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N° 97

Elle

P r i x 1 fr 20' Belgique 1 fr. 50

était

dans

ses bras (page 3065).

C. I.

LIVRAISON

385.

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Alexandre

Franconie

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— 3075 — salent deviner combien il souffrait de cette nouvelle séparation. Tous les deux avaient imaginé leur première entrevue très différente, plus longue, moins pénible. — Au revoir, Alfred. Encore une fois il l'embrassa sur la bouche. Dans cette dernière minute elle ressentit de nouveau cette nostalgie secrète, qui avait toujours entouré leur bonheur et alourdi son cœur. Etait-il sûr qu'ils seraient unis dans l'avenir, comme Alfred l'avait imaginé % H lui était de plus en plus difficile de le croire... une peur atroce lui serrait la gorge... elle craignait pour sa santé, car elle voyait bien qu'il était très souffrant. Comment supporterait-il de nouvelles déceptions, de nouvelles souffrances. Ses forces étaient épuisées, Lucie s'en rendit bien compte, et elle ne pouvait pas rester avec lui pour le soigner. Elle se serra plus étroitement contre sa poitrine, embrassa tendrement ses joues et supplia : — Sois calme, Alfred... fais attention à ta santé.., El sourit : — Comment puis-je être calme ? demanda-t-il. Mais il se reprit et il la consola, lui disant de ne pas perdre patience et d'embrasser les enfants pour lui. Longtemps encore il fixa d'un regard triste la porte qui s'était refermée sur Lucie. E t lorsque la grille en fer de la prison se ferma derrière elle, il lui sembla que le monde entier venait de s'écrouler.

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CHAPITRE

CDXLX

L ' A I D E D E POLLFOWITSCH Dubois s'était installé dans la cabane des paysans comme uncmite dans une fourrure. Si la vie qu'il menait à présent ne lui plaisait pas beaucoup elle lui assurait au moins une sécurité passagère, car il 'était sûr qu'on ne viendrait pas le chercher dans cette maison. La paysanne le soignait. Il Couchait maintenant, dans un lit et y restait toute 1<". journée quoique ses plaies fussent guéries depuis longtemps. Pollfowitseh venait tous les jours, restait pendant des heures à son côté et lui racontait des histoires. Un soir, qu'ils avaient parlé de diféfrentes choses, il fit soudain dévier la conversation sur le manteau que les cosaques avaient laissé à la ferme pour couvrir le blessé. — C'est un bon manteau... un manteau bien chaud... dit Pollfowjtsch; les cosaques ont dit à la paysanne qu'il vous appartenait. Chez nous, ce sont les gendannes qui portent ces manteaux. J e serais content d'en posséder un pareil...

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— 3077 — Il regarda Dubois en clignant des veux d'un air malin. — Tu peux le prendre, si cela te fait plaisir, répondit l'aventurier. Le Juif leva les deux bras au ciel : — Dieu m'en préserve... Comment pourrai-je porter un manteau fait pour un monsieur. Les paysans ouvriraient de grands yeux et ils se demanderaient tout de suite, où je l'ai eu. Il n'y a que les gendarmes ici qui ont le droit de porter des manteaux semblables et si je le portais cela me causerait des difficultés. — Eli bien, n'en parlons plus !... dit Dubois, agacé. Le Juif baissa la tête. — J e voudrais bien savoir comment vous avez eu ce manteau % — J e l'ai volé... dit Dubois tranquillement. Pollfowitsch le regarda de côté et hocha la tête. Puis il dit : — J e l'avais bien pensé. Pourquoi ne volerait-on pas si l'on est dans le besoin. Il faut bien se débrouiller dans la vie... Dubois le considérait attentivement : le moment était-il venu,de lui confier ses plans % Il hésitait encore à se mettre entre les mains du Juif. , — Si je le pouvais, je voudrais aider tous ceux qui sont en danger, continuait Pollfowitsch, et surtout vous, car vous avez échappé à la mort... — Ecoute-moi, Pollfowitsch, dit Dubois après une courte hésitation, tu pourrais vraiment m'aider. J e surs dans une situation assez désagréable, mais, avec ton aide, je vois la possibilité d'en sortir. J e te raconterai ce qui m'est arrivé, mais tu dois me promettre de me garder le secret... — J e me tairais certainement, vous pouvez être sûr, affirma le petit juif.

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— 3078 — Dubois lui r a c o n t a u n s histoire, où il y avait a u t a n t de m e n s o n g e que de v é r i t é et d a n s laquelle il j o u a i t le rôle d ' u n héros. Il i n v e n t a i t à m e s u r e et p r é t e n d i t qu'il avait combattu p o u r sa p a t r i e et il a v a i t été grièvement blessé. Pollfowitsch l ' é c o u t a i t a t t e n t i v e m e n t . — C'est u n g r a n d h o n n e u r de m o u r i r p o u r la patrie, niais ê t r e d é p o r t é est un t e r r i b l e m a l h e u r . C'est ignoble d ' e n v o y e r les g e n s a u bagne... D u b o i s le fixa : — Que v e u x - t u dire %. Le J u i f h a u s s a les épaules. — On p a r l e de beaucoup de choses. Pollfowitsch a des oreilles p o u r écouter, il écoute et il se fait son opinion. M a i s il ne dit j a m a i s rien. — Quelle est t o n opinion ? L e t o n de Dubois é t a i t d u r . — Que le m o n s i e u r n ' a p a s été assez bête que de se laisser d é p o r t e r . I l n ' y a p a s l o n g t e m p s que q u e l q u ' u n s'est enfui d'un t r a n s p o r t . . . on le cherche p a r t o u t . I l h a u s s a les épaules, t e n d i t les m a i n s et cligna do l'œil : — On p e u t chercher longtemps... p e r s o n n e ne t r a h i r a ce m a l h e u r e u x , qui s'est sauvé du bagne. — T u as raison, ce serait ignoble de le livrer a u x g e n d a r m e s . T u n ' e s p a s si bête que t u en as l ' a i r Pollfowitsch et t u te r e n d s compte que j e ne p e u x p a s r e s t e r ici. L e J u i f fit u n geste affirmatif. — Vous devriez essayer de r e n t r e r chez vous.. — N a t u r e l l e m e n t ! Mais il f a u t que l'on m ' a i d e , car j e ne peux pas réaliser mes p l a n s t o u t seul.. J e te réeom•cîcnserai r o y a l e m e n t . — M a i s vous n ' a v e z p a s d ' a r g e n t , dit le J u i f en b a i s s a n t la t ê t e , c'est triste d ' ê t r e s a n s le sou...


— 3079 — — J ' a i de l ' a r g e n t , Pollfowitsch, j ' a i même beaucoup d'argent, il s'agit seulement de t r o u v e r la possibilité de l'avoir. T u p e u x m ' a i d e r . Ce sera u n e bonne affaire p o u r toi. Avec de p e t i t e s dépenses t u g a g n e r a s u n e f o r t u n e , et tu ne risques r i e n en m ' a i d a n t à m ' e n f u i r d'ici. — V o u s voudriez que je vous avance u n e p e t i t e somme ! . . — Je n ' a v a i s p a s pensé à cela. M a i s t u dois me p r o c u r e r u n p a s s e p o r t français et des v ê t e m e n t s . J ' a i absolument besoin de v ê t e m e n t s p o u r aller en ville et p o u r voir le consul de F r a n c e . I l m ' a v a n c e r a t o u t de suite assez d ' a r g e n t p o u r que je puisse t e r e m b o u r s e r tes dépenses et je te les paierai, bien, Pollfowitsch, t u p e u x en être sûr. L e J u i f le r e g a r d a p e n s i v e m e n t . Son r e g a r d sournois était devenu t r è s soucieux. — E t quelle g a r a n t i e pouvez-vous me d o n n e r ? — A u c u n e ! T o u t ce que t u fais, t u dois le faire en pleine confiance. T u as v u depuis l o n g t e m p s que t u as à faire à u n h o m m e g é n é r e u x et noble et t u p e u x ê t r e s û r que j e ne te t r o m p e r a i s p a s . Pollforwitsch fronça les sourcils : — J e sais; je s a i s ; m a i s où p o u r r a i - j e t r o u v e r u n passeport % — T u t r o u v e r a s bien ! E c r i s mon n o m sur t o n carnet... je m ' a p p e l l e R o m u l u s de L e p i n s k i . Lè visage du J u i f m o n t r a u n sourire sceptique : — C'est u n t r è s b e a u nom... m a i s vous n e seriez p a s assez bête p o u r p r e n d r e u n p a s s e p o r t à votre v r a i nom... — N a t u r e l l e m e n t . C'est seulement p o u r toi. J e veux le dire toute la vérité, car si t u m ' a i d e s , t u es m o n a m i et on ne m e n t p a s à ses amis. L e p a s s e p o r t doit être établi à u n nom allojnand, t u le choisiras toi-même... — L é o W e i s s ? p r o p o s a Pollfowitsch. — V a p o u r Léo W e i s s , de B e r l i n . Pollfowitsch p r i t quelques notes d a n s son carnet.


— 3080 — — Ce p a s s e p o r t va coûter à peu p r è s cent roubles. — C'est bien, je les paierai. C'est-à-dire que t u m ' a v a n c e r a s cette somme. T u d e v r a s c o m p t e r trois cents roubles p o u r t o u t e s les dépenses. Pollfowitsch se m i t à gémir : — Où p r e n d r a i - j e u n e telle somme ? — Cela te r e g a r d e . J e te d o n n e r a i u n reçu de deux mille roubles, t u recevras donc d a n s quelque t e m p s p r è s de dix fois la somme que t u m ' a u r a s p r ê t é e . Pollfowitsch hocha la t ê t e . — C'est u n e affaire splendide... M a i s qui me g a r a n t i t que cela m a r c h e r a bien. — P e r s o n n e n ' a besoin de te g a r a n t i r quelque chose. J e te donne ma p a r o l e d ' h o n n ê t e h o m m e que je te p a i e r a i . Mais, p e u t - ê t r e te méfies-tu de moi? J e ne voud r a i s p a s te forcer... — Dieu m ' e n préserve... comment p o u r r a i - j e p r e n dre u n h o m m e aussi noble que vous, p o u r u n escroc"? — E h bien, écoute-moi m a i n t e n a n t . A p r è s - d e m a i n , a u p l u s t a r d , t u m ' a p p o r t e r a s u n complet sombre, un m a n t e a u , des bottes, du linge et u n chapeau. J e dois être bien habillé p o u r pouvoir aller chez le consul français. P o u r avoir de l ' a r g e n t de lui, je ne p e u x p a s me m o n t r e r en guenilles, car on me p r e n d r a p o u r u n m e n d i a n t et on me m e t t r a à la p o r t e . Pollfowitsch a v a i t compris cela t o u t de suite. Il fit u n geste affirmatif. — Où est le plus proche consulat français % — A S a r e p t a , monsieur. — A S a r e p t a 'i Où est cette ville % — A une demi-journée d'ici. — B i e n !... T u m ' a c c o m p a g n e r a s à S a r e p t a , mais t u ne d i r a s rien de cela a u x p a y s a n s . — J e ne serais p a s assez i m p r u d e n t pour leur eu parler.


— 3081 — — T u m ' a p p o r t e r a s d ' a b o r d les v ê t e m e n t s . I l s ne doivent p a s être neufs, mais je" v o u d r a i s bien qu'ils soient au moins p r o p r e s , et qu'ils soient à ma taille. Ce ne sera pas difficile de t r o u v e r quelque chose p o u r moi, je suis assez g r a n d et t r è s mince. Donne-moi t o n carnet, je t ' i n s c r i r a i s le n u m é r o de mon col et de mes souliers. T u feras de ton mieux, p o u r t r o u v e r des v ê t e m e n t s en bon état. Pollfowitsch lui t e n d i t le p e t i t livre c r a s s e u x . Le lendemain, le J u i f ne vint p a s , et Dubois se sentit t r è s inquiet et ne put d o r m i r de t o u t e la n u i t ; il s'imaginait que le J u i f l'avait dénoncé a u x g e n d a r m e s . i D a n s la soirée du deuxième j o u r , Pollfowitsch a r r i v a enfin.-.. Les p a y s a n s é t a i e n t d a n s la chambre, lorsqu'il entra. Mais il avait les m a i n s vides. P o u r la p r e m i è r e fois il était sorti du lit et s ' é t a i t mis à table avec les p a y s a n s . I l t e n a t en mains u n j e u de cartes et ne p r ê t a i t en a p p a r e n c e a u c u n e a t t e n t i o n au Juif. Lorsque celui-ci le salua, il lui r é p o n d i t seulement d ' u n p e t i t signe de la t ê t e . Pollfowitsch s ' e n t r e t i n t u n m o m e n t avec le p a y s a n . B i e n t ô t l'homme quitta la pièce et la p a y s a n n e le suivit quelques i n s t a n t s a p r è s . Alors, Dubois leva la t ê t e et r e g a r d a le J u i f d ' u n air i n t e r r o g a t e u r , sans dire u n mot Pollfowitsch affirma : — T o u t est en o r d r e ! A p r è s avoir j e t é u n r e g a r d furtif vers la p o r t e , il t i r a u n petit c a r n e t v e r t de sa poche et le t e n d i t à D u b o i s . . C ' é t a i t le p a s s e p o r t . Dubois l ' e x a m i n a r a p i d e m e n t et le m i t d a n s sa poche. — Bien, et les v ê t e m e n t s % C.

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— 3082 — — J e les ai. Mais comme je no voulais p a s que les p a y s a n s soient a u courant, je ne les ai p a s a p p o r t é s . Tl v a u t m i e u x que vous tentiez de p a r t i r s e c r è t e m e n t d'ici ce soir ou d e m a i n m a t i n a v a n t le lever du soleil, comme vous voulez, m a i s il ne f a u t p a s a t t e n d r e t r o p l o n g t e m p s . D u b o i s réfléchit, puis il dit : — J e partirai demain matin. — Bien. Vous m a r c h e r e z t o u t droit, t o u j o u r s le long des champs. L à , où la forêt commence, j e vous a t t e n d r a i avec les v ê t e m e n t s . I l s sont t r è s bons. V o u s serez étonné. J ' a i bien su choisir p o u r vous. I l s vous iront comme s'ils étaient faits s u r m e s u r e . — E t où p o u r r a i - j e m ' h a b i l l e r % — Où ? Il y a assez d ' a r b r e s le long de la r o u t e . P u i s , n o u s irons j u s q u ' à la p e t i t e gare d'où le t r a i n nous m è n e r a à Sarepta. Dubois accepta : — C'est t r è s bien. E t je te remercie pour l ' a r g e n t que t u m ' a s p r ê t é , je te le r e n d r a i demain. N o u s réglerons t o u t , lorsque j ' a u r a i s vu le consul. — E t la q u i t t a n c e % — J e te la d o n n e r a i s à S a r e p t a . Pollfowitsch se déclara satisfait.

***

U n peu a v a n t le lever du soleil, Dubois sortit de la m a i s o n des p a y s a n s qui l'avaient hébergé si. longtemps. I l allait nu-pieds sur la g r a n d e route, une c e r t a i n e p e u r de l ' a v e n i r l'assaillait. Le J u i f n'allait-il pas le t r a h i r ? P e u t - ê t r e l'avait-il déjà dénoncé à la g e n d a r m e r i e et l ' a t t e n d a i t - i l caché d a n s la forêt, avec des soldats ?


— 3083 — I l hésita u n i n s t a n t . P u i s il se souvint que le J u i f lui avait p r o c u r é le p a s s e p o r t et il se r a s s u r a . S'il a v a i t v o u l u ' l e t r a h i r , il n ' a u r a i t p a s dépensé cet a r g e n t , se disait-il, et p u i s il s e r a i t i n q u é t é lui-même p o u r avoir a c h e t é u n f a u x p a s s e p o r t . D o m i n a n t sa méfiance il se r e m i t en m a r c h e . A p r è s ' m i e demi-heure, il r e n c o n t r a Pollfowitsch, qui l ' a t t e n d a i t au bord de la r o u t e ! — E h bien ! n ' ê t e s - v o u s p a s c o n t e n t de voir que je suis si p o n c t u e l ? lui demanda-t-il. — Oui... c'est gentil d ' ê t r e v e n u à t e m p s . Il p r i t le p a q u e t que Pollfowitsch p o r t a i t sous le bras. — M o n t r e ce que t u a s p u t r o u v e r ? — On ne p e u t p a s voir g r a n d ' c h o s c d a n s cette obsc u r i t é dit le Juif. M a i s le soleil va se lever bientôt. P o u vez-vous vous c h a n g e r t o u t de suite % — J ' e s s a i e r a i . . . ouvre t o n p a q u e t . R a p i d e m e n t , Dubois se d é b a r r a s s a de ses guenilles. L e s v ê t e m e n t s que Pollfowitsch lui t e n d a i t s e n t a i e n t le moisi, m a i s il faisait encore t r o p sombre, p o u r qn'i" p u t les voir clairement. — Ce sont de v i e u x habits...? demanda-t-il. — I l s ont été p o r t é s m a i s ils p r o v i e n n e n t , de g e n s chics et ils sont encore t r è s bien. — Diable !... j ' a i l ' i m p r e s s i o n q u e ce sont des loques. Dieu sait qui les a p o r t é s ! J e n e v o u d r a i s p a s a t t r a p e r u n e m a l a d i e contagieuse... . — Quelle idée... les vêtements sont ceux d ' u n c o m t e ! pourquoi a t t r a p p e r i o z - v o u s u n e m a l a d i e % D u b o i s ne croyait p a s à ce comte m a i s a u fond cela lui é t a i t bien égal... Ces v ê t e m e n t s é t a i e n t en m e i l l e u r é t a t que les loques q u ' i l a v a i t p o r t é j u s q u ' à p r é s e n t , c'ét a i t l'essentiel.


— 3084 — E t il ne p o u v a i t p a s s'occuper de semblables détails en u n m o m e n t si g r a v e . L o r s q u ' i l e u t fini sa toilette, les deux h o m m e s cont i n u è r e n t leur m a r c h e sur la r o u t e . V e r s le m a t i n , ils a t t e i g n i r e n t la gare. Pollfowitsch p r i t les deux billets mais il ne les p r i t p a s directement p o u r S a r e p t a , car cela pouvait ê t r e t r o p d a n g e r e u x . I l s a r r i v è r e n t t o u t de m ê m e d a n s cette ville vers midi, a p r è s avoir fait des d é t o u r s formidables. — Donne-moi quelques roubles, demanda.Dubois, je v o u d r a i s m e faire r a s e r , a v a n t d'aller voir le consul. Pellfowitsch lui donna d e u x roubles et lui m o n t r a u n coiffeur. M a i s il r e s t a d e v a n t la p o r t e p o u r m o n t e r la g a r d e . D u b o i s se contempla d a n s la glace du b a r b i e r et fut s u r p r i s de son a p p a r e n c e . L e complet était bien coupé et en moins m a u v a i s é t a t q u ' i l lui avait semblé. Dubois d o n n a i t l ' i m p r e s s i o n d'un h o m m e p a u v r e m a i s assez bien habillé. A p r è s avoir été r a s é , il se fit couper les cheveux et d e m a n d a u n e brosse p o u r se faire n e t t o y e r p a r le coiffeur. M a i n t e n a n t , il lui serait possible de se p r é s e n t e r a u consulat de F r a n c e . I l sortit d a n s la r u e . , , p o l l f o w i t s c h le r e g a r d a d ' u n œil admiratif. E t , d a n s la r u e , il se t i n t r e s p e c t u e u s e m e n t à quelques p a s d e r r i è r e Dubois. Soudain, il s ' a v a n ç a v e r s u n e m a i s o n et Dubois v i t u n écriteau p o r t a n t l ' i n s c r i p t i o n s u i v a n t e : — Consulat de F r a n c e . O u v e r t de 10 h e u r e s à une heure. Pollfowitsch lui ouvrit la p o r t e . — J e vous a t t e n d r a i , dit-il à voix basse à l'aven-


— 3085 — t u r i e r t a n d i s que celui-ci franchissait le seuil. Cette visite q u ' i l était forcé de faire ne plaisait p a s d u t o u t à Dubois. L o r s q u ' i l e n t r a d a n s le b u r e a u du consul, son cœur battait nerveusement. I l déclara a u garçon de b u r e a u q u ' i l désirait p a r l e r d ' u r g e n c e à Monsieur le Consul G é n é r a l . On lui t e n d i t u n bloc-notes, p o u r q u ' i l y inscrivit son nom et son adresse. — Donnez-moi u n e enveloppe, demanda-t-il en t i r a n t u n crayon de sa poche. P e n d a n t que le domestique allait la chercher, D u bois écrivit sur u n e feuille du bloc. « R o m u l u s de L e p i n s k i , envoyé en mission p a r l ' E t a t - m a j o r français, d e m a n d e u n e n t r e t i e n p a r t i c u l i e r à m o n s i e u r le Consul G é n é r a l ». I l a r r a c h a la feuille, la glissa d a n s l'enveloppe et t e n d i t celle-ci a u domestique. — Donnez cette l e t t r e à m o n s i e u r le Consul Général, ordonna-t-il. Quelques i n s t a n t s p l u s t a r d , le d o m e s t i q u e r e v i n t p o u r l ' a c c o m p a g n e r d a n s le b u r e a u du Consul g é n é r a l . Celui-ci était assis dfevant son b u r e a u . I l leva à peine la t ê t e lorsque D u b o i s e n t r a et sembla ne p a s avoir e n t e n d u son salut. Dubois s'inclina de nouveau, m a i s l ' a u t r e n ' y fit aucune a t t e n t i o n . — Asseyez-vous, dit-il, en lui m o n t r a n t u n e chaise non loin de son b u r e a u . P u i s , l ' e x a m i n a n t d ' u n r e g a r d p e r ç a n t , il d e m a n d a : — Vous êtes a g e n t politique % — Oui, monsieur. — E t que désirez-vous de moi — J e v o u d r a i s que vous écoutiez mon histoire. Le consul hocha la t ê t e d ' u n air T> acia . c o r n u e oour dire : 1


— 3086 — « Commencez, m a i s soyez bref ! » — J ' é t a i s p a r t i p o u r u n e mission e x t r ê m e m e n t difficile, il s'agissait de... L e consul leva la m a i n et dit froidement : — J e no v e u x p a s savoir quelle était votre mission car cela n e m e r e g a r d e p a s . L ' a r g e n t vous a probablem e n t m a n q u é et c'est p o u r cela que vous venez chercher de l'aide au consulat français. D u b o i s fit u n signe affirmatif. — Donnez-moi v o t r e p a s s e p o r t . — J e n ' a i p a s de p a s s e p o r t , on m e l'a p r i s à Tiflis, iors de m o n a r r e s t a t i o n . L e consul fixa D u b o i s : — On vous a a r r ê t é % Dubois hésita u n moment. — P o u r q u o i ? d e m a n d a le consul, b r u s q u e m e n t . — Comme a g e n t politique. • — E t c o m m e n t se fait-il, q u ' o n ne vous ait pas r e n d u v o t r e passeport, l o r s q u ' o n vous a mis en liberté. — On n e m ' a p a s relâché... j e me suis enfui. • D e n o u v e a u le consul le fixa c u r i e u s e m e n t ; il n ' e s s a y a i t m ê m e p a s de dissimuler sa méfiance. — D e quel endroit vous vous êtes enfui % — P e n d a n t le t r a n s p o r t . — Quel t r a n s p o r t % — D u t r a n s p o r t des d é p o r t é s p o u r la Sibérie. — D e p u i s q u a n d êtes-vous libre % D u b o i s lui dit la d a t e . L e consul inscrivit quelque chose d a n s son c a r n e t , p u i s il réfléchit u n i n s t a n t . — Q u ' a l l o n s - n o u s faire de vous ? dit-il enfin; vous n ' a v e z n i p a s s e p o r t , n i a u t r e s p a p i e r s d'identité. J e suis incapable à vous aider. — M a i s vous ne doutez donc p a s , que je sois français, m o n s i e u r %


—3087 — — Non, mais je dois t o u t de m ê m e refuser de vous aider m a t é r i e l l e m e n t de la caisse du consulat. — Mais on doit m ' a i d e r , dit Dubois agacé, on ne p e u t p a s me laisser d a n s la r u e d a n s u n p a y s é t r a n g e r . J e n ' a i p a s de p a p i e r s et p a s d ' a r g e n t et j ' a i dû faire des d e t t e s , p o u r ne p a s m o u r i r de f a i m ; je suis v e n u en R u s sie s u r l ' o r d r e de i ' E t a t - m a j o r français, vous devez m ' a i der m a i n t e n a n t . — De combien avez-vous besoin 1 — T r o i s cents roubles et u n billet p o u r P a r i s ? L e consul secoua la t ê t e . — Il m ' e s t «omplètement impossible de vous donn e r cette somme. — L ' E t a t - m a j o r vous r e m b o u r s e r a i t l ' a r g e n t que vous m'avanceriez... L e consul réfléchit et dit : — J e d e m a n d e r a i s des r e n s e i g n e m e n t s à l ' E t a t - M a j o r p a r télégraphe... — J e vous en serais e x t r ê m e m e n t r e c o n n a i s s a n t . Q u a n d puis-je p a s s e r p o u r savoir la réponse % — J e n e p e u x rien préciser. J ' e s p è r e avoir u n e r é ponse demain. P a s s e z d a n s l ' a p r è s - m i d i , p e u t - ê t r e quo cette affaire sera déjà réglée. D u b o i s se leva. — J e vous remercie, monsieur... Sa p â l e u r et son a t t i t u d e modeste m i p r e s s i o n n è r e n t le consul, qui lui d e m a n d a : — Avez-vous assez d ' a r g e n t p o u r pouvoir a t t e n d r e ici la r é p o n s e de P a r i s et p a y e r u n e c h a m b r e à l'hôtel? — J e n ' a i p a s u n sou. — P e r m e t t e z - m o i de vous aider p e r s o n n e l l e m e n t . D u b o i s s'inclina s a n s u n mot. Le consul sortit u n billet de son portefeuille et le lui tendit.


— 3088 — Dix roubles, p e n s a Dubois, eh bien ! c'est mieux que rien. I l r e m e r c i a encore une fois le consul et sortit. — T o u t m a r c h e t r è s bien, dit-il à Pollfowitsch, qui l ' a t t e n d a i t dehors. N o u s devons r e s t e r j u s q u ' à demain à S a r e p t a . Trouve-moi u n hôtel bon .marché, où n o u s p o u r r o n s p r e n d r e deux c h a m b r e s . •— L e s hôtels ne .manquent pas, nous ne dépenser o n s p a s beaucoup, je vous en m o n t r e r a i s un, qui n ' e s t p a s cher. I l m e n a Dubois d a n s u n p e t i t hôtel sale et sombre... Dubois choisit deux c h a m b r e s à deux étages différents. — F a i s - t o i servir à déjeuner, dit-il à Pollfowitsch. ,— V o u s ne déjeunerez p a s , vous % — P a s maintenant'; j ' a i sommeil et je vais d o r m i r . I l se fit m o n t e r du t h é et du pain d a n s sa c h a m b r e . Q u a n d il eut m a n g é , il s ' a p p r o c h a de la fenêtre et inspecta la r u e . N e vaudrait-il pas mieux sortir, p l u t ô t que de se coucher % Il était d o m m a g e de r e s t e r enfermé d a n s cette triste chambre. A p r è s les longues j o u r n é e s d a n s la solitude de la c a m p a g n e , il é p r o u v a i t un violent désir de se d i s t r a i r e . L a ville n ' é t a i t ni très g r a n d e ni t r è s vivante, m a i s il t r o u v e r a i t s û r e m e n t quelque distraction. Mais ime réflexion l ' a r r ê t a : — Si. je sors, se dit-il, Pollfowitsch m e suivra. E t dégoûté de cette idée, il résolut de se coucher et de dorm i r j u s q u ' a u soir. Que pouvait-on faire avec dix roubles d a n s la poche % I l se déshabilla et r e g a r d a a t t e n t i v e m e n t les vêtem e n t s que le juif lui a v a i t p r o c u r é s . . — Quel horrible complet, pensa-t-il, dès que j ' a u rais de l ' a r g e n t j e m ' e n achèterais u n neuf. 1


â&#x20AC;&#x201D; Je t'interdis

C.

I.

de me s u i v r e . . . . . (page 3091). LIVRAISON 387.


— 3091 — E t e n d u sur son lit, il se souvint soudain d ' A m y . Où pouvait-elle ê t r e 1 P r o b a b l e m e n t elle s'était accrochée a u caucasien. L e s femmes ont v r a i m e n t la vie p l u s facile, — p e n s a i t Dubois en s o u p i r a n t . Soudain, u n e idée t r a v e r s a son e s p r i t et le fit surs a u t e r . Si A m y a v a i t fait u n r a p p o r t à l ' E t a t - M a j o r de t o u t ce qui s ' é t a i t passé à Tiflis ? Ce s e r a i t u n e belle surp r i s e ! Q u ' e n d i r a i t le consul français 1 — T o u t m o n p l a n s'écroulerait ! m u r m u r a - t - i l inquiet. P e n d a n t quelque t e m p s , cette pensée le t o u r m e n t a t e r r i b l e m e n t , p u i s il se calma. I l ne fallait p a s p e r d r e courage d a n s u n m o m e n t si décisif. I l d o r m i t p r e s q u e t o u t e la j o u r n é e . V e r s le soir, il q u i t t a l'hôtel p o u r visiter la ville. Pollfowitsch, qui l ' a v a i t g u e t t é , le suivit. D u b o i s feignit de ne p a s le voir. Mais, l o r s q u ' i l r e n t r a à l'hôtel, a p r è s u n e p r o m e n a d e de p l u s i e u r s h e u r e s , il lui dit d ' u n t o n d u r : — J e t ' i n t e r d i s de m e suivre... j e n ' a i m e p a s à ê t r e espionné et je ne désire p a s te r e n c o n t r e r s u r m o n chemin, lorsque je m e p r o m è n e . — C o m m e n t oserai-je vous espionner, p r o t e s t a le juif en h a u s s a n t les épaules. L e l e n d e m a i n m a t i n , lorsque D u b o i s p é n é t r a a u consulat français, il vit Pollfowitsch qui r ô d a i t a u t o u r de Ja maison. — A t t e n d s u n peu, mon vieux ; t u v a s voir c o m m e n t j e vais te r o u l e r 1 p e n s a D u b o i s en r i c a n a n t . Le garçon de b u r e a u le fit e n t r e r de suite chez le consul. , — J ' a i la r é p o n s e de P a r i s . L ' E t a t - M a j o r m ' a donné l ' o r d r e de vous p a y e r t r o i s cents roubles et u n billet de deuxième classe j u s q u ' à P a r i s . Dubois r o u g i t de joie.


— 3092 — I l a u r a i t voulu pouvoir crier de b o n h e u r . Sa m a i n t r e m b l a i t lorsqu'il signa les p a p i e r s , que le Consul lui tendait. Celui-ci p r i t la q u i t t a n c e en disant : — On vous donnera la somme au secrétariat, et on vous d o n n e r a u n p a p i e r qui p o u r r a servir comme p a p i e r d ' i d e n t i t é en cas de besoin, car vous ne pouvez p a s voyager sans papiers. — J e vous remercie, m o n s i e u r . Dubois a u r a i t p r e s q u e dit : — C'est b e a u c o u p mieux que je ne l'espérais, ma;s ii se reprit à t e m p s . Cinq m i n u t e s a p r è s , il empochait les trois cents roubles et le billet p o u r P a r i s . E n q u i t t a n t la maison, il réfléchissait à ce qu'il devait dire à Pollfowitsch. N a t u r e l l e m e n t , il n ' a l l a i t pas lui r a c o n t e r q u ' i l devait reçu les trois cents roubles. Mais, p o u r le calmer, il allait lui d o n n e r un. p e u d ' a r g e n t , et lui p r o m e t t r e le reste p o u r bientôt. Ainsi, dès q u ' i l sortit d a n s la r u e , il lui fit signe, et le juif a c c o u r u t i m m é d i a t e m e n t . — E h bien !... avez-vous eu du succès ? — L e Consul a t é l é g r a p h i é à m a b a n q u e à P a ^ i s , d a n s d e u x ou trois j o u r s j ' a u r a i s cinq mille roubles, on m'envoie cet a r g e n t i m m é d i a t e m e n t . — Dois-je le croire... ou essaie-t-il de me rouler % p e n s a i t Pollfowitsch. I l inclinait la t ê t e et r e g a r d a i t Dubois d ' u n air méfiant. •' — E s p é r o n s que vous n ' a u r e z p a s u n e déception, cela a r r i v e souvent. — Ne dis p a s de bêtises, s'écria Dubois, nous a t t e n d r o n s l ' a r g e n t ici. J ' a i p r i s une p e t i t e a v a n c e chez le eon-


— 3093 — sul. Si t u as besoin d ' a r g e n t , je p e u x te donner t r e n t e roubles a u j o u r d ' h u i et le r e s t e d a n s trois j o u r s . — Cela me f e r a i t bien p l a i s i r ; j e dois p a y e r m a note à l'hôtel. — J e paierai l'hôtel, ne t'occupe p a s de cela, t u y vis à mon compte. Pollfowitsch était a g r é a b l e m e n t s u r p r i s de voir que t o u t m a r c h a i t si bien... il ne s ' é t a i t p a s a t t e n d u à cela. Si Dubois lui donnait les t r e n t e roubles, il a v a i t p r e s q u e couvert ses dépenses. •Et l ' a r g e n t qu'il r e c e v r a i t a p r è s serait de l ' a r g e n t gagné. Il se frotta les m a i n s considérant Dubois avec a d m i r a t i o n p u i s il dit : — J ' a i t o u j o u r s dit que m o n s i e u r de L e p i n s k i é t a i t un honnête homme. — Mais t u t ' e s t o u t de m ê m e méfié de moi, sans cela t u ne m ' a u r a i s p a s suivi p a r t o u t . Pollfowitsch posa sa m a i n sur son cœur : — C o m m e n t m o n s i e u r peut-il croire, que je me méfiais de lui ? — P o u r q u o i m e suis-tu p a r t o u t , sinon p a r méfiance. T u as p e u r que je ne p r e n n e la fuite... — J e ne p e n s a i s p a s que cela d é r a n g e a i t monsieur, m a i s je ne le ferais p l u s . — J e te le conseillerais... , L e t o n d u r de D u b o i s fit son effet sur le juif : seul, un vrai noble p o u v a i t le t r a i t e r ainsi. Us tournèrent dans une petite rue. D u b o i s s ' a r r ê t a , p r i t quelques billets de b a n q u e et les c o m p t a lentement, l'un a p r è s l ' a u t r e . Pollfowitsch le r e g a r d a a v i d e m m e n t . Dubois lui t e n d i t les t r e n t e roubles. — Voilà... c'est u n acompte... amuse-toi bien.


— 3094 — — Seigneur !... je ne vais p a s j e t e r l ' a r g e n t p a r la fenêtre... — P o u r q u o i p a s ? Amuse-toi a u moins, t u as fais une b o n n e affaire. — L o r s q u e j ' a u r a i s t o u t l'argent, je me p a i e r a i quelque chose. Mais, ce soir, j ' i r a i à la synagogue ; il y en a u n e t r è s belle ici. D u b o i s le r e g a r d a p e n s i v e m e n t : — T u as r a i s o n Pollfowitsch, va p r i e r ! A p r è s , t u m e m o n t r e r a s la ville. V e r s quelle h e u r e seras-tu de ret o u r de la s y n a g o g u e ? J e t ' a t t e n d r a i s à l'hôtel. — J e ne p e u x pas dire à quelle h e u r e le service sera fini, il commence à six h e u r e s . — E h bien ! t u seras de r e t o u r vers h u i t h e u r e s ! — Sûrement... voulez-vous que je vous m o n t r e t o u t de suite la ville 1 — Non, j e suis t r o p fatigué p o u r le m o m e n t . J e n e m e sens p a s encore t r è s bien. J ' e s s a i e r a i de d o r m i r u n peu et p u i s j ' i r a i m a n g e r d a n s u n b o n r e s t a u r a n t . F a i s toi servir à l'hôtel à m o n compte, et n'oublie p a s de v e n i r me c h e r c h e r lorsque t u r e v i e n d r a s de la s y n a g o g u e . Pollfowitsch le remercia. M a i s D u b o i s n ' a v a i t n u l l e m e n t l ' i n t e n t i o n de ret o u r n e r à l'hôtel. D è s q u ' i l e u t v u s'éloigner Pollfowitsch, il se r e n d i t à la g a r e et d e m a n d a l ' h e u r e du p r e m i e r t r a i n p o u r E y d t k u n e 11. P u i s il c h a n g e a son billet p o u r P a r i s contre un aut r e , qui le m è n e r a i t s e u l e m e n t j u s q u ' à la frontière allemande. Le t r a i n p a r t a i t à six h e u r e s v i n g t . — Cela v a t r è s bien, s e dit D u b o i s ; p e n d a n t que Pollfowitsch d i r a ses p r i è r e s à la s y n a g o g u e , je partirai tranquillement,...


— 3095 — E t il se livra à u n r a p i d e calcul p o u r savoir a que ne h e u r e il serait à E y d t k u n e n , p u i s à B e r l i n . Car son p l a n é t a i t d ' y a r r i v e r le plus tôt possible p o u r t r o u v e r de nouvelles possibilités d'existence.

CHAPITRE

LE

COMBLE

DE

CDX:

L'INSOLENCE.

— d e d e v r a i s aller voir nia femme et mes e n f a n t s , se dit u n m a t i n E s t e r h a z y . L ' o c c a s i o n est t r o p p r o p i c e p o u r lalaisser é c h a p p e r . Cela l ' a m u s e r a i t de voir la r é a c t i o n de Clara, lorsq u ' i l entrerait soudain d a n s son a p p a r t e m e n t . Que dira it-elle % I l a v a i t c o m p l è t e m e n t oublié la scène pénible q u i a v a i t eu lieu e n t r e eux à L o n d r e s , a v a n t l e u r s é p a r a t i o n définitive. I l se souvenait seulement qu'elle avait été follement a m o u r e u s e de lui. Aurait-il encore dii pouvoir s u r elle % L ' e x p é r i e n c e le t e n t a , e t il r é s o l u t de la faire. I l a r r i v e , parfois, que des couples déjà divorcés se reconcilient et vivent ensemble de n o u v e a u . E t a n t d o n n é sa s i t u a t i o n matérielle , cette réconciliation avec Clara serait bien agréable et s u r t o u t bieu utile. L ' i d é e de pouvoir p e u t - ê t r e r e p r e n d r e les millions


— 3096 — de son beau-père, l ' a t t i r a i t m a g i q u e m e n t vers la maison D o n a t i , et il s'y r e n d i t s a n s hésiter. Il sonna à La p o r t e et se m i t à r i r e lorsque la femme de c h a m b r e le r e g a r d a d ' u n a i r affolé sans pouvoir p r o noncer u n e parole. — J e suis encore v i v a n t , A n n e t t e , dit-il, ne croyez p a s voir m o n spectre. J e suis p a r h a s a r d à P a r i s et je ne v o u d r a i s p a s m a n q u e r de voir m a femme et mes enf a n t s . I l y a l o n g t e m p s que je ne les ai p a s e m b r a s s é s . L a femme de c h a m b r e s a v a i t q u ' E s t e r h a z y a v a i t divorcé et elle h é s i t a i t à l ' a n n o n c e r . Elle se t e n a i t sur le seuil de la p o r t e et ne s a v a i t que r é p o n d r e . — J e n e sais p a s , si m a d a m e p o u r r a vous recevoir, dit-elle enfin. E s t e r h a z y se mit à r i r e . — N e lui dites p a s que c'est moi. Annoncez à nia femme u n vieil a m i qui v o u d r a i t lui p a r l e r et qui dési ça r i t lui faire u n e s u r p r i s e , vous a défendu de dire son nom. Qu'elle descende voir elle-même. La fille h é s i t a i t t o u j o u r s , mais E s t e r h a z y se fâcha, s'avança vers la p o r t e et e n t r a c a r r é m e n t d a n s le salon. — M a i n t e n a n t p a r t e z , et faites ce que je vous ai dit. E n ce m o m e n t , l'une des p o r t e s s'ouvrit et Clara e n t r a d a n s le salon. Elle r e g a r d a son m a r i d ' u n air a h u r i et se p a s s a la m a i n sur les y e u x . Ce ne p o u v a i t p a s ê t r e v r a i ! M a i s E s t e r h a z y s ' a p p r o c h a d'elle en s o u r i a n t cyniquement : — B o n j o u r Clara... Me voilà ! J e voulais voir comm e n t toi et les e n f a n t s vous alliez 1 Elle le r e g a r d a d é d a i g n e u s e m e n t . S a n s dire un mot, elle se d é t o u r n a et sortit de la pièce. L ' i n s t a n t a p r è s , E s t e r h a z y e n t e n d i t qu'elle t o u r n a i t la clef d a n s la s e r r u r e .


— 3097 — I l fit u n bond et essaya d ' o u v r i r la p o r t e , p o u r suivre sa femme. Mais il était t r o p t a r d . Agacé, il fronça les sourcils et se mit à f r a p p e r . — Clara, ouvre !... sois raisonnable !... J e v o u d r a i s te parler et voir mes e n f a n t s . T u ne p e u x p a s me refuser cela ! Mais, p e r s o n n e ne r é p o n d i t . Il f r a p p a de n o u v e a u . — Clara., ouvre donc !... U n e m i n u t e s'écoula... p u i s deux... N ' a v a i t - i l p l u s a u c u n e influence sur elle % Ne l'aimait-elle donc p l u s % J u s q u ' à p r é s e n t , il a v a i t t o u j o u r s réussi de se reconcilier avec elle, m ê m e a p r è s les p i r e s q u e r e l l e s . . H décida de la supplier de r e p r e n d r e la vie c o m m u n e avec lui, j u s q u ' à p r é s e n t elle ne lui a v a i t j a m a i s rien refusé. Mais a v a n t q u ' i l eut pu faire u n e nouvelle dém a r c h e , u n e a u t r e p o r t e s ' o u v r i t et il se t r o u v a en face de son beau-père. L e visage du vieilfard é t a i t dur. — Que voulez-vous, colonel % M a i n t e n a n t il faut avoir r e c o u r s à l'insolence, se dit E s t e r h a z y qui salua son beau-père t r è s aimablement. — J ' a v a i s envie de revoir m a femme et m e s e n f a n t s dit-il et je suis v e n u les voir. — Avez-vous oublié, que vous n ' a v e z p l u s le droit de v e n i r ici 1 E s t e r h a z y sourit. — D ' a p r è s la loi, p a s d ' a p r è s m o n coeur, m o n s i e u r Donati. — P o u r m a fille, il ne s ' a g i t que de la loi, l ' i n t e r r o m p i t b r u s q u e m e n t Donati... E t je vous p r i e de q u i t t e r cette m a i s o n i m m é d i a t e m e n t ! — M a i s , monsieur... C . I.

LIVRAISON

388.


— 3098 — — .Nous n ' a v o n s p l u s r i e n de c o m m u n ! E n t r e vous et ma fille il n ' y a p l u s a u c u n lien. Si vous ne quittez pas la c h a m b r e - d a n s u n e m i n u t e , vous m e forcerez d ' a p p e l e r la police, qui vous fera s o r t i r de force. L a voix du vieillard é t a i t glaciale et E s t e r h a z y vit q u ' i l é t a i t inutile d'insister. L e s r e g a r d s des deux h o m m e s se croisèrent comme d e u x épées. I l s é t a i e n t devenus e n n e m i s mortels. D o n a t i se t o u r n a v e r s la p o r t e d ' e n t r é e l ' o u v r i t et m o n t r a de la m a i u l'escalier : — Monsieur, laissez - moi vous expliquer, insista Esterhazy. D o n a t i secoua la t ê t e . — I l n ' y a r i e n à expliquer... n ' e s s a y e z p l u s rien, car vous n ' e x i s t e z p l u s p o u r n o u s . J e vous en p r i e p o u r la d e r n i è r e fois : quittez cette maison i m m é d i a t e m e n t , v o u s n ' a v e z plus rien à faire ici. P o u de rage, E s t e r h a z y obéit. Il ne se s e n t a i t p a s le c o u r a g e de d i s c u t e r avec son beau-père. P r e n a n t son c h a p e a u et ses g a n t s , il sortit sans mêm e saluer H u g o D o n a t i . I l se sentait comme un chien b a t t u , à qui on venait de d o n n e r u n d e r n i e r c o u p . d e pied. Dès q u ' i l eut franchi le seuil, la p o r t e se r e f e r m a b r u y a m m e n t d e r r i è r e lui. T o u t était fini ! E t cette fois c ' é t a i t p o u r t o u j o u r s ! I l a v a i t nourri l'espoir de p o u v o i r r e p r e n d r e la vie avec sa femme. 11 lui semblait que c ' e u t été u n e d e r n i è r e issue à sa misère, mais il s ' é t a i t t r o m p é , il n ' y a v a i t p l u s de r e t o u r possible... L ' a m o u r de Clara était mort. ' Ses espoirs s ' é t a i e n t effondrés. Cela le d é p r i m a i t beaucoup car cela blessait a u vif sa v a n i t é .


— 3099 — I l se dit q u ' i l a v a i t j o u é avec les s e n t i m e n t s de cette femme et q u ' i l a v a i t t o u t p e r d u . M a i s b i e n t ô t il chassa ces pensées tristes... Ce qui é t a i t fait é t a i t fait et on n ' y p o u v a i t p l u s rien changer... P o u r q u o i p e r d r e son t e m p s à des r e g r e t s futiles % P o u r se libérer de t o u s ses soucis, E s t e r h a z y se rendit d a n s u n c a b a r e t , où il oublia vite p a r m i ses a m i s et les jolies filles qui le r e c e v a i e n t avec e n t h o u s i a s m e , la scène pénible qui v e n a i t d'avoir lieu. Sa m a u v a i s e hum e u r s'envola vite. On b u t b e a u c o u p et E s t e r h a z y se s e n t i t de n o u v e a u le « b e a u F e r d i n a n d », que t o u t e s les femmes a d o r a i e n t . Il p a s s a la n u i t , a l l a n t d ' u n c a b a r e t à l ' a u t r e , il visitait t o u s les e n d r o i t s où il a v a i t p a s s é sa j e u n e s s e à boire et à s ' a m u s e r et il s ' i m a g i n a i t vivre encore comme a u t r e f o i s l o r s q u ' i l avait assez d ' a r g e n t p o u r p o u v o i r p a s ser t o u t e s ses n u i t s ainsi. I l faisait déjà jour, l o r s q u ' i l r e n t r a à l'hôtel, la tête lourde. Ses poches é t a i e n t vides. Il p e n s a q u ' i l ne p o u r r a i t m ê m e p a s p a y e r sa note. M a i s il a v a i t confiance en l'avenir... c e r t a i n e m e n t une nouvelle source de revenus s ' o u v r i r a i t bientôt p o u r lui. L e n t e m e n t , il m o n t a v e r s sa c h a m b r e , il se sentait t r è s fatigué. L o r s q u ' i l o u v r i t la p o r t e , il s ' a r r ê t a é t o n n é : u n inconnu l ' a t t e n d a i t . — P a r d o n , j e me suis t r o m p é de porte... ditril, et il s ' a p p r ê t a i t à sortir. M a i s l ' i n c o n n u s ' a p p r o c h a de lui : — Colonel E s t e r h a z y % — C ' e s t moi.


— 3100 — — E n t r e z , je vous p r i e . — C'est donc ma c h a m b r e % — Oui, le concierge m ' a fait monter. J e vous attends depuis p l u s i e u r s h e u r e s . E s t e r h a z y r e g a r d a son visiteur' avec é t o n n e m e n t : — Mais que voulez-vous de moi % — J e suis envoyé p o u r vous a p p o r t e r ce p a p i e r et veiller à ce que vous exécutiez l ' o r d r e q u ' i l contient. I l t e n d i t un p a p i e r à E s t e r h a z y . Celui-ci le p r i t et j e t a u n r e g a r d i n t e r r o g a t e u r a son visiteur. P u i s il d e m a n d a : — Qui êtes-vous donc 1 L ' h o m m e t i r a quelque chose de sa poche et le m o n t r a à Esterhazy. Affolé celui-ci r e g a r d a le p e t i t j e t o n en fer-blanc. — V o u s êtes de la police secrète 1 — Oui. — Mais je n ' y c o m p r e n d s rien. Que voulez-vous de moi 1 — Lisez l ' o r d r e . E s t e r h a z y déplia la feuille. H â t i v e m e n t il lut, en secouant la t ê t e . P u i s il m u r m u r a : — J e ne peux p a s déchiffrer tout cela, la tête m e tourne. — V o u s devez q u i t t e r P a r i s i m m é d i a t e m e n t ! — J e dois q u i t t e r P a r i s % répôta-t-il... Qui a dit cela % ' — L e m i n i s t r e Cavaignac. — M a i s il m ' a fait r a p p e l e r d ' A n g l e t e r r e il y a deux j o u r s . L ' h o m m e h a u s s a évasivement les épaules : — J e n ' y p e u x rien. Voilà, c'est écrit ici et vous deïez p a r t i r t o u t de suite p o u r la frontière. Comme p a r u n miracle, t o u t e la fatigue d ' E s t e r h a z y a v a i t disparu.


— 3101 — H a r p e n t a i t n e r v e u s e m e n t la chambre; s ' a r r ê t a ut de t e m p s en t e m p s d e v a n t le policier et s'écriant : — Ces messieurs pensent* p e u t - ê t r e p o u v o i r j o u e r avec moi comme avec u n p a n t i n 1 D ' a b o r d on m e fait venir et m a i n t e n a n t on veut se d é b a r r a s s e r de m o i ? J e n ' a i p a s l ' i n t e n t i o n de p a r t i r 1 — Vous devrez obéir à l ' o r d r e . Si vous ne le faînes p a s de bon gré je me verrai forcé de vous e m m e n e r de force à la frontière. Réfléchissez bien. — V o u s allez donc m ' a c c o m p a g n e r j u s q u ' à la frontière 1 — Oui !... E s t e r h a z y sourit c y n i q u e m e n t . — Mais je n ' a i p a s u n sou ! Qui p a i e r a m a note à l'hôtel 1 J e n ' a i m ê m e p a s d ' a r g e n t p o u r mon billet de r e t o u r . D i t e s cela à ceux qui vous ont donné cet ordre. — Voulez-vous m ' a c c o m p a g n e r chez le préfet de r.olicc ? E s t e r h a z y fit un geste agacé : — J e suis fatigué, je v o u d r a i s dormir. — M a l h e u r e u s e m e n t , je ne p u i s p a s vous le permettre. — Mais on est donc si pressé de se d é b a r r a s s e r de moi ? A u r a i t - o n p e u r de m a présence ? L ' a u t r e ne r é p o n d i t p a s et E s t e r h a z y continua rageusement : — J e les-tiens tous... ces messieurs... tous ! Si j e voulais je p o u r r a i s les déshonorer ! L e policier F i n t e r r o m p i t : — D a n s l'ordre que ,]e vous ai a p p o r t é , il est dit q u ' u n m a n d a t d ' a r r ê t pour espionnage sera décerné cont r e vous si vous refusez de q u i t t e r la F r a n c e immédiat e m e n t . Vous serez j u g é p a r le conseil de g u e r r e . E s t e r h a z y s'affola. Avait-il donc été t r o p loin 1..


— 3102 — I l devint soudain très calme et r e p r i t encore u n e fois le p a p i e r p o u r le relire a t t e n t i v e m e n t . On n ' a u r a i t p o u r lui a u c u n e pitié... il en é t a i t sûr. IL frissonna. Quelle chose terrible que de se t r o u v e r de n o u v e a u d e v a n t les j u g e s , d ' ê t r e accusé de nouveau... U n e deuxième fois le procès ne p a s s e r a yjas si bien p o u r lui. L a s i t u a t i o n devenait t r è s difficile. S'il é t a i t forcé de c h a n g e r de rôle avec Dreyfus, cela deviendrait grave. I l n ' e n a v a i t a u c u n e envie. M i e u x valait encore s u p p o r t e r m a d a m e B r o w n et sa fille que de p a r t i r p o u r l'île du Diable. I l se leva, alla v e r s le lavabo et se lava le visage à l'eau froide. Cela le réveilla complètement. P u i s , il se t o u r n a v e r s le policier : — Venez, j e suis p r ê t . L e s d e u x h o m m e s q u i t t è r e n t ensemble l'hôtel pour se r e n d r e chez le p r é f e t de police. E s t e r h a z y le m i t a u c o u r a n t de sa situation m a t é rielle. On le m e n a d a n s u n e c h a m b r e et on le p r i a d ' a t t e n dre de n o u v e a u x o r d r e s . I l a t t e n d i t avec bonne h u m e u r , c a r on lui avait a p porté u n dîner et des cigares. E n t r e t e m p s ,1e p r é f e t de police p r e n a i t conseil de Cavaignac. On décida de p a y e r la note cl'Esterhazy à l'hôtel et de lui r e m e t t r e u n e p e t i t e somme, qui lui d o n n e r a i t la possibilité de r e t o u r n e r à L o n d r e s . Cavaignac désigna deux policiers p o u r a c c o m p a g n e r E s t e r h a z y j u s q u ' à Calais et veiller à ce qu'il se rendit s u r le b a t e a u qui devait l ' e m m e n e r en A n g l e t e r r e .


— 3103 —

CHAPITRE

L'AMI

CDXXI

FIDELE

A m y N a b o t ne s ' é t a i t p a s encore reposée de t o u t e s les t e r r i b l e s a v e n t u r e s qu'elle a v a i t courues. Elle p a s s a i t ses j o u r n é e s à l'hôtel d a n s u n e inquiét u d e atroce, a t t e n d a n t u n e réponse a u t é l é g r a m m e qu'elle a v a i t envoyée à Wells. M a i s les j o u r s p a s s a i e n t l ' u n a p r è s l ' a u t r e s a n s qu'elle r e ç u t de nouvelles. Elle ne p o u r r a i t p l u s r e s t e r longtemps à Tiflis, car son a r g e n t d i m i n u a i t r a p i d e m e n t . E t qu'allait-elle devenir, lorsqu'elle ne p o u r r a i t p l u s p a y e r l'hôtel % Cette question la t o u r m e n t a i t n u i t et j o u r . Zoroaster venait la voir souvent, m a i s il ne p a r l a i t p l u s de m a r i a g e . P r o b a b l e m e n t il a v a i t été convaincu qu'il commett r a i t u n crime en se m a r i a n t avec u n e infidèle. H la s u p p l i a i t c e p e n d a n t de ne p a s q u i t t e r Tiflis; m a i s il ne d e m a n d a i t j a m a i s de quoi elle vivait... E t A m y s e n t a i t bien qu'elle n ' a u r a i t j a m a i s le cour a g e de lui d e m a n d e r u n e aide matérielle si elle en a v a i t besoin.


— 3104 — Si elle ne t r o u v a i t p a s les m o y e n s de p a r t i r bientôt, elle m o u r a i t c e r t a i n e m e n t d a n s ce p a y s sauvage. Ses nerfs é t a i e n t à bout, elle le sentait chaque j o u r p l u s clairement. L ' i d é e d ' ê t r e a b a n d o n n é e et sans amis la faisait frissonner de p e u r . Son é t a t p h y s i q u e et moral était désastreux. Elle se d e m a n d a i t p o u r q u o i Wells ne lui r é p o n d a i t pas ? L ' a v a i t - i l oublié 1 Ou ne se trouvait-il p l u s à P a r i s ? L ' i d é e que Wells a u r a i t p u l'oublier faisait m o n t e r des l a r m e s à ses yeux. Son.cœur se s e r r a i t dans u n e douleur atroce. S o u d a i n elle réalisa combien elle l ' a i m a i t et elle a v a i t h o n t e d'avoir j a m a i s considéré u n m a r i a g e avec Zoroast e r B e y comme possible. Ses r e l a t i o n s avec cet h o m m e p e s a i e n t à A m y et elle décida de lui p a r l e r f r a n c h e m e n t et de ne p l u s le revoir. I l v i e n d r a i t c e r t a i n e m e n t , ce jour-là, p o u r dîner avec elle. Elle réfléchit l o n g u e m e n t et se dit enfin q u ' i l ser a i t m i e u x de ne plus le revoir du t o u t . Elle se s e n t a i t t r o p faible, p o u r discuter avec lui. S o n n a n t la femme de c h a m b r e , elle lui o r d o n n a de dire à Z o r o a s t e r Bey q u a n d il v i e n d r a i t , qu'elle était p a r tie la veille et n ' a v a i t p a s laissé d ' a d r e s s e . P u i s , elle f e r m a les volets de sa c h a m b r e et se coucha. M a i s il lui était impossible de s ' e n d o r m i r et elle r é fléchissait en vain à ce qu'elle devait faire p o u r pouvoir r e n t r e r à P a r i s . A u c u n e idée ne lui venait. — Si je d o r m a i s quelques h e u r e s seulement, j e me s e n t i r a i s m i e u x et je p o u r r a i s décider plus facilement, se dit-elle e n f u i M a i s déjà elle se r e n d a i t compte qu'il ne lui r e s t a i t


Le calvaire d'un innocent ; n° 97