côté d e ces enfants p r é d e s t i n é s , il est de jeunes prodigues q u e nous avons eu le b o n h e u r de r e n d r e à leurs familles. L'un d ' e u x avait f u i , sans qu'on sût où il avait porté ses p a s . Je m a n d a i le p è r e d u m a l h e u r e u x j e u n e h o m m e , j e lui rappelai que j'étais venu dans son village à la condition d e réconcilier tous les p é c h e u r s , q u e son fils étant de ce n o m b r e , je voulais le r a m e n e r à Dieu aussi bien «que les autres , et q u ' e n conséquence il fallait me le p r é senter avant trois j o u r s . — « C'est impossible, s'écria-t-il ; « je ne sais même pas où le p r e n d r e . — Il le faut, repris-je « avec fermeté : m e t s ta confiance en D i e u , fais des r e « c h e r c h e s , e t tu le t r o u v e r a s . » En effet, dès le second j o u r , un chrétien de l'endroit qui traversait un b o u r g voisin , reconnut le fugitif, et l'engagea à r e n t r e r sous le toit p a t e r n e l , en lui faisant observer q u e le t e m p s d u Jubilé , s'il en p r o f i t a i t , serait p o u r ses parents un motif


305 d e l'accueillir avec p l u s d ' i n d u l g e n c e . L'enfant suivit ses conseils et r e n t r a le soir m ê m e au logis. « Mais , a u lieu d u p a r d o n , il n'y trouva q u e la colère et la menace. Son p è r e , irrité d e ce qu'il avait déjà fui p a r trois fois sa maison , en e m p o r t a n t t o u t ce q u ' i l avait p u d é r o b e r , croyait avoir à venger l ' h o n n e u r d e sa famille, et n e parlait d e r i e n moins q u e de tuer le c o u p a b l e , ainsi q u e le p r a t i q u e n t les Chinois païens , en vertu d u d r o i t m o n s t r u e u x q u e la loi civile accorde aux p a r e n t s s u r leurs enfants incorrigibles. O n se hâta de m ' a p p r e n d r a l'affreuse résolution d e ce p è r e i n d i g n é , et je le fis a p p e ler à l'instant. Il vint avec son fils. « Serait-il v r a i , « lui d i s - j e , q u e tu as la pensée d ' ô t e r la vie à ton en« f a n t ? — V o y e z - v o u s , P è r e , me répondit-il avec u n e « é t o n n a n t e b o n h o m i e , si je le t u e , ce n'est pas q u e je « lui veuille d u m a l , mais parce qu'il est incorrigible ; « à la conduite qu'il t i e n t , il est évident qu'il est i n d i g n e « d e v i v r e . — Ecoute-moi bien : m a i n t e n a n t tu te p r é « p a r e s à faire ta confession, tu d e m a n d e s à Dieu q u ' i l « te r e m e t t e n o n - s e u l e m e n t tes p é c h é s , mais encore les « peines temporelles q u i leur sont d u e s , en l ' a c c o r d a n t « l'indulgence d u J u b i l é ; et lu veux ê t r e sans miséricor« d e envers ton p r o p r e fils! — Oh ! P è r e , c'est q u e j e « lui ai déjà p a r d o n n é d e u x fois. — C'est bien ; mais d i s « moi e n c o r e , combien d e fois t'es-tu confessé p e n d a n t le « c o u r s d e ta vie? — P è r e , cette fois-ci sera la onzième. — « Ainsi ,Dieu t'a déjà p a r d o n n é dix fois ; tu sollicites à cette « h e u r e u n onzième p a r d o n , tu en d e m a n d e r a s p e u t « ê t r e bientôt un douzième ; et tu refuserais d e faire. « grâce j u s q u ' à trois fois ! » A ces m o t s il se j e t t e à mes pieds , et p r o m e t d'oublier les égarements d e son fils, comme il désirait q u e le S e i g n e u r oubliât les siens. J ' i n vite à son t o u r le j e u n e h o m m e à faire des excuses à son p è r e . Déjà il est à ses genoux , avouant ses torts et d é T O M . xvi. 9 5 . 21


306 plorant les chagrins dont il a abreuvé sa famille. Interrompu par son père qui le relève avec tendresse , il veut se prosterner devant m o i ; mais je l'arrête en lui disant que s'il doit quelque réparation , c'est aux chrétiens qu'il a scandalisés ; aussitôt il s'humilie en leur présence, et cela avec u n e telle expression de repentir, que tous les assistants , émus et c o n s o l é s , s'empressent de l'assurer que le souvenir de ses fautes est complétement effacé par la joie de son retour. Quelques jours après , le père et le fils s'approchèrent ensemble du tribunal de la pénitence, et on les vit s'asseoir à côté l'un de l'autre au banquet sacré. « Avant mon départ de cette Mission, les chrétiens , m'invitèrent à visiter le tombeau du fameux Paul H u , ce ministre de l'empereur sous la dernière dynastie chinoise , qui le premier de ses compatriotes embrassa l'Evangile à la voix du Père Ricci, et non-seulement le pratiqua toute sa vie avec une admirable ferveur , mais le défendit encore pendant de longues années , avec autant d'habileté q u e de z è l e , contre la cabale d'ennemis puissants , ligués pour en arrêter les progrès e t l'étouffer à sa naissance. Les dénonciations calomnieuses portées contre lui à la cour, le déterminèrent à composer, pour sa propre justification, un livre aussi élégamment écrit que s o lidement raisonné, où il vengea la Religion des injures vomies contre elle par la mauvaise foi. Cette apologie, qui existe e n c o r e , dissipa en partie les préjugés nationaux , sans toutefois désarmer la haine des conjurés. Désespérant de tenir tête à l'orage , et craignant, s'il ne c é d a i t , d'entraîner le christianisme dans sa disgrâce, l'illustre néophyte demanda à se retirer dans sa famille, ce que l'empereur lui accorda quoiqu'à regret. 11 choisit Chang-Hay-Sien pour sa retraite. De l à , toujours d é voué et toujours attentif à la cause de D i e u , il ne cessa de


307 p r o t é g e r les Missionnaires, a u x q u e l s H rendit dans p l u sieurs circonstances des services signalés , en m ê m e temps q u ' i l continuait à se m o n t r e r le p è r e d u p e u p l e p a r des bienfaits d e tous g e n r e s , j u s q u e - l à qu'il obtint m ê m e d u p r i n c e , p o u r tous les sujets, u n e réduction de m o i tié s u r les tributs annuels- C'est ainsi qu'il acheva sa v i e , a u milieu des œ u v r e s de bienfaisance et d e c h a r i t é , assistant les pauvres p a r ses l a r g e s s e s , fondant des églises p o u r la célébration des saints m y s t è r e s , léguant à sa famille d e g r a n d s exemples d e vertu , à la Religion u n e d e ses gloires les plus p u r e s , et u n n o m universellement b é n i à sa p a t r i e q u i prit le deuil à ses funérailles. Il fut e n t e r r é p r è s d e la maison où il avait reçu le j o u r . U n e place fut réservée à ses côtés p o u r son épouse et p o u r sa fille unique , la p r e m i è r e n é o p h y t e chinoise q u i eût c o n sacré à Dieu su virginité. Le t o m b e a u d u p è r e s'élève à douze p i e d s a u - d e s s u s du s o l , celui de la m è r e à environ h u i t p i e d s , et celui de leur fille seulement à six , c o m m e p o u r témoigner d e son infériorité et de sa d é p e n d a n c e envers ses p a r e n t s . « A u t o u r d u sépulcre , o n v o i t , sculptés s u r la p i e r r e , les différents insignes de la dignité d u g r a n d m a n d a r i n . D ' a b o r d , ce sont d e u x lions t e r r i b l e s , qui figurent la g r a n d e u r d e sa puissance : ils sont tournés l'un c o n t r e l ' a u t r e , et semblent prêts à se d é v o r e r . Viennent ensuite d e u x c h e v a u x , richement h a r n a c h é s , q u i , d'après les idées symboliques des Chinois , r e p r é s e n t e n t la majesté d u ministre i m p é r i a l ; enfin , en se r a p p r o c h a n t du m a u solée , et toujours s u r la m ê m e ligne q u e les lions et les c h e v a u x , d e u x b r e b i s , également placées en r e g a r d , sont l ' e m b l è m e d u peuple q u e les g o u v e r n a n t s doivent p a î t r e en b o n s p a s t e u r s . « Q u a n d j ' e u s p a r c o u r u en d é t a i l cette s é p u l t u r e consacrée p a r d e si touchants souvenirs , j'allai m e c e p o 21.


308 ser chez des chrétiens q u i c o m p t e n t p a r m i leurs ancêtres les oncles d u m i n i s t r e . « P è r e , me d i r e n t - i l s , vous v e « nez de voir n o t r e illustre p a r e n t , ainsi q u e son épouse et « sa fille; m a i n t e n a n t ils veulent à leur t o u r vous r e n d r e « votre visite. — C o m m e n t d o n c ? — P è r e , prenez p a t i e n ce , et vous verrez. » L à - d e s s u s , ils sortirent de l ' a p p a r t e m e n t q u e j ' o c c u p a i s , et se r e t i r è r e n t d a n s u n e a u t r e s a l l e , d ' o ù ils ne t a r d è r e n t pas à revenir , r a p p o r t a n t les images peintes en g r a n d d u m a n d a r i n et de sa famille ; et s o u l e vant avec respect le voile qui les c o u v r a i t , ils les tinrent assez longtemps suspendues devant moi en disant : « P è « r e , le m i n i s t r e P a u l et les siens vous s a l u e n t . » Je r é p o n d i s : « J e suis très-sensible à leurs salutations et a u x « v ô t r e s . J'espère q u e leur p i é t é , transmise p a r vous à vos « e n f a n t s , sera conservée à jamais d a n s votre maison « comme u n trésor h é r é d i t a i r e . M a i n t e n a n t vous n'êtes « pas riches ; mais l ' E c r i t u r e - S a i n t e n o u s a p p r e n d q u e « c'est u n e g r a n d e opulence d e c r a i n d r e et d ' a i m e r ie « S e i g n e u r . Persévérez dans la fidélité à vos devoirs « d e c h r é t i e n s , e t , t o u t e m o d e s t e q u e soit votre c o n d i « t i o n , vous n ' a u r e z rien à envier à la f o r t u n e . » « Il m'est d o u x d e p o u v o i r r e n d r e à ces chrétiens , et en général à tous c e u x q u e j ' a i v i s i t é s , ce glorieux tém o i g n a g e , qu'ils font d e la loi d e Dieu la règle d e leur c o n d u i t e . S'ils n e p o r t e n t pas la p r a t i q u e des vertus à u n t r è s - haut d e g r é , ils n e s ' a b a n d o n n e n t pas non plus à d e grands vices ; il en est m ê m e b e a u c o u p qui ont g a r d é t o u t e la c a n d e u r d e l'innocence : ce sont s u r t o u t ceux q u i ont p u se g r o u p e r en familles s u r un m ê m e p o i n t , et qui profitent d e l e u r union p o u r s ' a n i m e r m u t u e l l e ment à la ferveur, p a r les charitables avis et l e s b o n s e x e m ples qu'ils se d o n n e n t . L à , se conservent et les goûts s i m ples et la foi p r i m i t i v e . Ceux , a u contraire , qui vivent dispersés au milieu des p a ï e n s , qui e n t r e t i e n n e n t avec


309 e u x des relations h a b i t u e l l e s , ou contractent des alliances toujours d a n g e r e u s e s , ceux -là t o m b e n t bientôt dans l'oubli de leurs d e v o i r s , et finissent p a r devenir p r e s q u e aussi vicieux q u e les infidèles qu'ils fréquentent. « Ce q u i c o n t r i b u e le p l u s p u i s s a m m e n t , a p r è s le m i nistère é v a n g é l i q u e , à conserver la p i é t é p a r m i nos c h r é t i e n s , c'est qu'il y a d a n s p r e s q u e tous les villages d e b o n s m a î t r e s et d e b o n n e s maîtresses d ' é c o l e , chargés d ' e n s e i g n e r a u x enfants la d o c t r i n e catholique et les p r i è r e s c o m m u n e s . C e r t a i n e s localités étaient t r o p p a u v r e s p o u r fonder elles-mêmes d e s e m b l a b l e s établissements ; n o u s les en avons dotées à nos frais , et nous sommes p l e i nement d é d o m m a g é s de nos sacrifices par le bien qu'ils p r o c u r e n t . Q u e n'avons-nous les moyens d ' é t e n d r e ce bienfait aux. familles i s o l é e s , dont les enfants ne peuvent , à cause d e la distance qui les s é p a r e , se r é u n i r d a n s un m ê m e local ! Dans ce c a s , l'enseignement religieux est a b a n d o n n é à la sollicitude des p a r e n t s , qui s'en a c q u i t t e n t en g é n é r a l avec assez d e soin; q u a n d ils sont à l'aise, ils appellent a u p r è s d'eux u n maître particulier qui d i r i g e l'éducation d e l e u r j e u n e famille. « P o u r ce qui c o n c e r n e les p a ï e n s , q u o i q u e l e u r conversion soit très-difficile, à cause des motifs h u m a i n s q u i les empêchent d ' e m b r a s s e r la v é r i t é , n o u s avons c e p e n d a n t la consolation d'en baptiser chaque année a u moins d e u x cents dans l e s diverses p a r t i e s d e la Mission. Nous les r e c r u t o n s , e n g r a n d e p a r t i e , dans u n e c e r t a i n e classe d e femmes q u e Dieu semble p r e n d r e p l u s en pitié, p a r c e q u e , victimes innocentes d e la superstition p o p u laire , elles ont e n c o u r u l ' a n a t h è m e q u e les Chinois a p pellent le sort du malheur. Voici c o m m e n t on le j e t t e . A l'époque des fiançailles, il est d ' u s a g e parmi les infidèles d ' a p p e l e r u n devin p o u r tirer l'horoscope de la jeune fille, et p r é d i r e ses futures destinées. L e p r é t e n d u s o r c i e r ,


310 q u i n e d e m a n d e q u ' à gagner des s a p è q u e s , n'a rien d e plus pressé q u e d e r é p o n d r e à l'invitation de ses d u p e s . Arrivé chez les p a r e n t s , il se m e t à faire maintes simagrées p o u r m i e u x en imposer a u x s p e c t a t e u r s ; après quoi il présente à l'enfant u n e u r n e , dans laquelle sont renfermés les s o r t s , p a r t i e h e u r e u x , p a r t i e f u n e s t e s , avec cette différence q u e les b o n s sont i n c o m p a r a b l e m e n t les p l u s n o m b r e u x . La p a u v r e fille plonge en t r e m b l a n t la main dans l'urne fatale, i g n o r a n t si c'est u n riant avenir ou un h é r i t a g e d e m a l h e u r qu'elle en va t i r e r . Le h a s a r d l'a-t-il favorisée? tout le m o n d e la félicite, et les fiançailles se concluent sans r e t a r d ; mais si la chance l'a t r a h i e , son a r r ê t est p r o n o n c é , sa jeunesse flétrie, sa vie entière m a u d i t e ; elle doit c o u r b e r à j a m a i s la tête sous le poids du m é p r i s u n i v e r s e l ; p o u r elle plus d'allianc e , p a s m ê m e la pitié d e sa m è r e ; elle g r a n d i r a , solitaire et a b h o r r é e , sous le toit p a t e r n e l d o n t elle est l ' o p p r o b r e ; car les païens ont tant d e foi à ces a u g u r e s , q u e le p l u s p a u v r e d ' e n t r e e u x n e v o u d r a i t pas é p o u s e r la plus r i c h e héritière qui a u r a i t eu u n mauvais sort, convaincu q u e cette alliance attire d'inévitables calamités. Nos c h r é tiens sont les seuls qui consentent à ces sortes d ' u n i o n s , guidés en cela p a r l'espoir d'initier l e u r s compagnes a u x vérités de l'Evangile ; et en effet, elles d e v i e n n e n t o r d i n a i r e m e n t des modèles d e piété et d'excellentes mères d e famille. « Je citerai m a i n t e n a n t q u e l q u e s faits q u i m e p a r a i s sent d e n a t u r e à intéresser votre p i é t é . Le p r e m i e r se r a p p o r t e à une femme q u i , ayant été b a p t i s é e à l'âge d e douze a n s fut peu a p r è s e m m e n é e p a r son é p o u x idolâtre a u sein d ' u n e p o p u l a t i o n toute p a ï e n n e . C o m m e elle ne connaissait q u ' i m p a r f a i t e m e n t les vérités d e la Religion, elle n e t a r d a pas à en p e r d r e le souvenir ; c e p e n d a n t , elle r e tint la c o u t u m e de réciter son chapelet tous les jours :


311 c'était là son u n i q u e p r i è r e , car elle n ' e n savait pas d ' a u t r e s . Son mari la pressa s o u v e n t d e p a r t i c i p e r au culte des i d o l e s ; mais à t o u t e s ses obsessions, elle r é p o n d i t constamment avec énergie q u ' a y a n t le b o n h e u r d ' ê t r e e n fant d u vrai Dieu, elle n e voulait pas h o n o r e r le démon son e n n e m i . O n finit d o n c p a r la laisser t r a n q u i l l e . « Elle continuait ainsi à vivre é t r a n g è r e a u x s u p e r stitions, dans u n isolement religieux qui la désolait, s e n t a n t chaque j o u r s'affaiblir les d e r n i è r e s l u e u r s d ' u n e foi confuse, et toujours plus pressée i n t é r i e u r e m e n t , à m e s u r e q u e la m o r t a p p r o c h a i t , d u désir d e se réconcilier avec le Dieu d e son enfance. Combien de fois elle s'informa a u p r è s des païens, du lieu qu'habitaient les chrétiens ses frères! Mais, soit ignorance ou mauvaise volonté, ils lui r é p o n d a i e n t t o u s qu'ils n'en connaissaient a u c u n . P l u s d e c i n q u a n t e ans s'écoulèrent d e la s o r t e en r e c h e r c h e s i n f r u c t u e u s e s , sans qu'elle perdit n é a n m o i n s l'espoir q u ' à la fin Dieu, touché d e ses s o u p i r s , lui enverrait u n g u i d e p o u r la cond u i r e à l'assemblée des c h r é t i e n s . À l'âge de s o i x a n t e - d i x a n s , un païen vint lui offrir des h e r b a g e s à a c h e t e r . A p r è s q u ' e l l e eut fait sa petite provision , elle lui d e m a n d a d'où il était. — « J e s u i s , r é p o n d i t le m a r c h a n d , d ' u n vil« lage appelé le Grand-Puits-Carré.—Ya-t-il des c h r é « tiens d a n s ton v o i s i n a g e ? — O u i ; ils ont m ê m e , d a n s un « h a m e a u p e u éloigné du mien, u n e a n c i e n n e chapelle, où « ils se r e n d e n t parfois en p è l e r i n a g e . — Si tu veux m'y « c o n d u i r e , je te d o n n e r a i q u a t r e cents s a p è q u e s . — Bien « volontiers, r e p r i t le païen; je reviendrai d a n s trois j o u r s . « Tenez-vous p r ê t e , et n o u s irons e n s e m b l e . » « Q u e ces trois jours d ' a t t e n t e furent longs à la p a u v r e v e u v e ! Enfin son c o n d u c t e u r p a r u t de g r a n d m a t i n . Il la trouva parée de ses h a b i t s d e fête. Un p a l a n q u i n était p r ê t à la recevoir, car elle ne p o u v a i t p l u s m a r c h e r à cause d e son g r a n d â g e ; elle y m o n t a et suivit le m a r c h a n d ,


312 qui la conduisit d r o i t à l ' a n t i q u e c h a p e l l e , déjà r a i n é e en parte. « Aussitôt q u ' e l l e fut a r r i v é e , elle se j e t a à g e n o u x p o u r r e m e r c i e r Dieu d e l'avoir a m e n é e d a n s u n e église c o n s a crée à son culte ; et là, d a n s t o u t e l'effusion d e son c œ u r , elle fit d e s p r i è r e s aussi l o n g u e s q u e f e r v e n t e s . « P a r u n e p r o t e c t i o n spéciale d u S e i g n e u r , il se t r o u v a q u e la fête d e P â q u e s t o m b a i t j u s t e m e n t ce j o u r - l à , et q u e les chrétiens d ' a l e n t o u r , selon q u ' i l s le p r a t i q u e n t a u x g r a n d e s s o l e n n i t é s , v i n r e n t au s a n c t u a i r e bâti p a r leurs a ï e u x , satisfaire l e u r dévotion a c c o u t u m é e . G r a n d e fut l e u r s u r p r i s e , e n v o y a n t à g e n o u x cette b o n n e vieille qu'ils n e connaissaient p a s . Ils lui d e m a n d è r e n t q u i elle é t a i t . E l l e r é p o n d i t q u ' e l l e était c h r é t i e n n e , q u ' e l l e avait été s é p a r é e d e ses c o - r e l i g i o n n a i r e s à l'âge d e d o u z e a n s , et q u ' e l l e d e m a n d a i t à D i e u , d e p u i s l o r s , c o m m e u n e d e r n i è r e g r â c e a v a n t d e m o u r i r , le b o n h e u r d e r e n c o n t r e r q u e l q u e s - u n s d e ses frères dans la foi. — « Vos p r i è r e s « o n t été e x a u c é e s , r e p r i r e n t les n é o p h y t e s ; n o u s sommes « tous disciples du S a u v e u r , et n o u s v e n o n s a u j o u r d ' h u i « c é l é b r e r sa r é s u r r e c t i o n sur le t o m b e a u d e nos anciens « Missionnaires. » A ces m o t s , t r a n s p o r t é e d e j o i e , elle n ' e u t q u e la force d e s'écrier, en fondant en l a r m e s : « Oh ! « m o n Dieu, je vous r e m e r c i e de m'avoir a m e n é e a u milieu « d e s chrétiens q u e je c h e r c h e d e p u i s si l o n g t e m p s . » « Q u a n d elle fut r e v e n u e d e sa p r e m i è r e é m o t i o n , les assistants la p r e s s è r e n t d e r a c o n t e r son histoire , ce q u ' e l l e fit volontiers, p o u r r e n d r e gloire à la m i s é r i c o r d e d i v i n e . Puis elle ajouta : « Il n e m e suffit pas d e vous avoir v u s : « je v e u x savoir où vous résidez et vous a p p r e n d r e où j e « d e m e u r e , afin q u e j e puisse c o m m u n i q u e r avec vous « et r e c e v o i r vos visites ; car ce serait peu d ' a v o i r r e « t r o u v é la voie du s a l u t , si vous n e m'enseigniez à y « m a r c h e r . » Aussitôt o n lui d o n n a les n o m s q u ' e l l e d é s i -


313 sait, et on p r i t celui d e sa famille et d e son village. Alors les chrétiens e n t o n n è r e n t des c a n t i q u e s p i e u x s u r les t o m b e a u x des douze P è r e s J é s u i t e s , e n t e r r é s d a n s les c a veaux d e la c h a p e l l e , et a p r è s q u ' i l s e u r e n t achevé l e u r s prières en c o m m u n , t o u s se r e t i r è r e n t enchantés d e l ' h e u reuse r e n c o n t r e q u ' i l s avaient faite. « Mais n o t r e s e p t u a g é n a i r e , c o m m e n t vous p e i n d r e son b o n h e u r ! E l l e - m ê m e n e trouvait pas d e t e r m e s p o u r l ' e x p r i m e r . Cette j o u r n é e , disait-elle, était la p l u s belle et la plus douce d e sa v i e . Elle r e v i n t à sa d e m e u r e t o u t e r a y o n n a n t e d e j o i e , et fit a p p e l e r p o u r l ' i n s t r u i r e , à d é faut d e Missionnaires, les catéchistes d e Hang-Tchou-Fou, qui se r e n d i r e n t aussitôt à s o n i n v i t a t i o n . Malgré son g r a n d â g e , elle mit t a n t d ' a r d e u r à a p p r e n d r e la d o c t r i n e et les p r i è r e s c h r é t i e n n e s , qu'elle les s u t en t r è s - p e u d e t e m p s . A u j o u r d ' h u i elle e s t , p a r sa ferveur, le m o d è l e d e t o u t e la Mission. Sa g r a n d e dévotion est d ' h o n o r e r l ' i m maculée Conception d e la sainte V i e r g e . C'est à la p r o tection de Marie q u ' e l l e a t t r i b u e toutes les grâces d o n t sa vieillesse est comblée ; c'est p a r elle e n c o r e q u ' e l l e e s père o b t e n i r u n e d e r n i è r e faveur, la seule q u ' e l l e a m b i tionne sur la t e r r e , celle d e voir son fils u n i q u e , q u i est païen et b a c h e l i e r , e m b r a s s e r n o t r e foi avant q u ' i l lui ferme les y e u x . Il lit assez volontiers les livres q u i traitent de la Religion ; mais sa conversion n ' e n p a r a î t pas p l u s p r o c h a i n e . C e p e n d a n t , c o m m e il est p é n é t r é d e r e s p e c t e t d'affection p o u r sa m è r e , on e s p è r e qu'il c é d e r a u n j o u r à ses prières et à ses larmes , et q u e c e t t e a u t r e Monique ne m o u r r a p a s sans e m p o r t e r au Ciel l ' a s s u r a n c e d'y revoir son A u g u s t i n . « U n second fait cédent, par notre nouvel e x e m p l e des faveur de ses enfants

q u i m'a été a t t e s t é , ainsi q u e le p r é confrère Matthieu L y , fournira u n soins m y s t é r i e u x d e la Providence en les plus délaissés. A l ' é p o q u e où les r e -


314 belles avaient envahi la province d u H o u - P é , s u r la fin d u r è g n e de l ' e m p e r e u r K i a - K i n , p è r e d u souverain actuel, ils enlevèrent u n foule d e femmes, d o n t plusieurs étaient c h r é tiennes. De ce n o m b r e était u n e excellente n é o p h y t e , r e n o m m é e p a r sa f e r v e u r , q u e le chef des révoltés se choisit p o u r é p o u s e , et qu'il décora p o m p e u s e m e n t d u titre d e r e i n e , se c r o y a n t l u i - m ê m e u n g r a n d r o i . Il lui témoignait le p l u s vif a t t a c h e m e n t ; ce qui n ' e m p ê c h a i t p a s sa captive d e le d é t e s t e r d u fond d e son c œ u r , c o m m e le plus m é c h a n t h o m m e d e l ' a r m é e . Plusieurs fois, d e concert avec ses c o m p a g n e s d'infortune , elle avait t e n t é , mais toujours i n u t i l e m e n t , d e s'échapper des mains d e ses r a v i s s e u r s , d o n t le j o u g lui devenait p l u s o d i e u x , à m e s u r e qu'elle voyait se multiplier les b r i g a n d a g e s . « Enfin , un j o u r q u e les rebelles délogeaient d u p a y s qu'ils avaient r a v a g é , leur chef n'eut rien d e plus pressé q u e d'envoyer sa p r é t e n d u e reine au nouveau c a m p qu'il avait c h o i s i , t a n d i s q u ' i l s'y r e n d a i t l u i - m ê m e à la tête d e ses t r o u p e s . Elle cheminait t r a n q u i l l e m e n t , m o n t é e s u r un c h e val dont un valet tenait la b r i d e . Q u a n d elle fut à peu p r è s à u n e d e m i - h e u r e d u c a m p , se voyant p r e s q u e seule, elle pensa que le m o m e n t d e sa délivrance était venu, e t c o m m e p o u r é p a r g n e r à son g u i d e une inutile c o r v é e , elle lui d i t : « Il n'est p a s nécessaire que tu te lasses à mener m o n cheval ; j e saurai b i e n le conduire moi-même.» Le d o m e s t i q u e n e d e m a n d a i t pas m i e u x q u e d e voir sa peine a l l é g é e ; il lâcha donc la b r i d e . Aussitôt l ' i n t r é p i d e écuyère p i q u e d e s d e u x , lance son cheval au g a l o p , et laisse en peu de t e m p s son h o m m e bien en a r r i è r e . C e l u i - c i , n e soupçonnant a u c u n e r u s e , applaudissait à l'habileté d e sa p r i n c e s s e , et p a r ses b r a v o s l'encourageait à n'avoir pas p e u r , sans t r o p se p r e s s e r d e l ' a t t e i n d r e . « Elle n ' a v a i t , c e r t e s , pas besoin d ' ê t r e animée par ses cris p o u r précipiter sa fuite; bientôt elle ne les entendit


315 plus , et le p e r d i t l u i - m ê m e e n t i è r e m e n t d e v u e . U n chemin d é t o u r n é se p r é s e n t a , e l l e l'enfila a u h a s a r d . C'était u n sentier q u i allait se p e r d r e a u centrée d ' u n e épaisse forêt, où elle n e t r o u v a q u e d e noirs c h a r b o n n i e r s . « Arrivée hors d'haleine a u p r è s d e la c a b a n e d ' u n d e ces h o m m e s , déjà avancé en â g e , elle lui dit en t r e m b l a n t q u ' e l l e était u n e captive, é c h a p p é e d e s mains d e s r e b e l l e s , et qu'elle cherchait à r e n t r e r d a n s sa famille. « D'où ê t e s « v o u s ? lui d e m a n d a le vieillard. » E l l e cita le n o m d e son v i l l a g e , q u i était fort é l o i g n é . « Ce n'est p a s chose « facile, r e p r i t l ' i n c o n n u , q u e d e vous en r e t o u r n e r ; il « n'est pas non p l u s sûr p o u r moi d e vous cacher d a n s « m a loge ; car si les b r i g a n d s d é c o u v r e n t votre a s i l e , « il m'en coûtera la t ê t e . C e p e n d a n t , p u i s q u e v o u s vous « êtes confiée en m o i , je ferai t o u t ce q u i sera en m o n « p o u v o i r p o u r a s s u r e r votre d é l i v r a n c e . » « N o t r e fugitive m i t alors p i e d à t e r r e , et c o m m e elle craignait q u e la vue d e son coursier n e la t r a h î t , elle le congédia à coups de verges , p o u r q u ' i l s'en allât o ù b o n lui s e m b l e r a i t ; a p r è s quoi elle e n t r a d a n s la c h a u m i è r e d u c h a r b o n n i e r , qui lui donna p e n d a n t trois j o u r s u n e h o s pitalité toute p a t e r n e l l e . « D u r a n t ce c o u r t i n t e r v a l l e , les r e b e l l e s , t o u j o u r s poursuivis p a r les t r o u p e s d e l ' e m p e r e u r , furent d e n o u veau forcés d e lever leur c a m p et d ' a b a n d o n n e r le p a y s . A p e i n e s'étaient-ils r e t i r é s , q u e la c o u r a g e u s e n é o p h y t e , avec l'aide du vieillard, son p r o t e c t e u r , loua u n e b a r q u e qui la reconduisit d a n s sa f a m i l l e , o ù son arrivée causa d ' a u t a n t p l u s de joie , q u e ses enfants et son m a r i , c r o y a n t qu'elle avait été massacrée p a r les b r i g a n d s , p o r t a i e n t déjà le deuil d e sa m o r t .


3 1 6

2 janvier

« M. Daguin , qui avait bien voulu écrire sous m a dictée la lettre p r é c é d e n t e , vient d e p a r t i r p o u r la T a r t a n e , et, d u lit où m e retient la fièvre, j e continue ma c o r r e s p o n d a n c e . D ' a b o r d , je dirai q u e cette m a l a d i e , m a fidèle compagne depuis q u a t r e m o i s , n e p r é s e n t e rien d e d a n g e r e u x ; c'est t o u t simplement u n e faveur d e n o t r e bien-aimé J é s u s , qui veut me d o n n e r u n e petite p a r t à sa t r è s - a i m a b l e c r o i x . En v é r i t é , si j e n'avais pas la fièvre, je serais fort e m b a r r a s s é d e ma personne ; car p o u r l e m o m e n t , j e n'ai g u è r e à faire a u t r e chose q u e souffrir. « J ' a t t e n d s sous p e u Mgr R a m e a u x , q u i doit v e n i r faire la visite d u Tche-Kiang. Quelle douce consolation ce sera p o u r moi de revoir ce cher condisciple et confrère, a p r è s vingt ans de séparation ! M. L a r i b e a d û aller, dans te mois d ' a o û t , au Hou-Pé, p r e n d r e des informations c a noniques sur M. P e r b o y r e et p e u t - ê t r e aussi sur M. C l e t : j ' i g n o r e s'il est déjà de r e t o u r ; mais ce q u e je sais bien , c'est q u ' i l a pris ma p l a c e , car j ' é t a i s bien r é s o l u , en a c h e v a n t la visite d e nos Missions, i n t e r r o m p u e p a r des circonstances imprévues , d'aller m'agonouiller s u r celte t e r r e arrosée d u sang d e nos m a r t y r s , de recueillir soig n e u s e m e n t tous les exemples d e vertu qu'ils y ont laissés, et d ' e m p o r t e r avec moi leurs cendres v é n é r a b l e s . Mes poc h é s , sans d o u t e , m ' o n t privé d e cette g r â c e . « M. Baldus c o n t i n u e à faire le bien au Ho-Nan, avec les d e u x confrères qui sont sous sa direction. M. Simiand travaille aussi b e a u c o u p et avec succès dans la Mission d e Pékin. Je n'ai a u c u n e nouvelle d e la Mongolie. M. Danicours, secondé de M. T c h e o u , a commencé la


317 prédication d e l'Evangile dans l'île de Tchu-San ; il s'emploie tout entier à l'œuvre i m p o r t a n t e q u i lui est confiée, et il y a tout lieu d e croire q u e Dieu bénira ses efforts. Il m'a envoyé il y a peu de j o u r s u n bonze q u ' i l a c o n v e r t i , et d o n t la conduite fait espérer q u e non-seulement il d e v i e n d r a u n b o n c h r é t i e n , mais q u ' i l p o u r r a r e n d r e des services signalés par ses connaissances étendues d a n s la l i t t é r a t u r e chinoise. M. Privas est constitué a p ô t r e d e la province du Tche-Kiang : déjà il a ouvert les exercices de la Mission , et il les poursuit avec b e a u c o u p d e zèle. Comme il savait bien la langue m a n d a r i n e , il a a p p r i s avec u n e g r a n d e facilité l'idiome p r o p r e du p a y s . Je n e puis encore prévoir l'époque précise d e mon r e t o u r à Macao ( 1 ) . Je finis en r e c o m m a n d a n t les Missions d e Chine , s u r t o u t celle de Nan-king, aux prières d e la Compagnie , e t c . « J. FAIVRE ,

(1)

M.

Faivre

a

été rappelé

par ses

Miss, apost. »

supérieurs

à

Macao,

p r e n d r e la d i r e c t i o n g é n é r a l e d e s M i s s i o n s l a z a r i s t e s en C h i n e .

pour y


318

Extrait

d'une lettre du P. Estève, Missionnaire de la Compagnie de Jésus, à son Supérieur, en France.

K o - K i a o . 2 6 mai

1343.

« MON RÉVÉREND PÈRE ,

« Je commencerai par vous donner une nouvelle qui ne peut manquer de vous causer de la joie, c'est que dans la province de Nankin, où nous sommes fixés, le souvenir de nos anciens Pères est encore tout vivant dans le cœur des chrétiens. Les Chinois d'aujourd'hui ne les ont connus que par le récit de leurs aïeux ; et, toutefois, ils en parlent en des termes qui expriment la vénération la plus profonde, jointe à la plus vive reconnaissance. Cette heureuse disposition nous donne beaucoup à espérer. Une chose bien remarquable e n c o r e , et qui paraît également certaine, c'est que dans un grand nombre de familles qui ont jadis apostasie, on conserve soigneusement des crucifix, des chapelets, médailles et images ; et quand des chrétiens offrent aux possesseurs de l'argent pour les ravoir, ceux-ci répondent qu'ils ne veulent pas s'en défaire, parce que si leurs ancêtres ont attaché le plus grand prix à ces objets, de même un jour leurs descendants s'estimeront heureux de les trouver dans la famille. « Dire qu'en Chine tout se fait à l'inverse de ce qui se pratique en Europe, serait tomber dans une exagération flagrante ; mais il n'est pas moins vrai qu'on peut signaler de nombreuses oppositions dans bien des usages. Ainsi,


319 p o u r commencer p a r ce q u e tout le m o n d e sait, en E u r o p e on é c r i t de gauche à droite ; e n C h i n e , c'est a u c o n t r a i r e d e d r o i t e à gauche. Vos fashionables se pavanent d'une chevelure frisée et touffue ; les n ô t r e s tirent vanité d ' u n e tête r a s é e , d'une tête c h a u v e , à la queue p r è s . P o u r v o u s , au fort d e l'été, vous recherchez les boissons froides et à la glace ; i c i , plus il fait chaud , p l u s on aime q u e le t h é soit b r û l a n t . T a n d i s que vous faites g a r d e r la diète au m a l a d e , n o s docteurs lui r e c o m m a n d e n t de m a n g e r . C'est en se découvrant q u ' u n E u r o p é e n témoigne d u respect ; p o u r u n Chinois, c'est en g a r d a n t le chapeau s u r la tête. La place d ' h o n n e u r , q u i chez vous est à d r o i t e , en Chine est a u contraire à g a u c h e . A u t a n t le g o û t d e la danse est r é p a n d u en E u r o p e , autant il est décrié en Chine ; c'est u n exercice a b a n d o n n é aux histrions. E n E u r o p e les habits d e deuil sont noirs ; en Chine ils sont b l a n c s , on réserve le noir p o u r les j o u r s de fête. Vous croyez q u e le silence imposé a u x enfants dans les m o m e n t s d ' é t u d e , est n é c e s saire à leurs progrès ; en Chine, on veut qu'ils a p p r e n n e n t leurs leçons tout h a u t ; q u a n d ils sont réunis en g r a n d n o m b r e dans la m ê m e école, et q u ' i l s crient t o u s , chacun d e s o n côté, à t u e - t ê t e , c'est alors q u ' i l s é t u d i e n t à m e r veille. Mais c'est s u r t o u t d a n s le langage q u e l'opposition est r e m a r q u a b l e ; il est bien facile à u n E u r o p é e n , s u r t o u t à u n Français, de connaître la construction des p é r i o d e s chinoises , il n'a q u ' à p r e n d r e le contrepied de sa m a n i è r e ordinaire d e p a r l e r : q u e la p h r a s e soit l o n g u e ou c o u r t e , nos indigènes c o m m e n c e r o n t p a r où n o u s devons naturellement finir, et finiront, à q u e l q u e s m o t s p r è s , p a r où nous c o m m e n ç o n s . « S'il y a contraste dans les u s a g e s , il n'y en a pas moins dans les idées. Sans p a r l e r d e la profession des a r m e s , qui est chez vous en si g r a n d h o n n e u r , tandis q u ' e n Chine on en fait peu d e c a s , e n E u r o p e les p e r -


320 sonnes du m o n d e s'efforcent d'éloigner d e leur esprit et d e leurs yeux tout ce qui peut r a p p e l e r la sévère pensée d e la m o r t ; mais en C h i n e , u n e bière ferait plutôt plaisir à voir. A qui viendrait-il jamais dans l'esprit en E u r o p e , q u e c'est faire un b e a u p r é s e n t à u n p a r e n t ou à u n a m i , q u e d'aller lui p o r t e r u n cercueil ? En Chine , d ' u n e p a r t , on a t r è s - b o n n e grâce à offrir, et d e l ' a u t r e , on est très-flatté d e recevoir u n pareil c a d e a u . Une b i è r e est u n objet d e l u x e , d o n t on fait m o n t r e , jusqu'à ce q u e vienne le m o m e n t d'y e n t r e r . En E u r o p e , q u a n d il y a un m o r t dans u n e m a i s o n , on le fait e m p o r t e r au plus v i t e ; en C h i n e , on le g a r d e le plus longtemps q u ' o n p e u t . L ' e m p e r e u r a beau défendre cet u s a g e , il ne m a n q u e pas d e Chinois qui s'exposent à u n e sévère p u n i t i o n , pour conserver chez eux leurs p a r e n t s défunts p e n d a n t des années entières. « En certaines localités, ce n ' e s t p a s dans le lieu le p l u s retiré d e l'habitation q u e sera placé le c a d a v r e , mais d a n s l'endroit le plus exposé a u x r e g a r d s des allants et des venants. Un j o u r q u e j'allais r e n d r e visite à u n Chinois, la p r e m i è r e chose q u e je vis en e n t r a n t , ce furent d e u x bières, l'une à d r o i t e , l'autre à gauche d e la p o r t e . J e dis à u n enfant qui se trouvait là : Mon petit a m i , sans d o u t e il n'y a rien l à - d e d a n s . — R i e n ? m e répondit-il en riant : il y a là mon p è r e , et m a n i è r e ici. L ' e m p e r e u r , du reste, ne craint pas plus q u e ses sujets de penser à la m o r t . L o r s q u ' u n nouveau p r i n c e monte s u r le t r ô n e , l'usage est q u ' i l commence aussitôt à c o n s t r u i r e son t o m b e a u a u dessous de son palais, e t , p a r t o u t où il v a , il se fait, d i t o n , p r é c é d e r d ' u n cercueil. « Veuillez, m o n Révérend P è r e , recevoir l'assurance d u respect profond avec lequel j e suis, e t c . « ESTÈVE, S.

J.

»


321

VICARIAT

APOSTOLIQUE

DU

SU-TCHUEN.

Extrait de deux lettres de M. Bertrand, Missionnaire en Chine, à M. Jurine, Directeur du Séminaire des Missions étrangères.

T c h o u n g - K i n - F o u , juillet 1 8 4 2 .

«

MONSIEUR E T CHER C O N F R È R E ,

« La lettre q u e vous m'avez fait l ' h o n n e u r d e m'écrire en d a t e d u 8 j u i n , m'est h e u r e u s e m e n t p a r v e n u e . J ' e s sayerais p e u t - ê t r e d e vous e x p r i m e r la joie qu'elle a r é p a n d u e d a n s mon â m e , si, p a r e x p é r i e n c e , vous n e saviez combien sont précieux a u Missionnaire les souvenirs d ' u n véritable a m i . C ' e s t b i e n s i n c è r e m e n t q u e je vous en r e m e r c i e , et sans p l u s de p r é a m b u l e , je passe au récit des terribles fléaux qui o n t ravagé m o n p a u v r e d i s t r i c t , depuis m a d e r n i è r e l e t t r e d u mois d ' a o û t 1 8 3 9 . Sécheresse, stérilité, famine, p e s t e , vols e t b r i g a n d a g e universel : tels sont, en r é s u m é , les événements q u i se sont d é r o u l é s sous mes y e u x . P e r m e t t e z - m o i d ' e s q u i s s e r ce t r i s t e mais véridique tableau d e nos misères. « Après d e u x ans d e d i s e t t e , suivie d ' u n e p e s t e q u i avait décimé les h a b i t a n t s , on commençait à r e n a î t r e à l'espérance ; la récolte, a u x p r e m i e r s j o u r s d e j u i l l e t . том. xvi. 9 5 . 22


322 paraissait devoir être a b o n d a n t e ; les esprits, a b a t t u s p a r tant d e r e v e r s , r e p r e n a i e n t le goût d e la vie ; mais le b r a s d e Dieu devait s'appesantir encore sur ce m a l heureux peuple ! Comme on se p r é p a r a i t à la m o i s s o n , d'épaisses nuées d'insectes vinrent d é t r u i r e en u n i n s t a n t cette dernière ressource ; et après avoir tout dévoré d a n s la p l a i n e , on les vit gagner les plus hautes m o n t a g n e s , ne laissant p a r t o u t q u ' u n e paille p l u s q u ' i n u t i l e ; car infectée par la m o r s u r e de ces insectes, elle devint u n e source féconde d e maladies p o u r les a n i m a u x d o mestiques. « Comment vous r e t r a c e r la détresse où se sont trouvés nos infortunés m o n t a g n a r d s ? Chrétiens et païens, tous se crovaient à la fin du m o n d e ; on n'entendait plus q u e les cris de la misère : Q u ' a l l o n s - n o u s d e v e n i r ? qui n o u r rira nos enfants? d e quoi nous vêtirons-nous? Les riches propriétaires, n ' a y a n t ni riz ni a r g e n t , avaient suspendu tout commerce. La classe p a u v r e condamnée à u n e oisiveté forcée, et d'ailleurs sans aucune provision, n'avait d ' a u t r e ressource q u e de suivre les funestes inspirations d e la faim ; aussi les voleurs, déjà si n o m b r e u x , se s o n t ils multipliés à l'infini. Quelles h o r r e u r s n ' o n t - i l s p a s commises! Ces b r i g a n d s , a r m é s de coutelas, infestaient les chemins, circulaient dans les c a m p a g n e s , s u r les m a r chés , et même dans les villes. En dépit d e la police chinoise, on les a vus dans la ville de Lan-Tchòûan, Le poignard à la m a i n , entrer en plein j o u r d a n s les b o u tiques et enlever t o u t ce qu'ils rencontraient. L e u r résister était s'exposer à une m o r t p r e s q u e certaine ; et d'aill e u r s la t e r r e u r qu'ils inspiraient était si g é n é r a l e , q u e les honnêtes gens n'osaient p a s se r é u n i r p o u r r é p r i m e r leurs excès. En vain le m a n d a r i n d e l'endroit a - t - i l d é ployé une louable activité, faisant stationner p a r t o u t d e s satellites ; c'était u n e digue t r o p faible p o u r a r r ê t e r le


323 torrent furieux, q u i ne laissait que m o r t et misère sur son passage ! « Il a donc fallu en venir à des moyens e x t r ê m e s , et intimider les coupables p a r des châtiments inouïs. De fréquentes arrestations avaient été faites ; bientôt les p r i sons se trouvèrent remplies d e ces m a l h e u r e u x , a u x q u e l s on laissa e n d u r e r toutes les h o r r e u r s d e la faim , et après les avoir roués de c o u p s , on finit p a r les b r û l e r vifs. « Ce s u p p l i c e , inconnu j u s q u ' a l o r s au S u - T c h u e n , en effrayant les plus d é t e r m i n é s , r a m e n a l ' o r d r e dans la ville : mais la campagne n ' a cessé d'être en proie à la d é vastation ; d a n s les marchés les v o l e u r s , confondus au milieu de la foule, enlevaient d e côté et d ' a u t r e t o u t ce qu'ils pouvaient a t t e i n d r e : a r g e n t , m a r c h a n d i s e s , h a b i t s , rien n'échappait à leur r a p a c i t é . La nuit, on dirait q u e le p a y s est a u pillage. Les habitations rustiques étant construites en t e r r e , il est facile d'y p r a t i q u e r une o u v e r t u r e . D è s q u e le j o u r est à son déclin, les b a n d i t s se r e n d e n t sans b r u i t derrière la maison q u ' i l s veulent exploiter; là, c a chés au milieu des b a m b o u s , ils a t t e n d e n t le m o m e n t du plus profond sommeil ; alors ils font u n e brèche dans le m u r , et à la clarté d'une b o u g i e , ils se glissent dans les divers a p p a r t e m e n t s , et enlèvent tout ce qui t o m b e sous leur m a i n , sans m ê m e respecter les c o u v e r t u r e s des gens e n d o r m i s . J'ai dans mon district u n e q u a r a n t a i n e d ' e n fants qui étudient sous le m ê m e toit : o r , pendant u n e nuit qu'ils reposaient tous profondément, u n e b a n d e de malfait e u r s pénétra dans l'école, et d é r o b a , e n t r e autres effets, les habits et les couvertures d u maître et des élèves, sans q u ' a u c u n d ' e u x s'en a p e r ç û t . J u g e z , d ' a p r è s ce court exposé, si l'on p e u t ê t r e sans i n q u i é t u d e s u r les chemins et d o r m i r en paix dans son lit. C e p e n d a n t , grâce à l'aimable Providence q u i veille toujours, comme une t e n d r e m è r e , à n o t r e s û r e t é , je n e suis j a m a i s t o m b é entre les mains 22.


324 des v o l e u r s , quoiqu'ils aient essayé p l u s d ' u n e fois d e s u r p r e n d r e la maison où j ' é t a i s , et qu'ils soient m ê m e v e n u s m'épier p a r la croisée. « P o u r vous faire u n e idée exacte d e la misère q u i a désolé mon d i s t r i c t , il est bon q u e vous sachiez q u e dans ce p a y s , tout hérissé de m o n t a g n e s , la c u l t u r e fait toute la subsistance d u p e u p l e , et q u ' u n e année d e récolte médiocre suffit pour r é d u i r e u n tiers des h a b i t a n t s à la p a u v r e t é la p l u s affreuse. Si encore on pouvait avoir recours a u x a r t s mécaniques et à l'industrie î mais c'est ici chose à peu p r è s i n c o n n u e . E n E u r o p e , dans vos c a m p a g n e s , u n enfant d e quinze a n s , p o u r p e u qu'il soit l a b o r i e u x , t r o u v e toujours à gagner sa vie ; ici u n jeune h o m m e d e d i x - s e p t ans n e t r o u v e rien à faire. Les h o m m e s q u i ont atteint la vigueur de l'âge, peuvent assez o r d i n a i r e m e n t s'occuper, soit à transp o r t e r des fardeaux ou des p a l a n q u i n s , soit à couper d u bois ou à cultiver les c h a m p s ; mais le m o d i q u e salaire qu'ils en reçoivent, q u a t r e ou cinq sous d a n s les t e m p s o r d i n a i r e s , ne saurait suffire à l'entretien de leur famille. P o u r les femmes et les filles, elles n ' o n t d ' a u t r e gagne-pain que la filature du c h a n v r e et d u c o t o n , et ce travail m a n q u e p r e s q u e totalement a u x époques de g r a n d e d i s e t t e ; d'ailleurs on exige des personnes q u i s'en c h a r g e n t , u n e petite s o m m e p o u r c a u t i o n n e m e n t ; en sorte q u e les plus m i s é r a b l e s , celles q u i n ' o n t absolument r i e n , n e peuvent se p r o c u r e r de l'ouvrage. Je n e crois pas q u ' i l se trouve sous le soleil u n pays où l'humanité soit p l u s malheureuse q u e dans ces m o n t a g n e s . P e n d a n t les années stériles , qui n e sont, hélas ! q u e t r o p f r é q u e n t e s , la p l u p a r t d e s gens n'ont p o u r tout aliment q u e des raves, des herbes et des racines ; encore n ' e n ont-ils pas à s a t i é t é , et souvent ils en m a n q u e n t tout à fait, comme cela est a r r i v é à la fin d e 1 8 4 1 , é p o q u e où la famine fut à son c o m b l e .


325 « Comment vous p e i n d r e ces scènes déchirantes ! « Des essaims d e p a u v r e s , tant h o m m e s q u e femmes et e n f a n t s , circulaient en tous sens , se jetaient s u r les r i z i è r e s , enlevaient les légumes des j a r d i n s , dépouillaient les vergers ainsi q u e les plantations de millet. V a i n e m e n t les p r o p r i é t a i r e s se sont a r m é s d e fusils, et o n t fait p e n d a n t la nuit l'office d e g a r d e c h a m p ê t r e ; toute leur s u r veillance a été inutile contre des gens affamés, q u i d ' a i l l e u r s n'avaient g u è r e p e u r q u ' o n leur fît feu dessus ; c a r si u n Chinois s'avisait de tuer u n de ces m a l h e u r e u x , a u s sitôt tous les p a r e n t s du m o r t iraient dénoncer le m e u r t r i e r , qui se trouverait par là r u i n é en procès. Q u e s'il v e nait s e u l e m e n t à frapper q u e l q u ' u n des v o l e u r s , celui-ci p a r d é p i t , et p o u r se v e n g e r , irait p e u t - ê t r e se p e n d r e à u n a r b r e d e son d o m a i n e , et appellerait ainsi la vindicte des lois sur le p r o p r i é t a i r e , r é p u t é l'auteur d e sa mort. « Il n'y a pas l o n g t e m p s q u ' u n r i c h e i n d i g è n e , voisin d e la famille où je passe le t e m p s des g r a n d e s chaleurs , r e n c o n t r a d a n s son c h a m p u n individu qui lui d é r o b a i t des courges : aussitôt de c r i e r , d e ressaisir les objets e n levés et d ' é c o n d u i r e son h o m m e à c o u p s de b â t o n . L ' i n fortuné s'éloigna sans se p l a i n d r e ; mais p e u après , p o u s sé p a r le démon d e la v e n g e a n c e , il r e v i n t se p e n d r e à un a r b r e . Ses p a r e n t s qui peut-être avaient fait complot avec l u i , accourent dénoncer le fait au p r é t o i r e . Mandarins et satellites se r e n d e n t sur les lieux et c o n d a m n e n t le m a î t r e d u terrain , q u i fut h e u r e u x d e se tirer d'affaire m o y e n nant 4 , 0 0 0 taëîs. C'est là un échantillon d u c a r a c t è r e chinois et d e la justice des m a n d a r i n s . Les p r o p r i é t a i r e s peuvent bien a r r ê t e r les voleurs et les conduire a u x m a g i s t r a t s , qui les châtient avec sévérité ; maiscela e n t r a î n e des dépenses é n o r m e s ; d e sorte q u e le parti le plus sage e s t d e p r e n d r e p a t i e n c e , d e g a r d e r ses champs nuit et


326 j o u r , et d'en écarter les voleurs c o m m e on écarterait un t r o u p e a u de m o u t o n s . « Q u e de misères d u r a n t ces d e u x a n n é e s ! la faim a moissonné des millions de victimes. Plusieurs ont succombé sur les r o u t e s ; il m'est arrivé dans mes courses d'enj a m b e r des cadavres déjà en proie à l'infection. Q u e l q u e s u n s , trouvant la m o r t t r o p l e n t e , se sont jetés dans les fleuves , ou précipités d u haut des rochers ; d ' a u t r e s , en g r a n d n o m b r e , n'ayant plus la force d e se t r a î n e r h o r s d e leurs cabanes , s'y sont consumés en y m e t t a n t le feu. « Pauvre p e u p l e ! encore s'il voulait se faire chrétien à l'heure de la m o r t et échanger sa triste vie contra un avenir plus h e u r e u x ! mais non , ils restent s o u r d s à nos sollicitations et expirent dans le désespoir. « Dirai-je combien l'espèce h u m a i n e est d é g r a d é e sous l'empire d e la f a i m ? Des pères et m è r e s ont refusé d e p a r t a g e r l e u r d e r n i è r e p o i g n é e d e riz avec l e u r s p r o pres enfants q u i , a p r è s avoir poussé à leurs oreilles des cris lamentables p e n d a n t q u e l q u e s j o u r s , se sont éteints dans u n e m a i g r e u r effrayante. D ' a u t r e s , pires q u e les tig r e s , ont t u é les enfants qui venaient d e n a î t r e , surtout les filles, ou les ont jetés à la voierie, c o m m e chez nous on j e t t e u n petit chien q u ' o n ne veut pas élever. Ces pauvres créatures exposées s u r le b o r d des r i v i è r e s , au milieu des broussailles, ou d a n s des trous fangeux, font entendre d e s cris déchirants ; et l'égoïste Chinois qui les voit ne s'en é m e u t p o i n t ; q u e dis-je? il en r i t comme si c'étaient de vils a n i m a u x . P a u v r e p e u p l e ! q u e d e fois j ' a i senti mes e n trai! les émues à la vue de tant d e m a l h e u r s ! « Q u e n ' a vons-nous la l i b e r t é ? me suis-je dit bien des fois. Je ferais au moins en petit ce q u ' a réalisé saint Vincent de P a u l en F r a n c e . » V œ u x inutiles ! N e pouvant sauver la vie d u corps à ces petits e n f a n t s , j ' a i cherché à p r o c u r e r le salut de leurs â m e s . . . Deux hommes instruits et quelque peu


327 médecins q u e j'emploie à cette bonne œ u v r e depuis huit mois , en ont baptisé six cent v i n g t - q u a t r e , d o n t plus d e cinq cents sont déjà montés a u ciel. « P e n d a n t que j'étais en t o u r n é e apostolique , des fidèles se t r a m è r e n t j u s q u ' a u p r è s de moi ; ils venaient me p r i e r d ' e n t e n d r e leurs confessions, et de leur a d m i n i s t r e r les derniers S a c r e m e n t s , p a r c e qu'ils se croyaient s u r le point d e terminer leur m a l h e u r e u s e e x i s t e n c e , n ' a y a n t rien mangé depuis trois ou q u a t r e j o u r s . Vous auriez dit q u e c'étaient des squelettes a m b u l a n t s . Je vous laisse à j u ger d e ma douloureuse position ! J e leur distribuais t o u t ce qui était en m o n pouvoir , et les renvoyais a p r è s les avoir encouragés et consolés d e mon m i e u x . Mais mes ressources ont été bientôt é p u i s é e s , a u point q u ' a p r è s avoir tout donné , il ne me restait p l u s q u e l'unique vêtement dont j ' é t a i s couvert. Comment secourir tant d e m a l h e u r e u x affamés ? J e ne p u i s vous e x p r i m e r ce q u e m o n c œ u r éprouvait de d é c h i r e m e n t s ; c e p e n d a n t , en m'imposant les plus d u r e s privations , en faisant tous mes voyages à p i e d , j ' a i p u économiser q u e l q u e s centaines d e s a p ê q u e s , ce q u i m'a p r o c u r é le moyen d'en secourir un g r a n d n o m b r e , et la consolation d ' e n soustraire plusieurs à la mort. « Voyez ces essaims de femmes et d'enfants, qui descendent la m o n t a g n e chargés d e feuilles d e c h ê n e ; et, p l u s l o i n , ces quelques bonnes femmes encore occupées à faire leurs fagots; elles sont c h r é t i e n n e s , et ne sont en r e t a r d qu'afin d e laisser défiler les p a ï e n s , p a r c e qu'elles désirent m e p a r l e r . R e m a r q u e z comme elles sont joyeuses , malgré leur e x t r ê m e misère ! Si on leur d e m a n d e à quoi elles pensent ordinairement p e n d a n t leur pénible travail, elles r é p o n d e n t : « A. Jésus p o r t a n t sa c r o i x . » « Désirez-vous connaître l'usage d e ces feuilles, q u ' o n recueille avec tant d e soin? Eh b i e n , on les p o r t e au m a r -


328 ché p o u r acheter une poignée d e riz ou de m a ï s , avec un peu d e sel. Tous ces gens-là sont encore à j e u n ; leurs enfants, enfermés dans la cabane, comme de petits oiseaux dans leur n i d , appellent à g r a n d s cris leurs m è r e s , q u i n e reviendront q u e bien t a r d , après avoir vendu leur ramée. « C h a q u e j o u r , q u e l q u e r i g o u r e u x q u e soit le t e m p s , elles vont sur ces m o n t a g n e s , chercher leur aliment q u o tidien. Ce sera g r a n d e m i s è r e , lorsque ces feuilles seront épuisées! « S u r ces mêmes m o n t a g n e s , se trouvent aussi p l u sieurs mines d ' u n e espèce de t e r r e g r a s s e , assez semblable à celle q u ' o n emploie dans mon pays p o u r cimenter les fours. Vous ne croiriez pas qu'elle sert ici à n o u r r i r une infinité d e malheureuses familles ! Dans les t e m p s d e d i s e t t e , c'est u n e branche d e commerce activement exploit é e ; on vient la chercher de t r è s - l o i n , p o u r la v e n d r e dans les marchés à sept ou huit lieues à la r o n d e . On la r é d u i t en forme d e petits p a i n s , qu'on fait cuire s u r les charbons. « Ceux qui ne sont pas à la d e r n i è r e misère , ont soin d e la m o u d r e avec un p e u de maïs ou d e froment, ce qui la rend plus facile à avaler. Vous pensez bien q u e q u e l q u e expédient qu'on emploie , on ne parviendra jamais à en faire un aliment solide ; elle n'a d'ailleurs aucun goût, et m e paraît très-indigeste ; aussi, plusieurs d e ceux qui s'en nourrissent, ont-ils contracté des maladies g r a v e s , en sorte q u e je la crois, sinon n u i s i b l e , d u moins plus p r o p r e à a m u s e r la faim q u ' à l'apaiser. « Fouiller dans les entrailles d e la t e r r e , la dévorer en guise d'aliment, voilà sans d o u t e le nec plus ultra des l a mentables inventions d e la faim ! J'en ai cependant u n e a u t r e à vous s i g n a l e r , dont la seule pensée m e fait frémir d ' h o r r e u r : des païens ont trouvé plus substantielle


329 la chair h u m a i n e ! Mais p o u r n e pas fatiguer votre c œ u r p a r de t r o p longs récits , dignes assurément d e figurer d a n s les annales d e l ' a n t h r o p o p h a g i e , je me contenterai d e citer un seul trait. « Deux i n d i v i d u s , m a r i et femme, mendiants de p r o fession , s'étaient retirés d a n s u n a n t r e d e difficile accès , s u r le b o r d d u fleuve Bleu, p r è s de la ville d e TchoûngKin. Le m a r i sortait chaque matin p o u r aller q u ê t e r d u riz à la v i l l e , et regagnait ensuite sa t a n i è r e , où l ' h o r rible festin se p r é p a r a i t en son a b s e n c e . Ils étaient là le r e s t e du j o u r c o m m e u n couple de t i g r e s , guettant leur p r o i e . Malheur a u x passants q u i se laissaient p r e n d r e à l e u r s invitations p e r f i d e s ! u n e fois sous leurs griffes, p l u s d e moyen d ' é c h a p p e r à la m o r t ! Après les avoir g a r r o t t é s , on les mettait en réserve p o u r être ensuite égorgés selon le besoin ; les p l u s gras avaient l'avantage d e passer les p r e m i e r s , et leur graisse aidait les survivants à p r e n d r e de l'embonpoint. « Un soir d u mois de j a n v i e r , comme ils se disposaient à satisfaire leur sauvage a p p é t i t , des satellites a p e r ç u r e n t , en côtoyant le fleuve, u n e pâle lumière qui semblait s o r tir du sein des rochers : curieux d'en connaître les h a b i t a n t s , et secondés p a r la clarté d e la l u n e , ils se m i r e n t à gravir la m o n t a g n e j u s q u ' à la h a u t e u r de l'antre s o u t e r r a i n . Les d e u x monstres les accueillirent très-poliment ; ils r é p o n d i r e n t si bien a u x questions qui l e u r furent a d r e s s é e s , que les satellites, n e voyant rien qui leur i n spirât le m o i n d r e soupçon, songeaient déjà à se r e t i r e r , l o r s q u ' u n e voix étouffée, sortant d u fond d e la c a v e r n e , vint frapper l e u r attention. Elle implorait d u s e c o u r s . Aussitôt ceux-ci d e p é n é t r e r plus a v a n t , et d e chercher d a n s tous les coins d e ce r e p a i r e affreux. Ils t r o u vèrent b i e n t ô t , derrière u n tas de b r o u s s a i l l e s , un j e u n e h o m m e , pieds et poings l i é s , q u i s'empressa d e l e u r


330 dire comment les d e u x cannibales l'avaient jeté dans cet e n d r o i t , où ils l'engraissaient p o u r le m a n g e r à son t o u r . Combien d ' a u t r e s h o r r e u r s ne se révélèrent pas a u x recherches des satellites ! Mais je tire le voile sur les détails de cette b o u c h e r i e humaine « O n assure q u e plus d e t r e n t e individus avaient déjà été dévorés. Inutile d e vous dire q u ' o n a r r ê t a ces a n t h r o p o p h a g e s . C o n d u i t s à la ville et t r a d u i t s devant le m a n darin , ils ont r e ç u u n e si r u d e b a s t o n n a d e , q u e la femme a e x p i r é sous les coups ; son m a r i ne lui a survécu q u e p o u r avoir la tête écorchée et t r a n c h é e . « Vous m e p a r d o n n e r e z ce h i d e u x tableau q u e je n'ose achever , après l'avoir entrepris p o u r vous d o n n e r u n e idée d e notre situation et de nos misères. Si je crains d e vous révolter p a r de simples r é c i t s , jugez d e ce q u e j ' é p r o u v e en assistant m o i - m ê m e , c h a q u e j o u r et depuis d e u x ans, au spectacle d e t a n t d e calamités ! « A tous les maux d o n t j ' a i déjà p a r l é , s'en est joint un plus horrible e n c o r e , au c o m m e n c e m e n t d e cette année : c'est la peste q u i s'est manifestée dès le mois de d é c e m b r e d a n s la p a r t i e orientale d e m a Mission. Semblable à u n incendie q u e le vent alimente et p r o p a g e , ce fléau a fait en p e u d e mois des p r o g r è s si r a p i d e s , qu'au mois d'avril d e cette année tout mon district s'est trouvé infecté, et bientôt ses ravages se sont étendus sur le reste d u Su-Tchuen. La contagion s'attachait s u r t o u t à la classe p a u v r e , aux p e r s o n n e s qui avaient eu à souffrir de la faim. Le n o m b r e de morts est i n c a l c u l a b l e , on les c o m p te p a r millions. Les chrétiens n ' o n t pas été plus épargnés q u e les infidèles. P e n d a n t l'espace d e trois m o i s , j ' a i été u n i q u e m e n t occupé a u secours des pestiférés, j ' a i travaillé au delà d e m e s forces, sans cesse en c o u r s e , gravissant , descendant d e hautes chaînes d e m o n t a g n e s , quelquefois par u n d é l u g e de p l u i e .


331 « T r è s - s o u v e n t , après la m e s s e , j e prenais le saint V i a t i q u e , et le portais à u n e d e m i - d o u z a i n e d e m a l a d e s , disséminés s u r u n r a y o n de cinq à six lieues. « Oh ! comme ces p a u v r e s gens étaient contents d e me voir ! ils croyaient leur salut en s û r e t é lorsqu'ils avaient pu recevoir les s a c r e m e n t s . Quelquefois je leur d e m a n dais s'ils n'avaient p a s p e u r d e m o u r i r ? « O mon P è r e ! me r é p o n d a i e n t - i l s , m a i n t e n a n t q u e je me suis confessé et q u e je possède le bon Dieu dans m o n c œ u r , q u ' a u r a i s je à c r a i n d r e ? Je sais bien q u e je suis un pécheur , mais j ' a i confiance a u x mérites d e J é s u s - C h r i s t , q u i sont bien plus grands q u e m e s fautes. » « Q u e vous dirai-je m a i n t e n a n t d e l'état d e la Religion d a n s ces terres lointaines? Elle continue à j o u i r d e la m ê m e tranquillité q u e les années p r é c é d e n tes. Il y a bien eu dans c e r t a i n e s provinces q u e l q u e s persécutions locales ; mais , au S u - T c h u e n , n o u s n'avons e n t e n d u g r o n d e r l'orage q u e d e loin , et n o u s en avons été quittes p o u r de légères tracasseries et p o u r u n peu d e p e u r . La paix n ' a pas été t r o u b l é e u n seul instant d a n s m o n d i s t r i c t , où j ' e x e r c e d e p u i s six ans mes fonctions sans avoir été inquiété en a u c u n e m a n i è r e , parce q u e les m a n d a r i n s s o n t assez b o n s , qu'ils r e g a r dent les chrétiens comme u n p e u p l e fidèle, et savent le distinguer des sectes turbulentes q u i de t e m p s en t e m p s s'organisent c o n t r e la sûreté d e l'état : en vain des païens jaloux ont essayé d e les c o m p r o m e t t r e , en les peignant sous les couleurs les plus noires et les confondant avec les sociétés secrètes ; certains q u e de telles accusations n ' é t a i e n t dictées q u e par l'envie d e n u i r e , les magistrats o n t r é p o n d u p a r des éloges bien glorieux à n o s n é o phytes. « Une chose q u i contribue à r e n d r e les m a n d a r i n s favorables a u x c h r é t i e n s , c'est qu'ils savent fort bien q u e


332 ceux d e leurs p r é d é c e s s e u r s qui ont sévi contre la Religion, o n t fait des fins tragiques ou ont été d i s g r a c i é s , non p o u r avoir été p e r s é c u t e u r s , mais p o u r d'autres fautes q u e le bon Dieu , afin d e les p u n i r sans d o u t e d e l'abus qu'ils avaient fait d u p o u v o i r , a permis qu'ils commissent ou qu'on leur i m p u t â t . « J e vous embrasse cordialement dans les saints C œ u r s de Jésus et d e Marie, et vous p r i e de m e croire t o u j o u r s , « Monsieur et bien cher C o n f r è r e , « Votre t r è s - h u m b l e et très-obéissant s e r v i t e u r ,

« J.

BERTRAND,

Miss, apost. »


333

Lettre de Mgr Pérocheau, Evêque de Maxula, Ficaire apostolique du Su-Tchucn, à M. Langlois, Supérieur du séminaire des Missions étrangères.

er

S u - T c h u c n , le 1

«

MONSIEUR

ET

CHER CONFRÈRE

septembre 1 8 4 1 .

,

« Je n ' a i ici q u e trois p r ê t r e s q u i jouissent d ' u n e par faite santé ; les six a u t r e s confrères sont très-faib!es. J e viens d ' o r d o n n e r un p r ê t r e chinois. Trois écoliers d u collége d e P i n a n g s o n t heureusement arrivés au S u - T c h u e n en d é c e m b r e d e r n i e r ; ils d o i v e n t , avant d ' ê t r e p r o m u s a u x saints o r d r e s , a c c o m p a g n e r q u e l q u e Missionnaire e u r o p é e n p o u r revoir leur t h é o l o g i e , et a p p r e n d r e à c o n n a î t r e les affaires et les h o m m e s . « Point d e nouvelles fort consolantes à vous d o n n e r s u r la Mission. Le n o m b r e des voleurs a u g m e n t e t o u j o u r s . L'absence d'une g r a n d e partie des t r o u p e s envoyées à Canton accroît leur a u d a c e . En b e a u c o u p d ' e n d r o i t s , sous p r é t e x t e d'empêcher la c o n t r e b a n d e d e l'opium , ils font o u v r i r les caisses des v o y a g e u r s , p o u r en e x t o r q u e r d e l'argent. Les d a n g e r s sont g r a n d s p r e s q u e p a r t o u t . On p r o n o n c e souvent d e très-mauvais p r o p o s cont r e nos fidèles, à l'occasion d e la g u e r r e ; quelquefois on crie dans les r u e s q u e les c h r é t i e n s vont se r é v o l t e r , et s'unir a u x Anglais. H e u r e u s e m e n t les g o u v e r n e u r s d e la province n ' y sont p o u r r i e n . L ' e m p e r e u r s'est m ê m e fait notre apologiste , en écrivant à tous les m a n d a r i n s


334 qu'il y a u n e i m m e n s e différence e n t r e la d o c t r i n e des A n g l a i s , et celle d e s c h r é t i e n s c h i n o i s . Son intention est p r o b a b l e m e n t d ' e m p ê c h e r q u ' o n n e v e x e et irrite les c a t h o l i q u e s , sous p r é t e x t e q u e les A n g l a i s a d o r e n t le m ê m e Dieu. L a politique e n t r e s a n s d o u t e p o u r q u e l q u e chose d a n s u n e telle d é c l a r a t i o n . Vers l ' é p o q u e où est arrivée cette l e t t r e d e l ' e m p e r e u r , le m a n d a r i n de la ville d e T c h o n g - K i a n g o r d o n n a à u n c h r é t i e n qui lui avait été déféré p o u r cause d e Religion, d e r é c i t e r le décalogue et diverses p r i è r e s , selon les titres inscrits d a n s u n d e nos livres qu'il tenait à la m a i n . Le n é o p h y t e obéit ; le m a g i s t r a t c o n v a i n c u q u ' i l était v é r i t a b l e m e n t c h r é tien , au lieu d e b l â m e lui donna des l o u a n g e s , le r e n voya libre et fit d u r e m e n t frapper l ' a c c u s a t e u r comme p e r t u r b a t e u r d u r e p o s p u b l i c , lui disant q u e professerla Religion c h r é t i e n n e n'était point u n c r i m e . « Il y a en Chine des sociétés s e c r è t e s , d o n t le b u t principal est d e chasser la dynastie t a r t a r e . Les m a n d a rins q u i connaissent n o t r e Religion , savent b i e n qu'elle n ' e s t pas d u n o m b r e d e ces sectes : c'est p o u r q u o i le j u ge dont je viens d e p a r l e r , v o u l u t s'assurer si le prévenu était v é r i t a b l e m e n t des n ô t r e s . « A la c a p i t a l e d u S u - T c h u e n , le g r a n d m a n d a r i n Fou est n o t r e a m i , bien qu'il n'ose p a s le p a r a î t r e ; nous d e v o n s à sa bienveillance p l u s i e u r s services s i g n a l é s , e n t r e a u t r e s l'élargissement d ' u n p r ê t r e chinois et d e p l u sieurs fidèles, a r r ê t é s l'année d e r n i è r e , et p r e s q u e aussitôt r e l â c h é s , p a r c e q u ' a u lieu d e féliciter les s a t e l l i t e s , il avait i m p r o u v é leur z è l e . « Ce sont les g r a n d e s vertus d e Mgr d e T a b r a c a ( 1 ) qui

(1) M g r Gabriel-Taurin D u f r e s s e , évêque de T a b r a c a , vicaire apostolique du S u - T c h u e n , décapité pour la loi le 14 septembre 1 8 1 5 .


335 ont si bien disposé son c œ u r envers les chrétiens. D u r a n t la captivité d u saint M a r t y r , ce m a n d a r i n lui parla s o u v e n t , et il d e m e u r a p e r s u a d é d e l'innocence d u p r i sonnier et d e la divinité d e l'Evangile. D e p u i s , il a dit p l u s i e u r s fois à u n chrétien , son a m i , qui m e l'a r a p p o r t é : « Il n ' y a q u ' u n e religion vraie et divine qui « puisse inspirer d'aussi g r a n d e s vertus d a n s u n e t e l l e « position. Si je pouvais ê t r e en m ê m e t e m p s chrétien et « m a n d a r i n , j ' e m b r a s s e r a i s sans délai u n e religion si « parfaite. » D a i g n e le Seigneur lui d o n n e r la force de renoncer à sa dignité p o u r sauver son â m e . « Dieu continue d e b é n i r nos efforts p o u r p r o c u r e r le b a p t ê m e a u x enfants des infidèles. Dans le cours de l ' a n née , 1 7 , 8 2 5 de ces enfants ont été baptisés en d a n g e r d e m o r t ; e n v i r o n , 1 1 , 8 0 0 sont allés peu après au ciel louer Dieu et intercéder p o u r nous. 3 1 3 néophytes ont été admis au catéchuménat, et 406 catéchumènes ont r e ç u le b a p t ê m e . Nous a v o n s 5 4 écoles de garçons et 1 1 4 écoles de filles. « J'ai l ' h o n n e u r , etc.

« + J . - L . , Evêque de Maxula, Vic. apost. du Su-Tchuen. »


336

Extrait d'une autre lettre du même Prélat à M. le Supérieur du Séminaire des Missions étrangères.

Su-Tchuen, 3 septembre 1 8 4 3 .

« Dans le cours d e l'année q u i vient de s'écouler, 2 0 , 0 6 8 enfants infidèles ont r e ç u le b a p t ê m e en d a n g e r de m o r t ; 1 2 , 8 8 4 d ' e n t r e e u x sont allés p e u après a u Ciel prier p o u r nous ; 3 8 9 adultes viennent encore d'être baptisés. « Cette a n n é e , n o u s avons été u n peu moins a l a r m é s q u e p a r le passé. Il y a eu dans q u a t r e e n d r o i t s u n e p e tite persécution ; des chrétiens ont été conduits a u x m a n d a r i n s ; q u e l q u e s - u n s o n t apostasié, les uns tout d e s u i t e , les a u t r e s a p r è s avoir supporté d e longs et cruels tourments : mais ils ont en bien p l u s g r a n d n o m b r e g é n é r e u s e m e n t confessé la foi, r é p o n d u avec c o u r a g e , souffert b e a u c o u p , et ont été renvoyés chez e u x , sans avoir témoigné la m o i n d r e faiblesse, les u n s après quelques j o u r s de détention, les a u t r e s a p r è s plusieurs mois d e prison et d e c a n g u e . Un des m a n d a r i n s a fait p u b l i q u e m e n t , d a n s son p r é t o i r e , l'apologie de la R e l i g i o n , et a d o n n é des louanges a u x confesseurs d e la foi : il était m é c o n t e n t q u ' o n lui eût amené d e s gens innocents , d i s a i t - i l , calomniés p a r d e mauvais sujets qui feraient m i e u x d'imiter leurs v e r t u s . Il a u r a i t , ajoutait-il, refusé la permission d e les a r r ê t e r , si on lui eût dit q u ' i l s étaient chrétiens. Daigne le Seigneur i n s p i r e r de tels sentiments à t o u s ses collègues !


337 « Plût à Dieu que les Anglais m i s s e n t , p o u r u n e des conditions de la p a i x , la permission d e faire c o n n a î t r e et aimer Dieu en C h i n e ! Si u n tel b o n h e u r a r r i v a i t , et q u e le Ciel bénît nos efforts, q u e de millions d ' â m e s , d a n s l ' e m p i r e et les r o y a u m e s voisins , a u g m e n t e r a i e n t le n o m b r e des élus ! C'est le refrain d e toutes m e s l e t t r e s , p a r c e que c'est le désir continuel d e m o n c œ u r . J'espère q u e les ardentes prières et les généreuses a u m ô n e s des Associés d e la P r o p a g a t i o n d e la Foi accéléreront des t e m p s si h e u r e u x . « Agréez , Monsieur le S u p é r i e u r , e t c .

« + J . - L . , Evêque de Maxula, Vic. apost. du Su-Tchuen. »

TOM. x v i .

9 5 .

23


338

Extrait d'une lettre de M. Freycenon , Missionnaire apostolique, à M. Freycenon, son oncle, curé de Tir anges, dans le diocèse du Puy.

«

MON

TRÈS-CHER

ONCLE ,

« Depuis cinq ans q u e j'évangélise ces pays lointains , j ' a i déjà couru bien des d a n g e r s , s u p p o r t é bien des afflictions : vous les r a c o n t e r toutes serait t r o p contrister u n c œ u r aussi a i m a n t q u e le v ô t r e . J e me b o r n e r a i à vous dire q u e le Seigneur m e fait la grâce d'accepter toutes mes peines avec u n e entière résignation. P o u r q u o i seraisje triste de ce q u e Dieu veut ? « Au mois d e juillet d e r n i e r , j'allai passer d e u x jours à Tchêu-Tou-Fou, capitale d u Su-Tchuen. Cette g r a n d e ville chinoise a u a fort bel aspect. Ses r u e s sont larges pour la p l u p a r t , assez bien a l i g n é e s , pavées en pierres carrées comme à P a r i s , et encombrées d'allants et de v e n a n t s . Plusieurs quais l'embellissent. C'est là q u ' o n trouve les boutiques les plus apparentes , d o n t l'étalage se compose en g r a n d e partie d'articles européens : j ' y ai vu vos d r a p s , vos s o i e r i e s , vos r u b a n s , foulards, calicots, m o n t r e s , h o r l o g e s , c i s e a u x , e t c . T o u s ces objets sont à un p r i x e x o r b i t a n t . J e m a r c h a n d a i u n e petite p e n d u l e q u ' o n aurait eue en France p o u r quinze à vingt francs : on n e voulut p a s m e la céder p o u r c i n q u a n t e - c i n q taëls ; or, le taël vaut à peu près sept francs c i n q u a n t e .


339 « Ne croyez pas p o u r t a n t q u e ces boutiques soient d ' u n e g r a n d e richesse. J e d e m a n d a i à u n h o m m e d'affaire quelle valeur pouvait r e p r é s e n t e r le plus brillant magasin d e la v i l l e , et il m e r é p o n d i t qu'elle ne d é p a s sait pas d e u x ou trois mille onces d ' a r g e n t , c'est-à-dire d e u x ou trois mille tacts. Si vos maisons d ' E u r o p e n ' a valent pas d'autres c a p i t a u x en c i r c u l a t i o n , les amis d u l u x e se croiraient bien à p l a i n d r e ; i c i , cela passe p o u r u n commerce t r è s - é t e n d u . « L'habitation q u e j ' o c c u p a i s , en face d u palais d u gouverneur appelé Tsoung-Tôu, m e p e r m i t d ' e x a m i n e r tout à m o n aise ce dignitaire et sa n o m b r e u s e c o u r . Le l e n d e main de mon a r r i v é e , j ' a p e r ç u s d e m a c h a m b r e u n d r a peau j a u n e a r b o r é à la p o i n t e d ' u n m û t ; j e d e m a n d a i ce qu'il signifiait, et j ' a p p r i s q u ' o n le hissait c h a q u e fois q u e le Tsoung-Tôu devait sortir dans la j o u r n é e . Il sortit e n effet. Un seul c o u p de canon fut le signal d u d é p a r t . Aussitôt u n e m u s i q u e grotesque se fît e n t e n d r e : on eût dit le son d ' u n e corne d e b e r g e r , mêlée au b r u i t d ' u n e t r o m pette c r i a r d e . Je vis défiler à la suite d u g o u v e r n e u r les gens de sa m a i s o n , ses g a r d e s d u c o r p s , ses cavaliers, ainsi q u ' u n e foule d e m a n d a r i n s g r a n d s et petits. Q u a n d ces dignitaires sont en m a r c h e , ils o n t toujours n o m b r e u s e escorte ; qu'ils soient en litière ou à cheval, un serviteur déploie sur leur t ê t e un l a r g e parasol r o n d , u n a u t r e les rafraîchit à g r a n d s coups d ' é v e n t a i l , u n troisième tient la m a i n à la b r i d e d u c h e v a l , ou au b r a s du p a l a n q u i n , t a n dis q u e le grave p e r s o n n a g e se r e n g o r g e dans sa vaniteuse indolence. « Au r e t o u r d u Tsoung-Tôu , ce furent m ê m e salve et m ê m e m u s i q u e . O n lui r e n d pareil h o n n e u r chaque fois qu'il franchit le seuil de son p a l a i s , n e fût-ce q u e p o u r faire u n t o u r de p r o m e n a d e . Vers les neuf h e u r e s du soir , on lui d o n n e u n e dernière sérénade p e n d a n t un d e m i 23.


340 q u a r t d ' h e u r e , puis la scène finit p a r un coup de c a n o r Alors toutes les portes de la ville se ferment. « A quatre heures du m a t i n , nouveau charivari, n o u veau coup de canon. Les portes de la ville s'ouvrent. Me voilà sur p i e d s , car j'ai bien du chemin à faire si j e veux la visiter en détail : elle a plus d e q u a t r e lieues de tour* Elle se divise en trois g r a n d s q u a r t i e r s , appelés la ville des i n d i g è n e s , la ville des T a r t a r e s , et la ville i m p é r i a l e , où l'empereur résidait autrefois. Ces trois villes ont chac u n e leurs fortifications, qui sont en b r i q u e s et fort solides. O n pénètre dans la cité t a r t a r e par u n e g r a n d e p o r t e v o û t é e , d e vingt-six pas d e long. Là , vous croiriez vous trouver en dehors de la Chine : les maisons ont u n e a r c h i tecture à p a r t ; les hommes et les femmes sont d ' u n e taille e u r o p é e n n e ; leurs traits et leurs manières, ressemblent p r e s q u e aux nôtres. « Le second j o u r , n o u s partîmes d e g r a n d matin p o u r aller voir une pagode c é l è b r e , appelée Ouêu-Chôu-Yuên. Nous y arrivâmes un peu avant onze h e u r e s . C'était le moment où les bonzes se mettaient à t a b l e . Voici le spectacle dont nous fûmes témoins. Dans u n vaste réfectoire , q u a t r e - v i n g t - d i x bonzes , placés d o s à d o s , assis devant une longue table fort é t r o i t e , les mains j o i n t e s , les yeux constamment fixés à t e r r e , chantaient en c o m m u n des paroles q u ' a u c u n de n o u s ne put c o m p r e n d r e . Cette prière d u r a bien dix m i n u t e s . Un d ' e n t r e eux , qui faisait l'office d e maître d e c é r é m o n i e , tenait d'une main u n e petite clochette qu'il frappait en m e s u r e avec une baguette d e c u i v r e ; c'était lui qui entonnait la psalmodie. Le g r a n d bonze était au c e n t r e , d e r r i è r e u n e idole d o r é e , priant assis comme les autres , seul devant u n e petite table plus élevée d'où il dominait l'assistance. « Au milieu d u réfectoire, et en face d e l'idole , était un a u t r e bonze habillé d e jaune , qui offrait au Dieu une


341 pleine écuelle d e riz. Un q u a t r i è m e p e r s o n n a g e , placé d e r r i è r e le p r é c é d e n t , d e v a n t la p o r t e , et tout près d e n o u s , tenait de la main d r o i t e , à la h a u t e u r des y e u x , sur u n e palette en c u i v r e , quelques grains d e riz ; sa main gauche était a r m é e d ' u n b â t o n n e t , p o u r chasser les mouches téméraires qui auraient osé venir m a n g e r l'offrande à la barbe de l'idole. « Les prières finies , le maître d e c é r é m o n i e cessa d e frapper sa s o n n e t t e ; le bonze qui offrait l'écuelle la plaça sous le menton d u dieu , et celui q u i tenait les grains d e riz v i n t , devant n o u s , les déposer s u r une pierre destinée à les recevoir. Alors des servants se hâtèrent de r e m plir les plats des différentes t a b l e s . Aucun des convives placés a u x p r e m i e r s rangs ne r e m u a i t . Le g r a n d bonze d o n n a le s i g n a l , et tous se m i r e n t à l'œuvre. Ils d é v o r è r e n t en un instant b o n n o m b r e d e seaux de riz , avec force aubergines , et rien de plus. Ces pénitents d u p a g a n i s m e ne mangent point d e viande et ne boivent j a m a i s d e v i n , d u moins en p u b l i c . Vers la fin d u d î n e r , on servit d u h é à discrétion. l

« Le repas se t e r m i n a à peu près dans le m ê m e o r d r e qu'il avait commencé. Nous vîmes tous les bonzes défil e r , sur d e u x l i g n e s , pour r e g a g n e r leurs c e l l u l e s , d'où ils sortent r a r e m e n t . Q u e l l e vie mortifiée î Combien le démon est habile à singer les œ u v r e s d e Dieu ! Ces h o m m e s étaient tous a m a i g r i s , pâles et défigurés , à l'exception d e leur chef q u i avait b e a u c o u p d ' e m b o n p o i n t ; c'était p e u t - ê t r e à son volumineux abdomen qu'il devait sa haute d i g n i t é , car ici c'est u n trait de ressemblance avec les Dieux : il y a dans cette p a g o d e plusieurs idoles d e douze pieds d e h a u t , d o n t le v e n t r e a a u moins six pieds de d i a m è t r e . Jamais le g r a n d bonze ne s o r t . L'emp e r e u r viendrait en pèlerinage , q u e le s u p e r b e Saint ne ferait pas un pas p o u r lui adresser la p a r o l e .


342 « La résidence des bonzes est u n imposant édifice à d e u x é t a g e s , construit en b r i q u e s , e n t o u r é d e larges corridors , et sept ou huit fois aussi vaste q u e le séminaire d u P u y . Quel b e a u séminaire cela fera u n j o u r si la Religion vient à fleurir en Chine ! « Après u n e h e u r e d e repos à l ' o m b r e des b â t i m e n t s , nous r e p a r t î m e s en plaignant d u fond d u c œ u r ces p a u vres idolâtres , q u e le d é m o n a b u s e si c r u e l l e m e n t , et qu'il sait ici enchaîner à ses autels par des austérités , c o m m e il captive ailleurs p a r les plaisirs. C'est p a r t o u t le même aveuglement et le m ê m e esclavage ; mais la compassion qu'on é p r o u v e p o u r ces m a l h e u r e u x est bien plus vive, q u a n d on les voit faire p o u r se p e r d r e plus d e sacrifices qu'il n ' e n faudrait p o u r se sauver. « Adieu , mon cher oncle ! Je suis , e t c .

« FREYCENON ,

Miss, apost. »


343

VICARIAT

APOSTOLIQUE

Extrait d'une lettre du Hou-Kouang,

D U

KOU-KOUANG.

de Mgr Rizzolati, Vicaire apostolique à MM. les Directeurs de l'OEuvre.

D u H o u - K o u a n g , le 1 5 mai 1 8 4 2 .

«

MESSIEURS,

« Dans mes p r é c é d e n t e s l e t t r e s , je vous avais déjà signalé u n e des p l u s illustres victimes de la persécution ; m a i n t e n a n t qu'elle a t e r m i n é sa l o n g u e et cruelle agonie , j e vais r e p r e n d r e en peu d e mots le récit d e ses souffranc e s , si ingénieusement c o m p l i q u é e s p a r le fanatisme des p a ï e n s , et si h é r o ï q u e m e n t s u p p o r t é e s p o u r l'amour de Jésus-Christ. « Paul J u , m e m b r e d e la famille i m p é r i a l e , avait eu p o u r p è r e un m a n d a r i n d e la ville t a r t a r e d e KingC h o u - F u , située d a n s la province d u Hou-Kouang. Sa noble origine qui s e m b l a i t , aussi bien q u e sa j e u n e s s e , devoir l e p r o t é g e r c o n t r e la fureur de n o s e n n e m i s , fut à leurs y e u x un titre d e plus p o u r insulter en sa personne au nom c h r é t i e n . Lié au milieu d e la cour d'un t e m p l e d'idoles , qu'il refusa c o n s t a m m e n t d ' a d o r e r , il resta là pend a n t le c o u r s d e deux a n n é e s c o n s é c u t i v e s , exposé nuit


344 et j o u r à toute l ' i n t e m p é r i e des s a i s o n s , d a n s u n e s i t u a tion p i r e mille fois q u e celle des a n i m a u x d u d é s e r t , qui ont au moins u n e tanière p o u r s'abriter contre les a r d e u r s d u soleil et la violence d e s orages. A peine lui d o n n a i t on assez d e r i z , le p l u s mauvais q u ' o n p û t t r o u v e r , p o u r l'empêcher d e m o u r i r . E t c'est a i n s i , qu'affaibli p a r u n e si misérable n o u r r i t u r e , il lui fallut p o r t e r sans relâc h e , p e n d a n t d e u x ans , le poids d e l o u r d e s chaînes rivées à son c o u , à ses pieds et à ses m a i n s , rattachées les u n e s a u x a u t r e s p a r cinq énormes c a d e n a s , et s u r c h a r gées encore d ' u n e g r a n d e b a r r e d e fer s u s p e n d u e au cou d u confesseur ! « En cet horrible é t a t , les m a n d a r i n s tartares ne c e s sèrent d e l'obséder , tantôt par les plus séduisantes p r o messes , tantôt p a r l ' i n s u l t e et l'ironie : « T u es bien « fou , lui disaient-ils , d e croire à un Dieu qui t'aban« d o n n e ; renonce à ta religion, et tu seras aussitôt d é « livré des t o u r m e n t s ; tu r e p r e n d r a s p a r m i nous le r a n g « d û à ta naissance. » « P l u s souvent encore ils le faisaient souffleter devant e u x , et ne se retiraient q u ' a p r è s l'avoir frappé avec t a n t de b a r b a r i e , que sans la vigueur d e sa jeunesse et la force d e son t e m p é r a m e n t , il eût c e r t a i n e m e n t expiré s o u s les c o u p s . N é a n m o i n s , il resta ferme dans sa foi, j u s q u ' a u m o m e n t où il r e m i t sa belle â m e e n t r e les mains d e l'aimable S a u v e u r , p o u r l ' a m o u r d u q u e l il avait eu le courage de tant souffrir. « S u r la fin d e ses j o u r s , sa raison s'éteignit p a r l'excès des douleurs : il délirait sans cesse ; mais à ses paroles jetées au hasard et sans s u i t e , on pouvait encore disting u e r comme un écho affaibli des accents d e sa foi. Ce fut en cet état q u e le virent nos chrétiens , q u a n d les satellites leur p e r m i r e n t p o u r la p r e m i è r e fois de le v i s i t e r , peu de temps avant sa m o r t .


345 « Ainsi finirent les tourments du serviteur d e Dieu. Sa m é m o i r e , à jamais conservée et b é n i e par l'Eglise d u Hou-Kouang, restera comme u n nouvel exemple des cruautés q u e la haine d e l'Evangile peut inspirer à ses e n n e m i s , et surtout comme u n éclatant témoignage r e n d u à la vérité de nos dogmes , en face du paganisme. P a u l J u , mort dans l'enceinte d ' u n e p a g o d e , a u x pieds des idoles qu'il a vaincues, ne verra-t-il pas un j o u r , du ciel où il triomphe , ce théâtre de ses cruelles épreuves converti en temple c h r é t i e n ?

« + Joseph

RIZZOLATJ,

Vic. apost. du Hou-Kouang.

»


346

Autre lettre du même Prélat au T. R. Père Joseph d ' A l e x a n d r i e , Général des franciscains.

U-Cham-Fu , 2 5 novembre 1 8 4 2 .

«

MON

TRÈS-RÉVÉREND PÈRE

,

« C'est avec u n indicible plaisir q u e j ' a i r e ç u votre gracieuse l e t t r e d u 2 2 n o v e m b r e 1 8 4 1 . Combien nous s o m m e s encouragés d a n s nos t r a v a u x , en voyant tout l'intérêt q u e vous p o r t e z à nos Missions d e la Chine , en a p p r e n a n t q u e d e nouveaux r e l i g i e u x , animés d e votre e s p r i t , v i e n d r o n t bientôt p a r t a g e r avec n o u s le poids et les consolations d u ministère apostolique ï « Le c h a m p o u v e r t à leur zèle est des p l u s vastes. Q u o i q u e m o n Vicariat soit moins g r a n d q u e b e a u c o u p d ' a u t r e s , il c o m p t e p l u s d e d i x - h u i t mille n é o p h y t e s , r é p a r t i s en u n e centaine d e chrétientés différentes, sur u n e superficie plus é t e n d u e q u e l'Italie e n t i è r e . A u s s i , Votre R é v é r e n c e p o u r r a i t à peine se figurer quelle s u r c h a r g e d ' e m b a r r a s est attachée à l'exercice d e mes fonct i o n s . Si j ' o s a i s r e t e n i r u n p r ê t r e a u p r è s de m o i , p o u r lui a b a n d o n n e r u n e p a r t i e des affaires , j e p o u r r a i s u n p e u respirer sous le fardeau qui m ' a c c a b l e ; mais ce serait le d é r o b e r a u x besoins d e la Mission, et ma conscience m e r e p r o c h e r a i t tout allégement à mes peines q u i serait acheté au d é t r i m e n t d e s â m e s . Mes p r ê t r e s , d'ailleurs , sont si peu n o m b r e u x , séparés p a r de si g r a n d s espaces ,


347 q u e j e ne les vois q u ' u n e fois o u deux d a n s l ' a n n é e , l o r s q u e j e les r é u n i s p o u r nous r e t r e m p e r tous e n s e m b l e dans les exercices d ' u n e c o m m u n e r e t r a i t e . « Au milieu d'occupations si m u l t i p l i é e s , c o m m e n t r é p o n d r e au désir e x p r i m é p a r Votre Révérence d'avoir, s u r l'état de nos Missions et s u r les systèmes r e l i g i e u x d e la C h i n e , u n travail d ' e n s e m b l e et des notions approfond i e s ! Plusieurs mois d ' é t u d e et de loisir y suffiraient à p e i n e . J'obéirai c e p e n d a n t c o m m e u n fds à son p è r e ; je ferai selon la m e s u r e de m o n t e m p s et de m e s f o r c e s , m e réservant d e revenir un j o u r , avec de p l u s amples d é v e l o p p e m e n t s , s u r l'imparfaite é b a u c h e q u e j e vais exquisser. « E t d ' a b o r d , je dois dire q u e cette année n ' a été p o u r moi q u ' u n e série de maladies , de dépenses et d e persécut i o n s . E n t r e a u t r e s assauts livrés à ma santé , j ' a i eu le c h o l é r a - m o r b u s , et j ' a u r a i s d û m o u r i r dans les vingtq u a t r e h e u r e s , si le mal n'avait été p r i s à t e m p s p a r un bon médecin. Voici le traitement le p l u s ordinaire et le p l u s facile q u ' o n emploie p o u r en a r r ê t e r les p r o g r è s ; c'est celui q u ' o n a p r a t i q u é s u r moi : avec u n c o u t e a u d e table ou u n e lame d e cristal on couvre la l a n g u e d e p i q û r e s , pour provoquer u n e abondante saignée; p u i s , tandis q u e les uns étirent d e vive force les nerfs p r i n c i p a u x , d ' a u t r e s frappent à g r a n d s c o u p s sur la p o i t r i n e , s u r le d o s , les cuisses et les r e i n s , j u s q u ' à ce q u ' i l en jaillisse des r u i s s e a u x de s a n g . Q u a n d la crise est p a s s é e , le p a t i e n t en est p o u r q u e l q u e s j o u r s avec ses c i c a t r i c e s , ses c o n t u s i o n s , e t sa p e a u aussi noire q u e celle d'un nègre. « J'étais à peine remis d e la mienne , qu'il m e fallut fuir devant les satellites. J'errais c o m m e u n vagabond d e cité en c i t é , n'osant pas m ê m e frapper à la p o r t e des c h r é t i e n s , d e p e u r qu'on n e vînt m ' y s u r p r e n d r e ; si j e


348 m ' a r r ê t a i s u n i n s t a n t , c'était moins p o u r g o û t e r un p e u de r e p o s , q u e p o u r é p i e r de q u e l côté accourait la m e u t e lancée sur mes p a s . Elle faillit p l u s d ' u n e fois m ' a t t e i n d r e ; et encore maintenant les m a n d a r i n s d i r i g e n t contre moi des perquisitions a c t i v e s , parce q u e j e leur ai été p e r sonnellement; signalé c o m m e g r a n d chef d e la Religion d a n s ce p a y s . « La cause d e ces tracasseries est la fondation d ' u n s é m i n a i r e q u e j'avais résolu d e bâtir à Pei K u i e n - X a n , village sûr a u t r e f o i s , où l'on pouvait p r ê c h e r l i b r e m e n t sans avoir rien à c r a i n d r e des p a ï e n s . Ce n'est pas e u x , c'est u n faux frère q u i m ' a t r a h i . M a i s , p a r un j u s t e c h â t i m e n t , il a été la p r e m i è r e et la plus m a l h e u r e u s e v i c time d e sa d é n o n c i a t i o n . E m p r i s o n n é avec cinq a u t r e s chrétiens et u n c a t é c h u m è n e , lui seul a a p o s t a s i é , seul il a été c r u e l l e m e n t b a t t u à cause d e ses réponses incohérentes a u m a n d a r i n . « L o r s q u e j e fus accusé p a r ce J u d a s , j'avais déjà r é u n i tous les m a t é r i a u x nécessaires à la c o n s t r u c t i o n p r o j e t é e . D e p u i s , les t r a v a u x sont s u s p e n d u s , sans espoir de les r e p r e n d r e jamais ; les p r e m i è r e s d é p e n s e s , cinq cents écus environ , sont également p e r d u s ; le mobilier , les vêtements et les livres d e mes élèves sont d e v e nus la p r o i e des s a t e l l i t e s , e t m e s p a u v r e s j e u n e s gens e u x - m ê m e s ont été r u d e m e n t d i s p e r s é s . O h ! combien j'ai eu d e peine à l e u r t r o u v e r u n a b r i ! Combien j e souffre encore d e les voir associés à m e s tribulations ; car p a r tout où j e traîne m o n existence p r o s c r i t e , j ' e m m è n e avec moi m o n petit séminaire a m b u l a n t ! « En voilà a s s e z , je p e n s e , p o u r vous m e t t r e à m ê m e d'apprécier n o t r e s i t u a t i o n . Elle p e u t se r é s u m e r en d e u x mots : les plaies de la d e r n i è r e persécution n e sont p a s encore cicatrisées ; la t e r r e u r est à l ' o r d r e d u jour p a r m i nos chrétiens ; au lieu d e la liberté d e conscience q u e


349 nous espérions voir stipuler p a r l ' A n g l e t e r r e , comme condition du t r a i t é d e p a i x , n o u s restons sous le c o u p des anciens é d i t s , et nous n'avons, c o m m e p a r le p a s s é , d'autre avenir q u e celui d e l'exil, des t o r t u r e s et de la m o r t . « J e passe à votre seconde question , celle q u i concerne la mythologie chinoise. La religion d e l ' e m p i r e , connue chacun s a i t , est l ' i d o l â t r i e , tout aussi grossière q u e celle de l'ancien m o n d e . Ses d i e u x sont p r e s q u e i n n o m b r a b l e s . Les u n s sont e n t i è r e m e n t fabuleux ; d ' a u t r e s , en assez g r a n d n o m b r e , ont réellement existé a u x p r e m i e r s âges d e la m o n a r c h i e : ce sont les inventeurs des a r t s , les maîtres d e la sagesse a n t i q u e , les rois l é g i s l a t e u r s ou c o n q u é r a n t s ; ce sont encore d e s h o m m e s et des femmes c é l è b r e s , qui se sont élevés p a r leurs vertus ou l e u r s v i c e s , l e u r e x t r a v a g a n c e ou l e u r c r u a u t é , aux honneurs de l'apothéose. « S'il fallait vous d o n n e r la n o m e n c l a t u r e complète de tous ces d i e u x , avec u n précis d e leurs plus curieuses a v e n t u r e s , j ' a u r a i s bientôt r e m p l i d e g r o s volumes ; car cette merveilleuse c h r o n i q u e n'a d ' a u t r e fondement et d ' a u t r e s règles q u e l'imagination en délire d ' u n e foule de b o n z e s , de c h a r l a t a n s et d e d e v i n s , q u i se j o u e n t de l'ignorance d u p e u p l e , en exploitant sa c r é d u l i t é . J e citerai p a r m i ces divinités les p l u s c o n n u e s , Pam-qu, qui introduisit l ' o r d r e d a n s le chaos en s é p a r a n t le ciel d e la t e r r e ; Jen-Nam, qui j u g e les m o r t s et préside à la t r a n s m i g r a t i o n des â m e s ; Jen-Uam, souverain d e s enfers ; Tien-Quen, m a î t r e d u ciel ; Lonei-Xen, d i e u des t o n n e r r e s et des foudres; Lao-Chuin, principal a r b i t r e des batailles; Confucius ou Kum-Fu-Zu, roi d e la sagesse; Leu-Zai-Xen, r é g u l a t e u r d u c o m m e r c e et d i s p e n s a t e u r de la fortune ; Men-Chiun , g a r d i e n du foyer d o m e s t i q u e ; Cham-Huan, génie tutélaire des c i t é s ; Ma-Uam enfin, l'ami d e s pasteurs et le p r o t e c t e u r des t r o u p e a u x .


350 « O u t r e ces d i e u x g é n é r a u x , c h a q u e f a m i l l e , chaque m é t i e r , c h a q u e condition a ses idoles p a r t i c u l i è r e s q u i , d a n s u n e s p h è r e p l u s r e s t r e i n t e , e x e r c e n t u n e influence définie, r é p o n d e n t à des intérêts s p é c i a u x et à des besoins d e circonstance. P a r e x e m p l e , en t e m p s d e s é c h e r e s s e , on s'adresse a u dieu d e s e a u x p o u r q u ' i l e n t r ' o u v r e les n u a g e s ; et si la pluie n e vient pas a p r è s p l u s i e u r s j o u r s d'invocation e t d e p r i è r e s , a p r è s q u ' o n a b r û l é b e a u c o u p d'encens et d e p a p i e r s u p e r s t i t i e u x , on passe d e l ' a d o r a tion à l ' i n j u r e : « Voleur q u e t u e s , lui d i t - o n , d o n n e « n o u s ce q u e n o u s te d e m a n d o n s , o u r e n d s - n o u s ce q u e « n o u s t'avons offert. T a vanité se complaît d a n s n o s « h o m m a g e s ; c'est p o u r cela q u e t u te fais t a n t p r i e r . « Mais , v o i s - t u , les s u p p l i a n t s ont m a i n t e n a n t le b â t o n « à la main : fais p l e u v o i r , o u sinon » « E t l à - d e s s u s ils le fustigent sans r e m o r d s c o m m e u n enfant o b s t i n é . « E n ce q u i c o n c e r n e les d i e u x d o m e s t i q u e s , la chose est encore p l u s c u r i e u s e . Q u a n d les affaires vont mal o u q u ' u n m a l h e u r s u r v i e n t à la f a m i l l e , le m a g o t en p o r t e la p e i n e ; son p r o c è s est bientôt fait; on le dépose d e son p i é destal , on l e déclare déchu d e ses h o n n e u r s , on le r e l è g u e d a n s q u e l q u e t e m p l e c o m m e dans u n d é p ô t d e d i e u x fainéants , et on lui signifie à p e u p r è s en ces t e r m e s q u e le divorce est c o n s o m m é : « Il y a tant d ' a n n é e s q u e n o u s « t ' a d o r o n s ; n o u s a v o n s b r û l é d e v a n t ton autel tant d e « livres d ' e n c e n s ; n o u s t'avons fait c h a q u e j o u r tel n o r a « b r e d e p r o s t r a t i o n s ; la d é p e n s e q u e n o u s nous s o m m e s « imposée p o u r te p l a i r e est é n o r m e : et c e p e n d a n t ton « culte n e n o u s a p a s r e n d u u n s a p ê q u e . Sache d o n c q u e « n o u s n ' a t t e n d o n s p l u s r i e n d e t o i , et q u e n o u s r e n o n « çons d é s o r m a i s à tes f a v e u r s . T r o u v e , si tu p e u x , des « a d o r a t e u r s aussi d é v o u é s : p o u r n o u s , n o u s allons « chercher des divinités p l u s g é n é r e u s e s . T o u t e f o i s ,


351 « p o u r n o u s q u i t t e r e n bons a m i s , n o u s t ' a d r e s s o n s u n « d e r n i e r h o m m a g e . » A ces m o t s toute la famille se p r o sterne la tête c o n t r e t e r r e , et c'est ainsi q u e se t e r m i n e n t les a d i e u x . « J e dois faire ici u n e r e m a r q u e i m p o r t a n t e , c'est q u e m a l g r é l e u r polythéisme l e s Chinois ont c o u t u m e d e s ' é c r i e r , d a n s les g r a n d s p é r i l s : Lao-Tiên-Iè! ce qui signifie : O g r a n d S e i g n e u r , a i d e z - n o u s î o u b i e n encore : O ciel a n t i q u e , a i d e z - n o u s ! e x p r e s s i o n d o n t nous défendons à n o s c h r é t i e n s d e se s e r v i r , p a r c e qu'elle est a m b i g u ë , m a i s q u i n ' e n constate p a s m o i n s q u e l'idée d ' u n Ê t r e S u p r ê m e est g r a v é e d a n s le c œ u r des p a ï e n s , et q u e la voix d e leur c o n s c i e n c e , ce c r i d ' u n e âme n a t u r e l l e m e n t c h r é t i e n n e , p r o t e s t e m a l g r é e u x c o n tre la p l u r a l i t é d e l e u r s vaines i d o l e s . « Dans toutes les provinces q u e j ' a i p a r c o u r u e s j u s q u ' à p r é s e n t , les gentils a d m e t t e n t la métempsycose ou t r a n s m i g r a t i o n d e s â m e s . De c e t t e c r o y a n c e dérivent p l u sieurs a u t r e s sectes q u i rivalisent d ' a b s u r d i t é s . Les u n e s , convaincues q u e l'âme d e l e u r s ancêtres a passé d a n s l e c o r p s d e q u e l q u e a n i m a l , s ' i n t e r d i s e n t la v i a n d e , le poisson et t o u t ce q u i a v i e , d e p e u r d e p o r t e r s u r l e u r s aïeux u n e d e n t p a r r i c i d e ; les a u t r e s , en p a r t i c u l i e r d a n s le H o u - K o u a n g , s ' i m a g i n e n t que c h a q u e individu a trois â m e s , d o n t l ' u n e r e p o s e au fond d u s é p u l c r e , la seconde reçoit les sacrifices offerts p a r les v i v a n t s , et la troisième p o u r suit le c o u r s d e ses m i g r a t i o n s . Cette é t r a n g e opinion est si r é p a n d u e , q u e j ' a i d û la c o m b a t t r e d a n s m o n catéchisme à l'usage des c h r é t i e n s d e ce v i c a r i a t . « Les païens des d i x - h u i t p r o v i n c e s d o n t se c o m p o s e cet e m p i r e i m m e n s e , a d o r e n t t o u s , sans e x c e p t i o n , l e u r s p a r e n t s d é f u n t s , conformément a u x p r e s c r i p t i o n s d e l a loi et à l'enseignement u n a n i m e des s a g e s . E t c'est là le préjugé qui a d e p l u s profondes racines dans l'esprit des


352 C h i n o i s , parce q u ' i l l e u r est i n c u l q u é dès l'enfance, p a r ce q u ' à chaque page d e leurs livres classiques ils r e t r o u vent celte doctrine sanctionnée p a r l'autorité des plus graves auteurs , et q u ' à moins d e passer p o u r des enfants d é n a t u r é s , ils sont tenus de croire q u e leurs morts se m é t a m o r p h o s e n t en a u t a n t d e d i e u x . De là cette m u l t i t u d e d e sacrifices q u o t i d i e n s , ces p r o s t r a t i o n s , cet encens et ce papier superstitieux qu'ils offrent au foyer d o m e s t i q u e ; de là encore ces légendes merveilleuses et ces fables a b s u r d e s q u ' i l s inventent à l ' e n v i , p o u r la plus g r a n d e gloire de c e u x qu'ils ont p e r d u s . « Dans plusieurs districts d u Chan-Si et du Chen-Si, vers les confins d e la grande muraille , comme aussi d a n s quelques villages de la province d e Pékin , il est certains personnages connus sous le n o m d e I-Huo-Foo, ou dieux i n c a r n é s , q u ' o n adore m ê m e d e leur vivant. Ces espèces d e Lama, q u ' o n ferait mieux d ' a p p e l e r des d é m o n s incarnés , tant ils ont le génie et la puissance d u m a l , s'affranchissent i m p u n é m e n t d e s devoirs les plus s a c r é s , sous p r é t e x t e q u e l'apothéose légitime leurs m o n s t r u e u x e x c è s , et n ' e n exercent pas moins s u r la m u l t i t u d e , fascinée p a r leurs prestiges, un e m p i r e aussi aveugle q u ' a b s o l u . « Il est encore d'autres sectes q u i d é c e r n e n t un culte au firmament, au s o l e i l , à la l u n e , a u x p l a n è t e s , à l'étoile p o l a i r e , et m ê m e à certains d é m o n s . Dispensezmoi d e les suivre d a n s ces mille voies de l ' e r r e u r , où l'esprit humain s'enfonce de t é n è b r e en t é n è b r e , q u a n d il n'est pas g u i d é p a r la l u m i è r e surnaturelle de la foi. Telle est d'ailleurs la confusion q u i résulte de toutes ces s u p e r s t i t i o n s , multipliées à l'infini, diversifiées selon la n a t u r e des c l i m a t s , l'usage des p r o v i n c e s , l'intérêt des professions et le caprice des individus , q u ' e n parlant d e l'idolâtrie chinoise , j e n'ose rien affirmer d ' u n i v e r s e l , je


353 m'abstiens de signaler aucuns caractères g é n é r a u x . Ce qui est a b s o l u m e n t hors de doute , c'est qu'ici l'ensemble des systèmes religieux n'est q u ' u n amas d e contradictions , d'extravagances et d e fables , plus dignes de la pitié q u e d e l'étude d'un chrétien. « A côté d e ces religions indigènes , sont venus s'imp l a n t e r les cultes j u d a ï q u e et m u s u l m a n . Les sectateurs d e Mahomet sont connus sous le nom d e Huci-Huei-Kiaô , ou bien Kiaô-Men ; ils sont n o m b r e u x et résident principalement d a n s les provinces du Chan-Si , d u Chen-Si , d u Ho-Nan , et du Hou-Pè. Q u a n t aux Juifs , ils forment u n e population b e a u c o u p moins considérable. O n les a p pelle Huei-Huei-Qu-Kiaô. Leurs r a b b i n s se n o m m e n t Aronnisti ou A ahuon. I c i , comme p a r t o u t , ces é t r a n g e r s sont l'objet d ' u n e haine instinctive et universelle. C'est , sans d o u t e , p o u r échapper à l'animadversion p u b l i q u e en s'effaçant , qu'ils vivent a u t a n t q u e possible dispersés ; c a r dans les q u a t r e provinces q u e j ' a i citées plus haut , vous ne t r o u v e r i e z pas u n seul village t o u t composé d ' H é b r e u x . S'ils se sont bien écartés de l e u r s anciennes lois , ils ont toujours p o u r caractère distinctif la d u p l i c i t é , l'injustice et l'usure ; on peut sans calomnie affirmer q u ' i l s sont pires q u e les païens. « Le calendrier chinois doit aussi ê t r e cité q u a n d on p a r l e de la religion d e l'empire , puisqu'il en est en q u e l q u e sorte le c o m p l é m e n t . On le règle s u r les phases de la l u n e . Chaque j o u r d e l'année est inscrit avec son p r o n o s t i c , qui d é t e r m i n e à l'avance les jours h e u r e u x et les jours néfastes. Dans c e u x qui sont m a r q u é s d ' u n signe funeste , a u c u n païen n'oserait ensevelir ses m o r t s , conclure u n m a r i a g e , faire u n festin d e noces , ni e n t r e p r e n d r e u n e affaire d e q u e l q u e i m p o r t a n c e . Ne pensez pas qu'il soit libre à chacun d'interpréter l'avenir à son g r é , et d'assig n e r un bon a u g u r e au j o u r d e son choix. Non ; ce genre том. xvi. 9 5 . 24


354 de prophétie constitue ici un monopole. TOUS les calendriers q u ' o n r é p a n d d a n s les p r o v i n c e s , doivent concorder, surtout en ce point capital , avec le calendrier impérial de la cour , oracle breveté et r é g u l a t e u r u n i q u e du bon et d u mauvais t e m p s . Malheur à qui enfreindrait cette loi î il serait p u n i d ' u n e façon e x e m p l a i r e . 11 n'y a q u e les bonzes de la secte des Lamas , appelés auprès d e l'emper e u r p o u r r e m p l i r les fonctions d e devins , qui aient ce singulier privilége , en vertu d e la prescience et d u don d e sagesse qu'ils se vantent d'avoir reçu des d i e u x . Ces bonzes sont actuellement les favoris de l ' e m p e r e u r , qui les c o n sulte dans toutes les affaires d ' é t a t . « J e terminerai cette longue lettre p a r un coup d'œil r a p i d e sur les moeurs et les coutumes de la Chine. Elles ont p o u r la p l u p a r t leur origine dans l'enseignement d e s anciens philosophes , à la tête desquels l'opinion a j u s t e m e n t placé Confucius. Les écrits de ce sage aussi b i e n q u e ceux de ses principaux disciples , sont les p l u s accrédités dans l ' e m p i r e , et sont regardés p a r tous ses c o m patriotes comme a u t a n t d'oracles , descendus d u ciel p o u r a p p r e n d r e a u x hommes la r o u t e d u b o n h e u r . Cette voie de lu félicité , quelle est-elle ? tous les docteurs chinois en parlent ; aucun d ' e u x n ' a su la définir. Connaître et interpréter les œ u v r e s des philosophes , est u n e c o n d i tion indispensable p o u r avoir d u crédit et jouir de l ' e s time auprès des hautes classes ; mais c'est aussi à q u o i se réduit toute la sagesse d ' u n l e t t r é . J'ai dans ce m o m e n t entre les mains ces livres si fameux ; j e les relis d e p u i s quelques j o u r s ; et je n'y trouve q u ' u n amas informe d'assertions sans preuves , d e p r é c e p t e s m o r a u x sans suite et sans unité , d o n t le vide se cache sous d e s périodes arrondies et u n style p o m p e u x . Il est incontestable pour quiconque en fait u n e lecture attentive , q u e leurs a u t e u r s ont entrevu l'unité de Dieu ; mais ils en ont


355 p a r l é d ' u n e manière si confuse , tant d e commentateurs se sont fatigués à en obscurcir le sens , sous prétexte d e l ' é claircir , tant d e rêveries sottes et étrangères ont défiguré le texte primitif , q u ' a u j o u r d ' h u i leur pensée est m é c o n naissable à l'oeil m ê m e d'un sage chinois. « Si le cuite des traditions fait t o u t e la sagesse d e s lettrés , si l'immobilité est la g r a n d e politique de l'Etat , la gravité est le caractère d o m i n a n t des individus. T o u s leurs r a p p o r t s , m ê m e mercantiles , sont réglés par u n cérémonial minutieux qui a d é t e r m i n é jusqu'à la forme et à la couleur des v ê t e m e n t s . On en distingue d e trois sortes : l'habit ordinaire , qui est c o m m u n a u x riches et a u x p a u vres , et qui ne diffère que p u r la qualité de l'étoffe , p l u s fine d a n s les conditions supérieures ; l'habit d e c é r é m o nie , réservé p o u r les occasions solennelles , telles q u e le renouvellement de l'année , u n b a n q u e t de noces , la n a i s sance d ' u n fils , etc. , à moins qu'on ne soit m a n d a r i n ou officier p u b l i c près des t r i b u n a u x , c a r alors l'étiquette veut q u ' o n soit toujours en g r a n d e tenue ; enfin l'habit d e deuil , usité a u x convois et anniversaires funèbres. Il est d e couleur b l a n c h e . O n le p o r t e plus ou moins longtemps , selon qu'on est plus ou moins proche p a r e n t d u défunt. S'il s'agit d ' u n g r a n d deuil , t o u s les vêlements doivent être faits ou recouverts de toile blanche , sans en excepter le chapeau et la c h a u s s u r e . « L'uniforme militaire se distingue du costume civil p a r u n e nuance différente et p a r une plaque , avec d e u x lettres empreintes sur la poitrine et s u r le dos , qui d é signent à quel genre d e milice le soldat a p p a r t i e n t . T o u t m a n d a r i n , tant militaire q u e civil , p o r t e également d e vant et d e r r i è r e un d r a g o n peint sur sa t u n i q u e , avec u n e b o r d u r e de fleurs , plus ou moins g r a n d e , plus ou moins enjolivée , selon la d i g n i t é du p e r s o n n a g e . « J e vous fais grâce de toutes les salutations , inclina24.


356 tions , génuflexions et prostrations , qui sont pour un Chinois une affaire capitale, et je finis par u n e pensée bien affligeante p o u r un c h r é t i e n , s u r t o u t p o u r le c œ u r d ' u n E v ê q u e . Dans u n pays où tous les dénions ont des a u t e l s , tous les morts un c u l t e , toutes les superstitions d'aveugles p a r t i s a n s , où chaque j o u r de nouvelles divinités sont inaugurées par un diplôme i m p é r i a l , o ù le gouvernement loue t o u t , approuve t o u t , p e r m e t t o u t , il n'y a q u e la vérité qui soit c a p t i v e , que l'innocent néophyte qui soit p e r s é cuté , que le souverain Seigneur et Père d e cette g r a n d e famille qui soit étranger et proscrit p a r m i ses n o m b r e u x enfants ! « Je s u i s , m o n très-révérend P è r e , en me r e c o m m a n dant à votre p i é t é , votre très-humble et dévoué serviteur, « + Fr.

JOSEPH,

Vic. apost. du Hou-Kouang.

»

« P. S. J'ai reçu celte année q u a t r e prêtres venant d'Italie, savoir : deux Franciscains, les Pères Silvere Fulignani, et Silvestre Caprilli, et d e u x Religieux de la Sainte Famille, Ignace Dracopoli et François T i e n , Chinois. P o u r la fin d e l'année c o u r a n t e , j ' a t t e n d s encore trois P è r e s franciscains d e Rome. L'arrivée d e ces Missionnaires d o n n e lieu d'espérer que l'Evangile fera de nouveaux progrès dans ces contrées, m a l g r é tant d e persécutions auxquelles il est en b u t t e . »


537 VICARIAT A P O S T O L I Q U E DU L E A O - T O N G .

Extrait

d'une lettre de M. de la Brunière, Missionnaire apostolique, à un de ses Confrères. Leào-Tong , le 1 0 décembre 1 8 4 2 .

« La Providence nous avait portés j u s q u ' a u x rivages du L e â o - T o n g , M. Maistre et m o i . Nous y opérâmes n o t r e descente en plein j o u r , d'après les conseils d e nos c o u r riers ; aussi fûmes-nous immédiatement signalés à u n e douane v o i s i n e , dont les satellites, renforcés par u n e troupe d'autres p a ï e n s , ne tardèrent pas à nous envel o p p e r . A cette v u e , les guides effrayés perdent la p a r o l e . On nous i n t e r r o g e , on nous p r e n d p a r les b r a s comme p o u r nous mener a u m a n d a r i n . Chacun s'agite en t u m u l t e autour d e n o u s . J'avais beau r é p o n d r e en bonne langue mandarine à toutes les questions : « J e suis étranger ; j e « n e vous comprends p a s ; laissez-moi t r a n q u i l l e , je n e « veux pas vous parler ; » le silence des chrétiens consternés nous compromettait de plus en plus. « C e p e n d a n t , un jeune élève coréen , plein de feu et d ' e s p r i t , fit aux assaillants u n long d i s c o u r s , où il leur reprochait d'être venus à nous comme à des v o l e u r s , d e nous avoir p e r d u s d e r é p u t a t i o n , d'avoir insulté des hommes inoffensifs qui émigraient de la province d u

Kiang-Nam pour affaires. « Tandis q u e la vivacité d e sa déclamation les tenait en r e s p e c t , arriva un h o m m e tout essoufflé suivi d ' u n domestique. A la réception q u e lui firent les satellites , on pouvait j u g e r qu'il était considéré dans le pays ; il


358 paraissait d'ailleurs fort inquiet à n o t r e sujet, et ses y e u x semblaient nous dire qu'il accourait à n o t r e secours, il prit donc la place d u C o r é e n , p a r l a , gesticula , et cria avec t a n t d e force, q u e les douaniers lâchèrent leur p r o i e . « J'étais bien c u r i e u x d e savoir q u i était n o t r e l i b é r a t e u r . Quelle fut m a surprise lorsque j ' a p p r i s qu'il était idolâtre, et qu'il ignorait entièrement n o t r e qualité d ' E u ropéens ! mais n o u s lui avions été r e c o m m a n d é s p a r n o t r e catéchiste qui était son a m i . « Après un tel v a c a r m e , nos g u i d e s n'avaient p r e s q u e p l u s l'usage de l e u r s facultés, ils n e pensaient p l u s , ne voyaient plus. Bref, au lieu d e nous conduire au char qui n o u s attendait à q u e l q u e d i s t a n c e , ils se t r o m p è r e n t de r o u t e , et nous p r o m e n è r e n t a u h a s a r d p e n d a n t p r è s de d e u x heures s u r u n g r a n d c h e m i n , couvert de piétons et d e v o i t u r e s , au r i s q u e d ' ê t r e à c h a q u e pas r e c o n n u s . « Un mot sur le pays q u e j ' h a b i t e . Q u a n d on ignorerait a b s o l u m e n t à q u e l endroit Dieu avait placé le paradis t e r r e s t r e , on p o u r r a i t ê t r e m o r a l e m e n t certain qu'il avait choisi u n e a u t r e contrée q u e le Leâo-Tong ; car e n t r e toutes les régions s a u v a g e s , c e l l e - c i , p a r l'aridité d u sol et la r i g u e u r d u c l i m a t , p e u t p r e n d r e u n r a n g d i s t i n g u é . Ce q u e le voyageur y r e m a r q u e tout d ' a b o r d , c'est le d é p o u i l l e m e n t de p r e s q u e toutes les m o n t a g n e s , et la n u d i t é des g r a n d e s plaines q u i les a v o i s i n e n t , où il n e p a r a î t pas u n a r b r e , pas u n buisson , pas m ê m e souvent un b r i n d ' h e r b e . Les indigènes sont p o u r la p l u p a r t g r a n d s m a n g e u r s , et en cela je conviens q u ' i l s ont u n e vraie s u p é r i o r i t é s u r tous les E u r o p é e n s q u e j ' a i c o n n u s . La viande d e b œ u f et d e p o r c a b o n d e sur les t a b l e s ; je crois m ê m e q u e le chien et le cheval y viennent aussi en chang e a n t d e n o m . Les riches m a n g e n t d u riz ; les gens d ' u n e condition p l u s modeste se contentent d e m i l let cuit à l'eau. Ils ont encore u n e a u t r e graine q u e je


359 n e m e rappelle pas avoir v u e a u t r e p a r t , qui est environ trois fois grosse comme celle d u m i l l e t , et se r a p p r o c h e assez d u froment p o u r le goût ; on l'appelle hac-bam. Cette n o u r r i t u r e est le p a r t a g e o r d i n a i r e des p a u v r e s . C e q u i vous étonnera p e u t - ê t r e , c'est qu'ici on cultive aussi la vigne. Mais elle n'est visible q u ' e n été ; car la r i g u e u r d e l'hiver fait q u e depuis la fin d'octobre j u s q u ' a u c o m m e n c e m e n t d ' a v r i l , on la couche à plat d a n s le s i l l o n , et qu'on l'ensevelit sous la paille et la t e r r e . Le raisin qu'elle donne est beau à v o i r , mais si plein d ' e a u q u e cent litres d e j u s , extraits sous le pressoir, se r é d u i s e n t p a r la distillation à q u a r a n t e litres d ' u n vin passable , q u o i q u e bien éloigné d e nos vins ordinaires de F r a n c e . T o u t e fois, nous sommes h e u r e u x d e l'avoir p o u r le saint sacrifice. « Le L e â o - T o n g n ' a point de m û r i e r s ; à sa place u n a r b r e inconnu à l ' E u r o p e , et q u e j e crois ê t r e le chêne , s u r lequel se nourrissent d e s v e r s à soie s a u v a g e s , fait u n e des principales branches d'industrie d e la p r o v i n c e . Ces v e r s , le croiriez-vous î sont utiles m ê m e après l e u r m o r t . Un j o u r , m e t r o u v a n t chez u n chrétien q u i faisait ce c o m m e r c e , je vis a p p o r t e r dans la g r a n d e c h a m b r e d e la maison u n é n o r m e p l a t e a u , c h a r g é d'environ mille cocons d e soie q u ' o n venait de r e t i r e r de l'eau b o u i l l a n t e . Vous auriez vu alors tous les visages s'épanouir ( e x c e p t é le mien c e p e n d a n t ) les mains s'allonger a u s sitôt et e x t r a i r e délicatement de son enveloppe u n g r o s ver cuit à p o i n t , d e couleur n o i r e , et plus fait p o u r ô t e r l'appétit q u e p o u r en d o n n e r . Voilà cependant le g r a n d r é g a l de nos Chinois ; ils sucent le ver en e n t i e r , et n e laissent q u e la pellicule e x t é r i e u r e , durcie p a r la cuisson. J'en mangeai j u s q u ' à t r o i s , moins p a r résolution q u e p a r b r a v a d e . — Agréez , etc. « DE

LA BRUNIÈRE ,

Miss. apost. »


360 DÉPART DE

MISSIONNAIRES.

MM. C h a r r i e r , d u diocèse de Lyon, et Galy, dn diocèse d e Toulouse , se sont r e m b a r q u e s à Anvers dans les p r e miers jours de m a i , p o u r les Missions d u T o n g - K i n g . On sait leur captivité , leur condamnation à m o r t , leur d é l i vrance i n a t t e n d u e , et par suite l e u r r e t o u r forcé dans la p a t r i e . Si l'héroïsme d ' u n second d é p a r t , après de tels antécédents, avait besoin d e commentaire, nous n'en donnerions pas d ' a u t r e q u e les paroles recueillies de la bouche de M. Charrier, dans u n e dernière conversation d ' a d i e u x . « Je r e t o u r n e à mes chers n é o p h y t e s , disait-il. Q u a n d « n o t r e frégate s'éloigna des côtes d ' A n n a m , où j'avais « passé dix a n s , où j e laissais avec mes fers l'espérance « du m a r t y r e , je m e p r o m i s d'y revenir au plus tôt p r e n d r e « ma place p a r m i mes c o n f r è r e s , dont la m o r t seule a u « rait d û me s é p a r e r . Cette fois j e ne compte plus sur la « gloire de verser mon sang p o u r l'Evangile : Thieu-Tri a « p e u r . L'apparition d ' u n vaisseau français le r e n d r a désor« mais plus circonspect d a n s sa c r u a u t é : on peut r e g a r d e r « les condamnations capitales comme abolies p o u r les E u r o « péens ; elles feraient t r o p d'éclat et exposeraient le faible « prince à c o m p t e r avec nos compatriotes. Mais, à défaut « d u glaive, il reste encore de belles chances au Mission« naire catholique. La p r i s o n , la cangue et le rotin sont « encore là : si nous sommes a r r ê t é s , n o u s y passerons de « nouveau ; puis, on n o u s jettera dans les oubliettes, pour « y p o u r r i r en silence. A la g a r d e de Dieu ! c'est toujours « un g r a n d sujet d e confiance, a u m o m e n t d e l ' a g o n i e , « q u e d e frapper à la p o r t e d u ciel avec les fers dont on « m e u r t chargé p o u r le nom de Jésus ! » Trois autres p r ê t r e s d u séminaire des Missions é t r a n g è r e s , MM. B u r o t , d u diocèse d e Tulle ; G a r n i e r , du d i o cèse de Besançon, et Laugier, d u diocèse de Digne, sont p a r t i s d e Bordeaux dans les commencements de mai, pour se r e n d r e dans les Missions de P o n d i c h é r y . L'espace nous m a n q u e p o u r annoncer les derniers Mandements publiés en faveur de l'Association. Nous nous e m presserons d e les faire connaître dans le prochain N u m é r o . L y o n , i m p r . de J . B. P é l a g a u d .


361

MISSIONS DE L'OCÉANIE

Lettre du Père Servant, M. Bissardon, Supérieur

OCCIDENTALE.

Missionnaire apostolique, a des Missionnaires de Lyon.

Futuna , 1 9 août 1 8 4 2 .

«

MONSIEUR

LE S U P É R I E U R

,

« Aujourd'hui je viens remplir u n devoir de reconnaiss a n c e , q u e la distance des l i e u x n e saurait me faire o u blier ; je p r é s u m e qu'en vous exposant l'état de ma Mission je p o u r r a i p e u t - ê t r e vous faire p l a i s i r . « Ce petit coin d e terre a été arrosé p a r le s a n g d'un m a r t y r . Le R. P . Chanel avait baptisé environ c i n q u a n t e p e r s o n n e s ; il était sur le point d e c o n q u é r i r l'île entière à Jésus-Christ, p a r la conversion du fils d u roi ; déjà u n certain n o m b r e d e jeunes gens , méprisant les objets de leur culte s u p e r s t i t i e u x , s'étaient fait inscrire au r a n g des caTOM.

XVI.

96.

SEPTEMBRE

1844.

25


362 téchumènes. Mais il y avait tant d'obstacles à la prédication de l'Evangile, q u e la semence d u christianisme n'était jetée qu'insensiblement et sans b r u i t ; c'était la génération naissante, m i e u x disposée parce qu'elle était plus p u r e , qui la recevait avec le plus de c o u r a g e ; on m'a r a p p o r t é q u ' u n enfant d e dix a n s , pour se soustraire à la perse cution de ses p a r e n t s et d'autres infidèles, se retirait chaque j o u r dans les bois pour prier D i e u , et qu'il cachait comme un trésor la médaille q u e le P . Chanel lui avait donnée. « Tel était l'état d e la Mission à F u t u n a , lorsque les ennemis de l'Evangile, désespérant d'en a r r ê t e r autrement les p r o g r è s , formèrent l'affreux complot d e massacrer le zélé Missionnaire. Je n ' e n t r e p r e n d s pas de vous parler ici des circonstances de sa glorieuse m o r t , p a r c e q u e j e p r é sume q u e vous en avez déjà connaissance. « il paraît q u e le roi avait u n e g r a n d e b a r b a r i e , tout en paraissant bon à l ' e x t é r i e u r ; c a r , ce q u ' o n n ' a jamais lu d a n s les annales de la cruauté h u m a i n e , il avait été jus qu'à m a n g e r sa p r o p r e m è r e . O n m ' a dit q u e d'après ses o r d r e s , on devait massacrer n o n - s e u l e m e n t le P è r e Cha n e l , mais encore tous ceux q u i avaient embrassé la loi : son p r o p r e fils, q u e la séduction ni la crainte des châti ments n'avaient p u é b r a n l e r , était compris dans la condamnation à m o r t ; cependant sa vie fut épargnée. Trois jours a u p a r a v a n t , ce j e u n e prince, dans une dernière en t r e v u e avec l'homme a p o s t o l i q u e , avait saisi vivement la croix qui pendait au cou du P è r e , et l'avait suspendu au s i e n , comme p o u r lui dire q u e définitivement il embras sait la Religion de Jésus crucifié. S'il ne la scella pas par l'effusion d e tout son s a n g , il fut du moins blessé p o u r elle, et d e la main de ceux qui étaient déjà en chemin p o u r aller massacrer le p r ê t r e . O n dit qu'en a p p r e n a n t leur affreux p r o j e t , il s'habilla d e blanc avec six de ses compagnons r


363 et qu'ils se p r é p a r è r e n t tous à cueillir avec l e u r Missionnaire la palme d u m a r t y r e . « Au moment où le c r i m e se c o n s o m m a i t , u n a u t r e jeune h o m m e , très-attaché a u Père C h a n e l , c o u r u t vers le lieu de l'exécution pour p é r i r avec lui. « I l ne pouvait plus v i v r e , d i s a i t - i l , parce q u e le P è r e était m o r t . » Les assassins l'eussent aussi f r a p p é , si ses parents et ses amis» ne l'avaient, empêché d e se livrer à leurs coups. « Le triomphe d u crime fut d e courte d u r é e : quelques jours après , la m o r t frappait u n des plus influents conseil lers d u r o i , qui avait b e a u c o u p contribué au m a r t y r e du Père Chanel ; le roi lui -même suivit son complice au t o m beau , après u n e longue maladie. C'en fut assez p o u r persuader a u x naturels q u e la vengeance divine s'appesantis sait s u r les m e u r t r i e r s , et cette opinion seconda merveilleusement les efforts apostoliques d ' u n chef, n o m m é Sam, insulaire distingué p a r ses qualités é m i n e n t e s , qui le font chérir d e tous ceux qui le connaissent. Avant de raconter ses s u c c è s , il est nécessaire d e r e p r e n d r e les choses d e plus h a u t . « Depuis longtemps il y avait à Futuna deux partis irréconciliables et presque toujours a u x p r i s e s , celui des vainqueurs et celui des vaincus. Sam , q u i se trouvait à la tête d e ces derniers , eut à s o u t e n i r la g u e r r e c o n t r e leurs r i v a u x . Dans cette lutte s a n g l a n t e , il m o n t r a u n courage héroïque ; ne s'apercevant pas q u e les siens avaient pris la fuite, il s o u t i n t , lui s e u l , p e n d a n t q u e l q u e t e m p s , le choc de trois cents g u e r r i e r s , esquivant les coups d e lance, et combattant comme un lion. Forcé enfin d'abandonner le c h a m p de b a t a i l l e , il c o u r u t se réfugier s u r le haut d ' u n e m o n t a g n e , où le Père Chanel alla le visiter. A la première e n t r e v u e , le bon Père pleura s u r l u i , l ' e m b r a s s a , et lui recommanda d e s ' e m b a r q u e r a u p l u s tôt, pour échapper à la mort que l'animosité des vainqueurs n'aurait pas m a n

35.


364 q u e d e lui faire subir ; car il était s u r t o u t p o u r eux un objet d e h a i n e , à cause d u m é p r i s qu'il professait p o u r l ' i d o l â t r i e , d e la force prodigieuse dont la Providence l'a d o u é , et d e la confiance q u e lui témoignent les m a r i n s , d o n t les vaisseaux s'arrêtent volontiers devant ses t e r r e s . « Sam suivit ces conseils, il s'embarqua p o u r W a l l i s , où il eut le b o n h e u r d e recevoir le bienfait d e l'instruction c h r é t i e n n e . Q u e l q u e t e m p s après il revint à F u t u n a à b o r d d e la corvette Y Allier; m a i s , h é l a s ! son bon P è r e n'y était p l u s . En a p p r e n a n t sa m o r t à W a l l i s , il Pavait p l e u r é p e n d a n t l'espace d e trois j o u r s . Dès qu'il eut m i s pied à t e r r e , il alla avec sa femme d a n s la maison q u e le P è r e Chanel avait construite d e ses p r o p r e s m a i n s , p o u r y faire la p r i è r e d u soir ; là, il r e n c o n t r a d e u x enfants d e d i x à douze ans auxquels il proposa d e croire en D i e u , d e p r i e r avec l u i , d e renoncer a u x superstitions d e l'île et d e b r û l e r leurs tapous, en se résignant à b r a v e r toutes les persécutions plutôt q u e d ' a b a n d o n n e r la foi. Non-seulem e n t ces d e u x enfants r é p o n d i r e n t à l'appel d e la g r â c e , mais encore ils engagèrent leurs parents à embrasser la Religion ; ils les tiraient p a r la main p o u r les conduire à la prière ; ils persuadaient aussi à leurs jeunes compag n o n s d e reconnaître le vrai D i e u , en leur disant q u ' u n e lumière intérieure leur faisait voir qu'ils étaient en possession d e la vérité. « Dès ce m o m e n t , toute l'île fut é b r a n l é e . Sam courait j o u r et n u i t dans les divers villages p o u r y p o r t e r l'instruction , sans se laisser ni r e b u t e r p a r les difficultés, ni intimider p a r les menaces. Les insulaires attachés à l ' i d o lâtrie, et surtout les prêtres et les vieillards, le menaçaient d e la colère des d i e u x , en lui disant q u e les atua le m a n geraient. « Q u ' i l s viennent m e d é v o r e r cette n u i t , leur r é p o n d a i t - i l , j ' y consens ; mais d e m a i n , si j e n e suis pas m a n g é , reconnaissez leur impuissance, et croyez au grand


365

Dieu des c h r é t i e n s . » T o u t e la population de F u t u n a n e t a r d a pas à c o m p r e n d r e que l'histoire d e ses divinités n ' é tait q u ' u n tissu de m e n s o n g e s , et d ' u n commun accord on b r û l a tous les objets d u culte s u p e r s t i t i e u x . « Telles étaient les dispositions des naturels lorsque n o u s arrivâmes à F u t u n a . Mgr Pompallier leva les prémices d e la moisson, et le 9 juin 1 8 4 2 il nous laissa, au P è r e Roulleaux et à m o i , le reste à recueillir. E n ce m ê m e t e m p s , Sam fut élu roi p a r les suffrages u n a n i m e s des vieillards d e l'un et d e l'autre p a r t i . « Nous avons commencé l'exercice d u saint ministère par le b a p t ê m e des petits enfants, et d a n s la première v i site q u e j ' a i faite a u x d e u x î l e s , j ' a i b a p t i s é tous ceux q u e j ' a i p u t r o u v e r . P a r m i ces petites c r é a t u r e s on comptait les enfants d u roi assassin et ceux des b o u r r e a u x du P è r e Chanel ; c'est u n e consolation p o u r n o u s d e voir q u ' a u c u n d ' e u x n'est m o r t sans b a p t ê m e . Les m a l a d e s ont aussi eu p a r t à notre s o l l i c i t u d e ; par le moyen d u bon frère Marie Nizier, nous avons p u les p r é p a r e r au sacrement d e la r é génération. De ce n o m b r e se trouvait la femme du roi d é f u n t , q u ' o n accuse d'avoir b e a u c o u p contribué à la mort d u P è r e Chanel, par la haine qu'elle lui portait et par les mauvais conseils qu'elle donnait à son mari ; mais, ô miséricorde d e Dieu î. dans sa d e r n i è r e maladie elle m e fit d e m a n d e r p o u r l'instruire et la b a p t i s e r . Elle m o u r u t quelques j o u r s après avoir o b t e n u cette g r â c e . « Ce voyage m e procura le b o n h e u r d'abolir le dernier reste d e l'idolâtrie de F u t u n a : au milieu d ' u n e place p u b l i q u e se trouvait encore plantée une p i e r r e s a crée , dans laquelle les habitants d u pays supposaient q u e la divinité résidait spécialement ; elle a été abattue et b r i sée p a r la main d e ses anciens adorateurs.. « P e n d a n t q u e je p a r c o u r a i s les divers e n d r o i t s où avait été le P è r e C h a n e l , combien mon c œ u r était o p -


366 pressé d e sentiments d o u l o u r e u x ! I c i , il était obligé pour v i v r e , d e défricher u n petit c h a m p , dont ses ennemis lui laissaient à peine recueillir q u e l q u e s fruits. L à , dans des chemins hérissés d e pierres a i g u ë s , il marchait nu-pieds par raison d'économie ! L à , il travaillait à confectionner sa maison avec des b a m b o u s ! L à , il se p r o m e nait en priant p o u r ceux qui méditaient sa m o r t ! il se reposait avec ses disciples à l'ombre d e ces cocotiers ! J'ai encore le bâton d o n t il se servait dans ses voyages , avec la soutane ensanglantée qu'il portait le j o u r m ê m e d e son glorieux m a r t y r e ; mais rien n'excite p l u s mon émotion q u e la vue des lieux où il commença à r é p a n d r e son sang , où il tomba sous le c o u p d e la hache d u b o u r r e a u , où son corps fut enseveli. Aujourd'hui la t o m b e d e l'Apôtre de F u t u n a est souvent visitée a u point du j o u r ; beaucoup de naturels s'agenouillent auprès d e la croix q u e n o t r e vénérable Evêque a plantée dans le lieu où reposent q u e l ques restes d u P è r e . « Quelle est n o t r e consolation d e penser q u e le Martyr intercède p o u r nous d a n s le ciel ! Nous recueillons m a i n tenant ce qu'il a semé dans les peines et les souffrances. Le 17 juillet, nous avons p u baptiser encore trente adultes, parmi lesquels se trouvait le ministre d u roi ; Sam fut s o n p a r r a i n . Un Américain qui d e m e u r e ici a eu part au même b o n h e u r ; il avait t r o u v é , dans la lecture des livres que nous lui avions p r ê t é s , la véritable Eglise d e J é s u s Christ. Mais d e toutes les cérémonies, celle qui nous a le plus consolés jusqu'à p r é s e n t , c'est celle d u b a p t ê m e d e soixante c a t é c h u m è n e s , le j o u r de l'Assomption. Elle fut précédée d ' u n e instruction analogue à la circonstance ; les naturels é c o u t è r e n t avec plaisir le récit des merveilles d e celle qu'ils appellent leur bonne Mère, Tsi Cinana Malie. Cette cérémonie attendrissante fit verser des larmes d e joie à plusieurs de nos bons Polynésiens. J'espère q u e ,


367

dans quelques

m o i s , lorsque les habitants de F u t u n a s e r o n t suffisamment i n s t r u i t s , ils recevront tous la m ê m e grâce. « En finissant, Monsieur le S u p é r i e u r , je vous prie de rue r e c o m m a n d e r à n o t r e divin M a î t r e , et à M a r i e , notre bonne Mère. « J e suis , et serai toujours , e t c .

«

SERVANT,

MISS,

apost. »


368

Autre lettre du même Père , à M. le Curé de Marché ( R h ô n e ) .

Grézieux-le-

Ile Futuna , 2 2 février 1 3 4 3 .

« Il n'y a guère plus de huit mois q u e nous sommes à F u t u n a , et déjà nous avons d e u x églises, h u i t cent q u a r a n t e insulaires baptisés, e t , suivant toutes les a p p a r e n c e s , les catéchumènes q u i nous r e s t e n t e n c o r e , au n o m b r e d e d e u x ou trois c e n t s , recevront bientôt le sacrement d e la régénération , qui les i n t r o d u i r a dans le bercail d u divin Sauveur. E n o u t r e , le très-grand n o m b r e d e nos néophytes p o u r r a ê t r e admis sous peu à la table sainte. Depuis notre a r rivée, le roi et la reine ont le b o n h e u r d e communier souvent , ainsi q u e q u e l q u e s néophytes d e Wallis qui sont venus passer ici q u e l q u e t e m p s , sous la conduite d ' u n j e u n e chef n o m m é Hugahala. « La ferveur de nos nouveaux chrétiens s'accroît de j o u r en j o u r ; ils sont animés d ' u n e sainte émulation p o u r recevoir l'enseignement r e l i g i e u x , et ce désir ne d o mine pas seulement d a n s le c œ u r des jeunes g e n s , il est c o m m u n a u x néophytes d e tout âge et d e tout s e x e . Vous seriez charmé d e voir nos vieillards r é u n i s , silencieux a u t o u r d u r o i , écouter attentivement les vérités saintes d e la Religion q u ' i l leur e x p l i q u e , a p r è s n o u s en avoir d e m a n d é la permission. Déjà les jeunes gens commencent à savoir lire les petits écrits q u e nous leur donnons ; il en est aussi un certain n o m b r e qui savent é c r i r e , et ils en profitent p o u r


369

entretenir avec les habitants de Waliis un touchant et pieux commerce de lettres. « L'affluence au tribunal de la pénitence est si grande, que depuis l'enfant qui commence à balbutier jusqu'au vieillard déjà courbé vers la t o m b e , tout le monde veut se confesser. Mais, Monsieur le C u r é , que vous auriez été édifié lorsque, dans cette chrétienté naissante, le saint viatique fut porté pour la première fois à un malade î Pendant q u e le prêtre marchait à l'ombre des bananiers, des c o cotiers et des arbres à pin, de pieux néophytes quittaient leurs cases , et venaient, respectueux et recueillis, s'agenouiller dans les endroits où passait le Saint-Sacrement. Le malade, de son c ô t é , se montra au comble de la joie de recevoir la visite de son Dieu, et son unique désir était de s'en aller au ciel. « Le 2 janvier je fis le tour de l'île avec le frère Marie Nizier. Dans les diverses vallées que nous parcourûmes, je fis choix d'un jeune homme qui me parut le plus intellig e n t , pour remplir les fonctions de catéchiste, et dans les principaux endroits je fis élever des confessionnaux pour satisfaire au pieux empressement de nos néophytes. Ils ont n o si grand respect pour le tribunal de la pénitence, q u ' u n jour un père de famille vint en larmes me demander si sa fille, qui avait eu la curiosité d'ouvrir un confessionnal de la vallée, s'était rendue bien coupable. Dans un d e c e s voyages que nous faisons de temps en temps autour d e l'île, j ' a i eu le bonheur de baptiser un petit enfant, q u ' u n e mère infidèle et dénaturée avait exposé à la mort ; j e lui donnai le nom de Moïse. Autrefois cette barbarie était très-fréquente ; c'est le seul exemple que nous en ayons eu depuis notre séjour à Futuna. Quelle consolation pour n o u s ! depuis notre arrivée, personne n'est mort sans la grâce du baptême. « Comment vous peindre l'heureuse influence de la foi


370 sur ces pauvres insulaires ! Au lieu d e ces cruautés inouïes q u e l'on a dû vous raconter d a n s les A n n a l e s , et qui étaient passées en c o u t u m e , ils ont la paix et la c h a r i t é , ils sont h e u r e u x , s u r t o u t d u b o n h e u r des enfants d e Dieu. A mesure qu'ils avancent dans la connaissance de la Relig i o n , ils deviennent de plus en plus reconnaissants envers l'Auteur de tous dons ; si le j o u r ne suffit pas p o u r le prier dans son temple, la nuit n'interrompt pas leurs pieux cantiques , ni les saints élans d e leur a m o u r . « Voilà nos consolations, Monsieur le C u r é ; les croix non plus n e nous o n t pas m a n q u é . II est arrivé plusieurs fois, dans les c o m m e n c e m e n t s , q u e les naturels prenaient la fuite lorsque nous voulions les i n s t r u i r e ; leur esprit d'insubordination et d ' i n d é p e n d a n c e , la pétulance de l e u r caractère i r r i t a b l e , ont souvent mis n o t r e patience à l'ép r e u v e . Ajoutez à cela les e m b a r r a s q u e n o u s ont suscites d e u x ou trois cents naturels , l'écume d e W a l l i s , q u i en étaient sortis avant l'entière conversion de cette florissante c h r é t i e n t é , et q u i , p a r leurs discours pervers et leurs mauvais exemples , ont bien nui à la Mission. Ces esprits brouillons ont travaillé à entretenir la d é s u n i o n , qui de temps immémorial existait e n t r e les habitants d e Tua et ceux d e Sigave , et ils n ' y ont q u e t r o p réussi. A n o t r e a r r i v é e , les vieillards des d e u x partis avaient élu p o u r roi l'excellent prince qui r è g n e a u j o u r d ' h u i ; mais comme il avait le m a l h e u r d'être du parti des vaincus ou de Sigave, les vainqueurs n e voulurent bientôt plus avoir avec lui a u cun r a p p o r t . Ils ne se constituaient p a s , à la vérité, en e n nemis d e la Religion ; mais ils nous a u r a i e n t voulu soumettre en tout à leurs caprices. Ne p o u v a n t en conscience souscrire a u x conditions intolérables qu'ils nous imposaient, je fis enlever les objets du culte q u e nous avions déposés chez e u x , et je les fis p o r t e r dans la vallée d e Tuatafa, dépendance du r o i , où les néophytes d e Tua pouvaient fa-


371

facilement se r e n d r e pour assister a u x saints offices. « Ce t r a n s p o r t des objets sacrés produisit u n effet merveilleux : les mutins furent déconcertés et se regardèrent comme morts, suivant le langage du p a y s . Ils parlèrent bien de faire la g u e r r e ; mais il était t r o p t a r d , Sam était devenu redoutable ; d e son c ô t é , le chef de Tuatafa, vieillard respectable , déclarait qu'il m o u r r a i t p o u r Dieu plutôt q u e d e céder les objets d u culte. Malgré les plus terribles m e naces , les néophytes se détachaient d u parti vainqueur ; le catéchiste d e l'une des plus considérables vallées d e Tua r é p o n d i t à son p è r e , qui voulait l'empêcher d'aller à la messe : « J e ne crains pas c e u x q u i voudraient m e tuer ; je n e crains q u e Dieu seul. » Le chef de cette d e r n i è r e vallée, qui j u s q u e - l à s'était toujours opposé a u succès d e nos t r a v a u x p a r m i les siens , devint alors n o t r e a m i , et il dit à tous ses gens de le suivre à Tuatafa, ajoutant : « Les hommes sont t r o m p e u r s , mais Dieu ne t r o m p e pas ; il faut lui obéir plutôt q u ' a u x h o m m e s . » « Depuis cette é p o q u e , l'harmonie s'est peu à peu r é tablie. J e profitai d ' u n e occasion favorable p o u r r é u n i r à la hâte les chefs d e toutes les vallées, et cimenter la r é conciliation des p a r t i s ; je r e p r é s e n t a i a u x opposants l ' i n dignité d e leur conduite à n o t r e é g a r d , et tous rejetèrent le tort sur le principal assassin du P . Chanel. Celui-ci me d e m a n d a p a r d o n , e t la p a i x fut faite. Maintenant le P . Roulleaux , mon c o n f r è r e , qui élève une chapelle à l'endroit où le P . Chanel a versé son s a n g , vient d e m ' é c r i r e q u e les gens d e Tua travaillent avec a r d e u r à la construction d e leur é g l i s e , q u e les trois b o u r r e a u x de n o t r e confrère rivalisent d e zèle , et que le parti v a i n q u e u r est d ' u n e g r a n d e docilité. « Je s u i s , etc. « SERVANT , Miss. apost. »


372

Autre lettre du même Missionnaire au R. P. Supérieur de la Société de Marie.

Colin,

« MON RÉVÉREND PÈRE ,

« Pour vous faire plaisir et pour compléter, autant qu'il m'a été possible, la notice que je vous ai adressée dernièrement sur la religion de nos idolâtres, j'ai continué à les interroger sur leur théogonie. S'ils s'accordent sur quelques p o i n t s , ils diffèrent aussi sur plusieurs. Je vous écris seulement ce qui est à peu près généralement admis. « Jamais les Nouveaux-Zélandais n'ont eu ni temples, ni a u t e l s , ni idoles. Leurs sculptures ont toujours été consacrées à perpétuer la mémoire de leurs parents et de leurs a m i s ; mais ils se figurent, répandues partout, des puissances invisibles qui exercent une certaine influence sur leurs corps et sur leurs â m e s , sur leurs actions publiques et privées, sur leur destinée et sur leur vie. Ces esprits, comme ils le croient , sont souvent irrités ; et cette croyance fait vivre nos pauvres sauvages sous l'impression presque continuelle d'une terreur religieuse. Un coup de t o n n e r r e , une t e m p ê t e , un accident funeste, une mort s u b i t e , une perte i m p r é v u e , une année s t é r i l e , sont à leurs yeux tout autant de marques certaines du courroux d'un dieu qui punit la violation d'un tapou, l'omission de quelque prière ou de quelque superstition maori. Sont-ils atteints de cette espèce de maladie qui les consume peu à p e u , et dont ils meurent presque tous ; c'est un dieu anthropophage et vengeur qui est entré dans leur corps et qui en ronge insensiblement les parties vitales.


373 « Pour se garantir de ces génies malfaisants, on o b serve exactement les tapous , ou bien l'on a recours à certaines p r i è r e s , à des enchantements, à des malédictions même ; on va jusqu'à les menacer de les tuer, de les manger ou de les brûler. « Les Nouveaux-Zélandais prêtent à tous leurs dieux les nécessités et les faiblesses des hommes, et ils attribuent à chacun d'eux en particulier une fonction spéciale. L'un préside aux éléments, l'autre règne sur les oiseaux et les poissons. Je vous ai parlé dans ma dernière lettre du d é testable emploi de Wiro et de celui du terrible Taniwa, ces deux mauvais génies des vivants et des morts. Tawaki est le maître du tonnerre : il le forme en roulant et déroulant avec précipitation des tapes qu'on suppose placées au-dessus des nuages. Mahucke a créé le chien : c'est un dieu timide ou sauvage qui ne quitte jamais les antres ténébreux, et qui est peu connu. Tingara ou Huro habite ordinairement les pays étrangers ; il n'aborde que de temps en temps à la Nouvelle-Zélande, et ses odieuses visites sont toujours suivies de maladies et de mortalités; de là, sans doute, le préjugé populaire qui fait considérer aux naturels tout rapport avec les blancs comme funeste à leur santé et à leur vie. « Au commencement des temps, les ténèbres étaient inconnues sur la terre ; la lumière y était continuelle. Ce fut la déesse Hina q u i , pour se venger d'une raillerie d e Kae, fit succéder la nuit au jour. Ce ne sont pas là tous ses hauts faits : un jour que sa fille Rona était allée r a masser du bois parmi les broussailles pour préparer un r e p a s , elle revint les pieds tout ensanglantés. La vue de son sang et la vive douleur qu'elle éprouvait la firent e n trer en fureur, et dans son emportement elle maudit la l u n e , en lui criant : « Q u e tu sois m a n g é e , parce que tu n'es pas venue m'éclairer au moment où j'allais me blesser


37 4 les pieds. » Indignée de cette malédiction, la lune jeta un hameçon sur R o n a , et l'ayant attirée jusqu'à elle, la plaça dans son disque avec la batterie de cuisine qu'elle tenait à la main et l'arbre auquel elle s'accrochait pour n'être pas enlevée. Pour punir la lune, la déesse-mère lui ôta le pou voir de jeter à l'avenir des hameçons sur la t e r r e . « Parmi leurs dieux les naturels en distinguent trois qu'ils disent être frères , et auxquels ils attribuent parti culièrement la création de leur île : ils les appellent Mawi, Mawipotiki

et

Taki.

« Mawi, descendu du ciel sur la mer, se mit à cingler jusqu'à ce qu'il rencontra un rocher qui s'élevait à l'en droit où se voit maintenant l'île d u nord , appelée Ika N a - M a w i ; il s'y arrêta et s'assit pour pêcher ; et comme i! n'y trouva rien de mieux, pour faire des hameçons, que les mâchoires des deux enfants qu'il avait eus de la déesse de Hina sa femme, il les fit mourir. L'œil droit de l'un fit l'étoile du m a l i n , appelée Matariki, et l'œil droit de l'an tre devint l'étoile du soir, dont le nom est. Rereahiahi. « Un jour que Mawi pêchait avec la mâchoire et une partie d'une oreille de son fils a î n é , il sentit que quelque chose de pesant s'était accroché à son hameçon ; après de longs et inutiles efforts pour tirer ce qu'il croyait être un monstre m a r i n , il attacha sa ligne au bec d'un colombe , à laquelle il communiqua son esprit; et la c o l o m b e , en s'élevant dans les airs, tira des abîmes la Nouvelle-Zélande « Aussitôt que l'île parut hors de l'Océan, le Dieu pêcheur etses compagnons s'élancèrent sur la plage, formèrent en se promenant les p l a i n e s , les collines, les montagnes et les vallées, fécondèrent la nouvelle terre et lui firent produire des arbres et des plantes. Dans une de ses pro menades, Mawi aperçut du feu : il le trouva si beau, qu'il s'empressa d'y porter la main ; comme il se brûlait les doigts, et qu'il ne voulait pas cependant s'en dessaisir, il


375 se précipita dans la mer. Bientôt il r e p a r u t , les épaules chargées de matières sulfureuses qui formèrent les volcans. Quand sa grande œuvre fut achevée, ce Dieu m o u r u t ; mais il n'emporta pas son esprit dans les régions de la nuit ; il le légua à un oiseau qu'on appelle leie, et qu'on voit ici pendant la belle saison. « Mawipotiki et Taki partagèrent les travaux et la gloire de leur frère. C'est au second qu'on attribue la création du premier homme dont il forma le corps avec de la boue. Après sa mort il fut enlevé au ciel sur une toile d'araignée, et son œil droit devint l'étoile polaire du Sud. « Dans ces trois dieux principaux, et unis par les liens de la p a r e n t é ; dans la manière dont ils ont créé le prernier homme et la Nouvelle-Zélande, que les naturels , avant d'avoir vu les Européens, croyaient être à elle seule tout l'univers; dans ce combat dont j'oubliais de vous par ler, et qui eut lieu au commencement entre les esprits, je ne puis m'empêcher de voir des lambeaux épais et défigurés d'une révélation primitive sur la sainte T r i n i t é , sur la création du monde et d ' A d a m , et sur le combat des bons et des mauvais Anges. « J'ai peu de choses à vous dire sur les demi-dieux. Dans la Nouvelle-Zélande aucun homme ne reçoit de son vivant les honneurs de l'apothéose; mais aussitôt après leur m o r t , tous sont placés au rang des divinités du se cond o r d r e ; leurs n o m s , surtout ceux des chefs, sont tellement tapous ou sacrés, qu'on ne pourrait même les prononcer sans se rendre coupable d'une horrible profanation. Quand un chef meurt, son œil droit va se placer au firma ment ; ainsi toutes les étoiles qui brillent dans le ciel, sont pour les Polynésiens idolâtres des yeux de chefs zélandais. « SERVANT, Miss. apost. »


376

Extrait d'une lettre du R. P. Baty, Missionnaire apostolique, au R. P. Chavaz, Prêtre de la Société de Marie.

N o u v e l l e - Z é l a n d e , baie des I l e s .

«

Mon

RÉVÉREND PÈRE ,

«... Un mot sur nos indigènes vous les peindra suffisamment pour vous les faire aimer. Ils sont vifs, intellig e n t s , d'une conversation agréable et surtout amusante par les détails qui animent leurs narrations. Au retour d'un voyage ou d ' u n e ambassade , le rapporteur s'assied à terre ; après avoir respiré un instant, il commence son r é cit en faisant des gestes expressifs, en se frappant la poitrine avec force et agilité. Rien ne lui échappe , depuis le m o ment de son départ jusqu'à son retour ; il dit tout ce qu'il a rencontré en r o u t e , ce qu'il a vu et appris , où il a couc h é , ses r e p a s , ses privations, s'il a eu froid, si le vent lui a fait courir quelque danger dans sa p i r o g u e , combien de vagues sont entrées dans sa b a r q u e , l'accueil qu'il a r e ç u , si on lui a donné en abondance de belles pommes d e t e r r e , de beaux kumara. Les paroles, les manières , le ton de voix de ses interlocuteurs, tout est rendu a d m i rablement. S'il est entré dans la maison d'un étranger, il saura ce qu'elle renferme aussi bien que le maître du logis. « Ces pauvres sauvages n'ont point de secret, et ils se » croient par là même en droit de tout savoir. Il faut une étude pour les satisfaire sans m e n t i r , tout en évitant de leur apprendre ce qu'on veut qu'ils ignorent.


377 « Leurs discours sont pleins de tours poétiques et figurés ; ils parlent avec véhémence, durant des heures entières, suides choses qu'ils pourraient dire en cinq minutes. Quand ils traitent des questions graves, comme la guerre ou la prise de possession de leurs terres par les étrangers, ils parlent en se promenant ou en courant avec rapidité dans le cercle de leurs auditeurs accroupis. Alors, leurs figures tatouées, leurs habits étranges, leurs gestes menaçants, leurs yeux enflammés, les rendent effrayants à voir. Dans ces occasions , chaque chef parle à son tour ; quelquefois j ' a i pris moi-même la p a r o l e , parce que les Missionnaires sont i n voqués comme a r b i t r e s , lorsqu'ils ont gagné l'affection des insulaires. Ces h o m m e s , si vifs dans l'action, demeurent cependant accroupis des journées presque entières , autour de leurs maisons ou sur quelque lieu émin e n t , d'où ils peuvent découvrir le pays , faisant des réflexions sur tout ce qui se présente à leur vue : le vent qui agite l'eau du l a c , le vol d'un oiseau , la piqûre d'un moucheron, le moindre incident devient pour eux un sujet d'observations ; sans que la pipe reste jamais oisive. « J'aurais beaucoup d'autres choses à vous dire de ce peuple, si méchant avant sa conversion, et si bon dès qu'il se convertit ; le temps me manque. Je finis en vous priant de ne pas oublier les pasteurs et le troupeau de la Nouvelle-Zélande, au saint sacrifice de la Messe, et auprès de celle que vous appelez si souvent votre bonne Mère. «

TCM.

xvi. 9 6 .

BATY,

Miss. apost. »

26


378

Extrait

d'une lettre du P. Chevron , Missionnaire Sociéte de Marie.

Wallis

(île O u v é a ) , 4 a v r i l

de la

1841.

« W a l l i s , appelée Ouvéa par les n a t u r e l s , est u n e Me plate , quelque peu m o n t a g n e u s e , et environnée de q u e l quels î l o t s , d o n t deux seulement sont habités. C'est dans un d e ces îlots , berceau d e la Religion , q u e je débarquai le 2 9 novembre d e r n i e r . De là je passai dans la g r a n d e île, où je fus reçu p a r les catéchumènes avec tout l'empressement et les témoignages d e joie d o n t sont capables d e nouveaux convertis. « J e me trouvai alors au milieu de d e u x armées en bataille. On avait voulu ménager u n e surprise au P . Bataillon aussi bien q u ' à m o i , en simulant un combat sous nos yeux. C'est la manière dont les Polynésiens célèbrent l'arrivée d'un g r a n d chef des îles voisines, lorsqu'il vient leur r e n d r e visite. Mais il y avait a l o r s , et pour nous et pour e u x , quelque chose d e bien touchant : ces d e u x arm é e s , qui s'efforçaient à l'envi de fêter l'arrivée d ' u n Miss i o n n a i r e , étaient en p r é s e n c e , il n'y avait pas p l u s d'un mois, dans le m ê m e lieu, avec les mêmes positions, l'une pour détruire notre religion qu'ils appelaient nouvelle , et l'autre pour défendre presqu'à regret ses propriétés et sa vie. La sainte Vierge, dont la bannière servait de drapeau au c a m p des n é o p h y t e s , s ' é t a i t , disaient-ils, montrée la Reine de la p a i x , en portant la crainte dans l'âme des


379 agresseurs ; elle les avait tous disposés à la foi et à la charité , pour n'en faire q u ' u n peuple de frères. Les infidèles ont avoué, après leur conversion, que lorsqu'ils avaient vu la bannière de M a r i e , les armes leur étaient tombées des m a i n s , sans savoir d'où provenait cet accablement subit qui s'était emparé de leurs membres, et qui dura pendant les trois jours que les deux partis restèrent en présence. « Au lieu de leur ancien cri de g u e r r e , ils firent entendre en notre honneur un chant religieux composé p a r eux-mêmes ; ils n'épargnèrent pas la poudre que la charité leur rendait désormais inutile ; enfin ils déposèrent leurs armes au pied de la sainte bannière. « Chacun vint alors me s a l u e r ; ils étaient au moins cinq cents hommes ; tous avaient eu soin, pour simuler ce combat plus au n a t u r e l , de se barbouiller la figure de noir et de r o u g e . Jugez de l'épaisse peinture que j e d e vais avoir sur le nez. « Après la p r i è r e , le P . Bataillon leur adressa quelques remercîments. Une grande partie de la nuit fut consacrée au chant des c a n t i q u e s , à la récitation d u chapelet et à l'instruction mutuelle entre les naturels. Depuis ce temps, deux villages, demeurés jusqu'alors dans les ténèb r e s , sont devenus religieux (c'est le nom qu'on donne aux convertis) ; on a bâti quatre églises bien simples, mais propres, je dirai même jolies pour le pays ; on y fait matin et soir la prière en commun. A la fin du jour, quand l'île est plus recueillie et plus silencieuse, on entend de tout côté chanter des cantiques, réciter le chapelet et le catéchisme. « Ma seule peine est de ne pouvoir encore aider le Père Bataillon dans la visite des malades ; il est obligé de se multiplier pour faire les instructions publiques dans chacune des églises, situées au moins à deux lieues de distance les unes

26.


380

des autres. Je commence à comprendre et à parler la lang u e de ces îles ; elle est bien douce ; ses règles sont les mêmes dans tout l'archipel ; quelques lettres de plus ou d e m o i n s , quelques mots changés, en font toute !a différence. Voici le Pater et l'Ave : « Ko ta matou ta mai, e i selo, ke tapuha tou huafa, ke au mai tou pule, ke fai tou finegalo ete kelekele o hage ko selo, kefoaki mai hamatou mea kai i te aho nei, pea ke fakamole mole tamatou aga hala o hage ko tamatou fakamole mole , kia natou e aga hala mai kia matou, pea ana naa ke tuku ia matou kite holi kovi, kae ke fakamauli matou mai te kovi. Amene. « Alofa, malia, ekefonu ite kalasia , eiate koe te aliki, eke manuia koe ite fafine fuape, pea e manuia ia Jesu, kote fua o tou alo. Magata Malia, kote fae a te atua, keke hufia matou aga hala i te a honei pea mote a ho o tomatou mate. Amene. « Les naturels récitent leurs prières avec un ensemble que je n'ai jamais vu en F r a n c e . I c i , ce concert se retrouve partout ; sur mille personnes auxquelles vous voyez faire le signe de la croix e n s e m b l e , vous n'en remarquez pas u n e qui blesse cet accord par un mouvement d e main ou trop lent ou trop r a p i d e . Ils apprennent facilement les airs des hymnes ou des c a n t i q u e s , et les répètent avec une précision capable de contenter un maître d ' o r c h e s t r e ; leurs voix d'ailleurs ne seraient pas déplacées dans un concert musical de nos pays. « . . . Il me semble vous voir, en lisant cette lettre, chercher avec avidité quelques détails sur notre manière de vivre. N'allez pas trop vous apitoyer sur notre sort ; il est difficile, à qui n'en a pas fait l'expérience, d e comprendre


381 jusqu'où peut aller la facilité donnée à l'homme de s'habituer aux misères de la vie ; ajoutez-y une grâce particulière dont Dieu veut bien aider notre faiblesse, et vous ne vous étonnerez plus qu'on puisse aussi bien dormir sur une claie de b a m b o u s , ou sur la terre couverte d'une simple n a t t e , avec un oreiller de b o i s , q u ' e n Europe sur le lit le plus mollet; vous ne serez pas surpris qu'on mange quelques fruits, quelques racines, quelques poissons crus, ou des coquillages rôtis sur la braise, avec a u tant de plaisir qu'on prendrait en France le repas le mieux apprêté. On apprend ici à imiter l'Apôtre qui savait être dans l'abondance et souffrir la disette. Il nous faut aussi, à l'exemple de saint P a u l , savoir faire naufrage. Il y quelques jours q u e , traversant de la petite île à la g r a n d e , dans la pirogue de deux naturels , par un gros t e m p s , nous chavirâmes, le P . Bataillon et moi ; nous étions assez loin du rivage ; je fus obligé de nager, et je sentis qu'une soutane, en ce c a s , est assez embarrassante. Mon confrère fut soutenu par un de nos insulaires, cl la pirogue renversée nous aida à nous maintenir sur l'eau, jusqu'à ce que nous pûmes toucher du pied le sable de la baie. « Je ne vous parlerai ni des m œ u r s ni des usages des naturels de W a l l i s ; ce sont à peu près les mêmes qu'à Futuna. Ces insulaires n'ont jamais été cannibales par goût ; seulement ils avouent, non pas sans honte, l'avoir été autrefois par nécessité. Mais, s'ils épargnaient leur propre s a n g , ils ne ménageaient pas celui des étrangers ; plus d'une fois ils ont b r û l é de grands navires, et massacré leurs équipages. On leur reproche aussi d'avoir été voleurs ; mais aujourd'hui ils aimeraient mieux , je crois, se laisser tuer, que de dérober une épingle. Ils sont trèsintelligents et très-curieux d'apprendre ; aussi les catéchum è n e s , après deux mois d'instruction, sont-ils, pour la p l u p a r t , assez au courant de la doctrine chrétienne.


382 « Depuis la construction de nos quatre églises dans la grande île, le nombre des catéchumènes était toujours allé en augmentant ; bientôt il ne resta plus à l'idolâtrie que le seul village du roi et quelques familles éparses. Enfin , sans doute grâces aux ferventes prières des Associés, Dieu nous a consolés, et le roi l u i - m ê m e , avec les autres retardataires, a abjuré l'infidélité au mois d'octobre damer. Sur-le-champ nous avons élevé une église dans son village m ê m e , c'est la sixième ; de sorte qu'aujourd'hui l'île entière d'Ouvéa a renoncé aux idoles , que tous ses habitants chantent d'une commune voix les louanges du vrai Dieu. Sans doute il reste encore beaucoup à faire , nous ne sommes ni au bout de nos travaux ni à la fin de nos épreuves ; mais n'est-ce pas avec les larmes qu'on arrose la semence évangélique ? Euntes ibant et flebant, mittentes semina s u a . . . « Je suis , etc. « J. Chevron , Miss. apost. »


383

Extrait d'une lettre de M. Tripe, Missionnaire ciété de Marie.

de la

So-

A k a r o a , p o r t de !a p r e s q u ' î l e de B a n k s ,

«

MON

BIEN

CHER

AMI,

«... Vers la fin de septembre 1 8 4 0 , j'eus l'honneur raccompagner Mgr le Vicaire apostolique dans sa visite pastorale de l'île du Nord. L'intention de Sa Grandeur n'était point de me laisser en route ; mais les circonstances l'ont en quelque façon obligée de changer de détermination. Me voilà donc provisoirement curé d'Akaroa, ayant pour paroissiens une soixantaine de colons français, et les équipages de deux navires de même nation ; tout à l'heure je vous ferai connaître ce que c'est qu'Akaroa, après vous avoir un instant entretenu de moi-même. « On dirait que je ne suis point destiné à être Missionnaire car, tandis que mes confrères acquièrent bien des mérites par leurs travaux et les misères qui les accompagnent, la Providence semble me tenir aux petits soins ; vous allez en juger. « Arrivés à Akaroa , nous fûmes invités , Monseigneur et m o i , à prendre logement s u r l'Aube. L'un des officiers porta l'obligeance jusqu'à me céder sa chambre et son l i t , tandis qu'il couchait lui-même dans une pièce commune. Vous connaissez assez l'urbanité de nos officiers de marine, pour vous faire une idée exacte des prévenances qui m'ont été constamment prodiguées, pendant un mois et demi que


384 j'ai passé en r a d e , en attendant que la goëlette de la Mission eût réparé ses avaries. M. le commandant a été enchanté de la conduite généreuse de son état-major à notre é g a r d , et m'a lui-même comblé d'amitiés pendant tout le séjour que j'ai fait à son b o r d . « La fête de la Toussaint a été solennisée comme elle ne l'avait jamais été sur ces plages lointaines. Monseigneur officia pontificalement à t e r r e , dans un lieu décoré par un grand nombre de pavois fournis par l'Aube; une place avait été réservée pour les musiciens, et durant tout le temps de la Messe ce ne fut que musique instrumentale et chants sacrés en partie, exécutés par l'état-major en ten u e militaire. J'eus l'honneur d'être chef d'orchestre de cette noble troupe d'amateurs. Comme vous pouvez le c r o i r e , j ' o u b l i a i , dans cette circonstance, que j'étais sur une terre b a r b a r e , à cinq mille lieues environ de mon pays natal. « Ma position, il est vrai, est un peu moins riante d e puis mon débarquement. L'Aube continue à pourvoir à ma subsistance ; mais mon logement dans l'île est loin d e valoir le plus humble de vos presbytères. Vous p o u r riez vous en convaincre si jamais il vous prenait fantaisie de pousser une visite jusque dans ma case : je n'aurais ni fauteuil, ni chaise , ni banc à vous offrir ; mais en revanche, j'ai un lit très-commode à faire, puisque c'est une simple natte étendue auprès du foyer q u i , du milieu d e la pièce, où il est placé, répand ses émanations et sa fumée dans tous les coins, sans exception. Ma cabane est construite en petites pièces de bois fixées de distance en d i s tance, et garnies d'un treillis de bambous, avec une toiture en joncs du pays ; le tout est si bien conditionné qu'on y est à l'abri de la pluie quand il ne pleut p a s , et du vent quand il ne souffle point. Pour éviter, apparemment, l'imposition des portes et fenêtres, on n'y a pratiqué qu'une


385 seule ouverture, par laquelle on entre en se traînant sur les genoux. Quoi qu'il en soit de ma c a s e , je regarde comme certain qu'aucun naturel n'est logé aussi commodément que moi. Passons a la Mission qui m'est confiée. « Akaroa est une baie et un port d e la presqu'île d e Banks, dans l'île du S u d , par le 43° environ de l a t i t u d e ; ce port est donc tout à fait aux antipodes de T o u l o n , qui est aussi au 43° de latitude n o r d , moins la différence de longitude. De sorte que, de quelque point du globe qu'on nous écrive, on ne pourra le faire de plus loin. La p r e s qu'île a été achetée par des Européens français et anglais, et pour des sommes très-modiques. Les naturels apprécient peu le terrain. Vers le fond de la baie il y a deux colonies des deux nations, protégées chacune par des navires de leurs gouvernements respectifs. Les colons ainsi que les équipages catholiques sont en ce moment mes p a roissiens. « Bien que la température soit ici plus douce qu'en Provence, elle est sujette à des variations si fréquent e s , la transition du froid au chaud est si b r u s q u e , qu'elle expose les étrangers à bien des maladies. Au m o ment où l'on jouit d'un temps d'été , il s'élève tout à coup un vent furieux du Sud, accompagné de grêle et de pluie, qui vous fait sentir les froids rigoureux d e l'hiver, et laisse les sommets des montagnes blanchis par la neige. Un jour a p r è s , l'été revient e n c o r e , dure quelques jours , et puis c'est à recommencer. Tel a été le temps qui a régné depuis environ trois mois que je suis dans ce pays. « Le terrain est des plus fertiles et très-propre à la culture ; de lui-même il ne produit qu'une espèce de fougère très-épaisse, et des arbres de toute grosseur inconnus en France. Il est extrêmement difficile de voyager soit parmi les fougères, soit dans les forêts , et tel chasseur qui croit rallier bien vite son bord ou sa c a s e , se voit souvent


386 forcé de camper sous un arbre et d'y passer la nuit au frais ; mais comme dédommagement , il rapporte qe A quefois une trentaine de pigeons, qui ne l'auront pas fait courir beaucoup, l'explosion d'une arme à feu ne les effrayant guère. Les oiseaux sont ici en grande quantité ; leurs cris et leurs gazouillements font un concert continuel auquel manque cependant la voix du rossignol : j ' a p pelle ce chant la prière du malin des oiseaux. « Les naturels de l'île du Sud , moins civilisés que ceux du N o r d , sont aussi moins nombreux , par suite des guerres désastreuses qu'ils se sont faites. 11 faut espérer qu'ils dépouilleront ce caractère de férocité et d'anthropophagie qu'ils conservent encore aujourd'hui, dès qu'ils commenceront à prèter l'oreille à la voix de l'Evangile. « Un mot, en finissant, sur les sentiments que lit naître aux indigènes la vue du premier vaisseau qui entra dans la baie. N'ayant aucune idée d'un grand navire et rie sa mâture, et ne sachant s'expliquer comment une si lourde masse pouvait se mouvoir et venir à e u x , ils crurent que c'était un d i a b l e , et s'enfuirent à toutes jambes dans l e s forêts. Un d'entr'eux , plus brave que ses compatriotes , après quelques jours passés dans les bois, voyant le diable arrête, s'avança peu à peu du rivage, ayant grand soin de se cacher à la faveur des arbres ; bientôt il aperçoit quelque chose qui se détache du navire (c'était une embarcation), il laisse arriver, épie et reconnaît des êtres ayant bras et jambes comme lui ; aussitôt il court avertir ses f r è r e s , tâche de les faire revenir de leur terreur, et tous s'approchent avec grande précaution de ces mortels inconuns. — Je suis , etc. «

TRIPE,

Miss. apost.


387

Lettre du P. Borjon, Missionnaire apostolique, au P. Lagniet, Directeur du petit séminaire de Belley.

Maketu, 16 mai

1842

« MON BIEN CHER CONFRÈRE,

« Dans m a première v i s i t e , qui fut à Rotorua , village situé à d e u x lieues d e M a k e t u , je ne p u s me procurer de g u i d e . Cependant tous les préparatifs faits, je m'informat d e mon mieux de la direction à t e n i r ; et b r e f , me voilà en route avec le frère chargé des provisions : mais nous n'allons pas loin sans nous égarer ; on nous remet en bon chemin : nous dévions encore, et cette fois personne ne SE rencontre pour nous redresser. Nous retombons sur le rivage de la m e r , q u e nous suivons au hasard, lorsque dans le lointain nous voyons un h o m m e venir à nous ; il nous dit q u ' à peu de distance nous trouverons u n kainga ou village q u e là nous nous enfoncerons dans les terres. « Arrivés à l'endroit d é s i g n é , nous primes un g u i d e , qui se lassa bientôt et voulut revenir en a r r i è r e . Nous voilà de nouveau livrés à n o u s - m ê m e s . Nous cheminions le mieux possible, suivant un petit sentier t o r t u e u x , gra vissant et redescendant des collines ; mais le pis de l'affaire c'est q u e le jour avait disparu, et q u e nous ne marchions plus q u ' à tâtons. Q u e faire? pas d'hôtel. On met le sac à t e r r e , on allume u n grand f e u , on fait cuire le souper à la Robinson ; et p u i s , après la prière d u soir, on essaie p nir la première fois, en s'enveloppant dans son man-


388 t e a u , le lit de voyage de la Nouvelle-Zélande; sous un beau ciel étoile, sans crainte des bêtes malfaisantes, à la garde de la Providence divine qui veille sur les jours de son Missionnaire, et à l'abri d'un dôme de verdure formé par les branches qui s'entrelacent naturellement sur nos t ê t e s , on s'endort. « Arrivés à Rotorua, but de notre voyage, nous fûmes très-bien accueillis; c'était comme une fête de famille en revoyant un père longtemps attendu. Je passai presque un jour entier à baptiser des enfants, j'allais de maison en maison, et l'on se faisait une joie de me les présenter. « Le lendemain on m'invita à visiter un kainga voisin ; un assez bon nombre de catholiques de Rotorua voulurent m'y suivre; c'étaient surtout ceux qu'on appelle noia, espèce de garde militaire. Voici le cérémonial qui s'observe en pareilles circonstances. « Dès qu'on est en vue du kainga, on se met sur une même l i g n e , on marche en silence; ceux qui nous voient approcher s'écrient de loin en loin : Nau mai, nau mai : venez, venez! Enfin on arrive, la garde de ceux qui r e çoivent est debout, également sur une seule ligne ; on passe devant elle en se donnant une poignée de m a i n , et en se disant à chaque salut : Good Morning, bonjour. Cela fait, commencent les évolutions militaires des deux troupes ; et à un signal, tous les soldats s'acculent sur leurs talons ; on écoute sous les armes les discours des chefs, et puis on sert le repas dans des corbeilles nouvellement tressées. « En revenant du k a i n g a , le soir au clair de la l u n e , j'aperçois tout à coup des gens armés de fusil, de bâtons , de petites haches ; et aussitôt eux de me dire qu'ils vont se battre. Ils m'invitent à les suivre pour apaiser leurs différends , car ils étaient seulement sur la défensive ; ils s'attendaient à être attaqués par une autre tribu catholique. Je les suis en revenant sur mes pas. Le lende-


389 main se passe sans que l'ennemi paraisse. Enfin, au bout de deux j o u r s , on entend des coup de fusils dans le lointain ; on s'écrie : « Les voilà ! » Alors je propose d'aller moi-même les trouver avec quelques chefs , afin de traiter des conditions de paix. Nous nous avançons dans l'intérieur des terres, et après deux ou trois heures de marche, arrivés sur les bords d'un lac, nous voyons sur la rive opposée un kainga, devant lequel sont assis des hommes avec le fusil à leur côté. On vient nous chercher dans des pirogues, j ' a b o r d e les guerriers, qui me font asseoir a u p r è s d ' e u x , et puis le discours d'un chef terminé, je p r e n d s la parole et les engage à faire la p a i x , en leur disant q u e la vie est déjà assez c o u r t e , sans se massacrer encore les uns les a u t r e s ; que d'ailleurs ils sont enfants de l'Evêque , et qu'ils doivent mutuellement s'aimer. « Sur ces entrefaites le grand chef se présente ; c'était lui qui avait le plus à se plaindre ; on lui avait enlevé un esclave, et ce grief lui avait mis les armes à la main. J'entre en pourparler avec l u i , et lui déclare ou qu'on lui rendra son esclave, ou qu'on lui donnera une juste compensation. Il y consent, et l'affaire se termine par la prière ; j ' e n tonne les litanies de la sainte V i e r g e , pour remercier Dieu par la médiation de celle que je regardais comme la puissante conciliatrice de ces pauvres sauvages. Je ne sais ce qui serait arrivé ; ces tribus avec celles de Maketu sont réputées les plus belliqueuses et les plus implacables de la Nouvelle-Zélande. « Ce n'est pas la première fois qu'ici le Missionnaire prévient l'effusion du sang; déjà tout près de l à , le Père Viard avait arrêté cinq ou six cents hommes sur le point d'en venir aux mains. Tant il est vrai qu'il y a dans le caractère du sacerdoce catholique quelque chose de divin q u i impose aux nations les plus barbares! Quelle joie pour le prêtre d'être doublement sauveur et p è r e à l'égard de ces


390 pauvres t r i b u s , en leur donnant la vie de l'âme et en leur conservant celle du corps ! « Je ne vis dans cette rencontre que les guerriers : ils avaient le fusil, la g i b e r n e , de petites haches, de longs bâtons maoris ; l'un des chefs portait seul un vieux sabre rouillé. Quand ils vont au combat, ils n'ont pour tout habit qu'une ceinture à franges; ils poussent des cris affreux, et leur prélude , par la danse g u e r r i è r e , est bien capable d'animer le courage des combattants. D'après ce que mes gens me disaient a l o r s , il paraîtrait que ces sauvages ne font la guerre que par escarmouches; ils tirent sur leur homme, et tout aussitôt s'enfuient et se cachent. Heureusement ces peuples ont perdu beaucoup de leur humeur b e l liqueuse, et l'on ne verra plus, il est à croire, ces guerres dévastatrices qui finissaient ordinairement par l'extermiuition de l'un des deux p a r t i s , par le saccagement des récoltes et des habitations, et par le cannibalisme. C'est ainsi que cette race superbe des Zélandais s'est en grande partie détruite. « Vous connaissez maintenant, cher Confrère, ma p o sition et le terrain que la divine Providence m'a donné à défricher. S'il y a des peines, des travaux, il y a aussi des consolations. Notre genre de vie est très-varié : en course, on catéchise, on baptise ; chez soi l'on é t u d i e , on instruit plus à fond le peuple de sa résidence ; et l à , on est à peu près comme un curé dans sa paroisse, comme un religieux dans sa communauté. Ainsi les j o u r s , les mois s'écoulent avec rapidité et contentement. Priez pour moi et pour mon p e u p l e , car je prie aussi pour vous et pour les vôtres. « Je s u i s , etc. « BORJON, Miss. apost.»


391

Lettre du P. Petit-Jean, Missionnaire apostolique, H. P. Colin , Supérieur général de la Société Marie.

au de

Nouvelle-Zélande , baie des îles.

«

MON TRÈS-RÉVÉREND P È R E ,

« . . . Au milieu d e mes c o u r s e s , qui sont fréquentes et nécessaires p o u r avancer l ' œ u v r e d e Dieu , j e vis comme les indigènes ; je n e puis suivre l'avis des E u r o p é e n s qui me disent d e p o r t e r , à leur e x e m p l e , des provisions avec moi. Ne faut-il pas q u e l'homme apostolique se fasse tout à t o u s , s'il veut tout gagner à Jésus-Christ? Ne faut-il pas qu'il achète par quelques privations la gloire d'annoncer l'Evangile ? « Ces peuples, il est vrai, sont quelquefois d ' u n e m a l propreté d é g o û t a n t e ; aussi les E u r o p é e n s n e les a p p r o chent qu'avec une extrême précaution , et ne les souffrent pas chez e u x . P o u r m o i , j e n e p u i s éloigner ceux q u e Dieu m'a donnés p o u r enfants ; je l e u r p e r m e t s d ' e n t r e r dans ma d e m e u r e , de toucher ce qu'ils voient, d e m e questionner à leur a i s e , et lorsqu'ils sont satisfaits, ils se retirent en me bénissant : « L'Ariki est b o n , d i s e n t - i l s , il ne ressemble pas a u x é t r a n g e r s . » « A toute h e u r e , je sillonne les rivières et la mer p o u r me r e n d r e auprès d e mes n é o p h y t e s , et lorsque je suis sur leurs p i r o g u e s , les E u r o p é e n s qui me r e c o n naissent à ma s o u t a n e , à m o n chapeau triangulaire et à


392 mon crucifix , disent : « Voilà le Prêtre catholique qui visite son troupeau ; il va prêcher l'Evangile, voir un m a lade : tandis que chacun court à ses affaires, celui-là ne court qu'après les âmes. » « Dans un de ces voyages, j'appris qu'une petite enfant était près de mourir ; je remontai aussitôt sur le canot des naturels pour aller sauver cette âme en danger. Sans d o u t e , je fus bien reçu de la tribu qui fait notre prière avec zèle, bien qu'elle n'ait pas encore entièrement abjuré ses superstitions; mais le père refusa de me confier sa fille, sous prétexte que si elle était b a p t i s é e , elle expirerait le même jour, et qu'à sa mort il ne pourrait la pleurer à la façon des Maoris. Je dis à ce père tout ce que le zèle put m'inspirer, mais tout fut inutile ; mes efforts restant sans succès, je vouai l'enfant à Marie, je la recommandai aux saints A n g e s , et enfin j'eus le bonheur de lui ouvrir le ciel. Voici comment je réussis : on me prépara de la nourriture, et je la refusai honnêtement. « J e ne saurais m a n ger, dis-je à mes hôtes , mon cœur est triste , à cause de cet enfant qui ne verra pas le Grand-Esprit. » La pluie venait de tomber, j'aperçois une feuille qui contient assez d'eau pour le baptême , je la prends et dis au père : « Le baptême n'est pas une chose à redouter ; voilà comment je m'y p r e n d r a i s , si tu me laissais faire ; » et j ' a d m i nistrai alors le sacrement. Le père ne s'en irrita p a s , et aujourd'hui cet enfant est un ange qui prie au ciel pour la Mission et pour les pieux Associés à la Propagation de la Foi. « Nos Maoris sont dénués de tout. Le lit du malade est la terre n u e , ou recouverte tout au plus d'un peu d'herbe ; sa nourriture est à peu près la même qu'en état de santé. Où sont nos admirables Sœurs de Saint-Vincent qui gagnent les cœurs à Dieu, tandis que d'une main si charitable elles soulagent les membres des pauvres in-


393 firmes? Ici peut-être plus q u ' a i l l e u r s , la Religion est a p pelée à faire cesser bien des misères , à civiliser promptement un peuple qui a des défauts , je l'avoue, mais qui a aussi de grandes qualités, et q u e sa simplicité enfantine rend si digne d'intérêt. Que je voudrais faire entendre à mes compatriotes la voix de ces tribus qui sollicitent des prêtres catholiques! Nous sommes déjà assez n o m b r e u x pour faire beaucoup à la Nouvelle-Zélande, je le sais mais abandonnera-t-on les innombrables îles de l'Océanie qui restent encore sans apôtres? Délaissera-t-on ces archipels si riches en population , et qui semblent ouvrir leurs ports pour recevoir les envoyés célestes? Je puis le d i r e , sans crainte d'être démenti, ici nous sommes entourés des respects et de la bienveillance de tous les insulaires, sans distinction de nationalité ni de croyance; Mgr Pompallier, par sa patience, par son aménité et son dévouement, a ravi tous les cœurs ; mais le poids de sa charge l'accable, sa sollicitude le consume. Que nul ne craigne de venir à son secours ; tous les postes ne sont pas également difficiles. A ceux qui seront faibles, nous céderons nos peuplades converties pour voler nous-mêmes vers les îles lointaines. « Au reste, Marie nous protége d'une manière trop spéciale pour que l'avenir de la Mission puisse être douteux ; e t , quant à nos personnes, les travaux continuels ne font qu'affermir nos santés. Toutefois, que les pieux Associés à l'Œuvre de la Propagation de la Foi nous aident de leurs prières ; qu'ils appellent sur tant d'âmes des grâces de conversion, et par les sacrements nous introduirons bientôt les Océaniens dans l'Eglise de Dieu. « J'ai l'honneur d ' ê t r e , etc. « Jean-Baptiste PETIT-JEAN , Miss. apost. »

Tom.

xvi. 9 6 .

27


394

Extrait d'une lettre de Mgr Pompallier, Vicaire lique de l'Oceanie occidentale, à Mgr Murphy, apostolique de la Nouvelle-Galles du Sud.

apostoVicaire

Baie des Iles, Nouvelle-Zélande.

«

MONSEIGNEUR ,

« . . . J e reçois souvent des visites des i n d i g è n e s , d o n t plusieurs font un trajet de trois cents milles dans l'espoir d'obtenir d e moi quelques prêtres p o u r les instruire. Lorsq u e je leur en promets u n , ils se m o n t r e n t pleins de joie, et n e manquent pas de me rappeler ma p a r o l e , à laquelle ils ont u n e confiance entière. Mais si les circonstances ne me permettent pas d e tenir mes engagements à l'époque désignée, soit parce que les prêtres q u e je leur destinais ne sont pas encore arrivés d ' E u r o p e , soit parce q u e le mauvais temps les a empêchés d e se mettre en r o u t e , alors ces bons insulaires se montrent très-affligés, ils éclatent en p l a i n t e s , et ils m'adresseraient certainement de vifs reproches si je ne parvenais à leur prouver l'impossibilité où je suis d e satisfaire leurs désirs. « Un des principaux chefs , arrivé ici depuis plusieurs semaines, a fait environ q u a t r e - v i n g t - d i x lieues pour v e nir me voir. Bien qu'il se montrât plein d'affection p o u r moi, ses traits exprimaient u n vif mécontentement ; aussi, après les premiers s a l u t s , m ' a d r e s s a - t - i l les paroles s u i vantes : « E v ê q u e , tu m'as t r o m p é , moi et les m i e n s .


395 « « « « « « « « « « « « « « « «

— Comment cela? lui dis-je. — Parce qu'il y a environ un a n , tu m ' a s promis un de tes p r ê t r e s , qui devait a b o r d e r ici dans neuf m o i s ; mais tu n'as pas dit vrai. Quand le verrons-nous? j a m a i s ! Mon cœur est dévoré p a r le chagrin et la tristesse. J'ai annoncé à mon peuple et à quelques tribus du voisinage que le Père était sur le point d'arriver. A ma v o i x , tous se tenaient prêts à entendre ses instructions ; nous avions mis en réserve p o u r lui des provisions d e tout genre ; en peu de temps nous avions bâti une bonne maison pour le loger : eh bien ! maintenant cette belle habitation tombe en ruines, et tes prêtres ne sont pas encore venus. Ce n'est pas t o u t , mes gens m'accusent de leur avoir menti en leur annonçant l'arrivée d'un Missionnaire, et ils se rient de moi ; oh ! que mon cœur est dans le trouble ! et c'est toi qui as causé ma honte ! »

« Telles étaient ses paroles autant que je puis les t r a d u i r e , car il est difficile d a n s une langue étrangère die rendre l'énergie du nouveau-zélandais, plus concis et p l u s expressif q u e les idiomes d ' E u r o p e . Combien d'autres chefs m'ont adressé des plaintes aussi a m è r e s , bien que je fusse moi-même plus affligé q u ' e u x d u retard de mes n o u veaux collaborateurs, qui enfin sont en ce moment auprès de moi ! « Q u a n t au chef dont je viens de parler, j'avais heureusement u n e bonne nouvelle à lui a p p r e n d r e : on venait de m'informer q u e mes Missionnaires étaient partis de. Londres p o u r Sidney ; je lui en fis p a r t : il fut convaincu de ma bonne volonté pour lui et pour les s i e n s , et nous fûmes bientôt réconciliés. Cependant il ne voulut pas e n core r e t o u r n e r auprès de sa t r i b u , décidé qu'il était à n'y rentrer cette fois qu'en compagnie d'un Missionnaire. « Quelque temps après il revint me demander si mon 27.


396 prêtres étaient venus. Je lui répondis que j'avais reçu tout récemment la nouvelle de leur arrivée à Sidney. Il m'en témoigna la plus vive satisfaction, et n'en continua pas moins de rester dans le voisinage avec les indigènes de sa connaissance, jusqu'à ce qu'il apprit l'arrivée de mes confrères si impatiemment attendus. Aussitôt il accourut pour les voir et causer avec e u x ; je lui servis d'interprète. 1! leur touchait la main à tous, et s'étant assis auprès d'eux, il les regardait l'un après l'autre d'un air empressé et affec t u e u x , comme pour déterminer son choix. Ensuite il me demanda quel était celui que je destinais à sa t r i b u , et les montrant du doigt successivement : « Est-ce celui-ci? di sait-il; est-ce celui-là? » Ses questions nous amusèrent beaucoup. J e lui fis comprendre qu'ils avaient tous le plus grand désir de se consacrer à l'instruction de son peuple , mais que je ne pouvais pour le moment lui désigner celui qui était destiné à cette Mission. « Cela suffit, répondit-il; « je compte maintenant sur ta parole : nous aurons dont « à l'avenir un Père pour nous. Evêque, donne-le-mo« bientôt, je le conduirai moi-même dans ma tribu ; p r o « mets-moi que tu viendras aussi toi-même nous visiter ; « tous mes gens désirent te voir et l'entendre. Ne dis pas « que ton nouveau prêtre ne connaît pas notre langue ; « si tu veux nous le confier, nous l'aurons bientôt « mis à même de pouvoir nous enseigner la parole de « Dieu. » « Cependant j e lui persuadai de laisser avec moi le futur apôtre de sa tribu , au moins pendant un mois , afin de commencer moi-même à lui enseigner les premiers éléments de la langue zélandaise, attendu qu'il me comprendrait mieux que des étrangers. Il y consentit enfin, et quelques jours a p r è s , il envoya sa femme annoncer à sa peuplade la prochaine arrivée de l'Evêque et du prêtre . et en même temps avertir les tribus du voisinage de se


397 disposer à nous recevoir. Q u a n t à lui il demeura à la Baie des I l e s , pour nous attendre et nous conduire en p e r sonne au milieu des siens. Ce fait, cité entre mille a u tres du même g e n r e , prouve assez à quel point les Nou veaux-Zélandais sont impatients d'embrasser notre sainte Foi. « J'ai l'honneur d ' ê t r e , e t c . « + J . - B . FRANÇOIS , Evêque de Maronée, Vic. apost. de l'Océanie occidentale. »


398

Extrait

d'une lettre du même Prélat,

à sa Mère.

Baie des îles, Nouvelle-Zélande, 2 3 novembre 1 8 4 2 .

«

TRÈS-CHÈRE MÈRE ,

« Q u a n d je m'éloigne d'une chrétienté pour porter à d'autres îles le flambeau de la f o i , il se présente toujours un grand n o m b r e de néophytes qui sollicitent la faveur d e m ' a c c o m p a g n e r , dans l'espoir qu'en courant avec moi les périls des m e r s , ils trouveront une occasion de verser leur sang p o u r Jésus-Christ, au milieu des peuples idolâtres que je vais appeler au royaume d e Dieu. Sans d o u t e je ne puis recevoir tous ceux qui m'en expriment le désir , mes ressources ne me le permettent pas ; mais j ' e n ai toujours quelques-uns à ma suite. Quelquefois, p o u r é p r o u ver leur c o u r a g e , je tâche de leur faire p e u r , en leur d i s a n t , par e x e m p l e , q u e s'ils s'embarquent ils s'exposent à être t u é s , rôtis et mangés avec moi ; et ils me r é p o n dent , les u n s , q u e le bon Dieu ne p e r m e t t r a pas q u e ce bonheur m ' a r r i v e , parce q u e les peuples d e l'Océanie ont encore besoin de mes t r a v a u x ; les autres , q u ' a u lieu de me maltraiter on m'aimera bien ; et tous ajoutent q u e le sort dont je les m e n a c e , fût-il à c r a i n d r e , rien ne saurait les é p o u v a n t e r , qu'ils s'estimeraient trop heureux d ' e n d u r e r avec moi le m a r t y r e . « A W a l l i s , où j ' a i exercé d u r a n t cinq mois le saint ministère, j'ai eu bien des consolations ; entre autres, celle


399 d e voir trois jeunes p e r s o n n e s , filles des plus grands chefs d e l'île, me demander avec instance la permission de se consacrer à Dieu d ' u n e manière s p é c i a l e , par le vœu d e chasteté. Cette p e n s é e , elles l'avaient eue d'elles-mêmes et p a r la seule inspiration d e la g r â c e ; elles savaient q u e c'était là un conseil évangélique, d o n t le libre accomplissement plaît au S e i g n e u r ; elles avaient aussi a p p r i s , par les mille questions qu'on nous fait, qu'il y a dans l'Eglise beaucoup de jeunes personnes qui travaillent au salut des enfants d e leur sexe en se dévouant à leur éducation ; il n'en a pas fallu davantage p o u r leur inspirer cette g é n é reuse vocation. « . . . J'arrive d ' u n long voyage q u i a d u r é treize mois , et durant lequel près de trois mille insulaires ont été b a p tisés et confirmés d e mes p r o p r e s m a i n s . « Vous penserez peut-être que tant de t r a v a u x , q u e tant de courses s u r mer et sous différents climats, a l tèrent ma s a n t é ; détrompez-vous : Dieu prend soin de ses ministres ; nous pensons à sa g l o i r e , e t il se charge du reste. Il y a sans d o u t e bien des périls dans la voie où le bon Dieu m'a fait la grâce de m'appeler ; mais ne savons-nous pas q u ' u n seul cheveu de n o t r e tête ne peut tomber sans sa volonté sainte? Jamais je n'ai été plus heureux q u e dans les c r o i x , qu'au sein des tribulations q u e j ' e n d u r e de la part de l'hérésie. Priez seulement q u e la grande récompense réservée a u x Apôtres soit un jour mon partage. Quel bonheur pour moi si un j o u r le m a r tyre venait consommer tant de travaux ! V o u s , chers P a r e n t s , allez au ciel par le chemin battu de notre vieille Europe catholique ; pour m o i , il faut que je m'efforce d'y arriver en frayant la voie à cette Eglise naissante, en d é blayant avec ma croix des sentiers nouveaux, q u e l'hérésie et l'infidélité encombrent d e leurs ruines ; il me faut a r roser de mes sueurs chaque pierre d e l'édifice q u e j'élève,


400

et que je voudrais cimenter de mon s a n g . Q u ' e s t - c e , après t o u t , que cette v i e ? D i e u , sa grâce en ce m o n d e , le ciel en l'autre, son a m o u r partout : c'est là tout p o u r un Mis sionnaire, c'est là t o u t , c'est là t o u t ! Voilà un peu du style de la Nouvelle-Zélande écrit en fiançais. Nos Polyné siens aiment beaucoup les répétitions des choses qui leur plaisent, et en cela j e suis assez de leur avis. « Votre n o m , ma M è r e , et celui de bien des membres de ma famille], sont connus et chéris de mes néophytesCombien de fois ces chers enfants, qui ont toujours accès auprès de moi, me demandent si vous vivez e n c o r e , quel est votre â g e , qui p r e n d soin de votre vieillesse. Les mères de famille sollicitent comme u n e grâce de recevoir votre nom à leur b a p t ê m e . Dans mes colloques avec elles, lors q u e je les instruis, elles ne m a n q u e n t pas de me dire com bien vous avez dû être affligée de notre séparation ; et ces bonnes m è r e s , qui ont aussi des fils, m'adressent ces questions les larmes a u x y e u x . Je leur réponds ordinaire ment que votre joie d'avoir u n fds consacré à Dieu et à leur s a l u t , jointe à la pensée d e nous revoir a u ciel après cette vie si c o u r t e , ont séché vos p l e u r s . Alors , transpor tées d e la plus vive reconnaissance, elles promettent de bien prier Notre-Seigneur et la sainte Vierge pour vous ; bon n o m b r e de jeunes personnes et de jeunes gens m'ont a p p o r t é des objets curieux d u pays comme gage d e leur affection p o u r moi et p o u r les personnes que j ' a i m e ; ils seraient h e u r e u x d ' a p p r e n d r e qu'en les rece v a n t , vous avez trouvé q u e l q u e dédommagement au sa crifice que vous avez fait p o u r leur b o n h e u r . « f

J.-B. F R A I S Ç O I S , Evêque de Maronèe , Vic. apost. de l'Océanie occidentale. »


401

MISSIONS D'AMÉRIQUE.

E x t r a i t d'une lettre du R. P. Cziwtkowietz, Supérieur général des Missionnaires rédemptoristes en Amérique, à M. le Président du Conseil central de Lyon.

Baltimore, le 1 2 octobre 1 8 4 3 .

« MONSIEUR LE PRÉSIDENT ,

«... Après avoir donné au Détroit les exercices d'une Mis sion, je revins tout droit à Baltimore, o ù m'attendaient des occupations en apparence moins apostoliques. « Un grand nombre de nos frères allemands de Baltimore et de Philadelphie, voyant toutes les différentes sectes dont nos villes sont peuplées, et le grand danger pour eux et pour leurs enfants d'y perdre la f o i , s'étaient proposé de former une communauté exclusivement catholique; à cet effet, ils avaient acheté, l'année dernière, à un prix trèsmodéré , une terre inculte d'environ trente-six mille ar-


402 pents. Quelques fidèles, avant d'entrer dans l'association, m'avaient consulté sur cette œ u v r e , ce qui m'avait forcé d'en examiner les s t a t u t s ; et comme je m ' a p e r ç u s bientôt qu'elle resterait sans résultat, et qu'elle ne tarderait pas à se d i s s o u d r e , je le déclarai sans détour à ceux qui m'en parlaient, en leur expliquant les raisons qui motivaient mon avis. Néanmoins , avant mon d é p a r t p o u r l'Europe , la colonie paraissait faire des p r o g r è s ; beaucoup de familles s'y agrégeaient avec empressement : mais bientôt cette fausse apparence d e succès s'éclipsa, et à mon retour en Amérique, l'entreprise était à l'agonie. Environ trentehuit familles avaient déjà quitté la communauté ; ses p r i n cipaux membres et les vingt-six familles qui étaient encore sur les lieux, voyant l'impossibilité de la rappeler à la vie, et craignant de p e r d r e tout ce qu'ils avaient déjà dépensé de capitaux à u n e première c u l t u r e , ce qui aurait fait la ruine d'une centaine de familles, se ressouvenaient d e ma prédiction, et envoyaient vers moi des députés pour q u e je les aidasse d e mes conseils et d e mon crédit. « J'eus pitié de leur é t a t , d'autant plus q u e l'honneur de la Religion y était intéressé ; car déjà les hérétiques et les infidèles, triomphant de cette dissolution, en remplissaient les colonnes de leurs j o u r n a u x : les uns en concluaient que le catholicisme est impuissant à fonder des établissements d u r a b l e s , d'autres qu'il n'y avait point d'union et d e fraternité parmi nos coreligionnaires, q u e l'on trouve rarement parmi eux des hommes assez charitables pour s'intéresser au sort de leurs frères malheureux. Je partis donc pour la colonie, où je fus reçu, par les vingt-six familles qui y végétaient depuis une a n n é e , avec une joie aussi vive q u e si ma présence seule eût été capable de changer cette terre de malédiction en un paradis terrestre. Le lendemain , accompagné de tous les c o l o n s , au n o m b r e de vingt-six , armés d'instruments propres à mesurer le ter-


403 rain , et de fusils pour nous procurer d u gibier et nous défendre contre les bêtes féroces, telles q u e les loups et les ours qui sont encore en grand nombre dans ces contrées, je c o m m e n ç a i , la boussole et la carte à la main , à chercher les limites d e l'emplacement acheté ; mais quelle fut ma s u r p r i s e , en reconnaissant bientôt q u e ces pauvres gens arrosaient de leurs sueurs journalières une terre étrangère qu'ils avaient prise pour la leur ! Après avoir bien examiné le sol, j ' e n fis la démarcation générale, puis je le divisai en portions d e vingt-cinq, c i n q u a n t e , soixante-quinze et cent a r p e n t s , dont on marquait les limites aux a r b r e s . Je déterminai la place où la ville devait être construite, j ' e n fis le plan, conseillant d'y g r o u p e r les habitations, au lieu de les disséminer comme on faisait j u s qu'ici , à d e u x , t r o i s , q u a t r e ou cinq milles les unes des autres. « Il ne m'est pas possible de donner u n e idée des fati gues causées p a r ces excursions ; ceux qui ont vu et habité ces immenses forêts d e l'Amérique, dont l'origine date du commencement du m o n d e , sans que jamais la main de l'homme ait touché à ce chaos, peuvent seuls le compren dre ; on y rencontre presque à chaque pas d'épaisses b r o u s sailles, des racines entrelacées a u x branches qui s'inclinent jusqu'à terre, des arbres entiers déracinés par la vieillesse et par les vents, entassés çà et là comme d'infranchissables remparts ; p u i s , comme le soleil ne peut p é n é t r e r sous ces voûtes de feuillage, il y fait si h u m i d e , le sol est si glissant, que jamais on n'y met un pied s û r , et qu'on fait presque autant de chutes que d e pas. * L'emplacement acheté a u n e étendue de neuf milles, à peine parcourions-nous un espace de trois milles par jour, en sorte que nous dûmes passer la nuit au milieu d e ces forêts. Le soir donc nous allumions un grand feu , car c'était à la fin d ' o c t o b r e , et nous avions déjà très-froid ;


404 assis autour du bûcher, nous prenions notre souper qui ordi nairement nous laissait l'estomac assez vide. Après la prière du soir, q u e nous faisions en c o m m u n , chacun arrangeait son lit comme il voulait, et dormait comme il pouvait. On pense bien qu'exposés au froid, à la n e i g e , à la pluie , nous reposions fort peu ; et cependant je passais ces nuits fort agréablement, o c c u p é , pendant mes longues heures d'insomnie , à calculer les avantages q u e la Religion reti rerait un jour de cette œ u v r e civilisatrice, accomplie dans la s o l i t u d e , sous les yeux de Dieu seul. C'est là q u e je me ressouvenais des peines inutiles q u e d'autres avant moi, et que moi-même pendant trois ans, nous nous étions données pour trouver de jeunes Américains destinés à devenir les Missionnaires de leur p a y s ; je croyais voir dans le nouvel établissement l'asile futur où l'enfance c h r é t i e n n e , à l'abri d e la corruption du monde et d e la perversion de l'hérésie , grandirait dans la science sans p e r d r e la v e r t u , et fournirait des vocations généreuses parmi lesquelles Dieu se plairait à choisir des Apôtres p o u r l ' A m é r i q u e ; déjà il me semblait q u e des milliers de catholiques venaient s'y rallier autour de la c r o i x , comme autour du pieux symbole de la vraie liberté ; j'entrevoyais déjà la congrégation naissante, humble fille d e l'Eglise universelle, fleurir au désert sous la bénédiction divine; j'assistais en esprit aux saintes pompes d e ses mystérieuses solennités. Voilà l'en d r o i t , pensais-je, que dorénavant nous montrerons aux catholiques allemands qui abordent sur ce lointain rivage et qui ne séjournent dans les villes de ce pays que pour se procurer l'argent nécessaire à l'acquisition d ' u n morceau de terre ; c'est là qu'ils pourront gagner leur vie tout en conservant leur foi et en sauvant leur â m e . Enfin, j'y croyais voir aussi une retraite paisible pour nos propres Missionnaires, q u i , ayant épuisé leurs forces dans les travaux apostoliques, pourront s'y reposer dans les exer-


405 cices de leur état et dans la pratique d e leur règle. « Telles étaient mes préoccupations de la n u i t , et le matin je me trouvais plus heureux q u e si j'avais joui d'un long et doux sommeil. Dès l'aurore nous reprenions , comme la veille, nos pénibles travaux, avec le même courage , mais non plus avec les mêmes forces ; car d e jour en jour nous nous sentions plus épuisés p a r la faim et les fatigues ; souvent même nous pensions défaillir tout à fait, surtout lorsque la neige, la pluie et les tempêtes venaient nous assaillir avec force : alors il n'est pas d'énergie qui ne succombe; que faire quand l'humidité et le froid s'em parent du corps et le pénètrent jusqu'à la moelle des o s , quand les vents déracinent les a r b r e s en m a s s e , et même les plus g r o s , au risque d'écraser les travailleurs dans leur chute ! « Durant six semaines j ' a i vécu de cette vie vraiment i n d i e n n e , à peu près comme les Missionnaires qui sont chez les sauvages. « Avant mon départ d e la colonie, j e traçai encore les chemins p u b l i c s , comme ils sont marqués par le gouvern e m e n t ; de sorte q u e l'on peut à présent pénétrer dans ces déserts sans danger d e s'y p e r d r e , ce qui arrivait souvent; déjà plus d'une fois des catholiques ont erré pendant plusieurs jours sous la terrible appréhension de ne plus p o u voir en sortir, et un ministre protestant y allant à la chasse, a disparu p o u r toujours. De pareilles forêts se trouvent encore en grand n o m b r e , même dans les régions les plus civilisées du Nouveau-Monde; ceux qui veulent fonder de nouveaux établissements ne doivent pas s'enfoncer dans les états lointains, puisque les choses de première nécessité y sont naturellement plus rares et les périls plus g r a n d s . « La terre dont je viens de parler est en Pensylvanie, diocèse de P i t s b u r g ; elle est fertile, elle abonde en ruisseaux et en sources dont l'eau est p u r e et b o n n e ; le climat,


406 assez semblable à celui d e l'Allemagne, fournil, tout ce qui est nécessaire à u n e vie c o m m o d e ; c'est donc un emplacement très-bien choisi p o u r u n e colonie. « De retour à Baltimore, je trouvai mes confrères dans la plus grande consternation : comme je n'avais pu leur écrire pendant m a longue absence , ils avaient fait mille conjectures s u r la fin d e mes j o u r s ; ils croyaient être certains q u e , m'étant p e r d u dans la profondeur des forets, j ' y étais mort d e faim ou mangé par les ours ; de sorte q u e j e fus reçu p a r eux comme un ressuscité qui ne serait encore qu'à moitié en vie. Croyant être en bonne s a n t é , je riais de ce qu'ils me prenaient pour un squelette amb u l a n t ; mais bientôt j'éprouvai q u e les fatigues de ce voyage m'avaient tellement é p u i s é , que le temps du travail semblait passé pour moi. Dieu ne jugea pas que ce fût encore assez de sacrifices; il me rendit, après u n e maladie d e trois semaines, assez de forces pour pouvoir exercer d e nouveau mes fonctions de Missionnaire. Plût au Ciel que je pusse établir à ce prix d e pareilles colonies ! je consentirais volontiers à p e r d r e p o u r chacune d ' e l l e s , nonseulement ma s a n t é , mais la vie m ê m e . « J'ai l'honneur d ' ê t r e , etc.

« Alexandre CZIWTKOWIETZ , Supérieur général des Missionn. rédemptoristes, en Amérique. »


407

MISSIONS DE PERSE.

Extrait d'une lettre de M. Darnis, Préfet apostolique de la Mission des Lazaristes en Perse, à M. Etienne, Supérieur-Général de la même Congrégation.

Ravandouze, 7 avril

1844.

« MONSIEUR ET TRÈS-HONORÉ P È R E ,

« Le bon Dieu daigne nous é p r o u v e r , que son saint nom soit b é n i ! Je vous avais déjà annoncé q u ' u n des m i nistres américains d ' O u r m i a h , accompagné de trois évêques nestoriens, était allé à T é h é r a n , p o u r nous faire chasser du pays, et nous dépouiller des d e u x églises que nous avons construites à Ardicher et à O u r m i a h . Nos ennemis ont trouvé u n protecteur puissant et zélé d a n s la personne de l'ambassadeur d e Russie qui est protestant : sa g r a n d e i n fluence a facilement arraché à la cour de Perse un firman qui ordonne au g o u v e r n e u r d e l'Aderbeidjan d e nous expulser,


408 M. Cluzel et m o i , dans les vingt-quatre h e u r e s , du territoire persan, de nous éconduire avec toute notre famille, et de vendre ce qui nous a p p a r t i e n t ; de p l u s , il est e n joint à tous les gouverneurs d'empêcher q u ' à l'avenir a u cun Missionnaire n'entre en P e r s e , de p u n i r rigoureuse ment tous les catholiques , et en particulier deux ou trois prêtres qui ont dernièrement abjuré l'hérésie. Voilà à peu près tout ce que j ' a i pu savoir de ce firman. L'ambassadeur russe ne s'est pas contenté de ces r i g u e u r s ; il a fait signifier au gouverneur de Tauris l'ordre de publier un édit conforme à celui du r o i , et de déléguer u n agent fondé de pouvoirs pour le faire exécuter et pour enchaîner les nou veaux convertis. « M. Nicolas, q u e nous avions envoyés à T a u r i s , a fait tout ce qu'il a pu pour conjurer l ' o r a g e , ou d u moins pour le r e t a r d e r ; mais ses efforts sont restés sans résultat, parce q u e c'était l'ambassadeur russe qui o r d o n n a i t , et que les ministres américains payaient largement ceux qui étaient chargés d e l'exécution. Il a seulement obtenu du gouverneur une espèce de sauf-conduit pour nos personnes, lequel a été assez peu r e s p e c t é , quoique toutes les autorites d'Ourmiah nous fussent favorables. L'omnipotence de l'ambassadeur russe ferme toutes les bouches. « Dès q u e nous avons été instruits des mesures prises contre nous, M. Cluzel est parti aussitôt d ' O u r m i a h , avanf l'arrivée du firman, afin qu'on ne l'empêchât pas d'aller à Téhéran protester contre ces violences. « Enfin le firman a r r i v a : le 13 m a r s , j e fus emprisonné avec le frère David. Le lendemain nous fûmes conduits au tribunal au milieu d'une g r a n d e multitude de spectateurs. L à , le gouverneur nous assigna p o u r prison notre p r o p r e d e m e u r e , où nous fûmes gardés à vue par quatre gendarmes qui restaient auprès de nous la nuit et le jour. Je déclarai alors au gouverneur que j ' e x i g e a i s ,


409 avant de partir, qu'on me remît une copie d u firman du roi ; on me le p r o m i t , mais on n'en a rien fait, parce que les Américains ont donné de l'argent afin q u e la copie demandée me fût refusée. « Le soir même de notre arrestation , u n vieux p r ê t r e n e s t o r i e n , nouvellement c o n v e r t i , fut jeté en prison et chargé de chaînes. On se mit aussi à la poursuite d'un a u t r e p r ê t r e dont le seul crime était son retour à l'unité ; mais il a eu le b o n h e u r d'échapper à la fureur d e nos e n n e m i s , q u i , irrités d'avoir m a n q u é leur coup, ont cruellement maltraité les habitants de son village, bien qu'ils soient n e s t o r i e n s , afin d e les forcer à révéler le lieu de sa r e traite. P o u r le même sujet, un enfant que nous avions avec nous depuis trois a n s , a été si rudement frappé par ces barbares, q u e chaque coup de bâton est gravé profondément sur son visage, qui n'est plus qu'une g r a n d e plaie sillonnée par d e longues et sanglantes blessures. Malgré d'aussi horribles t o r t u r e s , ce courageux enfant n'a jamais voulu indiquer à ses b o u r r e a u x la retraite du p r ê t r e , quoi qu'il sût très-bien où il était caché. « Cependant le délégué d e Tauris ne perdait pas son temps à O u r m i a h . Aidé de dix satellites, il se mit à frapper comme des bêtes d e somme nos domestiques et les catholiques qui se trouvaient en grand n o m b r e dans notre maison ; il parla même d'attacher notre frère David à un a r b r e p o u r le faire fustiger. Quant à m o i , j'en ai été quitte p o u r un déluge de grossières injures : u n e fois il en vint jusqu'à m'adresser des menaces ; m a i s , voyant que j e ne craignais ni son bâton ni son poignard , il n'osa pas mettre la main sur m o i , ce qui a grandement étonné la foule immense qui était témoin de ces scènes d ' h o r r e u r . Enfin , le gouverneur d'Ourmiah , instruit de ce qui se p a s s a i t , envoya o r d r e de mettre fin à ces tortures. TOM. x v i . 9 6 . 23


410 « Voilà u n léger aperçu d e ce qui vient d e nous arriver ; car il est impossible de vous raconter tout au l o n s Nous avons été obligés de payer plus de sept cents francs d'amende, sans compter les dilapidations q u e les satellites ont exercées dans n o t r e résidence. Plusieurs d e nos chrétiens ont pris la fuite, surtout ceux d u village d'Ardicher. dont les Américains désiraient l'extermination. « Nos ennemis pressaient notre d é p a r t ; on nous cond u i s i t , le frère David et m o i , sous l'escorte d e deux gend a r m e s , à d e u x j o u r n é e s d ' O u r m i a h , dans u n e petite ville d u Curdistan. Ces d e u x satellites nous ont fait beaucoup souffrir p e n d a n t toute la r o u t e ; et l'endroit où ils nous on? déposés est le plus dangereux d e cette contrée b a r b a r e . Déjà on avait comploté d e n o u s dépouiller et d e nous a s sassiner ; mais le chef d u c a n t o n , quoique c u r d e , s'est montré généreux à notre égard ; il nous a d o n n é un cheik p o u r nous accompagner jusque sur le territoire de la S u blime Porte ; sa protection nous a délivrés des plus g r a n d s dangers d e la p a r t des b r i g a n d s qui s'étaient r e n d u s s u r notre r o u t e pour nous égorger. « Enfin le bon Dieu nous a conduits sains et saufs à notre d e s t i n a t i o n , et je profite d e ma liberté pour aller rejoindre M. Cluzel à S i u n a , petite ville d u Curdistan persan. Je d e v r a i s , p o u r m'y r e n d r e directement, r e n t r e r dans la P e r s e ; mais, comme j e suis u n peu connu dans ces c o n t r é e s , et q u e je p o u r r a i s bien y r e n c o n t r e r des é m i s saires m é t h o d i s t e s , j e vais traverser les montagnes q u i sont du côté d e la T u r q u i e , et j'espère arriver, avec l'aide de Dieu , à Siuna en dix j o u r s . « Il est t r è s - i m p o r t a n t q u e je m ' e n t e n d e avec M. Cluzel , afin qu'il puisse aller soutenir les réclamations d'un grand n o m b r e des principaux catholiques qui sont déjà partis p o u r T é h é r a n . A leur tête est l'Evêque sexagénaire de Chosrova. Si cette députation ne réussit p a s , comme il


411 est bien à c r a i n d r e , à cause d e la résistance de l'ambassadeur russe, elle fera d u moins u n e impression profonde, et p o u r r a ralentir le feu d e la persécution ; car le premier ministre d u Shah semble nous être assez favorable. « Dans le cas où nous ne pourrions pas r e n t r e r encore en Perse, M. Cluzel viendrait me rejoindre à Mossul, et de l à , si vous nous le p e r m e t t e z , n o u s nous glisserons dans les montagnes des n e s t o r i e n s , q u i se trouvent à trois ou q u a t r e journées d ' O u r m i a h . Ces frères égarés sont très bien disposés en notre faveur. Déjà un jeune prêtre du pays est rentré dans le sein de l'Eglise ; je le retrouverai probablement à Mossul. « Nous a u r o n s , sans d o u t e , beaucoup à souffrir dans ce périlleux apostolat ; mais la réponse q u e me fit, il y a d e u x m o i s , un des principaux h a b i t a n t s , qui se trouvait alors chez nous à O u r m i a h , nous doit faire passer par-dessus toutes les craintes : « Q u a n d les Apôtres, m e disait-il « dans sa naïve simplicité, annoncèrent l'Evangile aux « infidèles, ne couraient-ils pas les mêmes dangers dans « l'univers païen que vous au milieu d e nos mon« tagnes? » « Il y a longtemps q u e nous avions formé ce projet , et le Seigneur s e m b l e , p a r les tristes conjonctures où nous nous t r o u v o n s , nous avoir ménagé la consolation d e le réaliser. Nous avons d e grandes espérances d e succès; le nestorianisme s'écroule de toute part. « Aujourd'hui 7 a v r i l , j o u r de P â q u e s , je viens d'app r e n d r e q u e M. Cluzel s'est mis en route p o u r T é h é r a n , a la tête d e vingt-cinq catholiques ; le Patriarche chaldéen doit se joindre à e u x . Daigne le Seigneur couronner du succès leur d é m a r c h e ! M. Rouge s'est retiré à Salmas; je lui envoie un j e u n e p r ê t r e chaldéen q u e j ' a i rencontré tout près d e Ravandouze ; un a u t r e ecclésiastique de la 28.


412 m ê m e nation ira à Ourmiah même consoler nos pauvres catholiques, et les soutenir au milieu de cette rude épreuve à laquelle leur foi se trouve exposée« Je recommande instamment notre chère Mission de P e r s e a u x ferventes prières des deux familles de SaintV i n c e n t , et je s u i s , etc. « DaRNIS, Prêtre de la Mission. »


413

Extrait d'nne lettre de M. Cluzel, lazariste, Missionnaire apostolique en Perse, à M. Martin, Directeur du Séminaire interne, à Paris.

Soouk-Boulak , 30 mars 1844.

« MONSIEUR ET TRÈS-HONORÉ CONFRÈRE ,

« Nos dernières lettres vous auront appris les craintes que nous avait inspirées le voyage d ' u n méthodiste américain et de trois évêques nestoriens à Téhéran , où l'ambassadeur russe avait, disait-on, épousé chaudement leurs intérêts. Ce que nous appréhendions n e s'est que trop réalisé ; les événements ont même de beaucoup dépassé nos prévisions. Bonnes gens que nous sommes, nous s u p posions tout au plus que l'ambassadeur emploierait son crédit à obtenir un firman qui nous dépouillât, au profit des h é r é t i q u e s , de l'église que nous avons fait bâtir dans le village d'Ardicher ; mais cette injustice, déjà assez grande d u r e s t e , ne suffit point a u x ennemis du catholicisme. A la sollicitation du méthodiste américain , ou obéissant, p e u t - ê t r e , à des ordres supérieurs , ce représentant de l'empereur de Russie a pris le parti d'exiger notre expulsion d u territoire persan. « M . Nicolas, ce jeune Français q u i , dans tout le cours de cette affaire, a si bien servi la cause de la vérité et de la Religion, s'était rendu à Téhéran p o u r sonder les bruits qui commençaient à courir. Le 20 m a r s nous r e çûmes de lui une lettre où il s'exprimait en ces termes :


414 « « « « « « « « « « « ti «

« J'ai le c œ u r navré d e douleur : les évêques nestoriens sont ici depuis une semaine ; ils ont obtenu un firman qui enjoint au gouvernement de l'Aderbeidjan d e vous faire sortir d u territoire persan daus les vingt-quatre h e u r e s . Cet o r d r e ne concerne q u e M. Darnis et M. Cluzel : M. Rouge et les frères pourront donc rester à Ourmiah. Le gérant du consulat russe a reçu l'ordre de presser auprès des autorités locales l'exécution de ce décret. J'ai tenté mille moyens pour obtenir u n s u r s i s ; mais inutiles efforts, chacun craint de se comp r o m e t t r e . Si les évêques sont porteurs d u firman. je les suivrai de p r è s ; je crains bien qu'ils ne se fassent précéder de quelque courrier ; tenez-vous donc sur vos g a r d e s . »

« Vous sentez quelles impressions cette lettre d u t p r o duire sur nous ; elle nous remplit d'une douleur p r o f o n d e , m o i n s , sans d o u t e , à cause du traitement personnel q u i nous était réservé , qu'en vue des maux prêts à fondre sur nos chers néophytes. Quel ne fut point alors rotre embarras ! Différents projets se croisaient dans notre e s p r i t : p r e n d r e la fuite dans une circonstance où chacun est forcément l'ennemi de celui q u e la Russie p e r s é c u t e . c'était exposer à des violences ceux de nos confrères qui resteraient à la maison. Il fut donc a r r ê t é , en définitive, que je partirais seul p o u r aller visiter en passant quelques familles chrétiennes, répandues dans les montagnes du Curdistan. M. Darnis devait rester à Ourmiah pouf a t tendre l'arrivée du firman , ressentir les premiers coups de la p e r s é c u t i o n , et cependant faire partir pour Téhéran quelques personnes , sans le secours desquelles notre voyage était inutile. P a r cet arrangement nous crûmes sauver notre m a i s o n , et nous ménager une issue pour a r river jusqu'à la capitale.


415 « Je partis d o n c d'Ourmiah seul, le 22 mars au malin, Une sombre clarté tombait à peine sur les rues désertes de la ville, que j e traversai dans u n douloureux silence. Mon c œ u r était péniblement s e r r é ; d e grosses larmes s'échappaient de mes yeux. J e venais de quitter des confrères chéris avec la crainte d'en être séparé p o u r longtemps ; je voyais mes espérances s'évanouir tout d ' u n c o u p , et les néophytes q u e nous avions engendrés à Jésus-Christ, dispersés, sans soutien et sans g u i d e , et abandonnés comme u n troupeau de jeunes agneaux à la merci des loups. Je prenais ainsi d'avance, pensif et presque a b a t t u , la roule d e mon exil. « J'arrive dans un village chrétien où je trouve tous nos catholiques consternés : il leur était parvenu quelque chose des bruits qui commençaient à courir. Mon devoir était d e dissimuler mes propres a l a r m e s , et je lis si bien qu'en partant je les laissai, sinon r a s s u r é s , au moins plus confiants dans l'avenir. « Deux jours après, j'avais à peine visité dans les montagnes curdes d e u x chrétientés , lorsqu'un malin , à l'issue d e la m e s s e , causant assis et fort doucement avec mon petit troupeau , qui s'était pressé a u t o u r de m o i , je vis e n trer trois chrétiens d ' u n autre village où j'avais donné rendez-vous à u n piéton q u e j ' a t t e n d a i s . A leur visage a b a t t u , j e compris ce qu'il en était. « P o u r q u o i , leur disje le premier, et en s o u r i a n t , pourquoi venez-vous d e si grand m a t i n ? Y aurait-il chez vous quelques m a l a d e s ? — O u i , M a î t r e , répondirent-ils tristement, il y en a b e a u c o u p , » et en m ê m e temps ils me remirent u n billet dont voici le texte : « Mon cher Confrère, nos affaires sont dans le plus « triste état. M. Darnis et le frère David ont été enlevés « hier au soir, 2 3 mars. On est à votre p o u r s u i t e ; on


416 « « « «

connaît le lien de votre retraite. F u y e z , fuyez v i t e ; je crains que vous n'en ayez pas le temps. J'ai fait transporter tout ce que nous avons de précieux ; je m'attends au pillage de notre maison. « Votre dévoué Confrère, « ROUGE. »

« Une journée d e marche me mettait presque entièrement à l'abri des recherches de nos ennemis; je montai donc instantanément à cheval et je partis pour me r e n d r e à Soouk-Boulak, petite ville toute c u r d e , d'où je vous trace ces lignes. Mais ici mon embarras redouble; M. R o u g e , tout en m'annonçant que M. Darnis et le frère David avaient été enlevés, ne me disait pas ce qu'ils étaient devenus. Que faire donc présentement? revenir sur mes p a s ? . . . m e transporter à T é h é r a n ? . . . mais q u e me servira-t-il d'aller seul dans cette ville? Me dirigerai-je vers I s p a h a n ? mais, d e si l o i n , comment m e tenir au courant des nouvelles? et d'ailleurs, ma présence parmi les catholiques de cette localité, sitôt qu'elle sera connue d e l'ambassadeur russe, pourra bien leur susciter une persécution. Passerai-je à Mossul, dont je ne suis éloigné que d e sept jours de marche?... « Avant de p r e n d r e u n p a r t i , je crus expédient d ' e n voyer à O u r m i a h un piéton qui s'y est r e n d u secrètement, l'attends ici sa r é p o n s e , ce qui m'oblige à u n e station de huit j o u r s dans cette ville, et je consacre un instant de ce long loisir à vous écrire ces nouvelles avec un roseau et d e l'encre musulmane qui ne coule g u è r e . « Mais voici venir un courrier qui m'apporte la lettre suivante :


417 De notre prison , 27 mars 1 8 4 4 .

« « « « « « « « « « « « « « « « « « « « «

« Mon cher Confrère, deux mots seulement : si cette lettre vous trouve, je vous prie d e raser votre b a r b e ; mettezvous en l a ï q u e , allez droit à la capitale, et présentézvous à l'ambassadeur pour vous plaindre d e la cruelle persécution qu'on fait peser sur les catholiques. J'ai é t é emprisonné et grossièrement injurié. Maintenant, grâce à l'aimable compagnie de q u a t r e ferraches, je suis consigné dans notre maison , que j ' a i vendue à M. Nicolas, p o u r la sauver des mains de nos ennemis. Nous avons perdu notre église d'Ardicher, q u ' o n détruit ou qu'on est s u r le point de d é t r u i r e ; e t , sans les soins de M. Nicolas, qui est toujours notre protecteur, n o t r e église et n o t r e maison d'Ourmiah auraient subi le même sort. On a jeté dans les fers le prêtre Simon d e K i n - T i p s é , q u i , au dire d u p i é t o n , serait gratifié tous les jours de la bastonnade. Un a u t r e p r ê t r e a pris la fuite. Toutefois on se r e m u e en notre faveur. Déjà quelques chossavaliens et dix députés à barbes blanches se sont rendus à Tauris pour plaider notre cause. Quant à m o i , au moyen d'une assez forte a m e n d e , je me tire des mains d e mes satellites et pars p o u r Mossul; en passant à Soouk-Boulak j e vous donnerai d'autres détails. »

« J'attends donc ici M. Darnis p o u r avoir le plaisir de le voir, si tant est qu'on le laisse arriver. Ensuite je me rendrai à la capitale d'où je vous écrirai de nouveau. « Le piéton m ' a ajouté q u e les ferraches ont battu à m o r t un d e nos domestiques. « Les nestoriens, c e p e n d a n t , sont venus d e plusieurs


418 villages à O u r m i a h , et ont désavoué la conduite d e leurs évêques. De leur côté, les Américains ont réussi, par leurs violences envers n o u s , à se faire détester encore d a vantage... « La Russie est bien injuste à notre égard : sans raison ni prétexte , a r r a c h e r d e leur maison , emprisonner, m a l traiter des sujets d ' u n roi a l l i é , é t e n d r e la persécution à de pauvres p a y s a n s , dont tout le crime est de n e pas a p prouver les e r r e u r s et les blasphèmes d e huit impies du Nouveau-Monde ; les dépouiller d e leurs p r o p r i é t é s , les chasser de leurs h a b i t a t i o n s , les jeter dans les f e r s , les soumettre à la b a s t o n n a d e ; q u e p e u t - o n ajouter à ces cruautés iniques , et q u e m a n q u e - t - i l à nos ennemis p o u r mériter d'être inscrits au n o m b r e des persécuteurs d e l'ancien t e m p s ? « Je me r e n d s à Téhéran p o u r demander à l'ambassad e u r , au roi et à ses ministres, raison des injustices criantes dont nous sommes l'objet. Je ne vous dissimulerai pas q u e j ' a t t e n d s peu de succès de cette d é m a r c h e . « J'ai l'honneur d ' ê t r e , etc.

« CLUZEL, Miss. apost. en Perse. »

D'après des nouvelles plus r é c e n t e s , la députation c a tholique a u r a i t été bien reçue à T é h é r a n , et l'on aurait p r o m i s de faire droit à ses justes réclamations.


419

MISSIONS DE LA CHINE.

VICARIAT A P O S T O L I Q U E DU XAN-TONG.

Lettre de Mgr Besy, ficaire apostolique du Xan-Tong, �� MM. les Directeurs de l'Œuvre. ( T r a d u c t . d e l'italien.)

N a n k i n 15 mai 1 8 4 3 .

«

MESSIEURS ,

« Sur la fin de 1840, je donnais une Mission dans la partie méridionale du Hou-Quang, pays agité alors par une violente persécution, quand je reçus de Rome l'ordre d'accepter le vicariat apostolique du Xan-Tong avec l'administration du diocèse de Nankin. Le sentiment de mon insuffisance m'aurait fait décliner un si lourd fardeau, si le bref de Sa Sainteté m'eût laissé la liberté d'un refus ; mais il m'ordonnait de courber la tête sans résistance, et d'obéir sans délai. Je m'acheminai d o n c , au cœur d'un hiver rigoureux , à travers le Hou-Nan et le X a n - S i , pour


420 aller recevoir des mains d e Mgr l'Evêque d u Chan-Si la consécration épiscopale. J'arrivai chez ce vénérable P r é l a t après un long et périlleux voyage d e cinquante j o u r s . La cérémonie d u sacre t e r m i n é e , je m e remis aussitôt en r o u t e ; j e visitai en passant la province d u Ho-Nan et celle d u P e - t c h e - l y ; et j ' e u s la consolation d e m e réunir à mon t r o u p e a u assez à temps p o u r célébrer avec lui les fêtes de P â q u e s . « Il m'est d o u x d e vous d i r e , à la louange d e ces bons n é o p h y t e s , qu'ils m'accueillirent avec u n e sainte effusion de c œ u r . J a m a i s ils n'avaient vu d ' E v ê q u e , et ils étaient loin d e penser q u e le Saint-Siége , d a n s sa sollicitude a t tentive et paternelle , daignerait leur envoyer p o u r g u i d e un pasteur élevé à la dignité d e Pontife. « La province d u X a n - T o n g est célèbre d a n s les a n nales d e la C h i n e , p o u r avoir d o n n é le j o u r a u x plus g r a n d s philosophes d e l ' e m p i r e , r é p u t é s ici les p r e m i e r s sages d u m o n d e : tels sont Confucius, M o m - d s e , T s e n - d s e et a u t r e s lettrés de distinction. O n voit le t o m b e a u d u premier dans le village d e Kio-Fou , à peu de distance d e la ville d e Oven-Hien. C'est u n m o n u m e n t m a j e s t u e u x , e n t o u r é comme d ' u n e forêt d e chênes séculaires , qui p é nètre les n o m b r e u x visiteurs d ' u n profond recueillement, bien p r o p r e à n o u r r i r d a n s l'âme des Chinois cet e n t h o u siasme religieux qu'ils ont toujours eu p o u r Confucius. « Une m o n t a g n e , q u ' o n dit ê t r e la plus élevée d e toute la Chine, et q u ' o n a p e u t - ê t r e p o u r cette raison a p p e l é e Tai-Xan, fait d e cette province le rendez-vous d e tous les dévots idolâtres. Il n ' y a pas d e secte indigène qui n ' a i t là des idoles et des p a g o d e s ; la m o n t a g n e en est parsemée d e p u i s la base j u s q u ' a u s o m m e t ; des b o n z e s , en g r a n d n o m b r e , y chantent j o u r et nuit des hymnes à leurs d i e u x , et p r a t i q u e n t mille superstitions qui attirent d e tous les points d e ce vaste e m p i r e u n e foule d e p è l e r i n s . P e n d a n t


421 les trois p r e m i e r s mois d e l'année s u r t o u t , les routes qui conduisent à Tai-Xan sont e n c o m b r é e s de longues c a r a vanes, qui viennent ou accomplir des v œ u x , ou d e m a n d e r la santé et des richesses, ou bien encore solliciter d e leur dieu favori la grâce de r e n a î t r e d a n s u n e condilion fortunée. « Je rencontrai un j o u r , dans u n e d e mes courses apos t o l i q u e s , u n char r e m p l i d e vieilles chinoises qui s u i vaient, ainsi q u e m o i , mais avec u n certain appareil de f ê t é , la route qui conduit à la célèbre m o n t a g n e . Elles descendirent à l'hôtel où je les avais devancées. J'eus la curiosité d e d e m a n d e r quelles étaient ces f e m m e s , et quel motif les faisait voyager à cet âge et avec tant d ' a p p a r a t . O n me répondit qu'elles étaient de la secte de tcham-tchai, qu'à ce titre elles n'avaient jamais g o û t é d e viande ni de poisson pendant tout le c o u r s de l e u r v i e ; q u e , sentant leur fin a p p r o c h e r ( l a moins âgée avait soixante-dix-huit a n s , et la plus vieille dépassait q u a t r e - v i n g t - d i x ) elles venaient d u fond d u Ho-Nam, c'est-à-dire d e plus de cent lieues, r a p p e l e r à leur dieu l'abstinence qu'elles avaient religieusement o b s e r v é e , et solliciter, en récompense de si longues p r i v a t i o n s , u n e heureuse transmigration pour leurs â m e s . Pauvres femmes ! en les plaignant d u fond du c œ u r , je pensais q u ' u n j o u r leurs austérités accuseraient la mollesse d ' u n g r a n d n o m b r e d e chrétiens. « Au X a n - T o n g , le s o l , bien q u e blanchâtre et p o u d r e u x , est t r è s - f e r t i l e , et se p r ê t e à plusieurs sortes de c u l t u r e : le millet, qui est la n o u r r i t u r e o r d i n a i r e du peup l e , les fêves, des fruits d e tout g e n r e , le coton m ê m e , y viennent m i e u x que dans le reste d e la Chine. P a r m a l heur les pluies sont t r è s - r a r e s , ce q u i fait souvent m a n q u e r les r é c o l t e s , et oblige les habitants à passer dans d ' a u t r e s provinces, où les aliments vendus à plus bas prix leur permettent de m e n e r u n e vie moins misérable. Il y a


422 peu d e s o u r c e s ; les p u i t s q u ' o n creuse p o u r en tenir lieu, ou sont vite é p u i s é s , ou ne d o n n e n t q u ' u n e eau à peine p o t a b l e , tant elle est a m è r e . V o i l à , à peu de chose p r è s , l'aspect physique du X a n - T o n g ; sa superficie s e r a i t , d ' a près W y l d , d e 5 6 , 8 0 0 milles c a r r é s , et sa population totale, selon le m ê m e a u t e u r a n g l a i s , d e 2 8 , 9 5 8 , 7 6 0 h a bitants. « Envisagée comme Mission , cette province e s t , sans c o n t r e d i t , la p l u s pauvre et la plus a b a n d o n n é e d e l'emp i r e . A peine compte-t-elle q u a t r e mille c h r é t i e n s , disséminés çà et là, à de si grandes d i s t a n c e s , qu'ils ne peuvent ni se prêter u n m u t u e l a p p u i , ni recevoir la visite fréq u e n t e d ' u n Missionnaire ; tous sont dans la plus profonde indigence, e t , d e p l u s , c o n s t a m m e n t persécutés p a r les gentils du X a n - T o n g , dont le n a t u r e l altier et féroce n e ressemble en rien au caractère général des Chinois. « Dans plusieurs districts le p r ê t r e n e p e u t se p r é senter que d e n u i t . J e ne sache pas qu'il y ait plus de six ou sept oratoires publics ; si j e les appelle d e ce n o m , ce n'est pas qu'ils soient connus des païens, mais parce q u ' i l s ont été élevés p a r les néophytes à frais c o m m u n s ; et quels o r a t o i r e s ! E n E u r o p e vous n'en voudriez pas p o u r étables ! C'est là cependant q u ' a u sein des t é n è b r e s , dans le. silence qui convient à des p r o s c r i t s , nous célébrons les d i vins m y s t è r e s . « Loin d e moi la pensée d'accuser le zèle de mes chrétiens. Le d é n û m e n t d e leurs chapelles n e tient qu'à leur p a u v r e t é , et non à leur peu d e foi; ils craindraient d'ailleurs q u ' u n sanctuaire plus orné n'éveillât la haine d e leurs ennemis, toujours prêts à se faire d u m o i n d r e p r é t e x t e un motif d ' o p p r e s s i o n . « Ces chapelles sont bâties avec d e la terre et de la paille ; p o u r portes et fenêtres elles ont des trous inform e s ; et s i , p a r a v e n t u r e , le ciel envoie d e la p l u i e , l'é-


423 glise est entièrement i n o n d é e . Jugez de l'intérieur : au m i l i e u , u n e table qui j a d i s a p u ê t r e ' b o n n e à q u e l q u e c h o s e ; mais à p r é s e n t , usée et v e r m o u l u e , elle chancelle s u r ses pieds mal assis, q u o i q u e souvent. l'ajustés; sur cette table , l'autel s u r m o n t é de deux bâtons en forme de croix ; de chaque c ô t é , u n e écuelle hors de service soutenant, à défaut de chandeliers, d e u x cierges noircis p a r la rasse et le temps ; c'est là tout le mobilier d e l'église. Au lieu d e plancher on n'a q u e la terre b a t t u e , toujours inégale et poudreuse , sur laquelle nos chrétiens é t e n d e n t un peu d e paille p o u r se m e t t r e à g e n o u x . Telles s o n t , Messieurs , les cathédrales du X a n - T o n g , telles je les ai vues chaque fois que j'ai réuni m o n troupeau dans leur modeste enceinte. « Au spectacle d'une si profonde misère, mes souvenirs se reportaient d ' e u x - m ê m e s vers mes anciennes Missions d u H o u - Q u a n g , où j'ai exercé le saint ministère pendant cinq années. Alors je gravissais les hautes chaînes du PaT o n g - H i e n . Bon Dieu ! quelle indigence s'étalait à mes r e gards ! Quel déplorable sort que celui de ces m o n t a g n a r d s , vivant sur des roches escarpées et arides, plus propres à ser vir d e repaires a u x bêtes fauves que d'habitations a u x hommes ! Séparés les u n s des a u t r e s p a r trois ou q u a t r e journées d e chemin, ces néophytes, dont le chiffre ne s'élève pas au delà d e cinq c e n t s , ne pouvaient q u ' à de longs intervalles recevoir la visite d'un p r ê t r e ; et p o u r arriver jusqu'à eux il fallait franchir des a b î m e s , escalader, en s'aidant des pieds et des m a i n s , des h a u t e u r s à pente si r a p i d e , q u ' u n seul faux p a s , u n e racine cédant à vos efforts q u a n d vous pensiez vous en faire u n point d ' a p p u i , u n e pierre d é t a chée sans le vouloir par le guide qui vous p r é c é d a i t , si toutefois on trouve q u e l q u ' u n qui veuille se risquer d a n s un si périlleux voyage, eussent suffi p o u r vous faire r o u l e r au fond des précipices. P u i s , lorsque inondés d e sueur et ha-


424 letants de fatigue, nous arrivions sur le soir à la cabane q u i devait nous a b r i t e r , nos hôtes n'avaient à nous offrir q u e de l'eau et un p e u d e sel p o u r assaisonner le riz q u e nous avions a p p o r t é n o u s - m ê m e s ; encore fallait-il souvent a t t e n d r e q u e le vieux m a î t r e d u logis fût allé à la forêt voisine ramasser le bois dont nous avions besoin p o u r faire cuire notre chétif r e p a s . Notre lit était la terre n u e : h e u r e u x q u a n d nous pouvions y jeter u n e poignée d e paille . non p o u r adoucir n o t r e couche, mais p o u r nous préserver d e son h u m i d i t é . Du r e s t e , en nous e n d o r m a n t avec lu pensée en D i e u , n o u s goûtions un sommeil calme et profond. « Les maisons des chrétiens q u i végètent s u r ces r o chers sont d e simples cabanes ; le toit est en paille aussi bien q u e les séparations intérieures; u n monceau d e pierres tient lieu d e t a b l e , et p o u r reposer la t e r r e n u e suffit. Mais q u ' i m p o r t e n t les privations à q u i sait, p a r la foi, les changer en mérites ! A défaut des biens de ce m o n d e , ils ont des trésors d e vertus ; ils ont p o u r le Missionnaire, qu'ils r e g a r d e n t comme u n ange d e D i e u , u n c œ u r riche d'affection et d e dévouement. P r è s d'eux, sous leurs c h a u mières consacrées p a r la plus pieuse résignation , j ' a i goûté d'inexprimables douceurs , i n c o n n u e s , je crois , dans les palais des g r a n d s . « Mon peuple d u X a n - T o n g n'en est pas tout à fait à cet excès d e détresse ; mais il est aussi moins en p a i x . J'ai déjà dit combien les dispositions des païens lui sont h o s tiles : u n fait assez récent p o u r r a vous en convaincre. « J'avais conçu le projet de b â t i r , dans u n b o u r g situé à douze stades d e la ville de O u - T c h i n g - H i e n , une maison plus décente p o u r la célébration des saints mystères. La connaissance q u e j'avais de la localité , l'empressement des chrétiens à seconder mes d é s i r s , tout me faisait croire q u e la chapelle s'achèverait sans exciter d ' o r a g e . On éleva


425 donc en peu de jours u n o r a t o i r e , bien p e t i t , et si pauvre que la haine e l l e - m ê m e , ce s e m b l e , n'aurait pas d û le r e m a r q u e r . Il n'en fut rien. Un des plus fanatiques e n t r e les idolâtres jugea l'occasion belle p o u r nous calomnier; il n'y m a n q u a p a s . Dans sa dénonciation au m a n d a r i n , il nous peignait comme des conspirateurs dangereux : Nous étions, disait-il, plus de cinq mille hommes occupés à fabriquer des armes et à fondre des canons p o u r assiéger Pékin ; h u i t Européens dirigeaient l'entreprise ; déjà plus de quatre-vingts magasins étaient remplis d e provisions d e tout g e n r e ; des s o u t e r r a i n s , transformés en ateliers, confectionnaient tout ce qui est nécessaire à l'équipement d ' u n e a r m é e f o r m i d a b l e , e t c . « L'accusation ainsi dressée, c r a i g n a n t , s'il la p r é s e n tait l u i - m ê m e , d ' ê t r e pris au piége qu'il nous t e n d a i t , il la jeta p e n d a n t la nuit dans la cour du p r é t o i r e , où elle mit tout en émoi. Aussitôt le m a n d a r i n envoya s e crètement des émissaires sur les lieux p o u r s'enquérir du complot. P e n d a n t ce t e m p s , nos c h r é t i e n s , ne se d o u t a n t pas des soupçons qui planaient sur e u x , et satisfaits d ' a voir enfin u n e nouvelle é g l i s e , se rassemblaient tous les jours p o u r p r i e r , sous la conduite de m o n excellent p r o v i caire le P . Louis d e Castellazzo, religieux observantin. Ils se livraient avec sécurité à ce pieux e x e r c i c e , q u a n d arrivèrent les espions. Ceux-ci p r ê t è r e n t l'oreille à la p o r t e , entendirent a u dedans u n e r u m e u r confuse, e t , sans plus d ' e x a m e n , c o u r u r e n t annoncer au m a n d a r i n q u e la dénonciation n'était q u e t r o p f o n d é e , qu'ils avaient vu le q u a r t i e r général des c o n s p i r a t e u r s , et q u e leur n o m b r e était au moins d e cinq mille. Notez bien q u e le total des néophytes de ce village n e s'élève p a s à trois cents. « A cette n o u v e l l e , l'effroi d u m a n d a r i n fut à son c o m b l e . S'imaginant déjà voir la ville assiégée , il en fil fermer les portes p e n d a n t trois j o u r s , sans toutefois p u TOM. xvi. 96. 29


426 blier les motifs d'une mesure si e x t r a o r d i n a i r e ; et tout ce t e m p s , il l'employa en préparatifs secrets p o u r aller bloq u e r les rebelles d a n s leur p r é t e n d u e forteresse. A la veille de se mettre en c a m p a g n e , il voulut d'abord pour voir à la sûreté de ce qu'il avait de plus p r é c i e u x , en e n voyant hors de la province sa famille et ses trésors ; m a i s , comme on dit vulgairement, il se jeta dans l'eau pour ne pas se mouiller, car cette nuit-là même sa femme et ses fils tombèrent e n t r e les mains des b r i g a n d s , et furent comploiement dévalisés. « C'était le j o u r d e la Fête-Dieu ; des soldats déguisés étaient v e n u s , sans b r u i t , cerner les abords d u village. Le g o u v e r n e u r les suivit de près avec q u a t r e mandarins militaires et toute u n e armée d e satellites. Mon provicaire eut à peine le temps de s'esquiver, a u moment où la t r o u p e , animée p a r la voix d e ses chefs, montait à l'ass a u t , renversait et pillait les habitations sur son passage , cherchant des yeux l'arsenal des rebelles au milieu de ces bicoques sans défenseurs. Une pieuse f e m m e , qui s'efforçait de soustraire à la profanation quelques objets du culte, eut le bras percé d ' u n coup de lance. Cependant il fallut bien cesser le combat, faute d'ennemis. Alors commencèr e n t les perquisitions. On somma les paysans de livrer les c a n o n s , fusils, flèches, s a b r e s , p o u d r e s , e t c . , q u e la révolte a v a i t , disait-on, entassés dans les souterrains ; ils n'auraient pas mieux d e m a n d é ; mais où les p r e n d r e ? Leurs efforts, réunis à c e u x des s o l d a t s , n'amenèrent d ' a u t r e découverte q u e celle d e quelques livres de prières, de mes ornements s a c r é s , de mes v ê t e m e n t s , d e mon b â ton pastoral en b o i s , avec u n certain n o m b r e d e croix et d'autres objets religieux. C'était p o u r conquérir un pareil trophée q u ' o n avait mis u n e g r a n d e ville en état de siége, toute u n e armée en c a m p a g n e , et u n e population inoffensive à la misère !


427 « Le gouverneur sentit bien qu'il était d u p e ; il entra en fureur contre ceux qui l'avaient si cruellement joue ; mais sa colère ne le sauvait pas du ridicule et de l'odieux qui allait s'attacher à son expédition. D'ailleurs, l'affaire était l a n c é e ; il fallait y d o n n e r s u i t e , sous p e i n e , pour le m a n d a r i n , de voir sa responsabilité compromise. 11 fit donc rassembler divers objets de religion, enchaîner vingtq u a t r e chrétiens et q u a t r e f e m m e s , e t , le dépit dans le cœur, il r e p r i t le chemin d e la ville, où il rentra de n u i t , afin d e cacher sa h o n t e . « Dès le lendemain il était sur son tribunal et faisan comparaître devant lui les prisonniers. « J'allais dans « votre village chercher des rebelles et non des chrétiens , « leur dit-il ; mais puisque vous êtes tombés en mon pou « voir, j e dois vous juger selon nos lois. » Il p r i t ensuite un des livres saisis, dont il lut à haute voix quelques pas s a g e s , en les commentant avec une surprise mêlée d ' a d miration : « En v é r i t é , leur d i s a i t - i l , votre Religion n ' e n « seigne rien de répréhensible. Dans ma province ( i l est « d u Fokien) il y a aussi des c h r é t i e n s , e t , je l'avoue , « ils ne font tort à p e r s o n n e . N é a n m o i n s , comme c'est « u n e secte prohibée par l ' e m p e r e u r , j e dois vous la faire « a b j u r e r . — Nous ne le pouvons p a s , répondirent tous « les néophytes. — Reniez Dieu et Marie sa sainte m è r e « ( j ' i g n o r e si c'était sérieusement ou pour se moquer « qu'il parlait ainsi) ; celle q u e vous appelez dans ce livre « la Mère de miséricorde vous obtiendra sûrement votre « p a r d o n . » Les chrétiens refusèrent avec la même ferm e t é . Alors on renvoya les q u a t r e femmes chez elles, sans les avoir soumises à l'épreuve des t o r t u r e s . « Toutes les rigueurs d e la question retombèrent sur les h o m m e s ; souffletés et b a t t u s , les uns apostasièrent, les autres montrèrent un courage s u p é r i e u r a u x t o u r ments les p l u s a t r o c e s , réitérés cinq jours d e s u i t e , p e n 29.


428 dant lesquels on leur refusa t o u t e espèce d e n o u r r i t u r e , afin d ' a b a t t r e leur constance en épuisant l e u r s forces. L'un d e ces intrépides confesseurs allait j u s q u ' à stimuler la rage des b o u r r e a u x : « Frappez plus fort, » leur criaitil q u a n d il était déjà horriblement flagellé, attaché p a r le cou, traîné dans l'enceinte du p r é t o i r e , froissé contre ses lourdes chaînes ; et plus les coups résonnaient fort sur ses reins ensanglantés, plus il invoquait haut les noms d e Jésus et d e Marie qu'on voulait étouffer sur ses l è v r e s , plus il répétait avec a m o u r , Loué soit Jésus-Christ! « Enfin le j u g e se lassa de les t o u r m e n t e r sans s u c c è s ; il aurait désiré saisir d e la cause le m a n d a r i n s u p é r i e u r d u d i s t r i c t ; mais ce magistrat lui r é p o n d i t q u ' i l n'aimait pas à se mêler des affaires des c h r é t i e n s , et qu'il l ' e n g a geait à en référer a u fu-tai ou g o u v e r n e u r g é n é r a l . Le m ê m e fonctionnaire qui avait refusé d e t r e m p e r dans le p r o c è s , d e m a n d a si q u e l q u ' u n des prisonniers avait renié l'Evangile, et comme on lui r é p o n d i t q u e plusieurs avaient apostasié : « O h î c e u x - l à , a j o u t a - t - i l , n e sont certaine« m e n t pas d e b o n s chrétiens ; u n vrai chrétien aime « mieux m o u r i r q u e d'être jamais infidèle à son Dieu. » Force fut d o n c au petit m a n d a r i n d'adresser directement son r a p p o r t à la c o u r , et il le fit en r e n d a n t u n compte très-infidèle d e ce qui s'était passé. « La réponse d u fu-tai n e se fit pas a t t e n d r e . Elle i n tima au m a n d a r i n s u b a l t e r n e l ' o r d r e d e p r o c é d e r p a r la voie des t o r t u r e s , d ' a r r a c h e r a u x prisonniers n o n - s e u l e m e n t un démenti d e leur foi, mais la dénonciation des chrétiens leurs complices, et s u r t o u t celle des Missionnaires ; e t , en cas d e r e f u s , d e p r o n o n c e r leur sentence selon toute la r i g u e u r des é d i t s . C ' e n était fait d e cette E g l i s e , si D i e u , q u i avait p e r m i s à l'orage d e se former, ne l'eût d é t o u r n é à temps d e ceux qu'il m e n a ç a i t , p o u r le faire r e t o m b e r s u r son principal a u t e u r . En effet, au


429 moment où le fu-tai expédiait les instructions qu'on vient de l i r e , arrivait un décret de l'empereur qui ordonnait de l'enfermer lui-même dans une cage comme une bête féroce , et de le porter à Pékin pour y rendre compte de ses méfaits. « Son successeur traita les chrétiens avec plus d'huma nité. Mais il n'est que trop vrai que l'homme résiste mieux à des douleurs extrêmes , quand elles sont passagères, qu'à une gêne incessante, aggravée par les réflexions d'une tristesse solitaire. C'est ce qui eut lieu pour plusieurs de nos infortunés captifs : l'ennui, la chaleur étouffante du cachot, les insectes repoussants dont ils étaient couverts, firent sur eux ce que n'avaient pu les tourments; ils se retirèrent de la lice avant la fin du combat. Encore quelques jours de constance, et ils en seraient sortis vainqueurs avec leurs frères plus courageux ; car le mandarin, ennuyé de la longueur du procès, les renvoya les uns et les autres dans leurs familles, après avoir ordonné la démolition de l'oratoire. Ainsi se termina la persécution. « Mais, si les chrétiens du Xan-Tong sont peu nombreux , misérables et persécutés, la mission de Nankin présente un tableau consolant ; elle est tranquille et floriss a n t e , et répond par des fruits abondants au zèle de ceux qui l'ont dirigée. « De toutes les provinces de la Chine , celle du KiangNan ou Nankin est peut-être la plus belle et la mieux cultivée. Le K i a n g , ce fleuve majestueux que les indigènes appellent le fils de la mer, la divise en deux parties ; dans celle de droite se trouve la capitale, qui a donné à toute la province son nom de Nankin ou cour méridionale, par opposition à Pékin situé plus au nord. De l'autre côté du K i a n g , le chef-lieu est S o u - T c h e o u , la plus gracieuse et la plus polie des cités. Tout favorise la culture de ce beau p a y s , la fertilité du sol comme l'intelligente activité de


430 ses h a b i t a n t s , les pluies fréquentes qui l ' a r r o s e n t , aussi bien que les n o m b r e u s e s rivières qui le sillonnent en tous sens N é a n m o i n s , ni l'industrie vraiment prodigieuse des Nankinois, ni la fécondité inépuisable d u t e r r a i n , ne peuvent suffire à alimenter la population, qui est encore p l u s considérable ici q u e dans toute a u t r e province. P o u r fournir à sa consommation annuelle, on tire u n e g r a n d e q u a n tité d e riz d u H o u - Q u a n g , auquel le Kiang-Nan e m p r u n t e aussi la p l u p a r t de ses bois de construction. « D'après W y l e , la superficie du Kiang-Nan est d e quatre-vingt-un mille cinq cents milles c a r r é s , et sa p o pulation s'élève à soixante-douze millions vingt mille c i n q u a n t e h a b i t a n t s . Autrefois la Religion y était si floriss a n t e , que chaque cité avait ses temples consacrés au vrai Dieu, grand n o m b r e d e m a n d a r i n s s'étaient soumis au joug de l'Evangile, et plus d e d e u x cent mille c h r é t i e n s , dit-on, en pratiquaient avec ferveur les a d m i r a b l e s v e r t u s . Mais la violence des persécutions q u i se succédèrent sous les e m p e r e u r s I a m - T c h e n g , Kien-Nan et Kia-Kin , couvrii ont de sang et de ruines toute l'étendue de cette belle Mission ; celles des églises qui subsistent encore aujourd'hui furent converties soit en prétoires p o u r les m a n d a r i n s , soit eu pagodes et en greniers p u b l i c s ; le naufrage d e la fo fut presque u n i v e r s e l , moins encore p a r la désertion des apostats, q u e par le refroidissement q u i s'empara des âmes en l'absence des Missionnaires, mis en fuite ou jetés dans les cachots. Ces brebis affligées seraient, je crois, tou jours restées fidèles à la voix des p a s t e u r s , si elles avaient pu l ' e n t e n d r e ; mais, en ce temps de confusion et d e t e r r e u r , privées d e leurs guides et livrées à la fureur des l o u p s , qui firent u n e h o r r i b l e boucherie du t r o u p e a u , elles s'affaiblirent eu se dispersant, et cessèrent tout à fait de comm u n i q u e r e n t r e elles q u a n d le glaive atteignit Mgr G o d e froi leur é v ê q u e .


431 « Son successeur, q u o i q u e r e t e n u p e n d a n t plusieurs années dans l'impossibilité d ' a g i r , à cause d e la persécution de l'empereur Kien-Nan , réussit enfin p a r son i n signe piété et son zèle infatigable à r a m e n e r beaucoup d'âmes d a n s le sein de l ' E g l i s e , et à sa m o r t , arrivée en 1 7 8 2 , il avait déjà e n t e n d u près de trois mille confession. « Une seconde persécution générale, allumée en 1 8 0 5 , sous l'empereur Kia-Kin, fut moins fatale au k i a n g - N a n q u e la p r é c é d e n t e ; ses ravages p o r t è r e n t surtout s u r les contrées s e p t e n t r i o n a l e s , o ù les églises furent détruites et b e a u c o u p d e chrétiens incarcérés. On vil alors les p a ï e n s , p a r u n e invention aussi folle qu'elle était c r u e l l e , adapter des croix sous les pieds d e s confesseurs, afin qu'à défaut d'abjuration v o l o n t a i r e , ils fussent dans la nécessité de fouler le signe sacré du s a l u t , et p a r là m ê m e convaincus d'apostasie. « A ces temps d'épreuves succédèrent des j o u r s sereins. Le r e t o u r d e la p a i x , joint au zèle des Missionnaires n o u vellement a r r i v é s , et plus encore à la b o n t é d u Seigneur qui bénit leurs t r a v a u x , a tellement multiplié les n é o phytes dans ce diocèse, qu'ils atteignent aujourd'hui le nombre d e soixante-deux à soixante-trois mille, sans parler d e la province d u Ho-Nan qui fait aussi partie d e mon vicariat. « Du côté d e la mer, ma juridiction s'étend jusqu'à l'île de Koum-Min et à la péninsule d e H a i - M e n , où nous comptons plus d e dix mille q u a t r e cents chrétiens ; s u r le continent la majeure p a r t i e des fidèles relève de S o u m Kiang , cité de p r e m i e r o r d r e d o n t le district comprend sept villes de troisième classe : l'une d'elles, que je me plais à citer, parce que d e u x beaux noms chrétiens s'y ratt a c h e n t , C h a n g - H a i a été le théâtre des succès apostoliques du P è r e Matthieu R i c c i , et voit encore les descen-


432 d a n t s d e son plus illustre d i s c i p l e , le g r a n d m a n d a r i n Paul Hiu , professer avec ferveur la foi d e ce p r e m i e r m i nistre de l'empire. « Sou-Tcheou-Fou et Nankin forment d e u x chrétientés c o n s i d é r a b l e s . L e u r n o m b r e , qui a u r a i t d û ê t r e p o u r moi u n sujet d e c o n s o l a t i o n , m e causait u n e d o u l e u r profonde q u a n d je pensais à l'impossibilité où j ' é t a i s d e les secourir t o u s , et q u ' a u m o m e n t où j ' a l l a i s s u r u n point assister des m o r i b o n d s , d ' a u t r e s i n f o r t u n é s , qui a u r a i e n t égalem e n t profité d e m o n m i n i s t è r e , m ' a p p e l a i e n t d e tous leurs d é s i r s , et faute d e p r ê t r e s m o u r a i e n t sans s a c r e m e n t s . « J'étais sous l'impression d e cette pensée déchirante , l o r s q u e , l'année d e r n i è r e , j ' e u s la joie d e voir les Pères Jésuites r e n t r e r en C h i n e , où ils ont fait tant d e bien , où le souvenir d e leur savoir et d e leur piété vit encore dans le c œ u r des n é o p h y t e s c h i n o i s , qui se t r a n s m e t t a i e n t d e g é n é r a t i o n en g é n é r a t i o n l'espérance et le v œ u d e les r e voir u n j o u r ; et c'est à m o i , le d e r n i e r des Evêques , q u e la P r o v i d e n c e réservait la signalée faveur d e les accueillir enfin s u r ces rives lointaines ! « Malgré l'arrivée d e cette g é n é r e u s e c o l o n i e , je ne c o m p t e q u e q u a t o r z e c o o p é r a t e u r s d a n s m o n immense dioc è s e , savoir : q u a t r e E u r o p é e n s , M. L a v a i s s i è r e , lazariste français, les P è r e s Gotteland, B r u y è r e et Estève, jésuites, et d i x p r ê t r e s i n d i g è n e s , p o u r la p l u p a r t vieux et infirmes. C'est moins q u ' i l n ' e n faudrait p o u r a d m i n i s t r e r nos m a lades. M. Lavaissière a dans son seul district environ neuf mille q u a t r e cents chrétiens, qu'il p e u t ù peine visiter tous les trois a n s , m a l g r é son zèle infatigable et sa prodigieuse activité ; car les infirmes , qui p r e n n e n t au Missionnaire la p l u s g r a n d e p a r t i e d e son t e m p s , sont séparés p a r des distances si considérables , q u e p o u r aller d e l'un à l'autre il faut s o u v e n t faire p l u s i e u r s j o u r n é e s d e chemin. « P o u r d o n n e r à m o n t r o u p e a u les. p a s t e u r s q u i lui


433 m a n q u e n t , le meilleur m o y e n , sans d o u t e , serait la fondation d'un séminaire i n d i g è n e ; m a i s , dans mon dénû ment a b s o l u , comment p o r t e r jusque-là mes espérances? C e p e n d a n t , pressé p a r la nécessité, j ' a i disposé quelques chambres dans u n oratoire p u b l i c , p o u r y r é u n i r p r o v i soirement v i n g t - d e u x é l è v e s , q u i , sous la direction du P è r e B r u y è r e , étudient le latin. Beaucoup d'autres sujets excellents m e conjurent d e les r e c e v o i r ; mais mes faibles ressources me forcent à u n d o u l o u r e u x refus. P e u t - ê t r e m e faudra-t-il m ê m e a b a n d o n n e r ce petit établissement, si les ressources q u e j ' e s p è r e recevoir d ' E u r o p e n'arrivent pas ou se font t r o p a t t e n d r e . Ce qui m'a encouragé dans cette entreprise et m e soutient encore au milieu de ma dét r e s s e , c'est la douce confiance q u e la grande Association, suscitée dans ces derniers temps p a r la Providence pour venir en aide a u x Missions, m e tirera d'angoisse en d o n nant , p a r ses a u m ô n e s , la d u r é e et l'accroissement à ce q u e nous avons péniblement fondé. « Si mon diocèse pouvait avoir u n jour des Apôtres en proportion d e son é t e n d u e , oh ! avec quelle rapidité se p r o p a g e r a i t n o t r e Religion sainte ! Il paraît d'ailleurs q u e les mandarins n e sont pas dans l'intention d e nous mol e s t e r ; ils savent très-bien q u e les néophytes sont en g r a n d n o m b r e d a n s la province , q u ' i l s ont plus d e deux cents c h a p e l l e s , où ils se réunissent chaque dimanche p o u r prier ; et loin d ' e n p r e n d r e o m b r a g e , non-seulement ils croient p r u d e n t d'imposer silence à nos d é t r a c t e u r s , mais ils affectent d e p u b l i e r q u e l'empire n'a pas d e sujets p l u s fidèles q u e les chrétiens. De l à , pour n o u s , u n e lib e r t é inconnue a u x autres Missions. Nous en profitons p o u r d o n n e r à nos fêtes une g r a n d e solennité : aux é p o ques d e Noël et d e Pâques , p r è s d e d e u x mille chrétiens assistent à la célébration des saints mystères ; b o n n o m b r e d e païens se mêlent à la foule p i e u s e , et e m p o r t e n t , en


434 se r e t i r a n t , u n g e r m e d e foi q u e le temps et la grâce font éclore : j'en ai baptisé vingt-quatre à la fois dans le c o u r a n t d u mois d e r n i e r . « Ce qui d o n n e à m o n t r o u p e a u u n e sécurité plus e n tière , c'est q u e la tolérance p a r t des sommités d u p o u voir. Le vice-roi d e celte province , n o m m é S o u - K i e n , est un prince t a r t a r e q u i , l'année d e r n i è r e , a bravement combattu contre les A n g l a i s , à la défense d e N i m - P o . Sans d o u t e qu'il e u t , p e n d a n t le s i é g e , occasion d'apprécier le courage des c h r é t i e n s ; car, après avoir r e n d u la place , il leur décerna p u b l i q u e m e n t des é l o g e s , et t o u r n a son m é contentement contre les b o n z e s , leurs e n n e m i s , dont il détruisit les p a g o d e s , renversa m ê m e les i d o l e s , et fit vendre à vil p r i x les biens s u r le m a r c h é . « Nous n'en avons pas moins été en b u t t e à p l u s d ' u n e accusation m e n s o n g è r e , telle q u e celle d ' e n t r e t e n i r de secrètes relations avec les Anglais; m a i s , p a r un signalé bienfait de la P r o v i d e n c e , la calomnie , p r o m p t e m e n t r e c o n n u e , est toujours retombée sur ses a u t e u r s . « Tout récemment e n c o r e , u n mauvais c h r é t i e n , qui avait rédigé u n e dénonciation contre n o u s , la portait au p r é t o i r e , lorsqu'on chemin il lui arriva ce qui jadis a d vint à A r i u s , au m o m e n t où cet h é r é s i a r q u e , insultant à la divinité de Jésus-Christ, se rendait en triomphe à la basilique de C o n s t a n t i n o p l e , p o u r y ê t r e rétabli dans la communion des fidèles : s u r p r i s p a r u n déchirement d ' e n trailles , à la porte m ê m e du m a n d a r i n , ce faux frère fut recueilli, d e m i - m o r t , p a r les n é o p h y t e s , qui t r o u v è r e n t sur lui le projet d'accusation avec u n e longue liste de Missionnaires et d e chrétiens. « Nous avons d o n c la ferme confiance q u e , grâce à la miséricorde divine, cette vaste Mission, plus favorisée q u e toute a u t r e p a r les circonstances , sera aussi la plus florissante de l'empire. On pourrait c r a i n d r e , ce semble , q u e


435 le prosélytisme a n g l i c a n , q u i sème ici les Bibles à pleines m a i n s , n e contrariât nos efforts; m a i s , à m o n a v i s , il en résultera plus d e bien q n e d e mal : ces l i v r e s , quoique altérés dans plus d ' u n e n d r o i t , contribueront à la diffusion des idées c h r é t i e n n e s ; ils inspireront à plusieurs u n vif désir d e mieux connaître nos g r a n d e s v é r i t é s , et comme c'est a u p r è s de nous q u ' o n viendra chercher l'intelligence «Je cette lettre m o r t e , d e ces passages obscurs q u i n e s'interprètent pas e u x - m ê m e s , les doutes des païens se r é s o u d r o n t toujours en faveur d e n o t r e foi. Un Chinois qui a b j u r e ses idoles ne peut ê t r e q u e catholique. « Du reste , les Anglais eux-mêmes nous r e n d e n t j u s lice et s'offrent à nous p r o t é g e r . L ' a n passé, M. Roberston, second interprète d u plénipotentiaire b r i t a n n i q u e en Chine, m'écrivit dans ce sens u n e lettre d o n t je transcris littéralement les lignes suivantes : « Q u a n t à m o i , Monsieur, je « n'ai p a s d'expressions p o u r vous dire combien j e suis « c h a r m é d'avoir fait votre connaissance. Il est vrai q u e « j e suis né p r o t e s t a n t ; néanmoins j e ne puis me défendre « d'admirer l ' h é r o ï s m e , le dévouement et la supériorité « des Missionnaires catholiques en Chine. O u i , c'est u n e « preuve q u e votre sainte Religion ne consiste pas en « vaines paroles , mais qu'elle procède d u fond du « cœur. » « Cette a n n é e , nous avons e u la consolation d e faire tous ensemble notre retraite spirituelle, prêchée p a r le P è r e Gotteland. Cette réunion d e tous mes p r ê t r e s , qui n e s'était jamais vue à Nankin , a p r o d u i t un effet e x t r a o r d i naire s u r l'esprit d e n o s chrétiens édifiés, et m'a servi comme d'un petit synode, où nous avons réglé en commun une multitude d e choses p r o p r e s à assurer le triomphe d e l'Evangile. Nous avons p r i s , e n t r e autres résolutions, celle d ériger d e s écoles dans tous les villages, et de choisir dans chaque localité u n certain n o m b r e d e veuves pieuses,


436

quelque peu instruites en médecine , q u i , sous prétexte d'administrer des remèdes a u x enfants moribonds des p a ï e n s , pussent leur conférer le b a p t ê m e . Q u a n t aux dé penses occasionnées p a r cette b o n n e œ u v r e , je les ai bien volontiers prises à ma c h a r g e , je me suis engagé à couvrir tous les frais, semblable à ces pauvres qui n'ont pas le sou p o u r payer leurs dettes, et qui offrent généreu sement à leurs amis des terres et de l ' a r g e n t , bien qu'ils n'aient q u e des haillons. Après D i e u , mon espoir est en vous , Messieurs les Associés; qu'il ne soit pas confondu ! Soyez ma c a u t i o n , et vos aumônes peupleront le ciel de nouvelles légions d'Anges. « Le tiers au moins d e nos chrétiens nankinois se compose d e pêcheurs , vivant de leurs fdets sur leurs pauvres nacelles, qu'ils conduisent çà et là, partout où ils espèrent rencontrer u n ministre d u vrai Dieu. La simplicité et la c a n d e u r de leurs âmes se peignent sur leurs figures i n g é n u e s . Souvent ils se r é u n i s s e n t , sur le soir, au n o m b r e d ' u n e vingtaine d e b a r q u e s , au milieu d u fleuve, et chan tent en c h œ u r leurs saintes p r i è r e s , qui finissent toujours p a r u n e douce invocation à Marie conçue sans p é c h é ; elles doivent monter comme un encens agréable j u s q u ' a u trône d e l ' A g n e a u , car elles partent d ' u n c œ u r q u e le souffle des passions n'a jamais flétri. « Ce ne sont pas seulement les pêcheurs q u i nous édi fient p a r l'innocence d e leur v i e ; les autres fidèles ne nous étonnent pas moins p a r leurs v e r t u s , entourés comme ils sont d e scandales de tout g e n r e , et privés de ces secours a b o n d a n t s q u i sont prodigués a u x chrétiens d ' E u r o p e . Quelquefois, au milieu des consolations qu'ils m e donnent, j e rougis d e moi-même en voyant combien est g r a n d e la simplicité d e leur f o i , quelle h o r r e u r profonde ils ont du p é c h é , quelle p u r e t é de motifs anime toutes leurs actions.


437 « P a r d o n n e z - m o i , Messieurs , la longueur d e ma lettre ; c'est la p r e m i è r e fois q u e je vous écris, et j'avais t a n t d e misères à vous p e i n d r e , tant d'espérances à vous confier, de si belles vertus à m e t t r e sous vos yeux î Vous e x cuserez ces épanchements d e mon c œ u r , et moi je serai doublement h e u r e u x , si j ' a i fait passer dans le vôtre q u e l ques-uns des sentiments q u i m ' a n i m e n t en faveur d e ceux que Dieu m'a donnés p o u r enfants. « J'ai l'honneur d ' ê t r e , e t c . « +

Louis DE B E S Y , Evêque, Adminitrateur apostolique de Nankin» »

« P. S. J'ai pensé q u ' i l vous serait agréable d e r e cevoir la statistique d e la C h i n e , telle q u ' o n la présente ici à l'empereur ; elle est tirée d u j o u r n a l officiel Kin-Xen, qu'on i m p r i m e tous les trois mois à P é k i n , et qu'on envoie à tous les m a n d a r i n s des diverses provinces. »


onze

trente-quatre

vingt-deux

dix

sept

neuf

douze

neuf

onze

quatorze

douze

CHAN-TONG.

CHEN-SI.

CAN-SOU.

SuT-CHUEN.

QUOUANG-TONG.

KOUANG-SI.

YD - NAM.

KOUEIT-CHEOU.

dix-huit

dix-neuf

dix-neuf

vingt-quatre

dix

seize

neuf

CHAN-SI.

dix-neuf

neuf

HO-NAN.

trente-trois

trente-neuf

quarante-sept

soixante-dix-huit

cent-douze

quarante-neuf

soixante-treize

quatre-vingt-seize

quatre-vingt-quatre

quatre-vingt-seize

Kouei-Iam-Fou.

You-Nan-Fou.

Kouci-Tchin-Fou.

Kouang-Tchou-Fou.

Tcheng-Tou-Fou.

Iam-Tchou-Fou.

Si-Ngan-Fou.

Chi-Nan-Fou.

Tai-Iouen-Fou.

Tai-Fom-Fou.

770 ly.

1150 ly.

2900 ly.

1800 ly.

5200 ly.

2400 ly.

2420 l y .

810 ly.

1620 ly.

1120 ly.

1900 ly.

2310 ly.

2810 ly.

2500 ly.

5000 ly.

2120 ly.

953 ly.

1640 ly.

880 ly.

1190 ly.


NAN-KIN

HOC-NAN.

HOU-PÉ.

FO-KIEN.

TCHE-KIANG.

KIANG-SI.

NGAN-HOU.

KIANG-SOU.

PÉKIN.

TCHELY.

PROVINCES.

DES

NOMS

er

1 ORDRE.

me

ORDRE.

neuf

dix dix

huit

2440 l y .

4420 iy.

680 ly.

1150 ly.

Ou-Tchang-Fou.

Tchang-Cha-Foû.

soixante

soixante-quatre

930 ly. 980 ly. Fu-Tchou-Fou.

soixante-deux

deux

dix

880 ly. 4280 ly. Han-Tchou-Fou.

soixante-seize

nne

onze

970 ly.

deux

treize

4 800 ly.

neuf

huit

4630 ly.

1828 ly.

4700 ly.

4 228 l y .

AU MIDI.

Nan-Tchang-Fou.

Hgan-Hou-Fou.

cinq

ORIENT

A L'OCCIDEET.

SEPTENTRION

LONGUEURDELAPROVINCEDU

soixante-quinze

Sut-Chou-Fou.

(PÉKIN.)

Lao-Tem-Fou.

CAPITALES

soixante-deux

cent, v i n g t - u n e

5

DE

SIX

vingt-trois

me

2

C O M P R E N D LES V I L L E S

huit

onze

ORDRE.

LA P R O V E N C E

(NAN-KIN)

HOU-QUOUANG


HOU-NAN.

HOU-PÉ.

FO-KIEN.

TCHE-KIANG.

KIANG-SI.

NGAN-HOU.

KIANG-SOU.

PÉKIN.

TCHELY.

PROVINCES.

DES

NOMS

NAN-KIN

HOU-QUOUANG

SUD.

Hо-Nam, Kou-Tche

Kiang-Si, Mo-Ping.

Chan-Si, Ho-Nam, Kouang-Chin Ham-I-Hien. Hien.

OCCIDENT.

QuouangTong, Temlouen.

Hiem, Tchaug.

NORD.

La mer.

SUD-EST.

Tchin-Cham, Hai-Pim.

PROVINCE

Kiang-Si, Tchau-Tchou Fou.

La mer.

kouie-Tchou, Kouang-Tong Tchau-Hau- Hin-TchonHien. Fou.

(Kiang-Si, I-Nim.

HIEN.

Sut-Chuen. Ou-ChamHien.

Ngan-HociFou, ChanHien. Hou-Nam. Hin-Hiam-

La mer.

Hgan-Hou, Fo-Kien, Kouci-TchouKien-Nin-Fou Fou.

La mer.

Hou-Pé, Quang-Tong, K o u a n g - S i , Kien-Ly. Ien-Han. K o u a n g - H i e n

Hou-Pé, Tam

Ngan-Hoei. Ho-ChanHien.

Quang-Tong, Tche-Kiang, Tchao-Tchou- Sem-TchouFou. Fou.

Kiang-Si, Sut-Chuen, IIo-Nam, Eoei-Tchang- Hem-HociHo-Can-Hien. Fou. Hien.

La mer.

Kiang-Sou, Fo-Kicn, Kiang-Sou, Kiang-Si, Sum-TchangSut-Chou. Fou-Nin-Fou In-Cheu-Hien Fou. Tche-Kiang, Tchin-TchouFou.

NORD-OUEST

POUR

Su-Tchuen, You-lam-Hien. Tcliou.

Chan-Si, Chan-Hien.

KouangTchou.

1,9o5,ooo.

2.091,000.

2.351.000.

3,836,000.

Ngan-Hei, kouangTcheou.

Ngan-Hoei,

3,744,000.

11,733,000.

3,942,000

TAELS.

96,000 xe.

96,000 xe.

678,000 xe.

795,000 xe.

1,451,000 xe.

RIZ.

CONFINS TRIBUT ANNUEL EN

Hou-Pé, Hin-KoTchou.

Chan-Tcheou

Ho-Nan,

Tchen-Te, Chan-Si, Fou-Piens. kien-TchangTchang. Hien.

NORD-EST

Hou-Pé, Quang-Tong, H o u a m - N i n Se-Tchoao.

Но-Nam, Tchen-TeFou.

SUD-OUEST.

A

Hou-Pé, Fo-Hien, Hou-Nam, Kouang-Tong Hou-Nam, Ngan-HoeiNgan-Hoci, Heam-ChouKouan-Ngan. koui-Tcheou. Tong-Len. Mo-Ping. FOU, Iouen. Tchen-Hian. Fou.

Tai-Thoang, la mer.

Tchou.

Nin-Kouen,

I t lien-Chin.

ORIENT.

LA

A


TOM. Xvi. 9 6 .

30

Sut-Chuen, Chan-Sou, Tchin-Hoci. Tai-Pim.

Ho-Nam, Chan-Hiam, Kiem.

Hou-Tchou, Chen-Si, Hgan-MamTchang-Hou. Fou.

CHEN-SI.

CAN-SOU.

KODEIT-CHEOU.

YU-NAM.

KOUANG-SI.

QUOUANG-TONG.

SUT-CHUEN.

Riang-Sou, Tche-Ly, Iouen-Tcheng Pé-Hien.

La mer.

CHAN-TONG.

Couei-Rien. Pé-Cio.

La mer.

Chan-Si, Nin-TchanTchou. Ho-Nam, Couei-Iam.

Man-Kou, Hou-pé, Yu-Nam. Tche-ChenLa-Tong-Kien Iouen-Mou. Fam.

Fo-Kien, Rouang-Si, Tchao-Ngan. Nan-Him,

Kouang-Si, Nam-Fam.

Yu-Nam, Kin-TehinFou.

Ho-Nam, TchangTchou-Fou.

Riao-Fou.

Rouang-Si, Tchen-Hon, Tche-Tchcng- Kouang-Ie, Fou. Deserts.

Chen-Si, Se-Ngan-Fou.

Sut-Chuen, Rouang-Si, Sut-Tchang, Sul-Chuen. Tchang-Fou.

Yunan-Tong, Yan-Nam, Honam, Chin-Chin- Tchang-Tche- TchouangFou. Fou. Fou.

185,000.

452,000.

794,000.

Kouietcheou, Tcheng-FamTchou. Lolos.

2,405,000.

Kouang-Si, Ho-Hien.

U-Tcheang, Tien-Ma-Kam Kouietcheou, Riang-Si, Confins-De, Hoei-LyPou-NganTchong-Yam. Min-Tien. Tin. Tchou.

Ho-Nam. Lcn-NganHien.

968,000.

Can-Sou, Hen-Hieu.

565,000.

Tchen-SiFou.

Chen-Si, Pao-NganHien.

6,344,000.

6,313,000

Chan-Si, Kouang-Lin- 5.042,000. Hien.

Tche-Ly. Nan-Cum.

Chen-Si, Fou-Cou.

5,651,008.

Chan-Si, Hü-TchouHien.

Riang-Si, Lo-Tchou, la mer. Tchang-Nim.

Si-Tchang, Holy-NamTau.

Ut-chè.

TChé-Tchou. Hoei-Fam,

QuouangYu-Nam, Kouang-Tong Koui-Tcheou, Quoang-Tong Tong, Cochinchine. Kon-TchonHin-Chan. Ian-Lyang. Rouang-Nam. Che-Tcheng. Fou.

La mer.

Chen-Si, Len-Iam.

I-Pou-Dse, Chan.

Ho-Nam, Im-Lim, Nin-Tchang. Tche-Tchai.

Sut-Chuen, Rien-NamHien.

La mer.

Ho-Nam, Hai-Tchou.

Riang-Sou, Hai-Tchou.

Tche-Ly, Nin-Chin.

He-Chou.

Tche-Ly, Hoai-Ngam.

Chen-Si, Tchao-I.

Ho-Nam, Hoei-Hien.

Tcham-

rebanff, Cha-

Sul-Chuen, Pim-Hou.

Ho-Nam, Chan-Tchou.

Chen-Si, Hou-Pé.

Tche-Ly, Chin-Chin.

CHAN-SI.

Hou-Pé, Hou-Pé, Tche-Ly, Ngan-Hoei, Quang-Tong, Chan-Si, Siam-Hiam. Hoan-Ngan. Tcheng-Ngan In-Tchou-Fou Tchao-Hicn. Lea-Tchou. Fou.

Chen-Si, Hou-Pé.

Kiang-Fou, I-Cham.

HO-HAN.

227,000 xe.

218,000 xe.

532,000 xe.

221,000 xe.


442 La somme des tributs annuels détaillés dans le tableau précédent, s'élève à 5 8 , 0 9 7 , 0 0 0 taëls, soit 4 7 9 , 0 0 0 , 0 0 0 de francs e n v i r o n . Le taël vaut 8 fr. 5 0 c. de notre m o n n a i e . Le ly chinois équivaut à peu mètre , ou huitième de lieue.

près à un demi-kilo-

MANDEMENTS ET N O U V E L L E S .

Q u a t r e Prélats ont de nouveau recommandé l ' Œ u v r e à leurs diocésains : ce sont Nosseigneurs les Evêqucs de Cassano et de T r o i a , dans le royaume d e Naples, Mgr l'Evêque de Nice et Mgr l'Archevêque d'Alby.

DÉPART

DE

MISSIONNAIRES.

Huit Missionnaires de l'ordre des C a p u c i n s , sous la conduite d e leur S u p é r i e u r , le P è r e Jean-Baptiste de C a s e r t e , sont partis d u p o r t d e G è n e s , le 2 1 juin d e r n i e r , p o u r se r e n d r e au Brésil, dans les Missions destinées aux


443 sauvages qui peuplent encore plusieurs contrées d e ce vaste e m p i r e . Dans l'espace de moins d ' u n a n , dix-huit de ces zélés Missionnaires sont allés p o r t e r les l u m i è r e de la foi et les bienfaits d e la civilisation chrétienne à ces malheureuses p e u p l a d e s . Ils seront bientôt rejoints par quelques autres d e leurs frères qui sont encore dans leur maison de Rome , à laquelle le P è r e Louis de Bagnaja , Vicaire général de l ' o r d r e et p r é d i c a t e u r apostolique , porte le plus vif intérêt. Cette maison a été fondée par le célèbre Père Eugène de Rumilly, m o r t en 1 8 4 1 .

Le navire à vapeur la Cléopâtre, arrivé à Bombay le 8 mai dernier, avait à son b o r d sept Missionnaires fraueiscains, destinés pour les Missions italiennes en C h i n e , et partis de Rome le 1 2 février précédent : p a r m i eux se trouvaient d e u x Chinois, élèves d u collége de la Propag a n d e , le Père François Liam, natif de Canton, et le Père Joachim Kuoh, natif d u H o u q u a m . Ils devaient continuer leur voyage à b o r d d u navire Julia jusqu'à Hong-Kong. Huit Pères Jésuites, p a r t i s en m ê m e temps de Rome, s'étaient e m b a r q u é s sur le vaisseau à vapeur l'Indoustan , qui devait les d é b a r q u e r à M a d r a s .

Le 2 6 m a i , plusieurs Missionnaires allemands se sont e m b a r q u é s au Havre. Le Vicaire général des Allemands à


444 N e w - Y o r k , M. Raffeiner, est parti à la tête de huit Religieux , dont voici les noms : le Père Guillaume Unterthiener, avec les trois frères coadjuteurs Léandre Stober, Arsatius Wieser et Dismas Kellner, de l'ordre des Franciscains, pour Cincinnati; le Père Florian Schweninger, de l'ordre de Saint-Benoît, du diocèse de Brixen en T y r o l , et le Père Ambrosius Buchmager, de l'ordre des Capucins, de Presbourg , pour New-York ; et les Scolastiques Joseph Reimpracht, pour le noviciat des Rédemptoristes à Baltimore, et Jean F e i h l , pour New-York : ces deux derniers sont du diocèse de Ratisbonne.

Trois Oblats de Marseille sont partis pour les Missions du Canada; deux se rendent à Kingston, et un à Quebec.

Le Père Mazzucchelli, si connu par ses travaux et ses succès dans les régions septentrionales des Etats-Unis, où il a baptisé plus de quinze cents sauvages, s'est embarqué pour l'Amérique avec quatre Religieux dominicains de son ordre. Quinze années de dévouement apostolique l'avaient signalé à l'attention du S a i n t - S i é g e , qui vient de l'autoriser à ouvrir un noviciat dans la petite ville de S a l o n a , afin d'y préparer des Missionnaires pour ces i m menses contrées.


445 Les Pères Irénée d e Sainte-Thérèse et Maurice de SaintAlbert, Piémontais, et le Père Jean-Chrysostôme de SaintJoseph , T o s c a n , tous trois d e l'ordre des C a r m e s , sont partis pour la Mission de Bombay, dans les I n d e s .

Dans le courant d e cette a n n é e , plusieurs Religieux du Saint Cœur de Marie se sont r e n d u s a u x divers postes où les appelait leur admirable vocation.

O n sait q u e ce nouvel institut a p o u r objet l'apostolat des nègres. Ses p i e u x fondateurs , touchés du m a l h e u r e u x état où croupissent, p a r suite de leur i g n o r a n c e , t a n t d'âmes créées à l'image de Dieu , se sentaient depuis longtemps inspirés de venir en aide à leur délaissement. T o u tefois , m a l g r é l'importance de l'œuvre qu'ils avaient conç u e , malgré la p u r e t é des motifs qui les dirigeaient, ces ecclésiastiques craignirent d e céder à un entraînement de zèle : ils e u r e n t recours, p o u r s'assurer de la volonté de Dieu, à la source visible des lumières et de l'esprit a p o stolique, et consultèrent le S a i n t - S i é g e . M. L i b e r m a n n , aujourd'hui leur supérieur, se rendit à R o m e , et présenta à la sacrée Congrégation u n mémoire où étaient exposés le but et le plan de la nouvelle s o c i é t é , se bornant à d e mander u n e décision q u i , favorable ou non , serait reçue c o m m e u n oracle émané de la bouche même d e JésusChrist. Son Eminence le Préfet de la P r o p a g a n d e , après avoir


446 pris toutes les informations dont s'entoure la sagesse du Saint-Siège, répondit qu'il louait fort le zèle des nouveaux Missionnaires, que leur entreprise était opportune pour la propagation de la foi, et qu'il les exhortait vivement à suivre leur vocation. L'approbation de Rome ne permit plus aux serviteurs de Dieu d e d o u t e r q u e leur sacrifice ne fût agréé et béni d u Ciel : dès lors se reposant sur la bonté divine qui les a p p e l a i t , d u soin d'aplanir les difficultés de tout g e n r e , ils fondèrent le premier établissement à la Neuville, près d ' A m i e n s , sous les auspices d ' u n Prélat vénéré. A peine c o m p t e - t - i l d e u x ans d'existence, et déjà u n noviciat nomb r e u x est o r g a n i s é , déjà les règles établies sont observées avec ce respect profond q u i , d ' o r d i n a i r e , n'est voué q u ' a u x institutions anciennes. C'est u n point fondamental de ces règles , qu'aucun membre d e la Congrégation ne vive seul et isolé : le s u périeur, à l'exemple de J é s u s - C h r i s t , enverra les n o u veaux Apôtres d e u x à d e u x , évangéliser le m ê m e t r o u p e a u , et confondre leurs sueurs dans le champ qu'ils d é fricheront en c o m m u n . Si loin q u e l'obéissance exile le Missionnaire, il a u r a toujours un confrère près de lui p o u r seconder ses efforts, p o u r encourager son zèle, ou diminuer ses peines et ses périls en les p a r t a g e a n t . Tandis que ces prêtres dévoués s'exerçaient en silence a u x vertus de l'apostolat, ne comptant q u e sur l'abnégalion pour adoucir les rigueurs de leur p a u v r e t é , les bénédictions temporelles , auxquelles ils ne songeaient point , sont venues les s u r p r e n d r e au sein de leur retraite. Des ressources inespérées ont doté le noviciat de revenus suffis a n t s ; plusieurs essaims de Missionnaires en sont déjà


447 sortis pour aller s'établir à S a i n t - D o m i n g u e , à l'ile B o u r bon et dans d ' a u t r e s colonies françaises; tout récemment e n c o r e , Mgr B a r r o n , Vicaire apostolique des deux Guin é e s , en nous annonçant qu'il emmenait avec lui sept Pères et trois frères du Saint Cœur de Marie, invitait l ' Œ u v r e à prier p o u r l'accroissement de la Société n a i s sante : C'était, disait-il, le moyen le plus efficace de hâter ta conversion de la race noire.

Une lettre récente de M. Masson, Missionnaire a p o s t o lique du Tong-King occidental, c o n t i e n t , s u r le m a r t y r e déjà connu d e Pierre Tu et d'Antoine Nam , quelques d é tails encore inédits que n o u s publions à cause de leur intérêt. « C'était un touchant tableau q u e celui d e la mort du catéchiste Pierre T u et du capitaine Antoine N a m , é t r a n glés pour la foi, le 10 juillet 1 8 4 0 . « Représentez-vous, dans le port de Dong-Hai, où se trouvaient enfermés les deux, n é o p h y t e s , un grand cortége de soldats commandés par d e u x mandarins à cheval, d é filant par u n e porte de la ville, p o u r conduire leurs victimes au supplice. « Les d e u x m a r t y r s , chargés de leurs c a n g u e s , s'avancent au milieu d e l'escorte; à côté d'Antoine N a m , qui marche le premier, est son fils, qui s'efforce, avec un large chapeau, de le garantir de l'ardeur du soleil. Arrivés au lieu de l'exécution, les d e u x victimes s'étendent sur u n e n a t t e , près de leurs cangues qui viennent d e leur ê t r e


448 ôtées ; à leur tête est planté l'écriteau sur lequel on lit la sentence de m o r t . Les fils, filles et belles-filles d'Antoine Nam sont auprès d e l u i , au milieu des soldats rangés en bataille; derrière ceux-ci se pressent les spectateurs chinois à la longue q u e u e et a u x pieds chaussés, et les T o n kinois avec les pieds n u s . S u r le fond d e la scène s'élèvent les hautes murailles de la ville, toutes garnies d e canons. »

En P e r s e , les espérances q u e donnaient les dernières nouvelles n e se sont pas réalisées ; l'influence russe a triomphé d e toutes les réclamations, et la persécution continue. M. C l u z e l , accueilli d ' a b o r d honorablement par le premier m i n i s t r e , Mirza A g a s s i , a reçu tout à coup l'ordre de quitter la c a p i t a l e ; des g e n d a r m e s doivent le c o n d u i r e , comme u n malfaiteur, jusqu'à la frontière. 1

Lyon,

impr.

de

J.

B.

PÉLAGAUD.


449

MISSIONS DE L'AMÉRIQUE DU NORD.

Lettre du P. Thébaud, Missionnaire de la Compagnie Jésus, au Kentucky, à un de ses Supérieurs.

de

Sainte-Marie , Kentucky, 15 octobre 1 8 4 3 .

«

MON

RÉVÉREND

PÈRE ,

« Au r e t o u r d ' u n e course d'à peu près sept cents lieues sur le Mississipi et ses affluents , je m'empresse d e vous c o m m u n i q u e r bien des réflexions suggérées par u n si long voyage. La vallée i m m e n s e où coule ce b e a u fleuve a toujours eu des attraits p o u r les Missionnaires d e n o t r e Compagnie. C'est u n de nos Pères q u i , le p r e m i e r p a r m i les E u r o p é e n s , se h a s a r d a à le descendre ; p e n d a n t un demi-siècle nos avant-postes o c cidentaux y furent placés ; n o t r e Société , peu après son rétablissement, se hâta d'y envoyer u n e colonie n o u v e l l e ; TOM.

XVI.

97.

NOVEMBRE

1 8 4 4 .

31


450 et nous enfin, venus depuis de F r a n c e , nous appelons encore le Mississipi, l'Ohio et la rivière des I l l i n o i s , nos fleuves, nos rivières. « Dernièrement j ' y voguais avec toute la vélocité que la vapeur peut i m p r i m e r à un n a v i r e ; et en voyant passer sous mes yeux les rivages, les îles, les forêts, les prairies où nos anciens Pères out e r r é , où ils ont dormi sur la t e r r e , à la suite des chasseurs illinois , où ils ont dressé le matin leurs autels et étendu le soir leurs t e n t e s , je me disais : Q u e ce pays est changé ! Et p o u r t a n t la n a t u r e est la môme ; le ciel, le climat, les r o c h e r s , les oiseaux , on peut aller j u s q u ' à d i r e les a r b r e s , les b u i s s o n s , sont toujours ce qu'ils étaient alors. T o u t e l'activité a m é r i caine a réussi seulement à cacher dans les forets d e u x ou trois grandes c i t é s , et à jeter çà et là a u milieu des a r b r e s , près des r i v i è r e s , de pauvres villages revêtus d e grands noms. « Oui, c'est encore le môme pays : mais q u e sa d e s tinée est différente î ses anciens p o s s e s s e u r s , décimés d ' a b o r d p a r les g u e r r e s et p a r l ' e a u - d e - v i e , ont été s u r p r i s ensuite dans l'ivresse, ou se sont laissé t r o m p e r , comme des e n f a n t s , par des clincailles ; ils ont a p p o s é l e u r s figures d'oiseaux et de fleurs à l'acte d e vente d e leurs pères ; ils ont été repoussés d e proche en p r o c h e jusqu'à l'entrée d u désert qui s'étend au pied des Montagnes rocheuses. P a u v r e s nations ! « Et p e r s o n n e q u e je sache n'a encore raconté à l'Eur o p e leurs infortunes , leurs migrations , ce q u e la Religion a déjà fait, ce qu'elle doit encore faire p o u r elles. O n les v o i t , dans les anciennes lettres d e nos P è r e s , poursuivre les chevreuils et les d a i m s , tuer les bisons et les é l a n s , cultiver le maïs ou manier l'aviron d e leurs p i r o g u e s , et si on p r e n d u n e nouvelle carte de leur p a y s , on trouve leur territoire divisé en é t a t s , en districts , en


451 c o m t é s ; on y r e m a r q u e u n e profusion de villes, d e chefslieux , de siéges législatifs, et on ignore c o m m e n t s'est opérée cette singulière r é v o l u t i o n . « La France toutefois n'y doit pas r e s t e r indifférente, du moins dans ses souvenirs et ses r e g r e t s . Elle avait d ' a b o r d fondé d e si hautes espérances s u r cette colonie ! elle y a p e n d a n t si longtemps lutté contre l'Angleterre p o u r la suprématie d a n s le N o u v e a u - M o n d e ! La plupart d e ces nations lui étaient si fortement, si sincèrement attachées ! Hélas ! l'anéantissement de son pouvoir sur les b o r d s du Mississipi et d u Saint-Laurent laissa sans p r o t e c t e u r s des alliés fidèles. Ils ont été victimes d e leur dévouement. « J e n ' e n t r e p r e n d r a i pas dans u n e simple lettre de m e faire l'historien de ces malheurs ; j e me contenterai d e p e i n d r e à g r a n d s traits des événements qui p o u r r a i e n t offrir, sous u n e plume habile , tout l'intérêt du d r a m e , et j e r e p r é s e n t e r a i ensuite ce pays tel que les événements l'ont laissé , tel q u e je l'ai vu en passant r a p i d e m e n t sur sa surface. D'ailleurs, si q u e l q u e s - u n s des faits q u e j e vais r a c o n t e r appartiennent a u commencement de ce s i è c l e , et même à la fin d u siècle d e r n i e r , leurs conséquences, l e u r s suites, ne sont pas encore toutes évolues. Les Miamis ont descendu l'Ouabache, depuis 1 8 3 6 ; les Potowatomies ont traversé les savanes des I l l i n o i s , depuis 1 8 3 8 ; les derniers des Hurons, enfin, sont encore en r o u t e au moment où j ' é c r i s . Des plaines de Sanduski, près d u lac E r i é . ils arrivaient à Cincinnati sur l'Ohio, a u mois d e juillet dernier, q u a n d je quittai moi-même Louisville p o u r descendre cette rivière, et explorer la partie s u p é r i e u r e d e la vallée du Mississipi. « Du r e s t e , j e p a r l e r a i seulement d u pays q u e j ' a i v i sité ; c'est comme le c e n t r e de l'Amérique d u N o r d , et ce 31.


452 sera b i e n t ô t , sans d o u t e , le centre de l ' é t o n n a n t e r é p u blique connue sous le n o m d ' E t a t s - U n i s . « Q u a n d on descend la rivière des I l l i n o i s , les p r a i ries d e sa rive droite s'étendent j u s q u ' à son e m b o u c h u r e d a n s le Mississipi ; mais s u r la rive gauche u n e chaîne d e collines élevées se voit d e l o i n , suit les sinuosités d u fleuve, et b o r n e ensuite le Mississipi l u i - m ê m e dans u n e l o n g u e u r d e d i x - h u i t milles anglais. Celte s u p e r b e formation calcaire p r é s e n t e , s u r l'illinois , des contours a r r o n dis , des formes g r a c i e u s e s , des côtes d o u c e s , revêtues d e v e r d u r e et d e b e a u x arbres ; mais s u r le Mississipi ce sont des murailles à p i c , a u x flancs n u s , à l'aspect désolé. L e fleuve, qui autrefois en a évidemment baigné m ê m e le s o m m e t , a travaillé cette masse i n f o r m e , en a adouci les a n g l e s , et a dessiné sur les contours des formes d e bastions et d e p a r a p e t s . Thomas Jefferson, le troisième président des E t a t s - U n i s , avait raison d e les c o m p a r e r à des fortifications n a t u r e l l e s . De leur cime on jouit d ' u n e des vues les p l u s étendues et les p l u s imposantes q u e le m o n d e entier puisse offrir. C'est bien là , j e le r é pète , le point central d e l'Amérique ; l à , nous devons n o u s placer n o u s - m ê m e s pour p r e n d r e u n e vue générale d e ce b e a u p a y s . « En f a c e , à quelques milles s e u l e m e n t , le Missouri vient se jeter à angle d r o i t , dans le Mississipi. T o u s les t o r r e n t s qui coulent à l'est des Montagnes rocheuses, à u n e distance de quinze cents l i e u e s , tous les ruisseaux q u i prennent leur s o u r c e dans le d é s e r t , au n o r d et au s u d , toutes les rivières q u i , réunissant ces p r e m i è r e s e a u x , les p o r t e n t ensuite au M i s s o u r i , viennent se d é charger p a r cette e m b o u c h u r e . La vallée d u Missouri ellem ê m e a p p a r a î t en perspective , terminée d e droite et d e gauche p a r des collines plus o u moins élevées, qui finissent p a r se p e r d r e d a n s les vapeurs d e l'horizon. Au nord


453 u n e savane s'étend comme u n désert fleuri : c'est la Prairie Mamelle, ornée çà et là d e b o u q u e t s de b o i s , seul refuge des écureuils et des oiseaux. P l u s l o i n , vers le s e p t e n t r i o n , des collines se dessinent faiblement sur l'azur d u ciel ; c'était, il y a q u e l q u e s années, la patrie des Avuays et des Sankics ; les Sioux, ces Arabes du NouveauM o n d e , c o u r e n t encore s u r les frontières a u temps de la chasse d u b i s o n . « Là c o u l e n t , t r o p loin p o u r ê t r e a p e r ç u s , la rivière Oahohah, appelée p a r les Américains Salt-River; le Wacondah, dont le n o m est aussi m a l h e u r e u s e m e n t changé ; p u i s la rivière des Moires , n o m m é e jadis Monigonah; ensuite L 4 A i o n a y ; enfin, tout à fait au n o r d , le SaintPierre : ce sont les p r i n c i p a u x affluents d e la rive d r o i t e d u haut Mississipi. « Si vous vous tournez vers le s u d - e s t , le fertile état d'Illinois se d é r o u l e à vos y e u x . Ses belles prairies n e sont p l u s , comme autrefois, couvertes de bisons et d ' o u r s ; mais les mêmes rivières y coulent encore ; le ruisseau des Kaokias et la petite rivière des Kaskaskias sont célèbres dans les annales de la Religion et des colonies françaises : c'était, s u r u n e petite échelle, le P a r a g u a y et l ' U r u g u a y d e l'Amérique d u N o r d . H e u r e u x peuple ! si on avait p u lui i u t e r d i r e , avec le commerce des é t r a n g e r s , l'abus des liqueurs fortes. L e u r territoire s'étendait à l'est j u s q u ' a u x collines q u i dessinent le lit d e l'Ouabache. « Beaucoup plus loin vers le s u d - e s t , u n e chaîne d e monticules se distingue à p e i n e , et trace seulement u n e ligne visible à l'horizon : c'est le lit d e la belle rivière d e l ' O h i o , a u x e a u x vertes , a u x rives sinueuses , a r r o n d i e s et encore couvertes d e forets ; elle recueille dans u n cours d e q u a t r e cents lieues, les ruisseaux et les rivières du v e r sant occidental des Alleghanys; et le Mississipi, qui p a r l e Missouri a déjà reçu le t r i b u t des Montagnes Rocheuses,


454

p o r t e encore à la m e r , avec les eaux de l ' O h i o , celles des Apallaches d e l ' e s t , et va ainsi jeter dans le golfe du Mexique les p r o d u i t s d e l'Amérique e n t i è r e , si on en e x cepte les côtes étroites et rocailleuses q u e l'Océan Atlantique frappe et ronge à l ' e s t , et celles q u e l'Océan pacifique vient b a i g n e r à l'occident. « Mais un spectacle plus gracieux r a m è n e le spectateur d'une si g r a n d e distance au rocher qu'il a gravi p o u r jouir d e ce b e a u spectacle. A ses p i e d s , à l ' e s t , coule l'Illinois : on dirait un canal naturel creusé dans u n e r i a n t e p r a i r i e . Il vient du n o r d - e s t , et confond presque ses eaux avec celles d u lac Michigan. C'était la route habituelle des Français a u x dix-septième et dix-huitième siècles, quand ils descendaient d u Canada à la Louisiane. Ils pouvaient se fier aux Indiens d e ces r i v e s ; ils étaient reçus comme des amis dans les p i r o g u e s des Péorías , et s'ils étaient attaqués en r o u t e p a r les Outagomis païens , les Illinois chrétiens et nos compatriotes faisaient cause c o m m u n e , se b a t t a i e n t , l'emportaient ou m o u raient ensemble. « Enfin vers le nord , entre a u t r e s rivières célèbres ou sous le r a p p o r t historique , ou p o u r la fertilité et l'importance minéralogique de leurs rives, coule le W i s c o n sin, p a r lequel le P è r e Marquette, accompagné seulement d e Jolier, Français aussi, entra sur le fleuve appelé le Père des eaux, et vit, le premier des E u r o p é e n s , celte vallée fertile qui devait être p l u s tard le théâtre des travaux de la Société et des m a l h e u r s de son pays. « Q u a n d le traité d e 1763 céda le Canada à l'Anglet e r r e , la confédération illinoise comprenait six t r i b u s . Les Moingonas chassaient les élans sur la rive droite d u Mississipi ; s u r la rive gauche , les Péorias campaient a u n o r d , les Cahokias sur le ruisseau du même n o m , les Kaskaskias, les Famaronas et les Metchigamias vivaient


455 ensemble au milieu des villages français. Nous avions a p pris à ces p e u p l e s dociles à labourer la terre , à élever des volailles et des b r e b i s ; leurs femmes filaient la laine des b i s o n s , et la r e n d a i e n t aussi fine, aussi soyeuse q u e celle des moutons d ' A n g l e t e r r e ; elles en fabriquaient des étoffes et les teignaient en j a u n e , en noir, en r o u g e foncé; elles s'en faisaient des robes qu'elles cousaient avec des fils d e nerfs de c h e v r e u i l s . « Les Missouris étaient leurs alliés. Une femme d e cette tribu a p p r i t au P è r e de Charlevoix, dans son voyage, que le fleuve qui porte l e u r nom s'échappe de montagnes n u e s , p e l é e s , fort h a u t e s , d e r r i è r e lesquelles un a u t r e grand fleuve en sort a u s s i , et coule à l'ouest. C'est la première nouvelle que l ' E u r o p e ait eue d e l ' O r é g o n . « Telles étaient les positions géographiques d e ces peuplades quand la domination française cessa en A m é r i q u e . O n serait tenté d e penser qu'elles avaient le p r e s sentiment de leur sort futur, à la vue des efforts incroyables q u e firent plusieurs d ' e n t r e elles , d a n s la g u e r r e d e sept a n s , pour prévenir la chute de leurs alliés. Les Otlaonais se d i s t i n g u è r e n t , et à leur tête Pontias leur chef. La France n'a point assez connu et apprécié les efforts de ce g r a n d h o m m e . Je n'ai pu trouver son nom dans aucun écrivain de n o t r e nation ; il était réservé aux Anglais et a u x Américains, ses ennemis, d e lui r e n d r e justice. Après la m o r t du marquis d e M o n t c a l m , après les victoires d e l'Anglais W o l f e , sous les m u r s de Q u e b e c , et de l'Américain W a s h i n g t o n , devant le fort Duquesne, q u a n d les affaires des Français semblaient désespérées en A m é r i q u e , le Sachem-Ottaonai forma le plan de s u r p r e n d r e à la fois, p a r u n coup d e main , onze postes militaires occupés p a r la G r a n d e Bretagne. Huit de ces postes tombèrent entre ses mains ; trois seulement, Niagara, Pittsburg et Détroit, résistèrent. Pontias assiégea Détroit, le plus fort et le plus


456 i m p o r t a n t . Il s u t , chose é t o n n a n t e , r e t e n i r ses inconstants compatriotes p e n d a n t u n e a n n é e e n t i è r e sous ses m u r s . En v a i n , la nouvelle de la paix, de 1 7 6 3 arriva en A m é r i q u e , il continua le siége j u s q u ' à l'abandonnement. entier d u Canada par la F r a n c e . A l o r s , resté seul sur le c h a m p de bataille à la tête de sa nation , n'ayant pas même p o u r sa protection personnelle le plus petit article d ' u n traité conclu à deux mille lieues de son p a y s , il s'enfuit à travers les bois comme u n Indien o r d i n a i r e , et se réfugia chez les Illinois, parce qu'ils étaient les plus sincèrement attachés a u x restes du p a r t i français. Depuis, il succomba dans u n e querelle particulière avec u n Péoria, et telle était l'admiration d e ces peuples p o u r ses talents et sa b r a v o u r e , q u e toutes les autres t r i b u s s'unirent comme d a n s u n e croisade contre ceux q u i l'avaient laissé p é r i r : les Péorias furent p r e s q u e exterminés ; et la F r a n c e , qui dédie des palais à toutes ses gloires , n ' a pas élevé d e m o nument à Pontias... « Q u o i q u e affaiblis p a r leurs divisions, les Indiens r é sistèrent longtemps avec c o u r a g e , quelquefois avec s u c cès , a u x envahissements de la r é p u b l i q u e américaine ; m a i s , à la suite d'une c a m p a g n e désastreuse p o u r e u x , repoussés j u s q u ' a u x lacs , ils virent des forts ennemis s'élever au milieu d e leur t e r r i t o i r e , et d u r e n t se résigner à la p a i x . Elle ne pouvait ê t r e q u e p r o v i s o i r e . Les sauvages avaient cédé à la force , ils devaient n a t u r e l l e m e n t r e p r e n d r e les a r m e s à la première occasion ; la seconde g u e r r e des E t a t s - U n i s avec l'Angleterre la leur fournit en 1 8 1 2 . « A cette é p o q u e , u n fanatique d e la t r i b u des Shawnées contrefit l ' i n s p i r é ; il annonça à toutes les t r i b u s indiennes que le temps était venu p o u r elles d e r e g a g n e r en A m é r i q u e leur p r é p o n d é r a n c e p r i m i t i v e . A sa voix u n e g r a n d e coalition se forma ; des t r o u p e s indigènes accouru-


457 rent d e tous côtés, et le territoire q u e les Miamis avaient cédé quinze ans a u p a r a v a n t fut e n v a h i . « Le nom d e cet imposteur est t r o p b a r b a r e p o u r être écrit ou prononcé ; c'est un long assemblage de consonnes incohérentes p o u r des oreilles et p o u r des y e u x e u r o p é e n s ; on est convenu de l'appeler le Prophète. Son f r è r e , le fameux Fe-cum-Seh, se mit à la tête des t r o u p e s q u e ses prédications et ses promesses avaient r é u n i e s . La p r e m i è r e opération fut d e dévaster les nouvelles fermes établies sur les rives d e l'Ouabache. A cette a t t a q u e i m p r é v u e , la milice américaine se r é u n i t sous les o r d r e s du général H a r r i s s o n . Fe-cum-Seh osa l'attaquer sur les b o r d s de la petite rivière Fippecaone , u n des affluents de l'Ouabache. L'affaire fut c h a u d e ; b e a u c o u p d ' A m é r i cains furent mis hors d e c o m b a t , et s'ils parvinrent à repousser les I n d i e n s , ce ne fut q u ' a v e c une p e r t e c o n sidérable. « Celte victoire, si chèrement achetée des t r o u p e s r é publicaines , fut bientôt suivie d e véritables r e v e r s . Le général H u l l , i n d é p e n d a n t d e Harrisson dans son c o m m a n d e m e n t , capitula h o n t e u s e m e n t l ' a n n é e s u i v a n t e , et remit e n t r e les mains des Anglais t o u t le t e r r i t o i r e d u Michigan. Harrisson lui-même, n o m m é ensuite c o m m a n d a n t en chef des armées d e l'ouest, vit deux d e ses officiers s u p é r i e u r s complétement défaits p a r les Indiens : la division Winchester fut anéantie p a r les chefs Tète-Ronde et Fendeur-de-Bois, et Fe-cum-Seh, à l'attaque du fort Meige , tailla en pièces le r é g i m e n t d u colonel D u d l e y . « Mais l'année s u i v a n t e , 1 8 1 4 , termina la g u e r r e , e t mit le sceau à la destinée d e ces n o m b r e u s e s t r i b u s . H a r r i s s o n , après u n e série d e b r i l l a n t s s u c c è s , r e p r i t enfin l'offensive, et p o r t a les a r m e s d e la r é p u b l i q u e dans le h a u t C a n a d a . Le sort d e la c a m p a g n e se décida s u r les b o r d s du Thames, et Harrisson d u t sa victoire au feu


458

bien dirigé des carabiniers kentuckiens. Le fait le plus i m p o r t a n t d e cette j o u r n é e fut la m o r t d e Fe-cum-Sch. Il paraît certain q u e ce brave Sachent périt dans un combat corps à c o r p s avec le colonel Johnson. On dit q u ' a p r è s la défaite des troupes anglaises, le régiment des carabiniers d u Kentucky se replia s u r le corps indien q u i n'avait p a s encore été e n t a m é . La voix terrible de Fe-cum-Seh p o u vait se distinguer au milieu du b r u i t d e l'artillerie et des évolutions militaires. Il s'attaqua de suite à Johnson q u i , monté s u r u n cheval b l a n c , menait ses Kentuckiens à la charge. Déjà Fe-cum-Seh levait son c a s s e - t ê t e , q u a n d Johnson le renversa d'un c o u p d e pistolet. Les historiens américains s'accordent à r e g a r d e r le Sachem-Shawnée comme u n héros. B r a v e , é l o q u e n t , g é n é r e u x , d'un p o r t m a j e s t u e u x , d ' u n e taille é l e v é e , il s u t se g a g n e r l'affection et la confiance entière d e ses compatriotes ; tant qu'ils l'eurent à leur t ê t e , ils ne désespérèrent d e rien ; ils se j e t a i e n t , sur sa p a r o l e , dans les entreprises les plus has a r d e u s e s , et s i , dans les desseins d e la P r o v i d e n c e , ils eussent dû conserver leur nationalité et leur t e r r i toire , Fe-cum-Sch semblait fait p o u r ê t r e leur p r e m i e r roi. « Depuis sa m o r t les Indiens d u nord-ouest o n t , sans résistance , baissé la tête sous le j o u g . Il y a , il est v r a i , une quinzaine d ' a n n é e s , l'esprit de g u e r r e se réveilla encore p a r m i e u x . Le centre des opérations se trouva alors reculé j u s q u e sur le haut du Mississipi. Les Sankics et les Outagamis se mirent à la tête d e cette nouvelle levée de boucliers. L'Epervier-Noir ( B l a c k - H a w k ) , chef Sanki, les c o m m a n d a i t , et parut pour q u e l q u e t e m p s digne successeur d e Pontias et d e Fe-cum Seh ; mais la discorde se mit bientôt p a r m i les Indiens. Black-Hawk, abandonné d e presque tous les s i e n s , se battit en désespéré j u s q u ' à ce qu'il tomba e n t r e les mains d e ses e n n e m i s .


459 Prisonnier d e g u e r r e , il fut traité avec humanité et m ê m e distinction ; on le p r o m e n a de ville en ville dans les états qui b o r n e n t l'Océan A t l a n t i q u e , p o u r le convaincre de l'inutilité d e ses efforts en faveur d e la s u p r é matie i n d i e n n e , et on le renvoya ensuite au delà d u Mississipi. Les Sankics , les Outagamis, les Aionays, habitants des rives de ce grand fleuve, s e s o u m i r e n t a l o r s , comme les Shawnées , les Miamis, les Ottaonais, les Murons des b o r d s de l ' O h i o , d e l'Ouabache et des lacs , s'étaient soumis a u p a r a v a n t . Des traités particuliers c é d è r e n t a u x Etats-Unis l'immense et fertile territoire des d e u x rives du h a u t Mississipi, et en particulier les mines de plomb les plus riches du m o n d e ; les territoires d'Aionay et d'Ouisconsin furent alors c o m p r i s dans les limites de la r é p u b l i q u e . « Dans ce tableau r a p i d e d e l'histoire des Indiens , au centre de l'Amérique septentrionale , p e n d a n t les c i n quante dernières a n n é e s , je n'ai rien dit de leur état r e l i gieux , et c'est là c e p e n d a n t , mon r é v é r e n d P è r e , ce qui doit vous intéresser d a v a n t a g e . « Vous savez q u e nos anciens P è r e s avaient p a r m i eux de n o m b r e u x prosélytes. C e p e n d a n t , à l'exception des tribus illinoises et des Indiens du C a n a d a , le christianisme avait encore fait peu d e conquêtes d a n s ces contrées à la chute de nos Missions. Beaucoup d e peuplades étaient plongées dans une idolâtrie grossière, et le c o m merce des E u r o p é e n s n'a servi q u ' à les y confirmer. « Mais ce qu'il faut s u r t o u t d é p l o r e r , c'est l'apostasie d'un g r a n d n o m b r e , a m e n é e p a r le d é n û m e n t absolu d e tout secours r e l i g i e u x . Q u a n d nous cessâmes de leur envoyer des Missionnaires, ils se trouvèrent tout à coup sans p r ê t r e s , sans s a c r e m e n t s , sans instructions ; et c e p e n d a n t le sauvage a besoin d'être sans cosse r a p pelé au sentiment d e ses d e v o i r s , p o u r ne pas les aban-


460 d o n n e r tout à c o u p . Beaucoup r e t o u r n è r e n t au culte d e leurs manitous. Plusieurs t r i b u s p r ê t è r e n t l'oreille a u x propositions des missionnaires p r o t e s t a n t s . « Les Indiens d u Canada ont persévéré dans la foi q u e nos Pères l e u r avaient p r ê c h é e , parce q u e l'Evêché d e Q u e b e c et plus t a r d celui d e Montréal étaient des cent r e s d'action a p o s t o l i q u e t r o p voisins p o u r les laisser p é r i r sans s e c o u r s . Mais a u delà d ' u n rayon l i m i t é , le pouvoir d'un Evêque est p u r e m e n t nominal et fictif. L ' E vêque d e Q u e b e c a eu l o n g t e m p s sous sa j u r i d i c t i o n p r è s d e la moitié d e l'Amérique d u N o r d , et ses p r ê t r e s étaient à peine assez n o m b r e u x p o u r d o n n e r des soins suffisants à u n e p a r t i e d u b a s C a n a d a . « Grâce à D i e u , l'état des choses est entièrement c h a n g é . Plusieurs Evêques pleins de zèle se sont p a r t a g é d e s tribus restées jusqu'ici sans p a s t e u r s . P e n d a n t les dernières années d u séjour d e s Potowatomies dans l'Indiana , ils professèrent o u v e r t e m e n t le catholicisme , et q u a n d ils d u r e n t q u i t t e r l e u r p a t r i e , ils e m m e n è r e n t avec e u x un d i g n e p r ê t r e q u e le p r e m i e r E v ê q u e d e Vincennes l e u r d o n n a . M. l'abbé P e t i t , d e R e n n e s , succomba a u x fatigues d ' u n long v o y a g e , et laissa ses chers n é o p h y t e s a u x soins d e nos P è r e s du Missouri. L e u r zèle a été c o u r o n n é d u p l u s g r a n d succès. C'est u n e chose é d i f i a n t e , d i s e n t - i l s , d e voir la ferveur de ces nouveaux chrétiens. U n traitant américain , a p r è s u n séjour d e sept années dans leur nouveau pays , parfaitement a u f a i t , d u r e s t e , d e l'état des t r i b u s transplantées sous l a présidence d e M M . Jackson et V a n - B u r e n , m ' a avoué q u e les p r o t e s t a n t s ont c o m p l é t e m e n t échoué d a n s leurs tentatives d e missions p a r m i ces peuplades , et q u e les Potowatomies, sous la direction d e nos Pères , sont les seuls vrais c h r é tiens p a r m i les i n d i g è n e s . Il ajoutait d'ailleurs q u e c'est aussi la seule tribu d o n t la p o p u l a t i o n e û t , à sa connais-


461 s a n c e , pris de l'accroissement, et il p a r a î t q u e , malgré les prévisions d e c e u x qui formèrent le plan de translation , malgré le r a p p o r t favorable des commissaires envoyés p o u r explorer le p a y s , la population indienne décroît dans u n e p r o p o r t i o n effrayante. Ces pauvres p e u ples n e peuvent maintenir leur existence qu'au p r i x d'efforts au-dessus de l e u r puissance m o r a l e . La vraie Religion seule est capable d'élever assez leur caractère p o u r leur faire s u r m o n t e r les difficultés d'un pays pauvre , d ' u n climat mal sain , d ' u n e terre sans t r a d i t i o n s , et qui n'est pas leur p a t r i e . « E n p a r l a n t des Missions d e nos P è r e s du M i s s o u r i , je n e m'occupe pas d e celles des Montagnes-Rocheuses ; j e me b o r n e dans cette lettre a u x t r i b u s qui habitaient autrefois et qui habitent encore la vallée du Mississipi. « L'Evêque de D u b u c q u e , après celui de Saint-Louis, en a plus sous sa juridiction q u ' a u c u n a u t r e Prélat de l'Amérique d u N o r d . Soa diocèse s'étend j u s q u ' a u x sources d u Père des eaux. Mgr L o r a s , dès son arrivée d a n s l'Aionay, s'est occupé avec zèle d e ces t r i b u s a b a n données ; il a placé i m m é d i a t e m e n t des Missionnaires à la Prairie du Chien, p r è s d e l ' e m b o u c h u r e de Ouisconsin, et à Saint-Pierre, non loin des chutes d u Saint-Antoine. Les Puans, les Sioux, les Folles-Avoines sont dans le voisinage, et tous les j o u r s les p r ê t r e s d u diocèse de D u b u c q u e p e u v e n t e n t r e r en communication avec e u x . Mais u n e expérience d e p l u s i e u r s années a déjà convaincu ce zélé Prélat q u ' o n doit s ' a t t e n d r e à faire p e u d e fruit p a r m i e u x , si on s'en tient à occuper les postes où les Américains et les Canadiens font leur commerce. « Il a donc formé le plan de j u s q u ' a u centre d u p a y s , loin p a r les E u r o p é e n s ; et p e n d a n t au mois d'août d e r n i e r , j ' a i vu

diriger des Missionnaires de tout village fréquenté mon séjour à D u b u c q u e , m o i - m ê m e p a r t i r le p r e -


462 mier de c e u x q u ' o n devait y e n v o y e r . M. l'abbé Godfert quittait D u b u c q u e p o u r r e m o n t e r le Mississipi j u s q u e vers sa s o u r c e , quelques heures seulement après m o n arrivée chez Mgr L o r a s . C'était p o u r moi u n spectacle attendrissant, d e voir un j e u n e p r ê t r e a b a n d o n n e r la s o ciété de l'homme civilisé p o u r s'aventurer, seul, au milieu de b a r b a r e s , païens encore , cruels p a r n a t u r e , e x a s pérés a u j o u r d ' h u i p a r la crainte d e se voir bientôt chassés d e leurs pays , comme tant d'autres t r i b u s l'ont été déjà « L'entreprise d e Mgr l'Evêque de D u b u c q u e m é r i t e à plus d ' u n titre d ' ê t r e encouragée p a r l'Europe et p a r l'Association d e la Propagation de lu Foi. O u t r e le g r a n d n o m b r e d'Indiens q u e l'on peut, a m e n e r de ce côté à la vraie R e l i g i o n , on établit le catholicisme dans u n p o s t e i m p o r t a n t q u i , soit qu'il reste en la possession des i n d i g è n e s , ou qu'il fasse bientôt partie d e l ' U n i o n , offrira toujours u n e communication facile avec le lac s u p é r i e u r , cette s u p e r b e Méditerranée d u s e p t e n t r i o n , dont les riches mines d e cuivre attirent en ce m o m e n t l'attention des spéculateurs américains. « En o u t r e , les Missions d e la Rivière-Rouge et d e la baie d'Hudson , q u i languiront toujours tant qu'elles se r o n t isolées d u Canada et des E t a t s - U n i s , se r a t t a c h e n t n a t u r e l l e m e n t , p a r les Sioux et p a r les Folles-Avoines, a u x Missions plus méridionales des g r a n d s lacs et des grandes r i v i è r e s . « Ce q u i d o n n e à cette position u n e importance b e a u coup plus g r a n d e e n c o r e , c'est l'état p r o s p è r e , sous les r a p p o r t s civil et religieux , d e la partie de cette vallée qui a p p a r t i e n t déjà à l'Union américaine. J'ai p r o m i s , en commençant, d e p e i n d r e l'état actuel de ce pays, après en avoir raconté l'histoire passée. J e dois être c o u r t , et cependant q u e n'aurais-je pas à dire sur u n sujet pareil !


463 « La partie du sud-ouest se présente la p r e m i è r e , on l'appelle actuellement l'état d u Missouri. « Q u a n d on r e m o n t e le Mississipi, a u - d e s s u s d e l'emb o u c h u r e d e l ' O h i o , ce sont d ' a b o r d des rives b a s s e s , m a r é c a g e u s e s , couvertes d e forets, dévastées par un fleuve i m p é t u e u x qui entraîne les p i e r r e s , le s a b l e , l'arg i l e , les a r b r e s , arrache à d r o i t e des îles entières , pour les rejeter à g a u c h e , après les avoir b o u l e v e r s é e s , entasse des a r b r e s morts partout où u n e obstruction se présente à son c o u r s , offre enfin l'image la p l u s grandiose d e la force, de la d e s t r u c t i o n , d u chaos. « Les îles d o n t le fleuve est semé n e sont p a s c o m m e ces îles gracieuses d e la Loire et d e la S e i n e , où , sur une pelouse d ' h e r b e fine, q u ' e n t o u r e une c e i n t u r e d e saules ou d'osiers, on voit s'élever ça et là des a r b r e s d e toutes les tailles, d e tous les â g e s , d e toutes les nuances d e feuillage et de v e r d u r e ; n o n , mais imaginez des bancs, d e sable ou de v a s e , où croissent à égale h a u t e u r , ci pressés les uns contre les autres j u s q u ' a u b o r d de l'eau , des arbres souvent tous d e la m ê m e e s p è c e , dont l'âge est le m ê m e a u s s i , et p e u t indiquer s û r e m e n t au b o t a niste en quelle année le fleuve amoncela ces d é p ô t s . Q u e l q u e s - u n s de ces bancs sont de simples grèves : on n ' y voit pas encore d e v e r d u r e ; ce sont des alluvions du p r i n t e m p s d e r n i e r . D'autres sont couverts d ' u n e pousse délicate qu'on p r e n d r a i t , à d i s t a n c e , p o u r d u gazon ; si l'on s'en a p p r o c h e , on découvre déjà la feuille du p e u plier-tremble oa d u p l a t a n e . Ailleurs, les arbustes ont atteint la hauteur d ' u n h o m m e ; ils sont pressés l'un contre l ' a u t r e presque comme les tiges des jeunes c h â t a i g n i e r . , coupés récemment dans les taillis et réunis en làisceau. Enfin , s u r d ' a u t r e s îles ces arbres ont crû ; les plus forts o n t étouffé les plus délicats, ceux q u i restent ont tous la m ê m e vigueur, la même h a u t e u r , la même teinte ; des


464 lianes diverses , v i g n e s , bignenias, smilax, achèvent d'en r e n d r e le passage impossible. Voilà, en p e u de mots, u n e description fidèle d u Mississipi inférieur. « D'autres îles p o u r t a n t se sont élevées p a r couches successives. O n p e u t , à la différente h a u t e u r de leurs bois, deviner les diverses époques d e leur formation. Il n'est pas r a r e de voir a u t o u r d ' u n e île déjà vieille et couverte d ' a r b r e s d é c r é p i t s , u n e ceinture d e jeunes pousses vertes , t e n d r e s , flexibles. J'en ai r e m a r q u é q u e le fleuve avait ainsi façonnées à trois ou q u a t r e reprises différentes. « Une des plus belles formations de ce g e n r e q u e le voyageur puisse a d m i r e r , commence à la p e t i t e colonie française d e Sainte-Geneviève , à p e u d e distance des mines de p l o m b , dites de Potosi. Nous y arrivâmes p e u avant le coucher d u soleil ; et longtemps après la n u i t close, on pouvait encore distinguer, à la lueur de la lampe d ' a v a n t , le m u r gigantesque et perpendiculaire qui nous c a c h a i t , à gauche , la vue d u p a y s . « Du r e s t e , la c u l t u r e est très-peu avancée, à cause, sans d o u t e , des inondations désastreuses d u Mississipi, c h a q u e p r i n t e m p s ; les villages sont aussi de p a r t et d ' a u t r e t r è s c l a i r - s e m é s , et présentent en général u n e p a u v r e et c h é tive a p p a r e n c e . « Mais bientôt on découvre au loin les clochers et les édifices de la noble cité de Saint-Louis. Elle a été bâtie précisément s u r u n site où le fleuve présente u n e r e m a r quable exception. Ce n'est pas u n terrain d'alluvion uni et sans a c c i d e n t s , ce n e sont pas non plus des blocs calcaires gigantesques et sauvages ; c'est la douce élévation d ' u n e longue colline qui forme ensuite, à u n e g r a n d e distance , u n vaste p l a t e a u . Comme dans les autres cités américaines, tout y est neuf, p r o p r e , élégant. Le d ô m e d u palais de justice, couvert d e plaques de cuivre j a u n e , brille au loin, et s e m b l e , p a r la s t r u c t u r e massive d e l'é-


465 difice qu'il couronne , avoir des prétentions à la g r a n d e u r imposante des édifices séculaires d e l ' E u r o p e . Les clochers élancés de la cathédrale catholique et d e la nouvelle église d e nos Pères s o n t , avec u n ou d e u x temples p r o t e s t a n t s , les objets saillants dans le point de v u e . L ' h ô p i t a l c a t h o l i q u e se distingue aussi : n o b l e s t r u c t u r e élevée p a r la charité d ' u n fervent chrétien ( M . M u l l a n p h y ) , et d ' u n e s œ u r de Saint-Vincent d e P a u l ( l a s œ u r E l i s a b e t h ) . « Saint-Louis fut f o n d é , vers la fin du siècle d e r n i e r , p a r u n e colonie d e Français Canadiens. L'Evêque d e Q u e b e c étendait alors sa j u r i d i c t i o n s u r t o u t l'ouest d e l ' A m é r i q u e . L e P è r e Meurin , le d e r n i e r pasteur de n o t r e Société à Cahokias, a p r o b a b l e m e n t dit la p r e m i è r e Messe q u i fut célébrée à S a i n t - L o u i s . « Une suite d e curés , la p l u p a r t français, se succédèrent jusqu'en 1817. « Mgr D u b o u r g a m e n a alors d e la Louisiane plusieurs p r ê t r e s zélés , et Mgr R o s a t i , q u e l q u e s années après , en fut sacré le p r e m i e r E v ê q u e . « L a v i l l e , l o n g t e m p s p e u p o p u l e u s e , renferme a u j o u r d ' h u i t r e n t e - d e u x mille âmes , d o n t la moitié se c o m p o s e d e catholiques. T o u t le m o n d e convient qu'elle est destinée à devenir u n e des cités les plus i m p o r t a n t e s d e l ' A m é r i q u e , et p e u t - ê t r e d u m o n d e . Située à quelques milles au dessous d e l ' e m b o u c h u r e d u Missouri, elle est l ' e n t r e p ô t des fourrures et le magasin général des I n diens de l'ouest. La vallée d u Missouri se c o u v r e déjà d e villes considérables , d o n t S a i n t - L o u i s doit toujours être la m é t r o p o l e . P a r la rivière d e s Illinois, elle c o m m u n i q u e avec les lacs et le Canada ; en q u e l q u e s jours les nouvelles d e New-Yorck y arrivent p a r Buffalo et Chicago. Le Mississipi, enfin , la met en communication avec la NouvelleOrléans et l ' E u r o p e d'un c ô t é , et d e l ' a u t r e , avec la vallée fertile d u h a u t M i s i s s i p i et le lac s u p é r i e u r . Placée том. x v i . 9 7 . 32


466 ainsi au centre de l'Amérique du N o r d , elle en est le cœur, pour ainsi dire ; les fleuves et les lacs sont d'immenses artères qui lui apportent les riches marchandises du monde entier. Tous les ans deux, célèbres caravanes en partent, vers la même époque : l'une remonte le Missouri jusqu'aux. Montagnes-Rocheuses, et va faire le commerce des pelleteries avec les Indiens de l'Orégon ; l'autre traverse le désert du s u d - o u e s t , pour apporter d u Mexique , par S a n t a - F é , les espèces d'or et d'argent qui font déjà la plus grosse masse des monnaies de l'Union. Que ne doit pas devenir plus tard une ville q u i , grâce aux b a teaux à vapeur, se trouve à quatre journées de la Nouvelle-Orléans , à six ou sept de New-Yorck et de Montréal , à quelques semaines de roule de l'Océan Pacifique et de Mexico ? « Un catholique aime à penser à la prospérité future de cette belle c i t é , parce que tout donne lieu de croire que la vraie foi y fleurira toujours. La Religion a tout fait pour aider ses premiers développements ; elle l'a dotée d'une université qui plus tard rivalisera sans doute avec les vieilles universités d'Europe ; elle l'a enrichie d'un magnifique hôpital, où les Sœurs de la Charité, comme à Paris , administrent tous les secours aux infirmes et aux pauvres; enfin, elle y a é t a b l i , pour les classes inférieures, des écoles gratuites où des centaines d'enfants reçoivent l'instruction. « Les citoyens de Saint-Louis, à leur t o u r , se montrent reconnaissants de tous ces bienfaits ; ils témoignent au clergé catholique un respect honorable des deux c ô tés ; beaucoup de conversions augmentent le troupeau qui déjà domine toutes les sectes par le nombre : le haut négoce, le barreau, la médecine , comptent beaucoup de fervents catholiques. « Dieu aussi a donné à Saint-Louis de dignes pasteurs


467 p o u r y élever l'édifice d e la Religion. Mgr Dubourg n'a fait qu'y p a r a î t r e ; il a su c e p e n d a n t poser des fondements solides ; les bases d e ses opérations étaient larges et ses desseins grandioses : églises, c o l l é g e , h ô p i t a l , il a tout e n t r e p r i s , tout c o m m e n c é . M g r Rosati est venu ensuite p o u r développer toutes les œ u v r e s d e son p r é d é c e s s e u r : le diocèse a pris sous son administration l ' a t t i t u d e noble q u ' o n lui voit a u j o u r d ' h u i . « Et voici que , d u r a n t son a b s e n c e , p e n d a n t qu'il est r e t e n u en E u r o p e p a r de h a u t e s négociations et p a r des infirmités p r é c o c e s , dues à ses travaux et à ses voyages , Mgr Kenrick se m o n t r e d i g n e de ses d e u x p r é d é c e s s e u r s . Sa parole a déjà touché b i e n des âmes ; ses conférences de Carême ont o u v e r t les y e u x à b i e n des p r o t e s t a n t s . « Ce n ' e s t p a s seulement à Saint-Louis et dans l'état d u Missouri q u e la Religion p e u t ainsi se n o u r r i r de h a u t e s espérances : toute la vallée d u h a u t Mississipi offre un s p e c tacle aussi c o n s o l a n t . Le n o r d de l'état d'Illinois, les t e r ritoires d'Aionay et d'Ouisconsin sont e n c o r e , il est v r a i , peu p e u p l é s ; cependant près d e la moitié d e leurs habitants professent notre f o i , et l'émigration continue à favoriser sous le r a p p o r t religieux ces belles contrées. T o u s les j o u r s arrivent de nouvelles t r o u p e s d ' é m i g r a n t s , d o n t les d e u x tiers sont c a t h o l i q u e s , et p o u r la p l u p a r t sincèrement attachés à leur religion. Ce fait, q u i nous a été attesté p a r un g r a n d n o m b r e d'observateurs , appelle l'attention des supérieurs ecclésiastiques. Beaucoup d e personnes pensent ici que si l ' A m é r i q u e se rallie u n j o u r à l ' o r t h o d o x i e , le m o u v e m e n t commencera p a r la vallée du h a u t Mississipi. « Cette vallée m é r i t e d'ailleurs u n e description s p é ciale ; elle diffère si singulièrement d e la région infé-

rieure ! « A dix-sept milles anglais au n o r d de S a i n t - L o u i s , le 32.


468 Mississipi reçoit le b o u r b e u x et impétueux Missouri. C'est u n spectacle grandiose de voir deux fleuves pareils unir leurs e a u x . Au point d e leur j o n c t i o n , on croirait p r e s que se trouver au milieu d'un lac ; les rives disparaissent, p o u r ainsi d i r e , en présence d'un amas d'eau si p r o d i g i e u x . Si on y arrive vers le coucher d u soleil, l'occid e n t , qui attire d ' a b o r d les r e g a r d s , paraît presque u n Océan où le soleil va se plonger. C'est de ce point q u e les eaux arrivent impétueuses, blanchâtres, sans limites. On oublie alors le Mississipi ; on pense aux tribus indiennes, aux Montagnes-Rocheuses, à l'Océan Pacifique. Point de v i l l a g e s , point de maisons en vue : l'homme serait trop petit sur u n tel horizon. S'il avait l'audace d'y jeter des m ô l e s , d'y élever des digues, d'y construire des palais en g r a n i t , u n souffle d u Missouri au printemps l ' e m p o r t e rait avec les derniers débris de ces ouvrages tout neufs. O n dit q u ' à cette époque de l'année l'Océan seul p e u t être comparé à cette réunion de d e u x grandes rivières. A l o r s , du pont d ' u n bateau à vapeur, on n e voit ni r i vages , ni collines, ni habitations ; si ce n'était la cime des arbres dépouillés qui s'élèvent encore au-dessus des flots, l'illusion serait complète. « Bientôt cependant vous êtes hors d u point de vue d'une scène aussi majestueuse; l'eau est p u r e ; on la d i r a i t stagnante en sortant du tourbillon d u Missouri ; vous êtes maintenant sur le Mississipi supérieur. Il coule s u r d u sable fin. Parmi les cailloux qu'il entraîne on trouve u n assez g r a n d n o m b r e de calcédoines et d ' a g a t e s , q u e l ques cornalines, beaucoup de morceaux détachés d e porphyres et de g r a n i t , provenant de la décomposition des blocs diluviens, dont les géologues savent que l'Amérique est toute couverte. « A mesure q u e le voyageur avance vers le n o r d , les rives du fleuve deviennent plus p i t t o r e s q u e s , plus g r a -


469 cieuses ; ce ne sont plus des forêts s o m b r e s , épaisses , des blocs massifs et n u s ; les bois sont entremêlés d e prairies; quelquefois les a r b r e s sont clair-semés a u milieu d e l ' h e r b e et des fleurs. A l ' é p o q u e d e n o t r e p a s s a g e , les p l a n t e s les plus gracieuses couvraient de l e u r s corolles j a u n e s ou p o u r p r e s quelquefois d e vastes s a v a n e s , q u e l quefois d e simples clairières au milieu des b o i s . « A d e u x cents milles a u n o r d d e S a i n t - L o u i s , les rives d u Mississipi se p r é s e n t e n t d a n s toute leur fraîcheur., d a n s t o u t e leur b e a u t é . De n o m b r e u x villages ou des fermes d é t a c h é e s , éparses s u r le p e n c h a n t des collines , d o n n e n t a u pays l'aspect d ' u n e contrée h a b i t é e depuis l o n g t e m p s . Les champs d e b l é s , à notre p a s s a g e , étaient couverts d e l e u r s épis j a u n e s , déjà moissonnés et r é u n i s en g e r b e s ; non , la T o u r a i n e et la Beauce n e p r o d u i s e n t p a s de plus b e a u froment. « O n sait q u e les céréades n e p e u v e n t végéter à la Louisiane ni d a n s les états m é r i d i o n a u x d e l'Union. Dans les districts d u centre le froment réussit r a r e m e n t et d o n n e u n e farine d e qualité inférieure ; mais la vallée d u h a u t Mississipi p o u r r a i t p r o d u i r e d u blé p o u r l'Amérique t o u t e n t i è r e . Déjà nos anciens P è r e s p a r l a i e n t d a n s l e u r s lettres de l'utilité de la colonie illiuoise p o u r n o u r r i r la Louisiane. Sans la farine des Kaskaskias, les habitants d e la Nouvelle-Orléans , q u i ne savaient p a s encore faire usage d u maïs, auraient p l u s d ' u n e fois été r é d u i t s à mour i r d e faim s u r u n sol si fertile. « Du r e s t e , le c o m m e r c e des céréales q u i faisait a u x yeux des Français d e cette é p o q u e p r e s q u e la seule valeur d u pays des Illinois , n'est m a i n t e n a n t q u e l'un d e s d é bouchés d e l'industrie a m é r i c a i n e dans ces c o n t r é e s . Les savanes sont p a r t o u t couvertes d e b œ u f s et d e chevaux ; le bison a fui devant l ' h o m m e civilisé, et les a n i m a u x d o mestiques ont pris sa p l a c e ; les salaisons d e la Nouvelle-


470 Orléans et de New-York proviennent en g r a n d e partie de ces riches t r o u p e a u x ; les cuirs, les laines, u n e multitude d'autres p r o d u i t s doivent attirer plus tard dans ce beau pays des c a p i t a u x immenses. « P o u r y établir des f e r m e s , il suffit d'y faire passer fa c h a r r u e et d e s e m e r ; il n'y a point de bois à abatt r e , point d e marais à dessécher, p e u d ' a n i m a u x à craindre. « C'est d a n s ces belles c o n t r é e s , sur u n vaste plateau qui domine la r i v i è r e , q u e les Marmons ont établi leur culte et leur Sainte Cité. Cette secte d ' i m p o s t e u r s et de d u p e s est p e u t - ê t r e inconnue en France ; j e me contenterai d ' u n e histoire succincte q u e personne n e peut ignorer ici. « Un m i n i s t r e p r o t e s t a n t , n o m m é S p a u l d i n g , s'était mis en t ê t e , p o u r se délasser de n o m b r e u x l o i s i r s , d'écrire u n r o m a n historique sur la population primitive du continent a m é r i c a i n . Son m a n u s c r i t , d o n n é à un i m p r i m e u r , tomba e n t r e les mains d ' u n ouvrier d e l'établissement , n o m m é Rigdon , qui le copia en s e c r e t . Le m a n u s c r i t , p o u r u n e raison q u e l c o n q u e , n e fut pas i m p r i m é . Après la m o r t d e S p a u l d i n g , Rigdon concerta, à ce qu'on p r é t e n d , u n e i m p o s t u r e infâme avec J . S m i t h , gros m a r c h a n d , à la mine i m p o s a n t e et solennelle, qui lui sembla fait p o u r j o u e r le rôle d e p r o p h è t e et p o u r établir u n e nouvelle religion à leur profit. « T o u t à c o u p des annonces i m p r i m é e s circulèrent en Amérique p o u r d o n n e r l'heureuse nouvelle d ' u n e récente r é v é l a t i o n , complément de celle d e N o t r e - S e i g n e u r et de Moïse. Une Bible d ' o r avait été trouvée enfouie dans la t e r r e , écrite en caractères égyptiens réformés. Smith , in struit p a r u n a n g e d u lieu où se trouvait le livre s a c r é , avait aussi r e ç u d e s lunettes mystérieuses, à l'aide desquelles il en p o u r r a i t avoir la s û r e i n t e l l i g e n c e . Il était chargé


471 par le Ciel de la t r a d u i r e en anglais et d e la d o n n e r au m o n d e . Ainsi le roman d e S p a u l d i n g , a r r a n g é p a r les d e u x imposteurs p o u r c a d r e r avec leurs nouvelles v u e s , devint la célèbre Bible des Marnions. « On a u r a sans doute d e la peine à croire au loin q u ' u n e aussi grossière i m p o s t u r e ait trouvé ici des d u p e s . C'est p o u r l a n t un fait humiliant p o u r la n a t u r e h u m a i n e , q u e le nouveau p r o p h è t e vit bientôt a u t o u r de lui des fidèles pleins de confiance en sa mission. Il leur paria d ' a bord d ' u n e colonie à établir dans l'état du Missouri; mais l'entreprise échoua bientôt : le pays était t r o p p e u p l é , et le dogme bien caractérisé d e la nouvelle secte qui r e g a r d e toute la t e r r e et ses biens c o m m e a p p a r t e n a n t a u x Marinons, était fait pour inspirer à ceux-ci des principes très relâchés sur le septième c o m m a n d e m e n t d u Décalog u e , et p o u r d o n n e r à leurs voisins des craintes bien fondées s u r la sûreté de leurs propriétés personnelles. De part et d ' a u t r e on ne s'aimait p a s , et les sectaires furent bientôt chassés. « Ils r e m o n t è r e n t alors le Mississipi j u s q u ' e n face d ' u n ancien village français ( M o n t r o s e ) , à quelques milles a u dessus des p r e m i e r s rapides du fleuve. L à , Smith fonda Nauvoo. Il était impossible de choisir un plus bel e m p l a cement. Le fleuve s'élargit en cet endroit et se couvre d'îles v e r d o y a n t e s . S u r le r i v a g e , u n e élévation p r e s q u e i m p e r c e p t i b l e c o n d u i t enfin à u n plateau d'où l'on d é couvre la r i v i è r e , qui fait a u t o u r u n long circuit. Smith acheta ce terrain et le divisa en lots, p o u r le céder à ses futurs adeptes à des conditions onéreuses. Il ne se contenta pa$ de faire circuler son livre et ses p a m p h l e t s en A m é r i q u e , il en inonda l ' A n g l e t e r r e , d ' o ù la description de Nauvoo et de sa p r o s p é r i t é amena bientôt d e n o m b r e u x colons. Cette ville compte déjà quinze mille habitants , tous à peu près Marnions. Ils forment une petite r é p u b l i q u e , ont


472 leurs l o i s , élisent leurs m a g i s t r a t s , se g o u v e r n e n t à l e u r fantaisie. « La p o p u l a t i o n d e Nauvoo est r é p a n d u e s u r u n vaste t e r r a i n , et couvre plusieurs milles c a r r é s . C h a q u e m a i s o n , entourée d e son j a r d i n e t de ses d é p e n d a n c e s , forme u n établissement à p a r t . Q u e l q u e s r u e s p r è s d e la rivière offrent seules u n e exception à ce plan g é n é r a l . C'est là aussi s e u l e m e n t q u e se fait t o u t le commerce d e la ville; on n e sait t r o p c o m m e n t les a u t r e s habitants font p o u r vivre. Les maisons sont loin d'offrir à l'extér i e u r d e la s p l e n d e u r et d u l u x e ; elles sont en général misérables et p r e s q u e délabrées : ce sont des c o n s t r u c tions en b o i s , dont les p l u s anciennes n ' o n t pas quinze ans et semblent déjà vieilles. Q u e l q u e s - u n e s p o u r t a n t , celle d e Smith en p a r t i c u l i e r , q u ' o n n o u s m o n t r a d e la r i v i è r e , sont élégantes et p r o p r e s . « Un seul édifice a t t i r e les r e g a r d s : il est a c t u e l l e m e n t en construction ; c'est u n t e m p l e p o u r l e u r c u l t e , en p i e r r e s d e taille. Il doit avoir cent vingt pieds de long et quatre-vingts d e l a r g e . Son e x t é r i e u r a q u e l q u e chose d ' i m p o s a n t , sans avoir, sans d o u t e , a u c u n air d e ce q u e n o u s a p p e l o n s u n e église. Imaginez u n b e a u rectangle ; s u r chaque c ô t é , h u i t fenêtres à plein c e i n t r e et d ' u n e certaine richesse a r c h i t e c t u r a l e ; d e f r o n t , trois g r a n d e s p o r t e s encore plus riches d ' o r n e m e n t s , et vous p o u r r e z facilement vous faire u n e idée de ce q u e les Marmons croient ê t r e la h u i t i è m e merveille d e l'univers. Une fantaisie b i z a r r e , q u i sort p e u t - ê t r e d u cerveau d e S m i t h , a fait r e p r é s e n t e r en bas-relief, s u r les p i é d e s t a u x d e tous les pilastres e x t é r i e u r s , des croissants r e n v e r s é s , accompagnés de la silhouette d ' u s a g e . Y a-t-il là q u e l q u e a l l é g o r i e ? Je l ' i g n o r e . « Ce temple est loin d ' ê t r e fini ; on y m o n t e r a p a r u n bel escalier en p i e r r e s . La p a r t i e inférieure sera consacrée


473 a u x divers b a p t ê m e s d e la secte ; car ils en reconnaissent d e plusieurs espèces. U n Marmon p e u t se faire b a p tiser aussi souvent q u ' i l le d é s i r e , a u profit des défunts. Il paraît q u e d a n s l e u r croyance o n r a c h è t e les t r é passés m ê m e d e la d a m n a t i o n , en se p l o n g e a n t p o u r e u x d a n s l'eau d u b a p t ê m e . O n b a p t i s e encore les malades p o u r les g u é r i r , et les p é c h e u r s p o u r les purifier. P l u s i e u r s d e ces immersions doivent avoir lieu à l'extérieur, d a n s la rivière ; les a u t r e s se feront et se font déjà d a n s u n a p p a r t e m e n t s o u t e r r a i n d u t e m p l e q u e n o u s eûmes la curiosité d e visiter. Un b a p t i s t è r e y est construit s u r le m o d è l e d e la m e r d'airain d e S a l o m o n : douze bœufs en bois peint s u p p o r t e n t u n e cuve d e m ê m e matière ; u n e s calier d o u b l e , s u r m o n t é d ' u n e p e t i t e estrade e n t o u r é e d ' u n e r a m p e , à p e u p r è s d e la forme d'un a m b o n , c o n d u i t au-dessus d e la c u v e , d ' o ù le b a p t ê m e s ' a d m i n i s t r e par immersion. « Les Américains , en g é n é r a l , n ' a i m e n t pas les Marmons; ceux d e l'état d'Illinois, en p a r t i c u l i e r , les haïssent o u v e r t e m e n t . De p a r t et d ' a u t r e les esprits s'échauffent, les haines s'exaltent. Avant p e u , p e u t - ê t r e , n o u s v e r r o n s u n e g u e r r e civile dans ce b e a u p a y s . « Nous quittâmes Nauvoo et son t e m p l e vers le milieu d u j o u r ; la chaleur était étouffante, et nous continuâmes n o t r e r o u t e s u r le Mississipi. « Les rives d u fleuve c o n t i n u e n t d ' ê t r e p i t t o r e s q u e s et riantes ; d e jolis villages , d e c h a r m a n t e s petites v i l l e s , se succèdent r a p i d e m e n t à d r o i t e et à g a u c h e . R i e n cep e n d a n t n e d e m a n d e u n e description particulière j u s q u ' a u n o r d d e la rivière au rocher. « Là commencent les mines d e Galéna d o n t n o u s avons déjà fait m e n t i o n plusieurs fois, et q u ' i l n o u s faut m a i n t e n a n t e x a m i n e r plus à loisir. Elles s'étendent s u r les d e u x rives d u fleuve, d a n s u n e l o n g u e u r d e soixante à


474 quatre-vingts m i l l e s ; je ne sache pas q u ' o n ait constaté leur étendue en l a r g e u r , même a p p r o x i m a t i v e m e n t . Elles sont actuellement exploitées s u r différents points : les plus célèbres sont les environs d e G a l é n a , d a n s l'état d'Illinois , et de D u b u c q u e , dans le t e r r i t o i r e d ' A i o n a y . « Le minerai est p a r t o u t en a m a s ; niais les veines p r é sentent s u r la rive d r o i t e d u Mississipi u n caractère bien différent de celles d e la rive g a u c h e . A D u b u c q u e , sur la d r o i t e , il faut creuser au moins d e t r e n t e à q u a r a n t e pieds , quelquefois d e cent à cent c i n q u a n t e , et l'on n e peut arriver au métal qu'après avoir fait jouer la m i n e dans u n e couche épaisse d e pierre à c h a u x . La formation c a l caire q u ' i l faut p e r c e r , avait trente pieds d'épaisseur dans la galerie où j e suis moi-même d e s c e n d u . H e u r e u s e m e n t le calcaire n'est pas d ' u n grain c o m p a c t ; il se désagrége facilement et contient p r o b a b l e m e n t b e a u c o u p d e magnésie. De pareils t r a v a u x c e p e n d a n t exigent u n certain capital p o u r être e n t r e p r i s ; aussi les m i n e s d e Dubucque n e peuvent-elles être exploitées q u e p a r des gens déjà à l'aise. Du r e s t e , elles n ' a p p a r t i e n n e n t point à des compag n i e s , et le g o u v e r n e m e n t ne spécule pas s u r leur e x p l o i t a t i o n ; il cède le terrain à la condition d e d o n n e r au trésor public 7 p o u r cent d u minerai q u ' o n r e t i r e r a . « Si les mines de D u b u c q u e exigent le p l u s de d é p e n s e s , elles sont aussi les plus r i c h e s , et le p r o p r i é t a i r e qui vient de découvrir u n e veine, r e g a r d e sa fortune comme assurée. Les cristaux d e Galéna sont engagés dans ies r u p tures d'une formation calcaire inférieure et parallèle à celle dont n o u s avons déja parlé ; b e a u c o u p d e ces dépôts sont é n o r m e s en l o n g u e u r , l a r g e u r et p r o f o n d e u r . « Sur la rive gauche d u Mississipi , a Galéna et dans le territoire d'Ouisconsin, il n'est pas nécessaire d e percer le roc pour arriver a u x amas m é t a l l i q u e s ; des t r o u s d e dix, vingt, q u a r a n t e pieds au plus dans u n e couche m a r -


475 neuse et argileuse sont suffisants ; le minerai est épars clans la m a r n e o u en couches s u r le roc. On m ' a p a r l é d ' u n e veine trouvée dans l'Ouisconsin peu d e j o u r s avant ma visite; elle avait quatorze p i e d s de l a r g e , u n e l o n g u e u r indéfinie et trois pieds de p r o f o n d e u r , avant d ' a r r i v e r au r o c , où ensuite elle se prolongeait d a n s u n e vaste fente. C'était u n e des plus riches q u ' o n eût encore découvertes ; un t r o u d e douze pieds de p r o f o n d e u r suffit p o u r son exploitation. « De la galène on r e t i r e o r d i n a i r e m e n t , dès la première fonte, 7 5 p o u r cent d e p l o m b ; les mattes et les scories restées d a n s les fourneaux se v e n d e n t à d ' a u t r e s fondeurs p l u s e x p e r t s , qui en r e t i r e n t encore 7 , 8 et 10 p o u r cent d e métal p u r . Le minerai d o n n e d o n c en réalité d e 8 0 à 8 5 p o u r c e n t . Les résidus se composent alors d e scories sans valeur et de diverses substances volatiles q u i se d é posent d a n s la cheminée , sous la forme d ' u n e poussière blanche : ce s o n t , à ce q u ' o n nous a dit, des sels d ' a r senic, de zinc, de fer et d e p l o m b . D u r e s t e , a u c u n e analyse exacte n'en a encore é t é faite. « La m é t h o d e d e r é d u c t i o n est e x t r ê m e m e n t s i m p l e . Un fourneau à d e u x c h a m b r e s suffit p o u r le grillage et la fonte. A u t a n t q u e j ' a i pu m e r e n d r e compte d u p r o c é d é dans u n e c o u r t e v i s i t e , il consiste à j e t e r le m i n e r a i d a n s u n e p r e m i è r e c h a m b r e du fourneau , où il se grille a u feu d'oxidation ; de l à , sans le r e t i r e r , au moyen d ' u n e longue b a r r e de fer i n t r o d u i t e d a n s une o u v e r t u r e l a t é r a l e , on le fait passer dans la seconde c h a m b r e où se dirige le feu d e r é d u c t i o n : c'est assez d e q u e l q u e s heures p o u r l ' o p é ration totale. « Cette galène n'a point d e g a n g u e ; ce sont des cristaux p u r s engagés dans les o u v e r t u r e s des r o c h e r s ; b e a u c o u p d ' e n t r e e u x , d e forme c u b i q u e , ont des arêtes de d e u x pouces au m o i n s . Il est t r è s - c o m m u n de voir des


476 groupes de ces cristaux deux fois gros comme la tête d ' u n h o m m e . Ainsi u n sauvage très-simple suffit p o u r p r é p a r e r le minerai au grillage et à la fonte. « L'exploitation de ces riches dépôts est à peine commencée , et déjà u n commerce immense de p l o m b se fait sur le Mississipi. O n nous a assuré à Galéna q u e cette petite ville seule en a e x p o r t é l'année d e r n i è r e p o u r plus de six millions d e francs ( 1 , 2 0 0 , 0 0 0 d o l l a r s ) . Le b a t e a u à vapeur s u r lequel nous nous en r e t o u r n â m e s en e m portait p o u r 4 0 0 , 0 0 0 fr. à son b o r d . Ce métal est a c h e t é , argent c o m p t a n t , p a r des négociants de N e w - Y o r c k , Philadelphie et B a l t i m o r e ; on en fait maintenant u n g r a n d commerce avec la C h i n e , où l'on s'en sert p o u r revêtir l'intérieur des caisses de t h é . Ce commerce seul enrichira en peu d'années le territoire d'Aionay, l'Ouisconsin et lTllinois. « La t e r r e , dans le sein d e laquelle tant d e richesses sont a m o n c e l é e s , est loin d ' ê t r e stérile à sa surface. Un riche cultivateur d'origine française, M. G r é g o i r e , m ' a dit avoir récolté d u maïs p e n d a n t dix-sept années consécutives sur le m ê m e terrain, sans avoir besoin d'engrais et sans a p p a u v r i r le sol ; et M. Jones, noble fermier, a u trefois député au C o n g r è s , et célèbre aux Etats-Unis p a r son talent comme o r a t e u r , p a r l'élévation d e ses p r i n cipes et l'énergie d e son c a r a c t è r e , nous a m o n t r é le s u p e r b e froment q u ' i l récolle sur ces collines gonflées, p o u r ainsi d i r e , d e m é t a l . . . « J'ai l'honneur, e t c . « A . J. THÉBAUD, S.

J.

»


477

MISSIONS DE L'INDE .

VICARIAT A P O S T O L I Q U E D'AGRA.

Lettre du P. François, Capucin, Missionnaire apostolique, à M. Rossat, Vicaire général de Gap.

Agra, 1843.

« MON CHER AMI ,

« Dans ma dernière l e t t r e , je vous avais a n n o n c é q u e nous attendions six Pères C a p u c i n s d'Italie ; ils sont a r rivés à n o t r e g r a n d e satisfaction, et se m o n t r e n t animés d ' u n d é v o u e m e n t h é r o ï q u e p o u r l e salut des â m e s . Ces zélés Missionnaires ont eu b e a u c o u p à souffrir p e n d a n t l e u r v o y a g e ; trois d ' e n t r e eux o n t été obligés d e servir s u r le b a t e a u à vapeur comme d o m e s t i q u e s , n'ayant p a s le m o y e n de p a y e r leur passage ; ils ont d o r m i sur le p o n t , sans c h a m b r e , sans l i t , n e m a n g e a n t q u e le r e s t e des


478 voyageurs. D i e u , sans d o u t e , r é c o m p e n s e r a l e u r s souffrances en bénissant leurs t r a v a u x . « L ' Œ u v r e d e la P r o p a g a t i o n fait c h a q u e j o u r d e n o u veaux p r o g r è s p a r m i nos chers n é o p h y t e s : s u r h u i t cents I r l a n d a i s , d o n t à p e u près d e u x cents n ' o n t point passé l ' a d o l e s c e n c e , trois cents a p p a r t i e n n e n t à l'Association. Depuis q u e l q u e t e m p s je verse e n t r e les m a i n s d e Monseig n e u r cent vingt-cinq francs p a r mois , r é s u l t a t de l e u r offrande ; e t r e m a r q u e z q u e ce sont tous d e pauvres m i litaires, d o n t aucun n e s'élève au-dessus d u g r a d e de s e r g e n t . Les natifs chrétiens sont encore p l u s pauvres q u e les soldats ; et c e p e n d a n t , quoiqu'ils n e soient q u ' a u n o m b r e d e trois cents , j e crois q u ' i l s d o n n e n t c i n q u a n t e francs p a r m o i s . Q u e l e x e m p l e p o u r b i e n des catholiques d'Europe I « J'ai à vous d o n n e r quelques détails sur l'aimable C h i o u r i , village situé à q u e l q u e s lieues d e la cité d e Bettiah. C'est u n patrimoine de l'Eglise catholique, qui r e connaît p o u r seigneur le Missionnaire n o m m é p a r n o t r e E v ê q u e à la direction d e cette c h r é t i e n t é . Ce village se divise en trois p a r t i e s : les d e u x premières s o n t habitées par des Indiens et des m u s u l m a n s , et la troisième exclusivement p a r les chrétiens. Là se trouvent l'église et la maison d u Missionnaire, q u i est bâtie à la façon d ' u n c o u v e n t , avec u n j a r d i n spacieux p o u r d é p e n d a n c e . C o m m e p r e s q u e toutes les maisons a s i a t i q u e s , celle-ci est t e r m i n é e p a r u n e plate-forme , d u haut d e laquelle on j o u i t d ' u n e des p l u s belles vues qu'il soit possible d ' a d m i r e r . A u nord , et s u r le p r e m i e r plan , s'étend u n e i m m e n s e forêt qui va se p e r d r e d a n s les régions qui s é p a r e n t la vallée d u Népal d u K u r i a n i . Les b e a u t é s d u p a y s a g e ne sont visibles qu'à la faveur d ' u n ciel sans nuage ; c'est alors qu'on p e u t cont e m p l e r les h a u t e u r s d u Népal, à la teinte b l e u e - v e r d â t r e , surmontées d e la chaîne orgueilleuse des H y m a l a y a , dont


479 les cimes, couvertes d'éternelles n e i g e s , réfléchissent, au lever d u soleil, les couleurs les p l u s éclatantes et les plus variées. Q u e l q u e f o i s , au m o m e n t où l'on est dans l'éblouissement d e ce spectacle e n c h a n t e u r , u n n u a g e passe d o u c e m e n t comme u n voile sur le flanc des m o n t a g n e s , et en cache la masse g i g a n t e s q u e p o u r n e laisser voir q u e leur sommet le p l u s élevé ; alors l'effet est à son c o m b l e , et l'on conçoit d ' u n e m a n i è r e frappante la p r o d i g i e u s e élévation q u e Dieu a d o n n é e à cette p a r t i e d e n o t r e globe. « Les habitants d e Chiouri sont les d e s c e n d a n t s d ' u n e t r i b u nommée N é v a r , jadis i n d é p e n d a n t e , m a i s , d e p u i s , vaincue et soumise p a r les G o u r k a l i s , qui forment m a i n t e n a n t la tribu d o m i n a n t e d a n s le N é p a l . « Il y a q u e l q u e s siècles q u e des Missionnaires infat i g a b l e s , b r û l a n t d e zèle p o u r la conversion des païens , p é n é t r è r e n t j u s q u e dans ces vallées , et y p l a n t è r e n t l ' é t e n d a r d d e la foi. Leurs n é o p h y t e s furent l o n g t e m p s persécutés p a r le m o n a r q u e , ennemi d e la Religion chrét i e n n e ; enfin, on les força de q u i t t e r le lieu de leur n a i s s a n c e , et ces généreux fidèles , plutôt q u e d'abandonner leur c r o y a n c e , consentirent à suivre d a n s l'exil leurs p a s t e u r s , et à se chercher un asile s u r les domaines du g r a n d Mogol. Il y avait alors plusieurs églises à Catm a n d o u , capitale du N é p a l , et d a n s divers a u t r e s e n d r o i t s ; ainsi la Religion florissait avec gloire au c œ u r des m o n t a g n e s , q u a n d l'épée d ' u n p r i n c e cruel mit en fuite ses pacifiques enfants. Le d e r n i e r d e ces fervente c h r é t i e n s , qui sacrifièrent l e s d o u c e u r s de la p a t r i e à l e u r a m o u r p o u r la f o i , est m o r t , il y a q u e l q u e s a n n é e s , d a n s u n e vieillesse presque c e n t e n a i r e . « T o u t e la génération actuelle est née à C h i o u r i , et q u o i q u e ces néophytes ne se mêlent point avec les gens du p a y s , et fassent une espèce d e c o m m u n a u t é à p a r t ,


480 l e u r n o m b r e s'est b e a u c o u p accru depuis leur premier établissement ; c'est l'effet de leur u r b a n i t é , d e leur i n dustrie et d e leur m a n i è r e d e vivre en paix avec tout le monde. « J'ai m a i n t e n a n t à vous p a r l e r d ' A g r a et d e ses e n virons : cette ville est située a u 26° 3 0 ' latitude n o r d , et a u 80° 5 0 ' longitude méridionale de L o n d r e s . Agra, c o n sidérée comme ville i m p o r t a n t e , ne d a t e pas d ' u n e a n t i q u i t é bien r e c u l é e . Vers le commencement d u onzième s i è c l e , d u t e m p s d e M a m o o d , fameux dévastateur d e l ' I n d e , elle était p e u considérable ; et c'est vers le q u i n zième siècle seulement qu'elle a paru avec éclat. Un siècle plus t a r d , Sekinder e n fit u n e ville impériale et y fixa sa résidence. A u r a n g - Z e b , qui m o n t a s u r le t r ô n e en 1 6 6 8 , l ' a b a n d o n n a p o u r D e l h i , et fut imité en cela par ses s u c cesseurs. Mais le g r a n d r e s t a u r a t e u r d e la ville d'Agra est le fameux M a h o m e t - A k b a r , petit-fils d e B a b e r , qui avait fondé la d y n a s t i e m o g o l e , en 1 5 2 5 . Sous ce m o n a r q u e elle devint si c o n s i d é r a b l e , q u ' o n p u t la c o m p a r e r à Delhi son heureuse rivale; et si l'on en j u g e p a r ses r u i n e s , sa circonférence pouvait être de douze à treize lieues. Si vous d é sirez connaître l'état actuel d e cette ville, vous n'avez q u ' à vous figurer u n e ville d ' E u r o p e , avec des r u e s bien t o u r nantes et t r è s - é t r o i t e s , néanmoins assez p r o p r e s et bien pavées ; les chars qui la traversent sont attelés d e bœufs et souvent d e buffles ; quelques voitures e u r o péennes y passent r a p i d e m e n t , p a r intervalle ; ajoutez-y u n g r a n d n o m b r e d ' â n e s , et vous aurez les e m b a r r a s d'Agra. « On ne connaît guère ici ce q u e c'est q u ' u n e place ; t o u t consiste en r u e s plus ou moins é t r o i t e s ; n o u s n ' a vons q u ' u n seul carrefour où se t i e n n e n t les Bystis q u i , chargés d ' u n e o u t r e pleine d ' e a u , d o n n e n t à boire a u x passants p o u r d e u x ou trois corys, espèce d e monnaie d e


481 coquillage dont il faut plus d e quatre-vingts p o u r faire un liard. « Agra est regardée comme une des villes les plus saines d e l ' I n d e , quoique la chaleur y soit excessive; il y a peu d e maladies c o n t a g i e u s e s , et r a r e m e n t voit-on ces t e m pêtes qui ravagent souvent les a u t r e s stations. Le m a n q u e d e pluie a m è n e quelquefois la f a m i n e , qui alors emporte d e s milliers d e natifs. « On sait qu'Agra est située s u r la J u m n a , qui coule d u n o r d - o u e s t a u s u d - e s t , et q u i , formant u n d e m i cercle , e n t o u r e la cité dans p r e s q u e toute sa circonfér e n c e . Cette rivière p r e n d sa source aux monts Hymalaya, dans un d e ses pics couverts d'éternelle n e i g e , p r e s q u e inaccessible à l'homme, et, p o u r celte raison, d'aut a n t plus révéré des Indiens , qui y vont en pèlerinage d e toutes les parties de l'Inde. Un seul d e ces trajets suffit, d i s e n t - i l s , p o u r effacer t o u s les péchés d o n t on s'est r e n d u c o u p a b l e ; il est vrai q u e la tâche est difficile, et q u e peu d e ces dévots l'achèvent sans y p e r d r e q u e l q u e s m e m b r e s ou la v i e . « L a h o r e , située à u n mille anglais d e la Ravi, n ' a p a s toutefois recours a u x eaux d e cette r i v i è r e , p o u r ses besoins journaliers, parce qu'en deçà d e ses m u r s se r e n c o n t r e u n n o m b r e plus q u e suffisant d e p u i t s . La ville est entourée dans toute sa circonférence d ' u n m u r en b r i q u e s , bâti d ' u n e m a n i è r e solide, élevé d'environ vingt-cinq pieds anglais, et assez large p o u r q u ' o n y puisse pointer les canons. Sous la direction des officiers français à son service , Ranjit-Sing a tellement fortifié L a h o r e , qu'elle le disputerait à plusieurs d e nos places fortes d ' E u r o p e . « Au delà des m u r s , on r e n c o n t r e d e tous côtés les ruines d e l'ancienne cité q u i , bien qu'enlevées en g r a n d e partie p a r les ordres exprès du r o i , de p e u r qu'elles ne т о м . xvi. 9 7 . 33


482 nuisissent aux. fortifications de la ville nouvelle en c o u v r a n t l'approche d e l ' e n n e m i , sont encore assez é t o n nantes p o u r d o n n e r la plus haute idée d e son antique splend e u r . Quantité de t o m b e a u x et a u t r e s m o n u m e n t s sont encore d e b o u t , q u e l q u e s - u n s m ê m e d a n s u n état p a r fait d e conservation, et telle est leur solidité qu'ils s e m b l e n t , sinon t r i o m p h e r du t e m p s , d u moins ne lui c é d e r q u e par d e g r é s insensibles. « A l'ouest de Lahore, s u r la rive occidentale de la Ravi, s'élève le b e a u et célèbre mausolée connu sous le n o m de Chah-Dera, élevé à la m é m o i r e d u g r a n d Mogol Djihangkir. Il est classé p a r les Indiens e n t r e les q u a t r e merveilles q u i ornent leur pays. Son architecture est d'un style parfaitement b e a u ; mais sous la domination des Sikhs, ce chef-d'œuvre de l'art indien est tout à fait n é g l i g é , il va t o m b e r en r u i n e s . Ranjit-Sing ( q u e je n o m m e r a i encore Maha-Radja, ce q u i signifie le grand prince, n o m sous lequel il est aussi c o n n u ) donna cet édifice à M. Amise, officier français à son service ; c e l u i ci y fixa q u e l q u e temps sa résidence, le fit déblayer d e tous les d é c o m b r e s et môme des immondices qui s'y étaient accumulés : il était occupé à r e s t a u r e r les s u p e r bes j a r d i n s qui en d é p e n d e n t , lorsqu'il m o u r u t d ' u n e manière assez soudaine. Les Musulmans ne m a n q u è r e n t pas d ' a t t r i b u e r ce malheur à son impie témérité d'avoir osé faire sa d e m e u r e d a n s u n lieu si sacré ; ils c r u r e n t m ê m e q u e l ' o m b r e d e l ' e m p e r e u r lui était a p p a r u e , et lui avait annoncé u n p r o m p t trépas en punition d e son c r i m e . « Q u e le Maha-Radja ait ajouté foi à ce c o n t e , c'est ce qu'on i g n o r e ; toujours est-il qu'il regretta vivement la p e r t e d e M. Amise, et d e p u i s , donna o r d r e d e fermer le m o n u m e n t , en condamna toutes les e n t r é e s , et menaça des peines les plus sévères toute dilapidation ou profanation q u ' o n oserait y c o m m e t t r e .


483 « Au sud de la ville, e n t r e elle et la rivière, est le tombeau d'Anarkalli. Si on en croit les n a t i f s , c'était u n j e u n e page d ' u n e r a r e b e a u t é , et favori d'un e m p e r e u r Mogol qui lui fît p a y e r cher l'amitié d o n t il l ' h o n o r a i t . Un j o u r , le prince assis dans un a p p a r t e m e n t garni de glaces, s'aperçut qu'Anarkalli souriait ; il vit un crime dans la simple distraction d u j e u n e courtisan, et le cond a m n a aussitôt à être enseveli tout vif. Le m a l h e u r e u x p a g e fut donc placé dans u n e position d r o i t e , et des machines faites exprès le forçaient à se tenir d e b o u t , tandis q u ' o n bâtissait autour d e son corps q u a t r e murailles de b r i q u e s , auxquelles on ajouta l'immense et belle c o n struction q u ' o n voit encore aujourd'hui. O n dit q u ' u n seul des p e n d a n t s d'oreille d'Anarkalli c o u v r i t , par sa vente , tous les frais du m o n u m e n t . Ce fut q u e l q u e t e m p s le séjour du fils aîné de Ranjit-Sing. D e p u i s , le m o n a r q u e en fit présent au général V e n t u r a , officier d'origine italienne, q u i , p o u r t a n t , n ' a jamais servi q u e dans les armées de Napoléon. Près d e là, se t r o u v e encore la belle maison qui a p p a r t e n a i t au général Allard , le premier et le plus puissant des militaires étrangers au service d u Maha-Radja. « A trois milles nord-est de L a h o r e , est le fameux j a r d i n de Chalinar. Là e n c o r e , on voit de vastes bassins en m a r b r e , et un j e u de machines p o u r alimenter tous les jets d ' e a u . Les pavillons et a u t r e s bâtiments sont m a g n i fiques , quoiqu'ils aient b e a u c o u p souffert, moins des ravages d u temps q u e de ceux du Maha-Radja. Ce p r i n c e en a enlevé les p l u s belles p i e r r e s , p o u r les faire servir a u x constructions qu'il méditait dans sa nouvelle capitale, n o m m é e Amrit-Sir, qu'il voulait r e n d r e u n e des plus belles villes de l'Orient. Toutefois, dans son état de d é cadence , Chalinar renferme encore assez de beautés p o u r exciter l'intérêt et faire les délices d u voyageur ;

33.


484 m a i s t o u j o u r s on a u r a à r e g r e t t e r d e voir les j a r d i n s les p l u s magnifiques q u i a i e n t a p p a r t e n u à la famille i m p é r i a l e d e T a m e r l a n , livrés ainsi à la d é v a s t a t i o n . « P e u t - ê t r e seriez-vous bien aise d e savoir c o m m e n t Ranjit-Sing, d e simple chef d e t r i b u sikhs , s'est élevé a u pouvoir s o u v e r a i n : il est facile d e m a r q u e r les p r e m i e r s p a s q u ' i l a faits dans sa b r i l l a n t e c a r r i è r e . V o u s savez q u e le P u n j a b ( 1 ) était o r i g i n a i r e m e n t , c o m m e t o u t e la vaste p é n i n s u l e i n d i e n n e , sous la d é p e n d a n c e des e m p e r e u r s d u Mogol. À la d é c a d e n c e d e ce p u i s s a n t é t a t , il p a r a î t q u e le r o i d e C a b o u l en p r i t p o s session et l'ajouta à ses a u t r e s p r o v i n c e s . Ce fut sous la d o m i n a t i o n d e ce n o u v e a u m a î t r e , q u e les S i k h s , h o r d e s belliqueuses et e r r a n t e s , r é u s s i r e n t à faire p o u r eux-mêmes la conquête d u p a y s . « Il était facile de prévoir q u e ces g u e r r i e r s a v e n t u r e u x d e v i e n d r a i e n t u n e n a t i o n p u i s s a n t e , dès q u ' u n h o m m e habile et e n t r e p r e n a n t p a r v i e n d r a i t à r é u n i r t o u tes leurs forces en ses m a i n s . C e t h o m m e fut Ranjit-Sing. Il avait manifesté dès l'enfance u n e g r a n d e prédilection p o u r la g u e r r e ; t o u s ses a m u s e m e n t s se r a p p o r t a i e n t déjà à cet a r t d a n g e r e u x . T e l était l'état d e b a r b a r i e des S i k h s à cette é p o q u e , q u ' o n n e lui a p p r i t point à lire ni à é c r i r e , et celui q u i d e v a i t c o m m a n d e r à tant d e p e u p l e s , p r o t é g e r m ê m e et e n c o u r a g e r les s a v a n t s , i g n o r a l ' a l p h a b e t t o u t e sa vie. « C o m m e il était encore m i n e u r à la m o r t d e son p è r e , sa m è r e g o u v e r n a la t r i b u h é r é d i t a i r e en son n o m ; mais sur le simple s o u p ç o n q u ' e l l e voulait ie d é p o s s é d e r ,

( 1 ) Le Punjab lire son nom de cinq rivières ou fleuves principaux qui arrosent ce pays.


485 il la fit m o u r i r , et se mit aussitôt à la tête d e ses t r o u p e s , q u i montaient à q u a t r e mille h o m m e s d e cavalerie. E n t o u r é d'officiers et de m i n i s t r e s , il n e prit jamais l'avis d e p e r s o n n e sur les affaires d e l'état, e t fut toujours son p r o p r e conseil ; il a m o n t r é en plus d ' u n e r e n c o n t r e t o u t e la valeur d'un soldat ; comme g é n é r a l , son c o u p d'œil était r a p i d e et son exécution p r o m p t e . « En 1 8 0 0 , les Sikhs venaient d e se soulever c o n t r e le roi de C a b o u l , et d e massacrer le g o u v e r n e u r qu'il l e u r avait envoyé. Q u a t r e de leurs t r i b u s occupaient la ville d e Lahore ; mais les querelles sans cesse renaissantes q u i divisaient leurs chefs, d o n n è r e n t au j e u n e Ranjit-Sing les moyens d ' e x é c u t e r ses projets d e souveraineté , et d e confondre sous u n même j o u g les vaincus et ses n o m breux rivaux. « Le d a n g e r c o m m u n r é u n i t aussitôt tous les p a r t i s . Ranjit-Sing q u i n'avait alors q u e h u i t cents chevaux sous ses o r d r e s , avait espéré e m p o r t e r la place p a r u n c o u p de m a i n ; trouvant l'ennemi s u r ses g a r d e s , il n'osa l ' a t t a q u e r d e front, et se contenta de harceler ses c a n t o n n e m e n t s et d e lui couper les vivres. A p r è s q u e l q u e t e m p s d e ravages, les cultivateurs des environs q u i s'en t r o u vaient les premières victimes, r é s o l u r e n t , p o u r y m e t t r e fin, d e livrer la ville; ils introduisirent donc Ranjit-Sing et ses t r o u p e s , p e n d a n t la n u i t , j u s q u ' a u c œ u r de la cité, q u i fut a b a n d o n n é e , comme c'est l'ordinaire chez ces peuples à demi-sauvages, à toutes les h o r r e u r s du pillage et du m e u r t r e . Le vainqueur d e Lahore eut bientôt s o u mis tous les a u t r e s chefs i n d é p e n d a n t s . C'est ainsi q u ' i l jeta les fondements de la p l u s g r a n d e puissance qui soit d a n s l ' I n d e , après celle des Anglais. « De son élévation date l'empire des S i k h s , comme c'est à son génie seul qu'ils doivent leurs p r o g r è s en c i vilisation. P a r m i ce peuple qui a u p a r a v a n t n ' é t a i t , à


486 p r o p r e m e n t p a r l e r , q u ' u n e vaste aggrégation d e v o l e u r s , la police était si bien o b s e r v é e , a u x j o u r s d e Ranjit-Sing, q u ' à peine e n t e n d a i t on p a r l e r d e larcins d o m e s t i q u e s , encore moins d e b r i g a n d a g e s s u r les g r a n d e s r o u t e s . D e p u i s , ses c o m p a t r i o t e s ont bien p e r d u s u r ce p o i n t , q u o i q u ' i l s ne soient pas r e t o m b é s d a n s leur p r e m i è r e b a r b a r i e . Les d é s o r d r e s q u i o n t éclaté à la m o r t de c e prince, et qui finissent à p e i n e , a p r è s avoir e n s a n g l a n t é le P u n j a b p e n d a n t p l u s de d e u x a n s , ont p o r t é u n e r u d e a t t e i n t e à la puissance des S i k h s ; les t r é s o r s d u d e r nier r o i , q u e ses é p a r g n e s avaient élevés à p r è s d e trois cents millions d e f r a n c s , sont en p a r t i e dissipés ; leur b e l l e a r m é e , n a g u è r e forte d e s o i x a n t e - d i x mille h o m m e s , est p r e s q u e a n é a n t i e ; ils ont e u x - m ê m e s massacré un g r a n d n o m b r e d e s officiers e u r o p é e n s q u i les avaient d i s c i p l i n é s , et les a u t r e s n ' o n t échappé au p o i g n a r d q u ' e n q u i t t a n t le t h é â t r e d e tant d ' h o r r e u r s . . . « A g r é e z , m o n bien cher ami , e t c . « FRANÇOIS, Miss, apost. »


487

Extrait d'une lettre de Mgr Borghi , Evêque de Bethsaïde, et Ficaire apostolique d'Agra, à M. le Président du Conseil central de la Propagation de la Foi, à Lyon.

Agra , 14 août 1 8 4 3 .

« MONSIEUR

LE PRÉSIDENT ,

« Notre Mission n ' a point à r e v e n d i q u e r la gloire d u m a r t y r e , si ce n'est p e u t - ê t r e celui d e longues souffrances et de succès toujours trop lents à l'empressement de nos désirs. Mais n ' a - t - e l l e pas d'autres sortes d ' i n t é r ê t ? N'a-t-elle pas de glorieuses conquêtes à faire s u r l ' e r r e u r et la superstition? L'Indou et sa métempsycose , le Musulman et sa religion charnelle , l'Afghan et ses passions vindicatives, le Thibetain et son lama divinisé, l e Kaffir, sauvage habitant d ' u n e partie de l ' H y m a l a y a , presque sans religion comme il est sans science, et si m a l heureusement rapproché d e cet état qu'on a voulu a p peler de n a t u r e , mais que je nommerai plutôt d e d é g r a d a tion ; que de ténèbres à éclairer ! que d'âmes à convertir ! N'est-ce pas là u n champ assez vaste à l'homme a p o stolique? « D'autre p a r t , quelle terre offre plus d'intérêt à la science? Le Punjab avec ses immenses et fécondes p l a i n e s , avec ses rivières si bien connues des anciens, l'Indus s u r t o u t , si riche d e souvenirs ; Cachemire et sa vallée


488 enchanteresse ; l'Hymalaya et ses hauts p i c s , ses neiges éternelles, ses beautés et ses h o r r e u r s : tous ces pays ne sont-ils pas les mêmes q u i ont fait la réputation de Sir Alexander Burnes et de J a c q u e m o n t ? Ces savants n ' o n t ils pas visité en explorateurs les mêmes contrées q u e n o u s parcourons en a p ô t r e s ? observant toutes choses, recueillant les t r a d i t i o n s , a r r a c h a n t , p o u r ainsi d i r e , à la n a t u r e tous ses s e c r e t s , conversant avec les mêmes hommes que nous instruisons, s'exposant p r e s q u ' a u x mêmes souffrances , aux mêmes t r a v a u x , a u x mêmes périls q u e nous bravons e n c o r e ? « Permettez-moi d e vous d o n n e r u n a p e r ç u r a p i d e d e l'état h e u r e u x où votre zèle et vos aumônes ont placé la Mission d ' A g r a . Où en étions-nous il y a d i x a n s ? Nos églises, en petit n o m b r e , étroites et p a u v r e s , n'abritaient qu'un culte sans solennité. Les conversions étaient peu n o m b r e u s e s , parce q u e les p a s t e u r s étaient r a r e s . La Religion était alors presque inconnue, et le grain d e sénevé de l'Evangile, qui devait d e v e n i r u n g r a n d a r b r e , ne commençait alors q u ' à pousser ses premiers rejetons. Aujourd'hui quel contraste ! des sanctuaires plus n o m b r e u x et plus ornés , trois nouveaux temples bâtis en p e u de t e m p s , ceux d e Gazipour, d e Monghyr, et d e Landour sur l'Hymalaya, d'autres r é p a r é s p r e s q u ' à neuf, le culte célébré avec p o m p e , le double d e p r ê t r e s , et on peut dire le double d e conversions, car elles sont t o u jours proportionnées au nombre des ouvriers évangél i q u e s , d e u x établissements d ' é d u c a t i o n , et bientôt un hôpital : telles sont nos améliorations récentes. Après Dieu, à qui devons-nous ces résultats h e u r e u x ? — à nos trav a u x ? — ceux des pieux Missionnaires qui nous ont précédés étaient plus grands que les nôtres , et leurs succès ont été moindres. C'est donc à vous , à vos pieux Associés, à vos aumônes, à vos prières que nous devons tous ces biens.


489 « P e r m e t t e z - m o i encore d e m e t t r e sous vos yeux nos espérances p o u r l'avenir. En présence d e tant d e sectes qui l'entourent et qui s'unissent p o u r l'assaillir, vous verrez n o t r e sainte Religion brillante comme e n ses plus beaux j o u r s . Dans cette ligue générale c o n t r e n o u s , l'hérésie lient le p r e m i e r r a n g ; ses coryphées dans l'Inde ont sonné la trompette d ' a l a r m e , ils ont crié q u e l'ennemi était à leurs p o r t e s , et cet ennemi redoutable n'est a u t r e q u e la vérité qui veut les éclairer. Ce c o r p s , quoique m o u r a n t , sent encore les coups q u ' o n lui p o r t e . A u j o u r d ' h u i les protestants ne peuvent p l u s se faire illusion; leur d a n g e r est évident, môme à leurs yeux. P o u r le conj u r e r ils ont r e c o u r s au mensonge et à l'injure. Rien d e si grossier, rien d e si a b s u r d e q u e ce qu'ils jettent de c a lomnies au public dans les j o u r n a u x organes de leur haine ; ce sont tous les j o u r s d e nouvelles a t t a q u e s , a u x quelles nous ne répondons d ' o r d i n a i r e que p a r de n o u velles conquêtes ; tous les j o u r s n o u s nous trouvons au milieu d e néophytes gagnés sur l'hérésie. « Les Indous et les Musulmans , il faut l'avouer, p r é sentent plus d'obstacles a u x progrès d e l'Evangile. Les uns ont leurs castes et leurs institutions h é r é d i t a i r e s , les a u t r e s leur orgueil et leurs v o l u p t é s , et tous u n e certaine aversion p o u r les E u r o p é e n s , qu'ils n e r e g a r d e n t encore q u e comme des o p p r e s s e u r s , et non comme des frères. Ici comme ailleurs , n o t r e confiance ne doit être q u ' e n Dieu ; nous sommes toutefois portés à c r o i r e que l'éducation et la p r é d i c a t i o n , s u r un plan plus é t e n d u , a m è n e r o n t bien des brebis au grand troupeau d e l'Eglise. « Les Sikhs se présentent à nous sous d ' a u t r e s traits ; leurs usages sont s i m p l e s , ils n'ont point l ' e m b a r r a s des castes i n d i e n n e s , et ne p a r t a g e n t pas l'intolérance musulmane. La masse de la nation n ' a aucun éloignement p o u r notre sainte R e l i g i o n , q u o i q u e p a r m i eux il se


490 trouve encore des fanatiques q u i , encore d a n s l'effervescence d ' u n e secte née d e p u i s trois siècles, m e t traient volontiers en pièces tout homme qui se h a s a r d e rait à leur prêcher u n a u t r e c u l t e . L à , d'un c ô t é , u n e p o r t e s'ouvre à l ' E v a n g i l e , et de l ' a u t r e , se révèlent d e redoutables g e r m e s de p e r s é c u t i o n . « Telles s o n t , Messieurs, les sectes qui nous e n t o u rent , et la Religion, au milieu d'elles, s'avance d ' u n pas t r a n q u i l l e , mais sûr et c o n t i n u , à la conquête de tous les c œ u r s rebelles, à u n triomphe p e u t - ê t r e prochain sur des peuples qu'elle a mission de r e n d r e h e u r e u x . Dieu veuille encourager toujours notre zèle , en vous inspirant des sacrifices p r o p o r t i o n n é s à nos espérances ! « J e s u i s , avec la plus vive reconnaissance , etc.

Vicaire

« + Joseph-Antoine BORGHI , Evêque, apostolique du Thibet et de l'Indoustan. »


491

Rapport du même Prélat, lu aux Conseils centraux de la Propagation de la Foi, clans le mois de juillet 1 8 4 4 .

« L'honneur q u e je reçois aujourd'hui en p r e n a n t place au sein de votre Conseil, ô vous q u e nous aimons à r e g a r d e r au delà des mers comme notre seconde P r o v i dence , me fait oublier les fatigues d'un long et pénible voyage , et a u g m e n t e encore en moi les sentiments de r e connaissance que m'avaient inspirés depuis longtemps vos bienfaits. Vos prières ont fait descendre sur mon apostolat les grâces d u S e i g n e u r , et ont fécondé mes t r a v a u x ; vos aumônes sont aussi parvenues j u s q u ' à moi, et m'ont aidé à réaliser en partie le bien dont j'avais conçu l'espoir, d a n s l'intérêt de mes c h e r s I n d i e n s . Je voudrais pouvoir e x p r i m e r à tous vos Associés, a u nom d e mes Missionnaires, de nos catholiques d e l'Inde, de nos frères séparés qui sont revenus à la vraie foi, au n o m des idolâtres devenus enfants d e l'Eglise, ce que nous éprouvons tous en nous rappelant les preuves incessantes de v o t r e charité ; mais j ' a i m e mieux élever ma voix p o u r bénir avec vous l'Auteur d e tous d o n s , d e ce q u ' e n choisissant votre Société p o u r concourir au salut des âmes les plus délaissées, il en a fait l'heureux i n s t r u m e n t de ses miséricordes et la généreuse dispensatrice de ses faveurs temporelles ; j ' a i m e mieux vous parler d e la vaste Mission q u e le Père commun des fidèles a confiée à ma faiblesse. Vous reconnaîtrez v o t r e œuvre dans le bien qui s'y est opéré, vous prêterez u n e oreille bienveillante, je l ' e s p è r e , au récit que j e vais vous faire d e ses besoins nombreux. « Cette Mission, qui c o m p t e environ q u a r a n t e millions


492 d'habitants, disséminés sur une étendue de six cents lieues de longueur et d e trois cents d e l a r g e u r , renferme dans son sein plusieurs possessions anglaises, les royaumes d e l'Afghanistan , du C a b o u l , de C a c h e m i r e , de L a h o r e , d u P e t i t - T h i b e t , des montagnes de l'Hymalaya, d u N é p a l , d ' O u d e , d e Bandelkand et de Gwalior. Cette surface immense comprend, comme vous le voyez, une grande partie d u bassin d u G a n g e , dont les f l o t s , devenus divinités p o u r les peuples de l ' I n d e , reçoivent chaque jour les n o m b r e u x sacrifices d'infortunés idolâtres. Le bassin d e l'Indus, dans sa partie supérieure, embrasse tout le nord d e mon vicariat, et c e u x de la J u m n a et d u Chambul s'y déploient tout e n t i e r s . C'est sur la rive gauche de la p r e mière de ces deux rivières, à cent cinquante lieues de son confluent avec le G a n g e , que se trouve située ma ville épiscopale, je veux dire Agra. « Autrefois très-florissante et très-peuplée, cette ville a déchu de sa g r a n d e u r primitive ; elle a vu dans les temps passés décimer ses h a b i t a n t s , soit par le fer des c o n q u é rants qui s'en disputèrent souvent la d o m i n a t i o n , soit p a r les maladies contagieuses q u ' e n g e n d r e n t les t r o p grandes chaleurs. C e p e n d a n t , avec les f a u b o u r g s , elle renferme encore cent cinquante mille h a b i t a n t s , la p l u p a r t idolâtres; car nous ne comptons guère q u e deux mille catholiques, autant de protestants, et environ vingt mille mahométans dans son enceinte. « Dans les p l a i n e s , la t e m p é r a t u r e s'élève, dans l'intérieur même de nos h a b i t a t i o n s , jusqu'à trente-deux d e g r é s , e t , d u r a n t huit à neuf mois de l'année , elle e n lève a u x i n d i g è n e s , et plus encore a u x E u r o p é e n s , toute l'énergie dont on a besoin p o u r accomplir d e grandes choses. C'est ce défaut du climat q u i , joint aux superstitions païennes, a été et sera pour longtemps e n c o r e , p a r m i ce p e u p l e , le principal obstacle à la propagation


493 de l'Evangile. Toutefois je n'en désespère p o i n t , et j'ai la confiance qu'avec la grâce d e Dieu n o u s arriverons u n j o u r à r é p a n d r e l à , comme a i l l e u r s , le don inestimable de la foi. « Je ne vous parlerai pas des m œ u r s et des usages d e nos Indiens ; ils vous sont déjà connus ; vous savez la m u l tiplicité des dieux qu'ils a d o r e n t , leurs fréquentes ablutions , leur penchant au vol et à toutes sortes de vices qu'ils divinisent ; vous connaissez encore les nombreuses castes qui fractionnent à l'infini ce p e u p l e infortuné. « Lorsque j ' a b o r d a i p o u r la p r e m i è r e fois d a n s l'Inde, il y a q u a t r e ans , je n'avais q u e six p r ê t r e s p o u r collabor a t e u r s ; seize églises, si je puis leur donner ce n o m , tant elles étaient d é l a b r é e s , la p l u p a r t construites en boue et couvertes d e chaume , étaient les seuls temples où j e pusse alors célébrer les saints m y s t è r e s . Je n'ai pas besoin de vous dire combien ce petit n o m b r e de sanctuaires et d'apôtres était insuffisant p o u r u n e Mission de quarante millions d'âmes. Aussi tous les infidèles mouraient-ils dans leurs superstitions; nos frères s é p a r é s , trente mille e n v i r o n , demeuraient hors du sein de l'Eglise; notre p o pulation c a t h o l i q u e , qui s'élève à p l u s de vingt mille â m e s , répandue çà et là dans des contrées i m m e n s e s , était presque privée des sacrements. C'était u n spectacle t r o p déchirant p o u r le c œ u r d'un E v ê q u e , p o u r qu'il ne t o u r n â t pas aussitôt ses r e g a r d s vers l ' E u r o p e , lui d e m a n d a n t un peu de son superflu, vers v o u s , Messieurs les Associés, vous suppliant de nous donner une p a r t d a n s la répartition des dons d e votre Œ u v r e a d m i r a b l e . Grâces vous soient rendues ; vous avez entendu ma voix , vous m'avez ouvert les trésors d e votre charité, et de n o u veaux collaborateurs me sont venus en aide : nous étions s i x , aujourd'hui nous sommes v i n g t - u n . « Avec les secours que vous m'avez fait passer, j'ai p u


494 élever quatre nouvelles é g l i s e s , j ' a i r é p a r é les anciennes, et j ' a i fondé quatre établissements pour l'éducation de la jeunesse. D e u x de ces établissements sont dirigés par les S œ u r s de Jésus-Marie de Fourvière. Il y a à peine deux ans q u e ces d a m e s ont touché le sol de l'Indoustan , et déjà elles ont un pensionnat n o m b r e u x , où elles reçoivent les jeunes filles des premières familles irlandaises et anglaises établies dans le p a y s . Ce p e n s i o n n a t , qui est tout à fait en voie de prospérité , m e p e r m e t d'espérer qu'avec ses seules ressources, il soutiendra à l'avenir la providence q u e je viens de former, destinée à recueillir nos petites indiennes et nos orphelines irlandaises. « J e voudrais pouvoir vous r e n d r e témoins d u bien que ces dames ont fait dans ma Mission , j e voudrais surtout vous faire entendre les accents de leurs jeunes élèves, lorsqu'elles veulent e x p r i m e r leur reconnaissance envers les pieux Associés de la Propagation d e la Foi ; comme m o i , vous en seriez attendris j u s q u ' a u x larmes. O h ! si vous voyiez combien leurs traits s ' a n i m e n t , comme leurs gestes sont éloquents, lorsqu'elles disent dans leur naïve simplicité : « Bon Jésus ! récompensez la charité de ces « Messieurs qui nous aiment tant î Très-sainte Vierge, « bénissez nos mères d'Europe qui ont tant d'amour p o u r « nous ! » « Je renonce à vous peindre tout le bien q u e nous a fait votre sainte Œ u v r e . Les prières d e vos Associés ont pénétré dans le ciel et ont fécondé nos travaux , car nous ne saurions attribuer à nos efforts le mouvement religieux qui s'opère dans les vastes contrées de ma Mission ; e t , pour ne parler que de la ville d ' A g r a , j e vous dirai que notre église, où je n'ai v u , il y a quatre a n s , q u e deux personnes assister aux solennités des fêtes de N o ë l , n'est plus assez g r a n d e p o u r contenir le n o m b r e des fidèles convertis. Les protestants eux-mêmes y viennent en foule


495 e n t e n d r e la parole d e D i e u . Les idolâtres sont frappés d'étonnement à la vue de n o s c é r é m o n i e s , e t , je dois le dire avec reconnaissance envers Dieu, je me vois forcé d e construire u n e seconde cathédrale plus vaste q u e l'ancienne. Heureuse nécessité où je m e trouve, de réclamer de n o u veaux bienfaits, q u i m ' a i d e r o n t à faire r e n t r e r d a n s le sein d e l'Eglise b o n n o m b r e de nos frères s é p a r é s , q u i sont aussi mes bien chers enfants ! « C'est à l ' Œ u v r e de la P r o p a g a t i o n d e la Foi q u e nous devons l'établissement d ' u n e nouvelle Mission s u r les montagnes de l'Hymalaya. Ces pauvres i n d i g è n e s , d ' u n caractère d o u x et s i m p l e , n'avaient point encore entendu la parole d e vie ; jamais ils n'avaient vu le signe de n o t r e r é d e m p t i o n . Il m ' a fallu vaincre bien des difficultés t o u r b â t i r , au milieu de ces sites sauvages et d e ces roches escarpées , une petite église. Mais mes efforts ont été récompensés par les succès q u e j ' a i obtenus ; p l u sieurs protestants q u i habitent au delà de la montagne d e Mossurîe , ont abjuré l e u r s e r r e u r s . Les pauvres m o n tagnards viennent en petites troupes visiter notre s a n c tuaire et assister à nos cérémonies; et j ' a i la douce c o n fiance q u e ce grain de sénevé, jeté sur une terre r e g a r d é e jusqu'à présent comme s t é r i l e , p r o d u i r a son fruit d a n s le t e m p s . « Les femmes idolâtres n'osent pas e n c o r e , il est v r a i , venir j u s q u ' à notre église; les païens eux-mêmes n e p e r mettent pas aux Missionnaires l'entrée de leurs cabanes ; m a i s , je l ' e s p è r e , l'heureuse époque d e la visite d u S e i g n e u r n'est pas éloignée p o u r eux ; car mon dessein est d'établir clans ces lieux un certain n o m b r e de mes b o n n e s S œ u r s lyonnaises, qui m'attendent d a n s leur maison p r o fesse de Lyon p o u r traverser avec moi les m e r s , a u mois d'octobre prochain. Elles c o m m e n c e r o n t , c o m m e l e u r s compagnes l'ont fait à A g r a , p a r élever un pensionnat


496 p o u r les jeunes p e r s o n n e s , et le produit de leur labeur servira à fonder une providence p o u r les petites filles idolâtres , auxquelles elles a p p r e n d r o n t à connaître le vrai Dieu, et ces nouvelles catéchistes, renvoyées plus tard dans leurs t r i b u s , p r é p a r e r o n t p e u à p e u p a r m i les leurs la voie à l'Evangile. « C'est ainsi que nous avons mis à profit les dons que n o u s tenons de votre c h a r i t é ; u n e religieuse reconnaissance p o u r vos bienfaits nous imposait le devoir d'user avec parcimonie d e ces a u m ô n e s , et nous avons fait en sorte q u e nos établissements fondés p a r votre c o n c o u r s , quoique bien dispendieux p o u r le m o m e n t , pussent avec le temps se soutenir p a r e u x - m ê m e s ; ils allégeront plus t a r d vos charges p e s a n t e s , et vous p e r m e t t r o n t de r e p o r t e r sur d'autres Missions les effets de votre générosité. Déjà nos fidèles c a t h o l i q u e s , q u o i q u e bien p a u v r e s , se sont enrôlés sous la bannière de l ' Œ u v r e ; déjà j ' a i eu l'honneur d e compter à votre trésorier une somme de deux mille francs, recueillie en g r a n d e partie p a r m i les soldats irlandais q u i affluent dans les possessions de la Compagnie des Indes. « Malgré les secours de l'Association, qui la font bénir d u sommet des montagnes d e l'Hymalaya j u s q u ' a u x rives du G a n g e , il reste b e a u c o u p à faire en faveur d e m a vaste Mission. Ecoutez et apprenez dans quel état sont encore plusieurs chrétientés d e mon vicariat a p o stolique. « Delhi, cette ville a n t i q u e , autrefois capitale de l'empire du Mogol ( 1 ) , renferme dans son sein environ cent

(1) « Cette ville brillait jadis de toute la splendeur des cités orientales ; mais de nos jours elle est bien déchue de cet éclat. Le palais impérial est


497 trente catholiques ; ils désirent avoir u n p r ê t r e , ils me l'ont souvent d e m a n d é ; mais sur quel autel offrirait-il le saint sacrifice? ils n ' o n t point d'église. « Benarès , c e n t r e de l'idolâtrie la plus d é g r a d a n t e , n'a point encore d e sanctuaire c h r é t i e n . C e p e n d a n t il se trouve p a r m i ses habitants un bon n o m b r e de m a r c h a n d s et d e militaires c a t h o l i q u e s , q u i . victimes des mauvaisexemples qu'ils ont sous les y e u x , et n ' a y a n t a u c u n e main amie p o u r les relever, se p e r d e n t , h é l a s ! tous les jours. « A l l a h a b a d , la ville sainte des I n d o u s , où ces infortunés se r e n d e n t en foule p o u r faire leurs ablutions , compte u n e réunion de près de six cents catholiques , p r i vés d e temples et de Missionnaires. « C a c h e m i r e , si industrielle et si p o p u l e u s e , n'a p a s encore entendu la b o n n e nouvelle de l'Evangile. « Q u e vous dirai-je de S u b b a t o s , Simla , Kussowlée , U m b a l l a , T é r o z o p o r e , L o d i a n a , qui renferment elles

une espèce de forteresse très-vaste , d'une malpropreté dégoûtante ;

rien

ne peut former un contraste plus frappant que ce fonds de misère à côté des beaux restes de grandeur qu'on y remarque encore.

L'architecture

en est imposante ; on y voit toujours le Irène des empereurs, à demi ruiné et dépouillé de ses pierreries. Il y a aussi des pavés en mosaïque a d m i rable et de jolies dorures. « L e château est habité par un grand nombre de natifs , et plusieurs petits marchands se sont établis dans les bâtiments extérieurs. Le roi est très-vieux et presque stupide ; il reçoit de la Compagnie des Indes deux cent cinquante mille francs par mois, mais avec cette; somme il doit payer beaucoup de pensions aux autres princes qui sont très-nombreux.

Tou-

jours a-t-il la vainc consolation d'être appelé empereur du Mogol , et de nommer le gouverneur-général de l'Inde son premier

serviteur,

quoi-

qu'il ne puisse même pas sortir de la citadelle sans sa permission. » (Extrait

том. xvi. 9 7 .

d'une

autre

lettre

de Mgr

Borgki.)

34


498 seules plus de q u a t r e mille catholiques, sans aucun secours religieux ? Q u e vous dirai-je encore d e nos églises d e Kurn a u l , d e Lacknow, de C h u n a r , de Monghyr, de P u r n e a et de Baghelpore, qui sont fermées depuis l o n g t e m p s , parce q u e je n'ai point de p r ê t r e s à leur e n v o y e r ? . . . « Je n e veux pas passer sous silence la position d ' u n d e nos établissements situé à S i r d h a n a h , fondé p a r les pieuses largesses d e la princesse S o m b r o : il p e u t avec le temps m e fournir d e précieuses ressources p o u r r e n o u veler et a u g m e n t e r le n o m b r e d e mes p r ê t r e s ; m a i s , p o u r le m o m e n t , il est e n t r e les mains d e l'Evêque comme une p i e r r e précieuse revêtue encore d e son enveloppe grossière ( 1 ) . « J e ne finirai pas sans vous p a r l e r encore de nos catholiques i r l a n d a i s , enrôlés sous les d r a p e a u x de la Grande-Bretagne ; ils forment à eux seuls les deux tiers de l'armée e u r o p é e n n e d e l ' I n d e . Fidèles à leur s e r -

(1) « La princesse Sombro , morte en 1 8 3 6 , a laissé une somme de deux cent cinquante mille francs pour l'entretien d'un séminaire à S i r dhanah ; malheureusement cette somme a été , jusqu'en 1 8 4 2 , confiée a une commission protestante qui se mettait peu en peino d'entrer dans les vues de la pieuse donatrice ; maintenant que les fonds sont administrés par des catholiques , nous allons nous occuper en môme temps d'un petit séminaire et d'un collége pour les jeunes Indiens. « Ce n'est pas la seule fondation quo cette princesse ait faite en faveur de la Religion qu'elle avait embrassée; l'église de Sirdhanah, qui est due tout entière à ses libéralités , est un vrai chef-d'œuvre pour l'Indo , et certainement elle ne déparerait point vos grandes cités d'Europe ; elle est pavée de marbre dans toute son étendue On dit qu'elle a coûté près d'un million. « Depuis la mort de cette illustre néophyte, la principauté do Sirdhan a h , dont elle était souveraine, a été définitivement réunie aux passassions anglaises. » ( Extrait

d'une a u t r e lettre

de Mgr B o r g h i . )


499 m e n t , ils sont toujours a u poste où le devoir les appelle, n e ménageant ni leur s a n g ni leur vie, témoin le 4 4 r é giment q u i , avant son d é p a r t d ' A g r a , me compta p r è s de mille francs p o u r votre Œ u v r e , et qui fut massacré dernièrement dans la terrible affaire d u Caboul. E h bien ! ces braves soldats se v o i e n t , je ne dis pas délaissés , mais persécutés d a n s leur culte et torturés dans leur conscience : ils s o n t obligés d'envoyer leurs enfants à l'école p r o t e s t a n t e où on leur enseigne l ' e r r e u r , e t , par u n e violation d e tout d r o i t naturel et religieux , on s'emp a r e encore d e l e u r s o r p h e l i n s , qu'on enferme dans les asiles militaires p o u r y ê t r e élevés dans la secte anglicane. Oh I qui me d o n n e r a d e vous peindre les anxiétés de nos pauvres I r l a n d a i s , lorsque, sur leur lit de m o r t , ils jettent u n r e g a r d d'effroi sur l e u r s enfants qui vont p o u r t o u jours leur être ravis p a r l'hérésie, et qu'ils craignent de ne plus r e t r o u v e r dans le ciel î Combien de fois, lorsque je les assistais à leur d e r n i è r e h e u r e , ne m'ont-ils pas s u p plié , les larmes a u x y e u x , de m'opposer à ce malheur î e t , p o u r c a l m e r leurs t r o p justes a l a r m e s , il fallait que je les assurasse q u e j ' e n deviendrais le p è r e . Dieu soit l o u é ! Messieurs, jusqu'à présent j ' a i pu leur tenir parole, e t déjà vingt-neuf de ces innocentes créatures ont été a r rachées à l ' e r r e u r , quoique le gouvernement ait toujours refusé d e m'allouer la pension d e deux roupies et demie qu'il donne a u x orphelins protestants. Il est vrai q u e je n'ai rien sur la t e r r e ; mais j ' e s p è r e que la divine Providence me fera toujours trouver u n morceau de pain p o u r le partager avec e u x . e

« Je puis v o u s l'assurer, si un essaim d e collaborateurs venait à mon s e c o u r s , si mes ressources étaient suffisantes p o u r payer les dépenses d e leurs voyages, si je pouvais former de n o m b r e u x établissements pour l'éducation de la jeunesse, s'il m'était d o n n é d e relever aux yeux des infi34.


500 dèl es et de nos frères séparés la dignité de notre c u l t e , o u i , j ' e n ai la c e r t i t u d e , la Mission d e l'Indoustan p o u r rait être d ' u n immense avantage p o u r la cause de la Religion. Cette terre n'est pas aussi stérile p o u r la foi q u ' o n a pu le penser jusqu'à présent. « Ne croyez pas d'ailleurs que la Mission dont j e vous parle soit une œuvre isolée; oh non! elle se rattache à un plan vaste et persévérant qui doit un jour, avec l'aide de Dieu, changer les destinées spirituelles de ce malheureux p e u p l e . Déjà, avec le consentement du S a i n t - S i é g e , je vais form e r un nouveau vicariat apostolique dans le B a s - I n d o u s t a n ; il portera le nom de vicariat de Putna; déjà le SaintP è r e lui-même me presse d'ouvrir les Missions de Cachemire , d e L a h o r e , et d e c o n t i n u e r avec persévérance celle de l'Hymalaya; déjà j ' a i t r o u v é , depuis mon arrivée en E u r o p e , un nombre suffisant d e prêtres p o u r les e n voyer a u x principales églises. L'essentiel p o u r e u x et p o u r m o i , c'est d ' a b o r d e r s u r la t e r r e de l'idolâtrie , où nous trouverons toujours un peu de pain p o u r nous nourr i r , u n toit pour nous a b r i t e r ; et u n e fois d é b a r q u é s sur ces plages l o i n t a i n e s , nous vous d é d o m m a g e r o n s de vos sacrifices en arrachant a u démon ses malheureux e s claves, et en répandant p a r m i eux les bienfaits du christianisme et les avantages de la civilisation. « + JOSEPH-ANTOINE , Evêque de Bethsaïde , Ficaire apostolique d'Agra. »


501

MISSIONS DU TONG-KING.

Extrait d'une lettre de Mgr Retord, Ficaire apostolique du Tong-King occidental, à M. Laurens , curé de la paroisse de Salles (Rhône).

D u T o n g K i n g , le 1 0 février

«

MONSIEUR ET TRÈS-CHER

1843.

AMI,

« O u i , il s ' e x é c u t e , et s'exécutera j u s q u ' à la m o r t notre pacte d e mutuelle et amicale correspondance. C'est p o u r r e s t e r fidèle à nos devoirs é p i s t o l a i r e s , que j e vais vous raconter en abrégé ce qui s'est passé d e plus i m portant dans ce fond de l'Asie où j ' h a b i t e , et cela avec tout l ' a b a n d o n de l ' a m i t i é , sans o r d r e , et à mesure q u e le souvenir des faits me viendra à la m é m o i r e . « D o n c , je partis de Macao, le 3 janvier 1 8 4 1 , sur une très-chétive b a r q u e chinoise, louée cependant a u prix de 1,400 piastres. Le temps fut b o n , le vent favo-


502 r a b l e , et le 14 j a n v i e r , nous étions déjà en vue des bords Tong-Kinois. La persécution et la peur étaient alors au suprême d e g r é . C e p e n d a n t , après bien des p e i nes et à travers mille périls , nous d é b a r q u â m e s tous heureusement s u r le sol annamite ; j e laissai MM. Galy et Berneux dans deux grandes c h r é t i e n t é s , et moi je revins dans notre c o m m u n a u t é où m ' a t t e n d a i t M. C h a r r i e r , mon cher c o m p a t r i o t e , et où j ' a r r i v a i vers une h e u r e après minuit d u 2 0 janvier, le j o u r précis et juste à la même heure q u e le tyran Minh-Menh s'en allait dans l'autre m o n d e p a r a î t r e a u tribunal du souverain J u g e . « Comment est m o r t cet homme qui avait j u r é notre p e r t e et celle de notre sainte Religion dans ses Etats ? Le voici : il venait d e célébrer sa cinquantième a n n é e , et à cette occasion d e grandes réjouissances officielles avaient été faites dans tout son r o y a u m e . 11 était alors bien p o r tant : vainqueur de tous ses e n n e m i s , il avait établi une paix forcée dans son e m p i r e , et se promettait encore d e longs jours d ' u n r è g n e h e u r e u x ; mais la main invisible d u Tout-Puissant avait écrit sa condamnation s u r les m u r s d e son palais ; et voilà q u e tout à coup il se r o m p t u n intestin dans une chute d e c h e v a l , et après d'horribles d o u l e u r s , qu'aucun médecin ne peut soulager, il m e u r t . E t la Religion qu'il s'était flatté d'anéantir, est encore d e b o u t , toujours féconde, plus a g u e r r i e , aussi consolée p a r ses nouvelles conquêtes qu'elle est fière d e ses n o m b r e u x m a r t y r s . T r u o n g - K h a g n e , son fils aîné, lui a succédé sous le nom de T h i e u - T r i . Bien qu'il suive les ornières sanglantes d u règne p r é c é d e n t , il s'est m o n tré j u s q u ' à p r é s e n t moins acharné contre nous que son p è r e . Ce à quoi le nouveau prince s'est spécialement occupé depuis son avénement au t r ô n e , p e u t se r é d u i r e a ces q u a t r e points : creuser un tombeau à Minh-Menh et lui faire d e pompeuses funérailles ; envoyer des députés à


503 l'empereur de Chine, et venir ensuite à la capitale d u T o n g - K i n g , p o u r y recevoir l'investiture des mains des envoyés d u céleste Empire ; batailler dans la Basse-Cochinchine contre quelques hordes d e m o n t a g n a r d s ; faire u n e collection d e Missionnaires français et indigènes d a n s sa capitale, et dresser contre eux des sentences de m o r t ou d ' e x i l . . . « Au n o m b r e de ces derniers était u n vénérable vieill a r d , de près d e quatre-vingts a n s , qui fut a r r ê t é le 9 janvier 1 8 4 1 : il fut d'abord c o n d a m n é à avoir la tête tranchée, après u n t e m p s indéterminé de prison ; mais au commencement d e l'année d e r n i è r e , le roi c o m m u a sa sentence de m o r t en celle d ' u n exil p e r p é t u e l , avec la chaîne au cou et aux p i e d s , et des lettres imprimées s u r ses d e u x j o u e s , pour a p p r e n d r e à tous ceux qui lui voient la face, que c'est un p r ê t r e catholique, justement puni parce q u ' i l ne v e u t pas a b a n d o n n e r sa mauvaise religion. « Il y a encore, d a n s les prisons d e ce r o y a u m e , vingt-sept confesseurs d e la Foi , tant e u r o p é e n s q u ' i n digènes. Mais, me d i r e z - v o u s , et des m a r t y r » ! est-ce q u e ce nouveau roi n'en a point fait depuis qu'il est sur le t r ô n e ? Il en a fait, mais peu encore. De ce n o m b r e est u n e religieuse de la Cochinchine, nommée Chi-Hâu , arrêtée avec M. de la M o t t e , et condamnée à l'exil pour la foi: elle est morte au mois d'avril ou de mai 1 8 4 1 , et peut, je crois, être considérée comme m a r t y r e . J'en dis autant d'Agnès Bà-Dè, néophyte T o n g Kinoise arrêtée le 11 avril, avec MM. Galy et Berneux , et d é c é dée en p r i s o n , le 12 juillet 1 8 4 1 , p a r suite des p r i v a tions et des souffrances qu'elle a endurées p o u r le nom de Jésus. C'est la seule femme q u e mon vicariat compte p a r m i les victimes immolées p a r la persécution , et à ce titre, je lui dois une c o u r t e notice historique.


504 « Agnès Bà-Dè n a q u i t de p a r e n t s c h r é t i e n s , dans le village de Gia-Mièu, province d e Thanh-Hoa. Dès son enfance, elle fut u n modèle de p i é t é . Aider sa mère à gagner le pain d e chaque jour en faisant u n petit commerce de bethel et d ' a r e c q u e , p r i e r Dieu avec ferveur soir et m a t i n , aller à la messe et recevoir souvent les sacrements de Pénitence et d ' E u c h a r i s t i e , faisait toute son occupation. A l'âge d e dix-neuf a n s , elle se maria à un j e u n e homme n o m m é alors V à n - N h à h , qui m a i n t e nant s'appelle Ong-Dè, avec lequel elle vécut toujours en parfaite intelligence, remplissant tous les devoirs d'une bonne chrétienne et d ' u n e épouse fidèle. Ils gagnaient péniblement leur vie en labourant la t e r r e et en élevant des vers à soie. Des six enfants qu'ils ont eus de leur m a r i a g e , cinq sont depuis longtemps é t a b l i s , e t , au m o ment de sa m o r t , Agnès se voyait déjà entourée d e d i x sept petits-enfants, garçons ou filles. « Depuis la destruction des églises et des p r e s b y t è r e s , le p r ê t r e avait coutume d e loger et d e célébrer chez elle , lorsqu'il venait avec ses catéchistes faire l'administration dans le village. C'est dans sa maison q u e fut caché M. Berneux , q u e l q u e temps après son arrivée au T o n g - K i n g ; c'est là aussi qu'il célébra sa dernière messe le saint jour d e P â m e s , j o u r de son arrestation. Agnès Bà-Dè fut prise avec nos confrères , comme coupable de leur avoir donné a s i l e ; on se saisit encore de son m a r i , q u i , par suite de cette affaire, a été condamné à servir comme soldat le reste de sa vie. « Agnès Bà-Dè fut mise à la c a n g u e comme tous les a u t r e s p r é v e n u s , et conduite avec e u x à la ville d e ViHoàng, chef-lieu de la province d e Nam-Dinh. Arrivée là, elle fut sommée d ' a b j u r e r l'Evangile ; elle s'y refusa et fut très-cruellement b a t t u e à coup de v e r g e s ; puis on la traîna de force sur la Croix. Quoiqu'elle n'articulât


505 alors aucune parole p o u r réclamer contre la violence q u ' o n lui faisait , cependant les p l e u r s qu'elle r é p a n d i t et les cris qu'elle p o u s s a , exprimèrent assez qu'elle n e consentait pas à l'apostasie. Le catéchiste de M. Berneux protesta p o u r elle en présence du premier greffier. Aussi p a r t a g e a - t - e l l e le sort des autres confesseurs, et fut-elle mise comme eux à la cangue à chevilles de fer. « Le j o u r q u e MM. Berneux et Galy p a r t i r e n t p o u r la c a p i t a l e , ce m ê m e greffier appela Agnès Bà-Dè, et lui demanda d e nouveau si elle consentait à fouler la Croix a u x pieds ; et sur sa réponse n é g a t i v e , il la renvoya en p r i s o n , où elle est restée j u s q u ' à sa m o r t . Elle eut d ' a b o r d quelques jours de dyssenterie : grâce aux remèdes qui lui furent administrés , elle semblait presque r e m i s e , l o r s q u e , d a n s la n u i t du 12 j u i l l e t , elle fut frappée d ' u n e a t t a q u e d'apoplexie dont elle ne revint p a s , m a l g r é tous les secours qui lui furent p r o d i g u é s . Elle était âgée de c i n q u a n t e - s e p t a n s . Le m a n d a r i n , après lui avoir fait b r û l e r les pieds p o u r s'assurer d e sa m o r t , nous laissa enlever son corps q u i fut enterré provisoirem e n t dans le champ destiné à la s é p u l t u r e des criminels. M a i s , plus t a r d , on a p u l'exhumer furtivement de ce lieu d'anathème, pour la transporter dans son village, où je lui ai fait célébrer des obsèques honorables. « Quelque temps avant qu'elle s u c c o m b â t , sa plus jeune fille, p o u r laquelle elle avait le plus vif a t t a c h e m e n t , étant allée la voir dans sa prison , la tendresse m a ternelle lui fit r é p a n d r e , en l ' e m b r a s s a n t , u n e g r a n d e abondance d e l a r m e s , ce qui la r e n d i t triste jusqu'à la m o r t . Mais ces sentiments si naturels à une m è r e , loin de diminuer le mérite de son m a r t y r e , me s e m b l e n t , au c o n t r a i r e , en rehausser le p r i x . « A côté d e cette pieuse f e m m e , j e dois citer encore les deux religieuses Anne Kiem et Agnès T h a n h , ses


506 c o m p a g n e s d e captivité et ses émules d e constance. Ces d e u x héroïnes o n t reçu chacune environ cinq cents coups d e r o t i n d a n s différents assauts ; enfin , un j o u r , a p r è s les avoir cruellement e t en vain t o r t u r é e s , u n greffier l e u r p r é s e n t a u n écrit à signer en leur disant : « Puisque « vous ne voulez p o i n t fouler la Croix, vous serez infail« liblement mises à m o r t . Voici votre s e n t e n c e , q u e le « g r a n d m a n d a r i n vient de formuler , et q u e vous devez « signer v o u s - m ê m e s , afin qu'il l'envoie au r o i . » Les d e u x Religieuses r é p o n d i r e n t : « Si c'est n o t r e sentence d e « m o r t , nous la signerons des d e u x m a i n s . » Et elles a p p l i q u è r e n t l ' i n d e x s u r le papier p o u r q u ' o n en m a r q u â t la l o n g u e u r p a r u n trait d e p l u m e ; car c'est ainsi q u e signent ici les personnes qui n e savent pas é c r i r e . O r , cet écrit qu'elles croyaient ê t r e u n e sentence de m o r t , était u n libelle d'apostasie ; c'est s u r ce billet e x t o r q u é p a r r u s e , et c o n t r e lequel elles o n t en vain réclamé d a n s la s u i t e , q u e le r o i , t r o m p é comme elles , n e les a c o n d a m n é e s q u ' à cent coups d e bâton , d o n t on les a m ê m e tenues quittes p o u r la s o m m e de dix l i g a t u r e s , données a u x mandarins. « Huit a u t r e s chrétiens compromis dans la m ê m e affaire , et q u i ont foulé la Croix a u x p i e d s , n e l'ont fait q u ' a p r è s avoir résisté l o n g t e m p s ; et encore ontils aussitôt p r o t e s t é devant les m a n d a r i n s , que s'ils avaient cédé à la violence des t o u r m e n t s , ils n'avaient p a s , p o u r cela, a b a n d o n n é la Religibn c h r é t i e n n e . D e p u i s , ils se sont tous confessés a u x d e u x prêtres qui se trouvaient avec e u x en p r i s o n . « Il m e reste à vous parler d ' u n d e nos clercs , P i e r r e D i ê n , c o n d a m n é à m o r t , puis b a n n i p o u r la Foi, qui a p é r i dans les flots avec le navire qui l ' e m p o r t a i t en exil. Bien convaincu qu'il doit être r e g a r d é c o m m e m a r t y r , j e vais vous esquisser en peu d e traits sa b i o g r a p h i e . P i e r r e


507

Diên était natif du village de K ê d à m , dans la province de Ha-Nôi. Dès sa jeunesse il se consacra au S e i g n e u r , en se mettant, comme élève de la Maison de D i e u , à la suite d'un prêtre indigène. Plus t a r d , sa bonne conduite le rendit digne d'être admis a u collége de la Mission, pour y faire le coursde ses études ecclésiastiques, et après qu'il les eut achevées sous la direction de M. E y o t , Mgr de Gortyne lui conféra la tonsure. Depuis cette époque jusqu'à sa m o r t , il s'est écoulé un espace de plus de vingt a n s , pendant lesquels il est constamment resté à la tête de la confrérie du saint Rosaire, dont il était le secrétaire et le trésorier. Q u a n d vint la grande tempête de 1 8 3 8 , il fut obligé comme nous d ' e r r e r furtivement d'un endroit à un a u t r e , pour se d é r o b e r aux recherches des p e r s é c u t e u r s , et trouver quelques amis qui partageassent avec lui leur riz et le toit de leurs cabanes. Cependant, il était parvenu à se fixer auprès d'un prêtre indigène qui dessert la paroisse de K é - V ô i , voisine de Ké-Cho, capitale du Tong-King. C'est dans cette ville qu'il fut surpris par les satellites le jour de l'Epiphanie 1 8 4 1 . Ecoutons-le raconter l u i - m ê m e son arrestation, dans u n e lettre adressée à Mgr Gauthier, mon saint Coadjuteur.

« « « « « « « «

« Je suis d'un caractère très-peureux : c e p e n d a n t , le jour des R o i s , Dieu m'a fait la grande grâce d'être arrêté à cause de son nom. Un nommé Thu-Hào qui s'était présenté dans la maison où j ' é t a i s , comme pour me demander des médecines, s'en alla me dénoncer au grand mandarin de la justice, qui envoya s u r - l e champ trois soldats pour se saisir d e moi. Je crus d'abord que c'étaient des amis de T h u - H à o qui voulaient s'amuser et savoir si j'aurais p e u r ; mais quand je les


508 « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « «

vis se jeter brusquement sur moi, en poussant des cris, q u a n d je les sentis m e lier fortement les m a i n s , et qu'ils se dirent entre eux q u e le g r a n d mandarin de la justice allait venir, je compris alors que mon a r r e s tation n'était plus u n e plaisanterie. Je restai assis, p e n sant q u e ceci n'était pas arrivé par hasard , mais p a r u n e volonté spéciale de la Providence, et je l'acceptai de bon c œ u r . « Bientôt le grand mandarin arriva effectivement, et s'étant assis il me d e m a n d a si j'étais p r ê t r e . J e lui répondis q u e n o n . — E s - t u c h r é t i e n ? — Oui , g r a n d m a n d a r i n . — Foule la Croix a u x pieds, et je te laisserai l i b r e . — Si vous avez pitié de m o i , j e vous en rendrai grâce ; s'il faut o u t r a g e r mon Dieu , c'est ce que je ne ferai jamais. — Dans ce cas, tu seras mis à m o r t . — J'y consens ; mais fouler la Croix aux pieds, serait une ingratitude si horrible envers mon Sauveur, que j e ne me résoudrai point à commettre ce c r i m e . « Après ce premier i n t e r r o g a t o i r e , le mandarin o r donna a u x soldats qui m'avaient a r r ê t é , d e m'aider à prendre un habit de plus contre le froid, ce qu'ils tirent poliment comme s'ils eussent été mes domestiques. Ensuite q u a t r e s o l d a t s , le fouet d ' u n e main et le sabre n u d e l ' a u t r e , m e conduisirent au p r é t o i r e , marchant devant le grand mandarin qui me s u i v a i t , porté dans son filet. « La foule des curieux qui s'attroupaient sur m o n passage était g r a n d e . Confus de me voir escorté comme le sont les criminels, je marchais d'abord en baissant la t ê t e ; mais bientôt réfléchissant q u e c'était pour Dieu et non pour mes fautes q u ' o n m e traitait a i n s i , je sentis s'évanouir ma honte , et je m'avançai le front haur, avec u n air tranquille et content. A notre


509 « « « « « « « « « « « « «

arrivée dans la salle d'audience , on me fit asseoir, et d e u x heures après le mandarin de la justice entra, et m e renouvela les deux ou trois questions rapportées plus h a u t , auxquelles je répondis de la même m a nière q u e j'avais déjà fait. — Dis la vérité, ajoutat-il , afin q u e je termine au plus tôt ton affaire. — Je vous l'ai d i t e , g r a n d m a n d a r i n . — Pourquoi ne foulestu pas la Croix a u x pieds comme l'ordonne le roi ? — Je n'oserai jamais commettre un tel crime. Si vous avez pitié d e m o i , j e vous p r i e de dresser p r o m p t e m e n t ma s e n t e n c e ; car je n'ai point d e domestique, je suis pauvre et inconnu dans cette ville ; qui p r e n d r a soin de moi ?

« A la nuit, on me conduisit dans la prison couverte en feuilles, et trois jours après on me chargea d'une longue cangue. Le grand mandarin qui avait r e m a r q u é , l'année précédente, l'empressement des chrétiens à visiter les P P . Loan et Phài dans leur prison, n'en voyant point venir à mon cachot, commença à être p e r suadé que je n'étais pas p r ê t r e . Pour moi, j'étais bien triste de m e voir ainsi délaissé. Les femmes, les enfants, les frères et les amis des autres prisonniers venaient souvent les visiter, et leur apportaient des secours; mais personne ne s'intéressait à moi ! Je conservai cependant ma confiance en Dieu, pensant qu'il ne m ' a bandonnerait point. Enfin, au bout de six jours p a r u t u n e chrétienne qui me donna u n e l i g a t u r e , et m'adressa des paroles de consolation qui portèrent la joie dans mon âme. Elle revint quatre autres fois , et ce ne fut jamais les mains vides. « Un j o u r , deux hommes d u tribunal m'apportèrent « en prison u n très-beau crucifix en ivoire, et m'en d e « m a n d è r e n t l'explication. J e leur racontai la création « de l ' h o m m e , sa chute, et comment Jésus-Christ nous

« « « « « « « « « « « « « « « «


510 « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « « «

avait rachetés en mourant s u r une C r o i x . Ils me repond i r e n t : P u i s q u ' i l en est ainsi, vous avez bien raison d e ne pas oser fouler la Croix a u x pieds. Nous ne conn a i s s i o n s pas votre religion ; mais d'après ce q u e vous nous en dites, nous la trouvons digne de louanges. « U n officier à qui j'avais r e n d u quelques services, pensa m e faire plaisir en m ' a p p r e n a n t q u e le mandarin d e la justice avait commandé aux gens d u tribunal de r é d i g e r ma sentence le moins sévèrement possible. J e lui r é p o ndis : « N o t r e religion est la seule véritable ; p u i s q u e le roi la défend, nous nous cachons de p e u r d ' ê t r e a r r ê t é s ; mais q u a n d nous le sommes, nous r e g a r d o n s cela comme une g r a n d e m a r q u e d'amour d e notre Dieu envers n o u s . J e vous p r i e de dire au grand m a n d a r i n d e prononcer ma sentence selon toute la r i g u e u r , afin que je sois mis à m o r t . Q u a n d j'arriverai devant le tribunal de mon D i e u , je le prierai de vous accorder toutes sortes de prospérités.» Une autrefois, il me dit : Le g r a n d m a n d a r i n vous a i m e . Il a donné o r d r e de vous traîner d e force sur la Croix, afin de p o u voir v o u s délivrer. Je lui répondis : Dites au g r a n d m a n d a r i n , q u e s'il a quelque affection pour m o i , il m ' é p a r g n e r a cette violence. Est-ce m'aimer que d e me c o n t r a i n d r e à ce qui me fait h o r r e u r ? »

« C'est ainsi q u e notre fervent néophyte confessait la foi devant les puissances du siècle, sans q u e rien p û t le séparer d e la charité de Jésus-Christ. J ' i g n o r e dans quel temps sa sentence fut dressée et envoyée au r o i . J e n'ai pu m'en procurer une copie. Je sais seulement q u e c'était u n e sentence c a p i t a l e , et que le p r i n c e , tout en l ' a p p r o u v a n t , apposa néanmoins un sursis indéterminé à son exécution. En c o n s é q u e n c e , le j o u r d e l'Ascension


511 1 8 4 1 , notre clerc fut mis dans la grande prison des CONdamnés à mort. « Au commencement de l'année dernière, le roi commua sa peine en un exil perpétuel dans la province de Phù-Yên en Cochinchine, avec la chaine au cou et les caractères Jé-Su imprimés sur une j o u e , et Phù-Yên marqués sur l'autre , pour signifier la cause et le lieu de son bannissement. « Le 8 mai 1 8 4 2 , il fut embarqué sur un navire avec plusieurs criminels, pour être conduit au lieu de sa d é portation. Un jeune chrétien voulut le suivre pour lui servir de domestique ; mais en juin ou juillet, le vaisseau qui les portait fit naufrage, je ne sais dans quels parages de la Cochinchine, et notre généreux confesseur de la foi périt dans les flots , ainsi que le jeune néophyte qui s'était attaché à sa destinée pour en adoucir les rigueurs. Personne n'a su me dire son âge. Ceux qui l'ont connu, pensent qu'il avait plus de soixante ans. C'était un homme très-simple, d'une piété un peu minutieuse , e t , je crois, de m œ u r s très-innocentes. « Outre les nouvelles religieuses que je viens de vous donner , que n'aurais-je pas encore à vous dire, s'il fallait vous raconter en détails tous les désastres causés, l'année dernière, par les brigands, la famine , la peste , la t e m pête et l'incendie ! — Un mot sur chacun de ces fléaux qui nous ont accablés à la fois. « Les Brigands. Voilà longtemps qu'ils infestent les provinces voisines de la Chine. De leurs repaires, situés dans les montagnes, ils font de temps en temps des e x cursions dans les villages, dont ils pillent les biens et enlèvent les hommes ; mais leurs brigandages sont encore peu de chose comparés aux dévastations que commettent les mandarins, quand ils se mettent en campagne, pour aller à leur poursuite. Plusieurs chrétientés de mon


512 vicariat ont été saccagées tour à tour par les bandes ennemies et p a r les troupes royales ; beaucoup de nos fidèles sont morts de misère, ou se sont expatriés. « La Famine. Il est peu d'années où elle ne règne dans quelque province de ce p a y s , malgré son étonnante fertilité. La province de Xù-Nghè, où je m e trouve actuellement , e s t , depuis près de deux ans , le théâtre de ses ravages ; la sécheresse a empêché de planter le riz d'une saison ; les v e r s ont mangé celui d ' u n e a u t r e , lorsqu'il était près d e m û r i r : aussi sommes-nous encombrés d e pauvres, dont toute l'éloquence consiste à nous dire d'un ton triste et honteux : « P è r e , je meurs de faim: ayez pitié de m o i ! » C'est à fendre l'âme. Vous sentez bien q u e nous leur donnons tant q u e nous p o u v o n s ; mais il faudrait des montagnes de sapèques p o u r n o u r r i r ces multitudes affamées. « La Peste. Ce fléau qui règne ici depuis q u a t r e a n s , n'est pas le choléra-morbus, dont quelques cas isolés révèlent encore la présence , sans avoir un c a ractère c o n t a g i e u x : c'est un mal de t ê t e , avec des d o u leurs dans l'épine dorsale, accompagnées de fièvre ; puis la langue devient b l a n c h e , ensuite n o i r e , et la mort s'ensuit. Un jour ou deux de cette maladie suffisent pour t u e r l'homme le plus r o b u s t e . Mais u n fait étonnant , qui est reconnu ici comme i n d u b i t a b l e , c'est q u e , toutes choses égales d ' a i l l e u r s , la peste fait incomparablement plus de ravages p a r m i les idolâtres q u e parmi les chrétiens. On voit souvent dans les villages mixtes., dont les h a b i tants ne gardent aucune précaution entre eux , la partie païenne décimée par le fléau, tandis q u e les néophytes sont à l'abri d e ses c o u p s . Véritablement on serait tenté de reconnaître ici le glaive de l'Ange e x t e r m i n a t e u r , qui frappe seulement ceux qui ne sont pas m a r q u é s du sang d e l'Agneau.


513 « Les païens savent sans cloute cela , car on en a vu plusieurs q u i , se sentant attaqués de la p e s t e , se sont fait porter dans les maisons des chrétiens , persuadés que c'était p o u r eux le meilleur remède à employer p o u r en g u é r i r , et le bon Dieu veut souvent que leur confiance ne soit pas frustrée. « La Tempête. 11 en a éclaté u n e i c i , dans la nuit d u 2 2 au 2 3 septembre, telle qu'on ne p e u t rien i m a g i ner de plus désastreux. Les a r b r e s , même les plus gros , ont été tordus , brisés , arrachés , dispersés en éclats ; plus des trois q u a r t s des maisons ont été renversées dans la province de X u - N g h è ; p r e s q u e toutes les b a r q u e s q u i étaient sur les fleuves ou d a n s les p o r t s , ont été s u b m e r gées ou enfoncées dans la v a s e ; la mer a franchi ses r i vages et a couvert u n e g r a n d e étendue de terrain h a b i t é , elle a porté de grosses b a r q u e s à plus de deux lieues dans l'intérieur des terres , où elle les a ensuite laissées à sec en rentrant dans son lit. Des quatre coins de l'horizon les vents ont soufflé successivement pendant environ six heur e s , avec u n fracas vraiment affreux. Plusieurs milliers d e personnes ont p é r i , écrasées sous leurs habitations ou abîmées dans les flots. De gros villages ont été e m portés presqu'en entier. Les maisons de bois et couvertes en paille étaient enlevées p a r l'inondation, tandis q u e les familles se tenaient comme elles pouvaient s u r le t o i t , ayant de l'eau jusqu'à la c e i n t u r e . D'autres grimpaient s u r les monticules, dont cette province est p a r s e m é e ; mais venait un coup de vent qui les en p r é c i p i t a i t , et la vague était là pour les recevoir ! Q u e d'enfants et d e femmes elle a e n g l o u t i s ! « M. Masson et moi, qui n o u s trouvions alors e n s e m b l e , faillîmes être au n o m b r e des victimes , car il ne s'en fallut pas d'une demi-minute q u e notre cabane ne s'écroulàt s u r nos têtes, et ne nous aplatît sous ses ruines, том. x v i . 9 7 . 35


514 « Dans ce malheur public, le nouveau roi s'est montré généreux et humain ; il a fait distribuer au peuple tous les trésors entassés depuis bien des années dans les greniers de la province. Il est certain q u e sans lui , la misère où ont été r é d u i t s ceux qui ont échappé au typhon , aurait encore p l u s tué d e monde que l'ouragan ui-même. « Quelque temps après cette tempête, le feu a d é voré près de la moitié de la ville de Ke-cho, capitale du Tong-King , sans loucher au quartier habité par nos néophytes, dont u n e seule maison a été la proie des flammes. « Cependant, malgré toutes c e s misères, malgré les vexalions que les persécuteurs ne cessent de nous susciter, nous avons eu un ministère assez laborieux pendant l'année dernière. Aussitôt après sa consécration, Mgr D'Emmaüs commença l'administration dans la province de Hà-Nôi ; il y a visité quatre paroisses, entendu plus de 2 , 0 0 0 confessions, et confirmé p l u s d e 4 , 0 0 0 personnes. Je me mis aussi en campagne d'un a u t r e côté, presque toujours accompagné de M. Taillandier ou d e M. Masson. P o u r mon c o m p t e , j'ai entendu u n peu plus de 3 , 0 0 0 confessions, et M. Masson, environ 4 , 0 0 0 , malgré les occupations que lui donne sa classe de théologie; M. S i m o n i n , placé dans le poste le plus difficile de la Mission, a pu t r a vailler beaucoup p l u s que les années précédentes. Vous ne sauriez croire quel empressement nos chrétiens mettent à s'approcher des sacrements q u a n d nous pouvons aller chez eux , ou qu'ils peuvent avoir accès auprès d e nous. Ils nous accablent le j o u r et la n u i t . Nos p r ê tres Tongkinois ont aussi été assez occupés pour la p l u p a r t .


515 « Voici le catalogue des Sacrements administrés dans tout le vicariat pendant] l'année 1 8 4 2 : Baptêmes d'enfants de païens à l'article d e la mort Baptêmes d'enfants de chrétiens. . . . Baptêmes d'adultes Suppléments des cérémonies d u b a p t ê m e . Confirmations Confessions d'enfants Confessions de grandes personnes. . . Premières Communions Communions ordinaires Viatiques Extrêmes Onctions Mariages bénis

2,489 2,893 303 9,905 6,952 13,283 122,785 6,020 65,516 2,570 2,000 866

« A g r é e z , mon très-cher a m i , e t c .

Ficaire

« + P I E R R E - A . , Evêque d'Acanthe, apostolique du Tong-King occidental.

35.


516

Extrait

d'une autre lettre de Mgr Retord, à un Directeur du Séminaire des Missions étrangères.

Du Tong-King , 9 juin 1 8 4 3 .

« MONSIEUR

ET CHER

CONFRÈRE,

« J'oubliais d e vous dire que j ' a i r e ç u , [le 21 août d e r n i e r , votre chère lettre du 8 mai 1 8 4 1 . Vous m ' a p pelez l'ancre du salut de cette Mission. Vraiment c'est trop fort. Cependant, que l'expression soit vraie ou n o n , je l'accepte, et j e ferai en s o r t e , Dieu a i d a n t , d'en r e m plir l'heureuse signification , sinon toute entière , du moins en partie. Déjà notre navire qui avait été démâté , qui avait vu périr son pilote et décimer son équipage , notre petit navire qui faisait eau de tous c ô t é s , et dont le naufrage paraissait inévitable , le voilà r a d o u b é ; son équipage est au complet , capitaine , officiers , matelots, rien n'y manque ; ses mâts et ses voiles sont remis en état ; tout le pont, r é p a r é à neuf, est couvert de passagers mieux aguerris. Il est v r a i , la tempête souffle toujours ; mais dégagé des récifs et des écueils les plus d a n g e r e u x , le vaisseau est lancé en haute mer , où il lutte avec a v a n tage contre les flots et les vents. « Les choses étant ainsi , et protégés d e Dieu comme nous le s o m m e s , secourus p a r les prières et les aumônes des pieux Associés à l'OEuvre de la Propagation de la


517 F o i , je défie la persécution d e nous exterminer , dûtelle y employer vingt o u trente années de r a g e . Et nonseulement je la défie d'anéantir l'Eglise a n n a m i t e , mais même je l'avertis qu'avec la grâce de Dieu , j'espère tous les ans grossir n o t r e troupeau de plusieurs centaines de néophytes, pris dans les r a n g s du paganisme. Ainsi donc, courage, confiance et p r i è r e !

« + PIERRE-A. , Evêque d'Acanthe, Ficaire apostolique du Tong-King occidental. »


518

Extrait d'une lettre de M. Taillandier ( 1 ) , Missionnaire apostolique, à M. Davost, Curé de Cossé (Mayenne) -

Le 1 7 avril 1 8 4 3 .

« MON BIEN CHER ONCLE ,

« Vous me témoignez, dans vos différentes lettres, que vous êtes inquiet sur m o n s o r t , parce que le nouveau roi n'a pas révoqué l'édit d e proscription : p o u r m o i , je n'ai pas la moindre appréhension à ce sujet ; je vis aussi tranquille et repose aussi bien sur cette t e r r e inhospitalière et i n g r a t e , q u e vous dans votre paisible presbytère. La seule chose qui me fasse de la p e i n e , c'est d'être témoin du mal affreux causé par la p e r s é c u t i o n , et d e n'y pouvojr mettre un terme. Q u e de milliers d'âmes vivent et meurent dans l'état du p é c h é , parce q u e les p r ê t r e s sont

( I ) M . Taillandier, prêtre du diocèse du Mans et membre de lu Congrégation des Missions étrangères, est parti de France en 1 8 3 9 , pour les Missions de la Chine. Arrivé à Macao en 1 8 1 0 , il y passa plusieurs mois, puis essaya de pénétrer a l'intérieur ; mais il fut trahi, arrêté quelques jours après son départ, cl conduit dans les prisons de Canton , où il subit trois mois de la plus rigoureuse captivité. Après sa délivrance, due à la généreuse intervention de l'amiral anglais Elliot, ne voyant aucun moyen de rentrer dans l'empire chinois , il demanda à être envoyé au Tong-King, alors sous le coup de la plus violente persécution. Il est depuis deux ans à ce poste périlleux.


519 p o u r s u i v i s , jetés en prison , et mis à m o r t ! Q u e de c h r é tientés s'abandonnent aux s u p e r s t i t i o n s , et n'ont ni les moyens temporels , ni assez de force m o r a l e , pour r é sister aux menaces et aux vexations des m a n d a r i n s ! Quelle ignorance profonde dans la j e u n e s s e ! Quels d é sordres dans les familles ! Nous rencontrons p a r centaines des jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans , qui n ' o n t assisté à la sainte messe q u ' u n e ou d e u x fois dans leur vie; ceux qui ne se sont pas confessés depuis douze ou quinze ans sont tout aussi n o m b r e u x . « Vous désirez peut-être savoir quel est m o n genre de vie. Je suis encore sans poste fixe ; j ' a i séjourné cinq mois dans un petit village où j ' é t u d i a i s la langue a n n a m i t e ; depuis , je suis vagabond , j e passe d i x jours dans un endroit , quinze dans l ' a u t r e , u n mois ailleurs. Tantôt je suis avec Mgr d'Acanthe, d'autrefois avec M. Masson , et quelquefois s e u l ; de temps en temps nous nous trouvons tous les trois ensemble. Vous devez bien penser que les moments que nous passons réunis, ne sont pas d é p o u r v u s de charmes : bien des Missionnaires envieraient mon s o r t . . . « Ma santé est toujours parfaite. Si le roi n o u s d o n n e la p a i x , ou même s'il se contente de n e rien d i r e à n o t r e sujet, l'ouvrage ne me manquera pas ; je me trouve déjà passablement occupé , quoique je ne m e mêle encore q u e d u pluS facile. Mon principal ministère, depuis le carême s u r t o u t , est d'entendre des confessions. Il est des j o u r s où la foule qui se presse au saint tribunal est telle , qu'il faut des sentinelles pour y maintenir la police , et e m p ê cher que les pénitents ne se battent et ne se c u l b u t e n t ies uns les autres ; quelquefois ils entrent deux ou trois ensemble au confessionnal, et l'on a toute la peine d u m o n d e à les en t i r e r . « Il y a quelque temps q u e j'étais avec Mgr d'Acanthe dans une g r a n d e chrétienté , où venaient nous trouver les


520 fidèles des lieux environnants. Nous avions avec nous trois p r ê t r e s indigènes. Mais chacun voulait se confesser au Vicaire apostolique. Sa Grandeur fit alors annoncer par u n clerc, qu'elle ne recevrait que les vieux pécheurs. C e l u i - c i , en fidèle i n t e r p r è t e , publiait à haute voix dans l'église , que les grands scélérats , les brigands , les v o leurs , ceux dont la conscience était chargée de tous les c r i m e s , auraient seuls le privilége de. se confesser à l'Evêq u e ; et un instant a p r è s , on voyait au moins cinquante personnes auprès de son confessionnal, qui se disputaient la primauté du rang : personne n'avait h o n t e ; tout la m o n d e se disait grand scélérat. « Nous sommes actuellement six Missionnaires français dans le Tong-King occidental, dont d e u x E v ê q u e s , et deux Provicaires g é n é r a u x . P o u r auxiliaires nous avons près de quatre-vingts p r ê t r e s a n n a m i t e s , dont douze ou quinze au moins sont condamnés au repos p a r les infirmités de la vieillesse. C'est bien peu d'Apôtres p o u r cent quatre-vingt mille c h r é t i e n s , dispersés sur une étendue de peut-être cent cinquante à deux cents lieues d e t e r r i t o i r e , du nord au sud. Nous espérons avoir bientôt un petit renfort; u n nouveau Missionnaire est prêt à nous arriver. P e u t - ê t r e aussi reverrons-nous prochainement MM. Charrier et Berneux que sa majesté Thieu-Tri n'a osé ni mettre à m o r t , ni refuser à u n e simple frégate venue pour les délivrer. « 11 est un fait tout récent dans la Mission, qui a surpris tout le m o n d e . Un de nos p r ê t r e s , arrêté il y a environ deux mois, fut conduit à la capitale d e la p r o vince, mis à la chaîne et chargé de la cangue ; on s'attendait à voir bientôt arriver contre lui u n e sentence de m o r t , et voilà q u ' a u bout d ' u n e dixaine de j o u r s , le grand mandarin l'a inopinément fait reconduire à sa d e m e u r e , et lui a rendu la liberté. Nous croyons q u e sans u n ordre


521 et des instructions particulières d u r o i , aucun m a n d a r i n n'oserait agir ainsi , d'autant plus que ce p r ê t r e a confessé clairement qu'il était Maître de religion, et qu'il a refusé de fouler la croix. Nous avons donc l'espérance q u e peu à peu la paix n o u s sera r e n d u e ; mais d'un a u t r e côté , nous ne voyous pas relâcher les autres confesseurs ; le roi garde toujours le silence à leur sujet, quoique le motif de leur incarcération soit le m ê m e . Comment expliquer cette énigme? S u r certains points de notre Mission les chrétiens sont encore persécutés avec vigueur , et l'on est toujours à la recherche des p r ê t r e s pour les p r e n d r e , tandis qu'ailleurs on jouit d'un assez g r a n d calme. Nous n'avons garde , c e p e n d a n t , de nous montrer a u x p a ï e n s , si ce n'est à quelques gens d e confiance; mais beaucoup d'entre e u x , sans nous v o i r , savent où n o u s sommes et ce que n o u s faisons, et il ne leur prend point envie de n o u s tracasser. « Je suis

etc. L. TAILLANDIER, Miss, apost. »


522

MISSIONS DU LEVANT.

Lettre du P. Antoine Merciaj, Religieux dominicain et Préfet apostolique de la Mésopotamie, à MM. les Membres du Conseil central de Lyon. ( T r a d u c t i o n de l'italien.)

M o s s u l , 1 4 juillet 1 8 4 4 .

« MESSIEURS ,

« Un événement aussi déplorable qu'inattendu a porté le trouble dans notre v i l l e , le 2 9 juin d e r n i e r ; il a mis. dans le plus grand péril la vie de notre excellent consul, celle de son d r o g m a n , des Missionnaires et de M M . de Sartiges et V i d a l , qui étaient de passage à Mossul p o u r se r e n d r e en P e r s e . « Vous savez que la Propagation d e la Foi nous avait alloué , l'année d e r n i è r e , une somme destinée à la construction d'une église p o u r le rix l a t i n , vu l'insuffisance de celle qui existe. Afin d'accomplir en temps opportun


523 une œ u v r e si nécessaire, nous fîmes acheter par un sujet de la P o r t e , M . Jean B e n n i , une maison appartenant à un m u s u l m a n , laquelle devait nous servir d'habitation, car nous avions l'intention de convertir en chapelle notre a n cienne résidence. Déjà nous avions presque achevé les r é parations d u nouveau local , lorsque d'étranges r u m e u r s commencèrent à circuler parmi la population turque : les uns disaient q u e nous construisions un arsenal, d'autres une forteresse ; c'était à qui inventerait les plus haineuses conjectures. «Ces b r u i t s , devenant tous les jours plus sinistres, d é terminèrent M . le consul Botta à se r e n d r e avec M . Vidal auprès d u gouverneur , p o u r faire justice de ces ridicules calomnies, et réclamer en notre faveur l'intervention de son autorité. Le pacha, qui au fond n'est pas un méchant h o m m e , mais qui manque d'énergie dans le caractère , promit qu'il irait l u i - m ê m e , le lendemain, visiter la m a i s o n , assura que nous pouvions être tranquilles , et q u e tout finirait sans t r o u b l e ; m a i s , p o u r le m o m e n t , il nous engageait à suspendre provisoirement les travaux. : conseil qui fut immédiatement suivi. « Le lendemain , pendant que l ' a b b é Valerga et moi étions au consulat, le P . Jodice vint nous avertir q u ' u n e grande foule s'attroupait a u t o u r de la maison achetée , qu'on y lançait déjà des p i e r r e s , et q u e tout semblait a n noncer un prochain m a l h e u r . A cette nouvelle M . Botta se dispose à courir avec nous sur les lieux m e n a c é s ; mais la foule tumultueuse s'était tellement grossie , que les domestiques d u consul et quelques autres chrétiens nous forcent à revenir sur nos p a s , p o u r n'être pas massacrés, par ces fanatiques. « Aussitôt, nous envoyons prévenir l'officier chargé de la police d e tout ce qui se passe. M . Vidal va lui-même solliciter le pacha de venir en p e r s o n n e apaiser le tumulte.


524 Il se rend en effet sur les lieux , accompagné de quelques soldats, et nous le suivons pour lui expliquer la nature et le but des réparations entreprises. « L'émeute musulmane ne se contenait plus. Du haut de notre terrasse qu'il avait escaladée et qu'il démolissait avec une fureur a v e u g l e , le peuple lançait des pierres contre le consul, n'épargnant pas même le p a c h a , qui fut aussi blessé. Si ce gouverneur avait déployé u n peu d'énergie , la vue seule d'un fusil aurait peut-être dispersé les assaillants ; mais son inexplicable faiblesse les encouragea à de nouveaux excès. M. le consul fut frappé à c o u p s de poings et d e bâtons ; M. Vidal fut en bulle a u x mêmes outrages , et l'on doit attribuer à une protection spéciale du ciel qu'ils n'aient p a s , l'un et l'autre , perdu la vie dans cette déplorable journée. « Q u a n d notre nouvelle maison n'offrit p l u s qu'un monceau de ruines, les musulmans attaquèrent l'ancienne, qui lui était c o n t i g u ë ; les fenêtres de l'église furent b r i sées; on pénétra dans l ' i n t é r i e u r , on profana tous les objets du culte divin ; les saintes images furent déchirées , la plupart des ornements mis en lambeaux , l'autel r e n v e r s é , enfin le très-saint Sacrement jeté à t e r r e ; on vola la sainte p i x i d e , riche don de la pieuse reine des Français. • Ce n'était pas assez de ces dévastations sacriléges. La fureur du peuple croissait toujours avec la faiblesse d u gouverneur. Notre habitation fut saccagée de manière à ce q u e pas u n e fenêtre, pas une p o r t e , pas un meuble, ne restassent i n t a c t s ; lits, tableaux, reliquaires, tout fut jeté à la voirie et mis en pièces. « Malheureusement l'abbé Valerga s'était réfugié dans notre ancienne d e m e u r e , avant qu'elle fût a s saillie par l ' é m e u t e , espérant, qu'il y serait en s û r e t é ; mais voyant la foule menaçante accourir s u r ce point, il chercha


525 à s'évader en passant à travers les séditieux. Il fut bientôt reconnu, et repoussé à coups d e poings. Alors il essaya d e se cacher dans un réduit obscur , et d e passer d e là dans la maison voisine d'un catholique, en détachant quelques pierres du m u r qui l'en séparait. Peine p e r d u e ! Tandis qu'il s'épuise en vains efforts, arrivent deux musulmans qui s'offrent à le conduire sain et sauf au consulat. Ils avaient fait à peine quelques pas h o r s de la maison , q u ' u n turc se présente armé d ' u n poignard , reconnaît le Missionnaire , s'élance sur l u i , et le frappe entre les épaules. L'abbé tombe sans connaissance. Revenu à lui au bout de quelques instants, il se traîne comme il peut j u s q u e chez le consul , où tous les soins lui sont p r o digués , et déjà nous avons la consolation de lui voir faire quelques pas dans la ville. « Deux domestiques furent aussi blessés; l'un d'eux surtout a été frappé si brutalement à la tête avec u n m a r t e a u , qu'il est encore dans un état à faire pitié. Nous n'aurions pas eu u n meilleur sort si nous étions tombés , les P P . J o d i c e , Joseph et moi, entre les mains de ces fanatiques. Le P . Joseph, Religieux c a r m e , qui se trouvait de passage à Mossul, a couru le plus grand d a n g e r ; à la nouvelle d u t u m u l t e , sa première pensée fut d e courir à l'église , p o u r soustraire le Saint-Sacrement à la profanation ; mais reconnu en chemin p a r quelques turcs , il allait peut-être tomber sous leurs coups , q u a n d une famille catholique lui ouvrit la porte de sa maison, et le mit en sûreté. T o u s , sans distinction, nous étions signalés à la haine de cette multitude frénétique : on a v u , e n t r e a u t r e s , un féroce musulman , armé d ' u n bâton n o u e u x , s'en aller criant q u e d'un coup il voulait assommer chacun des Missionnaires. « Du reste , un danger plus grand encore menaçait le drogman , dont on demandait brutalement la tête, même


526 après le tumulte apaisé. Heureusement qu'il s'était r é fugié au consulat , où personne n'ose pénétrer. « Cette déplorable émeute d u r a environ deux heures. Elle aurait eu des suites encore plus désastreuses, si l'officier de police, homme puissant et redouté de ses compatriotes, n'avait pris ouvertement notre défense. Toutefois, on peut dire que l'esprit de sédition n'est pas encore é t e i n t ; des bruits sinistres circulent encore, et nous ne savons pas ce qu'il en sera à l'avenir, surtout lorsque viendra la punition des coupables. « Maintenant, si nous recherchons la véritable cause de cette malheureuse j o u r n é e , où la trouverons-nous? — Dans nos prétendus projets de fortifications? — Mais les instigateurs du tumulte savaient bien q u e , selon l'usage du p a y s , notre demeure n'était composée que d e quatre misérables chambres au rez-de-chaussée ; grand nombre de Turcs avaient eux-mêmes visité notre maison , et d é claraient qu'ils avaient honte des mensonges répandus par quelques-uns de leurs coréligionnaires. Pourquoi donc tant de fureur sans apparence de raisons? Les véritables motifs, ils étaient bien connus d u cadi et des mollahs ; mais ils saisirent le ridicule prétexte de nos réparations , pour venger les torts supposés faits à leur culte ; et ces torts prétendus , si honorables pour ceux qu'on en accuse, les voici en deux mots : peu après notre arrivée à Mossul, l'«gent consulaire français , aujourd'hui d r o g m a n , avait sauvé des plus grands périls une jeune chrétienne d'une rare beauté, qu'un T u r c voulait forcer à l'apostasie pour en faire son épouse ; de son c ô t é , notre excellent consul avait arraché au même sort trois jeunes filles d'un malheureux renégat, auxquelles on voulait, d'après le Coran d i s a i t - o n , faire imiter le parjure de leur père ; il avait couvert de sa protection u n catholique syrien qui dans le délire de la maladie avait, sans le


527 savoir, fait profession de l'islamisme, et qu'on voulait r e tenir sous la loi de Mahomet , bien qu'aussitôt après son retour à la santé et au bon s e n s , il protestât qu'il était chrétien. Telles sont les véritables causes du déchaînement dont nous avons été victimes. Le cadi et les Mollahs frémissaient de ces obstacles opposés à leur fanatisme , et attendaient le moment opportun de s'en venger. Ce m o ment se présenta à eux après la mort du dernier gouverneur , sous lequel ils n'auraient jamais pu exciter une émeute, et ils se sont prévalus de la faiblesse de celui-ci pour laisser échapper de leur c œ u r un ressentiment d'autant plus r e d o u t a b l e , qu'il avait été plus longtemps contenu. « Ce qui nous a consolés dans une aussi grande tribulation , c'est l'affection que nous ont montrée tous les catholiques. À peine commença le tumulte, que des gémissements lamentables se firent entendre dans tout le quartier habité par les chrétiens ; les femmes et les enfants , prosternés sur les terrasses, se frappaient la poitrine, en implorant pour nous le secours d'en h a u t . Plusieurs même d'entre les Musulmans maudissaient et maudissent encore une aussi criminelle sédition, et c'est à eux, j ' a i m e à le répéter , que M. Valerga doit son salut. « Nous professons la plus vive reconnaissance pour M. le comte de Sartiges et pour M. Vidal, qui dans cette affaire nous ont puissamment aidés de leur courage et de leurs conseils. Eternelle et ineffaçable sera dans notre cœur la mémoire de M. Botta, consul français , pour son d é vouement dans u n e circonstance si périlleuse ; il a exposé ses jours aux plus grands dangers , et il semblait s'oublier lui-même pour assurer notre vie ; il a noblement p a r l é , noblement a g i , et jamais sa grandeur d ' â m e ne s'est mieux déployée que dans ce moment critique, où peutêtre celle de beaucoup d'autres se serait démentie. Nous lui devions déjà beaucoup pour les services qu'il a Pendus


528 à la Religion , et nous saisissons avec bonheur cette n o u velle occasion de lui témoigner notre reconnaissance. « Je termine cette lettre , Messieurs , en vous p r i a n t , ainsi que les p i e u x Associés à la sainte OEuvre , de vouloir bien obtenir d u ciel le calme et la tranquillité, si n é cessaires au succès de notre Mission. F . ANTOINE MERCIAJ , Dominicain , Préfet apostolique de la Mésopotamie et du Curdistan.

Tous ces détails sont confirmés par u n e lettre de Mgr Trioche, évêque d e B a b y l o n e , qui visitait alors cette partie de la Délégation. Le Prélat ajoute q u e des scènes semblables se sont reproduites dans d ' a u t r e s villes du Levant ; nous citons le passage d e sa correspondance , qui résume la situation de nos Missionnaires dans ces contrées.

Diarbekir , 3 1 juillet 1 8 4 4 .

« J e reçois la nouvelle que la Mission des Capucins a Mardin , ainsi q u e l'Eglise syrienne de Mgr Samhiri, ont été et sont encore dans le plus g r a n d d a n g e r . Le peuple , poussé par quelques fanatiques , s'est déjà soulevé plusieurs fois p o u r faire à Mardin ce qui a été fait à Mossul; et sans Mustapha P a c h a , gouverneur de celle ville, qui me comble d'honneur chaque fois q u e je passe à M a r d i n , il


529 est certain q u e ni l'Eglise s y r i e n n e ni l'hospice des C a p u c i n s n ' e x i s t e r a i e n t p l u s à cette h e u r e . « Cet h o m m e , sans a u t r e forces militaires q u e quelques kavas q u i t r e m b l a i e n t d e v a n t la m u l t i t u d e , a su p a r sa p r u d e n c e et son c o u r a g e résister à la p o p u l a c e , la dissip e r , et m a i n t e n i r les Agas d a n s le d e v o i r . O n l'a vu , au milieu d e l ' é m e u t e , s ' a r r a c h e r le b o n n e t d e dessus la t ê t e , et s'écrier plusieurs fois : « Le consul g é n é r a l d e F r a n c e « à Bagdad , m o n intime a m i , m ' a r e c o m m a n d é cet hos« pice et cette église ; il faut m e passer s u r le corps avant « q u e d'en faire t o m b e r u n e p i e r r e . » Si à Mossul il y avait eu u n p a c h a s e m b l a b l e , r i e n d e ce q u i est a r r i v é n ' a u r a i t eu l i e u . « Il y a u n e quinzaine d e j o u r s q u ' i c i , à D i a r b e k i r , on a crié d u h a u t d ' u n m i n a r e t , vers 4 heures a p r è s m i n u i t : « M u s u l m a n s , vous d o r m e z , é v e i l l e z - v o u s , p r e n e z les « a r m e s , et songez à vous défendre c o n t r e les impies « rois c h r é t i e n s ! e t c . » « C'est l'islamisme à son agonie q u i c o m b a t p o u r c o n server u n reste d e vie p r ê t à lui é c h a p p e r . Nul d o u t e q u e l'ambassade de F r a n c e à Constantinople et la P o r t e O t t o m a n e n e p r e n d r o n t des m e s u r e s é n e r g i q u e s , p o u r p u n i r sévèrement les coupables d e Mossul et d e M a r d i n . »

TOM. xvi.

97.

36

bis.


530 NOUVELLES ET DÉPART DE MISSIONNAIRES.

Des lettre récentes de l'Océanie nous apprennent que Mgr D o u a r r e , parti de Toulon le 4 mai 1 8 4 3 , est h e u reusement arrivé dans la Nouvelle Calédonie, le 29 d é cembre dernier, après avoir visité les divers archipels évangélisés par les Pères Maristes, et sacré à W a l l i s , le 3 d é c e m b r e , Mgr Bataillon, Evêque d'Enos et Vicaire apostolique de l'Océanie centrale. — Le révérend Père Fidèle de Ferrare , Capucin , Vicaire apostolique de T u n i s , vient d'être élevé à la dignité épiscopale.

Le 10 s e p t e m b r e , se sont embarqués sur le Marins p o u r la Mission de Madagascar, MM. Dalmont, Préfet apostolique; Philippe W e b e r , de C a m b r a i , et Joseph Ric h a r d , de Bourges, tous deux du séminaire du SaintEsprit , avec les Pères Jésuites Cotain , de B o r d e a u x ; Den i e a u , de B o r d e a u x ; Bobillier, du D o u b s , et Neyraguet, de l'Aveyron. Ils sont accompagnés de q u a t r e catéchistes, dont d e u x , les frères Jouffre et R e m a c l e , appartiennent à la Société de Jésus; les deux autres sont M. Jean Brunet, de P a r i s , et un jeune Malgache. Six autres prêtres et autant de catéchistes partiront aussi pour Madagascar par le premier navire de l'Etat qui se r e n d r a à Bourbon. En touchant à celte dernière île , M. Dalmont compte encore sur deux nouveaux a p ô t r e s , qui porteront à vingt-quatre le nombre de ses collaborateurs. — Six frères de la Congrégation de Notre-Dame du Mans se sont embarqués le 2 5 du mois d ' a o û t , pour les possessions françaises du nord de l'Afrique : ce sont le


531 frères Hilarion et Victor, pour O r a n , Louis de Gonzague et L i g u o r i , pour Philippeville , Basile et Marcel, pour Bône. — Le P . Barthélémy S a n d r i n i , religieux franciscain des Etats de L a c q u e s , est parti de Civita-Vecchia, le 2 février, p o u r les Missions de la Chine. — Mgr Borghi, Evêque de Bethsaïde, Vicaire a p o s t o lique du Thibet et I n d o s t a n , nous annonce qu'il e m mène avec lui les Missionnaires et religieuses dont les noms suivent : 1° Le révérend Père Bonaventure, de Florence (Italie), C a p u c i n ; le révérend Jules-César C a l d e r a r i , noble m i lanais, prêtre séculier; le révérend M. B e r t r a n d , prêtre du diocèse de Gap; 2° Six frères de la congrégation de Saint-Viateur, dont le chef-lieu est à Vourles, diocèse de L y o n ; les d e u x premiers sont honorés du sacerdoce et destinés à diriger les quatre autres : M . l'abbé Morin et M. l'abbé Mermet, frère Verrière , frère B e a u m e , frère Chavanne , frère Guib e r t . Ces religieux seront chargés de l'éducation des Jeunes gens de toutes classes, mais principalement de l'instruction chrétienne des jeunes Indiens; 3° Seize religieuses de la Congrégation de Jésus-Marie, dont la maison-mère est située à Fourvière ( L y o n ) . O n sait que ces religieuses ont p o u r but de diriger des p e n sionnats de jeunes personnes, et de recueillir dans des p r o vidences les jeunes o r p h e l i n e s , pour leur a p p r e n d r e u n état et les former à la vertu. Ces seize religieuses doivent fonder deux établissements de cette n a t u r e , l'un à L a n dour et l'autre à Mireth : ce sont M Marie Saint-Bruno, Marie Sainte-Thaïs, Marie Saint-Borromée, Marie SainteCécile, Marie Saint-Basile , Marie Saint-Antoine , Marie Saint-Hilaire, Marie Sainte-Anastasie , Marie S a i n t e - H é lène, Marie Saint-Louis de Gonzague, Marie Saint-Irénée, m e s

36.


532 Marie Saint-Fabien , Marie Saint-Joseph , Marie SaintLéon, Marie Saint-Athanase, Marie Sainte-Perpétue. On se r a p p e l l e qu'il est parti au 1 février 1 8 4 1 , pour Agra, six religieuses de cette Congrégation, sous la conduite de M. Caffarel, p r ê t r e d u diocèse de G a p . Depuis leur a r r i vée dans l'ancienne capitale du M o g o l , elles ont travaillé dans le b u t de leur institut et avec des succès prodigieux ; les religieuses parties à cette époque sont : M Marie Sainte-Thérèse, Marie S a i n t - A m b r o i s e , Marie Saint P a u l , Marie Saint-Joachim, Marie Saint-Augustin, Marie SaintVincent de P a u l . Cette dernière est décédée au mois de mars de cette année , mais elle est r e m p l a c é e p a r u n e I r landaise qui a r e ç u , à sa v ê t u r e , le nom d e Marie SaintIgnace ; e r

m e s

4° Six Capucins partiront de Rome dans le courant de n o v e m b r e pour la même destination, et seront suivis l'année prochaine p a r q u a t r e ecclésiastiques i r l a n d a i s , qui p r e n d r o n t la voie du C a p . — Au commencement d ' o c t o b r e , q u a t r e m e m b r e s de la Société de Marie se sont embarqués à Brest, sur la corvette de l'Etat l'Héroïne, pour la Mission de l'Océanie centrale, savoir : le Père Junillon (Ferdinand-François), p r ê t r e d u diocèse de Valence ; le Père Violette (Louis-Théodore), p r ê t r e d u diocèse d'Amiens ; le frère Auber ( C h a r l e s E d o u a n i ) , du diocèse d e Poitiers; le frère Peloux (Jacq u e s ) , d u diocèse de L y o n . — Q u a t r e prêtres de la Congrégation des Missions étrangères se sont e m b a r q u é s à Bordeaux le 24 septembre : ce sont MM. Gouyon, du diocèse d e Tulles ; Le Gallic de Kir i s o u e t , d u diocèse de Kimper ; F a g e s , du diocèse de Rodez, et Ducotey, du diocèse de Besançon. Les trois p r e miers sont destinés à la Mission d e Pondichéry ; le q u a trième se rend dans la Malaisie. FIN

DU

TOME

SEIZIÈME.


533

TABLE DU TOME SEIZIÈME.

Compte-rendu, рад. 1 7 7 . Mandements et nouvelles, 8 6 , 1 7 3 , 1 7 4 , 4 4 2 , 4 4 5 , 5 3 0 . Départs de Missionnaires, 8 7 , 1 7 6 , 2 8 6 , 3 6 0 , 4 4 2 , 5 3 0 . MISSIONS D'ASIE. CHINE.

Diocèse de

Nankin.

Lettre de M. F a i v r e , Missionnaire lazariste, 2 8 9 . Extrait d'une lettre du même, 2 9 6 . Extrait d'une lettre du P è r e Estève, Missionnaire de la Compagnie de Jésus , 3 1 8 . Vicariat

apostolique du

Su-Tchuen.

Extraits d e deux lettres de M. Bertrand, 3 2 1 . Lettre de Mgr Pérocheau, Vicaire apostolique du SuTchuen , 3 3 3 . Extrait d'une a u t r e lettre d u même Prélat, 3 3 6 . Extrait d'une lettre de M. Freycenon, 3 3 8 .


534 Vicariat apostolique du

Hou-Kouang.

Extrait d'une lettre de Mgr Razzolati, Vicaire apostolique du Hou-Kouang, 3 4 3 . Autre lettre d u même Prélat, 3 4 6 . Vicariat

apostolique

du

Leao-Tong.

Lettre de M. de la Bruniere, 3 5 7 . Vicariat

apostolique du

Xan-Tong.

Lettre de Mgr de Besy, Vicaire apostolique du Xaa-Tong, 419. Statistique de la Chine, 4 3 7 . M I S S I O N S D E LA M A N T C H O U R I E E T D E LA C O R É E .

Lettre de Mgr Vérolles, Vicaire apostolique de la Mantchourie , 1 3 8 . Lettre de Mgr Ferréol, Vicaire apostolique de la Corée, 166. Extrait d'une a u t r e lettre du même Prélat, 2 8 0 . COCHINCHINE

ET

TONG-KING.

Quelques lettres des prêtres de la Société des Missions étrangères, 5 1 . Extrait d'une lettre de M. Miche, 6 1 . Détails sur la mise en liberté de MM. Berneux , C h a m e r , Galy, Miche et Duclos, 8 1 . Lettres de M. Duclos, 8 9 , 9 6 , 1 0 6 . Extrait d'une lettre de M. Musson, 4 4 7 . Extrait d'une lettre de Mgr R e t o r d , 5 0 1 . Extrait d'une autre lettre de Mgr Retord, 5 1 6 . Extrait d'une lettre de M. Taillandier, 5 1 8 .


535 SIAM.

Extrait d'une lettre de Mgr Pallegoix, Vicaire apostolique de Siam, 2 6 8 . Lettre de M. A l b r a n d , 2 7 1 . Extrait d'une lettre de M. Granjean, 2 7 5 . Extrait d'une lettre de M. Clémenceau, 2 7 9 . INDE.

Vicariat

apostolique de

Pondichéry.

Lettre de M. Luquet, Missionnaire apostolique, 2 6 1 . Extrait d'une lettre de Mgr B o n n a n d , Vicaire apostolique de Pondichéry, 2 8 3 . Ma duré. Extrait d'une lettre du Père W a l t e r Cliffort, 2 4 2 . Extrait de quelques lettres des Missionnaires de la Compagnie de J é s u s , 2 5 3 . Vicariat

apostolique

d'Agra.

Lettre du Père François, Capucin, 4 7 7 . Extrait d'une lettre de Mgr Borghi, 4 8 7 . Mémoire du même P r é l a t , 4 9 1 . Missions des îles

Nicobar.

Notice sur les îles Nicobar, 1 1 7 . Extrait d'une lettre de MM. Chopart et Beaury, 1 1 9 . Lettres de M. C h o p a r t , 1 2 6 , 1 2 7 , 1 3 3 , 1 3 6 . MISSIONS

DU

LEVANT.

Délégation apostolique de Babylone. Extrait d'une lettre de Mgr T r i o c h e , Evêque de Babylone, 3 4 . Autres lettres du même Prélat, 4 4 , 5 2 8 . Lettre du Père Merciaj, Dominicain, 5 2 2 .

I


536 PERSE.

Extrait d ' u n e l e t t r e d e M. D a r n i s , Préfet apostolique d e la Mission des lazaristes en Perse , 4 0 7 . Extrait d ' u n e lettre de M . Cluzel, 4 1 3 . MISSIONS D ' A F R I Q U E . ABYSSINIE.

Extrait d'une lettre d e M. d e Jacobis , 5 . DIOCÈSE

D'ALGER.

Extrait d'une lettre d e Mgr D u p u c h , 1 3 . MISSIONS D'AMÉRIQUE. Extrait d ' u n e l e t t r e d u P . Cziwtkowietz , s u p é r i e u r g é néral des Missionnaires r é d e m p t o r i s t e s e n A m é r i q u e , 4 0 1 . Lettre d u P . T h é b a u d , Jésuite, 4 4 9 . MISSIONS DE L ' O C É A N I E . OCÉANIE

OCCIDENTALE.

Lettres d u P è r e S e r v a n t , 3 6 1 , 3 6 8 , 3 7 2 . Extrait d ' u n e lettre d u P è r e Baty, 3 7 6 . Extrait d ' u n e lettre d u P è r e C h e v r o n , 3 7 8 . Extrait d ' u n e lettre d u P è r e T r i p e , 3 8 3 . Lettre d u P è r e Borjon, 3 8 7 . Lettre d u P è r e Petitjean, 3 9 1 . Extrait d ' u n e l e t t r e d e Mgr P o m p a l l i e r , Vicaire a p o s t o lique d e l'Océanie occidentale, 3 9 4 . Extrait d ' u n e a u t r e lettre d u m ê m e P r é l a t , 3 9 8 .

Lyon, imp. de J. B.

PÉLAGAUD,



Annales de la propagation de la foi. Tome seizième