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W. H. HUDSON

VERTES

D E M E U R E S ROMAN DE LA FORÊT TROPICALE TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR

VICTOR LLONA

BIBLIOTHEQUE

ALEXANDRE

FRANCONIE

20026424

LIBRAIRIE

PLON

B i b l i o t h è q u e A l e x a n d r e Franconie

Conseil général de la Guyane


MANIOC.org B i b l i o t h è q u e A l e x a n d r e Franconie

Conseil général de la Guyane


MANIOC.org B i b l i o t h è q u e A l e x a n d r e Franconie

Conseil général de la Guyane


MANIOC.org B i b l i o t h è q u e A l e x a n d r e Franconie

Conseil général de la Guyane


VERTES

DEMEURES

MANIOC.org B i b l i o t h è q u e A l e x a n d r e Franconie

Conseil général de la Guyane


DU

MÊME

AUTEUR

Le P a y s pourpre, aventures du nommé Richard Lamb dans la Bande Orientale (Amérique du Sud), racontées par lui-même et mises en français par VICTOR LLONA. Un volume de la collection Feux Croisés. U n F l â n e u r en Patagonie (STOCK).

OUVRAGES

DU TRADUCTEUR :

Les Pirates du w h i s k y , Roman (BAUDINIÈRE). L a C r o i x de feu, Roman (BAUDINIÈRE).

TRADUCTIONS

D E VICTOR

LLONA

A u x lisières de l a mort, d'après AMBROSE B I E R C E . Mon A n t o n i a , d'après W I L L A CATHER.

P r o c h a i n e m e n t Aphrodite, d'après WILLA CATHER. G a t s b y le Magnifique, d'après F . SCOTT FITZGERALD. Mon père et m o i , d'après SHERWOOD A N D E R S O N .

Je suis u n h o m m e , d'après SHERWOOD ANDERSON. Sereine Blandice, d'après une Anglaise do qualité. Dans le r o y a u m e des fleurs, d'après ISIDORA

NEWMAN.

Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1929.


W. H. HUDSON

VERTES DEMEURES ROMAN

DE

LA FORÊT

traduit PAR

de

TROPICALE

l'anglais

VICTOR

LLONA

PARIS L I B R A I R I E

LES

PETITS-FILS

DE

IMPRIMEURS - ÉDITEURS — Tous

droits

P L O N

PLON

ET

NOURRIT

8, RUE GARANCIÈRE, 6

e

réservés


Droits de r e p r o d u c t i o n c l de t r a d u c t i o n r é s e r v é s p o u r tous р a y s , y c o m p r i s l'U.R.S.S.


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CHAPITRE

PREMIER

Jeune h o m m e a u passé sans t a c h e , qui ne suivait pas l a carrière des armes ni n ' a m b i t i o n n a i t en aucune façon de se distinguer dans la politique, riche, fêté dans la société, a m a t e u r des plaisirs mondains, des livres, de la nature, obéissant — j e le croyais d u moins — a u x motifs les plus élevés, j e m'étais laissé entraîner p a r des amis et p a r des parents dans une conspiration destinée à renverser les g o u v e r n a n t s de mon p a y s — le V é n é z u é l a — pour m e t t r e à leur place des hommes plus m é r i t a n t s — en l'occurrence nous-mêmes. L'équipée échoua parce que les autorités en a v a i e n t eu v e n t , ce q u i précipita les événements. N o s chefs étaient disséminés dans le p a y s , voire à l ' é t r a n g e r ; e t quelques têtes chaudes du parti, qui étaient alors à C a r a c a s et craignaient probablement de se v o i r arrêter, frappèrent u n coup imprudent : le président fut a t t a q u é en pleine rue et blessé. Mais on arrêta les assaillants, dont plusieurs furent fusillés le lende­ m a i n . Q u a n d cette nouvelle m e p a r v i n t , j ' é t a i s à une certaine distance de la capitale, dans la propriété d'un ami sur la rivière Q u é b r a d a H o n d a , dans l ' É t a t de Guarico, à une trentaine de kilomètres de la ville 1


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de Z a r a z a . Mon a m i , officier dans l'armée, était un des chefs du m o u v e m e n t ; et comme j ' é t a i s le fils unique d'un h o m m e que le ministre de la Guerre haïssait profondément, il nous fallut fuir pour sauver notre tête. E n de pareilles circonstances, nous ne pouvions espérer de pardon, fût-ce à cause de notre jeunesse. N o t r e première idée fut de gagner la, côte ; mais comme le risque d'un v o y a g e à L a G u a y r a , ou t o u t autre port d u N o r d , apparaissait trop grand, nous nous acheminâmes dans la direction opposée, v e r s l'Orénoque, dont nous suivîmes le courant j u s q u ' à A n g o s t u r a . Or, q u a n d nous eûmes atteint cet endroit, où il nous était possible de respirer et de nous sentir c o m p a r a t i v e m e n t saufs — pour le m o m e n t du moins — je modifiai mon intention qui était de quitter, ou de tenter de quitter, le p a y s . Dès l'enfance, je por­ tais u n intérêt particulier à ce v a s t e territoire, pour ainsi dire inexploré, que nous possédons au sud de l'Orénoque, a v e c ses innombrables rivières dont per­ sonne n ' a relevé le tracé et ses forêts sans pistes ; et à ses s a u v a g e s h a b i t a n t s , a u x m œ u r s et a u naturel antiques, impollués par t o u t c o n t a c t a v e c les E u r o ­ péens. Visiter ces contrées primitives a v a i t été pour moi un rêve chéri ; et je m ' é t a i s m ê m e préparé j u s ­ q u ' à un certain point pour une telle a v e n t u r e en appre­ nant quelques-uns des dialectes indiens des E t a t s sep­ t e n t r i o n a u x du Vénézuéla. Me t r o u v a n t donc au sud de notre grand fleuve, avec des loisirs illimités, je décidai de satisfaire ce désir. Mon compagnon prit congé de moi et se dirigea v e r s l a côte ; q u a n t à moi, je m'occupai de faire m e s préparatifs et de recueillir des renseignements auprès des personnes qui a v a i e n t v o y a g é dans l'intérieur pour commercer a v e c les indi-


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gènes. J e résolus enfin de remonter le courant et de pénétrer dans la partie occidentale de la G u y a n e et le territoire amazonien limitrophe à la Colombie et a u Brésil, pour revenir à A n g o s t u r a dans un délai de six mois environ. J e ne craignais pas d'être arrêté dans c e t t e région à demi indépendante et dans sa majeure partie s a u v a g e , car les autorités de la G u y a n e se préoccupaient assez p e u des soulèvements poli­ tiques qui p o u v a i e n t se produire à Caracas. J e remontai l'Orénoque, rendant visite à l'occasion a u x petits établissements chrétiens voisins de la rive droite, ainsi q u ' a u x villages indiens ; et de la sorte, a y a n t b e a u c o u p v u et b e a u c o u p appris, j ' a t t e i g n i s au b o u t de trois mois la rivière Méta. P e n d a n t cette période, j e m ' a m u s a i à tenir u n journal où j'inscrivais le récit de mes aventures, m e s impressions sur le p a y s et ses h a b i t a n t s , t a n t semi-civilisés que s a u v a g e s ; et à mesure que m o n j o u r n a l a u g m e n t a i t de v o l u m e , je m e pris à son er q u ' à mon retour é v e n t u e l à Caracas, il pourrait être utile et intéressant pour le public, et m e procurer p a r surcroît quelque célébrité ; pensée qui ne fut pas sans me donner u n certain plaisir et b e a u c o u p d'encouragement, si bien que je me pris à observer les choses de plus près e t à faire attention à l'expression. Mais ce livre ne d e v a i t pas être. A l'embouchure de la M é t a j e continuai m a route, dans l'intention de rendre visite à l'établissement d ' A t a h a p o , où la grande rivière G u a v i a r e , entre autres, se v i d e dans l'Orénoque. Mais je n'étais pas destiné à l'atteindre, c a r a u petit établissement de Manapuri j e t o m b a i m a l a d e d'une fièvre de l a n g u e u r ; et là se t e r m i n a la première demi-année de mes v a g a b o n ­ dages, sur laquelle il est inutile de rien ajouter. I l aurait été impossible de choisir pour y tomber


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malade un endroit plus misérable q u e Manapuri. L'établissement, composé de méchantes huttes, a v e c quelques grandes constructions en boue ou en claies recouvertes de plâtre et chaumées de feuilles de pal­ mier, était entouré d'eau, de marécages et de forêts où pullulaient des m y r i a d e s de grenouilles et des nuées de moustiques ; m ê m e à q u e l q u ' u n en parfaite santé un tel endroit aurait été à charge. L a plupart des h a b i t a n t s , a u nombre d'environ quatre-vingts ou quatre-vingt-dix, étaient des Indiens de cette classe abâtardie qu'on rencontre souvent dans les petits postes a v a n c é s destinés a u x échanges commerciaux. L e s s a u v a g e s de la G u y a n e sont de grands b u v e u r s , mais non des ivrognes comme nous l'entendons, puisque leurs liqueurs fermentées contiennent si p e u d'alcool qu'il faut en absorber des quantités déme­ surées pour produire l'intoxication ; dans les établis­ sements ils préfèrent les poisons plus puissants de l ' h o m m e blanc ; le résultat est que, dans un petit poste comme Manapuri, on p e u t assister, c o m m e sur une scène, a u dernier a c t e de la grande tragédie améri­ caine. L a q u e l l e sera suivie sans doute par d'autres tragédies, plus grandes encore. Mes pensées au cours de cette période de souffrances étaient pessimistes à l'extrême. Parfois, q u a n d la pluie presque continuelle s'interrompait une demi-journée, je réussissais à m e traîner à une petite distance ; mais j ' é t a i s dans l'im­ possibilité presque absolue de me livrer a u moindre effort, désireux à peine de v i v r e , et n e prenant pas le moindre intérêt a u x nouvelles de Caracas, qui m e parvenaient à de longs intervalles. A u b o u t de d e u x mois, sentant une légère amélioration dans m a santé, et a v e c u n regain d'intérêt dans la v i e et dans ses affaires, il m e v i n t à l'esprit de sortir mon journal et


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d ' y inscrire un bref c o m p t e rendu de mon séjour à Manapuri. Je l ' a v a i s placé pour plus de sûreté dans une petite caisse en bois blanc, que m ' a v a i t prêtée u n trafiquant vénézuélien, v i e u x résident de l'établis­ sement, n o m m é P a n t a l é o n — tout le monde l'appe­ lait don P a n t a — h o m m e qui logeait ouvertement dans sa maison une demi-douzaine d'épouses indiennes et était connu pour sa malhonnêteté et son avarice, mais qui m ' a v a i t témoigné une sincère amitié. L a caisse occupait u n des coins de la misérable h u t t e recouverte de feuilles de palmier que j ' h a b i t a i s ; mais en la prenant je découvris que plusieurs semaines d u r a n t , la pluie a v a i t coulé g o u t t e à g o u t t e sur elle, et que le manuscrit n'était plus q u ' u n e pulpe humide. J e le lançai sur le plancher a v e c un juron, et me rejetai sur mon lit a v e c un gémissement. Ce fut dans cet é t a t d ' a b a t t e m e n t que me t r o u v a l ' a m i P a n t a , lequel me rendait fidèlement visite à toute heure d u jour ; et q u a n d en réponse à ses questions anxieuses, j e lui montrai du doigt la masse pulpeuse sur le plancher de boue, il la retourna a v e c le pied, et, éclatant d'un gros rire, il l a poussa dehors, en disant qu'il l ' a v a i t prise pour quelque reptile inconnu qui a u r a i t rampé jusque-là pour se soustraire à la pluie. I l affecta de s'étonner que je regrettasse sa perte. Ce n'était là q u ' u n e narration véridique, s'exclama-t-il ; si je voulais écrire u n livre pour les lecteurs séden­ taires, il m e serait facile d ' i n v e n t e r mille mensonges bien plus divertissants que n'importe quelles expé­ riences vécues. Il était v e n u , ajouta-t-il, me proposer quelque chose. V o i l à v i n g t ans qu'il v i v a i t en cet endroit, et il s'était a c c o u t u m é a u climat, mais je ne devais pas prolonger m o n séjour si je désirais v i v r e . I l me fallait partir t o u t de suite pour une contrée dif-


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férente — pour les montagnes, où le p a y s était ouvert et sec. « E t si v o u s v o u l e z de la quinine quand v o u s y serez, fit-il en terminant, reniflez le v e n t q u a n d il soufflera du sud-ouest, et v o u s l'aspirerez dans v o t r e organisme, t o u t frais v e n u de la forêt. » Quand je lui fis observer a v e c a b a t t e m e n t que clans l'état où je me t r o u v a i s il m e serait impossible de quitter Manapuri, il m'informa qu'une petite troupe d'Indiens séjournait dans l'établissement ; qu'ils étaient venus, non seulement pour trafiquer, mais pour rendre visite à un m e m b r e de leur tribu, à savoir sa propre femme, achetée à son père depuis plusieurs années. « E t l'argent qu'elle m ' a coûté je n'ai point eu à le regretter j u s q u ' à ce jour, car c'est une bonne épouse ; pas jalouse, » ajouta-t-il, en lançant une malédiction sur toutes les autres. Ces Indiens v e n a i e n t des m o n ­ tagnes Q u é n é v é t a et appartenaient à la tribu des Maquiritari. L u i , P a n t a , ou m i e u x encore, son excel­ lente épouse, les intéresserait à m o n sort, et m o y e n ­ nant une honnête récompense, ils m'emmèneraient par des étapes lentes et aisées j u s q u ' à leur p a y s , où je serais bien traité et recouvrerais la santé. Q u a n d je l'eus bien examinée, cette proposition produisit sur moi un effet si tonique que non seu­ lement je l'acceptai avec joie, mais que, dès le lende­ main, je pus circuler et m e préparer pour le v o y a g e avec une certaine énergie. A u b o u t d'une huitaine de jours, je dis adieu à m o n généreux ami P a n t a que je considérais, après l ' a v o i r si longtemps fréquenté, comme une espèce d'animal sauvage qui aurait bondi sur moi, non pour m e déchi­ rer, mais pour m ' a r r a c h e r à la m o r t ; car nous savons que m ê m e les cruelles bêtes de proie et les h o m m e s méchants ont parfois des élans d o u x et bienfaisants


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qui sur le m o m e n t les poussent à agir à l'opposé de leur naturel, en agents passifs d'une puissance supé­ rieure. C'était une souffrance continuelle que de v o y a g e r dans l ' é t a t d'affaiblissement où je me trouvais, et la patience de mes Indiens fut mise à une dure épreuve ; mais ils ne m'abandonnèrent point ; si bien que nous finîmes par franchir la distance, que j ' é v a l u a i à soixante-cinq lieues environ, en m e sentant v e r s la fin du parcours plus v i g o u r e u x et m i e u x p o r t a n t q u ' a u m o m e n t de l'entreprendre. J e fis dès lors de rapides progrès vers un rétablissement complet. L'air, avec ou sans la v e r t u médicinale des arbres chinchona appor­ tée par le v e n t de la distante forêt, était salubre ; et q u a n d je m e promenais au flanc de la colline au-dessus d u village indien ou, plus tard, q u a n d je pus les gra­ vir, sur les sommets, le monde, tel que je le v o y a i s du h a u t de ces s a u v a g e s montagnes, présentait une ampleur et u n pittoresque varié particulièrement rafraîchissants et délicieux pour l'âme. J e passai quelques semaines avec la tribu des Maquiritari, et les douces sensations du retour à la santé m e rendirent h e u r e u x u n certain t e m p s ; mais ces sen­ sations s u r v i v e n t rarement à la convalescence. A peine redevenu bien p o r t a n t , j e sentis s'agiter en moi l'es­ prit d'inquiétude. L a monotonie de la v i e s a u v a g e me d e v i n t intolérable. A p r è s une longue période d'acca­ blement la réaction était v e n u e , et je ne souhaitais plus que l'action, l ' a v e n t u r e — pour dangereuse qu'elle pût être ; et de n o u v e a u x paysages, de nouvelles figures, de n o u v e a u x dialectes. J e conçus enfin l'idée de m e rendre à la rivière Casiquiaré, où je trouverais quelques petits établissements, et obtiendrais peutêtre l'aide des autorités locales pour atteindre le Rio


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N é g r o . Car j ' a v a i s formé le plan de suivre cette rivière j u s q u ' à l ' A m a z o n e , et ce fleuve j u s q u ' à P a r a et les rivages de l ' A t l a n t i q u e . Q u i t t a n t les m o n t s Q u é n é v é t a , je me mis en route a v e c d e u x Indiens qui devaient m e servir de guides et de compagnons ; m a i s c o m m e ils ne se rendaient q u ' à mi-chemin de la rivière, ils me laissèrent chez des sauvages a m i c a u x v i v a n t sur le C h u n a p a y , affluent tributaire de la C u n u c u m a n á , qui coule j u s q u ' à l'Orénoque. J e n ' a v a i s d'autre choix que d'attendre l'oc­ casion de m ' a t t a c h e r à quelque parti d'Indiens qui pourrait survenir, en route v e r s le sud-ouest ; car, a y a n t fini par dépenser la totalité du petit stock d'or­ nements et de calicot que j ' a v a i s apporté de Manapuri, je ne pouvais plus acheter les services d'aucun h o m m e . J e ferai peut-être bien d'énumérer e x a c t e m e n t ici ce que je possédais. D e p u i s quelque t e m p s je ne portais a u x pieds que des sandales ; m a garde-robe se com­ posait d'un unique complet et d'une chemise de fla­ nelle, que je lavais fréquemment, me passant de che­ mise pendant qu'elle séchait. P a r bonheur j ' a v a i s u n excellent m a n t e a u en étoffe bleue, solide et belle, cadeau d'un ami d ' A n g o s t u r a qui, en m'en faisant don, m ' a v a i t dit qu'il durerait plus longtemps que m o i , prophétie qui fut bien près de se réaliser. L a nuit, il me servait de couverture, et j a m a i s meilleur v ê t e m e n t ne fut fabriqué pour tenir chaud à un h o m m e qui v o y a g e par t e m p s froid et humide. D a n s mon large einturon de cuir, je portais un r e v o l v e r et une cartou­ chière en m é t a l , ainsi q u ' u n bon couteau de chasse m u n i d'un solide manche en corne de cerf et d'une lourde lame, longue d'environ vingt-trois centimètres. L a poche du m a n t e a u contenait un joli briquet en argent et une boîte d'allumettes — qu'on retrouvera


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a u cours de ce récit — et un ou d e u x objets insigni­ f i a n t s ; j ' é t a i s bien décidé à conserver ces articles j u s q u ' à la toute dernière extrémité. P e n d a n t m o n ennuyeuse pause sur le C h u n a p a y , les Indiens du village m e contèrent une histoire allé­ chante qui en fin de c o m p t e m e fit abandonner le v o y a g e q u e je comptais entreprendre j u s q u ' a u R i o N é g r o . Ces Indiens portaient des colliers, comme presque tous les s a u v a g e s de la G u y a n e , mais j ' o b ­ servai que l'un d ' e u x se parait d'un collier qui ne res­ semblait pas a u x autres et qui p i q u a grandement m a curiosité. Il se composait de treize plaques d'or de forme irrégulière, à peu près de la largeur de l'ongle d u pouce, et rattachées par des fibres. On me permit de l'examiner, et j e m e convainquis que les pièces étaient en or pur et aplaties par les s a u v a g e s euxmêmes. J e les questionnai ; ils m e dirent que le collier p r o v e n a i t des Indiens d u P a r a h u a r i , et que le P a rahuari était un p a y s m o n t a g n e u x à l'ouest de l ' O r é noque. Ils m'affirmèrent que chacun de ses h a b i t a n t s , h o m m e ou femme, possédait u n collier semblable. Ce r a p p o r t enflamma mon imagination à un tel point que, de j o u r c o m m e de n u i t , je ne pus plus t r o u v e r le repos à cause de l'or dont je rêvais sans cesse et des plans que je formais pour m e rendre dans ce riche dis­ trict, inconnu a u x civilisés. L e s Indiens secouèrent g r a v e m e n t la tête q u a n d j e tentai de les persuader d e m ' y conduire. N o u s nous trouvions à une assez grande distance de l'Orénoque, et la P a r a h u a r i était à d i x , peut-être même à quinze journées de marche a u delà ; d'ailleurs le p a y s leur était inconnu et ils n ' y a v a i e n t point de parents. Malgré les difficultés et les retards, sans compter plusieurs a v e n t u r e s qui me mirent en péril, je réussis


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enfin à atteindre le h a u t Orénoque et à passer sur l ' a u t r e rive. R i s q u a n t le tout pour le t o u t , je m e f r a y a i un passage v e r s l'ouest, à t r a v e r s un p a y s inconnu et difficile, de village en village, où d'un m o ­ ment à l ' a u t r e je courais le risque d'être assassiné avec impunité pour les misérables articles que j e portais sur moi. Il m e serait difficile de dire le moindre bien des s a u v a g e s de la G u y a n e ; m a i s je dois déclarer en leur f a v e u r que loin de me faire le moindre m a l q u a n d je me t r o u v a i s à leur merci pendant ce long parcours, ils m e donnèrent asile dans leurs villages, me nour­ rirent q u a n d j ' a v a i s faim et m'aidèrent à. continuer m a route quand il m e d e v i n t impossible de retourner sur mes pas. N ' a l l e z pas p o u r t a n t v o u s imaginer que leur caractère ait la moindre douceur, le moindre de ces instincts d ' h u m a n i t é ou de bénévolence q u ' o n t r o u v e chez les nations civilisées ; bien a u contraire. J e les tiens aujourd'hui et, heureusement pour moi, je les tenais à l'époque où, comme je viens de le dire, je m e t r o u v a i s à leur merci, pour des bêtes de proie possédant par surcroît une astuce ou une intelligence d'ordre inférieur b e a u c o u p plus grande que celle de la brute ; et, pour toute moralité, ce respect des droits des autres m e m b r e s de la m ê m e famille, ou tribu, sans lequel les c o m m u n a u t é s m ê m e les plus grossières ne sauraient rester unies. C o m m e n t donc pouvais-je habiter et v o y a g e r librement sans en recevoir de dom­ mage, p a r m i des tribus qui ne sont pas en p a i x a v e c l'étranger et ne lui portent aucun sentiment de s y m ­ pathie, dans un district où l'on ne v o i t l ' h o m m e blanc que rarement, si ce n'est jamais? P a r c e que j e les connaissais à fond. Sans cette connaissance, qu'il est toujours possible d'acquérir, et une e x t r ê m e facilité pour apprendre de n o u v e a u x dialectes, q u i s'était


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accrue p a r la p r a t i q u e j u s q u ' à devenir presque de l'intuition, j e m e serais t r o u v é fort m a l de mon audace après avoir quitté la t r i b u des Maquiritari. J e ne fus point d'ailleurs sans l'échapper belle à d e u x ou trois reprises. Mettons fin à cette digression. J ' a p e r ç u s enfin les f a m e u x m o n t s Parahuari, lesquels, à m a grande sur­ prise, n'étaient en réalité que des collines, et des col­ lines peu élevées. D'ailleurs je ne m ' e n émus guère. L'absence m ê m e de traits imposants dans le p a y s a g e semblait plutôt indiquer qu'il était riche en or ; autre­ m e n t pourquoi son nom et la renommée de ses trésors auraient-ils été si connus de peuplades v i v a n t aussi loin que le C u n u c u m a n á ? Mais l'or n ' y existait point. J e le cherchai dans le système tout entier, qui s'étendait sur une longueur d'environ sept lieues, et visitai les villages où j ' i n t e r ­ rogeai longuement les Indiens. Ceux-ci n ' a v a i e n t ni colliers d'or, ni d'or sous quelque forme que ce fût ; et j a m a i s ils n ' a v a i e n t entendu dire qu'il y en eût dans le P a r a h u a r i , pas plus que dans aucun autre endroit qui leur fût connu. L e dernier village où je parlai d u b u t de mes re­ cherches, bien que je n'eusse plus d'espoir à cet égard, était à une lieue environ de l ' e x t r é m i t é occidentale de la rangée de collines, au milieu d'un p a y s élevé e t accidenté entremêlé de forêts et de savanes, qu'arro­ saient maints cours d ' e a u rapides ; près de l'un d ' e u x , n o m m é le C u r i c a y , se dressait le village, parmi des arbres b a s et clairsemés — un grand édifice, dans lequel la population tout entière, composée d ' e n v i r o n dix-huit personnes, passait la majeure partie de son t e m p s q u a n d elle n'était pas à la chasse, avec d e u x b â t i m e n t s plus petits qui y étaient r a t t a c h é s . L e chef,


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n o m m é R u n i et âgé d'une cinquantaine d'années, était un s a u v a g e taciturne, bien fait et assez digne, qui se m o n t r a peu accueillant, soit qu'il fût morose p a r nature ou p e u satisfait de l'intrusion d'un blanc. D ' a i l ­ leurs pendant quelque t e m p s je ne fis aucun effort pour m e le concilier. Quel profit en aurais-je tiré? Ce fut une journée de désespoir que celle que j e passai dans la cabane à l'abri de la pluie qui t o m ­ b a i t à verse, plongé dans de sombres réflexions, fai­ sant s e m b l a n t de somnoler sur m o n siège, t o u t en o b s e r v a n t par les étroites rainures de mes y e u x miclos les autres, assis c o m m e moi ou circulant dans la pièce, telles des ombres ou des personnages de rêve ; j e ne me souciais d ' e u x en aucune façon et ne désirais m e montrer animé de dispositions amicales, fût-ce en p a i e m e n t des aliments qu'ils allaient peut-être m'offrir t o u t à l'heure. V e r s le soir la pluie cessa ; je me rendis a u ruisseau voisin où, m ' a s s e y a n t sur une pierre, j ' ô t a i mes san­ dales et l a v a i mes pieds meurtris dans le courant froid e t rapide. L a moitié occidentale d u firmament était redevenue bleue, de ce tendre bleu l u m i n e u x q u ' o n v o i t après la pluie, mais les feuilles étincelaient encore d'eau e t sous le feuillage v e r t les troncs humides apparaissaient presque noirs. L a rare douceur de ce t a b l e a u t o u c h a m o n cœur e t le rendit plus l é g e r . Der­ rière moi, très loin, à l'est, les collines de P a r a h u a r i , sur lesquelles le soleil luisait en plein, se dressaient avec une étrange splendeur contre les grises nuées pluvieuses qui s'éloignaient de ce côté, et leur fraîche beauté m y s t i q u e m e fit presque oublier combien ces mêmes collines m ' a v a i e n t lassé, meurtri et déçu. V e r s le nord, v e r s le sud aussi, s'étendait la forêt, m a i s u n p a y s a g e bien différent s'offrait à l'ouest. A u delà d u


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cours d'eau et de la frange de verdure qui le b o r d a i t , se déroulait une brune s a v a n e m o n t a n t v e r s une chaîne basse, longue et rocheuse, derrière laquelle se dressait une grande colline solitaire, ou plutôt une m o n t a g n e de forme conique, revêtue de forêts presque j u s q u ' a u sommet. C'était le m o n t Y t a i o a , le point culminant du district. A mesure que le soleil descendait derrière l a chaîne de collines, par delà la s a v a n e , le firmament occidental prit une délicate teinte rosée qui ressem­ blait à une fumée rose q u ' u n v e n t aurait portée de loin et laissée suspendue — voile mince e t brillant à t r a v e r s lequel se v o y a i t le ciel lointain, bleu et éthéré. D e s b a n d e s d'oiseaux, du genre des troupiales, p a s ­ saient au-dessus de m a tête et s'éloignaient à tire d'aile, les b a n d e s se s u c c é d a n t l ' u n e l'autre, v e r s leurs per­ choirs nocturnes, poussant dans leur v o l u n gazouil­ lement clair, comparable a u son d'une cloche ; et il y a v a i t u n je ne sais quoi d'éthéré dans ces gouttes mélodieuses, qui t o m b a i e n t sur m o n cœur comme des g o u t t e s de pluie dans un é t a n g pour mêler leur fraîche eau céleste à l ' e a u de la terre. Quelques g o u t t e s sacrées d e v a i e n t être t o m b é e s dans le b o u r b e u x marécage de mon c œ u r — des oiseaux q u i passaient, du disque cramoisi à présent disparu derrière l'horizon, des collines assombries, d u rose et du bleu du ciel illimité, de toute l'étendue d u cercle v i s i b l e ; car j e m e sentis purifié et j ' é p r o u v a i une étrange sensation, une singulière perception de la secrète innocence, de la spiritualité de la n a t u r e — la prescience de je ne sais quelle borne, incalculablement distante peut-être, v e r s laquelle nous nous dirigerions tous ; d'une époque où la pluie céleste nous aurait tous l a v é s de nos taches et de nos souillures. Cette p a i x inattendue que je t r o u v a i s ainsi m'apparaissait


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d'un p r i x infiniment supérieur à celui du j a u n e m é t a l que j e n ' a v a i s p u découvrir, quelles que fussent les perspectives que m ' e û t ouvertes celui-ci. J e ne souhai­ tais plus que de m e reposer quelque t e m p s en ces lieux si retirés, si adorables et si pacifiques, où j ' a v a i s éprouvé des sensations si rares et une désil­ lusion si bénie. Mais si je voulais rester ici il fallait me rendre pro­ pice ce R u n i qui, silencieux et le front enténébré, était assis là-bas, dans sa cabane ; et il ne me semblait point de c e u x qui se laissent gagner p a r des paroles, pour flatteuses qu'elles pussent être. J e vis clairement que le m o m e n t était v e n u de me séparer d u seul colifichet de v a l e u r qui me restât — le b r i q u e t en argent ciselé. J e rentrai dans la c a b a n e et m'assis près d u feu sur un tronc d'arbre, face à mon rébarbatif amphi­ t r y o n , lequel, occupé à fumer, semblait ne pas avoir fait u n m o u v e m e n t depuis que j e l ' a v a i s quitté. J e roulai une cigarette, puis sortis le briquet avec le silex et l'acier qui y étaient r a t t a c h é s par d e u x chaî­ nettes d'argent. Ses y e u x s'allumèrent et suivirent a v e c curiosité m e s m o u v e m e n t s . Sans m o t dire il m o n t r a du doigt à m e s pieds les brandons incandes­ cents du foyer. J e secouai la tête et, frappant l'acier, j e fis jaillir un brillant embrun d'étincelles, puis je soufflai sur l ' a m a d o u et allumai m a cigarette. Ceci fait, a u lieu de remettre le briquet dans m a poche, j ' e n passai la chaîne dans la boutonnière de m o n m a n ­ t e a u et le laissai pendre sur m a poitrine comme un ornement. Quand la cigarette fut consumée, j e toussai pour dégager m a gorge s u i v a n t le rite consacré, et fixai les y e u x sur R u n i , lequel, de son côté, fit un léger m o u v e m e n t pour indiquer qu'il était prêt à entendre ce que j ' a v a i s à dire.


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Mon discours fut l o n g — il d u r a une demi-heure a u moins — et je le prononçai a u milieu d ' u n profond silence ; ce ne fut en majeure partie q u ' u n compte rendu de mes v a g a b o n d a g e s dans la G u y a n e ; et c o m m e il ne s'agissait somme toute que d'un catalogue des noms de tous les endroits que j ' a v a i s visités, et des tribus et des chefs a v e c lesquels j ' é t a i s entré en con­ t a c t , je pus parler d'une façon continue et cacher de la sorte m o n ignorance d'un dialecte q u i était encore n o u v e a u pour moi. L e s a u v a g e de l a G u y a n e juge l ' h o m m e d'après son endurance. Se tenir debout, aussi immobile q u ' u n e statue de bronze, pendant une heure ou d e u x , en observant un oiseau ; demeurer assis ou couché sans remuer toute une demi-journée ; suppor­ ter sans sourciller une douleur qu'assez s o u v e n t on se sera infligée soi-même ; et, q u a n d on prononce une allocution, la déverser c o m m e u n torrent, sans s'inter­ rompre pour prendre haleine, sans hésiter dans le c h o i x des m o t s , être capable de toutes ces choses, c'est prouver q u ' o n est un h o m m e , un égal, un être q u ' i l faut respecter, dont il convient m ê m e de se faire u n ami. Ce que réellement je désirais lui dire je le plaçai dans les quelques paroles qui terminèrent une harangue à peu près d é p o u r v u e de signification. P a r t o u t , lui dis-je, j ' a v a i s été l ' a m i de l'Indien, et j e désirais être le sien, v i v r e a v e c lui à P a r a h u a r i comme j ' a v a i s v é c u a v e c d'autres p o t e n t a t s ou chefs de villages et de familles ; être considéré par lui c o m m e ces autres m ' a v a i e n t considéré, non comme un étranger ou u n blanc, mais c o m m e u n ami, un frère, un Indien. J e cessai de à un m u r m u r e t e m p s contenu t o u t d'un coup

p a r l e r ; u n bruit léger qui ressemblait circula dans la pièce, comme l'air long­ d a n s de n o m b r e u x p o u m o n s et relâché tandis que R u n i , toujours flegmatique,


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poussait un grognement à peine perceptible. J e m e levai alors et, d é t a c h a n t de mon m a n t e a u l'ornement d'argent, je le lui présentai. Il l ' a c c e p t a , non d'un air très g r a c i e u x , comme s'y serait a t t e n d u q u e l q u ' u n d'étranger à ce peuple ; mais je n'en fus pas moins satisfait, certain que j ' é t a i s d ' a v o i r produit une im­ pression favorable. A u b o u t d'un m o m e n t il remit la boîte à son voisin, qui l ' e x a m i n a et la passa à u n troi­ sième, et de cette manière elle fit le tour de la pièce pour revenir une fois de plus à R u n i . Alors il d e m a n d a à boire. Il se t r o u v a i t qu'on disposait d'une provision de casserie ; les femmes s'étaient probablement occu­ pées pendant plusieurs journées à la préparer, ne se d o u t a n t guère qu'elle d e v a i t être p r é m a t u r é m e n t con­ sommée. On en a p p o r t a une g r a n d e jarre ; R u n i v i d a poliment la première coupe ; je l'imitai, les autres suivirent ; les femmes burent aussi, dans la propor­ tion d'une coupe environ pour trois que v i d a i t chaque h o m m e . R u n i et moi, toutefois, bûmes le plus, car nous avions à maintenir nos rôles de personnages prin­ c i p a u x . L e s langues se délièrent ; car l'alcool, pour petite que soit la quantité q u ' e n contient cette liqueur, c o m m e n ç a i t à agir sur nos c e r v e a u x . J e n ' a v a i s point c o m m e e u x u n ventre en pot, fait pour contenir des q u a n t i t é s illimitées de v i a n d e et de boisson ; mais dans une occasion aussi i m p o r t a n t e , j ' é t a i s déterminé à ne point encourir le mépris de m o n hôte qui m ' a u r a i t comparé, peut-être, a u petit oiseau qui prend délicatement six g o u t t e s d ' e a u dans son bec et s'en contente. J e voulais mesurer m a force a v e c la sienne et, s'il le fallait, boire j u s q u ' à en perdre les sens. J e finis par éprouver d e la difficulté à me tenir sur mes jambes. Mais le v i e u x s a u v a g e aguerri se t r o u v a i t déjà affecté. R u n i m'informa alors qu'il a v a i t jadis connu u n


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h o m m e blanc, que c'était un m a u v a i s h o m m e , ce qui lui a v a i t fait dire que tous les h o m m e s blancs étaient m a u v a i s . Maintenant il découvrait qu'il n'en était pas ainsi, que j ' é t a i s un b r a v e h o m m e . Ses dis­ positions amicales augmentèrent a v e c l'ivresse. I l m e fit présent d'un curieux petit cendrier, fait de la queue conique d'un t a t o u , creusée e t munie d'un t a m ­ pon de bois ; — ceci pour remplacer la boîte dont je m'étais privé. I l m e fournit aussi un h a m a c d'herbe, qu'il fit suspendre séance t e n a n t e pour que j e pusse m'étendre q u a n d bon m e semblerait. I l n ' y a v a i t rien qu'il ne v o u l û t faire pour moi. E t , pour finir, q u a n d on eut v i d é d'autres coupes en g r a n d nombre e t qu'on eut apporté la troisième ou la quatrième jarre, il soulagea son cœur de ses sombres et d a n g e r e u x secrets. I l v e r s a des larmes — car « l ' h o m m e sans larmes » n'habite point les bois de la G u y a n e ; larmes pour c e u x qui a v a i e n t été traîtreusement mis à m o r t bien des années plus tôt ; pour son père, q u ' a v a i t tué T r i pica, le père de Managa, lequel était encore sur la terre. Mais que lui et tous les siens prissent garde à R u n i . Il a v a i t déjà versé leur sang, il a v a i t nourri de leur chair le renard et le, v a u t o u r , et il ne prendrait point de repos aussi l o n g t e m p s que M a n a g a v i v r a i t a v e c les siens à U r i t a y — les cinq collines d ' U r i t a y , à d e u x journées de P a r a h u a r i . T o u t en parlant de la sorte de son vieil ennemi, il s'excita si bien, q u ' i l finit par céder à une espèce de frénésie, se frappant l a poi­ trine et grinçant des dents ; enfin il saisit u n j a v e l o t , e t en enfonça profondément la pointe dans le plan­ cher d'argile, pour l'en arracher t o u t de suite et l'en­ foncer dans le sol à plusieurs reprises, m o n t r a n t ainsi c o m m e n t il entendait traiter M a n a g a et tous c e u x de ses gens qu'il pourrait rencontrer — hommes, femmes 2


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ou enfants. E n s u i t e il sortit en t i t u b a n t pour brandir son j a v e l o t a u dehors ; et, tourné vers le nord-ouest, il défia M a n a g a à grands cris de venir massacrer les siens et brûler sa maison, comme il a v a i t si souvent menacé de le faire. — « Qu'il vienne ! Que M a n a g a vienne ! » m'écriai-je, sortant en t r é b u c h a n t pour le rejoindre. « J e suis ton ami, ton frère ; j e n'ai ni j a v e l o t ni flèches, mais j ' a i ceci, ceci ! » E t , sortant mon revolver, je le brandis. « O ù est. ce M a n a g a ? » continuai-je. « O ù sont les col­ lines d ' U r i t a y ? » I l m o n t r a du doigt une étoile, très b a s dans le sudouest. — « Alors, » vociférai-je, « que cette balle aille trou­ v e r Managa, assis auprès d u feu parmi les siens, qu'il t o m b e et verse son sang sur le sol ! » E t sur ces m o t s j e déchargeai m o n pistolet dans la direction qu'il a v a i t montrée. Un cri de terreur éclata parmi les femmes et les enfants, tandis q u ' à mes côtés R u n i , dans u n furieux transport de joie et d'admiration, se retour­ nait pour m'embrasser. C'est l a première et la der­ nière accolade que j ' a i e subie d'un s a u v a g e n u d u sexe mâle, et bien que l'occasion ne semblât point pro­ pice a u x sentiments délicats, être serré sur ce corps ruisselant de sueur fut une sensation fort peu agréable. D e nouvelles bolées de casserie suivirent cet éclat ; enfin, incapable de continuer plus longtemps, je gagnai m o n h a m a c en chancelant ; m a i s c o m m e j e n ' y pou­ v a i s monter, R u n i , t o u t débordant de tendresse, accourut à la rescousse, et nous roulâmes ensemble sur le sol. Soulevé par les autres arrivants, je tombai enfin dans m o n lit-balançoire où je m ' a b î m a i tout de suite dans un sommeil sans rêves, d'où je ne m'éveillai qu'après le lever du soleil, le lendemain m a t i n .


CHAPITRE

II

I l est heureux que la préparation de la casserie soit e x t r ê m e m e n t longue et laborieuse ; en effet les femmes — car ce sont elles qui fabriquent cette boisson — doivent d'abord réduire en pulpe la matière première (pain de cassave) a u m o y e n de leurs propres molaires, après quoi elle est l a v é e et mise à fermenter dans des auges. Grande est la diligence de ces esclaves zélées ; mais, quelle que soit leur ardeur, ce n'est q u ' à de longs intervalles qu'elles p e u v e n t satisfaire le goût q u ' o n t leurs seigneurs pour les copieuses libations. U n g a l a c o m m e celui auquel je venais d'assister est donc le résultat d'une considérable mastication patiente et d'une silencieuse fermentation — la délicate fleur d'une plante q u i a mis bien d u t e m p s à pousser. A y a n t pris r a n g de m e m b r e de l a famille a u prix de plusieurs sensations désagréables et d'une ou d e u x nausées de dégoût pour moi-même, je résolus, sans me laisser troubler p a r quoi q u e ce fût, de mener à P a r a h u a r i l'existence c o m m o d e e t insouciante d'un flâneur, participant a u x expéditions de chasse et de pêche q u a n d l ' e n v i e m ' e n prendrait ; en d'autres circonstances jouissant de l a v i e selon m e s propres goûts, à l'écart de tous compagnons, en communion a v e c la nature s a u v a g e dans ce lieu solitaire. Sans c o m p t e r R u n i , notre petite c o m m u n a u t é c o m ­ prenait d e u x hommes âgés, ses cousins, je crois, qui 19


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a v a i e n t des femmes et des enfants adultes. U n e autre famille se composait de P i a k é , n e v e u de R u n i , de son frère K u a - k ó — sur lequel j ' a u r a i à revenir — et d'une sœur, O a l a v a . P i a k é a v a i t une femme et d e u x enfants ; K u a - k ó , âgé de dix-neuf à v i n g t ans, était c é l i b a t a i r e ; O a l a v a était la plus jeune des trois. E n dernier lieu, m a i s peut-être aurais-je dû lui donner la première place, v e n a i t la mère de R u n i , nommée Cla-cla, probablement par imitation d u cri de quelque oiseau, car sous ces latitudes les gens sont rarement, si ce n'est j a m a i s , désignés sous leur véritable n o m , lequel est un secret jalousement gardé, m ê m e des parents les plus proches. Je crois que Cla-cla était le seul être v i v a n t qui connût le n o m que ses parents lui a v a i e n t donné à sa naissance. Très vieille, maigre de corps, brune comme le v i e u x cuir recuit par le soleil, a v e c un visage sillonné d'innombrables rides et de longs c h e v e u x rudes et parfaitement blancs, elle n'en était pas moins active à l'excès, et semblait a b a t t r e d a v a n t a g e de besogne que n'importe quelle autre femme de la c o m m u n a u t é ; bien m i e u x , q u a n d les tâches journalières se t r o u v a i e n t accomplies, quand rien ne restait à faire pour les autres, alors commençait pour Cla-cla le t r a v a i l de la nuit ; t r a v a i l qui consis­ t a i t à endormir t o u t le monde par un flux de paroles. On eût dit une machine à réglage a u t o m a t i q u e ; ponc­ tuellement, c h a q u e soir, la porte une fois fermée, le feu allumé et chacun en son h a m a c , elle se m e t t a i t en train et dévidait les histoires les plus interminables, j u s q u ' à ce que le dernier écouteur fût plongé dans un profond sommeil : et si q u e l q u ' u n se réveillait, pen­ d a n t la n u i t , elle ne m a n q u a i t point de se remettre en marche, ramassant le fil de l'histoire où elle l ' a v a i t laissé choir.


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L a vieille m ' a m u s a i t énormément, de nuit comme de jour, et je me lassais rarement de contempler sa figure de chouette tandis qu'accroupie auprès du feu, elle le surveillait sans le laisser j a m a i s baisser faute de combustible ; guignant le p o t qui mijotait et sui­ v a n t les m o u v e m e n t s de t o u t le monde, prête à chaque instant à rendre service ou à courir après une poule égarée ou un enfant réfractaire. Elle m ' a m u s a i t t a n t , à son insu d'ailleurs, que je songeai q u ' e n toute justice je devais à mon tour faire quelque chose pour la divertir. U n jour je m'occupais à façonner un fleuret de bois a v e c mon couteau, tout en sifflant ou en chantant des bribes de v i e u x airs, q u a n d je m'aperçus que la vénérable dame faisait des mines ravies — elle gloussait, hochait la tête et b a t ­ t a i t la mesure avec ses mains. É v i d e m m e n t elle était capable d'apprécier un genre de musique supérieur à celui que pratiquaient les aborigènes. A b a n d o n n a n t sur-le-champ mes fleurets, j ' e n t r e p r i s de fabriquer une guitare, qui me coûta b e a u c o u p de peine et m e força à déployer d a v a n t a g e d'ingéniosité que je ne m'en connaissais. R é d u i r e le bois à la minceur voulue, le recourber ensuite et le fixer a u m o y e n de chevilles de bois et de g o m m e , lui a t t a c h e r le manche, les touches, les clés, et, pour finir, les cordes en b o y a u de c h a t — celles de toute autre espèce étant hors de question — t o u t cela m ' o c c u p a pendant plusieurs journées. Quand il fut terminé, j ' e u s un grossier instrument, à peine accordable ; p o u r t a n t q u a n d j ' e n pinçai les cordes pour en tirer une musique entraînante ou un a c c o m ­ pagnement à mes chansons, je remportai le plus franc succès ; si bien que je fus aussi content de mon ouvrage que si j ' a v a i s possédé ia guitare la plus parfaite q u ' o n eût j a m a i s fabriquée dans la vieille E s p a g n e .


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J e sautais aussi sur le plancher, en g r a t t a n t mon instrument, pour instruire les sauvages de ces v i v e s danses des blancs, où les pieds doivent déployer a u t a n t d ' a c t i v i t é que les doigts du musicien. A v r a i dire, les adultes contemplaient invariablement ces démonstra­ tions a v e c une g r a v i t é profonde q u i aurait découragé quelqu'un d'étranger à leurs manières. C'était une rangée de statues de bronze c r e u x qui me regardait, mais je savais que les a n i m a u x qui v i v a i e n t à l'inté­ rieur étaient chatouillés a u bon endroit par mes chants, mes raclements et mes pirouettes. Cla-cla pourtant fai­ sait exception ; elle m'encourageait assez souvent en é m e t t a n t u n son, mi-gloussement, mi-glapissement, en guise d'éclat de rire ; car elle était retombée en enfance ou, pour le moins, a v a i t laissé choir le masque d'im­ passibilité que tout s a u v a g e de la G u y a n e , à l'imita­ tion de ses aînés, s'ajuste sur la figure dès l'âge de douze ans pour le porter t o u t e sa v i e , ne le laissant choir q u ' à de rares intervalles, alors qu'il est très ivre. L e s jeunes eux aussi témoignaient ouvertement leur plaisir, bien q u ' e n général, ils s'étudient à dissimuler leurs sentiments en présence des adultes ; je devins leur g r a n d favori. J e repris enfin la fabrication de mes fleurets et donnai à mes hôtes des leçons d'escrime, i n v i t a n t par­ fois d e u x ou trois parmi les plus grands des garçons à m ' a t t a q u e r simultanément, pour leur m o n t r e r c o m ­ b i e n il m ' é t a i t facile de les désarmer et de les tuer. Cette p r a t i q u e p r o v o q u a quelque intérêt chez K u a - k ó , qui a v a i t un peu plus de curiosité et d'entrain et moins de fausse dignité que les autres, et je d e v i n s fort intime avec lui. Ces assauts d'escrime étaient fort a m u s a n t s : à peine K u a - k ó était-il en garde, fleuret a u poing, que, j e t a n t


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a u v e n t tous mes conseils, il me chargeait et m ' a t t a ­ quait selon sa méthode barbare, a v e c le résultat que je faisais tournoyer son fleuret à une douzaine de mètres tandis que, stupéfait et immobile, il le suivait des y e u x , b o u c h e bée. Trois semaines s'étaient écoulées, quand, un m a t i n , j e me mis en tête de traverser tout seul la s a v a n e stérile qui s'étendait à l'ouest d u village et du ruis­ seau, pour se terminer, comme je l'ai dit, par une basse chaîne pierreuse. D u village rien n ' a t t i r a i t l'œil dans cette direction ; mais j e désirais prendre un meilleur point de v u e sur cette grande colline solitaire ou m o n ­ tagne d ' Y t a i o a et des sommets qui, pareils à des nuages, se dressaient au loin derrière elle. Passé le cours d'eau, le terrain s'élevait par une pente régu­ lière ; la partie la plus h a u t e de la chaîne v e r s laquelle je m e dirigeais se t r o u v a i t à trois kilomètres environ de mon point de départ — une plaine brune et dessé­ chée où rien ne poussait, hormis des touffes dissémi­ nées d'une herbe brûlée et pareille à des poils. Q u a n d p a r v e n u sur le s o m m e t , je découvris le p a y s qui s'étendait a u delà, j ' e u s l'agréable déception de constater que le terrain stérile ne se prolongeait que d'environ d e u x kilomètres du côté le plus éloigné, e t q u ' u n e forêt lui faisait suite — une étendue de p a y s boisé fort a t t i r a n t c o u v r a n t h u i t ou neuf kilomètres carrés et q u i occupait une sorte de bassin oblong s'al­ longeant vers le sud à partir du pied d ' Y t a i o a j u s q u ' à une chaîne de collines rocheuses. D e ce bassin boisé, d'étroits et longs rubans de forêt s'allongeaient dans plusieurs directions c o m m e les bras d'une pieuvre : une paire enlaçait les pentes d ' Y t a i o a , une autre, b e a u c o u p plus large, contournait une vallée qui coupait à angle droit la chaîne de collines du côté sud pour se p e r a r e


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dans le lointain ; v e r s l'ouest, le sud et le nord, appa­ raissaient des m o n t a g n e s , non en chaînes régulières, m a i s en groupes ou isolées, pareilles à des nuages bleus dressés comme des talus à l'horizon. H e u r e u x d ' a v o i r découvert l'existence de cette forêt si voisine de m a demeure, e t me d e m a n d a n t pourquoi m e s amis indiens ne m ' y a v a i e n t j a m a i s conduit et ne s'aventuraient j a m a i s eux-mêmes de ce côté, je m e mis en route, le cœur léger, pour l'explorer, regret­ t a n t seulement d'être démuni d'une arme qui m ' a u ­ rait permis de m e procurer du gibier. L a chaîne fran­ chie, la marche à t r a v e r s la s a v a n e m e fut facile, car le sol n u et pierreux descendait sur toute la lon­ gueur du parcours. L a partie extérieure du bois était fort clairsemée, é t a n t formée en majeure partie p a r ces arbres nains qui poussent dans les sols rocailleux et par des buissons épineux et disséminés chargés de fleurs jaunes en forme de pois. J e parvins bientôt à une partie plus épaisse, où les arbres étaient b e a u c o u p plus h a u t s et plus variés ; ensuite v e n a i t une nouvelle b a n d e stérile, comme celle qui m a r q u a i t la lisière du bois, où la pierre affleurait le sol, où rien ne croissait, hormis les buissons épineux et fleuris de jaune. U n e fois franchi ce ruban stérile qui semblait s'étendre sur une distance considérable vers le nord et vers le sud sur une largeur de cinquante à cent mètres, la forêt redevenait dense et les arbres élevés a v e c b e a u c o u p de broussailles qui par endroits obstruaient la v u e et rendaient la marche difficile. J e passai plusieurs heures dans ce paradis s a u v a g e , bien plus délicieux que les v a s t e s forêts ténébreuses dans lesquelles j ' a v a i s si souvent pénétré en G u y a n e : car ici, si les arbres n'atteignaient pas des proportions aussi majestueuses, la v a r i é t é des formes végétales


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était encore plus g r a n d e ; aussi loin que je m ' a v a n ç a i , nulle part il ne faisait sombre sous les arbres, e t le nombre de gracieux parasites qui se v o y a i e n t de toutes parts, témoignaient de la bienfaisance influence de l'air et de la lumière. Même là où les arbres étaient le plus grands pénétrait le soleil, atténué par le feuillage en d'exquises teintes d'or v e r d â t r e , remplissant les larges espaces inférieurs de tendres demi-lumières et de v a g u e s ombres bleues et grises. É t e n d u sur le dos les y e u x levés, j ' é p r o u v a i de la répugnance à m e rele­ v e r pour continuer m a promenade. Quel toit en effet j ' a v a i s au-dessus de m a t ê t e ! T o i t , dis-je, à l'instar des poètes q u i , en leur indigence, se servent parfois de ce m o t pour décrire le ciel infini et éthéré ; mais cela n e ressemblait pas d a v a n t a g e à u n t o i t , cela n'arrêtait pas d a v a n t a g e l ' e n v o l de la pensée que les nuages les plus h a u t s qui flottent en c h a n g e a n t de forme et de couleur, et adoucissent comme le feuillage les rayons intolérables de midi. Q u ' i l m e semblait lointain, ce p a y s feuillu et n u a g e u x v e r s lequel je levais m o n regard ! C'est, on le sait, la n a t u r e qui apprit a u x archi­ tectes à donner a u m o y e n de longues colonnades l'il­ lusion de la distance ; mais un t o i t , en e x c l u a n t la lumière, empêche de produire le m ê m e effet dans les parties élevées. Ici la n a t u r e est inimitable a v e c son dais aérien et v e r t , nuage imprégné de soleil — nuages sur nuages ; et quoique la v u e puisse ne pas atteindre les plus élevés d'entre e u x , les r a y o n s n'en filtrent pas moins a u t r a v e r s , illuminant le large espace qui s'étend au-dessous — une salle après l ' a u t r e , chacune a y a n t ses lumières et ses ombres. Bien loin au-dessus de moi, mais pas aussi loin, et de b e a u c o u p , q u ' o n l ' a u r a i t cru, voici que la tendre ténèbre d'une de ces salles ou espaces se t r o u v e transpercée par un rais de lumière,


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lance dorée qui s ' a b a t par quelque brèche dans la partie supérieure du feuillage, glorifiant étrangement t o u t ce qu'elle touche — feuilles surplombantes, touffe de mousse semblable à une barbe et liane serpentine. E t dans la partie la plus dégagée de cet espace, ne tenant à rien, à en croire le jugement de l'œil, la lance révèle un emmêlement de fils d'argent qui brillent — la toile d'une grosse araignée d'arbre. Ces fils, si loin­ tains et p o u r t a n t si visibles, m e rappellent que l'ar­ tiste humain ne peut produire l'effet de la distance horizontale que par une monotone réduplication de pilier et d'arche, placés à des intervalles réguliers, et que le moindre écart dans cet agencement détruirait l'effet v o u l u . Mais la N a t u r e produit ses effets a u hasard et semble intensifier encore l'illusion par cette infinie variété de décoration dans laquelle elle se com­ plaît, a t t a c h a n t l'arbre à l'arbre par un entrelacement de lianes semblables à des boas, énormes câbles qui, à mesure qu'ils se rapprochent d u sol, s'affinent en toiles aériennes et en fibres aussi ténues que des c h e v e u x que le v e n t de l'aile d'un insecte suffit à faire vibrer. Oisif, a v e c ces pensées pour compagnes, je me féli­ citais q u ' a u c u n être h u m a i n , s a u v a g e ou civilisé, ne fût à mes côtés. Il v a l a i t m i e u x être seul pour prêter l'oreille a u x singes qui jacassaient ; pour les regarder, absorbés par leurs frivoles occupations. A v e c cette luxuriante nature tropicale, ses nuées vertes et ses trompeurs espaces aériens, remplis de mystère, ils s'harmonisaient bien p a r le langage, l'aspect et le m o u v e m e n t ; — anges saltimbanques, v i v a n t leurs fantastiques vies très loin au-dessus de la terre dans le paradis à mi-chemin d u ciel q u i leur est réservé. J e vis plus de singes ce matin-là que je n'en v o y a i s


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d'habitude au cours d'une semaine de v a g a b o n d a g e . E t d'autres a n i m a u x aussi ; je me rappelle en particu­ lier d e u x acouris à qui je fis peur, lesquels, après s'être éloignés de plusieurs mètres, firent halte et s'arrê­ tèrent pour me regarder à la dérobée comme s'ils se d e m a n d a i e n t s'il fallait m e considérer comme u n ami ou comme un ennemi. L e s oiseaux aussi étaient étran­ g e m e n t a b o n d a n t s ; bref, ce site me p a r u t le terrain de chasse le plus riche que j ' e u s s e v u , et je m'étonnais que les Indiens du village ne parussent point lui rendre visite. A mon retour je fis avec enthousiasme le récit de mon excursion, o m e t t a n t les choses qui a v a i e n t é m u mon âme, pour ne parler que de celles qui é m e u v e n t l ' â m e d'un Indien de la G u y a n e — l'aliment animal dont il a f a i m et dont, on l'imagine, la nature préfé­ rerait q u ' i l s'abstînt, t a n t il éprouve de difficultés à le lui arracher en q u a n t i t é suffisante. A m a grande sur­ prise ils secouèrent la tête et parurent troublés par mes paroles ; en fin de compte, m o n h ô t e m ' i n f o r m a que le bois où je m'étais rendu était un endroit dan­ gereux ; que s'ils y allaient chasser un grand d o m m a g e en résulterait pour e u x ; et, pour terminer, il me con­ seilla de ne le point visiter de n o u v e a u . L e u r expression et les v a g u e s paroles du vieillard m e firent comprendre que leur terreur était de nature superstitieuse. S'il y a v a i t eu là des créatures dange­ reuses — des tigres ou des camoudis ou des s a u v a g e s solitaires e t meurtriers — ils m e l'auraient dit ; mais q u a n d je les pressai de questions ils se bornèrent à répéter q u ' « une chose m a u v a i s e » existait en ce lieu, que les bêtes y foisonnaient parce q u ' a u c u n Indien q u i tenait à sa v i e n'osait s ' y aventurer. J e répliquai que s'ils ne me donnaient pas des renseignements plus


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précis, je m ' y rendrais sans faute, m'exposant de la sorte a u péril qu'ils redoutaient. Ce qu'ils prenaient pour un courage téméraire les é t o n n a ; mais déjà ils commençaient à découvrir que leurs superstitions n ' a v a i e n t aucune prise sur moi, que je n ' y prêtais l'oreille que c o m m e à a u t a n t de fables inventées pour amuser les enfants, et ils ne renouvelèrent point leurs efforts pour m e dis­ suader. L e lendemain je retournai à la forêt de m a u v a i s aloi, qui présentait dès lors un charme n o u v e a u et plus grand encore : la fascination de l'inconnu et du m y s ­ tère ; pourtant, l'avertissement reçu m ' a v a i t donné de la méfiance, de la circonspection, car je ne pouvais m'empêcher d ' y songer. Si l'on considère combien grande est la partie de leur existence qu'ils passent dans les bois, lesquels leur deviennent aussi familiers q u ' à nous autres les rues de notre ville natale, il semble presque incroyable que ces s a u v a g e s aient une terreur superstitieuse de toutes les forêts qu'ils redoutent a u t a n t , m ê m e en plein jour, q u ' u n enfant n e r v e u x , la cervelle farcie d'histoires de revenants, redoute une chambre obscure. Mais c o m m e l'enfant dans sa chambre obscure, ils ne craignent la forêt que lorsqu'ils s'y t r o u v e n t seuls, et pour cette raison ils n ' y chassent que par couples ou par bandes. Qu'est-ce donc q u i les empêchait d'explorer ce bois-là, qui leur offrait une si séduisante moisson? L a question ne me t r o u b l a i t pas peu ; en m ê m e t e m p s j ' a v a i s honte de la sensa­ tion que j ' é p r o u v a i s et j e l u t t a i s contre e l l e ; pour finir, je m e f r a y a i passage j u s q u ' à l'endroit écarté où je m ' é t a i s reposé si l o n g t e m p s lors de m a précédente visite. J'assistai là à une scène nouvelle et eus une étrange


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aventure. Assis sur le sol à l'ombre d'un grand arbre, j'entendis t o u t à coup u n bruit confus, c o m m e une tempête de v e n t , mêlée d'appels et de cris aigus. L e bruit se rapprochait de plus en plus. Enfin, une m u l ­ t i t u d e d'oiseaux de nombreuses espèces, m a i s pour la p l u p a r t de petite taille, apparurent, fourmillant entre les arbres, courant sur les troncs et les grosses branches, v o l t i g e a n t dans le feuillage ou fendant l'air d ' u n v o l soutenu, t a n t ô t v o l e t a n t sur place, t a n t ô t s'élançant ici et là. Ils recherchaient et poursuivaient a c t i v e ­ m e n t les insectes, t o u t en continuant d'avancer. A u b o u t de quelques minutes, a y a n t e x a m i n é les arbres d u voisinage, ils disparurent ; mais, insatisfait de ce que j ' a v a i s v u , j e sautai sur mes pieds et m'élançai après l'essaim. T o u t e prudence et t o u t souvenir de ce que les Indiens m ' a v a i e n t dit étaient oubliés, t a n t j e portais d'intérêt à cette armée d'oiseaux ; m a i s comme ils se m o u v a i e n t sans arrêt, ils m'eurent v i t e d e v a n c é et bientôt m a carrière se t r o u v a arrêtée par un enche­ v ê t r e m e n t inextricable de buissons, de plantes grim­ pantes et de grosses racines qui s'allongeaient sur le sol comme d'énormes câbles. A u milieu de ce l a b y ­ rinthe feuillu je m'assis sur une racine protubérante pour refroidir mon sang a v a n t de regagner m o n obser­ vatoire. A p r è s cette t e m p ê t e de m o u v e m e n t et de bruits confus, le silence de la forêt paraissait bien pro­ fond ; m a i s il n ' y a v a i t pas l o n g t e m p s que j e m e reposais, q u a n d il fut r o m p u p a r les s u a v e s accents d'une exquise mélodie d'oiseau, merveilleusement expressive e t pure, q u i ne ressemblait à aucun son musical que j ' e u s s e j a m a i s entendu. E l l e semblait jaillir d'une épaisse grappe de larges feuilles déployées sur une plante grimpante à quelques mètres seulement


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de l'endroit où j ' é t a i s assis. L e s y e u x fixés sur cette v e r t e cachette, j ' a t t e n d i s en retenant mon souffle qu'elle se renouvelât, m e d e m a n d a n t si u n être civi­ lisé a v a i t déjà écouté de pareils accents. N o n , à coup sûr, m e dis-je, car le renom d'une mélodie si divine se serait depuis longtemps répandu. Je pensai a u rialejo, le célèbre oiseau organiste ou flûtiste, et a u x diverses manières dont son c h a n t affecte celui qui l'écoute. P o u r certains, son gazouillement ressemble a u son d'un b e l instrument m y s t é r i e u x , tandis que pour d'autres il est comparable a u chantonnement d'un enfant a u cœur j o y e u x , doué d'une v o i x mélodieuse. J ' a v a i s souvent entendu et écouté a v e c ravissement le c h a n t d u rialejo dans les forêts de la G u y a n e , mais ce chant-ci, ou plutôt cette phrase musicale, était d'un caractère totalement différent. Il était pur, plus expres­ sif, plus d o u x , si b a s q u ' à une distance de quarante mètres je l'aurais à peine entendu. Mais son plus grand charme était sa ressemblance a v e c la v o i x humaine — une v o i x plus pure et plus éclatante, ce qui lui don­ nait un accent angélique. On imaginera donc l'impatience qui m e dévorait tandis que je prêtais l'oreille et m o n profond désap­ pointement q u a n d je dus m e convaincre que le c h a n t ne se répéterait point ! J e m e levai enfin à contre-cœur et revins lentement sur mes pas ; m a i s q u a n d j ' e u s fait une trentaine de mètres, la douce v o i x résonna de n o u v e a u derrière moi. Me r e t o u r n a n t v i v e m e n t , j ' a t t e n d i s , immobile. L a m ê m e v o i x , e t n o n pas la m ê m e chanson, la m ê m e phrase ; les notes étaient dif­ férentes, plus variées et énoncées a v e c plus de rapi­ dité, c o m m e si le chanteur s'était animé. J ' é c o u t a i , et le sang afflua à m o n c œ u r ; mes nerfs frémirent d'un délice étrange et inconnu, le ravissement produit


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par une telle musique accentué par la sensation d u m y s t è r e . P e u après j e l'entendis de n o u v e a u . Cette fois, il n'était pas plus rapide ; c'était u n d o u x gazouil­ lement, moins sonore que la première fois, infiniment s u a v e et tendre, s ' a t t é n u a n t en des sons z é z a y a n t s q u i bientôt cessèrent d'être perceptibles ; le t o u t a v a i t duré le t e m p s q u ' i l m e faudrait pour répéter une phrase d'une douzaine de paroles. Ceci semblait être u n adieu que m'adressait le vocaliste, car j ' a t t e n d i s en v a i n qu'il c h a n t â t de n o u v e a u . Mais é t a n t revenu à mon point de départ, j ' y restai assis plus d'une heure, espérant toujours entendre une fois de plus la voix. E n s'approchant de l'occident, le soleil m'obligea enfin à quitter la forêt, non sans que j ' e u s s e décidé d'y revenir le lendemain m a t i n pour rechercher l'en­ droit où j ' a v a i s goûté une a v e n t u r e aussi enchante­ resse. Q u a n d j ' e u s franchi la ceinture stérile dont j ' a i parlé et qui, comme j e l'ai dit, se t r o u v a i t à l'intérieur du bois, et juste a v a n t d'atteindre la lisière extérieure à l'endroit où les arbres rabougris et les buissons meurent a u b o r d de la s a v a n e , quels ne furent pas m o n ravissement et m a surprise en entendant une fois de plus l a mystérieuse mélodie ! E l l e semblait venir d'un groupe de buissons très proches de moi ; mais j ' a v a i s déjà adopté la conclusion que cette v o i x sylvaine était douée d'un ventriloquisme qui m ' e m p ê ­ chait d'en déterminer la p r o v e n a n c e e x a c t e . U n e chose p o u r t a n t m e semblait certaine : c'était que le chanteur n ' a v a i t cessé de m e suivre. A plusieurs reprises, tandis qu'immobile, je tendais l'oreille, l a v o i x me parvenait, si faible et a p p a r e m m e n t si loin­ taine, q u ' à peine était-elle perceptible ; puis, t o u t d'un coup, elle résonnait brillante e t claire à quelques


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pas de moi, comme si le timide petit être s'était pris d'une audace subite ; mais, éloigné ou t o u t proche, le vocaliste demeura invisible et, à la longue, l a mélodie, véritable supplice de T a n t a l e , cessa défi­ nitivement.


CHAPITRE

III

J e n'eus point de déception lors de mes visites sub­ séquentes à la forêt, ce qui semblait démontrer que j ' a v a i s raison d ' a t t r i b u e r ces étranges et mélodieuses émissions a u m ê m e individu. D o n c l'oiseau ou l'être, quel qu'il fût, t o u t en refusant encore de se m o n ­ trer, g u e t t a i t sans cesse m o n apparition et m e s u i v a i t p a r t o u t . C e t t e pensée ne fit q u ' a u g m e n t e r m a curio­ sité ; à force de méditer là-dessus, je finis par con­ clure que le m i e u x serait de persuader u n des Indiens qu'il

de m ' a c c o m p a g n e r dans le bois dans l'espoir pourrait m ' e x p l i q u e r ce m y s t è r e .

U n des trésors que j ' a v a i s réussi à conserver pen­ d a n t m o n séjour p a r m i ces enfants de la n a t u r e , les­ quels se montraient toujours a v i d e s de posséder un j o u r ou l'autre ce qui m ' a p p a r t e n a i t , était une jolie petite boîte d'allumettes à ressort. Me rappelant q u e K u a - k ó , entre autres, a v a i t contemplé cette babiole a v e c des y e u x cupides — la cupidité a v e c laquelle ils la regardaient tous a v a i t fini p a r lui donner une v a l e u r fictive à mes propres y e u x — je t e n t a i de le suborner en la lui offrant pour qu'il m ' a c c o m p a g n â t dans m o n repaire favori. L e jeune et b r a v e chasseur refusa à plusieurs reprises, non sans chaque fois m e proposer de m e rendre u n autre service ou de m e donner quelque chose en échange de la boîte. J e finis par lui dire que je la donnerais a u premier qui consentirait à m ' a c 33 3


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compagner, et, craignant qu'il ne se t r o u v â t q u e l q u ' u n d'assez vaillant pour remporter le prix, il finit par prendre courage et, le lendemain, c o m m e j e partais en promenade, il m'offrit de faire route a v e c moi. L e rusé e s s a y a de se faire donner la boîte a v a n t le départ — son astuce, p a u v r e j e u n e h o m m e ! n'était guère profonde. J e lui dis que la forêt que nous allions visiter a b o n d a i t en plantes e t en oiseaux qui ne ressemblaient en rien à c e u x que j ' a v a i s v u s ailleurs, que je désirais en apprendre les noms et tout ce qui les concernait, et, q u ' u n e fois que j ' a u r a i s les renseignements que j e souhaitais, la boîte serait à lui, mais pas a v a n t . N o u s nous m î m e s enfin en route, lui, c o m m e d'habi­ t u d e , armé de sa zabatana a v e c laquelle j ' i m a g i n a i s qu'il ne m a n q u e r a i t pas de se procurer d a v a n t a g e de gibier q u ' i l n'en t o m b a i t d ' h a b i t u d e sous ses petits dards empoisonnés. Q u a n d nous eûmes a t t e i n t le bois je m ' a p e r ç u s que m o n c o m p a g n o n était m a l à son aise : rien ne p u t le décider à pénétrer dans les parties les plus touffues ; a u x endroits m ê m e s où la forêt était très clairsemée et très éclairée, il fouillait c o n s t a m m e n t des y e u x les buissons et les recoins o m b r e u x , c o m m e s'il s ' a t t e n ­ dait à y d é c o u v r i r u n monstre a u x aguets. P a r cette conduite il a u r a i t p u m e c o m m u n i q u e r son inquié­ t u d e si je n ' a v a i s eu la conviction profonde que ses craintes étaient purement superstitieuses et qu'il ne p o u v a i t y a v o i r d ' a n i m a l redoutable dans un endroit où j ' a v a i s pris l ' h a b i t u d e de m e promener tous les jours. Mon intention était de v a g a b o n d e r d'un air indif­ férent en lui m o n t r a n t les arbres, les buissons ou les plantes g r i m p a n t e s d'espèce rare ou en appelant son attention sur le cri lointain d'un oiseau dont j e lui


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demanderais le n o m , dans l'espoir que la v o i x m y s t é ­ rieuse se ferait entendre et qu'il pourrait m e donner quelque explication à son sujet. Mais nous circulâmes pendant plus de d e u x heures sans rien entendre d ' a u t r e que les v o i x d'oiseaux coutumières, et il ne s'éloigna j a m a i s de moi de plus d'un m è t r e ni ne fit le moindre effort pour a b a t t r e quoi que ce fût. J e pris enfin le p a r t i de m'asseoir sous un arbre, dans une éclaircie voisine de la lisière du bois. Mon c o m p a g n o n s'assit a v e c répugnance, l'esprit é v i d e m ­ m e n t plus troublé que j a m a i s , les y e u x a u x aguets et l'oreille tendue a u moindre bruit. L e s bruits n'étaient pas p e u n o m b r e u x , v u le nombre d ' a n i m a u x , et en particulier d'oiseaux, q u i fréquentaient cet endroit favorisé. Je m e mis à questionner m o n c o m p a g n o n sur cer­ tains des cris q u ' o n e n t e n d a i t . Il y a v a i t des notes et des appels qui m ' é t a i e n t aussi familiers que le c h a n t d u coq — glapissements de perroquets et abois de toucans, plaintes lointaines d u m a a m et d u d u r a q u a r a ; éclats de v o i x aigus et rieurs d u g r a n d grimpereau q u i s'élançait d'un arbre à l ' a u t r e ; brefs coups de sifflet des cotingas ; et d'étranges sons, pulsations é m o u v a n t e s , c o m m e de p y g m é e s h e u r t a n t des t a m ­ bours métalliques, produits p a r les furtives grives p i t t a . A tous ces bruits s'en mêlaient d'autres moins connus. U n de ceux-ci résonnait sur le s o m m e t des arbres, où il semblait errer perpétuellement dans le feuillage, note basse, répétée à quelques secondes d'intervalle, si mince, si lugubre e t si mystérieuse, q u e j e m ' a t t e n d a i s presque à apprendre qu'elle é t a i t émise p a r le spectre t o u r m e n t é d'un oiseau m o r t . Mais n o n ; K u a - k ó se c o n t e n t a de me dire qu'elle était lancée par u n « petit oiseau » t r o p p e t i t , il faut


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le croire, pour posséder un n o m . D u feuillage d'un arbre voisin t o m b a i e n t des pépiements cristallins, comme c e u x d'une minuscule mandoline, dont on aurait n é g l i g e m m e n t pincé d e u x ou trois cordes. Ils étaient poussés, m'informa-t-il, p a r une grenouille v e r t e qui v i v a i t sur les arbres ; et de la sorte m o n s a u v a g e , v e x é peut-être de s'entendre poser d'aussi insignifiantes questions, b a l a y a les jolies fantaisies que mon esprit a v a i t tissées dans la solitude sylvestre. C a r à entendre ce musical cliquetis, j ' a v a i s fini par m'imaginer que le site était fréquenté par une troupe de singes de féerie, de singes troubadours, et que pour p e u que j ' e u s s e le coup d'œil assez vif, je découvrirais u n jour le ménestrel assis, qui sait? en tunique v e r t e , j a m b e s croisées sur u n h a u t r a m e a u balancé, t o u t en g r a t t a n t négligemment une mandoline suspendue à son cou p a r un ruban jaune. B i e n t ô t d'un v o l rasant et vif, sa grande queue dé­ ployée en éventail, u n oiseau v i n t se percher sur une branche bien en v u e , à moins de trente mètres. Il était d'une couleur uniforme rouge-marron, long de corps, de la taille d'un gros pigeon : ses m o u v e m e n t s trahis­ saient la curiosité la plus v i v e , car il sautillait d'ici, de là, nous r e g a r d a n t d'un œil et puis de l ' a u t r e , tandis que sa longue queue s'élevait et s'abaissait en cadence. — « R e g a r d e , K u a - k ó , fis-je à v o i x basse, voilà u n oiseau que t u pourrais tuer. » Mais il se c o n t e n t a de secouer la tête, sans cesser de rester sur le q u i - v i v e . — « Alors donne-moi la sarbacane, » lui dis-je en riant, et j ' a v a n ç a i la main pour la saisir. Mais il m ' e m ­ pêcha de la prendre, s a c h a n t bien que j e ne ferais que perdre une flèche si j ' e s s a y a i s de m'en servir.


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C o m m e j ' i n s i s t a i s pour q u ' i l t u â t l'oiseau, il chu­ c h o t a à m o n oreille, comme s'il craignait d'être entendu par u n autre que moi : « J e ne puis rien tuer ici. Si j e tirais sur l'oiseau, la fille de la D i d i a t t r a p e r a i t le d a r d a v e c sa m a i n e t m e le renverrait pour m e frapper ici, » et il t o u c h a sa poitrine à la place d u cœur. J e ris encore une fois, m e disant qu'après t o u t K u a - k ó n ' é t a i t pas un si m a u v a i s compagnon — q u ' i l n'était pas d é p o u r v u d'imagination. Mais en dépit de m e s rires ses paroles a v a i e n t p r o v o q u é m o n intérêt, m e suggérant l'idée que les Indiens a v a i e n t entendu la v o i x dont j ' é t a i s si curieux et qu'elle était u n aussi grand m y s t è r e pour e u x que pour moi ; puisque, ne ressemblant à celle d'aucune créature connue d ' e u x , leurs esprits superstitieux d e v a i e n t l ' a t t r i b u e r à u n des n o m b r e u x démons ou monstres à moitié h u m a i n s h a b i t a n t t o u t e forêt, cours d'eau e t m o n t a g n e ; la crainte qu'ils en é p r o u v a i e n t a v a i t dû les chasser d u bois. E n ce cas, à en j u g e r p a r les paroles de m o n c o m p a g n o n , ils a v a i e n t modifié dans une certaine mesure la forme de c e t t e superstition, en i n v e n t a n t pour se faire peur la fille d ' u n esprit des e a u x . J e songeai que si leurs y e u x perçants et exercés n ' a v a i e n t p u voir cette v o l t i g e a n t e créature forestière à l ' â m e musicale, il n'était guère probable que j ' y réussirais. Je m e m i s en devoir de l'interroger, mais il p a r u t moins disposé à parler et plus effrayé que j a m a i s . C h a q u e fois que j ' o u v r a i s la bouche, il m'imposait silence d'un geste inquiet, les y e u x dilatés. T o u t à coup il bondit comme saisi de terreur et détala à toutes j a m b e s . G a g n é p a r la peur, je me redressai d'un saut e t m'élançai après lui a v e c la célérité possible. Mais il é t a i t déjà loin, courant comme si sa v i e dépendait de sa vitesse. A peine avais-je fait une quarantaine


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de mètres, mes pieds s'empêtrèrent dans une liane traînante et je mesurai le sol de t o u t e m a longueur. L a soudaineté et la violence du choc m'étourdirent sur le m o m e n t , m a i s quand, m ' é t a n t v i v e m e n t relevé, j ' e u s constaté q u ' a u c u n monstre inexprimable — Curup i t a ou autre — ne se précipitait sur moi pour m e dévorer sur place, je finis par avoir honte de m a couar­ dise et retournai m'asseoir à l'endroit que je venais de quitter. J e t e n t a i m ê m e de fredonner u n air, pour m e prouver à moi-même que je m'étais complètement remis de la panique dont m ' a v a i t infecté le misérable Indien ; mais dans ces cas-là il n'est j a m a i s possible de retrouver i m m é d i a t e m e n t une sérénité complète, e t un v a g u e soupçon continua à m'inquiéter. Q u a n d j ' e u s passé là une demi-heure environ, prêtant l'oreille a u x bruits que faisaient a u loin les oiseaux, je retrouvai peu à peu mon ancienne confiance et m e sentis m ê m e disposé à pénétrer plus a v a n t dans le bois. T o u t d'un coup, m e faisant sursauter, t a n t elle était plus proche et forte que j a m a i s , la mystérieuse mélodie c o m m e n ç a . Impossible de s'y méprendre : elle pro­ v e n a i t du m ê m e être que j ' a v a i s déjà entendu : mais aujourd'hui elle présentait un caractère t o u t autre. L'émission était bien plus rapide, a v e c des silences moins fréquents, t o t a l e m e n t d é p o u r v u e de son h a b i ­ tuelle tendresse, sans s'infléchir une seule fois j u s q u ' à ce babillage discret comparable à un c h u c h o t e m e n t , q u i me faisait croire que l'esprit du v e n t articulait ses m u r m u r e s et prononçait des discours. C e t t e fois elle était forte, rapide e t continue, mais en outre, t o u t en restant musicale, elle a v a i t un je n e sais quoi d'incisif, une résonance a i g u ë comme celle d u ressen­ t i m e n t , qui frappait douloureusement l'ouïe. L'impression q u ' u n être non h u m a i n , et p o u r t a n t


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intelligent, m'interpellait avec colère, s'empara si fer­ mement de m o n esprit, que la crainte m e ressaisit ; je m'éloignai d'un pas rapide pour m'échapper d u bois. L a v o i x , m e sembla-t-il, continua à m e tancer v i o ­ lemment, sans se laisser distancer par moi, ce qui m ' i n c i t a à accélérer l'allure ; encore un peu, et je m e m e t t a i s à courir, mais elle changea une fois de plus de nature. E l l e se m i t à présenter des pauses, des inter­ valles de silence, longs ou brefs, après chacun desquels l a v o i x p a r v e n a i t à mon oreille a v e c u n son plus m o ­ déré et plus suave — a v e c u n peu plus de cette q u a ­ lité fondante, comme celle de la flûte, qu'elle possé­ d a i t naguère. C e t t e douceur d u ton, de pair a v e c l'émission articulée qui l ' a c c o m p a g n a i t , m e suggéra l'idée d'un être qui, n ' é t a n t plus irrité, m e parlait m a i n t e n a n t d'une h u m e u r pacifique, m e raisonnait sur mes indignes craintes et me suppliait de rester avec lui dans le bois. P o u r étrange que fût cette v o i x incorporelle, dont le m y s t è r e n e cessait de produire une légère sensa­ tion de gêne, il semblait impossible de douter qu'elle ne fût animée à présent d'un sentiment d'amitié ; et q u a n d j ' e u s recouvré m o n sang-froid, j e goûtai de nouvelles délices à l'écouter — délices qu'intensifiaient la peur si récemment ressentie et cette intelligence apparente. P o u r la troisième fois je me rassis a u m ê m e endroit, et par intervalles la v o i x m ' y parla u n cer­ t a i n t e m p s , m ' e x p r i m a n t , d u moins je l'imaginais, la satisfaction et le plaisir q u ' o n tirait de m a présence. Mais plus tard, sans perdre son ton amical, elle se modifia une fois de plus. E l l e p a r u t s'éloigner ; on eût dit q u ' o n m e la lançait de très loin ; et, à de longs intervalles, elle se rapprochait de moi en ren­ d a n t un son n o u v e a u , dont le sens, je finis par l'in-


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terpréter ainsi, était un ordre ou une supplication. J e m e demandai si elle m ' i n v i t a i t à la suivre. E t si j'obéissais, à quelles délicieuses découvertes ou à quels é p o u v a n t a b l e s dangers elle pourrait me conduire. L a curiosité, en m ê m e t e m p s que la conviction que l'être — je l'appelais « être » à présent, non plus oiseau — m e portait de l'amitié, s u r m o n t a toutes mes craintes, e t j e m e dirigeai a u hasard vers l'intérieur du bois. J e n'eus plus bientôt le moindre doute que l'être dési­ rait que j e le suivisse ; car une jubilation nouvelle résonnait dans la v o i x qui continua à m'escorter, s'approchant de t e m p s à a u t r e si près de moi que je m e prenais à fouiller des y e u x les ombres environnantes c o m m e le p a u v r e et craintif K u a - k ó . J e cédai alors à une nouvelle fantaisie, car j ' é t a i s déterminé à la considérer c o m m e une fantaisie ou une illusion ; je m ' i m a g i n a i q u ' u n être a u x pieds rapides foulait le sol auprès de moi ; que par instants je per­ cevais le v a g u e froissement d'un pas léger et surpre­ nais un m o u v e m e n t dans les feuilles, les frondaisons et les tiges qui pendaient, comme des fils, non loin d u sol, comme si un corps les t o u c h a i t a u passage et les faisait t r e m b l e r ; à une ou d e u x reprises j ' e n t r e v i s m ê m e un objet gris et b r u m e u x qui se déplaçait à peu de distance dans les ombres les plus épaisses. Conduit par l'être, alerte et v a g a b o n d , je parvins à un endroit où les arbres étaient très grands, où le sol h u m i d e et sombre était presque dégarni de brous­ sailles ; alors la v o i x cessa de se faire entendre. Après avoir p a t i e m m e n t a t t e n d u , l'oreille dressée, pendant u n certain t e m p s , j e j e t a i les y e u x a u t o u r de moi en é p r o u v a n t une légère sensation de crainte. L e soleil ne d e v a i t se coucher que dans d e u x heures ; mais en ce lieu l'ombre des grands arbres formait u n perpétuel


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crépuscule : d ' a u t r e p a r t , le silence était prodigieux, les rares cris d'oiseaux qui parvenaient j u s q u ' à m o i venaient d'une longue distance. J e m'étais flatté de l'idée que la v o i x m ' é t a i t d e v e n u e j u s q u ' à un certain point intelligible ; son explosion de colère a v a i t sans d o u t e été causée par m a poltronnerie à prendre l a fuite a u x trousses de l'Indien ; à ce courroux a v a i e n t succédé des dispositions de n o u v e a u amicales qui m ' a v a i e n t conduit à r e v e n i r ; et, pour finir, elle m ' a v a i t e x p r i m é le désir d'être suivie. Maintenant qu'elle m ' a v a i t conduit en ce lieu rempli d'ombre et d'un profond silence, qu'elle a v a i t cessé de m e par­ ler et de m e guider, je ne pouvais m'empêcher de penser que j ' é t a i s p a r v e n u a u terme, que si l'on m ' a v a i t conduit jusqu'ici, c'était dans u n e intention précise, q u e dans cette s a u v a g e et solitaire retraite une formi­ dable a v e n t u r e allait m'échoir. C o m m e rien ne v e n a i t interrompre le silence, j ' e u s t o u t loisir de creuser c e t t e idée. J e regardais de tous m e s y e u x et j ' é c o u t a i s a v e c intensité, ne respirant q u ' à peine, si bien que la tension finit par devenir dou­ loureuse — trop douloureuse enfin. J e m e retournai et fis un p a s a v e c l'intention de regagner l'orée du bois. T o u t de suite, près de m o i , claire comme le son d'une cloche d'argent, résonna la v o i x , un instant seulement — d e u x ou trois syllabes pour répondre a u m o u v e m e n t que je venais d'esquisser. A p r è s quoi, elle se t u t de n o u v e a u . Derechef j e m'immobilisai, c o m m e pour obéir à u n c o m m a n d e m e n t , et j e restai dans le m ê m e é t a t d'in­ certitude. J'ignore si la modification était réelle ou imaginaire, m a i s le silence devint de plus en plus pro­ fond, les ténèbres de plus en plus épaisses. D'illusoires terreurs m'assaillirent. L e s fables de l'antiquité, d'après


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lesquelles de belles formes et des v o i x mélodieuses attiraient les h o m m e s v e r s la m o r t , acquirent soudain une signification redoutable. J e m e rappelai certaines croyances indiennes, en particulier celle d u monstre informe et m a n g e u r d ' h o m m e s qui attire ses victimes a u c œ u r de la forêt en i m i t a n t la v o i x humaine — parfois celle d'une femme en détresse — ou en chan­ t a n t une étrange et ravissante mélodie. J'en arrivai presque à ne plus oser jeter les y e u x autour de moi de peur de le voir s'avancer v e r s moi sur ses énormes pieds a u x orteils dirigés en arrière, la gueule horri­ blement fendue et grondante, d é c o u v r a n t ses longs crocs v e r d â t r e s . Il était horripilant de se sentir la proie de pareilles imaginations dans u n endroit aussi s a u v a g e et solitaire — il était odieux de subir leur mainmise t o u t en s a c h a n t qu'elles n'étaient que des imaginations, les fantasmes q u i h a n t e n t l'esprit des s a u v a g e s . Mais si ces êtres surnaturels n'existaient point, il y a v a i t dans ces bois d'autres monstres, trop réels ceux-là, qu'il serait terrible de rencontrer, seul et sans armes, puisque contre de tels adversaires u n r e v o l v e r aurait eu a u t a n t d'efficacité q u ' u n fusil de bois. U n gigantesque c a m o u d i , capable de me broyer les os comme a u t a n t de brindilles dans ses replis constrictifs, pourrait bien se dissimuler p a r m i ces ombres et s'approcher de moi à la dérobée sans que je pusse distinguer sa couleur sombre d ' a v e c ce sombre terrain. O u un j a g u a r ou tigre noir pourrait se glisser vers m o i , masqué par un buisson ou par le tronc d'un arbre, pour bondir sans crier gare. O u , éventualité plus redoutable encore, par ici pourrait accourir soudain une m e u t e de ces léopards chasseurs, rapides et indiciblement féroces, d e v a n t lesquels t o u t h a b i t a n t de la forêt s'enfuit en h u r l a n t ou t o m b e paralysé


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pour être i n s t a n t a n é m e n t mis en pièces et dévoré. U n léger froufrou m e fit tressaillir et lever les y e u x v e r s le feuillage. T o u t l à - h a u t , dans u n pâle r a y o n de lumière qui traversait les feuilles, a p p a r u t un gro­ tesque visage h u m a i n , noir c o m m e l'ébène et orné d'une grande barbe rouge. Il m e regarda et disparut aussitôt. Ce n'était q u ' u n g r a n d a r a g u a t o , ou singe hurleur, mais si profonde était m a démoralisation, que je ne pus m e libérer de l'idée qu'il s'agissait d ' a u t r e chose que d'un singe. J e bougeai de n o u v e a u , mais à peine avais-je a v a n c é le pied, claire, nette, impérieuse, r e t e n t i t la v o i x ! S a signification ne p o u v a i t plus faire de d o u t e . E l l e m'ordonnait de rester immobile — d ' a t t e n d r e — d'être sur m e s gardes — d'écouter ! E û t elle crié : « É c o u t e ! N e bouge pas ! » je ne l'aurais pas m i e u x comprise. P o u r pénible que fût l ' a t t e n t e , j e m e sentais incapable d'échapper. Quelque chose de terrible, j ' e n a v a i s la conviction, allait se produire, soit pour m e détruire, soit pour m e libérer du charme qui m e tenait prisonnier. E t tandis que j e restais là, enraciné a u sol, la sueur perlant en grosses gouttes sur m o n front, soudain, t o u t près de moi résonna un cri, fin et clair pour commen­ cer, s'élevant par degrés pour s'achever en un hurle­ m e n t si puissant, si perçant et d'une nature si peu ter­ restre, que je sentis le sang se glacer dans mes veines et q u ' u n cri de désespoir s'échappa de mes lèvres ; à ce m o m e n t , a v a n t que ce long hurlement eût expiré, un formidable chœur éclata autour de m o i c o m m e u n coup de tonnerre ; et dans cet affreux ouragan de sons, je m e mis à trembler comme une feuille ; et les feuilles des arbres s'agitèrent c o m m e sous un g r a n d v e n t , et la terre elle-même p a r u t trembler sous mes pieds. L e s sensations que j ' é p r o u v a i à ce m o m e n t passèrent t o u t


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en horreur ; j ' é t a i s assourdi, peut-être serais-je d e v e n u fou si, c o m m e p a r miracle, je n ' a v a i s eu la chance d'apercevoir sur une branche au-dessus de m a tête, u n g r a n d a r a g u a t o en train de rugir, gueule béante, la gorge et la poitrine gonflées. Ce qui m ' a v a i t tellement terrifié n'était q u ' u n con­ cert de singes hurleurs ! Mais m o n e x t r ê m e terreur n ' a v a i t rien de surprenant, étant donné les circons­ tances ; puisque t o u t ce qui a v a i t précédé l'exécution : l'obscurité et le silence, l ' a t t e n t e et mon imagination surchauffée, a v a i t contribué à m o n t e r m o n esprit a u plus h a u t degré de la surexcitation. Je ne m'étais point t r o m p é dans mes conjectures : c'est dans une intention précise que mon invisible guide m ' a v a i t conduit en ce lieu ; et ce b u t était de me placer a u milieu d'une congrégation d ' a r a g u a t o s afin de m e m e t t r e à m ê m e pour la première fois d'apprécier congrûment leur incomparable puissance v o c a l e . J e les a v a i s déjà en­ tendus, m a i s de loin : ici, ils se t r o u v a i e n t réunis par v i n g t a i n e s , par centaines peut-être — la population entière de la forêt, j ' i m a g i n e — t o u t près de moi ; et l'on se fera une v a g u e idée de l'énorme puissance et d u caractère terrifiant du v a c a r m e produit par leurs v o i x combinées si j e dis q u e cet animal — bien m a l n o m m é « hurleur » — rugit d'un gosier plus sonore que le lion le plus v i g o u r e u x qui ait j a m a i s éveillé les échos d'un désert africain. Q u a n d , a u b o u t de trois ou quatre minutes, eut pris fin ce concert de rugissements, je m ' a t t a r d a i quelques instants en cet endroit. Mais, c o m m e la v o i x ne se faisait plus entendre, j e regagnai la lisière du bois e t me remis en marche pour rentrer a u village.


CHAPITRE

IV

Peut-être ne fus-je capable de réfléchir a v e c une cohérence absolue à ce qui v e n a i t de se passer q u ' u n e fois sorti d'entre les ombres de la forêt — dans cette lumière n e t t e et franche du j o u r où les choses paraissent ce qu'elles sont et l'imagination, comme u n prestidigitateur démasqué, se retire à la h â t e sous les risées d u public. E n rentrant je fis halte à mi-route sur la chaîne stérile pour jeter u n regard a u x lieux que je venais de quitter ; m a récente a v e n t u r e prit alors dans m o n esprit un aspect à demi risible. T o u t e cette préparation, ce m y s t é r i e u x prélude à quelque chose d'inédit, d'inimaginable, surpassant toutes les fables anciennes et modernes et toutes les tragédies — pour a b o u t i r à un concert de singes ! Certes le concert a v a i t été grandiose, à v r a i dire, l'un des plus é t o n n a n t s que nous puisse offrir la nature, et p o u r t a n t — je m'assis sur une pierre et me mis à rire de b o n cœur. L e soleil plongeait derrière la forêt, son large disque rouge se m o n t r a i t encore à t r a v e r s la cime des arbres, et la bordure du feuillage était d'un v e r t l u m i n e u x , telle une flamme v e r t e , dispersant en flocons une lumière t r e m b l a n t e et enflammée ; m a i s plus b a s , les arbres plongeaient dans une o m b r e profonde. Q u e m o n c œ u r était j o y e u x t a n d i s que je contem­ plais cette scène ! Car il m ' é t a i t agréable à présent 45


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de songer à l'étrange a v e n t u r e qui v e n a i t de m ' a r r i v e r , de me dire que j ' e n étais sorti sain et sauf, q u ' a u c u n œil humain n ' a v a i t surpris m a défaillance, et que le m y s t è r e subsistait toujours pour me fasciner ! E n effet, pour ridicule que m ' a p p a r û t le dénouement, la cause de t o u t , la v o i x elle-même, m ' é t a i t plus que j a m a i s u n motif d'émerveillement. Qu'elle p r o v e n a i t d'un être intelligent, j ' e n a v a i s la ferme conviction ; et bien que je fusse par trop matérialiste pour a d m e t t r e u n seul instant qu'il p o u v a i t s'agir d'un être surnaturel, je n'en sentais pas moins qu'il y a v a i t un sens plus pro­ fond que je n e m e l'étais imaginé d'abord dans les paroles de K u a - k ó concernant la fille de l a Didi. I l était évident que les Indiens en s a v a i e n t long sur la mystérieuse v o i x et qu'ils en a v a i e n t une peur extrême. Mais c'étaient des s a u v a g e s et leurs m œ u r s n'étaient point les miennes ; t o u t bien disposés qu'ils pouvaient être envers q u e l q u ' u n d'une race supérieure, il y a v a i t toujours dans leurs relations a v e c lui une basse astuce, en partie inspirée par la méfiance, à la base de toutes leurs paroles et de tous leurs actes. Il est aussi impos­ sible à u n blanc de se placer m e n t a l e m e n t à leur n i v e a u , q u ' à ces aborigènes de lui montrer la franchise absolue d o n t seraient capables des enfants. Quel q u e puisse être le sujet à q u o i l ' é t r a n g e r qui se t r o u v e p a r m i e u x t é m o i g n e de l'intérêt, ce sera justement sur celui-là qu'ils montreront de l a réticence ; et cette réticence, qui se dissimule sous des mensonges aisé­ m e n t inventés ou sous une feinte stupidité, a u g m e n t e i n v a r i a b l e m e n t a v e c le désir q u ' o n e x p r i m e d'être ren­ seigné. Il était évident pour e u x q u ' u n intérêt extraor­ dinaire m ' a t t i r a i t v e r s le bois ; j e ne p o u v a i s donc compter sur e u x pour m e dire quoi que ce fût, p o u r


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m'éclairer sur la question ; et j e conclus que les paroles de K u a - k ó sur la fille de la D i d i et sur ce qu'elle ferait s'il s'avisait de lancer une fléchette à un oiseau, lui a v a i e n t échappé par accident dans un m o m e n t d'émo­ tion. J e n ' a v a i s donc rien à gagner en questionnant les Indiens ou, en t o u t cas, en leur d i s a n t combien le sujet m e passionnait. D ' a u t r e part, je n ' a v a i s rien à craindre ; cela, m e s a v e n t u r e s l ' a v a i e n t rendu fort clair ; la v o i x p r o v e n a i t peut-être d'une créature fort espiègle et fort délurée, pleine d'humeurs fantasques, m a i s rien de pire. E l l e a v a i t de la s y m p a t h i e pour moi, j ' e n étais s û r ; en m ê m e t e m p s elle p o u v a i t n'en point avoir pour les Indiens ; car, ce jour-là, elle ne s'était fait entendre q u ' a p r è s la fuite de m o n com­ pagnon ; et si elle m ' a v a i t m o n t r é du c o u r r o u x , c ' é t a i t peut-être parce que le s a u v a g e m ' a c c o m p a g n a i t . T e l était le résultat de mes réflexions sur les évé­ nements de la journée q u a n d je rentrai sous le t o i t de mon h ô t e et pris place p a r m i m e s amis pour m e restaurer a v e c la volaille et le poisson bouillis que con­ tenait la m a r m i t e , dans laquelle une femme hospi­ talière m ' i n v i t a d'un signe à plonger les doigts. K u a - k ó reposait dans son h a m a c . Q u a n d j ' e n t r a i , il s o u l e v a la tête et m e regarda a v e c fixité, surpris probablement de m e revoir v i v a n t , sans blessure e t d ' h u m e u r placide. J e lui ris a u nez. D é c o n t e n a n c é , il laissa retomber sa tête. A u b o u t d'une m i n u t e ou d e u x , j e pris la boîte d'allumettes et la jetai sur sa poitrine. Il la saisit et, se redressant, m e regarda a v e c u n parfait ahurissement. A peine pouvait-il croire à sa bonne fortune ; car, n ' a y a n t point e x é c u t é sa p a r t d u traité, il s'était résigné à la perte du p r i x t a n t con­ v o i t é . S a u t a n t sur le sol, il l e v a la boîte d'un air de triomphe. L a joie illuminait son regard d'ordinaire


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impassible ; t o u t le m o n d e se rassembla autour de lui, c h a c u n s'efforçait de prendre la boîte pour l ' a d ­ mirer de n o u v e a u , bien que tous ils l'eussent déjà v u e une douzaine de fois. Mais à présent elle appartenait à K u a - k ó et non plus à l'étranger ; p a r conséquent elle leur appartenait d a v a n t a g e q u ' a u p a r a v a n t , donc elle d e v a i t présenter un aspect n o u v e a u , plus beau, et son m é t a l un poli plus brillant. E t le merveilleux coq d'émail qui ornait le couvercle — probablement l ' o u v r a g e d'un artisan de P a r i s , mais identique à u n coq de la G u y a n e , l'oiseau familier qu'ils ne songent pas plus à t u e r et à m a n g e r que nous autres nos chats et nos canaris — ce coq d e v a i t frapper d a v a n t a g e par son air v a l e u r e u x , il d e v a i t être plus coq que j a m a i s , a v e c sa crête cramoisie et ses barbes, son rouge plu­ mage de soie lustrée et sa queue arquée a u x plumes v e r t foncé. Mais c o m m e K u a - k ó , pour disposé qu'il fût à faire admirer et louer sa boîte, ne la v o u l a i t point lâcher, il dit pompeusement à ses c o m p a g n o n s qu'ils n ' a v a i e n t aucun titre à la tripoter, car elle n'était pas à e u x , m a i s à lui — K u a - k ó — e t pour toujours ; qu'il l ' a v a i t conquise en m ' a c c o m p a g n a n t — v a i l ­ l a n t h o m m e qu'il était ! — dans ce sinistre bois où e u x — créatures inférieures ! — ne se seraient j a m a i s risqués à poser le pied. J e ne traduis pas ses paroles, mais c'est là ce qu'il leur d o n n a fort clairement à entendre, à m o n g r a n d amusement. Q u a n d l'émotion se fut calmée, R u n i , qui a v a i t conservé un calme plein de dignité, se livra à quelques commentaires insidieux dans le but apparent de pro­ v o q u e r un récit de ce que j ' a v a i s v u et entendu dans la forêt m a l famée. J e répondis négligemment que j ' y a v a i s v u un g r a n d nombre d'oiseaux et de singes — de singes si familiers que j ' a u r a i s pu en a b a t t r e un si


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j ' a v a i s eu une sarbacane, bien que je ne m e fusse j a m a i s exercé a v e c c e t t e arme. Cela les intéressa d'entendre parler de l'abondance et de la familiarité des singes, bien que ce ne dût guère être une nouvelle pour e u x ; mais que ces ani­ m a u x a v a i e n t dû se montrer familiers pour que moi, qui n'avais point été nourri dans le sérail — moi qui n'étais point n u , b r u n de peau, avec des y e u x de l y n x et silencieux comme la chouette dans mes m o u v e ­ ments — j ' e u s s e réussi à les regarder de près ! R u n i se contenta de faire observer, à propos de ce que j e venais de dire, que sa t r i b u ne p o u v a i t aller chasser en ces l i e u x ; puis il me d e m a n d a si je ne redou­ tais rien. — « R i e n », répliquai-je d'un air indifférent. « L e s choses que v o u s craignez ne font aucun m a l à l ' h o m m e blanc et ne m ' i m p o r t e n t pas d a v a n t a g e que ceci » — ce disant je pris une pincée de cendre blanche dans m a main et la dispersai d'un souffle. — « E t contre d'autres ennemis, j ' a i ceci, » ajoutai-je, en t o u c h a n t m o n revol­ ver. U n beau discours, en vérité, après l'épisode des araguatos ; mais je ne le prononçai point sans rougir — mentalement. Il secoua la tête et dit que c'était là une arme insuf­ fisante contre certains ennemis ; et aussi — non sans raison — qu'elle ne procurerait guère d'oiseaux ou de singes à la m a r m i t e . L e lendemain m a t i n mon ami K u a - k ó , prenant sa sarbacane, m ' i n v i t a à sortir avec lui. Je n ' y consentis q u ' a v e c de fâcheux pressentiments, pensant qu'il a v a i t surmonté ses craintes superstitieuses et qu'enflammé par mon r a p p o r t sur l'abondance d u gibier que con­ tenait la forêt, il v o u l a i t y aller a v e c moi. L ' a v e n t u r e de la veille m e faisait penser q u ' à l'avenir il était pré4


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férable de m ' y rendre t o u t seul. Mais je faisais trop d'honneur au p a u v r e jeune h o m m e : il n ' a v a i t guère l'intention d'affronter à n o u v e a u le terrible inconnu. N o u s partîmes dans une direction opposée et mar­ châmes pendant des heures à t r a v e r s des bois où les oiseaux étaient rares, et seulement des espèces les plus petites. Mon guide me surprit alors pour la seconde fois en offrant de m'apprendre à me servir de la sarba­ cane. C'était donc là m a récompense pour le c a d e a u de la boîte ! J e consentis a v e c empressement et, la longue arme, si m a l commode à porter, à la m a i n , imitant les m o u v e m e n t s silencieux et prudents, l'al­ lure alerte de mon compagnon, j ' e s s a y a i de me con­ vaincre que j ' é t a i s un simple s a u v a g e de la G u y a n e , ignorant de l'artificiel é t a t social dans lequel j ' é t a i s né, dépendant pour conquérir m a nourriture de m a dextérité et d'un petit rouleau de dards empoisonnés. P a r un effort de la volonté je m e vidai de mon e x p é ­ rience et de m a connaissance de la v i e — d u moins dans la mesure du possible — e t concentrai m a pensée sur les générations de mes progéniteurs imaginaires e t décédés, qui a v a i e n t erré dans ces bois j u s q u ' a u x années nébuleuses e t oubliées d ' a v a n t Christophe Colomb ; et si le plaisir que je prenais dans ces ima­ ginations était enfantin, il n'en fit pas moins passer la journée assez rapidement. K u a - k ó se tenait cons­ t a m m e n t à m o n coude pour m'aider et pour m e con­ seiller ; et je soufflai bien des dards hors du long tube sans réussir à toucher u n seul oiseau. D i e u sait ce que je touchai, car les dards s'envolaient loin du b u t dans de folles trajectoires pour se perdre à j a m a i s , hormis quelques-uns que m o n c a m a r a d e a u x y e u x perçants p u t suivre j u s q u ' à leur point de c h u t e et qu'il réussit


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à récupérer. L e t a b l e a u de t o u t e une journée de chasse fut une paire d'oiseaux, que K u a - k ó lui-même a v a i t touchés, e t u n p e t i t sarigue que ses y e u x aigus a v a i e n t découvert a u s o m m e t d'un arbre où il gîtait en boule dans un v i e u x nid, sur le côté duquel il b a l a n ­ çait i m p r u d e m m e n t sa queue pareille à un serpent. L a quantité de dards que j ' a v a i s gâchée d e v a i t repré­ senter une perte sérieuse pour l'Indien, m a i s il n'en p a r u t point affecté et il ne dit rien à ce sujet. L e lendemain, à m a grande surprise, il s'offrit à m e donner une nouvelle leçon, et nous partîmes ensemble une fois de plus. Il s'était m u n i d'un gros p a q u e t de dards, m a i s — sage qu'il était ! — ceux-ci n ' é t a i e n t point empoisonnés ; j e p o u v a i s donc les gaspiller sans g r a n d d o m m a g e . J e crois que ce jour-là j e fis quelques progrès ; en t o u t cas, m o n professeur déclara q u ' a v a n t peu je pourrais toucher u n oiseau. J e répondis en sou­ riant que s'il m e p l a ç a i t à v i n g t mètres d'un oiseau pas plus petit q u ' u n h o m m e , je réussirais peut-être à le frapper avec une flèche. Ce discours produisit sur lui un effet i n a t t e n d u et remarquable. Il s'arrêta net, m e regarda d'un air égaré, fit une v a s t e grimace e t , pour finir, éclata d'un gros rire, q u i i m i t a i t assez bien les rugissements d u singe hurleur, t o u t en frappant ses cuisses nues a v e c une formidable énergie. R e t r o u v a n t enfin son sangfroid, il m e d e m a n d a si une femme petite n'était pas la m ê m e chose q u ' u n petit h o m m e , et sur m a réponse affirmative, il partit d ' u n n o u v e l et e x t r a v a g a n t éclat de rire. P e n s a n t qu'il serait facile de l'amuser t a n t que dure­ rait cette h u m e u r folâtre, je fis q u a n t i t é de m a u v a i s e s plaisanteries — pas plus m a u v a i s e s d'ailleurs que celle qui v e n a i t de p r o v o q u e r une allégresse aussi désor-


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donnée — car cela m ' a m u s a i t de le voir se comporter de cette façon insolite. Mais aucune ne produisit son effet, il ne fallait pas songer à m e t t r e dans le mille une deuxième fois ; K u a - k ó se c o n t e n t a i t de m e re­ garder fixement d'un œil vide et de grogner comme un pécari, sans marquer de l'approbation ni interrompre sa marche. P o u r t a n t , par intervalles, il revenait à m a b o u t a d e du très grand oiseau, et s'esclaffait derechef, comme si le sel d'une aussi merveilleuse plaisanterie n'était point facile à épuiser. L e troisième jour nous sortîmes encore ensemble et j e m ' e x e r ç a i à tirer les oiseaux — réussissant à leur faire peur sinon à les tuer ; mais a v a n t midi, appre­ n a n t que mon compagnon a v a i t l'intention de se rendre dans un lieu éloigné où il s ' a t t e n d a i t à trouver un gibier de plus grande taille, j e le q u i t t a i pour ren­ trer a u village. L'exercice à la sarbacane a v a i t perdu sa n o u v e a u t é et je ne me souciais nullement de m ' y adonner toute la journée et tous les jours ; a u surplus, j ' a v a i s h â t e , après un aussi long intervalle, de rendre visite à mon bois, car c'est ainsi que j ' a v a i s commencé à le nommer, dans l'espoir d'entendre cette m y s t é ­ rieuse mélodie que je m'étais pris à chérir et à regret­ ter q u a n d j ' e n étais privé, ne fût-ce q u ' u n seul jour.


CHAPITRE

V

A p r è s avoir h â t i v e m e n t déjeuné, je m ' a c h e m i n a i v e r s le bois, la tête pleine d'agréables anticipations. J ' y arrivai u n peu après midi ; mais nulle v o i x mélodieuse et familière ne m e souhaita la bienvenue c o m m e je m ' y attendais, et mon invisible compagnon ne se fit p o i n t entendre de t o u t e la journée. Mais ce jour-là j ' e u s une curieuse petite a v e n t u r e et en­ tendis quelque chose de fort extraordinaire, de fort m y s t é r i e u x , que j e ne pus m'empêcher d'associer dans mon esprit a u chantre invisible qui me s u i v a i t si souvent dans m e s excursions. L a journée était e x t r ê m e m e n t brillante, sans nuages, mais venteuse, et m e t r o u v a n t dans une partie assez clairsemée du bois, non loin de sa lisière, où la brise se faisait sentir, je m'assis sur la partie inférieure d'une forte branche à moitié rompue, mais encore a t t a c h é e au tronc, bien que ses r a m e a u x e x t r ê m e s reposassent sur le sol. D e v a n t moi poussait une plante basse e t étalée, couverte de feuilles larges, rondes et p o l i e s ; la rondeur, la rigidité et l'horizontalité parfaite des feuilles supérieures leur prêtait l'apparence d'une série de petites plates-formes ou de dessus de tables ronds disposés presque au m ê m e n i v e a u . A travers les feuilles, les dépassant d'une trentaine de centimètres, s'éle­ v a i t u n mince tronc m o r t , e t d'une brindille à son sommet pendait une toile d'araignée rompue. U n e 53


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minuscule feuille m o r t e qui s'y était prise jetait son ombre, petite mais bien visible, sur les feuilles dé­ ployées au-dessous d'elle en plate-forme : à mesure que celles-ci tremblaient et se balançaient a u v e n t , la tache noire tremblait a v e c elles ou glissait rapidement sur les surfaces vertes et brillantes, restant rarement im­ mobile. Or, comme les y e u x baissés je regardais les feuilles et la petite ombre dansante, ne songeant guère à ce que je regardais, j e remarquai une petite araignée a u corps p l a t et a u x p a t t e s courtes qui rampait avec cir­ conspection sur la surface supérieure d'une feuille. Ce fut sa couleur rouge pâle barrée d'un noir de velours qui a t t i r a d'abord mon attention, à cause de sa b e a u t é ; j e découvris bientôt qu'il ne s'agissait pas d'une arai­ gnée tisseuse et sédentaire, mais d'une chasseresse errante qui c a p t u r a i t sa proie, comme un chat, en r a m p a n t vers elle, à c o u v e r t et en se défilant, pour lui sauter dessus a u bon m o m e n t . L ' o m b r e m o u v a n t e l ' a v a i t attirée et, comme le m o n t r a la suite, elle l ' a v a i t prise pour une mouche qui courait sur les feuilles et v o l e t a i t de l'une à l ' a u t r e . Alors commença une série d'étonnantes m a n œ u v r e s de la part de l'araignée pour circonvenir la m o u c h e imaginaire. Chaque fois que l'ombre filait d e v a n t elle, v i t e , l'araignée s'élançait dans la m ê m e direction, se dissimulant sous les feuilles, s'efforçant de se rappro­ cher sans alarmer sa proie ; puis l'ombre se m e t t a i t à tournoyer, et la chasseresse d e v a i t e x é c u t e r u n n o u ­ v e a u m o u v e m e n t stratégique. Profondément absorbé par cette scène curieuse, j e me pris à souhaiter que l'ombre demeurât un m o m e n t immobile pour donner sa chance à la chasseresse. Mon v œ u enfin fut satisfait : l'ombre s'immobilisa presque et l'araignée s ' a v a n ç a


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v e r s elle sans paraître bouger. C o m m e elle s'appro­ chait, je crus voir le petit corps r a y é trembler de surexcitation. V i n t alors la scène finale : rapide et raide comme une flèche, la chasseresse se lança sur l'ombre-mouche et se mit à se tortiller, s'efforçant é v i d e m m e n t de saisir sa proie a v e c ses crocs et avec ses dents ; ne t r o u v a n t rien sous elle, elle souleva ver­ ticalement la partie supérieure de son corps, comme pour chercher des y e u x a u x alentours l'insaisissable mouche ; mais peut-être après tout le geste n'expri­ mait-il que la surprise? J'étais sur le point de donner libre cours a u rire sonore que je retenais, quand, juste derrière moi, comme s'il émanait d'une personne qui aurait suivi la scène par-dessus m o n épaule et se serait amusée de son dénouement a u t a n t que moi, retentit un j o y e u x et clair éclat de rire. J e tressaillis et regardai bien v i t e autour de moi : aucune créature v i v a n t e n'était présente. L a masse de feuillages pendants dans laquelle j e plongeai m o n regard s'agitait, comme si un corps v e n a i t de s'y en­ foncer. L ' i n s t a n t d'après, feuilles e t r a m e a u x a v a i e n t repris leur immobilité ; je n'aurais p o u r t a n t p u jurer q u ' u n souffle léger ne les a v a i t point secoués. Mais j ' é t a i s si persuadé d ' a v o i r entendu t o u t contre moi un v é r i t a b l e rire h u m a i n , ou u n son émanant d'une créature v i v a n t e qui imitait e x a c t e m e n t un rire, que j ' e x a m i n a i soigneusement le sol, m ' a t t e n d a n t à trou­ v e r un être d'une espèce quelconque. Mais je ne t r o u v a i rien et, me rasseyant sur la branche pendante, j ' y demeurai longtemps, écoutant d'abord, réfléchissant ensuite sur le m y s t è r e de ce d o u x éclat de rire ; en désespoir de cause, je finis par me demander si, comme l'araignée qui pourchassait une ombre, je n ' a v a i s pas été la victime d'une illusion, si j e n ' a v a i s pas c r u


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entendre un son là où il ne s'en était produit aucun. L e lendemain je retournai au bois. A p r è s avoir erré d e u x ou trois heures sans rien entendre, je conclus qu'il était inutile de continuer à hanter les endroits que j e connaissais, et me dirigeai vers le sud, péné­ trant ainsi dans la partie la plus dense de la forêt, là où les broussailles rendaient la marche difficile. Je ne craignais pas de me perdre ; le soleil et mon ins­ tinct qui a toujours été bon, m e permettraient de revenir à mon point de départ. J e me frayais donc résolument passage depuis plus d'une demi-heure, constatant qu'il n'était point facile d ' a v a n c e r sans dévier c o n s t a m m e n t de la direction q u e je tenais à suivre, q u a n d je débouchai dans u n endroit beaucoup plus dégagé. L e s arbres étaient plus petits et plus rares à cause de la nature rocailleuse du terrain qui s'abaissait en pente assez rapide, mais celui-ci était humide et recouvert de mousses, de fou­ gères, de plantes r a m p a n t e s et de buissons b a s , le t o u t du v e r t le plus vif. L e s buissons et les hautes fou­ gères arrêtaient la v u e de toutes parts, mais j ' e n t e n d i s bientôt un bruit léger et continu que je reconnus, après avoir a v a n c é de v i n g t ou trente mètres, pour le glouglou d'une eau courante ; a u m ê m e instant je m'aperçus que m a gorge était desséchée, que les paumes de mes mains fourmillaient de chaleur. J e h â t a i le pas, me p r o m e t t a n t une lampée d'eau bien fraîche, q u a n d t o u t à coup, par-dessus le suave glouglou mobile de l'eau, je perçus un autre son — une série de rou­ coulements qui p o u v a i e n t être poussés par un oiseau. J e n'en tressaillis pas moins — t a n t avaient r e v ê t u d'importance pour moi tous les sons qui évoquaient le c h a n t d'un oiseau — et, faisant halte, j ' é c o u t a i a t t e n t i v e m e n t . L e bruit ne se répéta point. Marchant


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avec l a plus grande circonspection pour ne pas alarmer le m y s t é r i e u x vocaliste, je m ' a v a n ç a i alors j u s q u ' à un arbre dont la base s'entourait du feuillage épais et penniforme d'un arbrisseau, qui poussait entre ses racines. D e l ' a u t r e côté de cet arbre, le sol était encore plus découvert et le soleil y pénétrait. L e cours d'eau que je cherchais se t r o u v a i t dans cet espace dégagé, à une v i n g t a i n e de mètres de moi, bien que l'eau fût encore cachée à m a v u e . Mais il y a v a i t là autre chose encore ; m a marche circonspecte s'arrêta net. J e restai figé, regardant de tous mes y e u x , osant à peine res­ pirer de peur d'effrayer et de chasser ce que je v o y a i s . C'était un être h u m a i n — une jeune fille à en juger par l'apparence, — étendue sur la mousse p a r m i les fougères et les herbes, près des racines d'un petit arbre. U n de ses bras se repliait derrière sa n u q u e pour sou­ tenir sa tête, tandis que l'autre s'allongeait d e v a n t elle, la main levée v e r s u n petit oiseau brun perché sur u n r a m e a u pendant, t o u t juste hors de sa portée. E l l e paraissait jouer avec l'oiseau, cherchant peut-être à l'attirer sur sa main ; cette main d'ailleurs semblait le tenter grandement, car il sautillait sans cesse le long d u rameau en agitant les ailes et la queue, toujours sur le point, semblait-il, de se laisser tomber sur le doigt qui lui était tendu. D e l'endroit où j ' é t a i s placé, il m ' é t a i t impossible de voir distinctement, néanmoins j e n'osais bouger. J ' o b s e r v a i pourtant qu'elle était de petite taille, n ' a y a n t pas plus d'un mètre quarante, mince, a v e c des petits pieds et des petites mains déli­ c a t e m e n t formés. Ses pieds étaient nus. Son seul v ê t e m e n t consistait en une légère robe taillée comme une chemise qui descendait au-dessous de ses g e n o u x , d'un gris blanchâtre, et v a g u e m e n t luisante comme une étoffe soyeuse. S a chevelure était surprenante ;


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libre et épaisse, ondulée ou crêpée, elle t o m b a i t en nuage sur ses épaules et sur ses bras. E l l e paraissait sombre, mais sa nuance exacte était insaisissable, comme celle de la peau, qui ne semblait ni brune ni blanche. T o u t c o m p t e fait, si proche de moi que fût la créature, il y a v a i t en elle une certaine qualité v a p o ­ reuse qui la rendait comme v a g u e et lointaine ; u n gris v e r d â t r e paraissait être sa couleur dominante. C e t t e teinte je ne tardai guère à l'attribuer à l'effet du soleil qui t o m b a i t sur elle à travers le v e r t feuillage ; car une fois, un instant, elle se souleva pour rappro­ cher son doigt de l'oiseau, et alors un rayon de soleil t o m b a sans être tamisé sur ses c h e v e u x et sur son bras, et le bras à ce m o m e n t a p p a r u t d'une blancheur de perle et les c h e v e u x , à l'endroit même que touchait la lumière, présentaient un étrange lustre et le jeu d ' u n e couleur iridescente. I l n ' y a v a i t pas plus de trois secondes que je la con­ templais q u a n d , avec un petit cri aigu et grinçant, l'oiseau s'envola, pris d'une soudaine inquiétude ; a u même instant la jeune fille se retourna et m'aperçut à travers le léger écran feuillu. Mais bien qu'elle m'eût v u inopinément, elle ne m o n t r a point comme l'oiseau de l'inquiétude ; ses y e u x seulement, grands ouverts dans une expression de surprise, restèrent fixés sur m o n visage. E t lentement, imperceptiblement — car j e ne perçus point le m o u v e m e n t , t a n t il fut graduel e t régulier, comme celui de la brume qui change de forme et de place, sans p o u r t a n t qu'elle ait paru b o u ­ ger a u x y e u x — elle se souleva sur ses genoux, sur ses pieds, se retira et, le visage toujours tourné vers moi, les y e u x toujours fixés sur les miens, elle disparut enfin, c o m m e si elle s'était fondue dans la verdure. L e feuillage était là o c c u p a n t l'endroit précis où elle


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se tenait un m o m e n t plus tôt — le p l u m e u x feuillage d'un acacia, les tiges et les larges feuilles en fer de lance d'une plante aquatique, les sveltes frondes retombantes des fougères, et p o u r t a n t ils étaient immobiles et ce qui v e n a i t de passer à t r a v e r s sem­ b l a i t ne point les avoir touchés. E l l e a v a i t disparu : e t cependant, plié en d e u x , je continuais de fixer l'en­ droit où je l ' a v a i s v u e pour la dernière fois, l'esprit étrangement troublé, possédé par des sensations que j e ressentais v i v e m e n t , et p o u r t a n t d'une façon contra­ dictoire. Si v i v e était l'image laissée en mon c e r v e a u qu'elle semblait être encore d e v a n t mes y e u x ; et elle n ' y était point, elle n ' y a v a i t j a m a i s été, car c'était u n rêve, une illusion, et il n'existait p a s , il ne pou­ v a i t exister d'être semblable en ce monde grossier : et p o u r t a n t je savais qu'elle a v a i t été là — que l'ima­ gination était impuissante à conjurer une forme aussi exquise. Il fallait m e satisfaire de l'image mentale, car bien que je fusse resté plusieurs heures à cet endroit, je ne la revis plus, pas plus que je n'entendis aucun son familier et mélodieux. Car j ' é t a i s d o r é n a v a n t c o n v a i n c u q u ' e n cette s a u v a g e et solitaire fille j ' a v a i s enfin décou­ v e r t la mystérieuse f a u v e t t e qui me suivait si s o u v e n t dans le bois. D e guerre lasse, comme il se faisait t a r d , je bus a u ruisseau et avec lenteur, avec regret, je sortis de la forêt. D e bonne heure le lendemain m a t i n j ' é t a i s de retour dans le bois, le cœur plein de délicieux espoirs. Je venais à peine de pénétrer entre les arbres, q u ' u n d o u x gazouillement p a r v i n t à mes oreilles ; il était identique à celui que j ' a v a i s entendu la veille au m o m e n t précis où j'allais apercevoir la jeune fille entre les fougères. Si v i t e ! pensai-je, r a v i , et à pas prudents j ' e x p l o r a i


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le terrain, espérant la surprendre. Mais je ne v i s rien : et ce ne fut que lorsque j ' e u s commencé à douter d'avoir entendu quoi que ce fût d'inaccoutumé et que je me fusse assis sur un rocher pour m e reposer, que le son se répéta, d o u x et faible comme t a n t ô t , très proche et très distinct. J e n'entendis plus rien à cet endroit, mais ailleurs, une heure plus tard, la même note mystérieuse retentit près de moi. P e n d a n t le temps que je passai encore dans la forêt je fus servi plusieurs fois de la m ê m e façon, et pourtant je ne v i s rien, et aucun changement ne se produisit dans la v o i x . Ce ne fut que q u a n d la journée fut près de s'ache­ ver que je renonçai à m a quête, profondément désap­ pointé. Il m e v i n t alors à l'esprit que la d é c e v a n t e créature en agissait ainsi avec moi, parce qu'elle était piquée d'avoir été surprise dans une de ses plus se­ crètes cachettes a u c œ u r d u bois et qu'il lui plaisait de me punir de la sorte. L e lendemain, aucun changement ; elle était pré­ sente derechef, me s u i v a n t à n'en pas douter, mais t o u ­ jours invisible, sans se départir de cette note moqueuse de la veille, qui semblait m e défier de la trouver une seconde fois. A la fin j e m e v e x a i et résolus d'être quitte avec elle en m ' a b s t e n a n t de me montrer dans le bois pendant un certain t e m p s . U n simulacre d'indif­ férence la rendrait, j e l'espérais du moins, plus acces­ sible à l'avenir. L e jour s u i v a n t , affermi dans m a résolution, j ' a c ­ c o m p a g n a i K u a - k ó et d e u x autres s a u v a g e s dans u n endroit éloigné où ils espéraient que les fruits mûris­ sants d'un cachou auraient attiré des oiseaux en grand nombre. Mais les fruits étaient encore verts, de sorte que nous n'en cueillîmes aucun et que nous ne t u â m e s que peu d'oiseaux. E n r e v e n a n t , K u a - k ó se tint cons-


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t a m m e n t à mon côté et bientôt, comme nous nous étions laissé distancer par nos compagnons, il me com­ plimenta sur m o n adresse à la sarcabane bien q u ' à mon h a b i t u d e , je n'eusse réussi q u ' à disperser mes dards. — « B i e n t ô t t u seras capable de frapper, » m e dit-il, « de frapper un oiseau aussi gros qu'une femme pe­ tite ; » et il se remit à rire sans modération. Enfin, d e v e n u plus communicatif, il me dit que je posséde­ rais bientôt une sarbacane à moi t o u t seul, a v e c des flèches en abondance. Il façonnerait les flèches luim ê m e , et son oncle O t a w i n k i , qui a v a i t l'œil juste, ferait le tube. J e traitai ces paroles comme a u t a n t de plaisanteries, mais il m'assura solennellement qu'il ne l'entendait point ainsi. L e lendemain m a t i n il m e d e m a n d a si j ' a l l a i s à la forêt de m a u v a i s e réputation et, q u a n d je lui répondis n é g a t i v e m e n t , il p a r u t étonné et, à m a grande sur­ prise, visiblement déçu. Il t e n t a m ê m e de me persuader d ' y aller, lui qui, a u p a r a v a n t , me conseillait si ardem­ m e n t de m'en abstenir. D e v a n t mon refus, il se décida à m'emmener chasser dans les bois. Mais bientôt il revint à la charge : il ne comprenait pas pourquoi j e n e voulais point aller dans ce bois et il me d e m a n d a si j e commençais à en avoir peur. — « N o n , j e n'ai point peur, » répondis-je, « mais à présent j e le connais à fond et j ' e n suis fatigué. J ' a i v u t o u t ce q u ' i l contient — oiseaux et bêtes — et j ' a i entendu tous ses étranges bruits. » — « Oui, entendu, » fit-il, en hochant la tête d'un air malin, « mais t u n'as vu rien d'étrange ; tes y e u x ne sont pas encore assez bons. » J e ris d'un air méprisant et répondis que j ' a v a i s v u t o u t ce que le bois contenait d'étrange, y compris


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une étrange jeune fille ; et j e lui en décrivis l'aspect, en lui d e m a n d a n t , pour finir, s'il c r o y a i t q u ' u n h o m m e blanc prenait peur à la v u e d'une jeune fille. Mes paroles l'étonnèrent ; puis il p a r u t r a v i et, d e v e n a n t plus communicatif et plus généreux encore que la veille, il m e dit que j e serais bientôt u n per­ sonnage des plus i m p o r t a n t s dans sa t r i b u et que je m e distinguerais grandement. Il me fit grise mine q u a n d j e ris de ses discours et se remit à parler a v e c le plus grand sérieux de la sarbacane encore inexis­ t a n t e qui d e v a i t être à moi — parlant d'elle c o m m e de quelque chose de très remarquable, égale au don d'un v a s t e terrain ou au poste de gouverneur d'une province a u nord de l'Orénoque. E t bientôt il parla de quelque chose de plus m e r v e i l l e u x encore que la promesse d'une sarbacane a v e c des dards à foison. Il ne s'agissait ni plus ni moins que de sa jeune sœur, nommée O a l a v a , fille de seize ans environ, timide, taciturne, a u x y e u x d o u x , p l u t ô t maigre et sale ; point laide, sans pour cela être désirable. E t ce petit souillon cuivré des déserts, il proposait de m e le donner en mariage ! Si vif était m o n désir de le faire parler, que j e réussis à dominer mes muscles ; j e lui d e m a n d a i quelle autorité lui — un jeune h o m m e insignifiant qui n'était pas encore digne de s'acheter une femme — il p o u v a i t avoir pour disposer d'une sœur a v e c cette désinvolture? Il répliqua qu'il n ' y aurait point de difficulté : que R u n i accorderait son consentement, t o u t comme O t a w i n k i , P i a k é et les autres parents ; et, en dernier lieu la moins i m p o r t a n t e de toutes ces per­ sonnalités, c o m m e le v o u l a i e n t les coutumes matri­ moniales de ces latitudes, O a l a v a elle-même serait prête à accorder sa personne — quéyou, porté à l a


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manière d'une feuille de vigne, collier de dents d'accouri et le reste — à un soupirant aussi digne que moi. Finalement, pour rendre plus séduisante encore cette perspective, il ajouta que je n'aurais p o i n t à me sou­ m e t t r e a u x tortures volontaires pour p r o u v e r que j ' é t a i s u n h o m m e et en é t a t de pénétrer dans le pur­ gatoire matrimonial. Il était b e a u c o u p trop indulgent, lui dis-je et, avec toute la g r a v i t é que je pus assumer, je lui demandai quel genre de torture il m e recom­ manderait. P o u r moi — une personne aussi v a l e u ­ reuse — « pas de torture », répondit-il m a g n a n i m e m e n t . Mais lui — K u a - k ó — il s'était arrêté sur la forme de torture qu'il s'infligerait un jour. D a n s un grand sac il m e t t r a i t des fourmis-flamme. « A u t a n t que cela ! » s'écria-t-il d'un air triomphant, en se baissant pour remplir de sable ses d e u x mains. P u i s il s'introduirait t o u t n u dans le sac et en a t t a c h e r a i t étroitement les bords autour de son cou, pour montrer a u x specta­ teurs q u ' i l p o u v a i t endurer l'infernale douleur d'in­ n o m b r a b l e s piqûres envenimées, sans un gémissement et d ' u n visage impassible. L e p a u v r e garçon n ' a v a i t aucune originalité d'esprit, puisqu'il s'agissait en l'es­ pèce d'une des plus communes parmi les formes de torture que s'infligent les Indiens de la G u y a n e . Mais la soudaine et surprenante admiration a v e c laquelle il en parla, la joie diabolique qui illumina son visage d'ordinaire impassible, m e remplirent soudain d'hor­ reur e t de dégoût. Quelle étrange espèce de satanisme à rebours est celui-ci, qui se réjouit à la pensée d'une torture infligée à soi-même et non à u n e n n e m i ! E t dire qu'envers les autres ces sauvages se montrent d o u x et pacifiques ! N o n , je ne pouvais croire en leur douceur ; elle n'était que de surface, q u a n d rien n'exci­ t a i t leurs instincts cruels. J ' a u r a i s p u rire de t o u t


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cela, mais l'exultation de mon c o m p a g n o n m ' a v a i t rempli de dégoût et je ne voulais plus entendre parler de cette affaire. Mais lui, il en v o u l a i t parler encore — lui à qui d'habitude il fallait, comme on dit, arracher les m o t s a v e c un tire-bouchon ; e t , r e v e n a n t à la charge, il dé­ clara que personne a u village ne s'attendrait à ce que je m'infligeasse des t o r t u r e s ; qu'après ce que j ' a u r a i s fait pour e u x — après les avoir délivrés d'une grande calamité — on n'attendrait plus rien de moi. J e lui d e m a n d a i de s'expliquer, car j e commençais à comprendre que tout ce qu'il m ' a v a i t dit ne servait que d'introduction à une affaire de la plus h a u t e importance. C'eût été bien entendu une grande erreur que de supposer que m o n s a u v a g e m'offrait une sar­ bacane et une sœur vierge et négociable pour des motifs purement désintéressés. E n réponse il fit une nouvelle allusion à cette plai­ santerie qu'il n ' a v a i t décidément pas oubliée sur la possibilité de frapper avec une flèche un oiseau aussi g r a n d q u ' u n e petite femme. Il m e d e m a n d a ensuite si cette mystérieuse fille que j ' a v a i s v u e dans le bois n ' é t a i t pas d'une taille à m e satisfaire comme cible q u a n d je m e serais fait un peu plus la main. C'était donc là le g r a n d exploit q u ' o n a t t e n d a i t de moi ; cette timide et mystérieuse fille à la v o i x musicale était l'être malfaisant q u ' o n m e d e m a n d a i t de m a s ­ sacrer à coups de flèches empoisonnées ! C'était pour cela que K u a - k ó désirait à présent que j'allasse souvent dans le bois, pour me familiariser de plus en plus avec les cachettes et les h a b i t u d e s de m a v i c t i m e , pour surmonter toute la timidité et tous les soupçons qu'elle a v a i t pu avoir ; et a u m o m e n t v o u l u , q u a n d il m e serait impossible de m a n q u e r m o n coup, je d e v a i s


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planter le dard fatal ! L e dégoût qu'il m ' a v a i t inspiré t o u t à l'heure, q u a n d il se délectait à l'idée des tor­ tures qu'il c o m p t a i t s'infliger, n'était qu'un sentiment bien faible et bien passager en comparaison de ce que j ' é p r o u v a i s alors. Je me tournai v e r s lui dans un sou­ dain transport de rage et j ' a u r a i s à l'instant fracassé sur sa tête la sarbacane que j ' a v a i s dans la main, si l'étonnement qui se peignit sur son visage ne m ' a v a i t arrêté, m ' e m p ê c h a n t de c o m m e t t r e une aussi fatale imprudence. J e dus m e contenter de grincer des dents et de lutter pour dominer une haine et un courroux presque insurmontables. P o u r finir, j e j e t a i le tube sur le sol et lui ordonnai de le ramasser, en lui disant que je ne le toucherais plus, m'offrît-il pour épouses toutes les soeurs de tous les s a u v a g e s de la G u y a n e . Il continua de me dévisager, m u e t d'étonnement, et la prudence m'inspira qu'il serait préférable de dis­ simuler a u t a n t que possible la violente animosité que j ' a v a i s conçue contre lui. J e lui d e m a n d a i a v e c dédain s'il c r o y a i t que je pourrais j a m a i s être capable de frapper quoi que ce fût — oiseau ou être h u m a i n — a v e c une flèche. « N o n , » ajoutai-je, criant presque à tue-tête afin de soulager d'une façon quelconque mes sentiments et, tirant m o n r e v o l v e r : « V o i c i l'arme de l ' h o m m e blanc ; mais a v e c cette arme, il ne tue que des h o m m e s — les h o m m e s qui essaient de le tuer ou de le blesser — mais ni avec cette arme ni a v e c une autre, il n'assassine par traîtrise des jeunes filles innocentes. » A p r è s cela nous continuâmes quelque t e m p s à mar­ cher en silence ; il dit enfin q u e l'être que j ' a v a i s v u dans le bois et dont j e n ' a v a i s point peur n'était pas une innocente jeune fille, mais une fille de la Didi, un être malfaisant ; et qu'aussi longtemps qu'elle conti5


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nuerait d'habiter le bois, ni lui ni les siens ne pour­ raient y chasser, que m ê m e dans d'autres bois, ils craignaient sans cesse de la rencontrer. T r o p écœuré pour causer a v e c lui, je continuai m o n chemin sans rien dire ; et q u a n d nous fûmes p a r v e n u s à la rivière, près du village, je m e dépouillai de m e s v ê t e m e n t s et me plongeai dans l ' e a u pour refroidir mon courroux a v a n t de rejoindre les autres.


CHAPITRE

VI

Songeant cette nuit-là, t o u t éveillé, à la jeune fille de la forêt, je conclus que je lui a v a i s suffisamment m o n t r é combien sa capricieuse conduite était peu de m o n goût et que par conséquent j e n ' a v a i s plus besoin de m e punir d a v a n t a g e moi-même en restant éloigné de mes v e r t e s demeures bien-aimées. L e lendemain donc, à midi, q u a n d eut cessé la grosse pluie qui était tombée p e n d a n t la m a t i n é e , j e m ' a c h e m i n a i vers le bois. L e ciel était r e d e v e n u clair, mais il ne se pro­ duisait a u c u n m o u v e m e n t dans l'atmosphère lourde e t suffocante.

D e s nuages entassés, menaçants,

en

masses d ' u n bleu sombre à l'horizon occidental, annon­ çaient que de nouvelles averses allaient tomber a v a n t l a fin de la journée. Mon esprit toutefois était trop agité

par

l'idée

d'une

rencontre

possible

avec

la

n y m p h e forestière pour m e permettre de prêter la moindre a t t e n t i o n à ces signes de m a u v a i s augure. J ' a v a i s franchi la première b a n d e boisée et me trou­ v a i s dans l'espace stérile qui lui faisait suite, q u a n d u n t r a i t de couleur v i v e a t t i r a m e s regards v e r s le sol, t o u t près de moi. C'était u n serpent étendu sur la terre nue ; si j ' a v a i s continué mon c h e m i n sans l'aper­ cevoir, j ' a u r a i s fort probablement marché sur lui, ou t o u t a u m o i n s dangereusement près de lui. L ' a y a n t e x a m i n é a v e c a t t e n t i o n , je constatai que c'était un serpent corail, renommé a u t a n t pour sa b e a u t é et sa 67


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singularité que pour sa morsure mortelle. L o n g d'en­ viron q u a t r e - v i n g t - d i x centimètres, il était très mince ; sa couleur principale était un vermillon éclatant, a v e c de larges a n n e a u x , d'un noir de jais, disposés autour d u corps à intervalles é g a u x , c h a q u e anneau noir, ou bande, divisé en son milieu par une étroite raie j a u n e . Ce dessin s y m é t r i q u e et ses couleurs v i v e m e n t con­ trastées lui auraient donné l'aspect d'un serpent arti­ ficiel, œ u v r e de quelque artiste plein de fantaisie, n'eût été l ' é c l a t de la vie qui brillait dans ses replis. E u x aussi ses y e u x fixes étaient des g e m m e s v i v a n t e s , et de la pointe de sa tête en fer de lance une langue luisante s'agitait sans cesse tandis que, arrêté à quelques mètres, je considérais le reptile. « J e v o u s admire grandement, sire serpent, » fis-je ou pensai-je. « Mais, d'après les autorités en matière militaire, il est dangereux de laisser derrière soi un ennemi, voire u n ennemi potentiel ; pour c o m m e t t r e un acte pareil il faut être un m a u v a i s stratège ou un h o m m e de génie, et je ne suis ni l'un ni l'autre. » R e c u l a n t de quelques pas, je ramassai une pierre, grosse à peu près comme le poing, et la lançai vers la menaçante tête avec l'intention de l'écraser ; mais la pierre frappa le sol rocailleux un peu à côté de la cible et, é t a n t friable, v o l a en cent m o r c e a u x . Ceci p r o v o q u a l a colère de la créature qui, à l'instant, tête dressée, se dirigea rapidement v e r s moi. J e b a t t i s de­ rechef en retraite, c e t t e fois a v e c moins de lenteur : ramassant un autre caillou, je m ' a p p r ê t a i s à le lancer q u a n d un cri aigu et sonore retentit dans les buissons environnants. A u m o m e n t même a p p a r u t l a fille de la forêt, non plus f u y a n t e et timide, v a g u e m e n t en­ trevue dans les ombres du bois, mais appelant a u d a cieusement l'attention, exposée à la puissance entière


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du soleil à son méridien, qui la rendait lumineuse et riche de couleur au delà de toute expression. L a v o y a n t ainsi, toutes ces émotions de crainte et d'horreur q u ' e x c i t e invariablement en nous la v u e d'un serpent v e n i m e u x en posture de c o m b a t sur notre chemin, s'évanouirent t o u t de suite de m o n esprit : je n'éprou­ v a i q u ' u n sentiment de surprise et d'admiration pour l'être étincelant qui, d'une allure rapide, aisée et onduleuse, s ' a v a n ç a i t vers moi, ou p l u t ô t v e r s le serpent, lequel se t r o u v a i t entre nous et se déplaçait avec une lenteur progressive à mesure qu'elle se rapprochait de lui. I l était impossible de se méprendre sur la cause d'une audace aussi soudaine et aussi surprenante, aussi contraire a u x h a b i t u d e s antérieures de la fille s a u v a g e . Elle a v a i t épié m a marche du fond de quelque c a c h e t t e a u milieu des buissons, prête sans doute à m e promener dans le bois a u gré de sa v o i x moqueuse, c o m m e elle s'était déjà amusée à le faire plusieurs fois, q u a n d mon a t t a q u e contre le serpent a v a i t causé ce transport de colère. L e torrent de sons é c l a t a n t s et pour moi inarticulés, prononcés dans une langue inconnue, ses gestes rapides, et par-dessus t o u t ses y e u x étincelants et grands ouverts et son visage enflammé de couleur, rendaient impossible t o u t e méprise quant à la nature de ses sentiments. Quand je cherche un terme pour décrire l'impression produite sur moi à ce m o m e n t , je songe à waspish — irritée c o m m e une guêpe — ou, m i e u x encore, à avispada — littéralement le m ê m e m o t en espagnol, où il n'a pas tout à fait la m ê m e signification et n'est j a m a i s e m p l o y é dans un sens péjoratif — mais je les rejette tous d e u x après un instant de réflexion. J e n'en reviens pas moins à l'image d'une guêpe irritée, car elle offre peut-être la meilleure illustration ; d'une grosse guêpe


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tropicale fonçant sur moi t o u t en colère, comme cela m'est arrivé cent fois, non pas précisément en v o l a n t , mais en se déplaçant avec rapidité d'un m o u v e m e n t tenant de la course et d u v o l , à la surface d u sol, avec un bourdonnement sonore et colérique, ses reluisantes ailes ouvertes et agitées ; surpassant en b e a u t é la plu­ part des créatures animées par ses lignes aiguës mais gracieuses, sa surface polie et son coloris resplendis­ sant et varié, et ce courroux qui lui sied si bien et semble lui donner u n surcroît de splendeur. É m e r v e i l l é par l'étrange spectacle de sa b e a u t é et de sa passion, j ' o u b l i a i le serpent qui ne cessa pour­ t a n t d ' a v a n c e r que lorsque la jeune fille se fut arrêtée elle-même à cinq mètres de moi ; je v i s alors a v e c hor­ reur q u ' i l était à côté de ses pieds nus. B i e n que le reptile eût cessé d ' a v a n c e r , il l e v a i t toujours la tête comme pour frapper ; mais bientôt l a colère p a r u t s'éteindre en lui ; la tête dressée et oscillante s'abaissa lentement pour venir s ' a p p u y e r sur le cou-de-pied n u de la jeune fille où, couchée sans faire u n m o u v e m e n t , la meurtrière créature semblait une jarretière de soie de couleurs v i v e s tombée du h a u t de sa j a m b e . Il était évident que cette fille n'en a v a i t pas peur, qu'elle était u n de ces êtres exceptionnels qui e x i s t e n t , paraît-il, dans tous les p a y s , et possèdent je ne sais quel pou­ voir m a g n é t i q u e dont l'effet est de calmer j u s q u ' a u x plus v e n i m e u x et a u x plus irritables des reptiles. E l l e s u i v i t la direction de m e s y e u x et regarda à terre, mais sans écarter son pied ; puis elle fit de nou­ v e a u entendre sa v o i x , encore forte et b r è v e , m a i s où la colère n'était plus aussi prononcée. — « N e crains rien, je ne lui ferai pas de m a l , » lui dis-je en langue indienne. Sans prêter la moindre a t t e n t i o n à mes paroles, elle


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continua de parler a v e c u n ressentiment croissant. J e secouai la tête, en répliquant que son langage m ' é t a i t inconnu. P u i s , par gestes, j ' e s s a y a i de lui faire comprendre que je ne molesterais plus la bête. E l l e m o n t r a d u doigt a v e c indignation le caillou que, sans m ' e n rendre c o m p t e , je tenais encore à la main. Je le lançai sans tarder loin de moi : tout de suite u n c h a n ­ g e m e n t se produisit en elle ; le ressentiment se dis­ sipa, une lueur de tendresse éclaira son visage comme u n sourire. Je m ' a p p r o c h a i légèrement d'elle e t lui parlai de n o u v e a u en langue indienne ; mais ce que je lui disais lui était é v i d e m m e n t inintelligible et elle se c o n t e n t a de regarder tour à tour le serpent étendu à ses pieds, et moi. U n e fois de plus j ' e u s recours a u x signes et a u x gestes : m o n t r a n t du doigt le serpent et puis la pierre que j ' a v a i s jetée, j e m'efforçai de lui faire en­ tendre q u ' à l'avenir j e serais, p a r amitié pour elle, un véritable ami pour tous les reptiles v e n i m e u x , e t que j e souhaitais de lui v o i r envers moi les m ê m e s senti­ m e n t s a m i c a u x qu'elle portait à ces créatures. Qu'elle me comprît ou non, elle n e fit point mine de retourner à sa cachette, et continua à m e considérer en silence d'un air qui semblait exprimer du plaisir à se trouver enfin face à face avec moi. Lassé d'une telle a t t i t u d e , je m ' a p p r o c h a i par degrés, si bien que je finis par me trouver, debout à côté d'elle, les y e u x baissés avec u n ravissement e x t r ê m e vers ce visage qui dépassait t a n t en séduction tous les visages que j ' e u s s e j a m a i s v u s ou imaginés. S a taille et ses traits étaient singulièrement délicats, mais ce fut sa couleur qui me frappa surtout, q u i v r a i ­ ment la rendait différente de tous les autres êtres humains. Il serait presque impossible de décrire la


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couleur de son teint, t a n t il variait selon les sautes de son h u m e u r — qui étaient aussi nombreuses que pas­ sagères — et selon l'angle sous lequel le frappait la lumière, et la puissance de cette lumière. Sous les arbres, de loin, il m ' a v a i t paru d'un blanc ou d'un gris pâle assez indécis ; de près, a u grand soleil, il n'était point blanc, mais d'un albâtre semi-pellucide, et à t r a v e r s ce ton transparaissait du rose ; p a r t o u t où les r a y o n s frappaient directement, cette couleur était v i v e et lumineuse, comme celle qu'on se v o i t dans les doigts q u a n d on les regarde d e v a n t un feu ardent. Mais la partie de sa peau qui restait dans l'ombre apparaissait d'un blanc plus indécis, et la couleur qui s'étalait par-dessous variait d'un v a g u e violet rosé à un bleu v a g u e . A v e c ce teint la couleur des y e u x s'harmonisait parfaitement. D ' a b o r d , en­ flammés de colère, ils m ' a v a i e n t fait l'effet de d e u x flammes ; à présent l'iris était d'un rouge particulier, d o u x ou v a g u e et tendre, d'un m a u v e q u ' o n v o i t par­ fois a u x fleurs. Mais ce n'est que q u a n d on les regar­ dait de près q u ' o n a p e r c e v a i t cette délicate teinte, car les pupilles étaient grandes comme celles de certains y e u x gris, et les longs cils sombres et o m b r a g e a n t s , v u s à peu de distance, assombrissaient l'œil t o u t entier. N e songez donc point à la fleur rouge, exposée à la lumière et au soleil, de concert avec le v e r t vif du feuillage ; ne songez q u ' à une teinte de ce genre dans l'iris à demi caché, luisant et t o u t humide de l'humidité de l'œil, profond de la profondeur de l'œil, glorifié par le regard d'une â m e brillante et belle. Ce qui variait le plus de couleur, c'était la chevelure. Cela était dû à son e x t r ê m e finesse, à son e x t r ê m e éclat et à son élasticité, qui la faisait s'étaler éparse et flocon­ neuse sur sa tête, ses épaules et son dos ; nuage mor-


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doré à cause des c h e v e u x de surface plus libres que les autres, écrin et couronne, bien a d é q u a t s à u n v i ­ sage d'une séduction aussi rare et aussi changeante. A l'ombre et de près, c e t t e chevelure a v a i t la couleur générale de l'ardoise, allant par endroits j u s q u ' a u violet ; mais, m ê m e à l'ombre, le nimbe de c h e v e u x fous et s o y e u x voilait à demi les teintes plus sombres d'une d u v e t e u s e pâleur ; et à quelques mètres de dis­ tance, cela donnait à la chevelure t o u t entière u n aspect v a g u e et c o m m e b r u m e u x . A u soleil la couleur v a r i a i t d a v a n t a g e , apparaissant t a n t ô t sombre, t a n t ô t d'un noir intense, t a n t ô t d'une incertaine nuance claire, avec, à la surface, un j e u de couleur iridescente, c o m m e on en v o i t sur le p l u m a g e lustré de certains oiseaux ; et à peu de distance, avec le soleil brillant en plein sur la tête, elle semblait par m o m e n t s aussi blanche que l'est un n u a g e à l'heure de midi. Si c h a n ­ geante était-elle et éthérée d'aspect avec son n u a g e u x coloris, q u e t o u t e autre chevelure humaine, m ê m e celles des plus belles teintes d'or, pâle ou rouge, sem­ blaient pesantes et ternes et mortes en comparaison. Mais plus frappante encore que la forme et que la couleur et que cette ravissante variabilité, était l'expression d'intelligence, qui en m ê m e t e m p s sem­ blait complémentaire et identique à la v i v a c i t é à t o u t voir, à tout entendre, qui se m o n t r a i t sur son visage ; cette v i v a c i t é qu'on remarque chez les créatures s a u ­ v a g e s , m ê m e au repos et e x e m p t e s de crainte ; mais rarement chez l ' h o m m e , j a m a i s peut-être en t o u t cas chez l ' h o m m e intellectuel ou studieux. C'était une fille des bois, s a u v a g e et solitaire, qui ne comprenait point la langue d u p a y s que je lui a v a i s parlée. Quelle v i e intérieure ou spirituelle p o u v a i t avoir un être comme celui-là, si ce n'est celle qui est dévolue à un


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animal s a u v a g e v i v a n t dans les m ê m e s conditions? P o u r t a n t q u a n d je contemplais ce visage, il ne m ' é t a i t pas possible de douter de son intelligence. Chez elle cette réunion de d e u x qualités opposées qui, chez nous autres, n'existent, ou ne p e u v e n t exister ensemble, pour nouvelle qu'elle fût, m e frappa c o m m e le charme principal de la j e u n e fille. P o u r q u o i la nature n ' a v a i t elle point fait cela a v a n t ? P o u r q u o i chez les autres l'éclat de l'esprit éteint-il ce bel éclat physique que possèdent les bêtes s a u v a g e s ? Mais il me suffisait que ce q u ' a u c u n h o m m e n ' a v a i t cherché ou espéré de t r o u v e r existât ici ; q u ' a u travers de ce lustre inaccou­ t u m é de la v i e s a u v a g e brillât la lumière spiritualisante de l'esprit qui nous rendait frères. Ces pensées m e traversèrent rapidement tandis que j e repaissais m a v u e de ce visage frais et p i q u a n t ; tandis que de son côté elle m e rendait mon regard en pleins y e u x , non seulement a v e c une curiosité intré­ pide, m a i s c o m m e m e reconnaissant, a v e c une telle expression de plaisir d'une rencontre si é v i d e m m e n t amicale, q u ' e n c o u r a g é , je pris son bras, en m e rap­ p r o c h a n t d'elle. A ce m o m e n t une v i v e inquiétude se peignit dans ses y e u x ; elle les abaissa pour les relever t o u t de suite après v e r s m o n visage ; ses lèvres tremblèrent et s'écartèrent légèrement, cependant qu'elle m u r m u r a i t quelques sons attristés d'un ton si bas qu'il était tout juste sensible à l'ouïe. P e n s a n t qu'elle a v a i t peur et allait s'échapper de mes mains, craignant par-dessus t o u t de la perdre si v i t e , je glissai le bras autour de sa mince taille afin de l'arrêter, tout en a v a n ç a n t un pied pour maintenir mon équilibre ; a u m ê m e instant je sentis un choc léger et une v i v e sensation de brûlure me pénétra la j a m b e , si soudaine et si intense q u e je laissai retomber


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m o n bras, t o u t en poussant un cri de douleur et en m ' é c a r t a n t d'un pas ou d e u x . Mais elle ne b o u g e a point q u a n d j e l'eus lâchée ; ses y e u x suivirent mes m o u v e m e n t s ; puis elle regarda à ses pieds. Je suivis son regard. Q u ' o n se figure m o n horreur q u a n d j ' y v i s le serpent que j ' a v a i s si complètement oublié, et q u e cette v i v e douleur elle-même n ' a v a i t point rappelé à mon souvenir ! Il était là, u n de ses replis autour de la cheville nue, et sa tête dressée à une trentaine de centi­ mètres d u sol, se b a l a n ç a n t lentement d'un côté à l'autre, tandis que la rapide langue fourchue frétillait sans arrêt. Alors — alors seulement — je sus ce qui v e n a i t d'arriver, et je compris en m ê m e t e m p s la cause de la soudaine expression d'alarme qui était a p p a r u e sur le v i s a g e de la jeune fille, des m u r m u r e s qu'elle a v a i t émis, et du regard d'effroi qu'elle a v a i t jeté à ses pieds. S a seule crainte a v a i t été pour m a sécurité et elle m ' a v a i t a v e r t i ! T r o p tard ! t r o p tard ! E n bou­ geant j ' a v a i s marché sur le serpent ou l ' a v a i s t o u c h é d u pied, et il m ' a v a i t m o r d u juste au-dessus de la cheville. J e commençai alors à saisir dans toute son étendue l'horreur de m a situation. « F a u t - i l donc que je meure ! 0 m o n D i e u , n ' y a-t-il rien qui puisse m e sauver? » m'écriai-je en mon cœur. Elle restait immobile a u m ê m e endroit : ses y e u x m e quittèrent pour se reporter sur le serpent ; par degrés la tête oscillante s'abaissa de n o u v e a u , le repli se dénoua de sa cheville ; ensuite il s'éloigna, d'abord a v e c lenteur et la tête légèrement dressée, puis plus v i t e , et pour finir il r a m p a hors de v u e . P a r t i ! — mais il laissait son venin dans mon sang — ô reptile m a u d i t ! A p r è s l ' a v o i r suivi dans son m o u v e m e n t de retraite, mes y e u x se portèrent sur le v i s a g e de la j e u n e fille, q u ' u n émoi étrange ennuageait à présent ; ses y e u x


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s'abaissèrent sous m o n regard, tandis que, pressant l'une contre l ' a u t r e les p a u m e s de ses mains, elle nouait et dénouait ses doigts tour à tour. C o m m e elle semblait différente à présent, son brillant visage si pâli et si v a g u e ! Mais ce n'était point seulement parce que la tragique issue de notre rencontre l ' a v a i t transpercée de douleur : à l'ouest, le nuage a v a i t grandi ; il recouvrait à présent la moitié du ciel de v a s t e s masses livides de v a p e u r , effaçant le soleil, et une v a s t e obscurité s'était a b a t t u e sur la terre. Ce crépuscule soudain et un long roulement de ton­ nerre qui se rapprochait, réverbéré par les collines, aug­ mentèrent mon angoisse et m o n désespoir. Mourir en ce m o m e n t me parut indiciblement affreux. L e sou­ venir de t o u t ce qui me rendait si chère l'existence me transperçait le c œ u r — t o u t ce que la nature était pour moi, tous les plaisirs des sens et de l'intellect, les espoirs que j ' a v a i s chéris — t o u t cela m e fut révélé c o m m e dans un éclair. L e plus amer était la pensée q u ' i l m e fallait dire un adieu éternel à cette belle créature que j ' a v a i s t r o u v é e dans le désert — cette étincelante fille de la D i d i — qu'il m e fallait m'éloigner dans les m a u d i t e s ténèbres de la m o r t , a u m o ­ m e n t m ê m e où j ' a v a i s triomphé de sa timidité, et ne j a m a i s connaître le m y s t è r e de sa v i e ! C'était cela qui m e démoralisait absolument, faisait trembler mes j a m b e s sous m o i et sourdre de grosses g o u t t e s de sueur sur m o n front, j u s q u ' à ce q u e la pensée m e v î n t que le venin accomplissait déjà son œ u v r e rapide et fatale dans mes veines. A pas incertains éloigné d'un mètre m o m e n t l'espoir me la nature, p o u v a i t

j e m e dirigeai v e r s u n rocher ou d e u x e t m'assis dessus. A ce v i n t que cette fille, si intime a v e c connaître quelque antidote pour


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m e sauver. T o u c h a n t m a j a m b e et faisant d'autres signes, j e m'adressai de n o u v e a u à elle en langue indienne. — « L e serpent m ' a m o r d u , » lui dis-je. Q u e dois-je faire? N e connais-tu point une feuille, une racine pour m e sauver de la mort? S e c o u r s - m o i ! S e c o u r s - m o i ! » m'écriai-je a v e c désespoir. Elle comprit probablement mes signes sinon mes paroles ; et p o u r t a n t elle demeura immobile, croisant et décroisant ses doigts et me regardant avec une dou­ leur et une compassion indicibles. Hélas ! C'est en v a i n que je l'implorais : elle s a v a i t ce qui v e n a i t de se produire et quel en serait très pro­ bablement le résultat ; mais elle était impuissante à m e venir en aide. Il me v i n t alors à l'esprit que si je pouvais atteindre le village indien a v a n t que le venin m ' e û t terrassé, on y pourrait peut-être faire quelque chose pour me sauver. O h ! pourquoi avais-je a t t e n d u si longtemps, perdu t a n t de précieuses minutes ! L a pluie s'était mise à t o m b e r à grosses g o u t t e s , l'obscu­ rité s'était épaissie, le tonnerre résonnait presque sans interruption. P o u s s a n t un cri d'angoisse, je bondis sur mes pieds et allais m'élancer dans la direction du v i l ­ lage, q u a n d un éclair éblouissant m e fit hésiter. Q u a n d il se fut évanoui, j e tournai une dernière fois les y e u x vers la jeune fille. Son visage était d'une pâleur mor­ telle et ses c h e v e u x semblaient plus noirs que la nuit ; elle m e regarda et me tendit les bras en poussant u n cri b a s semblable à un gémissement. « A d i e u pour tou­ jours ! » murmurai-je, et lui t o u r n a n t une fois de plus le dos, je me précipitai dans le bois comme un dément. Mais il est probable que dans m o n trouble je m ' é t a i s trompé de direction, car a u lieu de m e t r o u v e r a u b o u t de quelques minutes à la lisière de la forêt, a u bord de


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la savane, je m'aperçus que je m'enfonçais de plus en plus parmi les arbres. J e m'arrêtai, perplexe, sans pou­ v o i r toutefois m e débarrasser de la c e r t i t u d e que j ' é t a i s parti dans la bonne direction. É v e n t u e l l e m e n t je résolus de pousser en a v a n t sur une centaine de mètres pour rebrousser chemin si je ne trouvais point de sortie. Mais ce n'était point là chose commode. J e m e t r o u v a i bientôt empêtré dans d'épaisses brous­ sailles, ce qui me déconcerta à u n tel degré, qu'en fin de compte je m ' a v o u a i a v e c désespoir que j e m'étais irrémédiablement perdu. E t dans quelles circons­ tances ! P a r intervalles un éclair jetait dans l'intérieur d u bois une v i v e lueur bleue qui ne servait q u ' à me montrer que je m'étais égaré dans un endroit où, m ê m e en plein midi et sous un ciel sans nuages, il m ' a u r a i t été fort difficile d ' a v a n c e r ; or, ces brefs éclairs étaient suivis par d'épaisses ténèbres ; je ne p o u v a i s que m e frayer un passage en aveugle, m e meurtrissant et me lacérant la chair à c h a q u e pas, t o m b a n t sans cesse pour me relever et lutter de n o u v e a u , t a n t ô t escala­ dant des arbres a b a t t u s , t a n t ô t plongé j u s q u ' à micorps dans quelque m a r e ou dans quelque torrent. V a i n s , absolument v a i n s m e paraissaient tous ces frénétiques efforts ; à c h a q u e pause, q u a n d , épuisé, je m'arrêtais pour respirer, suffoqué presque par les b a t t e m e n t s de m o n cœur, une douleur sourde, con­ tinue, a g a ç a n t e , à la j a m b e mordue m e rappelait que j e n ' a v a i s plus que peu de t e m p s à v i v r e , qu'en m ' a t t a r d a n t j ' a v a i s laissé échapper mon unique chance de salut. Combien de t e m p s luttai-je pour m ' o u v r i r un chemin à travers cet épais bois noir, je l'ignore ; peut-être d e u x ou trois heures ; mais les heures m e semblaient des années chargées d'une agonie prolongée. T o u t d'un


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c o u p , je m'aperçus q u e j e n'étais plus gêné par les broussailles, que je cheminais sur un sol net : mais il faisait plus sombre encore, plus sombre que la plus sombre nuit ; enfin, q u a n d u n éclair t r a v e r s a le feuil­ lage, j e constatai que j e m e t r o u v a i s dans u n lieu étrange d'aspect, où des arbres très h a u t s s'élevaient à une g r a n d e distance les uns des autres, sans brous­ sailles pour e n t r a v e r la marche. R e p r e n a n t m o n souffle, je m'élançai a u pas de course. A u b o u t d ' u n m o m e n t , je constatai que j ' é t a i s sorti d'entre les grands arbres et m e t r o u v a i s dans u n endroit plus découvert, garni d ' a r b r i s s e a u x et de buissons : cela m e fit espérer u n instant d ' a v o i r atteint enfin l a lisière de la forêt. V a i n espoir ! U n e fois de plus il m e fallut m e démener à t r a v e r s d'épaisses broussailles. J ' é m e r g e a i enfin sur une pente découverte, où de n o u v e a u je pus voir sur une certaine distance a u t o u r de moi, à la faveur du peu de lumière qui traversait l'épais voile des n u a g e s . M ' é t a n t péniblement traîné j u s q u ' a u sommet de c e t t e pente, j e v i s q u ' u n e s a v a n e s'étendait a u delà et m e réjouis de m'être libéré de la forêt. J e fis quelques pas et j e m e t r o u v a i sur le bord m ê m e d'un précipice de dix-sept m è t r e s a u moins de profondeur. J e n ' a v a i s j a m a i s v u ce précipice ; je sus donc que j e ne p o u v a i s être d u b o n côté de la forêt. Mon seul espoir était à présent de sortir entièrement d'entre les arbres et de m e m e t t r e à la recherche d u village ; j ' e n t r e p r i s donc de suivre le talus pour décou­ v r i r u n chemin de descente. A u c u n e brèche ne se présenta, et bientôt j e m e t r o u v a i arrêté par u n épais fourré. J'allais revenir sur mes pas q u a n d j ' o b s e r v a i un arbre, h a u t et élancé, qui poussait a u fond d u pré­ cipice et dont le s o m m e t s'étalant à d e u x mètres audessous m e s pieds, semblait m'offrir un m o y e n d ' é v a -


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sion. M'encourageant de la pensée que si je m'écrasais dans m a chute je ne ferais probablement q u ' é c h a p p e r à une mort lente et bien plus douloureuse, je me laissai t o m b e r dans le feuillage qui s'étendait au-dessous de moi comme un nuage, tout en saisissant désespérément les branches dans m a chute. U n m o m e n t j e m e sentis s o u t e n u ; mais, l'une après l'autre, les branches cédèrent sous mon poids et, à partir de ce moment, j e ne me souviens, très v a g u e m e n t , que d'un v o l rapide à travers l'air a v a n t de perdre connaissance.


CHAPITRE

VII

E n reprenant mes sens, j ' e u s d'abord v a g u e m e n t l'impression que j ' é t a i s étendu quelque p a r t , blessé et incapable de me m o u v o i r ; qu'il faisait nuit et qu'il fallait garder les y e u x fermés à bloc pour empêcher qu'ils ne fussent aveuglés par des éclairs violents et presque ininterrompus. Blessé et endolori dans t o u t m o n corps, mais au chaud et a u sec, a u sec certaine­ m e n t : ce n'étaient point d'ailleurs les éclairs q u i m ' a v e u g l a i e n t , mais la lueur d'un feu. P e u à peu je commençai à remarquer les choses. L e feu brûlait sur u n plancher d'argile à quelques pieds de l'endroit où j ' é t a i s couché. D e v a n t lui, sur une bûche, é t a i t assis ou accroupi u n être h u m a i n . U n vieillard, le m e n t o n sur la poitrine, les m a i n s nouées d e v a n t ses g e n o u x relevés ; j e n'apercevais q u ' u n e petite partie de son front et de son nez. U n Indien, m e sembla-t-il, à en juger d'après ses c h e v e u x raides, secs e t grisonnants, sa p e a u d'un b r u n foncé. L a c a b a n e était v a s t e e t s'abaissait sur les côtés j u s q u ' à soixante centimètres d u sol ; m a i s elle ne contenait ni h a m a c s , ni arcs, ni j a v e l o t s , et point de p e a u x , m ê m e sous moi, car je reposais sur des n a t t e s de paille. A u dehors la t e m p ê t e faisait encore rage ; la pluie ruisselait a v e c des éclaboussements e t , de t e m p s à autre, le tonnerre gron­ dait a u loin. Il y a v a i t aussi d u v e n t ; je l'écoutai san­ gloter p a r m i les arbres et par m o m e n t s une bouffée 81

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entrait, soulevait les cendres blanches autour des pieds du vieillard et a g i t a i t les flammes jaunes c o m m e u n drapeau. J e m e rappelai le d é b u t de la t e m p ê t e , la fille s a u v a g e , la morsure d u serpent, mes violents efforts pour trouver une sortie hors des bois et, pour finir, ce saut dans l'abîme où se terminait le souvenir. Q u e j e n'eusse point été tué par la dent venimeuse ni par l'affreuse chute qui a v a i t s u i v i , m e p a r u t un miracle. E t dans ces lieux s a u v a g e s et solitaires, privé de connaissance sous ce terrible orage et ces ténèbres, une créature h u m a i n e m ' a v a i t t r o u v é — un s a u v a g e sans doute, m a i s néanmoins un bon S a m a r i t a i n — q u i m ' a v a i t s a u v é de la m o r t ! Me sentant meurtri par t o u t le corps, j e n'essayai point de bouger, redoutant la douleur que cela m e causerait ; et j e souffrais d'une atroce migraine ; mais t o u t cela m e p a r u t a u t a n t de désagréments insignifiants après de telles aventures et de tels périls. J e sentais que j ' é t a i s guéri, ou que j ' a l ­ lais guérir de c e t t e v e n i m e u s e morsure ; que j e ne mourrais point, que je v i v r a i s , que j e v i v r a i s pour rentrer dans mon p a y s ; et cette pensée fit déborder m o n cœur, des larmes de g r a t i t u d e et de félicité m o n ­ tèrent à mes y e u x . E n de pareils m o m e n t s l ' h o m m e é p r o u v e des senti­ m e n t s de bienveillance et répandrait volontiers u n p e u de cet excès de bonheur sur ses semblables pour alléger d'autres cœurs ; et ce vieillard, qui était p r o b a b l e m e n t l'instrument de m o n salut, c o m m e n ç a à exciter gran­ d e m e n t m o n intérêt, m a compassion. C a r il semblait si misérable dans son grand âge et ses guenilles, si a b a t t u , assis là, les g e n o u x relevés, ses grands pieds bruns et nus presque noirs par contraste a v e c les blanches cendres v é g é t a l e s qui les entouraient ! Q u e faire pour lui? Que lui dire pour ranimer ses esprits,


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dans cette l a n g u e indienne qui ne possède guère ou point de m o t s p o u r exprimer la s y m p a t h i e ? Inca­ pable de t r o u v e r quelque chose de m i e u x , je m'écriai soudain : « F u m e , vieillard ! P o u r q u o i ne fumes-tu pas? C'est bon de fumer ! » Il tressaillit v i o l e m m e n t et, se t o u r n a n t , fixa les y e u x sur moi. J e vis alors que ce n'était point un p u r I n d i e n , car bien qu'il fût b r u n comme le v i e u x cuir, il portait b a r b e e t moustache. Curieux visage, celui de ce vieillard : on eût dit que la jeunesse et la vieillesse en faisaient leur c h a m p de bataille. Son front était lisse, hormis d e u x lignes parallèles en son milieu qui s'étendaient sur t o u t e sa longueur, le p a r t a g e a n t en zones ; ses sourcils arqués étaient noirs c o m m e l'encre, et ses petits y e u x noirs étaient vifs e t rusés, c o m m e c e u x d'un animal s a u v a g e et Carnivore. D a n s cette partie de son visage la jeunesse s'était maintenue, surtout dans les y e u x , qui paraissaient jeunes et pleins de v i e . Mais plus b a s l'âge a v a i t triomphé, griffonnant de rides la surface entière de la p e a u , tandis que mous­ tache et b a r b e étaient blanches c o m m e le d u v e t d u chardon. — « A h a , l ' h o m m e m o r t est de n o u v e a u v i v a n t ! » s'exclama-t-il a v e c un rire qui ressemblait à u n glous­ sement. Ceci en langue indienne ; puis, en espagnol, il a j o u t a : « Mais parlez-moi dans le l a n g a g e que v o u s connaissez le m i e u x , señor ; car si v o u s n'êtes point Vénézuélien, moi, je v e u x être hibou. » — « E t qu'êtes-vous donc, vieillard? » lui d e m a n ­ dai-je. — « A h ! j ' a v a i s r a i s o n ! Ma foi, monsieur, ce que je suis est n e t t e m e n t écrit sur m a figure. A c o u p sûr v o u s ne m e prenez point pour u n païen ! J e pourrais être un noir d'Afrique, ou u n A n g l a i s , mais u n Indien


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— cela, non ! Mais il y a une m i n u t e v o u s a v e z eu la bonté de m ' i n v i t e r à fumer. C o m m e n t , monsieur, u n p a u v r e h o m m e peut-il fumer, qui n ' a point de t a b a c ? » — « P o i n t de t a b a c , dans la G u y a n e ? » — « L e croiriez-vous? Mais, monsieur, ne m e b l â m e z pas ; si la bête qui v i n t une nuit et détruisit mes plantes q u a n d elles étaient prêtes à être coupées, a v a i t pris des potirons et des p a t a t e s douces à la place, cela eût m i e u x v a l u pour elle, ou les malédictions n ' o n t point d'effet. E t l a plante pousse a v e c lenteur, m o n ­ sieur, ce n'est point une m a u v a i s e herbe qui mûrit en u n jour. Q u a n t a u x autres feuilles de la forêt, je les fume, oui-da ; m a i s il n ' y a point de réconfort pour les p o u m o n s dans une telle fumée. » — « Ma blague à t a b a c était pleine, » dis-je. « V o u s la t r o u v e r e z dans m o n m a n t e a u , si j e ne l'ai pas perdu. » — « Que les saints l'interdisent ! » s'écria-t-il. « Petite-fille, R i m a , as-tu une b l a g u e à t a b a c parmi les autres objets? Donne-la-moi. » J e m'aperçus alors q u ' u n e autre personne se trou­ v a i t dans l a h u t t e , une mince jeune fille, qui se tenait assise contre la paroi de l ' a u t r e côté d u feu, en partie cachée par l'ombre. E l l e tenait sur ses g e n o u x m o n ceinturon de cuir, a v e c le revolver d a n s son étui e t le c o u t e a u de chasse qui y était a t t a c h é , et les quelques objets que contenaient mes poches. P r e n a n t la blague, elle la lui tendit ; il s'en e m p a r a a v e c une étrange avidité. — « J e la rendrai b i e n t ô t , R i m a , » fit-il. « Laissemoi d'abord fumer une cigarette, et ensuite une autre. » Il semblait donc probable que le b r a v e vieillard a v a i t déjà jeté des regards de concupiscence sur m a


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propriété, et que sa petite-fille en a v a i t pris soin pour moi. Mais c o m m e n t l a silencieuse et timide fillette l'avait-elle si bien défendue? C'était u n problème, à voir l'intensité a v e c laquelle le vieillard semblait en j o u i r à présent, aspirant vigoureusement la fumée dans ses p o u m o n s pour, l ' a y a n t gardée dedans dix ou quinze secondes, l a laisser s'envoler par la b o u c h e et par le nez en j e t s et nuages bleus. Son expression s'adoucit visiblement, il d e v i n t de plus en plus animé et loquace, et m e d e m a n d a c o m m e n t il se faisait que je me trou­ v a i s en ces lieux solitaires. J e lui dis que je demeurais a v e c l'Indien R u n i , son voisin. — « Mais, señor », fit-il, « si ce n'est point une im­ pertinence, c o m m e n t un jeune h o m m e d'un aspect aussi distingué, u n Vénézuélien, cohabite-t-il a v e c ces enfants du diable? » —

« V o u s n ' a i m e z donc point v o s voisins? »

— « J e les connais, señor, c o m m e n t les aimeraisje? » Il roulait déjà une d e u x i è m e ou une troisième cigarette, et j e ne pus m'empêcher de remarquer q u ' i l prenait dans ses doigts b e a u c o u p plus de t a b a c qu'il n ' é t a i t nécessaire, et q u ' à c h a q u e coup le surplus se t r o u v a i t transporté dans j e ne sais quel réceptacle secret dissimulé parmi ses guenilles. « L e s aimer, señor ! Ce sont des infidèles, et c o m m e tels u n bon chrétien ne doit que les haïr. Ce sont des voleurs, ils nous volent sous v o s y e u x mêmes, t a n t ils sont d é p o u r v u s de honte. Ce sont aussi des assassins ; a v e c plaisir brûle­ raient-ils ce p a u v r e c h a u m e au-dessus de m a tête et m e tueraient ainsi que m a p a u v r e petite-fille q u i p a r t a g e cette v i e solitaire a v e c moi, s'ils en a v a i e n t le courage. Mais tous ils sont de francs poltrons, e t ils n'osent s'approcher de moi, ils n'osent m ê m e pas pénétrer dans ce bois. V o u s ririez si v o u s m'enten-


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diez dire ce dont ils o n t peur, u n enfant en rirait ! » — « D e quoi ont-ils donc peur? » lui demandai-je, car ses paroles a v a i e n t excité mon intérêt à un vif degré. — « E n bien, señor, le croiriez-vous? Ils craignent cette enfant, m a petite-fille, qui est assise là d e v a n t vous. U n e p a u v r e innocente fillette de dix-sept étés, une chrétienne qui sait son catéchisme et ne ferait point de m a l à la plus p e t i t e bête q u ' a i t créée le bon D i e u ; non, m ê m e à une m o u c h e , laquelle n'est point considérée à cause de sa petitesse. E h ! oui, señor, c'est grâce à son c œ u r tendre que v o u s êtes ici en sûreté et à l'abri, a u lieu d'être dehors dans cette nuit de tempête. » — « A elle, à c e t t e jeune fille? » répliquai-je a v e c étonnement. « E x p l i q u e z - v o u s , vieillard, car je ne sais point c o m m e n t j ' a i été s a u v é . » — « A u j o u r d ' h u i , señor, à cause de v o t r e étourderie, v o u s a v e z été m o r d u par u n serpent v e n i m e u x . » — « Oui, cela est v r a i , quoique j ' i g n o r e c o m m e n t v o u s en a v e z pu avoir connaissance. Mais alors, pour­ quoi ne suis-je pas m o r t , a v e z - v o u s fait quelque chose pour me s a u v e r des effets d u poison? » — « R i e n d u t o u t . Qu'aurais-je p u faire si long­ t e m p s après la morsure? Q u a n d un h o m m e est m o r d u par u n serpent dans u n lieu désert, il est entre les mains de D i e u . Il v i v r a ou mourra selon la volonté de D i e u . Il n ' y a rien à faire. Mais sûrement, señor, v o u s v o u s rappelez que m a p a u v r e petite-fille était a v e c v o u s dans le bois q u a n d le serpent v o u s mordit? » — « U n e fille était là, une étrange fille que j ' a v a i s v u e et entendue en m a r c h a n t dans la forêt. Mais pas celle-ci, sûrement pas cette fille-ci. » — « P a s une a u t r e , » fit-il en roulant a v e c soin une nouvelle cigarette.


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— « Ce n'est pas possible ! » ripostai-je. — « M a l v o u s en eût pris, señor, si elle ne se fût t r o u v é e là. C a r après a v o i r été m o r d u , v o u s v o u s pré­ cipitâtes a u plus profond d u bois, t o u r n a n t en cercle comme u n d é m e n t , p e n d a n t combien de t e m p s , le ciel seul le sait. Mais elle ne v o u s q u i t t a pas une seconde ; elle était toujours près de v o u s , v o u s auriez pu la toucher a v e c v o t r e m a i n . Enfin quelque bon ange qui v o u s observait pour arrêter v o t r e course, v o u s rendit fou t o u t à fait, v o u s fit sauter dans u n précipice et perdre les sens. A peine aviez-vous t o u c h é terre qu'elle était avec v o u s , ne m e d e m a n d e z pas c o m m e n t elle p u t descendre ! E t q u a n d elle v o u s eut adossé à l a falaise, elle v i n t m e chercher. P a r bonheur l'endroit où v o u s étiez t o m b é se t r o u v e près d'ici, à cinq cents mètres à peine de cette porte. E t moi, de m o n côté, j ' é t a i s disposé à l'aider à v o u s s a u v e r ; car je savais q u e ce n ' é t a i t point u n Indien q u i était t o m b é , puis­ qu'elle n'aime point cette race et qu'ils ne v i e n n e n t point ici. L a t â c h e ne fut pas commode, car v o u s pesez lourd, señor ; m a i s à nous d e u x nous v o u s a v o n s porté dans c e t t e h u t t e . » T a n d i s qu'il parlait la jeune fille était restée assise dans la m ê m e a t t i t u d e inquiète et i n a t t e n t i v e qu'elle a v a i t q u a n d j e l ' a v a i s remarquée t o u t d'abord, les y e u x baissés, les mains pliées dans son giron. É v o q u a n t la lumineuse créature qui dans le bois a v a i t protégé le serpent contre moi et calmé sa rage, je t r o u v a i dif­ ficile de croire ces paroles e t restai encore un p e u incrédule. — « R i m a , c'est v o t r e n o m , n'est-ce pas? V o u l e z v o u s venir ici et v o u s tenir d e v a n t moi pour m e per­ m e t t r e de v o u s regarder a t t e n t i v e m e n t ? » —

« Si, señor, » répondit-elle a v e c d o u c e u r ; et se


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débarrassant des objets qu'elle tenait sur ses g e n o u x , elle se l e v a ; puis, passant derrière le vieillard, elle v i n t se m e t t r e d e v a n t moi, les y e u x toujours fixés sur le sol, véritable image de l'humilité. S a taille était bien celle de la fille des bois, mais elle portait à présent u n court v ê t e m e n t de coton décoloré et le n u a g e épars de sa chevelure était comprimé en d e u x tresses q u i pendaient sur son dos. L e visage lui aussi m o n t r a i t les m ê m e s lignes délicates, mais de la brillante a n i m a t i o n , du coloris c h a n g e a n t , de l ' e x p r e s ­ sion, il ne restait aucune trace. C o m m e je considérais sa figure, tandis qu'elle se tenait d e v a n t moi, silen­ cieuse, timide et sans entrain, l'image de son être plus brillant a p p a r u t a v e c éclat à m o n esprit. J e ne r e v e ­ nais p a s d'étonnement d e v a n t u n contraste pareil. A v e z - v o u s j a m a i s observé u n oiseau-mouche se m o u v a n t en une danse aérienne parmi les fleurs — v i v a n t e g e m m e prismatique qui change de couleur à c h a q u e c h a n g e m e n t de position — c o m m e n t en se t o u r n a n t il reçoit la lumière sur son col bruni et les plumes de s a collerette ; v e r t , or et flamme, les r a y o n s se transforment en visibles flocons et retombent, se dissipant entièrement, pour être suivis d'autres, et d'autres encore? P a r ses formes exquises, sa chan­ geante splendeur, ses m o u v e m e n t s rapides et l ' i m m o ­ bilité intermittente qu'elle prend dans les airs, c'est là une créature d'un charme féerique qui défie toute description. E t a v e z - v o u s v u cette m ê m e créature se percher soudain sur une branchette, dans l'ombre, ses ailes brumeuses et l'éventail de sa queue repliés, l'iridescente gloire évanouie, pareille à quelque petit oiseau au terne p l u m a g e tristement perché dans une cage ? Aussi grande la différence qui apparaissait dans la jeune fille, telle que je l ' a v a i s v u e dans la forêt et


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telle qu'elle se m o n t r a i t à présent sous le toit enfumé, à la lueur d u feu. L ' a y a n t contemplée quelques instants, j e parlai : « R i m a , il doit y a v o i r b e a u c o u p de force dans cette charpente, q u i semble si délicate ; v o u l e z - v o u s me sou­ lever un peu? » M e t t a n t u n g e n o u à terre et glissant ses bras autour de moi, elle m ' a i d a à m'asseoir. — « Merci, R i m a . O misère ! » ajoutai-je en gémis­ sant. « Reste-t-il dans mon p a u v r e corps u n os qui ne soit p a s brisé? » — « R i e n de brisé ! » s'écria le vieillard, des nuages de fumée s'envolant a v e c ses paroles. « J e v o u s ai bien e x a m i n é , j a m b e s , b r a s , côtes. C a r voici ce qui s'est produit, señor. U n buisson d'épines dans lequel v o u s étiez t o m b é v o u s e m p ê c h a de v o u s aplatir sur le sol pierreux. Mais v o u s êtes contusionné, señor, t o u t noir de contusions ; et il y a d a v a n t a g e d'égratignures sur v o t r e peau que de lettres sur une page écrite. » — « On dirait q u ' u n e longue épine a pénétré dans m a cervelle, t a n t elle m e fait m a l . Sentez m o n front, R i m a : est-il très chaud et sec? » E l l e fit ce que j e lui demandais, m e t o u c h a n t légè­ rement a v e c sa p e t i t e m a i n fraîche. « N o n , señor, pas chaud, m a i s tiède et m o i t e », dit-elle. — « L e ciel en soit loué ! P a u v r e fille ! E t v o u s m ' a v e z suivi à t r a v e r s le bois a u milieu de ce terrible orage ! A h ! si j e p o u v a i s lever m o n b r a s meurtri, j e prendrais v o t r e main pour la baiser par reconnaissance pour un si g r a n d service. J e v o u s dois la vie, d o u c e R i m a , que ferai-je pour m ' a c q u i t t e r d'une si grande dette? » L e vieillard gloussa de joie, mais la jeune fille ne leva pas les y e u x et s'abstint de parler.


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— « Dites-moi, douce enfant, car je ne puis encore saisir la portée de t o u t ceci ; est-ce réellement v o u s qui a v e z sauvé la v i e d u serpent que je voulais tuer, est-ce v o u s qui v o u s teniez près de moi dans le bois avec le serpent étendu à v o s pieds? » — « Si, señor, » répondit-elle a v e c douceur. — « E t c'est v o u s que j ' a i e v u e u n jour dans le bois, couchée sur le sol et j o u a n t a v e c un petit oiseau? » — « Si, señor. » — « E t c'est v o u s qui me suiviez si s o u v e n t entre les arbres, m ' a p p e l a n t et v o u s c a c h a n t pourtant, si bien que je ne p o u v a i s j a m a i s v o u s voir? » —

« Si, señor. »

— « Oh ! ceci est surprenant ! » m'exclamai-je ; et le vieillard gloussa de n o u v e a u . — « Mais dites-moi, m a douce enfant, » repris-je, « v o u s ne m ' a v e z j a m a i s adressé la parole en espagnol ; quel est l'étrange et musical langage que v o u s par­ liez? » E l l e me lança un regard effarouché, parut troublée, mais s'abstint de répondre. — « Señor, » dit le vieillard, « c'est là une question à laquelle v o u s p e r m e t t r e z à m o n enfant de ne pas répondre. N o n point, señor, que la bonne volonté lui fasse défaut, car elle est docile et obéissante, bien que ce soit moi qui le dise ; m a i s il n ' y a point de réponse a u delà de ce que je puis v o u s dire. E t c'est, señor, q u e t o u t e créature, h o m m e ou oiseau, a la v o i x que D i e u lui a donnée ; chez certains cette v o i x est musicale, e t chez les autres elle ne l'est pas. » — « F o r t bien, vieillard, » m e dis-je en moi-même ; restons-en là pour le m o m e n t . Mais si je dois v i v r e e t non mourir, j e ne me satisferai pas longtemps de c e t t e explication trop simple. »


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— « R i m a , » fis-je à v o i x h a u t e ; « v o u s d e v e z être fatiguée ; je suis bien inconsidéré de v o u s laisser d e b o u t si l o n g t e m p s ». Son visage s'anima légèrement. E l l e se baissa e t répliqua à v o i x basse : « J e ne suis pas fatiguée, señor. Permettez-moi de v o u s donner quelque chose à manger. » E l l e s'éloigna v i v e m e n t vers le feu et revint p e u après a v e c un p l a t de terre chargé de potiron rôti et de p a t a t e s douces. S'agenouillant auprès de moi, elle m e donna d e x t r e m e n t à m a n g e r a v e c une petite cuiller en bois. Je ne m'affligeai point de l'absence de v i a n d e ni des p i q u a n t s condiments q u ' a i m e n t les Indiens ; j e ne m ' a p e r ç u s m ê m e pas q u ' i l n ' y a v a i t point de sel dans ces légumes, t a n t j ' é t a i s occupé à examiner ce b e a u visage délicat tandis qu'elle m e donnait ses soins. L ' e x q u i s e fragrance de son haleine était d a v a n ­ t a g e pour moi que les m e t s les plus délicieux ; et c'était u n délice c h a q u e fois qu'elle l e v a i t la cuiller v e r s m a b o u c h e d'entrevoir u n m o m e n t ses y e u x , qui m a i n t e ­ n a n t semblaient sombres c o m m e le v i n q u a n d on lève le verre pour v o i r la lumineuse lueur de rubis parmi la pourpre. Mais elle ne se départit pas u n instant de son a t t i t u d e silencieuse, h u m b l e , contrainte ; et q u a n d j e me la rappelais déchaînée contre moi dans son étincelant courroux, d é v e r s a n t ce torrent d ' i n v e c t i v e s e n son m y s t é r i e u x langage, je m e confondais en étonnem e n t et en a d m i r a t i o n d e v a n t une pareille m é t a m o r ­ phose et cette double personnalité. A y a n t apaisé m a faim, elle s'éloigna sans bruit et, soulevant une n a t t e de paille, disparut dans l ' a p p a r t e m e n t privé où elle dormait, lequel était séparé p a r une cloison de la chambre où j e m e t r o u v a i s . L e vieillard dormait sur une couchette ou bat-flanc


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en bois de l ' a u t r e côté de la pièce, mais il n'était guère pressé de dormir, et après que R i m a nous eut quittés, il m i t une autre bûche dans le feu et alluma u n e nou­ velle cigarette. D i e u sait combien il en a v a i t déjà fumé. Il d e v i n t fort loquace et appela ses d e u x chiens, que j e n ' a v a i s pas encore remarqués, pour me les montrer. L e u r s n o m s m ' a m u s è r e n t , Sucio et Goloso : Sale e t Glouton. C'étaient des bêtes hargneuses, a u poil j a u n e e t rêche, qui ne gagnèrent point m o n cœur, m a i s à en croire leur maître, elles possédaient toutes les v e r t u s canines ; et il discourait encore sur ce sujet q u a n d je m'endormis.


CHAPITRE

VIII

Q u a n d v i n t le m a t i n j ' é t a i s t r o p courbaturé pour remuer, e t ce n e fut que le lendemain que je pus m e traîner dehors pour m'asseoir à l ' o m b r e des arbres. Mon v i e i l h ô t e , q u i s'appelait Nuflo, s'en alla a v e c ses chiens, laissant à la jeune fille le soin de s'occuper de moi. D e u x ou trois fois pendant la journée elle se m o n t r a pour me donner à boire et à m a n g e r , m a i s elle d e m e u r a silencieuse et gênée c o m m e le premier soir où j e l ' a v a i s v u e dans la case. T a r d d a n s l'après-midi Nuflo rentra, sans dire où il était allé ; p e u après R i m a r é a p p a r u t , timide c o m m e d ' h a b i t u d e , dans sa robe de cotonnade défraîchie, le n u a g e de sa chevelure comprimé en d e u x longues tresses. M a curiosité plus excitée que j a m a i s , je résolus d'approfondir le m y s t è r e de sa v i e . L a jeune fille ne s'était p a s montrée c o m m u n i c a t i v e , m a i s à présent que Nuflo était de retour, j e fus régalé d ' a u t a n t de conversation que je m e souciais d'entendre. Il parla de bien des choses, n ' o m e t t a n t que celles dont j ' a u r a i s souhaité l'entendre discourir ; mais son sujet de prédi­ lection semblait être le g o u v e r n e m e n t divin d u monde, « l a politique de D i e u » et ses nombreuses imperfec­ tions, a u t r e m e n t dit, les a b u s multiples que de t e m p s à a u t r e on a v a i t laissé s'y glisser. L e vieillard était p i e u x , mais comme b e a u c o u p de c e u x de sa condition dans mon p a y s , il se p e r m e t t a i t de critiquer fort libre93


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m e n t les pouvoirs d'en-haut, depuis le R o i du ciel j u s q u ' a u moindre saint dont le n o m figure a u calen­ drier, — « Ces choses-là, señor, » disait-il, « ne sont pas bien réglées. Considérez m a situation. Ici j e m e t r o u v e contraint pour mes péchés d ' h a b i t e r ces déserts avec m a p a u v r e petite-fille... » — « E l l e n'est point v o t r e petite-fille ! » l'interrompis-je soudain, pensant l'amener à u n a v e u par la surprise. Mais il prit son t e m p s pour répondre : — « Señor, on n'est j a m a i s sûr de rien en ce monde. P a s absolument sûr. Ainsi il p e u t arriver que v o u s v o u s mariiez un jour, et q u ' e n dû t e m p s v o t r e épouse v o u s fasse don d'un fils, d ' u n fils qui héritera v o t r e for­ tune et t r a n s m e t t r a v o t r e n o m à la postérité. E t pour­ t a n t , señor, dans ce m o n d e , v o u s ne saurez j a m a i s en t o u t e certitude s'il est v r a i m e n t v o t r e fils. » — « P o u r s u i v e z ce que v o u s étiez en train de dire, » répondis-je a v e c quelque dignité. — « N o u s voici donc ici, » continua-t-il, « contraints d ' h a b i t e r ce p a y s , et nous n ' y t r o u v o n s point de pro­ tection c o n v e n a b l e contre l'infidèle. E h bien, monsieur, c'est là une injustice criante, et il n'est que s e y a n t chez q u e l q u ' u n qui possède l a v é r i t a b l e foi et est u n l o y a l sujet du T o u t - P u i s s a n t , que de m o n t r e r du doigt en t o u t e humilité q u ' i l d e v i e n t fort négligent de Ses affaires et perd b e a u c o u p de Son prestige. E t qu'est-ce q u i est, señor, a u fond de t o u t cela? L e favoritisme. N o u s s a v o n s que l ' Ê t r e suprême ne p e u t se trouver p a r t o u t en personne, ni s'occuper de chacun des petits t r a c a s qui s'élèvent d a n s le m o n d e , affaires t o t a l e m e n t indignes de Son a t t e n t i o n ; et q u ' i l L u i faut, comme a u Président d u V é n é z u é l a ou à l ' E m p e r e u r d u Brésil,


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déléguer des h o m m e s — des anges si v o u s aimez m i e u x — pour conduire Ses affaires et surveiller c h a q u e dis­ trict. E h b i e n , il est manifeste que pour ce p a y s de G u y a n e la personne qu'il fallait n ' a pas été nommée. T o u t e s les m a u v a i s e s actions s'y c o m m e t t e n t , et il n ' y a point de remède, et le chrétien n'est pas m i e u x consi­ déré que l'infidèle. Or, señor, dans une ville voisine de l'Orénoque, j ' a i v u une fois sur une église l ' a r c h a n g e Michel, t o u t en pierre, d e u x fois plus g r a n d q u ' u n h o m m e , u n pied sur u n monstre fait c o m m e un c a ï m a n , m a i s a v e c des ailes de chauve-souris et la tête et le cou d'un serpent. D a n s ce m o n s t r e il plongeait sa lance. V o i l à le genre de personne q u ' o n d e v r a i t e n v o y e r g o u ­ verner ces latitudes, une personne pleine de fermeté e t de résolution, a v e c de l a force d a n s le poignet. E t p o u r t a n t il est p r o b a b l e q u e cet h o m m e — ce saint Michel — fait le pied de g r u e dans le palais, se tour­ n a n t les pouces, en a t t e n d a n t d'être e m p l o y é , alors que d'autres plus faibles e t — le ciel m e p a r d o n n e , point insensibles à u n pot-de-vin, peut-être — sont e n v o y é s dans c e t t e province pour la gouverner. » Telle était la corde qu'il faisait v i b r e r p e n d a n t des heures ; c ' é t a i t un sujet élevé sur lequel il a v a i t lon­ g u e m e n t m é d i t é a u cours de sa solitaire existence, e t il était h e u r e u x de l'occasion d'aérer ses griefs et d'exposer ses v u e s . A u d é b u t ç ' a v a i t été u n plaisir que d'entendre à n o u v e a u de l'espagnol, et le vieillard, pour ignorant qu'il fût des lettres, n'en parlait pas moins fort bien ; m a i s ceci, je puis le dire, est chose commune en notre p a y s , où chez le p a y s a n la rapidité de l'intelligence e t le sentiment poétique compensent souvent le m a n q u e d'instruction. A u surplus ses opi­ nions m e divertissaient, bien qu'elles ne fussent point neuves. Mais a u b o u t d'un instant, j e fus las de


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l'écouter, et continuai p o u r t a n t , m e déclarant d'accord a v e c lui, le poussant pour qu'il se rassasiât de parler, dans l'espoir qu'il en viendrait enfin à aborder des sujets personnels et à m e raconter son histoire et l'origine de R i m a . Mais cet espoir fut v a i n ; il ne v o u l u t pas laisser t o m b e r un seul m o t pour m'éclairer, quelle que fût m o n astuce à le pousser. — « C'est b o n , » pensai-je, « m a i s si v o u s êtes a s t u ­ c i e u x , vieillard, je le serai aussi ; et patient par sur­ croît ; car t o u t v i e n t à point à qui sait attendre. » I l n'était guère pressé de se débarrasser de moi. A u contraire, il fit de fort p a t e n t e s allusions a u fait que j e m e trouverais plus en sûreté sous son toit q u ' a v e c les Indiens, t o u t en s'excusant de ne point m e donner de v i a n d e à manger. — « Mais pourquoi n ' a v e z - v o u s point de v i a n d e ? J a m a i s je n'ai v u d ' a n i m a u x plus a b o n d a n t s et moins farouches que dans ce bois. » A v a n t q u ' i l pût répondre, R i m a entra, a v e c u n v a s e d'eau puisée dans la source ; m e j e t a n t un c o u p d'œil, il l e v a le doigt p o u r m e faire comprendre q u ' u n tel sujet ne d e v a i t p a s être discuté en sa présence ; mais dès qu'elle fut sortie de la pièce, il y revint de lui-même. — « Señor, » fit-il, « a v e z - v o u s oublié v o t r e a v e n ­ ture a v e c le serpent? S a c h e z donc que m a petite-fille n e v i v r a i t pas a v e c moi un j o u r de plus si je levais la m a i n sur une quelconque créature v i v a n t e . P o u r nous, señor, c h a q u e j o u r est j o u r de jeûne, mais sans pois­ son. N o u s a v o n s d u m a ï s , d u potiron, de la cassave, des p a t a t e s , et cela suffit. E t m ê m e de ces fruits c u l t i v é s de la terre elle m a n g e p e u d a n s la maison, préférant certaines baies et g o m m e s s a u v a g e s , lesquelles sont d a v a n t a g e de son g o û t , et qu'elle cueille ici et là p e n ­ d a n t ses courses dans le bois. E t moi, señor, l ' a i m a n t


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c o m m e je le fais, quel que puisse être m o n penchant personnel, je ne répands point le sang ni ne mange de la v i a n d e . » J e le regardai avec un sourire incrédule. — « E t v o s chiens, vieillard? » — « Mes chiens? monsieur, ils ne s'arrêteraient ni ne se retourneraient si u n coatimundi traversait leur chemin, un animal à l'odeur forte. T e l h o m m e , tel chien. N ' a v e z - v o u s point v u des chiens manger de l'herbe, monsieur, m ê m e a u Vénézuéla, où ne prédo­ m i n e n t point de pareils sentiments? E t q u a n d il n ' y a point de v i a n d e — q u a n d l a v i a n d e est interdite — ces sagaces a n i m a u x s ' a c c o u t u m e n t à u n régime v é g é ­ tarien. » J e ne p o u v a i s guère dire a u vieillard q u ' i l m e n t a i t , c'eût été de m a u v a i s e politique ; j e passai donc làdessus. « J e ne doute pas que v o u s a y e z raison, » lui dis-je. « J ' a i entendu dire qu'il y a en Chine des chiens qui ne m a n g e n t pas de v i a n d e , mais qui sont e u x mêmes mangés par leurs maîtres après avoir été en­ graissés avec du riz. J e ne m e soucierais guère de dîner d'un de v o s a n i m a u x , vieillard. » I l les regarda d'un air critique et répliqua : « Certes, ils sont maigres. » — « J e songeais moins à leur maigreur q u ' à leur odeur. L e u r parfum q u a n d ils s'approchent de moi n'a rien qui rappelle les fleurs, mais ressemble à celui des autres chiens qui se nourrissent de v i a n d e et ont offensé m e s narines trop sensibles, m ê m e dans les salons de Caracas. Il n ' a rien de c o m m u n a v e c la fra­ grance d u bétail q u a n d il revient du pâturage. » — « T o u t animal, » répliqua-t-il, « dégage l'odeur qui est particulière à son espèce. » F a i t incontestable qui ne me laissait rien à dire. 7


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Q u a n d j ' e u s retrouvé suffisamment la souplesse de m e s m e m b r e s pour marcher avec aise, j ' a l l a i faire u n tour dans le bois, espérant que R i m a m ' a c c o m p a ­ gnerait, e t que là, parmi les arbres, elle rejetterait cette contrainte et cette timidité artificielles qui lui étaient coutumières dans la maison. Ce fut ce qui se produisit ; elle m ' a c c o m p a g n a dans ce sens qu'elle était toujours près de moi, ou à portée de l'oreille, et son a t t i t u d e était m a i n t e n a n t aussi libre et dégagée que j e pouvais le souhaiter ; mais je ne gagnai guère a u change. E l l e fut une fois de plus la créature affriolante, insaisissable, mystérieuse que j ' a v a i s connue t o u t d'abord par sa v o i x errante et musicale. L a seule différence était que les sons mélodieux, inarticulés, se faisaient entendre moins souvent et qu'elle ne craignait plus de se montrer à moi. Ceci pour peu de t e m p s suffit à m e rendre heu­ reux, puisque j a m a i s on n ' a v a i t v u d'être plus r a v i s ­ sant, d'être dont le charme risquât moins de se perdre à force d'être v u . Mais la garder près de moi ou toujours en v u e fut, je le découvris, chose impossible : elle v o u l a i t être libre c o m m e le v e n t , libre c o m m e le papillon, allant et v e n a n t a u gré de son caprice, disparaissant une dou­ zaine de fois par heure. L ' a m e n e r à marcher sobrement près de moi ou à s'asseoir et entrer en conversation, semblait aussi difficile que d'apprivoiser le petit oiseaumouche a u cœur de feu qui s'élance c o m m e une flamme, demeure suspendu et immobile quelques secondes d e v a n t v o t r e v i s a g e , puis, rapide comme l'éclair, dis­ paraît à n o u v e a u . A la fin, convaincu qu'elle n'était j a m a i s aussi heu­ reuse que lorsqu'elle m'entraînait à sa poursuite dans le bois, que malgré sa sauvagerie d'oiseau elle possé-


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dait u n tendre c œ u r h u m a i n , facile à émouvoir, j e résolus de chercher à l'attirer p a r u n innocent strata­ gème. É t a n t sorti u n m a t i n , après l ' a v o i r appelée plu­ sieurs fois sans résultat, je pris u n air a b a t t u , comme si j e souffrais ou étais déprimé p a r le chagrin ; enfin, a y a n t t r o u v é sous u n arbre une racine f a v o r a b l e m e n t exposée, dans un endroit où le sol était sec et c o u v e r t de sable jaune, j e m'assis et refusai d'aller plus loin. C a r elle voulait toujours m e mener d e plus en plus loin, et chaque fois que j e faisais halte, elle r e v e n a i t pour se montrer ou pour m e gronder ou m'encourager dans son m y s t é r i e u x langage. Mais c'est en v a i n qu'elle mit en œ u v r e tous ses jolis petits artifices : la joue a p p u y é e sur la main, j e demeurai assis, les y e u x fixés sur le sable, observant les petites particules qui étincelaient comme de la poudre de d i a m a n t q u a n d les t o u c h a i t la lumière. U n e heure entière se passa de la sorte, pen­ d a n t laquelle j e m'encourageais en me disant mentale­ m e n t : « Ceci est une l u t t e entre nous d e u x ; le plus patient, celui dont la v o l o n t é est la plus forte, et ce d e v r a i t être l ' h o m m e , doit l'emporter. E t si je g a g n e cette fois-ci, il m e sera plus facile à l'avenir de décou­ v r i r ce que je suis déterminé à apprendre et que cette fille me doit révéler, puisque j e n'ai rien pu tirer d u vieillard. » Cependant elle v e n a i t , s'en allait, revenait ; pour finir, convaincue que j ' é t a i s inébranlable, elle s'ap­ procha et se tint près de moi. Son visage, vers lequel je l e v a i les y e u x , portait une expression assez troublée, a la fois troublée et curieuse, — « V i e n s ici, R i m a , » lui dis-je, « et reste un ins­ t a n t avec moi, je ne puis te suivre à présent. » E l l e fit un ou d e u x pas en hésitant, puis redevint immobile ; enfin, lentement et comme à regret, elle


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v i n t se placer à un m è t r e de moi, J e me levai alors afin de m i e u x observer son visage en a p p u y a n t la main sur la rude écorce de l'arbre. — « R i m a , » fis-je d'une v o i x basse et caressante, « v e u x - t u rester ici a v e c moi un instant et m e parler, non en t o n l a n g a g e , m a i s dans le mien, pour que je puisse comprendre? V e u x - t u m'écouter q u a n d je te parle, et m e répondre? » Ses lèvres remuèrent, mais sans faire aucun bruit. E l l e paraissait étrangement inquiète. R e j e t a n t ses che­ v e u x épars sur son dos d'une secousse, elle r e m u a avec ses petits orteils le sable étincelant, t o u t en m e lançant a u visage un ou d e u x coups d'œil timides. — « R i m a , t u ne m ' a s pas répondu. N e v e u x - t u pas dire oui? » — « Oui. » — « O ù ton grand-père passe-t-il ses journées q u a n d il sort a v e c ses chiens? » Elle secoua légèrement la tête mais refusa de parler. — « N ' a s - t u pas de mère, R i m a ? T e souviens-tu de t a mère? » — « Ma mère ! m a mère ! » s'exclama-t-elle à v o i x basse, mais a v e c une soudaine, une surprenante ani­ m a t i o n . S ' a p p r o c h a n t un peu plus de moi, elle conti­ n u a : « O h ! elle est m o r t e ! Son corps est d a n s la terre et d e v e n u poussière. C o m m e ça, » et elle remua le sable a v e c son pied. « Son âme est là-haut, où sont les étoiles et les anges, dit grand-père. Mais qu'est cela pour moi? Je suis ici, n'est-ce pas? J e lui parle malgré t o u t . T o u t ce que je v o i s je le lui m o n t r e et je lui dis t o u t . L e j o u r dans les bois, q u a n d nous sommes ensemble. E t la nuit q u a n d je me couche je croise mes bras sur m a poitrine, c o m m e ceci, et dis : « Mère, mère, t u es dans mes bras m a i n t e n a n t ; dormons ensemble. » Parfois


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je dis : « O h ! P o u r q u o i ne m e réponds-tu j a m a i s q u a n d j e parle? Mère, mère, mère ! » S a v o i x , v e r s la fin, s'était élevée dans un cri lugubre, puis elle r e t o m b a pour mourir avec la der­ nière répétition en un m u r m u r e à peine perceptible. — « A h ! p a u v r e R i m a ! E l l e est morte et ne p e u t t e parler, elle ne peut t'entendre ! Parle-moi, R i m a ; moi je suis v i v a n t et j e puis te répondre. » Mais déjà le n u a g e qui s'était levé t o u t d'un coup de son coeur, m e laissant entrevoir ses mystérieuses profondeurs — ses imaginations si enfantines et ses sentiments si intenses — était retombé ; et mes paroles ne produisirent aucune réponse, hormis le retour sur son visage de la m ê m e expression troublée. — « Silencieuse encore? Alors, R i m a , parle-moi de t a mère. Sais-tu que t u la reverras un jour? » —

« Oui, q u a n d je mourrai. C'est ce que disait le

prêtre. » — « L e prêtre? » — « Oui, à V o a , t u connais? Ma mère y est m o r t e q u a n d j ' é t a i s petite, c'est si loin ! E t il y a treize m a i ­ sons à côté de la rivière, juste ici ; e t , de ce côté-ci, des arbres, des arbres. » Ceci, pensai-je, était i m p o r t a n t et d e v a i t aboutir a u renseignement m ê m e que je souhaitais ; je la pressai donc de me parler plus au long du village qu'elle v e n a i t de n o m m e r et que j e n ' a v a i s j a m a i s entendu mentionner. —« Je t ' a i t o u t dit, » répondit-elle, surprise que je ne susse point qu'elle a v a i t épuisé le sujet dans la demi-douzaine de paroles qu'elle a v a i t prononcées. C o n t r a i n t de changer m e s b a t t e r i e s , j e dis a u hasard : « Dis-moi, que demandes-tu à la Vierge Marie quand t u t'agenouilles d e v a n t son image? T o n grand-


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père m ' a dit que t u a v a i s une image dans t a petite chambre. » — « T u sais ! » jaillit sa réponse a v e c quelque chose comme du ressentiment. « T o u t est là dedans, » ajoutat-elle en a g i t a n t la main v e r s la case. « Ici, dans le bois, tout s'en v a c o m m e ceci, » et, se baissant rapidement, elle cueillit u n peu de sable dans sa p a u m e , puis le laissa filer entre ses doigts. Ainsi elle illustrait c o m m e n t t o u t ce q u ' o n lui a v a i t appris coulait de son esprit q u a n d elle se t r o u v a i t a u grand air, loin de l ' i m a g e . A u b o u t d'un instant elle a j o u t a : « Seule m a mère est ici, toujours avec moi. » — « A h ! p a u v r e R i m a ! Seule, sans mère, rien q u ' a v e c ton v i e u x grand-père ! Il est v i e u x ; que ferast u q u a n d il sera m o r t , qu'il a u r a pris son v o l vers le p a y s étoilé où se t r o u v e t a mère? » E l l e m'interrogea

d u regard et répondit

à

voix

basse : « T u es ici. » —

« Mais q u a n d je m'en irai? »

Elle g a r d a le silence ; ne v o u l a n t pas m'étendre sur u n sujet qui semblait la chagriner, je repris : « Oui, je suis ici m a i n t e n a n t , m a i s t u ne v e u x pas rester a v e c moi et parler librement ! E s t - c e que t u seras toujours comme ça si je reste a v e c toi? P o u r q u o i es-tu toujours si silencieuse à la maison, si froide pour ton v i e u x grand-père? Si différente, si pleine de v i e c o m m e un oiseau, q u a n d t u es seule dans les bois? R i m a , parlemoi donc ! N e suis-je pas d a v a n t a g e pour toi que ton v i e u x grand-père? N ' a i m e s - t u pas que je te parle? » E l l e p a r u t étrangement troublée par m e s paroles. « Oh ! t u n'es pas c o m m e lui, » répliqua-t-elle soudain. « Assis t o u t e la journée sur une bûche près du feu — toute la journée, t o u t e la journée ; Goloso et Sucio couchés à côté de lui — dormir, dormir. Oh ! q u a n d je


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t ' a i v u dans le bois je t ' a i suivi, et j ' a i parlé, parlé ! P o u r t a n t pas de réponse. P o u r q u o i ne viens-tu pas q u a n d je t'appelle? A moi? » E t , i m i t a n t m a v o i x : « R i m a ! R i m a ! V i e n s ici ! F a i s ceci ! D i s cela ! R i m a ! R i m a ! Ce n'est rien, rien, ce n'est pas toi », fit-elle le doigt levé v e r s m a bouche ; puis, c o m m e si elle crai­ gnait de ne pas s'être clairement expliquée, elle t o u c h a soudain mes lèvres a v e c son doigt. « P o u r q u o i ne me réponds-tu pas? Parle-moi, parle-moi, comme ceci ! » E t se t o u r n a n t un peu plus v e r s m o i et m e regardant a v e c des y e u x qui venaient de changer d'un seul coup, perdant leur expression comme ennuagée pour en prendre une autre d'exquise tendresse, de ses lèvres jaillit une série de ces m y s t é r i e u x sons qui m ' a v a i e n t d'abord attiré v e r s elle, vifs et bas et c o m m e d'un oiseau, et p o u r t a n t avec quelque chose de bien plus élevé, de plus pénétrant pour l ' â m e que n'importe quelle musique d'oiseau. A h ! quel sentiment et quelles imaginations, quels singuliers tours d'expression, in­ connus à m o n esprit, étaient contenus dans ces d o u x s y m b o l e s gaspillés. J e ne le saurais j a m a i s , j a m a i s je n'irais à elle q u a n d elle m'appellerait ni ne répondrais à son esprit. P o u r moi ce serait toujours des sons inar­ ticulés, m'affectant comme une tendre musique spiri­ tuelle ; u n langage sans paroles, suggérant d a v a n t a g e à l ' â m e que des paroles. L e m y s t é r i e u x discours m o u r u t en un son z é z a y a n t , comme la faible note d'un oiselet t o m b a n t du n u a g e des feuillages sur la branche la plus h a u t e d'un arbre ; et en m ê m e t e m p s cette lumière nouvelle s'effaça de ses y e u x , et elle détourna à moitié son visage d'un air désappointé. — « R i m a , » fis-je enfin, une nouvelle idée é t a n t v e n u e à m o n secours, « il est v r a i que je ne suis pas ici


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(je touchai mes lèvres comme elle l ' a v a i t fait), et que mes paroles ne sont rien. Mais regarde dans m e s y e u x , et t u y verras tout, t o u t ce qui est dans mon cœur. » — « O h ! je sais ce que j ' y verrais ! » répondit-elle avec vivacité. — « Q u ' y verrais-tu ; dis-le-moi? » — « Il y a une petite boule noire a u milieu de ton œil ; je m e verrais dedans pas plus grosse que ceci, » et elle m a r q u a environ u n huitième de l'ongle de son petit doigt. « Il y a une m a r e dans le bois, et j e regarde dedans et je m e v o i s . Cela est m i e u x . Aussi grande que j e le suis, non pas petite et noire c o m m e une petite, une t o u t e petite mouche. » E t a y a n t dit ceci a v e c u n certain dédain, elle s'éloigna de moi e t se plaça a u soleil ; ensuite, se tournant à demi vers moi et j e t a n t un regard, v e r s mon v i s a g e d'abord, ensuite v e r s le ciel, elle leva la main pour attirer m o n attention sur quelque chose qui s'y t r o u v a i t . T r è s h a u t , à la h a u t e u r des plus h a u t e s branches, un grand papillon a u x ailes bleues traversait l'espace d'un v o l nonchalant. B i e n t ô t il disparut par-dessus les arbres ; alors elle se t o u r n a une fois de plus v e r s m o i a v e c un petit rire qui ressemblait a u bouillonnement d'une source, le premier que j ' e u s s e e n t e n d u sur ses lèvres, et elle cria : « V i e n s ! V i e n s ! » Je fus trop h e u r e u x de la suivre ; p e n d a n t d e u x heures nous v a g a b o n d â m e s ensemble dans le bois : c'est-à-dire ensemble c o m m e elle l ' e n t e n d a i t , car bien qu'elle fût toujours proche, elle sut demeurer invisible la majeure partie d u t e m p s . A présent elle était é v i ­ d e m m e n t d'humeur gaie et folâtre ; mille et mille fois, q u a n d je scrutais quelque buisson largement étalé ou jetais un c o u p d'œil derrière u n arbre q u a n d son cri d'appel a v a i t retenti, son rire bouillonnant m ' a r r i v a i t


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d'un endroit différent. Enfin, quelque part au centre d u bois, elle me conduisit à u n immense arbre m o r a q u i poussait presque isolé, c o u v r a n t de ses branches une v a s t e étendue de terrain entièrement dégarnie de broussailles. A cet endroit elle disparut t o u t à coup ; après avoir écouté et regardé quelque t e m p s en v a i n , j e m'assis p o u r l ' a t t e n d r e contre le tronc géant. B i e n ­ tôt j ' e n t e n d i s u n son b a s et gazouillant, t o u t près de moi, m e semblait-il. J ' a p p e l a i : « R i m a ! R i m a ! » et, instantanément m o n cri fut répété c o m m e par un écho. A plusieurs reprises j ' a p p e l a i , et toujours les m o t s revenaient, lancés v e r s m o i , sans que je pusse décider s'ils l'étaient ou non par u n écho. Je cessai alors d'appeler ; p e u après le discret gazouillement se répéta, et je sus que R i m a était non loin de moi. J ' a p p e l a i : —

« R i m a , où es-tu? »

« R i m a , où es-tu? » m ' a r r i v a la réponse.

— — —

« T u es derrière l'arbre. » « T u es derrière l'arbre. » « Je t'attraperai, Rima. »

C e t t e fois, a u lieu de répéter mes paroles, elle ré­ p o n d i t : « O h , non ! » J e bondis et tournai a u t o u r de l'arbre à toute vitesse, certain de la trouver. L e tronc a v a i t une circonférence de douze à treize mètres ; après en avoir fait d e u x ou trois fois le tour, j e fis volte-face et courus dans le sens opposé, mais, n ' a y a n t m ê m e pas aperçu la t a q u i n e , j e finis par m e rasseoir. — « R i m a , R i m a ! » résonna la v o i x moqueuse dès que je fus assis. « O ù es-tu, R i m a ? J e t ' a t t r a p e r a i , Rima ! L'as-tu attrapée, Rima? » — « N o n , je ne l ' a i pas attrapée. I l n ' y a pas de R i m a à présent. E l l e s'est effacée c o m m e l'arc-en-ciel,


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comme une g o u t t e de rosée a u soleil. J e l'ai perdue ; j e v a i s dormir. » E t m ' é t e n d a n t sous l'arbre de tout m o n long, je restai immobile d e u x ou trois minutes. Alors j ' e n t e n d i s u n léger frémissement et me retournai v i v e m e n t . Mais le bruit se produisait au-dessus de m a tête, causé par une grande a v a l a n c h e de feuilles qui descendaient sur m a tête d u v a s t e dais feuillu. — « A h ! petit singe-araignée, petit serpent v e r t des arbres, c'est là h a u t que t u es ! » Mais il était impos­ sible de la voir dans cet immense palais aérien tapissé par les indistinctes draperies des feuilles vertes ou cuivrées. C o m m e n t s'était-elle perchée là-haut? Sur le formidable tronc u n singe m ê m e n'aurait pu grimper, et aucune liane ne retombait sur le sol des larges branches horizontales que je pouvais v o i r ; mais bientôt, j e t a n t les y e u x plus loin, je m'aperçus que d'un côté les plus longues et basses branches attei­ gnaient celles, plus courtes, des arbres voisins, et se mêlaient à elles. T a n d i s que j ' a v a i s les y e u x levés j ' e n t e n d i s le rire b a s et gazouillant, puis j ' a p e r ç u s la fillette qui courait sur une branche horizontale, droite sur ses pieds ; et mon c œ u r s'arrêta de terreur, car elle était à une v i n g t a i n e de mètres d u sol. L ' i n s t a n t d'après elle disparaissait dans une nuée de feuillage, et je ne la revis plus de d i x minutes. T o u t à c o u p , elle réap­ p a r u t à m o n côté, a y a n t contourné le tronc du mora. E l l e a v a i t l'air enchantée d'elle-même et ne montrait aucune trace de fatigue ou d'agitation. J e pris sa main dans la mienne. C'était une petite main délicate et bien formée, douce c o m m e le velours, et chaude, une véritable main humaine : ce n'est qu'alors que je tenais cette main que la jeune fille m e p a r u t t o u t à fait un être h u m a i n et non un esprit m o ­ queur des bois, une fille de la Didi.


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— — — —

« « « «

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T u aimes que je tienne t a m a i n , R i m a ? » Oui, » répondit-elle a v e c indifférence. Est-ce moi? » Oui. »

Cette fois c o m m e si c'était une bien petite satisfac­ tion que de faire connaissance a v e c cette partie pure­ m e n t physique de m o n être. L ' a y a n t t o u t près, je pus examiner le léger v ê t e m e n t brillant qu'elle portait toujours dans les bois. Il était d o u x et satiné a u toucher e t , a u t a n t que je pouvais voir, ne c o m p o r t a i t aucune couture, étant d'une seule pièce, c o m m e le cocon d'une chenille. P e n d a n t que j e palpais le tissu sur son épaule et l'examinais de près, elle m e regardait, un rire m o q u e u r dans les y e u x . — « E s t - c e de la soie? » lui demandai-je. P u i s , comme elle g a r d a i t le silence, je continuai : « O ù as-tu pris ce v ê t e m e n t , R i m a ? T u l'as fait toi-même? Dis-lemoi. » Elle ne répondit point par des paroles, mais son visage se c o u v r i t d'une expression nouvelle ; abandonnant sa pétulante mobilité, il a v a i t pris l'immobilité d'une statue d'albâtre ; pas u n seul de ses s o y e u x c h e v e u x ne tremblait sur sa tête ; ses y e u x étaient grands ouverts, regardant fixement d e v a n t elle ; et q u a n d je plongeai mon regard en e u x , ils parurent me voir, tout en ne me v o y a n t pas. On eût dit les clairs y e u x brillants d'un oiseau, qui reflètent comme de m i r a c u l e u x miroirs le m o n d e visible sans nous rendre notre regard, ne parais­ sant nous v o i r que c o m m e u n des mille petits détails qui composent l'ensemble du tableau. Soudain elle lança sa main comme un éclair, d'un m o u v e m e n t inat­ t e n d u qui m e fit sursauter, et, la retirant v i v e m e n t , elle tendit un doigt d e v a n t moi. D u b o u t de ce doigt une toute petite araignée filandière, d e u x fois plus


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grosse à peine q u ' u n e tête d'épingle, apparaissait sus­ pendue à un fil si ténu q u ' i l en était à peine visible, et de huit à d i x centimètres de long. — « R e g a r d e ! » s'écria-t-elle, en me dévisageant a v e c des y e u x brillants. L a petite araignée qu'elle a v a i t capturée, éperdue du désir d'être libre, t o m b a i t , t o m b a i t vers la terre, mais n'en p o u v a i t atteindre la surface. A v a n ç a n t l'épaule, elle p l a ç a contre celle-ci le b o u t de son d o i g t , m a i s légèrement, la t o u c h a n t à peine, et le r e m u a n t sans arrêt d'un m o u v e m e n t aussi rapide que celui des ailes d'une phalène qui v o l e t t e ; tandis que l'araignée, qui déroulait toujours son fil, demeurait suspendue, s'élevant et r e t o m b a n t légèrement sans p o u v o i r se rapprocher d u sol. A u bout de quelques instants, la fillette s'écria : « R e t o m b e , petite arai­ gnée ! » Son doigt cessa de bouger et la minuscule c a p ­ t i v e t o m b a et disparut sur le sol couvert d'ombres. — « T u ne v o i s pas? » m e d e m a n d a R i m a en me m o n t r a n t son épaule. J u s t e à l'endroit où le bout de son doigt a v a i t touché le v ê t e m e n t , apparaissait un cercle brillant, comme une pièce d'argent sur l'étoffe ; q u a n d je le touchai à mon tour, il semblait faire partie d u tissu primitif, seulement plus blanc et plus luisant sur le fond gris, à cause de la fraîcheur d u fil d'arai­ gnée dont il v e n a i t d'être fait. Ainsi t o u t e cette curieuse et jolie opération, qui m ' a v a i t paru instinctive dans sa rapidité spontanée et sa d e x t é r i t é , n'était destinée q u ' à m e montrer com­ ment elle confectionnait ses v ê t e m e n t s a v e c les fils d'araignée qui flottaient dans la brise ! A v a n t que j ' e u s s e pu exprimer m a surprise et mon admiration, elle cria de n o u v e a u , a v e c une soudaineté déconcertante : « R e g a r d e ! »


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U n e minuscule forme ombreuse passa très v i t e , ligne v a g u e tracée sur le sombre et luisant feuillage du mora, puis sur le feuillage plus clair d'un arbre voisin. E l l e a g i t a la main pour imiter son v o l rapide et courbe, puis, la laissant retomber, elle s'exclama : « P a r t i e . O h ! petite chose ! » — « Qu'est-ce que c'était? » lui demandai-je, car ç'aurait p u être u n oiseau, u n e phalène pareille à u n oiseau, ou une abeille. — « T u n ' a s pas v u ? E t t u m ' a s d e m a n d é de re­ garder dans tes y e u x ! » — « A h ! p e t i t écureuil S a k a w i n k i . C'est ça que t u m e rappelles ! » dis-je, glissant mon bras a u t o u r de sa taille et l ' a t t i r a n t à moi. « R e g a r d e dans mes y e u x à présent et v o i s si j e suis aveugle, et s'il n ' y a rien en e u x q u ' u n e i m a g e de R i m a comme une petite, une toute petite mouche. » E l l e secoua la t ê t e e t rit a v e c u n peu de moquerie, mais sans faire d'effort pour se dégager de mon étreinte. — « V o u d r a i s - t u que je fisse toujours ce que t u v e u x , R i m a , t e suivre dans les bois q u a n d t u m e dis : viens, courir après toi autour de l'arbre pour te rat­ traper et m e coucher pour que t u m e jettes des feuilles, et être heureuse q u a n d t u es heureuse? » —

« O h ! oui. »

— « Alors, faisons un t r a i t é . Je ferai t o u t pour te plaire, e t toi, t u v a s promettre de faire tout pour me plaire. » — « Q u o i donc? » — « D e petites choses, R i m a , aucune n'est aussi difficile que de te poursuivre a u t o u r d'un arbre. R i e n que t e tenir ou t'asseoir auprès de moi et m e parler me rendra h e u r e u x . E t pour c o m m e n c e r il faut que t u m'appelles par mon n o m , A b e l . »


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— « E s t - c e là t o n nom? O h ! pas t o n v r a i n o m ! Abel, A b e l , qu'est-ce là? Cela ne dit rien. Moi je t'ai appelé par t a n t de noms, v i n g t , trente, et pas de réponse. » — « T u m ' a s appelé? Mais, chère fillette, chacun a u n n o m , u n n o m q u i le désigne. T o n nom à toi, par exemple, est R i m a , n'est-ce pas? » — « R i m a ! seulement R i m a — pour toi? L e m a t i n , le soir... t a n t ô t ici et dans un b o u t de temps, où sais-je?... la n u i t q u a n d t u t'éveilles et qu'il fait sombre, sombre, et t u m e v o i s q u a n d m ê m e . Seule­ m e n t R i m a — oh ! que c'est étrange ! » — « Quoi d'autre, douce Nuflo t'appelle R i m a . »

fille?

Ton

grand-père

— « Nuflo? » E l l e parlait c o m m e si elle se posait une question à elle-même. « E s t - c e u n vieil homme a v e c d e u x chiens qui v i t quelque part dans le bois? » E t alors, a v e c une pétulance soudaine : « E t tu me demandes de te parler ! » —

« Oh ! R i m a , que puis-je te dire? É c o u t e . »

— « N o n , non, » s'écria-t-elle, se retournant sou­ dain pour m e t t r e ses doigts sur m a bouche afin d'ar­ rêter mes paroles, tandis q u ' u n e allégresse soudaine reluisait dans ses y e u x . « T u écouteras q u a n d je par­ lerai, et t u feras t o u t ce que j e te dirai de faire. E t t u me diras a v e c les y e u x ce q u ' i l faut que je fasse pour te plaire. Laisse-moi regarder dans ces y e u x qui ne sont pas aveugles. » E l l e t o u r n a d a v a n t a g e sa figure v e r s moi, la tête un peu rejetée en arrière et penchée de côté, me regar­ d a n t fixement dans les y e u x comme j ' a v a i s désiré qu'elle le fît. A u b o u t de quelques instants, elle porta son regard sur les arbres lointains. Mais je plongeais dans ces divines orbites, et savais qu'elle ne regardait


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aucun objet en particulier. T o u t e s les expressions sans cesse changeantes — curieuse, pétulante, troublée, timide, espiègle — s'étaient évanouies de ce visage immobile et figé, et son regard se dirigeait v e r s l'inté­ rieur, plein d'une étrange, d'une exquise lumière, c o m m e si q u e l q u e n o u v e a u b o n h e u r , quelque n o u v e l espoir venait de toucher son esprit. A b a i s s a n t la v o i x j u s q u ' à murmurer, je dis : « D i s moi ce que t u as v u dans mes y e u x , R i m a ? » Elle c h u c h o t a en réponse je ne sais quoi de mélo­ dieux et d'inarticulé, et me regarda a u visage d'un air interrogateur ; m a i s ce ne fut que pour un i n s t a n t , ses d o u x y e u x se voilèrent t o u t de suite de ses cils abaissés. — « É c o u t e , R i m a . É t a i t - c e un oiseau-mouche, ce que nous a v o n s v u il y a u n i n s t a n t ? T u es comme cela, t a n t ô t obscure, o m b r e dans l'ombre, un instant aperçue, puis disparue, partie, oh ! petite chose ! E t m a i n t e n a n t debout et immobile dans la lumière, oh, combien belle, mille fois plus belle que l'oiseaum o u c h e ! É c o u t e , R i m a , t u es comme toutes les choses belles de ce bois, fleur et oiseau, papillon, feuille verte et frondaison, et p e t i t singe à la soyeuse fourrure, t o u t là-haut, dans les arbres. Q u a n d j e te regarde, je v o i s t o u t cela, t o u t cela et d a v a n t a g e mille fois, puisque je v o i s R i m a elle-même. E t q u a n d j ' é c o u t e la v o i x de R i m a , p a r l a n t un langage que je ne puis comprendre, j ' e n t e n d s le v e n t qui m u r m u r e dans les feuilles, l'eau qui court en g l o u g l o u t a n t , l'abeille p a r m i les fleurs, l'oiseau-organiste qui chante au loin, a u loin dans les ombres des arbres. J e les entends tous, et bien d'autres encore, puisque j ' e n t e n d s R i m a . T u m e comprends m a i n t e n a n t ? E s t - c e moi qui te parle, t'ai-je répondu, suis-je v e n u à toi? » Elle me regarda de n o u v e a u , les lèvres tremblantes,


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les y e u x voilés par un trouble secret. « Oui, » répliqua-t-elle dans u n m u r m u r e , puis : « N o n , ce n'est p a s toi, » et a u b o u t d'un m o m e n t , d'un air de doute : « E s t - c e toi? » Mais elle n ' a t t e n d i t pas m a réponse : en u n clin d'œil elle a v a i t contourné le m o r a , et j ' e u s b e a u l ' a p ­ peler, elle ne revint plus.


CHAPITRE

IX

C e t après-midi passé a v e c R i m a dans la forêt sous l'arbre m o r a a v a i t été si délicieux, que mon désir de faire de nouvelles randonnées et de causer avec elle d e v i n t des plus vifs, mais la c h a n g e a n t e petite sor­ cière me réservait une grande surprise. Sans que j e pusse en comprendre la raison, toute sa s a u v a g e g a i e t é naturelle l ' a v a i t abandonnée : q u a n d je m a r ­ chais dans l'ombre elle était là, mais non plus comme l'être j o y e u x et fantastique, radieux comme un ange, innocent et affectueux c o m m e u n enfant, espiègle comme un singe, qui a v a i t joué à cache-cache a v e c moi. Elle é t a i t d e v e n u e une timide e t silencieuse com­ p a g n e qui ne se faisait v o i r que de t e m p s à autre et m'apparaissait alors sous l'aspect de l a mystérieuse jeune fille que j ' a v a i s d é c o u v e r t e , étendue p a r m i les bruyères et qui s'était dissipée, tel u n brouillard, d e v a n t mes y e u x . Q u a n d j ' a p p e l a i s elle ne répondait plus ; en guise de réponse elle se m o n t r a i t à moi c o m m e pour m'assurer qu'elle ne m ' a v a i t point a b a n ­ donné ; e t a u b o u t de quelques instants sa silhouette grise s'évanouissait de n o u v e a u , pareille à une ombre, entre les arbres. Il m e fallait abandonner l'espoir — d u moins pour le m o m e n t — q u ' à mesure q u e sa confiance a u g m e n t e r a i t et qu'elle s'habituerait à causer a v e c moi, j e l a pourrais amener à révéler l'his113

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toire de sa v i e . T o u t c o m p t e fait, c'était auprès de Nuflo que j e d e v a i s m e renseigner, ou m e résigner à demeurer dans l'ignorance. L e vieillard s'absentait pendant la majeure partie de c h a q u e jour avec ses chiens, bien que de ces expéditions il ne r a p p o r t â t rien, a u t a n t q u e j e p o u v a i s m ' e n rendre c o m p t e , sauf des noix et des fruits, u n p e u d'écorce mince pour ses cigarettes e t , parfois, une poignée de g o m m e h a i m a pour parfumer la h u t t e le soir. A p r è s avoir gâché trois journées à essayer de surmonter la timidité, inexpli­ cable m a i n t e n a n t , de la jeune fille, je résolus de prêter e x c l u s i v e m e n t mon a t t e n t i o n à son grand-père pour découvrir, si cela était possible, où il allait et c o m m e n t il passait son t e m p s . Mon n o u v e a u jeu de cache-cache, où Nuflo et non plus R i m a était m o n partenaire, c o m m e n ç a le lende­ m a i n m a t i n . Il était rusé ; je l'étais aussi. Dissimulé dans les buissons, j e surveillai la case. J e doutais de p o u v o i r m e soustraire a u x y e u x plus perçants de R i m a ; mais cela ne me troublait point. N e s'accordant guère a v e c le vieillard, elle ne ferait rien pour faire échouer m o n p l a n . Il n ' y a v a i t pas l o n g t e m p s que j ' é t a i s dans m a c a c h e t t e qu'il sortit, suivi de ses d e u x chiens ; s'étant éloigné à une certaine distance, il s'assit sur un tronc a b a t t u . Il fuma quelques minutes, ensuite il se l e v a et, après a v o i r regardé a u t o u r de lui a v e c précaution, il se faufila entre les arbres. J e constatai q u ' i l se dirigeait v e r s la basse chaîne de col­ lines qui s'étendait au sud de la forêt. Je savais que la forêt ne s'étendait pas bien loin dans cette direc­ tion et m e disant que j e pourrais apercevoir m o n h o m m e à sa lisière, j e q u i t t a i les buissons et m e mis à courir aussi v i t e que possible entre les arbres afin de le dépasser. A r r i v é à u n endroit où le bois était fort


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clairsemé, je m'aperçus q u ' u n e plaine nue, large d'en­ viron six cents mètres, le séparait de la chaîne de collines ; pensant que le vieillard traverserait cette plaine, je grimpai sur un arbre pour le guetter. A u b o u t d'un certain t e m p s il a p p a r u t , m a r c h a n t à pas rapides entre les arbres, les chiens sur ses talons, mais il ne se dirigeait pas v e r s la plaine ; il a v a i t , semblaitil, une fois atteinte la lisière d u bois, changé de direc­ tion e t il cheminait v e r s l'ouest, t o u t en se t e n a n t encore sous le c o u v e r t des arbres. Q u a n d il eut disparu depuis cinq m i n u t e s , je m e laissai tomber sur le sol et m e lançai à sa poursuite ; de n o u v e a u je l'aperçus entre les arbres et le gardai en v u e pendant v i n g t minutes. Il p a r v i n t alors à une large b a n d e de bois touffu qui s'étendait j u s q u ' à la chaîne de collines, la pénétrant m ê m e . L à je le perdis bien v i t e . E s p é r a n t encore le rattraper, j e continuai d ' a v a n c e r , mais après m'être frayé un passage à travers les buissons sur une certaine distance e t c o n s t a t a n t que la forêt devenait d e plus en plus difficile à mesure que j ' a v a n ç a i s , je finis par renoncer à m o n projet. Me retournant vers l'est je sortis de la forêt e t me t r o u v a i a u pied d'une colline escarpée et tourmentée, a p p a r t e n a n t à la chaîne que la vallée boisée coupait à angle droit. Il m ' a p p a r u t qu'il serait habile d'escalader cette colline pour prendre v u e sur la ceinture d'arbres dans laquelle j ' a v a i s perdu le vieillard de v u e . A p r è s quelques recherches, je découvris un endroit favorable à l'escalade. L e sommet de la colline dominait d'une centaine de mètres le n i v e a u des terres environnantes ; il ne me fallut pas longtemps pour l'atteindre ; il c o m m a n d a i t u n p a n o ­ r a m a assez étendu, e t je c o n s t a t a i que la ceinture boisée que j ' a v a i s sous moi traversait la chaîne tandis que v e r s le sud elle s'élargissait, formant une forêt


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étendue. « Si c'est là t a destination », m e dis-je, « v i e u x renard, tes secrets sont en sûreté ». I l é t a i t encore de bonne heure et une légère brise t e m p é r a i t l'air, le rendant frais et agréable sur le s o m m e t de la colline que j ' a v a i s a t t e i n t non sans efforts. M a pénible m a r c h e à t r a v e r s les buissons m ' a v a i t assez fatigué et, d é c i d a n t de passer quelques heures en ce lieu, je cherchai un endroit commode où m e reposer. J e t r o u v a i b i e n t ô t un coin ombragé à l'ouest d'un bloc de pierre vertical où j e pouvais m'étendre à m o n aise sur un lit de lichen. L à , les épaules a p p u y é e s sur le roc, j e m'assis, songeant à R i m a , seule aujourd'hui dans le bois, a v e c t o u t juste une teinte d ' a m e r t u m e dans mes pensées qui me faisait espérer que je lui manquerais a u t a n t qu'elle m e m a n ­ quait ; e t , en fin de c o m p t e , je m ' e n d o r m i s . Q u a n d je me réveillai, il était midi passé et le soleil brillait d ' a p l o m b sur moi. Me r e l e v a n t pour contem­ pler une fois de plus le p a y s a g e , je r e m a r q u a i une petite spirale de fumée blanche qui s'élevait à peu près a u centre de la ceinture boisée que j ' a v a i s au-dessous de moi. J e devinai t o u t de suite que Nuflo a v a i t allumé un feu à cet endroit et je décidai de le surprendre dans sa retraite. U n e fois a u pied de la colline je ne p o u v a i s plus voir la fumée, m a i s j ' a v a i s bien repéré l'empla­ c e m e n t , choisissant un gros b o u q u e t d'arbres à l'orée de la ceinture pour m e servir de point de départ ; a u b o u t d ' u n e demi-heure de recherches je réussis à trouver la c a c h e t t e du vieillard. D ' a b o r d j e revis la fumée à t r a v e r s une éclaircie, puis une petite h u t t e grossièrement bâtie a v e c des b o u t s de bois e t des feuilles de palmier. M ' a p p r o c h a n t a v e c précaution, je regardai par une fente e t découvris le v i e u x Nuflo occupé à boucaner de la v i a n d e au-dessus d'un feu,


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t o u t en faisant griller quelques os sur la braise. Il a v a i t c a p t u r é u n c o a t i m u n d i , a n i m a l un peu plus grand q u ' u n c h a t d o m e s t i q u e , a v e c u n long m u s e a u et une longue queue annelée : un des chiens rongeait la tête de l'animal, dont la queue et les p a t t e s gisaient sur le sol, p a r m i les v i e u x ossements et les débris de toute sorte qui le recouvraient. C o n t o u r n a n t la h u t t e sur la pointe des pieds je me présentai tout à coup à l'entrée : les chiens se levèrent en g r o n d a n t et Nuflo bondit sur ses pieds, un c o u t e a u à la m a i n . — « A h a , vieillard, » m'écriai-je en riant, « je v o u s t r o u v e a t t a b l é d e v a n t un de v o s repas végétariens, a v e c v o s chiens m a n g e u r s d'herbe ! » Il eut l'air déconcerté et soupçonneux, mais q u a n d j e lui eus expliqué que j ' a v a i s v u de l a fumée d u s o m m e t des collines, où je cherchais une curieuse fleur bleue qui poussait dans ces endroits, et que je m'étais dirigé v e r s cette fumée pour en découvrir la cause, il reptri confiance et m ' i n v i t a à partager son repas de v i a n d e rôtie. J ' a v a i s faim et n'étais point fâché de m a n g e r à n o u v e a u u n peu de nourriture animale ; p o u r t a n t j ' a v a l a i c e t t e v i a n d e a v e c quelque dégoût, car elle était forte de goût c o m m e d'odeur et il m e déplaisait de voir p e n d a n t que je déjeunais ces chiens à l'aspect rébarbatif occupés à ronger s a u v a g e m e n t la tête et les p a t t e s de l'animal. — « V o u s v o y e z , » fit le vieil h y p o c r i t e en e s s u y a n t la graisse sur sa moustache », voilà ce que je suis forcé de faire pour é v i t e r de donner offense. Ma petite-fille est un être étrange, señor, c o m m e v o u s l ' a v e z peutêtre o b s e r v é . . . » — « A propos, » l'interrompis-je, « j e désire que v o u s m e racontiez son histoire. E l l e est, c o m m e v o u s


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le dites, étrange, et possède un langage et des facultés qui ne ressemblent point a u x nôtres, ce q u i m o n t r e qu'elle est d'une race différente. » — « N o n , non, ses facultés ne sont point différentes des nôtres. Elles sont plus aiguisées, voilà t o u t . Il plaît a u T o u t - P u i s s a n t de donner à certains d a v a n ­ tage q u ' a u x autres. T o u s les doigts de la main ne se ressemblent point. V o u s t r o u v e r e z u n h o m m e qui prendra une g u i t a r e e t l a fera parler, tandis que moi... » — « T o u t cela je le comprends, » interrompis-je de n o u v e a u , « mais son origine, son histoire, voilà ce que j e désire entendre ». — « E t cela, señor, est précisément ce que j e v a i s relater. P a u v r e enfant, elle fut laissée entre mes mains p a r sa sainte mère — m a fille, señor — qui périt jeune. L e lieu de sa naissance, où le prêtre lui enseigna l'al­ p h a b e t et le catéchisme, était dans un climat malsain. Il y faisait chaud et h u m i d e , toujours h u m i d e , u n endroit pour des grenouilles p l u t ô t que pour des êtres humains. E n fin de c o m p t e , dans l'idée qu'il v a u d r a i t m i e u x pour l'enfant, qui était pâle et faible, v i v r e dans une atmosphère plus sèche parmi les m o n t a g n e s , je l'amenai dans ce district. P o u r ceci, señor, et pour t o u t ce que j ' a i fait pour elle, je ne m ' a t t e n d s pas à t r o u v e r de récompense ici, mais en ce lieu où m a fille a pris pied, non point, señor, sur le seuil, c o m m e v o u s pourriez le penser, mais bien à l'intérieur. Car, après t o u t , c'est des autorités d'en-haut, malgré les quelques taches q u ' o n aperçoit dans leur administration, que nous devons a t t e n d r e la justice. F r a n c h e m e n t , señor, c'est là toute l'histoire de l'origine de m a petite-fille. » — « A h ! oui, » répliquai-je, « v o t r e histoire explique c o m m e n t il se fait q u e les oiseaux s a u v a g e s se posent


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sur sa m a i n et qu'elle p e u t toucher un serpent v e n i ­ m e u x avec son pied n u sans en recevoir de d o m m a g e . » — « Sans doute v o u s a v e z raison, » fit le v i e u x dis­ simulateur. « V i v a n t seule dans le bois elle n ' a v a i t pour jouer avec elle et s'en faire des amis que les créa­ tures de D i e u ; et les bêtes s a u v a g e s , j e l ' a i entendu dire, connaissent ceux qui leur montrent de l'amitié. » — « V o u s t r a i t e z m a l v o s amis, » fis-je en repoussant du pied la longue queue d u coatimundi et regrettant de m'être joint à son repas. — « Señor, il faut considérer que nous sommes tels que le Ciel nous a faits. Q u a n d tout ceci fut formé, » continua-t-il en o u v r a n t les b r a s pour indiquer la création entière, « la Personne q u i s'était chargée de l'opération donna des graines, des petits fruits e t le n e c t a r des fleurs pour sustenter Ses p e t i t s oiseaux. Mais nous autres, nous n ' a v o n s point leurs délicats appétits. L ' e s t o m a c plus robuste qu'il a donné à l ' h o m m e réclame de la v i a n d e . Comprenez-vous? Mais de tout ceci, l ' a m i , pas un m o t à R i m a ! » J e ris a v e c dédain. — « C r o y e z - v o u s que j e sois assez enfant, vieillard, pour croire que R i m a , ce petit elfe, ne sait pas que v o u s êtes un m a n g e u r de chair? R i m a , qui est p a r t o u t dans le bois, v o y a n t toutes choses, m ê m e q u a n d j e l è v e la main contre un serpent, elle-même invisible? » — « Mais, señor, si v o u s pardonnez m a présomp­ tion, v o u s en dites trop. E l l e ne v i e n t pas ici, et par conséquent ne p e u t pas v o i r que j e m a n g e de la v i a n d e . D a n s t o u t ce bois où elle a fleuri et où elle chante, où elle est dans sa maison et son jardin, maîtresse des créatures, voire du petit papillon a u x ailes peintes, là, señor, je ne chasse aucun animal. Mes chiens non plus. C'est là ce que j ' e n t e n d a i s en v o u s disant que si u n


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animal v e n a i t à se jeter entre leurs p a t t e s , ils lèveraient le nez en l'air et passeraient sans le voir. Car dans ce bois il y a une loi, la loi qu'impose R i m a , et hors d u bois, il y a une loi différente. » — « J e suis h e u r e u x que v o u s m ' a y e z dit ceci, » répondis-je. « L a pensée que R i m a pourrait, t o u t e proche et invisible, nous v o i r en train de nous nourrir avec les chiens et, c o m m e des chiens, de chair, cette pensée troublait g r a n d e m e n t m o n esprit. » Il m e j e t a u n de ses fréquents coups d'œil rapides et a s t u c i e u x . — « A h , señor, v o u s aussi v o u s é p r o u v e z cette sen­ sation après avoir passé a v e c nous un t e m p s si court ! Considérez alors ce que ce doit être pour m o i , inca­ pable de m e nourrir de g o m m e s et de petits fruits, et de cette petite douceur que les guêpes font avec le suc des fleurs, q u a n d je suis forcé d'aller bien loin et de m a n g e r en secret pour é v i t e r de donner offense. » C'était pénible, sans doute, mais je n'eus pas pitié de lui ; secrètement je ne p o u v a i s que ressentir de la colère contre lui de ce q u ' i l se refusait à m'éclairer, t o u t en prétendant montrer t a n t de franchise ; et en m ê m e t e m p s j ' é p r o u v a i s d u dégoût envers moi-même de m'être joint à lui dans son grossier repas. Mais il fallait dissimuler, de sorte que, après avoir conversé quelque t e m p s a v e c lui de sujets indifférents et l ' a v o i r remercié de son hospitalité, je le q u i t t a i pour lui per­ m e t t r e de continuer sa fumeuse besogne. E n r e v e n a n t à la c a b a n e , de crainte q u e quelque relent de la m a l o d o r a n t e h u t t e de Nuflo et de son dîner ne restât encore a t t a c h é à moi, j e fis un détour pour gagner une mare profonde formée par un ruis­ seau forestier et me plonger dans l'eau. A p r è s m'être séché à l'air et avoir minutieusement aéré mes v ê t e -


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m e n t s en les secouant et en les b a t t a n t , je t r o u v a i un endroit o u v e r t et o m b r e u x e t me j e t a i sur l'herbe pour attendre le soir a v a n t de rentrer à la maison. A c e t t e heure l'air chaud et d o u x m ' a u r a i t purifié. D'ailleurs je n'estimais pas que j ' a v a i s suffisamment puni R i m a pour la manière dont elle m ' a v a i t traité. Elle d e v a i t être inquiète, peut-être m ê m e m e cherchait-elle de tous côtés dans le bois. Ce n'était pas b e a u c o u p que de la faire souffrir une journée q u a n d elle m ' a v a i t rendu m a l h e u r e u x pendant trois ; et peut-être q u a n d elle découvrirait que je p o u v a i s exister sans elle, m e traiterait-elle moins capricieusement. Ainsi se déroulaient mes pensées tandis que je repo­ sais sur la terre chaude, c o n t e m p l a n t le feuillage, v e r t comme l'herbe jeune dans les parties inférieures et ombragées, et, plus h a u t , l u m i n e u x a u soleil et plein de bourdonnements d'insectes. T o u s mes actes, toutes m e s paroles, toutes m e s pensées, étaient m o t i v é s p a r mes sentiments pour R i m a . P o u r q u o i , m e d e m a n d a i - j e a v e c surprise, R i m a avait-elle pris à m e s y e u x une p a ­ reille importance? Il était facile de répondre à c e t t e question : parce que rien d'aussi e x q u i s n ' a v a i t j a m a i s été créé ! T o u t e la b e a u t é morcelée et fragmentaire, toute la mélodie, t o u t le r y t h m e gracieux de la n a t u r e se t r o u v a i e n t concentrés et harmonieusement combinés en elle. Qu'elle était variée, lumineuse et divine ! Ê t r e dont u n esprit p o u v a i t s'émerveiller, qu'il p o u v a i t admirer sans cesse, lui t r o u v a n t une grâce, un charme n o u v e a u à c h a q u e heure, à c h a q u e m o m e n t , pour les ajouter a u x anciens. E t , de plus, il y a v a i t ce m y s t è r e a t t i r a n t qui entourait son origine pour éveiller m o n intérêt et le maintenir actif. Telle était la facile réponse que je fis à la question que je m ' é t a i s posée. Mais j e s a v a i s qu'il y en a v a i t


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une autre, une raison plus puissante que la première. E t j e ne pouvais plus la refouler, ni cacher son visage étincelant sous le masque terne comme le plomb d'une simple curiosité intellectuelle. Cette raison, c'est que je l'aimais ; j e l'aimais c o m m e j a m a i s je n ' a v a i s aimé, comme j a m a i s je ne pourrais aimer un autre être, avec une passion qui a v a i t dérobé une parcelle à sa propre luminosité et à son intensité, faisant paraître par com­ paraison v a g u e et banale une passion a n t é r i e u r e — s e n ­ sation qui est connue de tout le m o n d e — chose vieille e t usée, à quoi rien que d ' y songer j ' é p r o u v a i s une grande lassitude. J e fus tiré de ces réflexions par le plaintif appel en trois syllabes d'un oiseau crépusculaire, un engou­ levent fort c o m m u n dans ces bois ; et je constatai avec surprise que le soleil s'était couché et que les bois étaient déjà obscurcis par le crépuscule. J e m e l e v a i à la h â t e et me dirigeai rapidement v e r s la maison, pensant à R i m a et consumé d'impatience de la voir ; et comme j ' a p p r o c h a i s de la maison, s u i v a n t un étroit sentier que je connaissais, j e me t r o u v a i tout d'un coup face à face a v e c elle. I l n ' y a pas de doute qu'elle m ' a v a i t entendu, et q u ' a u lieu de s'écarter de m o n chemin pour me laisser passer sans l a voir, comme elle l'aurait fait la veille, elle s'était élancée à m a ren­ contre. J e fus émerveillé par le changement qui s'était produit en elle en la v o y a n t s'avancer d'un m o u v e ­ m e n t aisé et vif, comme celui d'un oiseau qui vole, les m a i n s étendues comme pour étreindre les miennes, les lèvres e n t r ' o u v e r t e s sur u n sourire r a d i e u x de bien­ venue, les y e u x étincelants de joie. J e me précipitai à sa rencontre, mais à peine a v a i s j e touché ses mains que son visage changea et qu'elle recula t o u t e tremblante, comme si mon toucher lui


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a v a i t glacé le sang ; et s'écartant de quelques mètres, elle resta là, debout, les y e u x baissés, pâle et triste comme elle m ' é t a i t apparue la veille. E n v a i n je l'im­ plorai de m e dire la cause de c e t t e transformation et du trouble qu'elle éprouvait si visiblement ; ses lèvres tremblèrent c o m m e si elles étaient chargées de paroles, mais elle ne me fit aucune réponse et s'écarta d a v a n ­ tage de m o i q u a n d j ' e s s a y a i de m e rapprocher d'elle ; enfin, s'éloignant du sentier, elle se perdit sous les feuillages enténébrés. Je continuai m a route t o u t seul et m'assis quelque t e m p s au grand air, j u s q u ' à ce que le v i e u x Nuflo fût rentré de la chasse ; et ce n'est que q u a n d il eût allumé le feu que R i m a se m o n t r a , aussi silencieuse et con­ trainte que j a m a i s .


CHAPITRE

X

L e lendemain R i m a m o n t r a la m ê m e h u m e u r inexplicable ; piqué a u v i f de m a défaite, je décidai d'éprouver de n o u v e a u sur elle l'effet de l'absence en restant cette fois éloigné plus longtemps. Pareil a u v i e u x Nuflo, je partis le lendemain matin dans le plus grand secret, après a v o i r a t t e n d u que la jeune fille ne fût plus a u x environs pour m e faufiler entre les buissons et m'enfoncer dans le bois. Q u i t t a n t enfin cet abri, je m e dirigeai à t r a v e r s la s a v a n e v e r s mes anciens quartiers. Grande fut m a surprise quand, en a r r i v a n t a u village, je n ' y trouvai personne. J ' i m a g i n a i d'abord que m a disparition dans la forêt de sinistre renom a v a i t poussé les h a b i t a n t s à abandonner leur domicile dans un m o m e n t de p a n i q u e ; mais q u a n d j ' e u s regardé autour de moi je conclus que mes amis s'étaient simplement éloignés pour faire une de leurs visites périodiques à quelque village des environs. Car lorsque ces Indiens rendent visite à leurs voisins ils le font d'une manière très complète ; ils p a r t e n t j u s q u ' a u dernier, en e m p o r t a n t leur stock entier de provisions, leurs ustensiles de cuisine, leurs armes, leurs h a m a c s , voire leurs a n i m a u x familiers. C e t t e fois par bonheur ils n ' a v a i e n t pas t o u t emporté ; mon h a m a c était là, ainsi q u ' u n petit pot, une certaine q u a n t i t é de pain de cassave, des pommes de terre violettes et quelques épis de maïs. J ' e n conclus que t o u t cela a v a i t été laissé 124


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à mon intention pour le cas où je reviendrais. D ' a u t r e part, ils n'étaient pas partis depuis bien longtemps, car une bûche enfouie sous les cendres du foyer brûlait encore. C o m m e ces absences se prolongent en général p e n d a n t un grand nombre de jours, il était é v i d e n t que j ' a l l a i s a v o i r à moi la grande maison nue, pareille à une grange, aussi longtemps que je jugerais à propos d ' y demeurer, a v e c peu d'aliments il est v r a i ; mais cette perspective ne m e troubla guère et je résolus de m ' a m u s e r en faisant de la musique. J e cherchai en v a i n m a guitare ; les Indiens l ' a v a i e n t emportée pour en amuser leurs amis. A t e m p s perdu, depuis un j o u r ou d e u x j ' a v a i s composé dans m a tête une simple mélodie sur des paroles anciennes ; sans instrument pour m'assister, je m e mis donc à chantonner t o u t douce­ ment : Muy mas clara que la luna Sola una En el mundo vos nacistes. A p r è s ce concert je préparai le feu et grillai un épi de maïs pour m o n dîner, et t o u t en m a s t i q u a n t labo­ rieusement le grain sec et dur, je remerciai le ciel de m ' a v o i r donné de si bonnes molaires. Enfin, j ' a c c r o c h a i m o n h a m a c à la place habituelle et m'allongeant dans la position oblique que j'affectionnais, les m a i n s croi­ sées derrière la tête, un genou levé, l'autre j a m b e pen­ d a n t e , je me résignai à rêvasser paresseusement. Je m e sentais très h e u r e u x . C o m m e il est étrange, songeai-je, en me flattant un p e u , que m o i , h a b i t u é à la société d ' h o m m e s intelligents, de femmes c h a r m a n t e s et de livres, je t r o u v e ici u n c o n t e n t e m e n t aussi parfait ! Mais j e me félicitais t r o p t ô t . L e profond silence finit par m'oppresser. Ce silence n'était point celui de la forêt,


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où les oiseaux s a u v a g e s v o u s tiennent compagnie, où leurs cris, pour inarticulés qu'ils soient, ont un sens et donnent un charme à la solitude. L a v u e m ê m e et les m u r m u r e s des feuilles vertes et des joncs tremblant a u v e n t ont pour nous quelque chose d'intelligible et de s y m p a t h i q u e ; mais je ne p o u v a i s communier a v e c des murs nus et un pot de terre. S e n t a n t trop v i v e m e n t mon isolement, j e m e pris à regretter d ' a v o i r aban­ donné R i m a , à éprouver du remords d'être parti en secret. A ce m o m e n t m ê m e , tandis que je m e reposais n o n c h a l a m m e n t allongé dans mon h a m a c , elle d e v a i t m e chercher de toutes p a r t s dans la forêt, prêtant l'oreille a u bruit de mes pas, craignant peut-être que j e n'eusse un accident dans un lieu où personne ne m e pourrait secourir. Il était douloureux de songer ainsi à elle, a u chagrin que je lui a v a i s sans doute causé en m'éloignant comme u n voleur sans u n m o t d'avertis­ sement. S a u t a n t sur le plancher, je m e précipitai hors de la maison et descendis j u s q u ' à la rivière. Il y faisait meilleur, car le fort de la chaleur était passé et le soleil, en descendant v e r s l'occident, commençait à grandir, tout rouge et dépouillé de ses rayons, dans la buée du soir. J e m'assis sur une pierre à u n mètre ou d e u x de l'eau limpide : la v u e de la nature, l'air tiède et v i t a l , l a lumière d u soleil ne tardèrent pas à agir sur mon esprit, m e p e r m e t t a n t d ' e x a m i n e r la situation a v e c calme, voire a v e c espoir. L a situation était celle-ci : depuis plusieurs jours l'idée a v a i t h a n t é mon esprit pour s'y fixer enfin, de faire de ce désert m a de­ meure p e r m a n e n t e . L a pensée de rentrer à Caracas, ce petit Paris de l ' A m é r i q u e , a v e c ses vices de l'ancien m o n d e , ses inutiles passions politiques, son v i d e car­ rousel de gaieté, m ' é t a i t insupportable. J ' é t a i s changé,


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et ce c h a n g e m e n t , si g r a n d , si c o m p l e t , était une preuve que la vieille v i e superficielle n ' a v a i t pas été, et ne p o u v a i t être, la v i e réelle, en harmonie a v e c m a véritable n a t u r e . J e m e trompais moi-même, direz-vous comme je me le suis dit souvent. Oui e t non. L a question est t r o p c o m p l e x e pour la discuter ici ; m a i s à ce m o m e n t précis j ' é p r o u v a i s la m ê m e sensation q u ' e n sortant de l'atmosphère étouffante et viciée d'une salle de b a l ; je sentais que l'air céleste du m a t i n m e rafraîchissait et m ' é l e v a i t , et qu'il était d o u x à respirer. J ' a v a i s des amis et des connaissances qui m'étaient chers ; mais je les p o u v a i s oublier, t o u t comme je p o u v a i s oublier les rêves magnifiques de naguère. E t la femme que j ' a v a i s aimée, et qui peutêtre m ' a i m a i t encore, je la pouvais oublier aussi. Fille de la civilisation et de la v i e artificielle, elle ne pour­ rait j a m a i s éprouver des sensations pareilles et revenir à la nature c o m m e j e le faisais. Car, bien qu'elles soient plus plastiques, dans d'étroites limites que les h o m m e s , les femmes n'en sont pas moins privées de ce pouvoir d ' a d a p t a t i o n qui p e u t nous ramener a u x sources de l a v i e , qu'elles ont laissées pour toujours derrière elles. I l v a l a i t m i e u x , b e a u c o u p m i e u x , pour nous d e u x qu'elle a t t e n d î t p e n d a n t de longs mois, lents à passer, le c œ u r de plus en plus étreint par un espoir sans cesse déçu ; que, ne m e v o y a n t plus, elle pleurât m a perte et qu'elle fût guérie enfin par le t e m p s pour retrouver l ' a m o u r et le bonheur c o m m e autrefois, a u x mêmes lieux. E t alors que je songeais, assez tristement, m a i s sans véritable désespoir, a u passé, a u présent et à l ' a v e n i r , t o u t à c o u p , dans l'air tiède et calme, jailli de quelque sommet feuillu à une demi-lieue de distance, m e par-


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v i n t le sonore kling-klang d u c a m p a n e r o , q u ' o n entend de si loin. K l i n g - k l a n g , le son r e t o m b a de n o u v e a u , et de n o u v e a u encore, à plusieurs reprises, m'affectant d'étrange manière par sa ressemblance avec le son d'une cloche, a v e c les sons qui v o y a g e n t a u loin et q u i s'associent dans notre esprit à la religion chrétienne. E t si différents p o u r t a n t ! U n e cloche, faite non d'un grossier m é t a l arraché à la terre, mais d'une m a t i è r e éthérée, plus sublime, qui flotte, impalpable et invi­ sible, dans l'espace ; une cloche v i v a n t e suspendue dans le v i d e , dont les sons, en harmonie a v e c l'immensité d u ciel bleu, la pureté impolluée de la n a t u r e , la splen­ deur d u soleil, t r a n s m e t t e n t à l ' â m e un message m y s ­ tique plus transcendant que c e u x qui jaillissent d ' u n clocher ou d'un beffroi. O m y s t i q u e oiseau-cloche de la céleste race de l ' h i ­ rondelle et de la colombe, d u q u e t z a l et d u rossignol ! Q u a n d le b r u t a l s a u v a g e e t le b r u t a l civilisé qui t e massacrent, l'un pour se nourrir de toi, l ' a u t r e pour servir la science, auront disparu, continue de v i v r e afin de t r a n s m e t t r e ton message à la race sans b l â m e , à l a race spiritualisée qui, après la nôtre, possédera l a terre, non point pendant u n millier d'années, mais à j a m a i s ; car de quel p r i x sera t a v o i x pour nos succes­ seurs épurés, p u i s q u ' à mon âme, si terne et si souillée, t u p e u x exprimer des choses si h a u t e s , lui faire perce­ voir l ' Ê t r e impersonnel et t o u t a c c o m m o d a n t qui est en moi comme je suis en lui, chair de sa chair et â m e de son âme ! L e s sons cessèrent ; m a i s j ' é t a i s encore dans cet é t a t d ' e x a l t a t i o n , fixant d e v a n t moi c o m m e un c a t a ­ leptique le bois d'arbres nains clairsemés de l ' a u t r e côté de la rivière, q u a n d soudain a p p a r u t dans le c h a m p de m a vision une grotesque figure humaine q u i


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s ' a v a n ç a i t v e r s moi. J e tressaillis v i o l e m m e n t , étonné et v a g u e m e n t inquiet, m a i s je reconnus bientôt la vieille Cla-Cla qui rentrait, une grosse bourrée de branches sèches sur les épaules, pliée en d e u x sous son fardeau et ignorante de m a présence. L e n t e m e n t elle descendit j u s q u ' a u ruisseau et franchit a v e c prudence la rangée de pierres qui servait à le traverser ; ce ne fut que lorsqu'elle se t r o u v a à d i x mètres de moi que la vieille m ' a p e r ç u t , immobile et silencieux, assis sur son chemin. P o u s s a n t un cri aigu de stupéfaction et de terreur, elle se redressa, laissa t o m b e r le fagot sur le sol e t fit volte-face pour prendre la fuite. Telle en t o u t cas semblait être son intention, car son corps était tendu en a v a n t , tandis que sa tête e t ses bras s'agitaient comme c e u x d'une personne q u i court à toute vitesse, mais ses j a m b e s semblaient paralysées et ses pieds demeuraient plantés a u m ê m e endroit. J ' é c l a t a i de rire ; elle tordit alors son cou j u s q u ' à ce que sa vieille figure ridée et brune a p p a r û t au-dessus de son épaule pour me dévisager. J e ris encore et, se redressant, elle se retourna pour bien me regarder. — « V i e n s , Cla-Cla ! » m écriai-je. « N e v o i s - t u pas que je suis u n être v i v a n t et non pas u n esprit? J e pensais que personne n'était resté pour me tenir com­ pagnie et me donner à m a n g e r . P o u r q u o i n'es-tu pas avec les autres? » — « A h ! pourquoi ! » répondit-elle d'un ton t r a ­ gique. Me t o u r n a n t le dos e t prenant une posture t o u t à fait indigne d'une d a m e bien élevée, elle se d o n n a de vigoureuses claques sur le bas du dos en s'écriant : « A cause de la douleur que j ' a i ici ! » C o m m e elle g a r d a i t c e t t e a t t i t u d e , j e partis d'un n o u v e l éclat de rire et la priai de s'expliquer. E l l e se retourna lentement et s ' a v a n ç a a v e c pru9


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dence vers moi, sans cesser de m e fixer d'un air soup­ çonneux. E l l e me r a c o n t a enfin que « les autres » étaient partis pour u n village lointain ; qu'elle était partie a v e c e u x ; q u ' a p r è s a v o i r parcouru une cer­ taine distance, une douleur l ' a v a i t a t t a q u é e dans le train de derrière, si soudaine et si violente qu'elle en a v a i t été frappée d'immobilité ; et pour m e montrer combien l'arrêt a v a i t été c o m p l e t , elle se laissa choir, bien inutilement d'ailleurs, avec un bruit m o u . Mais à peine eut-elle mesuré le sol, qu'elle se remit sur pieds a v e c une expression d'inquiétude sur son visage de chouette, c o m m e si elle s'était assise sur une ortie. — « N o u s te croyions m o r t , » fit-elle, pensant encore que je pouvais bien être un spectre. — « N o n , toujours v i v a n t , » fis-je. « Ainsi donc parce que t u étais tombée par terre à cause de c e t t e douleur ils t ' o n t laissée en arrière ! E h bien, n'importe, Cla-Cla, nous voici d e u x m a i n t e n a n t ; il faudra essayer d'être h e u r e u x ensemble. » R e v e n u e m a i n t e n a n t de sa frayeur, elle se réjouit v i v e m e n t de m o n retour, se l a m e n t a n t toutefois parce qu'elle n ' a v a i t point de v i a n d e à m e donner. Elle se m o n t r a curieuse de connaître mes aventures et le motif de m a longue absence. J e n ' a v a i s aucun désir de satisfaire sa curiosité, d u moins en lui disant la vérité, s a c h a n t fort bien qu'en ce qui concernait la fille de la D i d i , ses sentiments étaient aussi p u r e m e n t s a u v a g e s et malintentionnés que c e u x de K u a - k ó . Mais il fallait lui dire quelque chose et me fortifiant du bon v i e u x proverbe espagnol, que les mensonges qu'on dit à un infidèle ne sont pas portés à notre d é b i t , j e lui contai q u ' u n serpent v e n i m e u x m ' a v a i t m o r d u ; qu'ensuite un orage terrible m ' a v a i t surpris en pleine forêt et que la nuit m ' a v a i t empêché d'en sortir ; que


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le lendemain, m e rappelant que celui qui est m o r d u par un serpent en m e u r t , et ne v o u l a n t pas affliger mes amis par le spectacle de m a dissolution, j ' a v a i s choisi de rester, assis dans le bois, m ' a m u s a n t à chanter des chansons et à fumer des cigarettes ; et qu'après plusieurs jours et plusieurs nuits, compre­ n a n t que je n'allais pas mourir e t c o m m e n ç a n t à avoir faim, j e m ' é t a i s levé pour revenir. L a vieille Cla-Cla faisait une mine fort g r a v e , secouant et h o c h a n t la tête, m a r m o t t a n t entre ses dents ; pour conclure, elle émit enfin l'opinion que rien ne pourrait me tuer j a m a i s ; m a i s qu'elle a j o u t â t foi à mon histoire, cela, elle fut la seule à le savoir. J e passai une a m u s a n t e soirée a v e c m a vieille hôtesse s a u v a g e . E l l e a v a i t oublié ses m a u x et, ravie d'avoir un compagnon dans sa lugubre solitude, elle se m o n t r a de belle humeur, loquace à souhait, et b e a u ­ coup plus encline à rire que lorsque « les autres » étaient présents, car alors elle croyait devoir montrer de la dignité. N o u s nous assîmes près d u feu, nous o c c u p a n t à cuire les aliments que nous avions sous la main, b a v a r ­ dant et f u m a n t ; ensuite je lui c h a n t a i des chansons en espagnol sur l'air que j ' a v a i s composé : Muy mas clara que la

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D e son côté, elle m e récompensa en l a n ç a n t un c h a n t barbare d'une v o i x a i g u ë et glapissante ; pour finir, je dansai pour elle p o l k a , m a z u r k a et valse, t o u t en r y t h m a n t mes m o u v e m e n t s , en sifflant et en c h a n ­ tant. P l u s d'une fois a u cours de cette soirée elle t e n t a d'introduire des sujets sérieux dans la conversation, m e disant que j e d e v a i s toujours v i v r e a v e c eux,


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apprendre à tuer les oiseaux et à a t t r a p e r les poissons, et avoir une femme ; elle m e parla alors de sa petitefille O a l a v a , dont il seyait de mentionner les v e r t u s , mais dont les charmes physiques n'avaient pas besoin d'être décrits puisqu'ils n ' a v a i e n t j a m a i s été cachés. C h a q u e fois qu'elle m i t la conversation sur ce sujet, j e l'interrompis, en j u r a n t que si j e m e mariais j a m a i s , c'est elle-même que je prendrais pour femme. Elle m'informa qu'elle était vieille et a v a i t passé l'âge de la fécondité ; qu'elle ne ferait plus bien longtemps du pain de cassave, qu'elle ne soufflerait plus bien long­ temps sur le feu pour en faire jaillir la flamme ni n'en­ dormirait les h o m m e s la nuit en leur racontant des histoires. Mais je m a i n t i n s qu'elle était jeune et belle, que nos descendants seraient aussi n o m b r e u x que les oiseaux dans la forêt. J e m e dirigeai v e r s des buissons q u i poussaient t o u t près et p a r m i lesquels j ' a v a i s remarqué une p l a n t e de la passion en pleine floraison, et cueillant quelques-unes de ces fleurs magnifiques et écarlates a v e c leurs tiges et leurs feuilles, j e les apportai dans la maison et en tressai une couronne pour orner la tête de la vieille dame ; ensuite je la fis lever en dépit de ses cris et sa résistance et la fis valser follement j u s q u ' à l ' a u t r e b o u t de la pièce pour la ramener, toujours v a l s a n t , à son siège auprès du feu. E t q u a n d elle s ' y fut assise, p a n t e l a n t e et la bouche distendue par le rire, j e m'agenouillai d e v a n t elle et avec les gestes passionnés de circonstance, je déclamai de n o u v e a u les antiques v e r s délicats chantés par Mena a v a n t que C o l o m b fît voile sur les mers : Muy más clara que la luna Sola una


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En el mundo vos nacistes Tan gentil, que no vecistes Ni tuvistes Competedora ninguna. Desdi niñez en la cuna Cobrastes lama, beldad, Con tanta graciosidad, Que vos dotó la fortuna. E t pendant ce t e m p s j e songeais à une autre ! 0 p a u v r e vieille Cla-Cla, qui ne savais ni le sens de cette chanson ni le secret de m a s a u v a g e joie, à présent que j e t ' é v o q u e , assise là, t a vieille t ê t e grisonnante de chouette couronnée des fleurs écarlates de la passion et empourprée par le feu, sur un fond de m u r s et de poutres noircis p a r la fumée, c o m m e l'ancienne et immortelle douleur revit en moi ! N o u s passâmes la soirée de la sorte, assez joyeuse­ ment ; nous arrangeâmes ensuite le feu en y entassant un bois dur qui d e v a i t durer toute la nuit et g a g n â m e s nos h a m a c s ; mais nous étions encore fort éveillés. Fière e t heureuse d'être de corvée, la vieille se m i t religieusement en mesure de m'endormir en me fai­ sant la conversation ; m a i s bien que de t e m p s à autre je l'encourageasse à continuer, je n'essayai pas de suivre les vieilles histoires qu'elle contait, apprises pendant son enfance d'autres grand'mères a u x che­ v e u x blancs réduites depuis longtemps en poussière. Mon c e r v e a u était occupé à penser, à penser, t a n t ô t à la femme que j ' a v a i s aimée jadis, a u Vénézuéla, et qui a t t e n d a i t , pleurant et malade d'un espoir sans cesse différé ; t a n t ô t à R i m a , éveillée et prêtant l'oreille a u x sons m y s t é r i e u x et nocturnes de la forêt, p r ê t a n t l ' o r e i l l e a u x pas de mon retour.


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L e lendemain m a t i n je vacillais déjà dans m a réso­ lution de demeurer plusieurs jours éloigné de R i m a : et a v a n t le soir m a passion, contre laquelle j ' a v a i s cessé de lutter, conjuguée a v e c la pensée que j ' a v a i s m a l agi en la q u i t t a n t , qu'elle d e v a i t être en proie à l'anxiété, fut la plus forte, et je décidai de rentrer. L a vieille femme, qui surveillait a v e c méfiance mes m o u ­ v e m e n t s , courut après m o i q u a n d je m'éloignai de la maison, me criant q u ' u n e t e m p ê t e se préparait, qu'il était trop t a r d pour aller loin et que la nuit serait pleine de dangers. J e lui dis adieu d ' u n geste de la m a i n en lui rappelant a v e c u n rire que j ' é t a i s à l'épreuve de t o u t péril. Elle se souciait bien peu des m a u x qui p o u v a i e n t m'accabler, me disais-je ; m a i s elle n ' a i m a i t pas rester seule ; m ê m e pour elle, t o u t bas qu'elle se t r o u v â t dans l'échelle des êtres q u a n t à l'intellect, le solitaire pot de terre n ' a v a i t point d'âme et ne p o u v a i t être plongé la nuit dans le sommeil par des légendes du t e m p s jadis. Quand j ' a t t e i g n i s la chaîne de collines j ' a v a i s déjà découvert que la vieille a v a i t eu raison, car une trans­ formation significative s'était produite dans la nature. U n e terne v a p e u r grise a v a i t e n v a h i t o u t e la partie occidentale d u firmament ; en b a s , a u delà de la forêt, le ciel était d'un noir d'encre, et derrière cette noirceur le soleil s'était éclipsé. Il était trop tard pour revenir sur m e s p a s ; depuis trop longtemps j ' é t a i s loin de R i m a e t mon seul espoir était d'atteindre la cabane de Nuflo, trempé ou à sec, a v a n t que la nuit m ' e n v i r o n n â t dans la forêt. J e restai quelques instants immobile sur la crête, frappé par l'aspect f a n t a s t i q u e du p a y s a g e c o u v e r t d'ombres qui se déroulait d e v a n t moi ; la longue b a n d e d'un v e r t o p a q u e et uniforme a v e c , ici et là,


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un svelte palmier l e v a n t sa plumeuse couronne par­ dessus les autres arbres et immobile dans un étrange relief contre les ténèbres qui s'avançaient. J e partis enfin a u pas de course, profitant de la descente pour franchir la plus grande distance possible a v a n t q u ' é c l a t â t la t e m p ê t e . C o m m e j ' a p p r o c h a i s d u bois il y e u t u n éclair, pâle mais q u i couvrait t o u t le ciel visible, suivi longtemps après par u n lointain rou­ lement de tonnerre qui d u r a plusieurs secondes et se termina par une suite de profonds sanglots. C'était comme si la nature elle-même, dans une angoisse et u n a b a n d o n suprêmes, s'était laissé t o m b e r sur la terre, comme si son v a s t e c œ u r a v a i t b a t t u à coups sonores en secouant le m o n d e de ses palpitations. L e tonnerre ne gronda plus, mais la pluie t o m b a i t lourde­ m e n t en g o u t t e s énormes qui traversaient toutes droites l'air ténébreux e t s t a g n a n t . E n une demiminute j e fus t r e m p é j u s q u ' a u x os ; mais pendant quelque t e m p s la pluie m e p a r u t u n a v a n t a g e , car la luminosité de l'eau qui ruisselait mitigeait l'obscurité en éclaircissant le gris sombre de l'air. C e t t e v a g u e luminosité produite par la pluie ne d u r a pas long­ t e m p s ; il n ' y a v a i t pas v i n g t minutes que j ' é t a i s dans le bois q u ' u n e nouvelle obscurité plus profonde s ' a b a t t i t sur la terre, accompagnée par une averse encore plus copieuse. L e soleil s'était é v i d e m m e n t couché ; le ciel t o u t entier était recouvert d'un seul nuage épais. Ma nervosité croissant à mesure q u ' a u g ­ mentaient les ténèbres, je m e dirigeai plus franchement vers le sud, pour rester près de la lisière, dans la partie plus clairsemée du bois. I l est probable que, déjà troublé, j ' a v a i s pris une m a u v a i s e direction, car a u lieu de t r o u v e r la forêt plus facile à parcourir, je cons­ t a t a i qu'elle s'épaississait et devenait plus difficile à


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mesure que j ' a v a n ç a i s . B i e n t ô t l'obscurité s'appro­ fondit de telle sorte qu'il m e d e v i n t impossible de dis­ tinguer les objets à plus d'un m è t r e cinquante de m e s yeux. Marchant à tâtons, j e m ' e m p ê t r a i dans des buis­ sons touffus et après avoir a v a n c é en me d é b a t t a n t sur une certaine distance, je m ' a r r ê t a i enfin par pur désespoir. J ' a v a i s perdu t o u t sens de la direction : j ' é t a i s enseveli dans une épaisse noirceur, la noirceur de la nuit, des nuées et de la pluie, des feuillages dé­ g o u t t a n t s d ' e a u et d'un entrelacement de branches liées entre elles par des lianes et des plantes grimpantes qui formaient u n inextricable e n c h e v ê t r e m e n t . Mes efforts désespérés m ' a v a i e n t conduit dans une espèce de creux ou de trou au milieu de cette masse de v é g é ­ t a t i o n , où je pouvais me tenir debout de toute m a taille et tourner en cercle sans toucher quoi que ce fût ; m a i s à peine eus-je étendu les mains, qu'elles entrèrent en c o n t a c t avec des plantes grimpantes et a v e c des buis­ sons. Sortir de cet endroit m e sembla folie ; et pour­ t a n t comme il était atroce de rester debout sur l a terre détrempée, glacé par la pluie, dans ces horribles ténèbres où le seul objet lumineux que j e verrais serait sans doute les y e u x , brillants de leur propre lumière interne, d'une bête de proie. P o u r t a n t le danger, l'intense malaise physique et l'angoissante perspective d ' a v o i r à passer une nuit entière dans cette situation, me déchirèrent moins le cœur que la pensée de l'inquiétude de R i m a et du chagrin que je lui a v a i s causé par légèreté en l ' a b a n d o n n a n t secrètement. C'est alors, a v e c ces affres dans le cœur, que je sur­ sautai en entendant, t o u t près de moi, une de ses roulades à v o i x basse. Impossible de s'y tromper ; si la forêt a v a i t été pleine des bruits que font les ani-


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m a u x et des chansons mélodieuses des oiseaux, sa v o i x se serait i m m é d i a t e m e n t distinguée d'entre toutes les autres. Qu'elle résonnait mystérieuse et infiniment tendre dans ces affreuses ténèbres ! Si musicale et si exquisement modulée, si attristée, e t perçant néan­ moins mon c œ u r d'une joie soudaine et inexprimable ! — « R i m a ! R i m a ! » m'écriai-je. E s t - c e toi? V i e n s me rejoindre ici. »

« Parle

encore.

D e n o u v e a u ce bas gazouillement, ou série de sons, a p p a r e m m e n t à une distance de quelques mètres à peine. J e ne me troublai point de ce qu'elle ne m ' e û t pas répondu en espagnol : elle a v a i t toujours parlé cette langue assez à contre-cœur et seulement q u a n d elle se t r o u v a i t à mes côtés ; mais q u a n d elle était à une cer­ taine distance, elle a v a i t instinctivement recours à son m y s t é r i e u x langage et m ' a p p e l a i t comme l'oiseau appelle l'oiseau. J e savais qu'elle m ' i n v i t a i t à la suivre, mais je refusai de bouger. — « trouver pourrai je sente

R i m a ! » appelai-je de n o u v e a u ; « viens m e ici, car j e ne sais où poser les pieds et je ne bouger a v a n t que t u ne sois à mes côtés, que t a main. »

I l n ' y eut pas de réponse et m ' i n q u i é t a n t a u b o u t d'un certain t e m p s , je l'appelai derechef. Alors, t o u t près de moi, d ' u n e v o i x basse et t r e m ­ b l a n t e , elle répondit : « Je suis ici. » J ' é t e n d i s la main et touchai quelque chose de tendre et de mouillé ; c'était son sein et, dirigeant m a main plus h a u t , je sentis ses c h e v e u x , pendants et ruisse­ lants d'eau. E l l e t r e m b l a i t , et je crus que la pluie l ' a v a i t glacée. — « R i m a ! Ma p a u v r e enfant ! C o m m e t u es mouillée ! Q u ' i l est é t r a n g e de t e rencontrer en c e lieu ! Dis-moi, chère R i m a , c o m m e n t m'as-tu t r o u v é ? »


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— « J ' a t t e n d a i s , je g u e t t a i s toute la journée. J e t ' a i v u venir sur la s a v a n e et t'ai suivi à travers le bois. » — « E t m o i q u i t ' a v a i s traitée si m a l ! A h ! mon ange gardien, m a lumière d a n s les ténèbres, que je m e hais de t ' a v o i r fait de la peine ! Dis-moi, douce, dési­ rais-tu que j e revinsse pour v i v r e de n o u v e a u avec toi? » E l l e ne m e fit aucune réponse. Alors, glissant mes doigts sur son bras, j e pris sa main dans la mienne. E l l e était brûlante, comme la main de quelqu'un qui a l a fièvre. J e la l e v a i j u s q u ' à mes lèvres, puis j ' e s s a y a i d'attirer la jeune fille contre moi, mais glissant entre mes bras, elle se laissa t o m b e r à mes pieds. E n t â t o n ­ n a n t d e v a n t m o i , je compris qu'elle était à genoux, la tête inclinée très b a s . J e m e baissai e t , lui passant un de mes b r a s autour d u corps, je la relevai et l'étreignis sur m a poitrine : son c œ u r b a t t a i t , affolé. A v e c des m o t s de tendresse je la suppliai de me parler ; mais sa seule réponse fut : « V i e n s , viens ! » Glissant encore une fois entre m e s bras d'un m o u v e m e n t serpentin, elle m e prit la m a i n pour m e guider p a r m i les buis­ sons. N o u s ne t a r d â m e s point à atteindre une clairière où l'obscurité était moins profonde ; elle lâcha m a m a i n et se m i t à marcher rapidement d e v a n t moi, à une distance qui me permettait à peine de distinguer sa silhouette grise et vaporeuse, a v e c de fréquents crochets pour suivre les pistes naturelles et les trouées qu'elle connaissait si bien. N o u s cheminâmes ainsi presque j u s q u ' a u b o u t , sans échanger un m o t , sans entendre a u t r e chose que l ' a v a l a n c h e continue de la pluie qui, à nos oreilles a c c o u t u m é e s , a v a i t cessé de produire l'effet d'un b r u i t , et les glouglous des innom-


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brables rus formés par l'averse. T o u t à coup, comme nous pénétrions dans u n endroit plus découvert, une v i v e lueur, celle d'un feu, a p p a r u t d e v a n t nous, bril­ lant sur le seuil e n t r ' o u v e r t de la h u t t e de Nuflo. R i m a se tourna alors v e r s moi c o m m e pour me dire : « T u sais m a i n t e n a n t où t u te t r o u v e s , » et s'éloigna en toute h â t e , m e laissant continuer de mon m i e u x .


CHAPITRE

XI

Quand je me l e v a i de bonne heure le lendemain m a t i n , il s'était produit un changement favorable dans le t e m p s . L e ciel était sans nuages, avec cette pureté et c e t t e profondeur infinies qu'on ne lui v o i t que lorsque l'atmosphère est e x e m p t e de v a p e u r . L e soleil ne s'était pas encore levé, que le v i e u x Nuflo était déjà à q u a t r e pattes dans les cendres, soufflant sur les braises qu'il a v a i t découvertes pour leur faire prendre feu. R i m a parut alors, se contentant de traverser la pièce d'un pas léger pour en sortir sans prononcer u n m o t , sans même m e jeter un regard. L e vieillard, après a v o i r fait quelques instants le g u e t d e v a n t la porte, se retourna et entreprit de m e questionner avec une a v i d e curiosité sur mes a v e n t u r e s de la soirée précé­ dente. J e lui racontai c o m m e n t la jeune fille m ' a v a i t retrouvé dans la forêt, perdu et incapable de sortir d'entre les buissons enchevêtrés. Il frotta ses mains sur ses g e n o u x et poussa un glous­ sement. — « Il est h e u r e u x pour v o u s , señor, » fit-il, « que m a petite-fille v o u s regarde a v e c des y e u x aussi ami­ c a u x , a u t r e m e n t v o u s auriez pu périr a v a n t le m a t i n . U n e fois qu'elle se t r o u v a à v o t r e côté, nulle lumière, qu'elle fût du soleil, de la lune ou d'une lanterne, n'était nécessaire, pas plus que ce petit instrument qui sert, dit-on, à guider l ' h o m m e dans le désert, m ê m e dans 140


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la plus sombre nuit, que chose pareille ! » — « Oui, c'est h e u r e u x suis plein de remords à la moi que la p a u v r e enfant orage pareil. »

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celui qui le p e u t croie une pour moi, » répondis-je. « J e pensée que c'est à cause de s'est t r o u v é e exposée à u n

— « O h ! señor, » s'écria-t-il gaiement, « que cette pensée ne v o u s cause pas de détresse ! L a pluie, le v e n t , les soleils brûlants d'où nous autres nous cherchons à nous protéger, ne lui causent aucun d o m m a g e . E l l e ne prend j a m a i s froid, elle n ' a t t r a p e j a m a i s ni rhume ni fièvre. » A p r è s une b r è v e conversation je le laissai pour lui permettre de s'éloigner subrepticement, et partis en promenade dans l'espoir de rencontrer R i m a et d'ob­ tenir qu'elle m e parlât. J e ne réussis point dans mes recherches : pas une seule fois j e n'aperçus c o m m e une o m b r e p a r m i les arbres sa délicate silhouette, pas une seule note de ses mélodieuses lèvres ne v i n t m e réjouir. A midi je rentrai à la maison, où m ' a t t e n d a i e n t des aliments t o u t pré­ parés : je compris que R i m a était v e n u e en m o n absence et qu'elle n'oubliait pas mes besoins. « Doisj e te remercier de ceci? » dis-je. « J e te demande u n céleste nectar pour nourrir la partie ailée et supérieure de m a nature, et t u m'offres une p a t a t e bouillie, des languettes de potiron séchées au soleil et une poignée de maïs grillé ! R i m a ! R i m a ! m a fée sylvestre, m o n d o u x sauveur, pourquoi m e crains-tu encore? L ' a m o u r lutte-t-il en toi contre la répugnance? Discernes-tu avec de clairs y e u x spirituels les éléments grossiers qui existent en moi et les hais-tu ; ou quelque fausse imagination m'a-t-elle fait apparaître entièrement ténébreux et m a u v a i s , mais t r o p tard pour la p a i x de


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ton cœur, q u a n d la douce maladie de l'amour t'eût déjà infectée? » Mais elle n'était pas là pour me répondre, et a u b o u t d'un m o m e n t je ressortis pour m'asseoir, n e r v e u x et agité, sur la racine d'un vieil arbre, non loin de la maison. J ' é t a i s là depuis une heure entière, q u a n d tout à coup R i m a surgit à mes côtés. Elle se pencha et me t o u c h a la m a i n , sans me regarder a u visage : « V i e n s avec m o i , » fit-elle, puis elle se dirigea rapide­ m e n t vers l ' e x t r é m i t é nord de la forêt. E l l e semblait croire implicitement que je la suivrais et pas une seule fois elle ne j e t a un regard en arrière ni ne s'arrêta dans sa marche rapide ; mais trop heureux d'obéir, je m'élançai sur ses talons. Elle m e conduisit par des sentes faciles q u i lui étaient connues, en faisant de n o m b r e u x crochets pour éviter les buissons, sans parler ni s'arrêter une seule fois j u s q u ' à ce que nous fussions sortis de la partie touffue de la forêt. J e me t r o u v a i alors pour la première fois a u pied de la grande colline ou m o n t a g n e d ' Y t a i o a . A v e c un long regard par-dessus son épaule, elle m o n t r a la cime a v e c sa main et, t o u t de suite, entreprit l'ascension. Ici aussi, le terrain semblait lui être parfaitement familier. D ' e n b a s les flancs de la m o n t a g n e présentaient un aspect c h a o ­ tique, un pêle-mêle d'énormes rochers déchiquetés dans un enchevêtrement d'arbres, de buissons et de plantes g r i m p a n t e s ; m a i s comme j ' e u s soin de suivre R i m a dans tous les z i g z a g s qu'elle faisait, j ' a c c o m p l i s l'escalade a v e c assez de facilité, non sans p o u r t a n t une g r a n d e fatigue qui p r o v e n a i t de la rapidité de notre allure. L a colline était de forme conique, mais j e constatai que son s o m m e t était plat ; une surface oblongue ou en forme de poire, presque d'un seul n i v e a u , d'une pierre de grès molle et friable, avec des


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blocs et des rochers d ' u n e pierre plus dure disséminés un peu p a r t o u t ; aucune v é g é t a t i o n , sauf le lichen gris qu'on t r o u v e sur les m o n t a g n e s et quelques buissons nains tout desséchés. A quelques mètres de moi, R i m a demeura plusieurs minutes immobile, c o m m e pour me donner le t e m p s de reprendre haleine ; et j e fus trop h e u r e u x de m'asseoir sur une pierre. Enfin elle se dirigea à pas lents v e r s le centre du p l a t e a u , qui a v a i t une étendue d'environ q u a t r e - v i n g t s ares ; j e m e l e v a i et la suivis ; g r i m p a n t sur un énorme bloc de pierre, j e contemplai le v a s t e p a n o r a m a q u i se déroulait d e v a n t moi. L a journée était brillante et sans v e n t ; quelques rares nuages blancs flottaient à une très g r a n d e h a u t e u r en j e t a n t des ombres mobiles sur ce p a y s s a u v a g e et accidenté, où la forêt, le marécage et la s a v a n e ne se distinguaient les uns des autres que p a r leurs coloris différents, comme les gris, les v e r t s et les jaunes d'une carte géo­ g r a p h i q u e . T r è s loin de nous, le cercle de l'horizon était brisé ici et là p a r des m o n t a g n e s , mais les collines des environs se t r o u v a i e n t toutes sous nos pieds. A p r è s quelques m i n u t e s de c o n t e m p l a t i o n , je sautai en b a s do m o n perchoir et, m'adossant à la pierre, j e regardai la jeune fille, a t t e n d a n t qu'elle parlât. J ' é t a i s c o n v a i n c u qu'elle a v a i t quelque chose de la plus h a u t e i m p o r t a n c e (pour elle) à m e c o m m u n i q u e r , e t que seul le besoin pressant d ' u n confident, autre que Nuflo, a v a i t triomphé de la timidité qu'elle ressentait à m o n égard. J e décidai de lui laisser prendre le t e m p s qu'elle v o u d r a i t pour m e parler comme elle l'entendrait. E l l e resta quelque t e m p s silencieuse, le visage détourné, m a i s ses petits m o u v e m e n t s et la façon dont elle ser­ rait et desserrait ses doigts montraient qu'elle était inquiète et que son esprit travaillait. Soudain, se t o u r -


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n a n t à demi v e r s moi, elle se mit à parler a v e c une v i v a ­ cité passionnée. — « T u vois, » fit-elle en a g i t a n t la main pour indi­ quer le cercle t o u t entier de la terre, « comme c'est g r a n d ? R e g a r d e ! » E t elle m o n t r a d u doigt les m o n ­ tagnes à l'ouest. « Celles-là sont les V a h a n a s : une, d e u x , trois ; les plus h a u t e s , je p e u x te dire leurs noms : V a h a n a - C h a r a , C h u m i , A r a n o a . T u v o i s cette eau? C'est une rivière, nommée G u a y p e r o . Elle des­ cend des collines, Inaruna est leur n o m , et t u p e u x les v o i r là-bas dans le sud, loin, loin. » E t de la sorte elle continua de montrer e t de nommer toutes les m o n t a g n e s et t o u t e s les rivières que nous avions sous les y e u x . T o u t à coup elle laissa retomber ses mains et continua : « C'est tout. P a r c e que nous ne pouvons voir plus loin. Mais le monde est plus grand que ça ! D ' a u t r e s m o n t a g n e s , d'autres rivières. Je ne t'ai pas parlé de V o a , sur la rivière V o a , où j e suis née, où m a mère est morte, où le prêtre m ' a ensei­ gnée, il y a des années et des années. T o u t cela t u ne p e u x le voir, c'est si loin, si loin. » J e ne ris point de sa simplicité, je ne souris même pas, ni n ' é p r o u v a i a u c u n désir de sourire. A u contraire, j e n'éprouvai q u ' u n sentiment de s y m p a t h i e si aigu qu'il en était douloureux, tandis que j e contemplais son visage assombri, si c h a n g e a n t dans ses expressions, et p o u r t a n t si tendrement ardent dans tous ces change­ m e n t s . J e ne p o u v a i s encore me former une idée de ce qu'elle désirait c o m m u n i q u e r ou découvrir, mais v o y a n t qu'elle semblait attendre une réponse, j e répliquai : — « L e m o n d e est si g r a n d , R i m a , que de n ' i m p o r t e quel point, nous n'en pouvons voir q u ' u n e t o u t e petite partie. R e g a r d e ceci, » et a v e c un bâton dont je m'étais aidé dans mon ascension, je traçai un cercle


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de quinze ou dix-huit centimètres de circonférence, a u centre duquel je plaçai un caillou. « Ceci représente la m o n t a g n e sur laquelle nous nous tenons, » repris-je en t o u c h a n t le caillou ; « et cette ligne qui l'entoure est t o u t e l a partie de la terre que nous pouvons v o i r d u sommet de la m o n t a g n e . Comprends-tu? L a ligne que j ' a i tracée est la ligne bleue de l'horizon a u delà de laquelle nous ne p o u v o n s pas voir. E t en dehors de ce p e t i t cercle est t o u t le s o m m e t plat d ' Y t a i o a qui représente le monde. Considère donc combien petite est la partie du monde que nous p o u v o n s voir de l'en­ droit où nous sommes ! » — « E t t u le connais t o u t ? » répliqua-t-elle a v e c ani­ m a t i o n . « L e monde entier? » ajouta-t-elle en a g i t a n t la main pour indiquer la petite plaine de pierre. « T o u t e s les m o n t a g n e s , et les rivières et les forêts, tous les gens qui h a b i t e n t le monde? » — « Cela serait impossible, R i m a ; considère com­ bien il est v a s t e . » — « Cela ne fait rien. Viens, partons ensemble, nous d e u x e t grand-père, e t v o y o n s le monde entier ; toutes les m o n t a g n e s et les forêts, et connaissons tous les gens. » — « T u ne sais pas ce que t u dis, R i m a . T u pour­ rais dire aussi bien : viens, partons pour visiter le soleil et découvrir t o u t ce qu'il contient. » — « C'est toi qui ne sais pas ce que t u dis, » ripostat-elle, a v e c une flamme dans ses y e u x qui u n m o m e n t regardèrent en plein dans les miens. « N o u s n ' a v o n s pas d'ailes c o m m e les oiseaux pour nous envoler jus­ q u ' a u soleil. N e suis-je pas c a p a b l e de marcher sur la terre, et de courir? N e sais-je p a s nager? N e puis-je pas monter sur n'importe quelle m o n t a g n e ? » —

« N o n , t u ne le p e u x pas. T u imagines 10

que


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t o u t e la terre est comme cette petite partie que t u v o i s là. Mais elle n'est pas toute ainsi. Il y a de grandes rivières que t u ne p e u x pas traverser à la nage ; des m o n t a g n e s que t u ne p e u x franchir ; des forêts q u e t u ne p e u x pénétrer, s o m b r e s e t h a b i t é e s p a r des bêtes féroces, et si v a s t e s , que tout cet espace que t u v o i s là n'est q u ' u n simple grain de poussière par comparaison. » E l l e écoutait a v e c a n i m a t i o n . « Oh ! t u sais t o u t cela? » s'écria-t-elle tandis que son visage s'éclairait b i z a r r e m e n t ; et se détournant de m o i à demi, elle ajouta, a v e c une pétulance soudaine : « P o u r t a n t il y a une minute t u ne s a v a i s rien d u monde, parce qu'il est si grand ! Y a-t-il quelque chose à gagner en par­ lant à q u e l q u ' u n qui dit des choses si contraires? » J ' e x p l i q u a i que je n e m'étais point contredit, qu'elle n ' a v a i t p a s bien compris le sens de m e s paroles. J e savais quelque chose des principales caractéristiques des différents p a y s du monde, c o m m e , par exemple, les plus grandes chaînes de montagnes, les rivières et les villes. Quelque chose aussi, m a i s très peu, des tri­ b u s d ' h o m m e s s a u v a g e s . E l l e é c o u t a i t a v e c impatience, ce qui m e poussa à parler v i t e , en des termes très g é n é r a u x ; et pour simplifier la question, je représentai le m o n d e p a r le continent sur lequel nous nous trou­ vions. Il semblait inutile d'aller plus loin que cela et son impatience ne l ' a u r a i t pas permis. — « Dis-moi t o u t ce q u e t u sais, » fit-elle dès que j ' e u s cessé de parler. « Qu'est-ce qu'il y a là, et là, et là? » ajouta-t-elle en m o n t r a n t diverses directions. « L e s rivières et les forêts, elles ne sont rien pour m o i . Mais les villages, les tribus, les gens, oui ; dis-le-moi, car j e dois savoir tout cela. » —

« Cela demanderait trop longtemps, R i m a . »


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— « P a r c e que t u es si lent. V o i s comme le soleil est h a u t . Parle ! parle ! Qu'est-ce qu'il y a là? » fit-elle en i n d i q u a n t le nord. — « T o u t ce p a y s , » fis-je en a g i t a n t mes mains de l'est à l'ouest, « est la G u y a n e ; et elle est si grande que t u pourrais aller dans cette direction, ou dans celle-là, v o y a g e a n t pendant des mois, sans v o i r la fin de la G u y a n e . E t toujours ce serait la G u y a n e ; rivières, rivières, rivières, a v e c des forêts entre elles, et d'autres forêts et d'autres rivières par delà. E t des peuplades sauvages, des nations, des tribus. — G u a h i b o , A g u a r i coto, A y a n o , Maco, Piaroa, Quiriquiripo, T u p a r i t o — en nommerai-je cent autres? Cela serait inutile, R i m a ; ce sont tous des s a u v a g e s et ils v i v e n t disséminés au large dans les forêts, chassant a v e c l'arc et la flèche, avec la sarbacane. Considère donc combien grande est la G u y a n e ! » — « L a G u y a n e ! la G u y a n e ! N e sais-je pas que t o u t ceci est la G u y a n e ? Mais plus loin, plus loin et plus loin? L a G u y a n e n'a-t-elle donc pas de fin? » — « Si ; là-bas, a u nord, elle finit à l'Orénoque, un fleuve immense q u i v i e n t d'immenses montagnes, en comparaison desquelles Y t a i o a est c o m m e une pierre sur laquelle nous nous sommes assis pour nous reposer. Il faut que t u saches que la G u y a n e n'est qu'une por­ tion, la moitié de notre p a y s , le Vénézuéla. Regarde, » continuai-je en p l a ç a n t m a m a i n autour de mon épaule pour toucher le milieu de mon dos, « il y a une rainure, u n c r e u x le long de m o n épine dorsale, qui partage mon corps en d e u x parties égales. D e m ê m e le grand Orénoque p a r t a g e le V é n é z u é l a : d'un côté, t o u t est G u y a n e ; et de l ' a u t r e les p a y s ou provinces de C u m a n a , Maturin, B a r c e l o n a , B o l i v a r , Guarico, A p u r e et b e a u ­ coup d'autres. » Je fis alors une rapide description de


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la partie septentrionale d u p a y s , a v e c les v a s t e s llanos couverts de t r o u p e a u x dans une de ses parties, ses plantations de café, de riz et de canne à sucre dans une autre, et ses principales villes ; en dernier lieu Caracas, le gai et opulent petit Paris de l ' A m é r i q u e . Ceci p a r u t la f a t i g u e r ; mais dès que j ' e u s cessé de parler, a v a n t que j ' e u s s e p u h u m e c t e r mes lèvres sèches, elle d e m a n d a ce qui v e n a i t après Caracas, après tout le V é n é z u é l a . —

« L ' o c é a n ; de

pondis-je.

l'eau, de

l'eau, de l'eau, » ré­

— « Il n ' y a pas de gens là, dans l'eau ; seulement des poissons, » observa-t-elle ; puis elle continua t o u t à c o u p : « P o u r q u o i es-tu silencieux, le V é n é z u é l a est donc le monde entier? » L a t â c h e que je m ' é t a i s assignée semblait n'être encore q u ' à son d é b u t . E n réfléchissant à la manière dont je d e v a i s m ' y prendre, mes y e u x parcoururent la surface plane sur laquelle nous nous tenions et j e fus frappé par la pensée que cette petite plaine irrégulière, large à u n b o u t et presque pointue à l ' a u t r e , ressem­ blait grossièrement dans sa forme a u continent sudaméricain. — « R e g a r d e , R i m a », commençai-je ; « ici nous sommes sur ce petit caillou, Y t a i o a ; et cette ligne autour de lui nous enferme ; nous ne p o u v o n s v o i r a u delà. I m a g i n o n s m a i n t e n a n t que nous p o u v o n s voir au delà, que nous p o u v o n s voir le s o m m e t plat de la m o n t a g n e t o u t entier ; et cela, t u le sais, est le monde entier. É c o u t e m a i n t e n a n t tandis que j e te parle de tous les p a y s , des principales montagnes, rivières et villes du monde. » P o u r exécuter le dessein que j e v e n a i s de former il m e fallait b e a u c o u p marcher et e x é c u t e r un t r a v a i l


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assez pénible pour déplacer e t poser des pierres et tracer des lignes frontières et autres ; mais j ' y pris plaisir, car R i m a se tenait sans cesse à mes côtés, me s u i v a n t d'un endroit à l ' a u t r e , é c o u t a n t en silence t o u t ce que j e disais mais a v e c u n vif intérêt. A la large e x t r é m i t é d u s o m m e t p l a t j ' i n d i q u a i le V é n é z u é l a , m o n t r a n t par une longue ligne c o m m e n t l'Orénoque le divisait, indiquant aussi plusieurs des cours d'eau p r i n c i p a u x qui l'arrosaient. J e m a r q u a i de m ê m e les sites de Caracas et d'autres grandes villes avec des pierres, non sans m e féliciter de ce que nous ne fus­ sions pas, c o m m e les E u r o p é e n s , de g r a n d s construc­ teurs de villes, car les pierres étaient bien lourdes. V i n r e n t ensuite la Colombie, et l ' É q u a t e u r à l'ouest ; et, successivement, la B o l i v i e , le Pérou, le Chili, finis­ sant a u sud par la P a t a g o n i e , . u n froid p a y s aride, désert et désolé. J e m a r q u a i les villes d u littoral, à mesure que nous progressions de ce côté, o ù finit la terre et commencent l'océan Pacifique et l'infini. Alors, dans un soudain transport d'imagination, j e décrivis les Cordillères, cette stupéfiante chaîne aussi longue q u ' u n monde ; T i t i c a c a , sa mer intérieure, et l'hivernal et désolé P a r a m o , où gisent les ruines de T i a h u a n a c o , plus ancienne que Thèbes. J ' é n u m é r a i ses villes principales : Q u i t o , nommée sans ironie par ses propres h a b i t a n t s , la Splendide e t la Magnifique ; si élevée au-dessus de la terre qu'elle a p p a r a î t à peine séparée du ciel : de Quito al cielo, s u i v a n t le dicton. Mais de sa sublime histoire, de ses rois et de ses conqué­ r a n t s , H a y m a r C a p a c le P u i s s a n t , H u a s c a r et A t a h u a l p a l'Infortuné, pas un m o t . B e a u c o u p de m o t s — combien inappropriés ! — sur les s o m m e t s t o u t blancs de neiges éternelles, qui les dominent, qui dominent ce nombril du m o n d e , qui dominent la terre, l'océan,


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la noircissante t e m p ê t e , le v o l d u condor ; le C o t o p a x i qui souffle des flammes et d o n t les m a r m o t t e m e n t s colériques s'entendent à d e u x cents lieues de distance, le Chimborazo, l ' A n t i s a n a , le S a r a t a , l'Illimani, l ' A c o n cagua, n o m s de m o n t a g n e s qui nous impressionnent comme c e u x des dieux, l'implacable P a c h a c a m a c et Viracocha, dont ils sont les éternels trônes de granit. P o u r finir je m o n t r a i C u z c o , la ville du soleil, la plus haute h a b i t a t i o n des h o m m e s sur la terre. Je me laissai entraîner p a r ce t h è m e sublime ; et m e rappelant que je n ' a v a i s pas un auditeur doué d u sens critique, je lâchai la bride à la fantaisie, oubliant sur le m o m e n t q u ' u n e pensée, u n sentiment qui me restait caché lui a v a i t inspiré ces questions. E t cependant que je parlais des m o n t a g n e s , elle était suspendue à mes lèvres, m e s u i v a n t de près d a n s m a marche, le visage brillant, le corps t r e m b l a n t de surexcitation. R e s t a i t à décrire t o u t l'inimaginable espace qui se déroule à l'est des A n d e s ; les rivières — et quelles rivières ! — les v e r t e s plaines semblables à la mer — ce désert d ' e a u illimité où aucune terre n'existe — et la région des forêts. L a seule pensée de la forêt amazonienne fit plier m o n esprit. Si, l ' e n l e v a n t dans mes bras, j ' a v a i s pu m e t t r e R i m a sur le dôme du C h i m b o r a z o , elle aurait contemplé une étendue de seize mille kilomètres carrés de terre, si v a s t e est l'horizon à une pareille a l t i t u d e . E t son i m a g i n a ­ tion aurait peut-être été c a p a b l e de la revêtir t o u t e d'une forêt ininterrompue. P o u r t a n t combien p e t i t e eût été cette partie du stupéfiant ensemble d'une région sylvestre égale en superficie à l ' E u r o p e t o u t entière ! T o u t e b e a u t é , toute grâce, t o u t e majesté sont là ; mais nous ne p o u v o n s voir, nous ne p o u v o n s concevoir, éloignons-nous ! D e cette v a s t e scène q u i ,


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dans un avenir lointain, sera occupée p a r des millions, par des myriades d'êtres, comme nous d'une forme verticale, par les nations q u i naîtront q u a n d les races actuelles de notre globe e t les civilisations qu'elles représentent auront péri aussi complètement que celles qui sculptèrent les pierres de l ' a n t i q u e T i a h u a n a c o — de ce théâtre de palmes préparé pour u n drame différent de tous c e u x a u x q u e l s les I m m o r ­ tels ont déjà assisté — je m'éloignai avec empresse­ m e n t ; je la conduisis alors le long de la côte de l ' A t l a n t i q u e , é c o u t a n t le tonnerre de ses grandes v a g u e s et m ' a r r ê t a n t de t e m p s à autre pour examiner quelque cité maritime. Il est probable que depuis que le v i e u x père Noé p a r t a g e a la terre entre ses fils, j a m a i s u n aussi g r a n ­ diose discours géographique n ' a v a i t été prononcé. A y a n t terminé, je m'assis, épuisé p a r mes efforts, e t j ' e s s u y a i mon front, h e u r e u x toutefois que mon i m ­ mense tâche fût accomplie et c o n v a i n c u d ' a v o i r démontré à la jeune fille combien futile était son désir de voir le monde par elle-même. S a surexcitation s'était calmée. E l l e se tenait un peu à l'écart, les y e u x baissés, songeuse. Enfin elle se rapprocha et dit, en faisant u n cercle a v e c sa main : — « Qu'est-ce qu'il y a derrière les montagnes, làb a s , derrière les villes, derrière le m o n d e ? — « D e l'eau, rien que de l'eau. N e te l'ai-je pas dit? » répliquai-je a v e c a s s u r a n c e ; car j ' a v a i s , bien entendu, coulé l'isthme de P a n a m a a u fond de la mer. —

« D e l'eau? T o u t autour? » persista-t-elle.

— « Oui. » — « D e l'eau, et pas d ' a u delà? Seulement de l'eau? Toujours de l'eau? » J e ne pouvais m'obstiner plus longtemps dans u n


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aussi grossier mensonge. E l l e était t r o p intelligente et j e l'aimais trop. Me r e l e v a n t , je m o n t r a i d u doigt les m o n t a g n e s éloignées et les pics isolés. — « R e g a r d e ces pics », lui dis-je. « Il en est de m ê m e pour le m o n d e , ce monde sur lequel nous nous tenons. A u delà de cette grande eau qui coule autour du monde, mais très loin, si loin qu'il faudrait des mois dans u n grand navire pour y arriver, il y a des îles, quelquesunes petites, d'autres aussi grandes que ce monde-ci. Mais, R i m a , elles sont si loin, si impossibles à atteindre, qu'il est inutile d'en parler ou d ' y penser. Elles sont pour nous c o m m e le soleil, la lune et les étoiles, où nous ne p o u v o n s nous envoler. E t m a i n t e n a n t assiedstoi pour te reposer à côté de moi, car t u sais tout. » E l l e m e regarda a v e c des y e u x troubles. — « J e ne sais rien, t u ne m ' a s rien dit. N'ai-je pas dit que les m o n t a g n e s et l e s rivières ne sont rien? Parle-moi de tous les gens qui peuplent le monde. R e ­ garde ! l à est Cuzco, une ville qui ne ressemble à aucune autre, ne m e l'as-tu pas dit? Mais des gens, rien. Sont-ils aussi différents de tous les autres? » — « J e te le dirai si t u réponds d'abord à une ques­ tion, R i m a . » Elle se r a p p r o c h a un p e u , curieuse d'entendre, mais g a r d a n t le silence. — « Promets-moi de répondre, » insistai-je, et comme elle restait silencieuse, j ' a j o u t a i : « N e dois-je donc pas te demander? » — « D i s , » murmura-t-elle. — « P o u r q u o i v e u x - t u connaître les gens de Cuzco? » Elle m e lança un regard et détourna son visage. Quelques instants elle d e m e u r a hésitante, puis se r a p ­ p r o c h a n t encore, elle m e t o u c h a à l'épaule et dit dou­ cement :


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« Détourne-toi, ne me regarde pas. »

J'obéis et, s'inclinant si près de moi que je sentis son souffle chaud sur mon cou, elle c h u c h o t a : — « L e s gens de Cuzco sont-ils c o m m e moi? Me comprendraient-ils — les choses que toi t u ne p e u x pas comprendre? L e sais-tu? » Sa v o i x t r e m b l a n t e trahissait son agitation et j ' i m a ­ ginais que ses paroles expliquaient pourquoi elle m ' a v a i t conduit sur le s o m m e t d ' Y t a i o a , pourquoi elle v o u l a i t visiter et connaître les divers peuples de la terre. E l l e commençait à se rendre c o m p t e , depuis qu'elle m e connaissait, de son isolement, de sa dissem­ blance d ' a v e c les autres h u m a i n s e t , en m ê m e t e m p s , de rêver que tous les êtres h u m a i n s p o u v a i e n t ne pas être différents d'elle et incapables de comprendre son m y s t é r i e u x langage et de pénétrer dans ses pensées et dans ses sentiments. — « J e puis répondre à cette question, R i m a . A h ! non, p a u v r e enfant, il n ' y en a pas u n seul comme toi, pas un, pas un. D e tous c e u x qu'il y a là, prêtres, sol­ dats, m a r c h a n d s , ouvriers, blancs, noirs, rouges e t sangs mêlés ; h o m m e s et femmes, v i e u x et jeunes, riches et p a u v r e s , laids et b e a u x , pas un ne compren­ drait le d o u x langage que t u parles. » E l l e ne dit rien et, regardant autour de moi, je décou­ v r i s qu'elle s'éloignait, les doigts croisés d e v a n t elle, les y e u x baissés, l'air profondément a b a t t u . S a u t a n t sur mes pieds, je m e h â t a i de là suivre. — « É c o u t e ! » lui dis-je en a r r i v a n t à ses côtés, « sais-tu q u ' i l y a dans le monde des gens c o m m e toi et q u i comprendraient ton langage? » — « O h ! ne le sais-je donc pas ! Oui, m a mère m e l ' a dit. J ' é t a i s jeune q u a n d elle est m o r t e , mais, ô mère, pourquoi ne m'en as-tu pas dit d a v a n t a g e ? »


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— « Mais où? » — « O h I ne crois-tu pas que j ' i r a i s vers e u x si je savais, que je demanderais? » — « Nuflo sait-il? » E l l e secoua l a tête t o u t en m a r c h a n t d'un pas accablé. — « Mais lui as-tu demandé? » persistai-je. — « N e lui ai-je pas d e m a n d é 1 N o n pas une fois, non pas cent fois. » Soudain elle s'arrêta. — « R e g a r d e , » fit-elle, « à présent nous sommes encore sur la G u y a n e . E t là-bas est le Brésil, et de ce côté vers les Cordillères, c'est l'inconnu. E t il y a des gens là. V i e n s , allons chercher le peuple de m a mère à cet endroit. A v e c grand-père, m a i s pas avec les chiens ; ils feraient peur a u x a n i m a u x e t nous trahiraient en a b o y a n t après les h o m m e s cruels q u i nous tueraient a v e c des dards empoisonnés. » — « O R i m a , ne p e u x - t u donc comprendre? C'est t r o p loin. E t ton grand-père, le p a u v r e v i e u x , il mour­ rait de fatigue, de faim et de vieillesse dans quelque forêt inconnue. » — « Il mourrait, le v i e u x grand-père? Alors nous le couvririons de feuilles de palmier dans la forêt et nous le laisserions. Ce ne serait pas grand-père ; seule­ m e n t son corps qui doit se changer en poussière. L u i il serait loin, loin, là où sont les étoiles. N o u s d e u x , nous ne mourrions pas, nous continuerions notre route. » Il semblait inutile de continuer la discussion. J e g a r d a i le silence, songeant à ce que j ' a v a i s entendu, qu'il y en a v a i t d'autres c o m m e elle quelque part dans ce v a s t e monde v e r t , dont une si g r a n d e partie est imparfaitement connue, dont t a n t de districts n ' o n t


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pas encore été explorés p a r l ' h o m m e blanc. A v r a i dire, il était étrange q u ' a u c u n e nouvelle d'une race semblable ne fût p a r v e n u e a u x oreilles d ' a u c u n v o y a ­ geur ; p o u r t a n t R i m a était là, à m e s côtés, p r e u v e v i v a n t e de l'existence d'une telle race. Nuflo en s a v a i t probablement plus long qu'il n'en v o u l a i t dire ; j ' a v a i s échoué, on l ' a v u , dans mes t e n t a t i v e s pour lui soutirer son secret p a r des m o y e n s légitimes, et j e ne p o u v a i s avoir recours à des m o y e n s illégitimes — le c h e v a l e t , le brodequin e t les poucettes — afin de le lui arracher. P o u r les Indiens elle n'était q u ' u n objet de terreur superstitieuse — une fille de la D i d i — et ils ignoraient t o u t de son origine. E t elle, la p a u v r e fille, n ' a v a i t q u ' u n v a g u e souvenir de quelques paroles entendues de sa mère en son enfance e t que probablement elle a v a i t m a l comprises. T a n d i s que ces pensées passaient dans m o n esprit, R i m a était restée silencieuse à m o n côté, a t t e n d a n t , peut-être, une réponse à ses dernières paroles. E l l e se baissa t o u t à c o u p , ramassa un caillou e t le j e t a à trois ou q u a t r e mètres. — « T u v o i s où il est t o m b é ? » s'écria-t-elle, en se t o u r n a n t v e r s moi. « C'est sur la frontière de la G u y a n e , n'est-ce pas? Allons là d ' a b o r d . » — « R i m a , quelle détresse t u m e causes ! N o u s ne p o u v o n s aller là-bas. Ce n'est q u ' u n désert s a u v a g e , presque inconnu a u x h o m m e s , un blanc sur la carte... » — « L a carte? N e dis pas de parole que je ne c o m ­ prends p a s . » E n quelques m o t s j e lui e x p l i q u a i ce que je v o u l a i s dire ; m o i n s de m o t s auraient suffi, si p r o m p t e elle é t a i t à comprendre. —

« Si

c'est un b l a n c , » répondit-elle v i v e m e n t ,


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« alors, il n ' y a rien qui puisse nous arrêter, pas de rivière que nous ne puissions traverser à la nage et pas de grandes m o n t a g n e s comme celles sur laquelle se trouve Quito. » — « Mais je sais, R i m a , car cela m ' a été conté par de v i e u x Indiens, qu'entre tous les p a y s , celui-là est le plus difficile d'accès. Il y a là une rivière e t , bien qu'elle ne soit pas sur la carte, elle serait plus infran­ chissable pour nous que le puissant Orénoque ou que l ' A m a z o n e . E l l e a sur ses bords de v a s t e s marais pesti­ lentiels, recouverts d'une épaisse forêt, grouillants d ' a n i m a u x s a u v a g e s et v e n i m e u x , de sorte que les Indiens e u x - m ê m e s n'osent s'aventurer dans le v o i ­ sinage. E t a v a n t m ê m e d'atteindre la rivière, il y a une chaîne de m o n t a g n e s escarpées qui porte le m ê m e n o m — à l'endroit précis où t o n caillou est t o m b é — les m o n t a g n e s de R i o l a m a . . . » A peine le n o m était-il t o m b é de m e s lèvres, q u ' u n c h a n g e m e n t rapide comme l'éclair se produisit sur son v i s a g e ; doute, a n x i é t é , pétulance, espoir, décourage­ m e n t , tous s u i v a n t des degrés qui variaient sans cesse, se pourchassant c o m m e des ombres, s'évanouirent : elle d e v i n t animée et c o m m e t o u t e brûlante d'une puissante émotion nouvelle q u i s'était allumée dans son âme. — « R i o l a m a ! R i o l a m a ! » répétait-elle si rapide­ m e n t et d'un ton si aigu que sa v o i x résonnait en m o n cerveau. « C'est l à l'endroit que j e cherche ! C'est là q u e m a mère fut trouvée, c'est là que se t r o u v e son peuple et le mien ! C'est pour cela que je fus nommée R i o l a m a , c'est là mon nom ! » —

« R i m a ! » fis-je, étonné de ses paroles.

— « N o n , non, non, R i o l a m a . Q u a n d j ' é t a i s enfant, q u a n d le prêtre m e b a p t i s a , il m e n o m m a R i o l a m a ,


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l'endroit où m a mère fut t r o u v é e . Mais le n o m était t r o p long à dire, et on m ' a p p e l a R i m a . » Soudain elle s'immobilisa et cria d'une v o i x sonore : — « E t il le s a v a i t , il le s a v a i t , ce vieillard, il s a v a i t que R i o l a m a était t o u t près, pas plus loin que l'endroit où est t o m b é le caillou, que nous pouvions y aller ! » T o u t en parlant elle s'était tournée v e r s sa demeure, le doigt tendu. Son aspect me rappela m a première rencontre avec elle, q u a n d le serpent allait me mordre ; le tendre rouge de ses iris brillait c o m m e du feu, sa p e a u délicate semblait reluire d'une intense couleur rose, et son corps t r e m b l a i t d'agitation, si bien que le n u a g e épars de sa chevelure r e m u a i t sans cesse comme si le v e n t le soulevait. — « Traître ! traître ! » criait-elle, le regard vers sa demeure et en faisant des gestes vifs et passionnés. « T o u t cela v o u s le s a v i e z , et v o u s m ' a v e z trompée pen­ d a n t toutes ces années ; m ê m e à moi, R i m a , v o u s a v e z menti a v e c v o s lèvres. O h ! horrible ! A - t - o n j a m a i s v u u n scandale pareil dans l a G u y a n e ? V i e n s , suis-moi, allons t o u t de suite à R i o l a m a . » E t sans m ê m e j e t e r u n regard en arrière pour voir si je la suivais, elle s'éloigna en toute h â t e et disparut en d e u x minutes par-dessus le rebord d u s o m m e t plat. — « R i m a ! R i m a ! reviens et écoute-moi ! Oh ! tu es folle. R e v i e n s ! R e v i e n s ! » Mais elle ne v o u l u t ni revenir ni s'arrêter pour m'écouter ; je la v i s bondir sur la pente rocheuse c o m m e une agile créature s a u v a g e p o u r v u e de sabots rembourrés et d'un instinct infaillible ; en un clin d'œil elle disparut parmi les rochers escarpés et les arbres qui, plus bas, garnissaient le versant.


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— « Nuflo, m o n v i e u x Nuflo, » m e dis-je en regar­ d a n t dans la direction de sa case, « n ' y a-t-il point de douleurs dans v o s v i e u x os pour v o u s a v e r t i r à t e m p s de l'orage qui v a éclater sur v o t r e tête? » E t je m'assis pour réfléchir.


CHAPITRE

XII

Suivre l'impétueuse R i m a , semblable à un oiseau, sur le v e r s a n t de la colline, était chose impossible ; d'ailleurs je n ' a v a i s pas le moindre désir d'assister à la déconfiture de Nuflo. Il était préférable de les laisser v i d e r leur querelle t o u t seuls, p e n d a n t que je m'occu­ perais de retourner ces faits n o u v e a u x dans m o n esprit pour découvrir c o m m e n t je les pourrais incor­ porer dans l'édifice spéculatif q u e j'édifiais depuis d e u x ou trois semaines. Mais je m'aperçus bien v i t e qu'il se faisait t a r d , que dans d e u x heures au plus le soleil aurait disparu, et j ' e n t r e p r i s sur-le-champ la des­ cente. J ' a v a i s franchi à peu près la moitié de la dis­ t a n c e qui séparait la base de la colline de la cabane de Nuflo, q u a n d le soleil plongea derrière l'horizon. A v e c une a n x i é t é croissante j e m e hâtais, q u a n d soudain un grognement p r o v e n a n t des buissons à quelques mètres en a v a n t de m o i m ' a r r ê t a net. A l ' i n s t a n t les chiens, Sucio et Goloso, s'élancèrent de leur c a c h e t t e a v e c de furieux aboiements ; m a i s , m ' a y a n t bien v i t e reconnu, ils s'éloignèrent en r a m p a n t . Rassuré, j e repris m a m a r c h e ; mais je songeai bientôt que le vieil­ lard d e v a i t se t r o u v e r a u x environs, car les chiens s'éloignaient rarement de lui. F a i s a n t volte-face, j e retournai à l'endroit où ils m ' é t a i e n t apparus ; a u b o u t d'un m o m e n t , j ' a p e r ç u s une forme imprécise et j a u ­ nâtre ; une des bêtes s'était relevée pour m e regarder. 159


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P r é c é d e m m e n t elle était étendue sur le sol, à côté d'un large buisson desséché sur lequel poussait une plante g r i m p a n t e q u i en a v a i t complètement recouvert le sommet large et plat, tel un m o r c e a u de tapisserie jeté sur une table, ses minces tiges terminales et ses feuilles r e t o m b a n t par-dessus le bord comme une épaisse frange. Mais la frange ne t o u c h a i t pas la terre et dans l'intérieur sombre du buisson j ' e n t r e v i s l'autre c h i e n ; puis, a u b o u t de quelques instants, je distinguai une troisième forme noire et couchée, que je devinai être celle de Nuflo. — « Que faites-vous là, vieillard? O ù est R i m a , ne l ' a v e z - v o u s point v u e ? Sortez de là. » I l s'agita et sortit lentement à quatre pattes ; une fois dégagé des brindilles et des feuilles mortes, il se l e v a et m e fit face. Il présentait un aspect étrange et s a u v a g e , la barbe blanche t o u t en désordre et entre­ mêlée de mousse et de feuilles mortes, les y e u x fixes c o m m e c e u x d'un hibou, tandis que dans sa bouche qui s'ouvrait et se fermait tour à tour, ses dents s'entre-choquaient a v e c bruit, comme celles d'un pécari irrité. M ' a y a n t considéré quelques instants en silence a v e c des y e u x enflammés, il éclata soudain : — « Maudit soit le j o u r où je v o u s v i s pour la pre­ mière fois, h o m m e de Caracas ! Maudit soit le serpent q u i v o u s mordit sans a v o i r dans son v e n i n la force de tuer ! H a ! v o u s v e n e z d ' Y t a i o a , où v o u s a v e z causé a v e c R i m a ? E t v o u s êtes r e v e n u à l'antre du tigre pour railler ce redoutable animal sur la perte de son petit. Imbécile, si v o u s ne vouliez pas que les chiens se nourrissent de v o t r e chair, il aurait m i e u x v a l u que v o u s choisissiez pour v o t r e promenade une autre direc­ tion. » Ces paroles irritées ne m'alarmèrent point le moins


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d u monde, ni ne m'étonnèrent b e a u c o u p , bien que j u s q u ' à ce m o m e n t le vieillard se fût toujours montré affable et respectueux. Son agression ne paraissait pas t o u t à fait spontanée. Malgré la sauvagerie de ses manières et la violence de son discours, il semblait jouer un rôle étudié d'avance. Je n'éprouvai q u ' u n sentiment de colère ; m ' a v a n ç a n t sut lui, je lui a d m i ­ nistrai une tape sur la poitrine avec les articulations du poing. — « Modérez v o t r e langage, vieillard, » lui dis-je ; « rappelez-vous que v o u s parlez à un supérieur. » — « Qu'est-ce que v o u s dites? » s'écria-t-il d'une v o i x aiguë et entrecoupée, a c c o m p a g n a n t ses paroles de gestes violents. « V o u s croyez-vous donc sur les trottoirs de Caracas? Ici il n ' y a point de police pour v o u s protéger, ici nous sommes t o u t seuls dans u n désert où noms et titres ne sont rien, ici nous nous t r o u v o n s homme contre h o m m e . » — « Vieillard contre jeune h o m m e , » ripostai-je. « E t de par la jeunesse, je suis v o t r e supérieur. V o u l e z - v o u s donc que je v o u s prenne à la gorge pour v o u s secouer l'insolence hors du corps? » — « E h quoi? V o u s m e menacez? » s'exclama-t-il, prenant une a t t i t u d e hostile. « V o u s , l ' h o m m e que j ' a i s a u v é , abrité, nourri et traité comme un fils ! Destruc­ teur de m a p a i x , ne m ' a v e z - v o u s pas fait assez de m a l c o m m e cela? V o u s m ' a v e z v o l é le c œ u r de m a petitefille ; a v e c mille inventions v o u s l ' a v e z rendue folle ! Mon enfant, m o n ange, R i m a , m a rédemptrice ! A v e c votre langue menteuse v o u s l ' a v e z changée en démon pour m e persécuter ! E t v o u s n'êtes point satisfait ; il v o u s faut achever v o t r e œ u v r e m a u v a i s e en infli­ geant des coups à mon corps épuisé. T o u t est perdu pour moi ! Prenez m a v i e si v o u s le désirez, car elle ne

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v a u t plus rien et je ne désire pas la conserver ! » E n prononçant ces paroles, il se j e t a à g e n o u x et, arrachant son v i e u x m a n t e a u en loques, il me présenta sa poi­ trine nue. « T i r e z ! tirez ! » grinça-t-il, « et si v o u s n ' a v e z pas d'arme, prenez mon couteau, plongez-le dans ce cœur attristé et que je meure ! » E t sortant le c o u t e a u de sa gaine, il le j e t a à mes pieds. Cette comédie n'eut pour effet que d'augmenter mon irritation et m o n dégoût ; mais a v a n t que j'eusse p u répondre, je v i s s'avancer u n objet indistinct, quelque chose de gris et d'informe qui glissait rapide et sans bruit, comme un grand hibou v o l a n t à ras de terre entre les arbres. C'était R i m a . A peine l'eus-je aperçue qu'elle était près de nous, faisant face à Nuflo, le corps t r e m b l a n t de colère, les y e u x grands ouverts et lumi­ n e u x dans la lumière obcure, —

« V o u s voilà donc ! » s'écria-t-elle de cette v o i x

v i v e et pénétrante qui était presque douloureuse a u x sens. « V o u s pensiez m'échapper ! V o u s cacher dans le b o i s ! Misérable! N e s a v e z - v o u s pas que j ' a i besoin de v o u s , que je n'en ai pas encore fini a v e c vous? V o u s v o u l e z donc que je v o u s pousse j u s q u ' à R i o l a m a en v o u s fouettant a v e c des branches épineuses, que je v o u s traîne là-bas par la barbe? » Il la contemplait fixement, b o u c h e ouverte, à g e n o u x , tenant son m a n t e a u o u v e r t a v e c ses mains décharnées. — « R i m a ! R i m a ! aie pitié de moi ! » s'écria-t-il d'une v o i x p i t o y a b l e . « O h I m o n enfant, je ne puis aller à R i o l a m a , c'est si loin, si loin ! J e suis bien v i e u x , je mourrais en route. O h ! R i m a , fille de la femme que j ' a i sauvée de la m o r t , n'as-tu pas de compassion? J e v a i s mourir ! J e v a i s mourir ! » —

« V o u s allez mourir? N o n , v o u s ne mourrez pas


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a v a n t de m ' a v o i r montré le chemin de R i o l a m a . E t quand j ' a u r a i v u R i o l a m a de m e s propres y e u x , alors vous pourrez mourir, et je me réjouirai de v o t r e mort ; et les enfants et les petits-enfants et les cousins et les amis de tous les a n i m a u x que v o u s a v e z massacrés et dévorés, sauront que v o u s êtes m o r t et s'en réjouiront. Car vous m ' a v e z trompée des années entières avec v o s mensonges, v o u s m ' a v e z trompée, moi, et v o u s n'êtes pas digne de v i v r e ! V e n e z à R i o l a m a ; levez-vous tout de suite, je v o u s l'ordonne ! » A u lieu de se lever, il a v a n ç a soudain la main et s'empara du couteau qui gisait sur le sol. — « T u v e u x donc q u e j e m e u r e ? » s'écria-t-il. « T u te réjouiras de m a m o r t ? R e g a r d e donc, je v a i s me tuer sous tes y e u x . D e m a propre main, R i m a , je vais mourir, je v a i s me plonger ce c o u t e a u dans le cœur! » T o u t en parlant il brandissait le couteau d'un air tragique au-dessus de sa tête, mais je ne fis aucun m o u v e m e n t ; j ' é t a i s c o n v a i n c u q u ' i l n ' a v a i t pas la moindre intention de se tuer, qu'il j o u a i t encore u n rôle. Incapable de comprendre une chose pareille, R i m a prit la chose a u t r e m e n t . — « A h ! v o u s allez v o u s t u e r ! » s'écria-t-elle. « 0 m é c h a n t h o m m e , sachez a u p a r a v a n t ce qui v o u s arri­ vera après la m o r t . Ma mère v a t o u t apprendre. É c o u t e z mes paroles, et t u e z - v o u s après. » E l l e se laissa t o m b e r à g e n o u x et, l e v a n t ses mains jointes, fixant ses y e u x étincelants de courroux sur le morceau de ciel d'un sombre azur q u i se m o n t r a i t audessus des arbres, elle se m i t à parler d'une v o i x rapide et v i b r a n t e . E l l e priait sa mère qui était a u ciel ; et tandis que Nuflo écoutait absorbé, la b o u c h e b é a n t e , les y e u x fixés sur elle, la main qui serrait le c o u t e a u


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r e t o m b a à son côté. J ' é c o u t a i moi-même a v e c le plus grand étonnement, a v e c admiration. Car elle qui s'était montrée si timide e t si réticente avec moi, à présent, comme oublieuse de m a présence, elle e x p r i m a i t t o u t h a u t les secrets les plus profonds de son cœur. — « O mère, ô mère, écoute ; c'est moi, R i m a , ton enfant bien-aimée. T o u t e s ces années, j ' a i été m é c h a m ­ m e n t t r o m p é e p a r grand-père — Nuflo — le vieillard qui t ' a t r o u v é e . S o u v e n t je lui ai parlé de R i o l a m a , où t u étais jadis, où est ton peuple, et il niait connaître un tel endroit. T a n t ô t il disait qu'il se t r o u v a i t à une distance immense, dans un g r a n d désert plein de ser­ pents plus grands que les troncs des grands arbres, de m a u v a i s esprits e t d ' h o m m e s s a u v a g e s , qui t u e n t tous les étrangers. T a n t ô t il affirmait que l'endroit n'exis­ t a i t pas ; que c'était une invention des Indiens ; telles étaient les choses fausses qu'il me disait, à moi, R i m a , ton enfant. O mère, croiras-tu une pareille méchan­ ceté? « Alors un étranger, un h o m m e blanc du Vénézuéla, v i n t dans nos bois ; c'est celui-là qui fut m o r d u par un serpent, et son n o m est A b e l : seulement moi je ne lui donne pas ce n o m , m a i s d'autres que j e t ' a i dits. Mais peut-être n'écoutais-tu pas ou n'as-tu pas entendu, car je parlais t o u t b a s , et non comme à présent, à genoux, solennellement. Car il faut que je te dise, ô mère, qu'après t a m o r t le prêtre de V o a m ' a dit sou­ v e n t que lorsque je prierais, soit toi, soit q u e l q u ' u n d'entre les saints, ou la Mère du Ciel, je devais parler comme il m e l ' a v a i t appris, si je voulais être entendue et comprise. E t cela était bien étrange, puisque toi, tu m ' a v a i s enseignée différemment ; mais t u v i v a i s alors à V o a , et m a i n t e n a n t que t u es au ciel, t u es peut-être m i e u x informée. P a r conséquent écoute-


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moi, ô mère, et ne laisse rien échapper de ce que je v a i s t e dire. « Q u a n d cet h o m m e blanc eut été quelques jours avec nous, une chose étrange m ' a r r i v a , qui me rendit différente, si bien que je n'étais plus R i m a , t o u t en étant encore R i m a , si étrange était cette chose ; e t j ' a l l a i s s o u v e n t à la m a r e pour m e regarder e t voir le changement qui s'était produit en moi, mais je ne pou­ vais v o i r aucune différence. D ' a b o r d cela v i n t de ses y e u x et passa dans les miens, m'emplissant comme l'éclair emplit un n u a g e a u coucher d u soleil : plus tard, cela ne fut plus seulement de ses y e u x , mais cela v i n t en m o i t o u t e s les fois que je le v o y a i s , m ê m e à distance, q u a n d j ' e n t e n d a i s sa v o i x , surtout q u a n d il me t o u c h a i t a v e c sa main. Q u a n d je ne le vois pas, je n'ai point de repos que j e ne l'aie r e v u ; et q u a n d je le revois, alors je suis heureuse, et p o u r t a n t telle est m a crainte, tel est m o n trouble, que je me cache de lui. 0 mère, la chose ne p e u t être dite ; car, une fois, q u a n d il me saisit dans ses bras et m e força à parler de cela, il ne comprit point ; p o u r t a n t il n ' y a v a i t pas besoin de le lui dire ; alors j ' a i songé que je ne pourrais le dire q u ' a u x gens de m a race, car ils comprendraient e u x , et me répondraient, pour m e dire ce qu'il fallait faire. « E t v o i c i m a i n t e n a n t , ô mère, ce qui arriva ensuite. J'allai v e r s grand-père ; j e le priai d'abord et lui or­ donnai ensuite de m e conduire à R i o l a m a ; mais il ne v o u l u t point obéir, ni prêter L'oreille à ce que je disais. A y a n t échoué de la sorte, c o m m e il n ' y a v a i t personne d'autre à qui parler, hormis cet étranger, je décidai d'aller à lui e t , en sa compagnie, de chercher m o n Peuple dans le monde entier. Ceci t e surprendra, ô mère, à cause de cette crainte q u i me v e n a i t en sa Présence et me forçait à m e cacher de lui ; mais m o n


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désir était si grand qu'il surmonta m a crainte ; de sorte que j ' a l l a i à lui alors qu'il était assis tout seul dans le bois, triste parce qu'il ne p o u v a i t me voir, et je lui parlai et le conduisis sur le sommet d ' Y t a i o a pour lui montrer du h a u t de ce s o m m e t tous les p a y s du monde. E t il faut aussi que t u saches que je tremble en sa présence, non parce que j ' a i peur de lui comme j ' a i peur des Indiens et des hommes cruels ; car il n ' a point de méchanceté en lui, et il est b e a u à voir, et ses paroles sont douces, et son désir est d'être toujours a v e c moi, de sorte qu'il est différent de tous les autres h o m m e s que j ' a i v u s , t o u t comme moi je diffère de toutes les autres femmes, sauf de toi, ô douce mère ! « Sur le s o m m e t de la m o n t a g n e , il m a r q u a et n o m m a tous les p a y s d u m o n d e , m a i s de notre peuple, pas un m o t . E t q u a n d il parla de cette partie inconnue sur le bord de la G u y a n e , il n o m m a les m o n t a g n e s de R i o l a m a , et c'est ainsi que je découvris où se t r o u v e m o n peuple. J e le laissai alors sur Y t a i o a , car il refusait de me suivre, et j e courus à grand-père e t l'accusai de ses mensonges ; et celui-ci, v o y a n t que je savais t o u t , s'échappa dans les bois, où je l'ai retrouvé causant a v e c l'étranger. E t m a i n t e n a n t , ô mère, se v o y a n t pris et incapable d'échapper une d e u x i è m e fois, il a pris u n c o u t e a u pour se t u e r , p l u t ô t que de m e conduire à R i o l a m a . D o n c , ô m a mère, écoute bien et fais ce que j e v a i s te dire. Q u a n d il se sera tué, q u a n d il sera arrivé à l'endroit où t u es, veille bien à ce qu'il n'échappe pas au c h â t i m e n t qu'il mérite. Montre-le a u x anges et dis­ leur : « V o i c i Nuflo, le m é c h a n t h o m m e qui a m e n t i à R i m a . » Qu'ils s'emparent de lui, lui brûlent les ailes pour qu'il ne s'échappe pas et le précipitent dans une sombre c a v e r n e au-dessous d'une m o n t a g n e , qu'ils m e t t e n t à l'entrée une pierre que cent h o m m e s ne


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pourraient déplacer, et qu'ils le laissent là, tout seul et dans le noir, pour toujours ! » A y a n t fini, elle se l e v a v i v e m e n t ; a u m ê m e instant, laissant tomber son couteau, Nuflo se prosterna à ses pieds : — « R i m a , m o n enfant, pas ç a ! » s'écria-t-il d'une v o i x entrecoupée par la terreur. Il s'efforça de saisir les pieds de la jeune fille, mais elle s'écarta de lui a v e c aversion ; malgré cela, il continua de ramper après elle comme un lézard mutilé, l'implorant d'une manière abjecte de lui pardonner, lui rappelant qu'il a v a i t s a u v é de la m o r t la femme dont l'inimitié a v a i t m a i n t e n a n t été suscitée contre lui, et déclarant qu'il ferait t o u t ce qu'il lui plairait de lui ordonner, qu'il serait heureux de mourir à son service. L e spectacle était p i t o y a b l e . M ' a p p r o c h a n t d'elle, je la touchai à l'épaule et lui demandai de lui pardonner. L a réponse v i n t très v i t e . Se t o u r n a n t une fois de plus vers lui, elle lui dit : « J e v o u s pardonne, grandpère. L e v e z - v o u s m a i n t e n a n t et conduisez-moi à R i o lama. » Il ne se releva que pour se m e t t r e à g e n o u x . — « Mais t u ne le lui as pas dit ! » fit-il de sa v o i x naturelle, où restaient encore des traces d'anxiété. E t il ajouta, p o i n t a n t le pouce par-dessus son épaule : « Considère, mon enfant, que j e suis v i e u x et que je mourrai sans doute en chemin. A l o r s que deviendra mon âme? C a r m a i n t e n a n t t u lui as t o u t dit, e t cela ne sera pas oublié. » Elle le considéra en silence quelques instants, puis s'écartant légèrement, elle se laissa retomber à g e n o u x et, les mains levées et les y e u x fixés sur le l a m b e a u de ciel bleu déjà t o u t parsemé d'étoiles, elle pria de nouveau :


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— « 0 mère, écoute-moi, car j ' a i quelque chose de n o u v e a u à te dire. Grand-père ne s'est pas tué, il m ' a demandé pardon et a promis de m'obéir. 0 mère, j e lui ai pardonné, et il v a m e conduire à R i o l a m a , auprès de notre peuple. D o n c , ô mère, s'il m e u r t en route, fais bien attention q u ' o n ne fasse rien contre lui ; r a p ­ pelle-toi que je lui ai pardonné ; et q u a n d il arrivera à l'endroit où t u es, qu'il soit le bienvenu, car tel est le v œ u de R i m a , t a fille. » A y a n t terminé cette nouvelle supplique, elle se l e v a et engagea une discussion animée a v e c son grand-père, le pressant de la conduire sans plus de retard à R i o ­ l a m a ; tandis que, r e v e n u de sa peur, il objectait qu'une entreprise aussi i m p o r t a n t e exigeait b e a u c o u p de réflexion et de préparatifs ; que le v o y a g e d e m a n ­ derait une v i n g t a i n e de jours, et q u ' à moins d'être bien p o u r v u de nourriture, il mourrait de faim a v a n t d ' a v o i r parcouru la moitié de la distance ; enfin que sa m o r t la laisserait dans une situation plus défavorable ; il termina en affirmant q u ' i l ne pourrait partir a v a n t sept ou h u i t jours au moins. U n m o m e n t j ' é c o u t a i la discussion a v e c un vif intérêt, puis j ' i n t e r v i n s une fois de plus en faveur d u vieillard. D a n s sa prière la p a u v r e fille m ' a v a i t inno­ c e m m e n t révélé le p o u v o i r que je possédais, et il m ' é t a i t agréable de l'exercer. L a t o u c h a n t de n o u v e a u à l'épaule, je l'assurai q u ' u n délai de sept ou huit jours était raisonnable pour se préparer à u n aussi long v o y a g e : elle céda i n s t a n t a n é m e n t et, après m ' a v o i r jeté un coup d'œil a u visage, elle s'éloigna v i v e m e n t dans les ténèbres, me laissant seul a v e c le vieillard. T o u t en rentrant a v e c celui-ci à travers les bois, à présent profondément obscurs, je lui expliquai com­ m e n t le sujet de R i o l a m a a v a i t surgi dans m a conver-


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sation a v e c R i m a . I l s'excusa alors du violent langage qu'il m ' a v a i t tenu. C e t t e affaire personnelle une fois réglée, il parla du pèlerinage qui l ' a t t e n d a i t et m'in­ forma en confidence qu'il a v a i t l'intention de préparer une q u a n t i t é de v i a n d e fumée et de la m e t t r e dans un sac, a v e c une couche de pain de cassave, de lan­ guettes de potiron séchées e t autres bagatelles inno­ centes pour l a dissimuler a u x y e u x perçants et a u x narines délicates de R i m a . P u i s il fit une longue déclaration incohérente, laquelle, j e le crus du moins, était destinée à introduire l'explication de l'origine de R i m a e t des renseignements sur son peuple de R i o l a m a ; mais elle ne conduisit à rien, si ce n'est à exprimer l'opinion que la jeune fille était affligée d'une araignée dans le c e r v e a u , mais que comme elle bénéficiait de l'intérêt des puissances du ciel, spécialement de sa mère, qui était devenue un personnage d'importance parmi les h a b i t a n t s du céleste séjour, il était de bonne politique de se soumettre à ses désirs. Se t o u r n a n t v e r s moi (sans doute pour m e faire u n clin d'œil que l ' o b s ­ curité m ' e m p ê c h a de voir), il a j o u t a que c'était une bonne chose que d ' a v o i r un ami bien en cour. A v e c u n gloussement de rire qui v o u l a i t être flatteur, il con­ tinua : pour d'autres il était nécessaire d'obéir à tous les c o m m a n d e m e n t s de l'Église, de contribuer à son soutien, d'entendre la messe, de se confesser de t e m p s à autre et de recevoir l'absolution ; en conséquence, ceux qui s'en allaient dans le désert, où il n ' y a v a i t pas d'églises et pas de prêtres pour les absoudre, cou­ raient le risque de perdre leurs âmes. Mais pour lui il en allait différemment : il c o m p t a i t échapper a u x feux du purgatoire et aller droit a u ciel dans sa m a l ­ propreté, ce qui. ajouta-t-il, n ' a r r i v a i t q u ' à bien p e u de personnes ; or lui, Nuflo, n'était point u n saint, et


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il a v a i t élu domicile dans le désert q u a n d il était un très jeune h o m m e , pour échapper a u châtiment de ses méfaits. J e ne pus m'empêcher de lui faire observer que pour un h o m m e non régénéré le céleste séjour se révélerait peut-être assez p e u accueillant. Il répliqua d'un air léger qu'il a v a i t considéré ce point et qu'il n ' a v a i t aucune crainte sur l'avenir ; qu'il était v i e u x , et que d'après tout ce q u ' i l a v a i t observé des méthodes de g o u v e r n e m e n t appliquées par c e u x qui règlent du h a u t du ciel les affaires humaines, il s'était formé une idée fort claire de cet endroit et qu'il croyait enfin que, m ê m e parmi des êtres aussi glorifiés, il trouverait quelques bons compagnons qui n'auraient pas m a u ­ vaise opinion de lui à cause de ses petites imperfec­ tions. C o m m e n t l'idée que R i m a p o u v a i t lui faciliter les choses après la m o r t lui était-elle entrée dans la cer­ velle, je n'aurais p u le dire ; c'était probablement l'effet de la vigoureuse personnalité de la jeune fille et d'une foi v i v e agissant sur un esprit ignorant et superstitieux à l ' e x t r ê m e . L a supplique qu'elle a v a i t adressée à sa mère qui était a u ciel ne m ' a v a i t paru a u c u n e m e n t r i d i c u l e ; à aucun m o m e n t j e n ' a v a i s eu envie de sourire, pas m ê m e en l ' e n t e n d a n t dire qu'il fallait brûler les ailes d u vieillard pour l'empêcher de s'échapper. Son regard extasié ; l'intense conviction qui v i b r a i t dans sa v o i x sonore et passionnée ; l'étincelant mépris avec lequel elle, qui haïssait toute effu­ sion de sang, elle si tendre envers tout être v i v a n t , fût-il le plus insignifiant, elle lui ordonnait de se tuer, mais seulement q u a n d elle lui aurait appris comment sa vengeance poursuivrait son âme trompeuse dans d'autres mondes ; la clarté a v e c laquelle elle a v a i t


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exposé les faits, en révélant les secrets les plus profonds de son cœur, t o u t cela a v a i t produit sur moi un effet étrange et persuasif. E n l ' é c o u t a n t j e n'étais plus l'homme éclairé et sans croyances. Elle était elle-même si proche du surnaturel, que je le sentis t o u t proche ; des sentiments indéfinissables, qui existaient en moi à l ' é t a t latent, s'étaient réveillés, et, en suivant la direction de ses y e u x divins et lustrés, fixés sur le fir­ m a m e n t bleu, je crus y apercevoir un autre être sem­ blable à elle, une R i m a glorifiée, qui penchait son pâle visage spiritualisé pour entendre les m o t s ailés que son enfant proférait sur la terre. A présent m ê m e , en écoutant les paroles du vieillard, pour révélatrices qu'elles fussent d'un esprit assombri par d'aussi gros­ sières illusions, je n'étais pas complètement débarrassé de l'étrange effet de cette prière. A n'en pas douter, c'était une illusion ; en réalité sa mère n'était pas l à h a u t , écoutant la v o i x de la jeune fille. E t p o u r t a n t , par un m y s t é r i e u x sortilège, R i m a était devenue pour moi comme pour le superstitieux Nuflo lui-même, un être à p a r t et sacré, et ce sentiment semblait se mêler à m a passion, la purifier et l'exalter, la rendre infiniment douce et précieuse. A p r è s avoir gardé quelque t e m p s le silence, je lui dis : « Vieillard, le résultat de la grande discussion que v o u s v e n e z d ' a v o i r a v e c R i m a est que v o u s a v e z consenti à la conduire à R i o l a m a . Mais en ce qui me concerne, pas u n m o t n'a été prononcé, ni par elle, ni par vous. » Il s'arrêta net pour me regarder fixement et, bien que l'obscurité m ' e m p ê c h â t de voir son visage, j e n'en sentis pas moins son étonnement. — « Señor ! » s'exclama-t-il, « nous ne p o u v o n s partir sans v o u s . N ' a v e z - v o u s pas entendu les paroles


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de m a petite-fille, que c'est seulement à cause de vous qu'elle est sur le point d'entreprendre cette folie? Si v o u s n'êtes pas des nôtres dans ce v o y a g e , alors, señor, ici nous devrons demeurer. Mais qu'en dira R i m a ? » — « F o r t bien, j ' i r a i , alors, mais à une condition... » — « Laquelle? » demanda-t-il, avec u n changement soudain dans le ton qui m ' a v e r t i t que sa circonspec­ tion reprenait le dessus. — « Que v o u s m e raconterez l'histoire entière des origines de R i m a , que v o u s me direz c o m m e n t il se fait que v o u s v i v e z avec elle dans ce lieu solitaire et quels sont les gens qu'elle désire visiter à R i o l a m a . » — « A h ! señor, c'est une bien longue et triste his­ toire. Mais v o u s l'entendrez toute. Il faut que v o u s l'entendiez, señor, puisque v o u s êtes m a i n t e n a n t des nôtres. E t quoique v o u s ne puissiez j a m a i s faire pour elle d a v a n t a g e que le v i e u x Nuflo, peut-être sera-t-elle plus satisfaite ; et v o u s , señor, m i e u x préparé à v i v r e innocemment à ses côtés, sans manger de v i a n d e , puisque v o u s aurez toujours cette fleur rare pour v o t r e ravissement. Mais l'histoire sera longue à conter. V o u s l'entendrez p e n d a n t notre v o y a g e de R i o l a m a . De quoi parlerions-nous en franchissant une aussi longue distance, et q u a n d nous serons assis la nuit auprès d u feu? » — « N o n , non, vieillard, je ne me laisserai point lanterner de la sorte. Je v e u x l'entendre a v a n t de partir. » Mais il était déterminé à garder son récit pour les loisirs d u v o y a g e et, après une nouvelle discussion, je finis par céder.


CHAPITRE

XIII

Ce soir-là, près d u feu, Nuflo, naguère si a c c a b l é , mais à présent h e u r e u x dans ses illusions, se m o n t r a plus gai et plus loquace que de coutume. O n eût dit u n enfant qui, par une soumission opportune, a échappé a u c h â t i m e n t sévère d o n t il était menacé. Mais sa légèreté de cœur était surpassée p a r la mienne ; et, exception faite d'une soirée qui était encore à venir, celle-ci brille à présent dans m a mémoire comme la plus heureuse que m a v i e ait connue. Car le d o u x secret de R i m a m ' a v a i t été révélé ; et son ignorance m ê m e de la portée du sentiment qu'elle éprouvait, qui la poussait à me fuir c o m m e un ennemi, cette ignorance ne servait q u ' à m ' e n rendre plus délicieuse encore la pensée. E n cette occasion elle ne se glissa pas comme une timide petite souris dans sa chambre s u i v a n t son h a b i t u d e , mais resta pour donner à cette soirée u n charme particulier, assise loin du feu dans ce coin plein d'ombre où pour la première fois je l ' a v a i s v u e entre q u a t r e m u r s , q u a n d je m ' é t a i s étonné de la transformation qui s'était produite en elle. D e son coin elle p o u v a i t voir m o n visage éclairé par les reflets d u feu, t a n d i s qu'elle-même restait dans l'ombre, les y e u x voilés par ses cils abaissés. L e sen­ t i m e n t de m a félicité ressemblait à des rasades d'un v i n e x q u i s et généreux, et son effet était celui d u v i n ; 173


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il m e donnait une telle liberté, une telle abondance d'imagination, q u ' à de nombreuses reprises Nuflo a p p l a u d i t , s'écriant que j ' é t a i s un poète et m'implor a n t de m e t t r e en v e r s t o u t ce que je disais. J e ne pus lui donner satisfaction, n ' a y a n t j a m a i s appris l'art de l'improvisation, cet oiseux artifice qui consiste à jongler avec les m o t s et que les h o m m e s de la classe de Nuflo admirent t a n t en m o n p a y s : ce soir-là il me semblait p o u r t a n t que mes sentiments ne p o u v a i e n t s'exprimer c o n v e n a b l e m e n t que dans ce langage sublime dont usent les plus b e a u x esprits dans leurs m o m e n t s d'inspiration ; je me mis donc à réciter des vers. Il était tard q u a n d j ' e u s épuisé tous les poèmes que j e me rappelais ou que je voulais réciter, e t ce ne fut q u ' à ce m o m e n t que, sortant de son coin d'ombre, R i m a s'éloigna en silence v e r s l'endroit où elle a v a i t son lit. J e n'étais plus heureux ; et q u a n d je m'interrogeais sur l a cause de ces n o u v e a u x chagrins alors que l ' a v e n i r semblait plein de promesses, je compris qu'il fallait l'attribuer à m a passion qui a v a i t immensément grandi pendant ces dernières heures ; elle a v a i t grandi m ê m e pendant que je dormais, et il m ' é t a i t d e v e n u impossible de la contenter par la méditation sur les charmes, m o r a u x et physiques, de son objet, par des rêves de possession future. J ' e n conclus qu'il v a u d r a i t m i e u x pour R i m a comme pour moi-même de passer quelques-unes des journées qui nous séparaient du départ a v e c mes amis Indiens, lesquels devaient être inquiets d'une si longue absence. L e m a t i n donc je dis adieu a u vieillard en lui promet­ t a n t de revenir dans trois ou q u a t r e jours, et je m e mis


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en route sans voir R i m a , q u i a v a i t quitté la case a v a n t l'heure habituelle. J e t r o u v a i les Indiens de retour, et je ne fus pas surpris d'observer un changement très n e t dans leur attitude envers moi. J e m ' y attendais ; et considérant qu'ils devaient parfaitement savoir en quel lieu et dans quelle société j ' a v a i s passé m o n t e m p s , il n ' y a v a i t là rien d'étrange. O n m e reçut sans démonstrations de joie, mais avec assez de calme. N u l ne me questionna, nul ne dit m o t sur m a longue absence ; on eût dit que c'était u n étranger q u i apparaissait p a r m i e u x , q u e l q u ' u n dont ils ne savaient rien et que par conséquent ils considé­ raient avec méfiance, sinon avec une ouverte hostilité. Affectant de ne pas m ' a p e r c e v o i r du changement, je plongeai la main dans le pot sans y être i n v i t é pour satisfaire m a faim ; je fumai et sommeillai pendant les heures de la grosse chaleur dans mon h a m a c . P u i s je pris m a guitare et passai avec elle le reste de la journée, l ' a c c o r d a n t , frôlant si doucement ses cordes d u b o u t des doigts q u ' à quatre mètres de distance le son d e v a i t ressembler a u m u r m u r e ou au bourdonnement des ailes d'un insecte ; et sur cet a c c o m p a g n e m e n t à peine perceptible je murmurais d'une v o i x aussi basse une chanson nouvelle. L e soir, q u a n d t o u t le monde fut rassemblé sous le toit et eut m a n g é , j e repris l'instrument, épié en dessous par les y e u x mi-clos de toutes ces bêtes sau­ v a g e s , et je pinçai les cordes b r u y a m m e n t , c h a n t a n t cette fois à v o i x h a u t e . C'était une vieille mélodie espagnole, très simple, à laquelle j ' a v a i s adapté des m o t s de leur langage, langage qui ne comporte aucun m o t qui ne soit d'un usage quotidien et dans lequel il est difficile d'exprimer des sentiments sortant de l'ordi-


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naire. Ce que j ' a v a i s composé et répété sotto voce t o u t cet après-midi était une espèce de ballade, l'histoire e x t r ê m e m e n t simple d'un p a u v r e Indien qui v i v a i t t o u t seul a v e c sa j e u n e famille p e n d a n t une saison de famine : c h a q u e j o u r il parcourait les bois silencieux et, le soir, sans rien d'autre dans ses mains que des baies desséchées e t sûres, il rentrait et t r o u v a i t sa femme, les y e u x agrandis, alimentant u n feu qui n ' a v a i t rien à cuire et ses enfants, pleurant de faim, leurs os de j o u r en jour plus apparents sous leur peau ; or, sans que rien de m i r a c u l e u x , rien de merveilleux n e se fût produit, c e t t e aridité s'éloigna de la terre et de n o u v e a u le jardin produisit potirons, maïs et manioc, les fruits s a u v a g e s mûrirent et les oiseaux revinrent, emplissant la forêt de leurs cris ; ainsi leur longue faim se t r o u v a satisfaite et les enfants devinrent rebondis e t luisants de santé et ils rirent et jouèrent à la lumière d u soleil ; et la femme, qui ne se désolait plus d e v a n t un pot v i d e , tressa u n h a m a c d'herbe soyeuse, décoré des plumes bleues et écarlates de l ' a r a ; et dans ce h a m a c n o u v e a u l'Indien se reposa longtemps de ses labeurs, en f u m a n t d'innombrables cigares. Q u a n d j ' e u s enfin terminé sur une n o t e élevée et j o y e u s e , un long soupir involontaire qui s'éleva dans la pièce assombrie m ' a v e r t i t q u ' o n m ' a v a i t écouté a v e c u n profond intérêt ; et bien q u ' o n n'eût pas prononcé u n m o t , bien que je fusse encore un étranger, objet de la méfiance générale, il était clair que l'épreuve a v a i t réussi et que pour le m o m e n t t o u t danger était écarté. J e m e couchai dans m o n h a m a c et m'endormis, mais sans me déshabiller. L e lendemain m a t i n je constatai que mon r e v o l v e r a v a i t disparu ; l'étui qui le contenait a v a i t été détaché de mon ceinturon. On n ' a v a i t pas pris mon couteau, peut-être parce qu'il était sous moi


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dans le h a m a c p e n d a n t que je dormais. E n réponse à mes questions, on m ' i n f o r m a que R u n i a v a i t emprunté l'arme pour l'emporter dans la forêt où il était allé chasser et qu'il m e la rendrait le soir m ê m e . J'af­ fectai de prendre la chose du bon côté, bien q u ' e n secret je m e sentisse m a l à l'aise. P l u s tard dans la journée, j ' a r r i v a i à la conclusion que R u n i a v a i t eu l'intention de m e tuer, que je l ' a v a i s adouci par cette légende indienne et q u ' e n s'emparant de m o n revolver il a v a i t v o u l u m e faire comprendre qu'il se contenterait de m e garder prisonnier. D e s événements ultérieurs me confirmèrent dans ce soupçon. A son retour il expliqua qu'il était parti chercher du gibier dans les bois ; q u ' é t a n t sans c o m p a g n o n , il a v a i t pris mon revolver pour se protéger des dangers — il voulait dire c e u x d'une espèce surnaturelle — et qu'il a v a i t eu le malheur de le laisser t o m b e r parmi des buissons alors qu'il pourchassait une bête. J e ré­ pondis avec chaleur qu'il ne m ' a v a i t pas traité en ami ; que s'il m ' a v a i t demandé mon arme, je la lui aurais prêtée ; que l ' a y a n t prise sans permission il devait la p a y e r . A p r è s mûre réflexion, il dit que lorsqu'il l ' a v a i t prise je dormais profondément ; que d'ailleurs elle n'était pas perdue ; il m e conduirait à l'endroit où il l ' a v a i t laissé tomber, et nous la chercherions ensemble. I l se m o n t r a i t m a i n t e n a n t plus cordial, il alla m ê m e j u s q u ' à me prier de répéter m a chanson de la veille, de sorte que nous recommençâmes l'opération a u contentement de tout le m o n d e . Mais le m a t i n v e n u , il n ' a v a i t plus envie d'aller dans les bois : il y a v a i t assez de nourriture à la maison et le pistolet ne souffri­ rait a u c u n e m e n t de rester u n jour de plus à l'endroit où il était t o m b é . L e lendemain, nouvelle défaite ; j e dissimulai p o u r t a n t m o n impatience et les soupçons 12


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que j ' a v a i s conçus à son égard et attendis, c h a n t a n t le m ê m e soir la ballade pour la troisième fois. On m e conduisit alors dans u n bois à une lieue et demie environ et nous cherchâmes p a r m i les buissons le pis­ tolet perdu, moi a v e c bien peu d'espoir de le trouver, tandis que lui, l'oreille a t t e n t i v e a u x v o i x des oiseaux, il m e d e m a n d a i t fréquemment de rester immobile quand se présentait l'occasion de tirer sur quelque chose. Cette journée perdue eut pour résultat de me déter­ miner à m ' é c h a p p e r aussitôt que possible, fût-ce a u risque de m e faire u n ennemi mortel de R u n i et de me voir contraint d'entreprendre le long v o y a g e de R i o l a m a sans une autre arme que mon couteau de chasse. J ' a v a i s remarqué, t o u t en affectant de n ' y point faire attention, que hors de la maison j ' é t a i s suivi ou sur­ veillé par un Indien ou par un autre, de sorte qu'il m e fallait montrer une g r a n d e circonspection. L e len­ demain j ' e n t r e p r i s une fois de plus mon hôte sur le sujet d u revolver, lui disant, a v e c une indignation bien feinte, que si on ne le r e t r o u v a i t pas, il faudrait m e le p a y e r . J e lui récitai m ê m e la liste des articles que je comptais exiger, et qui comprenaient, entre autres, u n arc et des flèches, une sarbacane et d e u x javelots, des­ tinés à m e p e r m e t t r e de mener la v i e d'un h o m m e sau­ v a g e dans les bois de la G u y a n e . J'allais ajouter une femme, mais comme il m'en a v a i t déjà offert une, cela ne me p a r u t pas nécessaire. Il sembla un peu sur­ pris de la v a l e u r que j ' a t t a c h a i s à mon arme et promit d'aller la chercher de n o u v e a u . Je lui demandai alors de permettre à K u a - k ó de nous accompagner, car j ' a v a i s grande confiance dans l'acuité de sa v u e . Il y consentit e t fixa l'expédition a u surlendemain. C'est parfait, m e dis-je, demain leurs soupçons seront moindres et l'occasion se présentera à moi ; prenant


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alors m o n grossier instrument, je c h a n t a i a u x sau­ vages une vieille chanson espagnole : Desde aquel doloroso

momento;

mais ce genre de m u s i q u e a v a i t perdu t o u t son a t t r a i t pour eux et ils m e demandèrent la ballade qu'ils com­ prenaient si bien et pour laquelle ils montraient un intérêt qui croissait à c h a q u e répétition. L e jour s u i v a n t était le sixième de m a séparation d'avec R i m a : ce fut aussi une journée d'intense anxiété pour moi, sentiment que je m'efforçai de dis­ simuler en j o u a n t a v e c les enfants e t en g r a t t a n t b r u y a m m e n t m a guitare. L'après-midi, q u a n d la cha­ leur fut à son comble et q u a n d tous les h o m m e s qui se t r o u v a i e n t à la maison se furent couchés dans leurs h a m a c s , je d e m a n d a i à K u a - k ó de m ' a c c o m p a g n e r a u ruisseau pour nous baigner. Il refusa, j e comptais làdessus, et me conseilla i n s t a m m e n t de ne pas m e b a i ­ gner à la place habituelle parce que de petits poissons caribes qui y a v a i e n t fait leur apparition ne m a n ­ queraient pas de m ' a t t a q u e r . J e ris de ce racontar et, ramassant mon m a n t e a u , j e franchis la porte en sif­ flant un air allègre. Il s a v a i t que je jetais toujours m o n m a n t e a u sur m a tête e t sur mes épaules pour m e garantir d u soleil et des piqûres des mouches q u a n d je sortais de l'eau, si bien que ses soupçons ne furent Pas éveillés et qu'il ne m e s u i v i t pas. L a crique se t r o u v a i t à une dizaine de m i n u t e s de marche de la maison ; j ' y arrivai le c œ u r b a t t a n t et la contournant j u s q u ' à son e x t r é m i t é , où l'eau était peu profonde, je m'assis pour m e reposer un instant et prendre quelques gorgées d'eau fraîche dans le creux de m a main. J e m e levai bientôt, traversai le ruisseau et m e mis à courir, restant sous le c o u v e r t des petits arbres de l a rive


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j u s q u ' à ce que j ' e u s s e atteint un r a v i n desséché qui s'étendait sur une certaine distance à travers la s a v a n e . E n s u i v a n t ce r a v i n , j'allongeais considérablement la distance, mais comme le chemin direct m ' a u r a i t exposé a u x regards, il était par conséquent plus dangereux. J ' a v a i s donné t r o p de vitesse pour c o m m e n c e r : mes efforts, l'ardeur d u soleil et mon intense surexcitation ne tardèrent pas à triompher de moi. J e n'osais espérer qu'on ne se fût point a p e r ç u de m a fuite ; j ' i m a g i n a i s que les Indiens, lesquels n ' a v a i e n t point de charge comme m o i , étaient déjà à m e s trousses, prêts à m e lancer dans les épaules leurs mortels j a v e l o t s . A v e c un sanglot d e rage e t de désespoir je m e laissai tomber sur le v e n t r e dans le lit desséché d u cours d'eau et j ' y restai d e u x ou trois minutes, épuisé et démoralisé, le cœur b a t t a n t a v e c une telle violence que t o u t mon corps en était secoué. Si mes ennemis étaient survenus à ce m o m e n t a v e c l'intention de m e tuer, je n'aurais p u lever un d o i g t pour m e défendre. Mais les minutes passèrent et ils n e v i n r e n t pas. J e m e levai enfin et m e remis en route d'un pas rapide, et q u a n d je fus au b o u t du lit du ruisseau, je m'enfonçai, le dos courbé, entre les buissons nains disséminés sur sa rive méri­ dionale ; de la sorte, t a n t ô t en r a m p a n t , t a n t ô t en cou­ r a n t , a v e c , de t e m p s à autre, une halte pour m e reposer et jeter un regard en arrière, je finis par atteindre la chaîne de d é m a r c a t i o n . L e reste d u chemin était sur u n terrain c o m p a r a t i v e m e n t facile, puisqu'il dévalait en pente d e v a n t moi ; et a v e c la j o y e u s e forêt v e r t e à présent sous les y e u x , et l'espoir s'accroissant de minute en m i n u t e dans m o n cœur, mes g e n o u x ces­ sèrent de trembler et je m e remis à courir, ne m'arrêt a n t guère j u s q u ' a u m o m e n t où, p a r v e n u sous les ombrages favorables, je me fusse plongé p a r m i e u x .


CHAPITRE

XIV

A h ! ce retour à la forêt où v i v a i t R i m a , après une journée aussi anxieuse, tandis que le soleil à son déclin brillait encore a v e c ardeur et que les v e r t e s ombres forestières étaient si agréables ! L a fraîcheur, le senti­ m e n t de la sécurité, apaisèrent la fièvre et l'énervem e n t que j ' a v a i s ressentis sur la s a v a n e découverte ; j e marchais d'un pas tranquille, m ' a r r ê t a n t souvent pour écouter la v o i x d'un oiseau ou admirer u n insecte ou une plante parasite rare brillant dans l'ombre c o m m e une étoile. J ' é p r o u v a i s une sensation étrange et déli­ cieuse. J e m e c o m p a r a i s à un enfant qui, effrayé par quelque chose q u ' i l a v u en j o u a n t a u soleil, court à sa mère pour sentir sa main caressante sur sa j o u e et oublier ses terreurs. E t , t o u t en m e d é c r i v a n t ainsi ce que je ressentais, j ' a v a i s un p e u h o n t e et riais de moim ê m e ; néanmoins la sensation était fort douce. E n ce m o m e n t , mère et n a t u r e m e semblaient s y n o n y m e s . Comme je m e tenais dans la p a r t i e la plus clairsemée du bois, sur la lisière de son e x t r é m i t é la plus méri­ dionale, la flamme rouge du soleil q u i plongeait se v o y a i t par intervalles à t r a v e r s le profond v e r t humide des feuillages supérieurs. C o m m e c h a q u e objet qu'elle t o u c h a i t en prenait une splendeur nouvelle et surpre­ nante ! T r è s h a u t dans u n endroit où le feuillage était rare, où de minces cordes v é g é t a l e s e t de la mousse pendaient c o m m e des cordages r o m p u s d'une branche 181


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morte, dans cet endroit précis, se b a i g n a n t dans cette lumière dispensatrice de gloire, je remarquai un oiseau qui v o l t i g e a i t e t m ' a r r ê t a i pour contempler ses ca­ brioles. T a n t ô t il s'agrippait, la tête en b a s , a u x fines brindilles, ailes et queue ouvertes ; t a n t ô t , se redres­ sant, il s'élançait d'une liane à l'autre, se rapprochant à mesure d u sol ; soudain il remontait d'un seul trait de cinq à six mètres pour se poser et recommencer à voleter, à se balancer e t à plonger v e r s la terre. C'était un oiseau a u p l u m a g e poli ; c o m m e il se m o u v a i t d'ici de là en a g i t a n t les ailes, celles-ci interceptaient les r a y o n s et étincelaient par m o m e n t s tel du verre ou u n métal bruni. T o u t à c o u p un autre oiseau de la m ê m e espèce se laissa choir comme d u ciel v e r s le premier, droit et rapide ainsi q u ' u n e pierre qui t o m b e ; l'autre alors s'élança à sa rencontre, et après avoir fait plusieurs cercles rapides, ils s'enfuirent ensemble dans les bois en poussant des cris perçants et disparurent i n s t a n t a n é m e n t , cependant que leurs cris d'allégresse me parvenaient de plus en plus affaiblis à chaque répé­ tition. J e ne leur e n v i a i point leurs ailes ; à ce m o m e n t la terre ne semblait pas fixe et solide sous moi, pas plus que je ne m e sentais a t t a c h é à elle par les lois de la g r a v i t é . L e s v a g u e s nuages flottants, le ciel bleu et infini lui-même, ne semblaient pas plus éthérés e t libres que moi ou que le sol sur quoi je cheminais. Les collines pierreuses que j ' a v a i s à m a droite et que j ' a p e r c e v a i s de t e m p s à autre entre les arbres, bleues et délicates sous les r a y o n s h o r i z o n t a u x , n'étaient pas d a v a n t a g e houleuses que ces projections sur le m o u ­ v a n t n u a g e de la terre : les arbres d'espèces innom­ brables, g r a n d mora, cecropia et greenheart, buissons et fougères et lianes suspendues et h a u t s palmiers balan-


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çant un feuillage p l u m e u x sur leurs sveltes tiges, t o u t cela n'était qu'une fantastique broderie brumeuse couvrant la surface de ce n u a g e suspendu sur lequel étaient posés mes pieds et qui flottait avec moi près du soleil. L a rouge flamme d u soir a v a i t disparu de la cime des arbres, le soleil se couchait, les bois étaient dans l'ombre, q u a n d j ' a t t e i g n i s le b u t de m a course. J e ne m ' a p p r o c h a i pas de l a maison d u côté de la porte ; p o u r t a n t , je ne sais c o m m e n t , ses h a b i t a n t s furent avertis de m a présence, car ils sortirent à la h â t e , R i m a la première, suivie de Nuflo a g i t a n t ses bras et criant. Mais à mon approche, se laissant distancer, la jeune fille s'arrêta pour m e considérer, immobile, son visage pâle trahissant une violente émotion. Je ne pouvais d é t a ­ cher mes y e u x de son éloquent visage : il m e semblait y lire le soulagement et la joie mêlés à de la surprise et à quelque chose qui ressemblait à de l'humeur. E l l e était peut-être v e x é e de s'être laissé surprendre, de ce qu'après avoir longtemps m o n t é la garde dans le bois, je l'eusse traversé sans être v u alors qu'elle était entre quatre murs. — « H e u r e u x les y e u x qui v o u s voient ! » cria le vieillard en riant a u x éclats. — « H e u r e u x les miens qui revoient R i m a , » répondis-je. « J ' a i été absent longtemps. » — « L o n g t e m p s , v o u s p o u v e z le dire, » répliqua Nuflo. « N o u s avions fini p a r désespérer. N o u s nous disions q u ' a l a r m é à la pensée du v o y a g e de R i o l a m a , Vous nous a v i e z abandonnés. » — « Nous! » s ' e x c l a m a R i m a , son pâle visage s'emPourprant t o u t d'un coup. « Moi, je parlais différem­ ment. » —

« Oui, je sais, je sais, » fit-il d'un air léger en agi-


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t a n t la main. « T u disais qu'il était en danger, qu'il était retenu contre sa volonté. L e voici m a i n t e n a n t , qu'il parle. » — « E l l e a v a i t raison, » fis-je. « A h ! Nuflo, m o n v i e u x Nuflo, v o u s a v e z v é c u longtemps et acquis b e a u ­ c o u p d'expérience, mais de pénétration, point, rien de cette vision intérieure qui v o i t plus loin que les yeux. » — dire, ciel, c'est

« N o n , rien de cela, je sais ce que v o u s voulez » répondit-il. P u i s , brandissant l a main vers le il a j o u t a : « L a connaissance dont v o u s parlez, de là qu'elle vient. »

L a jeune fille a v a i t écouté a v e c u n vif intérêt, nous regardant tour à tour. — « Quoi ! » fit-elle soudain, comme incapable de garder le silence, « pensez-vous, grand-père, qu'elle m e dit q u a n d il y a du danger, q u a n d la pluie cessera, q u a n d le v e n t soufflera, qu'elle m e dit tout? N e demandé-je, n'écouté-je pas, couchée t o u t éveillée, la nuit? Elle est toujours silencieuse, comme les étoiles. » P u i s , m e m o n t r a n t du d o i g t , elle termina : — « L u i , il sait t a n t de choses ! Qui les lui dit, à lui? » — « Mais distingue, R i m a . T u ne distingues pas entre ce qui est g r a n d et ce qui est petit, » répondit-il a v e c hauteur. « N o u s autres, nous savons mille choses, mais ce sont des choses q u ' u n h o m m e de tête p e u t apprendre. L a connaissance qui vient de l'azur n'est pas comme cela, elle est plus importante et miracu­ leuse. N'est-il pas v r a i , señor? » — « E s t - c e donc à moi de décider? m'adressant à la jeune fille.

» fis-je en

Mais quoique son visage fût tourné vers moi, elle me déroba son regard et g a r d a le silence. Silencieuse, mais


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insatisfaite, elle d o u t a i t encore, a y a n t peut-être surpris quelque chose dans le t o n de m a v o i x qui renforçait ses doutes. L e v i e u x Nuflo comprit. — « Regarde-moi, R i m a , » fit-il, se redressant de toute sa taille. « J e suis v i e u x et il est jeune, ne sais-je pas d a v a n t a g e ? J ' a i parlé : la question est tranchée. » E n c o r e cette expression de doute et son visage tourné vers moi, plein d ' a t t e n t e . J e répétai : — « Dois-je décider? » — « Quoi donc alors? » fit-elle enfin, d'une v o i x à peine plus forte q u ' u n murmure ; il y a v a i t p o u r t a n t un reproche dans le ton, comme si elle v e n a i t de pro­ noncer un long discours et que je l ' y eusse contrainte. — « E h b i e n , je décide ainsi : à c h a c u n de nous, comme à c h a q u e espèce d'animal, m ê m e a u x petits oiseaux e t a u x insectes, et à c h a q u e espèce de plante, est donné quelque chose en particulier, u n parfum, une mélodie, u n instinct spécial, un a r t , une connais­ sance, q u ' a u c u n autre ne possède. E t à R i m a a été donnée cette rapidité de l'esprit, ce pouvoir de deviner les choses lointaines ; ce p o u v o i r est à elle, tout comme la vitesse, la grâce, la couleur changeante et brillante sont a u colibri ; donc elle n ' a nul besoin de quelqu'un séjournant dans l ' a z u r pour l'instruire. » L e vieillard fronça les sourcils et secoua la tête ; tandis qu'elle, m ' a y a n t dardé un vif coup d'œil timide a u visage et avec quelque chose qui ressemblait à u n sourire sur ses lèvres délicates, se détourna et rentra dans la cabane. Ce coup d'œil m e convainquit qu'elle m ' a v a i t com­ pris, que mes paroles l ' a v a i e n t en quelque sorte sou­ lagée ; car, pour puissante que fût sa foi dans le sur­ naturel, elle semblait aussi disposée à se soustraire à


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son influence, q u a n d le m o y e n s'offrait à elle, qu'elle l'était de déposer la robe de cotonnade molle et les manières contraintes dont elle s'affublait à domicile. L a religion et. la robe de cotonnade étaient é v i d e m m e n t une s u r v i v a n c e de son éducation première dans l'éta­ blissement de V o a . Chose étrange, Nuflo a v a i t tenu parole. Loin d'in­ v e n t e r de n o u v e a u x prétextes pour s'attarder, comme j e m ' y attendais, il m'informa que ses préparatifs étaient pour ainsi dire a c h e v é s , qu'il n ' a t t e n d a i t que mon retour pour se m e t t r e en route. R i m a nous q u i t t a bientôt selon son h a b i t u d e et alors, assis auprès d u feu, je racontai m a détention par les Indiens et la perte de m o n revolver, que j'esti­ mais fort g r a v e . — « V o u s semblez y a t t a c h e r peu d'importance, » fis-je, observant q u ' i l prenait très froidement la chose. « E t p o u r t a n t j ' i g n o r e c o m m e n t je pourrai me défendre en cas d ' a t t a q u e . » — « J e n'ai pas peur d'une a t t a q u e , » répondit-il. « P o u r moi, c'est t o u t un, que v o u s a y e z un revolver ou de n o m b r e u x revolvers, ou pas de revolver, pas d'armes d'aucune sorte. T a n t que R i m a sera avec nous, t a n t que nous nous occuperons de son affaire, nous serons protégés d'en-haut. L e s anges, señor, veilleront sur nous j o u r et nuit. Alors, quel besoin d'armes, si ce n'est pour nous procurer de quoi manger? » — « P o u r q u o i les anges ne nous procureraient-ils pas aussi de quoi manger? » — « N o n , non, ça, c'est différent. Ç a , c'est une chose petite et basse, une nécessité c o m m u n e à toutes les créatures, qui s a v e n t toutes comment y satisfaire. V o u s ne demanderiez certes pas à un ange d'éloigner


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une nuée de moustiques ou de v o u s retirer une tique du corps. N o n , monsieur, v o u s p o u v e z parler de dons naturels et essayer de faire croire à R i m a qu'elle est ce qu'elle est et sait ce qu'elle sait parce que, comme un colibri ou quelques plantes d'une fragrance singu­ lière, elle a été faite ainsi. V o u s a v e z t o r t , señor, et, pardonnez-moi de v o u s le dire, cela vous sied m a l de mettre pareilles fables dans sa tête. » Je répondis en souriant : — « Elle-même croyez. »

semble

douter

de

ce

que

vous

— « Mais, señor, que peut-on attendre d'une fillette aussi ignorante que R i m a ? E l l e ne sait rien, ou fort peu de chose, et ne v e u t pas entendre raison. Si elle voulait seulement rester tranquille à la maison, avec ses che­ v e u x en n a t t e s , occupée à prier et à lire son caté­ chisme, a u lieu de courir de tous côtés après des fleurs, des oiseaux, des papillons et autres objets insubstan­ tiels du m ê m e genre, cela v a u d r a i t m i e u x pour elle comme pour moi. » —

« C o m m e n t cela, vieillard? »

— « Mais il est clair qu'elle cultiverait la connais­ sance des gens qui l'entourent — j ' e n t e n d s c e u x qui lui sont e n v o y é s par sa sainte mère — et qui sont prêts à exécuter ses ordres en t o u t , elle pourrait rendre notre séjour ici plus sûr. P a r exemple, prenez R u n i et les siens, pourquoi faut-il qu'ils demeurent si près de nous, qu'ils en sont un danger constant, alors qu'une épidémie de petite vérole ou quelque autre fièvre pour­ rait si facilement leur être dépêchée pour les tuer? » —

« A v e z - v o u s j a m a i s suggéré une idée pareille à

v o t r e petite-fille? » Il p a r u t surpris et mortifié de m a question. —

« Mais oui, bien des fois, señor, » fit-il. « J ' a u r a i s


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été u n bien m a u v a i s chrétien si je ne l ' a v a i s point fait. Mais q u a n d j ' e n parle, elle me lance un regard et s'en v a , et je ne la revois plus de toute la journée, et q u a n d j e la revois elle refuse de me répondre, t a n t elle est perverse et sotte dans son ignorance ; car, comme v o u s p o u v e z le voir par vous-même, elle n ' a pas plus de sens c o m m u n , elle ne porte pas plus d'intérêt à ce qui est v r a i m e n t i m p o r t a n t , q u ' u n e petite mouche bariolée qui voltige t o u t e la journée sans aucune raison. »


CHAPITRE

XV

L e jour s u i v a n t nous nous mîmes au t r a v a i l de bonne heure. Nuflo a v a i t déjà rassemblé, séché et transporté dans une c a c h e t t e la majeure partie d u produit de son j a r d i n . I l était déterminé à ne rien laisser qui p û t être enlevé p a r quelque b a n d e errante de s a u v a g e s . I l ne r e d o u t a i t pas de visite de la p a r t de ses voisins ; ceux-ci n e sauraient pas, disait-il, que lui et R i m a étaient sortis d u bois. V e r s le soir, après nous être délassés p a r une longue sieste, Nuflo a p p o r t a de sa c a c h e t t e d e u x sacs ; l'un pesait une v i n g t a i n e de livres et contenait de la v i a n d e fumée, de la graisse, de la g o m m e éclairante et quelques autres menus articles. Ce sac constituait son chargenient personnel ; l ' a u t r e , qui était plus petit et renfer­ mait du maïs grillé et des haricots crus, m ' é t a i t des­ tiné. P r u d e n t dans le moindre de ses gestes, agissant à chaque m o m e n t comme s'il était entouré d'invisibles espions, le vieillard remit le départ à une heure après la t o m b é e du jour. L o n g e a n t la forêt à l'ouest, nous laissâmes Y t a i o a à notre droite et après avoir par­ couru un terrain rude et difficile, à la seule lumière des étoiles, nous vîmes la décroissante lune se lever p e u de t e m p s a v a n t l ' a u b e . N o u s avions pris d'abord v e r s le nord-est ; à présent nous allions droit à l'est, e t de larges savanes arides s'étendaient d e v a n t nous à 189


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perte de v u e . L a m a r c h e fut f a t i g a n t e la première nuit et f a t i g a n t e l ' a t t e n t e le premier jour pendant lequel nous laissâmes passer les longues heures chaudes, assis dans l'ombre et tourmentés par des mouches qui nous piquaient sans t r ê v e de leurs d a r d s ; mais les jours et les nuits qui suivirent furent pires encore, car le t e m p s s ' a g g r a v a d'une intense chaleur et de fréquentes pluies torrentielles. L ' u n i q u e compensation sur la­ quelle j ' a v a i s c o m p t é , qui aurait pesé plus lourd dans la balance que les e x t r ê m e s incommodités dont nous souffrions, me fut refusée. R i m a n'était pas plus à moi ou a v e c moi qu'elle ne l ' a v a i t été durant ces jours de folle liberté dans ses bois de prédilection, alors que buissons, troncs d'arbres, plantes g r i m p a n t e s enche­ vêtrées et fougères conspiraient à l'envi pour la sous­ traire à mes regards. Il est v r a i que pendant le j o u r elle se m o n t r a i t de t e m p s à autre, parfois même à portée de la v o i x , si bien qu'il m ' é t a i t possible de lui adresser quelques paroles ; m a i s elle n'était point ainsi une société pour moi, et nous n'étions compagnons de v o y a g e que comme ces oiseaux qui volent séparé­ m e n t dans la m ê m e direction, sans s'éloigner assez les uns des autres pour ne pouvoir s'entendre et s'entre­ voir par intervalles. L e pèlerin est parfois escorté dans le désert par un oiseau, et l'oiseau, plus libre dans ses m o u v e m e n t s , le distance souvent d'une lieue et lui semble p a r t i pour toujours ; mais ce n'est que pour revenir et se montrer de n o u v e a u ; car il n ' a j a m a i s perdu de v u e ni de souvenir le v o y a g e u r qui peine len­ t e m e n t sur la surface du sol. C'est ainsi que R i m a nous tenait compagnie, irrégulière et capricieuse. U n m o t , un signe de Nuflo lui suffisaient pour comprendre quelle direction il fallait prendre ; la lointaine forêt ou la m o n t a g n e plus lointaine encore près desquelles


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nous devions passer. E l l e se h â t a i t alors et disparais­ sait à nos regards. Q u a n d nous t r o u v i o n s une forêt sur notre route, elle l'explorait, se reposant dans son ombre et t r o u v a n t elle-même sa nourriture ; mais invariablement elle était parvenue a v a n t nous à toutes les haltes, à tous les c a m p e m e n t s . Des villages indiens, nous en aperçûmes p e n d a n t le v o y a g e , m a i s ce ne fut que pour les éviter : de m ê m e , si nous apercevions des Indiens en expédition ou c a m ­ pant à distance, nous modifiions notre route ou nous nous dissimulions pour échapper a u x regards. U n e seule fois, d e u x jours après notre départ, nous fûmes contraints de causer a v e c des inconnus. C o m m e nous contournions une colline, nous nous t r o u v â m e s sou­ dain face à face a v e c trois personnes qui se dirigeaient en sens contraire, d e u x h o m m e s et une femme, et, par une étrange fatalité, R i m a se t r o u v a i t à ce m o m e n t à nos côtés. N o u s nous a t t a r d â m e s quelque t e m p s à converser a v e c ces gens, qui s'étonnaient visiblement de la rencontre et désiraient apprendre qui nous étions ; mais Nuflo, qui parlait leur langue aussi bien q u ' e u x , a v a i t t r o p d'astuce pour leur dire la vérité. D e leur côté ils nous apprirent qu'ils v e n a i e n t de visiter un parent à Chani, le n o m d'une rivière à trois jours de m a r c h e dans la direction que nous suivions, et qu'ils retournaient dans leur village de Baila-baila, à deux journées de marche a u delà de P a r a h u a r i . Quand nous les eûmes quittés, Nuflo p a r u t fort troublé et le demeura t o u t e la journée. Ces gens, disait-il, allaient probablement faire h a l t e dans un des villages d u Parahuari, où ils ne m a n q u e r a i e n t pas de donner notre signalement. Ainsi notre m a u v a i s voisin R u n i pour­ rait bien finir par apprendre que nous avions q u i t t é Ytaioa.


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Il est inutile de rapporter les autres incidents de notre long et fastidieux v o y a g e . Assis à l'ombre d'un arbre p e n d a n t les heures lourdes, tandis que R i m a était t r o p loin, hélas ! pour nous entendre, ou près du feu que nous allumions c h a q u e nuit, le vieillard me r a c o n t a petit à p e t i t et a v e c d'innombrables digres­ sions, lesquelles portaient principalement sur des sujets sacrés, l'étrange histoire des origines de la jeune fille. E n v i r o n dix-sept ans plus tôt — Nuflo ne disposait d'aucun m o y e n précis pour tenir c o m p t e d u temps — q u a n d il se t r o u v a i t déjà a u seuil de la vieillesse, il fai­ sait partie d'une b a n d e composée de neuf h o m m e s q u i menaient une v i e v a g a b o n d e dans cette partie de la G u y a n e que nous parcourions alors. Ses compagnons, b e a u c o u p plus jeunes que lui, a v a i e n t eux aussi contre­ v e n u a u x lois du Vénézuéla et fuyaient la justice. Nuflo était le chef de cette b a n d e , du fait m ê m e qu'il a v a i t v é c u une grande partie de son existence hors du giron de la civilisation, qu'il parlait la langue indienne et connaissait à fond c e t t e partie de la G u y a n e . Mais, à l'en croire, il ne s'entendait guère a v e c eux. C'étaient des h o m m e s intrépides, résolus à t o u t , chez qui le crime n ' a v a i t fait qu'aiguiser les m a u v a i s appétits ; tandis que lui, dont les passions étaient usées, qui se remémorait ses innombrables méfaits et sentait v i v e ­ m e n t la vérité de ce q u ' o n lui a v a i t enseigné a u d é b u t de sa v i e — car Nuflo n'était rien t a n t que religieux — était d e v e n u timide et uniquement sou­ cieux de faire sa p a i x a v e c le ciel. C e t t e disparité dans leurs dispositions l'aigrit : il se querellait sans cesse a v e c ses compagnons ; et ceux-ci, disait-il, l'auraient assassiné sans componc­ tion s'il ne leur a v a i t été si utile. L e u r t a c t i q u e favorite était de rôder autour de quelque petit établissement


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isolé en l'épiant et de profiter d'un m o m e n t où la plu­ part des h o m m e s en étaient absents pour s'abattre sur lui et y assouvir t o u t e s leurs passions. P e u de t e m p s après u n de ces raids, il se t r o u v a q u ' u n e femme qu'ils avaient enlevée leur étant devenue à charge, fut jetée a u x caïmans dans une rivière ; mais pendant q u ' o n l'entraînait v e r s la rive, elle l e v a les y e u x et d'une v o i x forte implora D i e u de la venger de ses assassins. Nuflo affirmait qu'il n ' a v a i t pris aucune part à ce forfait ; néanmoins, l'invocation dernière de cette femme t o u r ­ m e n t a son esprit ; il craignit qu'elle ne fût entendue e t que la « personne » éventuellement chargée d'exécuter la v e n g e a n c e — après le délai habituel, bien entendu — n'agît en s'inspirant de l'antique proverbe : « Dis-moi qui t u hantes, je te dirai qui t u es », et ne châtiât l'inno­ cent (lui-même en l'occurrence), en même t e m p s que les coupables. Mais pour soucieux qu'il fût de ses inté­ rêts spirituels, il n'était pas encore prêt à rompre avec ses compagnons. Songeant qu'il v a l a i t m i e u x t e m p o ­ riser, il réussit à les persuader qu'il y aurait pendant un certain t e m p s du danger à a t t a q u e r d'autres éta­ blissements chrétiens ; que dans l'intervalle ils pour­ raient trouver d u plaisir, sinon b e a u c o u p de gloire, à tourner leur attention v e r s les Indiens. L e s infidèles, leur dit-il, étaient les ennemis naturels de D i e u et constituaient un gibier légitime pour les chrétiens. Bref, la b a n d e chrétienne de Nuflo, après quelques aventures dont elle se tira avec succès, subit un revers qui réduisit son effectif à cinq h o m m e s . P o u r fuir leurs ennemis, ils se réfugièrent à R i o l a m a , lieu inhabité, où ils subsis­ tèrent p e n d a n t plusieurs semaines de gibier, lequel était a b o n d a n t , et de fruits s a u v a g e s . U n j o u r à midi, en gravissant une montagne à l'extré­ m i t é méridionale de la chaîne de R i o l a m a , pour jeter 13


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la v u e sur le p a y s qui s'étendait a u delà d u s o m m e t , Nuflo et ses compagnons découvrirent une c a v e r n e ; et l ' a y a n t t r o u v é e sèche, inoccupée par les bêtes et pourvue d'un sol bien égal, ils décidèrent sur-le-champ d'en faire pour le m o m e n t leur résidence. L e bois à brûler et l'eau se t r o u v a i e n t sous la main ; comme d'autre part ils étaient bien p o u r v u s de v i a n d e fumée grâce à un tapir qu'ils avaient tué un ou d e u x jours plus tôt, ils p o u v a i e n t se permettre de se reposer un certain t e m p s dans un abri aussi confortable. A peu de distance de la caverne ils allumèrent un feu sur le rocher pour griller quelques tranches de v i a n d e des�� tinées à leur dîner ; et pendant qu'ils donnaient leurs soins à cette opération, u n des h o m m e s poussa un cri de surprise. L e v a n t les y e u x , Nuflo aperçut alors tout près de là, debout et les considérant avec une expres­ sion d'étonnement et de terreur dans ses y e u x grands o u v e r t s , une femme d u plus merveilleux aspect. L ' u n i q u e et léger v ê t e m e n t qu'elle portait était s o y e u x et blanc c o m m e la neige sur le sommet d'une haute m o n t a g n e , mais comme la neige q u a n d le soleil cou­ c h a n t la touche en lui donnant une délicate et chan­ g e a n t e coloration qui est pareille au feu. S a chevelure noire ressemblait à une nuée d'où émergeait son visage, et sa tête s'entourait d'une auréole c o m m e celles des saintes que représentent les images, mais plus belle encore. Car, d'après Nuflo, une image est une image, et ceci était une réalité, ce qui est plus beau. E n la v o y a n t il t o m b a à g e n o u x et fit le signe de la croix ; e t , t o u t le t e m p s , les y e u x de l'apparition, pleins de stupé­ faction et étincelants d'une splendeur si étrange qu'il lui était impossible d'en soutenir le regard, demeu­ rèrent fixés sur lui et non pas sur les autres ; et il sentit qu'elle était v e n u e pour sauver son âme en per-


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dition de par sa complicité avec des hommes qui faisaient la guerre à D i e u et étaient corrompus j u s q u ' à la moelle. Mais à ce m o m e n t , revenus de leur étonnement, ses camarades bondirent sur leurs pieds, e t la céleste créature disparut. J u s t e derrière l'endroit où elle se tenait un instant plus t ô t , à douze mètres à peine de leur groupe, s ' o u v r a i t dans la m o n t a g n e u n énorme abîme dont les parois déchiquetées et vertigineuses étaient revêtues de buissons é p i n e u x ; les hommes s'écrièrent que c'était par là qu'elle s'était échappée, et ILS s'élancèrent pêle-mêle à sa poursuite. Nuflo leur cria qu'ils v e n a i e n t de voir une sainte et qu'un c h â t i m e n t terrible leur serait infligé s'ils per­ mettaient à une m a u v a i s e pensée de pénétrer dans leurs c œ u r s ; mais ils ne firent que rire de ses paroles et se t r o u v è r e n t bientôt très loin, hors de portée de la voix, tandis que lui, t r e m b l a n t de crainte, il restait la, adressant des prières à la femme qui leur était apparue e t qui l ' a v a i t regardé avec des y e u x si étranges, la suppliant de ne pas le punir pour les péchés des autres. L e s h o m m e s revinrent peu après, déçus et mécon­ tents, car ils a v a i e n t échoué dans leurs recherches ; 1 avertissement de Nuflo leur a v a i t peut-être fait a b a n ­ donner trop t ô t la poursuite. E n t o u t cas, ils semblaient mal à l'aise et décidèrent d'abandonner la caverne : ils eurent bientôt q u i t t é ce lieu pour camper la même nuit à une distance considérable de la montagne. Mais ils n'étaient pas satisfaits : ils étaient revenus de leur Peur, m a i s non de l ' e x a l t a t i o n d'une convoitise cou­ pable ; pour finir, après avoir comparé leurs impres­ sions, ils conclurent que la couardise de Nuflo leur a v a i t fait m a n q u e r une prise importante ; et q u a n d il


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les réprimanda ils se mirent à blasphémer tous les saints du calendrier, allant j u s q u ' à le menacer de lui faire violence. N ' o s a n t demeurer plus longtemps en la compagnie d ' h o m m e s aussi pervers, il a t t e n d i t qu'ils se fussent endormis ; alors il se l e v a sans bruit, s'ap­ propria la majeure partie des provisions et s'enfuit, espérant dévotieusement q u ' a y a n t perdu leur guide ils ne tarderaient pas à périr j u s q u ' a u dernier. Seul et m a î t r e de ses actes, Nuflo était à présent dans une détresse terrible, car son cœur, tout en éprou­ v a n t les craintes les plus v i v e s , n'en insistait pas moins impérieusement pour q u ' i l retournât à la m o n t a g n e afin d ' y chercher l'être sacré qui lui était a p p a r u e t q u ' a v a i e n t chassé ses b r u t a u x compagnons. S'il obéis­ sait à cette v o i x intérieure, il serait s a u v é ; mais s'il lui résistait, il n ' y aurait pas d'espoir pour lui et, en la compagnie de c e u x qui a v a i e n t jeté la femme a u x caïmans, il serait damné de t o u t e éternité. E n fin de compte, il revint le jour s u i v a n t , non sans crainte ni tremblement, et s'assit sur une pierre à l'endroit m ê m e où la veille il a v a i t fait cuire la v i a n d e d u tapir. Il attendit en v a i n , mais cette v o i x intérieure, à laquelle il a v a i t obéi jusqu'alors, c o m m e n ç a à lui ordonner a v e c insistance de descendre dans ce gouffre aussi v a s t e qu'une vallée dans lequel la femme s'était réfugiée pour échapper à ses camarades et de l ' y rechercher. I l se l e v a donc et entreprit la descente avec lenteur e t précaution, entre les rochers déchiquetés et disloqués, au milieu d'une masse épaisse de buissons épineux e t de plantes g r i m p a n t e s . A u fond de l'abîme, un clair e t rapide cours d ' e a u se précipitait a v e c bruit en écum a n t sur son lit rocailleux ; mais il était encore à une v i n g t a i n e de mètres du torrent, q u ' i l tressaillit : il v e n a i t d'entendre un gémissement étouffé dans les


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buissons. E n en cherchant la cause, il t r o u v a la femme merveilleuse, celle qui l ' a v a i t s a u v é , c o m m e il disait. E l l e n'était plus debout, ni capable de se tenir debout, mais à demi couchée entre de grosses pierres, un pied, qu'elle s'était foulé dans sa fuite éperdue sur le versant escarpé du précipice, solidement coincé entre deux rochers ; e t dans cette douloureuse posture elle était prisonnière depuis la veille. E l l e regardait venir son visiteur a v e c une silencieuse consternation ; lui, se jetant sur le sol, implora son pardon et la supplia de lui faire connaître ses désirs. Mais elle ne répondit point ; c o n s t a t a n t enfin qu'elle était incapable de bouger, il conclut que, t o u t e sainte qu'elle était, un de ces êtres q u ' a d o r e n t les h o m m e s , elle n'en était pas moins de chair et sujette a u x accidents pendant son séjour sur la terre. Peut-être, songea-t-il, cet accident qui lui était arrivé avait-il été spécialement machiné par les puissances célestes pour l'éprouver, lui. A v e c b e a u c o u p de peine, et non sans lui infliger de grandes douleurs, il réussit à la dégager ; c o n s t a t a n t que le pied blessé était à moitié écrasé, tout bleu et très enflé, il la prit dans ses bras et la descendit j u s q u ' a u ruisseau. L à , roulant en forme de coupe une large feuille verte, il lui offrit de l ' e a u , qu'elle b u t a v i d e m e n t ; puis il l a v a le pied blessé dans le froid torrent et le pansa avec des feuilles fraîches et a r o m a t i q u e s ; enfin il pré­ para un d o u x lit de mousse et d'herbe sèche et l'étendit dessus. T o u t e la nuit il m o n t a la garde à côté d'elle, appliquant de t e m p s à autre sur son pied des feuilles fraîches e t mouillées à mesure que les anciennes se des­ séchaient et se fanaient à la chaleur de l'inflammation. L e résultat de t o u t ceci fut que la terreur avec laquelle elle le considérait se dissipa par degrés ; le lendemain, q u a n d il d e v i n t apparent qu'elle a v a i t


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repris des forces, il lui proposa par signes de la trans­ porter à la caverne, où elle serait abritée en cas de pluie. Elle p a r u t comprendre et se laissa soulever dans ses bras ; il la p o r t a ainsi avec une peine infinie j u s ­ q u ' a u sommet du précipice. D a n s la caverne il lui prépara un n o u v e a u lit e t la soigna assidûment. Il alluma un feu par terre qu'il entretint nuit et jour tout en fournissant à la blessée de l'eau à boire et des feuilles pour panser son pied. Il ne p o u v a i t guère faire d a v a n t a g e . D e s m o r c e a u x les plus gras, prélevés sur l a viande du tapir, elle se détournait a v e c dégoût. Elle consentit à m a n g e r un peu de pain de cassave t r e m p é dans l'eau, sans toutefois paraître y prendre goût. A u bout d'un certain t e m p s , craignant de la voir mourir de faim, il se m i t à la recherche de fruits sauvages, de bulbes comestibles et de gommes, et de ces bagatelles elle subsista pendant toute la durée de leur séjour dans le désert. Bien qu'estropiée à j a m a i s , la femme se rétablit suffi­ samment pour marcher en boitant sans assistance ; elle passait une partie de c h a q u e journée parmi les rochers et les arbres des m o n t a g n e s . Nuflo a v a i t craint d'abord qu'elle ne le q u i t t â t m a i n t e n a n t , mais il se convainquit bientôt qu'elle n'en a v a i t aucunement l'intention. E t pourtant elle était profondément malheureuse. Il s'ha­ bitua à la voir assise sur un rocher, comme si elle rêvait à quelque chagrin secret, la tête basse, de grosses larmes t o m b a n t de ses y e u x mi-clos. D è s le premier m o m e n t il a v a i t eu l'idée qu'elle allait devenir mère dans un avenir peu distant, idée qui semblait s'accorder assez m a l a v e c ses suppositions sur la nature de cet être céleste qu'il a v a i t le privilège de servir afin de gagner son salut ; mais à présent sa conviction était faite. Il imagina que dans l'état de


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cette femme il a v a i t découvert la cause de la douleur et de l'anxiété qui la tourmentaient sans cesse. A u m o y e n du langage m u e t qui leur p e r m e t t a i t de con­ verser un peu ensemble, il lui fit comprendre q u ' à une grande distance des montagnes il existait u n endroit où il y a v a i t des êtres comme elle, des femmes, des mères, qui la réconforteraient et la soigneraient ten­ drement. Q u a n d elle eut compris, elle p a r u t contente et disposée à l'accompagner ; ils quittèrent donc leur abri rocheux, laissant loin derrière e u x les montagnes de R i o l a m a . Mais pendant plusieurs jours, alors qu'ils traversaient lentement la plaine, elle interrompait sa marche boiteuse de t e m p s à autre pour jeter un regard sur ces sommets bleus t o u t en v e r s a n t d'abondantes larmes. P a r fortune le village de V o a , sur la rivière du même nom, qui était l'établissement chrétien le plus proche de R i o l a m a et le b u t de ce v o y a g e , était bien connu de Nuflo ; il y a v a i t v é c u autrefois et, ce qui était un grand a v a n t a g e , les h a b i t a n t s ignoraient ses crimes les plus noirs, ou, pour s'exprimer avec sa subtilité habituelle, les crimes commis par les hommes dont il a v a i t fait sa compagnie. G r a n d s furent l'étonnement et la curiosité des gens de V o a , q u a n d , après de longues semaines de marche, il y p a r v i n t enfin a v e c sa com­ pagne. Mais il n'allait certes pas dire la vérité, pas m ê m e une parcelle de vérité, à ces personnes inférieures qui se pressaient autour d ' e u x , bouche béante. P o u r elles, d'ingénieux mensonges : ce ne fut q u ' a u prêtre qu'il r a c o n t a l'histoire dans tous ses détails, non sans s'étendre avec complaisance sur ce q u ' i l a v a i t fait pour sauver et protéger cette femme ; tout cela reçut l'approbation du saint h o m m e , dont le premier acte fut de la baptiser pour le cas où elle n'aurait pas été


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chrétienne. Il sied de dire ici, à la décharge de Nuflo, qu'il s'opposa à la cérémonie en exposant que cette femme ne p o u v a i t être une sainte, avec une auréole comme signe de sa sainteté, et avoir besoin de recevoir le b a p t ê m e des mains d'un prêtre. U n prêtre, ajouta-t-il avec un gloussement de malice, qu'on v o y a i t souvent ivre, qui trichait a u x cartes et qu'on soupçonnait d'empoisonner l'ergot de son coq de c o m b a t pour lui assurer la victoire ! Sans doute le prêtre a v a i t ses défauts ; mais il n'était point sans humanité, et pen­ dant les sept années entières que d u r a le séjour à V o a de l'infortunée étrangère, il fit t o u t en son pouvoir pour lui rendre l'existence tolérable. Quelques semaines après son arrivée, elle d o n n a le j o u r à un enfant du sexe féminin. L e prêtre v o u l u t à t o u t e force la nommer R i o l a m a , afin, disait-il, de conserver le souvenir de l'étrange découverte de sa mère à l'endroit qui s'appe­ lait ainsi. Il fut impossible d'apprendre l'espagnol ou l'indien à la mère de R i m a ; q u a n d elle découvrit que les sons m y s t é r i e u x et m u s i c a u x qui t o m b a i e n t de ses lèvres n'étaient compris de personne, elle cessa de les émettre, observant dès lors un silence ininterrompu p a r m i les gens avec qui elle v i v a i t . D'ailleurs elle s'écartait p a r dégoût ou par crainte de t o u t le monde, sauf de Nuflo et du prêtre, dont elle semblait comprendre et appré­ cier les bonnes intentions. S a v i e dans le village était donc silencieuse et mélancolique. A v e c son enfant, il n'en allait pas de m ê m e ; tous les jours, quand il n e p l e u v a i t pas, prenant la petite par la main, elle se traînait en b o i t a n t dans la forêt. L à , assis sur le sol, ces deux êtres conversaient ensemble pendant des heures dans leur merveilleux langage. Enfin elle commença à pâlir, à dépérir visiblement


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de semaine en semaine, de jour en jour, si bien qu'il lui d e v i n t impossible de se rendre dans les bois. Assise ou étendue dans sa chambre triste et suffocante, elle h a l e t a i t en cherchant sa respiration, a t t e n d a n t que la m o r t v î n t la délivrer. E n m ê m e t e m p s la petite R i m a , qui toujours a v a i t semblé frêle, c o m m e n ç a elle aussi à s'étioler comme par s y m p a t h i e , si bien qu'il devint évident qu'elle ne survivrait pas bien longtemps à sa mère. P o u r la mère, la m o r t v i n t lentement, mais elle a p p a r u t enfin si proche, que Nuflo et le prêtre se réu­ nirent auprès de la m a l a d e pour attendre la fin. Alors la petite R i m a , qui dès sa première enfance a v a i t appris à parler l'espagnol, se releva du lit où sa mère venait de lui parler d'une v o i x très basse, et entreprit, non sans peine, d'exprimer ce qui troublait l'esprit de l a m o u r a n t e . Son e n f a n t , a v a i t - e l l e d i t , n e v i v r a i t p a s si elle demeurait dans ce c l i m a t c h a u d et humide ; mais si on la transportait à une certaine distance, dans une contrée où il y a v a i t des m o n t a g n e s et un air plus frais, elle s u r v i v r a i t et redeviendrait forte. E n e n t e n d a n t cela, le v i e u x Nuflo déclara q u ' o n n e p o u v a i t laisser périr l'enfant, q u ' i l l'emmènerait luim ê m e à P a r a h u a r i , u n p a y s lointain où il y a v a i t des m o n t a g n e s , des plaines sèches et des bois clairsemés ; bref, qu'il s'occuperait d'elle c o m m e il s'était occupé de sa mère à R i o l a m a . Q u a n d R i m a e u t transmis à la mourante la subs­ tance de ce discours, elle se l e v a t o u t à coup de son lit, qu'elle n ' a v a i t pas q u i t t é depuis bien des jours, et se m i t debout sur le plancher, son v i s a g e émacié étincelant de joie. Comprenant que les anges d u bon D i e u étaient v e n u s la prendre, Nuflo étendit ses bras pour l'empêcher de t o m b e r ; et pendant qu'il l a soutenait c e t t e splendeur soudaine s'effaça de son visage, q u i


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devint d'un blanc terne comme la cendre ; et en m u r ­ m u r a n t quelque chose de d o u x et de mélodieux, son esprit s'envola. Nuflo redevint un v a g a b o n d a v e c pour compagne l a frêle petite R i m a , l'enfant sacrée qui a v a i t hérité d'une mère sacrée l'emploi de médiatrice. L e prêtre, q u ' a v a i e n t probablement gagné les superstitions de Nuflo, ne les laissa pas partir de V o a les mains vides. Il fit don a u vieillard d ' a u t a n t de calicot qu'il lui en fallait pour acheter pendant longtemps l'hospitalité des Indiens. A P a r a h u a r i , où ils parvinrent enfin sains et saufs, ils vécurent quelque t e m p s dans un village. Mais l'en­ f a n t portait une aversion instinctive à tous les Indiens. P e u t - ê t r e tenait-elle ce sentiment de sa mère, car il était a p p a r u de bonne heure à V o a , où elle a v a i t refusé d'apprendre leur langage. Ceci a m e n a éventuellement Nuflo à partir pour v i v r e loin d ' e u x , dans la forêt, près d ' Y t a i o a , où il se construisit une c a b a n e a v e c jardin. L e s Indiens n'en restèrent pas moins en bons termes a v e c lui, lui rendant fréquemment visite. Mais q u a n d R i m a fut d e v e n u e grande, se transformant en cette mystérieuse sylvaine que j ' a v a i s découverte, ils de­ vinrent soupçonneux et finirent par la considérer a v e c une hostilité lourde de dangers. E l l e , p a u v r e enfant, ne les détestait que parce qu'ils faisaient une guerre continuelle a u x bêtes qu'elle a i m a i t , ses compagnes ; et comme elle n ' a v a i t aucune crainte d ' e u x , ignorant qu'ils méditaient de tourner contre elle leurs dards empoisonnés, elle v i v a i t constamment dans le bois, occupée à les déjouer. E t les a n i m a u x , en ligue avec elle, semblaient comprendre ses avertissements et se cachaient ou prenaient la fuite à l'approche d u danger. L a haine et la peur des s a u v a g e s grandit a u point qu'ils


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décidèrent de la supprimer et, un jour, a y a n t mûri leur plan, ils entrèrent dans le bois et s'y dispersèrent, d e u x par deux. D e u x des sauvages, armés de sarba­ canes, s'étaient postés à la lisière de la forêt. L ' u n d ' e u x , observant un m o u v e m e n t dans le feuillage, courut pour tâcher d'apercevoir l'ennemie. Il la v i t , car elle était là, a u x aguets, et lui lança une flèche ; mais au m o m e n t m ê m e où il soufflait dans sa sarba­ cane, il reçut un dard qui pénétra profondément dans sa poitrine. Il courut sur une certaine distance, la fatale pointe barbelée enfoncée dans sa chair, et rencontra son camarade qui l ' a v a i t pris pour la jeune fille et lui a v a i t lancé sa flèche. L e blessé se coucha pour mourir, et, en m o u r a n t , raconta qu'il a v a i t tiré sur la jeune fille qui était juchée dans un arbre et qu'elle a v a i t saisi le dard dans sa m a i n pour le relancer instantanément avec une force et une précision telles qu'il s'était cloué dans sa chair, juste au-dessus d u cœur. Il l ' a v a i t v u de ses propres y e u x et son ami, qui l ' a v a i t tué par accident, c r u t l'histoire et la répéta a u x autres. R i m a a v a i t v u l ' u n des Indiens tirer sur l'autre, et q u a n d elle le r a c o n t a à son grand-père, il lui e x p l i q u a que c'était p a r accident ; m a i s il a v a i t deviné la raison pour laquelle le dard a v a i t été lancé. A partir de ce jour les Indiens ne chassèrent plus dans la forêt ; un jour enfin Nuflo, rencontrant un Indien qui ne le connaissait pas et avec lequel il con­ versa quelque t e m p s , apprit l'étrange histoire de la flèche. Il apprit aussi que la fille mystérieuse et i n v u l ­ nérable était le fruit de l'union d'un vieillard et d'une Didi qui s'était énamourée de lui ; que, fatiguée de son compagnon, la D i d i a v a i t regagné sa rivière, a b a n d o n n a n t cette enfant à demi humaine qui, depuis, j o u a i t dans le bois de m é c h a n t s tours a u x Indiens.


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T e l fut le récit de Nuflo. J e ne l ' a i point rapporté ici à sa manière, qui était infiniment prolixe. E t q u ' o n ne croie pas que je n'en fus point ému, que je m ' a b s ­ tins de bénir ce vieillard pour ce qu'il a v a i t fait, bien que ses motifs eussent été égoïstes.


CHAPITRE

XVI

I l nous fallut dix-huit jours pour atteindre R i o l a m a , n ' a v a n ç a n t guère pendant les d e u x derniers à cause d'une pluie incessante qui nous accabla au delà de toute expression. P a r bonheur les chiens avaient dépisté un fourmilier de belle taille que Nuflo réussit à tuer, de sorte que nous étions p o u r v u s d'une viande excellente qui nous donna des forces. Nous nous trou­ vions enfin dans les montagnes de R i o l a m a , et R i m a se tenait près de nous, s ' a t t e n d a n t é v i d e m m e n t à de grands événements. Moi, je n'attendais rien, pour les raisons que j'exposerai t o u t à l'heure. Ce que je croyais, c'était que la seule chose importante qui pou­ v a i t nous arriver était de mourir de faim. L'après-midi de cette dernière journée nous l'occu­ pâmes à longer la base d'une très longue m o n t a g n e , cou­ ronnée à son extrémité sud par une énorme masse r o ­ cheuse ressemblant à la tête d'un sphinx de pierre dressée sur un long corps couché et dont le point le plus élevé dominait le p a y s de plus de trois cents mètres. Il était tard, il s'était remis à pleuvoir à verse, et pourtant le vieillard continuait à m a r c h e r , péniblement, a u con­ traire de son h a b i t u d e , qui était de consacrer les der­ nières heures du jour à ramasser du bois pour le feu et à construire un abri. Q u a n d nous nous t r o u v â m e s enfin presque sous le pic, il se m i t à grimper. A cet endroit le pente était douce et la v é g é t a t i o n , en majeure partie 205


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composée d'arbres épineux et nains enracinés dans les fissures d u roc, ne nous gênait guère ; Nuflo pour­ t a n t a v a n ç a i t obliquement, comme s'il a v a i t t r o u v é l'escalade difficile, s'arrêtant fréquemment pour re­ prendre le souffle et jeter u n regard autour de lui. N o u s arrivâmes enfin à une crevasse creusée comme un ravin a u flanc de la m o n t a g n e . P l u s h a u t elle s'ap­ profondissait en se rétrécissant, mais en contre-bas, elle d e v e n a i t aussi large qu'une vallée ; ses flancs abrupts étaient r e v ê t u s d'une v é g é t a t i o n dense et épineuse e t d u fond de la crevasse m o n t a i t à nos oreilles le b r u i t sourd d'un invisible torrent. Nuflo entreprit de g r a v i r le rebord de ce r a v i n et nous débou­ châmes enfin sur un p l a t e a u pierreux a u v e r s a n t de la montagne. L à il fit halte et, se tournant vers nous, il nous considéra avec une expression de malignité satis­ faite, en disant q u e nous étions p a r v e n u s a u b u t de notre v o y a g e et qu'il espérait que la v u e de ces pentes dénudées nous récompenserait de toutes les incom­ modités dont nous avions souffert pendant les der­ niers dix-huit jours. J e l'entendis a v e c indifférence. J ' a v a i s déjà reconnu le site d'après l ' e x a c t e description qu'il m'en a v a i t faite, et je ne v o y a i s que ce que je m'attendais à voir, une grosse colline nue. Mais R i m a , à quoi s'était-elle donc a t t e n d u e pour que son visage reflétât t a n t de surprise et de douleur? — « C'est ici que m a mère v o u s est apparue? » s'écriat-elle soudain. « Ici m ê m e , ceci ! ceci ! » P u i s elle ajouta : « L a c a v e r n e où v o u s l ' a v e z soignée, où est-elle? » — « L à - b a s , » fit-il, m o n t r a n t d u doigt le côté opposé du p l a t e a u , en partie recouvert d'arbres nains et de buissons et qui se terminait par un mur de rochers, presque vertical et h a u t d'environ douze mètres.


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N o u s étant approchés de cette falaise, nous ne vîmes la caverne que lorsque Nuflo eut coupé deux ou trois buissons enchevêtrés, d é c o u v r a n t ainsi une ouverture qu'ils dissimulaient, moins h a u t e à peu près de moitié et deux fois plus large que la porte d'une maison ordinaire. Il fallut alors fabriquer une torche qui nous permît d'explorer l'intérieur. L a caverne était longue d'une quinzaine de mètres et allait en se rétrécissant j u s q u ' à ne plus former q u ' u n simple t r o u à son extrémité ; mais la partie antérieure formait une pièce oblongue, très haute, dont le sol était bien sec. Laissant brûler la torche, nous a b a t t î m e s des buissons destinés à nous approvisionner de bois en q u a n t i t é suffisante pour la nuit. Nuflo, le p a u v r e v i e u x , chérissait tendrement le feu. U n e bonne flambée et de la v i a n d e grasse (plus la saveur en était forte, plus il était content) représen­ taient pour lui les plus grands bienfaits q u ' u n h o m m e pût souhaiter. A moi aussi d'ailleurs l'espoir d'une joyeuse flambée m e redonna du cœur, et je travaillai énergiquement sous la pluie, qui finit par devenir torrentielle. Q u a n d j ' e u s traîné mon dernier fagot dans la caverne, Nuflo a v a i t réussi à allumer le feu et s'oc­ cupait à l'alimenter avec la plus grande prodigalité. « Pas de danger que nous brûlions ce soir notre maison », fit-il en gloussant de rire, le premier son de ce genre qu'il eût émis depuis longtemps. Quand nous eûmes apaisé notre faim et fumé une ou d e u x cigarettes, la chaleur inaccoutumée, la séche­ resse de l'atmosphère et l'éclat lumineux des flammes nous plongèrent dans la torpeur. Il y a v a i t proba­ blement un certain t e m p s que je dodelinais de l a tête quand, s u r s a u t a n t t o u t à c o u p et o u v r a n t les yeux, je constatai que R i m a n'était plus là. L e vieil­ lard semblait dormir, bien qu'il fût toujours assis


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auprès d u feu. J e me précipitai dehors en m ' e n v e loppant de m o n m a n t e a u pour m e garantir de la pluie ; mais quelle ne fut pas m a surprise quand, en sortant de la caverne, je sentis sur mon visage u n v e n t sec et réconfortant et v i s le désert déroulé de­ v a n t moi pendant des lieues sous la blanche et bril­ lante lumière de la pleine lune ! L a pluie semblait avoir cessé depuis longtemps ; il ne restait que quelques minces nuages blancs qui glissaient très v i t e sur le v a s t e ciel bleu. J e m e réjouis de ce changement, mais a u choc de surprise et de plaisir succéda tout de suite l'idée affolante que R i m a p o u v a i t bien être perdue pour moi. Nulle part au-dessous de moi elle n'était visible. M'élançant v e r s l'extrémité du pla­ t e a u pour sortir d'entre les arbres épineux, je tournai mon regard vers le s o m m e t de la montagne. L à , un peu plus h a u t que moi, j e l'aperçus, debout et immobile, les y e u x levés. J e m o n t a i v i t e vers elle, et l'appelai a v a n t de la r e j o i n d r e ; mais elle se c o n t e n t a de se tourner à demi pour me jeter un regard, et ne répondit point. — « R i m a , » lui dis-je, « pourquoi es-tu v e n u e ici? A s - t u v r a i m e n t l'intention de g r a v i r la montagne à cette heure de la nuit? » — « Oui, pourquoi pas? » répondit-elle en s'écartant d'un pas ou d e u x . — « R i m a , douce R i m a , v e u x - t u m'écouter? » — «Maintenant? Oh ! non, pourquoi me demandest u cela? N e t'ai-je pas écouté dans le bois a v a n t de partir, e t toi aussi n'as-tu pas promis de faire ce que je désirais? V o i s , la pluie a cessé, la lune brille. P o u r ­ quoi faudrait-il que j ' a t t e n d e ? Peut-être du sommet verrai-je le p a y s de mon peuple. N ' e n sommes-nous pas t o u t près m a i n t e n a n t ? »


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— « Oh ! R i m a , q u ' a t t e n d s - t u de moi? É c o u t e , il le faut, car je suis renseigné, moi. D u h a u t de ce sommet t u ne verras q u ' u n v a s t e et v a g u e désert, montagne et forêt, montagne et forêt, où t u pourrais errer des années, ou j u s q u ' à ce que t u périsses de faim ou de la fièvre, ou sois massacrée par une bête de proie ou par les s a u v a g e s ; mais, oh ! R i m a , j a m a i s , jamais, j a m a i s t u ne t r o u v e r a s ton peuple, car il n'existe point. T u as, n'est-ce pas, v u l'eau fausse d u mirage sur la savane, q u a n d le soleil brille, éclatant et chaud? Qui le suivrait finirait par t o m b e r et m o u ­ rir, sans que j a m a i s une g o u t t e fraîche n'humecte ses lèvres desséchées. E h bien, ton espoir, R i m a — cet espoir de r e t r o u v e r ton peuple qui t ' a conduite j u s ­ q u ' à R i o l a m a — est un mirage, une illusion, qui nous mènera tous à notre perte si t u n ' y renonces pas. » E l l e me fit face, les y e u x étincelants : « T u es ren­ seigné, et t u me dis cela ! J a m a i s j u s q u ' à ce m o m e n t , t u n ' a v a i s parlé faussement. Oh ! pourquoi m e dis-tu des choses pareilles — à moi, nommée d'après ce lieu, R i o l a m a ? Suis-je donc moi aussi comme cette eau fausse d o n t t u m e parles — et non la divine R i m a , la douce R i m a ? Ma mère, n'avait-elle pas de mère, Pas de mère de sa mère? J e m e la rappelle, à V o a , a v a n t sa m o r t , et c e t t e main-ci semble réelle — comme la tienne ; t u as v o u l u la tenir. Mais ce n'est pas lui qui m e parle — celui qui m ' a montré le m o n d e entier du h a u t d ' Y t a i o a . A h ! t u t'es enveloppé d'un m a n ­ teau v o l é ; mais voilà : t u as oublié t a vieille barbe grise ! R e t o u r n e la chercher dans la caverne, et laissemoi chercher m o n peuple t o u t e seule ! » U n e fois de plus, c o m m e le jour où elle m ' a v a i t empêché de tuer le serpent, elle a p p a r u t t o u t e trans­ formée, toute v i b r a n t e d'un intense ressentiment — 14


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une belle guêpe humaine, dont c h a q u e m o t était une piqûre. — « R i m a , » m'écriai-je, « t u es cruellement injuste de me parler ainsi. P u i s q u e t u sais que je ne t'ai j a m a i s trompée, fais-moi un peu crédit m a i n t e n a n t . T u n'es p a s une illusion, un mirage — mais R i m a , l'être q u i n ' a pas son pareil sur la terre. Aussi véridique et pur que toi je ne puis l'être, m a i s p l u t ô t que de t e déce­ voir par des mensonges, je m e précipiterais sur ces rochers pour y mourir, te perdant à j a m a i s en m ê m e t e m p s que cette douce lumière qui brille sur nous. » E n é c o u t a n t ces paroles prononcées a v e c passion, elle pâlit et serra ses m a i n s l'une contre l ' a u t r e : « Qu'ai-je dit? Qu'ai-je dit? » Elle parlait d'une v o i x basse, alourdie de douleur, et se rapprochant soudain a v e c u n cri étouffé qui ressemblait à un sanglot, elle se laissa t o m b e r à mes pieds en b a l b u t i a n t dans son m y s t é r i e u x langage des sons tendres et attristés, c o m m e cette nuit où elle m ' a v a i t retrouvé, perdu dans la forêt. Mais a v a n t que j ' e u s s e p u la prendre dans mes bras, elle se remit rapidement sur pieds et s'écarta de moi. — « O h ! non, non, il ne se p e u t que t u sois ren­ seigné ! » reprit-elle. « J e sais bien que t u n'as jamais cherché à m e tromper. E t m a i n t e n a n t que je t'ai faussement accusé, j e ne puis aller là-bas sans toi, » — ajouta-t-elle en m o n t r a n t le sommet — « mais il faut que j ' é c o u t e t o u t ce que t u as à me dire ». — « T u sais, R i m a , que ton grand-père m ' a raconté ton histoire, q u ' i l m ' a dit c o m m e n t il t r o u v a t a mère ici m ê m e et l ' e m m e n a à V o a , où t u naquis ; mais du peuple de t a mère il ne sait rien, et par conséquent il ne p e u t te conduire plus loin. » —

« A h ! t u crois cela ! Il le dit à présent ; mais il


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m ' a trompée p e n d a n t toutes ces années, e t s'il m ' a menti dans le passé, ne peut-il mentir encore, affir­ m a n t qu'il ne sait rien de m o n peuple, t o u t c o m m e il affirmait qu'il ne connaissait pas R i o l a m a ? » — « I l dit des mensonges, et il dit la v é r i t é , R i m a , et l'on p e u t distinguer l'une des autres. I l a parlé véridiquement en dernier lieu et nous a conduits ici ; et plus loin nous ne p o u v o n s t e conduire. » —

« T u as raison ; il faut que j ' a i l l e seule. »

— « N o n , R i m a , car où t u iras il faut que nous allions ; seulement, c'est toi qui conduiras et nous qui suivrons, convaincus toutefois que nos recherches se termineront par une déception, si ce n'est p a r la mort. » — « Croire cela et suivre p o u r t a n t ! O h ! non. P o u r ­ quoi a-t-il consenti à me conduire si loin pour rien? » — « Oublies-tu que t u l ' y as contraint? T u connais sa c r o y a n c e ; il est v i e u x , il envisage la m o r t avec terreur, a y a n t le souvenir de ses m a u v a i s e s a c t i o n s , et il est c o n v a i n c u que ce n'est que p a r ton interces­ sion e t celle de t a mère qu'il pourra échapper à l'en­ fer. Considère, R i m a , il ne p o u v a i t refuser, car il n ' a u ­ rait fait que t'irriter d a v a n t a g e , se p r i v a n t ainsi de son unique espoir. » E l l e p a r u t troublée par mes paroles, m a i s bientôt elle se remit à parler a v e c une animation nouvelle : « Si m o n peuple existe, pourquoi faut-il que nous trou­ vions la déception et peut-être la m o r t ? Il ne sait pas ; mais elle, elle v i n t à lui ici, n'est-ce pas? L e s autres ne sont pas ici, mais peut-être ne sont-ils pas très loin. Viens, allons ensemble sur le s o m m e t pour voir le désert, m o n t a g n e et forêt, m o n t a g n e e t forêt. Ils sont là, quelque part ! T u as dit que j ' a v a i s la connaissance


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des choses lointaines. N e saurai-je donc pas quelle m o n t a g n e , quelle forêt? » — « Hélas, non, R i m a ; il y a une limite à ce que t u p e u x v o i r ; cette faculté serait-elle aussi grande que t u te l'imagines, elle ne te servirait de rien, car il n ' y a pas de m o n t a g n e , pas de forêt, dans l'ombre des­ quelles h a b i t e t o n peuple. » U n m o m e n t elle demeura silencieuse, mais ses y e u x , ses doigts qu'elle serrait c o n v u l s i v e m e n t trahissaient son agitation. E l l e semblait chercher dans les profon­ deurs de son esprit un a r g u m e n t pour l'opposer à mes affirmations. Alors d'une v o i x basse et presque déses­ pérée, c o m m e chargée de reproches, elle dit : « Sommesnous v e n u s si loin pour nous en retourner? T u n'étais pas Nuflo : t u n ' a v a i s pas besoin de mon intercession. T u es v e n u p o u r t a n t . » — « O ù t u es il faut que je sois, t u l'as dit toi-même. D'ailleurs, q u a n d nous partîmes, j ' a v a i s quelque espoir de trouver ton peuple. Maintenant je suis m i e u x ren­ seigné, a y a n t entendu le récit de Nuflo. Maintenant je sais que ton espoir est v a i n . » — « P o u r q u o i ? pourquoi? Ma mère n'a-t-elle été t r o u v é e ici? Alors, où sont les autres? »

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— « O u i , elle fut t r o u v é e ici, t o u t e seule. Il faut te rappeler t o u t ce qu'elle t ' a dit a v a n t de mourir. T ' a t-elle j a m a i s parlé de son peuple, t'a-t-elle j a m a i s parlé de lui c o m m e de gens q u i existent et qui seraient contents de te recevoir un j o u r parmi e u x ? » — « N o n . P o u r q u o i n'a-t-elle pas parlé de cela? L e sais-tu, p e u x - t u me le dire? » — « J ' e n puis deviner la raison, R i m a . Cela est très triste, si triste qu'il m'est pénible de le dire. Q u a n d Nuflo la soignait dans la c a v e r n e , prêt à l'adorer et à faire tout ce qu'elle v o u l a i t , q u a n d il parlait a v e c


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elle par signes, elle ne m o n t r a aucun désir de retour­ ner parmi son peuple. E t q u a n d il lui offrit, d'une manière qu'elle comprit, de l'emmener dans un endroit lointain, dans un endroit où elle serait parmi des étrangers, p a r m i des gens semblables à Nuflo, elle y consentit t o u t de suite et accomplit péniblement le long v o y a g e de V o a . Aurais-tu, toi, R i m a , agi de la sorte, serais-tu partie si loin de ton peuple bien-aimé, pour ne revenir j a m a i s , pour ne plus j a m a i s entendre parler de lui, ni lui parler? Oh ! non, t u ne l'aurais p u ; elle, non plus, si son peuple a v a i t existé. Mais elle s a v a i t qu'elle lui a v a i t survécu seule, qu'une grande calamité s'était a b a t t u e sur lui pour le détruire. L e s siens étaient p e u n o m b r e u x , peut-être, et environnés de tous côtés p a r des tribus hostiles, sans armes, inca­ pables de faire la guerre. Ils a v a i e n t été épargnés jusque-là parce qu'ils habitaient u n endroit écarté, peut-être une profonde vallée, protégée de tous côtés par de hautes m o n t a g n e s et des forêts, des marécages impénétrables. Mais les cruels s a u v a g e s a v a i e n t fini par e n v a h i r c e t t e retraite et les a v a i e n t pourchassés, les détruisant tous, sauf quelques fugitifs, qui s'échap­ pèrent isolément c o m m e t a mère e t fuirent pour se cacher dans des solitudes lointaines. » L ' a n x i e u s e expression de son visage s'accrut tandis qu'elle é c o u t a i t c o m m e q u e l q u ' u n qui est plongé dans l'angoisse et dans le désespoir ; à peine avais-je ter­ miné, qu'elle leva soudain ses mains v e r s sa tête en poussant un cri d'une v o i x basse e t sanglotante. E l l e serait t o m b é e sur le roc si je ne l ' a v a i s saisie dans mes bras. E l l e était de n o u v e a u dans mes bras, contre mon sein, sa place naturelle ! Mais sa v i e étincelante semblait s'être retirée d'elle ; son front r e t o m b a sur mon épaule et elle demeura sans m o u v e m e n t , sauf


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u n léger et i n t e r m i t t e n t frémissement accompagné d'un sanglot étouffé et d'un effort convulsif pour res­ pirer. B i e n t ô t les sanglots s'arrêtèrent, ses y e u x res­ tèrent clos, son visage immobile et d'une pâleur mor­ telle, et a v e c une terrible a n x i é t é dans le c œ u r j e la descendis, la p o r t a n t dans mes bras, j u s q u ' à la caverne.


CHAPITRE

XVII

Q u a n d je rentrai dans la c a v e r n e a v e c m o n fardeau, Nuflo se redressa pour me regarder d'un air effrayé. J e t a n t m o n m a n t e a u sur le sol, j ' é t e n d i s la jeune fille dessus et r a c o n t a i b r i è v e m e n t ce q u i s'était passé. I l s'approcha pour l ' e x a m i n e r e t p l a ç a sa main sur son cœur. « Morte ! elle est m o r t e ! » s'écria-t-il. Mon a n x i é t é se changea en une colère déraisonnable. « V i e u x fou 1 E l l e n'est q u ' é v a n o u i e , » lui répondis-je. « Allez m e chercher de l ' e a u , v i t e ! » Mais l ' e a u ne la fit pas r e v i v r e et mon anxiété s'ac­ crut à contempler ce visage livide et inanimé. O h ! pourquoi lui avais-je raconté a v e c si p e u de prépa­ ration l a triste tragédie que j ' a v a i s imaginée ? Hélas ! je n ' a v a i s que trop bien réussi : en t u a n t son v a i n espoir, j e l ' a v a i s tuée elle-même. L e vieillard, toujours penché sur elle, parla de n o u ­ v e a u : « N o n , je ne croirai pas qu'elle est m o r t e ; m a i s señor, si elle n'est point morte, du moins est-elle m o u ­ rante. » J ' a u r a i s p u l ' a s s o m m e r pour ces paroles. « Alors, elle mourra dans m e s b r a s , » m'exclamai-je, le repous­ sant b r u t a l e m e n t et la soulevant avec le m a n t e a u qu'elle a v a i t sous elle. E t tandis que je la tenais ainsi, sa tête reposant sur mon b r a s , et contemplais a v e c une indicible angoisse son visage étrangement blanc, t o u t en priant le Ciel 215


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de me la rendre, Nuflo se laissa tomber à g e n o u x d e v a n t elle et, la tête baissée, les mains jointes dans l ' a t t i t u d e de la supplication, il se m i t à parler d'une v o i x trem­ b l a n t e qui trahissait son agitation : — « R i m a ! Ma petite-fille ! N e meurs pas encore ; il ne faut pas que t u meures, il ne faut pas que t u meures tout à fait j u s q u ' à ce que t u aies entendu ce que j ' a i à te dire. J e ne te demande pas de me répondre par des paroles, t u en es incapable déjà et je ne suis pas trop exigeant. Mais, quand j ' a u r a i fini, fais-moi signe : un soupir, un m o u v e m e n t de la paupière, u n frémissement des lèvres, ne serait-ce que dans les petits coins de la b o u c h e ; rien de plus que cela, rien que pour m e montrer que t u as entendu, et je serai satisfait. Rappelle-toi les années pendant lesquelles j ' a i été ton protecteur, et ce long v o y a g e que j ' a i entrepris à cause de t o i ; rappelle-toi aussi tout ce que j ' a i fait pour t a sainte mère a v a n t qu'elle m o u r û t à V o a pour devenir un des plus i m p o r t a n t s des personnages qui entourent la R e i n e d u Ciel et qui, lorsqu'ils désirent une faveur, n ' o n t q u ' à prononcer la moitié d'un m o t pour l ' o b ­ tenir. E t ne j e t t e p a s l'oubli sur ceci que, t o u t consi­ déré, j ' a i obéi à ton désir et t ' a i amenée saine et sauve à R i o l a m a . Il est v r a i que je t'ai trompée sur certaines petites choses ; m a i s il ne faut pas que cela ait le moindre poids à tes y e u x , car c'est une affaire de fort peu d ' i m p o r t a n c e qui ne mérite pas ton attention en regard des droits que j ' a i sur toi. D a n s tes mains, R i m a , je laisse t o u t , c o m p t a n t sur la promesse que t u m ' a s faite et sur les services que je t'ai rendus. Il ne m e reste q u ' u n seul m o t à ajouter, un avertissement. N e p e r m e t s pas que la magnificence de l'endroit où t u v a s pénétrer, les spectacles n o u v e a u x pour toi, les couleurs nouvelles, le bruit des cris, des instruments


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de m u s i q u e , les sonneries de t r o m p e t t e s , chassent ces choses de t a tête. I l ne faut pas non plus que t u t e diminues à t e s propres y e u x et t e couvres de confu­ sion en t e v o y a n t entourée de saints et d ' a n g e s ; car t u ne leur es pas inférieure, quoi que t u puisses en penser t o u t d'abord à les v o i r dans leurs v ê t e m e n t s étincelants lesquels, dit-on, brillent comme le soleil. Je ne puis te demander de nouer u n fil autour de ton doigt ; je ne puis que m'en remettre à t a mémoire, qui a toujours été bonne, m ê m e dans les plus petites choses ; et q u a n d on te d e m a n d e r a , ce q u i doit arriver sans f a u t e , d'exprimer un désir, souviens-toi en pre­ mier lieu de ton grand-père e t des droits qu'il a sur toi et sur ton angélique mère, à laquelle t u présenteras mes h u m b l e s souvenirs. » P e n d a n t cette s u p p l i q u e , qui en d'autres circonstances m'aurait fait rire, m a i s q u i à ce m o m e n t ne réussit q u ' à m'irriter, u n c h a n g e m e n t subtil p a r u t se pro­ duire dans la jeune fille a p p a r e m m e n t sans v i e et m e rendit l'espoir. L a petite m a i n que je tenais dans l a mienne n'était plus froide c o m m e l a glace et, bien q u e son v i s a g e n'eût pas repris la moindre couleur, sa pâleur a v a i t perdu de son aspect cireux ; ses lèvres c o m ­ primées s'étaient un peu détendues et semblaient prêtes à s'entr'ouvrir. J e posai le b o u t de mes doigts sur son cœur et sentis, ou crus sentir, une légère pulsation ; enfin, je me convainquis que son cœur b a t t a i t réellement. Je tournai les y e u x v e r s le vieillard qui était toujours Penché en a v a n t , a t t e n d a n t a v e c impatience le signe qu'il lui a v a i t d e m a n d é de lui faire. Ma colère et m o n dégoût pour son grossier égoïsme a v a i e n t disparu. « Remercions D i e u , vieillard, » lui dis-je, des larmes de joie étouffant à demi mes paroles. « Elle v i t , elle revient de son évanouissement. »


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I l recula et, à g e n o u x , tête basse, il m u r m u r a une prière d'actions de grâces. E n s e m b l e nous continuâmes de surveiller le visage de R i m a pendant une demi-heure, moi la tenant tou­ jours dans mes b r a s , qui j a m a i s n'auraient pu se lasser de ce d o u x fardeau, a t t e n d a n t d'autres signes, plus certains, d'un retour de la v i e ; elle ressemblait main­ t e n a n t à q u e l q u ' u n qui est t o m b é dans un sommeil profond, semblable à la m o r t et qui doit se terminer p a r la m o r t . P o u r t a n t q u a n d je me rappelais l'aspect que son visage présentait une heure plus t ô t , je me confirmais dans l a c r o y a n c e que ses progrès v e r s le rétablissement, d'une si étrange lenteur, étaient sûrs néanmoins. Si lent, si progressif était ce passage de la m o r t à la v i e , q u ' à peine avions-nous cessé de craindre, nous nous aperçûmes que les lèvres étaient presque e n t r ' o u v e r t e s , qu'elles n'étaient plus livides e t que sous la peau pâle et transparente, apparaissait déjà une couleur d'un rose bleuâtre. Enfin, v o y a n t q u e t o u t danger était écarté et que le rétablissement s'opérait a v e c t a n t de lenteur, Nuflo regagna sa place auprès d u feu e t , s'étendant sur le sol sablonneux, ne t a r d a guère à s'abîmer dans un profond sommeil. N'eût-il p a s été étendu sous mes y e u x dans la forte lumière des tisons incandescents et des flammes dan­ santes, je n'aurais p u me sentir plus seul a v e c R i m a , seul p a r m i ces m o n t a g n e s si reculées, dans cette secrète caverne, d o n t la v o û t e grise reflétait la danse de la lumière et des ombres. D a n s ce profond silence, dans cette solitude, la mystérieuse b e a u t é d u visage inanimé que je contemplais, son apparence de v i e privée de sentiment, produisit en moi une sensation bizarre, difficile, impossible peut-être à décrire. U n e fois, en escaladant les âpres rochers boisés des


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monts Q u é n é v e t a , je t o m b a i sur une fleur, une fleur unique et blanche qui était nouvelle pour moi e t d o n t je n'ai plus j a m a i s r e v u la pareille. Q u a n d , l ' a y a n t longtemps regardée, j ' e u s continué m a route, l ' i m a g e de cette fleur parfaite continua de hanter m o n esprit avec une insistance telle, que le lendemain je revins la voir, dans l'espoir de la retrouver intacte. E l l e n ' a v a i t point changé ; cette fois-là je passai un t e m p s beaucoup plus long à la regarder, à admirer la mer­ veilleuse b e a u t é de sa forme, qui semblait dépasser de loin celle de t o u t e autre fleur. Ses pétales étaient épais ; t o u t d'abord elle m ' a v a i t produit l'impression d'une fleur artificielle, découpée par u n artiste d i v i ­ nement inspiré dans je ne sais quelle pierre précieuse, de la grosseur d'une grosse orange et plus blanche que le lait, t o u t en a y a n t à sa surface, en dépit de son opacité, un lustre cristallin. L e jour suivant, je revins, n'osant espérer la re­ trouver encore i n t a c t e : elle était fraîche c o m m e si elle v e n a i t de s'ouvrir ; et par la suite, j ' a l l a i s o u v e n t la regarder, parfois à plusieurs jours d'intervalle, sans trouver en elle la plus légère t r a c e de c h a n g e m e n t . Ses lignes exquises é t a i e n t toujours aussi nettes, sa Pureté et son éclat tels que je les a v a i s v u s en Premier lieu. P o u r q u o i , m e demandais-je s o u v e n t , cette m y s t i q u e fleur de la forêt ne se fane-t-elle p a s , ne meurt-elle pas c o m m e les autres? L a première impression d'artificialité s'effaça très v i t e ; il s'agis­ sait v r a i m e n t d'une fleur qui, comme les autres, v i v a i t et croissait ; m a i s a v e c c e t t e différence que, parée d'une transcendantale b e a u t é , la v i e q u i l'animait était d'une espèce différente. Inconsciente, mais su­ périeure ; immortelle peut-être. Ainsi elle continuerait de fleurir q u a n d moi, je l'aurais contemplée pour


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la dernière fois ; le v e n t , la pluie et le soleil ne tache­ raient j a m a i s , ne décoloreraient j a m a i s sa pureté sacrée ; l'Indien s a u v a g e , qui dans une fleur ne t r o u v e pas grand'chose à admirer, en v o y a n t celle-ci s'en dé­ tournerait en se v o i l a n t la face ; les grands herbivores eux-mêmes qui écrasent la forêt pour s'y frayer u n chemin, frappés de son étrange splendeur, s'écar­ teraient pour ne point lui faire de m a l . P l u s tard, j ' a p p r i s de certains Indiens, à qui je l ' a v a i s décrite, que cette fleur se n o m m a i t H a t a ; et q u ' u n e étrange superstition lui était attachée, une croyance bizarre. Ils disaient qu'il n'existait dans le monde q u ' u n e seule fleur H a t a ; qu'elle fleurissait pendant la durée d'une lune ; que lorsque cette lune disparaissait du ciel, la H a t a disparaissait elle aussi pour fleurir à un autre endroit, parfois dans une forêt très éloignée. Ils ajoutèrent que quiconque dé­ c o u v r a i t la fleur H a t a dans la forêt triomphait de tous ses ennemis, p o u v a i t satisfaire tous ses désirs, et dépassait de bien des années le t e r m e normal de l'existence humaine. Mais, je le répète, t o u t ceci j e n e l'entendis dire que plus t a r d , et le sentiment à demi superstitieux que j ' é p r o u v a i s pour cette fleur a v a i t grandi de lui-même, dans m o n esprit. J e ressentais une sensation du même genre en con­ t e m p l a n t le visage de R i m a , sans m o u v e m e n t , sans sentiment, et p o u r t a n t a v e c v i e , une v i e d'un ordre si supérieur qu'elle é t a i t en parfaite harmonie avec sa pure et incomparable b e a u t é . Il m ' é t a i t presque permis de croire que, comme cette fleur sylvestre, dans le m ê m e é t a t et sous le m ê m e aspect il d e v a i t durer à j a m a i s ; qu'il durerait, en d o n n a n t , qui sait? un peu de son i m m o r t a l i t é à t o u t ce qui l'entourait, à moi, qui la tenais dans m e s bras, d é v o r a n t du regard le pâle


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visage encadré d'un n u a g e de c h e v e u x noirs et s o y e u x ; a u x flammes qui bondissaient en l a n ç a n t des lumières changeantes sur l'indistincte muraille rocheuse de la caverne ; a u v i e u x Nuflo et à ses d e u x chiens jaunes allongés sur le sol et d o r m a n t d'un sommeil éternel. Cette idée s'empara de m o n esprit a v e c assez de force pour m e maintenir un certain t e m p s aussi i m m o ­ bile que le corps que je tenais dans mes bras. Je ne m e délivrai de son influence qu'en constatant de nou­ velles modifications dans le visage que j ' o b s e r v a i s , un progrès plus m a r q u é vers la v i e consciente. L a légère couleur, qui jusqu'alors n ' a v a i t guère été q u ' u n soup­ çon, s'était visiblement accentuée ; les paupières s'étaient soulevées de manière à découvrir la lueur des cristallines orbites qu'elles recouvraient ; elles aussi, les lèvres s'étaient légèrement entr'ouvertes. Enfin, comme je m'inclinais d a v a n t a g e pour res­ pirer son haleine, la b e a u t é et la douceur de ces lèvres devinrent irrésistibles, et je les touchai a v e c les miennes. A y a n t une fois goûté à leur douceur et à leur parfum, je ne pus m'empêcher de les toucher de n o u v e a u et de n o u v e a u encore. E l l e n ' a v a i t point conscience de ce qui se passait : c o m m e n t en eût-il été a u t r e m e n t , puisqu'elle n'essayait point de se soustraire à mes caresses? U n doute h a n t a i t p o u r t a n t m o n esprit e t , relevant la tête, je regardai une fois de plus son visage. Un n o u v e l et étrange r a y o n n e m e n t s'était répandu sur lui. O u bien n'était-ce q u ' u n e couleur illusoire jetée sur sa peau par le feu rouge? A b r i t a n t mon visage a v e c m a main o u v e r t e , je constatai que sa pâleur a v a i t réel­ lement disparu, que la flamme rosée de ses joues était un effet de sa v i e . Ses y e u x lustrés, à demi o u v e r t s , fixaient les miens. Oh ! à n'en pas douter elle a v a i t repris connaissance ! S'était-elle aperçue de ces baisers


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volés? Allait-elle se refuser à de nouvelles caresses? M'inclinant en t r e m b l a n t , je touchai ses lèvres à plu­ sieurs reprises, sans a p p u y e r , mais longuement, et q u a n d je regardai de n o u v e a u son visage, l a flamme rosée était devenue plus brillante et les y e u x plus o u v e r t s contemplaient les miens. E t le regard de ces y e u x grands o u v e r t s et bien v i v a n t s cette fois, m e fit croire qu'enfin, enfin, l'ombre qui s'étendait entre nous a v a i t disparu, q u e nous étions unis dans un par­ fait a m o u r , dans une parfaite confiance, et que t o u t discours d e v e n a i t inutile. E t q u a n d je parlai, ce ne fut pas sans hésitation ; notre félicité pendant ces ins­ t a n t s de silence a v a i t été si complète, que la parole ne p o u v a i t que la diminuer. — « Mon a m o u r , m a v i e , m a douce R i m a , je sais que t u me comprendras à présent c o m m e t u ne m e compris point p e n d a n t cette sombre nuit — t'en sou­ vient-il, R i m a ? — où, dans le bois, je te tenais serrée sur m a poitrine. Quelle souffrance pour m o n cœur q u a n d j e t ' a i parlé en t o u t e franchise, ce soir sur l a m o n t a g n e , q u a n d j ' a i tué l'espoir qui t ' a v a i t sou­ tenue, qui t ' a v a i t conduite ici, si loin de t a demeure ! Mais c e t t e angoisse s'est évanouie ; l'ombre a quitté ces b e a u x y e u x qui me regardent. C'est que, m ' a i m a n t , sachant combien je t ' a i m e , t u n'as plus besoin de parler de ces choses à u n autre être v i v a n t . Q u ' i l m e p a r u t étrange, t o u t d'abord que t u t'écartasses de moi a v e c terreur ! Mais, plus t a r d , q u a n d t u adressas à v o i x h a u t e une prière à t a mère, r é v é l a n t tous les secrets de ton c œ u r , je compris. A u cours de cette vie soli­ taire dans les bois, tu n ' a v a i s rien appris de l'amour, de son pouvoir sur les âmes, de sa douceur infinie ; q u a n d enfin il v i n t à toi, ce fut c o m m e une chose nou­ velle, inexplicable, q u i t ' e m p l i t de crainte et de t u m u l -


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tueuses pensées, si bien que t u en eus peur et que t u te cachas de celui qui en était la cause. T u désirais voler v e r s c e u x qui peut-être auraient p u t'expliquer ce sentiment et t e dire si les douceurs qu'il prédisait s'accompliraient u n jour. V o i l à pourquoi t u voulais trouver tes frères, voilà pourquoi t u es v e n u e les cher­ cher à R i o l a m a : et q u a n d t u sus — q u a n d j e te l'eus cruellement dit — que t u ne les trouverais j a m a i s , t u crus que l'étrange sentiment que t u a v a i s en toi res­ terait à j a m a i s un secret. T u ne pus endurer la pensée de ton isolement. Si t u ne t ' é t a i s évanouie si v i t e , je t'aurais dit ce qu'il faut que j e te dise à présent. Ils sont perdus, R i m a , tes frères, m a i s moi je suis a v e c toi et je connais l'émoi que t u ressens sans avoir de paroles pour l'exprimer. Mais quel besoin avons-nous de paroles? Il brille en tes y e u x , il brûle c o m m e une flamme sur ton visage ; je le sens dans tes mains. N e vois-tu pas aussi dans mon visage ce que j ' é p r o u v e pour toi, l'amour qui m e rend si heureux? Car c'est l'amour, R i m a , la fleur et la musique de la v i e , l a chose la plus suave, le d o u x miracle qui de nos d e u x âmes en fait une seule. » Toujours dans m e s b r a s , c o m m e heureuse d ' y être, contemplant toujours mon visage, il était évident qu'elle m ' a v a i t compris. Alors, délivré de t o u t doute et de t o u t e crainte, je me baissai de n o u v e a u , j u s q u ' à ce que m e s lèvres touchassent les siennes ; et q u a n d je me relevai, s a c h a n t à peine lequel des d e u x bonheurs était le plus grand — baiser sa délicate bouche ou contempler son visage — elle j e t a t o u t à c o u p ses bras autour de mon c o u et se s o u l e v a j u s q u ' à se t r o u v e r assise sur mes g e n o u x . — « A b e l — t'appellerai-je A b e l à présent — e t toujours? » fit-elle, sans ôter ses bras de mon cou. «Ah !


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pourquoi m'as-tu laissé venir à R i o l a m a ? J e voulais venir ! Je l'ai fait venir, m o n v i e u x grand-père, qui dort là ; lui il ne c o m p t e pas, mais toi, toi ! A p r è s que t u a v a i s entendu mon histoire et savais que t o u t cela était en v a i n ! E t tout ce que je voulais savoir était là, en toi. O h ! comme c'est d o u x ! Mais il y a peu de t e m p s , quelle d o u l e u r ! Q u a n d j ' é t a i s d e b o u t sur la m o n t a g n e p e n d a n t que t u parlais, je savais que t u savais e t , p o u r t a n t , j ' e s s a y a i s , j ' e s s a y a i s de ne pas savoir. Enfin je ne pus essayer d a v a n t a g e ; ils étaient tous morts comme m a m è r e ; j ' a v a i s poursuivi l ' e a u fausse sur la s a v a n e . O h 1. laisse-moi mourir aussi ! te dis-je alors, car j e ne p o u v a i s supporter la douleur. E t après, ici, dans la caverne, j ' é t a i s comme quelqu'un qui dort, et q u a n d j e m'éveillai, j e ne m'éveillai pas réellement. C'était, comme le m a t i n , la lumière qui me taquine pour que j ' o u v r e les y e u x et que je la regarde. P a s encore, chère lumière ; encore un peu de temps, il est si d o u x d'être couchée sans bouger. Mais elle ne v o u l a i t pas me laisser, elle m e t a q u i n a i t comme une petite m o u c h e v e r t e ; si bien que, parce qu'elle me t a q u i n a i t t a n t , j ' o u v r i s un t o u t petit peu mes p a u ­ pières. Ce n'était pas le m a t i n , mais la lueur d u feu ; j ' é t a i s dans tes bras et non dans mon petit lit. T e s y e u x qui regardaient, qui regardaient dans les miens. Mais m o i je v o y a i s m i e u x les tiens. Je me rappelai tout alors, c o m m e n t une fois t u m ' a v a i s demandé de regarder dans tes y e u x . J e me rappelai t a n t de choses — oh ! t a n t de choses ! » — « Dis-moi quelques-unes de ces choses, R i m a . » — « Oui, une — une seule m a i n t e n a n t . Q u a n d j ' é t a i s enfant à V o a m a mère boitait très fort, t u sais cela. T o u t e s les fois que nous sortions, nous éloignant des maisons, dans la forêt, m a r c h a n t lentement, len-


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tement, elle s'asseyait sous un arbre p e n d a n t que moi je courais en j o u a n t . E t c h a q u e fois que je revenais à elle je la t r o u v a i s si pâle, si triste, pleurant, pleu­ r a n t . A l o r s je m e cachais et revenais t o u t doucement pour qu'elle ne m ' e n t e n d e p a s . « Oh ! mère, pourquoi « pleures-tu? T o n pied blessé te fait-il m a l ? » E t u n j o u r elle me prit dans ses b r a s e t m e dit pourquoi elle pleurait. » E l l e s'interrompit et m e r e g a r d a , une lumière nou­ velle dans les y e u x . —

« P o u r q u o i pleurait-elle, m o n a m o u r ? »

— « O h ! A b e l , p e u x - t u comprendre, m a i n t e n a n t , enfin ! » E t , m e t t a n t ses lèvres contre m o n oreille, elle se m i t à m u r m u r e r des sons d o u x e t m é l o d i e u x q u i pour moi restaient incompréhensibles. P u i s , retirant sa tête, elle me r e g a r d a de n o u v e a u , les y e u x brillants de l a r m e s , les lèvres e n t r ' o u v e r t e s dans un sourire mélan­ colique et tendre. A h ! p a u v r e enfant, en dépit de t o u t ce. qui a v a i t été dit, de t o u t ce q u i é t a i t arrivé, elle était revenue à l'ancienne illusion que je d e v a i s comprendre son l a n ­ g a g e . Je ne p u s que lui rendre son regard, tristement et en silence. Son v i s a g e s ' e n n u a g e a de désappointement, puis elle reprit a v e c , d a n s l a v o i x , quelque chose qui ressem­ blait à une prière : « R e g a r d e , nous ne sommes plus séparés, m o i cachée dans le bois, toi m e cherchant, mais ensemble, disant les m ê m e s choses. D a n s ton l a n g a g e , le tien et m a i n t e n a n t le mien. Mais a v a n t que t u viennes je ne s a v a i s rien, rien, car je n ' a v a i s personne à qui parler, rien que grand-père. Quelques m o t s c h a q u e jour, t o u j o u r s les m ê m e s . Si tes m o t s sont les m i e n s , les miens d o i v e n t être les tiens

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O h ! ne sais-tu p a s que les miens sont meilleurs? » — « Si, m a i s hélas ! R i m a , je ne puis espérer de comprendre j a m a i s ton d o u x l a n g a g e , bien moins encore de le parler. L ' o i s e a u q u i ne sait que pépier ne c h a n t e r a j a m a i s c o m m e l'oiseau-organiste. » Elle se m i t à pleurer e t c a c h a son visage contre m o n cou en m u r m u r a n t t r i s t e m e n t entre ses sanglots : « Jamais, jamais ! » Qu'ils semblaient étranges, en ce m o m e n t de joie, u n tel t r a n s p o r t de l a r m e s , des m o t s aussi déses­ pérés ! Quelques m i n u t e s je g a r d a i un silence attristé, sai­ sissant pour la première fois, a u t a n t qu'il était possible de saisir une chose s e m b l a b l e , l ' i m p o r t a n c e q u ' a v a i t pour elle mon i n c a p a c i t é à comprendre son secret lan­ g a g e , ce l a n g a g e plus b e a u qui seul p o u v a i t e x p r i m e r ses rapides pensées et ses v i v e s émotions. Quelle que fût la facilité et la correction avec lesquelles elle s'expri­ m a i t dans m a l a n g u e , il m ' é t a i t aisé de comprendre que pour elle ce n'étaient là que de simples b a l b u t i e ­ m e n t s . C o m m e elle me l ' a v a i t dit une fois que je lui d e m a n d a i s de parler en espagnol : « Cela n'est p a s parler. » E t aussi l o n g t e m p s qu'elle ne pourrait c o m ­ munier a v e c moi en ce l a n g a g e meilleur, q u i reflétait son esprit, cette parfaite union d'âmes qu'elle désirait a v e c t a n t de passion ne pourrait se réaliser. Q u a n d elle se fut calmée, je t e n t a i de dire quelque chose de consolant pour elle c o m m e pour m o i . « 0 m a douce R i m a , » lui dis-je, « il est bien triste que je ne puisse j a m a i s espérer de parler avec toi c o m m e t u le désires ; m a i s j a m a i s nous ne pourrions ressentir u n plus g r a n d a m o u r que celui-ci, et l ' a m o u r nous rendra heureux, i n e x p r i m a b l e m e n t heureux, m a l g r é cet unique sujet de tristesse. E t dans quelque t e m p s , t u


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pourras dire peut-être t o u t ce que t u v o u d r a s dans mon l a n g a g e , q u i est aussi le tien, c o m m e t u me l'as dit, une fois. Q u a n d , revenus dans notre bois bienaimé, nous parlerons une fois de plus sous cet arbre où nous nous p a r l â m e s pour la première fois, et sous le v i e u x mora, où t u t'es cachée pour m e jeter des feuilles, et o ù t u pris une petite araignée pour m e montrer c o m m e n t t u te faisais une robe, t u m e par­ leras dans t a douce l a n g u e et ensuite t u essaieras de dire les m ê m e s choses d a n s la m i e n n e . . . E t à la fin, tu verras peut-être que cela n'est p a s aussi impossible que t u le crois. » Elle me r e g a r d a en souriant de n o u v e a u à travers ses larmes et secoua légèrement l a tête. — « R a p p e l l e - t o i ce q u ' o n m ' a dit, q u ' a v a n t l a mort de t a mère t u as p u dire à Nuflo e t a u prêtre quel é t a i t son souhait. N e p e u x - t u p a s , de l a m ê m e manière, me dire pourquoi elle pleurait? » — « Je p e u x te le dire, m a i s cela ne sera pas te le dire. » — « J e c o m p r e n d s . T u ne p e u x dire que les faits dans leur n u d i t é . J e p e u x imaginer quelque chose de Plus, e t le reste il faut que j e le perde. Parle donc, Rima. » Son visage se troubla ; elle d é t o u r n a les y e u x e t laissa son regard errer dans la c a v e r n e i n c o m p l è t e m e n t éclairée p a r le feu ; p u i s ses y e u x r e v i n r e n t se fixer dans les miens. — « R e g a r d e , » fit-elle, « grand-père dort près d u feu. Si loin de n o u s , oh ! si loin ! Mais si nous sortions de la caverne et marchions j u s q u ' a u x grandes m o n ­ tagnes où est l a ville du soleil e t n o u s tenions enfin là a u milieu d'une g r a n d e foule qui nous regarderait et qui nous parlerait, il en serait de m ê m e . Ces gens


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seraient comme des rochers, des arbres, des a n i m a u x , si loin ! N o n p a s a v e c nous ni nous a v e c e u x . Mais nous sommes p a r t o u t seuls ensemble, nous d e u x , à p a r t . C'est l ' a m o u r ; je le sais à présent, m a i s j e ne le s a v a i s pas a v a n t parce que j ' a v a i s oublié ce que m ' a v a i t dit m a mère. Crois-tu que j e puisse te dire ce qu'elle m ' a dit q u a n d je lui demandais pourquoi elle pleurait? O h ! non. Ceci seulement : elle e t u n autre étaient c o m m e un seul être, toujours, à part des autres. Alors une chose est v e n u e , une chose est v e n u e ! 0 Abel, était-ce cette chose dont t u m ' a s parlé sur l a m o n t a g n e ? Alors l'autre fut perdu pour toujours ; e t elle, elle restait seule dans les forêts e t dans les m o n ­ tagnes du monde. O h ! p o u r q u o i pleurons-nous ce qui est perdu? P o u r q u o i n'oublions-nous p a s pour être v i t e j o y e u x ? M a i n t e n a n t je sais ce que t u ressentais, ô douce mère, q u a n d t u restais assise sans bouger, tandis que m o i je courais, je jouais, je riais ! O p a u v r e mère ! O h ! quelle douleur ! » E t c a c h a n t son v i s a g e sur m o n cou, elle se r e m i t à sangloter. L ' a m o u r et la s y m p a t h i e firent aussi monter les larmes dans mes y e u x ; mais bientôt les paroles tendres e t réconfortantes que je lui dis e t m e s caresses, l a ramenèrent de ce triste passé a u m o m e n t présent ; alors, s'étendant c o m m e t o u t à l'heure, le corps sou­ tenu en partie p a r mon b r a s qui l'entourait et en partie par le roc contre lequel nous étions adossés, ses y e u x mi-clos tournés v e r s les miens exprimèrent un tendre bonheur assuré, la chaste joie d u soleil après la pluie ; une molle et délicieuse l a n g u e u r en partie passionnée, d'une passion éthérée., — « Dis-moi, R i m a , » fis-je en me p e n c h a n t sur elle, « pendant ces jours troublés que tu passas dans les bois avec moi, n'as-tu p a s eu d'heureux m o m e n t s ?


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T o n cœur ne te disait-il point qu'il est d o u x d'aimer, a v a n t même de savoir ce que c'est que l ' a m o u r ? » — « Si ; une fois — 0 A b e l , te rappelles-tu cette nuit, après notre retour d ' Y t a i o a , q u a n d t u restas si longtemps à parler près d u feu — moi dans l'ombre, sans bouger une seule fois, é c o u t a n t , é c o u t a n t ; toi près du feu a v e c l a lumière sur ton v i s a g e , disant t a n t de choses étranges? J ' é t a i s heureuse alors — oh ! si heu­ reuse ! L a nuit était noire e t il p l e u v a i t ; moi, j ' é t a i s une plante qui pousse dans l'ombre, sentant les douces gouttes qui t o m b e n t , q u i t o m b e n t sur ses feuilles. Oh ! il fera j o u r b i e n t ô t e t le soleil brillera sur mes feuilles humides ; e t cela m e rendit j o y e u s e à en trem­ bler de bonheur. Soudain, l'éclair v e n a i t , étincelant, et je tremblais de peur, s o u h a i t a n t qu'il fît sombre de nouveau. C'était q u a n d t u m e regardais, moi q u i étais assise dans l ' o m b r e ; je n e p o u v a i s écarter mes y e u x assez v i t e ni soutenir ton regard, de sorte que je trem­ blais de peur. » — « E t m a i n t e n a n t il n ' y a plus de peur, il n ' y a plus d'ombre ; m a i n t e n a n t t u es parfaitement heu­ reuse? » — « O h ! si heureuse ! L a r o u t e pour revenir au bois serait-elle d i x fois plus longue, de grandes m o n ­ tagnes t o u t e s b l a n c h e s de neige à leur s o m m e t , seraient-elles sur m o n chemin a v e c l a grande forêt sombre, e t des rivières plus larges que l'Orénoque, j ' i r a i s q u a n d m ê m e sans crainte, parce que tu me sui­ vrais pour m e rejoindre dans le bois, pour rester avec moi à j a m a i s . » — « Mais je ne te laisserais pas partir seule, R i m a , tes j o u r s de solitude sont passés m a i n t e n a n t . » E l l e o u v r i t ses y e u x plus g r a n d s e t me regarda a r d e m m e n t a u v i s a g e . « I l faut que je retourne seule,


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A b e l , » fit-elle. « A v a n t que le jour vienne, il faut que je te quitte. Repose-toi ici avec grand-père, p e n d a n t quelques jours e t quelques nuits, et ensuite suis-moi. » J e l'entendis avec étonnement. « Cela ne doit p a s être, R i m a , » m'écriai-je. « E h quoi, te permettre de m e q u i t t e r — m a i n t e n a n t que t u es à moi — pour franchir une telle distance, à travers cette s a u v a g e contrée où t u pourrais te perdre et périr seule? O h ! n ' y songe pas ! » E l l e me regardait, les y e u x légèrement troublés, m a i s en souriant légèrement. S a petite main g r i m p a le long de mon b r a s e t m e caressa la joue ; puis elle a t t i r a m o n visage vers le sien j u s q u ' à ce que nos lèvres se joignissent. Mais q u a n d je revis ses y e u x , je com­ pris qu'elle n ' a v a i t pas accédé à m o n désir. « N e con­ n a i s s e pas l a route t o u t e entière, toutes les m o n t a g n e s , les rivières, les forêts, c o m m e n t m e perdrais-je? E t il faut que je retourne v i t e , non p a s à p a s , m a r c h a n t , se reposant, se reposant, m a r c h a n t , s'arrêtant pour cuire et m a n g e r , s'arrêtant pour ramasser d u bois, pour faire u n abri, t a n t de choses ! O h ! moi j e serai là-bas en moitié moins de t e m p s ; et j ' a i t a n t à faire ! » — « Q u e p e u x - t u a v o i r à faire, mon a m o u r ? T o u t cela t u pourras le faire q u a n d nous serons ensemble dans le bois. » U n vif sourire légèrement m o q u e u r v o l t i g e a sur son visage t a n d i s qu'elle répliquait : « Oh ! faut-il te dire qu'il y a des choses que t u ne p e u x pas faire? R e g a r d e , A b e l , » et elle t o u c h a le léger v ê t e m e n t qu'elle p o r t a i t , plus mince que naguère e t terni d ' a v o i r été l o n g t e m p s e x p o s é a u soleil, a u v e n t e t à la pluie. Je ne p o u v a i s lui c o m m a n d e r et semblais impuis­ sant à la convaincre ; m a i s je n'en a v a i s pas encore fini. J ' a v a n ç a i tous les a r g u m e n t s a u x q u e l s je p u s


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songer pour la convertir à m a façon de voir ; q u a n d j ' e u s fini, elle m i t ses b r a s a u t o u r de m o n cou et se redressa encore une fois. « O A b e l , c o m m e je serai heureuse ! » fit-elle, sans faire la moindre allusion à ce que je v e n a i s de lui dire. « Pense à moi q u i serai seule, des jours et des jours, dans le bois, t ' a t t e n d a n t , t r a v a i l l a n t t o u t le t e m p s ; disant : « V i e n s v i t e , A b e l ; « viens l e n t e m e n t , A b e l . O A b e l , c o m m e t u tardes ! « Oh ! ne viens p a s j u s q u ' à ce que m o n t r a v a i l soit « terminé ! » E t q u a n d il sera terminé e t que t u arri­ veras, t u me t r o u v e r a s , m a i s pas t o u t de suite. D ' a b o r d t u me chercheras dans la maison, puis dans le bois, appelant : « R i m a ! R i m a ! » E t R i m a sera là, écou­ t a n t , cachée dans les arbres, désirant être dans tes bras, désirant tes lèvres — oh ! si heureuse, e t pour­ tant c r a i g n a n t de se montrer. Sais-tu pourquoi? Il te l ' a dit, grand-père, n'est-ce pas? que lorsqu'il la v i t pour la première fois, elle était toute en blanc, une robe q u i ressemblait à la neige sur le s o m m e t des m o n t a g n e s , q u a n d le soleil se couche et lui donne une couleur rosée e t pourpre. Je serai c o m m e cela, cachée parmi les arbres, disant : Suis-je différente, p a s c o m m e R i m a ? Me reconnaîtra-t-il? m'aimera-t-il quand même? Oh ! ne sais-je pas que t u seras heureux, que t u m'aimeras e t diras que je suis belle? É c o u t e ! É c o u t e ! » s'écria-t-elle soudain, en l e v a n t l a tête. D a n s les buissons, non loin de l ' o u v e r t u r e de la caverne, un petit oiseau s'était mis à chanter une claire et tendre mélodie que répétèrent bientôt a u loin d'au­ tres oiseaux. — « Il v a faire jour, » sa poitrine d'une étreinte glissant entre m e s b r a s en au vieillard endormi, elle

fit-elle, et elle me serra sur longue e t passionnée ; puis j e t a n t un rapide c o u p d'œil sortit de la c a v e r n e .


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J e demeurai assis quelques instants sans me rendre c o m p t e que j e ne la tenais plus dans mes bras, que j e ne la v o y a i s plus ; m a i s , reprenant m e s esprits, je me précipitai dehors dans l'espoir de la rattraper. L ' a u b e n'était p a s encore née, m a i s il y a v a i t la lumière de l a pleine lune, qui se c a c h a i t derrière les m o n t a g n e s . C o u r a n t a u rebord d u p l a t e a u , je fouillai du regard la pente rocheuse sans apercevoir la jeune fille ; puis j ' a p p e l a i : « R i m a ! R i m a ! » U n son d o u x et gazouillant, q u ' a u c u n oiseau n ' a v a i t poussé, m o n t a des buissons ténébreux, très b a s dans le r a v i n ; je m'élançai dans cette direction ; puis je fis halte pour appeler encore. L e d o u x son se répéta b e a u c o u p plus b a s encore, e t si faible que j e l'entendis à peine. E t q u a n d j ' a l l a i plus loin, appelant à plusieurs reprises, il n ' y eut p a s de réponse, e t j e me rendis c o m p t e qu'en vérité elle a v a i t entrepris toute seule ce long v o y a g e .


CHAPITRE

XVIII

Q u a n d Nuflo r o u v r i t les y e u x il m e t r o u v a assis, seul et a b a t t u , auprès du feu. Je v e n a i s de rentrer après une vaine poursuite. J ' a v a i s été pris dans une épaisse brume sur le v e r s a n t de l a m o n t a g n e et j ' é t a i s complètement trempé, accablé aussi p a r la fatigue e t le sommeil, résultats de la pénible m a r c h e de la veille et d'une longue nuit sans s o m m e i l ; p o u r t a n t je n'osais songer au repos. Elle était partie loin de moi, et je n'aurais p u la retenir ; m a i s l a pensée que j e lui a v a i s permis de se glisser d'entre mes b r a s pour entreprendre toute seule un si long et périlleux v o y a g e , était aussi intolérable que si j ' y a v a i s consenti. Nuflo fut bouleversé en a p p r e n a n t ce b r u s q u e départ ; m a i s b i e n t ô t il se m i t à rire de mes craintes, affirmant q u ' a y a n t une fois p a r c o u r u le terrain, elle ne p o u v a i t se perdre ; qu'elle ne courrait aucun dan­ ger de la p a r t des Indiens, puisqu'elle les verrait i n v a ­ riablement à distance et saurait les éviter, e t que les bêtes féroces, les serpents et autres créatures m a l ­ faisantes ne lui feraient aucun m a l . L a petite q u a n t i t é de nourriture dont elle a v a i t besoin pour soutenir sa vie p o u v a i t se trouver en tous lieux ; d'autre p a r t , sa m a r c h e ne serait p a s interrompue par le m a u v a i s t e m p s , puisque la pluie e t la chaleur n ' a v a i e n t aucun effet sur elle. Il finit par se réjouir de ce qu'elle nous eût laissés, disant q u ' a v e c R i m a dans le bois, l a m a i 233


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son, le lopin de terrain cultivé, les provisions e t les outils cachés seraient en sûreté, car nul Indien n'ose­ rait s'aventurer là où elle se t r o u v a i t . S a confiance me rassura e t , me j e t a n t sur le sol sablonneux de la caverne, je t o m b a i dans u n sommeil profond qui d u r a j u s q u ' a u soir ; je ne m'éveillai que pour p a r t a g e r le repas du vieillard et me rendormir j u s q u ' a u lende­ main. Nuflo n'était pas encore prêt à repartir ; il était séduit par les commodités inaccoutumées d'un endroit où il p o u v a i t dormir a u sec et faire u n feu q u ' a u c u n v e n t n'agitait e t où ne t o m b a i e n t point de sifflantes g o u t t e s de pluie. P e n d a n t d e u x jours encore il refusa de se m e t t r e en route et s'il a v a i t p u me persuader, notre séjour à R i o l a m a aurait duré une semaine. L e t e m p s était a u b e a u q u a n d nous nous mîmes en route ; m a i s les nuages ne tardèrent pas à s'amasser et p e n d a n t plus de quinze jours la pluie t o m b a et il fit des orages, ce qui nous g ê n a a u point qu'il nous fallut vingt-trois jours pour refaire, en sens inverse, la route qui ne nous en a v a i t pris que dix-huit en v e n a n t . N o s a v e n t u r e s et nos fatigues, p e n d a n t cette longue marche, n'ont pas à être énumérées. L a pluie nous rendit bien m a l h e u r e u x , m a i s nous souffrîmes d a v a n ­ tage de l a faim que de toute autre chose, et plus d'une fois nous nous v î m e s sur le point de mourir d'inani­ tion. A d e u x reprises nous dûmes mendier des aliments dans des villages indiens, e t c o m m e nous n'avions rien à donner en échange, nous n'en reçûmes que fort peu. Il est possible d'acheter l'hospitalité des s a u v a g e s sans h a m e ç o n s , clous ou calicot ; m a i s en c e t t e occasion je m e t r o u v a i s d é p o u r v u de cet i m p a l p a b l e élément d'échange q u i m ' a v a i t été d'un si g r a n d secours lors de mon premier v o y a g e à P a r a h u a r i . A présent j ' é t a i s


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faible et misérable et sans astuce. Il est v r a i que nous aurions pu échanger les d e u x chiens contre du pain de cassave et du maïs, m a i s alors nous aurions été dans une situation pire que j a m a i s . D'ailleurs ce furent les chiens q u i nous sauvèrent, en dépistant d e temps à a u t r e un t a t o u surpris à découvert e t saisi a v a n t qu'il eût e u le t e m p s de s'enfouir dans le sol, un iguane, un sarigue ou un l a b b a , q u ' u n flair aigu leur p e r m e t t a i t de suivre j u s q u ' à leur c a c h e t t e . Alors Nuflo se réjouissait e t f e s t o y a i t , récompensant ses bêtes en leur donnant l a p e a u , les os e t les entrailles. Mais un des chiens finit p a r devenir b o i t e u x e t Nuflo, qui a v a i t très faim, prit p r é t e x t e de cette boiterie pour le dépêcher, ce qu'il fit sans c o m p o n c t i o n visible, quoique à sa manière la p a u v r e bête l'eût bien servi. Après avoir découpé la chair, il la fit boucaner, et les affres intolérables de la faim me forcèrent à p a r t a g e r avec lui c e t t e r é p u g n a n t e nourriture. Il m e semblait que nous n'étions pas seulement des ingrats, m a i s de véritables cannibales, pour nous nourrir du fidèle ser­ v i t e u r qui n o u s a v a i t servi de boucher. « Mais q u ' i m ­ porte? » rai sonnais-je en m o i - m ê m e . « J e dois avoir, j ' a i horreur a u m ê m e degré de t o u t e chair, propre ou malpropre, et considère l'acte de tuer des a n i m a u x comme une espèce d'assassinat. Mais je suis contraint de profiter de cette m a u v a i s e action parce que quelque chose de bon en doit sortir. Ce n'est que pour v i v r e que je m a n g e cette chair, cette e x é c r a b l e donneuse de force qui me p e r m e t t r a de rejoindre R i m a e t la vie plus pure et meilleure qui doit résulter de notre réunion. » P e n d a n t tout ce temps-là, tandis que nous chemi­ nions péniblement, p a r c o u r a n t en silence u n e lieue après l ' a u t r e , je songeai à bien des choses ; m a i s le passé, a v e c lequel j ' a v a i s définitivement r o m p u , occu-


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pait très peu m o n esprit. R i m a était toujours la source e t le centre de mes pensées ; c'est d'elle qu'elles jail­ lissaient et c'est à elle qu'elles retournaient. Ces songes, ces espoirs, ces rêves me soutinrent pendant ces sombres jours, ces sombres nuits de douleur et de dénûment. L ' i m a g i n a t i o n était le pain qui m e donnait l a force, le v i n qui m ' é g a y a i t . Ce qui soutenait le c o u r a g e de Nuflo, je l'ignore. Il était p r o b a b l e m e n t c o m m e la chrysalide, qui dort sans se nourrir ; l'image a u x ailes brillantes qui, à un m o m e n t donné, d e v a i t être rappelée à la vie par les acclamations des légions angéliques et la fanfare des instruments, d o r m a i t en sûreté, enfermée c o m m e dans u n cercueil en son terne e t grossier naturel. V o i c i enfin notre bois bien-aimé ! J a m a i s le village n a t a l enfoui dans une vallée de l a m o n t a g n e n'a semblé plus b e a u a u Suisse qui revient, épuisé par la guerre, d'un long e x i l volontaire, q u ' à mes y e u x affamés ce bleu n u a g e à l'horizon — l a forêt où v i t R i m a , m a jeune épouse, m a b e a u t é — et, la d o m i n a n t c o m m e une tour, le sombre cône d ' Y t a i o a ! C o m m e ils sont proches, enfin, c o m m e ils sont proches ! E t p o u r t a n t d e u x ou trois lieues me restent à franchir, si lentement, p a s à p a s , c o m b i e n longue me p a r u t cette distance ! A R i o l a m a m ê m e , si loin, là-bas, q u a n d je m'étais mis en r o u t e , à peine m e sentais-je aussi d i s t a n t de m o n a m o u r . Cette intolérable impatience d i m i n u a m e s forces, q u i étaient déjà bien faibles, et m e fit perdre d u t e m p s . J ' é t a i s incapable de courir e t m ê m e de marcher v i t e ; le v i e u x Nuflo, lent et rassis, dont une flamme ne c o n s u m a i t p a s le c œ u r , finit par être m i e u x que mon égal, et me maintenir à son pas fut tout ce à quoi je p o u v a i s prétendre.


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E n a p p r o c h a n t du b u t il d e v i n t silencieux et pru­ dent, p é n é t r a n t tout d ' a b o r d dans la ceinture d'arbres qui menait de l a chaîne de collines à l ' e x t r é m i t é méri­ dionale d u bois. P e n d a n t u n ou d e u x kilomètres nous cheminâmes à l'ombre ; puis je reconnus, u n terrain familier, les v i e u x arbres sous lesquels je m ' é t a i s assis, où j ' a v a i s cheminé. Je sus alors q u ' à une centaine de mètres de là j ' a l l a i s apercevoir le toit recouvert de feuilles de palmier. T o u t e m a faiblesse m e q u i t t a ; poussant u n cri de désir et de joie, je me précipitai ; mais en v a i n je forçai m a v u e pour voir le d o u x abri ; nulle tache de couleur j a u n e pâle n ' a p p a r u t p a r m i l'universelle verdure des buissons, des plantes g r i m ­ pantes e t des arbres. P e n d a n t quelques instants je ne p u s m e rendre u n c o m p t e e x a c t de ce qui se p a s s a i t . N o n , à c o u p sûr, je m ' é t a i s trompé, ce n'est pas là que s'élevait la c a b a n e ; elle allait apparaître u n peu plus loin. J ' a v a n ­ çai de quelques pas en chancelant, puis restai de nou­ v e a u immobile, le c e r v e a u t o u r n o y a n t , le c œ u r enflé d'angoisse à en éclater. J ' é t a i s toujours immobile, la main serrée contre m a poitrine, q u a n d Nuflo m e rejoignit. « O ù est-elle, la maison? » balbutiai-je, le doigt tendu. T o u t e son impassibilité l ' a v a i t abandonné ; lui aussi il tremblait en r e m u a n t silencieusement les lèvres. Enfin il parla : « Ils sont v e n u s , les fils de l'enfer sont v e n u s e t ont t o u t détruit ! » — « R i m a ! Q u ' e s t devenue R i m a ? » criai-je ; m a i s sans répondre il reprit sa m a r c h e , et je le suivis. L a m a i s o n a v a i t été brûlée à ras d u sol. I l n'en res­ tait p a s une planche. A l'endroit où elle se dressait naguère u n m o n c e a u de cendres c o u v r a i t le sol, e t c'était t o u t . Mais, en e x a m i n a n t les alentours, nous ne p û m e s découvrir aucune trace de la visite récente


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d'êtres h u m a i n s . P o u s s a n t en désordre, des herbes folles recouvraient l'espace d é g a g é qui environnait autrefois l a c a b a n e et le m o n c e a u de cendres semblait être là depuis un mois pour le moins. Q u a n t à ce qu'il était a d v e n u de R i m a , le vieillard ne p u t rien en dire. Il s'assit sur le sol, accablé p a r la calamité ; les gens de R u n i étaient v e n u s ; il n'en p o u v a i t douter, e t ils reviendraient : il ne p o u v a i t attendre d ' e u x que l a m o r t . L a pensée que R i m a a v a i t péri, qu'elle était perdue pour moi, m ' é t a i t insupportable. Cela ne pou­ v a i t être ! P a s de doute que les Indiens ne fussent v e n u s , qu'ils eussent détruit l a maison e n notre a b ­ sence ; m a i s elle, elle é t a i t r e v e n u e ; alors, e u x , ils devaient être p a r t i s p o u r ne plus revenir. E l l e était quelque p a r t dans la forêt, pas bien loin sans doute, a t t e n d a n t avec impatience notre retour. L e vieillard me considérait fixement p e n d a n t que je parlais ; il semblait plongé dans j e ne sais quelle stupeur e t ne me fit aucune réponse ; le laissant assis sur le sol, je me décidai enfin à pénétrer dans le bois pour recher­ cher R i m a . E n p a r c o u r a n t l a forêt, m ' a r r ê t a n t de t e m p s à autre pour fouiller d u r e g a r d une obscure clairière e t pour prêter l'oreille, je fus tenté bien s o u v e n t de crier le n o m de celle que je cherchais ; p o u r t a n t la crainte d'appeler sur moi, sur elle peut-être, quelque danger caché, m ' i m p o s a le silence. U n e é t r a n g e mélancolie s'étendait sur l a forêt, une quiétude que brisait rare­ ment le cri d'un oiseau dans le lointain. C o m m e n t , m e demandais-je, la r e t r o u v e r dans cette v a s t e forêt en la p a r c o u r a n t de cette manière silencieuse e t pru­ dente? Mon seul espoir é t a i t qu'elle m e t r o u v â t ellem ê m e . Il m e v i n t à l'esprit que j ' a v a i s le plus de chance de la découvrir dans un des lieux connus de nous d e u x ,


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Où nous avions causé. Je songeai d'abord à l'arbre mora, où elle s'était cachée de m o i , e t v e r s lui je dirigeai mes p a s . A u x alentours de cet arbre e t sous son ombre je rôdai plus d'une heure ; pour finir, l e v a n t les y e u x v e r s le g r a n d n u a g e v a g u e de feuilles v e r t e s et pourpres, j ' a p p e l a i doucement : « R i m a , R i m a , si tu m ' a s v u et t'es cachée, p a r pitié réponds-moi, p a r pitié descends v e r s moi ! » Mais R i m a ne répondit Point, R i m a ne m e j e t a point de flamboyantes feuilles rouges pour se m o q u e r de m o i : seul le v e n t , l à - h a u t , chuchota quelque chose de b a s et de triste dans le feuillage; et je m'éloignai a u hasard pour errer dans les ombres profondes. A u b o u t d'un certain t e m p s je tressaillis en enten­ dant le long cri perçant d'un oiseau s a u v a g e , étran­ gement sonore dans le silence ; l'air n ' a v a i t p a s repris son immobilité que je m ' é t a i s rendu c o m p t e que ce cri n ' a v a i t p a s été poussé p a r u n oiseau. L ' I n d i e n est b o n i m i t a t e u r des v o i x animales, m a i s la pratique m ' a v a i t rendu c a p a b l e de distinguer le v r a i du f a u x . Une minute ou d e u x , je restai immobile, ne s a c h a n t que faire, p u i s je me remis en m a r c h e a v e c une p r u ­ dence plus g r a n d e encore, ne respirant q u ' à peine, forçant m a v u e pour pénétrer les profondeurs om­ breuses. T o u t à c o u p je sursautai v i o l e m m e n t , car d e v a n t moi, sur la racine a v a n c é e d'un arbre, é t a i t assise une sombre figure h u m a i n e , immobile. Sans faire un m o u v e m e n t , je l'observai quelque t e m p s , ne s a c h a n t Pas encore s'il m ' a v a i t v u , m a i s t o u s mes doutes ces­ sèrent q u a n d je v i s la figure se lever et s'avancer délibérément v e r s moi, un Indien t o u t nu, la sarbacane à la m a i n . Q u a n d il sortit de l'ombre plus profonde je reconnus P i a k é , le morose frère aîné de mon ami Kua-kó.


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Je fus bouleversé de le rencontrer dans le bois mais je n ' a v a i s pas le t e m p s de réfléchir. J e m e r a p ­ pelai seulement que j e les a v a i s g r a v e m e n t offensés, lui et les siens, qu'ils d e v a i e n t me considérer comme un ennemi et qu'il n ' a t t a c h e r a i t pas une grande impor­ tance à l'acte de m'ôter l a v i e . Il était trop tard pour essayer d'échapper p a r la fuite ; j ' é t a i s épuisé par m o n long v o y a g e et p a r les nombreuses p r i v a t i o n s que j ' a v a i s endurées, tandis que lui, il était là dans toute sa force, une arme meurtrière dans la main. Il ne me restait q u ' à faire bonne contenance, le saluer d'un air a m i c a l et inventer u n conte qui fût plausible pour e x p l i q u e r pourquoi j ' a v a i s q u i t t é le village en secret. Il se tenait immobile, m e considérant en silence e t , j e t a n t les y e u x a u t o u r de moi, je v i s qu'il n'était pas seul : à une q u a r a n t a i n e de mètres à m a droite, d e u x autres silhouettes sombres m e surveillaient des pro­ fondeurs de l ' o m b r e . — « P i a k é ! » m'écriai-je, en faisant trois ou quatre pas en a v a n t . — « T u es revenu, » répondit-il, m a i s sans bouger. « D'où? » — « De Riolama. » Il secoua la tête et me d e m a n d a où était ce p a y s . — « A v i n g t journées de marche v e r s le soleil c o u ­ c h a n t , » et c o m m e il g a r d a i t le silence, j ' a j o u t a i : « J ' a v a i s entendu dire que je trouverais de l'or, là-bas. U n vieil h o m m e me l ' a v a i t dit, e t nous y sommes allés pour chercher l'or. » —

« Qu'as-tu trouvé? »

— « Rien. » — « Ah ! » Ainsi notre conversation semblait avoir pris fin.


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Mais a u b o u t de quelques instants m o n intense désir de découvrir si les s a u v a g e s savaient ou non quelque chose de R i m a , me fit hasarder une question : — « V o u s v i v e z m a i n t e n a n t dans la forêt? » Il secoua l a tête et fit, a u b o u t de quelques ins­ tants : — « N o u s v e n o n s pour tuer des bêtes. » — « V o u s êtes c o m m e m o i m a i n t e n a n t , » ripostai-je v i v e m e n t , « v o u s ne craignez rien. » Il me considéra d'un air méfiant et, s'approchant u n peu, il dit : — « T u es très b r a v e . J e ne serais pas p a r t i pour un v o y a g e de v i n g t journées sans armes et seulement avec u n vieil h o m m e pour c o m p a g n o n . Quelles armes avais-tu? » J e v i s q u ' i l a v a i t peur de moi et q u ' i l v o u l a i t s'as­ surer qu'il n'était p a s en mon p o u v o i r de lui faire du m a l . « P a s d ' a r m e e x c e p t é mon c o u t e a u , » répliquai-je, avec une nonchalance affectée. Là-dessus j e levai mon m a n t e a u pour q u ' i l v î t de ses propres y e u x , en m e tournant d e v a n t lui. « A v e z - v o u s t r o u v é m o n pistolet? » ajoutai-je. Il secoua la tête ; m a i s il semblait moins soupçon­ n e u x et il s ' a p p r o c h a tout près de moi. « C o m m e n t te procures-tu la nourriture? O ù v a s - t u ? » me d e m a n d a t-il. J e répondis avec a u d a c e : « L a nourriture ! J e meurs de faim. Je v a i s a u village pour voir si les femmes ont de la v i a n d e dans le pot et pour dire à R u n i t o u t ce que j ' a i fait depuis que je l ' a i q u i t t é . » Il me j e t a un regard aigu, u n p e u surpris peut-être de m a confiance, et puis il dit qu'il rentrait lui aussi et q u ' i l m ' a c c o m p a g n e r a i t . L ' u n des d e u x autres sau­ vages s ' a v a n ç a alors, l a sarbacane a u poing, pour se 16


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joindre à nous et, sortant d u bois, nous nous m î m e s en marche à t r a v e r s l a s a v a n e . Il était exécrable de retraverser c e t t e s a v a n e , de q u i t t e r les ombres forestières où j ' a v a i s espéré de retrouver R i m a ; m a i s j ' é t a i s impuissant ; j ' é t a i s rede­ v e n u un prisonnier, le captif naguère perdu, repris enfin et p a s encore p a r d o n n é , qui probablement ne serait j a m a i s pardonné. J e ne p o u v a i s c o m p t e r q u e sur mon astuce pour me s a u v e r et Nuflo, le p a u v r e v i e u x , d e v a i t courir sa chance. A plusieurs reprises, tandis que nous cheminions sur le sol stérile e t , plus t a r d , q u a n d nous g r a v î m e s les collines, j e d u s m'arrêter pour reprendre haleine, e x p l i q u a n t à P i a k é que j ' a v a i s v o y a g é nuit et jour, sans m a n g e r de v i a n d e p e n d a n t les trois dernières é t a p e s , de sorte que j ' é t a i s épuisé. J ' e x a g é r a i s , m a i s il le fallait pour e x p l i q u e r la faiblesse que j ' é p r o u v a i s , causée moins par la fatigue e t le m a n q u e de nourriture que p a r l'angoisse que ressentait mon esprit. P a r intervalles j e lui parlais, lui d e m a n d a n t des nouvelles des autres m e m b r e s de la c o m m u n a u t é que j e n o m m a i s a u fur et à mesure. Enfin, ne songeant q u ' à R i m a , je lui d e m a n d a i si d'autres personnes que les siens allaient à présent dans le bois ou y v i v a i e n t . Il dit que n o n . — « Autrefois, » fis-je alors, « il y a v a i t une fille de la D i d i , une j e u n e fille dont v o u s a v i e z tous peur ; est-elle là m a i n t e n a n t ? » Il me r e g a r d a d'un air s o u p ç o n n e u x et secoua la t ê t e . J e n'osai p a s le presser de questions ; mais a u b o u t d'un m o m e n t il dit n e t t e m e n t : « E l l e n'est p a s là m a i n t e n a n t . » E t je fus forcé de le croire ; car si R i m a a v a i t été d a n s le bois, e u x , ils n ' y auraient p a s été. Elle n'était


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pas là ; cela d u moins j e l ' a v a i s d é c o u v e r t . S'était-elle donc perdue ou avait-elle péri p e n d a n t le long v o y a g e de retour? O u n'était-elle revenue que pour tomber entre les m a i n s de ses cruels ennemis? Mon c œ u r était lourd dans m a poitrine ; m a i s si ces démons à figure humaine en savaient d a v a n t a g e qu'ils ne m'en a v a i e n t dit, il fallait pour le découvrir, dissimuler m o n a n x i é t é et attendre a v e c patience ; si toutefois ils épargnaient m a vie. E t s'ils l'épargnaient et n ' a v a i e n t pas épargné cette autre v i e sacrée t o u t e mêlée à la mienne, le temps v i e n d r a i t où ils découvriraient, m a i s t r o p t a r d , qu'ils a v a i e n t repris sur leur sein u n démon pire qu'eux-mêmes.


CHAPITRE

XIX

Mon arrivée créa une certaine émotion dans le v i l ­ lage ; m a i s il était é v i d e n t q u ' o n ne m ' y considérait plus comme un a m i ou u n m e m b r e de l a famille. R u n i était absent et j ' a t t e n d i s son retour avec assez d'appréhension ; c'est lui qui probablement allait décider de mon sort. K u a - k ó non plus n'était pas là. L e s autres, assis ou d e b o u t d a n s la grande pièce, me considéraient fixement en silence. Je fis s e m b l a n t de ne pas m'en apercevoir, me b o r n a n t à d e m a n d e r de la nourriture, ensuite m o n h a m a c que je suspendis à l'endroit h a b i t u e l e t , me c o u c h a n t dedans, je me mis à sommeiller. R u n i a r r i v a a u crépuscule. J e m e l e v a i e t le saluai, m a i s il ne prononça p a s une parole e t , j u s q u ' a u m o m e n t de monter d a n s son h a m a c , il resta assis, morose et taciturne, sans prêter la moindre attention à m a personne. L e lendemain la crise se produisit. N o u s nous trou­ vions une fois de plus rassemblés dans la pièce — tous, sauf K u a - k ó e t u n des autres h o m m e s , lesquels n'étaient p a s encore rentrés de leur expédition — e t p e n d a n t une demi-heure personne ne dit m o t . On a t t e n d a i t quelque chose ; les enfants e u x - m ê m e s obser­ v a i e n t une étrange tranquillité, et c h a q u e fois q u ' u n des oiseaux familiers se présentait à la porte o u v e r t e , en p o u s s a n t u n petit cri plaintif, on le c h a s s a i t , m a i s sans faire de b r u i t . Enfin R u n i se redressa sur son 244


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siège et me fixa des y e u x ; puis il toussa pour se déga­ ger la gorge et c o m m e n ç a une longue h a r a n g u e , pro­ noncée dans ce c h a n t o n n e m e n t puissant e t monotone que je connaissais si bien et q u i signifiait que la cir­ constance é t a i t i m p o r t a n t e . E t c o m m e d ' h a b i t u d e en ces moments-là, la m ê m e pensée et les m ê m e s expres­ sions se répétaient sans cesse, avec une insistance lourde et irritée. P o u r impressionner, l'orateur de la G u y a n e doit se m o n t r e r v e r b e u x , si p e u q u ' i l ait à dire. P o u r étrange que cela puisse paraître, je l'écoutai avec un sens critique, non sans dédain pour cette intelligence inférieure. Mais j ' é t a i s tranquillisé. L e fait même qu'il m'adressait u n pareil discours p r o u v a i t qu'il ne désirait pas m'ôter la v i e et qu'il ne s'y résou­ drait point si je réussissais à me l a v e r d u soupçon de trahison. J ' é t a i s un h o m m e blanc, dit-il, e u x , des Indiens ; Pourtant ils m ' a v a i e n t bien traité. Ils m ' a v a i e n t nourri et abrité. Ils a v a i e n t b e a u c o u p fait pour moi ; ils m ' a v a i e n t appris à me servir de la z a b a t a n a et a v a i e n t promis de m'en faire une, sans rien me d e m a n d e r en retour. Ils m ' a v a i e n t aussi promis une femme. E t comment les avais-je traités? J e les a v a i s abandonnés Pour m'éloigner en secret, les laissant dans le doute quant à mes intentions. C o m m e n t pouvaient-ils dire Pourquoi et où j ' é t a i s parti? Ils a v a i e n t un ennemi. M a n a g a é t a i t son n o m ; celui-ci et les siens les haïs­ saient ; je s a v a i s qu'ils leur v o u l a i e n t du m a l , car on me l ' a v a i t dit. C'est cela qu'ils a v a i e n t pensé q u a n d je les a v a i s quittés si subitement. M a i n t e n a n t je r e v e ­ nais, disant que j ' é t a i s allé à R i o l a m a . Il s a v a i t où était R i o l a m a , bien qu'il n ' y eût j a m a i s été : c ' é t a i t si loin. P o u r q u o i étais-je allé à R i o l a m a ? C'était u n m a u v a i s endroit. Il y a v a i t là des Indiens, en p e t i t


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nombre ; mais ce n'étaient pas de b o n s Indiens, c o m m e c e u x de P a r a h u a r i , et ils n'hésiteraient pas à tuer u n h o m m e blanc. É t a i s - j e v r a i m e n t allé là-bas? P o u r q u o i y étais-je allé? I l termina enfin, et ce fut m o n tour de parler, m a i s il m ' a v a i t donné le t e m p s nécessaire et m a réponse était prête. « Je t ' a i e n t e n d u , » dis-je. « T e s paroles sont de bonnes paroles. Ce sont les paroles d'un a m i . Je suis l ' a m i de l ' h o m m e blanc, dis-tu : e t lui, est-il mon a m i ? Il est p a r t i secrètement, sans dire u n m o t : pourquoi est-il p a r t i sans parler à son ami qui l ' a v a i t bien traité? E s t - i l allé chez mon ennemi M a n a g a ? Peut-être est-il un a m i de mon ennemi? O ù a-t-il été? Il faut m a i n t e n a n t que je réponde, en disant des p a ­ roles de vérité à m o n a m i . T u es u n Indien, moi j e suis un h o m m e blanc. T u ne connais pas toutes les pensées d'un h o m m e blanc. V o i l à les choses que j e v e u x te dire. D a n s le p a y s de l ' h o m m e blanc, il y a d e u x sortes d ' h o m m e s . Il y a les h o m m e s riches, q u i o n t t o u t ce q u ' u n h o m m e p e u t désirer — des maisons faites a v e c des pierres, pleines de belles choses, de b e a u x v ê t e m e n t s , de belles armes, de b e a u x ornements : et ils o n t des c h e v a u x , d u bétail, des m o u t o n s , des chiens — t o u t ce qu'ils désirent. P a r c e qu'ils ont de l'or, car avec l'or l ' h o m m e b l a n c achète t o u t . L ' a u t r e espèce d ' h o m m e s blancs, c'est les p a u v r e s , qui n'ont, p a s d'or e t ne p e u v e n t rien acheter ni posséder : ils d o i v e n t travailler bien d u r pour l ' h o m m e riche en échange d u peu de nourriture q u ' i l leur donne, e t d'une guenille pour recouvrir leur n u d i t é ; e t s'il leur donne un abri, ils e n o n t un ; sinon, ils d o i v e n t se coucher sous la pluie, a u g r a n d air. D a n s m o n p a y s à moi, à cent journées d'ici, j ' é t a i s le fils d'un g r a n d chef, q u i a v a i t b e a u c o u p d'or, e t q u a n d il est m o r t ,


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t o u t cet or fut à moi, e t je fus riche. Mais j ' a v a i s u n ennemi, un ennemi pire que M a n a g a , car il é t a i t riche et c o m m a n d a i t à b e a u c o u p de m o n d e . E t dans une guerre, les siens eurent le dessus et il prit mon or et tout ce que j e possédais, m e r e n d a n t p a u v r e . L ' I n d i e n tue son ennemi, m a i s l ' h o m m e blanc lui prend son or, et cela est pire que la m o r t . Alors je dis : j ' a i été un h o m m e riche e t m a i n t e n a n t je suis p a u v r e e t i l faut que je travaille c o m m e u n chien a u service d'un h o m m e riche pour le p e u de nourriture qu'il m e j e t ­ tera à l a fin de chaque journée. N o n , je ne p e u x pas ! Je partirai pour v i v r e avec les Indiens, de sorte que c e u x qui m ' o n t connu q u a n d j ' é t a i s riche ne m e v e r ­ ront j a m a i s travailler c o m m e un chien pour u n m a î t r e et ne pourront pas se m o q u e r de m o i a v e c des cris. Car les Indiens ne sont pas c o m m e les h o m m e s blancs : ils n ' o n t pas d'or ; ils ne sont p a s riches ou p a u v r e s ; ils sont tous pareils. U n seul toit les abrite de la pluie et d u soleil. Ils ont tous des armes qu'ils fabriquent eux-mêmes ; tous ils t u e n t des oiseaux dans l a forêt e t prennent des poissons dans les rivières, e t les femmes cuisent la v i a n d e et tous m a n g e n t dans la m ê m e m a r m i t e . E t avec les Indiens j e serai u n Indien, j e chasserai d a n s la forêt, je m a n g e r a i e t je boirai a v e c eux. Alors j ' a i q u i t t é m o n p a y s et je suis v e n u ici et j ' a i v é c u a v e c toi, R u n i , et j ' a i été bien traité. E t m a i n t e n a n t , p o u r q u o i suis-je p a r t i ? Cela, il faut que j e te le dise à présent. A p r è s avoir été ici un certain t e m p s , je suis allé là-bas dans l a forêt. T u ne v o u l a i s p a s q u e j ' y aille, à cause d'un être malfaisant, une fille de l a D i d i , q u i v i v a i t là : m a i s je ne craignais rien et je suis allé. L à j ' a i ren­ contré u n vieillard, q u i m e p a r l a d a n s le l a n g a g e de l ' h o m m e b l a n c . I l a v a i t v o y a g é e t v u b e a u c o u p de


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choses, et il me dit une chose étrange. Il me dit que sur une m o n t a g n e à R i o l a m a il a v a i t v u un g r a n d monceau d'or, a u t a n t q u ' u n h o m m e p e u t en porter e t q u a n d j ' e n t e n d i s cela, j e m e dis : avec cet or je pourrais rentrer dans m o n p a y s , acheter des armes pour moi-même et pour tous les miens e t faire la guerre à m o n ennemi, le dépouiller de tous ses biens et le traiter c o m m e il m ' a traité lui-même. J e d e m a n ­ dai a u vieillard de me conduire à R i o l a m a ; e t q u a n d il consentit je suis p a r t i d'ici sans dire u n m o t , pour n'être pas empêché. R i o l a m a est loin, e t j e n ' a v a i s aucune a r m e ; mais je ne craignais rien. J e m e disais : s'il faut c o m b a t t r e , je c o m b a t t r a i e t si j e dois être tué, je serai tué. Mais q u a n d j e suis arrivé à R i o l a m a j e n'ai p a s t r o u v é d'or. Il n ' y a v a i t q u ' u n e pierre j a u n e que le vieillard a v a i t prise p o u r de l'or. E l l e é t a i t j a u n e , c o m m e l'or, m a i s a v e c elle on ne p o u v a i t rien acheter. J e suis donc r e v e n u à P a r a h u a r i , v e r s m o n ami ; et s'il est encore en colère contre m o i parce que je suis p a r t i sans le prévenir qu'il dise : V a - t ' e n e t cherche ailleurs u n n o u v e l ami, car je ne suis plus ton ami. » J e terminai ainsi a v e c a u d a c e , parce que je ne v o u ­ lais p a s qu'il sût que je l ' a v a i s soupçonné de nourrir des desseins sinistres à m o n endroit ni que j ' e s t i ­ m a i s que notre querelle était très g r a v e . Q u a n d j ' e u s fini de parler, il émit un son qui n ' e x p r i m a i t ni appro­ b a t i o n ni désapprobation, m a i s u n i q u e m e n t le fait qu'il m ' a v a i t e n t e n d u . Mais j ' é t a i s satisfait. Son expression a v a i t subi u n c h a n g e m e n t favorable ; elle était moins sinistre. A u b o u t d'un certain t e m p s il fit observer, avec un plissement singulier de la b o u c h e qui, en s ' a c c e n t u a n t , a u r a i t p u devenir un sourire : « L ' h o m m e b l a n c est capable de bien des choses pour


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se procurer de l'or. T u as m a r c h é v i n g t jours pour voir une pierre j a u n e qui ne p e u t rien acheter. » Il était h e u r e u x que R u n i prît la chose de cette manière, qui f l a t t a i t son t e m p é r a m e n t d'Indien et chatouillait peut-être son sens d u ridicule. Quoi q u ' i l en fût, il ne dit rien pour discréditer mon récit, qu'ils a v a i e n t tous écouté a v e c un profond intérêt. A partir de ce m o m e n t il p a r u t t a c i t e m e n t entendu qu'on passerait l'éponge sur le passé ; e t je p u s cons­ tater q u ' à mesure que diminuait le d a n g e r e u x senti­ ment qui a v a i t menacé m a v i e , r e v e n a i t le plaisir qu'ils avaient g o û t é naguère en m a c o m p a g n i e . Mais mes sentiments à leur égard ne changèrent p a s : ils ne p o u v a i e n t changer t a n t que ce noir et terrible soupçon concernant R i m a demeurerait en m o n c œ u r . Je c a u ­ sais de n o u v e a u librement avec e u x , c o m m e s'il n ' y a v a i t pas eu de r u p t u r e dans nos relations amicales. S'ils me surveillaient f u r t i v e m e n t q u a n d je sortais, je feignais de ne p a s m'en apercevoir. Je me mis à réparer m a grossière g u i t a r e , qui a v a i t été brisée en mon absence, e t me surveillai pour montrer un visage j o y e u x . Mais q u a n d j ' é t a i s seul, ou dans m o n h a m a c , caché à leurs y e u x , libre de regarder dans m o n propre cœur, alors j ' a v a i s conscience q u ' u n sentiment nou­ v e a u e t étrange s'était introduit dans m a v i e ; q u ' u n e nouvelle n a t u r e , sombre et implacable, a v a i t pris la place de l'ancienne. Parfois m ê m e il m ' é t a i t difficile de dissimuler cette fureur q u i brûlait en moi ; parfois j ' é p r o u v a i s le désir de bondir c o m m e un tigre sur u n des Indiens, de lui serrer l a gorge j u s q u ' à ce que le secret que je voulais connaître fût sorti de ses lèvres, puis de faire jaillir sa cervelle sur un rocher. Mais ils étaient n o m b r e u x , et je n ' a v a i s p a s le c h o i x : il me fallait être circonspect e t p a t i e n t si j e v o u -


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lais les vaincre p a r une astuce plus grande que la leur. Trois j o u r s après m o n arrivée a u village, K u a - k ó revint avec son c o m p a g n o n . Je le reçus a v e c une cha­ leur affectée, mais j e m e réjouissais v r a i m e n t de son retour, dans la pensée que si les Indiens s a v a i e n t quelque chose sur R i m a , c'était de lui que je p o u v a i s espérer l'apprendre. K u a - k ó semblait être chargé d ' i m p o r t a n t e s nou­ velles, qu'il discuta avec R u n i et les a u t r e s ; le lende­ m a i n j e r e m a r q u a i q u ' o n c o m m e n ç a i t à faire les apprêts d'une expédition. On préparait les j a v e l o t s , les arcs et les flèches, mais non les sarbacanes, d'où j e conclus q u ' i l ne s'agissait p a s d'une expédition de chasse. A y a n t découvert cela, et aussi q u ' i l ne d e v a i t partir que q u a t r e h o m m e s , je pris K u a - k ó à p a r t e t le priai de m'emmener. Ma proposition s e m b l a lui sourire, et il la répéta tout de suite à R u n i qui la considéra dans son esprit et finit par y accéder. A u b o u t d'un m o m e n t , il m e dit en t o u c h a n t son arc : « T u ne p e u x c o m b a t t r e a v e c nos a r m e s ; que feras-tu si nous rencontrons u n ennemi? » J e répondis en souriant que je ne prendrais pas la fuite. T o u t ce que je v o u l a i s lui montrer, c'était que ses ennemis étaient m e s ennemis, que j ' é t a i s prêt à c o m b a t t r e pour mon a m i . Mes paroles lui firent plaisir ; il n ' a j o u t a rien e t ne m e d o n n a aucune a r m e . L e lendemain m a t i n , toute­ fois, q u a n d nous nous m î m e s en route a v a n t le jour, j e découvris qu'il p o r t a i t m o n r e v o l v e r a t t a c h é à sa ceinture. Il l ' a v a i t soigneusement caché sous son unique v ê t e m e n t , m a i s il y faisait une légère bosse, qui trahit le secret. Je n ' a v a i s j a m a i s cru qu'il l ' a v a i t égaré, e t j e compris que s'il l ' e m p o r t a i t , c'était pour le


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m e t t r e , a u dernier m o m e n t , entre m e s mains si nous rencontrions un ennemi. N o u s nous dirigeâmes v e r s le nord-ouest e t c a m ­ pâmes a v a n t midi dans un b o u q u e t d'arbres nains o ù nous restâmes j u s q u ' à ce que le soleil fût b a s , pour reprendre notre marche à t r a v e r s u n p a y s assez dénudé. L a nuit v e n u e , nous c a m p â m e s de n o u v e a u près d'un petit cours d'eau, profond de quelques centimètres seu­ lement, et après un repas de v i a n d e fumée et de maïs grillé, nous nous préparâmes à dormir j u s q u ' à l ' a u b e . Assis auprès d u feu, je décidai de faire une pre­ mière t e n t a t i v e pour découvrir ce que K u a - k ó p o u ­ v a i t savoir au sujet de R i m a . A u lieu de m'étendre comme les autres, je demeurai assis. Mon gardien fit de m ê m e , a t t e n d a n t sans doute que je m'étendisse le premier. B i e n t ô t je m e r a p p r o c h a i de lui et com­ mençai à lui parler à v o i x basse, car je tenais à ne pas éveiller l ' a t t e n t i o n de ses c o m p a g n o n s : — « T u as dit une fois q u ' O a l a v a m e serait donnée pour épouse. U n jour je v o u d r a i une épouse. » I l m ' a p p r o u v a de la tête e t fit observer sentencieu­ sement que le désir de posséder une épouse é t a i t com­ m u n à t o u t les h o m m e s . — « Que me reste-t-il? » fis-je d'un air désespéré, en é c a r t a n t les mains. « Mon pistolet est p a r t i et n'ai-je pas donné à R u n i le briquet et, à toi, la petite b o î t e avec le coq peint dessus? Je n ' a i rien e u en retour, pas m ê m e l a sarbacane. C o m m e n t , alors, pourrais-je me procurer une femme? » L u i , c o m m e les autres, grossier s a u v a g e qu'il était, a v a i t fini par s'imaginer que j ' é t a i s incapable de l ' a s ­ tuce et de la duplicité qu'ils p r a t i q u a i e n t e u x - m ê m e s . J e ne p o u v a i s voir c o m m e e u x u n perroquet v e r t , perché, silencieux et immobile, p a r m i le v e r t feuillage ;


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j e n ' a v a i s pas leur surnaturelle acuité de vision ; de même, tromper par des mensonges et de fausses appa­ rences, c'était là leur faculté, e t non la mienne. Il donna tête baissée dans le p a n n e a u . Il se réjouit de me voir revenir à des sujets d'ordre p r a t i q u e . Il m e fit espérer q u ' O a l a v a pourrait bien être à moi malgré m a p a u v r e t é . Il n'était p a s toujours nécessaire de pos­ séder des choses pour se procurer une épouse : il suf­ fisait de pouvoir l'entretenir. U n j o u r je serais c o m m e e u x , capable de tuer des a n i m a u x et d ' a t t r a p e r du poisson. D'ailleurs, R u n i ne souhaitait-il p a s me garder p a r m i e u x pour d'autres raisons? Mais il ne p o u v a i t me garder sans épouse. Je p o u v a i s faire b e a u ­ c o u p de choses : c h a n t e r et jouer de la musique ; j ' é t a i s b r a v e et n ' a v a i s peur de r i e n ; j e p o u v a i s a p ­ prendre a u x enfants à c o m b a t t r e . Il ne dit pas cependant que je p o u v a i s apprendre q u e l q u e chose à une personne de son âge et de ses talents. J e protestai q u ' i l m e décernait trop d'éloges, qu'ils étaient tout aussi b r a v e s que moi. N e montraient-ils pas un courage égal a u m i e n en allant chasser tous les jours dans ce bois q u i était h a b i t é par l a fille de la Didi? J ' a v a i s abordé le sujet a v e c crainte et en t r e m b l a n t , mais il prit froidement l a chose. Il secoua l a tête e t , t o u t d'un c o u p , se mit à m e raconter c o m m e n t il se faisait q u ' i l s chassaient maintenant dans ce b o i s . Quelques j o u r s après m a secrète disparition, d e u x h o m m e s et une f e m m e , rentrant chez e u x d'un endroit lointain où ils étaient allés rendre visite à un parent, firent halte dans le village. Ces v o y a g e u r s racontèrent q u ' à d e u x journées d ' Y t a i o a , ils a v a i e n t rencontré trois personnes q u i marchaient en sens contraire : un


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vieil h o m m e à barbe blanche, suivi de d e u x chiens jaunes, un jeune h o m m e portant un g r a n d m a n t e a u , et une jeune fille ��trange d'aspect. C'est ainsi q u ' o n apprit que j ' a v a i s quitté le bois a v e c le vieil h o m m e et la fille de la Didi. C'était là une grande nouvelle, car ils ne croyaient pas q u e nous eussions l a moindre intention de revenir. Sans tarder, ils se mirent à chasser tous les jours dans le bois, y t u a n t des oiseaux, des singes et d'autres a n i m a u x , en g r a n d nombre. Dès le début, ses paroles m ' a v a i e n t profondément troublé, mais je me dominai pour paraître calme, pour ne montrer q u ' u n léger intérêt, dans le b u t de le faire parler d a v a n t a g e . — « E n s u i t e , nous sommes revenus, » dis-je enfin. « Mais seulement d e u x d'entre nous, et pas ensemble. J ' a v a i s laissé le vieil h o m m e sur l a route et elle, elle nous a v a i t quittés à R i o l a m a . E l l e est partie, bien loin de nous, dans les montagnes, qui sait où ! » — « Mais elle est revenue ! » répliqua-t-il avec, dans les y e u x , u n éclair de satisfaction démoniaque q u i m e glaça le sang. J ' e u s bien d u m a l à dissimuler encore, à le pousser à me dire quelque chose q u i m e rendît fou ! « N o n , non, » répondis-je, après avoir pesé ses paroles. « E l l e a v a i t peur de revenir ; elle est partie pour se c a c h e r dans les grandes montagnes, plus loin que R i o l a m a . E l l e ne p o u v a i t pas revenir. » — « Mais elle est revenue ! » persista-t-il, tandis q u ' u n nouvel éclair de triomphe reluisait dans ses y e u x . Sous m o n m a n t e a u , m a main a v a i t saisi le manche du couteau, mais je luttai opiniâtrément contre le désir furieux, presque irrésistible, de l'arracher de sa gaine pour le plonger, d'un geste aussi rapide que la foudre, dans sa gorge m a u d i t e .


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Il continua : « Sept jours a v a n t ton retour n o u s l a v î m e s dans le bois. N o u s attendions, toujours a u x aguets, toujours craintifs ; et q u a n d nous chassions, nous étions toujours trois o u q u a t r e ensemble. Ce jour-là, moi et trois autres nous la vîmes. C'était dans un endroit découvert, où les arbres sont grands e t écartés. N o u s nous lançâmes à sa poursuite q u a n d elle se mit à courir, mais n'osâmes pas tirer. E n u n instant elle a v a i t grimpé sur un petit arbre ; puis, c o m m e un singe, elle passa de ses plus hautes b r a n c h e s dans celles d'un grand arbre. N o u s ne pouvions plus la voir, mais elle était b i e n dans le g r a n d arbre — c a r il n'y en a v a i t pas d'autres près de là — a u c u n m o y e n de s'échapper. Trois d'entre nous s'assirent pour g u e t t e r , et l ' a u t r e retourna a u village. I l resta long­ t e m p s absent ; nous allions abandonner l'arbre, crai­ gnant qu'elle ne nous fît du m a l , q u a n d il revint, et avec lui tous les autres, h o m m e s , femmes e t enfants. Ils apportaient des haches et des c o u t e a u x . Alors R u n i dit : « Que personne ne lance une flèche dans l'arbre, car elle prendrait l a flèche dans sa main et l a relan­ cerait sur lui. Il faut la brûler dans l'arbre ; il n ' y a pas d'autre m o y e n de l a tuer. » Alors nous m a r c h â m e s longtemps en rond, en regardant en l'air, mais nous ne pûmes rien voir, et q u e l q u ' u n dit : « E l l e s'est échappée, elle s'est envolée de l'arbre c o m m e un oii seau ; » mais R u n i dit que le feu montrerait si c'était v r a i . N o u s a b a t t î m e s donc le petit arbre et r é b r a n ­ c h â m e s pour entasser le bois a u t o u r d u gros tronc. P u i s , à q u e l q u e distance de l à , nous coupâmes d i x autres petits arbres e t , après, plus loin, dix autres et d'autres encore, et nous les entassâmes les uns sur les autres, j u s q u ' à ce q u e le t a s s'étendît loin de l'arbre, aussi loin que ça, » et il m o n t r a d u doigt un buisson


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à quarante ou cinquante mètres de l'endroit où nous étions assis. L a sensation q u e j ' é p r o u v a i s en é c o u t a n t ce r é c i t était devenue intolérable. L a sueur coulait sur

moi

en ruisseaux. J e tremblais c o m m e dans un accès de fièvre

et

serrais les dents

pour

les

empêcher

de

s'entre-choquer. « J e v e u x boire, » dis-je en l ' i n t e r r o m pant et en m e m e t t a n t sur pieds. Il se l e v a aussi, mais ne m e suivit point lorsque, à pas hésitants, j e me dirigeai v e r s le cours d'eau q u i était à d i x ou douze mètres de là. M'étendant sur l a poitrine, j ' a v a l a i une longue gorgée d'eau claire et froide et plongeai quelques instants m o n visage dans le courant. L e froid m e saisit et sécha m a p e a u h u m i d e , m e fortifiant pour l'épilogue du h i d e u x récit. J e revins à pas lents auprès d u feu et me rassis, cependant q u e K u a - k 6 reprenait sa place auprès de moi. —

« V o u s a v e z brûlé l'arbre. A c h è v e m a i n t e n a n t et

laisse-moi dormir, m e s y e u x sont lourds. » —

« Oui. P e n d a n t q u e les h o m m e s coupaient les

arbres et les apportaient, les femmes et les enfants ramassaient t o u t ce q u ' i l s t r o u v a i e n t de sec dans la forêt et le m e t t a i e n t en t a s , t o u t autour. E n s u i t e ils y mirent le feu de t o u s les côtés en riant et en criant : « B r û l e , brûle,

fille

de la D i d i ! » Enfin toutes les

branches basses d u g r a n d arbre furent en feu, et le tronc fut en feu, m a i s , plus h a u t , c'était encore v e r t et nous ne pouvions rien voir. Mais les flammes mon­ taient plus h a u t , plus h a u t encore, a v e c un grand b r u i t ; et, enfin, d u s o m m e t de l ' a r b r e , d'entre les feuilles vertes, sortit un grand cri, c o m m e le cri d'un oiseau : « A b e l ! A b e l I » et nous v î m e s quelque chose q u i t o m bait ; à t r a v e r s les feuilles et la fumée c e t t e chose tomba comme un grand oiseau blanc tué avec

une


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flèche et q u i t o m b e sur le sol, et la chose t o m b a dans les

flammes.

C'était la

fille

de la D i d i , et elle

réduite en cendres, c o m m e un papillon dans les

fut

flammes

d'un bûcher, et depuis, nul ne l ' a plus e n t e n d u e ni revue. » Il était h e u r e u x pour moi q u ' i l eût parlé r a p i d e m e n t et fini v i t e . I l n ' a v a i t pas encore t o u t à fait terminé que, recouvrant

mon

visage

de mon

manteau,

je

m'étais é t e n d u sur le sol. J e suppose q u ' i l m ' i m i t a t o u t de suite, mais pour le m o m e n t j ' é t a i s d e v e n u a v e u g l e et sourd a u x choses extérieures. Mon c œ u r ne b a t t a i t plus a v e c violence ; il palpitait à peine et s'af­ faiblissait de plus en plus dans son action ; j e m e sou­ viens que j ' a v a i s un b r u i t sourd et torrentiel dans les oreilles, que j ' o u v r a i s c o n v u l s i v e m e n t l a bouche pour respirer, que la vie semblait se retirer de moi c o m m e le reflux. Q u a n d ces horribles sensations se furent dissipées, je restai une demi-heure environ sans bouger ; et p e n d a n t ce t e m p s le dernier a c t e de la haïssable tragédie se peignit de plus en plus distincte­ m e n t dans mon esprit, si bien que je finis par croire q u e j ' y assistais en personne, q u e j ' a v a i s les oreilles pleines des sifflements et des c r a q u e m e n t s du feu, des cris d ' e x u l t a t i o n des s a u v a g e s et, par-dessus t o u t , du dernier cri perçant : « A b e l ! A b e l ! » jailli du feuillage enflammé. I n c a p a b l e de supporter cela plus l o n g t e m p s , je m e levai. J e jetai un coup d'œil sur K u a - k ó , étendu à d e u x o u trois mètres de moi ; c o m m e les a u t r e s il était, o u semblait être, plongé dans un profond sommeil ; il é t a i t couché sur le dos et son sombre v i s a g e éclairé par le feu paraissait aussi placide e t aussi insensible qu'un

visage

de

pierre.

L'occasion

était

belle

de

m ' é c h a p p e r , si j ' e n a v a i s le désir. O u i , je fuirais, car j e possédais à présent le renseignement tant désiré


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et je ne gagnerais rien à demeurer avec mes mortels ennemis. E t , par bonheur, ils m ' a v a i e n t conduit sur le chemin des cinq collines où v i v a i t Managa, M a n a g a dont le n o m h a n t a i t bien souvent m o n esprit depuis mon retour à P a r a h u a r i . D é t o u r n a n t la v u e du visage immobile et pétrifié de K u a - k ó , j ' a p e r ç u s cette pâle étoile solitaire que R u n i m ' a v a i t montrée a u nordouest, très bas à l'horizon, q u a n d je lui demandais où v i v a i t son ennemi. C'est dans cette direction q u e nous avions fait route depuis notre départ d u village ; sûrement, si j e marchais toute l a nuit, j ' a t t e i n d r a i s demain les territoires de chasse de M a n a g a où j e serais en sûreté, où je pourrais méditer sur ce q u e j ' a v a i s appris, sur ce q u ' i l m e restait à faire. J e m'éloignai doucement de quelques pas, puis, songeant q u e j e ferais bien de prendre un j a v e l o t , je me retournai. A m a grande surprise, K u a - k ó a v a i t bougé. Il s'était mis sur le côté et m a i n t e n a n t son visage était tourné vers moi. Ses y e u x semblaient fer­ més, mais peut-être feignait-il le sommeil. Aussi n'osai-je pas ramasser le javelot. J ' e u s un m o m e n t d'hésitation, puis m e remis en m o u v e m e n t . A p r è s avoir jeté un n o u v e a u regard en arrière, v o y a n t que l'Indien ne remuait point, je traversai doucement le ruisseau, franchis v i n g t ou trente mètres à pas pru­ dents, et me mis à courir. P a r intervalles j e m'arrêtais Pour é c o u t e r ; bientôt j ' e n t e n d i s un bruit répété, comme de pas q u i se seraient dirigés rapidement vers moi. J ' e n conclus qu'éveillé t o u t le t e m p s , K u a - k ó avait épié mes m o u v e m e n t s , et qu'il m e poursuivait, Je donnai toute m a vitesse ; en courant de la sorte je ne pouvais plus distinguer aucun bruit. Mon seul espoir était q u ' i l m e m a n q u â t , car il faisait très sombre, bien q u e le ciel fût étoilé : car n ' a y a n t d'autre 17


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a r m e que mon c o u t e a u , mes chances seraient infimes s'il parvenait à me rattraper. D'ailleurs, il a v a i t sans doute éveillé ses compagnons a v a n t de se lancer sur mes traces, et ils devaient le suivre de près. Il n ' y a v a i t pas de buissons où m e cacher pour m e laisser dépasser ; enfin, pour comble de malheur, le caractère du sol se transforma : j e courais à présent sur un ter­ rain uni et argileux, si blanc d'efflorescence saline q u ' u n objet sombre se déplaçant à sa surface devait nettement se voir à grande distance. J e fis halte pour regarder et pour écouter : alors un bruit de pas m e parvint distinctement, et l'instant d'après j e distin­ guai la v a g u e silhouette d'un Indien qui s'approchait très v i t e , u n j a v e l o t dans sa m a i n levée. P e n d a n t la brève pause que j ' a v a i s faite, il s'était a v a n c é presque à distance de j e t . J e fis volte-face et m e remis à courir, j e t a n t mon m a n t e a u pour faciliter mes m o u ­ v e m e n t s . Quand je regardai de n o u v e a u en arrière, je l'aperçus encore, mais il n'était plus aussi près de moi ; il s'était arrêté pour ramasser m o n m a n t e a u , q u i maintenant allait lui appartenir, et ceci m ' a v a i t donné un léger a v a n t a g e . J e continuai à fuir et j ' a v a i s franchi sans interruption une cinquantaine de mètres, q u a n d un objet m e dépassa rapidement en traversant dans sa course l a chair de mon bras gauche, près de l ' é p a u l e ; ignorant si j ' é t a i s grièvement blessé et combien près mon poursuivant était de m o i , j e m e retournai a v e c désespoir pour l'attendre et le v i s , à moins de vingt-cinq mètres, q u i courait à moi, quelque chose de luisant dans la main. C'était bien K u a - k ó : après m ' a v o i r blessé a v e c son j a v e l o t , il allait m ' a c h e v e r a v e c son couteau. H e u r e u x le jeune s a u v a g e après une telle victoire ! A v e c ce noble m a n t e a u en étoffe bleue pour trophée et pour v ê t e m e n t , quelle renommée,


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quelle félicité allaient être les siennes ! U n c h a n g e m e n t , rapide c o m m e l'éclair, s'était produit en moi, une exaltation soudaine. J ' é t a i s blessé, mais m a main droite était v a l i d e et étreignait un c o u t e a u aussi bon que le sien, et nous étions sur pied d'égalité. J e l'attendis tranquillement. T o u t e faiblesse, t o u t cha­ grin, tout désespoir avaient disparu, t o u t sentiment aussi, sauf le désir enragé de répandre ce sang m a u ­ dit ; m o n cerveau était clair et mes nerfs c o m m e d'acier, et je m e rappelai a v e c q u e l q u e chose q u i ressemblait à un rire nos anciennes joutes avec les rapières de bois. A h ! cela, ce n'était que simulacre et j e u d'enfant ; ceci, l a réalité. U n h o m m e blanc, privé de son a r m e traîtresse, de son arme q u i tue de loin, peut-il lutter contre un s a u v a g e résolu, face à face et pied contre pied, et l'égaler a v e c des armes primitives? P a u v r e jeune h o m m e , cette illusion v a te coûter bien cher ! L a l u t t e était à peine égale q u a n d il se j e t a sur m o i , avec, seules, sa force s a u v a g e et sa vaillance pour contrepoids à mon a d r e s s e ; en u n moment il fut à mes pieds, versant un torrent de sang sur la blanche plaine assoiffée. J e m e détournai de son corps étendu, le c o u t e a u h u m i d e et rouge à l a main, pour recevoir les autres, car j e croyais qu'ils étaient sur m a trace et près de moi. P o u r q u o i s'était-il arrêté pour ramasser le m a n t e a u s'ils ne le suivaient pas, s'il n ' a v a i t pas eu peur de le perdre? J e ne me retournais que pour recevoir leurs javelots, pour mourir en leur faisant face. D'ailleurs l a pensée de la mort ne m e semblait pas horrible ; j e pouvais mou­ rir avec c a l m e puisque j ' a v a i s tué mon premier assail­ lant. Mais l'avais-je tué v r a i m e n t ? m e demandai-je, en entendant un son q u i ressemblait à un gémissement s'échapper de ses lèvres. Me baissant rapidement, je


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plongeai de n o u v e a u mon a r m e j u s q u ' à la garde dans son corps a b a t t u , et q u a n d il e x h a l a un soupir pro­ fond et tressaillit de la tête a u x pieds et perdit de nou­ v e a u x jets de sang, je ressentis une joie s a u v a g e . E t aucun bruit de pas précipités ne p a r v e n a i t encore à mes oreilles a t t e n t i v e s , aucune forme v a g u e n'appa­ raissait dans les ténèbres. J ' e n conclus qu'il les a v a i t laissés endormis ou qu'ils n ' a v a i e n t pas pris la bonne direction. R a m a s s a n t mon c o u t e a u , j ' a l l a i s reprendre m a marche, q u a n d j ' a p e r ç u s à quelques mètres de moi le j a v e l o t qu'il m ' a v a i t lancé. J e le ramassai aussi et repris m a course, conservant toujours d e v a n t moi l'étoile q u i me servait de guide.


CHAPITRE

XX

Ce c o m b a t à outrance a v a i t produit sur moi l'effet d'une rasade de vin, m e rendant insensible pendant un certain t e m p s à la perte de R i m a et à l a douleur de m a blessure. Mais l'ardeur et l ' e x u l t a t i o n ne du­ rèrent pas : la chair lacérée m e faisait souffrir ; j ' é t a i s affaibli par la perte de sang et déprimé par la fatigue. Si mes ennemis étaient survenus à ce m o m e n t , ils auraient eu bon marché de moi ; mais ils ne vinrent pas et je repris ma marche lente et laborieuse, avec de fréquentes pauses pour me reposer. Mais q u a n d j ' e u s un p e u dominé m a faiblesse et perdu toute crainte d'être rejoint, m a douleur se r a v i v a dans t o u t e sa force et la pensée revint pour m e faire perdre la raison. Hélas ! cet être étincelant, q u ' u n éclat divin dis­ tinguait de tous les autres, q u ' i l a v a i t fallu t a n t de t e m p s pour parfaire, n'était pas d a v a n t a g e à présent qu'une feuille morte, un peu de cendre, perdue et oubliée à jamais, ô inflexibilité ! ô c r u a u t é ! J e la connaissais déjà, cette loi de la nature et de l a nécessité, contre laquelle t o u t e révolte est inutile : la pensée m'en a v a i t souvent empli de mélancolie ; mais à cette heure elle m'apparaissait cruelle a u delà de t o u t e cruauté. N o n p a s la nature qui n'est que l'instrument, ni l'épéc acérée qui pénètre en les déchirant dans les tissus 261


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saignants, mais la main qui la manie, cette chose o u cette personne invisible et inconnaissable, qui se mani­ feste dans les horribles rouages de la nature. « Savais-tu donc, ô bien-aimée, à la fin de t o n sup­ plice, dans cette intolérable chaleur, dans cette minute suprême, qu'il n'écoute pas, qu'Il est d'aussi peu de secours que les étoiles, que t u n'as pas crié vers L u i ? C'est à moi que ton cri s'adressait : mais moi, ton p a u v r e et fragile semblable, j e n'étais pas là pour te sauver ou m e jeter dans les flammes et périr avec toi, haïssant D i e u . » Ainsi, dans mon insupportable douleur, je parlais à v o i x haute ; seul dans ces lieux solitaires, fugitif ensan­ glanté dans une sombre nuit, je levais les y e u x vers les étoiles et maudissais l ' A u t e u r de m o n être, le sommant de reprendre le don abhorré de l a v i e . P o u r t a n t , d'après m a philosophie, c o m m e cela était v a i n ! T o u t e m o n a m e r t u m e , m a haine, mon défi étaient aussi vides, aussi inefficaces et profondément inutiles que les supplications d'un h u m b l e adorateur ; pas plus sonores que le murmure d'une feuille, le léger vrombissement de l'aile d'un insecte. Q u e j ' a i m a s s e Celui q u i nous dominait t o u s , c o m m e lorsque je le remerciais à g e n o u x de m ' a v o i r guidé vers ces lieux où j ' a v a i s entendu l a si douce et mystérieuse mélodie, ou q u e je le haïsse en le défiant c o m m e à présent, tout n'en venait pas moins de L u i , l ' a m o u r et la haine, le bien et le m a l . Mais je sais — et je s a v a i s alors — que sur un point, un seul, m a philosophie était fausse, qu'elle n'était pas toute la vérité ; que bien q u e mes cris ne pussent le toucher ni s'approcher de L u i , ils ne m'en blesseraient pas moins moi-même ; c o m m e le prisonnier affolé p a r son injuste sort frappe de ses poings les murs de


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pierre de sa cellule j u s q u ' à ce qu'il t o m b e , meurtri et ensanglanté, sur le sol, moi je meurtrissais v o l o n ­ tairement mon âme en sachant que ces blessures que je m'infligeais ne guériraient point. Sur cette nuit, le début de la plus noire période de m a v i e , j e n'en dirai pas plus, et sur les é v é n e m e n t s q u i suivirent je passerai r a p i d e m e n t . L e matin me t r o u v a à bien des kilomètres du t h é â t r e de mon duel avec l ' I n d i e n , dans une contrée acci­ dentée, où des s a v a n e s et des forêts clairsemées m e t ­ taient de l a variété. J ' é t a i s presque épuisé par m a longue marche et sentais que si j e ne m e procurais pas sous p e u des aliments, m a situation deviendrait v r a i m e n t désespérée. A v e c une peine infinie j e réussis à atteindre a u s o m m e t d'une colline élevée d'une cen­ taine de mètres, pour examiner le p a y s environnant. J e découvris ainsi qu'elle faisait partie d'un groupe de cinq collines, d'où je conjecturai que c'étaient là les cinq collines d ' U r i t a y et que je m e t r o u v a i s a u x envi­ rons d u village de Managa. J e redescendis pour esca­ lader l a colline s u i v a n t e , q u i était plus haute. A v a n t de parvenir à sa cime, je t o m b a i sur un ruisseau, a u fond d'une étroite vallée q u i séparait les collines e t , m ' a v a n ç a n t sur sa r i v e pour chercher u n endroit où j e pourrais le traverser, j e m e t r o u v a i en pleine v u e de l'établissement que j e cherchais. Q u a n d j ' a p p r o ­ chai, des gens s'agitèrent dans le village autour des huttes ; et q u a n d j ' y parvins, m e traînant avec peine, sept ou huit h o m m e s se tenaient rangés d e v a n t le village, plusieurs des j a v e l o t s à la main, les femmes et les enfants derrière, m e considérant avec curiosité. M'approchant d ' e u x , je leur criai d'une v o i x faible q u e je cherchais M a n a g a ; alors un h o m m e a u x che­ v e u x gris s'avança, le j a v e l o t a u poing, dit q u ' i l é t a i t


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M a n a g a e t m e d e m a n d a ce que je lui voulais. J e lui racontai une partie de mon histoire, ce qu'il fallait pour lui faire comprendre q u e je portais une haine mortelle à R u n i , que j e lui avais échappé après avoir tué un des siens. On me reçut alors, on m e donna à manger ; m a bles­ sure fut examinée et pansée ; puis on m e laissa m'étendre et dormir, tandis que Managa, a v e c une demi-douzaine des siens, s'empressait de se rendre à l'endroit où j ' a v a i s c o m b a t t u K u a - k ó , non seulement pour vérifier m o n récit, mais aussi dans l'espoir de rencontrer R u n i . J e ne le revis q u e le lendemain matin : il m'informa q u ' i l a v a i t t r o u v é l'endroit où j ' a v a i s été rattrapé, q u e le c a d a v r e a v a i t été décou­ v e r t et ramené à P a r a h u a r i par les autres Indiens. I l a v a i t s u i v i leur trace sur une certaine distance et il était c o n v a i n c u q u e si R u n i était v e n u si loin, ce n'était que dans l'intention de l'espionner. Mon arrivée, et les étranges nouvelles q u e j ' a p p o r ­ tais, a v a i e n t plongé le v i l l a g e dans un g r a n d émoi ; il était évident que depuis ce m o m e n t M a n a g a v i v a i t dans l'appréhension d'une a t t a q u e soudaine de son vieil ennemi. Cela m e causait une profonde satisfac­ tion ; à moi d'entretenir cette crainte, q u e dis-je, de faire de fréquentes allusions a u x secrètes intentions meurtrières de son ennemi, j u s q u ' à ce qu'il fût j e t é dans une sorte de frénésie mêlée de terreur et de rage. C o m m e il était d'un naturel soupçonneux et féroce, un jour il se retourna tout à c o u p contre moi, parce que j ' é t a i s l a cause i m m é d i a t e de son é t a t misérable, devinant peut-être q u e je ne voulais que faire de lui un instrument. Mais étant pour lors étrangement téméraire et insouciant du danger, j e m e contentai de


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m e m o q u e r de sa rage, lui disant avec superbe q u e j e ne le craignais point ; que R u n i , son ennemi mor­ tel et le mien, ne le craignait point ; que c'était moi seul qu'il redoutait ; que R u n i s a v a i t parfaitement où je m'étais réfugié et n e se risquerait pas à effectuer l ' a t t a q u e qu'il méditait t a n t q u e je serais dans le village, mais q u ' i l attendrait que j ' e n fusse parti. « Tue-moi, Managa, » lui criai-je en m e frappant la poitrine. « Tue-moi, et le résultat sera q u e , t o m b a n t sur v o u s a v a n t que v o u s v o u s en s o y e z aperçus, il v o u s assassinera tous, c o m m e il a résolu de le faire, tôt ou tard. » Il m e dévisagea en silence, les y e u x brillants, j e t a le javelot qu'il a v a i t ramsssé dans sa rage soudaine et sortit à grands pas de l a case pour s'enfoncer dans le bois. Mais bientôt il revint s'asseoir, r u m i n a n t m e s paroles, le visage aussi noir que la nuit. Il m'est pénible d ' é v o q u e r ce chapitre secret de m a vie, cette période d'insanité morale. Mais j e ne v e u x pas être un h y p o c r i t e , consciemment ou non, m e tromper moi-même ou les autres en plaidant l'insa­ nité. Mon esprit était très clair ; le passé et le présent étaient clairs pour moi ; l ' a v e n i r plus clair encore. J ' é t a i s c a p a b l e de mesurer l'étendue de mes actes et d'en calculer les effets futurs, et m o n sens du droit et de l'injustice — de la responsabilité individuelle — était plus vif q u ' à n'importe quelle autre époque de m a v i e . Puis-je m ê m e dire q u e j ' é t a i s aveuglé par l a passion? Poussé, peut-être ; a v e u g l é , certes pas. Car aucune réaction, aucune soumission n ' a v a i t suivi cette furieuse révolte contre l ' Ê t r e inconnu, personnel ou non, q u i est derrière l a nature, et en l'existence duquel je croyais. J ' é t a i s encore en pleine révolte : je le haïrais et montrerais m a haine en agissant c o m m e


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L u i , c o m m e Il nous a p p a r a î t reflété dans ce miroir qu'est la N a t u r e . J e réussis enfin. L e s horribles détails, je n'ai pas à les donner ici. M a n a g a n'attendit pas son ennemi : il fondit sur lui à l'improviste, une heure après la tom­ bée de la nuit, dans son village. Si réellement j ' a v a i s été fou pendant les d e u x derniers mois, si un n u a g e a v a i t pesé sur moi, une force démoniaque qui m e tirait, ce nuage et cette démence disparurent et l a contrainte cessa en un instant, dès que cette infer­ nale entreprise eut été accomplie. Ce fut la v u e d'une vieille femme, couchée à l'endroit m ê m e où elle a v a i t été a b a t t u e , ses y e u x v i t r e u x t o u t grands o u v e r t s éclairés par les flammes de la maison incendiée et ses c h e v e u x blancs souillés de sang, qui soudain, c o m m e par miracle, opéra cette transformation dans mon cer­ v e a u . Car ils étaient morts enfin, les v i e u x c o m m e les jeunes, tous c e u x q u i a v a i e n t allumé le feu a u t o u r du grand arbre v e r t où s'était réfugiée R i m a , tous c e u x qui avaient dansé autour d u bûcher en criant : « Brûle ! brûle ! » D è s que mon regard fut t o m b é sur ce corps étendu, j e m'arrêtai, j e restai i m m o b i l e , t r e m b l a n t c o m m e celui qu'une douleur subite vient de frapper a u c œ u r et qui croit que le dernier m o m e n t est v e n u pour lui à l'improviste. A u b o u t d'un certain t e m p s , je sortis à pas furtifs du v a s t e cercle de lumière pour m e plonger dans les épaisses ténèbres q u i s'étendaient a u delà. D'instinct j e me dirigeai sur l a s a v a n e vers l a forêt — cette forêt q u i redevenait mienne. E t j e m'enfuis loin du bruit et de la v u e des flammes, sans faire halte une seule fois j u s q u ' à ce que je fusse dans l'ombre noire des arbres. D a n s les ombres plus noires encore de la futaie je n'osais m ' a v e n t u r e r ; j e fis halte sur la


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lisière et m e demandai ce que je faisais là t o u t seul, la nuit. Je m'assis et me couvris la face avec les mains comme pour l a cacher plus efficacement qu'elle ne le p o u v a i t être par la nuit et les ombres forestières. Quelle chose horrible, quelle calamité à laquelle mon â m e n'osait penser, s'était a b a t t u e sur moi? L a révul­ sion dans mes sentiments, l'indicible horreur, le re­ mords, dépassaient tout ce que j ' é t a i s capable d'en­ durer. J e m e relevai en poussant un cri d'angoisse et m e serais tué de m e s propres mains pour y é c h a p ­ p e r ; mais la N a t u r e n'est pas toujours entièrement cruelle, et en cette occasion elle m e v i n t en aide. L a conscience m ' a b a n d o n n a , et je cessai de v i v r e j u s ­ q u ' a u m o m e n t où la lumière fut revenue dans l'est, le lendemain matin ; j ' é t a i s étendu sur l'herbe h u m i d e , h u m i d e de l a pluie qui venait de tomber. Si grande était m a misère physique q u e je ne pus m'appesantir sur les scènes a u x q u e l l e s j ' a v a i s assisté la nuit pré­ cédente. E n c o r e une fois la N a t u r e se montrait misé­ ricordieuse. J e me rappelais une seule chose : q u ' i l fallait m e cacher, pour le cas où les Indiens se trou­ veraient encore dans les environs et viendraient visiter le bois. L e n t e m e n t , douloureusement, je r a m p a i dans l'intérieur de l a forêt ; l à je demeurai assis pendant des heures, pensant à peine, à demi stupéfié. V e r s midi le soleil se mit à briller et sécha le bois. J e ne sentais pas l a faim, mais une v a g u e sensation de misère p h y s i q u e et la crainte, si je venais à q u i t t e r m a cachette, de rencontrer face à face une créature humaine. Cette crainte m ' e m p ê c h a de bouger j u s ­ q u ' a u crépuscule. J e regagnai alors en r a m p a n t la lisière de la forêt, pour y passer la nuit. J e ne saurais dire si le sommeil me rendit visite pendant les heures d'obscurité : de j o u r c o m m e de nuit mon é t a t s e m -


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blait le m ê m e ; je n'éprouvais qu'une sensation émoussée de mal-être général, q u i affectait l'esprit c o m m e la chair, une incapacité de penser clairement et a v e c suite à un sujet quelconque. Des scènes dans lesquelles j ' a v a i s joué le rôle principal passaient et repassaient dans mon esprit, c o m m e les rêves, q u a n d dort la volonté : t a n t ô t , avec une ingéniosité et une persistance diaboliques je travaillais l'esprit de Managa ; t a n t ô t , debout et immobile dans l a forêt, j e prêtais l'oreille à l a s u a v e et mystérieuse mélodie ; maintenant je con­ templais, frappé d'horreur, les y e u x v i t r e u x et grands ouverts de l a vieille Cla-Cla et ses c h e v e u x blancs souillés de sang ; puis, d'un seul coup, dans la c a v e r n e , à R i o l a m a , je g u e t t a i s a v e c a m o u r le lent retour de la v i e et de la couleur sur le paisible visage de R i m a . Q u a n d revint le matin, je m e sentis si faible q u ' u n e crainte v a g u e de m'effondrer et de mourir de faim finit par me rendre assez d'énergie pour m e m e t t r e en quête d'aliments. J ' a v a n ç a i s avec lenteur et mes y e u x étaient troubles, m a i s je savais si bien où cher­ cher m a provende — petites racines et tiges comes­ tibles, baies et g o u t t e s de g o m m e solidifiée — q u ' i l eût été étrange si dans cette riche forêt je n ' a v a i s p u trouver de quoi faire échec à la famine. C'était peu de chose, mais cela suffit pour la journée. U n e fois de plus la N a t u r e m ' é t a i t miséricordieuse ; car ces dili­ gentes recherches parmi les feuilles qui cachaient mon b u t i n ne me laissaient pas le t e m p s de penser ; c h a q u e bouchée que m e livrait le hasard m e donnait un plaisir m o m e n t a n é , et à mesure que j e prolongeais m e s recherches, mes pas s'affermirent, l'obscurcissement se dissipa de mes y e u x . J ' é t a i s plus oublieux de moimême, plus zélé, et, c o m m e un animal s a u v a g e , sans pensée i i sentiment a u delà de mes besoins i m m é -


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diats. J e finis par sentir la fatigue et m'endormis dès q u e l'obscurité eut interrompu mon diligent v a g a ­ bondage pour ne m e réveiller q u ' a v e c l ' a u b e d'un nou­ veau matin. Alors m a faim devint e x t r ê m e . L e s notes plaintives d'un couple d'oiseaux q u i voltigeaient a u t o u r de moi avec persistance ou se perchaient, becs o u v e r t s et ailes frémissantes, m e rappelèrent que c'était la saison de la ponte et que R i m a m ' a v a i t appris à découvrir les nids. E l l e ne les cherchait que pour se délecter de leur v u e ; mais à moi ils m e fourniraient un aliment ; le liquide cristallin et j a u n e contenu dans leurs coquilles semblables à des g e m m e s , blanches ou bleues ou tache­ tées de rouge, m'aiderait à conserver l a v i e . T o u t le jour j e chassai, prêtant l'oreille à c h a q u e note, à chaque cri, g u e t t a n t les m o u v e m e n t s de tous les êtres ailés, et j e t r o u v a i , outre les g o m m e s et les fruits, plus de v i n g t nids q u i contenaient des œufs, l a plupart d'oiseaux de petite taille, et bien que m e s peines eussent été grandes et nombreuses les égratignures, j e n'en fus p a s moins fort satisfait d u résultat. Quelques jours plus t a r d , je découvris une quantité de g o m m e H a i m a q u e j e recueillis a v i d e m e n t sur l'arbre ; non qu'elle fût comestible, mais la pensée d u brillant éclairage qu'elle p o u v a i t fournir opéra avec t a n t de force sur mon esprit q u e m a c h i n a l e m e n t je la ramassai toute. L a possession de cette g o m m e , q u a n d la nuit m ' e n v e l o p p a d e n o u v e a u fit naître en moi un intense désir de lumière et de chaleur artificielles. L'obscurité m e d e v i n t plus pénible q u e j a m a i s . J ' e n ­ v i a i a u x lucioles leur lumière naturelle, et j e courus de ci de l à a u crépuscule afin d'en capturer quelquesunes et les tenir dans le c r e u x de m e s d e u x m a i n s


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pour jouir de leurs éclats l u m i n e u x , froids et intermit­ tents. L e jour suivant j e perdis d e u x ou trois heures à essayer de faire du feu s u i v a n t la m é t h o d e primitive, en frottant du bois sec ; mais je n ' y réussis point et gâchai un t e m p s précieux, et en conséquence j e souf­ fris plus que j a m a i s de la faim. T o u t pourtant sem­ blait contenir d u feu ; il m e suffisait de frapper le bois dur a v e c mon c o u t e a u pour qu'il en jaillît des étin­ celles. Si seulement je p o u v a i s intercepter ces mer­ veilleuses étincelles, dispensatrices de chaleur et de lumière ! E t tout d'un c o u p , c o m m e si je trébuchais sur une nouvelle et surprenante vérité, il m e vint à l'esprit q u ' a v e c m o n c o u t e a u d'acier et u n éclat de silex je pouvais faire du feu. T o u t de suite je préparai la mèche avec de la mousse sèche, d u bois pourri et d u coton s a u v a g e ; et j ' e u s bientôt le feu t a n t désiré. J'entassai sur lui du bois sec ou v e r t pour le faire croître. J e le soignai tendrement et passai la nuit auprès de lui ; il m e servit aussi à rôtir certains gros vers q u e j ' a v a i s découverts dans le bois pourri d'un tronc a b a t t u . L a v u e de ces v e r s m ' a v a i t toujours dégoûté ; mais j e les t r o u v a i bons et ils servirent à calmer m a faim : c'était t o u t ce q u e j ' a t t e n d a i s de mes s a u v a g e s aliments forestiers. L o n g t e m p s u n sentiment indéfinissable m ' e m p ê c h a d'approcher d u site où s'était élevée l a cabane, à présent incendiée, de Nuflo. J e finis par m ' y rendre ; je c o m m e n ç a i par faire le tour d u site fatal, fouillant p r u d e m m e n t des y e u x les herbes folles, c o m m e si j e craignais q u ' u n serpent ne s'y dissimulât ; enfin, à une certaine distance des décombres noircis, j e découvris un squelette h u m a i n et compris q u e c'était celui de Nuflo. E n son t e m p s il a v a i t été g r a n d chasseur de


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t a t o u s , et ces bizarres mangeurs de charognes s'étaient vengés sans doute en d é v o r a n t sa chair q u a n d ils l'eurent t r o u v é m o r t , tué par les sauvages. U n e fois r e v e n u dans ce lieu si plein de souvenirs, je ne le pus quitter ; t a n t que durerait m a v i e sauvage dans la forêt, là je devais avoir m a tanière, et v i v a n t là, je ne pouvais laisser sur le sol ce sinistre squelette. A v e c u n labeur infini, je creusai un entonnoir pour l ' y enfouir, en prenant soin de ne pas endommager une plante r a m p a n t e à larges feuilles q u i a v a i t com­ mencé à s'étaler sur le terrain ; q u a n d j ' e u s bouché le trou, je disposai sur le terrre les longues tiges traî­ nantes. — « Dors bien, vieillard, » fis-je q u a n d mon tra­ vail fut terminé ; et ces trois m o t s , q u i n'impliquaient ni b l â m e ni éloge, furent le seul service funèbre que Nuflo eut de moi. J e m e rendis ensuite à l'endroit où le vieillard a v a i t caché ses provisions a v a n t de partir pour R i o l a m a , et constatai avec joie que les Indiens ne l ' a v a i e n t point découvert ; outre le stock de feuilles de t a b a c , de maïs, potiron, patates et pain de cassave, et les ustensiles de cuisine, j e t r o u v a i , entre autres objets, un couperet, importante acquisition, car a v e c cet outil j'allais pou­ voir a b a t t r e des palmiers de petite taille e t des b a m ­ bous pour m e construire une h u t t e . L a possession d'un stock de nourriture m e donnait d u loisir que je pourrais e m p l o y e r utilement ; en pre­ mier lieu j ' a l l a i s m'assurer une manière de v i v r e de m o n choix ; plus t a r d sans doute viendraient des a m é ­ liorations, suivant le d é v e l o p p e m e n t h a b i t u e l , q u i s'ajouteraient à l'essentiel; une v i e saine et féconde o ù se combineraient la pensée et l'action ; e t , pour finir, une vieillesse paisible e t c o n t e m p l a t i v e .


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J ' e n l e v a i les cendres et les décombres et repérai l'endroit précis o ù se t r o u v a i t naguère la retraite per­ sonnelle de R i m a afin d ' y bâtir m a demeure, que je voulais petite. E n cinq jours elle fut achevée ; puis, a y a n t allumé du feu, j e m'étendis sur un lit sec de mousse et de feuilles a v e c une sensation q u i était presque celle du triomphe. A présent la pluie peut tomber à torrents, éteignant la lampe de la luciole ; le v e n t et le tonnerre p e u v e n t gronder à grand bruit et l'éclair frapper la terre d'une lumière intolérable, é p o u v a n t a n t les pauvres singes dans leurs habitations feuillues et h u m i d e s , je n ' y ferai guère attention sur mon lit bien sec, sous mon toit bien étanche en feuilles de palmier, a v e c u n feu j o y e u x pour m e tenir com­ pagnie et m e protéger de m o n ancienne ennemie, l'obscurité. D e ce premier sommeil sous un abri je m'éveillai frais et dispos, et le cruel aiguillon de la faim ne m e poussa pas vers la forêt mouillée. L e t e m p s si désiré était v e n u , du repos après le labeur, d u loisir pour la pensée. R e p o s a n t ici, à l'endroit m ê m e où s'était reposée R i m a , étreignant c h a q u e nuit dans ses b r a s une mère imaginaire, dans une oreille imaginaire chu­ chotant les paroles les plus tendres, à mon tour je l'étreignais dans mes bras, l'imaginaire R i m a . Com­ bien différentes a v a i e n t été mes nuits q u a n d j ' é t a i s sans abri, a v a n t d ' a v o i r redécouvert le feu ! C o m m e n t avais-je p u les endurer? Ces étranges et fantomatiques ténèbres sylvestres, la n u i t , peuplées de formes innombrables et étranges ; impassibles et profondes, où l'on v o y a i t pourtant se m o u v o i r des choses, sombres aussi, et v a g u e s et étranges, u n hibou, peut-être, ou une chauve-souris, une phalène à grandes ailes, un tettec h è v r e . E t je n ' a v a i s pas alors le choix : il m e fallait


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prêter l'oreille a u x bruits nocturnes de la forêt ; ils étaient aussi variés que les bruits diurnes, et chacun des bruits diurnes, d u plus faible z é z a y e m e n t et de la plus s u a v e roulade a u x roulements de t a m b o u r les plus profonds et a u x cris les plus perçants, y t r o u v a i t son équivalent ; toujours a v e c un je ne sais quoi de m y s t é r i e u x , d'irréel dans l a tonalité, u n j e ne sais quoi qui était le propre de l a nuit. A présent j e tenais en échec les ténèbres et le m y s ­ tère ; à présent je possédais ce q u i pour moi tenait lieu de plaisir, q u i était plus que le plaisir. Ce m ' é t a i t un délice funèbre q u e de rester éveillé, sans souhaiter de dormir, ni d'oublier, exécrant la lumière qui v i e n ­ drait enfin pour engloutir et chasser mes visions. Me retrouver a v e c R i m a — l a R i m a que j ' a v a i s perdue et reprise — mienne, mienne enfin I Une. nuit une phalène entra en voletant et se posa sur m a main alors q u e j ' é t a i s assis auprès d u feu, et j e l a regardai en retenant m a respiration. Ses ailes antérieures étaient d'un gris très pâle, a v e c des ha­ chures sombres ou claires qui semblaient inscrire sur leur surface t o u t entière dans les caractères les plus fins une mystérieuse légende crépusculaire ; mais les sous-ailes rondes étaient d'un j a u n e d ' a m b r e clair, veinées, c o m m e une feuille, de rouge et de violet ; une créature d'une b e a u t é si chaste et si e x q u i s e q u e de l a voir j e reçus u n choc soudain de plaisir. E l l e se mit à voleter en cercle pour se poser enfin sur les palmes du plafond, juste au-dessus d u feu. J e crus que la chaleur la chasserait bientôt de cette place et j ' o u v r i s l a porte pour qu'elle pût retrouver son chemin vers son monde frais, sombre et fleuri. E t , debout près de l a porte ouverte, j e m e tournai vers elle et lui parlai ainsi : « O rôdeuse de l a nuit a u x belles ailes pâles, 18


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v a - t ' e n , et si par hasard t u la rencontres dans les profondeurs ombreuses, rendant visite a u x lieux qu'elle a fréquentés, sois m a messagère... » A peine avais-je prononcé ces paroles que l a faible créature lâcha prise et t o m b a dans un frémissement de ses ailes, droite et rapide, dans le brasier qui flamboyait au-dessous d'elle. J e bondis en lançant un cri aigu et restai, les y e u x fixés sur le feu, t r e m b l a n t de tous mes membres, en proie à une soudaine et terrible émotion. C'est ainsi q u e R i m a était tombée — t o m b é e d'une grande h a u t e u r — dans les flammes q u i instantanément avaient dévoré sa belle chair et son brillant esprit ! 0 cruelle N a t u r e ! U n e phalène qui a v a i t péri dans la flamme ; u n son v a g u e et indistinct ; u n rêve dans la nuit ; l'apparence d'une ombre se m o u v a n t , pareille à une b r u m e , dans les ténèbres crépusculaires de la forêt, ramenaient soudain un souvenir aigu, la vieille angoisse, pour rompre u n m o m e n t le c a l m e de cette période. C'était le calme qui suivait la t e m p ê t e . Néanmoins, m a santé se détériorait. J e mangeais peu, j e dormais peu, j e devins maigre et faible. Q u a n d je plongeais les y e u x dans le sombre é t a n g v i t r e u x de la forêt, où R i m a ne se pencherait plus pour se voir m i e u x que dans le minuscule miroir qu'était la pupille de son a m a n t , il m'offrait l ' i m a g e d'un h o m m e décharné, en guenilles, coiffé d'une masse de c h e v e u x emmêlés qui retombaient sur ses épaules, les os d u visage saillant sous une p e a u parcheminée et m o r t e , les y e u x c a v e s a v e c en eux une lueur q u i était celle de la démence. Ce reflet produisait sur moi un effet é t r a n g e m e n t troublant. U n e v o i x t o r t u r a n t e m u r m u r a i t à mon oreille : « Oui, il est clair que t u deviens fou. B i e n t ô t t u t'élanceras en h u r l a n t dans la forêt, pour t ' a b a t t r e


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enfin et mourir : et personne ne trouvera, personne n'ensevelira j a m a i s tes os. L e v i e u x Nuflo fut plus h e u r e u x que toi, puisqu'il mourut le premier. » — « V o i x menteuse ! » répliquais-je avec une colère soudaine. « J a m a i s mes facultés n'ont été plus aiguës. N u l fruit ne peut mûrir sans que je ne le trouve. Quand un petit oiseau passe c o m m e un trait, une plume ou un brin de paille dans le bec, j ' o b s e r v e la direction de son v o l , et cet oiseau a u r a bien de la chance si je ne finis pas par découvrir son n i d . U n s a u v a g e né dans l a forêt ferait-il m i e u x ? Il périrait de faim là où moi, j e trouve à m e nourrir ! » — « A h ! oui ; mais il n ' y a rien de surprenant à cela ; » ripostait l a v o i x . « L ' é t r a n g e r v e n u d'un p a y s froid souffre moins de l a chaleur, q u a n d les journées sont le plus chaudes, que l'Indien q u i ne connaît pas d'autre c l i m a t . Mais observe le résultat. L'étranger meurt, tandis que l'Indien, q u i sue et qui respire avec peine, lui survit. D e m ê m e le s a u v a g e , dont l'intelli­ gence est inférieure et qui v i t séparé de toute société h u m a i n e , conserve ses facultés j u s q u ' à la fin, tandis que t o n c e r v e a u , plus perfectionné que le sien, est la cause de t a ruine. » J e coupai sur un arbre une v i n g t a i n e de longues épines émoussées, noires et dures c o m m e des barbes de baleine, et les enfonçai dans un m o r c e a u de bois où j ' a v a i s creusé a u feu des trous pour les recevoir. J ' e u s de la sorte un peigne a v e c lequel je démêlai mes longs c h e v e u x pour améliorer mon aspect. — « Ce n'est pas l ' é t a t de tes c h e v e u x , » persista l a v o i x , « ce sont tes y e u x , si sauvages et d'une expression si bizarre, qui trahissent l'approche de la folie. Lisse tes boucles a u t a n t que t u le v o u d r a s , orne-les d'une guirlande tressée avec ces fleurs écar-


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lates, en forme d'étoile, q u i pendent a u buisson q u i est là, derrière toi, couronne-toi c o m m e t u couronnas l a vieille Cla-Cla, ce regard fou n'en persistera pas moins. » I n c a p a b l e de répondre, la rage et le désespoir m e firent c o m m e t t r e un acte q u i semblait p r o u v e r q u e la détestable v o i x a v a i t deviné juste. R a m a s s a n t une pierre, j e l a lançai dans l ' e a u pour briser l ' i m a g e que j e v o y a i s , c o m m e si elle n ' a v a i t pas été un fidèle reflet de moi-même, mais une caricature, astucieusement fabriquée avec de l'argile émaillée ou quelque autre matière, et placée là par u n ennemi malicieux pour se railler de moi.


CHAPITRE XXI

Bien des jours s'étaient écoulés depuis la construc­ tion de m a h u t t e , combien, je ne le saurai j a m a i s , puisque j e ne faisais point d'encoches sur u n b â t o n ni de n œ u d s à une corde, et cependant, a u cours de mes v a g a b o n d a g e s dans le bois, j e n ' a v a i s j a m a i s v u ce funèbre m o n c e a u de cendres où le feu a v a i t fait son œ u v r e . D'ailleurs j e n ' a v a i s point cherché à le voir. A u contraire, mon désir était de ne le voir j a m a i s , et la crainte d'y être conduit par le hasard m'empêchait de m'écarter des sentes familières. Mais, une nuit, sans penser à la fin horrible de R i m a , je songeai tout à coup q u e le s a u v a g e haï, dont j ' a v a i s répandu le sang sur la blanche savane, p o u v a i t bien avoir obéi à sa fourberie naturelle en m e contant cette p i t o y a b l e histoire. S'il en était ainsi, s'il a v a i t préparé d ' a v a n c e u n récit fictif de sa m o r t pour répondre à mes ques­ tions, peut-être R i m a existait-elle encore ; perdue, q u i sait, errant dans une lointaine contrée, exposée nuit et jour a u danger, incapable de retrouver le che­ min de ses bois, mais v i v a n t e encore ! V i v a n t e ! E n ce m o m e n t m ê m e , tandis q u e je rêvais ici, elle était peut-être près de moi, dans le bois ; mais toute pleine d'appréhension après une si longue absence, elle a t t e n ­ dait dans sa cachette ce que révélerait l a lumière d u lendemain. J ' a l i m e n t a i le feu avec des mains tremblantes 277

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puis j ' o u v r i s la porte pour laisser un r a y o n de lumière s'élancer dans la forêt c o m m e un signal de bon accueil. Mais R i m a a v a i t fait d a v a n t a g e ; s'enfonçant dans l a noire forêt a u milieu d'un i m p i t o y a b l e orage, elle m ' a v a i t t r o u v é , elle m ' a v a i t ramené à l a maison. Pouvais-je faire moins qu'elle? J e fus bien v i t e dans les ombres du bois. A c o u p sûr c'était d a v a n t a g e que l'espoir, ce q u i faisait b a t t r e si follement m o n c œ u r ! C o m m e n t une sensation si étrangement soudaine, si irrésistible, aurait-elle p u s'emparer de moi si R i m a n ' a v a i t pas été v i v a n t e et proche? Pourrait-il donc se faire, pourrait-il donc se faire que nous nous rejoi­ gnions enfin? Contempler de n o u v e a u tes divins y e u x , te tenir de n o u v e a u dans m e s bras, enfin ! Moi si changé, si différent ! Mais le vieil a m o u r est demeuré ; et de t o u t ce qui s'est passé en t o n absence je ne te dirai rien, pas un m o t ; tout sera oublié : souffrances, folie, crime, remords ! R i e n ne t'affligera plus, pas m ê m e Nuflo, lui qui t'affligeait c h a q u e j o u r ; car il est mort à présent — assassiné, mais cela, j e ne le dirai point — et j ' a i décemment enterré les os d u p a u v r e pécheur. N o u s d e u x seuls dans le bois, notre bois m a i n t e n a n t ! N o u s allons revivre les anciens jours si d o u x , car j e sais que t u ne voudrais pas q u ' i l en fût a u t r e m e n t , pas plus q u e moi, d'ailleurs. Ainsi je m e pariais, transporté à la pensée des joies q u i bientôt seraient miennes, e t , par intervalles, j e m'arrêtais e t , i m m o b i l e , faisais résonner la forêt de mes cris. « R i m a ! R i m a ! » appelai-je mille et mille fois, et j ' a t t e n d a i s la r é p o n s e ; mais rien ne frappait mon oreille que les bruits bien connus de la nuit. J ' é t a i s trempé de rosée, meurtri et ensanglanté par mes chutes dans l'obscurité et par les rochers, les épines et les branches piquantes, mais je ne sentais


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rien ; par degrés m a surexcitation se dissipa, consumée par son propre f e u ; j ' é t a i s enroué à force de crier et prêt à tomber de fatigue, et l'espoir était mort ; j e finis par regagner m a h u t t e pour m e jeter sur mon lit d'herbes et m e plonger dans un h é b é t e m e n t profond et douloureux. Mais, le m a t i n v e n u , j ' é t a i s dehors, déterminé à fouiller la forêt de fond en c o m b l e ; s'il n'existait aucune trace du g r a n d feu que K u a - k ó m ' a v a i t décrit, je pourrais croire encore q u ' i l m ' a v a i t menti et que R i m a v i v a i t . J e cherchai toute la journée et ne t r o u v a i rien ; mais le terrain à visiter était v a s t e et il m e faudrait plusieurs journées pour l'explorer en entier. L e troisième jour, je découvris l'endroit fatal, et sus que j a m a i s plus je ne reverrais R i m a dans la chair, que mon dernier espoir a v a i t été bien v a i n . Impossible de s'y tromper ; c'était bien l a clairière que m ' a v a i t décrite l'Indien, plantée d'arbres géants et isolés les uns des autres ; et u n arbre se dressait, tué et noirci par le feu, entouré d'un énorme tas d'un diamètre de soixante à soixante-dix mètres, de troncs calcinés et a b a t t u s , et de cendres. Ici et là, de minces plantes avaient poussé à t r a v e r s les cendres, et les omnipré­ sentes plantes g r i m p a n t e s à petites feuilles c o m m e n ­ çaient à jeter leur broderie vert-pâle sur les troncs carbonisés. J e contemplai longtemps le v a s t e arbre funéraire qui, a v e c ses contreforts, a v a i t une circon­ férence de seize mètres a u moins et se dressait droit c o m m e le m â t d'un n a v i r e , à une cinquantaine de mètres au-dessus de l a terre. Quelle distance à fran­ chir en t o m b a n t à travers les feuilles ardentes et l a fumée, c o m m e un oiseau blanc frappé à m o r t par u n dard empoisonné, v i t e et droit dans la mer de flammes q u i se déroulait d e s s o u s ! Combien cruelle l'imagina-


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tion de transformer une fois encore ce sinistre monceau de cendres, malgré le feuillage p l u m e u x et la broderie des plantes g r i m p a n t e s , en un bûcher de rugissantes flammes, de ramener ces s a u v a g e s morts, h o m m e s , femmes et enfants — m ê m e les t o u t petits a v e c q u i j ' a v a i s joué — pour les faire tournoyer a u t o u r de moi, hurlant : « B r û l e ! brûle ! » O h ! non, il ne faut pas qu'elle repose pour toujours dans cet endroit m a u d i t ! Si le feu ne l ' a pas consumée en entier, les os c o m m e l a chair tendre, l a recroquevillant t o u t e ainsi qu'une frêle phalène a u x blanches ailes pour la réduire en la plus fine poussière, inséparablement confondue avec celle des tiges et des feuilles innom­ brables, il faut à t o u t p r i x porter ailleurs ce q u i peut demeurer d'elle, pour le mêler un jour avec mes propres cendres. A y a n t résolu d ' e x a m i n e r minutieusement le mon­ ceau tout entier, je m e mis t o u t de suite à l a besogne. Si elle a v a i t grimpé sur la plus h a u t e branche centrale, elle a v a i t dû t o m b e r dans les flammes assez près des racines ; j e c o m m e n ç a i donc par m ' o u v r i r u n chemin j u s q u ' a u tronc, et q u a n d l'obscurité m e surprit, j ' a v a i s tracé un cercle autour de l'arbre, sur une largeur de trois à q u a t r e mètres, sans découvrir aucune trace d u corps. L e lendemain à midi je t r o u v a i le squelette ou, du moins, les ossements principaux. L'intense chaleur à laquelle ils a v a i e n t été soumis les a v a i t rendus si friables qu'ils t o m b è r e n t en m o r c e a u x entre mes doigts. Mais j ' a p p o r t a i le plus grand soin à sauver ces dernières reliques sacrées, t o u t ce qui restait de R i m a , baisant c h a c u n des blancs fragments à mesure que je les soulevais, les déposant ensuite sur mon v i e u x m a n t e a u effiloché que j ' a v a i s étendu pour les recevoir. E t q u a n d j e les eus retrouvés tous, m ê m e les plus


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petits, j ' e m p o r t a i m o n trésor dans m a h u t t e . U n nouvel orage a v a i t secoué m o n â m e , auquel a v a i t succédé une seconde accalmie, plus complète et qui semblait devoir être plus durable que la première. Mais il ne s'agissait plus d'un calme léthargique ; mon cer­ v e a u était plus actif que j a m a i s ; et je finis par trouver un travail pour occuper mes m a i n s , d'une nature à m e distinguer de tous les autres ermites forestiers qui, pour fuir leurs semblables, s'étaient réfugiés dans cette sauvage contrée. L e s ossements calcinés que j ' a v a i s secourus, je les conservais dans une des grandes jarres de terre, grossières de forme et m a l cuites, dont Nuflo se servait jadis pour conserver son grain et ses autres provisions de bouche. E l l e était de l a couleur des cendres végétales, et q u a n d j ' e u s renoncé à trou­ ver l'argile fine q u ' i l a v a i t employée dans sa fabrica­ tion — car j ' a v a i s songé à faire moi-même une urne funéraire d'une forme plus harmonieuse — j'entrepris d'en orner l'extérieur. J e consacrai à ce labeur artis­ tique une partie de m e s journées ; et quand j ' e u s recouvert cette surface d'un dessin représentant des tiges épineuses et une plante g r i m p a n t e a u x feuilles recourbées et a u x vrilles entortillées supportant des boutons et des fleurs, je les coloriai. J e ne m e servis q u e de violet et de noir, q u e j e tirai des jus de certaines baies ; q u a n d une teinte ou une nuance ne m e satis­ faisait pas, j e l'effaçais pour la refaire ; et ceci si souvent que je ne complétai j a m a i s mon œ u v r e . J ' a u ­ rais pu, avec l'orgueilleuse modestie des anciens sculp­ teurs, inscrire sur le vase ces m o t s : A bel fecit. Mon idéal, en effet, n'était-il pas aussi b e a u que le leur, e t le m i e u x que je pouvais faire une imparfaite copie, une grossière esqui se? U n serpent entourait la partie inférieure de la jarre ; il était sombre, a v e c un chapelet


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de taches noires irrégulières sur toute la longueur de son corps : et si q u e l q u ' u n a v a i t eu la curiosité de les examiner, il aurait découvert q u ' u n e de ces taches sur d e u x était en réalité une lettre d'une forme rudimentaire et que ces lettres, en les séparant correc­ t e m e n t , formaient les m o t s s u i v a n t s : Sin vos y sin dios y mi

(i).

Mots q u i à certains pourraient paraître fantastiques, déments m ê m e dans leur e x t r a v a g a n c e et chantés par on ne sait quel v i e u x poète oublié ; ou peut-être encore la. devise d'un chevalier errant malade d'amour, dont la passion s'était consumée en cendres bien des siècles plus tôt. Mais ni fantastiques ni déments pour moi, q u i demeurais seul sur une vaste plaine pierreuse dans un crépuscule éternel, où il n ' y a v a i t ni m o u v e m e n t ni bruit, m a i s où t o u t e chose, j u s q u ' a u x arbres, a u x fougères et a u x herbes, était de pierre. L e s jours passèrent, se groupant a v e c d'autres pour former des semaines et des mois ; pour moi ce n'étaient que des jours, non pas samedi, d i m a n c h e , lundi, mais des jours innommés. Ils étaient si n o m b r e u x et leur total était si g r a n d , que t o u t e m a v i e antérieure, toutes les années q u e j ' a v a i s v é c u e s a v a n t d'adopter cette v i e solitaire, m e faisaient l'effet d'une petite île placée à une distance incommensurable, à peine visible, a u milieu de ce morne désert sans limites formé de jours sans n o m . Mon stock de provisions s'était épuisé depuis si longtemps que j ' a v a i s oublié le goût du maïs, du poti­ ron et des p a t a t e s pourpres et sucrées. Car le lopin de terre c u l t i v é par Nuflo, les s a u v a g e s l ' a v a i e n t r a v a g é , (I) Sans vous, et sans Dieu, et sans moi.


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ils n ' a v a i e n t pas laissé une tige, pas une racine : et moi, c o m m e l ' h o m m e en deuil qui ne songe q u ' à sa douleur, c o m m e l'artiste q u i ne songe q u ' à son art, j ' a v a i s été i m p r é v o y a n t et j ' a v a i s consommé la graine sans en m e t t r e une partie dans le sol. J e n ' a v a i s que des aliments s a u v a g e s , en q u a n t i t é insuffisante d'ail­ leurs, que je t r o u v a i s à grand'peine et m'appropriais a u p r i x de nombreuses meurtrissures. L e s oiseaux m e poursuivaient de leurs cris et de leurs semonces ; les branches m e lacéraient, les épines m'égratignaient ; pires encore étaient les nuées de guêpes irritées, pas plus grandes q u e des mouches. B z z ! B z z ! E t de m e piquer. L a dent d'un serpent n ' a pas réussi à m e t u e r ; que m ' i m p o r t e n t vos gouttelettes de poison enflammé p o u r v u q u e je parvienne à saisir mon butin — vers ou miel ! Mon pain blanc et m o n v i n pourpre ! J a d i s mon â m e était affamée de connaissance ; j e m e délectais de belles pensées bellement exprimées ; je les recherchais a v e c soin d a n s des livres imprimés ; a u ­ j o u r d ' h u i , plus rien q u e c e t t e abjecte faim du v e n t r e , cette âpre q u ê t e de v e r s et de miel, et cette ignoble guerre contre de petites choses ! J e m e révélai m a u v a i s chasseur q u a n d il s'agit de proies de forte taille. Oiseaux et mammifères se riaient des pièges q u ' i l m e fallait t a n t d'heures de veille, l a nuit, pour inventer, t a n t d'heures de j o u r pour fabri­ quer. U n e fois, v o y a n t une bande de singes, très h a u t dans les grands arbres, j e les suivis et les g u e t t a i long­ t e m p s , songeant a u festin r o y a l que j e ferais si l'un d'entre e u x , par suite de quelque accident improbable, v e n a i t à choir, désemparé, sur le sol et se t r o u v a i t à m a merci. Mais l'impossible ne se produisit pas et j e n'eus pas de v i a n d e . Quelle v i a n d e m e procurai-je j a m a i s , sauf, de t e m p s à a u t r e , un oiselet tué dans


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son nid, ou un lézard ou une petite grenouille d'arbre aperçue, malgré sa couleur v e r t e , dans le feuillage? J e faisais rôtir le petit ménestrel v e r t sur les chardons. E t pourquoi pas? P o u r q u o i aurait-il continué de faire résonner sa mandoline et tinter ses aériennes c y m b a l e s puisqu'il n ' y a v a i t aucune oreille pour l'écouter en connaisseur? U n e fois j e mangeai une v i a n d e d'une autre espèce, bizarre, mais un estomac affamé ignore le dégoût. J ' a v a i s t r o u v é un serpent enroulé sur m a route e t , m ' a r m a n t d'un long b â t o n , j e l ' a v a i s tiré de sa sieste pour le t u e r sans pitié. R i m a n'était pas l à pour m'arracher la rage d u c œ u r et sauver sa v i e malfaisante. Ce n'était point cette fois un serpent corail au corps mince et pointu d u b o u t , annelé c o m m e une guêpe de brillantes couleurs ; celui-ci était épais et court, recouvert d'écailles sombres et éclaboussées de noir ; a v e c , lui aussi, une t ê t e large, plate, meur­ trière, a u x y e u x pierreux et glacés, d'un blanc bleuâtre, assez froids pour geler dans ses veines le sang d'une victime et l'immobiliser, telle une créature a u x y e u x fous sculptée dans la pierre, pour attendre le coup brusque et i n é v i t a b l e , si rapide et pourtant si lent à venir. « 0 a b o m i n a b l e tête plate, a u x y e u x de glace, a u x y e u x h u m a i n s et diaboliques, je v a i s te couper et te jeter bien loin de moi ! » E t loin de moi je l a jetai, assez loin en toute conscience ; p o u r t a n t je ren­ trai chez moi t o u t troublé par l'idée que q u e l q u e part, quelque part sur le sol noir e t h u m i d e où elle était t o m b é e , dans cet e n c h e v ê t r e m e n t dense et épineux, derrière l'écran de ces millions de feuilles, les y e u x blancs et sans paupières, les y e u x v i v a n t s m e sui­ vaient sans cesse dans toutes mes marches et m e s contremarches a u sein de la forêt. E t quoi de sur­ prenant à cela? N'étions-nous pas seuls tous d e u x dans


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cette effrayante solitude, moi et le serpent, mangeurs de poussière, choisis et maudis par-dessus tout bétail? Lui, il ne m ' a u r a i t pas m o r d u , et moi — cannibale sans foi, — je l ' a v a i s assassiné. Cette m a u d i t e i m a ­ gination continuerait de v i v r e , se glissant dans le moindre interstice de m a cervelle ; la tête coupée irait en grandissant la nuit j u s q u ' à devenir monstrueuse, les infernaux y e u x blancs e t sans paupières devien­ draient d e u x pleines lunes. « Assassin ! assassin ! » diraient-ils ; « d'abord assassin de tes semblables, ce crime était petit ; mais D i e u , notre ennemi, les a v a i t faits à Son i m a g e , et Il t ' a m a u d i t ; et nous d e u x nous étions ensemble, seuls et séparés, toi et moi, assassin ! toi et moi, assassin ! » J ' e s s a y a i d'échapper à cette imagination t y r a n n i q u e en pensant à autre chose, en m e m o q u a n t d'elle. « L e cerveau qui a faim, le c e r v e a u anémié, » m e dis-je, « a d'étranges pensées. » J e m e mis à étudier le corps sombre, épais, émoussé des d e u x bouts, q u e je tenais dans m e s mains ; je r e m a r q u a i q u e la surface livide, grossièrement t a c h e t é e et écailleuse, m o n t r a i t , dans u n certain jour, un j e u ravissant de couleurs prisma­ tiques. E t , devenant fort poétique, j e m'écriai : « Q u a n d l ' i m p é t u e u x v e n t d'ouest brisa l'arc-en-ciel sur le gris n u a g e qui fuyait et l'éparpilla sur la terre, un fragment est t o m b é sans doute sur ce reptile pour lui donner c e t t e tendre teinte céleste. Car la n a t u r e chérit tous ses enfants et à c h a c u n elle donne de la beauté, peu ou p r o u ; à moi seul, haïssable m a r â t r e , elle ne donne ni grâce ni b e a u t é . Mais q u e dis-je? N e la calomnié-je pas? R i m a , belle par-dessus toutes choses, ne m'a-t-elle pas a i m é , ne disait-elle pas que j ' é t a i s beau? » —

« A h ! oui, c'était il y a longtemps, » dit la v o i x


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q u i s'était déjà m o q u é e de moi près de la mare q u a n d je peignais mes c h e v e u x emmêlés. « Il y a longtemps, q u a n d l'âme q u i regardait par tes y e u x n'était pas devenue la chose m a u d i t e qu'elle est aujourd'hui. Aujourd'hui, R i m a tressaillerait en les v o y a n t ; aujourd'hui elle fuirait a v e c terreur d e v a n t leur expres­ sion démente. » — « 0 v o i x m é c h a n t e , faut-il que t u m e gâtes j u s ­ q u ' a u désir q u e j ' a i de cet aliment t a c h e t é à la langue fourchue? T o i le jour et R i m a la nuit — que faire? — que faire? » Car les choses en étaient v e n u e s a u point q u e la fin de chaque journée ne m ' a p p o r t a i t ni sommeil ni rêves, mais des visions que j e subissais t o u t éveillé. N u i t après nuit, de mon lit d'herbes sèches j e v o y a i s Nuflo t o u t replié dans la posture q u ' i l affectionnait, ses grands pieds bruns à côté des cendres blanches, assis, silencieux et triste. J ' a v a i s pitié de lui ; j e lui devais l'hospitalité ; mais il semblait intolérable qu'il fût là. I l v a l a i t m i e u x fermer les y e u x ; car alors j ' a u r a i s a u t o u r d u cou les b r a s de R i m a ; le s o y e u x brouillard de sa chevelure contre m a face, son haleine de fleur mêlée à la mienne. Quel l u m i n e u x visage que le sien ! Même les y e u x fermés je le v o y a i s distincte­ m e n t , sa translucide p e a u m o n t r a n t l a couleur rose qu'elle recouvrait, ses y e u x lustrés, spirituels et pas­ sionnés, sombres c o m m e un v i n pourpre dessous leurs sombres cils. Alors mes y e u x s'ouvraient tout grands. P a s de R i m a dans mes bras ! Mais là-bas, derrière le feu, a u delà de l'endroit où le v i e u x Nuflo était assis, nourrissant ses tristes pensées, quelques instants plus t ô t , R i m a était debout, immobile et pâle, indiciblement triste. P o u r q u o i sort-elle des ténèbres de dehors pour me parler, sans lever une seule fois ses y e u x doulou-


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r e u x j u s q u ' a u x miens? « N e le crois pas, A b e l ; non, ce n'était là q u ' u n fantôme de ton c e r v e a u , le ce-quej ' é t a i s dont t u te souviens si bien. Car ne vois-tu pas que, lorsque j ' a r r i v e , elle s'évanouit et n'est plus rien? P a s cela, ne m e demande pas cela. J e sais q u ' u n e fois j e refusai de regarder dans tes y e u x , et après, dans l a caverne, à R i o l a m a , j ' y regardai longtemps et fus heureuse, indiciblement heureuse ! Mais à pré­ sent — oh ! t u ne sais pas ce q u e t u m e demandes — t u ignores quel chagrin est entré dans les miens ; si t u le v o y a i s une seule fois de douleur t u mourrais. Or, il faut q u e t u v i v e s . Mais j ' a t t e n d r a i p a t i e m m e n t , et nous serons réunis à la fin, et n o u s nous verrons sans dé­ guisement. R i e n ne nous séparera plus. Seulement ne souhaite pas que ce soit bientôt ; ne t ' i m a g i n e pas que la m o r t soulagerait t a douleur, et ne la cherche pas. D e s aus érités? D e s bonnes oeuvres? Des prières? Per­ sonne ne les v o i t ; personne ne les entend, elles sont moins que rien, et il n ' y a pas d'intercessions. Je ne le savais pas alors, mais toi, t u le savais. T a vie était à toi ; t u n'es ni sauvé ni j u g é ! A c q u i t t e - t o i toi-même — défais ce q u e t u as fait, car le Ciel ne saurait le défaire — et le Ciel ne dira pas u n m o t , et moi non plus. T u ne p e u x pas, A b e l , t u ne p e u x pas. Ce que t u as fait est fait, et tiens d o i v e n t être le châtiment et le regret, tiens et miens, tiens et miens, tiens et miens. » Cela aussi c'était un f a n t ô m e , une R i m a de l'es­ prit, une des formes q u e prenaient les noires vapeurs, changeantes sans cesse, d u remords et de la folie ; et toutes ces phrases lugubres étaient tissées par mon propre c e r v e a u . J e n'étais pas suffisamment fou pour ne pas le savoir ; un fantôme, c'est tout, une illusion, plus réelle p o u r t a n t q u e l a réalité, réelle c o m m e m o n


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crime, c o m m e mon v a i n remords et la mort à venir. C'était, en vérité, R i m a revenue pour m e dire que moi qui l'aimais a v a i s été plus cruel pour elle que ses plus cruels ennemis ; car e u x , ils n ' a v a i e n t torturé et anéanti par le feu que son corps, et moi j ' a v a i s jeté cette ombre sur son â m e , ce chagrin qui dépassait tous les chagrins, chagrin plus sombre que la mort, sans atténuation possible, éternel. S i seulement j ' a v a i s pu dépérir par degrés, sans souffrance, le corps plus faible, les sens plus obscurcis de jour en jour, pour m ' a b î m e r enfin dans le sommeil ! Mais cela ne p o u v a i t être. Toujours cette fièvre en mon c e r v e a u , la v o i x moqueuse le jour, les fantômes l a nuit. J ' e n vins à me convaincre que si je ne quit­ tais pas la forêt a v a n t p e u , l a m o r t viendrait m e prendre sous une forme terrible. Mais dans l ' é t a t d'af­ faiblissement où je m e t r o u v a i s , et sans provisions, il m ' é t a i t impossible d'échapper des environs de P a rahuari, puisqu'il m e faudrait éviter les villages dont les h a b i t a n t s étaient de la m ê m e t r i b u q u e R u n i et que ceux-ci reconnaîtraient en moi l ' h o m m e blanc qui a v a i t jadis été son hôte e t , plus t a r d , son ennemi implacable. I l fallait attendre, et, en dépit d'un corps affaibli et d'un c e r v e a u m a l a d e , lutter encore pour arracher une maigre subsistance à la s a u v a g e nature. U n j o u r j e découvris un vieil arbre a b a t t u , enseveli sous une épaisse couche de plantes grimpantes et. de fougères et dont le bois était presque ou t o u t à fait pourri, c o m m e je le constatai en plongeant dedans mon c o u t e a u j u s q u ' a u manche. P a s de doute qu'il ne contînt des v e r s , ces énormes et blancs perceurs de bois qui tenaient une place i m p o r t a n t e dans m o n alimentation. L e lendemain j e revins a v e c un cou­ peret et des coins pour fendre le tronc. Mais à peine


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avais-je commencé le t r a v a i l , q u ' u n e bête, effrayée par les coups, s'élança, ou plutôt se tortilla, hors de sa cachette, sous le bois mort, à quelques mètres de moi. C'était une robuste créature à pattes courtes et à tête ronde, à peu près de la taille d'un gros chat, revêtue d'une épaisse fourrure brun verdâtre. L e sol était recouvert de plantes g r i m p a n t e s qui ligotaient en­ semble fougères, buissons et vieilles branches mortes ; dans ce fouillis, l ' a n i m a l bondissait et s'agrippait en déployant une grande énergie, sans faire en réalité que fort peu de progrès. T o u t à coup, je compris que c'était un « paresseux », mammifère fort répandu, mais qu'on voit rarement sur le sol. Or, celui-ci n'avait auprès de lui aucun arbre où se réfugier. L a joie de cette découverte produisit en moi une commotion qui suffit à m'ôter toute initiative : pendant quelques instants je demeurai t r e m b l a n t , ne respirant q u ' à peine. Me domi­ nant enfin, je m e lançai à sa poursuite, et, assénant un c o u p de couperet sur sa tête ronde, j ' é t o u r d i s l'animal. « P a u v r e paresseux ! » monologuai-je debout près du cadavre. « P a u v r e v i e u x nonchalant ! R i m a t ' a t-elle j a m a i s t r o u v é profondément endormi sur u n arbre, étreignant une branche c o m m e si t u l'aimais, et de sa petite main a-t-elle caressé t a tête ronde, t a tête h u m a i n e ; et a-t-elle ri d'un rire moqueur de l a stupéfaction peinte en tes y e u x alourdis qui s'éveil­ laient, t'a-t-elle tendrement reproché de porter tes ongles si longs et d'être si laid? F a i n é a n t , t a mort est vengée ! O h ! être loin de ces bois — loin de ce site consacré ! — ailleurs, n'importe, où tuer ne soit point assassiner ! » J e m e rendis c o m p t e enfin q u e je possédais main­ tenant un stock de nourriture q u i m e permettait de m'éloigner du bois. 19


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J e consacrai une partie de la nuit et de la matinée à sécher la viande sur un feu f u m e u x de bois v e r t e t à fabriquer un sac grossier pour l'emporter, car j ' a v a i s résolu d'entreprendre le v o y a g e . L e transport des cendres sacrées de R i m a fut l'objet de b e a u c o u p de méditations et d'anxiété. L e v a s e d'argile sur lequel j ' a v a i s dépensé un si long labeur plein de tristesse et d'amour, devait être abandonné, car, t r o p grand et t r o p lourd, je n'aurais pu le p o r t e r ; je finis par placer les fragments dans un sac léger ; et pour dépis­ ter les soupçons des gens que je rencontrerais en route, j'étendis sur les cendres une couche de racines et de bulbes. J e dirais que celles-ci possédaient des pro­ priétés médicales, connues des docteurs blancs, à qui j e les vendrais en a r r i v a n t a u premier établissement chrétien, pour m'acheter avec cet argent des v ê t e m e n t s afin de recommencer m a v i e . L e lendemain je dirais un dernier adieu à cette forêt remplie de tant de souvenirs. E t je partirais vers l'est, à travers un s a u v a g e p a y s de m o n t a g n e s , de rivières et de forêts, où c h a q u e douzaine de kilo­ mètres devaient en valoir cent d ' E u r o p e ; mais ce p a y s était h a b i t é par des tribus q u i ne montraient aucune hostilité à l'étranger. E t peut-être aurais-je la bonne fortune de rencontrer des Indiens v o y a g e a n t dans la m ê m e direction, lesquels connaîtraient les chemins les plus commodes ; et de t e m p s à autre un v o y a g e u r compatissant partagerait avec moi sa pirogue : alors je franchirais des lieues nombreuses sans fatigue, jus­ q u ' a u m o m e n t où j ' a t t e i n d r a i s quelque grande rivière, coulant à t r a v e r s l a G u y a n e anglaise o u hollandaise ; et ainsi de suite, par étapes t a n t ô t lentes, t a n t ô t ra­ pides, m a n g e a n t fort peu peut-être, peinant et souf­ frant sous un ardent soleil et sous l'orage, pour par-


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venir enfin à l ' A t l a n t i q u e et a u x villes q u ' h a b i t e n t des chrétiens. Ce soir-là, q u a n d j ' e u s terminé mes préparatifs, je soupai des abatis du paresseux q u i étaient impropres à l a conservation, rôtissant des m o r c e a u x de graisse sur les charbons et faisant bouillir la tête et les os pour en faire d u bouillon ; e t , après a v o i r avalé le liquide, j'écrasai les os entre m e s dents e t en suçai l a moelle, m e nourrissant c o m m e un animal carnivore et affamé. E n v o y a n t les fragments disséminés sur le sol, je me rappelai le v i e u x Nuflo et c o m m e n t je l ' a v a i s sur­ pris en train de se régaler dans sa retraite du malo­ dorant coatimundi. « Nuflo, mon v i e u x voisin, c o m m e t u restes tranquille sous t a couverture verte, étoilée de fleurs jaunes ! T o n sommeil n'est point feint, vieil­ lard, je le sais bien. Si un soupçon de ces agissements curieux, de ces agapes carnivores dans un site naguère sacré pouvait, en voltigeant c o m m e une phalène, péné­ trer dans ton crâne moisi et c r e u x , t u sortirais bien v i t e ton v i e u x nez pour renifler une fois de plus l ' a r o m e de la graisse bouillante. » A ce m o m e n t , j ' a v a i s envie de r i r e ; je n'en fis rien, mais n'en restai pas moins étrangement affecté, c o m m e d'un m o u v e m e n t q u e je n'aurais pas éprouvé depuis l'enfance, familier et n o u v e a u pourtant. Après avoir souhaité une bonne nuit à mon voisin, je me laissai t o m b e r dans m a paille, et dormis profondément, c o m m e une bête. P a s d'illusion, pas de fantôme, cette nuit-là : les y e u x sans paupières, blancs et impla­ cables, d u serpent décapité étaient enfin t o m b é s en poussière : aucune flambée de songe n'illumina soudain le visage ridé et mort de la vieille Cla-Cla et ses blancs c h e v e u x souillés de sang : le v i e u x Nuflo resta sous sa


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couverture v e r t e ; et m a dolente épouse-esprit n e v i n t point affaiblir m o n c œ u r p a r des rêves d'immortalité. Mais q u a n d l ' a u b e n a q u i t , qu'il fut pénible de m'éloigner pour toujours d'un lieu où j ' a v a i s si souvent causé a v e c R i m a , l a vraie c o m m e l'imaginaire ! L e ciel était sans nuages et l a forêt humide c o m m e s'il a v a i t plu ; ce n'était q u ' u n e forte rosée q u i faisait paraître l a forêt pâle e t chenue dans l a jeune lumière. L a l u ­ mière s'accrut, un v e n t se l e v a en c h u c h o t a n t c o m m e je traversais le bois ; e t l'humidité prompte à s'éva­ porer semblait une floraison sur les r a m e a u x p l u m e u x , sur l'herbe folle ; mais plus h a u t , sur le feuillage, elle était u n e buée iridescente, une splendeur à l a cime des arbres. L'éternelle beauté, l a fraîcheur de l a nature se répandaient de n o u v e a u sur toutes choses, c o m m e je l ' a v a i s v u si souvent avec joie e t adoration a v a n t q u e la douleur et de terribles passions eussent obscurci m a v u e . E t c o m m e je cheminais en m u r m u r a n t u n dernier adieu, m e s y e u x se troublèrent encore, c a r des larmes s ' y amassaient.

FIN

PARIS. —

T Y P O G R A P H I E P L O N , &, R U E G A R A N C I È R E . —

1929).

37043.


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Vertes demeures : roman de la forêt tropicale