Histoire naturelle et morale des iles Antilles de l'Amérique

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A N T I L L E S D

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L ' A M E R I Q U E

L I V R E

S E C O N D ,

C O M P R E N A N T

L'HISTOIRE MORALE,



281

H I S T O I R E NATURELLE

ET

MORALE

DES

ILES A N T I L L E S D E

L'AMERIQUE.

LIVRE

SECOND.

Comprenant l'Hiftoire Morale. C H A P I T R E

PREMIER.

De l'Etabliffement des Habit ans Etrangers dans les Iles de Saint Chriftofle, de Nieves , de la Gardeloupe, de la Martinique , & autres Iles Antilles. Prés avoir achevé, tout ce qui pouvoir eftre de l'Hiftoire Naturelle des Antilles, il faut venir à l'Hiftoire, que nous appelions Morale, & trai­ ter dorefenavanr en toute la fuire de ce Livre, des Habitans de ces Iles, dont nous avons déja fait quelque mention, felon qu'il eft venu à propos, en la defcription que nous avons donnée au Livre precedent, de chacune de ces Iles en particulier. N o u s parlerons premieN n rement

A


Chap. I rement des Etrangers, ou des Européens , autant qu'il- fera neceffaire à nôtre deffein. Et puis nous descendrons, à une ample & particulière confideration des indiens , Habitans naturels du Pais, dont le fujet peu c o n n u , d e m a n d e une deduction de plus longue haleine,& une recherche plus exacte & plus curieufe. L e s Espagnols, fe fondans fur la Donation du Pape Alexandre fiziéme, & fur quelques autres raifons apparentes, prétendent que le droit de naviger en l'Amérique, & d'y établir des Colonies, foit au Continent foit aus Iles leur appartient privativement à tous antres. Mais outre que la vanité de cette arrogante prefomption , fe découvre affez d'elle m ê m e ,& que ce feroit interrompre le fil de nôtre Hiftoire , que de nous arrêter icy à une telle controverfe, le Docte & curieus Bergeron , afiexactement traitté cette queftion, & fi clairement montré l'abfurdité de cette chimère , en fon Traitté des navigations, que ce feroit péne perdue de s'y étendre davantage, & d'y vouloir apporter denouveaus éclairciffemens. Auffi. tous les Rois ci Princes Chrétiens, ont toujours contefté au R o y d'Efpagne , ce prétendu droit qu'il s'attribue. Et ils ne l'ont pas feulement combattu par paroles & par écrits : mais encore par les effets , ayant envoyé de tems en tems des flottes en l'Amérique, pour y faire des Peuplades, & fe mettre en poffeffion de plufieurs terres de ce nouveau M o n d e y ou. particulierement fe fontfignalezles François, les Anglois & les Hollandois. Mais les plus r e n o m m é e s de toutes les Colonies que ces trois Nations poffedent en A m e r i q u e , & celles qui font les plus frequentées des Marchands , c o m m e étant les plus avantageufes pour le c o m m e r c e , ce font celles des Antilles. L e s François & les Anglois, c o m m e o n le peut remarquer au premier Livre de cette Hiftoire, y font les plus avancez ; & ont en partage les plus grandes, les plus riches,& les plus peuplées de toutes ces Iles. Il eft auffi conftant, que ces Nations en leur établiffement, n'ont pas fuivy les cruelles & Barbares Maximes des Efpagn o s ,& n'ont pas impitoyablement exterminé c o m m e eus, les Peuples originaires du pais. Carfielles les ont trouvez dans 282

HISTOIRE

M O R A L E ,


283 Chap. I D E S I L E S ANTILLES. dans les terres qu'elles poffedent, elles les y ont confervez pour la plupart, & ont contracté alliance avec eus.Ileft bien vray, que les Caraibes ont dépuis un long tems de grands differens avec les Anglois : mais l'origine de leurs querelles vient de quelques fujets de mécontentement, qu'ils ont recens de quelques particuliers de cette Nation , qui en corps à defapprouvé leur procedé : & en toute rencontres, a témoigné qu'elle defiroit, qu'ils fuffent traittez avec la m ê m e humanité , modération , & douceur Chrétienne, d'ont les amples &floriffantesColonies de la Virgine & de la N e u v e Angleterre , qui relevent de fa Jurifdiction, ont ufé jufques à prefent, à l'endroit des Habitans naturels de l'Amérique Septentrionale, où elles font établies: avec léquels elles entretiennent unefifainte , &fiparfaite correfpondence, qu'elle leur a facilité les moyens, de les inftruite avec un heureus fucc e s , es myfteres de la Religion Chrétienne, & de fonder un grand nombre de belles Eglifes, au milieu de ces pauvres Peuples. Sur tout, il eft tres-averé , que lors que les François fe font établis à la Martinique, à la Gardeloupe ,&à la Grenade , ils l'ont fait par l'agréement des Caciques, & des principaus d'entre les Caraïbes, qui ont défavové ceus des leurs , qui ont voulu aller au contraire ; & qui ont employé leurs forces & leurs bons avis pour reprimer leurs deffeins, & faire entrer les nôtres en la paifible poffeffion, de ce qu'ils leur avoyent auparavant accordé. C e qui juftifie , que nous ne f o m m e s pas coupables des m ê m e s violences que les Efpagnols, & que nôtre procedé en l'établiffement de nos Colonies aus Iles, n'a pas elle femblable au leur. Que s'y on nous objecte que nous les avons chaffez de Saint Chriftofle, & de la Gardeloupe , & qu'encore à prefent, nous avons guerre avec ceus de la Martinique. N o u s répondons, que lors que nous avons peuplé ces Iles,nous n'avions autre but,que l'édification & l'inftruction de ces pauvres Barbares, & queficontre nôtre premiere intention, nous avons été obligez d'ufer de feverité à l'endroit de quelques uns, & de les traitter c o m m e ennemis, ils ont attiré ce malheur fur eus, en violant les premiers, les facrées loix de l'aliance qu'ils avoyent contractée N n 2 avec


284 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 1 avec n o u s , & en prenant des confeils fanguinaires, qui euffent étouffe nos Colonies dans leur berceau, s'ils n'euffent efté découverts. Les Colonies Françoifes& Angloifes ont eu leur c o m mencement en m ê m e tems, c'eft à dire en l'an milfixcens vint-cinq. Monfieur D E S N A M B U C , Gentil-homme François , de l'Ancienne Maifon de Vauderop, & Capitaine entretenu par fa Majefté en la mer d u Ponant,& Monfieur W A E R N A E R , , Gentil-homme Anglois (lequel nos François n o m m o y e n t Monfieur Oùarnard, pour faciliter la pronontiation du double W , que nôtre langue ignore) ont en u n m ê m e jour pris poffeffion de l'Ile de Saint Chriftofle , au n o m des Rois de France, & de la Grand'Bretagne leurs M a î tres , pour avoir un lieu de retraite affurée , & une bonne rade pour les Navires de l'une& de l'autre Nation , qui frequentoient en l'Amerique. Cette Ile , ayant tous les rares avantages que nous avons amplement déduits au Chapitre qui en contient la defcription, étoit fort vifitée des Efpagnols, qui y prenoient fouvent leurs rafraichiffemens, en allant& en retournant de leurs longs voyages, ils y laiffoient auffi quelquefois leurs malades, qui étoient traitiez par les Indiens Caraïbes, avec léquels ils avoient fait la paix a cette condition Ces Meilleurs donc confiderant, que s'ils poffedoient cette terre , ils incommoderoient l'Efpagnol leur ennemy comm u n en l'Amérique ,& qu'ils auroient une bonne & feurs demeure , pour jetter les fondemens des Colonies , qu'ils fe propofoient de dreffer en ces Iles, ils s'en rendirent maitres, & y laifferent des hommes pour la garder. Mais avant que d'en partir, craignant que les Indiens ne fomentaffent quelque fecrette intelligence avec les Efpagnols, o u qu'en leur abfence, ils n'executaffent la refolution, que certains Sorciers, qui font en haute eftime parmy ce Peuple , leur avoient fait prendre dépuis peu , de mettre à mort tous les Etrangers, qui étoient en leur terre; ils fe défirent en une nuit de tous les plus factieus de cette Nation;& peu aprés ils contraignirent tous les autres qui s'étoient cantonnez& mis en defenfe, à fe retirer ailleurs,& à leurlaifferla place libre. Aprés.


Chap. I D E S I L E S A N T I L L E S . 285 Aprés q u o y , Monfieur Defnambuc s'en retourna en France , & Monfieur Oüarnard en Angleterre, eu leur conquefte, & tout leur procédé furent agréez des Rois; & la permiffion leur ayant été donnée d'y faire paffer des h o m m e s , ils y retournerent en bonne compagnie , en qualité de Gouverneurs, & de Lieutenans pour les Rois de France , & de la Grand'Bretagne, leurs Maitres. Mais avant que Monfieur Defnambuc vint cu ter & pourfuivre fa conquefte, il creut que pour avoir un puiffant appuy en France, qui prit Intereft en la confervation de cette Ile , fous la Souveraineté du R o y , & pour affurer & avancer ainfi fes deffeins, il feroit bien, de dreffer une Compagnie de perfonnes d'autorité , qui euffent la direction & la Seigneurie de cette Ile. & des autres qu'il pourroit conquerir & foûmettreà l'obeiffance du R o y : à condition , que cette C o m pagnie eut foin, & prit â cœur d'y faire palier des h o m m e s pour conferver la terre, & la cultiver: d'y envoyer des Ecclefiaftiques, & de pourvoir à leur entretenement : d'y faire bâtir des Forts pour la feureté des Habitans, & de les munir de Canons, de poudre, de boulets, de moufquets, de mefche & de balles : en un m o t d'y entretenit un bon arfenal, pour avoir toujours en main, déquoy faire tefte à l'ennemy. Cette Compagnie ou Société, fut établie au m o y s d'Octobre de l'an milfixcens vint-fix, tant pour l'Ile de Saint Chriftofle, que pour les adjacentes, & fut approuvée par le R o y : & dépuis elle fut confirmée & favorifée de nouvelles conceffions, & de tres-beaus Privilèges obtenus de fa Majefté, le huitième de Mars mil fix cens quarante deus pour toutes lesIlesde l'Amérique , fituées dépuis le dixième , jufques au trentiéme degré au deça de l'Equateur, Monfieur Defnambuc, ayant ainfi mis ordre à fes affaires en France, retourna à Saint Chriftofle avec trois cens h o m m e , que les Seigneurs de la Compagnie nouvellement érigée avoient levez , pour jetter les fondemens de cette Colonie : il amena auffi plulieurs braves Volontaires, qui tenoient à gloire de fuivre unficélèbre Avanturier, & de prendre part dans fes honorables fatigues, fous l'efperance , de recueillir auffi en fon tems, Le fruit de fes conqueftes,Ilsarrivèrent tous N n 3

à-Saint


HISTOIRE M O R A L E , Chap. I 286 à Saint Chriftofle au c o m m e n c e m e n t du Printems de l'année mil (ix cens vint-fét:& bien qu'ils euffent beaucoup fouffert durant leur voyage,& qu'ils fuffent malades pour la plupart ou affoiblis, ils ne fe laifférent point abbatre à ces rudes épreuves : mais fe fouvenans, que les belles entreprifes font toujours accompagnées de grandes difficultez ,& que les rofesnefecueillent que parmy les épines , ils commencerent dés-lo mettre la main à l'oeuvre, & ayans appris dans peu de jours de ceus qu'ils avoient trouvé dans l'Ile, tout l'ordre qu'il faut tenir pour défricher les bois, dreffer les habitations, cultiver la terre, planter les vivres& le Tabac,& pour faire tous les devoirs, qui font requis dans les nouveaus établiffemens, ils fécondèrent les genereus deffeins de leur C a pitaine, qui les animoit puiffanment par fes paroles, & par fon bon exemple. Les partages de l'Ile entre les deus Nations, avoient été projettez avant ce voyage : mais ils furent conclus& arrétez folennellement, le treizième du mois d e M a y en la m ê m e année. Car afin qu'un chacun put travailler avec affurance fur fon propre fonds,& que les nôtres n'euffent rien a démefler avec les Anglois: Monfieur Oüarnard étant auffi retourné d'Angleterre, quelque tems avant Monfieur Defhambuc, où il s'étoit auffi appuyé d'une Compagnie, qui prenoit la protection de fes entreprifes : ils diviferent entre eus toute la terre de l'Ile,& y poferent les limites, telles qu'elles fe voient encore aujourduy, à condition toutefois, que la chaffe & la pefche feroient par tout libres aus Habitans des deus Nations,& que les Salines , les bois de prix, qui font propres â la teinture , ou à la menuyferie, les rades ,& les mines demeureroient auffi c o m m u n e s . Ils convinrent encore de certains articles, qui furent agrééz & arrétez de part& d'autre, pour entretenir une bonne correfpondance, prevenir toutes jaloufies, & éviter tous les fujets de difputes& de conteftations, qui peuvent aifément naiftre , entre des Peuplesdedifferentes humeurs. Ils firent auffi enfemble une ligue defenfive, pour s'entre-fecourir au befoin,& fe pretter mainf o r t e p o u r repouffer l'ennemy c o m m u n ,& quiconque voudroit troubler la paix & le repos , dont ils efperoient de

jouir


Chap. I D E S Î L E S A N T I L L E S . 287 jouir par enfemble , en cette aimable terre, qui leur étoit écheuë en partage. Apres ces chofes ; les deus Gouverneurs travaillerent à l'envy, à l'affermiffement & à l'ornement de leur Colonie. Mais il faut avouer, que les Anglois eurent de tré grands avantages par deffus les François, pour faciliter& conduire à chef leurs deffeins. Car outre que cette Nation-là , qui eft née au fein de la M e r , fupporte plus facilement que nous, les fatigues des voyages de long cours, & qu'elle s'entend mieux à faire de nouvelles Peuplades : L a Compagnie qui fut établie à Londres, pour la direction de celle de Saint Chriftofle, pourveut fi genereufement à ce qu'elle fut affiftée des fa naifîance, d ' h o m m e s , & de vivres, qui étoient neceffaires pour leur fubfiftence , jufques à ce que la terre leur en eut produit, & elle eut tant de foins, que de rems en tems elle fut rafraîchie de nouveau fecours, & de toutes les chofes dont elle pouvoit avoir befoin dans ces c o m m e n c e m e n s , qu'elle profperoit & s'avançoit à veue d'oeil, pendant que la nôtre, qui etoit dépourveuë de toutes ces affiftances, ne faifoit que languir , & m ê m e fe fut facilement écoulée ,fil'affection qu'elle avoit pour fon chef , & la haute eftime qu'elle avoit conceuë de fa valeur, ne l'euffent entretenue à fa devotion, & liée tres-étroitement à fon fervice. Pendant donc que nôtre Colonie fouffroit toutes ces foibleffes, & qu'elle ne fubfiftoit que par fon courage ; celle des Anglois profitant de fes forces, en pouffa une nouvelle dans l'Ile de Niéves quin'eftfeparée de Saint Chriftofle, que par un petit bras de m e r , c o m m e nous l'avons dit en fon lieu. Maisfice petit nombre auquel nos gens etoient réduits, ne leur permettoit pas de faire de pareils progrez, Monfieur Defnambuc, s'étudioit en recompenfe de les affermir, & de les policer par plufieurs beaus Reglemens, dont nous coucherons icy quelques uns des principaus articles, afin que la mémoire en foit precieulement confervée, pour l'inftruction de la pofterité. E n premier lieu , par ce que par la paix & la concorde, les plus petites chofes s'accroiffent, & que la divifion fait écouler,, & évanouir les plus grandes : Il vouloir que tous les Habi-


Chap. I Habitans de l'Ile, qui reconnoiffoient fon autorité , confervaffent entre-eus une tres-parfaite union, laquelle il leur recommandoit en toutes occurrences, c o m m e la colomne de leur petit Eftat, & le facré Canal d'où toutes fortes de bénédictions du Ciel & de la Terre, decouleroient abondanment fur eus. Et d'autant qu'il eft impoffible , que dans la converfation mutuelle il ne furvienne beaucoup de chofes, qui feroient capables d'alterer fouvent cette aimable correfpondance, s'il n'y étoit promptément pourveu : il defiroit que femblables differens fuffent au plûtoft terminez avec douceur,& m ê m e avant le coucher du Soleil, s'il étoit poffible. Il leur ordonnoit d'eftre L o y a u s , ronds,& finceres dans toutes leurs affaires d'eftre courtois& fecourables envers leurs voifins, & de tenir auffi religieufement la parole qu'ils avoient donnée, que s y elle eut elle rédigée par écrit,& receuë par devant des Notaires. Afin que le travail trop affidu de leurs habitations , ne leur fit oublier le métier de la guerre , o u que leur courage ne fe ramollit dans le profond repos,& qu'au befoin ils fçeuffent manier les armes & s'en fervir avec d'extérité, il vouloir qu'ils en fiffent fouvent les exercices, qu'ils s'y faffonnaffent felonlesregles de la difcipline militaire,& bien qu'ils fiffent tous profeffion de cultiver la terre, qu'ils euffent la grâce & l'air genereus des Soldats , & qu'ils en portaffent en tous tems les marques& les livrées , ne fortant jamais de leur quartiers fans armes à feu, o u du moins fans avoir l'épée. Q u e s'il les formoit en cette forte , afin qu'aus occafions ils fuient paroître leur valeur,& leur courage à l'endroit des ennemis;Illes obligeoit d'ailleurs, d'eftre dous& humains les uns envers les autres ; Et il ne pouvoit fouffrir, que les plus forts foulaffent les plus foibles. C'eft pourquoy il fit cette belle ordonnance, laquelleeftencore en vigueur dans toutes ces Iles, affavoir, que les maîtres ne pourroient engager leurs ferviteurs q u e pour trois ans, durant léquels ils feroyent tenus de les traitter avec toute moderation& douceur ,& de n'exiger d'eux qu'un fervice raifonnable,& proportionéà leurs forces. Ses 288

HISTOIRE

;

M O R A L E ,


Chap. I D E S ILES ANTILLES. 289 Ses foins s'étendoient notamment, à L'endroit des nouveaus venus,& afin que des leur arrivée , ils euffent de quoy fe mettre à couvert des injures de l'air, & que leur travail ne fut point retardé à faute de logemens, il defiroir, qu'auffi toft que la place qu'ils aVoient deftinée pour faire leur bâtiment étoit découverte, tout le Voifinage lesaidaftà l'élever. Cette louable Institution futfibien recette, & fi foigneufement pratiquée, qu'il n'y avoit aucun des Habitans qui n'en reconnut l'équité,& qui ne tint à bonheur dans ces occafions, d'y contribuer volontairement fes pénes& fes foins. Les uns alloient couper les bois qui étoient neceffaires, les autres couroyent aus rofeaus ,& aus feuilles de palmes , pour faire les paliffades & le couvert, les meilleurs Architectes plantoyent les fourches, élevoyent les chevrons,& attachoient la couverture,& ils étoient tous dans unfiaimable empreffem e n t , que le petit edifice fe trouvoit logeable dans peu de jours, fans que le propriétaire eut befoin de femettre en aucun fraiz, qu'a pourvoir tant feulement, à ce que la boiffon ordinaire du païs, nem a n q u a f tpoint durant ce travail, à ces charitables ouvriers. Enfin il avoit en horreur les pareffeus, qui vivent de la fueur& du travail d'autruy, c o m m e les Bourdons du miel des Abeilles; mais pour ramener en nos jours, une petite image dufiecled'or, qui eft tant prifé des Anciens, il incitoit tous les Habitans à eftre liberaus, communicatifs des biens que Dieu leur avoit departy, & à témoigner leur charité & leur Hofpitalité envers tous ceus qui les venoient vifiter, afin qu'a l'avenir, on ne fut pas obligé d'établir parmy eus des Hofteleries, des Cabarets& de femblables lieus de débauches , qui ferviroient de retraite aus oifeus& aus diffolus,& qui attireroient la defolation& l'entiere ruine de la Colonie. Cependant que Monfieur Defnambuc, régloitfifagement fa petite République,& qu'il l'entretenoit de l'efperance d'un prompt fecours; les Seigneurs de la Compagnie, imitans le naturel de plufieurs de nôtre Nation, qui voudroient moiffonner incontinent apres les fémailles, étoyent de leur parr, dans une continuelle attente de quelques Navires chargez Oo de


Chap. I de tout ce qu'il y a de plus riche, & de plus precieus dans l'A­ mérique, pour remplacer avec ufure, ce qu'ils avoient debourfé, pour faire le premier embarquement ; & jufques à ce que ce retour fut arrivé , ils ne penfoient à rien moins, qu'à fe mettre en de nouveaus fraiz. Monfieur le Gouverneur, ayant remarqué que toutes les Lettres qu'il avoit envoyées à ces Meffieurs fur ce fujet, n'avoyent point obtenu de repon­ ces favorables, fe refolut avant que la Colonie fut réduite à une plus grande extrémité , de les aller trouver en perfonne, & d'entreprendre un fécond voyage,pour folliciter ce fecours, duquel dépendoit la feureté de leurs premieres avances, & la fubfiftence des François en cette lie. C e bon deffein, que le zele qu'il avoit pour la gloire de nôtre Nation luy avoir infpiré, reuffit felon fon coeur ; Car étant arrivé à Paris, il fçeut fi bien reprefenter l'importance & la neceffité de ce fe­ cours à Meilleurs de la Compagnie , qu'ils luy accorderent trois cens h o m m e s , & des vaiffeaus munis de toutes les provifions neceffaires, pour les rendre à Saint Chriftofle. C e renfort tant attendu de nôtre Colonie, luy arriva heureufement au c o m m e n c e m e n t du mois d'Aouft , de l'an mil fix cent vint-neuf, & elle le reçeut avec tant de joye ce de fatisfaction , qu'elle s'imaginoit d'eftre parvenue au c o m ­ ble de fes fouhaits, & que dez lors elle pouvoit furmonter aifément, tout ce qui voudroit traverfer l'exécution de fes projets. Mais c o m m e les profperitez de cette vie font de courte durée, à péne s'étoit elle égayée deus mois en la poffelTion de ce bonheur, qu'une puiffanfe Flotte d'Efpagne vint fondre fur elle. D o r a Federic de Tolede qui la c o m mandoit, avoit ordre exprés avant que de defcendre à la H a vanne, à Cartagene , & aus autres plus celebres ports du fein del'Amerique, de s'arréter à Saint Chriftofle, & d'en chaffer les François & les Anglois, qui s'y étoient établis dépuis peu d'années. Cette armée navale, qui étoit compofée de vint-quatre grands Navires de charge, & de quinze Frégates, fe faifit pour premier acte d'hoftilité de quelques Navires Anglois qui étoyent à l'ancre prés de l'Ile de Nieves, puis elle vint mouiller à la rade de Saint Chriftofle , à la portée d u C a n o n 290

HISTOIRE

MORALE,

de


Chap.I DES ILES ANTILLES. 291 de la Baffe-Terre, o ù Monfieur de Roffey commandoit, Les forts des deus Colonies, n'étoyent pas encore en état pour foùtenir u nfiege,ils étoyent dépourveus de vivres, routes les munitions de poudre & de bales, qui fe trouvoyent dans l'Ile, ne pouvoient pas faire des grands effets , & quand les deus Nations euffent uny toutes leurs forces, elles n'euffent pas pu refifter à unefiredoutable armée: mais leur courage fuppleoit à tous ces défauts ; car afin que l'ennemy n'eut pas fujet de fe glorifier d'eftre venu à bout de fes deffeins, fans quelque oppofition ; Monfieur Defnambuc , détacha du quartier de la Cabes-terre où il commençoit de fe fortifier, tous fes meilleurs foldats, pour aller au fécours de celuy qui étoit menacé, & les Anglois, y firent paffer quatre de leurs meilleures Compagnies. Auffi tôt que ces troupes furent arrivées au rendez-vous, elles s'employèrent d'un c o m m u n accord avec les Habitans du quartier, à fe retrancher le long de la cofte, pour repouffer vigoureufement l'ennemy & luy contefter la defcente, & fans doute, elles luy euffent bien donné de la péne, fi elle euffent efté bien commandées, & que cette premiere ardeur n'eut efté ralentie, par la frayeur qui faifit tellement le c œ u r de Monfieur de Roffey, qu'il l'eut laiffé mettre pied à terre , & venir aus approches fans aucune refiftance, fi un jeune G e n til-homme N e v e u de Monfieur Defnambuc, frere aifné de Monfieur du Parquet, qui eft a prefent Seigneur & Gouverneur de la Martinique , n'eut obtenu la liberté de paffer les retranchemens, & de donner fur la première Compagnie des ennemis qui parut fur le fable. Il fut foutenu de quelques V o lontaires, qui voulurent avoir part à fa gloire, mais, il les devança tous de beaucoup encourage & en refolution;car il attaqua avec tant de vigueur celuy qui conduifoit la troupe, qu'il le tua & plufieurs autres des plus vaillans de fa C o m pagnie , qui eurent l'affurance de vouloir éprouver fa valeur ; mais étant abandonné de ceus qui l'avoient fuivy en cefte méfiée, il fut tellement invefty de la multitude, qui venoit fondre fur luy, qu'enfin il fut abbatu & emporté dans l'un des navires des ennemys, où après tous les devoirs qu'onfitpour le guerir de fes bleffures, il mourut au grand regret de l'un & OO

2

de


Chap. I de l'autre party, qui avoit été témoin de fa generofité, & qui ne pouvoit fe laffer de luy donner tous les plus beaus éloges, que fa vertu avoit mérités. Durant ce choc, qui devoit eftre foutenu un peu plus vigoureufement des nôtres, le General de la Flotte,fitdétacher en un m ê m e tems, de tous les Navires de grandes Chaloupes remplies de Soldats bien armez , quidefcendirenten fort bon ordre, & couvrirent la rade. C'eft ce qui redoubla l'épouvantement de Monfieur de Roffey, qui de peur d'eftre opprimé de cette multitude , fut d'avis de cederàla force , & de faire une honorable retraite , avant que les nôtres fuffent invertis & envelopés de tous coftez. Cette refolution prife tumultairement, fût fort mal receué de tous ceus qui étoyent jalous de la gloire de noftre Nation, & qui enffent defiré que l'ennemy, eut acheté un peu plus cherément le degaft de leur Colonie : mais les fuffrages que l'épouvantement fuggeroit en cette fatale conjoncture ayans prévalu, il fut arrêté qu'à l'inftant m ê m e , on prendroit le chemin de la Cabes-terre , & que là o n aviferoit plus amplement, à tout ce qui feroit jugé neceffaire, pour le falut c o m m u n . L'Efpagnol, voyant que nos gens abandonnoyent leur Fort, & leur retranchemens, fans avoir fait beaucoup de refiftance, crut que cette retraite n'étoit qu'une feinte, qui étoit ménagée à deffein , de l'attirer dans quelque embufcade, qu'on luy avoit dreffée dans les bois. C e foubçon , qui étoit appuyé fur quelques apparences, le retint de pourfuivre fa victoire, & l'arrêta au quartier de la Baffe-terre, jufques â ce qu'il eut apris au vray l'état de toute l'Ile, & qu'il eut pourv.eu , à tout ce qu'il trouveroit eftre le plus expedient, pour executer promptement & fidellement, tous les points de fa commiffion. Pendant que l'ennemy prenoit ainfi fes mefures, pour conduire à chef fes deffeins, fans fe mettre en danger : Monfieur Defhambuc furpris d'unfifubit changement, &d'unfuccés. fi inefperé, tâchoit de r'affurer lesfiens,& de les encourager à porter conftamment cette difgrace: leur remontrant qu'elle n'étoit pas irremédiable : que l'ennemy ne s'opiniatreroit pas à demeurer dans l'Ile, jufques à ce qu'il en eut entièremens 292

HISTOIRE

MORALE.


Chap. I D E S I L E S A N T I L L E S . 293 ment chaffé les Habitans : qu'il avoit des affaires de plus grand poids, qui l'appelloyent ailleurs: qu'il ne s'engageroit pas facilement dans les forets, qu'il luy faudroit traverfer de neceffité, pour venir à fon Quartier : qu'ils pouvoyent s'y mettre en bonne defenfe, pour foutenirfes efforts, & luy faire marquer de fon fang cette invafion , s'il entreprenoit de paffer outre; & qu'en ce cas, il y avoit m ê m e en chemin des endroits fi forts de nature, que peu d'hommes le pourroyent arrêter, & le contraindre de retourner fur fes brifées. Ces avis étoient tres-judicieus : mais la terreur avoit tellement préoccupé les efprits, & la confternation étoit fi generale, qu'ils ne furent point pefez felon leur mérite. L'affaire étant donc mife en délibération, la conclufion fût, qu'on abandonneroit l'Ile, & que la Colonie fe transporteroit en quelque autre , qui ne donneront point tant d'ombrages à l'Efpagnol, & qui feroit plus écartée de la route ordinaire de fa Flotte. Monfieur Defnambuc , qui prevoyoit que quelque couleur qu'on pût donner à cette refolution, elle feroit notée de quelque lâcheté, qui flétriroit l'opinion qu'on avoit juftement conceué de la valeur des François, & étouferoit en un inftant ces grandes efperances, qu'on avoit eues d e leur Colonie, ne pût pointeftreperfuadé d'y donner fon approbation. Neantmoins , encore qu'il fut d'un fentiment tout contraire, pour ne point abandonner dans cette trifte rencontre, ceus qu'il avoir amenez de fi loin, & avec qui il avoit paffé tant de mers, & effuyé tantde périls ; il s'accomm o d a â leur h u m e u r , & s'embarqua avec eus dans quelques navires qui fe trouverent à la rade ; & ainfi pour éviter u n plus grand defordre , en fe furmontant foy m ê m e , il témoigna qu'il oublioit genereufement, le peu d'eftime qu'ils faifoyent de fes rémontrances. Les Quartiers des Anglois, étoient auffi dans un grand desordre, ils avoyent apris que l'ennemy étoit maitre de toute la Balle-terre: qu'il ruinoit la Fortreffe des François, apres en avoir enlevé le C a n o n : qu'il avoit déjà brûlé toutes les cafes, & fait le degaft des habitations du quartier. Ils croioyent à chaque m o m e n t , qu'il venoit fondre fur eus avec toutes fes forces, & dans cette apprehenfion les uns effaioyent de fe Oo 3 fau-


Chap. I fauver par m e r , ou de fe retirer fur les montagnes, pendant que les autres, qui etoyent un peu plus courageus, furent d'avis d'envoyer des Députez à D o m Federic, pour le prier de vouloir entendre à quelque a c c o m m o d e m e n t : mais pour toute reponfe, ils receurent un c o m m a n d e m e n t exprés de fortir promtement de l'Ile, ou qu'autrement ils feroyent traittez avec toute la rigueur, dont les armes permettent d'ufer à l'endroit de ceus , qui s'emparent contre tout droit, du bien qui ne leur apartient pas. Pour faciliter ce départ que D o m Federic leur ordonnoit, o n leur rendit felon les ordres les Navires, que fa Flotte avoit pris devant l'Ile de Nieves, & il voulut qu'ils s'y.embarquaffent fans aucun delay, & qu'en faprefenceilsfiffentvoile Vers l'Angletere. Et parce que ces vaiffeaus ne pouvoient pas contenir unefigrande multitude, il permit à tous ceus quin'y purent pas avoir place,de demeurer dans l'Ile, jufques à ce qu'il fe prefentât une occafion favorable, pourfuyvre leurs compagnons. Aprés cette expedition , D o m Federic fit lever l'ancre à fes Navires pour continuer leur voyage: mais incontinent que les Anglois qui etoyent reliez curent perdu de veuë cette flotte, ils commencerent à fe rallier, & à former une confiante refolution, de relever courageufement les ruines de leur Colonie. Pendant que ces chofes fe paffoyent à Saint Chriftofle , les François qui en étoyent fortis au c o m m e n c e m e n t de cette déroute, avoyent tant enduré fur m e r , à caufe du manquem e n t de vivres & des vens contraires, qu'ils avoyent été contrains de relâcher aux Iles de Saint Martin & de Montferrat, aprés avoir vifité en paffant celle d'Antigoa. Ils euffent bien fouhaitté de fe pouvoir établir en quelcune de ces terres: mais elles ne leur fembloyent que des affreus déferts, en c o m paraifon de celle qu'ils avoyent quittée. Sa douce idée repalîoit inceffamment devant leurs yeus, ils l'a regrettoient à chaque m o m e n t , & l'aimable fouvenir de cet agreable fejour, o ù la Providence Divine les r'appelloit, par des voyes qui leur étoient inconnues, leur fit naiftre le defir de s'informer de l'état auquel l'Efpagnol l'avoit l'aiffé , puis-qu'ils en etoyent fi voifins. Pour contenter cette louable curiofité, ils 294

HISTOIRE

MORALE,


Chap. I D E S I L E S A N T I L L E S . 295 ils y firent paffer l'un de leurs Navires, qui leur rapporta à fou retour, que la Flotte ennemie s'étoit entièrement retirée, & que les Anglois qui y étoient reftez, travailloyent courageufement à rebâtir leurs cafés, à planter des vivres & à réparer leurs defolations. - Cette agréable nouvelle, refufcita en un infiant toutes les efperances de nos François, & releva glorieufement le courage des plus abbatus : de forte qu'il ne fallut pas employer beaucoup d'artifice , pour les animer au retour, & pour leur perfuader de fe rendre en toute diligence en cette delicieufe terre, qui poffedoit déjà leurs cœurs & toutes leurs plus tendres affections. Auffi-toft qu'ils y furent arrivez, chacun reprit fon pofte & retourna fur fa place , en bonne intention de s'y affermir, & d'en relever promtément le débris: Mais la famine qui les talonnoit, eut fans doute interrompu le cours de tous ces beaus deffeins, & ils fuffent fuccombez fous le faiz des pefans travaus qu'il leur falloir entreprendre en un m ê m e tems, pour rebâtir leurs maifons, & planter des vivres, fi dans ces extremitez fi preffantes, Dieu ne leur eut fufcite le fecours de quelques Navires des Provinces Unies, qui les vinrent vifiter à la bonne heure, & ayant reconnu leur trifte état, les affiftèrent genereufement de vivres, d'habits, & de toutes les chofes qui leur étoient neceffaires dans ce grand abandonnément où ils fe trouvoient reduits : & m ê m e pourleur+faire la faveur toute entiere , ils fe contenterent de leur fimple parole, pouraffurancede toutes ces avances. N o s gens, s'étans tirez doucement à l'ayde de ce fecours, hors du mauvais pas o u ils fe voioyent accrochez, dez l'entrée de leur rétabliflément, travaillerent en fuite avec tant d'ardeur en leurs habitations, que Dieu beniffant l'œuvre de leurs mains, la terre leur produifit des vivres, & du Tabac en fi grande abondance, qu'ils contenterent avec honneur leurs charitables Créanciers, & en peu de tems ils fe trouverent beaucoup mieus a c c o m m o d e z , qu'ilsn'étoientavant leur déroute. Mais il leur falloit encore des h o m m e s pour appuyer leurs entreprifes, & entretenir le c o m m e r c e , qui c o m m e n çoit à s'établir parmy eus. Pour remedier à ce befoin, M o n fieur


Chap. I fieur D e f n a m b u c , qui voyoit fa confiance couronnée d'un fi heureus fuccés, ne trouva point de plus feur, ni de plus dons expédient, que de permettre aus principaus Habitans de la Colonie d'aller en France, pour en lever, & les y amener à leurs propres fraiz. Ce fage confeil ayant efté fuivy, l'Ile fe peupla en peu d'années de plufieurs braves h o m m e s , qui la mirent en réputation, • L a Colonie Angloife , réparaauffien peu de tems, toutes les bréches que le ravage de l'Efpagnol luy avoit faites. Et la Compagnie de Londres qui s'étoit chargée de fa direction, ne fe laffant point de luy envoyer des h o m m e s& des raffraichiffemens, les deus quartiers qu'elle occupoit dans l'Ile de Saint Chriftofle, fe trouverent fi étroits pour contenir une fi grande multitude, qu'outre l'Ile de Nieves qu'elle avoit peuplée avant la déroute , elle eut affés de force pour pouffer en moins de 4 ans des nouvelle Peuplades dans Celles de la Barboude, de Montferrat, d'Antigoa,& de la Barbade , qui s'y font merveilleufement accrues,& fe font rendues fameufes par le trafic des riches Marchandifes qu'elles fourniffent, & par le n o m b r e de leurs habitans, c o m m e il fe peut voir, par les defcriptions particulieres que nous avons données de ces Iles, au commencement du premier Livre de cette Hiftoire. Pour ce qui eft des Colonies Hollandoifes aus Antilles, elles ne content leur établiffement qu'aprez celles des François +& des Anglois. Et ce n'eft pas l'Etat qui a fourny aus frais, mais des Compagnies particulières de Marchands, qui ont defiré, pour faciliter le c o m m e r c e qu'ils ont en toutes les Iles; que les Erançois& les Anglois occupent, d'avoirdes places de retraitte affurée pour raffraichir leur Navires. La plus ancienne de ces Colonies, qui relevent de la Souveraineté de Meilleurs les Etats Generaus des Provinces Unies, eft celle de Saint E u ftache. Elle fut établie environ le m ê m e tems, que Monfieur Oüarnard forma celle de Montferrat, c'eft à dire en l'an 1632. Elle eft confiderable, pour eftre en une place très forte de nature ; pour le nombre& la qualité de fes Habitans: pour l'abondance du bon Tabac qu'elle aproduit jufques à prefent : & pour plufieurs autres rares avantages, dont nous avons déjà parlé, au Chapitre cinquième du Livre précèdent. Mon296

HISTOIRE

MORALE,


Chap. I D E S I L E S A N T I L L E S , 297 Monfieur D e f n a m b u c , n'avoit pas moins de Paffion ni de generofité que les autres Nations pour étendre fa Colonie: mais n'ayant pas efté fecouru c o m m e il eût efté requis dans ces c o m m e n c e m e n s , & les deffeins ayans cÛé fouventéfois traverfez de plufieurs facheufes rencontres, il eut ce déplaifir, de voir pluiieurs belles Iles occupées par d'autres, avant qu'il fut en état d'y prendre part, & de pouffer fa conqueûc hors des limites de Saint Chriftofle. Il avoit dépuis un long tems jetté les yeus fur l'Ile de la Gardeloupe, c o m m e étant l'unedes plus belles & des plus grandes de toutes les Antilles, mais au m ê m e inflant qu'il fe difp.ofoit pour y envoyer des hommes,il fut prévenu par Monfieur de l'Olive,l'undes principaus habitans de fa Colonie, qui pendant un voyage qu'il avoit fait en France pour fes affaires particulieres, s'affocia avec Monfieur du Pleffis , & quelques Marchands de Dieppe pour y établir une Colonie, fous la commiffion des Seigneurs de la Compagnie des 1 les de l'Amérique. Ces deus Gentils-hommes, étans établis Gouverneurs de la Gardeloupe avec égale autorité , y arriverent le vinthuitième de Juin , milfixcens trente cinq, avec une C o m p a g nie de cinq cens h o m m e s , qui furent accueillis dez leur arrivée de la famine , & de diverfes maladies, qui e n enleverent pluiieurs. O n tient, que le premier de ces maus leur furvint, pour s'eftre placez d'abord en des endroits, où la terre étoit la plus ingrate & la plus mal-propre au labourage, qui fût en toute l'Ile;& pour a voir entrepris trop légèrement la guerre contre les Caraïbes Originaires du lieu, qui leur euffent pu fournir en toute abondance la plupart des vivres, qui étoient neceffaires pour leur fubfiftence dans ces commencemens, jufques à ce que la terre leur en eût produit. Les maladies fuivirentlesmauvaifes nourritures, que la faim les contraignoit de prendre, à faute de chofes meilleures: à quoy on peut auffi ajoufter, que la terre n'étantpas encore défrichée, Pair yétoit facilement corrompu. Monfieur du Pleffis, voyant les malheurs qui de jour en jour fondoient fur cette nouvelle Colonie, & ayant tout fujet d'en appréhender encore de plus grands à l'avenir, en conceut un tel déplaifir, qu'il mourut dans le féttiéme mois P p après


HISTOIRE M O R A L E , Chap. I après ion arrivée. 11 fut regretté de tous les François, & même des Indiens , qui avoyent toujours témoigné beaucoup de déférence à fes fentimens,& d'amour & de refpect pour fa perfonne. Il étoit doüé d'une grande prudence, & d'une humeur fi affable & fi obligeante , qu'il attiroit les cœurs de tous cens qui traitoient avec luy. Après le decés de Monfieur du Pleffis, Monfieur de l'Olive s'empara de tout le Gouvernement,& c o m m e il étoit autant remuant, que fon Collegue avoir efté dous& modéré, il defera tant aus confeils violens de quelques brouillons, qui l'obfedoient continuellement ; qu'ilfitbientôt après entreprendre , cette guerre funefte contre les Caraïbes , qui penfa ruiner cette Colonie naiffante. Il eft vray , qu'il les preffa d'abordfivivement, qu'il les obligea de luy quitter l'entière poffeffion de la Gardeloupe. Mais d'autant, que pour venir à bout de ce deffein qu'il avoir formé déz fon arrivée, il fe fouilla de plufieurs cruautez , que les Barbares-n'euffent pas v o u lu exercer à l'endroit de leurs plus grands ennemis, il flétrit tellement fa gloire& fa réputation , qu'il ny avoit que des gens de fang ,& des desefpérez , qui aprouvaffent fa conduite. Les Caraïbes , que Monfieur de l'Olive avoit chaffez de cetteIle,fe retirerent en celle de la Dominique. Ceus de la m ê m e Nation qui la poffedent les receurent fort volon,tiers,& pour leur témoigner, qu'ils étoient fenfiblement touchez de leur difgrace, ils leur prefenterent de fe joindre avec eus, pour venger par les armes l'injure qui leur avoit efté faite, cette offre étoit trop avantageufe, pour eftre refufée. Leurs forces étant donc ainfi unies, ilsfirentplufieurs defcentes à la Gardeloupe , & s'opiniâtrerent tellement à harceler les nôtres , par les fréquentes incurfions qu'ils faifoient fur eus, qu'ils étoient contrains d'abandonner la culture du T a bac, & m ê m e des vivres qui étoient neceffaires pour leur fubfiftence,, afin d'élire toujours fous les armes, pour repouffer les efforts, prévenir les rufes,& éventer les deffeins de ces ennemis, qu'ils avoient attirés fur eus par leur inprudence;

298

Cette


299 Chap. I D E S I L E S ANTILLES.. Cette cruelle guerre, qui dura environ quatre années, reduifit cette Colonie en unfideplorable état, qu'elle étoit décriée par tout, & à caufe qu'elle avoitfifouvent les Caraïbes fur le bras, on la croyoit à la veille de fa ruine , mais c o m m e elle étoit réduite à ces extremitez , Monfieur del'Oliveperdit la veué, & Meilleurs de la Compagnie y envoyerent Monfieur Auber pour Gouverneur, qui remedia à tous ces desordres, appaifa tous les troubles, & y apporta cette bonne paix, quiyattira puis aprés le commerce, & l'abondance de toutes chofes, c o m m e nous le dirons au Chapitre troizième de cette Hiftoire Morale. Incontinent que Monfieur Defnambuc eut fçeu, que la Gardeloupe étoit habitée, il refolut, de ne pas différer davantage à fe placer dans quelcune des meilleuresIles,qui étoient encore à fon choix, tk de peur d'eftre encore une fois fupplanté, fe voyant affilié d'affez bon nombre de vaillans h o m m e s , & pourveu de toutes les munitions de guerre , & de bouche, qui font neceffaires en ces entreprifes, il alla luy m ê m e prendre poffeffion de l'Ile delaMartinique, en laquelle il mit pour fon Lieutenant Monfieur du Pont, tk pour premier Capitaine, Monfieur de la Vallee. Puis mourant à Saint Chriftofle, il donna par fon teftament tous les biens, & tous les droits, qu'il avoit à la Martinique, laquelle il avoit fait peupler à fes fraiz , à Monfieur du Parquet fon N e v e u , qui eneftencore à prefent Seigneur tk Gouverneur, c o m m e nous l'avons déjà dit. C e Gentil-homme étoit vaillant, digne de c o m m a n d e r , accoftable , familier à tous, & doué d'une grande adrefïe à fe faire aimer & obéir tour enfemble. Les Anglois m ê m e s le refpectoient & le craignoient également. O n recite de luy , que ces Anglois , ayans outrepafie tant foit peu les limites , qui par un c o m m u n accord, avoyent elle pofées entre les deus Nations, il alla avec bien peu de fes gens au quartier des Anglois, & parla au Gouverneur, qui l'attendcit avec une groffe Compagnie de Soldats : Mais il fe comporta avec tant de courage tk de refoiution, mit en avant defibonnes raifons, &fitdefipuiffantes menaces de venir à bout par la force, de ce qu'il ne pourroit obtenir par la douceur , que le Pp z Gou-


Chap 2 Gouverneur Anglois, luy accorda ce qu'il demandent; Cette rencontre, prouve combien il étoit jalous de conferver les droits de la Nation. Dépuis ces deus Gouverneurs furent toujours bons amys. 300

HISTOIRE

CHAPITRE De

l'Eftabliffement Bartelemy

M O R A L E ,

DEUXIEME.

des François dans les Ile de Saint , de Saint Martin , & de Sainte Croix.

prés le decés de Monfieur D e f n a m b u c ,

duquel la mémoire eft en bénédiction dans les Iles, Monfieur d u Halde, qui étoit fon Lieutenant au Gouvernem e n t , fut fait Gouverneur en chef par Meffieurs de la C o m pagnie des Antilles. Mais c o m m e peu de tems aprés il le fut retiré en France, Monfieur le Cardinal de Richelieu, premier Miniftre d'Etat, duquel la prevoyance s'étendoit aus lieus les plus éloignez, jugea que c'étoit une chofe digne de fes foins, de prendre à coeur la confervation,& l'accroiffement de cette Colonie en l'Amérique,& que de là, la gloire du n o m François ,& les armes victorieufes de nôtre invincible M o narque, pourroient s'étendre par tout ce nouveau M o n d e , c o m m e elles éclatoient magnifiquement en celuy-cy.Ildefirapour cet effet que les Iles fuffent pourveues d'un G o u verneur, qui pût feconder & exécuter fes genereus deffeins. Et aprés avoir cherché par tout, un Seigneur capable decet employ,& doüé de la conduite, de la fageffé , de la generofité, & de l'expérience neceffaire à unefigrande charge: E n un m o t , qui eut tous les avantages de l'une & de l'autre N o bleffe, pour reprefenter dignement la Majefté du n o m François en u n paisfiéloigné, fon Eminence n'en trouva point qui. eût toutes ces rares qualitez , en un plus haut degré, que MONSIEUR L E CHEVALIER D E LONVILLIERS P O I N C Y , B A I L L Y E T G R A N D C R O I X D E L O R D R E D E S. J E A N D E J E R U S A L E M ; Com-

A


Chap. 2 DES ILES ANTILLES. 301 C o m m a n d e u r d'Oyfemont, & de Coulours & chef d'Efcadre des Vaifféaus defaMajefté en Bretagne , Gentil-homme de fort ancienne Maifon , qui porte le n o m de P o i n c y , & dont l'aifhé fait fa demeure en l'une de fes terres, proche la Ville de Meaus. » Monfieur le Cardinal, prefenta cet excellent Gentil-homme au R o y Louis treizième de glorieufe memoire , qui louant & approuvant ce bon choix, l'inveftit de la charge de G o u verneur, & Lieutenant General pour fa Majefté ausIlesde l'Amérique. D e q u o y , lettres luy furent expediées au mois de Septembre , de l'an milfixcens trente huit. Cette qualité, n'avoit pas elle donné à ceus quil'avoientprecedé. L'an milfixcens trente neuf, Monfieur le Bailly de Poincy , étant party avec tout fon train de la rade de Dieppe vers le my-janvier, arriva un mois aprés aus Antilles, & fut reçeu premierement à la Martinique, par les Habitans en armes. Puis il alla à la Gardeloupe , & à Saint Chriftofle, recevant partout le ferment de fidelité. Sur tout fa reception fut tresbelle en l'Ile de Saint Chriftofle. Il fut falué à fon arrivée du C a n o n de nôtre Fort, & de celuy de tous les Navires, T o u s les Habitans François étant fous les armes, le receurent en qualité de General, avec un applaudiffement univerfel, c o m m e deja auparavant ils avoient fait des feus de joye, & rendu grâces à Dieu , fur les premieres nouvelles qu'ils avoient euës, de fa nomination à cette charge , & il fut conduit àl'Eglifeaccompagné de fes Gentils-hommes,& de fes gardes pour y chanter le Te Deum. Si tôt qu'il fut entré en poffeffion, l'île prit une nouvelle face, & l'on vit en peu de tems un notable changement de bien en mieus. Ainfi il ne répondit pas feulement aus grandes attentes que fa Majefté, & Monfieur le Cardinal avoient conceuës de fon Gouvernement: mais il les furpaffa de beaucoup. D'abord ilfitbâtir des Eglifes en divers quartiers de l'Ile. Il prit foin que les Preftres fuifent bien logez ce entretenu z , afin qu'ils pufientvacquer à leurs charges fans divertiflément. Sa Juftice parut au belordre qu'il établit, pour la rendre bonne, briéve , & gratuite, par un Confeil compofé des plus fages & des plus entendus d'entre les Officiers de Pp 3 l'Ile..


302

HISTOIRE

M O R A L E ,

Chap. 2

l'Ile. Sa Vigilance corrigea tous les desordres., quifegliffent facilement parmy des perfonnes recueillies de divers endroits, & compofées de différentes humeurs. Sa Prudence, qui n'eft jamais furprife, & qui eft toujours accompagnée d'une clarté, & d'une fage prévoyance, en l'occurrence foudaine des affaires les plus épineufes, le fit admirer également & de ceus qu'il gouvernoir , & de fes Voifins, La Grandeur de fon efprit, qui lu y fit furmonter toutes les difficultez qu'il trouva en l'accompliffement de fes deffeins, le rendit redoutable aus brouillons. Son Affabilité, fon facile accès,& le b o n accueil qu'il faifoit aus étrangers, artira le c o m m e r c e& l'abondance dans fon Ile. Sa Bonté& fa Liberalité, luy aquit à jufte titre les coeurs& les affections des François. Enfin, fa Generofité éprouvée en plufieurs rencontres, tant en France, aus emploistres-honorables qu'il a eus dans les armées de fa Majefté , qu'en l'Amérique , dépuis qu'il y c o m m a n d e , en la confervation , ou amplification ,& en la conquefte de tant de places confiderables, donna dés l'ors de la terreur à l'Efpagnol, qui jufques à prefent n'a ofé traverfer fes belles& glorieufes entreprifes. Monfieur le General, ayant établi dans l'Ile de S. Chriftofle , tout le bon ordre qui étoit neceffaire pour entretenir les Habitans en une bonne concorde, pour y attirer toutes fortes de biens& y faire fleurir le trafic :& l'ayant rendue la plus belle& la plus illuftre de toutes les Antilles, c o m m e nous Pavones reprefenté au Chapitre 4 du premier Livre de cette Hiftoire , étendit puis apres la Colonie Françoife dans les Iles de Saint Bartelemy , de Saint Martin ,& de Sainte Croix, déquelles nous avons fait la defcription en fon lieu, mais il nous refte encore quelques circonftances bien confiderables , touchant la conquefte de l'Ile de Sainte Croix, léqueiles nous ajouterons en cet endroit. Cette Ile, à eu plufieurs maitres en bien peu de tems,& contefté enfemble à qui elle feroit. Enfin , ils l'avoient partagée entre eus : Mais en l'an milfixcens quarante neuf, les Anglois ayans remarqué, que les Hollandois étoient en petit nombre,les obligerent à leur laiffer toute la place. Toutefois

ils


Chap.2

DES

ILES

ANTILLES.

303

ils ne jouyrent pas long tems de leur ufurpation. Car bien tôt aprés, les Efpagnols de l'Ile de Porto Rico y firent une defcente, brûlerent les maifons, tuerent ceus qu'ils trouvèrent fous les armes, & firent transporter les autres, avec leurs femmes, & leur bagage , en l'Ile de la Barboude. Apres qu'ils eurent ainfi depeuplé cette Ile, c o m m e ils étoient fur le point de remonter dans leurs vaiffeaus, pour s'en retourner en leur terre , voicy arriver un navire des Iles de Saint Euftache & de Saint Martin, qui étoit chargé d'homm e s , léquels ayant apris la déroute des Anglois, dans la creance que l'Efpagnol s'étoit déja retiré , venoient relever les droits, & les pretentions que la Nation Hollandoife avoit fur cette Ile: mais la partie étant inégale , veu que les Efpagnols étoientdix contre u n , ils furent contrains de compofer. L e defféin des Efpagnols, qui leur avoient promis bon quartier , & qui les ténoienr prifonniers , étoit de les mener à Porto-Rico à leur Gouverneur, qui felon l'humeur Efpagnole, ne leur eut peut eftre pas fait un trop bon party. Lors donc qu'ils meditoient leur retour avec ces prifonniers, qui étoient venus d'eux m ê m e s fe jetter entre leurs mains : deus navires François chargez de Soldats, de vivres, & de toutes fortes de munitions de guerre aborderent en l'Ile, étant envoyez de la part de Monfieur de Poincy leur General, pour chaffer f Efpagnol de cette terre, & la conqueflec pour le R o y . C e fecours, vint bien â propos pour la delivrance des Hollandois : Car les Efpagnols ayant veu nos gens, qui defcendoient alégrement & en bon ordre, & qui d'abord, formerent fur terre un gros de vaillans h o m m e s bien armez , & en difpofition de combattre, ils lâcherent incontinent leurs prifonniers, & après quelque pourparler, les François leur firent c o m m a n d e m e n t de vuider à l'inftant de l'Ile, & de r'entrer dans leurs vaiffeaus, à faute dequoy, ils les chargeroient c o m m e ennemis, tels qu'ils étoient , & ne leur donneroient aucun quartier. A quoy ils aimerent mieus obéir, que d'expérimenter la valeur desnôtres, & le fort des armes, quoy ils fuffent en plus grand nombre. Monfieur le General, reconnoiffan felon fon exquife prudence, l'importance de cette Ile, qui peut faciliter d'autres con-


304 HISTOIRE M O R A L E . Chap. 2 conqueftes, encore plus glorieufes, jugea qu'il falloit accompagner defiheureus c o m m e n c e m e n s , d'un grand foin pour la conferver,& la munir d'un n o m b r e confiderable de vaillans h o m m e s , & fur tout d'un chef genereus& expérimente, pour y c o m m a n d e r en fon n o m . Pour cet effet, il y envoya M o n sieur Auger Major de l'Ile de Saint Chriftofle, q ui avoit exercé cette charge avec grande approbation par plufieurs années, êc le revétit de la qualité de Gouverneur de cette Ile.Ilm o u rut en l'exercice de cette charge, au grand regret de tous les habitans, après avoir mis l'Ile en bon ordre ;redrefféfes ruines, & donné les c o m m e n c e m e n s à un Fort, qu'il avoit luy m ê m e deffiné, pour la feureté des vailfeaus, qui viendroient cy aprés à la rade; & pour faire perdre aus Efpagnols, toute envie d'y defcendre à l'avenir, pour y fairedes ravages. L a c o n quefte de cette Ile fut faite, en la faffon que nous venons de dire en l'an 1650. Si cette Colonie, doit fes c o m m e n c e m e n s à la generofité de Monfieur leGeneral, qui nelaiffeécouler aucune occafion capable d'amplifier la gloire& le n o m de la Nation Françoife,elle luy eft auffi redevable de fa confervation, & de fon accroiffèment. Car il a eu foin d'y faire paffer des h o m m e s , & d'y envoyer des vivres, jufques à ce que la terre en eut produit, & tous les raifraichiffemens neceffaires en de nouveaus établiffem e n s ,& notamment les munitions de guerre qu'il faut en une place, qui eftfivoifine de l'ennemy ,& qu'il a enlevée devant fes yeus, & fous fa main. Pour faciliter ce deffein, il a eu long tems en m e r un de fes navires c o m m a n d é par le Capitaine Mancel, duquel la vertu, lafidelité,le courage,&l'adreffe,ont efté éprouvées en plufieurs rencontresfignalées.Ilfaifoit le voyage ordinaire de S. Chriftofle à Sainte Croix, pour y porter tout ce qui pouvoit faire befoin, à cette nouvelle Colonie. Les Hollandois, avoient edifié fur une agreable eminence de cetteIle,une belle Eglife bâtie en forme de Croix. Si les Efpagnols refpectant ce ligne facré, qui étoit fur le clocher, n'ont pas ruiné cet edifice; nos François doivent cette maifon d'oraifon à la pieté & au zele d'une Compagnie de M a r chands de la ville; deFleffingue,quifitpremierement habiter cette Ile, fous la commiffion de Meilleurs les Etats. Le


Chap. 2 DES ILES ANTILLES. 305 L e R o y à prefent régnant, étant informé de toute la gloire que Monfieurde Poincy a aquis,& qu'il acquiert journellem e n t à nôtre Nation , & combien fa prefence eft neceffaire en l'Amérique, a confirmé de nouveau ce Genereus Cheva­ lier en la charge de fon Gouverneur & Lieutenant General en ces quartiers là, & la Reyne pendant fa Regence, a haute­ ment loué fes dignes actions,& fafidelitéau fervice du R o y , En l'an 1651 Monfieur le General, traitta fous le bon plaifir du R o y : avec la Compagnie dont nous avons parlé, ce l'ayant rembourfée de tous les frais qu'elle avoit faits pour l'établiffement de cette Colonie, a aquis de ces Mefîicursqui compofent cette C o m p a g n i e , la Seigneurie & pro­ priete fonciere des Iles de Saint Chriftofle , de Saint Bartelem y , de Saint Martin, de Sainte Croix,& des adjacentes,& m o y e n eft accreü de l'une des plus belles, des plus riches, & des plus honorables Seigneuries dont il joüiffe, fous la Souveraineté de fa Majefté Tres-Chreftienne. Et dépuis le R o y a fait don abfolu de toutes ces Iles, à l'Ordre de Malte, à la feule referve de la Souveraineté, & de l'hommage d'une C o u r o n n e d'or de redevance, à chaque mutation de R o y , de la valeur de mil efcus, c o m m e il paroit par les lettres paten­ tes delaMajefté, du mois de Mars 1653. LOUIS P A RL A G R A C E D E D I E U R O Y D E F R A N C E E T D E N A V A R R E : A tous prefens & avenir Salut. L'ordre de Saint Jean de Jerufalem, s'eft monftréfiutile à l'Eglife par fes fervices& fa continuelle refiftance ans entreprifes des Mahometans, ennemis de la Foy, dont les victoires frequentes qu'il a remportées fur eus, en tant de combats, font des marques certaines, efquels grand nombre de Chevaliers ont efpanché leur fang, & prodigué leur vie pour le falut c o m m u n , & les Hofpitaus, ont efté fi dignement& charitablement adminiftrez par iceluy, depuis fon Inftitution, qu'il feroit utile qu'il eut fonfiegenon feulement enl'Ilede Malte, mais auffi en d'autres & plufieurs en­ droits, afin que ce fuffent autant de ftarions, fortereffes & remparts pour la Chrétienté , & d'azilles aus Fideles. C e s QI Con. O


Chap. 2 Confiderations, & l'affection que les Rois nos predeceffeurs, & nous à leur exemple avons toujours portée audit Ordre, nous ont fait favorablement entendre aux fupplications qui nous ont efté faites de la part de noftre tres-cher Coufin le Grand Maiftre dudit Ordre de Saint Jean de Jerufalem, par nolire a m é & feal Confeiller en nos Confeils Chevalier & Bailly d'iceluy, & Ambaffadeur de noftre dit Coufin le Grand Mai­ ftre prés noftre perfonne, le Sieur de Souvré : Q u e le Sieur Bailly de Poincy Grand Croix dudit Ordre, aprés plufieurs beaus employs en France, auroit efté envoyé par le feü R o y noftre tres-honoré Seigneur & Pere, fon Gouverneur & Lieu­ tenant General es Iles de Saint Criftophe, & autres Iles de l'Amerique peu connues pour lors, lefquelles dépuis fous conduite font habitées de grand nombre de François, en quoy ledit Sieur Bailly de Poincy n'auroit rien efpargné pour y main­ tenir noftre authorite, l'éclat & la dignité du n o m François : Mefmes auroit fait baftir plufieurs forts à fes defpens , & fe fefoit auffi formé un revenu confiderable par acquifitions qu'il a fattes dans lefdites Iles, ayant employé pour cet effet, le re­ venu de plufieurs années de deus des plus belles C o m m a n d e ries dudit Ordre, defquelles il jouiffoit en France, lefquels Domaines, par droit de pecul apartiennent à fon Ordre, auquel d'abondant ledit Sieur Bailly de Poincy, c o m m e bon Religieus en a d o n n é toutes les feuretez neceffaires. E n forte que noftre-dit Coufin le Grand Maiftre & ledit Ordre, s'en peu­ vent dire dés à prefent le vray proprietaire , fans attendre qu'ils luy reviennent aprés le decés par droit de dépouille, à quoy noflre-dit Coufin le Grand Maiftre a defiré joindre la proprieté entiere defdites Iles de Saint Chriftophe , par l'acquifition d'icelles, pour laquelle noftre dit Coufin a envoyé fes ordres & pouvoir audit Sieur de Souvré, afin de traiter avec ceus de la C o m p a g n i e defdites Iles fous noftre bon plaifir , & fous l'éfperance que nous aurions ledit traité agreable, & que nous y joindrions en outre, ce qui nous apartient efdites Iles, afin de pouvoir par noftre-dit Coufin & fon Ordre , y former un étabiffement pour le fervice & la defenfe de la Chreftienté, & pour la converfion des Sauvagesàla Religion Catholique. A с e s с a u s e s , & après avoir fait voir en noftre Confeii les Let306

HISTOIRE

M O R A L E ,


Chap. 2 DES ILES ANTILLES. 307 Lettres de Conceffion par nous cy devant faites à ladite C o m pagnie des Iles de l'Amérique du mois de Mars 1 6 4 2 . L'acte de delibération de l'affémblée deiadite Compagnie de l'Amérique,pour laceffion,vente & alienation de tout ce qu'ils pourroyent pretendre en icelles fous nôtre bon plaifir, aus charges & conditions portées par le refultat du 2 M a y 1 6 5 1 . Letraité fait par ledit Sieur de Souvré avec ceus de ladite Compagnie, le 2 4 defdits mois & an , attachez fous le contre-féel de noftre Chancellerie. D e l'avis de noftre-dit Confeil, où eftoyent la R e y n e noftre tres-honorée D a m e& Mere , noftre tres-cher Frere le Duc d'Anjou , plufieurs Princes, Ducs, Pairs & Officiers de noftre Couronne, & autres grands & notables Perfonnages de nôtre R o y a u m e ; N o u s defirans favorablement traiter noftre Coufin le Grand Maiftre& fon Ordre, & tefmoigner à toute la Chrétienté l'eftime que nous en faifons, & que comme Fils aifné de l'Eglife, nous ne laiffons efchaper aucune occafion pour le bien & l'augmentation de la Religion Chrétienne,& par ce m o y e n inviter les autres Princes Chrétiens de faire le femblable ,& de contribuer de leur part ainfi que nous faifons, à la manutention & propagation de la Foy. de noftre grace fpeciale, certaine fcience , plaine puiffance & authorité Royale, Avons loué,agrée, ratifié, louons, agreons, ratifions& confirmons par ces prefentes fignées de noftre main, la conceffion cy devant faite à ladite Compagnie des Iles de l'Amérique du mois de Mars 1642. Enfemble ledit Contrat du 2 4 M a y 1 6 5 1 . Portant l'alienation vente & ceffion des droits de ladite Compagnie dans lesIlesde l'Amerique , à eus concedées, au profit de noftre-dit Coufin le Grand Maiftre & dudit Ordre de Saint Jean de Jerufalem. Et adjouftant aus conceffions faites par cy devant, avons de nouveau donné & octroyé à noftre-dit Coufin & à fon'Ordre , donnons & octroyons.par cesdites prefentes laditeIlede Saint Chriftop h e , & autres en general en dependantes, conformement audit Contract du 2 4 M a y avec toutes leurs confiftances, à la referve des Iles contenues& fpecifiées ausContractsde V e n te des 4 Septembre 1649. & 27 Septembre 1650. Pour ladite Ile de Saint Chriftophe , & autres Iles de l'Amérique, en generai, à la referve cy deffus,eftre tenues par noftre-dit Coufin Qq

2

le


308 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 2 le Grand Maiftre& fon Ordre en plain D o m a i n e , Seigneurie directe,& utile proprieté incommutable. Enfemble les places & forts eftans en icelles, droit de Patronage Laïque de tous benefices & dignités Ecclefiaftiques , qui font ou pourront eftre cy apres fondées, & qui nous peut de prefent o u pourroit apartenir , avec tous droits R o y a u s , & pouvoir de remettre& c o m m u e r les peines, creer, inftituer, & deftituer Officiers & Miniftres de juftice ,& jurifdiction tant volontaires que contentieufes , pour palier tous actes , juger toutes matières tant civiles que criminelles en premiere inftance , & par appel en dernier reffort, & en tous cas, le tout à perpetuité en plain fief,& amorty ,& fous tel titre,& y faire tels établiffemens que bon luy femblera , à la feule referve de la Souveraineté, qui confifte en l'hommage d'une C o u r o n n e d'or de redevance à chaque mutation de R o y , de la valeur de mil efcus, qui fera prefentée par l'Ambaffadeur dudit Ordre vers cette C o u r o n n e , ou par tout autre Officier d'iceluy en fon abfence, à la charge que noftre dit Coufin le Grand Maiftre ,& l'Ordre , ne pourront mettre lefdites Iles hors de leur main, n'y y donner c o m m a n d e m e n t à autres qu'aus Chevaliers des Langues Françoifes nos fujets, fans nous le faire fcavoir, & pris fur ce noftre contentement. Si donnons en mandement à nos a m e z& feaus Confeillers lesG e n s tenans noftre C o u r de Parlement de Paris, C h a m b r e des nos C o m p t e s ,& autres nos Officiers qu'il apartiendra, que ces prefentes ils faffent enregiftrer,& du contenu en icelles faire jouir noftre-dit Coufin le Grand Maiftre& ledit Ordre plainement, paifiblement& perpetuellement, fansfouffrir qu'il luy fon fait, mis ni donné aucun trouble ni empefchement au contraire. Et d'autant que des prefentes l'on peut avoir befoin en m ê m e tems en plufieurs lieus, N o u s voulons qu'aus Copies deuément collationées, foy foit adjouftée c o m m e à l'Original des prefentes. C A R T E L E S T N O S T R E PLAISIR. Et afin que ce foit chofe confiance pour toujours , N o u s avons fait mettre noftre Seel à ces prefentes., fauf en autres chofes noftredroit, & l'autruy en toutes. D o n n é à Paris au mois de Mars,


Chap. 2 DES ILES A N T I L L E S . 309 M a r s , l'an de grâce 1653. Et de noftre R e g n e le dixiém e . Signé LOUIS Et fur le Reply, par le R o y de Lomenie. Vifa M O L E .

Et fcellée du grand fceau de cire verte fur lacs defoye. Aprés que Monfieur le General de Poincy, eut afermy la Seigneurie de l'Ile de Saint Chriftofle entre les mains de fon Ordre de Malte , & procuré foigneufement la gloire & la profperité.des Colonies Françoifes de l'Amerique, il deceda paifiblement à Saint Chriftofle, l'onziéme du mois d'Auril de Pan milfixcens foixante , au grand regret de tous les Habitans des Iles, parmy léquels la memoire de fes eminentes vertus fera toujours precieufe & en finguliere veneration. L e R o y , confiderant felon fon exquife fageffe, que la charge qui étoit vacante parle decès dece digne Seigneur, étoit de tres-grande importance , en a pourveu Monfieur le Chevalier de Sales, qui porte en fes Titres. Charles de Sales, C h e valier de l'Ordre de S. Jean de Jerufalem , Adminiftrateur de la Seigneurie de Saint Chriftofle,& C h e f de la Nation Françoife eftably de fa Majefté pour fon Eminence de Malte. Monfieur du Parquet Gouverneur de la Martinique, à auffi aquis de la m ê m e Compagnie la Seigneurie des Iles de la Martinique, de la Grenade, & de Sainte Aloufie. M o n fieur d'Hoüel Gouverneur de la Gardeloupe , a fait la m ê m e chofe pour les Iles de la Gardeloupe de Marigalante, de la D e firade, & des Saintes. Ces deus dernieres ne font pas encore peuplées. Mais il a demandé par avance la Seigneurie de ces terres, afin que d'autres ne s'en puiffent civilement e m parer. Car il faut favoir, que la Compagnie des Iles de. l'Amerique , laquelle eft maintenant abolie, avoit obtenu d u R o y , toutes les Antilles habitées, & à habiter par fucceffion de tems. D e forte que ces Meffieurs, qui ont traitté avec cette C o m p a g n i e , ont fait mettre dans leur octroy, des Iles qu'ils n'ont pas encore habitées ; mais qui font en leur voiQq 3 finage,


Chap. 2 finage, & à leur bienfeance : & incontinent qu'ils auront afféz d'hommes en leurs autres Iles, ils en feront paffer en celles là, fi ce n'eft que les Anglois , ou les Hollandois s'en emparaffent auparavant. Car c'eft une régle generale, qu'une Terre qui eft fans habitans ,eftau premier occupant. Et l'Octroy du R o y , ou de la C o m p a g n i e , ne fert, que pour parer ces Meffieurs-contre quelcun de notre Nation, qui pourroit courir fur leurs deffeins. Ainfi toutes ces Iles que les François tiennent aujourduy en l'Amérique, relevent entierement du R o y pour la Souveraineté , & de Meffieurs les Chevaliers de Malte , du Parquet, & d'Houei,pour la Seigneurie, fans plus reconnoitre la C o m pagnie , qui a cedé en leur faveur tous fes droits , & toutes fes pretentions. Quant à la fuite des Gouverneurs Anglois de l'Ile de Saint Chriftofle. Monfieur Oüarnard étant mort apres avoir glorieufement étably fa Nation dans les Antilles, & avoir peuplé en particulier l'Ile de Saint Chriftofle, de douze à treize mille x\ngiois : Monfieur Riche, qui étoit premier Capitaine de l'Ile fut étably en cette charge, & celuy-cy pareillement étant decedé, Monfieur Euret fut pourveu du Gouvernement, qui l'adminiftre encore aujourduy, avec la capacité & l'approbationfinguliere,que nous avons deja reprefentée, en parlant de l'Ile de Saint Chriftofle. A u refte lors que les Nations étrangeres arriverent en ces Iles, elles fe logerent au commencement à peu prés c o m m e les Habitans naturels du païs, fousdepetis couverts, & dans defimpleshuttes , & cabannes, faites du bois m ê m e qu'ils coupoient fur le lieu , en défrichant la terre. O n voit encore dans les Colonies naiffantes, plufieurs de ces foibles édifices, qui ne font foutenus que par quatre oufixfourches, plantées en terre, & qui pour murailles ne font entourez & pallifadez que de rofeaus , & pour toit, n'ont que des feuilles de palm e s , de cannes de fucre, ou de quelqu'autre herbe. Mais en toutes les autres Iles, où ces Nations font mieus établies, on voit à prefent plufieurs beaus edifices de charpente, de pierre & de brique , qui font laits en la m ê m e forme, que ceus de leur païs ; excepté , que pour l'ordinaire ils n'ont qu'un étage, 310

HISTOIRE

M O R A L E ,


Chap. 3 DES ÎLES A N T I L L E S . 311 étage, o u deus au plus, afin qu'ils puiffent plus facilement refifter aus vens, qui foufflent quelquefois avec beaucoup d'impetuofité en ces quartiers là. N o u s avons affez parlé de ces édifices, dans l'occafion qui s'en eft prefentée , lorsque nous avons décrit chacune des Antilles en particulier. Mais nous ajouterons feulement icy , que fur tout, les A n glois qui habitent ces Iles, font pour la plupart c o m m o d e ment logez, & proprement juftez en leur m é n a g e , parce qu'ils s'arrétent dans les Colonies, & les embelliffent, c o m m efic'étoit le lieu de leur naiffance. Ils font auffy préfque tous mariez, ce qui fait, qu'ils travaillent miens à s'accommoder, que ceus qui menent une vie de garçon, c o m m e font plusieurs entre les François. N o u s avions deffein pour la clôture de ce Chapitre , de coucher icy tout le procedé que tint Monfieur Auber , pour faire la paix avec les Caraïbes : lors qu'il vint prendre poffeffion du Gouvernement de la Gardeloupe : mais à caufe que le difcours en eft un peu long, & qu'il peut donner de grandes lumieres, pour connoitre le naturel de ces Indiens, dont nous avons à traitter en ce deuziéme Livre, nous avons creu qu'il n'en falloit rien retrancher, & qu'il meritoit bien de remplir un Chapitre tout particulier. CHAPITRE

TROISIEME.

De l'afermiffement de la Colonie Françoife de la Gardeloupe, par la paix , qui fut faite avec les Caraïbes de la Dominique , en l'an 1 6 4 0 .

L

Es premiers d'entre les François qui occuperent l'Ile de la Gardeloupe, y aborderent en l'an ¡635. par les Ordres d'une Compagnie de Marchands de la ville de Dieppe, qui fous l'autorité de la Compagnie Generale des Iles de l'Amérique établie à Paris, y envoyèrent les Sieurs du Pleffis & de L'Olive , pour y commander en leur nom. Mais le premier étant mort peu de mois aprés fon établiffement, & l'an-


312 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 3 l'autre par la perte de fa veuë,& par fes maladies continuelles. étant rendu inhabile à gouverner une Colonie naiffante, c o m m e nous l'avons déjà reprefenté dans les Chapitres precedens. Monfieur de Poincy , pourveut dignement à tout ce qui étoit neceffaire pour l'entretien des nôtres en cetteIle,laquelle auroit elle abandonnée, fans les grands foins qu'il prit, d'y envoyer des troupes auxiliaires fous la conduite de Monfieur de la Vernade, & de Monfieur de Saboüilly, p o u r s'oppofer ans deffeins des Caraïbes, qui leur en conteftoient puiffanm e n t la poffeffion ; de forte, queficette Colonie ne doit pas fon premier établiffement à Monfieur le General de Poincy, elle luy eft redevable au moins de fa confervation , & de fa fubfiftence. Il approuva auffi & confirma au n o m du R o y , Ja nomination que la C o m p a g n i e des Iles avoit faite de M o n fieur Auber, poureftreGouverneur de cette Ile. C e nouveau Gouverneur, prêta ferment defidelitéentre les mains de Monfieur le General le 20 d'Octobre 1640. Mais avant que de defcendre à Saint Chriftofle , le navire qui l'avoitpafféde France en Amerique, ayant mouille prés de la Dominique, plufieurs Sauvages qui avoient reconnu de loin le navire, & jugé par les lignes de bien-vueillance qu'on leur donnoit, qu'ils n'avoient point d'ennemis dans ce vaiffeau, prirentl'affuranced'y entrer. Par bonheur, cens qui l'étoient venu reconnoître; étoient les premiers Capitaines de l'Ile. Monfieur Auber fe refolut de profiter de cette ос­ cafion, jugeant qu'elle étoit tres favorable, pour r'entrer en alliance avec ce peuple, qui avoit été éfarouché, & presque entierement aliené des François, par les violences & les R i ­ gueurs de Monfieur de l'Olive, l'un de fes predéceffeurs en la charge, & par la mauvaife conduite de cens qui c o m m a n doient le fecours que Monfieur le General avoit envoyé à nos gens qui étoient en cette Ile. Et parce qu'il favoit, que ceus de cette Nation fe laiffent facilement gagner par careffes & par petis prefens, il n'oublia rien de tout ce qui pouvoir contribuer a l'avancementdefon deffein. Il leurfitdonc lavoir qu'il venoit de France, & qu'il étoit envoié pour c o m m a n d e r en l'ile de la Gardeloupe : Qu'il avoit apris avec regret,lesdiférens qu'ils avoient eus avec les

Fran-


Chap. 3 D E S I L E S A N T I L L E S . 313 François dépuis quelques années : Qu'il venoit avec intention de les terminer à l'amiable ; Et qu'il vouloit eftre leur bon C o m p e r e , & leur bon voifin , & vivre avec eus c o m m e avoit fait feu Monfieur du Pleffis leur bon amy. Il faifoit entreméler cet entretien, de force verres d'eau de vie, qu'il leur faifoit prefenter. Ces Sauvages , voyant une receptionfifranche , &ficordiale; après avoir parlé entre eus en leur langage de guerre, qui n'eft entendu que des Anciens Chefs de leurs entreprifes, fe refolurent d'accepter l'efre qui leur étoit faite, & de renouer lancienne amitié, en renonçant à tout ce qui pourroit entretenir cette guerre fanglante, qui avoit tant incommodé les deus partis. Mais avant que de rien promettre ils demanderent à Monfieur Auber ,fiMonfieur de l'Olive , Monfieur Sabouily, & tous ceus qui avoient fuivy leurs violences, fortiroient de l'Ile. Et luy leur ayant réfpondu , qu'il les y obligeroit, ils dirent que cela étoit neceffaire , & qu'autrement ils feroient toujours fâchez contre les François, par ce que

difoient ils, l'Olive & Sabouly point bons pour Caraïbes, C e font leurs mots. La deffus Monfieur Auber les ayant affinez que cela demeureroit arrefté , & que pour luy il leur feroit bon, s'ils vouloient auffi eftre bons : ce qu'ils promirent , il leur fit faire grand'chere, ce les r'envoya avec des préfens, & bien fatisfaits. D e la rade de la Dominique, Monfieur Auber alla à la Gardeloupe, pour y pofer ion Equipage; & de là à Saint Chriftofle, pour y rendre fes devoirs à Monfieur le General, qui furjoyeus du bon chois que la Compagnie desIlesavoit fait de fa perfonne, & le confirma en fa charge au n o m du R o y , aprés qu'il eut prété le ferment de fidélité. Il partit bien tôt après de Saint Chriftofle, pouffe rendre en fon Gouvernement: où étant arrivé il fut reçeu avec joye par tous les habitans, qui l'avoient en une haute eftime pour fon expérience , en tout ce qui pouvoit fervir à l'avancement des Colonies naiffantes ,& par ce qu'ils étoient perfuadez qu'il étoit remply d'une prudencefinguliere, pour remedier aus desordres paffez , d'une generofité capable de refifter aus difficultés prefentes, & d'entreprendre ce qui feroit neceffaire R r pour


Chap. 3 pour le bien & le repos de l'Ile, & d'une douçeur & afabilité qui l'avoient rendu recommandable à tous ceus de Sainct; Chriftofle, léqueis auffi l'avoient reconnu pour un de leurs meilleurs Capitaines. Sa commiffion fut leue & publiée à la tefte des Compagnies de l'Ile, car deus Dimanches confecutifs, qui furent le 25 N o v e m b r e & le fecond de D e c e m bre , de l'an 1640. L a guerre , qui s'étoit allumée entre les Sauvages & ceus de noitre Nation, par le mauvais confeil de quelques efprits remuans, & par la facilité du Gouverneur precedent, qui leur avoit preté l'oreille; Et les divifions, les defiances, & les partialités, que ces brouillons avoient fufcitées entre les principaus de l'Ile , l'avoient rendue la plus défolée de toutes les Colonies de l'Amérique. La difété des vivres , en avoit reduit plusieurs à des extremités fi grandes , que la vie leur étoit ennuyeufe, & la mort fouhaitable. L'aprehenfion en laquelle ils croient continuellement détre furpris par les Sauvages, les obligeoit à fe tenir inceffamment fous les armes, & à laiffer leurs jardins & leurs habitations en friche : Et le rude & infuportable traitement, qu'ils recevoient de quelques officiers qui abufoient de leur autorité, les avoit tous réduits à la veille d'une ruine inevitable. Mais, dépuis que Monfieur Auber eût elle reconnu pour leur Gouverneur , par l'acclamation unanime de tous les habirans, & qu'il leur eût donné les nouvelles de la paix, qu'il avoit conclue avec les Sauvages leurs voifins, laquelle il efperoit de voir bientôt ratifiée, par toutes les affurances qu'on pouroit atendre d'une Nationfipeu civilifée qu'eft celle des Caraïbes: les perturbateurs du repos public s'écarterent, & les gens de bien fe virent en feureté, fous la fage conduite de ce digne Gouverneur, qui n'oublioit rien de tout ce qui pouvoit contribuer à remétre l'Ile en bon ordre. D e forte , que cetteIleprit en un iriftant une nouvelle face : La juftice commença à y refleurir, la bonne union & ce travail des habitans y rapella l'abondance, la paix & le commerce , qui s'en étoient retirez : Et la pieté du chef, conv a tous les menbres de cette Colonie, à bien vivre à fon exemple. Quoy 314

HISTOIRE

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Chap.3 DES ILES ANTILLES. 315 Q u o y qu'il eût traité de paix avec les Sauvages, il fur neantmoins d'avis, crainte de furprife , que les habitans fe tinffent toujours fur leurs gardes. A cét éfet, il ordonna des fentinelles en tous les lieus ou les Caraïbes pourroient le plus facilement aborder, fans eftre découverts :Ilchangea les corps-degarde, &. les plaça en des liens plus avantageuse & réprima par fon autorité, ceus qui vouloient ruiner les premiers fondemens qu'il avoit jettez d'une ferme paix, & d'une étroite alliance avec ces ennemis reconciliez , les obligeant par fes défenfes expreffes, de ceffer tous actes d'hoftilité, afin de ne pas troubler pat leurs animofitez particulieres, cette confederation fi neceffaire , pour le bien general de tous les habitans. Les Iles fubfiftant par le commerce , Monfieur Auber reconnut , qu'il n'y avoit rien qui les décretitât plus que les mauvaifes Marchandifes que l'on y fait ; Et par ce que le Tabac étoit la feule , qui avoit cours en ce tems-là à la Gardeloupe ; ayant apris que plufieurs en débitoient, qui n'étoit pas de mife, ce qui auroit décriél'Ileenvers les Etrangers, qui n'y auroient plus envoie leurs navires, il établit des petfonnes intelligentes en Tabac, qui le vifitoient foigneufem e n t , & qui jettoient dans la mer celuy qui fe trouvoit ou pourry, o u défectueus, en quelcune des qualités qu'il doit avoir pour eftre parfait. C e b o n ordre, & dans la milice, & dans la police , rendit cetteIleFloriffante en peu de tems : Et fa r e n o m m é e y atira plufieurs Marchands, & convia un grand nombre d'honnêtes familles, à y venir prendre leur demeure, & à s'y érablir. Pour revenir maintenant à nos Sauvages, qui a voient vifité Monfieur Auber en fon navire , & qui avoient traité de paix avec luy, fous les conditions que nous avons dites, ils ne furent pas plutôt retournez en leur terre, ou ils étoient attendus avec impatience, fur ce qu'ils avoient demeuré un peu long tems au navire , qui étoita leur rade, qu'ils publierent par toute l'Ile, l'amiable acüeil qu'ils avoient reçeu.Ilsne pouvoient ailes prifer le bon traitement, que le Gouverneur nouvellement venu de France leur avoitfait. Les beaus preléns qu'il leur avoir donnez, confirmoient autentiquement fa Rr

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bonté


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Chap. 3 bonté Se fa liberalité. Et ils ajoutoient, que leurs ennemys l'Olive & Sabouly devant fortir de la Gardeloupe, ils avoient fait la paix avec ce brave C o m p e r e , qui les avoitfibien receus, qu'il étoit digne de leur alliance. Q u e pour ne luy donner aucun fujet de défiance faloit désormais s'abftenir des courfes, qu'ils avoient coutume de faire en la terre de la Gardeloupe , dépuis qu'ils étoient en guerre. Et que lors qu'ils s'auroient que ce nouveau Gouverneur feroit fermement étably, ils iroient le vifiter avec des prefens, & confirm e r folennellement cette paix , qui leur feroitfiprofitable a l'avenir. Les Caraïbes,, qui avoient perdu plufieurs de leurs h o m m e s , dans les combats qu'ils avoient eus contre les François, & qui fe laffoienr d'avoir à faire à des ennemis fi adroits & fi courageus, furent bien ailes de l'heureufe rencontre qu'avaient fait quelques uns de leurs principaus Capitaines. D e forte qu'ils approuvèrent ce qu'ils avoient arrêté avec Monfieur Auber , & aquiefcerent à tout ce qui leur éroit propofé , pour entretenir& pour afermir dorefenavant cette paix. Prés de cinq mois s'écoulerent, pendant lefquels les Sauvages tinrent ponctuellement la promeffe qu'ils avoient faite à Monfieur Auber, de ne plus inquiéter les François. Après quoy , s'étant perfuadez que ce tems-là luy devoir avoir fufy pour s'accommoder à la Gardeloupe, y mettre les ordres neceiVaires, & informer les habitans de l'aliance qu'ils avoient contractée enfemble à la rade de la Dominique , ilsferefolurent de luy envoyer une deputation folemnelle, pour confirmer la paix,& luy fouhaitter toute profperité en fon G o u vernement, il y avoit de l'empreffement parmy ces Sauvages, à qui auroit l'honneur d'une Commiffion defigrande i m portance , Se de laquelle ils ne doutoient aucunement qu'ils ne receuffent des avantagesfinguliers.Ils fe réfolurent donc, pour contenter les plus apparens d'entr'eus , qui étoient c o m pétiteurs en cette ambaffade , d'en établir Chefs deus de leurs plus anciens, Se de leurs plus r e n o m m e z Capitaines : Se de donner à chacun une efcorte considérable , compofée de l'éJité de leurs plus braves Officiers& foldats. Et afin qu'il n'y eut point de jaloufie entre les Capitaines, ils trouverent bon HISTOIRE

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Chap.3 DES ILES A N T I L L E S . 317 bon de les faire partir en deus differentes Piraugues, chacun avec fa fuite, & avec cet ordre, que l'un devanceroit l'autre d'un jour. L e premier de ces Ambaffadeurs, fe n o m m o i t le Capitaine Amichon, fort confideré parmy eus, qui fut accompagné de trente des plus leftes & des plus adroits de la Dominique. Monfieur Auber dit, qu'il n'a point veu dépuis de Sauvages plus beaus , ni de plus agiles. Ces Sauvages donc fe confiant en la parole qu'il leur avoir donnée à leur rade, aborderent à la Gardeloupe. Et auffi toft qu'ils eurent apris de celuy qui commandoit au corps de garde, que Monfieur Auber étoit enl'Ile& qu'il y étoit en bonne fanté , ils defcendirent hardiment à terre & demanderent à le voir, ayant laiffé cependant quelques uns des moins confiderables de leur troupe, pour garder la Piraugue. Pendant qu'on aloit donner avis à Monfieur le Gouverneur de l'arrivée de ces Députez de la Dominique, le Capitaine Amichon, qui devoit porter la parole , luy envoya deus des plus gaillarsdefa fuite, chargez des plus beaus fruitsde leur terre, qu'ils avoient aportez pour luy en faire prefent. Monfieur Auber fut fort joyeus de leur arrivée. Et ayant incontinent c o m m a n d é à ceus de fa maifon , & à tout le quartier, de ne leur donner aucune occafion d'aprehender quelque mauvais traitement, il prit la peine d'aller luy m ê m e au devant d'eus, avec un vifage qui témoignoit affés qu'ils étoient les biens venus.Ilne faut pas fe mettre icy beaucoup en peine , pour coucher la harangue& les complimens, que le Capitaine A m i c h o n luyfiten cette première rencontre. Il avoit été l'un de ceus qui avoient veu Monfieur Auber en fon navire à fon arrivée de France , & il n'eut point de peine à le reconnoirre. D'abord il luyfitentendre, qu'il venait pour confirmer ce qu'ils avoient refolu enfemble à la rade de la Dominique, touchant une bonne paix: & que tous les Caraïbes de fa terre le fouhaitoient auffi. Monfieur Auber, avec cette affabilité & cette grâce particuliere qu'il a pour gagner les cœurs de ceus qui traitent avec luy, leur donna, fur le champ affés clairement à entendre , & par fon interprète , & par fa contenance, qu'il garderoit toujours de fa part une 3 union


Chap. 3 union inviolable, pourveu qu'ils n'y contre vinffent pas les premiers. Apres , il lesfitentrer en la maifon ; Et par ce qu'il favoit que la bonnechére étoit le meilleur feau qu'il pût apoferà ce traité de paix, il leurfitauffitôt. prefenter de l'eau, de vie, & fervir de tout ce qui fe trouvoit de plus apétiffant dans l'Ile. E n fuite il courona le feftin , par des prefens qu'il leur fit de toutes fortes de curiofitez, qui font le plus eftimées parmy cette Nation. Et afin que tous les Députez euffentpartà la bonne chere & aus liberalitez de Monfieur le Gouverneur, ceus qui avoient été traitez furent prendre la place de ceus qui étoient demeurez à la garde de la Piraugue , qui eurent auffi à leur tour, tout fujet celé louer du bon accueil qui leur fut fait, & des prefens qui leur furent distribuez de m ê m e qu'aus premiers. Le Capitaine Amichon n'oublia pas, felon la coutume dont ils ufent envers leurs amis, de prendre le n o m de Monfieur Auber, & de luy donner le lien. Apres qu'ils eurent tous été comblez des biens & des civilitezde Monfieur le Gouverneur, ils retournerent fort joyeus en leurPiraugue,&firentvoile du côté de leur Ile. Ils trouvèrent à un certain rendez-vous dont ils étoient convenus avant que de partir de la Dominique, l'autre Piraugue, qui etoit chargée du fécond Chef de la députation , n o m m é le Capitaine Baron , avec fa fuite. Et c o m m e ce fécond Capitaine eût apris du premier, tout l'agréable acueil & toute la bonne chere que Monfieur Auber avoit faite à luy & à fes gens, il fe rendit le lendemain à la Gardeloupe. C e Baron avoit été l'un des meilleurs amis de Monfieur du Pleffis, qui étoit mort Gouverneur de la Gardeloupe, en égale autorité avec Monfieur de l'Olive fon Collegue, lequel aprésla mort de Monfieur du Pleffis, avoit fait imprudemment la guerre aus Sauvages. C e Capitaine d o n c , qui avoit vifité diverfes fois feu M o n fieur du Pleffis, & qui confervoit un fouvenir particulier de l'amitié qu'il luy avoit portée, étant perfuadé de la generofité des François, mit d'abord pied à terre avec fa C o m p a g n i e , & fut conduit au logis de Monfieur Auber, qui leurfittoute la m ê m e réception qu'il avoit faite aus premiers. Et m ê m e quand il eut apris que ce Capitaine étoit le C o m p e r e de feu 318

HISTOIRE

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Mon-


Chap. 3 D E S I L E S A N T I L L E S . 319 Monfieur du Pleffis, c'eft à dire l'un defesconfidens & de fes meilleurs amis, il le traita avec plus de témoignages d'afection que les autres, & lia une amitié particuliere avec luy, recevant fon n o m & luy donnant le fien. Ainfi ces nouveaus hôtes, fe retirerent encore plus fatisfaits que les premiers, & promirent de continuer leurs vifites à l'avenir, M a i a les uns & les autresfirentraport en tous leurs Carbets, de la civilité & du bon acüeil du nouveau Gouverneur. L e Capitaine Baron , qui s étoitfibien trouvé de fa première vifite , ne tarda guère fans avoir envie d'en faire une féconde. Et ce fut en celle-cy que Monfieur Auber luy fit voir un des fils de feu Monfieur du Pleffis, auquel ce Capitainefitmille careffes, en mémoire de fon Pere , qu'il appelloit fon bon C o m p e r e , & l'amy de fa Nation. E n éfet, ce Gentil-homme avoir aquis l'afection des ces Barbares , qui refpectoient les merites, & les belles qualitez qu'il avoitpour commander. Apres cette vifite, & plufieurs autres que les Caraïbes faifoient prefque tous les jours. Monfieur Auber voulut eftre affuré d'eus par otages, qu'ils tiendroient ferme l'alliance, Ils'adreffa pour cer éfet au Capitaine Baron , avec lequel il avoit contracté une amitié plus étroite qu'avec les autres, & qui l'appelloit fon C o m p e r e , c o m m e ayant fuccedé à l'alliance qui avoit autrefois été entre Monfieur du Pleffis & luy : Monfieur Auber demanda donc un jour à ce Capitaine, s'il ne trouvoit pas raifonnable que pour s'affurer de cens de fa Nation, il leur demandat quelques uns de leurs enfans en otage. Cet h o m m e qui avoit le raifonnement beaucoup meilleur, & le jugement beaucoup plus vif que l'ordinaire des Sauvages, répondit auffi-tôt, qu'il faloit faire la condition égale: & que s'ils donnoient de leurs enfans aus François, il étoit jufte auffi que les François leur en donnaient des leurs.Ilprefenta fur l'heure à Monfieur Auber, quelques uns de fes enfans qui l'avoient accompagné : Et Monfieur Auber prenant l'occafion, & acceptant l'offre, choifit entr'eus tous un jeune garçon, qui avoit un air plus agreable, une façon plus atrayante, en un m o t je ne fay quoy de plus aima ble que fes autres Freres. L e Pere accordafonfils,& le don


320 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 3 donna fon contentement à demeurer avec Monfieur Auber, fans aucune répugnance. C e qui eft bien confiderable par­ lai y des Sauvages, il s'apelloit Iamalaboüy. D é s ce jour-là Monfieur Auber le traita c o m m e fon fils, & ne le n o m m o i t point autrement. Auffi le jeune garçon , de fon côté, l'арpelloitfonPere. Il ne paroiffoit point contraint dans les ha­ bits , lors qu'il fut habillé : & il n'eut pas beaucoup de peine à s'acoutumer à nôtre faffon de vivre. L e Capitaine Baron demandoit de fa part, en échange de fonfils,un desfilsde Mademoifele Auber , qui avoit été mariée en premieres N o ces à feu Monfieur du Pleffis , & qui l'était en fécondes à Monfieur Auber. Mais Monfieur Auber ayant reprefenté à ce Capitaine, que le Jeune du Pleffis étoit d'une nature trop delicate pour pouvoir fuporter la ration de vivre des Caraïbes , il lefitconfentirà accepter en otage, au lieu de luy, l'un de les ferviteurs qui s'ofroit volontairementàlefuivre. C e jeune h o m m e qui étoit d'une forte complexion, demeura quelques mois avec ces Sauvages, qui le traitoient avec beaucoup de douceur. Mais fort que le changement d'air, ou le changement de nourriture, eût altéré fa bonne difpofition , il tomba malade quelque tems aprés. C e que le Capitaine Baron ayant aperceu , & craignant que s'il mouroit entre leurs mains, il n'en reçeut du reproche, il le ramena à Monfieur Auber avec grand foin, fans luy demander une autre perfonne en fa place, difant, que pour otage il ne vouloit que la parole de l'on Compere. Il eft vray qu'il folicita fonfilsà retourner: mais il ne put l'y induire, le garçon difant, qu'il fe trouvoit beaucoup mieus avec Monfieur A u b e r , qu'avec fon Pere. L e Capitaine Baron , ayant laiffé à la Gardeloupe un fi precieus gage, prenoit fouvent occafion de vifiter Monfieur Auber , & par m ê m e m o y e n de voir fonfils: Et fefentant infiniment redevable à Monfieur Auber de tant de biens qu'il recevoit de luy, & fingulierement de l'afectionfitendre qu'il portoit à fonfils,lequel il avoit en otage , il chercha les occafions de luy en témoigner quelques reconnoiffance. Il s'avifa donc, de luy déclarer que durant les guerres que ceus de fa Nation avoient eues contre les Erançois c o m m a n dez


Chap.3 DES ILES A N T I L L E S . 321 dez par Monfieur de l'Olive, il avoir, fait fon prifonnier de guerre un jeune h o m m e François, à qui il avoit donné la vie, par ce qu'il avoit été autrefois au fervice de Monfieur du Pleffis fon Compere : Et qu'il y avoit prés de trois ans qu'il le tenoit dans une honnête liberté, bien qu'ayant été pris les armes en main,& dans la chaleur du combat, il eut pu le faire mourir. Mais qu'il n'avoit pas voulu ufer de rigueur, en considération de l'ancienne amitié, qu'il avoit eue autrefois avec Monfieur du Pleffis, à la fuite duquel il fe fouvenoit d'avoir veu ce François. Monfieur Auber, ayant compaffion de ce pauvre jeune h o m m e , pria le Capitaine Baron de le luy vouloir ramener. C e qu'il luy accorda volontiers :& peu de jours après il fatisfit à fapromeffe;& celuy qui avoit été delivré par ce m o y e n , a demeuré dépuis à la Gardeloupe, fort long-tems. C e genereus Capitaine, ne fe contentant pas d'avoir ainfi obligé Monfieur Auber,& relâché à fa confideration fon prifonnier, luy donna avis , qu'un autre Capitaine delaD o minique avoit encore un François en fa maifon , auffi prifonnier de guerre, & s'offrit de s'employer auprés de ce Capitaine, pour le faire mettre en liberté. C e qu'il executa avec unefidelité& une affection nonpareille , ramenant peu de jours aprés cet autre prifonnier, qui fe nommoit Iean Iardin. C e jeune h o m m e ayant beaucoup d'efprit, avoit gaigné les bonnes grâces, non feulement du Capitaine dont il étoit le prifonnier, mais de tous les Caraïbes, qui luy portoient autant d'afection, que s'il eût été de leur Nation m ê m e . Et il avoit la mémoirefiheureufe, qu'il avoit apris leur langue en perfection. Monfieur Auber, ne pouvant foufrir que le Capitaine Baron l'emportât fur luy en bons offices, & en témoignages d'afection , outre les prefens qu'il luy faifoit tous les jours, & l'amitié fincere qu'il luy montroit en particulier, voulut auffi obliger toute fa Nation. C e fut lors que ce Capitaine devoit aller en guerre, contre les Aroiiagues qui habitentenl'Ilede la Trinité , & que pour ce deffein, il eut fait un armement extraordinaire. Car ce brave Sauvage, étant venu dire adieu à Monfieur Auber avant que de partir pour cette expedition. Sf Mon-


322 HISTOIRE MORALE, Chap. 3 Monfieur Auber luy donna pour mettre dansfestroupes un defesferviteurs domeftiques, qui étoit fon giboyeur, n o m m é Des Serifsiers , qui fouhaitoit depuis long-tems de fe trouver aus combats de ces Sauvages : Et il le pourveut de bonnes armes à feu, & de toute la munition neceffaire pour s'en bien fervir. L e Capitaine Baron fut ravy de cette faveur, & l'ayant acceptée avec joye , la fit fonner bien haut parmy ceus de fa Nation. C e volontaire, fuivit de grand coeur ce Capitaine: & s'étant embarqué il fut au combat contre les Aroüagues de l'Ile de la Trinité, avec une puiffante armée de Sauvages de toutes les Iles Antilles ; En cette rencontre il fit tout ce qu'on pouvoit atendre d'un vaillant Soldat : & c o m m e il étoit tresbon fufelier, il tua & bleffatant d'Aroüagues, qui n'éroient pas acoutumez à s'entir l'éfet des armes à feu, qu'enfin ils l'âcherent le pied , & s'étant retirez dans les montagnes, laifEerentle c h a m p de bataille aus Caraïbes victorieus. Dépuis,. Seriffiers paffoit parmy ceus de cette Nation pour un grand Capitaine, & ils ne pouvoient affés admirer la bonté de M o n fieur Auber, qui s'étoit volontairement privé du fervice qu'il pouvoit atendre de ce jeune h o m m e , pour le préter à leurs troupes. N o u s avons d'original toutes ces particuiaritez, & Monfieur Auber luy m ê m e en eft garent. Pendant tout le tems que Monfieur Auber à gouverne l'Ile de la Gardeloupe , la paix qu'il avoit faite avec les Caraïbes à été inviolablement entretenue de part & d'autre, au grand profit des deus Nations. Car les Sauvages par cet accord avoient m o y e n de traiter avec les François, decoignées, de ferpes, de couteaus, & de plufieurs autres outils & marchandifes qui leur étoient neceffaires: Et les François, recevoient d'eus en échange , des Porceaus, des Lézars, des Tortuës de M e r , & une infinité d'autres poiffons, & d'autres rafraichiffemens, qui leur aportoient un fingulier avantage. D e forte , que les Caraïbes étoient c o m m e les Pourvoyeurs des François, qui travailloient cependant en leurs habitations avec affiduité & feureté. CHAP-


Chap. 4

DES

ILES

CHAPITRE

ANTILLES.

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QUATRIEME.

Du Trafic & des Occupations des Habitans Etranger du Païs : & premierement de la culture & de la préparation du Tabac,

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N toutes les Antilles, l'argent n'a point de cours pour le trafic ordinaire, mais il le fait par échange des Matchandifes qui croiffent au païs , contre celles qui viennent de l'Europe;foit qu'elles confiftent en habits & en linge, foit en armes ou en vivres , & en autres commodités neeeilaires pour paffer la vie avec douceur. Et c'eft ce qui fe pratiquoit chez tous les peuples, avant l'ufage de la monnoye, & qui fevoit encore aujourd'huy en plufieurs Nations Sauvages , & mefmes dans la Colchide, où chacun porte au marché ce qu'il a de trop, pour avoir de ce qu'il n'a pas. Les Magazins qui fe voyent en ces Iles, font ordinairement fournis de toute forte de Marchandifes qui font amenées de France, d'Angleterre , de Hollande , & de Zélande, auffi abondamment qu'en lieu du monde. L e prix de chaque Marchandife, n'eft point laiffé à la liberté des marchans qui tiennent les Magazins, mais il eft mis à chaque forte, par Meffieurs les Gouverneurs, de l'avis de leur Confeil. Les marchandifes, que les habitans prefentent en échange en toutes ces Iles, fe reduifent à cinq efpeces principales, favoir au Tabac, au Sucre, au Gingembre, à l'Indigo, & au Cotton. A u c o m m e n c e m e n t , tous les habitans étrangers des A n tilles s'adonnoient à la feule culture du Tabac, qui les faifoit fubfifter honorablement. Mais depuis que la grande abondance qu'on en a fait en a ravallé le prix , ils ont planté en plufieurs endroits des Cannes de Sucre, du Gingembre, & de l'indigo : Et Dieu a tellement beny leurs deffeins, que c'eft une merveille devoir avec quel fuccés, toutes ces marchandifes croiffent en la plû-part de ces Iles. Et dautant que plufieurs qui les voient en l'Europe , ne favent pas là façon Sf 2 que


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Chap.4 que l'on apporte à les préparer, il fera à propos pour contenter leur curiofité, de parler icy de chacune : & nous y joindrons un m o t du maniment du Cotton. Il eft vray, que ces matières ont efté déjà traittées par divers Auteurs. Mais outre que noftre Hiftoire feroit incompîette & defectueufe fi nous les paffions fous filence, nous pouvons dire icy premierement avecfincerité,que tout le difcours que nous en allons faire n'eft-pas une copie, ou une imitation de quelque autre , mais un véritable original, tiré au naturel avec tout le loin & toute lafidelitépoffible. D e forte, quefinous difons les m ê m e s chofes, que d'autres, ont dites avant nous : l'on ne doit pas eftre marry de voir icy la confirmation d'une vérité qui vient defiloin, & dont on ne fauroit avoir trop d'affurance. Etfice font des chofes contraires, elles pourront fervir à faire voir la fauffeté de celles qui leur font oppofées : ou du moins elles prouveront qu'en tous liens, on ne fuit pasfiexactement une m ê m e métode en la préparation de ces marchandifes, qu'il ne s'y remarque fouvent quelque petit changement. De plus, nous efperons auffi, que quelques uns trouveront peut eftre dans les defcriptions fuivantes, quelque exactitude & quelque clarté, qui ne leur déplaira pas, & que m ê m e ils y rencontreront quelque chofe de nouveau, qui n'a pas encore efté remarqué, ni produir par les auteurs. Apres tout, nous fupplions ceus qui croiront ne rien trouver dans ce Chapitre, ni dans le fuivant qu'ils ne fâchent, & qui puiffe ou les inftruire, o u les divertir , de paffer outre, fans blâmer nôtre diligence, & nôtre peine, & de permettre que nous écrivions cecy pour d'autres, qui pourront en recevoir de l'inftruction, o u du divertiffement. Pour avoir de beau & bon T a b a c , on prepare premierement en faifon propre des couches en divers endroits des jardins, quifoient à l'abry des vens. O n jette, deffus la graine qui a été recueillie des tiges de l'année précédente ; que l'on à laiffé croiftre & meurir pour fervir à cet ufage. O n mefle de la cendre avec la graine quand on la f e m e , afin qu'elle ne tombe pas trop épais en de certains lieus. Q u a n d elle c o m m e n c e à lever, on la couvre foigneufement de feuil324

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les


Chap. 4

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les de Palmifte épineus , ou de branches d'Oranger ou de Citronier, pour la garantir des ardeurs du Soleil, du froid de la nuit, & du degaft que les volailles domeftiques & les Oifeaus y pourraient faire. Pendant que la plante croift, & devient en état d'être transplantée , on prepare la place neceffaire pour la recevoir. Si l'habitation eft nouvellement établie, il faut avoir long tems auparavant abattu le bois, & brûlé les branches fur la terre & fur les fouches pour les faire mourir. Q u e s'il y en refte encore , il faut tirer aus lizieres tout ce qui n'a pas été brûlé, afin que la place foit libre,Ileft vray, qu'iln'eftpas befoin de labourer la terre ni de la renverfer & remuer profondement, mais il en faut feulement arracher toutes les méchantes herbes , & la nétoyer fi foigneufement qu'il n'y refte ni bois, ni écorce , ni feuille, ni le moindre brin d'herbe. Pour cet effet onfefertde Houëes larges & tranchantes, qui pélent & écorchent la furface de la terre, & au befoin extirpent la racine des herbes, quel'oncraint devoir pulluler de nouveau. Aprés qu'on a préparé la terre en cette forte, on la partage & divife en plufieurs filions , éloignez de deus ou trois pieds l'un de l'autre en égale diftance. O n fe fert pour cela des grands cordeaus, qui font marquez de deus en deus pieds, ou environ, avec une petite piece de drap de couleur, qui y eft coufuë. Et puis on fiche de petis bois pointus, en tous les lieus de la terre, où ces marques répondent ; Afin que quand le tems de transplanter le jeune Tabac arrive, qui eft celuy auquel Dieu envoye une bonne pluye, on n'ait rien à faire, qu'à planter, fans s'amufer à former les compartimens du jardin. La plante de Tabac, eft en état d'étre levée de deffus fa couche , quand elle a quatre ou cinq feuilles affez fortes & épaiffes, de la largeur de la paume de la main. Car alors s'il arrive que la terre foit arrofée d'une agreable pluye, tous ceus qui font foigneus, d'avoir de beau Tabac en la premiere faifon , ne craignent point de fe mouiller » pourveu qu'ils en mettent beaucoup en terre. O n voit tous les bons ménagers, en un agréable empreffement dans leurs jardins , les uns s occupent à choifir & à tirer la plante de deffus les couches,. & Sf 3


Chap. 4, & à l'arranger en des paniers : les autres la portent à ceus qui la doivent planter en tous les lieus, qui ont été auparavant marquez au cordeau, c o m m e nous avons dit. Ceus qui ont la charge de planter , font un trou avec u n bois pointu , à chaque endroit m a r q u é , où ils mettent la racine du Tabac : puis ils ramaffent & prefent tout autour la terre, en telle forte neantmoins que l'œil de la plante ne foit point couvert. Ils font ainfi le long de chaque rangée. Puis ils en recommencent une autre. Aprés qu'ils ontfiny cet exercice, la premiere fois que les voifins fe rencontrent, leur entretien le plus ordinaire, eft de s'informer les uns des autres, combien ils ont mis de milliers de plantes en terre ; & fur cela chacun fonde l'efperance de fa future recolte. La plante étant mife en terre;ce qui fe fait ordinairement à diverfes reprifes , à caufe que la pluye ne vient pas affez abondammant pour le faire tout à coup, o u bien parce que la terre n'eft pas préparée à m ê m e tems, ou qu'on n'a pas affez de plantes, o n ne la laiffe pas à l'abandon. C e n'eft encore que le c o m m e n c e m e n t du travail & des foins qu'il y faut apporter. Car il faut étre foigneus de la vifiter fouvent: & auffi toit qu'on a remarqué qu'elle a pris racine, il faut prendre garde que les vers, les chenilles, & autres méchans infectes qui fourmillent en ces païs-là, ne la rongent & ne l'empefchent de croiftre. Il faut en fuite, du moins de mois en mois, arracher Tes mauvaifes herbes qui la pourroient étouffer farcler diligemm e n t toute la terre, & porter les herbes qu'on a enlevées, à la liziere, ou bien loin du jardin : carfio n les laiffoit en la place d'où elle ont été tirées, la moindre pluye leur feroit prendre de nouvelles racines ,& elles fe releveroient bientoft. L'herbe la plus importune, & que l'on a le plus de peine à bannir des jardins, c'eft le Pourpier, qui ne croift en France que par les foins des Jardiniers. O n continué cet exercice, jufques â ce que la plante du Tabac ait couvert toute la terre voifine, & que fon o m b r e empefche toutes les autres herbes nuifibles de fe pouvoir élever. Cela fait; o n n'a pas encore de repos, parce qu'à mefure que la plante fe hauffe & s'élargit, il faut luy retrancher les feuilles

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M O R A L E ,


Chap.4 DES ILES ANTILLES. 327 feuilles fuperflues, arracher celles qui font féches, pourries, o u viciées, & la rejettonner, c o m m e on parle, c'eft à dire émonder les petis rejettons, qui l'empêchcroietit de venir en perfection, en tirant le fuc des plus grandes feuilles. Enfin quand la Tige eft creuë d'une hauteur convenable, il faut l'arréter en coupant le fommet de chaque plante, hormis de celles qu'on veut conferver pour en avoir la graine. Aprés toutes ces façons , la plante demeure quelques femaines à meurir : pendant quoy elle donne quelque tréve au foin affidu qu'on en a pris jufques alors. Mais fi l'on ne travaille autour d'elle, il luy faut preparer la place propre pour la mettre à couvert quand elle fera m e u re. O n doit prendre garde que la grange où elle doit être mediocrement féchée, foit bien couverte , & fermée de tous collez ; qu'elle foit fournie de plufieurs perches propres pour la pouvoir fufpendre ; qu'on ait bonne provifion de certaines écorces deliées que l'on tire d'un arbre appelle Mahot, pour attacher chaque plante fur les perches ; & que la place pour tordre le Tabac quand il fera fec, foit en bon ordre. Pendant que l'on fait tous ces préparatifs , fi les feuilles du Tabac quittent un peu de leur premiere verdure , qu'elles commencent à fe recourber vers la terre plus qu'à l'ordinaire, & que l'odeur en devienne un peu plus forte, c'eft ligne que la plante eft en maturité. Et alors il faut en un beau jour, après que la rofée eft tombée de deffus, la couper à un pouce prés de terre, & la laiffer fur la place jufques au foir, la retournant une fois ou deus, afin que le Soleil defféche une partie de fon humidité. Sur le foir o n la porte a pleines braffées fous le couvert. O n l'attache par le bas de la tige aus perches , en telle forte que les feuilles panchent contre bas. Il ne faut pas auffi, qu'elles foient par trop preffées les unes contre les autres, de crainte qu'elles ne le pourriffent, ou qu'elles ne puiffent fécher faute d'air. Cette premiere coupe du Tabac étant achevée, on vifite fouvent les plantes qui féchent, tandis que les autres que fon a encore laiffees fur le pied meuriffent. Et lors qu'on apperçoit qu'elles font en état d'être torfes, (nos gens des Iles difent torquées) c'eft a dire qu'elles ne font ni trop féches, car elles


328 HISTOIRE MORALE,. Chap. 4 elles ne pourvoient fouffrir le maniment de la roue : ni auffi. trop humides, car elles pourriroient en peu de tems: on les détache des perches, on les arrange à un bout de la grange, & o n dépouille chaque tige de toutesfesfeuilles en cette forte. O n met premierement à part les plus longues & les plus larges feuilles, & on arrache la groffe cofte qui eft au milieu de chacune : les habitans appellent cela éjamber. Les petites feuilles font miles auffi de cofté , pour être employées au dedans de la corde du Tabac ; & les grandes leur fervent de couvertures Se des robes. Ces feuillesainfidifpofées , font arrangées fur des planches ou des tables, à cofté de celuy qui les doit tordre, Se faire la corde, telle qu'on la voit fur les rouleaus que l'on envoye par deça. il y a de l'induifrie à tordre le Tabac : Se ceus qui le favent faire avec diligence Se dextérité, font fort eftimez, & gagnent beaucoup plus, que ceus qui travaillent à la terre. 11 faut qu'ils ayent la main & le bras extrémement fouples & adroits, pour faire tourner le rouet avec la viteffe & la proportion neceffaire, pour rendre la filure de m ê m e groffeur par tout. C'eft auffi une adreffe particulière en fait de T a b a c , de favoir bien difpofer, arranger , & m o n t e r , c o m m e parlent les maitres, u n rouleau furlesbaftons, qui doivent tous être d'une certaine groffeur & longueur, pour éviter la tromperie. Q u a n d le Tabac eft ainfi m o n t é , on le porte au Magazin, & on le couvre de feuilles de Bananier ou d'autres, de peur qu'il ne s'évente , & afin qu'il prenne une belle couleur. C e luy qui a la coupe graffe , noiraftre , &Tuifante, & l'odeur agréable Se forte, & qui brûle facilement Étant mis à la pipe, eft eftimé le meilleur. N o u s avons dit, que la plante de Tabac fe couppoit entre deus terres, & ne s'arrachoit pas : C e qui fe fait à deffein, afin que la racine puiffe repouffer. Et en effet elle produit une féconde plante , mais qui ne devient pas fi forte ni fi belle que la première L e Tabac que l'on en fait, n'eft pas auffi fi précieus, ni de fi bonne garde. O n le n o m m é , Tabac de rejetton, o u de la féconde coupe, ou levée. Quelques uns tirent d'une même


Chap.4

DES

ILES

ANTILLES.

329

m ê m e fouche, jufques au troifiéme rejetton. Et c'eft ce qui décredite le Tabac, qui vient de quelques Iles. Puifque nous nous f o m m e s tant étendus fur la manufacture du T a b a c , il ne faut pas oublier ce qui fe pratique par quelques Curieus, pour le rendre m ê m e plus excellent que celuy qu'on n o m m é de Verine, de bonne garde, & d'une odeur qui fortifie le cerveau. Aprés qu'on a mis à part les plantes de la premiere couppe, & pendant qu'elles féchent à la perche, on amaffe toutes les feuilles de rebut, les petits rejettons, comm e auffi les filamens qu'on tire du milieu des feuilles , qui ont été déjà é m o n d é e s , qu'on appelle c o m m u n e m e n t , jambes de Tabac. Et aprés les avoir pilées en un mortier, o n met tout cela dans un fac, que l'on porte fous lapreffepour en exprim e r le fuc, lequel on fait puis aprés bouillir fur un feu médiocre , jufques à ce qu'il foit réduit en .coníiítance de fyrop. Puis après il faut mêler en cette decodion un peu de Copal, qui eft une g o m m e aromatique, qui a la vertu de fortifier le cerveau, laquelle coule d'un arbre de m ê m e n o m , qui eft c o m m u n en la terre ferme de l'Amérique, & ausIlesdu Golfe d'Hondures. Aprés qu'on a verfé cette drogue en la compofition, il la faut bien remuer, afin que fa bonne odeur, &fesautres qualitez , fe communiquent & fe repandent partout. Puis il la faut retirer du feu , & quand elle eft refroidie , la mettre dans un vaiffeau prés du Tordeur de Tabac : & il faut qu'à chaque poignée de feuilles qu'il met en œ u v r e , il mouille fa main dans cette liqueur,& qu'il l'effuye fur les feuilles. Cet artifice, a un effet admirable pour rendre le T a b a c ,& de bonne garde , & d'une vertu qui luy donne u n pris extraordinaire. L e Tabac ainfi compofé, doit être tordu gros d u moins c o m m e le pouce, & mis en fuitte en petis rouleaus de la pefanteur de dix livres au plus, puis envoyé en des Tonneaus ou en des Paniers faits à deffein, pour le mieus conferver. Quelques habitans des Iles ayans effayé ce fecret, ont fait paffe leur Marchandife pour vray Tabac de Verine , & l'ont débitée au m ê m e prix. T t

Сeus


330 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 4 « Ceus qui s'imaginent q u e le Tabac croift fans peine, & que l'on en trouve, par manière de dire, les rouleaus attachez aus arbres de l'Amérique, d'ou il ne faut q u e les fecouër pour les ramaffer en fuite lors qu'ils font tombez : O u qui du moins fe perfuadent, qu'il ne faut pas beaucoup de faffon ni de peine pour les remettre en leur perfection , feront defabufez , s'ils jettent les yeus fur cette relation de la culture& de la préparation du Tabac. Et nous pouvons ajouter, que s'ils avoient veu eus-mêmes, les pauvres ferviteurs & les Efclaves qui travaillent à ce pénible ouvrage , expofez la plus grande partie d u jour aus ardeurs du Soleil, & occupez plus de la moitié de la nuit, à le mettre en l'état auquel on l'envoye en l'Europe, fans doute, ils eftimeroient davantage, & tiendroient pour precieufe cette herbe, qui eft détrempée par la fueur de tant de miferables creatures. Il n'eft pas befoin d'ajouter icy, ce que les Médecins écrivent des merveilleus effets du Tabac , veu que cela eft proprement de leur fait,& qu'il fe trouve affez amplement dans leurs livres. N o u s dirons feulement qu'il faut bien que fes vertus foient grandes, puis qu'il a fon cours par tout le M o n de , & que prefque toutes les Nations de la Terre, tant les civilifées que les Barbares , luy ont fair une réception favorable , & en ont confeillél'ufage.Q u efiquelques Princes l'ont interdit en leurs Etats, de crainte que l'argent de leurs fujets, qui leur eft rare & precieus, ne s'en aille en fumée , & ne s'ecoule de leurs mains, pour une chofe qui n'eft pas neceffaire à l'entretien de la vie, il n'y a toutefois perfonne, qui ne luy doive permettre au moins, de tenir place entre les Drogues & les remedes de la Médecine. Les délicats & les curieus, parmy les Peuples qui habitent des contrées chaudes, le temperent avec de la Sauge, du R o marin, & des fenteurs qui luy donnent une odeur fort agreaBle : Et aprés l'avoir reduit en poudre, ils l'attirent par les narines. Les Nations qui habitent des païs froids, n'en interdifent pas l'ufage aus perfonnes de condition : & ceft m ê m e une perfection, & une galantiere entre les D a m e s de ces pais-la., de favoir tenir de bonne grace une pipe , le tuyau de laquelle eft de coral o u d'ambre, & la tefte d'argent ou d'or : &


Chap.5 D E S ILES A N T I L L E S . 331 & de rendrelafumée de cette herbe, fans faire aucune grimace , & la pouffer hors de la bouche à diverfes reprifes, qui font paroiftre autant de petites vapeurs, dont la couleur brune, rehauffe la blancheur de leur teint. L a compofition que nous avons d'écrite pour rendre le Tabac de bonne odeur, fera bien receue, fans doute, parmy ces perfonnes, qui trouvent tant d'agréement & de delicateffe en cette fumée. A u refte, o n ne fauroit dire la quantité de Tabac qui fe tire tous les ans de la feule Ile de Saint Chriftofle : & c'eft une chofe merveilleufe que de voir le nombre de Navires de France, d'Angleterre, de Hollande, & particulierement de Zelande, qui y viennent en traitte, fans qu'aucun s'en retourne à vuide. Auffi le commerce que cette dernière Province a toujours entretenu en cette Ile & aus Iles voifines, a fait de riches & puiffantes maifons à Middelbourg & à Fleffingues. Et encore à prefent le principal trafic de ces deus villes, qui font les plus confiderables de la Zelande, fe fait en ces Iles, qui leur font ce que les Mines du Pérou font à l'Efpagne,

C H A P I T R E

C I N Q U I E M E .

De la maniere de faire le Sucre, gembre , l'Indigo

& de preparer le Ginle Cotton.

Prés que la grande abondance de Tabac que l'on faifoit à Saint Chriftofle, & aus autres Iles, en eut tellement ravalé le pris, qu'on n'y trouvoit plus fon conte. Dieu mit au c œ u r de Monfieur de Poincy General des François. de tenter d'autres m o y e n s , pour faciliter la fubfiftance des Habitans, & pour entretenir le commerce. Et fa Prudence luy ayant fuggeré, d'employer fes ferviteurs & fes efclaves à la culture des Cannes de Sucre , & du Gingembre, & de l'Indigo., ce deffein aeftéfuivy d'une telle bénédiction, que c'eft une merveille de voir, quels en ont efté les heuteus fuccés.

A

Tt 2

Si


Chap. 5. Si la plante de la Canne de Sucre à efté connue à l'Antiquité, du moins l'invention d'en faire le Sucre eft nouvelle. Les Anciens l'ont ignorée, auffi bien que le Sené, la Caffe, l'Ambre-gris, le Mufc , la Civette , & le Benjoin. Ils ne fe fervoient de ce precieus rofeau qu'en bruvage & en M e d e cine. £t nous pouvons oppofer toutes ces choies , avec beaucoup d'avantage, auffy bien que nos Horloges, nôtre Bouffole, & nôtre art de naviger, nos Lunettes d'approche, nôtre Imprimerie, nôtre Artillerie,& plufieurs autres belles inventions de ces derniers fiecles, à leur teinture du vray Pourpre , à leur verre malléable, aus- fubtiles Machines de leur Archimede, & à quelques autres femblables. Ayant donné au livre precedent, la defcription de la Canne de Sucre, il ne nous refte qu'à reprefenter la maniere, dont on s'en fert pour faire le Sucre. E n décrivant la magnifique maifon de Monfieur le General de Poincy, nous avons dit que fa baffe cour eft enrichie de trois Machines o u Moulins propres à brifer les Cannes de Sucre. L a Fabrique de ces Moulins eft de bois plus folide, plus elegante , plus induftrieufe, miens ordonnée , & plus c o m m o d e , que celle des Moulins qu'on voir à Madère & au Brefil. Il n'eft pas à craindre icy , c o m m e en ces lieus-là, que le feu gagne les chaudieres bouillantes, & allume un deplorable embrafement, qui caufe fouvent la mort de ceus qui travaillent aus environs. Car on voit bouillir ces Chaudieres , fans appercevoir le feu , qui s'allume, s'attire, & s'entretient par le dehors, dans les fourneaus, qui fontfibien cimentez, que ni la flamme, ni la fumée n'empefche aucunem e n t ceus qui font occupez à ce travail , d'y vaquer fans crainte d'aucun peril , & fans en recevoir d'incommodité. Outre ces trois Moulins que Monfieur le General à devant fora Logis de la grande montagne , il en a fait faire trois à C a y o n n e , qui eft un desquartiers tenus par noftre Nation en la m ê m e Ile: l'un déquels, au lieu que tous les autres font tournez par des boeufs, ou par des chevaus , eft conduit par la cheute d'un gros ruiffeau d'eau vive, qui étant ramaffée dans un grand refervoir, & de-là tombant fur une grande

332

HISTOIRE

M O R A L E ,


Chap.5 DES ILES A N T I L L E S . 333 de roue à feaus, fait mouvoir toute la Machine. A l'exemple de Monfieur le General, les principaus Officiers & Habitans de l'Ile de S. Chriftofle, ontauffifait édifier des Moulins à Sucre. D e forte qu'en cette feuleIle,o n conte aujourd'huy beaucoup plus grand nombre de ces M a chines, que les Portugais n'en ont bâty jufques à prefent à Madere. Les principaus aprés ceus de Monfieur leGeneral, fe voyent aus habitations de Meffieurs de Lonvilliers , de Treval, & de Benévent. Et après ceus là Monfieur Giraud en a trois en divers quartiers de l'Ile, ou il a de belles & de grandes habitations, Monfieur de la Rofiere, Monfieut A u ber, Meffieurs l'Efperance, de Beaupré, de la Fontaine-Paris, & de la Roche , qui font tous Capitaines dans la m ê m eIle,en ont pareillement fait baftir , c o m m e auffy Meffieurs B o n h o m m e , de Bonne M e r e , de la Montagne, Belletefte , & Guillou , qui font des principaus & des plus confiderables H a bitans. Les Anglois, en ont auffi plufieurs en leurs quartiers, qui font parfaitement bien faits. Q u a n d ces Cannes de Sucre font meures , on les couppe entre deus terres, au deffus du premier n œ u d qui eft fans Suc, & aprés leur avoir ôté le f o m m e t , & les avoir purgées de certaines petites feuilles, longues & extrêmement deliées, qui les environnent, on en fait des faiffeaus, que l'on porte au Moulin , pour y être preffez & écrafez , entre deus rouleaus garnis de bandes d'acier, qui fe meuvent l'un fur l'autre, à mefure que la Machine eft ébranlée, parl'impreffionqu'elle reçoit d'une grande roué, qui la fait tourner. Le Suc qui en découle, eft reçeu dans un grand baffin o u refervoir, d'où il fe répand par de longs canaus dans les vaiffeaus, qui font deftinez pour le faire bouillir. Dans les grandes Sucreries, il y a du moinsfixchaudières, dont il y en a trois fort grandes, qui font de cuivre rouge, & de la largeur& profondeur de celles des Teinturiers,& qui fervent à purifier le Suc qu'on doit faire bouillir à petit feu, en y meflant de teins en tems, d'une certaine leffive extrêmement forte , qui luy fait pouffer en haut toutes les immondices, qu'on enlevé avec une grande écumoire de cuivre. Après que ce Suc eft bien purifié dans ces trois chaudières, par o ù ilpaffealternativement,. Tt 3 on


Chap. 5 o n le coule par un drap, & en fuitte on le verfe dans trois autres chaudieres de metal, qui font fort epaiffes, affez amples & profondes d'un b o n pied & d e m y ; c'eft dans ces chaudieres ou ce Suc reçoit fa derniere cuifon, car o n luy donne alors u n feu plus vif, o n le remue inceffamment, & quand il élevé fes bouillons un peu trop haut, & qu'on craint qu'il ne répande hors de ces chaudieres, on rabaiffe fa ferveur en jettant dedans un peu d'huile d'olive, ou de beurre, & à mefure qu'il s'epaiffit, on le verfe en la dernière de ces chaudieres, d'où quand il c o m m e n c e à fefiger,il eft mis dans des formes de bois o u de terre , puis il eft porté en des galleries, où o n le blanchit avec une efpece de terre graffe, detrempée avec de l'eau, qu'on étend deffus , puis on ouvre le petit trou, qui eft au défous de chaque forme $ afin que tout ce qui refte d'immodices dans le fucre, coule dans un canal,qui le porte dans un vaiffeaù, qui eft preparé à cet ufage. L a premiere écume qu'on enlevé des grandes chaudieres, ne peur fervir qu'au bétail, mais l'autre eft propre pour faire le bruvagedes ferviteurs & des Efclaves. L e Suc qui eft tiré de la C a n n e ne peut durer qu'un jour, &fidans ce tems-là il n'eft cuit, il s'aigrit & fe change en vinaigre, Il faut auffi apporter u n grand foin, à laver fouvent le refervoir qui conferve le fuc qui eft exprimé, & les canaus par o ù il paffe, car s'ils avoient contracté de l'aigreur, le fuc ne fe pourroit reduire en fucre. O n gateroit auffi tout l'ouvrage,fidans les trois grandes chaudieres qui doivent eftre arrofées de leffive, on y jettoit du beurre ou de l'huile d'olive , o ufidans les trois petites o ù le fuc fe forme en fyrop & en grain, par la force du feu & par lagitation continuelle qui s'en fait avec une pallette, o n verfoit tant foit peu de leffive. Sur tout il faut bien prendre garde, de ne point laiffer tomber de fuc de Citron dans les chaudieres: car cela empefcheroit absolument le fucre de fe former. Plufieurs habitans qui n'ont pas le m o y e n d'avoir tant de chaudieres, & de ces grandes machines pour brifer leurs C a n nes , ont des petis Moulins qui font faitscomme des preffoirs, qui font couduits par deus o u trois h o m m e s , ou par un feul cheval, & avec une o u deus chaudieres, ils purifient le fuc qu'ils 334

HISTOIRE

M O R A L E ,


Chap.5 DES ÎLES ANTILLES. 335 qu'ils ont exprimé, le reduifent en confiftance de fyrop , & en font de bon fucre, fans autre artifice. L e plus grand fecret pour faire de bon Sucre, confifte à le favoir blanchir ; Ceus qui ont la conduite des Sucreries de Monfieur le General le favent en perfection, mais ils ne le communiquent pas volontiers. D e ce que deflus ou recueille quel eft l'avantage & le profitfingulierqui revient aus habitans de cetteIle, par le m o y e n de cette douce & precieufe marchandife : Et quel contentement reçoivent nos François, de voir croître en leur terre , &figrande abondance & avec fi grande facilité , ce qu'ils n'avoient auparavant que par les mains des étrangers , & à grand prix d'argent. Cette abondance de Sucre , leur a donné envie de confire une infinité d'excellens fruits, qui croiffent en cetteIle: tels que font les Oranges, les L i m o n s , les Citrons, ce autres: mais ils reuffiffent fur tout au Gingembre, dont nous parlerons incontinent, & en l'admirable confiture qu'ils font du fruit de l'Ananas, ce des fleurs d'Oranges & de Citrons. Quant à lapreparation du Gingembre, lors que la racine eft m e u r e , on la tire de terre. Puis on la fait fécher en des lieus fecs & aérez : la remuant fouvent de peur qu'elle ne fe corrompe. Les uns fe contentent de l'expofer au Soleil pour la fécher : mais les autres jettent encore par deflus de la chaux vive, réduite en poudre, pourattirerplus facilement l'humidité. Cette racine, qui tient un rang confiderable parmy les éfpiceries, fe transporte par tout le m o n d e : mais elle eft particulièrement recherchée aus pais froids. N o s François, la tirent par fois de terre avant qu'elle foit m e u r e , ce la confiffent entiere avec tant d'artifice, qu'elle devient rouge & transparente c o m m e un verre. Le Gingembre confit que l'on envoyé du Brefil, & du Levant, eft ordinairem e n t fec, plein de filamens, &trop piquant pour eftre m a n g é avec plaifir. Mais celuy qu'on prépare à Saint Chriftofle , n'a point du tout defibres,& il eftfibien confit, qu'il n'y demeure rien qui refifte fous la dent, quand o n en veut ufer. Il a une propriété finguliere pour fortifier la poitrine quand elle eft affoiblie, par u n a m a s d'humeurs froides, éclair-


Chap. 5 éclaircir lavoix, adoucit l'haléne, rendre bonne couleur au Vifage, cuire les cruditez de l'eftomac, ayder a ladigeftion, rappeller l'apétit, & confumer les eaus & la pituite , qui rendent le corps languiffant. Et m ê m e on tient, qu'il conferve, & fortifie merveilleufement la mémoire , en diffipant les humeurs froides , ou la pituite du cerveau. O n réduit auffi cette racine en pafte , de laquelle on compofe une conferve, o u une Opiate qui a les m ê m e s effets. V e n o n s à l'Indigo. La plante étant coupée, eft mife en petis failfeaus, qu'on laiffe pourrir dans des cuves de pierre o u d e bois , pleines d'eau claire , fur laquelle on verfe de l'huile, qui felon fa nature, fumage & occupe toute la fuperficie. U n charge de pierre les faiffeaus, afin qu'ils demeurent fous 1 eau, & au bout de trois o u quatre jours que l'eau a boüilly , par la feule vertu de la plante, fans qu'on l'ait approchée du feu , la feuille étant pourrie, & diffoute par cette chaleur naturelle qui eft en la tige ; o n remue avec de gros & forts batons toute la matière qui eft dans les cuves, pour luy faire rendre toute fa fubftance, & apres qu'elle eft repofée , on tire de la cuve le bois de la tige qui ne s'eft pas pourry. Puis o n remué encore par plusieurs fois , ce qui refte dans la cuve; & après qu'on la laiffé raffoir, o n tire par un robinetl'eau claire qui fumage : Et laIle,o u le marc qui demeure au fonds de la cuve, eft m i s fur des formes , où. o n le laiûe fécher au Soleil. C e marc, eft la Teinture qui eft tant eftimée, & qui porte le 336

HISTOIRE

M O R A L E ,

n o m d'Indigo. Quelques uns, expriment en des preffoirs les faiffeaus de la plante pourrie , pour luy faire rendre tout fon fuc: Mais par ce que ce font, les feuilles de l'herbe, qui compofent cette marchandife, ceus qui la veulent rendre de plus grand prix, fe contentent d'avoir le marc qui demeure aprés la corruption de ces feuilles, & qui fe trouve apres l'agitation,au fonds de la cuve. Le lieu o ù l'on prepare cette riche couleur de pourpre violette, s'appelle, Indigoterie. Les François des Antilles , ont demeuré un fort long tems avant que de faire trafic de cette marchandife , à caufe que la plante dont o n la compofe, étant de f o y - m ê m e de forte o d e u r , exhale une puanteur info portable, quand elle eft: pour-


Chap. 5 DES ILES ANTILLES. 337 pourrie: Mais dépuis que le Tabacà efté à un prix fort bas, & qu'en quelques endroits, la terre ne s'eft plus trouvée propre, pour en produire de beau c o m m e cy devant, ils fe font adonnezàla culture de l'Indigo, dont ils tirent à prefent u n grand profit. Enfin pour ce qui eft du Cotton , nos François ne s'occupent pas beaucoup à l'amaffer, encore qu'ils ayent plufieurs arbres qui le produifent aus lizieres de leurs habitations. C e qui toutefois eft fort peu de chofe, au pris de ce que l'on dit d'un certain quartier , d'une Province de la Chine. Car Triga ut au Chapitre dixhuitiéme du Livre cinquiéme de fou Hiftoire, rapporte qu'il y croift tant de Cotton , que pour le mettre en œ u v r e , il s'y conte jufques à deus cens mille tifferans. Les Anglois de la Barboude , font grand trafic de cette marchandife, c o m m e auffi cens qui demeuroient cy devant en l'île de Sainte Croix. 11 n'y a pas grand artifice à mettre le Cotton en état : car il ne faut que tirer du bouton entr'ouvert cette-matiere, qui fe pouffe au dehors préfque d'elle m ê m e . Et par ce qu'elle eft meflée des grains de la femence de l'arbre , qui font en forme de petites féves, liées avec le Cotton, au milieu duquel ils ont pris naiffance, o n a de petites m a chines , qui font compofées avec tel artifice, qu'au m o u v e ment d'une roué qui les fait jouer, le Cotton tout net tombe d'un côté, & la graine de l'autre. Aprés quoy, o n entaffe le Cotton en des facs avec violence, afin qu'il occupe moins de place. C e font là les principales occupations, qui entretiennent le commerce des Iles, & dont les Habitans font leur trafic ordinaire.

V v

CHA-


338

HISTOIRE

CHAPITRE

M O R A L E ,

Chap. 6

SIXIEME.

- Des Emplois les plus honorables des Habitans Etrangers des Antilles : de leurs Efclaves, & de leur Gouvernement LEs

Colonies étrangères qui habitent les Antilles, ne font pas feulement compofées de gens errans & de baffe condition, c o m m e quelques uns s'imaginent, mais auffi de plufieurs perfonnes Nobles, & de plufieurs familles honorables, D e forte que les occupations que nous venons de décrire, ne font que pour les moins confiderables Habitans, & pour ceus qui ont befoin de gagner leur vie par le travail de leurs mains. Mais les autres, qui ont des h o m m e s à gages, qui conduifent leurs ferviteurs & leurs efclaves en tous ces ouvrages, ménent, quant à leurs perfonnes, une vie fort douce & fort agreable, Leurs emplois& leurs divertiilémens, aprés les vifites qu'ils font profeffion de rendre, & de recevoir avec grande civilité, font la chaffe, la pefche, & autres honneftes exercices. Etàl'exemple de Monfieur le General, qui eft incomparable à recevoir avec courtoifie, & à traitter magnifiquement ceus qui le vifitent, foit des François, foit des Etrangers : tous ceus de nôtre Nation de fonIle,qui font de la condition que nous venons de reprefenter, tiennent á faveur qu'on les frequente , & qu'on accepte les témoignages de leur civilité, qu'ils rendent avec tant de franchife, & d'un c œ u rfiouvert, que l'on s'en trouve doublement obligé. Ils font fplendides dans les feftins qu'ils font à leurs amis, où , avec le bœuf, le mouton, & le pourceau ; les volailles, le gibier de toutes fortes, le poiffon, la patifferie, & les confitures excellentes, ne font non plus épargnées qu'aus meilleures tables de France. T o u s les Officiers excellent n o tamment en ces courtoifies. Et à leur imitation , les moindres Habitans tiendroient avoir commis une incivilité, s'ils avoient congedié quelcun hors de chez eus, fans luy avoir prefenté à boire, & à manger. Le


Chap. 6

DES

ILES

ANTILLES,

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L e Vin, la Biere, & l'Eau de vie , manquent rarement dans les Iles , & au défaut de toutes ces chofes, on y fait premierement une efpéce de bruvage delicieus, avec cette douce liqueur qu'on exprime des Cannes de Sucre , laquelle étant gardée quelques jours, a autant de force que du vin d'Efpagne ; o n en tire auffi de l'excellente eau de vie, qui eft fort approchante de celle qu'on aporte de France ; Mais ceus qui en prenent avec excès, en font dangereufement malades. De plus, ils font plufieurs autres fortes de boitions avec d u fuc d'Oranges, des Figues, des Bananes, & des Ananas, qui font toutes fort delicieufes, & qui peuvent tenir lieu de vin. Ils compofent auffi de la Biere, avec de la Caffaue, & des Racines de Patates, qui eft prefque auffi agreable, nourriflantc & rafraichiffante, que celle qu'on leur a m e n é d'Hollande. Quant aus emplois honorables Se neceffaires tout enfemble pour la confervation des Habitans des Iles, ils font tous profeffion de manier les armes, Se les chefs de famille ne marchent gueres fans épée. C h a q u e quartier eft rangé fous certains Chefs Se Capitaines qui y commandent. Ils font tous bien armez,& fouvent on leur fait faire la reveuë , & les exercices de guerre, m ê m e dans la paix la plus profonde ,fibien qu'en tout tems ilsfontprets, au premier coup de tambour, pour fe rendre au lieu defigné parleurs Capitaines. E n l'Ile de Saint Chriftofle, outre douze Compagnies de gens de pied, il y aauffides Compagnies de Cavalerie, c o m m e nous en avons fait mention cy deffus. Et par ce que toutes les perfonnes de condition honorable, qui font en affez grand nombre en cesIles, ont des ferviteurs Se des Efclaves, qui travaillent à tous les ouvrages que nous avons fpecifiez, Se qu'en France on ne fe fert point d'Efclaves, n'y ayant en toute l'Europe que les Efpagnols & les Portugais, qui en aillent acheter au païs de leur naiffance, Angole o u C a p V e r t , & Guinée : il fera bon que. nous en difions icy quelque chofe. Mais premièrement, nous parlerons des ferviteurs à louage, Se qui ne font que pour un tems. Les François, que l'on m e n é de France en Amerique pour fervir, font ordinairement des actes obligatoires à leurs MaiV v 2 tres,


Chap. 6 tres, par devant des Notaires: Par lefquels actes ils s'obligent de les fervir trois ans, moyenant un n o m b r e de livres de Tabac qui leur font acordées pendant ce tems-là. A caufe de ces trois ans de fervice où ils font engagez, on les appelle c o m m u n é m e n t des Trente-fix mots , au langage des Iles. Il y en a qui s'imaginent, que pour ne s'eftre pas obligez par écrit à leurs Maitres dés la France , ils en font moins engagez lors qu'ils font rendus dans les Iles. Mais ils le trompent fort en cela. Car lors qu'ils fe produifent devant un Gouverneur, pour fe plaindre de ce qu'on les a embarquez par force, o u pour repréfenter qu'ils ne fe font pas obligez par écrit, o n les condamne à fervir trois ans, celuy qui a payé leur paffages, o u tel autre qu'il plaira à leur Maitre. Si le Maitre n'a promis pour falaire à fon ferviteur que l'ordinaire des Iles, il n'eft obligé à luy donner pendant tous ces trois a n s , que trois cens livres de Tabac ; C e qui n'eft pas grand chofe pour s'entretenir de linge & d'habits. Car ce Maitre ne luy fournit chofe quelconque pour fon entretien, que la fimple nourriture. Mais celuy qui dés la France promet de donner plus de trois cens livres de Tabac à celuy qui entre à fon fervice , eft obligé à les luy fournir exactement, luy en euft-il promis mille. C e t pourquoy il eft avantageus à ces pauvres engagez , de ne s'en pas aller aus Iles, fans bien faire leur marche, avant que de s'embarquer. Quant aus Efclaves ou Serviteurs perpetuels dont on fe fert dans les Antilles, ils font originaires d'Afrique ; & o n les améne du C a p de Vert, du R o y a u m e d'Angole, & d'autres ports de mer qui font en la côte de cette partie du M o n d e , C'eft-là qu'on les acheté, de m ê m e que l'on feroit des beftes de fervice. Les uns font contrains de fe vendre & de fe reduire à une fervitude perpetuelle , eus & leurs enfans, pour éviter la faim. Car aus années de lafterilité,laquelle arrive affez fouvent quand les fauterelles , qui c o m m e des nuées inondent le-pais, ont broute tout le fruit de la terre, la neceffité les preffe tellement, qu'il n'y a forte de rigueur; où ils ne fe foumatent volontiers , pourveu qu'ils ayent dequoy s'émpefcher de mourir. En ces occasions lamentables, le Pere vend fes enfans

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HISTOIRE

M O R A L E ,


Chap. 6 DES ILES ANTILLES. 341 enfans pour du pain, & les enfans quittent Père & M e r e fans regret. Les autres font vendus, ayans été faits prifonniers de guerre par quelque Roytelet, car c'eft la coutume des Princes de ces quartiers-là, de faire fouvent des courfes dans les Etats de leurs voifins , pour prendre des prifonniers, qu'ils vendent aus Portugais & aus autres Nations, qui vont faire avec eus cet étrange & barbare trafic. O n leur donne en échange , du fer qu'ils prifent à l'égal de l'or, du vin, de l'eau de vie, o u quelques menues hardes. Ils captivent auffi bien les femmes que les h o m m e s ,& les vendent pefle-mefle, à plus haut ou à moindre pris, felon qu'ils font jeunes ou vieus, robuftes o u foibles, bien ou mal proportionnez de leur corps. Ceus qui les aménent aus Iles, les revendent derechef quinze ou feize cens livres de tabac, chaque telle. Si ces pauvres Efclaves tombent entre les mains d'un bon Maître , qui ne les traitte pas avec trop grande rigueur, ils préferent leur fervitude à leur première liberré: & s'ils font mariez, ils multiplient à merveilles dans les païs chauds. Ils font tous noirs,& ceus qui ont le teint d'un noir plus luifaut, font eftimez les plus beaus. La pluspart ont le nez un peu plat, de groffes lèvres : ce quipaffeauffi pour beauté entre eus. On tient m ê m e qu'en leur païs, les fages femmes leur applatiffent ainfi le nez tout exprés à leur naiffance. Ils ont tous les cheveusfifrifez, qu'à peine fe peuvent ils fervir de peignes : mais ils ufent de l'huile de cet arbriffeau que l'on n o m m e Palma Christi, pour empefcher la vermine. Ils font forts & robuftes au poffible, mais fi timides & fi peu adroits à manier les armes, qu'on les domte facilement. Leur naturel eft fufceptible de toutes impreffions; & les premieres qui leur font données parmy les Chreftiens , après qu'ils ont renoncé à leurs fuperftitions & à leurs idolatries, ils les gardent conftamment. E n quoy , ils font differens des Indiens de l'Amérique , qui font changeaus c o m m e des C a méléons. Entre les François habitans des Antilles , il y a de: ces Négres qui jeûnent exactement le Carefme, & tous lesautres jours de jeûne qui leur font ordonnez, nonobftant leurs travaus ordinaires & continuels. V V3 ILS


342 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 6 Ils font ordinairement orgueilleus & fuperbes : Et au lieu que les Indiens veulent être traittez avec douceur, & qu'ils fe laiffent mourir detrifteffe,fion les rudoye tant foit peu; ceus-cy au contraire, doivent être rangez à leur devoir par les menaces & par les coups. Car il on fe familiarife un peu trop avec eus, incontinent ils en abufent. Mais,fio n les châtie avec modération quand ils ont failly, ils en deviennent meilleurs, plusfouples,& plus obeiffans, & té louent de leurs maîtres. Siauffion ufe de rigueur exceffive en leur endroit, ils prennent la fuite , & fe fauvent dans les montagnes, o ù ils m é n e n t , c o m m e de pauvres beftes, une vie malheureufe& fauvage,& on les appelle alors Négres Marons, c'eft à dire Sauvages : O u bien ils s'étranglent par defefpoir. 11 faut donc garder en leur conduite un milieu , entre l'extrême feverité & la trop grande indulgence,fion les veut conferver en leur devoir, & en tirer un bon fervice. Ils s'aiment paffionément entre eus,& bien qu'ils foyent nez en pais differens, & quelquefois ennemis les uns des autres , ils s'entrefupportent& s'entr'aident au befoin , c o m m e s'ils étoyent tous freres. Et quand leurs maîtres leur donnent la liberté de fe recréer, ils fe vifitent reciproquement, & paffent les nuits entieres en jeus, en danfes, & en autres paffetems & réjouiffances, & m ê m e en petis feftins, chacun d'eus épargnant ce qu'il peut, pour contribuer au repas c o m m u n . Ils fe plaifent à la mufiqùe,& ans inftrumens qui peuvent rendre quelque fon agreable & faire une efpéce d'harmonie, laquelle ils accompagnent de leurs vois. Autrefois ils avoient à Saint Chriftofle un certain rendez-vous au milieu des bois, o ù ils s'affémbloient rous les Dimanches, & t o u s les autres jours de fefte, après le fervice de l'Eglife, pour donner quelque relafche à leurs corps. Ils paffoyent-là quelquefois le refte du jour,& la nuit fuivante, en danfes, & enentretiens agréables , fans préjudice de l'ouvrage ordinaire de leurs maîtres. M ê m e o n remarquoit, qu'aprés qu'ils s'étoyent divertis de cette forte , ils travailloient de beaucoup meilleur courage , fans témoigner aucune l'affitude, & mieus que s'ils euffent repofé en leurs cabanes tout le long de la nuit. Mais par ce que, pour entretenir ces réjouiffances publiques, ils déroboient


Chap. 6 DES ILES ANTILLES. 343 boient fouvent les volailles & les fruits des voifins,& quelquefois de leurs maîtres, l'exquife fageffe de Monfieur le G e neral, qui n'eftime pas les moindres chofes , indignes de fes foins, leur a interdit ces affemblées nocturnes:& à prefent s'ils fe veulent divertir, ils le font feulement en leur voifinage , avec la permiffion de leurs maitres, qui leur accordent volontiers cette honnefte liberté. A u refte, celuy qui a une douzaine de ces Efclaves, peut être eftimé riche. Car outre que ces gens-là cultivent& entretiennent tous les vivres neceffaires pour la fubfiftance de leurs maitres,& pour la leur: étant bien conduits ils font beaucoup de marchandife de Tabac , de Sucre, de Gingembre, & d'Indigo, qui apportent un grand profit. Et leur fervice étant perpétuel, leur nombre s'accroift de tems en tems, par les enfans qui leur naiffent; lefquels pour tout héritage fuccedent àlafervitude& à la fujettion deleufsparens. T o u s les Habitans étrangers, qui ontleur demeure en ces Iles, fe gouvernent felon les Lois& les coutumes de leurs païs. Parmy les François de Saint Chaiftofle, la Juftice s'adminiftre par un Confeil compofé des principaus Officiers de la Milice de l'Ile, auquel Monfieur le General Préfide. Et bien qu'il y ait des Maifons propres& deftinées à cette action, c o m m e cette Chambre d u Confeil, que nous avons décrite en fon lieu, neantmoins ce Confeil s'affemhle par fois, felon que le tems& les affaires le peuvent requérir,& que Monfieur le General le trouve le plus à propos pour fa c o m modité ; fous une efpéce de grand Figuier, quieftde la groffeurdu plus gros O r m e , proche le Corps-de-garde de la Baffe terre ,& tout joignant la Rade. C'eft en ce Confeil , que fans ufer de tant de formalitez que l'on a inventées pour rendre les Procès immortels, tous les differens qui peuvent furvenir entre les Habitans, font vuidez à l'amiable,& terminez le plus fouvent à la première feance , fans qu'il coûte rien aus parties, finon ce que celle qui eft trouvée avoir tort , doit payer , fuivant la coutum e , au profit des pauvres ,& de l'entretien de l'Eglife, & pour la fatisfaction de la partie qui eftoit intereffée. Ce


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HISTOIRE

M O R A L E .

Chap.7

C e Confeil condamne auffi à mort en dernier reffort. Les Gouverneurs des autres Iles, rendent auffi la Juftice, chacun en fon Gouvernement. D e forte, qu'il ne faut pas fe perfuader qu'on vive en ces païs-là , fans ordre & fans régie, c o m m e plufieurs fe l'imaginent. Et c'eft une merveille , de ce qu'y ayant là des perfonnes ramaffées de tant de divers païs, & qui font d'humeursfidifférentes, le defordre ne s'y foit pas gliffé, & qu'on les puiffe contenir dans le devoir & la Sujétion des Lois. Voila pour ce qui regarde les Habitans Etrangers des Antilles.

CHAPITRE SETTIEME. D e l'origine des Caraïbes, Habitans du Païs.

L

Naturels

Ordre que nous nous f o m m e s propofé, demande que nous parlions déformais, des Indiens Habitans Naturels des Antilles. Et il n'eft paft befoin d'agiter icy cette grande & difficile queftion, c o m m e n t la race des h o m m e s s'eft répandue en l'Amerique, & d'où elle eft venue en ce N o u v e a u M o n d e . D e grands perfonnages ont traître cette matière avec tant de fuffifance, d'exactitude , & de folidité, que ce feroit une chofe ennuyeufe & fuperflue d'en entretenir prefentement les Le&eurs. Joint, que l'Hiftoire de l'Origine de nos Sauvages Antillois, ne requiert pas que nous en prenions le c o m m e n c e m e n t fi haut, nifiloin. Les Anciens & naturels Habitans des Antilles, font ceus que l'on a n o m m e z Cannibales, Antropofages , ou Mangeurs d ' h o m m e s : & que la plupart des Auteurs qui en ont écrit, appellent Caribes : Mais leur nom primtif & originaire, & qui a plus de gravité, eft celuy de Caraïbes, comme ils le prononcent eus-mêmes, auffi bien que ceus de leur Nation, qui fe trouvent en la terre ferme de l'Amérique : foit au continent Septentrional, foit au Méridional. Et parce que c'eft auffi


Chap. 7 D E S ILES ANTillES. 345 aufill'appellation la plus c o m m u n e , en la bouche de nos François Habitans de ces Iles, & qu'elle eftfuiviepar les derniers Ecrivains , nous l'employerons plutôt que l'autre , en la fuitte de cette Hiftoire. Quelques uns eftiment que ce n o m de Caraïbes n'eft pas naturel aus Sauvages Antillois ; mais qu'il leur a été impofé par les Efpagnols, c o m m e à plufieurs Sauvages du Continent Méridional qui le portent: de m ê m e que celuy de Galibis , o u de Calibites , à leurs alliez Habitans du m ê m e Continent. Ceus qui font de cette opinion, difent que les Efpagnols ont bien p u donner à ces Peuples ce n o m de Caraïbes, veu qu'ils ont parcouru tous les quartiers de l'Amérique Méridionale, & qu'ayant fait les premières Cartes, ils ont marqué ces N a tions-là fous ce n o m , qui leur eft demeuré dépuis. Pour preuve de cela, ils aléguent, que les Caraïbes ne fe n o m m e n t jamais ainfi entr'eus, finon lors qu'ils font yvres, & qu'ayant la tefte pleine de vin , ils fautent & fe ré ouiffent, difant e n leur Baragoïn , Moy bonne Caraïbe. Q u e hors de là, ils fe fervent feulement de ce m o t lors qu'ils font parmy les Etrangers, & que dans leur négoce, & leur communication avec eus, ils fe veulent donneràconnoitre à eus , fâchant bien que ce n o m leur eft connu. Mais quentr'eus ils s'appellent toujours, auffi bien que font ceus de leur Nation de la Terre ferm e , & les Calibites, Calinago, qui eft le n o m des H o m m e s ; & Calliponan, qui eft celuy des F e m m e s . Et qu'ils fe n o m m e n t encore Oubao bonon, c'eft à dire, Habitans des Iles, ou Infulaires: de m ê m e qu'ils appellent ceus du Continent, Baloüébonon, c'eft à dire, Habitansdeterre ferme. A v e c tout cela neantmoins, il n'y a guered'aparenceque le n o m de Caraïbe foit venu des Efpagnols, & que nos Infulaires ne l'ayent porté que depuis qu'ils ont été connus d'eus ; Premierement, parce qu'avant que les Efpagnols ni les Portugais euffent pénétré au Brefil, il s'y trouvoit de certains h o m m e s plus fubtils & plus ingenieus que les autres, que les Brefiliens n o m m o i e n t Caraïbes, ainfi que Jean de Lery l'a remarqué dans fon Hiftoire. Secondement il eft conftant, qu'il y a des Sauvages qui portent le n o m de Caraïbes y en des quartiers d u Continent de l'Amérique Méridionale, o ù les Efpagnols Xx n'ont


HISTOIRE M O R A L E , Chap. 7 n'ont jamais eu de commerce. Car n o n feulement ceus de la Nation de nos Infulaires,, qui habitent le long de ces coftes de l'Amérique Méridionale, & qui font voifins des Collonies Hollandoifes de Cayenne & de Berbice; mais ceus encore qui demeurent bien avant dans ce Continent Méridional, au deffus du fault des plus celebres rivieres, s'apellent eus m ê m e s Caraïbes. P e plus, nous verrons dans la fuitte de ce Chapitre, qu'il y a au Continent Septentrional une Nation puiffante, compofée en grande partie de certaines Familles qui fe glorifient encore à prefent, d'eftre Caraïbes ,&d'en avoir reçeu le n o m ,long-temsavant que l'Amerique ait été découverte. Après, quand m ê m e les Efpagnols auroient voulu impofer ce n o m à toutes ces Nations, c o m m e n t pourroit on prouver qu'ellesl'euffentvoulu accepter de la main de gens inconnus & ennemis : O r il eft certain que non feulement tout ces peuples, s'apellent eus-mêmes Caraïbes, mais que de plus, ils fe glorifient & tirent avantage de ce n o m , c o m m e Monfieur d u Montel l'a ouï de leur bouche plufieurs fois : fe plairoient ils à faire trofée d'un n o m qu'ils auroient reçeu de leurs ennemis ? Q u efi, c o m m e nous le verrons tantoft, les anceftres de nos Sauvages Infulaires, ont reçeu des Apalachites le n o m de Caraïbes, au lieu de celuy de Cofachites qu'ils portoient auparavant, ils le prirent de perfonnes amies & confedérées , & m ê m e c o m m e un éloge d'honneur ? Enfin, ce n'eft pas feulement dans l'yvreffe, & dans la débauche, que nos Indiens Antillois fe n o m m e n t Caraïbes, mais auffi, lors qu'ils font fobres & de fang froid. Q u e s'ils fe n o m m e n t entr'eus Calinago, ils peuvent bien avoir plufieurs n o m s diferens , fans que pour cela il s'enfuive, que les Européens leur en aient donné quelcun de ceus là. Pour ce quieftdu n o m d'Oubao-bonon, fa Signification montre allez, qu'il ne leur eft pas particulier, & qu'il fe peut apliquer à tous les Infulaires généralement : Et s'ils fe fervent plutôt d u n o m de Caraïbes, que d'un autre n o m , en parlant aus Etrangers, c'eft parce qu'ils favent en effet, que ce n o m leur eft plus connu : Mais cela n'emporte pas, qu'ils l'ayent reçeu des Efpagnols, il feroit fans cloute plus probable de dire, que les Efpagnols l'ayant apris d'eus, L'auroient en fuite c o m m u n i qué

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Chap.7 DEs ILES ANTILLES. 347 q u e aus autres Européens. Mais au fonds, il n'importe guère ce que l'on en croye : Et chacun en peut avoir quel fentimént il luy plaira. N o u s ne faifons que propofer ce qui nous femble plus vray-femblable. Quant à l'Origine des Caraïbes Infulaires, cens qui en ont parié jufques icy , ont eu fi peu de lumière pour fe conduire dans cette obfcure antiquité , qu'à vray dire ils n'y ont marché qu'à tâtons Quelques uns s'imaginent qu'ils font venus des Juifs, fe fondant entre autres chofes, fur ce que les parentes des Caraïbes leur font naturellement aquifes pour femmes, & qu'une partie d'eus, ne mangent point de Pourceau , ni de Tortue. Mais c'eft prendre la chofe infiniment loin, & fur de trop foibles conjectures.Ily en a, qui les font deriver du havre de Caribana , & qui prétendent qu'ils en font iffus. Mais cette opinion n'eft fondée que fur la feule rencontre des mots de Caribana & de Carabes , fans aucun autre fondement. D'autres difent par une fimple conjecture, que ces Sauvages font Originaires des grandes Iles, & qu'il ny a pas bien long tems qu'ils habitent les Antilles, n'étant que des refugiez , des reftes, & des parcelles de debris, en un mot des réchappez des horribles maffacres que firent les Efpagnols, lors qu'ils s'emparerent de Saint D o m i n g u e , C u b e , Jamaïq u e , & Porto-Rico. Mais la verité de l'Hiftoire nous témoigne, que dés le commencement de la découverte de l'Amérique , les Antilles etoient occupées & peuplées par les Caraïbes. Et que d'abord , ils furent fur pris & mal-traittez par les Efpagnols. Mais que puis après les Efpagnols étant vivement repouffez , & reffentans beaucoup d'incommoditcz de cette guerre, firent une efpece d'acord avec quelques uns d'entr'eus : c o m m e nous le verrons plus particulierement au Chapitre de leur Guerres. Ajouftez à cela, que les Indiens de Coraço, qui font fans contredit de ces véritables rechapez, & qui ont encore parmy eus des perfonnes vivantes , qui demeuroient au port, dit a prefent de l'îleàVache , en l'Ile Hifpaniola , quand les premiers Efpagnols y aborderent, ,'ont aucun m o t de la langue Caraïbe en la leur, ni aucune faffon de faire, d'où l'on puiffe recueillir qu'ils ayent jamais Xx 2 eu


348 HISTOIRE MORALE, Chap. 7 eu de communication avec les Caraïbes. Outre que ceus des grandes Iles, qui pouvoient prendre la fuite pour éviter la tyrannie des Efpagnols , avoient bien meilleur conte de fe récurer aus terres qui croient au deffous d'eus, & o ù les vens reguliers les portoient, que de remonter contre le vent, & ainfi retarder leur fuite, s'expofer à mille perils delam e r , & allonger leur voyage de vint fois autant. Car c'eft merveille quand des vailfeaus tels que font les leurs, peuvent gagner contre le vent une lieue en un jour. Et il arrive le plus fouvent à de bien grands vailfeaus qui veulent remonter, qu'ils reculent plus en trois heures qu'ils n'avoient avancé en fix jours. N o u s favons de bons Pilotes, qui ont mis trois mois à remonter du Cul-de-Sac, de Saint D o m i n g u e , à Saint Chriifoflej au lieu que pour defcendre de Saint Chriftofle à Saint D o m i n g u e , il ne faut d'ordinaire que quatre ou cinq jours au plus. Quant au fentiment que les Caraïbes eus m ê m e s ont de leur propre origine, ignorans les m o n u m e n s de l'antiquité, autant que peu curieus de l'avenir , ils croyent la: plupart eftre venus des Calibites ou Galibis, leurs alliez & grans amis, Habitans de l'Amerique Méridionale, & voifins des Aroüagues, ou Aloüagues. en cette contrée, ou en cette Province, qui fe n o m m é c o m m u n é m e n t Guyana, o u Cofte Sauvage. Et ceus qui adherent à cette opinion , fe fondent fur la conformité de langage, de Religion, &de moeurs, qui fe trouve entre les Caraïbes Infulaires & les Calibites : Bien qu'au refte, cette reffemblance puiffe venir en partie de l'alliance& de l'amitié particulière qu'ilsontentr'eus , en partie du voifinage des Caraïbes du Continent Méridional, & de ces Calibites , & en partie d'autres cailles que nous reprefenferons cy-aprés. Mais ces pauvres Sauvages Infulaires, ne s'accordent pas entr'eus, dans le recit particulier qu'ils font de leur extraction, & vent dire le rems. Voicy ce que cens de Saint Vincent,, & quelques autres, en ont recité à Monfieurdu Montel, & qu'il nous a fait voir dans fes Mémoires curieus. T o u s les C a raïbes étoient autrefois affujetis aus Aroiiagues& obeiffoient


Chap. 7

DES

ILES

ANTILLES.

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foient à leur Prince. Mais une partied'entr'eus ne pouvant plus fuporter ce joug-là, fe rebellerent. Et afin de pouvoir vivre en repos, éloignez de leurs ennemis, ils fe retirerent aus Antilles, qui étoient alors inhabitées , & abordèrent premierement en l'Ile de Tabago,qui eft l'une des plus proches, du Continent. Dépuis les autres Calibites fecouërent auffi la domination des Aroüagues, mais fe trouv ans affez forts, o u n'ayans pas la m ê m e inclination que les précedens, ils demeurèrent en leur païs : Et ils s'y font toujours confervez jufqu'à prefent, qu'ils y vivent encore libres, mais ennemis des Aroüagues, ayant un Capitaine General de leur propre Nation , qui leur c o m m a n d e . Ils fontauffidemeurez jufqu'à cette heure confederez& finguliers amys des Caraïbes. C'eft fur ce recit là m ê m e que l'on fonde, & par ce détail que l'on explique le n o m de Caraïbes, c o m m e s'il fignifioit Rebelles, foit qu'il ait efté impofé à nos Antillois par les Aroüagues, foit que ces Peuples l'ayent pris eus mêmes,pour leur fervir dune efpece de trofée, tirant gloire de leur noble foulevement, & de leur genereufe Rebellion, qui les a mis en paix& en liberté. Mais il ne faut autrechofepour m o n trer que Caraïbe ne veut pas dire Rebelle, c o m m e le pofe entr'autres un certain Journal d'un Hollandois, finon qu'il y a plulfeurs Colonies en divers endroits de la terre ferme de l'Amerique,foit au Septentrion ,foitau Midy, que perfonne ne prétend, & ne peut prétendre, avoir jamais efté fous la puiffance des Aroüagues, & qui cependant portent ce n o m de Caraïbes. Q u e s'il y en a d'entr'eus qui fe foyent rebellez contre d'autres Souverains, s'étans dépuis reconciliez avec, eus, & vivant encore aujourduy au milieu d'eus, fous ce n o m de Caraïbes, ainfi que nous le verrons plus particulierement tantoft, il ny a nulle apparence, qu'il exprime des Rebelles , puifque ce leur feroit uneflétriffure, & une marqued'infamie. Mais, ceus qui ont converfé long-tems avec les Sauvages de la Dominique, raportent que ceus de cette Ile eftiment. queleurs Anceftres font fortis de la Terre ferme, d'entre les Calibites , pour faire la guerre à une Nation d'Aroüagues. qui habitoit lesIles,laquelle ils détruifirent entierement, à la Xx3

refer-


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HISTOIRE

M O R A L E ,

Chap.7

referve de leurs f e m m e s , qu'ils prirent pour eus, ayant par ce m o y e n repeuplé les Iles. C e qui fait, qu'encore aujourduy les femmes des Caraïbes Infulaires, ont un langage different de celuy des h o m m e s en plufieurs chofes , &. conforme en quelque choies à celuy des Aroüagues du Continent. Celuy qui étoit le Chef de cette entreprife, donnoit les Iles conquites à fes confidens. Et celuy qui avoit eu en fon partage la Dominique , fe difoit Ouboutou-timante c'eft à dire R o y , & fe faifoit porter fur les épaules de ceus que les infulaires n o m ment Labouyou, c'eft à dire ferviteurs. Il y a fi peu de certitude , & tant d'inconftance en toutes ces narrations , & en d'autres femblables que ces pauvres ignorans peuvent faire fur ce fujet, que felon l'avis des plus fages, il n'y a guére d'aparence d'y affoir aucun fondement. E n effet , ces Sauvages eus m ê m e s , n'en parlent qu'a l'avanture , & c o m m e des gens qui reciteroient des fonges : tant ils ont été peu foigneus de la tradition de leur origine : Et ils fe contredifent & fe réfutent les uns les autres, par la différence de leurs récits. N o u s verrons neantmoins à lafinde ce Chapitre , ce qui pour fembler probablement, leur avoir donné ocafion à la plupart, de croire qu'ils font venus des

Calibites. Dans tous ces divers fentimens, que nous avonsraportez o u des Efcrits o u des difcours de plufieurs, il y a cecy de louable , que ceus qui les mettent en avant, fuivent les connoiftances qu'ils ont, & qu'ils font leurs efforts pour éclaircir & pour déveloper des veritez anciennes & inconnues. Mais c o m m e la Relation que nous allons donner de l'Origine des Caraïbes Infulaires, eft la plus ample la plus particuliere, la plus curieufe, & la mieus circonftantiée, qui ait paru jufqu'à prefent, auffi la tenons nous pour la plus véritable, & la plus certaine, laiffant toutefois à la liberté du Lecteur judicieus, de fuivre tel fentiment qu'il jugera le plus raifonable. A u refte, c o m m e nous devons rendre à chacun la louange qui luy apartient, le public fera redevable de ces particularitez & de ces lumieres, à l'obligeante communication que nous en a donnée Monfieur Britok, Gentil-homme Anglois, l'un des plus curieus h o m m e s du M o n d e ,& qui entre fes autres riches con-


Chap.7 DES ILES ANTILLES. 351 connoiffances, parle en perfection la langue des Virginiens & des Floridiens; Ayant veu dans fes beaus voyages toutes les Iles, & une grande partie de l'Amérique Septentrionale. C'eft par ce moyen, qu'il a appris exactement fur le lieu m ê m e , dont nous allons faire mention, & pardes perfonnes intelligentes , & qui luy ont parlé avec certitude,l'Hiftoirefui vante de l'Origine de nos Sauvages, dont il garentira toujours la vérité, lors qu'il en fera befoin. Les Caraïbes , font Originaires de l'Amérique Septentrionale , de la Terre que l'on appelle maintenant la Floride. Ils font venus habiter les Iles, après eftre fortis du milieu des Apalachites, entre léquels ils ont demeure long-tems. Et ils y ontlaifféde leurs gens, qui portent encore aujourduy le n o m de Caraïbes. Mais leur premiere origine eft des Cofachites, qui changèrent feulement de n o m , & furent appeliez Caraïbes, en la terre des Apalachites, c o m m e nousl'allonsvoir incontinent. Les Apalachïtes font une Nation puiffante & genereufe, qui fubfifte encore à prefent en la m ê m e contrée de la Floride Ils habitent un beau & grand pais n o m m é Apalache, dont ils ont reçeu leur n o m :& qui c o m m e n c e fur la hauteur de trente-trois degrez& vint-cinq fcrupules, du N o r d de la Ligne Equinoctiale, & s'étend jufqu'au trente-feptiéme. C e Peuple, c o m m u n i q u e à la mer du grand Golfe de la Mexique , ou de la Neuve Efpagne , par le m o y e n d'une Rivière qui prenant fa fource des Montagnes Apalates , au pied déquelles ils habitent, aprés avoir arrofé plulïeurs belles campagnes , fe vient enfin rendre en la M e r , pres des Iles de Tacobago. Les Efpagnols ont n o m m é e cette Riviere, Rio del Spiritu Santo. Mais les Apalachites luy confervent fou ancien n o m d'Hitanachi, quifignifieen leur langue, Belle & Agreable. D u cofté du Levant, ils font feparez de toutes les autres Nations, par de hautes& longues montagnes, qui font couvertes de nége en leur fommet la plus grande partie de l'année, ce qui les fepare de la Virginie. Des autres coftez ils confinent avec plulïeurs petis Peuples, qui leur font tous amis& confederez. Ces


352 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 7 Ces Apalachites, fe glorifient d'avoir pouffé des Colonies bien avant dans la Mexique. Et ils montrent encore à prefent un grand chemin par terre, par lequel ils difent que leurs troupes pafferent pour s'y rendre. Les Habitans du païs les n o m m e r e n t à leur arrivée Tlatuici , qui fignifie Montagnars ; car ils eftoient plus robuftes Se plus genereus qu'eus. Ils fe placerent en un quartier pareil à ceiuy de leur naiffance, fitué au pied des montagnes, en une terre fertile; O ù ils bâtirent une Ville de m ê m e forme & figure que celle dont ils eftoient fortis, laquelle ils occupent encore aujourduy. Ils s'y font tellement unis par mariages, & par d'autres liens de paix, qu'ils ne font plus qu'un Peuple avec eus. Et on ne les pourroit difcerner. s'ils n'avoient retenu plufieurs mots de leur langue originaire, qui eft la feule différence que l'on y remarque. Après que les Apalachites eurent fait cette peuplade, les Cofachites qui demeuraient plus au N o r d de l'Amerique, en un païs merécageus Se préfquefterile,& qui avoient vécu jufques la en bonne intelligence avec eus, fachant qu'ils étoient alors dénuez de leurs meilleurs & plus vaillans h o m m e s , prirent l'occafion qui leur étoit favorable, pour entreprendre fur ces Apalachites leurs voifins, Se les chaffer d e leurs demeures, ou du moins partager avec eux la terre où ils habitoient, après qu'ils s'en feroient rendus maitres. C e deffein , ayant été ménagé fort adroitement entre les Chefs des Cofachites, ils le publierent puis aprés par tous leurs villages, & lefirentapprouver à tous les Chefs de familles, qui au lieu de cultiver & d'enfemencer la terre de Mays, au c o m mencement du Prinrems, c o m m e ils avoient accouftumé de faire chaque année, préparerent leurs arcs, leurs fléches, Se leurs maffuës : & après avoir mis le feu en leurs villages, & s'être munis du peu de provisions qu'ils avoient de refte de l'hyver paffé, ils fe mirent en campagne avec leurs femmes& folution de mourir ou devaincre, puis qu'ils ne pouvoient plus rebrouffer chemin, Se retourner en un lieu qu'ils avoient détruit Se dépouillé de toutes fortes de commoditez. En


Chap.7 DES ILES A N T I L L E S . 353 E n cet équipage, ils arriverent bien roll: fur les frontieres de leurs voifins. Les Apalachites, qui ne penfoient à rien moins, qu'à avoir un ennemy fur les bras, étoient alors occupez à planter leur Mays, & les racines qui fervent à leur nourriture ordinaire. Ceus qui demeurent auprés du grand L a c , qu'ils n o m m e n t en leur langue Theomi, ayant apperceu cefte puiflante armée qui venoit fondre fur eux , fe retirerent incontinent aus montagnes voifines,& lauTerent leurs villages,& leur beftail, à la difcretion de l'ennemy; Puis ils furent de là au travers des bois, porter la nouvelle de cette irruption, aus villes qui font dans les vallées, entre les premieres montagnes , où refidoit le Paracoufe, qui eft le R o y du pais, avec toutes les forces les plus confiderables de fon Etat. Sur cette nouvelle fi furprenante , ce Prince , pendant qu'il fe preparoit à aller à la rencontre de l'ennemy , fit gagner , par ceus qui fe trouverent le plu-toft prêts à cette expedition, les avenues des montagnes, &mitdesembufcades en divers endroits des grandes forêts, qui font entre le grand Lac& les montagnes ;& par lefquelles il faut paffer pour entrer en une belle& fpacieufe vallée, qui a plus de foixante lieues de long,& environ dix de large; ou font les demeures des principaus du païs, & les villes les plus confiderables de l'Etat. Pendant que les Cofachites s'amufoient au pillage des maifons, qu'ils avoient trouvées prés du grand Lac, les Apalachites eurent m o y e n de fe preparer à les recevoir. Mais eus, au lieu de prendre les routes& les chemins ordinaires qui conduifoient au plat païs, qui eft entre les montagnes c o m m e nous avons dit, après avoir laiffé les femmes& les enfans prés du grand Lac, avec quelques trouppes qu'ils détachèrent de leur armée pour les garder, étant guidez par quelques Apalachites qu'ils avoient furpris pefchantau grand Lac, furent au travers des bois, des montagnes, & des précipices, o ù les Chamois n'auroient pû marcher qu'a grand'peine, fe rendre tout au cœur & au centre du païs, en une Province appellée des Amanites. Ils furprirent fans refiftance les premieres places, qu'ils trouverent gardées feulement par les f e m m e s , par les enfans,& par quelques vieillards qui Y y n'a-


354 HISTOIRE M O R A L E . Chap. 7 n'avoîent pû fuivre le R o y , lequel avec fon peuple, étoit allé attendre l'Ennemy, aus defcentes ordinaires qui conduifent au païs. Les Cofachites, voyans que leur deffein avoitfibien reuffy, & qu'il y avoit grande apparence qu'en peu de tems ils fe rendroient maîtres de tout le païs, puis que leur c o m m e n c e ment avoit étéfiheureus, poufferent incontinent leurs conquenses plus outre; & ayant des villes de retraitte,où ils avoient laiffé de bons h o m m e s en garnifon, ils furent au devant d u R o y d'Apalache , en intention de le combattre, ou du moins, de l'obligera leur laiffer la paifible jouïffance d'une partie du païs. L'Apalachite , fut extrêmement furpris quand il apprit que l'ennemy qu'il attendoit aus frontières & aus avenues acouftumées du païs s'étoit déjà emparé d'une Province qui étoit au centre de fes Etats , & qu'il avoit laifle garnifondans les villes & autres places conliderables. Neantmoins, c o m m e il étoit magnanime & courageus, il voulut effayer fi le fort des armes luy feroit aufitfavorable, qu'il croyoir fa caufe bonne & jufte. Il defcendit donc avec lesfiensdes montagnes où il s'étoit campé : & après avoir animé fes gens au combat, il attaqua brufquement Pavant-garde des Cofachites, qui étoit venu reconnoître fa contenance. Lors que de part & d'autre ils eurent confumé toutes leursfléches,ils vinrent aus mains; & ayant pris leurs maffuës, il fefitu n grand carnage des deus armées, jufques à ce que la nuit les ayant feparez , les Cofachites remarquerent qu'ils avoient perdu beaucoup des leurs en cette rencontre, & trouverent qu'ils avoient à combattre un peuple plus vaillant, qu'ils ne setoient imaginé : & par confequent qu'ils feroient mieus de traitter avec luy a l'amiable, que de hazarder encor une fois leurs troupes en un païs étranger. Ilsrefolurent donc d'envoyer des le matin des Ambaffadeursau R o y des Apalachites, pour luy prefenter des conditions de paix , & pour en cas de refus ( diffimulant la perte qu'ils avoient faite au dernier combat) luy declarer la guerre , & le f o m m e r de fe tenir preft à l'inftant , pour recevoir leur attaque, qui feroit bien plus rude que celle qu'il avoit expérimentée le jour précèdent, que leurs forces étoient alors


Chap. 7 DES ILES ANTILLES, 355 alors toutes unies. L e Paracoufis dApaiache ayant ouï ces Ambaffadeurs , demanda la journée pour advifer fur leur propofition de paix. Et en fuite, leur ayant auffi demandé les articles & conventions fous lefquelles ils vouloient traitter avec luy, en cas qu'ilinclinaftà une paix , ils luy dirent qu'ils avoient quitté leur terre en intention de fe placer, o u par amitié, ou par force, en ce bon & gras pais qu'il poffedoit : Et que s'il agréoit le premier de ces moyens, ils demandoient de faire un m ê m e Peuple avec les Apalachites, d'habiter en leur terre,& de la cultiver;&ainfi de remplir les places vuides de ceus d'entr'eus qui s'étoient débandez de puis peu , pour aller au loin planter une nouvelle C o lonie. L'Apalachite, affembla fon Confeil fur ces propofitions ; & en ayant fait l'ouverture, il reprefenta que l'armée des C o fachitcs leur empefchoit le fecours, qu'ils pourroient avoir des autres Provinces , quin'avoientpas été preftes pour venir avec eus à cette guerre. Q u e par m ê m e m o y e n le paffage des vivres leur étoit entiérement fermé. Q u e l'ennemy étoit maitre de la C a m p a g n e ;& que fins coup ferir, il étoit entre en l'une des meilleures Provinces de tout l'Etat, où il s'etoit faify des places de la plus grande importance. Et que bien qu'en la journée précédente, il eut remarqué lafidélité& la generofité incomparable des fiens, à attaquer & à combattre leurs ennemys , fur lefquels ils avoient remporte de tres-notables avantages , toutefois cet heureus fuccés avoit été acheté par la perte de fes plus vaillans Capitaines& de fes meilleurs Soldats; Par confequent, qu'il falloir avifer à conferver le relie du R o y a u m e , en épargnant ce qu'il y avoit encore d'hommes d'élite. Et puifque les ennemis propofoient d'abord des conditions de paix , ce feroit fagement fait d'y entendre,ficela fe pouvoit faire fans préjudice de leur gloire,& de la grande r e n o m m é e qu'ils s'étoient aquife jufques alors. Qu'au refte , la terre qui étoit de ferte en plufieurs endroits , par la tranfmigration d'une partie de leurs habitans, étoit allez grande& affez fertile , pour les nourrir tous. Y y 2, Tous


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HISTOIRE

MORALE,

Chap.7

T o u s les Chefs des Apalachites ayant oui la proposition de leur R o y , & jugeant que ce n'etoit pas la timidité, qui l'obligeoit à pancher du cofté d'un a c c o m m o d e m e n t avec les Cofachites , veu que le jour précedent il s'étoit trouvé au plus fort de la meflée : mais que c'eftoit le feu! defir qu'il avoit de ne les pas expofer témérairement, & de conferver fon peuple lequel étoit déjà en proye à l'ennemy, qui occupoit une des plusfloriffantesProvinces. Ayant auffi eu advis par quelques coureurs, quis'étoient rendus en l'armée du R o y par des voyes détournées, & qui venoient des Villes , o ù les Cofachites avoient leurs garnifons, qu'ils traittoient avec grande douceur & grand refpect les femmes & les vieillards, qu'ils y avoient trouvez ; ils fouscrivirent unanimement au fentim e n s du Prince , & répondirent qu'il faloit entendre a un bon accord , & faire en forte que les conditions.en fuffentlesplus avantageufes , que la conjoincture préfente de leurs affaires le pouvoit permettre. Et aprés avoir confirmé cette refolution par leur Ha ha, qui eft la marque de l'applaudiffement & de la ratification qu'ils ont coutume de donner à leurs déliberations , ils lafignifierentaus Ambaffadeurs des Cofachites, qui l'attendoient avec impatience. Cette nouvelle eftant apportée au camp des Cofachites, ils la receurent avecque joye, c o m m e eftant conforme à la fin qu'ils s'eftoient propofée, en entreprenant la guerre, & en quittant leur pais. Ils députèrent donc fur le champ des principaus d'entr'eus, pour convenir avec les Apalachites, des moyens de cette paix, & pour en paffer tous les articles. C e s D e p u t e z , eftant arrivez au lieu o ù le Prince d'Apalache les attendoit, avec les plus confiderables de fa C o u r , affis fur un fiege plus relevé que les autres, & couvert de riche fourrure, ils furent receus courtoifement. Et ayant pris feance, le R o y leurfitprefenter à boire d'un certain bruvage n o m m é Cafine, dans une coupe dont felon la coutume il goûta le premier. T o u s ceus du Confeil en burent en fuite : Et puis o n entra de part & d'autre en traitté d'accord, à ces conditions. Q u e les Cofachites, habiteroient pefle-mefle dans les villes & les bourgs des Apalachites. Qu'ils feroient en toutes chofes eftimez & tenus c o m m e les Naturels du païs Qu'ils jouy-


Chap. 7 DES ILES ANTILLES. 357 jouyroient entierement des mefmes franchifes. Qu'ils feroient fujets au R o y c o m m e les autres. Qu'ils embrafferoient la Religion & des coutumes du païs. O u que s'ils aimoient mieus , les Apalachites leur quitteroient la belle & grande Province d'Amana, pour la poffeder en propre & en particulier, fuivant les limites qui y feraient pofées à condition touréfois,qu'ils reconnoitroient le R o y d'Apalache pour Souverain , & qu'à l'avenir ils luy en feraient tous les ans les h o m mages raifonnables. Cet accord fut ainfi arrefté réciproquement, & fuivy d'acclamations mutuelles. Et peu de tems après que les Deputez des Cofachites eurent rendu conte de leur negotiation à leur C h e f & à fon Confeil, & qu'ils eurent prefenté le chois qui leur eftoit donné , o u de mefler leurs demeures avec les Apalachites, ou de poffeder eus feuls & en propre la Province ou ils eftoient entrez, ils accepterent d'un c o m m u n confentement, la proprieté de cette Province d'Amana, de laquelle le R o y d'Apalache les mit luy m ê m e en paifible poffeffion. Les femmes-, les enfans & les vieillards, qui y étoient demeurez pendant que les h o m m e s capables d'aller à la guerre, avoient fuivy leur Prince, furent transportez dans les autres Provinces, où le R o y leur affigna une demeure arreftée , pour eus & pour tous les vaillans h o m m e s de cette m ê m e Province, qui s'eftoient expofez pour repouffer l'ennemy, & pour conferver l'Etat. Aprés quoy, les deus partis poferent les armes: Et les Cofachites furent querir leurs femmes, leurs enfans, leur bétail, leur bagage, & les Soldats qu'ils avoient laiffez prés du grand Lac de Theomi : Et fe réjouirent tous enfemble dans les Villes de leur demeure, pour le beau Pais qu'ils avoient conquis, ainfi qu'ils l'avoient auparavant projette. Les Apalachites, nommerent depuis ce tems-là C AR A ï B E s , ces nouveaus hoftes qui leur étoient arrivez inopinément & contre leur attente, pour reparer la bréche qui avoit efté faite, par la peuplade de leurs gens en une autre Contrée de l'Amérique. C e m o t de Caraïbes fignifie en leur

langue, des Gens ajoutez,, o ufurvenusfubitement & à l'Improvifte, des Etrangers, ou des Hommes forts & vaillans ; C o m m e pour dire qu'un Peuple genereus, qu'ils n'attendoient pas, Y y 3 leut


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HisToiRE

MORALE,

Chap.7

leur eftoit furvenu,& leur avoit efté ajoute. Et ce n o m demeura à ces nouveaus venus, au lieu de celuy de Cofachites, qui n'a efté confcrvé que par quelques foible & chétives familles, qui eftoient plus au N o r d delaFloride , & qui après la fortie des vrais Cofachites, s'emparèrent de leurs Terres, & encore à prefent, veulent, paffer fous le nom de ceus qui les ont précédez en la poffeffion de ce pais. Pendant que d'autre cofté ces vrais Cofachites furent reconnus fous le n o m de Caraïbes, en la Province d'Amana. Et c'eft auffi fous ce n o m que dorefenavant nous parlerons d'eus, & des Colonies qu'ils ont faites depuis ce tems- là. Ces deus Nations s'ètant ainfi unies pour terminer leurs differens, & finir une cruelle guerre qui les euft p u ruiner toutes deus, vécurent enfuiteplufieurs années en bonne correfpondance l'une avec l'autre. Mais aprés que les Caraïbes fe furent acrus en grand nombre en cette terre qu'ils avoient aquife par leurs armes, ils ne voulurent point embraffer la Religion des Apalachites qui adoroient le Soleil, c o m m e nous dirons cy après, ni fe trouver à leur Cérémonies, au T e m p l e qu'ils avoient en la Province de Bémarin, o ù étoit la C o u r , ni enfin rendre au-Roy les h o m m a g e s *qui luy eftoient deus,pour la Province qu'ils avoient occupée, fuivant leur promeffe & leur Traitté. C e m a n q u e m e n t de parole de la part des Caraïbes,& cet acte de felonnie , fut le fujet de plufieurs guerres fanglantes, qui furvinrent puis après entre ces deus Nations. Les C a raïbes, étoient inveftis de tous coftez de leurs adverfaires, qui les refférroient de telle forte, qu'ils ne pouvoient aucunement s'élargir. Et les Apalachites, avoient au c œ u r de leur Etat un cruel & irreconciliable E n n e m y , qui les tenoit perpetuellement en alarme,& les obligeoit à eftre toujours fous les armes. Pendant quoy ces deus peuples, tantoft vaincus & tantoft victorieus, felon que le fort de la guerre eft journalier & cafuel, menoient une trille vie : Et fouvent, pour n'avoir p u cultiver la terre, o u pour avoir fait ledégaftdans les champs les uns des autres , un peu avant la recolte, ils eftoient réduits à une extrême famine , qui faifoit mourir plus de gens entre eus que l'épée.

Ils


Chap.7

DES

ÎLES

ANTILLES

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Ils pafferent plus d'un fiecle en ces conteftations & en cette guerre. Pendant laquelle les Caraïbes qui avoient pour C h e f& pour R o y de leur Nation un de leurs plus vaillans Capitaines qu'ils nommoient Regazim, accrurent leur Etat d'une autre Province qui leur elloît voifine du cofté du Midy, & qui s'appelle Matique, laquelle perçant les montagnes par une ouverture , qui reçoit un torrent defcendant des m ê m e s montagnes , s'étend puis aprés au Couchant, jufqu'à la Rivière qui prenant fa fource au grand Lac, aprés avoir form é plusieursIles,& arrofé plufieurs Provinces, fe va rendre en fin dans l'Ocean. C'eft cette ceiebre Riviere que nos François ont appellée de May, & que les Apalachites n o m ment Bafainim quifignifieen leur langue, Riviere delicieufe, o u abondante en poiffons. Les Caraïbes ayant ainfi étendu leurs limites,& écarté leurs ennemis, firent pourquelques années une efpece de trêve avec les Apalachites, qui eftant fatiguez de tant de guerres,& mattez par la perte d'une Province confiderable , entendirent volontiers de leur part à cette ceffation d'armes,& de tous actes d'hoftilité. Mais ces Apalachites, qui féchoient de regret de voir leur Etat écorné d'une celebre Province, profitant de l'occafion favorable de cette tréve,tinrent plufieurs fois des confeils fecrets c o m m e n t ils pourroient emporter de plus grands avantages furlesCaraïbes, qu'ils n'avoient fait jufques alors. Et aprés avoir reconnu par leurs triftes expériences, qu'ils n'avoient pas beaucoup avancé leurs affaires en attaquant leurs ennemis à decouvert & à main armée, ils fe refolurent de les fupplanter parfineffe,& à cet effet, de chercher tous les moyens de les divifer entre eus,& de les engager infenfiblement en une guerre civile& inteftine. C e confeil eftant reçeu& approuvé généralement de tous : leurs Preftres, qui font parmy eus en grande eftime,& qui ont vois en leurs Affemblées les plus importantes, leur en fournirent bien toft les expediens, & leur en fuggererent les moyens, qui furent tels. Ils avoient remarqué , que ces gens qui les eftoient venu furprendre en leur propre Terre, eftoient fans Religion , & fans connoiffance d'aucune Divinité , à laquelle ils rendiffent

quelque fervice public ,&

qu'ils craignoient feulement un Efprit


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HISTOIRE

M O R A L E ,

Chap. 7

Efprit malin , qu'ils nommoicnt Mabouya, à caufe qu'il les tourmentent quelquefois : mais que cependant ils ne luy faifoient nul h o m m a g e . Et c'eft pourquoy dés les premieres années de leur arrivée , pendant lefquelles ils avoient vécu en bonne intelligence avec eus, ils les avoient voulu induire à reconnoître à leur exemple le Soleil pour le Souverain G o u verneur du M o n d e , & à l'adorer c o m m e Dieu. Ces exhortations& ces enfeignemens avoient fait de fortes impreffions, dans les efprits des principaus d'entre les Caraïbes. D e forte qu'ayant reçeu les premiers principes de cette Religion, pendant les années que leur mutuelle correfpondance eut lieu, beaucoup quittoient la Province d'Amana, en laquelle ils demeuroient, pour aller en celle de Bémarin , la Capitale des Apalachites, d'où ils montoient en la montagne , d'olaïmi, fur laquelle les Apalachites font leurs offrandes folennelles. Et à leur imitation, ils avoient participé à ces Ceremonies& à ce Service. Ces Preftres, que les Apalachites n o m m e n t Iaoüasy qui veut dire, Hommes de Dieu, favoient que les femences de Religion ne s'étouffent pas fi facilement dans les coeurs des H o m m e s , & qu'encore que les longues guerres qu'ils avoient eues avec les Caraïbes , e n enflent empefché l'exercice, il leur feroit aifé de rallumer les étincelles de cette connoiffance, qui eftoient cachées fous la cendre. La tréve& ceffation de tous actes d'hoftilité, qui avoit elle arreftée entre les deus Nations, en prefentoit une occafion favorable. C'eft-pourquoy les Preftres du Soleil s'aviferent avec l'agrément du R o y , de faire publier parmy les Caraïbes, qu'au c o m m e n c e m e n t du mois de Mars , qu'ils n o m m e n t Naarim en leur langue , ils feroient un fervice folennel à l'honneur du Soleil en la haute montagne, & que ce fervice feroit fuivy de jeus, de feftins,& de prefens, que le R o y donneroit liberalement aus affiftans. Cette Ceremonie n'eftoit pas nouvelle parmy les Apalachites; les Caraïbes ne pouvoient foupçonner aucune fraude, ni avoir aucune crainte de furprife. Car ils avoient cette coutume fort ancienne parmy eus, de faire des prieres extraordinaires au Soleil, au c o m mencement de ce mois de Naarim, qui eft précifement le tems


Chap.7 DES Î L E S A N T I L L E S . 361 tems qu'ils ont féméleur Mays. Ils font ce Service, pour demander au Soleil qu'il veuille faire germer, croiftre, & m e u rir ; ce qu'ils ont confié à fes foins. Et ils pratiquent la m ê m e chofe, à la fin de M a y ; auquel tems ils ont fait la premiere moiffon, pour luy rendre grâces des fruits qu'ils croyent avoir receus de fa main. D'ailleurs, les Caraïbes favoient que durant ces feftes les Apalachites pendoient au croc les arcs & les fléches ; que ce feroit un grand crime parmy eus de porter des armes en leur T e m p l e , & d'y émouvoir la moin­ dre difpute;& qu'en ces jours- là, les plus grands ennemis fe reconcilioient & dépofoient toute leur inimitié. Ils ne doutoient auffi nullement, que la foy publique, & lapromeffefolennellement faite, ne fuft inviolablement gardée. Dans cette affurance, ils fedifpofent à palier à Bémarin au t e m s affigné : & pour contribuer de leur part à la réjouiffance publique, ils fe parent Je plus avantageufement qu'il leur eft poffible. Et bien que dés lors ils euffent coutume de s'ha­ biller fort à la legere, & de montrer leur corps prefque à nud, toutefois,pour s'accomoder aus faffons de faire de leurs voifins qu'ils alloientvifiter,ils mettent en œuvre toutes les fourrures, les peaus peintes, & les étoffes qu'ils avoient, pour fe faire des habits. Ils n'oublient point auffi de peindre d'un rouge éclatant leur vifage, leurs mains, & toutes les nuditez qui pouvoient paroitre : Et ils fe couronnent de leurs plus riches guirlandes, tiffuësdë plumes differentes des plus beaus oifeaus du païs. Les femmes, voulant de leur cofté prendre part à cette folennité, font tout ce qu'elles peuvent pour fe rendre agréa­ bles. Les chaînes de Coquillage de diverfes couleurs, les pendans d'oreilles, & les hauts bonets enrichis de pierres luifantes & precieufes, que les torrens charrient avec eus des plus hautes montagnes, leur donnoient un luftre extraordinaire. E n cet équipage les Caraïbes, partie par curiofité, partie par vanité de fe faire voir, & quelques-uns par u n m o u v e m e n t de Religion, entreprenent ce pelerinage : Et pour ne point donner d'ombrage à ceus qui les avoient fi amiablement con­ viez, ils quittent arcs, fléches, & maffuës, au dernier village de leur jurifdiction, & entrent en la Province de Bémarin avec une fimple baguette, en chantant 6c en fautant, c o m Zz me


Chap. 7 m e ils font tous d'une humeur extrêmement g a y e , & enjouée. D'autre part les Apalachires les arendoient en bonne de­ votion : & fuivant l'ordre qu'ils en avoient reçeu de leur R o y , qui fe n o m m o i t Teltlabin, la race duquel c o m m a n d e encore à prefent parmy ce peuple, ils receurent courtoifement tous ceus qui vinrent au Sacrifice. D é s l'entrée m ê m e des Caraïbes en leur Province, ils leur firent un accueil auffi cordial, que s'ils euffent elle leurs freres, & qu'il n'y euft ja­ mais eu de different entre eus : Ils les regalerent & feftinerent tout le long du chemin, & les efcorterent jufques à la Ville Royale qu'ils appellent encore maintenant Melilot ; c'eft à dire la VilleduConfeil,parce que c'eft la demeure du R o y & de fa Cour. Les Chefs des Caraïbes, furent traittez fplendidement au Palais Royal, & ceus du c o m m u n chés les Habitans de la ville, qui n'épargnerent rien, de ce qui pouvoir contribuer à la fatisfaction & à la rejoüiffance de leurs hoftes. L e jour dedié au Sacrifice du Soleil, le R o y des Apalachites avec fa C o u r , qui eftoit notablement accreuë par l'arrivée des Caraïbes, & d'un grand nombre d'habitans des autres Provinces, qui eftoient venus à la fefte, monta de grand m a ­ tin fur le f o m m e t de la montagne d'Olaïmi, qui n'eft éloignée que d'une petite lieuë de la ville. C e Prince, félon la coutu­ m e du païs, eftoit porté dans une chaize fur les épaules de quatre grand h o m m e s , efcortez de quatre autres de m ê m e hauteur, pour prendre la place quand les premiers feroient las. Il eftoit précede de plufieurs joueurs deflute& d'autres inftrumens de mufique. E n cette p o m p e il arriva au lieu delïiné à ces affemblées. Et quand la Ceremonie fut achevée, ilfitune plus grande largeffe d'habillemens & de fourrures qu'il n'avoit accouftumé de faire, en de pareilles rencontres. Sur tout, il eftendit fa liberalité à l'endroit des principaus d'entre les Caraïbes ; & à fon imitation les plus affez de fon peuple diftribuërent auffi des prefens à tous ceus de cette Nation, qui avoient honoré de leur prefence leur Sacrifice Solennel. D e forte qu'il n'y eut aucun des Caraïbes, qui ne retournaft content & paré de quelque livrée. Aprés qu'ils furent

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Chap. 7 DES I L E S A N T I L L E S 363 furent defcendus de la montagne, o n les accueillit encore, & on les traitta, avec toutefortede témoignages de bonne volonté, en toutes les Maifons des Apalachites, au milieu defquels ils avoient à repaffer, pour retourner en leur quar­ tier. En fin, pour les inciter à une feconde vifite, on leur protefta de la part du R o y & de fes Officiers, qu'ils feroient coujours reçeus avec une égale affection, s'ils, defiroient de fe trouver quatre fois l'an avec eus, ans m ê m e s Ceremonies. Les Caraïbes eftant de retour en leur Province, ne pouvoient allez louer la bonne reception qu'on leur avoir faite. Ceus qui avoient gardé le logis, eftans ravis de voir les riches prefens que leurs concitoyens avoient rapporté de leur voya­ g e , prenoient des-lors la refolution de faire le m ê m e pelerinage, à la première fefte. Et lejour qui y eftoit deftiné eftant. écheu, il y avoir un fi grand empreffement parmy eus à y aller, quefileur Cacique n'y euft mis ordre, la Province euft efté dépourveuë d'habitans. Les Apalachites continuërent auffi leur accueil & leurs liberalitez : & il y avoit une émulation entre eus, à qui rendroit plus de devoirs aus Caraïbes, Leurs Preftres, qui fa voient à quoy devoit enfin aboutir toute cette rufe, ne leur recommandoient rien tant que la continuation de ces bons offices , qu'ils difoient eftre fort agréables au Soleil. Trois années s'écoulerent en ces vifites : au bout defquelles les Apalachites qui s'eftoieut épuifez en liberalitez à l'endroit de leurs voifins, voyans qu'ils avoient puiffanment gagné leurs affections, & que la plus part effoient tellement zelez au Service du Soleil, que rien ne feroit capable de leur faire perdre à l'avenir, les profonds fentimens qu'ils avoient conçeus de fa Divinité,fierefolurent, eftantincitez à cela par leurs Preftres, à l'avis defquels le R o y & tout le Peuple déferoient beaucoup, de prendre l'occafion de la tréve qui eftoit expirée, pour declarer de nouveau la guerre aus Ca­ raïbes, & leur interdire l'accès de leurs ceremonies, s'ils ne vouloient faire c o m m e eus, une profeffion ouverte de tenir le Soleil pour D i e u , & s'aquitter de la promeffe qu'ils leur avoient autrefois faite de reconnoître le R o y d'Apalache Zz 2 pour


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pour leur Souverain, & de luy faire h o m m a g e de la Provin­ ce d'Amana, en laquelle ils habitoient, c o m m e la tenant de luy. Les Caraïbes furent divifez fur cette propofition. C a r tous ceus qui étoient portez pour l'adoration du Soleil, fu­ rent d'avis de contenter les Apalachites, difant que quand ils n'y féroient pas obligez par leur parole, ils y feroient ternis, pour ne fe point priver du libre exercice de la Religion du Soleil, en affiliant aus facrifices, qu'ils ne pourroient à prefent abandonner qu'à grand regret. Le Cacique, & la plu­ part des plus considerables entre les Caraïbes, difoient, au contraire, qu'ils ne vouloient point flétrir leur reputation, & la gloire de toutes les victoires précédentes, par une paix honteufe, qui fous pretexte de Religion, les rendroit fujets des Apalachites. Qu'ils étoient nez libres, & qu'en cette qualité, ils étoient fortis du païs de leur naiffance, & s'eftoient pouffez en une meilleure terre par la valeur de leurs armes, QU'IL falloit défendre pour toujours cette precieufe liberté, & la cimenter de leur propre fang, s'il en étoit befoin. Qu'ils étoient les m ê m e s , qui avoient autrefois contraint les Apalachites à leur quitter en propriété la plus confiderable de leurs Provinces, qui étoit le centre & c o m m e l'œil de leur Etat. Qu'ils n'avoient rien diminué de cette generofité: Et que tant s'en faut, que cette valeur fuit éteinte ; qu'au contrai­ re ils avoient accru depuis peu leur jurifdiction, d'une belle & grand étendue de païs, qui les mettoit au large, & leur donnoit jour au delà desmontagnes, qui les referroient aupara­ vant. Qu'ayant ainfi écarté tout ce qui pouvoit s'oppofer à leurs deffeins, ce leur feroit une lâcheté infupportable, de quitter, fur un fimple prétexte de Religion , & pour la feule curiofité de fe trouver à quelques facrifices, la poffeffion de ce qu'ils avoient aquis, avec tant de peine & tant de fang : E n fin, que s'ils defiroient d'adorer le Soleil, il lui foit auffi favorablement en leurs Provinces, qu'en celles des Apalachites. Qu'il les regardoit tout les jours d'un œil auffi gracieus, qu'aucun autre endroit du monde. Et que s'il s'agiffoit de luy confacrer une montagne & une grotte, on en pourroit trouver parmy celles qui feparoient leur Etat, d'avec le grand.


Chap. 7 DES ILES A N T I L L E S . 365 grand L a c , d'auffi hautes & d'auffi propres à ces myfteres, qu'étoit celle d'Ulaïmi. Ceus qui defendoient le Service du Soleil, & qui foutenoient qu'il ne faloit pas s'engager en une nouvelle guerre, en refufant des conditions qui leur étoientauffiavantageufes qu'aus Apalachites, repliquoient, que puis qu'ils avoient gouté depuis quelques années la douceur de la paix, & qu'ils avoient expérimenté en tant de rencontres la bonté, la candeur, & la generofité de leurs voifins, il n'yavoit point d'apparence de fe jetter en de nouveaus troubles, qu'il étoit fi facile d'éviter, & m ê m e fans perte de la reputation qu'ils s'étoient aquife. Q u e la reconnoiffance que les Apalachites demandoient pour la Province qu'ils occupoient, pourroit être d'une telle nature & de fi petite confequence, que leur hon­ neur n'en feroit en rien diminué, ni leur autorité bleffée. Q u e pour ce qui touchoit le Service & les facrifices du Soleil, ils n'avoient point de Preftres qui fuffent inftruits en cette fcience, & qui en feuffent les Ceremonies. Qu'il feroit à craindre, que s'ils vouloient entreprendre d'imiter les Iaoüas des Apalachites, ils n'attiraffent par les fautes qu'ils y feroient, l'in­ dignation de la Divinité qu'ils voudraient fervir, au lieu de gagner fa faveur. Q u e m ê m e ils avoient appris, qu'il ne fe trouvoit nulle montagne en tout le païs, dont ils avoient connoiffance qui fuft regardée du Soleil d'un afpect fi agréa­ ble & fi dous, que celle d'olaïmï : ni qui euft c o m m e elle un T e m p l e cavé dans le roc d'une façon fi merveilleufe, que tout l'artifice des n o r m e s , ne pourroit jamais atteindre à cet­ te perfections & qu'auffi, c'étoit un ouvrage des rayons de la Divinité qui y étoit adorée. Q u e quand on trouveroit une montagne & une caverne qui approchait de celle-là, ce qu'ils, croyoient neantmoins être impoffible, les oifeaus meffagers. du Soleil n'y ferment pas leur demeure. Et que la fontaine confacrée à fon honneur, laquelle produifoit des effets ad­ mirables & des guerifons inouïes, ne s'y rencontreroit pas. Et par confequent qu'ils s'expoferoient à la rifée des Apalachites, qui auroient toujours fujet de le glorifier d'une infi­ nité de prérogatives de leur T e m p l e & de leur Service ancien, par deffus ce nouveau qu'ils pretendoient d'établir. Z.z 3 Ce


Chap.7 C e party, concluent de tour cela, qu'ilfalloitfaire une b o n n e paix, & affifter à l'avenir aus m ê m e s Ceremonies, qu'ils avoient frequentées pendant la trêve. Mais ceus qui s'eftoient arrêtiez à des fentimens contrai­ res, ne peurent aucunement être fléchis par toutes ces confiderations, ni divertis de la refolution qu'ils avoient prife de ne reconnoître jamais les Apalachites pour Souverains, & de ne pas perdre leur liberté, fous l'ombre d'une Religion & d'une adoration que leurs peres avoient ignorée. D e forte qu'enfin cette contrariété d'avis donna le c o m m e n c e m e n t à deus factions qui fe formerent parmy les Caraïbes, c o m m e les Preftres des Apalachitesl'avoientpréveu. Et parce qu'ils étoient divifez en leur Confeil, ils ne peurent rendre une refponfe affurée & uniforme, fur les propositions de guerre o u de paix qui leur étoient faites. Mais chaque party fe for­ tifiant de jour en jour, celuy qui concluoit en faveur de l'al­ liance avec les Apalachites & de l'adoration du Soleil, s'accreut tellement, qu'il fe vid en état d'obliger l'autre à fe foumettre à fon opinion, o u bien à abandonner la Province. C e feroit un récit trop ennuyeus, de vouloir icy d'écrire tous les maus que cette guerre civile apporta aus Caraïbes, qui fe déchiroient les uns les autres, jufqu'à ce qu'enfin, aprés plufieurs combats, les Apalachites s'étant joints avec le party qui leur étoit favorable, ils contraignirent l'autre, à prendre la fuite & à vuider des Provinces d ' A m a n a & de Matique, pour aller chercher au loin quelque demeure affurée. Les Caraïbes victoriens, ayant ainfi chaffé par le fecours des Apalachites ceus qui troubloient leur, paix & leur re­ pos, munirent puiffamment leurs frontiers, & poferent aus avenues les plus vaillans & les plus genereus de leurs corps, pour ofter à jamais aus exilez toute efperance & toute pré­ tention de retour. Puis ils contracterent une tresferme al­ liance avec les Apalachites, fe foumettant à leurs Lois, e m braffant leur Religion, & ne faifant plus qu'un Peuple avec eus. C e qui dure encore à prefent : Mais non pas toutefois en telle forte, que ces Caraïbes ne retiennent leur ancien n o m , c o m m e nous l'avons déjà remarqué au c o m m e n c e ­ ment 366

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Chap. 7 DES ILES ANTILLES. 367 ment de ce Chapitre, & beaucoup de mots qui leur font c o m m u n s avec les Habitans des Antilles : tels que font entre une infinité d'autres les termes de Cakonnes pour dire les m e ­ nues curiofitez qu'on referve par rareté, de Bouttou, pour fignifier une maffuë de bois pefant, de Taumaly, pour exprimer u n ragouft : de Banaré pour dire un A m y familier, d'Etoutou, pour denoter un Ennemy. ils n o m m e n t auffi un arc Allouba, des fléches Allouant: un Etang Taonabo : lefprit Malin Mabonya, & l'ame de l'homme Akamboué, qui font les propres termes defquelles les Caraïbes Infulaires fe fervent encore à prefent, pourfignifierles m ê m e s chofes. Quant aus Caraïbes déchaffez de leur terre, par ceus de leur propre Nation, & jettez hors des limites de leur ancien­ ne demeure & de toutes leurs conquêtes, aprés avoir rôdé prés de la riviere qui prend fa fource au grand L a c , & avoir effayé en vain, de s'accommoder avec les Peuples qui habi­ tent l'un & l'autre bord, ils refolurent de fe faire paffage autravers de leur terre, ou par amitié ou par force, & de pouf­ fer du moins, les reftes de leur condition malheureufe, en quelque païs defert, o ù ils puffent fe perpetuër, & relever en toute feureté, les ruines de leur Etat. Dans cette refolution ils pénetrent jufques au bord de la m e r , ou ayant rencon­ tré des Peuples qui prirent compaffion de leur mifere, ils hyvernerent auprés d'eus, & pafferent en grande difette cette trifte faifon de l'année. Et c o m m e ils faifoyent des regrets continuels, pour la perte qu'ils avoient faite d'un paisfidous & fi fertile que le leur, & qu'ils voyoient qu'ils ne fe pourroient jamais habituer avec joye, en celuy où leur malheur les avoit releguez, voicy arriver à la cofte, au commencement du printems, deus petis vaiffeaus qui venoient des Iles Lucayes, & qui avoient elle pouffez par les vens à la rade, où nos Caraïbes avoient paffé leur hyver. Il y avoit en ces deus vaiffeaus, qu'ils n o m m e n t Canos o ù Piraugues, environ treize ou quatorze habitans de Cigateo, qui eft l'une des Iles Lucayes , lefquels ayant mis pied à terre, raconterent ans Habitans naturels de cette cofte, c o m m e n t ils avoient elle jet­ tez par la tempefte entre leurs bras. Et ils dirent entre autres chofes, des merveilles desIleso ù ils demeuroient, ajoutant, qu'il


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qu'il yen avoit encore plufieurs au deffus d'eus, en tirant vers l'orient & au midy, qui étoient defertes & inhabitées, & que l'oneftimoitmeilleures, que celles là m ê m e , dont ils leur faifoient unfigrand recit. Q u e quant à eus, ils ne demandoient aus habitans du païs qu'un peu d'eau & de vivres, pour pou­ voir repaffer dans leur Terre, dont ils tenoient n'être éloignez que de quatre o u cinq journées pour le plus. Les Caraïbes, qui étoient en peine de chercher quelque nouvelle demeure, & qui s'ennuyaient beaucoup de n'avoir point de lieu feur & arrefté, qui les mift à couvert de tant de maus qu'ils fouffroient en une vie errante & vgabonde, ayans ouï dire tant de bien de ces Iles, que l'on affuroit être voifines des Lucayes, fe refolurent de profiter de l'occafion de ces guides, qui leur avoint été fufcitez par un bonheur extraordinaire, de les fuivre lors qu'ils s'en retourneroient, & aprés qu'ils feroient arrivez en leur terre, de fe placer dans les autresIlesdefertes, dont ils leur avoient ouï faire un recit fi avantageus. Ils eftimoient que l'exécution de cette entreprife mettroit fin à toutes leurs miferes. Mais ils y rencontroient un grand obftacle, qui d'abord leur fembloit infurmontable, affavoir le manquement de vaiffeaus pour paffer la m e r , & les porter o ù ils defiroient aller. Ils fe propofoient bien pour reme­ diera ce defaut, de mettre à bas des arbres, & de creufer le tronc avec du feu, c o m m e faifoient les autres Nations , & celle-là m ê m e au milieu de laquelle ils vivoient. Mais cét expedient, demandoit un long-tems pour en venir à bout : pendant quoy, ceus qu'ils efperoient avoir pour conducteurs, mediteroient fans doute leur retraite. Et par confequent ils jugerent que le plus court feroit, de chercher des vaiffeaus tout prefts. Pour cet effet, ils fe difpoferent à enlever à la fa­ veur de la nuit, tous ceus que les Nations des rades voifines, & du long des rivieres, qui fe venoient rendre à la mer, avoient de préparez en leurs ports, & en état de voguer. Le jour donc étant arrivé du partement des Lucaïquois, qui leur dé­ voient fervir de guides , nos Caraïbes, qui s'étoient munis auparavant des provifions neceffaires, s'affemblerent, le plus fecrettement qu'il leur fut poffible, le long des rivieres & des


Chap.7 DES I L E S A N T I L L E S . 369 des havres, & s'étant emparez de tous les Canos ou vaiffeaus, qu'ils rencontrerent, fe joingnirent aus Lucaïquois, avec lefquels, fans avoir pris congé de leurs hoftes, ilsfirentvoile vers les Iles Lucayes. L e vent ayant été favorable à ces fugitifs, ils arriverent en peu de jours à Cigateo, oùilsfurent reçeus fort humaine­ ment par les habitans, qui aprés leur avoir fourny les refraichiffemens necefiaires, les conduifirent jufques aus dernieres de leurs Iles, & de-là leur donnerent encore une efcorte, pour les mener à la premiere des Iles defertes, dont ils leur avoient parlé, laquelle ils nommerent Ayay & qu'à prefent o n appelle Sainte Croix.Ilscottoyerent en faifant ce chemin l'Ile de Borique, dite aujourd'huy Porto-Ricco, qui étoit ha­ bitée par une Nation puiffante. C e fut donc en cette Ile d'Ayay, que nos Caraïbes jetterent les premiers fondemens de leur Colonie, & o ù jouïiffant d'un dous repos, qui leur fit bien-tôt oublier toutes leurs traverfes paffées, ils fe multipliè­ rent tellement, que dans peu d'années ils furent contrains de s'étendre en toutes les autresIlesAntilles. Et quelques fiecles aprés, ayant occupé toutes les Iles habitables, ils fe poufferent jufqu'au Continent de l'Amerique Meridionale, o u ils ont encore anjourduy plufieurs grandes & nombreufes Colonies, dans lefquelles ils fe font tellement affermis, que bien que les Yaos, Sappayos, Paragotis, Aroüacas, o u Aroüagues, qui demeurent en l'Ile de la Trinité & es Provinces de l'orenoque, les ayent fouvent voulu chaffer de leurs demeures, & qu'ils leur ayent livré de fanglantes guer­ res, ils y fubfiftent en un étatfloriffant,& entretiennent une fi bonne correfpondance & unefiparfaite amitié avec nos Caraïbes Infulaires, que ceus-cy, vont une fois ou deus l'an­ née à leur fecours, fe liguant tous enfemble avec les Calibites leurs amis & confederez, pour faire la guerre aus Arouagues leurs ennemis c o m m u n s , & aus autres Nations qui leur font contraires. A u refte, nous voulons bien croire, que la plupart des Caraïbes Infulaires fe difent defcendus des Calibites leurs Confederez. Car ces Caraïbes étans moins puiffans que les Calibites, lors qu'ils arriverent en la Terre ferme parmy Aaa eus,


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eus, & s'etant dépuis alliez avec eus par mariages & par in­ térêts c o m m u n s , ils n'ont fait qu'un peuple, quis'eftmutuel­ lement communiqué le langage & les coutumes particulie­ res. C e qui fait, qu'une grande partie des Caraïbes, oublieus de leur Origine, fe font acroire qu'ils font defcendus des C a libites. Et il eft à prefumer, que depuis un tems i m m é m o ­ rial, que leurs predeceffeurs font paffez du N o r d dans les Iles, ils n'ont eu aucune connoiffance de leur terre natale, qui les ayant c o m m e vomis hors de fa bouche, & jettez hors de fon fein, les traittant c o m m e des rebelles, ne fut pas re­ grettée de ces pauvres fugitifs, jufques au point d'en conferver precieufement la mémoire. A u contraire il eft croyable, que pour bannir de leur efprit, le fouvenir des maus qu'ils y avoient fouferts, ils en effaçoientlestrilles idées, autant qu'il leur étoit poffible, & qu'ils étoient bien aifes de fe glorifier d'une autre Origine. Il pourroit bien eftre auffi, que lors que les Caraïbes entrerent dans les Iles, en venant du Septen­ trion, elles n'étoient pas tellement defertes, qu'il n y eut çà & là quelques familles, qui pouvoient y eftre paffées de l'Ile Hifpaniola ou de Porto-Rico, lefquelles ils defirent à la referve des f e m m e s , qui pouvoient fervir à racroiffement de leur Colonie. V e u n o m m e m e n t , qu'il y a toute aparence de croire que ces Caraïbes étant exilez du milieu des Apalachites, & contrains par le fort des armes, de quitter la place au victorieus, plufieurs de leurs femmes étoient demeurées parmy ces Apalachites, & les autres de leur Nation, qui s'étoient unis avec eus. Et de là pourroit eftre venue, la difference du langa­ ge des h o m m e s & des femmes Caraïbes. Mais, pour representer plus particulierement ces Colonies de Caraïbes au Continent Meridional de l'Amérique, premie­ rement, les Memoires de cens qui font entrez dans la celebre riviere de l'Orenoque, diftante de la Ligne vers le N o r d , dehuit degrez & cinquante fcrupules, difent, que fort loin au dedans du païs, il y habite des Caraïbes, qui peuvent aifement y être paffez de l'Ile de T a b a g o , celle de toutes les Antilles qui eft la plus proche de ce Continent. Les Relations des Hollandois nous apprennent auffi, qu'avançant plus outre vers l'Equateur, on trouve à fept degrez de cette


Chap.7 D E S ÎLES A N T I L L E S . 371 cette Ligne ; la grande & fameufe riviere d'Effequebe, au bord de laquelle font premierement les Arouägucs , & en fuite les Caraïbes, qui ont guerre continuelle avec eus, & qui fe tiennent aus deffus des fauts de cette Riviere, qui tom­ be avec impetuofité des montagnes. Et de là ces Caraïbes s'étendent jufques à la fource de la m ê m e Riviere, & font en grand nombre, tenant une vafte étendue de païs. Les m ê m e Voyageurs nous recitent, qu'àfixdegrez de la Ligne, on trouve la riviere de Sarname o u Suriname, dans la­ quelle entre une autre riviere appellée Ikouteca, le long de laquelle il y aauffiplufieurs villages de Caraïbes. Il y a de plus un grand Peuple de cette Nation, lequel ha­ bite un païs qui penetre bien avant en la terre ferme. & qui aboutit à la côte, fous le cinquiéme & le fixiéme degré au N o r d de l'Equateur, s'étendant le long d'une belle & grande riviere, qu'on n o m m é Maroüyne,diftante feulement de dixhuit lieuës de celle de Sarname, laquelle depuis fa fource, traverfe plus de deus cens lieuës de paîs ; où font plufieurs villages de Caraïbes, qui élifent c o m m e les Infulaires, les plus vaillans d'entre eus pour leurs Caciques, & qui font d'une nature un peu plus haute que ces Antillois, ne differant gueres d'eus, finon que quelques uns couvrent d'un drapeau leurs parties naturelles, plutôt par parure que par pudeur, o u par honte. Ceus donc qui ont voyagé en ces Contrées, difent que depuis l'embouchure de cette riviere de Maroüyne, la­ quelle eft à cinq degrez & quarante cinq fcrupules de la Ligne vers le N o r d , jufques à fa fource, il y a vint journées de chemin : & que dans toute cette étendue, les Caraïbes ont leurs villages, pareils à ceus des Infulaires. N o u s recueillons encore des Voyages des m ê m e s Hollandois, que les habitans de ce Continent, parmy lefquels ferpente la riviere de Cayenne, font Caraïbes de Nation. Enfin, ces Caraïbes, ont pû paffer au travers des terres de ces Contrés, jufqu'au Brefil. Car ceus qui y ont voyagé af­ furent, que parmy les Provinces qui font le long des côtes de la M e r du Sud, il s'y trouve des gens qui portent le n o m de Caraïbes, & qu'étant d'un naturel plus hardy & plus entreprenant, plus rufé & plus fubtil, que les autres Indiens d u Aaa 2 Brefil,


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MORALE,

Chap. 7

Brefil, ils font en telle eftime parmy eus, qu'ils les tiennent pour être douez d'un favoir plus relevé que les autres. D'où vient, qu'ils déferent beaucoup à leurs avis, & les prient de préfider à toutes leurs feftes & réjouïffances, lefquelles ils ne celebrent gueres, qu'il n'y ait quelcun de ces Caraïbes, qui pour cet effet vont rodant çà & la par les villages, où ils font receus de tous avec joye, feftins, & careffes;c o m m e Jean de Lery l'a remarqué. Q u e s'il étoit befoin de confirmer que ces Caraïbes, répandus en tant de lieus de la terre ferme de l'Amerique Méri­ dionale, font de la m ê m e Nation que les Infulaires, o n pour­ rait icy mettre en avant, ce qui nous eft conftamment rapporté par les deus Colonies Hollandoifes qui font en ces coftes, affavoir celle de Cayenne & celle de Berbice, l'une & l'autre voifines des Caraïbes du Continent, pour faire voir le rapport & la reffemblance qu'il y a en plufieurs chofes, de leur naturel, de leurs m œ u r s , & de leurs coutumes, à celles des Indiens Antillois que nous décrirons cy après. Mais il eft tems de finir ce Chapitre, qui fans cela m ê m e , femblera peut être trop long. Il a été impoffible de le divifer, à caufe de l'uniformité & de l'enchainure de la matiere : Et la nature du fujet que nous traittions, ne nous à pas permis d'en abreger le difcours. N o u s ferons m ê m e obligez d'ajouter encore un m o t , fur la queftion que la curiofité de quelcun le pourroit obliger de faire, combien de tems il y a, q u e les Caraïbes font paffez de la Floride dans les Iles. Et c'eft dequoy l'on ne peut avoir de connoiffance affurée. Car ces Nations n'ont pour la pluspart, d'autres annales que leur memoire. Mais parce que ces gens-là vivent pour l'ordinaire, plus de fix-vints ans, on ne doit pas trouver étrange, fi les chofes qui fe font paffées parmy eus, fe perpetuent jufques à trois ou quatre genera­ tions. Et pour confirmation de cecy, on voit plufieurs h o m ­ mes & plufieurs f e m m e s entre ce peuple, qui racontent la venue des Efpagnols en l'Amerique, c o m m e fi elle étoit d'hyer. D e forte, q u e le fouvenir de la fortie des Caraïbes hors de la Floride, & des guerres qu'ils y ont eues, étant en­ core frais à prefent parmy les Apalachites, ceus qui les ont


Chap. 8

DES

ILES

ANTILLES.

373

ont ouï difcourir, conjecturent qu'il y peut avoir cinq à fix cens ans, o u environ, que ces chofes là font avenues. Q u e fi l'on demande pourquoy s'étant accrus fi puffamment dans les Iles, ils ne fe font pas mis en devoir de repaffer en la Flo­ ride, pour fe venger des Apalachites, & de ceus de leur N a ­ tion qui les en avoient chaffez ; on peut repondre, premiere­ ment. Q u e la difficulté de la navigation, quieftfort aifée des Antilles en la Floride : mais fort perilleufe de la Floride aux Antilles, les vens étant ordinairement contraires, leur en a peut eftre fait perdre l'envie. Secondement, Q u e les Iles ayant un air pluschaud, & une terre auffi bonne, & apparem­ ment plus propre à leur naturel, que celle de la Floride, ils ont creu que ceus qui les en avoient chaffez, leur avoient, fans y penfer, procuré le plus grand bien qu'ils pouvoient defirer ; & leur avoient fait trouver, contre leur deffein, un repos affuré dans leur exil.

CHAPITRE

HUITIEME.

Digreffion contenant un Abregé del'HistoireNaturelle &

Morale du Païs des

Apalachites.

uifque nous avons tant parlé des apalachites au Cha­

P

pitre precedent. & que plufieurs des anciens Caraïbes dépuis leurs guerres, ne font qu'un Peuple, & qu'une m ê m e Republique avec eus : il ne fera pas hors de propos, veu que cette matiereeftrare & peu connue, de dire quelque chofe de l'étendue & delanature de leur pais. Des productions de la Terre, & des fingularitez qui s'y trouvent. Des m œ u r s des habitans, de leur m é n a g e , & de leurs employs. D e leur Police, & de leurs Guerres. D e la Religion qu'ils avoient au­ trefois & de celle qu'ils profeffent aujourduy. D e leurs m a ­ ladies, & de leurs enterremens, c o m m e nous l'avons recueil­ li, des excellens & judicieus memoires, qui nous ont efté e n ­ voyez, premierement en Latin, par Mr. Bristok, puis aprés en notre langue, par Mr. Edouard de Graeves, Chefs & DiAaa 3 recteurs


Chap. 8 recteurs des Familles étrangeres, qui font à prefent habituées parmy ce Peuple. 374

HISTOIRE

M O R A L E ,

A R T I C L E De l'étendue &

L

I.

de la nature de Païs des

Apalachites.

'Etat des Apalachites, contient plufieurs petites Provinces, dont les unes font en cette belle & fpacieufe Val­ lée, qui eft bornée des côtés du levant & du nord, par une chaine d'hautes montagnes, qui font connues dans toutes les cartes, fous le n o m Apalates:de celuy du midy, de la Province de Tagoüesta, qui eft habitée par une nation cruelle & barbare au poffible, qui eft toujours en guerre avec fes voifins ; & du couchant, de la Riviere d'Hitanachi, que les Efpagnols appellent, le Fleuve du Saint Efprit, & de quelques petites montagnes, qui les feparent des Cofacites, & de plu­ fieurs autres petites Seigneuries, qui font dans l'aliance, o n fous la protection du R o y d'Apalache. La plus confiderable des Provinces qui font en la vallée, fe n o m m e Bemarin, celle qui la fuit s'appelle Amana, & la troifiéme Matique. Il eft vrai que cette derniere, qui c o m ­ m e n c e dans la vallée, s'étend encore entre les montagnes, & m ê m e jufqu'au midi du grand Lac : qui eft connu parmy eus fous le n o m de Theomi. Les autres Provinces, font, Schama & Meraco, qui font fituées entre les montagnes d'Apalates, & Achalaque, qui eft en partie dans les montagnes, & qui s'étend en fuite en des marais, qui font entretenus par les debordemens du g r a d Lac, qui arrivent reglement deus fois chaque année. L e Païs des Apalachites étant ainfi divifé en fix petites Provinces, qui ont chacune leurs Chefs particuliers, qu'ils appellent Paracouffes, & qui reconnoiffent celuy d'Apalache pour leur Souverain : il ne luy manque que le voifinage de la m e r , ou quelque fleuve navigable, pour avoir tous les plus grands avantages, qu'on fauroit fouhaiter à un état, afin de le rendre recommendable. Car il renferme des montagnes d'une vafte étendue, & d'une hauteur prodigieufe, qui font habi­ tées


Chap. 8 DES ILES A N T I L L E S . 375 tées par tout où elles font acceffibles, d'un Peuple vaillant au poffible, qui ne vit prefque que de fauvagine, qui eft abon­ dante parmy ces folitudes. O n y rencontre auffi des plaines & des valées, qui font peuplées d'une Nation moins rude & mieus policée, qui cultive la terre » & fe nourrit de toute forte d'excellens fruits, qu'elle produit en abondance. Et enfin l'on y trouve un grand L a c , & plufieurs marécages, qui y font fre­ quentez d'un nombre affez considerable de familles, qui y vvent de leur pefche, & des grains, que le peu de bonne terre qui leur refte à cultiver, leur peut fournir. L'air de ces Provinces, n'eft point d'une égale & conftante temperature, c o m m e celuy de la plupart des Iles que nous avons décrites : mais, le chaud & le froid, les pluyes & le beau tems, y changent alternativement la face de la terre, & y entretiennent une agreable diverfité de faifons. Sur lafinde l'été , & au commencement de l'automne, les tonnerres y font fi frequens & fi terribles, que les habitans mourroyent de frayeur, s'ils n'étoyent faffonnezàlesentendre. L e vent du nord, y eft auffi tellement impetueus, que ceus qui font à la campagne, font fouvent contrains de fe jetter par terre, jufques à ce que fa plus grande furie foit paffée. L e fommet des plus hautes montagnes qui regardent le feptentrion, eft couvert de neiges prés de la moitie de l'année. Car elles ne fe fondent, que durant les plus grandes chaleurs de l'été : & c'eft auffi en ce tems-là, que les torrens qui fe for­ ment dans les ravines, faifant fortir les rivières hors de leurs canaus, inondent les plaines, & caufent de grands ravages dans toutes les campagnes : mais, outre que ces débordemens font bien toft écoulez, ils laiffent par tout où ils paffent, un li­ m o n , qui engraiffe la terre, & la rend fertile à merveille. Les trois Provinces qui font dans les Vallées, ont par tout une terre graffe un peu dificile à labourer, mais d'un grand raport. Les Villages & les autres places plus confiderables, qui portent le n o m de Villes, font ordinairement bâties fur de pe­ tites eminences, qui les garentiffent des inondations. Et le terroir qui eft à la pente des montagnes, eft fablonneus, & tres-aifé à cultiver, à caufe qu'il eft prefque par tout arroufé de ruiffeaus, & de petites rivieres qui en defcendent. La


376 HISTOIRE MORALE, Chap. 8 L a Terre qui n'eft point défrichée, eft revêtue d'une infi­ nité de beaus Arbres, qui recréent merveilleufement la veuë. Ils font pour la plupart d'une hauteur & groffeur démefurées & produifent divers bons fruits, qui fervent à la nourriture & au rafraichiffement des habitans. L'on y voit des Cedres, des Cyprés, des Pins, des Chefnes, des Saffafrasdetoute forre de Palmes, des Tapaïkas, qui font couverts d'une écorce, qui a la couleur & le goût aprochant de la Canelle, & un grand nombre d'autres, qui n'ont encore point de n o m s parmynous. Quant à ce qui eft des Arbres fruitiers, outre le Chatagniers & les Noyers qui y croiffent entre les autres arbres desforets: les dernieres familles étrangeres quifontpaffées à cette terre, & les Indiens qui y font auffi venus dépuis peu, du Golfe d'Hondures, y ont plante en tant d'endroits des Cocos, des Figuiers, des Bananiers, des Grenadiers, des Orangers, des Citronniers, des Pommiers & des Poiriers de differente efpece, & m ê m e des Cerifiers, des Pruniers, des Pefchiers, des Abricotiers & toute forte de fruits à noyaus, qui y ont telle­ ment multiplié, qu'a prefent ils y font auffi c o m m u n s qu'en la Virginie, ou en quelque autre des Colonies de l'Amerique Septentrionale. Les Arbriffeaus & les Plantes qui portent des feuilles, ou desfleursde bonne odeur, c o m m e le Laurier, le Jafmin, le Myrte, les Rofiers, le Romarin & la Sauge, y croiffent en perfection : de m ê m e que les Oeillets, les Tulipes, les Violiets, les L y s , & toutes les autres belles Fleurs qui émaillent les parterres. Les Fraifes, les Frambroifes, & les Bleues, croiffent dans les bois fans eftre cultivées. O n y trouve m ê m e des Noifettes, des Grofeilles rouges & blanches, & une in­ finité d'autres petis fruits, qui font bons à manger. Le Froment, l'Orge, & le fégle, qu'on y a femé à diverfes reprifes & en divers endroits, n'ontpoufféque de l'herbe de m ê m e qu'ans Antilles. Mais en recompenfe, il y croift par tout, unefigrande abondance de ris & de toute forte de millet, de pois, de féves, & d'autres legumes, que les Habitans des Vallées & des Plaines, en recueillent allez pour leur nourri­ ture, & pour en fournir â leurs voifins qui demeurent aus mon-


Chap. 8 D E S ÎLES A N T I L L E S . 377 montagnes, & qui leur aportent en échange, des peaus precieufes de Martes, de Renards, de Chamois, de Cerfs, d'Ours, de Tigres & de diverfes autres beftes fauvages. Les herbes potageres, les racines, les melons, les cocombres, les citrouilles, & generalement toutes les productions des jardins de l'Europe, y viennent auffi facilement, qu'en aucun endroit du m o n d e , pourveu que l'on prene la peine de les cultiver, & d'avoir de bonne femence. Entre les Beftes à quatre pieds, qui fe voyent dans ces Pro­ vinces, les plus ordinaires, font, les Cerfs, les Cheurevils, les Sangliers, les D a i m s , & les C h a m o y s . Il n'y a point de Lievres ; mais les Lapins y font fort c o m m u n s , & les Originaires le fervent de leurs peaus, qui font parfaitement blan­ ches, pour faire les paremens de leurs habits d'hyver. Ils les favent auffi teindre en diverfes couleurs, afin de donner plus de grace à leurs fourrures. Il n'y a aucun animal farrouche dans le plat païs, parce que les Indiens qui habitent aus m o n ­ tagnes, etans parfaitement bons chaffeurs, leur font inceffanment la guerre, & les repouffent au loin dans les folitudes inhabitables : tellement que les troupeaus de brebis, de vaches, & de chevres, qu'on y a a m e n e z , paiffent parmy les prez en toute affurance, fans qu'il y ait perfonne qui les garde. Mais dans les grandes forets, & au fond des deferts plus éloignez du commerce des h o m m e s , il y a des Ours, des Tigres, des Leopards, une efpece de Lions plus craintifs, & moins cruels que ceus de l'Afrique, & plufieurs autres fortes de beftes farrouches, qui vivent de proye. O n y rencontre auffi plufieurs monftrueus & dangereus Reptiles. Quant aus Oifeaus, il y a prefque par tout des coqs-d'inde, des poules pintades, qu'on peut à bon droit n o m m e r les faifans du païs, des perdris, des ramiers, des tourterelles, des oifeaus de proye, des aigles, des oyes fauvages, des cygnes, des cannes, des aigrettes, des pallereaus blancs, des Tonatzulis, des Paracouffis, des Flotiens, que nous décrirons en l'article fuivant, & une infinité d'autres, qui ont un plumage merveilleus, & beaucoup different de celui des m ê m e s efpeces, dont nous avons parlé en traitant des Antilles. Les. Perroquets n'y font point frequens, à caufe qu'ils ne peuvent Bbb pas


Chap. 8 HISTOIRE MORALE, 378 pas fouffrir le froid. Mais les Indiens, qui demeurent aus con­ trées plus meridionales, y en aportent affez, pour contenter la curiofité des habitans, qui fe divertiffent à les aprivoifer, & à leur aprendre à parler, c o m m e on le fait ailleurs. Les apalachites, n'ont aucune connoiffance des Poiffons de la mer, à caufe qu'ils font éloignez delacofte, de fét ou huit journées pour le moins : mais ils enpefchent une grande quantité dans les rivieres & dans les Lacs, qui font fort nourriffans, d'un excellent goût, & d'unefigurebien aprochante de celle de nos carpes, de nos perches, de nos barbeaus, & de nos brochets. Ils y prenent auffi des anguilles, des Ecreviffes, des Crabes, & m ê m e des Loutres, qui ont la peau parfaitement noire & luifante, & des Caftores, dont ils font de riches bonets, & de belles & precieufes fourrures. A R T I C L E

II.

De plufieurs rares fingularitez qui fe trouvent dans les Provinces des Apalachites.

L

A plupart des productions de la terre & des eaus, que nous avons fpecifiéesenl'articleprecedent, font c o m m u ­ nes à toutes les Provinces des Apalachites : mais les fingularités, que nous allons décrire en celui-cy, ne fe rencontrent qu'en quelques endroits particuliers, bien qu'elles foyent connues parmi tous les habitans des autres, à caufe de la grande communication qu'ils ont par enfemble, c o m m e étans menbres d'un m ê m e état. L a Province de Bemarin, eft fertile en une efpece de raci­ nes fort excellentes, que les Originaires apellent Oriaely. Elles font pour la plupart un peu plus groffes qu'une noix, & d'une forme prefque ronde. La peau qui les couvre eft fort deliée, & d'une couleur vermeille, mais la fubftance qu'elle envelope eft d'un gris blanc, partagé de veines violettes. Ces racines font liées les unes aus autres, par certains petisfilamens,dé­ quels elles tirent auffi leur nourriture. Etant cuites fous la cendre, ou bouillies en l'eau, elles ont un goût agreable & relevé, & une vertufi puiffante à fortifier la poitrine, qu'on arc-


Chap.8 D E S ILES A N T I L L E S . 379 a remarqué par une douce experience, que leur frequent ufag e , reftituë la chaleur naturelle, à cens quil'ontdebilitée, & qu'il conferve & augmente les forces, & la bonne conftitution, de ceus qui font en fanté. LesApalchites, ont auffi la connoiffance d'une autre Racine qui croift dans la m ê m e Province, qui a une vertu particuliere pour fortifier le corps aprés un long travail, Elle eft compofée de plufieurs n œ u d s , qui font de la groffeur d'un petit oeuf de poule. n'eft point propre à eftre m a n g é e , mais étant formée en boulettes, & féchée à l'ombre, de m ê m e que ces chapelets, que l'on forme parmi-nous de la racine d'Iris : ils s'en fervent à laver les mains & le vifage, au lieu de favonettes, & m ê m e ils s'en frotent tout le corps, quand ils fe baignent ; dans la creance qu'ils ont, qu'elle a la proprieté de délaffer les menbres, & de les rendre plus fouples & plus vigoureus. Ils ont auffi remarqué par l'ufage, que ces racines étant bien preparées, c o m m u n i q u e n t leur odeur aromatique à leurs vétemens, & qu'elles empefchent toute forte de ver­ mines de s'engendrer dans leurs fourrures. Ils les n o m m e n t Koymelak en leur langue, c'eft à dire, les Racines de bonne odeur. Il croift parmy les buiffons de la Province d'Amana, u n e Plante en forme de chardons, à larges feuilles, qui font herifiées d'un cofté de plufieurs épines. Les habitans du païs l'appellent Hyaleitokt, d'un terme qui lignifié, la Plante bien utile. Elle pouffe un tige, qui eft ordinairement chargé une fois l'an, de deus o u trois teftes, qui grofiffent c o m m e celles des Artichaus, & qui font couronnées d'une fleur de couleur violette, laquelle eft divifée en plufieurs petites feuilles lon­ guettes & étroites, c o m m e celles du Soucy. Cette fleur étant t o m b é e , & la chaleur ayant m e u r y la telle qu'elle couvroit, ce gros bouton s'ouvre en divers endroits, & fait voir par fes fentes, une efpece de cotton extremement deus & delié dont il eft rempli. Cette forte de cotton o u de duvet, a un luftre éclatant & vermeil c o m m e celuy des rofes fraifchement épa­ nouies : mais ce qui releve fon prix, c'eft qu'il conferve cette vive couleur bien qu'il foit expofé au Soleil, & que les vents en faffent leur jouet. L e s étrangers, & m ê m e plufieurs des Bbb 2 origi-


380

HISTOIRE

MORALS,

Chap. 8

originaires à leur imitation, le recueillent lors qu'il eft meur, pour en garnir des matelats, des lits, & des couffins, qui font beaucoup prifez parmy eus à caufe de leur mollette, & qu'ils n'échaufent point les reins, c o m m e ceus qui font faits de plumes, o u de laine, o u de cotton. D a n s les m o n t a g n e s d e la Province d'Achalaque, qui c o n ­ fine à la feigneurie des Cofacites, il y a u n e plante fenfitive, qui eft l'incomparable entre toutes celles, qui meritent de porter ce n o m . L e s habitans d u païs l'apellent par excellence, Ama— zuli, qui vaut autant à dire, q u elafleurvivante. Elle n'a

point d'autre graine que fa racine, qui a lafigured'un gros oignon de lys, d'où elle pouffe un buiffon fort toufu, c o m pofé de plufieurs feuilles longues & étroites, qui font femblables à celles du glayeul, h o r m i s qu'elles font heriffées de tous côtés, de certaines petites pointes extrement piquantes, qui leur fervent de défenfe. D u milieu de cet amas de feuilles, qui font d'un beau verd d'émeraudes, qui recrée merveilleufement la v e u ë , ils'eleveu n tuyau de la groffeur d'un pouce, qui durant le printems, jufques au c o m m e n c e m e n t des plus ardentes chaleurs de l'efté, eft chargé d'une feule fleur, agreable à laveuë, & de b o n n e fenteur, laquelle étant épanouye, eft un peu plus large, que les plus grandes Peonnes. Ses feuil­ les qui font de la couleur de pourpre, font parfemées de plu­ fieurs points jaunes, qui paroiffent c o m m e autant de petites étoiles : & pour le dernier trait de fa beauté, elle pouffe de fonfein, une forme de clochette, émaillée de tout autant de couleurs, qu'on en admire en l'arc en ciel : & au milieu de cette c o u p e , o n voit un petit fruit vermeil au poffible, de la groffeur d'une cerife fans noyau, qui eft fort delicat au goût, ce qui fait que les Oifeaus en font fort friands. Mais ce qui eft de plus merveilleus en cette belle Fleur, & qui luy a aquis le n o m qu'elle porte, c'eft, qu'elle fe tourne toujours du cofté du Soleil, qu'elle fe ferme lors qu'il fe c o u c h e , & s'épanouït quand il feleve, & que pour un furcroift de merveille, elle ne peut fouffrir d'eftre touchée de la m a i n , ni en fes feuilles, ni en fa fleur, & particulierement en fon fruit, qui eft c o m ­ m e le petit c œ u r de ce rare c o m p o f é , que toutes fes feuilles, qui font armées d'épines, c o m m e nous l'avons reprefenté, ne


Chap. 8

DES

ILES

381

ANTILLES.

ne fe recoquillent c o m m e par de certains réforts fecrets & naturels, pour enveloper la m a i n , & fe mettre en état de repouffer la violence. Mais aprés ce foible & inutile éfort, qui n'eft bon qu'a enlacer de petis oifeaus, qui ontl'affurancede s'en aprocher, & n o n pas affez de force pour rompre ces fi­ lets, cette admirable fleur, feflétriten un inftant avec fes feuilles, fans reprendre jamais fa premiere vigueur. D e for­ te, qu'un leger atouchement eft capable, de faire perdre en u n m o m e n t , n o n feulement toute la grâce & tout le luftre, mais encorelavie à ce petit miracle de la nature. M . de Graeves, de qui nous tenons cette naifue defcription, de m ê m e que le crayon de cette plante incomparable, que nous avons fait tirer au racourcy, dans le Payfage de la ville de Mélilot, & de la montagne d'olaimy, pour enrichir cette feconde édi­ tion de nôtre Hiftoire, nous affure, qu'on a effayé à plufieurs fois de tranfplanter fon oignon dans des jardins particuliers, & qu'on a m ê m e aporté du lieu o u elle croift, autant de terre qu'il falloit pour l'entretenir : mais qu'aprés tous ces foins & toutes ces precautions, au lieu de pouffer le tige il s'eft pourri. Ce qui fait croire, que cette merveilleufe Plante, qui ne fe plaift qu'aus montagnes & dans les lieus les plus éloignez d u c o m m e r c e des h o m m e s , ne peut eftre élevée en un autre air, qu'en celuy o u elle a pris fa naiffance, ni arrachée de fon p r o ­ pre terroir, fans qu'elle perde la vie. Les Provinces de Bemarin & de Meraco, font fertiles en certains Arbres que les Originaires n o m m e n t Labiza, c'eft à dire un Ioyau, a caufe fans doute qu'ils en tirent leurs colliers, leurs bracelets, & la plupart de leurs plus precieufes richeffes. Ils font delagroffeur & de lafiguredes Lauriers, excepté que leurs feuilles qui font dentelées par le bout, font d'un verd plus gay. Ils portent auffi au printems desfleursfort aprochantes de celles des abricotiers, qui fe s'echent & tombent fans eftre fuivies d'aucun fruit : mais en recompenfe, le tronc & les plus groffes branches de ces Arbres, fuent une efpece de Copal, o u de g o m m e precieufe, de bonne odeur, & d'un jaune pâle, à laquelle on peut donner tellefigureque l'on defire, quand el­ le eft nouvellement recueillie. Mais étant expofée au Soleil, o u gardée quelque tems en lieu fec, elle fe durcit en telle forte, r

Bbb

3

qu'elle


382

HISTOIRE

MORALE,

Chap. 8

qu'elle ne fe peut difoudre ni à la pluye, ni m ê m e dans l'eau chaude. Pour avoir cette liqueur gluante & épeffe, en plus grande abondance , les Habitans de ces Provinces-là, font au printems des incitions & divers endroits d u tronc, & des plus grottes branches de ces Arbres, puis de trois en trois jours, ils vont recueillir les goûtes qu'ils y trouvent pendantes, defquelles ils forment des bracelets, des coliers, des pendansd'oreilles, des boutons, des jettons, & m ê m e de petites boettes de diverfe figure & capacité, & des medailles fur léquelles ils impriment diverfes effigies, avant que cette riche matiere, qui eft c o m m e une efpece d ' A m b r e , fe durciffe. Toutes ces curiofitez, font en grande eftime parmy ce pauvre Peuple, & y tiennent le m ê m e rang que l'or & l'argent entrenous. Ils s'en fervent auffi, au lieu de m o n n o y e , pour entretenir leur c o m m e r c e , c o m m e nous le dirons en fon lieu. M a i s , entre tous les plus beaus Arbres, qui croiffent dans ces contrées, ils font un état particulier, d'une efpece de C e ­ dres, de tres-agreable odeur, qui ne fe trouve c o m m u n é ­ m e n t , que dans une belle vallée, que les Originaires de la Province de

Matiques, ont n o m m é e Berfaykaou, qui lignifié

en leur langue, la Vallée des Cedres. C e s Arbre pouffent leur troncs fort droits, & fort hauts, avant qu'ils s'épandent en branches. Leur bois eft fans n œ u d s , de couleur de citron, & fi folide, qu'on le peut polir, & en faire toutes fortes de beaus ouvrages de menuiferie, qui ont un luftre éclatant c o m m e l'orbruni, & unefidouce &fiagreable fenteur, qu'elle a la vertu de fortifier le cerveau, & de parfumer tout ce qu'on referre dans les coffres, qui font faits de ce precieus bois, fans crainte qu'il s'y engendre aucune vermine. L a Province de Bemarin, & cette vallée dont nous venons de parler, font encore tres-renommées, pour les rares Oifeaus qui s'y trouvent, dont les plus considerables font les Tonatzulis, qui chantent, auffi melodieufement que nos R o f fignols. lls font de lagroffeur & prefque de lafiguredes Char­ donnerets : mais ils ont le ventre & les ailes, d'un jaune d o ­ ré, le dos, d'un bleu celefte, qui s'étend jufques à la queuë. L a tefte, d'un plumage entremefté, de toutes les couleurs, dont le refte de leur corps eft revêtu, & le bec & les ferres, de cou-


Chap.8

DES

ILES

ANTILLES.

383

couleur d'yvoire. C e s peuples croyent, c o m m e nous le dirons tantoft, que ces Oifeaus, quifontfipompeufement parez, font les meffagers du Soleil, & qu'ils font particulie­ rement confacrez à chanter fes louanges, auffi le n o m qu'ils leur ont d o n n é ,fignifieen leur langue, un chantre, o u MUficien de Ciel. Aprés le Tonatzuli,

que nous venons de décrire, le plus rare & le plus merveilleus de tous les Oifeaus, qui font en eftim e parmy ces Nations, eft celuy qu'ils n o m m e n t Paracouffe, c'eft-à-dire, le Roytelet, Il eft de la groffeur de ces petis Per­ roquets, que nos Infulaires apellent Perriques : mais, il n'a pas le bec crochu, fon vol,eftauffi plus roide, & de plus longue portée ; & au lieu d'un ramage inportun, & d'un m ê m e ton, il a une voix fort douce, qui contente merveilleufement l'oreille, à caufe qu'il la fait conduire felon les re­ gles d'une mufique naturelle, qui n'a point de mauvais acords. Il eft timbré d'un pennache, d'où il fort encore une petite ai­ grette, qui eft c o m m e le plus riche fleuron, qui termine fa couronne. Ses yeus, font c o m m e deus rubis enchaffez. E n un chaton d'or, émaillé de blanc. Sa tefte & fon col, font enrichis d'un duvet, de toutes les plus vives couleurs de la nature, qui reprefentent un changeant admirable. Il a fous le col, un petit cordon noir, qui luy donne une grace merveilleufe. Son ventre & le défus de fes ailes, font diverfifiez de jaune & d'incarnat. Son d o s , & les grottes plumes de fes ailes & de fa q u e u e , font d'un jaune doré, partagé de noir, & de couleur de feu, par un mélange en forme d'écaillés, qui ont une tres-acomplie proportion. Ses jambes font orangées, & la corne de fon bec, & l'extremité de fes ferres, font de cou­ leur brime, tirant fur le violet. L e port, & le corfage de cet Oifeau, montrent affez qu'il a quelque fentiment de gloire, & qu'il fait tenir fon rang, parmy les autres, pour fe voir revêtu de tant de vives couleurs, &fiavantageufement pare. D e forte qu'il faut avouer, que c'eft avec raifon que les Apalachites, luy ont deferé la couronne, & le titre de R o y , entre tous les autres Oifeaus, qui fe voyent dans leurs Provinces. L e grand Lac, qui eft connu parmy eus, fous le n o m de Theomi, & celuy quieftdans la vallée de Berfaykaou, ont au fil plif-


384 HISTOIRE M O R A L E , Chap.8 plufieurs rares Oifeaus, tels que font les Flammans & les Ai­ grettes, que nous avons deja decrits au premier Livre de cette Hiftoire. Mais celuy qui merite d'eftre particulierement confideré, entre ceus qui hantent les rivieres & les marais, eft ce­ luy, que les Originaires du païs n o m m e n t Flotien, il eft de la groffeur d'une Aigrette, & d'une forme toute pareille. Ses ailes, fon dos, & les plumes de fa queue, font chamarrées c o m m e par écailles, de gris, de blanc, & de noir, 6c bor­ dées d'un petit filet rouge. Sa tefte, eft couverte de petites plumes noires & luifantes, qui luy font c o m m e une toque ; & quant au refte de fon plumage, il eft parfaitement blanc. 11 prepare au printems fon nid dans les rofeaus, de m ê m e que les Poules d'eau. Il le couvre par défus avec unefinguliereinduftrie, ne laiffant qu'une petite ouverture du cofté du midy, par laquelle il peut entrer & fortir. Il le garnit par dedans d'une fine moufle, & de diverfes petites plumes, qu'il va recueillir ça & là parmy les buiffions, ou il a coutume d'en trouver : & aprés avoir ainfi preparé & agencé fon lit mollet, il y pofe fes œufs, & y écloft fes petis, pour perpetuer fon efpece. Parmy les Cofacites, qui font les bons voifins & alliez des Apalachites, il y a dans les plus hautes montagnes de leur Pro­ vince, une Caverne merveilleufe, en laquelle les eaus ont faffonné,toutes les grotefques & les raretez les plus exquifes, que la curiofité la plus dificile à contenter, s'auroit defirer pour fon divertiffement. L'on y admire particulierement un certain en­ droit, ou et eaus tombant en partie fur une pierre dure au poffible, & diftilant auffi goûtes après goutes de differente groffeur, dans un baffin qu'elles ont formé, font une mufique fi acomplie, qu'a peine y à-til aucune harmonie, qui luy foit preferable. O n trouve auffi parmy les montagnes des Provinces de Schama, & de Meraco, du Criftal de roche, & quelques Pierres rouges, & éclatantes, qui ont un feu allez brillant, pour paffer pour une efpece de Rubis. Il y a auffi des mines de cuivre, mais elles ne font pas encore découvertes. C e qui confirme cette opinion, eft, qu'on y rencontre du fable doré, qui a unfigrand luftre, qu'on le prendroit pour du tres-fin or, quand les torrens qui le charrient des montagnes à la plaine, le laiffent


Chap. 8

DES

ILES

ANTILLES.

385

laiffent fur le bord des rivieres parmy le fable ; mais, les Or­ fevres l'ayant voulu mettre à l'épreuve, ils eft prefque entie­ rement evaporé au feu, & m ê m e ce peu qui eft refté dans le creufet, ne peut paffer, que pour du plus fin Cuivre. P o u r la clôture, de toutes les raretez &fingularitezquife trouvent parmy les Apalachites, il ne faut pas oublier de faire ladefcription, de la célèbre Vallée de Berfaykaou, de laquelle nous avons déjà dit quelque chofe. C a r c'eft l'une des plus agreables, & des plus propres à recevoir des Habitans, qui fe trouvent non feulement en la Floride, mais encore en toute l'Amerique Septentrionale, foit qu'on ait égard à la fertilité de fon terroir, aus claires fources qui l'arroufent, aus excellens arbres qui la revétentfimagnifiquement, & fur tout aus Cedres tres-precieus, qui luy ont aquis le n o m qu'elle porte, de Vallée des Cedres, qui eft l'interpretation du terme, dont les Originaires fe fervent, pour la diftinguer d'avec les autres, o u que l'on veuille confiderer, la chaffe & la pefche, qui s'y peuvent faite fort avantageufement, o u la facilité de la forti­ fier avec peu de frais, & la rendre du rang des places que l'on dit eftre inprenables. Cette Vallée, eft fituée en un air fort temperé, entre les trente-quatre & trente-cinquiéme degrez au deça de la ligne, & prefque au centre des r e n o m m é e s montagnes d'Apalates? qui l'entourans de tous coftez, ne luy laiffent qu'une petite ouverture, laquelle aprés plufieurs finuofitez fort étroites, fe vient enfin rendre dans la Province de Matiques, qui s'é­ tend c o m m e nous l'avons deja dit, & dans la plaine & dans les m ê m e s montagnes. Elle eft couverte prefque par tout de beaus Arbres de CaBine,dont la plupart des Floridiens font ce breuva­ gefiexcellent &fifain, qui eft tant prifé parmy eus.Ily a auffi des Chefnes d'une groffeur & d'une hauteur extraordinaire, qui portent des glandsfidous, qu'ils font autant priiez que les Chataignes : & unfigrand n o m b r e de cette efpece de Cedres precieus dont nous avons parlé cy défus, q u ' o n t donné à cette vallée le beau n o m qu'elle porte. Tousses beaus Ar­ bres, y font rangez par les fages mains de la nature, en une diftancefibien proportionée, qu'on diroit qu'ils y ayent efté plantez à deftein, d'aller par tout à cheval, & fans aucun e m pefchement. Ccc Cette


Chap. 8 386 HISTOIRE MORALE, Cette agreable Vallée, a environ neuf lieues de long, à prendre du N o r d au S u d , fur une largeur inegale. C a r en quelques endroits, elle s'étend jufques à trois lieues, & aus plus étroits, elle en a du moins une & d e m y e . Elle eft arroufée par tout de plufieurs petis ruiffeaus d'eau vive, qui de la pente des montagnes, o ùilsprenent leurs fources, fe viennent rendre dans une belle Riviere, qui c o m m e n c e au pied de la plus haute m o n t a g n e du cofté du N o r d , & aprés avoir ferpente cette Vallée en fa longueur, vient enfin fe perdre dans u n grand L a c , qu'elle forme au S u d , qui a environ deus lieues de tour. C e L a c , acecy de merveilleus, qu'étant entouré de toutes parts, d'une chaine continue de hautes & fourcilleufes montagnes, qui luy font par tout un rampart inpenetrable, ex­ cepte d u feul cofté, par où la Riviere s'y décharge : fon baffin paroit neantmoins en tout tems également rempli ; bien q u e la Riviere qui le forme, foit fouvent demefurément enflée, & que les torrens, qui roulent leurs eaus de toutes les m o n ­ tagnes voifines, s'y precipitent avec impetuofité, lors que les neiges fe fondent, & durant les grandes pluyes du printems & de l'automne. Cette égale conftitution des eaus de ce Lac, qui fe contiennent toûjoursdans leur lit, fait croire avec raifon, à tous ceus qui voyent cette merveille, que dans les ra­ cines de ces hautes m o n t a g n e s , qui le bornent prefque de tou­ tes parts, il y a des abyfmes, & des concavitez fi profondes & fivaftes, qu'elles font capables d'engloutir toutes ces eaus, qui fans doute aprés avoir traverfé ces conduits foufterrains, vont faire leur fortie, en quelque autre endroit de ce nouveau Monde. La Riviere qui compofe ce L a c , faifant fon cours depuis fa fource, & rencontrant en trois endroits differens, quelques petites eminences de terre armées de rochers, fe divife en deus branches, & fe reunit autant de fois en un m ê m e canal : & ainfi, elle f o r m e en fon fein trois petites Iles, extrêmement belles, qui font auffi enrichies de Cedres & d'autres arbres, qui leur confervent u n o m b r a g e perpetuel. Elle eft auffi abon­ dante en Ecreviffes, & en plufieurs fortes d'excellens Poif­ f o n s . L e L a c en nourrit auffi une infinité, qui en une faifon de


Chap. 8 DES ILES A N T I L L E S . 387 de l'année montent jufques-à la fource de la Riviere, puis redefcendent dans le vafte fein d'où ils eftoyent fortis, s'ils ne tombent dans les naifes des Pefcheurs, qui leur dreffent pour lors des pieges. O n trouve auffi fur le rivage du L a c , & en divers endroits du bord de la Riviere, des Loutres & des C a ftors, qui font fort eftimez n o n tant pour leur chair, qu'a caufe de leurs precieufes dépouilles. O n rencontre auffi parmy les montagnes, qui font une fi forte ceinture de murailles naturelles à cette Vallée, u n e efpece de Charhois, o u de petites Chevres Sauvages, qui fe coulent quelquefois par les precipices & les fentes des rochers dans la plaine ; mais auffi toft qu'elles aperçoivent des h o m ­ m e s , elles regaignent les montagnes avec une agilité incom­ parable. L e s Apalachites les n o m m e n t Akoueyas, elles ont la telle fort petite, à proportion du refte du corps;le col droit & elevé, les yeus gros & vifs, le poil blanc & allez long, pour pouvoir eft ré filé. Leurs cornes font fort petites, & recour­ bées fous les oreilles. Leurs pieds font partagez en quatre ongles, dont il y en a trois fur le devant, & le quatriéme, qui eftplus large & plus gros que les autres, tourne en arriere. C e s Chevres fontfilegeres à la courfe, & lors qu'elles font pour­ suivies, elles s'élancent avec tant de roideur & de viteffe de rocher en rocher, qu'ellesfemblentplûtoft voler que courir. Ces animaus, ont auffi unefigrande chaleur naturelle, que par tout o ù ils fe couchent, durant m ê m e les plus grandes froidures del'hyver,la glace & la neige y font incontinent fonduës. C'eft auffi à cet indice, que les Chaffeurs reconnoiffent leur gifle, & qu'ils prenent occafion de leur y tendra des lacets. Leur chair, eft très-bonne, courte & la plus de­ licate de toutes les venaifons de la Floride : & leur peau étant bien preparée, refifte à la pluye, & ala proprieté, de m ê m e que celle du Veldre, d'échaufer tellement ceus qui en font couverts, qu'ils peuvent paffer fur les glaces, & parmy les neiges, fans eftre i n c o m m o d e z de la rigueur d u froid. T o u s ceus auffi, qui font travaillez de defluxionsfroides, ne fauroyent defirer un plus dous & plus fouverain r e m e d e , pour en eftre foulagez. Cette Vallée, n'eft pas feulement frequentée des Chaffeurs Ccc 2 de


Chap. 8 HISTOIRE M O R A L E , 388 de la Province de Matiques, qui y ont déjà bâti des Villages, mais m ê m e du Paracouffe d'Apalache, qui y va tous les ans une ou deus fois, prendre le plaifir de la chaffe, parce qu'el­ le eft tres-abondanre en Cerfs, en Renards, en Sangliers, & en une infinite d'autres beftes fauves, qui font recher­ chées par ces Peuples, non tant pour leur venaifon, qu'a caufe des peaus & des precieufes fourrures qu'ils en tirent, & qui font eftimées entre eus, pour de grandes richeffes. A u refte, cette Vallée n'ayant qu'une entrée fort étroite, qui foit connue jufqu'à prefent, peut eftre facilement prefervée des ravages, que les Barbares font fouvent dans tout le plat païs des terres voifines, & au befoin, elle pourra fervir de retraite affurée, & de vafte & ample Citadelle aus Apala­ chites, à l'encontre de tous ceus qui voudroyent troubler le repos dont ils jouïffent parmy ces agreables folitudes, où la providence les a fait naiftre. N o u s aprenons auffi des der­ niers memoires de Mr. de Graeves, qu'ils ont deffein, d'y tranfporter les principales forces de leur Etat, la Maifon Royale, les Colleges, & tous les autres ornemens de leur Ville capitale, & d'y en baftir une autre de plus grande éten­ due que celle de Welilot, fuyvant le plan, qui en a elle dreffé dépuis quelques années, par un Capitaine Irlandois, qui s'entend parfaitement bien à l'architecture, & aus fortifi­ cations : & que dans l'efperance de venir à bout de ce genereus projet, ils ont déjà bâti un petit fort à l'embouchure de cette Vallée, pour s'en conferver la proprieté. A R T I C L E

III.

Du Corps des Apalachites, & de leurs vétemens.

L

Es apalachites font pour la plupart de grande ftature, de couleur olivâtre & bien proportionez de corps. Ils naiffent tous affez blancs ; mais ils changent la couleur natu­ relle de leur peau, par le fréquent ufage d'un certain onguent, qu'ils compofent avec de la graiffe d'Ours, & la racine d'une Herbe, qui a la vertu de les endurcir contre le chaud le froid.


Chap. 8 DES ILES ANTILLES, 389 froid. Ils ont tous les cheveus noirs & longs, & ce leur eft c o m m e un prodige, de voir quelques étrangers, qui les ont blonds, & naturellement bouclez & frifez.Ilsn'ont point de barbe, & s'il leur en vient quelques poils, ils les arrachent avec u n grand foin, & de m ê m e que les Caraïbes Infulaires, ils apliquent promtement à l'endroit quelque huile cauftique, qui a la vertu de refermer les pores, & de brûler les racines d u poil, afin qu'il ne puiffe plus recroiftre. Les h o m m e s & les f e m m e s , ont une curiofité égale, d'en­ tretenir leurs cheveus dans une grande netteté, & de les treffer fort proprement;toutefois avec cette difference, que les fem­ m e s les agencent fur le f o m m e t de leurs telles, en forme d e guirlande, au lieu que les H o m m e s , les tiennent d'ordinaire liez & entortillez en deus floquets, qui pendent derriere leurs oreilles : pour n'avoir rien qui empefche, de bander & de ti­ rer leurs arcs : mais aus jours de parade & de rejouiffance;ils en laiffentfloterune partie fur leurs épaules, ce qui leur don­ ne une fort bonne grace. Les Habitans des montagnes, coupent entierement les che­ veus du collé droit, & laiffant croiftre les autres, ils les recoquillent & les ramaffent fur le haut de leur telle, en forme de crefte, qui panche un peu fur l'oreille gauche. Ils n'ont auffi pour la plupart, aucun ufage de bonets ni de chauffure, & quant aus autres parties de leurs corps, ils les couvrent de dé­ pouilles de Tigres & de Leopards, o u de peaus de Cerfs & de chevres fauvages, fort proprement coufuës en forme de cafaques, qui leur batent jufques-aus genons, & qui ont des m a n ­ ches qui ne parlent point le coude. C e u s des autres Provinces, qui font fituées au pied des montagnes d'Apalates alloyent autrefois nuds dépuis le nombril en haut, durant tout l'efté : & en hiver, ils portoient des manteaus de peaus, enrichis de fourrures, mais aujourduy, ils font en toute faifon honeftement couverts. Car pendant les chaleurs ils ont des habits fort legers,qui font faits de cotton ou de laine, que les femmes favent filer, pour en compofer en fuite fur des métiers, plufieurs fortes de petites étofes bigar­ rées de diverfes couleurs , qui font de durée , & agreables à la veuë. Mais durant l'hiver, qui eft fouvent affez rude, ils Ccc 3 font


390 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 8 font tous habilez de diverfes peaus, qu'ils favent aprefter auffi proprement, que les plus experts peletiers de l'Europe. Ils laiffent à quelques unes ; le poil ou la laine, qui leur fervent de fourrure ; & ils paffent les autres & les laiffent unies des deus côtez, afin d'y peindre des fleurs, ou quelques figures, léquelles ils relevent avec des couleursfivives, &fibien apliquées, qu'elles paroiffent de loin, c o m m e de la broderie bien exquife. Ils ont auffi apris des étrangers qui font parmi-eus, à tanner les peaus de boeufs & de cerfs, pour en faire des fouliers & des botines. Les h o m m e s mariez, portent des bonets de peaus de Lou­ tres, parfaitement noires ce luifantes. Ils les font affez hauts, & leur laiffent un bord large de trois pouces ou environ, qui aboutit en pointe par devant, & l'un des cotez eft enrichi d'un bouquet de plumes d'aigrettes, ou de quelque autre oifeaus, quifonten eftime parmi eus. Les Femmes, fe couvrent auffi la telle, avec des coeffes qui font bordées de quelque ri­ che fourrure grife ou noire, mais les jeunes h o m m e s ce les fil­ les, n'ont en tout tems aucun autre ornement de tefte, que leurs propres cheveus, cordelez cetreffezcurieufement, com­ m e nous l'avons reprefenté cy defus. Ceus du c o m m u n , n'ont pour tout habilement, qu'une Cafaque à courtes manches, fur un petite chemifette de cha­ mois, qui leur defcend jufques aus genous. Cette Cafaque qui leur couvre le gras de la jambe, eft liée fur les reins avec une ceinture de cuir, qui eft ornée en divers endroits d'un ou­ vrage, qui femble eftre fait à l'aiguille. Mais les Chefs de fa­ mille portent encore par défus, une forte de manteaufanscol­ let , qui ne tombe par devant, que fur le nombril ; bien que par derriere, il pende prefques jufques à terre. L'habit des femmes de la m ê m e condition, eft fort aprochant de celuy des h o m m e s , horsmis que leurs robes couvrent la cheville du pied, & que leur manteau, qui eft entierement fermé par de­ vant, a deus ouvertures aus cotez, par où elles paffent les bras. Le Paracouffe, les Gouverneurs des Provinces, les Capi­ taines. & generalement tous les Officiers, qui frequentent la cour de Melilot, font habilez beaucoup plus Richement & plus


DES ILES ANTILLES. Chap. 8 391 plus curieufement que le c o m m u n . Car au lieu que ceus-cy font couverts fur la peau d'une chemifette de chamois, ceusla, qui ont à prefent la connoiffance & l'ufage des toiles de cotton & de lin, fe fervent de chemifes fort amples, dont les bords des collets & des manches, font brodez de foye de diverfes couleurs : & quant à leurs robes, elles font enjolivées en efté, de plufieurs liftons en forme de paffemens, & en hi­ ver, de fort exquifes & rares fourrures, qui les enrichiffenr, & qui paroiffent c o m m e par divers étages. Ils fe ceignent auffi d'une ceinture de foye, o u de quelque autre riche étofe : & lorsqu'ils veulent paroiftre en leur plus grande p o m p e , & avec leurs habits de ceremonie, ils chargent par défus tout cela, de cette forte de long manteau, dont nous avons déjà parle : o u s'ils ne veulent point eftre tant embaraffez ils fe parent feule­ ment d'une efpece de cafaque à larges m a n c h e s , qui eft o u ­ verte par devant, afin de faire voir leurs autres habits, & fur tout, une lame d'argent o u de fin cuivre, de la largeur de la p a u m e de la main, qu'ils portent fur leur poitrine, c o m m e une m a r q u e de leur nobleffe, o ufivous voulez c o m m e le collier de leur ordre. Ils font auffi fort curieus d'avoir des T o q u e s de grand prix, foit que l'on confidere les belles peaus & les riche fourrures dont elles font faites, ou qu'on ait égard aus plumes, & aus riches cordons qui les embeliffent. Ils n'ont pas encore l'ufage des bas de chauffe, ni des gants : mais ils portent des botines & des fouliers, qui leur tiennent le pied ferré, & qui peuvent paffer pout bienfaits, en un païs, o ù les arts ne font encore qu'en leur naiffance. Les Iaoüas, qui font les Sacrificateurs du Soleil, & les Medecins de ce peuple, font auffi difcernez par des vétemens, qui leur font particuliers : & bien que la matiere & la forme, en foit ridicule & grotefque au poffible, ils croyent néantm o i n s , qu'il n'y arien qui foit plus feant à la gravité de leur profeffion, ni qui foit plus capable de leur atirer le refpect & l'admiration des autres ordres. C e s habits confident en une longue robe, qui eft faite de peaus de diverfes beftes fauvages, coupées par bandes de largeur inegale, dont les poils de differentes couleurs, reprefentent au dehors un afreus mélange. Ce


392 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 8 C e Peliffon, qui leur bat jufqu'audefous du gras de la jambe, eft ferré par le milieu, avec une ceinture de cuir de cerf, à la­ quelle ils attachent trois ou quatre efcarcelles, qui font ordi­ nairement remplies de plufieurs fortes d'herbes, aufquelles ils atribuent de grandes vertus pour la guerifon de diverfes mala­ dies, aufquelles ils font fujets. Par défus cette robe, ils por­ tent au lieu de manteau, la dépouille toute entiere, d'un Lion, ou d'un Tigre, ou d'un Leopard, dont la tefte & les pates qui font féches, leur pandent fur l'eftomac, & aus deus cotez. Ilsontles oreilles percées, & au lieu de pendans de quelques pierres precieufes, ils y atachent certains petis oifeaus noirs, quifontendurcisàla fumée. Soit que ce foit par fuperftition, ou par coutume, ils ont en tout tems les pieds nuds, mais leur tefteeftcouverte d'un bonet fort haut qui aboutit en pointe, & qui eft c o m p o f e peaus avec leur poil marquetées de dife­ rentes couleurs, & les plus hideufes qu'ils peuvent rencon­ trer. Enfin, leurs bras qui font nuds jufques au coude, font marquez de plufieurs caracteres, & autres figures qui leur font faites au tems de leur promotion à ces charges, par les Surintendens de leur religion, qui aprés les avoir defignées fur la chair de leurs difciples, y font des piqures jufques au fang, lequel ils étanchent à l'inftant en jettant fur la playe la cendre d'une certaine écorce d'arbre, qui laiffeà la cicatrice une couleur brune, qui ne s'éface jamais. Les femmes des Gouverneurs & des Officiers, font plus richement parées que les autres de moindre condition. Leurs robes montent par degrez & font enrichies de broderie à leur mode, ou de riches tournures fuyvant la faifon ; de m ê m e que celles des h o m m e s de qualité. Mais au lieu de Cafaques, el­ les portent des mantelines, qui les couvrent jufqu'aus genous, & qui ont des ouvertures aus cotez, par où elles paffent les bras. Lors qu'elles font conviées de fe trouver en quelque affemblée folemnelle, ou à quelque feftin, elles ajoutent a leur coeffure ordinaire, un voile de quelque legere étofe, qui flote fur leurs habits. Elles peignent auffi leurs jouës de ver­ millon, & atachent à leurs oreilles des pendans de criftal, o u de quelque autre matiere qui ait de l'éclat, & pour le dernier de leurs ornemens, elles fe chargent le col, de chaînes & de coliers,


Chap. 8

DES

ILES

ANTILLES.

393

coliers, d'ambre, o u de coral, o u de quelques pierres vertes o u rouges qui ont du luftre. Car pour les perles, les é m e raudes & les diamans, que quelques uns ont mis entre les trefors de ce peuple, il eft tres-conftant, qu'ils leur ont donne beaucoup plus de richeffes fur le papier, qu'ils n'en ont dans leurs cofres. A R T I C L E

IV.

De l'Origine des Apalachites & de leur Langage.

L

es

apalachites, fe tiennent des plus anciens Peuples de tout ce nouveau m o n d e : & bien qu'ils ne fe vantent pas c o m m e les Arcadiens d'eftre nez devant la L u n e , & d'avoir efté produits immediatement de la terre, ils fe glorifient neantmoins, d'avoir poffedé dépuis plufieurs générations, le païs qu'ils habitent. Mais d'autant qu'ils n'ont point d'autres Annales, que la traditive qu'ils ont receuë de leurs predeceffeurs, ils ne fauroient dire precifement, combien il y a de fic­ cles qu'ils font en cette terre, ni d'où ils y font venus. D e for­ te, que tout ce quel'onpeut recueillir de plus vray femblable de leurs difcours fur ce fujet, c'eft, qu'ils y ont efté pouffez de cette partie del'Afie,qui eft à prefent ocupée par une nation de Tartares, qui n'eft feparée de l'Amerique Septen­ trionale, que parce petit d'étroit que l'on apelle d'Anjan. Les plus éclairez dans la connoiffance de l'origine des H a bitans de ce nouveau m o n d e , & les plus judicieus entre les Anglois de la Virginie & de la neuve Angleterre, confirment ce fentiment touchant la vraye fource de ces Peuples, & l'apuyent en premier lieu, fur ce que les Americains, ont le teint, tous les traits du vifag , la pofture du corps, les cheveus, & particulierement les yeus entierement raportans à ceus des plus rudes entre les Tartares, qui habitent les con­ trées de l'Afie, que l'on tient eftre les plus voifines de l'Ame­ rique, Ils fondent auffi leur opinion, fur ce que les Ameri­ cains font dans l'ignorance groifiere des letrres & des arts, & au milieu des plus épaiffes tenebres de l'idolatrie,de m ê m e que ces peuples barbares del'Alie.Ilsconfirment enfin leur jugeDdd ment,


394 HISTOIRE MORALE, Chap. 8 ment, fur ce que ceus qui ont confideré atentivement les m œ u r s , le langage, la police, & la religion des uns&des autres, yont remarqué de fi grands raports, & une fi grande conformité en plufieurs chofes tres-confiderables, qu'ils ne tiennent pas feulement pour probable, mais pour tres-conftant que les Americains font defcendus des Tartares, Mais, nous laiffons volontiers cette difpute qui eft affez delicate, & nous nous contentons de reprefenter les opinions des autres fur ce fujet, fans pretendre de le decider, veu notamment que nous aprenons avec joye, que des perfonnes tres-doftes des Colonies Angloifes, travaillent prefentement à éclaircir furleslieus une matiereficonfufe, & qui foufre encore tant de dificultez, bien qu'elle ait efte maniée par tant de bon­ nes plumes. Pour ce qui eft maintenant de leur langage, les fix Pro­ vinces qui reconnoiffent le Paracouffe d'Apalache pour leur fouverain, entendent la langue de celle de Bemarin & de la ville de Melilot, où jufqu'à prefent il a fait fa demeure plus arrétée : mais, elles ont chacune une dialecte particuliere,qui fait que le langage des uns, differe en quelque chofe de celuy des autres. Les Provinces d'Amana & de Matiques, où fe trouvent encore plufieurs familles de Caraïbes, ont auffi rete­ nu jufqu'à maintenant, beaucoup de mots de l'ancien idiome de cette Nation là, qui juftifient plénement ce que nous avons pofé, affavoir, qu'aians un m ê m e n o m , & beaucoup de ter­ mes qui leur font c o m m u n s avec les anciens habitans des A n ­ tilles, ils ont auffi une m ê m e origine;c o m m e nous l'avons reprefenté au Chapitre precedent. Les Capitaines, les Chefs de familles, & tous ceus qui font profeffion de quelque civilité, ou qui afpirent d'eftre em­ ployez au confeil, & au maniement des afaires de la derniere importance de leur petit état, fe fervent d'un langage plus orné, & plusfleurique celuy du vulgaire. Leurs expreffions font precifes, & leurs periodes affez courtes. Ils ont auffi de beaus mots, qui font tres propres, pour exprimer leurs penfées. Ils font auffi fort riches en comparaifons fort naifues, qui donnent une grace merveilleufe, & de grandes lumieres à leurs difcours. Et tous les étrangers qui vivent avec eus & qui


Chap. 8 DES ILES A N T I L L E S , 395 qui entendent leur langue, leur rendent ce témoignage, qu'ils n'ont ni lafterilitéde quelques autres peuples de l'Amé­ rique, qui n'ont point de termes particuliers, pour exprimer beaucoup de chofes, quifontde l'ufage ordinaire de la focieté civile ; ni l'abondance & la fuperfluité de quelques autres : mais une netteté fans artifice, qui eft animée d'un certain feu, & d'une agreable cadence, qui n'a rien de rude ni de choquant en la prononciation, o u qui n'ait fon poids & la force par­ ticulière. N o u s aurions icy ajouté pour la clôture de cet Article, u n petit effay de cette langue, pour en donner quelque goût aus curieus. M a i s , outre que la prononciation des Originaires lui donne la meilleure partie de la douceur & de la grâce, que nos caracteres & nôtre ortographe, ne lui peuvent point conferver : l'un de Meilleurs les Directeurs de la Colonie de la P a l m e , travaillant actuellement, à faire voir la conformité & le grand raport, qu'il y a entre la plupart des langues des Peuples de l'Amerique, & celle des Tartares, & de quel­ ques Arabes de l'Afie, nous luy laiffons tres-volontiers, cette tâche toute entiere. A R T I C L E

V.

Des Villes, & des Villages des Apalachites, de leurs maifons & de leurs meubles.

L

Es places que les Apalachites honorent du n o m de Vil­ les, font certains Villages ou hameaus un peu plus peuplés que les autres qui au lieu de murailles de pierres o u de briques, font fermez par dehors, de groffes pieces de bois pointues & brûlées par le bout, qui eft fiché profondement en terre ; o u qui au lieu de ces palifades qui peuvent eftre facilement brû­ lées, font entourez d'hayes vives, tiffuës & entrelaffées d'épinés fort piquantes, qui ont ordinairement trois o u quatre pieds d'épaffeur , & qui font plantées au pied du terrain qui les apuye, & qui panche en talus au dedans la place, a laquel­ le il fert de rampart allez large, pour la pouvoir defendre de défus. E n chaque Ville, il n'y a pour l'ordinaire que deus Ddd 2 portes


396 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 8 portes allez étroites, qui fe ferment avec des pieces de bois, que l'on coule de défus une efpece de petis boulevards, o u de tourelles de gazons, qui font elevées de part & d'autre de ces entrées pour y pofer les feminelles, & pour pouvoir commander de-là fur les avenues. Chaque Province, n'a que trois ou quatre Villes pour le plus, qui ont leurs Gouverneurs particuliers, qui y font leur demeure ordinaire, & qui c o m ­ mandent à tous les Capitaines des Villages voifins, qui font de leur réfort, felon le partage, que le Paracouffe d'Apalache à trouvé bon d'en faire, pour eviter les querelles, qui naiffoyent fouvent entre les Gouverneurs & les autres Officiers qui relevent de luy, fur l'étendue des limites de leur jurifdiction. Les Villages des Apalachites, font fans contredit plus agreables que leurs Villes :àcanfe que les habitations ou maifons , y font beaucoup plus fpacieufes & plus aërées, bien que quant au refte, elles ne foyent pas de beaucoup diferentes. Car elles font toutes bâties avec une merveilleufe fimplicité, affavoir de pieces de bois plantées en terre, & jointes les unes aus autres,fanseftre rabotées ni enclavées par quelque folide affemblage, felon l'ordre de nos bâtimens de charpenterie. O u bien, elles font faites de perches, dont on a levé l'écorce, qui font arangées en forme de claves, ou de galandage, le­ quel eft enduit & encroûté de part & d'autre, avec de la terre graffe, qui en remplitfiparfaitement tous les trous, & toutes les crevaffes, que le vent ni le froid ne peuvent penetrer au travers. Ces legers edifices, font tous d'une figure plus longue que large, qui fe termine en ovale aus deus extremités, qui font toujours tournées au Nord & au midi, afin que les vens les plus impetueus,qui fouflent regulierement de ces coftez-la, ayent moins de prife fur elles. C'eft auffi dans le m ê m e deffein, de les parer contre les grandes fecouffes des vens qu'ils les font fi baffes, que la naiffance de leurs toits, n'eft élevée de terre, que de cinq à fix pieds pour le plus, Ces C o u ­ verts, qui n'ont de pente qu'autant qu'il en faut pour faire écouler la pluye, font pour la plupart tiffus de rofeaus, ou de joncs liez en petis faiffeaus & ferrez fi prés les uns des au­ tres,


Chap. 8

DES

ILES

ANTILIES.

397

tres, qu'ils fuportent plus long tems la pluye & le vent fans en eftre e n d o m m a g e z , que ceus qui font de tuiles ou d'ardoize : fur tout s'ils font enduits d'un certain maftic, qui eft c o m p o f é de g o m m e d'arbres, & d'un certain fable meflez enfemble, qui a la vertu de les conferver entiers par plufieurs années. D a n s l'interieur de ces maifons baffes & fimples, il n'y a rien de plus beau ni de plus confiderable, que le pavé des chambres. C a r bien qu'il ne foit fait que de coquillages calcinez, & d'une forte de fable doré qu'ils tirent des m o n t a g n e s , dont ils font u n ciment ; il a tant d'éclat lors qu'il eft bien fec, qu'il femble eftre parfemé de paillettes d o r , & avec le t e m s , il devient il folide & fi poli, qu'on le prendroit pour une efpece d e mar­ bre. C e s Maifons, qui font fort longues à proportion de leur largeur, font toutes partagées en plufieurs petites chambres u n peu obfcures, aufquelles o n entre par une allée fort étroite, qui les fepare, par une forte de tapifferie faite d'écorces d'arbres, o u de feuilles de palmes, & tiffuë en for­ m e de compartimens de diverfes couleurs. Les Chambres des principaus du païs, font tendues tout autour de peaus de Cerfs o u de C h a m o y s , qui font diverfifiées par une agréa­ ble mélange de couleurs affez vives, dont ils les favent teindre. Il y a m ê m e des h o m m e s parmy eus, qui font affez adroits, pour faire des tapis avec le duvet & des plumes de divers oifeaus, lesquelles ils arrangent avec tant d'induftrie & de proportion, qu'à péne y a t-il aucune étofe de f o y e , qui foit plus agreable à la veuë. Leurs lits, ne font point fermez ni entourez de rideaus c o m m e la plupart des nôtres. Deus o u trois planches élevées fur quatre piquets qui font fichez en terre, en font le chaut & le foûtien, fur lequel ceus du c o m m u n , étendent des facs remplis de Fougere, & des couvertures de peaus d'Ours, qui ont la proprieté de ne foufrir aucu­ ne vermine. Ils tiennent, de m ê m e quelesanciens Ecoffois, que ceslitsqui ne font que de fimples feuilles de fougere, font Ddd 3 prefe-


398 HISTOIRE MORALE, Chap. 8 preferables à ceus de plumes : à caufe que cette plante, a une vertu fecrette pour delaffer le corps, & reparer fes forces épuifées par la chaffe, ou par quelque autre violent exercice. Mais les perfonnes qui veulent coucher un peu plus molle­ ment, rempliffent leurs lits de ce duvet, qui croift fur la Plante que nous avons d'écrite cy defus fous le n o m d'Hyaleitokt. Ils les parent auffi durant les chaleurs de peaus de chamoys, ou d'autres bettes fauves, lefquelles ils favent preparer & teindre de fi vives couleurs, qu'on les prendroit de loin pour des plus riches tapis de Turquie. Ces Couvertures d'elle, font d'ail­ leurs fi proprement coufuës, qu'encore qu'elles foyent faites de plufieurs piEces raportées à péne en peut-on difcerner les jointures : mais en hiver les Gouverneurs & les Chefs des fa­ milles les plus confiderables, couvrent leur lits de fourrures de martes, ou de caftors, ou de renards blancs, qui font tou­ tes fi bien paffées, qu'il ne s'y engendre aucune ordure : de forte, que fans eftre beaucoup chargez, ils font parfaitement bien munis contre la rigueur du froid. Ils n'ont ni bufets, nicofres, ni tables, ni aucuns autres meubles precieus pour l'ornement de leurs chambres : leurs lits, & quelques Couffins, leur tiennent lieu de chaifes & de bancs : & un tapis de cuir étendu fur le pavé, autour duquel ils fe rangent en rond, lors qu'ils veulent prendre leur repas, leur fert de table, de napes & de ferviettes. Ils tranchent toutes leurs viandes en petis morceaus, avant que de les prefenter pour eftre mangées, & bien qu'ils n'ayent point l'ufage des fourchettes, ils fe fervent de cueillieres, & de certains poin­ çons d'os ou de bois, & ils en prenent leurs morceaus avec tant de dexterité, qu'il arrive fort rarement, qu'ils répandent quoy que ce foit fur leurs habits. Le vaiffelle d'ont ils ufent en leur ménage,eftde terre, ou de fruits d'arbres qui ont une écorce ligneufe, laquelle ils fa­ vent polir & encroûter par dedans, d'un certain lac de diferente couleur, qui ne s'eface jamais, bien qu'il foit fouvent lavé avec de l'eau chaude : & quant au dehors, il eft émaillé de fleurs & de diverfes grotefques, qui encheriffent leur prix, felon qu'elles font faites d'une meilleure main, ou qu'elles fout mieus enjolivées. Les


Chap. 8 D E S I L E S A N T I L L E S . 399 L e s pois, les fevés, le ris, les m a y s , les lentilles, & femblables legumes font les mets les plus ordinaires qui leur font fervis, & il arrive rarement, qu'on leur prefente deus fottes de viande en un m ê m e repas. Avant que les Etrangers euffent penetré jufques-à eus, ils ne mangeoyent aucune chaire d'oifeaus ni de belles à quatre pieds, & bien qu'ilsfiffentla chaffe, ce n'étoit que par divertiffement, & pour netoyer le païs d'anim a u s farrouches. Il y a m ê m e encore à prefent plufieurs an­ ciennes familles parmy e u s , qui ne fauroyent eftre induites à manger du poifion, ni d'aucune autre chofe, qui ait eu vie fenfitive ; tellement, que fans faire profeffion d'eftre des difciples de Pythagore, ils obfervent exactement ce point de fa rigoureufedifcipline. Bien-que la Vigne croiffe naturellement en leur terre, & que les raifins y viennent à maturité, ils ne font point de vin: mais l'eau pure, eft leur boiffon la plus ordinaire. Ils ne batiffent auffi aucune de leurs demeures, qu'aus endrois où il y a des fources, qui ne tariffent jamais. Il eft vray que dans leurs feftins, ils fe fervent d'une forte de biere fort agreable & nourriffante, qui eft faite de Mays ; & qu'ils ont l'adreffe de compofer de l'hydromel parfaitement b o n , le miel qu'ils ti­ rent des fentes des rochers & du creus des vieus arbres, leur en fourniffant la matiere en toute abondance : mais ni l'un ni l'autre de ces bruvages, n o n plus que celuy de la CaBine, qui eft myfterieus & medecinal, ne font point d'un ufage c o m m u n parmy ce peuple. Diverfes bonnes racines qui croiftent dans leurs terres, leur fervent en la place du pain. Ils font auffi des galettes affez delicates avec du Mays, que les f e m m e s reduifent en fa­ rine à force de bras, en moulant ce grain entre deus pierres, dont l'une eft plate & l'autre ronde & longue. C e qui ne peut eftre fans un grand travail, & une longueur qui lafferoir la patience de toutes autres perfonnes. Ceus d'entre eus qui ufent à prefent de chair & de poiffon les font rôtir, à caufe qu'ils eftiment, que l'eau leur ofteroit leur meilleure & plus agrea­ ble faveur. lis ont, à ce qu'ils difent, fufage du fel dépuis u n tems immemorial, mais au lieu qu'autrefois ils n'enavoyent point qu'avec


400 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 8 qu'avec beaucoup de pénes, & par l'entremife des autres peuples qui demeurent le long de la code de la mer, ils ont dépuis peu découvert une fontaine falée, au pied de l'une de leurs montagnes, qui fera capable de leur en fournir de fort blanc & de tres-pur avec une facilité non pareille, puis qu'il ne leur manque point de bois pour le cuire , & qu'ils ont trou­ vé le fecret de le mettre en petis pains, ainfi qu'ils l'ont déjà éprouvé avec un heureus fuccés. A R T I C L E

VI.

Des mœurs des Apalachites.

L

Es Apalachites ont une certainefimplicitenaturelle, qui paroit en plufieurs rencontres, aufquelles ils font faifis d'étonnement, pour ne pouvoir point comprendre la vraie caufe, de cequi leur en fournit lefujet. D e m ê m e que les au­ tres nations barbares, qui n'ont pas encore l'ufage des caracte­ res , ils étoyent autréfois extremement furpris lors qu'ils voioyent écrire, & fur tout, quand ils remarquoyent par leur propre experience, qu'al'ayde de ces petites figures formées fur le papier, les Europeens qui vivent avec eus, donnoyent à connoiftre à leurs amis abfens, l'état de leurs afaires, & leurs plus fecrettes penfées. Ils admiroyent auffi les livres, les ar­ mes à feu, les montres fonantes, les quadrans, les cartes de géografie, les globes celeftes & terreftres, les fpheres, & toutes les curiofitez d'émail, de miniature, & d'orfevrerie, que les étrangers leur aportoyent: mais à prefent que toutes ces chofes leur font allez familieres, ils ceffent d'avoir de l'admiration pour elles, bien qu'ils les ayent en fi grande eftim e , qu'ils n'épargnent point ce qu'ils ont de plus precieus pour en avoir la poffeffion. Ils ont une Aftrologie à leur m o d e , par laquelle ils predifent à peu prés, les pluyes, les féchereffes, les orages, & les changemens du tems, auparavant qu'ils arrivent : mais ils ne peuvent fe perfuader que la mer & la terre ne faffent enfemblc qu'un feul globe, quieftferme & fufpendu au milieu delavafte étendue de l'air, qui l'envelope également de tous cotez,


Chap.8

DES

ILES

ANTILLES.

401

cotez, n'ayant aucun autre foûtien, que la puiffante main du Divin Ouvrier qui l'a faite à la louange de fa gloire. Car au contraire, ils croyent, qu'encore que la fuperficie de la terre foit raboteufe & relevée en montagnes, elleeftplate par dé­ fous, étant apuyée fur une baze ferme & immobile, qui leur eft inconnue. Ils tiennent auffi, que les Cicus font d'une matiere folide & tranfparente, & que le Soleil la L u n e & les étoiles, font des corps celeftes, incorruptibles & a n i m e z , qui s'égayent inceffament & fans le lafter,furces beaus lambris azurez d'où ils éclairent le m o n d e . Ils ne peuvent voir de longues barbes, fans en témoigner un étonnement extraordinaire, parce qu'ils ne puvent c o m ­ prendre, à ce qu'ils difent, que des perfonnes douées de raifon, puiffent foufrir à leurs mentons & en leurs jouës, ces excremens fuperflus & cette charge inutile, qui fuyvant leur fentiment, ne peut eftre bienfeante, qu'aus cheures, & aus boucs,Ilss'émerveilloyentauffiau c o m m e n c e m e n t de ce que les étrangers qui ont la veuë foible , ou débilitée par la vieil­ leffe, ou par quelque accident, fe fervent de lunettes pour la foulager. Parce que parmy-eus, l'on voit c o m m u n e m e n t des vieillards qui aprochent, ou m ê m e qui ont paffé la centiéme année de leur âge, fans qu'ils puiffent remarquer aucune foibleffe, o u le moindre racourciffement de leur veuë. L e grand foin qu'ils ont d'éviter la fumée, & tout ce qui peut ofenfer les yeus, contribue beaucoup à la vigoureufe conftitution, & à la confervation de ce fens, car ceus qui ont converfé parm y eus ont remarqué, qu'ils n'aprochent point du feu, fi ce n'eft dans des rencontres extraordinaires, fe fervant pour échaufer leurs chambres durant l'hyver, d'une forte de Poéles, qui font faits de terre cuite, & qui fontfibien difpofez en cer­ tains endrois de leurs demeures, que toutes les places enfont échaufées, fans que ceus qui font dans les chambres aufquelles ils repondent, foyent tant foit peu i n c o m m o d e z de la flamme ou de la fumée du feu, qui y eft mis & attizé par de­ hors. Ils ont neant m o i n s , unefinguliereveneration pour le feu, c o m m e étant, felon leur ancienne creance, la vive image d u Soleil qu'ils adorent. D'où vient que s'ils introduifent quelEcc

ques


402

HISTOIRE

MORALE,

Chap. 8

ques étrangers dans leurs cuifines, o u à l'enbouchure des fournaifes qui échaufent leurs P o é l e s , ils ne peuvent foufrir, qu'ils crachent o u qu'ils jettent quelque i n m o n d i c e fur le brazier, d'autant qu'ils croyent q u e l'injure qu'on fait à l'image, réiaillit fur l'original, & q u e c'eft une irreverence ce u n e in­ gratitude infuportable, d'avoirfip e u de refpeft, & de reconnoiffance, p o u r u n element fi p u r , ce fi neceffaire à l'entretien de la vie. Ils confervent foigneufement en leurs m e é m o i r e s , c o m m e en autant d e fideles regiftres, les genereufes actions de leurs ânceftres, ce les plus m e m o r a b l e s exploits de leurs Roilelets, p o u r en faire le recit aus jours de leurs rejouïffances publiques, Ils font particulierement u n e c o m m e m o r a t i o n folennelle d e l'un de leurs plus illuftres Paracouffe qu'ils nomment Mayrdok, d'autant qu'ils tiennent q u e c'eft lui, qui étendit ce afermit les limites de leur état, avec tant d e gloire & d'heureus fuccés, q u e durant fon r e g n e , les Sauvages n'ofoyent pas feulement aprocher de leurs frontieres p o u r y faire le dégaft, o u y enlever des prifonniers, c o m m e ils le faifoyent aupara­ vant. Ils ajoutent, q u e ce fut m ê m e Prince, qui les obligea par la force de fes raifons, ce par fon e x e m p l e , à f o r m e r des c o m m u n a u t e z fixes & arrêtées en u n lieu, & à m u n i r leurs Villages de pieuz & d'hayes vives, p o u r refifter plus facile­ m e n t aus ataques de leurs e n n e m i s , & éviter leurs furprifes. Ils celebrent auffi dans leurs c h a n f o n s , l'un de leurs Iaoüas, qui eft c o n n u p a r m y e u s , fous le n o m d e Karakaïry , & qui a merité cet h o n n e u r , p o u r avoir inftitué le fervice d u Soleil, & leur avoir enfeigné la façon de cultiver la terre, de faire la chaffe d u C e r f , & de tendre des pieges aus belles farrouches, qui defoloyent autréfois leurs Provinces. Ils ont allez de foin & de p r e v o y a n c e , p o u r fe procurer les chofes qui fontabfolument neceffaires p o u r leur nourriture, & pour leurs v é t e m e n s , c o m m e auffi p o u r bâtir leurs cabanes, & fe mettre à couvert des injures de l'air : mais ils n'amaffent point d e provifions p o u r plufieurs a n n é e s , & tant s'en faut qu'ils fe travaillent en a u c u n e façon pour amaffer des richeffes, o u des delices, ce des magnifiques maifons, qu'ils fe rient or­ dinairement entre-eus. des vaines follicitudes, ce de tous les enpref-


Chap. 8 DES ILES ANTILLES. 403 enpreffermns des étrangers, qui recherchent fouvent avec ardeur toutes ces chofes fuperfluës. lis font prefque tous, d'un naturel obligeant & grandement aimable, & parce qu'ils nefefouvienentpoint, d'avoir receu aucun déplaifir des étrangers, dépuis que les premiers Efpagnols qui les vifiterent fous la conduite d'Hernando à Soto, ra­ vagerent leur païs, & contraignirent leur R o y , d'abandonner fa ville capitale à leur difcretion, pour fe retirer au f o m m e t des montagnes voifines, ils ne favent à prefent qu'elles careffes ils doivent faire, à ceus des autres nations, qui les vont vifiter, & dans ces rencontres, ils ne fe laffent point, de leur rendre toutes fortes de bons ofices, & de témoignages d'àmitie. D'autant, qu'ils n'ont pas encore la connoffiance d'une in­ finité de delicateffes, qui font en ufage parmy les peuples mieus civilifez , ils paroiffent aflez fobres, dans leurs répas ordinaires : mais au rems de leurs feftins folemnets , & de leurs réjouiffances publiques, ils fe licencient à plufieurs excés; qui témoignent allez, que toute la frugalité qu'ils obfervent au boire & au m a n g e r , dans leurs maifons particulieres, ne leur eft dictée que par l'inpuiffance en laquelle ils font, d'avoir c o m m o d e m e n t les vivres qui font requis pour continuer en de pareilles débauches, ou de ce qu'ils ne veulent pas acheter des ragoûts, & des friandizes, au detriment de ce profond repos dont fis jouiffent, fans y chercher tant d'artifice. ils font dociles & fufceptibles d'inftruction, & de toute louable difcipline : ce qui paroit, en ce qu'il y en a déjà plu­ fieurs de leur corps, qui ont apris en perfection, & avec une merveilleufe facilité à lire & à efcrire, & quelques-uns des métiers qui font neceffaires à l'entretien de la focieté civile. Mais ils ont cecy de mauvais, qu'ils font fort méfians & arretez à leurs propres fentimens, promts à fe courroucer, & a donnez à tirer vengeance par trahifon, de tous ceus dont ils croyent avoir receu quelque déplaifir. Il y en a auffi plufieurs parmi-eus, qui confervent des inimities hereditaires dans leurs familles, qui éclatent fouvent en des querelles ouvertes , & en des bateries, qui ne peuvent eftre apaifées que par l'autojrité abfoluë de leurs Chefs, au c o m m a n d e m e n t defquels ils Eee 2 défe-


Chap. 8 HISTOIRE MORALE, 404 déferent entierement, dans ces occurrences. Ils ajoutent en­ core une trop legere creance à leurs fonges;& ils ont entre eus, certaines vieilles réveufes, qui faifant ouverte profeffion de les interpreter, & de predire en fuite, les chofes qui leur doivent avenir, entretiennent ce pauvre peuple dans fes fuperditions, &terepaiffent de ces vanitez.

A R T I C L E

VII.

Des Ocupations ordinaires des

L

Apalachites.

Es Apalachites, ont toujours eus en horreur l'oifiveté c o m m e la plus dangereufe pefte de leur petite Republi­ que, la rouille de leurs efprits, & le fepulcre des h o m m e s vivans: & le travail auquel ils s'adonnent avec plaifir & affiduité, fans toutefois, témoigner beaucoup d'enpreffement, leur pro­ duit ce grand avantage entre plufieurs autres, qu'au lieu que leurs voifins qui habitent joignant la cofte de la mer, font fouvent preffez de la famine, pour n'avoir pas enfemencé leurs terres en la faifon convenable, ou pour avoir confumé en feftins & en débauches les fruits de la derniere moiffon;ceuscy au contraire s'adonnans au labourage, & menageans avec prudence & difcretion le provenu de leurs champs, ont toûjour de quoy entretenir leurs familles avec honneur, & m ê m e pour fubvenir à la neceffité de leurs Alliez, qui demeurent aus montagnes. Aprés le tems des femailles & des moiffons, les h o m m e s s'employent à la chaffe, à la pefche, à planter des arbres fruitiers, à défricher les places qui font propres à faire des jardins, à bâtir leurs maifons, à reparer les brefches de leurs Villes, ou à coudre leurs habits, leurs fouliers & leurs botines : de forte qu'il arrive rarement qu'on les treuve fans employ. Mais, il n'y a rien à quoy ils fe plaifent d'avantage, ni en quoy ils reufiffent mieus, qu'a preparer leurs arcs , leurs fléches, leurs maffuës fleurs zagayes, leurs boucliers, & toutes les autres armes ofenfives & défenfives, dont ils ont acoutumé de fe fervir, tant pour la chaffe que contre leurs enne-


Chap. 8 DES ILES A N T I L L E S . 405 ennemis. C a r tous les h o m m e s jeunes & vieus, tiennent à gloire de les favoir faire, d'en avoir à rechange pour en a c o m m o d e r leurs amis, de les entretenir luifantes ¿V polies, n o n tant pour en faire parade durant la paix, que pour s'en pouvoir fervir avec d'exterité au tems de guerre. Ils lavent auffi preparer, avec une adreffe bien considerable les peaus de Cerfs, de C h a m o y s , & d'autres bétes, pour en faire des vétemens, des tapis, & des couvertures de lits, qui font tres-commodes & de durée. Ils fe divertiffent encore allez fouvent, à faire de toutes fortes de poterie, de corbeil­ les & de paniers : o u bien à arranger des plumes d'oifeaus en forme de tapifferie, avec une induftrie merveilleufe. L e s f e m m e s auffi de leur part, aprés le foin de leurs ménages, & de ce qui concerne la cuifine, s'ocupent inceffanment àfilerd u cotton, ou de la laine, ou de la pite, dont elles font plufieurs fortes de petites étofes fur des métiers, qui font tres-propres à faire des habits d'elle, pour l'acommodement de leurs familles. Ils aiment paffonement la unifique & tous les inftrumens qui rendent quelque harmonie, tellement qu'a péne trouve t-on aucun parmy e u s , qui ne fache jouer du flageollet, o u d'une forte de flûtes de differente groffeur, qui font u n acord fort agreable. Ils ont auffi la voix naturellement douce & flexible, ce quieftcaufe, que plusieurs de leurs jeunes gens s'étudient à contrefaire le chant & le gazouil­ lement des Oifeaus : en q u o y , ils reufiffent pour la plupart fi heureufement, que c o m m e des autres Orphées, ils atirent des bois auprés d'eus, ces innocentes creatures, qui croyent d'entendre leurs femblables. Ils adouciffent auffi avec le chant, tout le travail auquel ils s'adonnent felon leur loüable c o û t u m e , par forme de divertiffement, & pour éviter l'oifiveté, plûtoft que pour le profit qu'ils en efperent. Ils font auffi paffionément amoureus de la danfe, faut illans & faifans mille poftures, par léquelles ils croyent fe décharger des mauvaifes humeurs q u e leurs corps o n t amaliées, & fe conferver cette grande agilité qu'ils ont à. la courfe, & à grimper les montagnes quand ils font Eee 3 la


406

HISTOIRE

MORALE,

8 Chap

la chaffe ; c o m m e auffi pour acroiftre par ce m o y e n , cette merveilleufe foupleffe de tous leurs menbres, de laquelle ils font de grand trofées, en la prefence des étrangers. Ils celebroyent autréfois des danfes folemnelles à la clôture de cha­ que moiffon : mais à prefent, ils n'ont point de tems reglé pour ces divertiffemens, qui dependent abfolument de l'incli­ nation, & de l'humeur des Capitaines, & des Chefs de fa­ mille, qui les affignent en la faifon, & aus jours, qu'ils jugent les plus convenables. Dépuis quarante cinq ans ou environ, qu'ils ont la frequen­ tation ordinaire des étrangers, ils fe font beaucoup perfectionez dans les métiers, dont ils n'avoyent auparavant que quel­ que legere connoiffance. Et m ê m e , ils en ont apris plufieurs autres, qui leur font tres-utiies; d'où vient, qu'ils bâtifient à prefent un peu plus folidement & plus commodement, qu'ils ne faifoyent par le paffé. Ils font auffi, beaucoup plus habiles qu'ils n'étoyent, à tanner les cuirs, & à preparer les peaus, de Cerfs, de C h a m o y s , de Caftors, de Martes, & toutes les autres, dont ils font leurs plus riches fourrures. Ils c o m ­ mencent m ê m e à faire des cofres, des bufets, des tables & d'autres ouvrages de menuiferie, & à travailler au Tour, c o m m eauffià peindre desfleurs& des fruits, plus aprochans du naturel, qu'ils ne faifoient, avant que les Européens leur euffent fait part de leurs fecrets, & des outils qui font neceffaires, pour reuffir en ces arts, avec facilité & avec fuccés. A R T I C L E

VIII.

De la Police des Apalachites.

C

E Peuple, à l'exemple des Arabes, & de la plupart des Tartares, étoit autrefois errant parmi les forets & les vaftes folitudes, de cette partie de l'Amerique, o u la divine providence les avoit pouvez ; & après qu'ils avoyent confir­ m é les fruits des arbres, & les racines de la terre, qu'ils avoyent treuvées en un lieu, ils en décampoient, pour courir à un au­ tre. D e forte, qu'étans ainfi vagabonds, & expofez en tout

tems aus injures de l'air, & à l'intemperie des faifons, ils me-


Chap. 8 DES ILES A N T I L L E S . 407 menoyent une vie fort trille, & tout à fait ennuyeufe. Mais il y a environ cinq o ufixgenerations, à ce qu'ils racontent, qu'un de leurs Paracouffes, n o m m é Mayrdok, dont nous avons déja parlé, leur perfuada de s'arrêter au païs qu'ils poffedent encore à prefent ; leur prefcrivant la police qu'ils y devoyent garder, afin qu'ils ne fuffent plusflotansde place e n place, c o m m e font encore aujourduy les Houstamins & les Elamins, qui rodent fans ceffe par les Provinces de la Floride, pour y faire le dégaft par tout, o ù ils ne trouvent point de refiftance, ne traifnant aucun autre bagage avec eus, que leurs armes, & quelques chetives tentes faites de peaus ou d'écorces d'arbres, fous léquelles ils fe mettent à couvert durant la nuit. Dépuis ce tems-la, les Apalachites ont maintenu leur pe­ tite Republique en bonne union, fous la conduite d'un C h e f & premier Capitaine, qui faifoit autrefois fa demeure à A p a lâche, & maintenant à Melilot, qui eft la capitale de leur état. E n chaque Province il y a un Paracouffe, & en chaque Ville un Gouverneur, qui font établis par celuy d'Apalache, duquel ils relevent. 11 y a auffi d'autres Officiers inferieurs, qui font n o m m e z par les Chefs de familles, qui ont eu de tout tems, le droit de les inftaler en ces charges. Enfin il n'y a fi petit Village p a r m y eus, qui n'ait fon Capitaine, qui reprefente la puiffance fuperieure. Le procedé de leur juftice, eft fort court, parce qu'ils n'obfervent aucunes des formalitez, qui font en ufage parmy nous, en matiere de procés, ni aucun des artifices, que la chicane a inventez, pour les rendre immortels. Les Capitaines affiftez des Officiers qui compofent leur confeil, rendent la juftice deus fois le mois, affavoir au premier croiffant, & au plein de la L u n e , touchant tous les m e n u s diferens, qui furviennent entre les familles. Mais lors qu'il s'agit d'une afaire de grande importance, ils ont recours au Gouverneur de la Ville ou au Paracouffe de la Province, qui la terminent en dernier réfort. Et s'il arrive, que les Paracoujfes des Provinces, ou les G o u verneurs des Villes, ayent des démelez par enfemble, ou avec leurs fujets, le Paracouffe d'Apalachee, qui refide ordinaire­ m e n t à Melilot en prend connoiffance en qualité de Souve­ rain-


408 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 8 rain, & les a pointe par l'avis de fon Senat, qui l'acompagne par tout, où il lui plait de fe tranfporter. Ils difent, qu'ils ont toujours puni de mort, les traiftres, les Incendaires, les homicides, & les fentinelles qu'ils treuvent endormies, foit de jour foie de nuit. Tousceus qui font convaincus d'avoir commis quelcun de ces crimes, font liez à un arbre, & percez de fléches, ou affommez à coups de maffuë. Mais quant ausfarrons,ils ne leur donnent point d'autres chatimens, que la honte & le reproche qu'ils leur font de leur faute, dans toutes les Compagnies, ou ils ont l'affurance de comparoiftre. C e qui leur eft une punition fi fenfible, que la plupart de cens qui ont dérobé, pour éviter cette honte, le retirent dans les defens, o ù ils menent une vie fauvage, o u ils s'affocienr aus Houstamins ou avec les Elamyns, pour continuer inpunement dans leurs briganda­ ges, & ne vivre deformais que de proye, à la faffon de ces barbares. Ils font prefque tous leurs petis commerces par échangede marchandifes, & à ce défaut, ou lors qu'ils font obligez de donner du retour, ils fe fervent de m ê m e que leurs voifins, de certains petis grains noirs ou blancs, qui leur tiennent lieu de m o n o y e d'or ou d'argent, ou de quelque autre metal : avec cette diference, qu'un feul de ces grains noirs, vaut autant que vint de ceus qui font blancs. Les Indiens qui ont leurs Villages auprés de la m e r , font cette efpece de m o n o y e , avec l'extremité de certains coquillages qu'ils eftiment precieus, & aprés les avoir percez, & leur avoir donné, la forme & le coin qu'ils doivent avoir, poureftrede mile ; ils en c o m p o fent des chaines, déquelles ils fe chargent quand ils veulent paroiftre avec plus de p o m p e , c o m m e étans les principales richedes, & les plus grands trefors, dont ils ayent la connoilTance. Cette legere monnoye a fon cours, nou feulement entre les Originaires de l'Amérique Septentrionale, mais en­ core entre les Anglois, & les Hollandois, qui y ont établi de celebres Colonies. Les Apalachites, trafiquent auffi avec des grains de Coral & de Criftal, & m ê m e avec cette efpece d'ambre, dont nous avons déja parlé & quelquefois avec des pierres vertes o u rou-


Chap. 8

DES

ILES

ANTILLES.

409

rouges, que les torrens charrient des montagnes, aufquelles ils lavent donner des figures diferentes, qui rehauffent leur éclat, & encheriffent leur prix. Avant qu'ils euffent la connoiffance des étrangers, ils n'avoyent pointl'ufagedes aulnes, ni des poids, ni des mefures : mais à prefent, ils reconnoiffent par experience, que tout celaeftneceffaire, pour facili­ ter le c o m m e r c e , & pour eviter les fraudes. T o u s les biens inmeubles, font c o m m u n s parmy ce Peuple : de forte qu'excepté leurs maifons, & les petis jardins qui les accompagnent, ils n'ont aucuns c h a m p s , ni prez, ni bois, ni autres heritages, qui leur apartiennent en propre : mais, ils cultivent toutes leurs terres en c o m m u n , & au tems qu'il faut faire le labourage, o u les femailles, ou les moiffons, les Capitaines & les autres Officiers, conduifent au travail tous ceus de leurs Compagnies, à qui l'âge & la fanté don­ nent allez de vigueur, pour s'ocuper à tous ces laborieus exercices. Ils vont tous à ce travail c o m m u n , fans enpreffement, & d'un franc courage, c o m m e à un divertiffement bien agrea­ ble ; & dans ces rencontres, ils gardent leurs rangs, & mar­ chent en ordre de bataille, avec leurs trouffes remplies de flé­ ches, & l'arc à la main : afin que s'ils étoyent affaillis de leurs ennemis, c o m m e il leur eft arrivé affez fouvent, ils foyent trouvez en état de les repouffer vigoureufement. Durant ces employs qui regardent le public, les Chefs ont le foin de les rafraîchir de tems en tems avec quelque b o n bruvage, & leurs f e m m e s ne manquent pas des leur apréter de viandes beaucoup meilleures, que celles dont ils fe nourriffent à l'ordinaire. Ils refervent tout le provenu de leurs champs en des greniers p u ­ blics, qui font bâtis au milieu de chaque Ville o u Village, & au plein de la L u n e , & à tous les renouveaus, ceus qui font c o m m i s pour en faire la diftribution, en donnent à chaque famille, autant qu'il en faut pour fon entretien, ayant égard au n o m b r e plus grand, ou plus petit des perfonnes, dont el­ le eft compofée. fff

A R T -


410

HISTOIRE

MORALE,

A R T I C L E Des Guerres des

L

Chap. 8

IX.

Apalchites.

Es Apalachites, jouïffent entre eus d'une profonde paix, depuis un fort long tems ; mais au dehors, ils ont pour ennemis irreconciliables, les Habitans de la Province de Tagoüesta, que quelques-uns apellent Carlites, & les Elamyns & Houstamyns,qui font ces peuples cruels & fauvages au poffible, dont nous avons déja parle, qui n'ayans aucune de­ meure arrêtée, courent d'un lieu à l'autre avec une vireffeincroiable, pour y faire les ravages, les maffacres, & tous les defordres, aufquels ils font incitez par leur humeur barbare & fanguinaire. Ces mauvais voifins, obligent les Apalachi­ tes à fe tenir toujours fur leurs gardes à pofer de jour & de nuit des fentinelles aus avenues de leurs terres, pour découvrir leurs deffeins, prevenir leurs furprifes, & s'opofer aus irruptions de ces nations, qui leur font également formida­ bles. Leurs armes, font l'arc & laflefche,la maffuë, la fronde, & une efpece de zagaye, ou de grand javelot, qu'ils lancent avec la main, quand ils ont épuifé toutes lesfléchesde leur carquois. Ils fe muniffent auffi lorsqu'ils vont à la guerre, de certains grand boucliers de figure ovale, qui font faits de joncs cordelez & poiffez avec un tel artifice, que bien qu'ils ne foyent couverts que d'un fimple cuir, & qu'ils foyent grandement legers, ils font néantmoins impenetrables à tous les dards de leurs ennemis. Ceus d'entre ce Peuple qui habi­ tent aus montagnes, font particulierement renommez pour leur adreffe à tirer de l'arc. Car l'exercice affidu de la chaffe dont ils font profeffion, les a rendus (i habiles à le manier, que le Paracouffe general, qui en a toujours à fa fuite, n'a point de plus grand divertiffement, que de les faire tirer au blanc, pour emporter quelque prix, qu'il donne à celuy qui l'ateint en moins de coups, ou qui abat avec plus de dexterité, une couronne, ou un bouquet, qu'il fait atacher au plus haut d'un arbre. Ils


C h a p . 8 D E S ILES A N T I L L E S . 411 Ils ne combatent point pour étendre leurs limites, ou pour le butin, c o m m e plufieurs autres peuples : car ils s'eftiment fi bien partagez en terres, & ils vivent il contens dans leur condition, qu'ils ne fouhaitent rien du tour, au delà de ce qu'ils poffedent. Mais c o m m e ils ne font animez à la guerre, q u e pour conferver la gloire q u e leurs predeceffeurs leur ont laiffée en heritage, ou pour repouffer la violence, & tirer vengeance des torts, qu'ils croyent leur avoir elle faits;fi leurs voifins fe veulent emparer, de la moindre partie du païs qu'ils ocupent dépuis u n tems immemorial, ils n'oublient rien pour reprimer promptement & courageufement les ufurpations des u n s , & la violence des autres ; & pour fe main­ tenir en la paifible poffeffion d u païs où ils font nez, & des places, qu'ils ont aquifes & confervées par leur valeur. Q u a n d leurs troupes marchent contre l'ennemy, aucun d'eus n'oferoit quiter fon rang o u s'écarter de la Compagnie, fans la licence expreffe du Capitaine, fous péne d'eftre degrad é , ou percé de fléches. Ils gardent un profond filence en faifant leur route, parce qu'ils ne conduifent point de fem­ m e s ni d'enfans, c o m m e les Elamins & les Houstamins, qui les trainent partout avec le refte de leur petit bagage. Mais lors qu'ils ont reconnu leurs ennemis, ils les inveftiffent & leur donnent l'affaut avec tant de furie, & des crisfieffroya­ bles, qu'ils font capables de faire tomber les armes des mains, & de porter la terreur & l'épouvantement, aus coeurs des plus affurez. Ils ont tant de generofité, qu'ils n'ont point voulu aprendre le fecret d'empoifonner leurs fléches : & lorsqu'ils ont gagné la victoire, & qu'ils fe font rendus maitres du c h a m p de bataille, ils n'exercent aucune inhumanité fur les corps de ceus qui font morts au c o m b a t , mais aprés s'eftre affurés de tous leurs prifonniers de guerre, & leur avoir coupé la che­ velure, ils la portent en triomfe au bout de leurs zagayes, 6c fitoftqu'ils font retournez de ces expeditions, ilsl'atachentà la porte de leurs cabanes, c o m m e un precieus trofée. Ils ufent encore dans ces rencontres d'une telle moderation, qu'encore qu'ils foyent dans la chaleur du combat, ils pardon­ nent avec une generofité qui n'a rien de barbare, à tous ceus Fff

2

qui


Chap. 8 HISTOIRE MORALE, 412 qui demandans quartier, pofent les armes à leurs pieds, c o m ­ m e auffi aus femmes & aus enfans de leurs ennemis, & fe contentent de les mener à leurs Villes, ou ils les entretiennent dans une honefte liberté, avec autant de douceur & de foins que leurs propres domeftiques. Enfin au retour de leurs guer­ res, ils font de grands feftins, & paffent plufieurs jours en danfes, en jeus & en d'autres rejouïffances, durant léquelles ils exaltent avec excés leur propre valeur, & les faits les plus memorables de leurs predeceffeurs. A R T I C L E

X.

De la Religion ancienne des

L

Apalachites.

Es Apalachites, adoroient le Soleil, de m ê m e que là plupart des plus celebres peuples de l'Amerique, & avoient des Prétres ouSacrificateurs,qu'ils nommoient Iaoüas, qui étoient fort fuperfticieus, à lui faire rendre le fervice qu'ils avoient inventé à fon honneur. Ils avoient auffi de nobles fentimens, pour cette pretendue divinite : car ils croioyent, que fes rayons avoient la vertu de donner le mouvement & la vie, à toutes les creatures qui en font douëes : qu'ils remettoient en parfaite fanté, toute forte de malades, & rendoient fecondes les landes & les montagnes les plusfteriles;que le m o n d e ne fubfiftoit. que par les benignes influences de ce R o y des aftres, & qu'ayant une feule fois, retardé de vintquatre heures fa courfe ordinaire, les eaus du grand Lac, qu'ils apellent Theomi, s'étoient tellement débordées, qu'el­ les avoient couvert les plus hautes montagnes qui les entou­ rent, à la referve du fommet de celle d'olaimy, qui fut prefervé de cette inondation generale, à caufe du Temple qui y étoit confacré à fa gloire;de forte, que tant les h o m m e s que les bétes, qui purent gagner cet azile, y furent confervéesen vie pour repeupler la terre. Ils ajoutent encore, à ces foibles idées, qui leur font reftées du Deluge univerfel, que la parole de Dieu nous enfeigne, que ce grand Flambeau retournant de cette éclypfe, avoit par fa prefence, renvoyé les eaus dans leurs abifmes, & déchargé la terre de toutes les vapeurs & malignes qualités, qui


Chap. 8

DES

ILES

ANTILLES.

413

qui avoient plongé le m o n d e dans cette épouvantable confufion ; & que dépuis ce tems-là, leurs predeceffeurs, par U n tres-jufte m o u v e m e n t de reconnoiffance, fe fentirent obligez de l'adorer & de l'avouer pour leur Dieu. Ils tenoient auffi pour conftant, que le Soleil s'étoit bâti lui-même le T e m p l e , qui eft dans la montagne d'olaïmy ; & q u e les Oifeaus qu'ils n o m m e n t Tonatzulis, qui fe plaifent parmi les bois de cette agreable retraite, étoyent fes courtifans, & lesmuficiensqui chantent fans celle fes louanges. L e fervice que les Apalachites,rendoient au Soleil, étoit de le faluër à fon le ver, & de chanter quelques H y m n e s à fon hon­ neur. Ils lui faifoient auffi le m ê m e h o m m a g e tous les foirs, le fupliant de retourner bien toft, pour les éclairerde fa lumiè­ re. Mais outre ce fervice journalier, que chacun lui pouvoir prefenter à la porte de fon logis, ils en avoient encore d'autres plus folennels, qui confiftoient en des Sacrifices de louanges & d'actions de graces acompagnées de parfums, qu'ils ayoient acoûtumé de lui ofrir quatre fois l'an, fur la montagne d'Olaimy. avec une grande pôpe, & u n concours general de tous les Habitans de leursfixProvinces,&m ê m e de ceus des états voifin, qui font dans leur alliance, c o m m e nous le reprefenterons en fuite. Cette montagne d'olaimy, eftfanscontredit, l'une des plus belles & des plus raviffantes de toutes celles, qui font en ce nouveau M o n d e . Elle eftfituéeen la Province de Bemarin, & elle c o m m e n c e à une petite lieuë de la ville royale de Melilot, fafigureeft parfaitement ronde, & d'une pentefiroide, que pour en faciliter l'accés, on a efté contraint de railler tout au tour, un chemin allez large, pour monter trois h o m m e s de front, qui dure environ deus lieuës & d e m y e , en tournoyant continuellement, jufques à ce que l'on foit parvenu au defus. C e chemin, qui eft entretenu aus frais c o m m u n s de la Provin­ ce, eft orné en divers endroits, & dans une diftance égale, de beaus repofoirs gagnez dans le roc, en forme de grandes niches, pour la commodite des voyageurs: & tout le circuit de la m o n ­ tagne dépuis le pied, jufqu'à deus cens pas du coupeau, eft re­ vétu de beaus arbres de Cedres,de Pins, de Palmes, de Cyprès, de CaBine, & de plufieurs autres fortes, qui rendent des réline, & des drogues aromatiques, d'une tres-fouëue odeur. Eff 3 Le


414 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 8 Le fommet de cette incomparable montagne, s'étend en une large plaine parfaitement unie, qui a environ une lieuë detour, & qui eft ombragée en divers endrois, de petis bouquets des m ê m e s arbres qui font à la pente, bien qu'ils ne foyent pas d'une pareille hauteur, à caufe que les grands vens qui les agitent,lesempefchent de croiftre : Mais ce quieftexpofé au plein jour, eft couvert par tout d'un riche tapis d'herbes affez courtes, qui font émaillées d'une infinité de petites fleurs, & d'une efpece de T h y m & de Mariolaine, qui recreent tel­ lement la veuë, & exhalent unefiagréable fenteur, que l'oeil & l'odorat, y rencontrent également leurs delices. Bien que cette montagne, leve fa telle beaucoup plus haut que les autres du voifinage auxquelles elle c o m m a n d e , & qu'elle foit du rang de celles à qui les Poétes attribueroient d'avoir de fecrettes intelligences avec la moyenne region de l'air : elle a encore ces precieus avantages, qu'elleeftrarem e n tcouverte de neiges durant l'hiver, & que pour étancher en efté la foif des Voyageurs, elleeftrafraichie d'un agreable étang, qui conferve en toute faifon fes eaus claires & enjouées, dans un large baffin, qui s'eft trouvé directement placé, au milieu de ce fleuriffant terrein, qui lui fert de couronne. L e lieu qui leur fervoit de T e m p l e , cil une belle & fpacieufe Caverne, qui s'eft rencontrée naturellement taillée à l'orient de cette montagne. Son ouvertureeftvafte, large, & bien proportionée c o m m e l'entrée de quelque fuperbe palais ; & bien que l'artifice n'ait rien du tout contribué à fa per­ fection, l'on diroit toutefois à la voir de loin, que quelque architecte bien expert, ait voulu déployer en ce rare frontifpice, toutes les plus exquifes richeffes de fon art, & tous les plus dous agréemens, que fon induftrie lui a pû fuggerer, pour le rendre acompli. C e beau Portail, que le Soleil efclaire de fes premiers rayons auffi-toft qu'il fe leve,eftpofe fur une belle & ample plateforme, qui femble n'avoir elle gagnée dans la mafie du roc, qu'a deffein de fervir d'un aimable parvis, à ce Temple magnifique. L e dedans de cette Grotte merveilleufeeftfait en ovale, d'une longueur de deus cens pieds ou environ, fur une lar­ geur tres-convenable, pour entretenir la jufte proportion de fa


Chap. 8 D E S I L E S A N T I L L E S . 415 fa figure. L a voute, qui paroit auffi n'avoir efté faffonnée dans le f o m m e t de cette m o n t a g n e , par aucunes autres mains que par celles de la nature, fehauffedoucement depuis le bas en forme de demi cercle, jufques-à la hauteur d'environ fix vints pieds, o ù elle fe termine. L'on voit tout au milieu de cette voûte, une allez grande ouverture , laquelle perçant jufqu'au defus du terrain de la m ê m e m o n t a g n e , enprunte de là, tout le beau jour qui l'efclaire. Cette efpece de grande lanterne, eft entourée au dehors, de groffes pierres qui font liées & enclavées les unes avec les autres avec beaucoup d'induftrie, en forme de bord revelé de trois pieds hors de terre, pour eviter les cheutes : & c'eft juftement au défous de ce vafte fouspirail, que répond l'autel de ce T e m p l e , qui n e confifte qu'en une table de pierre fans artifice, foutenuë d'un gros pivot, qui l'élevé au defus du pavé. T o u r l'intérieur de cette fabrique naturelle, eft encroûté d'une forte de falpétre, qu'on prendroit pour du coral blanc, qui s'eft durci dans la fuite du tems, & formé en plufieurs grotefques & figures differentes qui le diverfifient, & lui donnent un merveilleus éclat. L e pavé, qui eft auffi d'une feule pierre, fans fentes ni crevafies, de m ê m e que la voûte & les parois, eftfipolicefigliflant, que pour marcher defus fans peril, on eft contraint de le couvrir de fable. T o u t au fonds de ce T e m ­ ple, & à l'opofite de rentrée, o n aperçoit un baffin, qui eft rempli en tout tems d'une eau tres-claire, qui y tombe d'une petite fource, qui eft prefque inperceptible, de m ê ­ m e que l'on ne peut difcerner qu'a grand péne les fentes & les fecrets conduits du rocherpar où elle fe décharge. Enfin, le plus grand ornement de tout ce T e m p l efir e n o m m é parmi ce Peuple, confille en la parfaite blancheur, qui éclate de - l'un à l'autre bout, & en une tres-acomplie proportion de tou­ tes fes parties. Les Sacrifices, que les Apalachites avoyent acoûtume de faire au Soleil, ne confiftoyent point, en l'élevation d'une peau de cerf au defus d'un arbre, remplie des plus excellens fruits du païs, & couronnée defleurs& d'herbes de bonne odeur, c o m m e il fe pratique parmi quelques autres nations de la Floride, ni en l'éfufion du fang humain, o u en l'immo­ lation


Chap. 8 lation de quelques bêtes, c o m m e ceus que les Mexicains ofroient à leur Idoles. Car ils croioient que ce grand luminai­ re, qu'ils reveroient c o m m e leur Dieu, donnant la vie à tou­ tes les créatures qui en jouïffent, n'agréeroit pas un culte, qui en priveroït quelques-unes du plus precicus defesdons. Mais au lieu de toutes ces chofes, ils luy ofroyent tant feulement de l'encens & d'autres parfums, qu'ils faifoyent brûler en chantant & exaltant fa gloire & fes perfections, & des habits o u quelques autres prefens, qu'ils mettoyent entre les mains des Iaoüas, pour eftre donnez aus pauvres, qui afiftoyent à ces ceremonies. Ces Sacrifices de louanges & de reconnoiffance, fe celebroyent en la maniere que nous allons d'écrire. La veille de chaque fefte, les Sacrificateurs montoyent fur la montagne, où ils avoient auparavant fait dreffer des tentes, ou quelques petites cabanes, pour s'y prepareràl'action folemnelle qu'ils y devoient faite le lendemain, & le peuple qui y abordoit de toutes parts, s'y rendoit du moins avant le jour. L e défus de la montagne & le chemin qui y conduifoit, étoyent éclairez durant toute cette nuict-là, de plufieurs grands feus qu'on allumoit en divers endrois, pour réjouir & guider furement ceus qui s'y tranfportoient pour adorer. Pendant la ceremo­ nie, le peuple demeuroit fur la montagne, mais nuls au­ tres que les Sacrificateurs, n'ofoyent aprocher de la Grote qui leur fervoit de Temple. Les riches qui avoyent aporté des robes, ou quelques autres prefens pour eftre donnez aus pau­ vres, les confioyent aus Iaoüas, qui les fufpendoient à des perches qui étoient à chaque cofté du portail, où toutes ces chofes demeuroyent juiqu'à lafindu fervice, qu'ils en fai­ foient la diftribution, fuivant l'intention des Donateurs. D é s que le Soleil commençoit à paroftre,lesSacrificateurs qui étoient au devant du T e m p l e , commençoient de chanter à fon honneur des Himnes & des Cantiques en l'adorant & fe profternant les genous en terre à plufieurs reprifes : puis ils alloient en bon ordre chacun felon fon rang, jetter dans le brazier qui étoit entretenu devant le portail, quelques grains d'encens & d'autres parfums, dont le peuple les avoit abon­ danment pourveus.

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H I T O I R E

M O R A L E ,

En


Chap. 8 DES ILES ANTILLES. 417 En fuite de cette ceremonie, l'un des Sacrificateurs verfoit du miel dans une pierre creufée à cet ufage, laquelle étoit au devant de la plate forme, & répandant ans environs plu­ sieurs poignées de Mays à d e m y brifé & dépouillé de fon écorce, & quelques autres petites femences, que les Tonatzulis mangent volontiers. Ces Oifeaus, qui fuyvaut leur fuperftition étoyent dediez au Soleil, étoyent fi acoûtumez à trouver de pareilles douceurs en cette place-la, qu'ils ne m a n quoient jamais d'y voler en troupe, incontinent que l'affemblée s'étoit retirée. Pendant que les Iaoüasétoient ocupez à brûler le parfum, & à chanter les louanges du Soleil, tous ceus qui étoient fur la montagne s'enclinoient par plufieurs fois jufques en terre pour luy faire h o m m a g e , & aprés des jeus, des danfes, & quelques autres divertiffemens aufquels ils s'ocupoient, croyans de luy rendre un fervice agreable, ils mangeoient avec ceus de leurs familles, & avec les pauvres & les étrangers qui étoient venus à cette fefte, les provifions qu'ils avoient aportées, pour fervir à ce feftin folemnel. Ces exercices de rejouïffance publique, plûtoft que de de­ votion , continuoyent jufques environ le midy. Car tors que ce tems aprochoir, les Sacrificateurs quittans la porte du T e m ­ ple, & entourans la Table de pierre qui étoit au milieu, redoubloient leurs chançons & leurs cris d'alegreffe, & auffi-toft que le Soleil doroit de fes rayons le bord de l'ouverture, fous laquelle cet autel étoit dreffé, ils jettoient avec profufion & fans aucune referve, dans le brazier qui y avoit efté foigneufement entretenu dés le matin, tout ce qui leur reftoit de dro­ gues aromatiques, afin que la fumée eut affez de force pour monter par ce foûpirail, c o m m e une nuée de fouéue odeur, & le faire voir & fentir à ceus qui étoient fur la montagne. Apres que les Iaoüasavoiént emploie tous leurs parfums felon la c o u t u m e , ils fe retiroient à la porte du T e m p l e , à la referve defixde leur corps, qui étoient choifis par fort, pour demeurer auprés de l'autel, & donner au n o m de leurs Pro­ vinces la liberté à fix Tonatzulis, qu'ils avoyent aportez & confervez en des cages, pour fervir à cette ceremonie. Ces Oifeaus, qui étoient reverez parmy ce peuple c o m m e les Ggg chan-


418 HISTOIRE MORALE, Chap. 8 chantres & les meffagers du Soleil ainfi que nous l'avons déjàdit, ayans fait le tour du Temple, & trouvans l'entrée ocupée par les Sacrificateurs, qui la fermoient entierement avec des branches d'arbres qu'ils tenoient entre leurs mains, étoient enfin contrains de prendre leur vol par l'ouverture du milieu du T e m p l e , & aprés avoir fait quelques tours par defus l'affemblée, qui étoit fur la montagne, & qui les acompagnoit de grands cris d'éjouïffance, ils gagnoient les bois avec une viteffe incroïable. Incontinent que ces mifterieus Oifeaus avoient donné ce congé, & que les Pelerins les avoyent perdus de veuë, ils defcendoient de la montagne en allez bon ordre, portans en leurs mains des rameaus de palmes, ou d'autres arbres verdoyans, & quand ils étoyent parvenus au parvis du Temple, les Sacrificateurs les y faifoient entrer avec un profond filence, & fans enpreffement, pour laver leurs vifages & leurs mains, dans le baffin de cette fontaine inefpuifable, quiefttout au fonds. C e qu'étant fait, ils fe retiroient avec beaucoup de refjpect, par la m ê m e porte, qui dans ces occurrences étoit divifée en deus, par une feparation, qui y étoit mife à deffein d'évi­ ter le defordre. Les pauvres, dont les Sacrificateurs avoient la lifte, demeuroient au parvis du Temple les derniers de tous, pour y recevoir les robes & les autres prefens, qui leur étoient deftinez, & aprés s'en éftre revêtus & chargez, ils prenoient le chemin des autres, & la ceremonie étoit terminée. Aujourduy, que la plus confiderable partie du peuple qui habite les Provinces de Bemarin & de Matiqxe, a embraffé le Chriftianifme, & que leParacouffede Melilot a receu le Batefme, cette montagne d'Olaimy & fon T e m p l e , ne font plus frequentez que par curiofité, ce Prince ayant defendu fort étroitement, à tous fes fujets des autres Provinces qui font encore idolatres, & principalement ausIaoüasd'y monter, pour y faite aucune de leurs anciennes fuperftitions. L'on dit auffi, qu'encore qu'il ne les contraigne en aucune façon de fe faire Chrétiens, qu'il a refolu par l'avis de fon confeil, pour retirer fes peuples de leur idolatrie, de faire murer l'entrée de ce T e m p l e , & de faire rompre en divers endrois le chemin affez


Chap.

8

DES

ILES

ANTILLES.

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affez étroit, qui conduit au défus de cette montagne, afin qu'elle foit inacceffible, Ces Peuples ont toujours creu à ce qu'ils difent, l'immor­ talite de l'ame, maisilsavoient méfté tant de fables parmi cette verité, qu'elle en etoit prefque toute étoufée, ils tenoient auffi, que leurs predeceffeurs qui avoient bien vécu , & qui avoient fervi religieufement le Soleil, & donné à fon hon­ neur des aumônes aus pauvres, étoyent tranfportez au Ciel après leur mort, & qu'en ce bien-heureus fejour, ils éteient changez en étoiles;& au contraire, que ceus qui avoient m e n é une vie méchante & déreglée, étoyent portez entre les precipices des hautes montagnes du nord , o ù parmi les neiges & les glaces, & au milieu des Lions, des Ours des Tigres & des autres beftes farrouches, ils foufroient des miferes extre­ mes, & de continuelles frayeurs. A R T I C L E Comment les

XI.

Apalachites ont eu connoiffance de la Religion chrétienne.

L

A connoiffance de la Religion Chrétienne, eft parvenue aus Apalachites par divers degrés. Car pour prendre la chofedés fa fource, il y a un peu plus d'un fiecle, que les pre­ mieres femences du Chriftianifme, furent jettees en la Floride par une Colonie Françoife, c o m p o f é e de plufieurs perfonnes de condition, qui y fut conduite & établie par le Capitaine Ribauld, fous les aufpices du R o y Charles neufvieme. C e digne C o m m a n d e u r m u n i de la commiffion de fon Souve­ rain, yfitbâtir d'abord une fortereffe, laquelle il n o m m a Caroline, du n o m du Roy fon maitre. Il impofa auffi, ans caps, aus ports, & aus rivieres, les n o m s qui leur font de­ m e u r e z jufques à prefent, léquels étans françois, juftifient amplement que cette nation-là, y a autrefois c o m m a n d é , & qu'elle a efté la premiere qui en a fait la découverte, à deffein. d'y former une Colonie. D e forte, qu'on trouve le long de celte cofte le port Royal, le cap François, les Rivieres de Seine, de Loire, de Charente, de Garonne, des Dauphins, & de Somme. Mais, Ggg 2


Chap. 8 HISTOIRE MORALE, 420 Mais, ce qui eft le plus cligne de remarque, & qui fait d'a­ vantage nôtre propos,eftque par ce premier embarquement, qui fut fait pour la Floride ; il y paffa deus favans & religieus Perfonnages, qui des leur arrivée en cette belle terre, prirent à cœur de gagner par toutes fortes de bons offices, les af­ fections des Habitans du païs, & d'aprendre leur langue, afin de leur pouvoir donner quelque connoiffance de Dieu, 6c des facrez mifteres de fon Euangile. Les memoires, que le Capi­ taine Ribauldà laiffez fur ce fujet, raportent, que le R o y Saturiova, qui commandoit le quartier, où les François s'étoient établis, receut fort humainement ces H o m m e s de Dieu, & qu'étant ravi de la douceur de leur converfation, 6c 6c de la fainteté de leur vie, il commanda à tous fes fujets, de les avoir en une finguliere eftime, & de ne point troubler leurs religieus deffeins. D e forte que le refpect que ce pauvre Peu­ ple leur portoit, & la fidelité & le zele qu'ils emploioyent pour avancer leur converfion, donnoient dés lors de trèsgrandesefperances, que l'œvre du Seigneur profpereroit en­ tre leurs mains, 6c que cette petite portion de fa Vigne, étant foigneufement cultivée, produiroit avec le tems, plufieurs bons & precieus fruits, à la louange de fa grâce. Ces heureus c o m m e n c e m e n s , 6c ces agreables premices de la predication de L'Euangile de nôtre Seigneur efus, en la Floride, furent en fuite foûtenuës & acrues par les foins de Monfieurl'Admiralde Coligny, qui donna commiffion à M o n fieur de Laudoniere d'y conduire un renfort bien confiderable de Soldats, & de toutes fortes d'artifans, qui y arriverent en l'an mille cinq cens foixante quatre;mais, à peine ces nouveaus venus avoient pris l'air de la terre, que l'Éfpagnol, qui pretend que toute l'Amerique lui apartient, print l'ocafion des defordres qui étoient pour lors en France, pour traverfer les genereus deffeins des Directeurs de cette Colonie naiffante, 6c l'étoufer dans fon berceau. Pour cet effet, il y envoya Pierre Melandez, avec fix grands navires, remplis d'hommes & de munitions de guerre, qui vinrent fondre fur elle le dixneufviéme de Septembre, de l'an mil cinq cens foixante cinq. Monfieur de Laudoniere, 6c le Capitaine Ribauld, qui avoit encore amené tout fraichement un petit fecours à cette Colonie,


Chap. 8 DES ILES A N T I L L E S . 421 nie, reconnoiflans felon leur prudence, & leur grande expé­ rience en fait de guerre, que leur Place n'étoit pas en état de foûtenir un fiege, & que leurs forces étoient entierement in­ égales pour repouffer l'agreneur, refolurent, par l'avis 6c le confentement exprés de tons les Officiers, de capituler & de fe rendre, fous les conditions les plus honorables que les affiegez ont coutume de demander. Pierre Melandez, leur acorda la plupart des articles qu'ils avoient propofez, mais, auffi-toft qu'il fut entré dans la Fortereffe, & qu'il fe fut ren­ du maiftre du corps de garde, il fauffa la foy qu'il avoit don­ née, 6c en violant le droit des G e n s ,fitcruellement maffacrer non feulement les Soldats, mais m ê m e les femmes & les enfans qu'il y trouva. Le Capitaine Ribauld, fut envelopé dans ce maffacre, Moniteur de Laudoniere échapa heureufement, en fe fauvant autravers des Marais, dans des vaiffeaus nouvellement arri­ vez de France, qui par bonheur étoient à la rade à deus lieues de-là, en un fein qui étant couvert d'un cap fort haut, les avoit dérobez à la veuë des Efpagnols. Quelques autres Habitans, qui dés l'arrivée de l'ennemi, ayans preveu le péril eminent qui les menaçoit, s'étoyent retirez de bonne heure dans les bois, gagnerent à la faveur de la nuit, le village de Saturiova leur bon a m y , qui haïffant l'Efpagnol les tint fous fa pro­ tection, & leur fournit des vivres pour fubfifter honeftement jufques à l'an mil cinq cens foixante fét, que le Capitaine de Gourgues, étant defcendu à la Floride avec trois bons navires équipez à fes propres frais, & chargez de plufieurs braves h o m m e s , & de toute forte de munitions de guerre", punit feverement la cruauté des Efpagnols. Car ce vaillant Capitaine ayant refolu de tirer vengeance de l'injure qui avoir eftéfaite à fa Nation, s'étant rendu maiftre de la m ê m e Fortereffe n o m m é e la Caroline à l'aide des forces du Roy Satu­ riova, qui vint en perfonne à l'affaut general, qui fut livré à la pointe du jour,fitpaffer aufilde l'épée tous les Efpagnols qu'il trouva non feulement dans cette place-là, qu'ils avoient bien munie & reparée dépuis leur ufurpation, mais encore dans deus autres Forts, qu'ils avoient auffi bâti le long de cette cofte, léquels il brûla & démolit, c o m m e l'on le peut voir Ggg 3 tour


422 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 8 tout au long, au Chapitre douziéme du Livre quatrième de la defcription des Indes Occidentales du Sieur Jean de Laët. Les memoires que le Capitaine de Gourgues fit imprimer touchant fon expedition en la Floride, pour fervir d'Apolo­ gie à fon procede qui n'étoit pas aprouvé à la C o u r , nous aprenent, qu'un François n o m m é Pierre du Bré, qui etoit l'un de ceus qui s'étoient refugiez auprés du R o y Saturiova, pour eviter la cruauté des Efpagnols, lui raconta entre autres chofes, qu'il ne rechapa de ce maffacre que dix h o m m e s , du nombre déquels il étoit : Qu'ils trouverent tous une retraite affurée dans les états de ce Prince, qui ne demeuroit pas beau­ coup loin de leur defolée Colonie : Q u e trois de ces recha­ pez, y moururent quelques mois aprés cette grande déroute : Q u e de fét qui reftoient il y en eut fix, qui furent tellement chatmez du recit avantageus, que les fujets de Saturiova leur faifoient par chacun jour, des grands trefors du R o y Mayra, de la puiffance d'un autre, qui fe nommoit ollata, qui commandoit à quarante Seigneurs, & particulierement de la generofité, & de la fage conduite du Paracouffe d'Apalache, qui gouvernoit plufieurs belles & grandes Provinces, qui étoientfituéesau pied des montagnes, & qui s'etendoient bien avant dans plufieurs agreables vallées qu'elles renfermoient, qu'ils prierent Saturiova qui les avoit recueillis il cordialement, de leur vouloir donner des guides, qui les puffent conduire furément jufques aus frontieres du R o y a u m e de ce dernier, de qui ils avoient ouï dire tant de merveilles, & n o m m e m e n t qu'il aimoit les étrangers, & que fes fujets étoient les mieus policez de toute l'Amérique Septentrionale : Q u e Saturiova voulant ajoûter cette nouvelle faveur, à tou­ tes les autres dont il avoit déjà ufé envers eus, leur donna une bonne efcorte compofée de l'élite de fes fujets, pour les m e ­ ner auprés de tous fes Alliez, & m ê m e jufqu'au domaine du R o y d'Apalache, s'ils defiroient de le vifiter. N o u s recueillons encore, de la Relation du fuccés de ce voyage, que ces François entreprirent pour contenter leur curiofité, & employer utilement le tems que leur difgrace leur fourniffoit, qu'aprés qu'ils eurent vifité Athore, fils de Saturiova, & la plupart des autres Princes fes bons voifins & alliez,


DES ILES ANTILLES. Chap. 8 423 alliez, qui avoient leurs Seigneuries, le long d'une belle 6c agreable riviere, qu'ils apellent Seloy, il leur falut paffer des rivieres allez larges & profondes, fur des branches d'arbres liées enfemble, traverfer des marais, grimper des montagnes, penetrer des forets tres-épaiffes, où ils rencontrerent plu­ sieurs beftes farrouches, 6c cheminer prefque toujours par les égarées, pour éviter la rencontre des fujets de Timagoa, qui avoit guerre contre Saturioua : Qu'avant que d'arriver fur les terres du Paracouffed'Apalache,ils furent fouvent ataquez par des troupes de ce Sauvages, qui rodent inceffanment par ces varies folitudes : Q u e deus de leurs Guides furent tuez dans ces rencontres, & plufieurs autres dangereufement bleffez : Q u e les fujets de Timagoa ayant efpié & découvert leur mar­ che, les avoient fuivis quelque tems, & que ne les ayant pû ateindre, ils leur avoient dreffé des embufches, pour tâcher de les y faire tomber à leur retour :Qu'enfinaprés avoir effuyé une infinitédeperils, 6c enduré fouvent beaucoup de faim & de foif, ils étoient parvenus-à la Province de Matique, qui qui eft de la Souveraineté d'Apalache : Q u e le Gouverneur de la ville d'Akoueka, qui eft la capitale de cette contrée-là, lesfitconduire vers le Parakouffe, qui pour lors étoit venu vifiter la province d'Amana ; Q u e ce Prince leurfitunfavo­ rable acueil, & leur témoigna tant d'amitie, qu'ils prirent la refolution, de renvoyer leurs Guides en leur païs, & de s'afermir au milieu des Apalachites, puis qu'ils les trouvoient en toutes chofes, tels qu'on les leur avoit décrits. L e fouvenir des dangers que ces avanturiers avoyent cou­ rus, avant que de fe pouvoir rendre à M a n q u e s , la vive aprehenfion qu'ils avoient des dificultés qui leur étoient inevitables au retour, le peu d'efperance qu'il y avoit que les Fran­ çois, priffent envie de faire un nouvel embarquement, pour relever les ruines de leur Colonie : la beauté & la fertilité du païs, où la providence divine les avoit a m e n e z , & la dou­ ceur des meurs des Habitans, jointe à plufieurs autres confiderations de leurs propres intérets, les convioit puffanment à s'arrêter à ce bon deffein qu'ils avoient formé, mais les Guides que Saturioua leur avoit d o n n e z , y faifoient defigrandes opofitions & remontroient avec tant de chaleur, que fanseus,


Chap. 8 c u s , ils n'oferoient point fe prefenter devant leur Seigneur, qui les avoit confiez à leurs foins, q u e p o u r c o m p o f e r ce diferent, & les mettre à couvert d u reproche qu'ils aprehendoient, lors qu'ils feroient retournez e n leur terre ; ils obtinrent q u e deus de ces François retourneroient avec eus auprés d e Saturioua, p o u r y eftre témoins de toute la fidelité qu'ils avoient a p o r t é e , p o u r executer la c o m m i f f i o n qu'ils avoient receuë d e fa part. Cette m ê m e Relation ajoute, q u e ces quatre V o y a g e u r s , qui s'arrêterent volontairement a u milieu des Apalachites, étans bien inftruits e n la v o y e de D i e u , leur laifferent quel­ q u e connoiffance de faM a j e f t éSouveraine, & d u vray fervice qui luy doit eftre r e n d u en efprit & e n verité felon la parole. E t les familles étrangeres qui dépuis ce tems-là, ont penetré dans ces Provinces, 6c qui s'y font afermies, écrivent, q u e les Habitans d e celle d e Bemarin, o n t encore à prefent la m é ­ m o i r e fraiche d e ces François, & q u e c'eft d'eus, qu'ils ont apris & conferve plufieurs termes de la langue Françoife, tels q u e font ; Dieu, la Terre, Ami, le Soleil,laLune, le Paradis, l'Enfer, ouy, non, & plufieurs autres m o t s , qui font c o m ­ m u n s p a r m i ces Peuples, & qui font e m p l o y e z par e u s , p o u r exprimer le m ê m e , qu'ilsfignifiententre n o u s . A p r e s la m o r t de ces quatre François, qui furent regrettez d e tous les Apalachites, horsmis des Sacrificateurs d u Soleil, qui leur portoient u n e haine irreconciliable, à caufe qu'ils détournoient le Peuple de l'idolatrie, & le portoient à la c o n noiffance d u vray D i e u vivant qui a crée le Soleil, & toutes les chofes qu'il éclaire : les Provinces qui font dans les vallées des m o n t a g n e s d'Apalates,&qui p o u r lors n'avoient receu qu'un bien foible rayon de la lumiere celefte, fuffent facile­ m e n t r e t o m b é e s dans les plus épaiffes tenebres d e leur ancien­ n e fuperftition,fiD i e u par u n trait fingulier de fa providence n e leur eut e n v o y é quelques familles d'Angleterre 6c d'Hirland e , qui à leur arrivée ralumerent ce petit feu, qui étoit caché fous la cendre, C e s Familles, ainfi q u e n o u s l'avons tiré des Relations, q u e Jes Habitans d e la C o l o n i e d e la P a l m e n o u s ont e n v o y é e s , avoient elle contraintes d e quiter la Virginie e n l'an m i l fix cens

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H I S T O I R E

M O R A L E ,


Chap. 8 DES I L E S A N T I L L E S . 425 cens vint & u n , à caufe des horribles maffacres quelesBarba­ res Originaires du païs, y faifoient pour lors, de tous les étran­ gers qu'ils rencontroient, & elles s'étoient embarquées à deffeinde fe retirer à la neuve Angleterre : mais les vens leur ayans efté contraires, elles furent pouffées à la cofte de la Flo­ ride, où le manquement de vivres les obligea de defcendre, & de s'arrêter fur le bord de la riviere de Seloy,& c'eft de là qu'elles pafferent en la Province de Matique & puis en celles d'Amana & de Bemarin, fous la conduite d'une Compagnie d'Apalachites , qui étoient defcendus à la code de la mer, pour y prendre leur provifion de fel, c o m m e ils avoient acoûtumé de le faire en ce tems-là. C'eftdans ces belles Provinces, que ces Familles étrange­ res fe font acruës & fortifiées, y ayant attiré dépuis quinze ou feize ans la plupart des Indiens Habitans des Iles de Roatam, de la Monique & d'Outila qui font au Golfe d'Hondures, & un nombre affez confiderable de perfonnes de toutes fortes de qualitez & de diferentes nations,qui vivoient aus Lucayes prés du détroitficelebre de Bahama, & particulierement quelques favans & zelez Eclefiaftiques, qui fe font fervis d'une retraite fi douce & fi favorable, pour s'employer ferieufement & fans diftraction à leur propre falut : & pour eftendre en fuite les li­ mites du pur & ancien Chriftianifme, parmi ces pauvres Peu­ ples,fiDieu leur en donnoit les moyens. N o u s aprenons auffi, par les derniers memoires qui nous font venus de ces quartiers-la, que Dieu beniffant les louables intentions des Chefs & Directeurs de ces Familles étrangeres qui fe font affociées dans ce religieus deffein, & les incompa­ rables foins de leurs Predicateurs & Catechiftes, le Parakouffe d'Apalache, s'eft fait inftruire par eus en la Religion Chré­ tienne, qu'en fuite il a reçeu le Batéme, & qu'a fon exemple plufieurs de fes Officiers, & des principaus Chefs des familles de Bemarin & d'Amana, & fur tout de la Ville de Melilot, ont auffi embraffé le Chriftianifme, avec beaucoup de connoiffance & d'ardeur : qu'outre les Pafteurs ordinaires qui ont la conduite des Eglifes formées, ils ont encore établi une fainte Compagnie d Envoyez, ou de Miffionaires Euangeliques, qui c o m m e leurs Coadiuteurs en l'œuvre de la predication de Hhh

la


Chap. 8 la parole de Dieu, travaillent avec une affiduité & une fidelité non pareilles, à l'inftruction de ce Peuple, & à recueillir des Eglifes en divers endrois de ce nouveau M o n d e , fous l'aprobation & la direction des Infpecteurs & Pafteurs ordinaires, de qui ils tiennent leur vocation exterieure, à ce facré miniftere, & leur envoy particulier en cette belle moiffon du Seigneur : Q u e pour reuffir en unefifainte entreprife, ils ont première­ ment apris en perfection la langue la plus connue des Floridiens, & qui a le plus de cours parmi ces peuples ; & qu'en fuite, ils ont dreffé des Efcoles en tous les lieus, où Dieu a affemblé des Fideles par leur predication, afin que les grands & le petis, y puiffent eftre informez des facrez mifteres de la Religion Chrétienne, & élevez en la vraye pieté par les inftructions familieres du Catechifme, au m ê m e tems qu'on leur enfeigne à lire & à écrire. Ces m ê m e s memoires ajoutent, qu'encore que le Parakouffe d'Apalache ait receu le Batéme, & qu'il témoigne avoir beaucoup d'afection pour les étrangers dont Dieu s'eft fervi pour lui procurer ce bonheur ; il eft neantmoins entré dépuis peu en quelque ombrage contre eus, & que dansd'aprehenfion que quelques uns de fon Confeil luy ont fait concevoir, que s'il leur foufroit de s'acroiftre d'avantage, ils pourroient avec le tems s'emparer de tout le gouvernement de l'état, il les a premierement difperfez en diverfes Villes & Villages de fes Provinces, afin qu'a l'avenir, ils ne foient pas capables de faire en aucun lieu un corps affez confiderable pour fomen­ ter quelque party: & qu'en fuite il a ordonné, que tous ceus qui fe trouvent à prefent dans fes pais, y pourront demeurer paifiblement, & y jouir de tous les m ê m e s droits & avanta­ ges que fes fujets naturels, pourveu qu'ils n'entretiennent au­ cune intelligence au dehors, au prejudice de la tranquilité pu­ blique : mais que l'entrée en fera deformais entierement fer­ mée, à tous les autres étrangers, qui auroient deffein de s'y venir établir. Ceus qui favent la nature de ce païs-là, difent que les Apa­ lachites n'ont aucune jufte raifon de craindre, que les Euro­ péens prenent jamais l'envie d'ufurper leurs Terres : Car ou­ tre qu'il faudroit une affez puiffante armée pour executer une pareille

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Chap. 8

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pareille entreprife, & que les familles qui s'y font arrêtées de leur confentement, ne font au milieu de ce grand Peuple, aucun corps confiderable, qui puiffe fubfifter de foy m ê ­ m e : ce païs étant fi reculé du refte du monde,& entierement dépourveu d'or, d'argent, de pierres precieufes, & de tou­ tes les riches marchandifes, qui atirent & entretiennent le c o m merce, il eft confiant, qu'il ne fera jamais recherché, ni en­ vié avec beaucoup de paffion, des peuples de l'Europe, qui ne pouffent des Colonies, que là où il y a efperance de faire du profit par le m o y e n du trafic. Joint, que quand ces Provin­ ces auroient les racines de l'or, & les fources des perles , il n'y a point d'aparence, qu'on pût trouver beaucoup de perfonnés en l'Europe, qui vouluffent fe refoudre à paffertant de mers, pour aller finir leurs jours dans une Terre , qui eft éloignée prés de cent lieues de tous ports de mer, qui n'a auffi aucune riviere navigable, qui s'y vienne rendre pour faciliter le commercc,qui ne peut auffi efperer d'eftre rafraifchie de tant de douceurs, qui font fubfifter avec honneur les autres Colo­ nies de l'Amérique, & pour le dire en un m o t , qui ne peut promettre à fes Habitans, que ce qui eft precifement neceffaire, pour le vivre & le vêtement.

A R T I C L E XII. Des

B

mariages des Apalachites, de l'éducation de leurs enfans, & des maladies aufquelles ils font fujets, & des remedes dont ilsfifervent.

ien que les Apalachites ne fe glorifient pas d'eftre defcendus des anciennes Tribus d'Ifraël;ils ont neantmoins cecy de c o m m u n avec elles, qu'ils ne prenent point de femmes hors de leurs familles, & fi quelques-uns d'entre eus en ufent autrement, ils s'expofent au mépris & au rebut de toute leur parenté ; & outre, que de femblables mariages font facile­ ment difouts, les enfans qui en naillent, font incapables d'eftre Capitaines ou Chefs de familles, d'autant qu'ils font tenus parmi eus, au m ê m e rang que des bâtards. Hhh 2 Les


Chap. 8 Les jeunes h o m m e s ne font pas beaucoup de ceremonies ni de recherches pour avoir desfillesen mariage : parce que les parens de part & d'autre, ont fouvent conveuu de tour cela par enfemble, lors que leurs enfans étoient encore fort jeunes : & les enfans font en ce pointfirefpectueus envers leurs parens, & deferent tellement à de pareils acords, qu'il n'y a point d'exemple parmi eus, d'aucuns qui ayent de favoué ce qu'ils ont traité en de pareilles rencontres. Ils peuvent époufer de leurs parentes, dans tous les degrez qui font au défous de leurs fœurs. Ils ont toujours pris la liberté d'a­ voir autant de femmes qu'ils en peuvent c o m m o d e m e n t en­ tretenir : mais il n'y a que la premiere, qui leur a efté donnée par leuts parens, qui foit reputée pour legitime, & dont les enfans puiffent eftre avancez aus charges, & preferez à tous ceus qui naiffent des autres. Ils donnent pour l'ordinaire à leurs enfans mâles, les noms de leurs ennemis qu'ils ont furmonté, ou de leurs Villages qu'ils ont brûlez, ou m ê m e de leurs prifonniers de guerre qui font morts à leur fervice. Quant à leursfilles,ils les n o m m e n t de m ê m e s n o m s que leurs meres ou grand'meres ou ayeules qui font decedées, ayant toujours égard, qu'il n'y en ait aucune dans leur famille qui foit encore en vie, qui porte le m ê m e n o m : & au defaut des n o m s de cette nature, ils en forgent d'autres felon leur caprice, aufquels,fion les en doit, croire, il y a beaucoup de myfteres cachez. Les femmes, élevent tous leurs enfans jufqu'à l'âge de douze ans ou environ, mais quand les garçons font parvenus à ce terme, elles les confient entierement aus foins & à la, conduite de leurs maris, qui fe chargent dés-lors de leur education, les conduifant avec eus à la chaffé, à la pefche, au labourage, & à tous les autres exercices, dont ils tachent de les rendre capables, listes faffonnent auffi à tirer de l'arc & à lancer la zagaye de bonne grâce, & à fe parer de leurs bou­ cliers contre les coups de fléches, & ils les menent à la guer­ re, quand ils font parvenus en âge d'en pouvoir fuporter la fatigue. Ilsont tous beaucoup d'amitie pour leurs enfans, mais Ils ne leur en donnent point tant de preuves exterieures que plu428

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Chap. 8 D E S ILES A N T I L L E S . 429 plufieurs autres nations, qui font confifter l'amour qu'ils ont pour eus, en une infinité de carets, & qui l'evaporent en mignardifes, dont les enfans abuzent le plus fouvent. Et bien que cette conduite des Apalachites, femble un peu trop pancher du cofté de la feverité, l'on remarque toutefois par expe­ rience, qu'elle n'abat point le courage à leurs enfans, & qu'elle n'étoufe en aucune faffon le feu & la vivacité qui eftrequife, pour entreprendre quelque chofe de genereus. L'on ne voit aucun d'entre eus qui foit travaillé de la pierre, ou de la gravelle , ni m ê m e des goutes : ce qu'on atribuë à la fobrieté qu'ils gardent au boire & au manger, & aus exerci­ ces affez laborieus aufquels ils s'ocupent tous les jours de leur vie, c o m m e auffi à l'ufage frequent de la Caffine, qui eft une forte de bruvage fort eftimé parmi eus, quieftcompofé de la feuille de cet Arbre de m ê m e n o m , dont nous avons déja par­ lé en plufieurs endroits. Car ils tiennent qu'il a la vertu, de faire rendre quantité de ferofitez par les conduits naturels, & de chaffer toutes les humeurs gluantes, qui leur pourroient caufer des obftructions. Mais ils font fort fujets, lors notanment qu'ils deviennent vieus, à de grandes douleurs de telle, à des foibleffes d'eftomac, & à des demangeaifons, qui leur excitent des puftules par tout le corps, qui degenerent fouvent en des ulceres malins, qui deviennent incurables. lis n'ont point d'autres Medecins que leurs Iaüas, qui meflent beaucoup de fuperititions parmi les remedes qu'ils preferivent à leurs malades. Ils fe fervent au lieu de lancettes & de rafoirs, de certaines dens de poiffons- extrêmement aiguës & trenchantes, d'ont ils font des incifions allez pro­ fondes, fur les parties douloureufes de ceus qui fe mettent entre leurs mains. Ils n'effuyent point le fang, qui coule des playes qu'ils ont faites : mais aprés l'avoir fucé, ils rendent promptement à terre. Les efcarcelles qu'ils portent atachées à leurs ceintures, font toujours garnies de diverfes fortes de graiffes, & de plufieurs feuilles, d'herbes, lefquelles-ils apliquent en forme d'emplâtres, fur les parties mal affectées de leurs patiens. Ils provoquent auffi des vomiffemens & des meurs, avec une poudre compofée de l'écorce d'une forte d'arbriffeau, & d'une efpece de coquillage calciné, qui ont Hhh 3 la


H I S T O I R E M O R A L E , Chap. 8 la vertu de produire ces éfets. Mais ces remedes fontfiviolens, que les Européens qui ont eus l'affurance d'en ufer, en onteftédangereufement malades. Quand tous ces remedes ordinaires n'avancent point la guerifon des malades, les Iaoüas leurs prefcrivent des bains, des fomentations, l'ufage des eaus minerales qui font au pied de la montagne d'olaimy, & enfin, aprés avoir épuifé tous leurs fecrets, ils les font expofer au lever du Soleil, a la porte de leurs cabanes, dans la creance que les dous rayons de cet Aftre, feront plus puiffans pour leur rendre lafente,que toutes leurs autres ordonnances. C'eft pourquoy, dans ces occurrences ils conjurent cette pretendue divinité, de vou­ loir déployer fa vertu vivifiante en faveur de ceus qui lui dé­ couvrais leurs maus, n'attendent leur guerifon, que de fes benignes influences. Ces Medecins, qui font auffi Sacrificateurs du Soleil, com­ m e nous l'avons reprefenté, font fort eftimez parmi les Apalachites, car outre qu'ils acompagnent cette double profeffion, de gravité, de modeftie, & d'une abftinence de toute forte de delices, & m ê m e de l'ufage des creatures, qui ont eues la vie fenfitive : ils ne peuvent pointeftrepromeus à ces charges,quiles obligent à mener une vie beaucoup plus reti­ rée que celle du commun , qu'ils n'ayent fait l'aprentiffage de toutes leurs fuperftitions au milieu des forets , & des plus afreufes folitudes, fous la conduite des Chefs de leur Secte, qui durant trois ans entiers les exercent & les faffonnent par plufieurs rudes épreuves, à tous les myfteres de leur profane difcipline. C'eft auffi durant ce tems-là , qu'ils ont à ce qu'ils racontent, d'étranges vifions, & la communication fami­ liere de certains efprits folets, qui leur aparoiffans en diverfes figures, fe jouent de la fimplicite de ces miferables abufez, qui ont l'adreffe& la vanité, de faire paffer leurs réveries, & les illufions de ces Anges de tenebres qui les feduifent, pour des revelations divines, & des infpirations qui leur font en­ voyées du Ciel.

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ARTI-


Chap. 8

DES

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XIII.

De l'âge ordinaire des Apalachites, de leur mort, de leurs enterremens.

&

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Es Apalachites, font prefque tous de fort longue vie, car il s'en voit c o m m u n é m e n t qui paffent les cent ans, & en­ core à prefent il s'en trouve plusieurs, qui ont atteint le cent cinquantième. C e qui ne doit point eft retenu pour une nou­ veauté, ou pour une merveille extraordinaire ; puifque nous lifons au Chapitre dixiéme du livre quatriéme de la D e fcription des Indes Occidentales, du Sieur de Laët, que Mr. de Laudoniere vifitant la cofte de la Floride, y vid u n Roitelet, a m y de ce Saturiova, dont nous avons tant parlé dans les articles precedens, qui avoit plus de cent cinquante ans, & qui pouvoit conter de fesfils& petisfils,jufqu'à la cinquiéme generation. Ils embaument avec un artifice tout particulier, les corps de leurs parens & amis decedez : car aprés en avoir tiré tous les inteftins, léquels ils enfeveliffent au m ê m e lieu, où le refte du corps doit eftre mis à lafinde leur deuil, ils les plon­ gent dans un baume precieus qu'ils refervent à cet ufage. Cette compofition eft faite de plufieurs fortes de g o m m e s aftringentes, & de quelques drogues aromatiques, qui ont la vertu de deffécher les corps, & les preferver de corruption : & il eft conftant, qu'apres qu'ils ont demeuré trois mois ou environ dans ce b a u m e , ils en peuvent eftre tirez , fans qu'il y aparoiffe aucune alteration, & fans crainte qu'ils fe corrom­ pent à l'avenir. E n fuite de cet e m b a u m e m e n t , ils les revétent de leurs plus precieufes fourrures, & aprés les avoir enfermez dans des cofres de cedres, & confervez dans leurs maifons l'efpace de douze lunes entieres, ils les enterrent dans la foreft la plusvoifine de leurs demeures, au pied de quelque ar­ bre, avec beaucoup de pleurs & de lamentations. Il n'y a pas grande difference entre les enterremens du fimple peuple & ceus des Capitaines, ou des Chefs de famille : mais ils obfervent quelque chofe de particulier aus funerailles de


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H I S T O I R E M O R A L E , Chap. 8 d e leurs Parakouffes : C a r aprés qu'ils les ont e n b a u m e z a v

tous les foins poffibles, & qu'ils les ont couverts de leurs plus beaus habits, & parez de leurs chaines & de leurs Colliers de ceremonies, ils les gardent trois années entieres dans des Cofres de bois precieus, au milieu de la chambre où ils font decedez. C e terme étant expiré, ils les portent avec beaucoup de p o m p e au tombeau, que les heritiers du defunt ont fait creufer, à la pante de la montagne d'olaimy, où depuis un tems immémorial, ils ont acoûtumé d'enfevelir leur Sou­ verains: & fi toft qu'ils ont poféles corps dans la grote, ils ferment l'ouverture avec de grottes pierres, qu'ils couvrent d'un grand amas de gazons de terre. Les Capitaines, & tous les autres Officiers «5c Chefs de fa­ mille, qui ont affifté à ces derniers devoirs, apres avoir jetté beaucoup decris & pleuré le défunt, attachent aus arbres voifins leurs arcs & leurs carquois pleins de fléches, leurs maffuës & leurs boucliers. Et les plus proches parens du defunt, plantent auprés de la caverne où ils ont mis le corps, un C e ­ dre, ou quelque autre forte d'arbres precieus, qu'ils y entre­ tiennent avec tous les foins qui font requis pour empefcher qu'il ne meure : & s'il arrive qui foit renverfé par les vens,ou qu'il vienne à fécher, ou à deperir par quelque autre accident : ils ne manquent jamais d'en fubftituer un autre en la place, pour perpetuer entant qu'il eft en eus, la memoire du defunt par ce ligne vifible. Pour témoigner leur deuil, & faire paroiftre la grande trifteffe qu'ils ont conceuë de la mort de leurs parens, ils cou­ pent une partie des cheveus de leur telle : mais lors que leur Princeeftdecedé, ils les rafent entierement, & ne les laiffent point recroiftre, jufques-à ce qu'ils ayent porté fon corps au fepulcre, en la façon que nous venons de décrire. Pourvcrifierqueles Ceremonies que les Apalachites obfervent à e m ­ baumer les corps de leurs parens, & à les conferver quelque tems dans des cofres, avant que leur rendre les derniers de­ voirs, ne leur eft ni nouvelle, ni particuliere ; le Sieur de Laët au Chapitre troifiéme du livre quatrieme de fon Hiftoire déja citée, raporte que les Soldats qui acompagnoyent Pamphile Nerveus, en fes expeditions du nouveau m o n d e , fous la com-


Chap.

8

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ANTILLES.

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commiffion de l'Empereur Charles cinquiéme R o y d'Efpagne, qui lui avoir acordé le gouvernement de toutes les terres qu'il pourroit découvrir, dépuis la Rivière des Palmes, jufqu'aus derniers confins de la Floride, étans défcendus à la plus pro­ chaine cofte du pais que nous décrivons, trouverent dans les cabanes que ces pauvres barbares avoyent abandonnées, in­ continent qu'ils eurent aperceu ces étrangers, qui étoyent munis d'armes à feu & montez à l'avantage : quatre grands Cofres de bois precieus, ou il y avoit pour tout trefor, des corps morts couverts de peaus de beftes fauvages. C e que nous avons dit jufques-à prefent, des mariages des Apalachites, de leurs Medecins & de leurs Funerailles, n e doit eftre entendu, que de ceus qui font encore dans l'idolatrie. Car ceus que Dieu a honorez de fa precieufe connoiffance, & apellez de leurs anciennes tenebres, à la merveilleufe lumiere de fon Euangile de grace, ont leurs mariages reglez, dans les degrés permis parfaL o y , & fe tiennent arrétez indiffolublement à une feule femme. Ils ne fe fervent point auffi dans leurs maladies, des remedes fuperfticieus des Iaoüas, mais aprés l'invocation du n o m du Sauveur, qui eft le vray Soleil de juftice qui c o m m e dit l'Ecriture, porte la fanté dans fes ailes c'eft à dire en fes rayons, ils ufent de quelques fimples, que l'expérience leur a enfeigné eftre tres-propres à la guerifon de leurs maladies. Ils confient auffi à la terre , les corps de leurs freres en toute fimplicité gravité , & modeftie Chrétienne, dans l'efperance de la bien-heureufe refurrection, felon la pratique de l'Eglife primitive ; fuivans en cela, & en toutes autres chofes qui concernent le fervice divin, l'ordre de leur Liturgie particuliere,laquelle eft entierement tirée de la parole de Dieu, & fort aprochante de celle de l'Eglife d'Angleterre. Voilà la Digreffion curieufe, dont la recherche de l'origine des Caraïbes nous a fourni le fujets la matiere. N o u s fouhaitons pour la clôture, que cette nouvelle Relation, qui eft beaucoup plus ample & plus exacte, que celle que nous avions inferée en la premiere édition de cette Hiftoire agrée à ceus quiprendrontlapéne de la lire,&qu'ils ayent la bonté de fuporter lesdefautsde nos expreffions qui fe font bien fouvent trouvées contraintes, en tâchant de rendre fidelement & claiIii rement


434 H I S T O I R E M O R A L E , Chap. 8 rement en nôtre languc,le contenu aux memoires qui nous ont efté confiez de divers endroits, & en langue differente,fur cet­ te riche matiere. A u refte, ces Meilleurs qui converfent encore à prefent avec ce Peuple, ou qui demeurent dans le voifinage, nous ayans honorez de toutes ces excellentes & judicieufes remar­ ques, que nous tenons de leur liberalité, c o m m e il apert par leurs lettres, qui paroiffent au commencement de cet Ouvra­ g e , feront toujours les irreprochables témoins, de la fidelité que nous nous f o m m e s étudiez de garder, en les donnant au public, & les répondans de la verité de tout ce que nous avons avancé aprés eus, en maniant ce digne fujet. Il feroit à defirer qu'a l'exemple de ces genereus Habitans de la Floride, les autres Colonies de l'Amérique Septentrionale, nous informaffent auffi à leur tour, de ce qu'elles ont de plus confiderable dans les pais où elles font établies;car nous aprenons qu'en la neuve Angleterre, qui fans contredit, eft la plus peuplée, & la plusfleuriffantede toutes, il y a une infinité deraretez , qui font tres-dignes d'eftre communiquées à notre Eu­ rope: qu'il y a plusieurs belles & grandes places fort renômées, qui peuvent porter le n o m de Villes : qu'il y a par tout de Écoles aufquelles les enfans des Indiens font nourris & élevez en la vraye pieté, & en la connoiffance des lettres, avecceusde la Colonie : qu'il y a m ê m e une Academie fort celebre en l'u­ ne de leurs villes, laquelle eftcompoféeentre autres, de plufleurs Docteurs & Profeffeurs en Theologie , qui enfeignent publiquement & gratuitement cette divine fcience,à tous ceus qui ont un faint defir de confacrer leur vie & leurs études, au fervice des Eglifes que le Seigneur a recueillies dans cette par­ tie de nouveau M o n d e : & que leurs faints labeurs, y font en­ core à prefent acompagnez de tant d'heureus fuccés, & de fi grandes benedictions du Ciel, que leur dernier Synode Natio­ nal, étoitc o m p o f éde plus de cent Pafteurs, qui y comparurent au n o m de leurs Troupeaus, & qui y rendirent des folemnelles actions de graces au Seigneur, de ce que de jour en jour, il ouvroit le c œ u r de ces pauvres barbares , au milieu dequels fa providence les a appeliez, pour entendre l'Euangile qui leur eft prefché, & en y croyant avoir part à fon alliance de grâce. CHA-


Chap. 9

DES

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CHAPITRE Du

I

ANTILLES.

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NEUVIEME.

Corps des Caraïbes, & de leurs Ornemens.

L faut maintenant reprendre le grand chemin dont nous nous étions écartez, & retourner de la Floride aus Antil­ les , pour y confiderer auffi exactement qu'il nous fera poffible dans toute la fuite de cette Hiftoire, le Corps & l'Efprit, les M œ u r s , la Religion, les C o u t u m e s , & les autres particular^ez des Sauvages Caraïbes ou Cannibales, dont nous avons déja deduit amplement l'origine. Et parce que ceus d'entre ce peuple, qui demeurent dans les m ê m e s Iles où les François & les autres Nations Européennes ont des Colonies, ou qui les frequentent fouvent, s'accommodent en plufieurs chofes à leurs faffons de faire, & que pour leur eftre plus agreables, ils quittent beaucoup de leurs vieilles coutumes, ceus qui veulent favoir les anciennes m œ u r s des Caraïbes, ne les doivent pas apprendre des C a ­ raïbes qui demeurent à la Martinique, o u qui frequentent le plus nos Européens : mais de ceus de Saint Vincent, léquels entre tous les autres, ont eu jufqu'à prefent le moins de c o m ­ munication avec les Etrangers.A u f f ieft ce d'eus, qu'eft par­ ticulièrement tiré tout ce que nous dirons cy aprés des Caraï­ bes: mais avant que d'entrer en cette matiere, nous ferons quelques remarques generales, pour prévenir l'etonnement que le Lecteur pourroit avoir, de la difference de plufieurs de nos Relations, à celles des autres, ou de bouche ou par écrit. I. Il eft prefque impoffible, que des Relations de terres & de coutumesfiéloignées de nous s'accordent en toutes chofes, veu que m ê m e nous voyons que celles des païs voifins, n'ont pas toujours imparfait rapport entr'elles. II. Dépuis que les Caraïbes ont frequenté avec les N a ­ tions étrangeres, ils ont beaucoup relafché de leurs ancien­ nes pratiques, & ont quitté plufieurs façons de faire, qui leur étoient auparavant inviolables. D e forte qu'il fe trouve auIii 2 jour-


HISTOIRE MORALE, Chap. 9 jourduy en eus u n notable c h a n g e m e n t , dece qu'ils étoient autrefois. C e qui eft arrivé, & en partie de ce q u e nous E u ­ ropéens les ont déniaifez, & en partie auffi, car il le faut avouer à notre h o n t e , de ce qu'ils les ont c o r r o m p u s . Et fur ce fujet, Monfieur du Montel nous rapporte en fes memoires, q u e deus bons vieillards Caraïbes, avec léquels ila converfé fami ierement, luy difoient fouvent en leur entretien.

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N o s g e n s font d e v e n u s prefque c o m m e v o u s , dépuis » qu'ils v o u s o n t v e u s : Et n o u s a v o n s d e la peine à n o u s » reconnoître n o u s - m ê m e s , tant n o u s f o m m e s differens d e » ce q u e n o u s étions autrefois, Auffi notre N a t i o n eftime, » qu'àcaufe d e ce c h a n g e m e n t , les O u r a g a n s font plus fre» q u e n s qu'ils n'etoient par cy-devant : & q u e Maboya, », (c'eft à dire , l'efprit malin) n o u s a n u s fous la puiffance des » François, des A n g l o i s , & des E f p a g n o l s , qui n o u s o n t „ chaffez d e la plupart de n o s meilleure: terres.

III. Ils peuvent avoir des faffons de faire differentes, fe­ lon la diverfité des Iles, bien qu'ils foient un m ê m e Peuple : c o m m e nous le voyons dans la diverfité des c o u t u m e s d'un m ê m e R o y a u m e , felon les quartiers, & les Provinces. D e forte que par e x e m p l e , ceus qui ont le plus converfé à la D o ­ minique rapporteront des opinions, des c o u t u m e s , & des ceremonies des Caraïbes, qui feront recitées diverfement par des perfonnes qui les auront fréquentez ailleurs. Et neantmoins les uns & les autres feront une relation fidele. I V . C o m m e dans le Continent de l'Amérique, les Caraï­ bes qui habitent bien avant dans la Terre, & qui voyent raré­ m e n t les étrangers, retiennent beaucoup plus leurs anciennes m œ u r s , & leur ancienne faffon de vivre, que ceus qui habitans prés des Colonies Hollandoifes de C a y e n n e & de Berbice, ont un c o m m e r c e ordinaire avec les Chrétiens. Auffi en­ tre nos Caraïbes Infulaires, ceus qui ont moins de c o m m u n i ­ cation avec les E u r o p é e n s , tels que font ceus de Saint V i n ­ cent , font plus exacts observateurs de leurs vieilles habitudes, que n e le font par exemple , o u ceus de la Martinique, o u ceus de la D o m i n i q u e , qui nous hantent davantage. V . C'eft p o u r q u o y fi ceus qui ne les ont veus qu'en ces derniers liens, o u qui ont appris de leurs nouvelles par des perfon-


Chap.9 D E S ILES A N T I L L E S . 437 perfonnes qui ne les avoient pratiquez qu'en ces liens là, trouvent dans la fuite de nôtre Hiftoire diverfes chofes qui ne s'accordent pas bien avec celles dont ils ont la connoiffance, ils ne s'en étonneront pas s'il leur plait, veu que la plupart de nos memoires, ont efté faits fur les Caraïbes de S. Vin­ cent. V I . Enfin les Lecteurs feront avertis, que nous allons dé­ crire pour la plupart les anciennes moeurs, & les anciennes coutumes de ces Caraïbes, afin que perfonne ne trouve étrange fi dans ce qu'ils pratiquent aujourduy, il y a quelque chofe qui ne s'y rapporte pas. Ces avertiffemens étant donnez, rien ne nous empefche de commencer ce que nous avons en­ trepris, pour fatisfaire au titre de ce Chapitre. L a plupart des Peuples que nous appelions Sauvages 6c Barbares, ont quelque chofe de hideus, & difforme, ou de defectueus, foit en leur vifage foit au refte de leur corps : c o m ­ m e les Hiftoriens nous le rapportent des Maldivois, des Habitans du Détroit de Magellan & de plufieurs autres qu'il n'eft pas befoin de n o m m e r . Mais les Caraïbes font gens bien-faits, & proportionez de leur corps, affez agreables, la mine riante, de moyenne taille, larges d'épaules & dehanches, & prefque tous en affez bon point, & plus robuftes que les François. Ils ont le vifage rond & ample, & pour la plupart les joues marquées de deus peti­ tes follettes dans le milieu. Leur bouche eft mediocrement fendue, & leurs dents font parfaitement blanches & ferrées, Il eft vray qu'ils ont le teint naturellement olivâtre, & que cette couleur s'étend m ê m e fur le blanc de leurs yeus, léquels ils ont noirs, un peu petis, auffi bien que les Chinois & les Tartares, mais fort penetrans. Ils ont auffi le front & le nez aplatis, mais par artifice, & non pas naturellement. C a r leurs meres les leur preffent à leur naiffance, & continuelle­ ment pendant tout le tems qu'elles les allaitent, (imaginant qu'il y a en cela de la beauté & de la perfection, car fans cela ils auroient le nez bien formé, & le front élevé c o m m e nous. Ils ont les pieds larges & épatez, parce qu'ils vont nus-pieds : mais au reftefiendurcis, qu'ils font à toute épreuve, & dans les bois & fur les rochers.

Iii

3

Entre


Chap. 9 HISTOIRE MORALE, 438 Entre ceus d u pais o n ne voit ni b o r g n e , ni aveugle, n i boiteus, ni boffu, ni c h a u v e , o u qui ait de nature aucune dif­ De Lery formité, c o m m e on le témoigne auffi des Brefilien, des FloriChap. 8. diens, & de la plupart des Peuples de l'Amerique. A u lieu que ceus qui fe font p r o m e n e z dans le grand Caire, rappor­ Voyage tent que p a r m y tes rues o n voit force b o r g n e s , & force aveu­ de Bré­ gles, ces infirmitez étant fi frequentes, & fi populaires en ce ves. païs-là, q u e de dix h o m m e s , il y en a toujours cinq ou fix qui en font atteints. Mais s'il y en a quelques uns entre les C a ­ raïbes qui foient difformes, o u perclus de quelque m e n b r e , cela leur eft furvenu dans les rencontres, & dans les combats qu'ils ont eus avec leurs ennemis, & ces difformitez o u ces flétriffures, étant autant de preuves de leur valeur, font eftim é e s p a r m y eus de b o n n e grace, & glorieufes : bien loin de les mettre en danger d'eftre a f f o m m e z , o u jettez en une fon­ driere par leurs compatriotes, c o m m e ces pauvres enfuis qui p a r m y le Peuple de G u y a n a , & chez les Lacedemoniens d u t e m s , de L y c u r g u e , venoient du ventre de leurs meres im­ parfaits & difformes. Il fe voit m ê m e de bellesfilles& d e belles f e m m e s entre les Sauvageffes Caraïbes. T é m o i n M a damoifelle de Roffelan, f e m m e de Monfieur le G o u v e r n e u r de Sainte Aloufie. Trigaut T o u s les Caraïbes ont les cheveus noirs, c o m m e les Chi­ en fon nois, qui pour cela font par fois n o m m e z , le Peuple arts cheHist. de LA Chine, veut noirs. C e s cheveus des Caraïbes, ne font pas frifez c o m ­ liv. I. m e ceus des M o r e s , mais tout droits & fort longs c o m m e chap. 8. ceus des Maldivois. Et leurs f e m m e s donnent toutes à cette couleur noire, le premier rang de la beauté pour la cheve­ Garci­ lure O n dit auffi, que les Indiennes du P e r o u , ont tant d e laffo liv. 8.paillon pour les cheveus noirs, que pour donner à leur chechap.13 velure cette couleur, quand elle y m a n q u e ; elles fe donnent des peines & des tourmens incroyables. A u contraire, e n Efpagne plufieurs D a m e s pour fe teindre les cheveus de cou­ leur d'or, les parfument de foufre, les trampent dans de l'eau forte, & les expofent au Soleil en plein midy, durant les plus violentes chaleurs de la Canicule. Et en Italie cette couleur de cheveus eft auffi fort affectée ; témoin ce q u e dit u n Poëte au fujet des Courtifannes R o m a i n e s . 0 que


Chap. 9

DES

ILES

ANTILLES.

439

0 que ces Guenuches coiffées Avec leur poil fauve par art, &c.

L e s Caraïbes font fort foigneus de fe peigner, & eftiment cela fort honnefte. Ils huilent leurs cheveus, & ont une in­ vention p o u r les faire croitre. Les f e m m e s peignent ordi­ nairement leurs maris & leurs enfans. H o m m e s & f e m m e s trellent leurs cheveus par derriere, & les font aboutir en u n e petite corne, qu'ils fe mettent au milieu de la tefte. A n s deus coftez ils les laiffent en mouftaches ; felon la liberté naturelle. Les f e m m e s divifent leurs cheveus en forte, qu'ils leur t o m ­ bent des deus coftez de la telle ; Et les h o m m e s feparent les leurs en l'autre fens, c'eft à dire qu'ils les tirent fur le devant & fur le derriere de la telle. C e qui les oblige à en couper de deffus le front, parce qu'autrement ils leur tomberoient fur les yeus. C e qu'ils faifoient autrefois avec de certaines her­ bes tranchantes, avant-que d'avoir l'ufage de nos cizeaus. O u t r e ce qu'ils ont accoutumé d'en couper, lors qu'ils font en deuil. A u lieu qu'en Madagafcar les h o m m e s ne coupent rien d u tout leurs cheveus. Mais les f e m m e s feraient entie­ rement. C e qui eft tout à fait contraire à la c o u t u m e des Peuples, p a r m y léquels vivoit l'Apoftre Saint Paul. O n n'appercoit point d u tout de barbe aus Caraïbes, s'il leur en vient ils l'arrachent, c o m m e font les Brefiliens , les Carpin C u m a n o i s , & certains Peuples fujets de l'empire des Tarta- chez, res, qui portent toujours u n fer à la m a i n , dont ils s'arra­ Bergachent tout les poils de barbe qui leur croiffent de n o u v e a u , ron. A u refte, l'on ne voit guère les Caraïbes en cette peine, & l'on croit qu'ils ont un fecret, pour e m p é c h e r le poil de reve­ nir, quand une fois il eft arraché ; Invention qui euft efté fort c o m m o d e aus anciens R o m a i n s . C a r o n tient qu'ils M'ONT prefque point d o n n é à leur barbe la permiffion de croitre, q u e dépuis le tems de l'Empereur Adrien, qui le premier laiffa croitre la fienné. ]ufques là, il étoit fi honorable p a r m y eus de ne porter point de barbe, que les efclaves n'euffent ofé faire rafer la leur : Et m ê m e cela etoit defendu à toute perfonne accufée de crime, c o m m e pour mettre fur eus une m a r q u e d'infamie, jufqu'a ce qu'ils euffent efte abfous, ainfi que le rapporte Aule- Gelle. T o u t au contraire de ce qui fe Liv. 3.

pra- chap.

4


Chap. 9 HISTOIRE MORALE, 440 pratique fous la domination du Grand Seigneur, qui fait ra­

fer la barbe par i g n o m i n i e . C e qui arriva l'an 1652 au C o n -

ful François d'Alexandrie,aceuféd'avoir mal-verfé en fa charge, & de qui labarbe etoit naturellement fi bien frifée, & d'une couleur blonde fi belle, q u e q u e l q u e s Turcs luy en voulurent donner une f o m m e d'argent bien confiderable, pour la garder par rareté. Mais il aima mieus l'apporter en France. Les Caraïbes s'étonnent de voir nos Européens nourrir leur barbe, & trouvent que c'eft une grande difformité d'en avoir, c o m m e c'eft en eus une belle perfection de n'en avoir point. Mais ils ne font pas les feuls des Sauvages, qui foient fantafques en matiere de bienfeance & de beauté. Toutes les Nations Barbares, & m ê m e quelques civilifées, ont fur Tout cecy cela des goûts & des fentimens particuliers. Par exemple, o n eft rap­ porte par met pour beauté entre les Maldivois, d'avoir tout le corps divers velu, ce qui feroit parmy nous la beauté d'un Ours, & n o n Histo- pas celle d'un h o m m e . Entre les Mexicains, d'avoir le front riens petit & plein de poil. Entre les Japonnois, de n'avoir gueres qu'il feroit trop de cheveus : ce qui les oblige à les arracher foigneufement, long de & à n'en laiffer qu'un toupet au fommet de la telle. Entre citer. les femmes Tartares, d'eftre fort camufes, Mais pour rele­ ver les attraits de leur n e z , elles le frottent d'un onguent fort noir. Entre les Guinois, d'avoir de grans ongles & nez plat. C'eft pourquoy ils l'aplatiffent & l'enfoncent avec le pouce à leurs enfans, dés qu'ils viennent au m o n d e , c o m m e font auffi les Brefiliens. Entre ceus de la Province de Cufco au Perou, & quelques Indiens Orientaus, c o m m e entre les Calecutiens & les Malabares, d'avoir les oreilles extrême­ ment grandes, & pendantes jufques fur les épaules. Auffi quelques uns d'entr'eus, fe les font venir telles par artifice. Entre les Ethiopiens, d'avoir de groffes lévres, & le teint noir & poly c o m m e jayet. Entre les Négres de Mofambique, d'avoir les dens extremement pointues : & ils ufent de la lime pour les rendre telles : Entre les Maldivois, de les avoir rouges, & pour cet éfet, ils mâchent continuellement du Petel. Entre les Japonois & les Cumanois de les avoir noi­ res : auffi les noirciffent ils exprés. Entre ces derniers en­ core,


Chap. 9 D E S I L E S A N T I L L E S. 441 c o r e , d'avoir le vifage l o n g , les jouës maigres, & les j a m b e s groffes par excés : Et c'eft p o u r cela qu'ils preffentlatefte de leurs enfans entre deus couffins a leur naiffance, & qu'auffibien q u e les Habitans d e la Riviere d'Effequebe, ils fe tiennent les j a m b e s étroitement liées par le h a u t , & à la cheville d u p i e d , afin d e les faire enfler. Entre q u e l q u e s Peruviens, d'a­ voir le vifage incité & d é c h i q u e t é , c o m m e à c o u p s d e lan­ cettes, & d'avoir la tefte platte & contrefaite , large d e front, & fort étroite dépuis le front, jufqu'au c h i g n o n d u c o u . Et c'eft p o u r fe la rendre d e cette belle f o r m e , qu'ils tenoient ta tefte d e leurs enfans preffée entre deus petis ais, dés le m o ­ m e n t de leur naiffance, jufqu'à l'aage de quatre o u cinq ans. Enfin entre quelques O r i e n t a u s , & quelques Africains, c'eft u n e g r a n d e perfection aus f e m m e s , d'avoir des m a m m e l l e s à renverfer par deffus l'épaule. E t entre les Chinoifes, la prin­ cipale beauté eft, d'avoir le pied exceffivement petit & grefle. Et c'eft p o u r cet effet, q u e dés leur enfance o n le leur ferre fi étroitement, qu'elles e n font tout eftropiées, & qu'à peine fe p e u v e n t elles foûtenir, Il feroit bien mal-aifé d e décrire u n e b e a u t é , furies opinions differentes d e tous ces Peuples, R e t o u r n o n s aus Caraïbes, Ils v o n t n u s entierement, h o m m e s & f e m m e s , c o m m e plufieurs autres N a t i o n s . Et fi quelcun d'eus vouloir cacher fes parties naturelles, il feroit m o q u é d e tous les autres. Q u e l ­ q u e frequentation q u e les Chrétiens ayent e u e avec e u s , il leur a efté jufques à prefent impoffible de leur perfuader d e fe couvrir. Q u efiquelquefois e n v e n a n t voir les Chrétiens, o u traitter avec e u s , ils fe c o u v r e n t p o u r leur complaire, prenant u n e c h e m i f e , des calleffons, u n c h a p e a u , & les h a ­ bits qu'ils leur o n t d o n n e z , auffi toft qu'ils font d e retour c h e z e u s , ils fe depouillent, & mettent tous ces habits-là d a n s leurs Cabinets e n parade. P o u r é c h a n g e de cette c o m plaiffance des C a r a ï b e s , quelques uns d e nos François, étant aljez au milieu d'eus, n'ont fait point d e difficulté d e fe d é ­ pouiller entierement à leur e x e m p l e . C e t t e nudite regne au Vincent le Blanc. l o n g & au large fous la z o n e T o r r i d e c o m m e c h a c u n fait. 3. par. Q u a n d o n reproche aus Brefiliens leur nudité, ils difent chap. 16. q u e n o u s v e n o n s n u s a u m o n d e , & q u e c'eft folie d e cacher K kk le


442

HISTOIRE

MORALE,

Chap. 9

Relation le corps qui nous a efté donné par la nature, des Holaume de Bennin en Afrique, font louables, landois

Ceus du R o y ­ de fe couvrir au moins lors qu'ilsfemarient, ou m ê m e plutôt,fileur R o y le veut premettre. Les femmes des Iles Lucayes, dévoyent auffi participer à cette louange, car elles avoyent accoutum é de le couvrir, lorsqu'elles étoient en état d'être mariées, & folemnifoient cette action avec beaucoup de réjouiffance. Mais aujourd'huy cette coutume n'a plus de lieu : car cette pauvre Nation a été entierement détruite par les Efpagnols, ou enlevée pour travailler aus mines, & il n'y a plus en tou­ tes lesIlesqui portent ce n o m , aucuns habitans naturels, mais feulement quelque peu d'Anglois, que l'on y a transportez, de l'Ile de la Vermoude. Venons aus ornemens de nos Sauvages. Ils changent leur couleur naturelle, par une couleur rouge qu'ils appliquent fur leur corps. Car demeurant auprés des Ri­ En fon vières & des Fontaines, la premiere chofe qu'ils font tous les Livre des matins, c'eft de s'aller laver tout le corps. Et c'eft ce que pra­ mœurs des an­ tiquaient les anciens Allemans c o m m e Tacite le témoigne. ciens Al­ Auffi-toft que les Caraïbes font lavez ils retournent à la lemans. maifon, & fe féchent auprés d'un petit feu. Etant féchez, leur f e m m e , ou quelcun de leur domeftiques, prend une Calebaffe remplie d'une certaine peinture rouge, qu'ils ap­ pellent Roucou, du n o m de l'arbre qui la produit, & lequel nous avons reprefenté en fon lieu. O n leur frotte tout le corps, & m ê m e auffi le vifage de cette couleur, qui eft déméflée avec de l'huile. Pour appliquer cette peinture ils fe fervent d'une éponge au lieu de pinceau, & ils n o m m e n t cette action-là, fe Roucoüer. Et pour paroitre plus galans, ils fefontfouvent des cercles noirs àl'entourdes yeus, avec du jus de p o m m e s de Junipa. Cette peinture rouge, leur fert d'ornement & de couverture tout enfemble. Car outre la beauté qu'ils y trouvent, ils difent que cela les rend plus fouples & plus agiles, c o m m e de vray, les anciens Atletes fe frottoient d'huile, pour le m ê m e effet. D e plus ils difent, qu'en fe Roucoüant ainfi, ils fe garentiffent du froid de la nuit & des pluyes, des piquûres des Moufquites & des Maringoins, & de L'ardeur du Soleil, qui


Chap. 9

DES

ILES

A N T I L L E S .

443

qui autrement leur cauferoit des éleuvres & des ulceres à la peau. Cette onction endurcit leur peau, mais auffi elle la rend luifante, douce, & polie, c o m m e le favent tous ceus qui les ont veus & touchez. L a plupart des Sauvages fe peignent & s'ajuftent ainfi le corps bizarrement, mais non pas dé m ê m e couleur, ni de m ê m e façon. Car il y en a qui fe rougiffent le corps, auffi La lectdes bien que les Antillois Caraïbes, c o m m e ceus du C a p de Lopes re HistoGonfalves : Mais les autres y employent d'autres couleurs, riens en c o m m e l e noir, le blanc, la couleur de chataigne, le Zinzolin,fait foy. le bleu, le jaune, & femblables. Quelques uns n'en mettent qu'une : D'autres fe peignent de plufieurs enfemble, & y reprefentent diverfes figures. Quelques autres fans s'appli­ quer de couleur, fe frottent avec de l'huile de palmes. 11 y en à qui fe font huiler de b a u m e , & faupoudrer tout le corps d'une m e n u e poudre d'or. Et d'autres enfin s'oignent le corps d'une colle gluante, & foufflent fur cela du duvet de divers oifeaus : o u bien ils fe couvrent d'une pafte g o m m é e , & odoriferante, & y collent des plus bellesfleursqui croiffent en leur païs. 11 y a à choifir dans toutes ces modes, & ce feroit un plaifir, que de voir tous ces pantalons danfer enfemble. O n y pourrait joindre, pour rendre la troupe plus complette Voyage Bre­ ces Pelerins Turcs, qui portent ordinairement de longues de ves. robes, faites d'un million de pieces de toutes couleurs. A u refte, la m o d e de fe peindre le corps eft bien ancienne : Et entre autres m o n u m e n s de cette antiquité, Pline & H e - Pline Liv. 22. rodien nous recitent que certains Peuples de la Grand Bre- chap. I. taigne, nayant l'ufage d'aucun vêtement, fe peignoient le Herod. corp de diverfes couleurs, & y reprefentoient m ê m e des en la vit de Seve­ figures d'animaus : d'où ils furent n o m m e s Pictes ou Peints, re. Mais entre tous les Sauvages qui fe peignent aujourd'huy le corps, les Caraïbes ont l'avantage de fe parer d'une couleur, que les Anciens ont fort honorée fur toutes les autres. C a r o n dit que les Gots ufoient de Cinnabre pour fe rougir le vifage. Et les premiers Romains au rapport de Pline fe peig­ noient le corps de Minium le jour de leur Triomfe. Il nous Liv. 33. apprend que Camille en ufa de la forte. Et il ajoute, que les chap. 7. jours de Fefte on enluminoit ainfi le vifage de laftatuéde Kkk

2

leur


444 H I S T O I R E M O R A L E , Chap. 9 leur Jupiter : Et qu'autrefois les Ethiopiens faifoient il grand état de cette couleur vermeille, que leurs principaus Seig­ neurs fe l'appliquoient fur tout le corps, & que leurs Dieus m ê m e s la portoient en leurs fimulacres. N o s Caraïbes, fe contentent pour l'ordinaire de cette peinture rouge, qui leur fert de chemife, d'habit, de manteau & de Juitaucorps. Mais en leurs jours folemnels & de réjouiffance, ils ajoutent à leur rouge diverfes autres couleurs, dont ils fe bigarrent le vifage & tout le corps. Mais ce n'eft pas de peinture feulement qu'ils ufent pour fe parer. Ils ornent le fommet de leur telle, d'un petit cha­ peau tiffu de plumes d'oifeaus de differentes couleurs, ou d'un bouquet de plumes d'aigrette, ou de quelque autre oifeau. Ilsportent auffi quelquefois une couronne de plumes, qui leur couvre toute la tefte. Ainfi voit on parmy eus, force te­ nes couronnées, bien qu'on n'y voye point de Rois, encore les prendroit-on plutoft pour des Rois à leur couronnes de plumes, que l'on ne reconnoitroit pour Prince, le Seigneur du Golfe d'Antongil, qui n'a pour fon fceptre & pour mar­ que de fa dignité Royale, qu'une grande ferpe de Jardinier qu'il porte toujours avec luy. Les femmes Maldivoifes, fe font à chaque oreille un dou­ zaine de trous, où elles atachent de petis clous dorez, & quelquefois des perles & des pierres precieufes. Les. D a m e s de Madagafcar & du Brefil, fe font un grand trou â paffer le pou­ ce, au tendron de l'oreille, où elles fourrent des pendans de bois & d'os. Et les Peruviens fous le regne des Rois Yncas, avoient acoutumé de fe faire ans oreilles un trou d'une gran­ deur incroyable, où ils attachoient des lacets longs d'un quart d'aune, qui foutenoient des pendans d'or, d'une largeur demefurée. Mais nos Caraïbes, ne veulent qu'unpetit trou à l'Européenne, au m o l de l'oreille, ou ils mettent des arreftes de certains poiffons fort polies, des pieces d'écaillé de Caret, & dépuis que les Chrétiens font venus vers eus, des boucles d'or,.d'argent, ou de leton, où ils attachent de beaus pendans. d'oreilles. Ils font ravis d'en avoir de cens que leur apportent nos gens, & favent fort bien diftinguer, & chérir fur tous les autres, ceus qui font de prix, ils font particulierement état de


DES ILES ANTILLES. Chap.9 445 de ceus qui font de Criftal, d'Ambre, de Coral, ou de quel­ que autre riche matiere, pourveu que la boucle, & tout l'enrichiffement foit d'or. Quelquefois on leur en a voulu don­ ner, qui n'étoyent que de cuivre doré, & leur faire accroire qu'ils étoient d'or : mais ils les ont rejettez en difant, qu'on les vouloit tromper, & que ce n'etoit que de l'or de chaudiere, Et pour en faire l'épreuve, ils ont accoutumé de mettre la piece en leur bouche. Bien au contraire de ceus de M a ­ dagascar, qui lors que les Hollandois qui y navigerent en l'an mil cinq cens quatre-vints quinze, leur offrirent une cuillier d'argent, la mirent entre leurs dens, & fentant qu'elle étoit dure, la refuferent demandant une cueillier d'étain. Et l'on peut affez juger quel état ils faifoient de l'etain, puis qu'ils prefenterent unefille,en échange d'une cuillier de ce métal. Herodote nous recite, qu'autrefois parmy les Ethiopiens, le Livre 3. cuivre étoit plus eftimé que l'or, dont l'ufage étoit vil à un tel point, que l'on y lioit les criminels avec des chaines d'or. Les Caraïbes, fe percent auffi quelquefois lesleures,pour y faire paffer une efpece de petit poinçon, qui eft fait d'un os, ou d'une arrefte de poiffon. Ils ouvrent m ê m e l'entredeus de leurs narines, pour y attacher une bague, un grain de cri­ ftal, ou quelque femblable gentileffe. L e col, & les bras de nos Caraïbes ont auffi leurs ornements ; Car ils y mettent des Colliers & des Bracelets, d'ambre, de raffade, de coral, ou de quelque autre matiere qui ait du luftre. Les hommes-, portent les bracelets au gros du bras proche l'épaule : Mais les femmes en entourent leurs poignets, de m ê m e que celles de ces contrées. Ils parent encore leurs jambes de chaines de raffade, au lieu de jarretieres. Ceus d'entr'eus qui n'ont poins de communication avec les Européens, portent ordi­ nairement pendus à leurcpl, desfiffletsd'os de leurs ennemis, & de grandes chaines qui font compofées de dens d'Agouty, de Tigres, de Chats Sauvages, ou de petis Coquillages per­ cez & liez, par enfemble, avec une cordelette defincotton, teinte en rouge ou en violet. Et quand ils fe veulent mettre fur leur bonne mine, ils ajoutent à tout cela des Bonets, des Bracelets qu'ils lient fous les effailles, des écharpes, & des Kkk 3 cein-


Chap. 9 ceintures de plumes, fort induftrieufement tiffuës par un agreable affemblage, léquelles ils laiffent flotter fur leurs épaules, ou pendre dépuis le nombril, jufques au milieu de leurs cuiffes. Mais les plus confiderables de tous leurs ornemens, font, de certaines grandes medailles de fin cuivre extremement poly, fans aucune grauvre, qui ont lafigured'un croiffant, & font enchaffées en quelque bois folide & precieus. Ils les n o m m e n t Caracolis en leur langue ; Elles font de differente grandeur, car ils en ont defipetites, qu'ils les attachent à leurs oreilles en forme de pendans, & d'autres qui font environ de la lar­ geur de la paume delamain, léquelles ils portent pendues au col, d'où elles battent fur leur poitrine. Ils ont ces Caracolis en grande eftime, tant par ce que leur matiere, qui ne con­ tracte jamais de roüillure, eft éclatante c o m m e l'or: qu'à caufe que c'eft le butin le plus rare & le plus prifé, qu'ils rem­ portent de courfes qu'ils font tous les ans, dans les terres des Arouägues leurs ennemis : Et que c'eft la livrée, ou le col­ lier qui diftingue les Capitaines & leur enfans, d'entre les h o m m e s du c o m m u n . Ceus-là auffi qui ont de ces joyaus en font un tel cas, qu'en mourant ils ne laiffent autre heritage à leurs enfans, ou à leurs plus intimes amis : Et il y en atelpar­ m y eus, qui garde encore un Caracolis de fon Grand Perc, dont il ne fe pare qu'aus plus grandes rejouiffances. Les femmes, fe peignent tout le corps & s'ajuftent prefque c o m m e les h o m m e s , horsmis quelques petites differences que nous avons déja remarquées, & qu'elles ne mettent point de couronnes deffus leurs teftes. Elles ont auffi cecy de particulier, qu'elles portent des demy ebottines, qui ne leur defcendent que jufques à la cheville du pied. Cette efpece de chauffure eft fort proprement travaillée, & terminée par le haut & par le bas d'une petite rotonde tiffuë de jonc & de cotton, qui leur ferre le gras de la jambe, & le fait paroitre plus remply.

446

H I S T O I R E

M O R A L E ,

CHA-


Chap.

10

D E S

ILES

C H A P I T R E

• Remarques

A N T I L L E S .

447

D I X I E M E .

fur la langue

des

Caraïbes.

N

Ous avons deffeinde donnera lafinde cette Hiftoire pour la fatisfaction des curieus un affez ample Voca­ bulaire du langage des Caraïbes. C'eft pourquoy nous nous contenterons de faire en ce Chapitre les Remarques principales, qui en pourront faire connoître la grace, la dou­ ceur & les proprietez. 1. Les Caraïbes ont un Langage ancien & naturel, & qui leur eft tout particulier, c o m m e chaque Nation ale fien. 2. Mais outre cela, ils en ont formé un autre, qui eft ba­ tard & meflé de plufieurs mots étrangers , par le commerce qu'ils ont eu avec les Européens. Sur tout ils ont emprunté beaucoup de mots des Efpagnols, par ce que ce font les pre­ miers Chrétiens qu'ils ayent abordez. 3. Ils fe fervent toujours entr'eus, de Leur Langage ancien & naturel. 4. Mais lors qu'ils converfent, ou qu'ils négocient avecque les Chrétiens, ils employent leur Langage corrompu. 5. Outre cela ils ont un fort plaifant baragoin, lors qu'ils veulent entreprendre de parler en quelque Langue étrangere. C o m m e lors qu'ils difent, Compere Gouverneur 5. employant ce m o t de Compere generalement envers tous ceus, qui font leurs amis où leurs alliez. Ainfi ils diroient tout franchement, s'il s'en prefentoit occafion, Compere Roy. C'eftauffiun de leurs complimens de dire à nos François, avec un vifage riant, Ahfitoy bon pour Caraïbe, moy bon pour France : Et lors qu'ils veulent fe loüer de nos gens, ce témoigner qu'ils en font fort fatisfaits, Mouche bon France pour Caraïbe. Ainfi difent ils encore Maboya mouche fache contre Caraïbe, lorsqu'il tonne ou qu'ils fait un Ouragan. Et, Moy mouche Lunes, pour fignifier qu'ils font fort âgez. Ils ontauffifort fouvent ces pa­ roles en la bouche, lors qu'ils reconnoiffent que nos gens veulent abufer de leurfimplicité,Compere, toy trompe Caraibe. Et


448 HISTOIRE M O R A L E , Chap.9 Et on les entend dire fouvent lors qu'ils font en belle humeur, Moy

bonne Caraïbe.

6. A u refte,bien que les Caraïbes de toutes lesIless'enten­ dent tous univerfellement entr'eus, ce n'eft pas à dire pourtant, qu'il ne fe trouve en quelque une, quelque dialecte different de celuy d'une autre. 7. L e P. n'eft guére en ufage en leur Langue : Mais hors de cela on n'y remarque aucun défaut de lettres, c o m m e en la Langue du japon, du Brefil, & de Canada, qui fe trouve dans la difette d'F. L. R. O u en celle du Pérou, qui manque de B. D . F. G. I. Jota, & X . au rapport des Hiftoriens. S. Leur Langage eft extrémement dous, & fe prononce prefque tout des lévres, quelque peu des dents, & prefque point du gofier. Car bien que les mots que nous en donnerons cy-aprés, femblent rudes fur le papier, neantmoins lors qu'ils les prononcent, ils y font des élifions de certaines let­ tres, & y donnent un certain air qui rend leur difcours fort agreable. C e qui oblige Monfieur du Montel à leur rendre „ ce témoignage, je prenois dit-il, grand plaifir à les écouter, ,,lors que j'ètois parmy eus, & je ne pouvois allez admirer „ la grâce, la fluidité, & la douceur de leur prononciation, ,, qu'ils accompagnent d'ordinaire d'un petit foûris, qui a „ beaucoup d'agréement. 9. Ils ont la prononciation plus douce que les Caraïbes du Continent : Mais d'ailleurs ils ne different qu'en dia­ lecte. 10. D'un feul m o t , felon qu'il eft diverfement prononcé, ilsfignifïentplufîeurs chofes differentes. Par exemple, le m o t d'An han fignifie 1. Ouy, 2.Iene fay pas, 3. Tien ou Pren ; felon la prononciation qu'on luy donne. 11. Pour nous, nous ne pouvons prononcer cette Langue avec que toute la grâce, & toute la douceur qui luy eft natu­ relle ; à moins que de l'avoirapprifedés le bas âge. 12. Ils s'écoutent patiemment les uns les autres, & ne s'in­ terrompent point dans leurs difcours : Mais ils ont accoutu­ m é de pouffer un petit ton de vois, au bout de trois ou quatre périodes de celuy qui parle, pour témoigner la fatisfaction qu'ils ont de l'oüir. 13. Quel-


Chap. 10 DES ILES ANTILLES. 449 13. Quelque avantage que nous ayons fur eus, ou pour les facultez naturelles de l'efprit, ou pour la douceur de la prononciation, qui nous devroit augmenter la facilité de pro­ noncer leur Langue, neantmoins ils aprénent plus facile­ ment la nôtre, que nous n'aprenons la leur, c o m m e il fe reconnoit par l'experience. 14. N o s François ont remarqué, qu'ils ont grande averfion pour la Langue Angloife, jufqu'à ne pouvoir fouffrir qu'on la parle devant eus, par ce qu'ils leur font ennemis. Q u e s'il fe voit dans leur langage corrompu plufieurs mots tirez de l'Efpagnol, qui eftauffileure n n e m y , c'eft qu'ils les ont a pris, durant le tems qu'ils avoient communication avec cette Nation-là, & quelle ne les avoir pas encore mal­ traitez. 15. Ils font fort foigneus, de ne point communiquer leur langue, de crainte que les fecrets de leurs guerres nefoient découverts. Cens m ê m e d'entr'eus qui fe font faits Chré­ tiens, ne veulent pas revéler le fonds, de cette Langue, dans la creance qu'ils ont, que cela pourroit prejudicier à leur Nation. 16. Voicy quelques unes des propriétez les plus particu­ lieres à leur Langue. Et premierement, les h o m m e s ont beaucoup d'expreffions qui leur font propres, que les fem­ mes entendent bien, mais qu'elles ne prononcent jamais : Et les femmes ontauffides mots & des frafes, dont les h o m ­ m e s n'ufent point, à moins que de fe faire moquer. D e là vient, qu'en une bonne partie de leur entretien, on diroit que les femmes ont un autre langage que les h o m m e s ; c o m m e on le pourra reconnoitre en notre Vocabulaire, par la différence des faffons de parler dont les h o m m e s & les fem­ mes fe fervent, pour exprimer une m ê m e chofe. Les Sauva­ ges de la Dominique, difent que cela procede de ce que lors que les Caraïbes vinrent habiter lesIles,elles étoient occu­ pées par une Nation d'Arouâgues, qu'ils détruifirent entie­ rement, à la referve des femmes qu'ils épouferent, pour peu­ pler le païs. D e forte que ces femmes-là ayant confervé leur L a n g u e , l'enfeignerent à leursfilles,& les acoutumerent à parler c o m m e elles. C e qui s'étant pratiqué jufques à prefent Lll par


450 H I S T O I R E M O R A L E , Chap. 1 0 parles Meres envers lesfilles,ce Langage eft ainfi demeuré different de celuy des h o m m e s en plufieurs chofes. Mais les garçons, bien qu'ils entendent le parler de leurs Meres & de leursfœurs,fuivent neantmoins leurs Peres & leurs freres, & fe faffonnent à leur Langage, dés l'âge de cinq ou fix ans. Pour confirmer ce que nous avons recité fur l'origine de cette difference de Langage, on allegue qu'il y a quelque conformité entre la langue des Arouagues de la Terre Ferme, & celle des femmes Caraïbes. Mais il eft à remarquer que les Caraï­ bes du Continent, h o m m e s & femmes, parlent un m ê m e lan­ gage, nayant point corrompu leur langue naturelle, par des mariages avec des femmes étrangeres. 17. Les vieillars, ont plufieurs termes qui leur font affe­ ctez, & plufieurs faffons de parler particulieres, qui n'ont point d'ufage en la bouche des jeunes gens. 18. Les Caraïbes, ontauffiun certain langage, dont ils fe fervent feulement entr'eus, lors qu'ils prenent des refolutions de guerre, C'eft un baragoin fort difficile. Les femmes & lesfillesn'ont aucune connoiffance de ce langage myfterieus, ni m ê m e les jeunes h o m m e s , jufques à ce qu'ils ayent donné des preuves de leur generofité, & du zéle qu'ils ont, pour la querelle c o m m u n e de leur Nation contre leurs ennemis. C'eft afin que leurs deffeins ne foient pas découvers avant le tems. 19. Pour faire leurs cas, leurs perfonnes, leurs m œ u f s , & leurs genres , ils n'ont point de particules feparées c o m m e nous: mais ils allongent leurs mots de quelques fyllabes o u de quelques lettres, au commencement ou à lafin,& ils en changent quelques unes. Ainfi difent ils à l'impEratif, Bayoubaka, marche : mais à l'indicatif, Nayoubakayem, je marche. Et de m ê m e Babinaka,danfe Nabinakayem, je danfe. C e qui a du rapport, avec la faffon dont fe forment les Ver­ bes Ebreus. 20. Les n o m s indéfinis & abfolus, font peu en ufage parm y e u s ; fur tout les noms des parties du corps : mais ils font prefque toujours reftreints à une premiere, à une feconde, ou à une troifiéme perfonne. 21. L a premiere perfonne fe marque ordinairement par

une


Chap. 10 D E S ILES A N T I L L E S . 451 une N . au commencement du m o t : Nichic, m a telle. L a feconde par un B. Bichic, ta telle. Et la troifiéme par une L. Lichic, fa telle. 22. L e genre neutre & abfolu eft exprimé par un T . Tichic, la telle : Mais celaeftpeu en ufage. 23. Ils ont des n o m s differens, pour parler aus perfonnes m ê m e s , & d'autres pour parler d'elles. Ainfi difent ils Baba, m o n Pere : en parlant à luy : Et Youmaan, en parlant de luy. Bibi m a Mere, en parlant à elle, & Ichanum, en parlant d'elle. C e qui avec la difference du langage des h o m m e s & des fem­ m e s , des jeunes & des vieus, de l'entretien ordinaire , & des confeils de guerre, doit fans doute multiplier beaucoup les mots de leur langue. • 24. Leurs noms propres, ont fouvent de la fignification, & font pris de diverfes rencontres, c o m m e nous le verrons plus particulierement au Chapitre de la Naiffance & de l'édu­ cation de leurs enfans. 25. Ils ne n o m m e n t jamais le n o m d'une perfonne, en fa prefence : O u bien par refpect ils ne le n o m m e n t qu'à demy. 26. Ils ne difent jamais le n o m entier ni d'un h o m m e , ni d'une f e m m e : mais bien celuy des enfans : Ainfi ils diront, le Pere ou la Mere d'un tel : O u bien ils diront le n o m à moi­ tie, c o m m e par exemple, Mala, au lieu de dire Mala Kaali : & Hiba pour Hibalomon. 27. Les Oncles & les Tantes, tout autant qu'il y a dans la ligne collaterale, font n o m m e z Peres & Meres par leurs Neveus. Ainfi l'Oncleeftil appelle Baba,c'eftà dire Pere. Mais quand ils veulentfignifierexpreffement le vray & propre Pere, ils ajoutent par fois un autre m o t , en difant Baba tinnaca. 28. Suivant

cela, tous les Coufins s'appellentauffiFreres, & toutes les Confines Sœurs. 29. Mais de Confina Coufine, le Coufin appelle fa C o u fine, Youeilleri, c'eft à dire proprement, mafemelle, ou mon accordée, parce que naturellement entr'eus, leurs Coufines, leurfontaquifes pour femmes. 30. Ils n o m m e n t les mois des Lunes, & les années des Pouffinieres.

Lll

2

31. C e


452 H I S T O I R E M O R A L E , Chap. 10 31. Ce font icy enfuite, quelques traits de la naïveté & de l'élegance de leur langage. Nous ne ferons pour la plu­ part que marquer ce que leurs mots fignifient, fans exprimer les mots mêmes, pour ne les pas mettre deus fois fans neceffité, parce que nous les donnerons cy-deffous en nôtre Vo­ cabulaire. 32. Pourfignifierqu'une chofe eft perdue, ou qu'elle eft rompue, ils difentordinairement qu'elle eft morte. 33. Us nomment un Capucin Pere Aïoupa ; Et le mot d'Aïoupa fignifie en leur langue un Couvert ou un Appenty. D e forte que c'eft comme s'ils difoient, que c'eft un h o m m e où il y a de quoy fe mettre à couvert, à caufe de fou grand Capuce. Ils le nomment auffi par raillerie, une Guenon ou une Barbue, à caufe de fa longue Barbe. 34. U n Chrétien, un homme de Mer, à caufe que les Chrétiens font venus vers eus en des navires. 35. U n Lieutenant, La trace d'un Capitaine, ou Ce qui pavoit aprés luy. 36. M o n Gendre, Celuy qui mefait de petits enfans.

37. M o n Cadet, Ma moitie. 38. M a F e m m e , Mon cœur. 39. U n Garçon, Vn petits maffe. 40. U n Fille, Vne petite femelle.

41. Les Efpagnols & les Anglois, Ennemis contrefaits Etoutou noubi, parce qu'ils font vétus, en les oppofant à leurs Ennemis qui font nuds, & qu'ils nomment fimplement Etôutou, c'eft à dire Ennemis.

44.

42. U n Fol, Celuy qui ne voit goutte, ou quin a point de lumiere. 43. La paupiere, la couverture de l'œil. Les cils, lepoil de l'œil. 45. La prunelle, le noyau de l'œil. 46. La lèvre, le bord delabouche. 47. Le menton, le foutien des dens. 48. Le col, le foutien de latefte.

49. Le bras & une aile s'expriment par un m ê m e mot. 50. Le pouls l'ame de la main. Les Allemans font à peu prés


Chap. 1 0 D E S I L E S A N T I L L E S . 453 prés une compofition femblable, lorsqu'ils appellent u n G a n d , le foulier delamain. 51. Les doits, les petis ou les enfans de la main. 52. Le pouce, le Pere des doits, ou ce qui leurestoppofé. C'eft juftementl'aylxhgdes Grecs. 53. Les Jointures, chofe ajoutée, ils n o m m e n t encore ainfi une piece mife fur un habit. 54. L a veffe, le vaiffeau de l'urine. 55. L e jarret, ce qui tire lajambe. 56. La plante du pied , le dedans du pied. 57. Les orteils , les petis, ou les enfans du pied. 58. Dix, tous les doits de la main. 59. Vint, tous les doits des mains, & tous les orteils des pieds. 60. U n Piftolet, petite arquebufe. 61. U n Chandelier, ce qui tient quelque chofe. 62. Des épines, le poil de l'arbre, ou les yeus de l'arbre. 63. L'arc-en-ciel, la plume ou le pannache de Dieu. 64. Le bruit du tonnerre, Trtrguetenni.

65. Cette langue, aauffidans fon abondance & dans fa naïveté, quelques défauts qui luy font particuliers;dont tou­ tefois il y en a quelques uns, qui luy doivent moins tourner à blâme qu'à louange. 66. Les Caraïbes ont en leur langue naturelle peu de n o m s d'injure & de moquerie ; Et ce qu'ils difent ordinaire­ ment de plus offenfif en leurs railleries, eu, Tu n'es pas bon, ou Tu es adroit comme une Tortue.

67. Ils ne favent pas non plus, les n o m s de plufieurs vices. Mais les Chrétiens ne leur en aprenent que trop. Ainfi l'on admire au langage de Canada, qu'il n'y a point de mot qui réponde à celuy de peché: Mais il faut tout dire;Iln'y en a point auffi qui exprime la vertu. 68. Ils n'ont point de n o m s pour exprimer l'hyver, la glace, la greffe, ni la neige, car ils ne favent ce que c'eft. 69. Ils ne peuvent exprimer, ce qui ne tombe point fous les fens : excepté qu'ils n o m m e n t quelques efprits & bons & mauvais : Mais hors de là ils n'ont point de m o t pour figni­ fier les autres chofes fpirituelles, c o m m e l'entendement, laLll 3

memoi-


HISTOIRE mémoire&lavolonté, Quant m o t de cœur.

454

à

Chap. 10 M O R A L E , l'ame, ils l'expriment par le

70. Ils n'ont point auffi les n o m s des Vertus, des Sciences,

des

des Métiers, ni de plufieurs de nos armes & de nos ce n'eft ce qu'ils en peuvent avoir appris, depuis leur c o m m e r c e avec les Chrétiens. 71. Ils ne favent n o m m e r que quatre couleurs, auxquel­ Arts, outils, fi

les ils rapportent toutes les autres : le blanc, le noir, le jaune, &

le rouge.

72. ils ne peuvent exprimer un plus grand n o m b r e , que vint : Et encore l'expriment ils plaifamment, étant obligez c o m m e nous avons dit, à montrer tous le doits de leurs mains, & tous les orteils de leurs pieds. 73. Lors qu'ils veulent fignifier un grand n o m b r e , o ù leur conte ne peut atteindte, ou bien ils montrent leurs cheveus, ou le fable de la m e r : O u bien ils repetent plufieurs fois le m o t de mouche, qui lignifie beaucoup;C o m m e lors qu'ils difent en leur baragoin, Moy mouche, mouche Lunes, pour faire entendre qu'ils font fort âgez. 74. Enfin, ils n'ont point de comparatifs ni de fuperlatifs. Mais audéfaut de cela, lorsqu'ils veulent comparer les chofes entr'elles, & qu'ils en veulent élever une au deffus de tou­ tes les autres, ils expriment leur fentiment par une d é m o n ftration affez naïve & affez plaifante. Ainfi, quand ils ont deffein de reprefenter ce qu'ils penfent des Nations Européenes dont ils ont la connoiffance, ils difent de l'Efpagnol & de l'Anglois, qu'ils ne font point du tout bons : D u Hollandois, qu'il eft bon c o m m e la m a i n , ou c o m m e une coudée ; Et du François, qu'il eft c o m m e les deus bras, qu'ils éten­ dent en m ê m e tems, pour en montrer la grandeur. Auffi eft ce la Nation Chrétienne, qu'ils aiment fur toutes les autres ; Particulierement ceus des François qui ont été à la guerre avec eus. Car à ceus-là, ils font part de tout leur butin. Et toutes les fois qu'ils retournent de la guerre, bien que ces gens-là n'ayent pas été de la partie, ils ne laiffent pas de leur envoyer de leurs dépouilles. CHA-


Chap. 11 D E S

ILES

CHAPITRE

ANTILLES.

455

ONZIEME.

Du Naturel des Caraïbes, & de leurs Mœurs.

L

Es Caraïbes, dans leur naturel font d'un tempera­ ment trifte, réveuz & melancholique, la pefche, la fainéantife & la temperature de l'air, contribuant beau­ coup à l'entretien de cette h u m e u r : Mais ayant remarqué par leur propre experience, que cette fâcheufe conftitution altere leur fanté, & que l'efprit abbatu defféche les os, ils font pour la plupart une telle violence à leur inclination na­ turelle, qu'ils paroiffent, gais agreables, & enjouez en leur converfation, fur tout lors qu'ils ont un peu de vin dans là tefte. Auffi ont-ils de la peine, c o m m e les Brefiliens, à fouf-De Lory frir la compagnie des melancoliques : Et ceus qui ont con- chap. 12. verfé fouvent avec eus, les ont toujours reconnus fort facetieus, & fort foigneus de ne laiffer écouler aucun fujet de ri­ refansen profiter ; & m ê m e , ils les ont veu fouvent éclater en des occafions, où les plus gais d'entre nous faifoient à peine un fouris. Leurs entretiens entre eus, font ordinairement de leur chaffe, de leur pefche, de leur jardinage, ou de quelques au­ tres fujets fort innocens ; Et lors qu'ils font en la compagnie des étrangers, ils ne fe fâchent jamais des rifées qui fe font en leur prefence, & ne les prenent pas, c o m m efil'onavoir deffein de fe m o q u e r d'eus. Toutefois, au lieu que les Soriquois;Nation de la Nouvelle France, fe n o m m e n t eus mêm e s , Sauvages, ne fachant ce que cela fignifie, ces peuples s'offencent fort,fio n leur donne ce nom-là, quand on leur parle. Car ils entendent ce m o t , & difent qu'il n'appartient qu'aus beftes des bois. Ils ne veulent pas non plus être n o m mez Cannibales, bien qu'ils mangent la chair de leurs enne­ mis, C e qu'ils font pour affouvir leur rage & leur vengeance, & non pour aucun goût qu'ils y trouvent plus delicieus, que dans les autres viandes dont ils fe nourrirent : Mais o n leur fait grand plaifir de les appeller Caraïbes, parce que c'éft u n nom


Chap. 11 n o m qui leur femble glorieus, marquant leur courage & leur generofité. Car en effet ce ne font pas feulement les Apalachites du milieu déquels ils font venus, qui parce mot fignifient un belliqueus, un vaillant homme, doué d'une force & d'une d'exteriré particuliere au fait des armes. Les Arouä gues m ê m e , leurs Capitaus ennemis, ayant fouvent experi­ menté leur valeur, entendent par là, la m ê m e chofe, bien qu'ils expriment auffi par ce m o t , un Cruel, àcaufedes maus que les Caraïbes leur ont fait fentir. Tant y a que nos fauvages Antillois aimentfifort ce nom-là, qu'ils difent perpetuel­ lement à nos gens, Toy François, moy Caraïbe. Leur naturel, au relie, eft dous & benin ; Et ils fontfien­ nemis de la fe verité, quefiles Nations qui les tiennent pour Efclaves, c o m m e font les Anglois, qui par rufe en ont enlevé plufieurs deslieusde leur naiffance, les traittent avec rigueur, ils en meurent fouvent de regret. Mais par la douceur on gagne tout fur eus ; tout au contraire des Négres, qui veu­ lent être menez avec rudeffe, autrement ils deviennent infolens, pareffeus,& infideles. Ils nous reprochent ordinairement nôtre avarice, & le foin dereglé que nous avons d'amaffer des biens pour nous & pour nos enfans, puifque la terre eftficapable de donner la nourriture à tous les h o m m e s , pourveu qu'ils veuillent prendre tant foit peu de peine à la cultiver. Auffi quant à eus, ils font entierement libres du foucy des chofes qui appar­ tiennent à la vie, & incomparablement plus gras & plus difpos que nous ne f o m m e s . En un m o t , ils vivent fans ambi­ tion, fans chagrin, fans inquiétude, n'ayant aucun defir d'aquerir des honneurs, ni d'amaffer des richeffes : méprifant l'or & largeur, c o m m e les anciens Lacedemoniens, & com­ m e les Peruviens, & fe contentant également, & de ce que la nature les a fait être, & de ce que leur terre fournit pour leur entretien. Q u e s'ils vont àlachaffe ou à la pêche, o u qu'ils abbatent des arbres pour faire un jardin, ou pour fe bâtir des maifons, qui font des occupations fort innocentes, & fort convenablesàla nature de l'homme, ils font tout cela fans empreffement, par manière de divertiffement & de recrea­ tion, & c o m m e enfejouant. 456

H I S T O I R E

M O R A L E ,

Sur


Chap. 11 D E S ÎLES A N T I L L E S . 457 Sur tout, ils s'étonnent quand ils voyent que nous eftimons tant l'or, veu que nous avons le verre & le Criftal, qui felon leur jugement, font plus beaus, & par confequent plus â prifer. Et à ce propos, Benzoni, Hiftorien Milanois, nous secite en fon Hiftoire du Nouveau M o n d e , que les Indiens deteftant l'avarice demefurée des Efpagnols qui les fubju,, guerent, prenoient une piece d'or, & difoient. Voicy le ,, Dieu des Chrétiens ; Pour cecy ils viennent de Caftille en ,, notre pais, pour cecy ils nous ont rendus efclaves, nous ,, ont bannis de nos demeures, & ont commis des chofes ,, horribles contre nous : pour cecy ils fe font la guerre en„ tr'eus : pour cecy ils fe tuent les uns les autres : pour cecy ,, ils font toujours en inquietude, ils querellent, ils d'éro,, bent, ils maudiffent,ils blasfement : E nfin,pour cecy il n'y ,, ni vilenie, ni méchanceté où ils ne fe portent. Pour nos Caraïbes, quand ils voyent les Chrétiens triftes & plein d'ennuy, ils ont acoutumé de leur en faire doucement ,, la guerre en leur difant, C o m p e r e (car c'eft un mot qu'ils ont appris, & dont ils fe fervent ordinairement pour té­ moigner leur bonne volonté, c o m m e leurs femmes auffi appellent nos Européenes, Commeres, pour une marque „ d'amitié) tu es bien miferable d'expofer ta perfonne à de fi „ longs & defidangereus voyages, & de te laiffer ronger à „ tant de fourcis & de craintes. La paffion d'avoir des biens te fait endurer toutes ces peines, & te donne tous ces fâ,, cheus foins : Et tu n'es pas moins en inquiétude pour les bien que tu as déja aquis, que pour ceus que tu recherches ,, encore. T u appréhendes continuellement que quelcun ne te vole en ton pais ou fur m e r , ou que tes marchandifes ne ,, falfent naufrage, & ne foient englouties dans les eaus. Ainfi, „ tu vieillis en peu de tems, tes cheveus en blanchiffent, ton „ front s'en ride, mille incommoditez travaillent ton corps, „ mille chagrins te minent le c œ u r , & tu cours à grand hafte ,, vers le tombeau. Q u e n'es-tu content des biens que ton ,, païs te produit ? Q u e ne méprifes tu lesricheffesc o m m e nous ? Et à ce fujet, eft remarquable le difcours de quelques Brefiliens à Vincent le Blanc, Ces richeffes, difoient-ils, 3. part. „ que vous autres Chrétiens pourfuivez à perte d'haleine chap. 16. M m m vous


458

H I S T O I R E

M O R A L E ,

Chap. 11

,, vous mettent-elles plus avant en la grâce de votre Dieu ? V o u s empêchent-elles de mourir ? Et s'emportent elles avec que vous an tombeau ? Ils tenoient à peu pres le m ê ­ Chap. 13. m e difcours à Jean de Lery, c o m m e il le rapporte en fon Hiftoire. Les Caraïbes, lavent auffi fort bien & fort emfatiquement reprocher aus Européens, c o m m e une injuftice manifefte, l'ufurpation de leur Terre natale. T u m a s chaffé, dit ce pauvre peuple, de Saint Chriftofle, de Niéves, de M o n t „ ferrât, de Saint Martin , d'Antigoa , delaGardeloupe, de „ la Barboude, de Saint Euftache, & c qui ne t'apparte„ noient pas, & ou tu ne pouvois legitimement prétendre. „Et tu m e menaces encore tous les jours de m'ofter ce peu „ de païs qui ne refte. Q u e deviendra le miferable Caraïbe ? ,, Faudrat-il qu'il aille habiter la mer avec les poiffons?T a „ terre eft, fans doute, bien mauvaife, puis-que ru la quittes ,, pour venir prendre la mienne : O u tu as bien de la malice, „ de venir ainfi de gayeté de cœur m e perfecuter. Cette plainte n'a pas un air trop Sauvage. Lycurgue ne permettoit pas à fes citoyens de voyager, craignant qu'ils ne priffent des m œ u r s étrangeres. Mais nos Sauvages auroient bien befoin de grand voyages, pour fe débarbarifer, s'ileftpermis de parler ainfi. Et cependant, ils ne font pas feulement exems de cette convoitife infatiable, qui fait entreprendre de fi grans & fi perilleus voyages ansChrétiens, & traverfer temerairement tant de terres & tant de mers : mais ils n'ont m ê m e nulle curiofité de voir les au­ tres contrées du m o n d e , aimant leur païs plus que tous ceus qu'on leur voudroit propofer. Et c o m m e ils eftiment que nous ne devrions pas être plus curieus, ni-moins amateurs du nôtre, ils s'étonnent fort de nos voyages. E n quoy, cer­ EN fon tes, ils ont l'honneur de reffembler â Socrate, à qui Platon Criton. rend ce témoignage, qu'il étoit moins forty d'Athenes pour voyager, que les boiteus & les aveugles : & qu'il ne defira jamais de voir d'autres villes, ni de vivre fous d'autres loix ; N'étant pas en ce point, non plus que ces Caraïbes, de l'opi­ nion des Perfes, qui difent en c o m m u n proverbe, que celuy qui n'a point voyagé par le monde, refemble à un Ours. Les


Chap. 11

DES

ILES

ANTILLES.

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Les Antillois ne font pas feulement fans aucun defir de voyager ; ils ne veulent pas m ê m e fouffrir que l'on enmene perfonne des leurs en une terre étrangere,fice n'eft que l'on promette expreffement, de le ramener bien-toft. Mais s'il arrive par malheur qu'il meure en chemin, il ne faut pas faire état de retourner jamais parmy eus ; car ils vous pren­ nent en une haine mortelle, & il n'y a point de reconciliation à efperer. Mais s'ils n'ont point de curiofité pour les chofes qui font éloignées ,ils en ont beaucoup pour celles qui font proche d'eus ; jufques là que fi on ouvre un coffre en leur prefence, il leur faut montrer tout ce qui eft dedans, ou bien ils fe tiendroient desobligez. Q u e s'ils agréent quelque chofe de ce qu'ils y voyent, encore qu'il ne foit que de tres-petite valeur, ils donneront ce qu'ils ont de plus beau & de plus précieus pour l'avoir, afin de contenter ainfi leur inclination. Pour le trafic, il eft vray que lors qu'ils ontpaffél'envie de ce dont ils ont traitté, & qu'ils ont reçeu en échange, ils s'en dediroient volontiers. Mais le fecret pour leur faire tenir leur marché, eft de leur dire qu'un marchand doit eftre ferme en fa parole. Quand on les pique ainfi d'honneur, & qu'on leur reproche qu'ils n'ont pas plus de confiance que des enfans, ils ont honte de leur legereté. L e larcin eft tenu pour un grand crime parmy eus. En quoy veritablement ils fe montrent plus raifonnables que Lycurg u e , qui nourriffoit en ce vice les enfans de Lacedemone, Plutaren los. c o m m e en une occupation fort louable, pourveu qu'on s'en que vie de aquitaft finement & avec foupleffe. Mais c o m m e les Caraï­ Lycurbes haiffent naturellement ce peché, auffi ne fe voit-il point gue. au milieu d'eus, ce qui eft affez rare chez les autres Sauvages : Car la plupart font larrons ; Et de là vient que quelques unes Les Iles des Lar­ de leurs Iles en portent le n o m . rons. Pour les Caraïbes, c o m m e ils ne font point enclins de leur nature à dérober, ils vivent fans défiance les uns des autres. Tellement que leurs maifons & leur heritages font à l'aban­ d o n , fans portes ni clôtures» c o m m e les Hiftoriens le té­ Voyage moignent des grans Tartares. Q u e fi o n leur derobe la de Caren moindre chofe, c o m m e pourroit être u n petit couteau, pin Tartarie. avec


H I S T O I R E M O R A L E , Chap. 11 avec quoy ils font mille petis ouvrages de menuyferie, ils eftiment tant ce qui leur eft utile, que cette perteeftcapable de les faire pleurer huit jours, & de les faire liguer avec leurs amis pour en tirer reparation, & pour fe venger fur la perfonne qu'ils foupçonneroient de ce larçin. Et en effet, dans lesIlesoù ils ont leurs demeures prés des Chrétiens, ils ont fouvent tiré vengeance de ceus qui leur avoient, à ce qu'ils difoient, pris quelques uns de leurs petis meubles. Auffi en ces lieus-là, lors qu'ils trouvent quelque chofe de manque en leur maifon, ils difent auffi toft, Vn chrétieneftvenu icy. Et entre les griefs & les plaintes qu'ils font ans Gouverneurs de notre Nation, celle cyefttoujours en tefte, Compere Gou­ verneur, tes matelots (ainfi n o m m e n t ils tous les habitans étrangers) ontprisen macafe un couteau, ou quelque autre me­ nue piece de pareille nature. Les Guinois ne formeroient pas de telles plaintez. Car s'ils perdent quelque chofe , ils eftiment qu'un de leurs parens trépaffez s'eneftvenu faifir, parce qu'il en avoir affaire en l'autre m o n d e . T o u s les interefts des Caraïbes font c o m m u n s entr'eus. Ils vivent en grande union & s'entr'aiment beaucoup les uns les autres : ne reffemblant pas aus Afiatiques de Java, qui ne parlent pas m ê m e s à leurs freres, fans leur Poignard à la main, tant ils ont de défiance. Cette a m o u r , que nos Sauvages fe portent naturellement l'un à l'autre fait, que l'on ne voit que fort peu de querelles & d'inimitiez entr'eus. Mais s'ils ont été offenfez, ou d'un étranger ou de quelcun de leur compatriotes, ils ne pardonnent jamais, & pouffent à toute extremité leur vengeance. Ainfi lors que quelcun de ces abufeurs qu'ils n o m m e n t Boyez, leur fait accroire que l'un de ceus qu'ils eftiment forciers, eft auteur du mal qui leur eft arrivé, ils ne manquent pas de rafcher à le tuer s'ils peuvent,

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d i f a n t Yaraliatina, il m ' a e n f o r c e l é . Nebanebouïbatina, je m ' e n vengeray.

E t c e t t e p a f f i o n f u r i e u f e & d e s e f p e r é e d e fe v e n ­

ger,eftcelle qui les pouffe, c o m m e nous avons déja dit, à manger m ê m e à belles dens la chair de leurs ennemis, felon que nous en décrirons les particularitez en leur lieu. Cette animofité defordonnée, eft le vice régnant universellement & tyranniquement parmy eus. Et il regne de m ê m e n prefque


Chap. 11

DES

ILES

ANTILLES.

461

que fans exception, chez tous les Sauvages Américains. La vengeance des Canadiens eft quelquefois bien plaifante : car elles les porte jufques à manger leurs pous parce qu'ils en De Levy ont été mordus. Si les Brefiliens fe heurtent à quelque pierre,chap. 11 ils la mordent à belles dens, c o m m e pour s'en venger. Et & 14. ainfi encore mordent ils lesfléches,dont ils font atteints dans les combats. Sans avoir reçeu les loix de Lycurgue, les Caraïbes, par une fecrette loy de nature, portent un grand refpect aus vieil­ lards, & les écoutent parler avec attention, témoignant, & par leur gefte, & par un petit fonde voix, qu'ils ont leurs difcours pour agreables : Et en toutes chofes, les jeunes defe­ rent aus fentimens des Anciens, & fe reglent fur leurs volonLinfcor tez. O n dit qu'il en eft de m ê m e au Brefil & en la Chine. & StLes jeunes h o m m e s Antillois, ne frequentent point de fil­medo. les ni de femmes qu'ils ne foient mariez. Et l'on a remarqué, que les h o m m e s font d'ordinaire moins amoureus en ce païslà, que les femmes, c o m m e en divers autres lieus de la Z o n e Torride. H o m m e s & femmes Caraïbes font naturellement chaftes, qualité bien rare entre les Sauvages. Et quand nos gens les confiderent trop curieufement, & fe rient de leur nudité, ils ont accoutumé de leur dire,Compere,ilnefaut nous regarder qu'entre lesdeusyeus.Vertu digne d'admiration en un peuple nud & barbare c o m m e celuy-là. O n raconte du Capitaine Baron, qu'entre les diverfes defcentes qu'il a fait avec les fiens, à plufieurs reprifes, en l'Ile de Monferrat, tenue par les Anglois, ilfitune fois un grand dégât dans les habitations voifines de la mer, qu'il en enleva un grand butin, & que parmy les prifonniers s'etant trouvé une belle Demoifelle, qui étoit f e m m e de l'un des Officiers del'Ile,il lafitconduire en l'une de fes maifons de la Domi­ nique. Cette Demoifelle étant enceinte lors qu'elle fut en­ levée, fut fervie avec grand foin en fes couches, par les fem­ m e s des Sauvages de la m ê m e Ile. Et bien qu'aprés cela, elle demeurât encore long tems parmy eus, ni le Capitaine Ba­ ron, ni aucun autre d'entr'eus, ne la touchérent jamais. C e qui eft fans doute, une grande retenue pour de telles gens. M m m 3 Il eft


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HISTOIRE

MORALE,

Chap. 11

Il eft vray, qu'une partie d'eus ont degeneré de cette chafteté, & de plufieurs autres vertus de leurs anceftres. Mais il eft certain auffi, que les Européens par leur pernicieus exem­ ples, & par le mauvais traitement dont ils ont ufé envers eus, les trompant vilainement, fauffant lachement en toute ren­ contre la foy promife, pillant & bruftant impitoyablement leurs maifons & leurs villages, & violant indignement leurs f e m m e s & leurs filles, leur ont appris, à la perpetuelle infa­ mie du n o m Chrétien, la diffimulation, le m e n f o n g e , la tra­ hifon, la perfidie, la luxure, & plufieurs autres vices, qui leur étoient prefque inconnus, avant qu'ils euffent eu c o m m e r c e avec eus. A u relie, ces Sauvages, tout Sauvages qu'ils font, ont de la civilité & de la courtoifie au delà de ce qu'on pourroit f i m a giner en des Sauvages ; C e n'eft pas fans doute, qu'il n'y ait quelques Caraïbes fort déraifonnables & fort abbrutis. Mais au moins pour la plupart, témoignent ils du jugement & d e

la docilité en beaucoup de rencontres, & cens qui les ont pra­ tiquez un long tems, ont remarqué en plufieurs divers traits d'"honelleté & de reconnoiffance, d'amitie & de generofité; Mais nous en parlerons plus particulierement au Chapitre dé la réception qu'ils font aus étrangers, qui leur vont rendre Vifite. Ilsont auffi la proprieté en fi grande recommandation (chofe bien extraordinaire encore entre les Sauvages) & ont fi grande horreur des ordures, quefil'on en avoir fait en leurs Jardins où font plantez leur Manioc & leurs Patates, ils les abandonneroient auffi toft, & ne voudroienr plus fe fervir des vivres qui y feroient. N o u s verrons plus amplement leur propreté & fur ce fujet & fur quelques autres, aus C h a ­ pitres de leurs Habitations & de leurs Repas.

C H A -


Chap. 12 D E S I L E S

CHAPITRE De

L

ANTILLES.

463

DOUZIÉME.

la fimplicité naturelle des Caraîbes.

'Admiration étantfillede l'ignorance, on ne doit pas trouver étrange, que les Caraïbes, qui ontfipeu de lu­ miere & de connoiffance de toutes les belles chofes, que l'étude & l'experience ont rendues familieres parmy les Nations civilifées, foyent faifis d'un profond éronnement à la rencontre de tout ce dont ils ignorent la caufe, & qu'ils foyent nourris dans unefigrande fimplicite, qu'on la prendroit en la plupart de ce pauvre peuple, pour une flupidité brutale. Cette fimplicité paroift, entr'autres chofes, dans l'extrême peur qu'ils ont des armes à feu, lefquelles ils confiderent avec une extréme admiration. Surtout, ils s'étonnent des fuzils : car encore pour les pieces d'artillerie & pour les moufquets, ils y voyent mettre le feu. Mais quant aus fuzils, ils ne peu­ vent concevoir, d'où il eft poffible qu'ils prennent feu : & ils croyent que c'eft Maboya qui fait cét office. Ainfi n o m ­ ment ils l'Efprit malin. Mais cette peur & cet étonnement leur font c o m m u n s avec beaucoup d'autres Sauvages, qui n'ont rien trouvé de fi étrange en leur rencontres avec les Européens, que ces armes qui jettent du feu, & qui defiloin percent & tuent ceus qu'elles rencontrent en droite ligne. C e fut-là, avec le prodige de voir des h o m m e s combattre à Carcilaffo en Cheval ; principale caufe quifitque les Peruviens tinrent fon comles Efpagnols pour des Dieus, & qu'ils fe fournirent à eus,mentant avec peu de refiftence. O n dit que les Arabes m ê m e , qui cou­ Royal liv. 3. rent le long des rivages du Jordain, & qui femblent devoir chap 8. être plus aguerris, font dans cette peur & dans cet éton Voyage de des nement. Hayes Entre les marques de fimplicite des Caraïbes, en voicy en­ au Lecore deus bien confiderables. Lors qu'il arrive une éclipfe vant. de L u n e , ils croyent que Maboya la m a n g e , & danfent toute la nuit, faifant fonner des calebaffes où il y a de petis caillous. M m m 2 Et


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HISTOIRE

MORALE,

Chap. 12

Et quand ils fentent quelque mauvaife odeur en un lieu, ils ont accoutumé de dire Maboya Cayeu eu, c'eft à dire, le Dia­ ble eft icy. Caima Loary, allons nous en à caufe de luy, o u fauvons nous crainte de luy. Et m ê m e ils donnent le n o m de Maboya, ou de Diable, à de certaines plantes, à de certains champignons de mauvaife odeur, & à tout ce qui eft capable de leur donner de la frayeur. Il y a quelque tems, que la plus grande partie des Caraïbes fe perfuadoient que la poudre à C a n o n étoit la graine de quelque herbe : Et il s'en eft trouvé, qui en ont demandé pour en femer en leurs jardins, Et m ê m e quelques uns, quoy qu'on leur en ait pu dire, en ont jette en terre, dans la creance qu'el­ le produiroit auffi aifément que de la graine de Chous : Ima­ gination, toutefois, moins groffiere que celles de ces brutaus de Guinée, qui, la premiere fois qu'ils virent des Européens, penfoient que les marchandifes qu'on leur apportoit, c o m m e toiles, couteaus, & armes à feu, croiffoient fur la terre ainfi preparées, de m ê m e que les fruits des Arbres, & qu'on n'avoit qu'à les cueillir. Cela n'eft pas, fans doute, à beaucoup présfipardonnable, que la fimplicité de nos Caraïbes. Et l'on peut encore alleguer, pour excifter cettefimplicité,o u du moins pour la faire trouver plus fupportable, la ftupidité Garcilaffe1.9.de ces Americains, lefquels au c o m m e n c e m e n t de la décou­ chap. 16. verte du Nouveau M o n d e , s'imaginoient que les Cheval & le Cavalier étoient une m ê m e chofe, c o m m e les Centaures Montag- des Poëtes : Et de ces autres, qui aprés avoir été vaincus, ve­ ne en fer nant demander paix & pardon aus h o m m e s , & leur apporter effais l.I. de l'Or & des viandes, en allerent autant offrir aus chevaus, chap. 8. avec une Harangue toute pareille à celle qu'ils faifoient aus h o m m e s , prenant le hanniffement de ces animaus pour un langage de composition & de tréve. Et pour faire la clôture de ces exemples, nous ajouterons feulement la niaiferie de De Lery ces m ê m e s Indiens de l'Amerique, qui croyoient tout fran­ chap.chement, 16. que les lettres miffives que les Efpagnols s'enGarcivoyoient les uns aus autres, étoient des couriers & des efpions laffe 1. 9. chap. 29.parlans & voyans, & declarans les actions les plus fecrétes ; Et dans cette croyance, redoutans un jour l'œil & la langue de l'une de ces lettres, ils la cacherent fous une pierre, pour man-


Chap. 12

465 manger en liberté quelques melons de leurs maîtres. Enfin l'on n'aura pas fujet de trouverfiétrange, que les Caraïbes ayent pris de la poudre à C a n o n qui leur étoit inconnue, pour de la graine à femer, puis qu'il s'eft m ê m e trouvé des gens en France, qui vivant éloignez des lieus où fe fait le fel, croyoient par une imagination toute femblable, qu'il fe recueilloit dans les jardins. Il arriva auffi il y a peu d'années, qu'une f e m m e habitante delaMartinique, ayant envoyé plufieurs livres de Caret, & de Tabac à une marchande de Saint- Cavet eft efpeM a l o , c o m m e cette femme eut vendu fa marchandife, elle ceunedécasten donna avis à fa correfpondante à la Martinique, & luy le de manda qu'elle luy confeilloit de planteràl'avenir beaucoup Tortue. de Caret en fon jardin, plutôt que du Tabac, parce que ce Caret étoit beaucoup plus cher en France, & qu'il ne fe pourriffoit pas dans le navire c o m m e le Tabac. Mais voyons ce qui fe prefente encore à dire, fur la fimplicité naturelle des Sauvages Antillois. C'eft une chofe plaifante, que ces pauvres gens fontfifim­ ples, que bien qu'ils ayent chez eus force belles Salines, neantmoins ils n'oferoient s'en fervir dans leur ordinaire, eftimaus le Sel extrémement contraire à la fanté & à la confervation de la vie. Auffi ne leur arrive-til jamais d'en manger ni d'en affaifonner leur viandes. Et quand ils voyent nos gens en ufer, ils leur difent, par une compaftion digne de compaffion, Compere, tu te fais mourir. Mais aulieude fel, ils pimentent étrangement tous leurs mets. Ils ne mangent point non plus entr'eus, de Pourceau qu'ils n o m m e n t Coincoin&Bouïrokou : ni de Tortue, qu'ils appelent Catallou, bien que ces animaus le trouvent en grande abon­ dance en leur païs. Et ils s'en abftiennent pour les plus niaifes raifons du m o n d e . Car pour le Pourceau, ils apprehendent d'en goûter, de peur que leurs yeus n'en deviennent petis c o m m e ceus de cette befte. O r c'eft, à leur avis, la plus grande de toutes les diformitez, que d'avoir de petis yeus. Et cependant, il ny en a guéres d'entr'eus, qui ne les ayent tels. Quant aus Tortues, la raifon n'en eft pas moins ridicule. Ils ne s'en nourriffent point, difent-ils, de crainte que s'ils en mangeoient, ils ne participaffent à la lourdife & à la ftupidité de cet animal. N n n Les DES

ILES

A N T I L L E S .


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HISTOIRE

MORALE,

Chap. 12

Les peuples Sauvages font ainfi remplis d'imaginations Paul, le particulieres & grotefques, en matiere de repas. Pour exem­ jeune en ple, les Canadiens s'abftiennent de Moules par une certaine fes Relafantaifie : mais ils fontfibelles qu'ils ne fauroient douter la tions de la Nou- raifon de cette abftinence. Ils ne jettent point aus chiens les velle os de Caftor, de peur que l ' a m e cette befte ne l'aille dire france. aus autres Caftors, & ne les fafte fuir du païs. O n dit auffi qu'ils ne mangent point la moëlle de l'épine du dos d'aucun De Lery animal, de peur d'avoir mal au dos. Les Brefiliens ne m a n ­ chap. 11. gent point d'oeufs de poule, eftimant que c'eft du poifon, Ils ne mangent point non plus de Cannes, ni d'aucun autre animal qui marche lentement, ni de poiffons qui ne nagent pas vifte, Pirard de crainte d'aquerir la lenteur de ces beftes-là. Les Maldiau Traitvois ne mangent point de Tortue, non plus que les Caraïbes, te des mais c'eft à caufe de la conformité qu'elles ont, à leur avis, Animaus des avec l'homme. Les Calecutiens, & quelques autres Orien­ Indes taus, ne gouftent jamais de chair de Buffle, de V a c h e , ni de Orienta­ les c. 2. Taureau, parce qu'ils croyent que les ames humaines, au forVincent tir du corps, vont animer celuy de ces beftes. Enfin, certains le Blanc. Peruviens delaProvince de Paftu, ne mangent abfolument Garcilaffe1.8.d'aucune chair : Etfion les preffe d'en gouter feulement, chap. 7. ils répondent qu'ils ne font pas des chiens T o u s ces exemples font mis en avant, pour faire voir que l'apprehenfion des Caraïbes de manger du Sel, du Pourceau & de la Tortue, n e les doit pas faire eftimer les plus bourrus 6c les plus extravagans de tous les Sauvages. Outre les marques que nous avons déja produites de leur niaiferie & de leurfimplicité,on trouve encore celle-cy. C'eft qu'ils fontfigroffiers, qu'ils ne favent pas conter un plus grand n o m b r e que celuy des doigts de leurs mains, & des orteuils de leurs pieds, qu'ils montrent pourfignifierce nombre-là ; le furplus leur étant un nombre in nombrable. Voyage D e forte qu'ils n'auroient guarde d'eftre propres àeftreban­ fait aus quiers. Bien au contraire des Chinois, qui fontfifavans à Indes Orien­ conter, qu'en un m o m e n t ils font des contes, fans faute, o ù tales en nous ferions bien empefchez. 1630. Mais les Caraïbes, ont le Privilege de n'eftre pas la feule Nation du m o n d e , a qui l'on puiffe reprocher cette igno­ rance.


Chap.12

DES

ILES

A N T I L L E S .

467

rance. Car elle s'eft trouvée auffi chez les Peuples de M a ­ dagafcar & de Guinée, pour n'alléguer que ceus-là. Et m ê ­ m e les Anciens Hiftoriens nous difent, que certains Peuples ne favoient conter que jufqu'à cinq, & d'autres jufques à quatre. Les Guinois ayant conté jufquà dix, avoient acoutumé de faire une marque & puis de recommencer. Certains Sauva­ ges du Septentrion de l'Amerique, pour exprimer un grand nombre qu'il leur eft impoffible de n o m m e r , fe fervent d'u­ ne demonftration bien facile, prenant leurs cheveus ou du fable à pleines mains ; Comparaifons, qui fe voyent en plufieurs endroits dans les Saintes Ecritures. Les Antillois, ont auffi leur invention pour fuppléer au defaut du conte : car quand il leur faut alleràla guerre & fe trouver prefts au ren­ dez-vous general, à jour n o m m é , ils prenent chacun l'un aprés l'autre, un égal nombre de pois, en leur affemblée folennelle, c o m m e trois ou quatre dizaines, & quelque n o m ­ bre au deffous de dix, s'il en eft befoin, felon qu'ils ont refolu d'avancer leur entreprife. Ils verfent ces pois dans une petite Calebaffe, & chaque matin ils en oftent un, & le jet­ tent : lors qu'il n'y en relie plus, c'eft à dire que le tems arrefté pour leur partement eft écheu, & qu'il fe faut mettre en état de marcher le lendemain. O u bien ils font chacun au­ tant de n œ u d s en une petite corde, & en dénouent un chaque jour : Et quand ils font venus au dernier, ils fe trouvent au rendez-vous. Quelquefois auffi ils prenent de petis morceaus de bois, fur léquels ils font autant de crans, qu'ils veu­ lent employer de jours à leur preparation. T o u s les jours ils coupent une de ces marques : & lors qu'ils ont la derniere, ils fe vont rendre au lieu affigné. Les Capitaines, les Boyez, les Vieillards, ontl'efprit plus fubtil que le c o m m u n , & par une longue experience jointe à la traditive de leurs anceftes, ils ont acquis une groffiere connoiffance de plufieurs aftres, d'où vient qu'ils content les mois par Lunes, & les années par Pouffiniéres prenant garde à cette conftellation. Ainfi quelques Peruviens regloient leurs années fur les recoltes. Les Montagnars de Canada obfervent le nombre des nuits & des Hyvers, & les Nnn 2 Sori-


Chap. 13 HISTOIRE MORALE, Soriquois content par Soleils. Mais, bien que les plus judicieus parmy nos Caraïbes, difcernent les mois & les années, & qu'ils remarquent les differentes faifons, ils n'ont neantmoins aucuns m o n u m e n s d'antiquité, & ne peuvent dire combien de tems il y a, que les premiers de leur Nation vin­ rent du Continent habiter les Iles : Mais feulement ils ont donne â entendre que ni eus, ni leurs peres, ni leurs grands peres, ne s'en fouvenoient point. Ils ne fauroient dire non plus, ni quel âge ils ont, ni dépuis quand precifement, les Espagnols font arrivez en leur païs, ni beaucoup d'autres chofes femblables. Car ils ne marquent rien de tout cela, & ils ne font nul état de ces connoiffances. 468

CHAPITRE D e ce qu'on peut nommer

TREZIÉME. Religion parmy

les Caraïbes.

I

L n'eft point de NationfiSauvage, ni de Peuple fi Bar­ bare, qui n'ait quelque opinion & quelque croyance de la Au LiDivinité, difoit autrefois le Prince de l'Eloquence R o ­ vre des Queste. maine. Et ailleurs, la nature m ê m e a imprimé la connoifface TUFCULO. de la Divinité en l'Efprit de tous les h o m m e s . Car quelle nation, ou qu'elle forte d'hommes y atil,qui n'ait fans l'a­ voir appris d'aucun, un fentiment naturel de la Divinité ? O n admire fans doute, avec jufte raifon, ces belles lumieres, qui fortent de la bouche d'un h o m m e envelopé dans les tene­ bres du Paganifme. Mais il femble, qu'il eft aujourd'huy bien malaifé de verifier les fameufes paroles de cet incomparable Orateur. Car les pauvres Sauvages de l'ancien peuple des Antes au Perou, & des deus Provinces des chirbuanes o u cheriganes;Ceus de la plupart des païs de la Nouvelle France, de la nouvelle mexique, delanouvelle Hollande, d u Brefil, des nouveaus Païs-bas, de la Terre del Fuego, des Arouägues, des Habitans dufleuvede Cayenne, desIlesdes larrons & quelques autres, n'ont à ce que rapportent les Hiftoriens, aucune efpece de Religion, & n'adorent nulle puiffance fouveraine. Ceus


Chap. 1 3 D E S I L E S A N T I L L E S . 469 Ceus auffi qui ont converfé parmy les Caraïbes Infulaires, font contrains d'avouer, qu'ils ont prefque étouffé par la vio­ lence de leurs brutales paffions, toute la connoiffance que la nature leur donnoit de la Divinité, qu'ils ont rejetté toutes les adreffes & les lumieres qui les y conduifoient, & qu'en fuitte, par un jufte jugement de Dieu, ils font demeurez dans une nuitfiaffreufe, qu'on ne voit parmy eus, ni invocation, ni Ceremonies, ni facrifices, ni enfin exercice ou affemblée quelconque de devotion. Ils n'ont pas m ê m e de n o m pour exprimer la Divinité, bien loin de la fervir. D e forte, que quand on leur veut parler de Dieu, il leur faut dire. Celuy qui a crée le M o n d e , qui a tout fait, qui donne la vie & la nourriture à toutes les creatures vivantes, ou quelque choie de femblable. Ainfi font ils aveuglez & abrutisàtel point, qu'ils ne reconnoiffent pas le Seigneur de la nature, en cet ad­ mirable ouvrage de l'univers, o ù luy m ê m e a voulu fe peindre de mille couleurs immortelles, & faire voir c o m m e à l'œil fon adorable puiffance. Ainfi demeurent-ils lourds à la vois d'une infinité de creatures, qui leur prêchent continuelle­ ment un Createur. Ainfi ufent-ils tous les jours des biens de leur fouverain Maitre, fans penfer qu'il en eft l'Auteur, & fans en rendre graces à fa bonté, qui les leur communique fi liberalement. Ils difent que la Terre eft la bonne Mere, qui leur donne toutes les chofes neceffaires à la vie. Mais leur efprit tout de terre, ne s'éleve pas jufques à ce Pere Tout-puiffant & Tout-mifericordieus, qui de fes propres mains à formé la Ter­ re, & qui par une continuelle i n f l u e n c e fa Divinité, luy don­ ne tous les jours la vertu de porter leur nourriture. Q u e il on leur parle de cette Effence Divine, & qu'on les entretien ne des myfteres delaFoy, ils écoutent fort patienment tout le difcours : Mais aprés qu'on à achevé, ils répondent c o m m e par moquerie, Compere tues forteloquent,tu es mouche manigat, c'eft-à-dire fort adroit, je voudrois auffi bien parler que toy. M ê m e ils difent c o m m e les Brefiliens, que s'ils fe laiffoient perfuader à de tels difcours, leurs voifins fe m o q u e roient d'eus. Quelcun d'entre les Caraïbes travaillant un jour de D i Nnn 3 manche


Chap. 13 HISTOIRE MORALE, 470 m a n c h e , Monfieur du Montel rapporte qu'illuydit, celuy „ qui a fait le Ciel & la Terre fera fâché contre toy de ce que „ tu travailles aujourd'huy : Car il a ordonné ce jour pour „ fon fervice. Et m o y luy répondit brufquement le Sauvage, je fuis fâché contre luy : Car tu dis qu'il eft le Maitre du M o n ­ de, & des faifons. C'eft donc luy, qui n'a pas envoyé la pluye enfon tenis, & qui a fait mourir m o n Manioc & mes Patates, par la grande féchereffe. Puis qu'il m'a fi maltraitté, je veus travailler tous les Dimanches pour le Fâcher. V o y e z jufqu'où va la brutalité de ces miferables. C e difcours-là, fe De Lery rapporte à celuy de ces infenfez de Toupinambous, qui fur ce chap. 17. qu'on leur avoit dit que Dieu étoit l'Auteur du tonnerre, argumentoient qu'il n'étoit pas b o n , puisqu'il fe plaifoitàles épouvanter de la forte. Retournons aus Caraïbes, Ceus de cette m ê m e Nation, qui habitent au Continent Méridional de l'Amérique, n'ont aucune Religion non plus que ces Infulaires. Quelques uns d'entr'eus refpectent bien le Soleil & la Lune, qu'ils eftiment eftre animez. Mais pour­ tant ils ne les adorent pas, ni ne leur offrent ni facrifient chofe qui foit.Ileft vray-femblable, qu'ils ont encore retenu cette veneration pour ces deus grands luminaires, qu'ils l'ont dije retenue des Apalachites, avec léquels leurs predeceffeurs ont fejourné autrefois. N o s Infulaires n'ont pas m ê m e confervé cette traditive, mais voicy tout ce qu'on peut n o m ­ mer Religion parmy eus, & qui en porte quelque groffiere Image. Ils ont un fentiment naturel de quelque Divinité, ou de quelque puiffance fuperieure & bienfaifante, qui refide es Cieus, ils difent, qu'elle fe contente de joüyr en repos des douceurs de fa propre felicité, fans s'offenfer des mauvaifes actions des h o m m e s , & qu'elle eft douée d'une fi grande bon­ té, qu'elle ne tire aucune vengeance de fes ennemis, d'où vient, qu'ils ne luy rendent ni honneur ni adoration, & qu'ils interpretent ces trefors de Clemence,qu'elle déployéfilibé­ ralement envers eus, & cette longue patience, dont elle les fupporte, o u à une impuiffance,ou à une indifference qu'elle a, pour la conduite des h o m m e s . Ils


Chap. 13 D E S I L E S A N T I L L E S . 471 Ils croyent donc deus fortes d'Efprits, les uns bons, les au­ tres mauvais. Ces bons Efprits font leurs Dieus. Et ils les appellent en general Akamboüé, qui eft le m o t que difent les h o m m e s : Et Opoyem, qui eft celuy des femmes.Ileft vray que le mot d'Akamboüé,fignifiefimplementun Efprit, & de la vient qu'il fe dit auffi de l'Efprit d'un h o m m e . Mais tant y a, qu'ils ne l'appliquent point aus Efprits malins. C e s bons Efprits qui font leurs Dieus, font plus particulierement exprimez par les h o m m e s fous le m o t dlcheïri, & par les femmes, fous celuy de chemyn, que nous ne pouvons tour­ ner que par celuy de Dieu, & chemiignum, les Dieus. Et cha­ cun parlant de fon Dieu en particulier, dit Ichéirikou, qui eft le mot des h o m m e s , & Nechemérakou, qui eft celuy des femmes. Mais les h o m m e s & les femmes n o m m e n t le mau­ vais Efprit, qui eft leur Diable Mapoya, ou Maboya, c o m m e difent tous les François. Mais les Caraïbes prononcent icy le B , à l'allemande. Ils croyent que ces bons Efprits, o u ces Dieus, font en grand nombre, & dans cette pluralité, chacun s'imagine en avoir un pour foy en particulier. Ils difent donc que ces Dieus ont leur demeure au Ciel, mais ils ne favent ce qu'ils y font, & d'eus m ê m e s ils ne s'avifent point de les reconnoitre, c o m m e les Createurs du m o n d e , & des chofes qui y font. Mais feulement quand on leur dit, que le Dieu que nous ado­ rons a fait le Ciel & la Terre, & que c'eft luy qui fait pro­ duire à la terre nôtre nourriture, ils répondent, ouy, ton Dieu a fait le Ciel & la terre de France, & y fait venir ton blé. Mais nos Dieus ont fait nôtre pais, & font croitre nôtre Manioc. Quelques-uns difent, qu'ils appellent leurs faus Dieus des Rioches ; Mais c'eft un m o t qui n'eft pas de leur langue, il vient de l'Efpagnol. N o s François le difent aprés les Efpagnols. Et fi les Caraïbes s'en fervent ce n'eft pas entr'eus, mais feulement parmy les Etrangers. D e tout ce que deffus il appert, que bien que ces Barbares ayent un fentiment na­ turel de quelque Divinité, ou de quelque puiffance fuperieure, il eft meflé de tant d'extravagances, & enveloppé de fi profondes tenebres, que l'on ne peut dire que ces pauvres gens


472 H I S T O I R E M O R A L E , Chap. 13 gens ayent connoiffance de Dieu. E n effet, les Divinitez qu'ils reconnoiffent, & auquelles ils rendent quelque h o m ­ m a g e , font autant de D e m o n s , qui les feduifent, & qui les tiennent enchainez fous leur damnable fervitude. Bien que quanta eus neantmoins, ils les distinguent d'avec les Efprits malins. • Ils n'ont aucuns Temples ni Autels, qui foyent particuliè­ rement dediez, à ces pretendues Divinitez qu'ils reconnoif­ fent, ils ne font auffi aucun Sacrifice à leur honneur de chofe qui ait eu vie ; Mais ils leur font feulement des offrandes de Caffaue, & des primices de leurs fruits ; Sur tout, quand ils croyent avoir efté gueris par eus de quelque maladie, ils font un vin, o u un feftin à leur honneur, & pour reconnoiffance, ils leur offrent de la Caffaue & du Ouïcou. Toutes ces offrandes font n o m m é e s par eus Anacri. Leurs maifons étant faites en ovale, & le toit allant jufqu'à terre, ils met­ tent à l'un de bouts de la cafe leurs offrandes, dans des vaiffeaus, felon la nature de la chofe, fur un ou fur plulieurs Matoutous, o u petites tables tiffuës de jonc & de feuilles de Latanier. Chacun dans fa cafe peur faire ces offrandes à fon Dieu ; mais quand c'eft pour l'evoquer, il faut un Boyé : T o u ­ tes ces offrandes ne font accompagnées d'aucune adoration, ni d'aucunes prieres, & elles ne confiftent, qu'en la prefentation m ê m e des ces dons. Ils évoquent auffi leurs faus Dieus, lorsqu'ils fouhaittent leur prefence. Mais cela fe doit faire par 1 intervention de leurs Boyez, c'eft à dire de leurs Prétres, ou pour mieus dire de leurs Magiciens, & ils font cela principalement en quatre occasions. 1. Pour demander vengeance de quelcun qui leur a fait du mal, & attirer quelque punition fur luy. 2. Pour être gueris de quelque maladie dont ils font affligez, & pour en favoir l'iffué. Et quand ils ont efté gueris, ils font des Vins c o m m e o n les appelle aus Iles, c'eft à dire des affemblées de réjouiffance, & de débauches eh leur honneur, c o m m e pour reconnoiffance, Et leurs Magiciens, font auffi parmy eus l'office de Medecins : joignant enfemble la Diablerie & la Medecine, & ne faifant point de cure, ni d'application de re­ medes, qui ne foit un acte de fuperftition. 3. Ils les confultent


Chap. 13 D E S ILES A N T I L L E S . 473 tent encore fur l'evenement de leurs guerres, 4. Enfin ils évoquent ces Efprits-là par leurs B o y e z , pour obtenir d'eus, qu'ils chaffent le Maboya, o u l'Efprit malin. Mais jamais ils n'évoquent le Maboya luy m ê m e , c o m m e quelques uns fe font imaginez. Chaque B o y é , a fon Dieu particulier, ou plutoft fon Dia­ ble familier, lequel il évoque par le chant de quelques paro­ les, accompagné de la fumée de Tabac, qu'ils font bruler de­ vant ce D e m o n , c o m m e un parfum qui luy eft fort agreable, & dont l'odeur eft capable de l'attirer. Q u a n d les Boyez évoquent leur D e m o n familier, c'eft toujours pendant la nuit, & il faut bien prendre garde de ne porter aucune lumiere, ni aucun feu danslaplaceoù ils ex­ ercent ces abominations, car ces Efprits de tenebres, ont en horreur toute forte de clarté. Et lors que plufieurs Boyez évoquent enfemble leurs Dieus, c o m m e ils parlent, ces Dieus, ou plutôt ces D e m o n s , s'injurient & querellent, s'attribuant l'un à l'autre la caufe des maus de quelcun, & il femble qu'ils fe battent. Ces D e m o n s , fe nichent fouvent dans des os de mort, tirez du fepulcre, & envelopez de Cotton, & rendent par là des oracles, difant que c'eft l'ame du mort. Ils s'en fervent pour enforceler leurs ennemis, & pour cet effet les forciers envelopent ces os, avec quelque chofe quifoità leur ennemy. Ces Diables, entrent auffi quelquefois dans les corps des femmes, & parlent par elles. Quand le Boyé, ou le Magicien a obligé par fes charmes le Diable qui luy eft familier, à comparoitte, il dit, qu'IL luy apparoit fous des formes differentes, & ceus qui font aus environs du lieu, où il prattique fes damnables fuperftitions, difent, qu'il répond clairement aus de­ mandes qu'on luy fait, qu'IL predit liffuë d'une guerre ou d'une maladie, & qu'aprés que le Boyé s'eft retiré, que le Diable remué les vaiffeaus, & fait c o m m e claquer des mâchoires, de forte, qu'il femble qu'il m a n g e & qu'il boive les prefens, qu'on luy avoit préparez, léquels ils n o m m e n t Anacri ; Mais que le lendemain, on trouve qu'il n'y a pas touché. C e s viandes profanes, qui ontEFTÉfouillées par ces malheureus Efprits, font reputées fi faintes par ces Magiciens & par le Ooo peu-


474 H I S T O I R E M O R A L E , Chap. 13 peuple qu'ils ont abufé; qu'il n'y a que les vieillards,&les plus considerables d'entr'eus, qui ayent la liberte d'en goûter : & m ê m e ils n'oferoient s'y ingerer,fice n'eft qu'ils ayent une certaine netteté de corps, qu'ils difent eftre requife en tous ceus, qui en veulent ufer. Auffi tôt que ces pauvres Sauvages ont quelque mal o u quelque douleur, ils croyent que ce font les Dieus de quelcun de leurs ennemis, qui les leur ont envoyez: Et ont recours au Boyé, qui confultant fon D e m o n , leur apprend que c'eft le Dieu d'un tel, ou d'un tel qui leur a caufé ces maus-là. Et de là viennent des haines 6c des vengeances contre ceus, dont les Dieus les ont ainfi traittez. Outre leurs Boyez, o u Magiciens, qui font grandement refpectez 6c honorez p a r m y eus, ils ont des Sorciers, au moins les croyent ils tels, qui â ce qu'ils difent envoyent fur eus des charmes, & des forts dangereus & funeftes, & ceus. qu'ils eftiment tels, ils les tuent quand ils les peuvent attra­ per. C'eft bien fouvent un pretexte pour fe défaire de leurs ennemis. Les Caraïbes, font encore fujets à d'autres maus qu'ils di­ fent venir du Maboya, & ils fe plaignent fouvent qu'il les bat. Il eft vray, que quelques Perfonnes de merite qui ont converfé quelque tems parmy ce pauvre Peuple, font perfuadez qu'ils ne font ni pourfuivis, ni battus effectivement par le Diable : & que toutes les plaintes & les récits épouvan­ tables qu'ils font fur ce fujet, font fondez fur ce qu'étans d'un naturel fort melancolique, & ayant pour la plupart la ratte groffe & enflée, ils font fouvent des fonges affreus & terri­ bles, où ils s'imaginent que le Diable leur apparoit, & qu'il les bat à outrance. C e qui les fait reveiller en furfaut, tout effrayez. Et à leur réveil, ils difent que Maboya les a battus : E n ayant l'imagination tellement bleffée, qu'ils en croyent fentir la douleur. Mais il eft tres conftant, par le témoignage de plufieurs au­ tres perfonnes de condition, & d'un rare favoir, qui ont fejourné affez long tems en l'Ile de Saint Vincent, qui n'eft ha­ bitée que de Caraïbes, & qui ont auffi veü ceus de la m ê m e Nation qui demeurent au Continent de l'Amerique Meri­ diona-


Chap. 13 D E S ILES A N T I L L E S . 475 dionale : que les Diables les battent effectivement, & qu'ils montrent fouvent fur leurs corps, les marques bien vifibles des coups qu'ils en ont reçeu. N o u s apprenons auffi, par la relation de plufieurs des Habitans François de la Martini­ q u e , qu'étans allez au quartier de ces Sauvages, qui demeu­ rent dans la m ê m e Ile. Ils les ont fouvent trouvez faifant d'horribles plaintes,dece que Maboya les venoit de maltraitter, & difans qu'il étoit Mouchefâche contre Caraïbes, de forte qu'ils effrmoyent les François heureus, de ce que leur Maboya ne les battoit point. Monfieur D u M o n t e l , qui s'eft fouvent trouvé en leurs Affemblées & qui à converfé fort familierement & un long tems avec ceus de cette Nation qui habitent l'Ile de Saint Vincent, & m ê m e avec ceus du Continent Meridional, rend ,, ce témoignage fur ce trifte fujet. Dans l'ignorance & dans ,,l'Irréligionou vivent nos Caraïbes, ils connoiffent par ex­ ,, périence, & craignent plus que la mort, l'Efprit malin, „ qu'ils n o m m e n t Maboya : car ce redoutable ennemy leur „ apparoit fouvent en des formes tres-hydeufes. Sur tout „ cet impitoyable & fanguinaire bourreau, affamé de meur,, tres dés l'origine du m o n d e , outrage & bleffe cruellement „ ces miferables, lors qu'ils ne fe difpofent pas allez pronte„ ment à la guerre. D e forte, que quand on leur reproche la ,, paffion fi ardente qui paroit en eus ; pour l'effufion du fang „ humain, ils répondent, qu'ils font obligez à s'y porter mal,, gré qu'ils en ayent, & que Maboya les y contraint. Ces pauvres gens, ne font pas les feuls que l'ennemy du Genre humain traitte c o m m efesefclaves. Divers autres Peu­ ples Barbares, portent tous les jours en leurs corps de fanglantes marques defescruautez. Et l'on dît que les Bresiliens fremiffent & fuënt d'horreur, dans le fouvenir de fes appari­ tions, & m'eurent quelquefois delafeule peur qu'ils ont, d u mauvais traittement qu'il leur fait. Auffi fe trouve til quel­ ques unes de ces Nations, qui nattent ce viens D r a g o n ,&qui par adorations, par offrandes, & par Sacrifices, tâchent d'adoucir fa rage & d'appaifer fa fureur ; C o m m e entre autres, pour ne point parler des Peuples de l'Orient, quelques Floridiens, & les Canadiens, C a r c'eft la raifon qu'ils d o n n e n t Ooo 2 du


Chap. 13 du fervice qu'ilsluyrendent. O n affure, que les Juifs m ê m e fefontportez à faire quelquefois des offran des à ce D e m o n , poureftredelivrez de les tentations & de fes pieges. Et l'un de leurs Auteurs cite ce Proverbe c o m m e ufité parmy eus :

476

H I S T O I R E

M O R A L E ,

Elie

Donnez, un prefentàSamaël, aujour de l'expiation.

dans fon Thisby.

Mais, quelque crainte que les Caraïbes puiffent avoir de leur Maboya, & quelque rude traittement qu'ils en reçoivent, ils ne l'honorent ni d'offrandes, ni de prieres, ni d'adoration, ni de facrifices. Tout le remede dont ils ufent contre fes cruelles vexations, c'eft de former le mieus qu'ils p e u v e n t de petites images de bois, ou de quelque autre matiere folide, a l'imitation de la forme où ce efprit malin leur eft apparu. Ils pendent ces images à leur col, & difent, qu'ils en éprouvent du foulagement : Et que Maboya les tourmente moins, quand ils les portent. Quelquefois auffi, à l'imitation des Caraïbes, du Continent, ils fe fervent pour l'appaifer, de l'entremife des Boyez, qui confultent leurs Dieus fur ce fujet, de m ê m e qu'en ces rencontres, ceus du Continent ont recours à leurs Sor­ ciers, qui font en grande recommandation parmy eus. Car bien que les Caraïbes de ces quartiers-là, foyent tous, generalement affez rufez, neantmoins, ils ont parmy eus certains Efprits adroits, qui pour fe donner plus d'autorité & de reputation parmy les autres : leur font accroire qu'ils ont des intelligences fecrettes avec les Efprits malins, qu'ils n o m m e n t Maboyas, de m ê m e que nos Caraïbes Infulaires, dont ils font tourmentez, & qu'ils apprenent d'eus, les cho­ fes les plus cachées. Ces gens, font eftimez parmy ces Peu­ ples fans connoiffance de Dieu, c o m m e des Oracles, & ils les confultent en toutes chofes, & s'arrêtent fuperftitieufement à leurs réponfes: C e qui entretient des inimitiés irré­ conciliables parmy eus, & qui eft caufe bien fouvent, de plu­ fieurs meurtres. Car quand quelcun eft mort, fes parens & fes alliez ont de coutume de confulter le Sorcier pourquoy il eft mort ? Q u e fi le Sorcier répond, que celuy cy ou celuylà, en eft la caufe, ils n'auront jamais de repos, tant qu'ils ayent fait mourir celuy que le Piais (ainfi nomment-ils le Sorcier en leur langue) aura marqué. Les Caraïbes des Iles, imi­ tent


A N T I L L E S . Chap. 13 D E S I L E S 477 tent auffi en cela, la coutume de leurs Confreres, c o m m e nous l'avons deja reprefenté cy deffus. Mais c'eft une chofe affurée, & que tons ces Sauvages reconnoiffent tous les jours eus-mêmes par experience, que le Malin n'a pas le pouvoir de les maltraitter » en la C o m ­ pagnie d'aucun des Chrétiens. Auffi, dans lesIlesoù les Chrétiens font meftez avec eus, ces malheureus étant perfecutez parce maudit adverfaire, fe fauvent à toute bride dans les plus prochaines maifons des Chrétiens, où ils trouvent un azile & une retraitte affurée, contre les violentes attaques de ce furieus agreffeur. C'eft auffi une verité confiante, & dont l'experience jour­ naliere fait foy dans toute l'Amerique, que le Saint Sacre­ ment du Batême étant conferé à ces Sauvages, le Diable ne les bat & ne les outrage plus tout le refte de leur vie. Il fembleroit aprés cela, que ces gens dévroient fouhaitter avec paffion d'embraffer le Chriftianifme, pour fe tirer une bonne fois des griffes de ce L y o n rugiffant. Et de vray, dans les m o m e n s qu'ils en fentent les cruelles pointes en leur chair, ils fe fouhaittent Chrétiens, & promettent de le de­ venir. Mais auffi-toft que la douleur eft paffée, ils fe m o ­ quent de la Religion Chrétienne & de fon Batême. L a m ê ­ De Lery. chap. 16. m e brutalité fe trouve parmy le peuple du Brefil.

OOOO

3

C H A -


H I S T O I R E

478

CHAPITRE

M O R A L E ,

Chap. 1 4

QUATORZIÉME.

Continuation de ce qu'on peut appeller Religion parmy les Caraïbes : de quelquesunesde leurs Traditions : &

du fentiment qu'ils ont de l'immorta­ lité de l'ame.

N

O u s avons veu dans le Chapitre precedent, com­ ment les Efprits de tenebres, épouvantent durant la nuit par des fpe&res hideus, & des reprefentations effroyables les miferables Caraïbes, & c o m m e n t pour les en­ tretenir dans leur erreur, & dans une crainte fervile de leur pretendu pouvoir, ils les chargent de coups s'ils n'acquiefcent prontément à leurs malignes fuggeftions, & qu'ils char­ ment leurs fens par des illufions, & des imaginations étran­ ges, feignant d'avoir l'autorité de leur reveler les chofes fu­ tures, de les guerir de leurs maladies, de les venger de leurs ennemis, & de les delivrer de tous les perils o ù ils fe rencon­ trent. Aprés cela le faut il étonner,fices Barbares qui n'ont point fçeu difcerner ni reconnoitre l'honneur que Dieu leur avoit fait, de fe reveler à eus en tant de belles creatures, qu'il a mifes devant leurs yeus pour les conduire à la lumiere? de leurs enfeignemens, ont efté livrez en un fens reprouvé, s'ils font encore à prefent deftituez de toute intelligence pour appercevoir le vray chemin de vie, & s'ils font demeurez fans efperance & fans Dieu au monde. Nous avons auffi reprefenté, que quelque effort qu'ils ayent fait, pour étoufer tous les fentimens de la Divine juftice, & de fon droit, en leurs confciences ; ils n'ont neant moins pu faire en forte, qu'il ne leur feit refté quelque étincelle de cette connoiffance, qui les reveille, & leur donne de tems en tems, de diverfes craintes & apprehenfions d'une main vangereffe de leurs crimes, mais au lieu d'élever les yeus au Ciel pour en implorer le fecours, &fléchirpar confiance & par amandement de vie, la Majefté Souveraine du vray Dieu qu'ils


Chap. 14 D E S

ILES

ANTILLES.

479

qu'ils ont offenfé, ils defcendent jufques au profond des en­ fers, pour en évoquer les D e m o n s par les facrileges fuperftitions de leur Magiciens, qui aprés leur avoir rendu ces funeftes offices, les engagent par ces infames liens, en la déplora­ ble fervitude de ces cruels tyrans. Ces fureurs, transportent ces pauvres Barbares jufques-là, que pour avoir quelque faveur de ces ennemis de tout bien, & apprivoifer ces tygres, ils leur rendent plufieurs menus fervices. Car ils ne leur confacrent pas feulement les premices de leurs fruits : Mais ils leur dreffent auffi les plus honorables tables de leurs feftins ; ils les couvrent de leurs viandes les plus delicates, & de leurs bruvages les plus delicieus ; ils les confultent en leurs affaires de plus grande importance, & fe gouvernent par leurs funeftes avis ; ils attendent en leurs maladies, la fentence de leur vie ou de leur mort de ces deteftables oracles, qu'ils leur rendent par l'entremife de ces marmoufets de Cotton, dans lefquels ils envelopent les os ver­ moulus de quelque malheureus cadaure, qu'ils ont tiré de fon fepulcre ; Et pour détourner de deffus eus la pefanteur de leurs coups, & divertir leur rage, ils font fumer à leur hon­ neur par le miniftere des Boyez des feuilles de Tabac ; ils peig­ nent auffi quelquefois leurs hydeufes figures, au lieu le plus considerable de leurs petis vaiffeaus qu'ils appellent Pyraugues, o u ils portent panduë à leurs cous, c o m m e le collier de leur defordre, une petite effigie relevée en boffe, qui reprefente quelcun de ces maudits Efprits, en la plus hydeufe pofture, qu'il leur eft autrefois apparu, c o m m e nous l'avons déja touché au Chapitre precedent. O n tient auffi, que c'eft dans le m ê m e deffein qu'ils ont de fe rendre ces monftres favorables, qu'ils macerent fouvent leurs corps, par une infinité de fanglantes incifions, & de jufnes fuperftitieus, & qu'ils ont enfinguliereveneration les Magiciens, qui font les infames miniftres de ces furies d'enfer, & les executeurs de leurs paffions enragées. C e s pauvres abufez n'ont neantmoins aucunes loix, qui determi­ nent precifement le tems, de toutes ces damnables Ceremo­ nies, mais le m ê m e Efprit malin qui les y pouffe, leur en fait naiftre affez fouvent l'envie : ou par le mauvais traittement

qu'il


480

HISTOIRE

M O R A L E ,

Chap. 14

qu'il leur fait, ou par la curiofité qu'ils ont, de favoir lévenement de quelque entreprife de guerre, o u le fuccés de quel­ que maladie, ou enfin pour chercher les moyens de fe vanger de leurs ennemis. Mais, puis que ceus qui ont demeuré plufieurs années au milieu de cette nation, témoignent conftamment, qu'en leurs plus grandes détreffes, ils ne les ont jamais veus adorer ou invoquer aucun de ces D e m o n s , nous fommes perfuadez, que tous ces menus fervices que la crainte leur arrache, plutôt que la reverence o u l'amour, ne peuvent point paffer pour un vray culte, ou pour des actes de Religion, & que nous donnerons le vray n o m â toutes cesfingeries,finous les ap­ pelions des fuperftitions, des enchantemens, des fortileges, & des honteufes productions d'une Magie autant noire, que le font ces Efprits tenebreus, que leurs Boyez, consultent. Et nous tenons auffi, que le manger & le bruvage qu'ils prefenrent à ces fauffes Divinitez, ne peuvent pas eftre proprement appeliez des Sacrifices, mais plutôt les pactes exprez, dont les Diables font convenus avec les Magiciens, pour fe rendre prefens à leur demande. D e forte, qu'il ne faut pas trouver étrange,fidans tous ces foibles fentimens qu'ont la plupart des Caraïbes, de tour ce qui a quelque apparence de Religion, ils fe moquent entt'eus de toutes les Ceremonies des Chrétiens, & s'ils tiennent pour fufpects ceus de leur Nation, qui témoignent quelque defir de fe faire batifer. Auffi le plus feur pour ceus à qui Dieu auroit ouvert le c œ u r pour croire au Saint Euangile, feroit, de fortir de leur terre, & de leur parenté, & de fe retirer aus Iles, qui font feulement habitées de Chrétiens : Car encore, qu'ils ne foyent pasfifuperftitieus que le Peuple du Royau­ m e de Calecut, qui témoigne de l'horreur à toucher feulement une perfonne de L o y contraire à la leur, c o m m e s'ils en étoient fouillez ; nifirigoureus qu'au R o y a u m e de Pegu, o ù quand un h o m m e embraffe le Chriftianifme, la femme en celebre les funerailles,c o m m e s'il étoit m o r t , & luy dreffe un tombeau, où elle fait les lamentations, puis elle a la liberté de fe remarier c o m m e veuve : neantmoins celuy d'entre les Caraïbes, qui fe feroit rangé au Chriftianifme, s'expoferoit à mil-


Chap. 14 DES ILES ANTILLES. 481 à mille réproches & injures, s'il perfeveroit de faire fa de­ meure au milieu d'eus. Lors qu'ils voyent les Affemblées & le Service des Chré­ tiens, ils ont accoutumé de dire, que cela eft beau & divertiffant, mais que ce n'eft pas la m o d e de leur païs : fans témoig­ ner d'ailleurs en leur prefence, ni haine ni averfion contre ces Ceremonies, c o m m e faifoyent les pauvres Sauvages qui vivoyent en l'Ile Hifpaniola, o u de Saint D o m i n g u e , & aus IlesVoifines, qui ne vouloyent pas fe trouver au fervice des Efpagnols, & encore moins embraffer leur Religion, à caufe, difoient ils, qu'ils ne pouvoyent fe perfuader que des perfonnesfiméchantes &ficruelles, dont ils avoyent tant ex­ perimenté la fureur & la Barbarie, puiffent avoir une bonne creance. Quelques Preftres & Religieus, qui ont autrefois efté en ce païs-là, en ayant batizé quelques uns un peu à la legere, avant que de les avoir bien inftruits en ce myftere, ont efté caufe que ce Sacrement n'a pas efté en telle reputation par­ m y ces Caraïbes, qu'il eut efté fans cela. Et parce que leurs Parreins, leur donnoient de beaus habits, & plufieurs menues gentileffes au jour de leur Batéme, & qu'ils les traittoyent fplendidement, huit jours aprés avoir reçeu ce Sacrement, ils le demandoyent de nouveau, afin d'avoir encore des prefens, & de quoy faire bonne chere. Il y a quelques années, que quelqu'uns de ces Meilleurs fe chargerent d'un jeune Caraïbe leur Catecumene natif de la Dominique qui fe nommoit Ya Maraboüy, Fils du Capi­ taine que nos François n o m m o y e n t le Baron, & les Indiens, OrachoraCaramiana,à deffein de luy faire voir l'une des plus grandes & des plus magnifiques Villes du m o n d e , ilsluyfi­ rent paffer la mer, & aprés luy avoir montré toutes les fomptuofitez de cette cité incomparable, qui eft la Capitale du plus Floriffant R o y a u m e de l'univers, il y fut batizé avec grande folemnité, á la veuë de plufieurs Grands Seigneurs, qui hono­ rerent cette action de leur prefence, il fut n o m m é Louïs. E t aprés quelque tems de fejour en ces quartiers-là, il fut ren­ voyé en fon pais, étant chargé de beaucoup de prefens à la verité, mais auffi peu Chrétien qu'il en étoit forty, parce Ppp qu'il


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qu'il n'avoir, pas bien compris les Myfteres de la Religion Chrétienne, Et il n'eut pas fi toft mis le pied dans fou Ile, que fe moquant de tout ce qu'il avoit veu c o m m e d'une far­ ce, & difant que les Chrétiens ne fe repaiffoient que de fo­ lies, il retourna en la Compagnie des autres Sauvages, quitta fes habits, & fe fit roucouër c o m m e auparavant. Pour preuve de l'inconftance & de la legereté des Indiens Caraïbes, en la Religion Chrétienne quand ils l'ont une fois embraffée, on raconte encore que du tems que M o n fieur Auber étoit Gouverneur de l'Ile de la Gardeloupe, il étoit fouvent vifité d'un Sauvage de la Dominique, qui avoit demeuré un fort long tems à Seville en Efpagne, où il avoit reçeu le Batéme. Mais étant de retour en fon Ile, bien qu'il fit tant de figues de Croix qu'on en vouloit, & qu'il portat un grand Chapelet pendu à fon col, il vivoit neantmoins à la Sauvage, alloit nud parmy les liens, & n'avoit rien retenu de ce qu'il avoit veu, & de ce qu'on luy avoit enfeigné à Seville, hormis, qu'ils fe couvroit d'un vieil habit d'Efpagnol pour fe rendre plus recommandable, lors qu'il rendoit vifite à Monfieur le Gouverneur. Ilsont une Tradition fort ancienne parmy eus, qui m o n ­ tre que leurs Ayeuls ont eu quelque connoiffance d'une Puiffance Superieure, qui prenoit foin de leurs perfonnes, & dont ils avoyent fenty le favorable fecours. Mais c'eft une lumie­ re, que leurs brutaus enfans laiffent éteindre, & qui par leur ignorance ne fait fur eus, nulle réflexion. Ils difent donc, que leurs anceftres étoyent de pauvres Sauvages, vivant c o m m e ne belles au milieu des bois, fans maifons, & fans cou­ vert pour fe retirer, & fe nourriffant des herbes & des fruits que la terre leur produifoit d'elle m ê m e , fans eftre aucune­ ment cultivée. C o m m e ils étoyent en ce pitoyable état, un vieillard d'entr'eus extrêmement ennuyé de cette brutale faffon de vivre, fondoit en larmes tres-ameres, & tout abbatude douleur, déploroit fa miferable condition. Mais fur ce­ la, un h o m m e blanc s'apparut à luy defcendant du Ciel, & s'étant approché, il confola ce vieillard defolé en luy difant; Qu'il étoit venu fon fecourir luy & fes Compatriotes, & pour leur enfeigner le m o y e n de mener à l'avenir une vie plus douce


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DES

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douce & plus raifonnable. Quefiquelcun d'eus eut plutôt formé des plaintes, & pouffé vers le Ciel des gemiffemens, ils enffent efté plus prontement foulagez. Q u e le rivage de la mer étoit couvert de pierres aiguës ce tranchantes, dont ils pourroyent couper & tailler des arbres pour fe faire des maifons. Et que les Palmiers porroyent des feuilles, qui feroient fort propres à couvrir leurs toits, contre les injures de l'air. Q u e pour leur témoigner le foin particulier qu'il avoit d'eus, & le Singulier amour dont il favorifoit leur efpece, fur toutes celles des animaus, il leur avoit apporté une racine excellente, qui leur ferviroit à faire du pain, & que nulle belle n'oferoit toucher, quand elle feroit plantée, Et qu'il vouloit que des­ ormais, ce fut leur nourriture ordinaire. Les Caraïbes ajou­ tent, que la deffus ce Charitable Inconnu, rompit en trois ou quatre morceaus un bâton qu'il avoit en main:& que les donnant au pauvre Vieillard, il luy c o m m a n d a de les mettre en terre, l'affurant que peu aprés y fouillant, il y trouveront une puiffante racine, & que le bois qu'elle auroit pouffé dehors, auroit la vertu de produire la m ê m e plante. Il luy enfeigna puis aprés c o m m e on en devoit ufer, difant qu'il falloit raper cette racine avec une pierre rude & picotée, qui fe trouvoit au bord de la mer : exprimer foigneufement le jus de cette rappure, c o m m e un poifon dangereus ; & du refte, à l'a y de du feu, en faire un pain qui leur feroit favoureus, & dont ils vivroient avec plaifir. Le vieillardfitce qui luy avoit efté en­ joint, & au bout de neuf Lunes, ( c o m m e ils difent) ayant la curifité de favoir quel fuccés auroit eû la revelation, il fut vifiter les bâtons qu'il avoit plantez en terre, & il trouva que chacun d'eus avoit produit plufieurs belles & groffes racines, d'ont ilfitentierement c o m m e il luy avoit efté ordonné. Ceus delaDominique qui font le conte, difent de plus , que fi le vieillard eut vifité ces bâtons au bout de trois jours, au lieu de neuf Lunes, il auroit trouvé les racines creuës de m ê ­ m e groffeur, & qu'elles auroient efté toujours produites en auffi peu de tems. Mais parce qu'il n'y fouilla qu'apres un fi long terme, le Manioc demeure encore à prefent tout ce tems-là en terre, avant qu'il foit bon à faire la Caffaue. Ppp 2 C'eft


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HISTOIRE

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C'eft tout ce que porte la Tradition Caraïbe, & l'on pouvoit bien la coucher icy toute entiere, veu que c'eft la feule qui fe conte entre ce Peuple ignorant, qui ne fe met point en peine de favoir le n o m , & la qualité de cet aimable & celefte Bienfaiteur, qui les atant obligez, ni de luy rendre aucune reconnoiffance, & aucun honneur. Les Payens étoient bien plus curieus d'honorer leur Cerés, dont ils diffoient tenir le froment, & l'invention d'en faire du pain Et les Peruviens, Comment. quoy qu'ils ne connurent pas le grand Pachacamae, c'eft à di­ Royal de re celuy qu'ils tenoient pour l'ame de l'univers, & le Souve­ Garcilaffo 1. 2. rain Auteur de leur vie & de tous leurs biens, ne laiffoient chap. 2. pas de l'adorer en leur c œ u r avec beaucoup de refpect & de veneration, & de luy rendre exterieurement par leurs geftes & par leurs paroles, de grans témoignages de foumiffion & d'humilité, c o m m e au Dieu inconnu. Les Caraïbes, croyent qu'ils ont autant d'ames chacun d'eus, c o m m e ils fentent en leurs corps de battemens d'arteres, outre celuy du cœur. O r de toutes ces ames la principa­ le, à ce qu'ils difent, eft au c œ u r , & aprés la mort elle s'en va au Ciel avec fon Icheïri, ou fon chemiin, c'eft à dire avec fon Dieu, qui l'y m e n e pour y vivre en la compagnie des autres Dieus. Et ils s'imaginent, qu'elle vit de la m ê m e vie que l'homme vit icy bas. C'eft pourquoy ils tuent encore au­ jourd'huy des efclaves fur la tombe des morts, quand ils en peuvent attraper quifuffentau fervice du défunt, pour l'aller fervir en l'autre m o n d e . Car il faut favoir fur ce fujet, qu'ils ne penfent pas que l'ame foit tellement immaterielle, qu'elle foit invifible : Mais ils difent, qu'elle eftfubtile& deliée com­ m e un corps épuré : Et ils n'ont qu'un m ê m e m o t , pour lignifier le cœur & l'ame. Quant à leurs autres ames, qui ne font point dans le cœur, ils croyent que les unes vont aprés la mort faire leur demeure fur le bord de la m e r , & que ce font elles qui font tourner les vaiffeaus. Ils les appellent Oumékou. Les autres à ce qu'ils eftiment, vont demeurer dans les bois, & dans les forets, & ils les n o m m e n t des Maboyas. Bien que la plupart de ce pauvre Peuple croye l'immorta­ lité de l'ame, c o m m e nous venons de le dire : ils parlent fi con-


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confufément & avec tant d'incertitude, de l'état de leur a m e feparée du corps, qu'on auroit plutôt fait de dire qu'ils l'ig­ norent entierement, que de rapporter leurs reveries. L e s uns tiennent, que les plus vaillans de leur Nation font portez aprés leur mort en des Iles fortunées,oùilsont toutes cho­ fes à fouhait, & que les Arouâgues y font leurs Efclaves. Qu'ils n'agent fans laffitude en de grans & larges fleuves, & qu'ils vivent delicieufement, & paffent heureufement le tems en danfes en jeus & en feftins en une terre qui produit en abondance toutes fortes de bons fruits fans eftre cultivée. Et au contraire, ils tiennent, que ceus qui ont efté lâches & craintifs d'aller à la guerre contre leurs ennemis, vont fervir apres leur mort les Arouägues, qui habitent des païs deferts & fteriles, qui font au de-là des montagnes. Mais les autres, qui font les plus brutaus, ne fe mettent point en peine de leur état apres la mort : ils ny fongent ni n'en parlent jamais. Q u e fi on les interroge la deffus, ils ne favent que répondre, & fe moquent des demandes qu'on leur fait. Ilsont neantmoins tous eu autrefois quelque creance de l'immortalité des ames ; mais groffiere & bien ofcure, c e qui fe peut recueillir de ceremonies de leurs enterremens, & des prieres qu'ils font aus morts de vouloir retourner en vie, c o m m e nous le reprefenterons plus amplement au dernier Chapitre de cette Hiftoire: & de ce que les plus polis d'entr'eus, vivent encore à prefent en cette perfuafion, qu'aprés leurs trépas ils iront au Ciel, où ils difent que leurs dévanciers font déja arrivez: mais ils ne s'informent jamais-du chemin qu'il faut tenir, pour parvenir à cebien-heureus fejour. Auffi quand leurs Boyez, qui contrefont les Medecins, defefperent de les pouvoir guerir de leurs maladies, & que les Dia­ bles leur ont predit par leur bouche, qu'il ny a plus de vie à attendre pour eus ; ils ajourent pour les confoler, que leurs Dieus les veulent conduire au Ciel avec eus, où ils feront pour toujours à leur aife, fans crainte de maladie. L a creance des Calecutiens fur cet article, vaut encore Voyage moins que celle de nos Caraïbes, & c'eft une extravagante de Piimmortalité que leur Metempficofe : car ils croyent querard1. leur a m e au fortir de leur corps, fe va loger en celuy d'un partie, Ppp 3 Buffle, chap. 27


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Buffle, ou de quelque autre Befte. Les Brefiliens font icy plus raisonnables : car ils eftiment que les ames des méchans, vont aprés la mort avec le Diable, qui les bat 6c les tourmen­ te : mais que les ames des bons vont danfer & faire grand chere en de belles plaines, au delà des montagnes. Et c'eft une chofe plaifante & pitoyable tout enfemble, que la plu­ De Lery part des Sauvages Americains, mettent dans la danfe leur fouchap. 16. veraine felicité de l'autre vie. La refurrection des corps, eft parmy les Caraïbes une pure réverie ; leur Theologie eft trop obfcure, pour les éclairer d'unefibelle lumiere. O n admirera fans doute, dans les pau­ Voyez, Garcivres Virginiens, un petit rayon qui s'y trouve de cette verité laffo l. 2. facrée, veu que c'et une matiere, où les anciens Payens non cbap. 7. Ican de plus que nos Caraïbes, n'ont veu goutte. Il en apparoit auffi Laet, l. 5. quelque étincelle chez les Indiens du Perou, à ce que difent chap. 7. la plupart des Auteurs. A u refte, bien que les Caraïbes ayentfipeu de connoiffance & de crainte de Dieu, c o m m e nous l'avons reprefenté, ils ne laiffent pas de redouter merveilleufement fa voix, c'eft à dire le Tonnerre : Cette épouvantable voix qui gronde dans les nuées, qui jette des éclats de flammes de feu, qui ébranle les fondemens des montagnes, & qui fait trembler les Nerons & les Caligules m ê m e . N o s Sauvages donc auffitôt qu'ils apperçoivent les approches de la tempefte, qui ac­ compagne ordinairement cette voix, gagnent prontement leurs petites maifons, fe rangent en leur cuifine, & fe mettent fur leurs petis fieges auprés du feu, cachant leur vifage & appuyant leur telle fur leurs mains, & fur leurs genous, & en cette pofture, ils fe prenent à pleurer, & difent en leur Baragoin, en fe lamentant, Maboya mouchefache contre Ca­ raïbe, c'eft à dire que Maboya eft fort en colere contre eus, & c'eft ce qu'ils difent auffi lorsqu'ils arrive un Ouragan. Ils ne quittent pointée trifte exercice, que tout l'Oragan ne foit paffé : Et ils nefefauroient allez étonner, que les Chrétiens; ne témoignent point c o m m e eus d'affliction ni de peur, en ces Rubri rencontres. Ainfi les grands Tartares, craignent tous merque en fon Voy- veilleufement le Tonnerre, & lors qu'ils l'entendent ils chafage de fent de leurs maifons tous les étrangers, & s'envelopent dans Tartarie. des


Chap. 14 DES ILES A N T I L L E S . 487 des feutres, ou dans des draps noirs, où ils demeurent cachez tant que le bruit foit paite. Et divers autres peuples Barba­ res, ne font pas moins épouvantez que les Antillois, en de pareilles occafions. O n dit m ê m e que les Peruviens, les C u manois, les Chinois, & les Moluquois les imitent dans ces lamentations, & dans ces frayeurs, lorsqu'il arrive une Eclipfe. il eft bien vray, que dépuis que les Caraïbes ont eu la c o m ­ munication familiere des Chrétiens, il s'en trouve quelquesuns, qui témoignent en apparence allez de conftance & de refolution pour ne point craindre le Tonnerre. Car on en a veu, qui ne faifoient que rire lors qu'il éclattoit le plus forte­ m e n t , & qui en contrefaifoient le bruit, difant par maniere de chant, & de raillerie, un mot que l'on â peine à écrire, & dont le fon revient à peu prés à ces lettres Trtrquetenni. Mais ileftauffi tres-conftant, qu'ils font une grande violence à leur inclination naturelle, quand ils feignent de n'avoir point peur du Tonnerre, & que ce n'eft qu'une pure vanité, quilespouf­ fe à contrefaire cette affurance, pour perfuader à ceus qui les voyent, qu'en ces occurrences, ils n'ont pas moins de generofité que le Chrétiens. Car quelques-uns des nos Habitans de la Martinique, qui les ont furpris dans leur Quartier lors qu'il tonnoit & qu'il éclairoit, difent, qu'ils ont trouvé, m ê ­ m e les plus refolus d'entr'eus, qui trembloient de frayeur dans leurs pauvres Cabanes. O r ce trouble & ces épouvantemens qu'ils font paroitre à l'ouïe de cette voix celefte, ne font ils pas un effet tout vifible, du fentiment d'une infinie & fouveraine puiffance, im­ primé par la nature dans l'efprit de tous les h o m m e s , & une preuve bien illuftre, que bien que ces miferables s'éforcent de tout leur pouvoir, à émouffer les aiguillons de leur confcience, ils ne fauroient neantmoins les brifer tellement, qu'ils ne les piquent & les tourmentent malgré qu'ils en ayent. Et ce­ la ne peut il pas bien verifier le beau m o t de Ciceron, que nous avons mis à la telle du Chapitre precedent ? V e u que fi tous les h o m m e s ne reconnoiffent pas de bouche cette Divinité, au moins ils en font convaincus en eus m ê m e s , par une fecrette mais invincible main, qui d'un ongle de diamant, écrit


Au Li­ vre fé­ cond de la natu­ re des Dieus.

Chap. 15 HISTOIRE M O R A L E , 488 écrit cette premiere de toutes les veritez dans leurs cœurs. D e forte, que pour conclure, nous dirons avec ce grand h o m m e , dont les parolesfinirontexcellenment ce difcours, c o m m e elles l'ont c o m m e n c é , Qu'il eft n é , & c o m m e gravé dans l'efprit de tout les h o m m e s , qu'il y aune Divinité.

CHAPITRE

QUINZIÉME

Des Habitations & de Ménage des Caraïbes.

L

Es Hiftoriens recitent, qu'autrefois une partie des A n ­ ciens Habitans du Perou, vivoient épars fur les m o n ­ tagnes : par les plaines, c o m m e des beftes Sauvages, fans avoir ni villes, ni maifons. Q u e d'autres fe retiroient en des cavernes & en des lieus écartez & folitaires : & d'autres 1. 6.c.11.dans des foffes, & dans les creus des gros arbres. Mais l'état des Caraïbes d'aujourd'huy, fe trouve bien eloigné de cette maniere de vivrefiSauvage &fibrutale.Ileft vray, que nous n'aurons pas beaucoup de peine à décrire leurs logemens ; car ils n'y font gueres de faifon : Et il ne leur faut qu'un arbre & une ferpe, pour leur bâtir un logis. Ils ont leurs demeures proche les unes des autres, & difpofées en forme de village. Et pour la plupart ils recherchent pour leurslogemens,lafituationde quelque petite montagne, afin de refpirer u n meilleur air, & de fe garantir de ces moucherons, que nous avons n o m m e z Moufquites & Maringoins, qui font grandement importuns & dont la piquure eft dangereufe, aus lieus où les vens nefoufflentpas. C'eft la m ô m e raifon qui oblige les Floridiens, de delà la Baye de Carlos & des Tortugues, à fe loger en partie à l'entrée de la m e r , en des Huttes bâties fur pilotis. Les Antillois ne s'é­ loignent guere auffi des fontaines, des ruiffeaus, & des rivie­ res, parce que, c o m m e nous l'avons dit, ils ont acoutumé de fe laver le matin tout le corps, avant que de fe rougir. Et c'eft pourquoy ils recherchent autant qu'il leur eft poffible, un voifinage de cette nature pour leurs petis édifices.

Garcilaffo en fon Com­ mentaire Royal. liv. 2. c. 12. &

Par-


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Parmy-nous & parmy plufieurs autres Nations, les Archi­ tectes fe travaillent à faire des édificesfipuiffans &fifuperbes, qu'il femble qu'ils entreprenent de braver lesfiécles,& de faire difputer la durée de leurs ouvrages, avec celle du Trigaut M o n d e . Les Chinois, dans la nouvelle frequentation qu'ont dans fon eue les Chrétiens avec eus, en ont témoigné grand étonne- Hiftoire m e n t , & nous ont taxé de beaucoup de vanité. Pour eus, ils de la Chine. ne mefurent la durée de leursedifices,qu'àcelledela briéveté chap. 4. de leur vie. Mais nos Sauvages Antillois diminuent encore beaucoup de cette durée, & ilsedifientde telle forte, qu'il leur faut fouvent edifieren leur vie. Leur petites Cafes font faites en ovale, de pieces de bois plantées en terre, fur léquelles ils élevent un couvert de feuilles de Palmes, ou de Cannes de Sucre, ou de quelque herbes, qu'ils faventfibien agen­ cer &fiproprement joindre les unes fur les autres, que fous ce couvert, qui bat jufqu'à terre, ils s'y trouvent à l'épreuve des pluyes & des injures du tems. Et ce toit, tout foible qu'il femble, duré bien trois ou quatre ans fans fe rompre, pourveu qu'il n'y vienne point d'Ouragan. Pline dit que certains Plin. l.16.c.38. Peuples du Septentrion fe fervoient aufilde rofeaus pour la couverture de leurs maifons ; & encore aujourd'huy, l'on en voit plufieurs maifons couvertes dans les Pais-bas, & en quel­ ques lieus champeftres de la France. Les Caraïbes, em­ ploient auiïi de petis rofeaus entre-laffez, pour faire des paliffades, qui tiennent lieu de murailles à leurs logis. Sous cha­ que couvert, ils font autant de feparations qu'ils veulent de chambres. U n e fimple natte fait chez eus l'office de nos portes, de nos verrous, & de nos ferrures. Leur plancher d'en haut eft le toit m ê m e , & celuy d'en bas n'eft que de terre battue. Mais ils ont un tel foin de le tenir propre, qu'ils le balayent toutes les fois, qu'ils y apperçoivent la moindre or­ dure. C e qui n'a lieu que dans leurs cales particulieres ; C a r ordinairement leur Carbet, ou leur maifon publique, où ils font leurs réjouïffances, eft fort fale. D e forte que fouvent la place eft pleine de Chiques. Outre un petit corps de logis o u ils prenent leur repos, & où ils reçoivent leurs amis, chaque famille confiderable a Qqq enco-


490 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 15 encore deus petis couverts. Dans l'un, ils font leur cuifine & ils fe fervent de l'autre c o m m e d'un magafin, où ils confervent leurs arcs, leurs fléches, & leurs boutous, qui font des Malfuës de bois pefant & poly, dont ils fe fervent en guerre au lieu d'épée, lors qu'ils ont ufé toutes leursfléches.Ilsy tiennent encore leurs outils, leurs paniers, leurs licts de referve, toutes les bagatelles, & tous les petis ornemens dont ils fe fervent en leurs réjouïffances publiques & aus jours de parade. Ils n o m m e n t toutes ces babioles des Caconnes. Pour tous meubles, nos Sauvages n'ont que des licts branlans, qu'ils apppellent Amacs, qui font de grandes couver­ tures de cotton, fort induftrieufement tiffuës,qu'ils froncent par les bouts, pour joindre enfemble les deus coins de la lar­ geur. Puis ils attachent ces Amacs par ces deus bouts fron­ cez, ans principaus piliers de leur édifice. Ceus qui n'ont point delictde cotton, fe fervent d'un autrelict,que l'on appelle Cabane. C e font plufieurs bâtons tiffus de long & de travers, fur lefquels on met quantité de feuilles de Balifier, ou de Bananier. Cette Cabane eft fufpenduë & foutenue par les quatre coins, avec de groffes cordes de Mahot. Ils ont outre cela de petisfieges,tout d'une piece, faits d'un bois de couleur rouge ou jaune, poly c o m m e du marbre. Et l'on voit auffi chez-eus de petites tables, qui ont quatre piliers de bois, & qui font tiffuës de feuilles de cette efpece de Palme qui fe n o m m e Latanier, Leur vaiffelle, & leur batterie de cuifine eft toute de terre, c o m m e celles des Maldivois : ou de certains fruits femblables à nos courges, mais qui ont l'écorce plus épaiffe & plus dure, taillez & compofez de diverfes figures, & qui font polis & peints auffi delicatement qu'il fe peut. Cela leur tient lieu de plats, d'écuelles, de baffins,d'affiettes, de coupes, & de vaiffeaus à boire.Ilsn o m m e n t Coïs ou Couïs, toute cette vaiffelle faite de fruits : Et c'et le m ê m e n o m , que les Brefiliens donnent à la leur, faite de femblable matiere. Ils fe fervent de leur vaifelle de terre, c o m m e nous nous fervons de nos marmites & de nos chauderons de France. Ils en ont entre autres d'une faffon, qu'ils appellent Canary. O n voit de ces Canaris qui font fort grands, & d'autres quifont fort petis. Les


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Les petis ne fervent qu'à faire des ragouts, que l'on appelle Ce ragout est Taumalis;Mais les grands font employez à faire le bruvage, fait Avec qu'ils n o m m e n t Ouïcou. Les Caraïbes de la Martinique, ap­ des œufs portent fort fouvent de ces petis Canaris au quartier des Fran- & des cois, qui leur donnent en échange quelques Cacones, c'eft entrailless àde cradire quelques petiques babioles qui leur plaifent. N o s gens bes, & font état de ces petis vaiffeaus, parce qu'ils ne fe caffent pasdu pyfi aifément que nos pots de terre. Cette vaiffelle que nousment. venons de décrire, quelque chetive qu'elle foit, eft confervée & entretenuë par eus, avec autant de curiofité & depropreté quel'onpuiffe defirer. Les caraïbes ont m ê m e un lieu, loin de leurs maifons, deftiné à leurs neceffitez naturelles, o ù , lors qu'ils en ont befoin, ils fe retirent, y portant un bafton pointu avec lequel ils font un trou en terre, où ils mettent leur ordure, qu'ils couvrent de terre puis aprés. D e forte que jamais on ne voit de ces vilenies parmy eus. Et quoy que le fujet n'en foit pas fort agreable,cette coutume, neantmoins, merite d'eftre re­ marquée, veu qu'elle fe rapporte formellement à l'ordon­ nance que Dieu avoit faite au vint-troifiéme du Deuteron o m e , pour l'armée d'Ifraël, qui eftant à la campagne, ne pouvoit pas ufer de la propreté & de la commodité ordinaire dans ces neceffitez. A cela fe rapporte auffi la coutume des BusbeTurcs, qui lors qu'ils fe trouvent dans ce befoin, font une quis en Amfoffe avec une pêle pour cacher leurs excremens. C e qui Ces baffades. rend leur C a m p extrêmement propre, quand ils font à la liv. 3. guerre. U n ancien Auteur nous dit que dans l'Inde Orien­ Ctefias. tale, un certain Oifeau n o m m e le Juste, fait quelque chofe de femblable, en foüiffant fon ordure, & la couvrant en forte qu'elle ne paroiffe point. C e qui feroit merveilleus, s'il tenoit autant de la verité, qu'il fent la fable. Les Tartares, àCarpin ce que l'on dit, ne voudroient pas m ê m e avoir fait de l'eau en fon dans l'enclos de leurs logemens, tenant cela pour un peché. Voyage de TarRepaffons vers nos Sauvages. tarie. O n voit dans l'enceinte de leurs maifons, un grand nombre de Poulies c o m m u n e s , & de Poulies d'ïndes, qu'ils nourriffent, non tant pour l'entretien de leurs tables, que pour ré­ galer leurs amis Chrétiens qui les vont vifiter, ou pour Qqq 2 échan-


H I S T O I R E M O R A L E , Chap. 15 492 échanger contre des ferpes, des coignées, des houes, & au­ tres ferremens qui leur font neceffaires. Ils ont encore aus environs de leurs logis plufieurs Oran­ gers, Citroniers, Goyaviers, Figuiers, Bananiers, & autres arbres portans fruit : de ce petis Arbres qui portent le Pym a n , & les Arbrffeaus ou les Simples dont ils ont la connoiffance, pour s'en fervir quand ils ont quelque incommodité. Et c'eft de tout cela qu'ils font les bordures de leurs jardins. Mais ces jardins fons remplis au dedans de Manioc, de Pata­ tes & de divers L é g u m e s , c o m m e de Pois de plufieurs efpeces, de Feves, de gros Mil appelle Ways de petit Mil & de quelques autres. Ils y cultivent auffi des Melons, de routes fortes des Citrouilles excellentes, & une efpece de C h o u s qu'on appelle chous Caraïbes, qui font d'un goût delicat. Mais ils ont foin particulierement de la culture de l'Ananas, qu'ils cheriffent par deffus tous les autres fruits. Breves, A u refte, bien qu'ils n'ayent point de villages, ni de mai­ Rubru- fons mobiles, & ambulatoires, c o m m e l'on dit des Bedovins, quis, & Carpin. pauvre peuple de l'Egypte, de certains Mores habitans au Midy de Tunis en Afrique, & des Nations delagrande Tartarie, neantmoins, ils changent allez fouvent de demeure, felon que les y porte leur caprice. Car auffi-tôt qu'une ha­ bitation leur déplaift le moins du m o n d e , ils démenagent, & fe vont placer ailleurs. Et cela fefait en moins de rien, & fans en demander la permiffion à leur Cacique,comme étoient obligez de faire à leur R o y les Anciens Peruviens, en femblables rencontres. Entre les fujets de ce changement de demeure parmy les Antillois, fe trouve parfois la creance qu'ils ont d'être plus, De Lery fainement placez ailleurs. C e qui caufe bien fouvent un pa­ chap. 19. reil remu-menage chez les Brefiliens. Parfois quelque faleté que l'on aura faite en leur logis, & qui leur donne de l'hor­ reur. Et parfois auffi la mort de quelcun de la maifon, qui leur faifant apprehender d'y mourir de m ê m e , les obligea fe retirer ailleurs, c o m m e fi la mort ne les y pouvoit ni trouver ni faifir avec la m ê m e facilité. Mais cette folle apprehenfion a bien plus la vogue encore chez les Caraïbes du Continent, qui ne manquent point en de pareilles occafions, de brûler la cafe,


Chap. 15

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ILES

ANTILLES.

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café, & d'aller cherchefun autre gifte. Cette plaifante fuperftition fe voit auffi chez les indiens de l'Ile de Coraçao, bien que ces pauvres gens ayent reçeu le Saint Batême. C a r Monfieur du Montel rapporte, qu'étant au grand village de ces Indiens n o m m e l'Afcenfion, & ayant remarqué en deus ou trois endroits, des maifons les unes defertes, quoy quel­ les fuffent en leur entier, & les autres abfolument ruinées, il demanda pourquoy ces maifons étoient ainfi abondonnées: Et le Cacique ou Capitaine, luy répondit, que c'étoit parce Carcil.2. qu'il étoit mort quelques perifonnes en ces lieus-là. Les an- laffe, chар. 1. ciens Peruviens fe mettoient m ê m e dans le tracas d'un tel démenagement, s'il arrivoit que leur logis vint-à être frappé de la foudre. Car alors, ils l'avoient enfigrande abomina­ tion, qu'ils en muroient auffi-tôt la porte avec des pierres & delaboue, afin qu'il n'y entrait jamais perfonne. O n dit qu'autrefois les h o m m e s de la Province de Quito, au Perou, n'avoient point de honte de s'affujettir à faire tout le ménage, pendant que leurs femmes s'alloient promener : Et les anciens Egyptiens n'en faifoient pas moins,finous en croyons Herodote. Il faut bien dire que le métier de faire la Livre 2. cuifine étoit eftimé bien noble dans la vieille Grece. Car le bon h o m m e Homere reprefente en fon Iliade, Achille faifant Livre 9. luy m ê m e un hachis, & mettant de la viande en broche, & tous fes Courtifans employez à la cuifine pour régaler les Ambaffadeurs d'Agamemnon. Et pour le poiffon, il a tou­ jours eu ce privilege, c o m m e il a encore aujourd'huy, que les perfonnes de qualité, ne dédaignent pas de le favoir appreftcr. Mais parmy les Caraïbes, les h o m m e s tiennent tous ces emplois & toutes ces occupations pour indignes d'eus. Ils font d'ordinaire à la campagne. Mais leurs femmes gardent foigneufement lamaifon, & y travaillent,Ilsabbatent, à la verité, le bois de haute futaye, neceffaire pour leurs logemens : Ils bâtiffent les maifons ; Et ils ont foin d'entretenir l'edifice de reparations neceffaires. Mais les femmes ont la charge de tout ce qu'il faut pour la fubfiftance de la famille : Ils vont bien à la chaffe & à la pêfche, c o m m e nous le dirons cy-aprés. Mais ce font elles, qui vont querir la venaifon au Qqq 3 lieu


494 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 15 lieu ou elle a été tuée, & le poiffon fur le bord de l'eau. Enfin, ce font elles, qui ont la peine de chercher le Manioc, de pré­ parer la Caffaue, & le Ouïcou, qui eft leur bruvage le plus or­ dinaire, de faire la cuifine,decultiver les jardins, & de tenir la maifon nette & le ménage bien en ordre, fans conter le foin qu'elles ont de peigner & de rocouër leurs maris, & de filer le cotton pour l'ufage de la famille. D e forte qu'elles font en une occupation continuelle, & en un travail fans re­ lâche, pendant que leurs maris courent les chams & fe divertiffent : reffemblant plutôt ainfi à des efclaves, qu'à des c o m ­ pagnes. Dans les Iles de Saint Vincent, & de la Dominique, il y a des Caraïbes qui ont plusieurs Négres pour Efclaves, à la façon des Efpagnols & de quelques autres Nations. Ils les ont en partie, pour les avoir enlevez de quelques terres des Anglois : ou de quelques navires Efpagnols, qui fe font autre­ fois échovez à leur coftes. Et ils les n o m m e n t Tamons, c'eft à dire Efclaves. A u refte, ils fe font fervir par eus, en toutes les chofes où ils les employent avec autant d'obeiffance, de promitude, & de refpect, que le pourroient faire les peu­ ples les plus civilifez. Quelcun pourroit peut-être demander icy, fur le fujet de ce ménage des Caraïbes,fic o m m e nous avons l'ufage des lampes, des chandelles, & des flambeaus, ils ne fe fervent point auffi de quelque lumiere & de quelque artifice durant la nuit, pour fupléer, dans le befoin, au defaut de la lumiere du jour. Et de vray, ils ont apris des Chrétiens à fe fervir d'huyle de poiffon, & à mettre du Cotton dans des lampes, pour s'éclairer pendant les tenebres de la nuit. Mais la plu­ part n'ont point d'autres lumieres pour la nuit, qu'un bois fort fufceptible de feu, qu'ils confervent pour cet effet, & que les nôtres, à caufe de cela, appellent bois de chandelle. E n effet, il eft tout remply d'une g o m m e graffe, qui le fait brû­ ler c o m m e une chandelle : Et ce bois étant allumé, rend une fort douce odeur. Ainfi les Madagafcarois ufent la nuit, au lieu de flambeaus & de chandelles, de certaines g o m m e s qui prenent aifément feu, lefquelles ils mettent en des creufets de terre, o ù elles font un feu beau & odorant. Q u e fi le feu des


Chap. 15

DES

ILES

ANTILLES.

495 des Caraïbes vient à s'éteindre. Ils favent le fecret d'en exciter avec deus bois de M a h o t , qu'ils frottent l'un contre l'autre :De Lery & par cette collifion ils prenent feu, & éclairent en peu de chap. 19. tems. C'eft ainfi qui les Brefiliens, au lieu de la pierre & du fuzil, dont ils ignorent l'ufage, fe fervent de deus certaines efpeces de bois, dont l'un eft prefque auffi tendre que s'il étoit à demy pourry, & l'autre, au contraire, extremément dur : Et par la friction & l'agitation le feu s'y prend, & allu­ m e ce que 1 on veut. O n voit à Paris le m ê m e effet, en frap­ pant l'un contre l'autre certains bois d'Inde, qui fe trouvent dans les cabinets des curieus. Ceus qui ont voyagé vers l'embouchure de la Rivière des A m a z o n e s , raportent qu'ils y ont veu des Indiens tirer du feu avec deus bâtons, mais d'une faffon differente de celle de nos Caraïbes. Car en ce quartier-là, ils ontauffideus morceaus de bois, l'un m o l , qu'ils applatiffent en forme de planchette, & l'autre qui eft tres-dur, en forme de bâton pointu par le bout, qu'ils piquent dans celuy qui eft m o l , lequel ils tien­ nent arrefté contre terre fous leurs pieds. Et ils tournent l'autre avec les deus mains, d'une fi grande viteffe, qu'enfin le feu prend à celuy de deffous & il s'enflamme. Et c o m m e il arrive fouvent qu'une perfonne fe laffe en cet exercice, une autre reprend prontement le bâton, & le tourne avec la m ê ­ m e viteffe, jufques à ce qu'ils ayent allumé le feu. A u refte, bien que plufieurs eftiment que ces faffons d'allumer le feu Livre 1. font modernes, il s'en trouve neantmoins des marques dans de l'Hiftdes planL'antiquité, c o m m e on le peut voir dans Theophrafte. ts. c. 10.

CHA-


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HISTOIRE

CHAPITRE

MORALE,

Chap. 1 6

SEIZIÉME.

Des Repas ordinaires des Caraïbes.

A plupart des peuples Sauvages & Barbares, font gou­ lus & fales en leurs repas. Les Bresiliens mangent & boivent & par excés, & fort falement, à toutes heu­ Paul le res, & fe levent m ê m e la nuit pour cet exercice. Les Cana­ Ieune en diens font gourmans jufqu'à crever, & ne fe peuvent m ê m e la Rela­ tion de la réfoudre à laiffer perdre l'écume du pot. Jamais on ne les Nouvel. voit laver, ni leurs mains, ni leurs viandes, Ils ne favent non Franc. plus ce que c'eft que de s'effuyer en mangeant, & ils n'ont point d'autres fervietes que leurs cheveus & le poil de leurs chiens, o u la premiere chofe qu'ils rencontrent. Les grands Voyez. RubriTartaresen font de m ê m e . Ils ne lavent jamais leurs écuelques & les, ni leurs marmites qu'avec le potage m ê m e , & c o m m e t ­ Carpin. tent d'autres vilenies, qui feroient trop horribles à reciter. Busbe- Les petis Tartares ne leur cedent guere en faleté, & engourquius des Ha. mandife, humant leur bouillon avec le creus de la main, qui yes, & leur fert de cuillier pour e n prendre : Et mangeant la chair Bergeron. des chevaus morts, fans fe donner la peine de la faire cuire autrement, qu'en la laiffant une heure ou deus, entre la felle Vincent & le dos de leurs chevaus. Ainfi, pour fortir de ces vilains le Blanc, & Gar- exemples, les Guinois, ceus du Cap de bonne Efperance, & cilaffo. certains autres Sauvages, devorent la chair crue & puante, avec poil & plumes, tripes & boyaus, c o m m e pourvoient faire, des chiens. Mais il faut donner ans Caraïbes la louange d'être fobres, & propres en leurs repas ordinaires, auffi bien que ceus du Continent, encore que quelques uns d'entr'eus ne meritent pas cet éloge, c o m m e il n'y a point de regle fi generale qui n'ait fon exception. Monfieur du Montel, dig­ ne & fidele témoin, rend ce témoignage de fobrieté & de propreté à ceus qu'ils a veus à Saint Vincent, & ailleurs. Mais ils ne font pas tous fi retenus nifipropres. Et ceus qui les ont veus, entr'autres, à la Dominique, ne leur don­ nent pas cette qualité. De Lery chap. 9.

L

Ce


C h a p . 16

DES I L E S A N T I L L E S . 497 Ce peuple, mange fouvent enfemble en la maifon publi­ que, comme nous le verrons plus particulierement cy aprés, ou pour fe divertir & faire la débauche, ou m ê m e pour s'en­ tretenir de la guerre & des affaires du commun, comme au­ trefois les Lacedemoniens. Les femmes, comme en quel­ ques autres païs des Barbares, ne mangent point que leurs maris n'ayent pris leur repas, & ils n'ont point d'heure reglée pour cet exercice. Leur eftomac eft leur Horloge. Ils endurentfipatiemment la faim, que s'ils retournent de la pe-. fche, ils auront la patience de faire roftir le poiffon à petit feu, fur un gril de bois de la hauteur de deus pieds ou environ, fous lequel ils allument un feufipetit, qu'il faut quelquefois une journée, pour cuire le poiffon comme ils le defirent. 11 y a de nos François qui en ayant mangé de leur façon, l'ont trouvé de fort bon goût, & cuit en perfection. Ils obfervent generalement en toutes les viandes qu'ils preparent, de les faire ainficuire fort lentement & à petit feu.

Ils mangent d'ordinaire affis fur de petisfieges;& chacun Au li­ d'eus a fa petite table à part, qu'ils n o m m e n t Matoutou, vre des c o m m e Tacite témoigne qu'il fe pratiquoit chez les anciens Mœurs An­ Allemans, & c o m m el'ondit qu'il fe fait encore aujourd'huy des cins Al­ dans le Japon. Parfois auffi ils mangent à terre, accroupis lemans. fur leurs genous, & en rond les uns auprés des autres. Pour Linfcot. nappes, ils n'ont point de linge c o m m e nous, ni de peaus chap. 26. c o m m e les Canadiens : ni de nattes ou de taffetas c o m m e les Maldivois, ni de tapis c o m m e les Turcs, & quelques autres peuples, mais de belles & amples feuilles de Bananier tou­ tes fraîches, qui font tres-propres à fervir de napes, étant de la grandeur que nous les avons reprefentées. C e font auffi leurs ferviettes, & ils en mettent fur eus pour s'y effuyer. Ils fe lavent toujours foigneufement les mains avant le re­ pas. Et m ê m e dans leur cuifine, ils ne touchent jamais rien de ce que l'on peut manger, qu'ils n'ayent les mains nettes. En­ fin, dans tous leurs repas ordinaires, il paroit avec la fobrieté, une propreté, que l'on auroit peine à s'imaginer parmy des Sauvages. N o u s avons déja dit cy-deffus, que leur pain ordi­ naire eft une certaine galette allez délicate, qu'ils appelRrr

lent


498

Voyage Bréves.

HISTOIRE

MORALE,

Chap. 16

lent Caffave, compofée de la racine du Manioc. Elle fe fait en cette forte, que nous f o m m e s obligez de d'écrire icy, pour la perfection de notre Hiftoire, bien que d'autresl'ayentreprefentée avant nous. L a racine, bien qu'elle foit quelquefois de la groffeur de la cuiffe, s'arrache aifément hors de terre. O n la racle d'abord avec un couteau, pour emporter une petite peau dure qui la couvre. & puis on la rape ou grage (felon la frafe du païs) avec une rape ou grage platte, de fer ou de cuivre, de bonne grandeur : & on preffe la farine qui s'en forme dans un fac de toile, ou dans de longues chauffes, ou poches, que l'on appelle ans Iles Couleuvres, induftrieufement titillés de jonc, ou de feuilles de Latanier par la main des Caraïbes, pour en exprimer le Suc. Les Sauvages, avant qu'on leur eut porté de ces rapes, fe fervoient au lieu de cela, de certaines pierres dures & picotées, qui fe trouvent fur leurs rivages. Elles font femblables à nos pierres pon­ ces. Quand l'humidité du Manioc eft bien tirée, on paffe la farine par un tamis, & fans la d'etremper avec aucu­ ne liqueur, o n la jette fur une platine, qui n'eft quel­ quefois que de terre, fous laquelle il y a du feu. Lors qu'elle eft cuite d'un collé, on la tourne de l'autre. Et quand elleeftachevée de cuite, on l'expofe au Soleil, pour la faire durcir davantage, & afin qu'elle fe puiffe mieux conferver, O n ne la fait pas pour l'ordinaire plus épaiffe, que d'un petit doit, & quelquefois moins, felon la fantaifie des Habitans. Elle fe garde plufieurs mois. Mais pour la trouver meilleure, il la faut manger fraiche d'un jour ou deus. Il y en a qui ne la quitteroient pas pour nôtre pain ordinaire. Et c'eft une merveille, que d'une racine fi dangereufe de fa nature, l'on fache tirer par artifice, une nourriturefiexcellente. Ainfi les M o r e s , mettant fécher au Soleil de certains Abricots m o r ­ tels qui croiffent dans leur terre, & les faifant puis aprés bouillir au feu, avec d'autres ingrediens, en font un bruvage, dont on ufe fans aucun danger, & avec plaifir. Surtout, la Caffave que font les Sauvages Antillois eft extremément delicate. Car ils ont tant de patience à faire ce qu'ils entreprenent, qu'ils y reuffiffent mieus que les Fran­ çois, qui fe précipitent ordinairement en leurs ouvrages, & qui


Chap. 16 D E S ILES A N T I L L E S . 499 qui n'ont pas fi tôt c o m m e n c é qu'ils voudroient avoir ache­ vé. Mais nos Caraïbes travaillent à loifir, & ne confiderent pas le tems qu'ils mettent en leur occupations, pourveu que l'ouvragefoitbien fait. Q u efiquelques Européens, qui ont ufé de la Caffave, fe plaignent que cette nourriture n'eft pas faine, qu'elle gâte l'eftomac, qu'elle corrompt le fang, qu'elle change la cou­ leur, qu'elle débilite les nerfs, & qu'elle defféche le corps : il faut confiderer, que c o m m e l'acoutumance eft une feconde nature,fibien que plufieurs chofes, quoy que mauvaifes en elles m ê m e s , lors qu'on les a acoutumées, ne nuifent point à la fanté,auffià l'oppofite, celles qui de leur nature font bon­ nes & innocentes, voire les meilleures ;fion ne les a point acoutumées, font par fois préjudiciables 6c nuifibles. Et pour montrer cette verité, c'eft que par cette faute d'acoutumance, enlam ê m e forte que quelques uns de nos gens fe plaig­ nent de la Caffave, les Hiftoriens nous rapportent que les Moreau en la Re­ Brefiliens étant enfermez avec les Hollandois au Fort Sainte lation de Marguerite, trouvoient étrange le pain & les viandes qu'on la guerre leur diftribuoit c o m m e aus foldats, 6c dont il leur falloit vi- faite au Brefil envre ; & fe plaignoient qu'elles les rendroient malades, les tre les faifoient mourir. Et à ce propos, eft encore extremement Hollan­ remarquable, ce que nous lifons dans le Voyage de Monfieur dois & les Pordes Hayes au Levant. C'eft que ce perfonnage ayant à fa ta­ tugais. ble quelques petis Tartares ; qui ne favoient ce que c'était que de pain , il leur enfitmanger, dont ils penferent mourir deus heures aprés, que ce pain qu'ils avoient m a n g é c o m ­ m e n ç a à s'enfler, 6c à leur caufer de grandes douleurs. O n fait auffi, parmy les Antillois, une autre forte de pain avec du blé d'Efpagne, qu'on n o m m e Mays, Les Anglois qui habitent la V e r m o u d e n'en ufent point d'autre. Quel­ ques uns mangent auffi au lieu de pain, la racine appellée Patate, dont nous avons fait mention cy-devant. Pour ce qui eft des autres vivres dont ufent les Caraïbes, leurs mets les plus c o m m u n s , & dont fe fervent auffi les Caraïbes du Continent, font les Lezards, le Poiffon de tou­ Voyage tes fortes, excepté la Tortue ; & les L e g u m e s , c o m m e les de Fran­ Cau­ Chous, les Pois, & les Féves. Mais leur plus ordinaire m a n - çois ches. Rrr 2

ger


500 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 16 ger (bien au contraire des Madagafcarois qui ont cette nour­ riture en horreur) eft de Crabes bien n'étoyées de leurs C o ­ ques, & fricaffées avec leur propre graiffe, & avec du jus de Citron & du P y m a n , qu'ils aiment éperdument, & dont ils rempliffent toutes leurs fauces. Neantmoins, quand ils re­ çoivent des François, ou d'autres Européens, ils n'en font pasfiprodigues, & ils s'accommodent en cela à leur goût, par une complaifance & une difcretion qui n'eft pas trop Sau­ vage. Ils appellent le dedans deja Crabe Taumaly ; Et c'eft de cela qu'ils font leur ragout le plus ordinaire avec de l'eau, de la mouchache,oufinefarine de Manioc, & force Pyman, Pour le deffert ils ufent de fruits c o m m e nous. Et d'ordinaire ils fe contentent de Figues, de Bananes, ou d'Ananas. Q u e s'ils mangent de la chair, & des chofes falées, c'eft feulement par complaifance envers les Etrangers, pour n'être point impor­ tuns à ceus qui les reçoivent, & pour gratifier ceus qui les vont voir. Car alors, ils appreftent la plupart des viandes fe­ lon leur goût. Et c'eft à cela qu'il faut ajufter ce que nous avons dit, qu'ils ne mangent jamais de Sel, de Pourceau, ni de Tortue, ni de Lamantin. Il eft vray, qu'il fe trouue parmy ce Peuple certains h o m ­ m e s extrêmement pareffeus & melancoliques qui menent une miferable vie;Car ils ne fe nourriffent que de Burgaus, de Coquillages, de Crabes, de Soldats, & de femblables infectes:Ils ne mangent auffi jamais de potage, ni de chair, fi ce n'eft de quelques Oifeaus qu'ils boucanent, c'eft à dire qu'ils font cuire fur la braife, avec leur plume, & fans les éventrer, & pour tout ragoût, ils ne fe fervent que d'eau de Manioc, qui perd fa qualité venimeufe étant bouillie, de fine farine de Manioc & de force Piman. Ils affaifonnent quelquefois leurs viandes, d'un déteftable affaifonnement, c'eft à dire de graiffe d'Arouâgues, leurs en­ nemis irréconciliables. Mais cela n'a pas de lieu dans leurs repas ordinaires : C'eft feulement en des jours folemnels de débauches, & de réjouïffance. Quant à leur boiffon. tout ainfi qu'en plufieurs endroits de l'Amerique, les m ê m e s grains de Mays qui fervent à faire du pain, font employez â la compofition d'un bruvage qui tient lieu


Chap.16 DES I L E S A N T I L L E S . 501 lieu de vin : & que parmy nous, des m ê m e s grains de blé qui compofent nôtre pain, nous faifons auffi de la biere;de mêm e , en ces Iles, avec les racines des Patates & du Manioc, qui fervent de pain, on compofe deus bruvages, qui font ordi­ naires dans le pais. L e premier & le plus c o m m u n , qui le fait de Patates bouillies avec de l'eau, s'appelle Maby.Ilraffraichit & defaltere merveilleufement, & il a auffi une vertu aperitive qui fait évacuer tout le fable & toutes les vifcofitez des parties baffes. D'où vient que l'on ne voit aucun de ceus qui s'en fervent, fe plaindre delagravelle. L'autre bruvage que l'on n o m m e Ouïcou, (d'un n o m approchant du Caouïn des Brefiliens) fe fait avec la Caffave m ê m e , bouillie pareillement dans de l'eau. O n le coule au travers d'un tamis, que les Sau­ vages n o m m e n t Hibichet. C e bruvage eft plus excellent que le M a b y & n'eft guere different de la biere, en couleur, & en force. Les Indiens le rendent for; agreable, mais d'ailleurs d'une telle vertu, quefil'on enprend beaucoup, il enyvre c o m m e du vin. Ils le font de Calfave bien riffolée fur la pla­ tine, puis mafchée par des f e m m e s , & verfée dans des vaiffeaus pleins d'eau : où aprés avoir infufé & bouilly environ deus jours par fa propre vertu, fans feu, c o m m e fait le vin nouveau, on coule en fuite l'infufion par un tamis. Et le fuc que l'on en tire étant confervé deus autres jours, fe trouve dans fa perfection pour être bu. A u refte, pour faire bouillir cette compofition, on met dans le vaiffeau deus outrois raci­ nes de Patates, rapées bien m e n u . Et il eft vray que cette coutume que les Sauvages obfervent, de mafcher la Caffave avant que de la jetter dans le vaiffeau, eft dégourante au poffible: Mais auffi eft-il conftant, que le bruvage qui eft c o m pofé de cette forte, eft incomparablement meilleur que celuy qui eft fait autrement. O n fait auffi le Ouïcou d'une autre faffon, fans racines de Patates. C'eft qu'aprés que la Caffave eft tirée de deffus la platine, o n la met quelque part dans la cafe ; & on la couvre de feuilles de Manioc, & de quelques pierres pefantes , pour la faire échaufer. C e qui fe fait durant trois ou quatre jours. Aprés quoy on la met en plufieurs morceaus, que l'on étend fur des feuilles de Bananier, & puis o n les arrofe d'eau legeRrr 3 rement.


502 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 16 rement, & on les laiffeà découvert. Quand la Caffave à de­ meuré une nuit ainfi, elle devient toute rouge : Et c'eft alors qu'elle eft bonne à faire le Ouïcou, & qu'elle fait bouil­ lir fon eau fans racines de Patates. O n la n o m m e Caffave pourrie.

Outre ces deus boiffons, qui font les plus ordinaires dans les Antilles, on y fait encore en divers endroits, plusieurs vins delicieus. Les Négres, qui font efclaves en ces Iles, font des incifions aus Palmiftes épineus, d'où il diftille une certaine liqueur femblable à du vin blanc, laquelle ils re­ cueillent dans plufieurs petites Callebaffes qu'ils attachent aus ouvertures de ces arbres, qui en rendent chacun par jour deus pintes, & quelquefois davantage. Les plus anciens Auteurs nous apprennent, que parmy les Orientaus le vin de Palmes étoit fort en ufage, c o m m e il y eft encore aujourd'huy : L'on s'en fert auffi en quelques endroits de l'Afrique, c o m m e en Monomotapa.

De plus, on fait aus Antilles, avec des Bananes, un autre bruvage qui fe trouve auffi ailleurs, & que quelques uns ap­ pellent Coufcou. Mais parce que ce vin, quoy que tres-agreable & plein de force, caufe de grandes ventofitez, il n'eft guére en ufage. Enfin, on tire en ces Iles un excellent vin de ces precieus rofeaus qui donnent le Sucre. Et c'eft le bruvage le plus eftim é , qui fe faffe aus Antilles. O n le n o m m e Vin de Cannes : & il y a un fecret particulier pour le faire. 11 s'en fair plus à Saint Chriftofle qu'ailleurs, à caufe de la quantité de Cannes qui y font plantées. L efucdeces Rofeaus, s'exprime dans un moulindreffétout-exprés pour cet ufage. Et puis, on le pu­ rifie avec le féu, dans de grandes chaudieres. Il fe peut conferver long-tems en fa bonté : Et il a une douceur & une certaine pointe, qui le feroient préfque palier pour du vin d'Efpagne. O n en fait auffi de l'eau de vie, que l'on appelle Eau de vie de Cannes, & qui fe garde mieus que te vin de ces m ê m e s Rofeaus. Il n'y a rien dans la matiere de ces repas ordinaires de nos Antillois,quipuiffefembler tenir du Sauvage, que peut être les Lezards, Mais cela ne vaut-il pas bien les Grenouilles &


Chap. 16 D E S

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ANTILLES.

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& les Efcargots, dont quelques uns mangent en ces quartiers ? Et qui ne fait qu'en Efpagne il fe m a n g e force Afnons ? Aprés tour, que l'on compare le vivre de nos Caraïbes avec celuy des Canadiens;qui outre l'écume, dont nous avons dit qu'ils En témangent, boivent d'ordinaire de vilaine & fale graiffe, & pré­ moignages c'en fèrent la chair de l'Ours à toute autre viande : Avec celuy despeuvent habitans de l'île de fort-aventure, l'une des Canaries, qui voir enmangent du fuif en abondance : Avec celuy des Tartares,divers Auteurs. des Perfes, des Chinois, des Huancas, Nation du Perou, & des Négres d'Angole, qui vivent c o m m u n e m e n t de chair de Cheval, de Chameau, de Mulet, de L o u p , de Renard, d'Ame, de Chien, & du fang de ces Animaus en bruvage : A v e c ce­ luy des Indiens de l'Orient, qui trouvent la chair de Chauvefouris auffi delicieufe que celle de la Perdrix : Avec celuy, des Brefiliens qui fe nourriffent de Crapaus, de Rats, & de vers : O u enfin, avec celuy des Tapuyes, & de quelques autres Barbares, qui mangent des cheveus d'écoupez fort m e n u , & meflez avec du miel Sauvage, & qui faupoudrent leurs vian­ des de la cendre des corps brûlez de leurs parens, & la paîtriffent avec de la farine ; C e qui caufe de l'horreur feulement à le reprefenter : Q u e l'on faffe, dis-je, une comparaifon de tous ces infames ragoûts avec ceus de la Nation Caraïbe ; Et l'on trouvera, que dans fon manger ordinaire, elle n'a rien de barbare.Ilne faut pourtant pas diffimuler, que quelques uns de nos François raportent, qu'ils ont veu parfois les Caraïbes manger des pous & des chiques qu'ils avoient pris, c o m m e on le dit des Mexicains & des Cumanois : Mais ils n'en font pas un ordinaire, & celaeftparticulier à quelquesuns d'eus, joint qu'ils ne le font pas pour aucun goût qu'ils trouvent en ces vermines : mais feulement pour fe venger & rendre la pareille, à ce qui leur à fait du mal. A u refte, l'horreur que les Caraïbes avoient autrefois de manger du Pourceau, de la Tortue, & du Lamantin, pour les plaçantes raifons que nous avons alleguées cy deffus, alloit jufqu'a tel point, quefiquelcun des nôtres leur en avoit fait manger, par furprife, & qu'ils viniffent puis aprés à le favoir, ils s'en vengeoient affurement toft ou tard. T é m o ï n ce qui ariva à une perfonne de marque d'entre nos François. C e perfonage


504 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 16 fonage recevant vifite du Cacique, ou Capitaine des Sauva­ ges de l'Ile où il étoit, le traitta par raillerie de Lamantin deguifé en faffon d'achis, le Cacique, dans la défiance où il étoit de ce qui luy arriva, pria le Gentil-homme de ne le point tromper. Et fur l'affurance qui luy en fut donnée, il ne fit point de difficulté de manger. L e difner étant achevé nôtre Gentil-homme découvrit la fourbe au Cacique & à fa com­ pagnie, pour avoir le plaifir de leurs difcours & de leurs gri­ maces. Mais ils eurent affez de pouvoir fur eus-même, pour diffimuler leur dépit. Et le Cacique fe contenta de dire en riant, He bien Compere nom n'en mourrons pas. Quelque tems aprés, le Gentil-homme luy fut rendre la vifite. Il le reçeut avec toute forte de civilité, & luy fit grand chere. Mais il avoit donné ordre à fes gens, de mettre dans toutes les fauffesdelagraififed'Arouâgue, dont les principaus Indiens ont toujours provifion chez eus. Aprés que cet infame repas fut finy, le Cacique plein de joye, demanda au Gentil h o m m e & à fa troupe, s'ils fe trouvoient bien de fon traittement. Eus s'en louant fort, & luy en faifant des remercimens, il leur apprit fa malice, dont la plupart eurent tant de crévec œ u r , & tant de bondiffemens & de dévoyemens d'eftomac, qu'ils en furent grandement malades. Mais l'Indien fe m o ­ quant d'eus difoit, qu'il avoit fa revanche Ceus qui ont frequenté dépuis peu les Caraïbes de la D o ­ minique & de la Martinique, difent qu'à prefent, ils ne font pour la plupart aucune difficulté de manger du Lamantin, de la Tortue, du Pourceau, & m ê m e de toutes les autres vian­ des qui font en ufage parmy nous, & qu'ils fe rient de cette fimplicité, qui les obiigeoit de s'en abftenir, crainte de parti­ ciper à la nature & aus qualitez de ces Animaus. Ils ont auffi beaucoup relâché de cette grande feverité, dont ils ufoient à l'endroit de leurs femmes. Car elles ne vont plus que rarement querir la pefche de leur mary. Et quand ils ont été à la pefche, le mary & la f e m m e mangent enfemble. Elles vont auffi plus fouvent au Carbet, pour participer au feftin & à la rejouiffance publique, qu'elles ne faifoient avant que leurs marys euffent eus la communication familiere des étrangers.

CHA-


Chap. 17

DES

ILES

CHAPITRE Des

ANTILLES.

505

DIXSETTIÉME.

Occupations&des Divertiffemens des Caraïbes.

Lexandre le grand eftimoit que le travail eftoit une Plut, en chofe vrayment royale. Et l'on voit encore ajour- la vie de te Prin­ d'huy dans le Serrail d'Andrinople des outils, dont ce. Amurat fe fervoit pour faire des fléches, qu'il envoyoit à des Voyage des principaus de fa Porte. Les Peruviens meritent auffi fur ce de Hayes fujet là, beaucoup de louange. Caries Roys du Perou avoient au Le­ fait des Loys & étably des Juges particuliers contre les Fai- vant. Com­ neans & les Vagabonds. Jufques-là, qu'il falloir que les enfansmentant de cinq ans s'employaffent à quelque travail qui fuit confor­ Royal de m e à leur âge : Et ils n'efpargnoient pas m ê m e les aveugles, Garcilaffo, l.5. les boiteus, & les muets. Les occupant à diverfes chofes, où c.11. & l'on pouvoit travailler de la main. Mais il s'eft trouvé des l.6. C.35. Herodote Peuplesfilâches, que de tenir l'Oifiveté pour une chofe fort liv. 5. belle & fort honorable. Et les Hiftoriens des Indes Occi­ De Lact dentales nous parlent de certains ftupides & brutaus Indiens en fon de la Nouvelle Efpagne & du Brefil, qui ronflent tout le long deHiftiore l'Adu jour en leurs cabanes, pendant que leurs femmes leur vont meriq. chercher des racines pour manger. N o s Caraïbes, ne reffemblent pas à ces Faineans. Car o n les voit travailler & prendre plaifir à diverfes fortes d'exerci­ ces. Les principaus & ceus qui leur font l'es plus ordinaires, font lachaffe& la pefche, où ils employent une bonne partie de leur tems, mais particulierement a la pefche. O n ne les Voir gueres fortir de leurs maifons fans arc & fans fléches. Et ils font admirablement adroits à s'en fervir, s'habituant à cet exercice, c o m m e les Turcs, des leur plus tendre jeuneffe. C e qui fait qu'avec le tems, ils fe rendent fi habiles &fiaffu­ tez â tirer de l'Arc, que de cent pas ils metrroient dans un quart d'écu, fans jamais y manquer. Et m ê m e en s'enfuyant ils favent tirer adroitement fur leurs ennemis, c o m m e faifoient autrefois les Pannes. Il y avoit encore plus de fujet Au Li­ d'admirer ces gauchers Benjamites qui frondoient à un che­ vre des luges veu, & n'y falloient point. chap. 20.

A

Sff

Lors


506

HISTOIRE

MORALE,

Chap. 17

Lors que les Caraïbes fortent pour la chaffe ou pour la pefche, ils ne menent pas avec eus leurs femmes, c o m m e certains Bresiliens qui les font toujours marcher devant eus, tant ils font jalons : Mais quand ils ont pris quelque chofe, ils le laiffent fur le lieu, & les femmes étoyent autrefois obli­ gées à l'aller chercher, & à l'apporterai] logis, c o m m e nous l'avons déja touché. O n dit que les Canadiens en font tout de m ê m e . Il n'y a point chez les Antillois, non plus que parmy tous les autres Indiens Occidentaus, de diftinction de qualité pour la chaffe : & l'exercice en eftauffilibre au plus petit d'entr'eus, qu'au plus grand. C o m m e en leurs repas particuliers, ils ne fe fervent d'au­ cune chair, s'ils n'ont des Etrangers à leur table, auffi ne vont ils pour l'ordinaire qu'à la chafFe de Lezards. Et s'ils font quelque autre chaffe, c'eft en des occasions extraordinaires, lorsqu'ils veulent traitter qu'elques-uns de leurs amis d'entre nos Européens: où. bien lors qu'ils les vont voir, & qu'ils veulent tirer d'eus quelque marchandife en échange. Ils font merveilleufement fubtils, à pécher à l'hameçon & à tirer le poiffon avec la fléche. Etl'onne fauroit allez ad­ mirer leur patience en cet exercice. Car ils y demeureroient quelquefois un demy jour tout entier fans fe laffer. Et lors qu'aprés avoir guetté long-tems le poiffon, ils viennent enfin à en appercevoir quelque gros & puiffant, qui foit à leur gré & bien à leur main, ils tirent deffus avec la fléche, de m ê m e que les Brefiliens. Et c o m m e ils font excellemment bons na­ geurs, ils fe jettent à l'inftant eus-mêmes à corps perdu aprés la fléche, pour fe faifir de leur proye. Mais outre l'hameçon Voyez & la fléche avec quoy ils prennent le poiffon, ils favent auffi fur tout lean de heureufement plonger auprés des rochers, & le tirer des Lery, cavernes où il eft caché : femblables en cela aus Floridiens, chap. 12. Jofeph qui n'attendant pas que le poiffon vienne à fe montrer, le vont Acofta chercher jufqu'au fond de l'eau, & l'y affomment à coups de liv. 3. maffuë c. 15. & ; Si bien qu'on les voit remonter tenant d'une main la befte. & de l'autre la maffuë. C'eft une chofe c o m m u n e franc. Pirard. entre les Sauvages, que d'eftre ainfi grands nageurs ; Et l'on 1 part. allure n o m m é m e n t des Brefiliens, des Maldivois, de quel­ chap. 2. ques


C h a p . 17 DES ILES A N T I L L E S . 507 ques Peruviens, & des habitans des Iles des Larrons, qu'ils peuvent paffer pour anfibies. Q u efiles autres inventions pour la pefche viennent à manquer à nos Caraïbes, ils ont recours à un certain bois lequel ils battent, l'ayant coupé en morceaus. Puis ils le jet­ tent dans les étangs, ou dans les lieus où la m e r eft coye. Et c'eft c o m m e une m o m i e fouveraine, avec quoy ils prennent du poiffon tant qu'ils veulent. Mais ils ont cette prudence, de ne fe point fervir de ce dernier artifice, que dans la neceffité, pour ne pas faire un trop grand dégaft. Aprés la chaife & la péche, ils s'adonnent à plusieurs m e ­ nus ouvrages, c o m m e à faire des licts de cotton, fort bien tiffus, & qu'ils n o m m e n t Amacs. Les femmesfilentle cotton fur le genou, & ne fe fervent pour l'ordinaire, ni de fufeau, ni de quenouille. Mais il y en a à la Martinique, qui en ont appris l'ufage de quelques Françoifes. Elles le lavent auffi parfaitement bien retordre : Mais dans quelques Iles les h o m m e s font la tiffure du lift. Ils font outre cela des pa­ niers de joncs & d'herbes, de diverfes couleurs : desfiégesde bois poly, qui font tout d'une piéce, de petites tables, qu'ils appellent Matoutoti, tiffuës de feuilles de Latanier, des tamis n o m m e z Hibichets, des Catolis, qui font de certaines hottes, plufieurs fortes de vafes, & de vaiffeaus, propres à fervir à boire & à manger, qui font polis peints & enjolivez de mille grotefques & enluminures agreables à la veuë. Ils font auffi quelques petis ornemens, c o m m e les ceintures, les chappeaus & les couronnes de plumes, dont ils fe parent les jours de leurs feffes & de leurs rejouiffance publiques. Et les fem­ mes font pour elles des demy-botines, ou des demy-chauffes de cotton. Mais fur tout, ils s'appliquent avec loin à façon­ ner & à polir leurs armes, c'eft à dire leurs arcs, leurs fléches, & leurs boutous ou maffuës, qui fe font de bois dur & poly. & qui par le m a n c h e , font curieufement ornez de bois & d'os de diverfes couleurs. Ils ne font pas moins foigneus de travailler à leurs Piraugues, ou vaiffeaus de mer, & à tout leur appareil de paix & de guerre. Ils les font d'un feul gros arbre, qu'ils creufent, rabottent, & pouffent avec une dexterité non pareille. L e s Sff 2 gran-


508

HISTOIRE

M O R A L E ,

Chap. 1 7

grandes Piraugues font par fois huvées, c o m m e on parie, par haut, tout à l'entour, furtout au derriere, de quelques plan­ c'eft à ches ajoutées. Quelques fois il y peignent leur Maboya, Par dire reCes chalouppes hauffées.fois des Sauvages, o u des grotefques. portent fouvent jufqu'à cinquante h o m m e s , avec leurs m u nitions de guerre. Avant qu'ils euffent communication avec les (Chrétiens, qui leur ont fourny toutes fortes de coignées, & d'autres outils de charpenterie & de menuyferie, ils avoient mille peines à venir à bout de faire leurs vaiffeaus. Car ils De Lery étoient obligez, c o m m e les Virginiens & quelques autres chap. 13. Sauvages, à mettre le feu au pied des arbres, & à les environ­ ner de mouffe mouillée un peu au deffus du pied, pour empefcher le feu de monter: Et ainfi ils minoient l'arbre peu à peu. Aprés, ils fe fervoient pour tailler le bois, de certaines pierres dures, aiguifées par le bout, avec lefquelles il coupoient & creufoient leurs Piraugues. Mais c'étoit avec une longueur de temsfipenible &fiennuyeufe, qu'ils reconnoiffent aujurd'huy l'obligation qu'ils nous ont, de les eu avoir delivrez, & s'eftiment heureus delafacilité qu'ils ont a prefent en leurs ouvrages, parle moyen de ferremens dont ils font pourveus. Ainfi les Peruviens, tenoient pour unfigrand bonheur ces outils que leur avoient apporté les Européens, laffo e n que l'ufage des cifeaus s'étant introduit dans le Perou par le fon Com­ mentaire moyen des Efpagnols, il y eut un Indien de qualité, qui n'en Royal, pouvant allez louer l'invention, difoit à l'un d'eus, q u e l.I. C.II. quand les Efpagnols n'auroient fait autre chofe que leur ap­ porter des rafoirs, des cifeaus, des peignes, & des miroirs, cela pouvoir fuffire pour les obliger à leur donner liberale­ ment, tout ce qu'ils avoient d'or & d'argent. Les Caraïbes, s'employent auffi à faite des pots de terre de toutes fortes, qu'ils favent cuire en des fourneaus c o m m e nos potiers. Et avec cette m ê m e terre, ils forment des pla­ tinés, fur léquelles ils font cuire la Caffave. L'adreffe qu'ils ont à tous ces petis exercices que nous ve­ nons de décrire, témoigne allez qu'ils apprendroient aifément plufieurs métiers de nos artifans, fi on leur en donnoit la connoiffance. Ils fe plaifent fur tout à manier les outils des charpentiers & des menuyfiers, : Et fans avoir appris Huvées

Garci-

com-


C h a p . 17 DES ILES A N T I L L E S . 509 c o m m e il s'en faut fervir, ils en favent faire plufieurs ouvra­ ges, depuis que nos gens les en ont a c o m m o d e z . D e quoy donc vrayfemblablement ne feroient ils point capables, s'ils étoient inftruits & exercez par de bons maiftres, & qu'ils fiffent leur aprentiffage fous eus. C o m m e ils aiment fort les divertiffemens & la recrea­ tion, auffi recherchent ils avec paillon tout ce qui peut les entretenir en bonne humeur, & chaffer la melancolie. Pour cet effet, ils fe plaifent à nourrir & à apprivoifer grand n o m ­ bre de Perroquets & de petites Perriques, o u Arrats, aufquels ils aprennent à parier. Pour fe divertir, ils font auffi plufieurs inftrumens de Mufique,fion les peut appeller ainfi fur lefquels ils forment des accords. C o m m e entr'autres fur de certains T a m b o u r s faits d'un arbre creus, fur léquels ils étendent une peau d'un feul coftê, à la façon des Tambours de Bafque. O n peut joindre à cet exemple une forme d'Orgues, qu'ils compofent avec des Callebaffes, fur léquelles ils pofent une corde faite d'un fil de rofeau, quel'onn o m m e Pire. Et cette corde étant tou­ chée rend un fon qui leur agrée fort. Le concert de beau­ coup d'autres Sauvages, ne vaut pas miens que le leur, & n'eft pas moins pitoyable & moins difcordant à l'oreille des François, Ordinairement auffi, le matin à leur lever ils fe mettent à jouer de laflute,ils en ont de diverfes fortes, auffi bien polies que les nôtres : quelques unes faires des os de leurs ennemis. Et plufieurs d'entr'eus, en favent jouer avec autant de grace que l'on pourroit s'imaginer pour des Sauva­ ges, bien qu'en cela ils n'approchent pas des François. Pen­ dant qu'ils jouent ainfi de la flute, les femmes appreftent le déjeuner. Ils paffent encore le tems à chanter quelques airs, qui ont des refreins affez agreables. Et avec ces chanfons en la bou­ che, ils fe divertiffent quelquefois un d e m y jour, affis fur d o petis fiéges, à voir rôtir leur poiffon. Ils mettent auffi des pois ou de m e n u s caillous, c o m m e les Virginiens, en des, calebaffes, par le milieu defquelles ils font palier un bafton, qui leur fert de manche. Et puis ils les font fonner en les re­ muant. C'eft ainfi qu'en ces quartiers les femmes appaifent Sff 3 &


510 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 17 5c divertiffent les enfans avec des jouets & des fonnettes. L a plupart des chantons des Caraïbes, qui font fort frequen­ tes en leur bouche, font des railleries fanglantes de leurs en­ nemis. Les autres font fur des oifeaus, ou fur des poiffons, ou fur des femmes, & le plus c o m m u n e m e n t fur quelque badinerie. Et il y en a beaucoup qui n'ont ni rime ni raifon. Souventauffinos Sauvages Antillois, joingnent la danfe à leur Mufique : Mais cette danfe eft auffi belle & auffi bien reglée que leur Mufique a de douceur & de jufteffe. O n voit une bonnepartiedepeuples Barbares s'adonner à cét exercice, avec une paffion démefurée, c o m m e pour exemple les Bre­ siliens, qui au raport de Jean de Lery, danfent jour & nuit. Et nous avons déja dit,qu'ily en a beaucoup, qui font m ê m e codifier en danfes, leur imaginaire felicité de l'autre vie. Mais les Caraibes, ufent particulierement de danfes dans leurs feftins Solennels, en leur Carbet ou maifon publique. Ces feftins fe font avec cet ordre. Quelques jours avant cette réjouïffance publique, le Capitaine en avertit toutes les maifons, afin que chacun ait à fe trouver au Carbet, au jour affigné. Cependant, les femmes font une forte de boiffon de Caffaue rôtie, & mieus préparée que celle dont ils fe fervent à l'ordinaire. Et c o m m e ils augmentent la dofe des ingrediens de cette boiffon, elle a auffi plus de force, & elle eft ca­ pable d'enyvrer auffi facilement que le vin. Les h o m m e s de leur cofté vont à la pefche, où à la chaffe des Lezards. Car pour les autres viandes, nous avons déja dit qu'ils n'en préparent point pour leur table, s'ils n'ont des étrangers à traitter. A u jour n o m m é , h o m m e s & femmes fe peignent le corps de diverfes couleurs & de diverfes figures, & le parent de leurs couronnes de plumes, de leurs plus belles chaines, & de leurs plus beaus pendans d'oreilles, colliers, bracelets, & autres ornemens. Les plus galans fe frottent le corps d'une certaine g o m m e , & foufflent deffus du duvet de divers oi­ feaus. Enfin, ils fe mettent tous fur leur bonne mine, & s'efforcent de paroitre le plus qu'ils peuvent en cette folennité. Equippez de la forte, & fe mirans en leurs plumes, ils vien­ nent à l'affemblée. Les femmes y apportent le bruvage & les mets qu'elles ont preparez, & font extremement foigneufes


Chap. 17

DES

ILES

ANTILLES.

511

neufes qu'il n'y manque rien, qui puiffe contribuer à la réjouïffance. N o s Caraïbes employent tout ce jour, & la meil­ leure partie de la nuit à faire bonne chere, à danfer, à s'en­ tretenir, & à rire. Et dans cette débauche, ils boivenr beau­ coup plus qu'à l'ordinaire : c'eft à dire en un m o t , qu'ils s'enyvrent: Les femmes m ê m e le font par galanterie. Lorsqu'ils peuvent trouver du vin & de l'eau de vie, pour méfier dans cette fefte, ils ne s'y épargnent pas non plus, & s'en donnent au c œ u r joye. Si bien que ce que nous avons dit de leur fobriete ordinaire, n'a point de lieu dans ces rencontres, n o n plus que lorsqu'ils fe preparent ailler à la guerre, ou qu'ils en retournent. Q u o y qu'au fonds ils n'aillent pas jufqu'à l'ex­ té des Brefiliens, qui dans leur réjouiffance, boivent deus o u trois jours entiers fans ceffer, & dans leur yvreffe, fe plon­ gent en toutes fortes de vices. Leur yvrognerie & leurs débauches font fréquentes. C a r ils en font. 1. Pour tenir leurs confeils de guerre. 2. Lors qu'ils retournent de leurs expeditions, foit qu'ils y ayent reuffi ou non. 3. Pour la naiffance de leurs premiers enfans maffes. 4. Q u a n d on coupe les cheveus à leurs enfans. 5. Q u a n d ils font en âge d'aller à la guerre : 6. Pour abatre un jardin fe­ lon leurftile,c'eft à dire, pour couper des bois, découvrir & défricher la terre, & la preparer pour un jardin : 7. Quand ils trainent à la mer un Vaiffeau neuf. 8. Et quand ils ont été gueris de quelque maladie. Ils n o m m e n t ces Affemblées Ouïcou, & dépuis qu'ils ont converfé avec les François, Vin. Maisàl'oppofiteauffi, tant leur humeur eft en cela bizarre & contraire à foy m ê m e , ils font de grands & de ridicules jeufneurs. Et 1. ils jeufnent lors qu'ils entrent en adolefcence, 2. Q u a n d on les fait Capitaines. À la mort de leurs Peres, ou de leurs Mères. 4. A la mort du M a r y , ou de la F e m m e . 5. Lors qu'ils ont tué un Arouägue : jeufne qui leur tourne à grand honneur.

C H A -


HISTOIRE

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C H A P I T R E

MORALE,

Chap. 18

DIXHUITIÉME.

Du Traittement que les Caraïbesfont à ceus qui les

C

vont

vifiter.

'Eft icy où, nos Caraïbes trionfent en matiere de civi­ lité pour des Sauvages. Car ils reçoivent avec toute forte de Courtoifie & de temoignages d'affection, les Etrangers qui abordent on leurs Iles, pour leur y rendre vifite. Ils ont des Sentinelles furlebord de la m e r , dans la plu­ part des Iles qu'ils poffedent tous feuls. Ces Sentinelles font placées fur les montagnes, ou furies eminences qui décou­ vrent loin en m e r , & elles font pofées en telle forte, qu'elles ont la veuë fur leslieusoù il y a un bon mouillage pour les Navires, & une facile defcente pour les h o m m e s , Sitoftque ces gens apperçoivent un Navire, ou une Chalouppe venir à eus, ils en donnent avis à ceus des leurs qui leur font les plus proches. Et en moins de rien, vous voyez parêtre plufieurs petis Canos ou vaiffeaus, dans chacun defquels il n'y a au plus que trois h o m m e s , qui font députez pour venir reconnoitre qui vous êtes, & qui vous crient de loin, que vous ayez à le declarer. Car ils nefefient pas au pavillon, parce que fouvent ils y ont été trompez : & ils reconnoiffent à la voix il l'on eft François, Efpagnol, Anglois, ou Hollandois. Sur tout on dit qu'ils reconnoiffent les Anglois. O n allure que les Bre­ siliens & les Peruviens ont l'odorat fi fubtil, qu'auflairils difcernent un François, d'avec un Efpagnol. Quand les Caraïbes ne font pas bien affurez qui l'on eft, & qu'on defcend à eus les armes à la main, & en pofture de leur malfaire, ils fe mettent en défenfe, fe faififfent des avenues les plus étroites de leurs terres, mettent des embufcades dans les bois, & fans qu'ils foient apperceus, fuivent de l'œil leurs ennemis, fe reculant par les voyes égarées, jufqu'à ce qu'ils ayent trouvéleuravantage, & qu'ils ayent uny toutes leurs forces. Et alors, ils décochent une greffe de fléches fur ces enne-


Chap.18 DES ILES A N T I L L E S . 513 ennemis. Puis ilslesenvironnent, viennent aus mains, & les affomment avec leurs maffuës. Ils font en quelques unes des Iles un gros, qui eft par fois de quinze cens h o m m e s , & davantage, à ce qu'il paroift ; car on ne peut pas favoir affurément leur nombre, veu qu'eus-mêmes ne fachant pas conter, n'en ont pas la connoiffance. Q u e s'ils fefententpreffez de leurs ennemis, ils fe cachent facilement, & fe gliffent parmy les buiffons heriffez d'épines extremement piquantes, fe cou­ lant adroitement pas deffous : O u bien ils grimpent des ro­ chers inacceffibles à tous autres ; O u s'ils font voifins de la m e r , ils fe jettent dedans, & plongent : puis vont fortir à cent, voire à deus cens pas loin du lieu où vous aviez la veuë. Et en futtte, ilsferallient enfemble aus rendez-vous qui leur font connus, & viennent de nouveau à la charge, lorsqu'on y penfe le moins, & que l'on croit les avoir mis en dé­ route. Mais quand ils reconnoiffent que ceus qui abordent font de leur amis, qui les viennent vifiter, c o m m e fi ce font des François ou des Hollandois, aprés leur avoir crié qu'ils font les tres-bien venus, ils vont en partie à la nage au devaut d'eus, entrent dans leur vaiffeau, & lors qu'il approche de terre, s'offrent à les porter à bord fur leurs épaules, pour té­ moigner leur affection dés l'entrée. Cependant, le Capitaine luy m ê m e , oul'onLieutenant, vous attend furie rivage. Et lorsque vous mettez pied à terre, ils vous reçoit au n o m de toute l'Ile, & vous fait complimenteur vôtre arrivée. V o u s êtes auffi-toft conduits en bonne compagnie au Carbet, qui eft la maifon de Ville, où les habitans de l'Ile, chacun felon l'âge & felon le fexe de leurs nouveaus hoftes, viennent faire la bien-venue. Le vieillard complimente & careffe le vieil­ lard : le jeune h o m m e & la jeunefille,font le m ê m e envers leurs femblables ; & dans le vifage de toute la troupe, o n peut lire clairement, la fatisfaction qu'ils ont de vous voir. Mais le premier difcours qu'ils vous tiennent, en vous abordant, eft de vous demander vôtre n o m , & puis, ils vous difent le leur. Et pour témoignage de grande affection, & d'a­ mitié inviolable, ils fe n o m m e n t eus-mêmes du n o m de leurs hoftes. Mais ils veulent pour la perfection de la ceremonie ; Ttt

que


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HISTOIRE

MORALE,

Chap. 18

que celuy qu'ils reçoivent fe qualifie auffi de leur n o m . Ainfi ils font u n échange de n o m s ; Et ils ont la memoire fi heureufe à retenir les n o m s de leurs amis 6c comperes, qu'au bout de dix ans ils s'en fouviendront fans aucune équivoque, 6c reciteront quelque circonftance de ce qui s'eft paffé d e confiderable en leur derniere entreveuë. Q u efion leur a fait prefent de quelque chofe, ils ne manqueront pas de le ramentevoir, pour témoigner leur reconnoiffance. Et il la cho­ feeftencore en être, ils la montreront à celuy qui la leur avoit auparavant donnée. Aprés tous ces complimens de Sauvages, qu'ils vous ont faits d'abord, ils vous prefentent des licts fufpendus, qui font fort nets & fort blancs, & qu'ils tiennent en referve pour de pareilles rencontres. Ils vous prient de vous y repofer, 6c en fuite ils vous apportent des fruits ; & pendant que les uns pourvoyent au feftin, les autres fe tiennent auprés de vous, pour vous entretenir, obfervant toujours le rapport de l'âge 6c du fexe. Cet accueil, fera trouvé fans doute, bien plus raifonnable que celuy des Caraïbes du Continent Meridional, qui reçoi­ vent leurs hoftes d'une façon fort bizarre, 6c quieftfemblableà celle que pratiquent les Canadiens. Car le Cacique de ces Caraïbes conduit en la maifon publique, fans parler au­ cunement, celuy qui les vient voir ; puis, on luy prefénte un fiege & du T a b a c , 6c on le laiffe ainfi quelque tems fans luy dire m o t , jufques à ce qu'il fe foit repofé, & m ê m e qu'il ait achevé de humer fon Tabac. Alors le Cacique approche 6c luy demande s'il eft venu ? L'autre répondant qu'ouy, il fe fied prés de luy, & l'entretient. Puis aprés ceus du comm u n viennent, luy demandant en la m ê m e forte, s'ileftvenu ? Et luy ayant prefenté à manger, ils s'entretiennent auffi fort agreablement. O r ileftbien vray, que nos Caraïbes Infulaires pratiquent dans la reception de leurs hoftes, envers ceus de leur Nation qui font étrangers de leursIles,la m ê m e cho­ fe que les Caraïbes du continent : Mais quand ils reçoivent des François, & d'autres Européens, qui ne favent pas garder le filence fi long-tems, ils parlent à eus, & les entretiennent d'abord, c o m m e nous avons dit, s'acommodant à leur hu­ meur,


DES ILES A N T I L L E S . 515 m e u r , & contrevenant, pour leur complaire, aus regles de leurs propres ceremonies. Mais, le feftin qu'ils leur veulent faire eft deformais prepa­ ré. V o y o n s donc c o m m e ils s'y gouvernent. Ils donnent à chacun fa petite table, & fes mets à part, c o m m e les Chinois, Les uns apportent des Lezards rotis, les autres des Crabes Trigaut fricaffées : quelques uns des legumes : & d'autres des fruits ;l.1.c.7. & ainfi du refte. Pendant le repas, ils vous entretiennent, & vous fervent avec un foin merveilleus. O n ne leur fauroit faire plus de plaifir, que de bien boire & de bien manger, & ils ne ceffent de vous en conjurer fort amiablement, de vous verfer à boire, & de prendre garde fi chaque table eft bien fournie.Ilne faut rien laiffer dans le vaiffeau en buvant, fi vous ne voulez les mécontenter. Q u efivous ne pouvez manger toute la Caffave qu'ils vous ont donnée, il faut pren­ dre le refte fur vous, & l'emporter;autrement, vous les defobligeriez. Ainfi les Turcs, quand ils fe trouvent aus tables Busbede leurs amis, ont acoutumé de remplir leurs mouchoirs, & quius, liv. 4. quelquefois les manches de leurs robes, de morceaus de vian­ de & de pain, qu'ils emportent chez eus. Et parmy les grandsVoyage de RuTartares, quand un convié ne peut achever toute la viande bruquis qui luy a été prefentée, il faut qu'il donne le refte à fon valet,en Tar­ pour le luy garder, ou bien qu'il l'emporte luy m ê m e en fon taire. efcarcelle, où il ferre auffi les os, quand il n'a pas eu le tems de les bien ronger, afin de les achever aprés, tout à fon aife. Mais parmy les Chinois, quand le convié s'en retourne chez luy, les fervireurs du conviant portent avec luy, les mets qui font reftez fur la table. Aprés le repas, les Caraïbes vous ménent promener en leurs maifons particulieres, & en leurs jardins, vous m o n ­ trent leurs armes, leurs curiofitez, & leurs babioles, & vous font prefent de fruits, o u de quelques menus ouvrages de leur façon. Q u efil'on a envie de demeurer quelque tems avec eus, ils le tiennent à faveur & en font ravis, & jamais ils ne ceffent de vous faire bon vifage, ni ne diminuent leur b o n traite" ment. Maisfil'on fe veut retirer, ils témoignent de la trifteffe de vôtre départ, & demandentfivous avez été malTtt 2 traittez, Chap. 18


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MORALE,

Chap. 18

traittez, pour vous en allerfitoft. A v e c ce trille vifage ils vous reconduifent en grande troupe jufque au bord de la m e r , & m ê m e vous portent dans la chalouppe,fivous le vou­ lez fouffrir. Et dans cet adieu, vous recevez encore de leur main des prefens de fruits, qu'ils vous preffent fort d'accep­ ter, difant à ceus qui les veulent refufer, Compere, fi tu n'en as pas befoin pour toy-méme,

tu les donneras à tes matelots. Ils

appellent ainfi, tous les ferviteurs & domeftiqucs de ceus à qui ils parlent. C e m o t de Matelot, eft c o m m u n auffi entre les François habitans desIles,pourfignifierun Afiocié. Et lors que deus habitans ont acheté, ou defriché une habitation enfemble, o n dit qu'ils fe font enmatelotez. O n dit q u e les Brefiliens & les Canadiens, font auffi quelques prefens en de pareilles ren­ Au Li­ contres. Et Tacite nous rapporte, que les anciens Allemans vre des régaloient de leurs liberalitez les étrangers qui les alloient viMœurs des An- fiter : Mais qu'ils demandoient reciproquement auffi quelque tiens Al­ chofe de leur part : E n cefte occafion, les Caraïbes fe m o n lemans. trent plus genereus : Car ils donnent fans rien demander. Mais ce feroit une incivilité, d'aller voir ces bonnes gens & de recevoir leurs courtoifies, fans leur faire auffi prefent de quelque chofe. C'eft pourquoy les étrangers qui les vont voir, ont toujours quelques grains de Rafflade ou de Cryftal, quelques hameçons, éguilles, épingles, ou petis couteaus, & autres menues bagatelles. Et à lafindu repas ils mettent fur la petite table, fur laquelle ils ont m a n g é , quelques unes de ces chofes, Ceus qui ont preparé le feftin, s'en tiennent recompenfez au centuple, & en témoignent une grande fatisfaction, & une reconnoiffance n o m pareille. jufques icy, nous avons reprefenté le bon accueil & l'agreable traittement, que les Caraïbes ont fait autrefois à quelques uns de leurs amis, ou Comperes c o m m e ils parlent, de la Nation Françoife, & Bollandoife, qui les ont vifitez. Mais ils ufent d'autres Ceremonies en la reception des Etrangers de leur m ê m e Nation, ou de leurs Confederez, qui arrivent dans leurs Iles. Il y a en chaque Carbet un Sauva­ ge, qui a la Commiffion de recevoir les paffans, & qui s'ap­ pelle Nioükaiti. S'ils font du c o m m u n , il leur prefente des fiéges,


Chap. 18 D E S

ILES

ANTILLES.

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fiéges, & de ce qu'il à de propre à manger, & fur tout une Caffave pliée en double, quifignifiequ'ils mangent ce qu'ils pourront, mais qu'il laiffent le refte. Si ceus quiles vont voir, ou qui paffent par occafion, leur font plus confiderables , c o m m e parens, ou Capitaines, ils leur peignent les cheveus & en entrant & en fortant, ils pen­ dent des lits & les invitent à fe repofer , en leur difant, En Bouëkra, voila ton lict. Ils leur prefentent auffi des Matoutou, qui font de petites tables tiffuës de jonc, ou de feuilles de Palme ou de Latanier, c o m m e nous l'avons déjà dit, fur léquelles ils pofent des viandes & des Caffaves non pliées en deus, mais étendues. Les femmes les mettent à leurs pieds : Et les h o m m e s fe prefentant tout debout, font la civilité, & montrent ce qui a été apporté, en difant, En yhébali, voila ton manger. Apres les femmes apportent des calebaffes pleines de Ouicou, & leur font boire à m ê m e . Puis les ayant p o fées devant eus contre terre, le mary qui eft derriere elles, fait encore civilité, en difant En batoni, voila ton bruvage. Et l'autre répond à ces deus complimens Yao, c'eft à dire, Bien, ou grand mercy. L a Caffave dépliée veut dire, M a n g e ton foul, & emporte le refte. A quoy ils ne manquent. Q u a n d ils ont biendifné fans eftre interrompus de perfonne, chacun les vient faluer l'un apres l'autre, en luy difant Halea-tibou, c'eft à dire fois le bien venu. Mais les femmes ne fe meflent pas beaucoup dans cette ceremonie. Pour eus, quand ils s'en veulent aller, ils vont dire adieu à tous en particulier : Ce qu'ils expriment par le mot de Huichan, en leur langage.

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CHAPITRE

MORALE,

Chap. 19

DIXNEUVIÉME.

De cequitient lieu de Policechezles Caraïbes.

I

L y a en chaqueIledes Antilles habitées par les Caraïbes, plufieurs fortes de Capitaines. 1. Capitaine de Carbet, ou de Village, qu'ils n o m m e n t Tiouboutouli hauthe. C'eft quand un h o m m e a une famille nombreufe, & qu'il fe retire à lécart des autres avec elle, & bâtit des cafes pour la loger, & un Carbet où elle s'affemble quelquefois toute, pour fe réjouir, ou bien pour traitter des affaires qui touchent leur C o m m u n a u t é , Il eft donc à caufe de cela, n o m m é Capitaine de Famille, ou de maifons. 2. Capitaine de Piraugue, c'eft à dire, ou celuy à qui appartient le vaiffeau , ou celuy qui y commande quand on va en guerre, & ils font n o m m e z Tiouboutouli Canâoa. 3. Entre ceus qui commandent chaque vaiffeau en particulier, ils ont encore un Amiral ou un Gene­ ral de mer, qui c o m m a n d e à toute la Flotte. Ils le n o m m e n t Nhalené. Enfin ils ont le grand Capitaine, qu'ils appellent Ouboutou, & au plurier Ouboutounum. C'eft le m ê m e que les Efpagnols nomment Cacique, c o m m e quelques autres In­ diens, & quelquefois auffi nos Sauvages par imitation. Il eft toute fa vie, dépuis qu'ileftéleu à cette charge, le General de leur armées, ce on luy fait toujours grand honneur. Il con­ voque les affemblées du Carbet, foit pour les rejouiffances publiques, foit pour les deliberations delaguerre. Et il mar­ che toujours accompagné de toute fa maifon, & d'autres gens qui luy veulent faire honneur. Cens qui ont le plus de fuite, font les plus confiderez. Si quelcun ne luy porte pas le refpect : qu'il luy doit, il a droit de lever la main fur luy pour le frapper. Il n'y en a que deus au plus dans une Ile, c o m m e à la Dominique. Ordinairement ils font auffi les Amiraus quand la Flotte marche. O u bien c'eft quelque jeune hom­ m e qui pretend à la charge, & qui fe veutfignaleren cette occafion. On


Chap. 1 9

DES

ILES

ANTILLES.

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O n parvient à cette charge par election. Et on ne peut être éleu que l'on nait tué plufieurs Arouâgues, ou pour le moins un Chef. Lesfilsne fuccedent pas plutôt queles au­ tres à la charge de leurs Peres, s'ils n'en font dignes. Q u a n d le Grand Capitaine parle, chacun faitfilence.Et quand il en­ tre au Carbet, chacun fe retire pour luy faire place.Ila auffi toujours la premiere, & la meilleure part du feftin. L e Lieu­ tenant de ce Capitaine fe n o m m e en Sauvage, Ouboutou mali arici, c'eft à dire proprement la trace du Capitaine, ou ce qui paroit aprés luy. Aucun de ces Chefs ne c o m m a n d e à toute la Nation, & n'a d'empire fur les autres Capitaines. Mais quand les Ca­ raïbes vont a la guerre, ils choififfent de tous les Capitaines, un General d'Armée, qui fait la premiere attaque : Et la C a m ­ pagne étantfinie,il n'a nulle autorité que dans fon Ile.Ileft bien vray, que s'il a genereufement réuffy dans fon entreprife, il eft toujours fort confideré dans toutes les Iles. Mais au­ trefois, avant que le commerce que les Caraïbes ont avec les étrangers euft altéré la plus grand part de leur ancienne po­ lice, il y avoit bien du myftere, & bien des conditions, pour obtenir ce degré d'honneur. Il falloit premierement, que celuy qu'on élevoit à cette Dignité, euft fait plufieurs campagnes à la guerre, & qu'au feû de toute l'Ile dont il devoit être éleû Capitaine, il s'y fuft porté courageufement & vaillammant. Aprés cela, il luy étoit neceffaire d'êtrefiagile &fileger à la courfe, qu'il furmontaft en cet exercice tous les competiteurs qui s'y prefentoient avec que luy. En troifiéme lieu, le prétendant au G e neralat de l'Ile, devoit emporter l'avantage à nager & à plonger, fur tous les autres afpirans. Pour la quatriéme con­ dition, il falloit qu'il portaft un fardeau d'une telle pefanteur, que tous ceus qui briguoient avecque luy, n'en puffent foutenir le poids. Enfin, il étoit obligé à donner de grandes pfeuves de fa conftance. Car on luy déchiquetoit cruelle­ ment les épaules & les mammelles avec une dent d'Agouty. M ê m e fes plus grands amis, luy faifoient de tres-vives & pro­ fondes incifions en divers endroits du corps. Et le miferable qui vouloit obtenir cettecharge,devoitendurer tout cela, fans faire


HISTOIRE M O R A L E , C h a p . 19 520 faire parêtre le moindre figne de refentiment & de douleur, A u contraire, il fafoit qu'il montrait un vifage fatisfait & riant, c o m m e s'il eût été le plus content & le plus aife du m o n d e . O n ne s'etonnera pas tant que ces Barbares fouffriffent un traittement fi cruel, pour aquerir quelque dignité, lors qu'on fe reprefentera que les Turcs ne fe montrent quelquefois pas moins cruels envers eus-mémes, par une pure galanterie, & c o m m e pour un fimple divertiffement. T e m o i n ce que Busbequius nous rapporte au quatriéme li­ vre de fes Ambaffades ; C e qui feroit trop long à reciter en cet endroit. Pour revenir aus Antillois, cette ancienne ceremonie qu'ils obfervoient en l'élection de leurs Chefs, femblera fans doute, c o m m e elle l'eft en effet,étrange & Sauvage. Mais il fe trouve parmy d'autres Nations quelque choie de femblaVincent ble. Car au R o y a u m e de Chili, o n élit pour Souverain Ca­ le Blanc, pitaine, celuy qui peut porter le plus long-tems un gros ar­ 3. part. chap. 7. bre fur fes épaules. A u pais de Wiapaco, vers la grande Ri­ Voyages vière des A m a z o n e s , pour être fait Capitaine , il faut endu­ de Mo­ rer, fans crier, fans faire la grimace ; ni branler, neuffurieus quet, l.2. coups de houffine de chaque Capitaine, à trois diverfes fois. Mais ce n'eft pas tout. Il faut encore fouffrir d'être dans un lict de cotton au deffus d'un feu de feuilles vertes, qui ne rend que de la fumée épaiffe, laquelle montant en haut incom­ m o d e beaucoup, c o m m e l'ont peut penfer, le miferable qui eftfisôt que de s'y expofer. Et il eft obligé à demeurer là, jufqu'à être évanouï & à demy-mort. C'eft avoir une merveilleufe envie d'être Capitaine. Autrefois m ê m e , parmy les Perfes, o n demandoit à ceus qui vouloient être admis dans la confrerie du Soleil, des preuves de leur conftance, en quaDe Lery trevintsfortesde tourmens. Les Bresiliens, fans y faire tant chap. 14. de façon, élifent pour leur General, celuy qui a le plus pris, & le plus tué d'ennemis. Et a prefent auffi, en quelques unes des Antilles, les Caraïbes fe rient eus-mémes de leurs anciennes ceremonies, en l'élection de leur Capitaine. Et par­ ce qu'ils ont remarqué que leurs voifins tiennent pour ridi­ cules ces façons de faire, ils fe contentent de choifir pour C h e f celuy qui s'étant porté vaillammant dans les guerres, con-


Chap. 19 D E S I L E S A N T I L L E S . 521 contre leurs ennemis, s'eft aquis la reputation de brave & de courageus. Dés que le Cacique eft reçeu dans la charge, il fe voit extrémement honoré de tous. O n ne paroift devant luy qu'avec un grand refpect. Et jamais perfonne ne parie, s'il ne l'inter­ roge, ou ne le luy commande. Q u e s'il arrive à quelcun de ne pouvoir tenir fa langue, on entend les autres luy crier à l'heu­ re m ê m e , Cala la Bocca, qu'ils ont apris de l'Efpagnol Mais ce n'eft pas tout que de fe taire en la prefence de leur Chef. Ils font tous fort attentifs à fon difcours, le regardent quand il parle, & pour témoigner, qu'ils approuvent ce qu'il dit, ils ont acoutumé de faire un fouris, acompagné d'un certain Hun-hun.

Ces marques d'honneur n'ont rien du tout de Sauvage, & qui ne foit reçeu prefque par tout l'univers. Mais les Mal- Voyez. Picard, divois ont une façon d'honorer bien particuliere : Car c o m ­L i n f c o t , m e ils eftiment une action de mépris de paffer derriere une Garcides perfonne, auffi pour luy témoigner une grande déference, laffo, Hayes, ils prennent leur partage devant fes yeus, & fe baiffant le & autres. corps, difent en paffant,Nevousdéplaife. Les yuncas, peu­ ples de l'empire du Perou, pour témoigner le refpect qu'ils portoient à leur Dieu, entroient dans fon Temple à recu­ lons, & en fortoient tout de m ê m e , Tout au contraire de ce que nous pratiquons dans nos vifites & dans nos civilitez ordinaires. LesTurcs,eftimentla main gauche la plus hono­ rable parmy les gens de guerre : les javans croyent qu'on ne fe peut foumettre & avilir davantage qu'en fe couvrant la tefte : C e qui ne fe raporte pas mal à ce que Saint Paul dit de 1 Cor. 11. l'homme qui fait oraifon, ou qui profetife ayant la tefte cou­ verte. Les Japonois tiennent pour une grande incivilité, de recevoir étant debout ceus que l'on veut honorer. Ils s'affayent, & déchauffent leur fouliers lorsqu'ils veulent faire honneur à quelcun. A u R o y a u m e de G a g o en Afrique, tous les fujets parlent à genous au R o y , ayant en leurs mains un vafe plein de fable, qu'ils fe jettent fur la tefte. Les Négres du pais d'Angole fe couvrent auffi de terre, quand ils rencon­ trent leur Prince, c o m m e pour témoigner qu'ils ne font de­ vant luy que poudre & cendre. Les Maronnes du Mont Vvv

Liban


522 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 19 Liban rencontrant en face leur Patriarche, fe profternent à fes pieds pour les baifer. Mais luy les relevant auffi-tôt, leur prefente la m a i n , laquelle ils faififfent à deus mains, & l'ayant baifée, la portent fur leur telle. Mais ceus du détroit de Sunda ont une coutume tout à fait étrange. C'eft que pour faire honneur à leurs Superieurs, ils leur prennent en main le pied gauche, & leur frottent doucement la jambe depuis le pied jufqu'au genou : Et en fuite, ils leur frottent de m ê m e le vifage jufques par deffus la telle. Jugez il cette action-là feroit eftimée fort refpectuëufe en ces quartiers. Tout cela montre que l'honneur mondain, qu'el qu'il puiffe être, hors la vertu, neconfifteau fonds, que dans l'opinion & dans la coutume, qui different, & qui bien fouvent fe cho­ quent, felon la diverfité & la contrarieté du caprice des Nations. Pour revenir au Capitaine de nos Caraïbes, fon office eft de prendre les refolutions pour le tems de la guerre, d'en or­ donner les preparatifs, & d'y aller à la telle de fes Compagnies. C'eft auffi luy qui convoque les affemblées de fon Ile, & qui c o m m a n d e les reparations du Carbet, quieftla maifon où l'on s'affemble pour prendre les refolutions fur toutes les af­ faires publiques. Enfin, c'eft luy qui dans les occafions, ré­ pond au n o m de toute l'Ile, & qui prefcrit les jours de divertiffement & de rejouïffance,dont nous avons déja parlé. L a juftice, chez les Caraïbes,n'eftpoint exercée par le Capitaine, ni par aucun Magiftrat : Mais tout de m ê m e que parmy les Toupinambous ; celuy qui fe tient offenfé entr'eus, tire de fon adverfaire telle fatisfaction que bon luy femble, felon que la paffion le luy dicte, & que fa force le luy per­ met. Lepublic ne s'intereffe point dans la recherche des cri­ mes. Q u e il quelcun d'eus fouffre un tort ou un affront, fans s'en venger, il eft m'eprifé de tous les autres, & tenu pour un lâche, & pour un h o m m e fans honneur. Mais, c o m m e nous avons dit ailleurs, leurs divifions & leurs querelles font: fort rares. U n Frere venge fon Frere & fa S œ u r , un Mary fa F e m m e , un Pere fes enfans, les enfans leur Pere. Ainfi tuez, ils font bien


523 DES ILES A N T I L L E S . bien tuez, par ce que ça été pour tirer raifon. Pour pre­ venir cela, fi un Sauvage de quelque Ile a tué un autre Sau­ vage, crainte d'eftre tué en revanche par les parens du mort, il fe fauve dans une autre Ile, & s'y habitue. Ceus qu'ils croyent Sorciers, ne la font pas longue parmy e u s , quoy que bien fouvent, il y ait plus d'imagination que de verité. Si les Caraïbes foubçonnent quelcun de leur avoir dero­ bé quelque chofe, ils tafchent de l'attraper, & de luy faire des taillades, ou de couteau o u de dent d'Agouty, fur les épaules, pour marque de fon crime & de leur vengeance. Ces dens d'Agouty, font en plufieurs occafions chez les Caraïbes, l'office de nos rafoirs. Et en effet elle ne font gué­ re moins tranchantes & moins affilées. Ainfi les anciens Pe­ ruviens & les Canariens n'ayant pas encore l'invention de nos ferremens, fe fervoient de certaines pierres à feu, c o m ­ m e de cifeaus, de lancettes, & de rafoirs. L e mary, ne fouffre point que fa f e m m e viole impuné­ ment la foy conjugale : mais il s'en fait luy-même la juftice, c o m m e nous le dirons plus particulierement au Chapi­ tre des Mariages. Mais ils ne favent ce que c'eft que de Plutaren le punir publiquement, & par forme de juftice. Et ils n'ont que vie de pas m ê m e de m o t en leur langue, pourfignifierIufticeo u Solers. Chap. 19

Iugement.

Vvv 2

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HISTOIRE

CHAPITRE

MORALE,

Chap. 20

VINTIÉME.

Des Guerres des Caraïbes.

'Eft ordinairement dans leurs feftins publics, que les Caraïbes prennent leurs refolutions de faire la guerre. C e qui n'eft pas particulier à leur Nation : car les Bre­ siliens & les Canadiens en font de m ê m e . Et afin qu'on ne penfe pas qu'il ne fe trouve rien de tel que chez les Sauvages, Livre I. Herodote & Strabon nous témoignent, qu'autrefois les Per& l. 15. fes confultoient de leurs affaires les plus importantes dans leurs banquets, & lorsqu'ils avoient la tefte pleine de vin. Et n o n feulement les Perfes : mais plufieurs Nations Gréquestenoient leurs Confeils à table,finous en croyons PluLivre 3. des propos tarque. C e que font encore aujourd'huy les Chinois, au de table,rapport des Hiftoriens. queft. 2. Mais pour venir au détail des Confeils de guerre de nos Trigaud Caraïbes, quand ils commencent à avoir le cerveau échauffé liv.1.c.7. de leur boiffon, une Vieille entre dans leur affemblée avec une mine dolente & un maintien trifte, & les larmes aus yeus, demande audience. C e qui luy eftant facilemect accordé, à caufe du refpect & de la reverence que l'on porte à fon âge : d'une vois plantive & entre coupée de foupirs, elle reprefente les d o m m a g e s qeç toute la Nation a receus des Arouâgues, leurs anciens & capitaus ennemis. Et aprés avoir fait un de­ nombrement des plus grandes cruautez, qu'ils ont autrefois exercées contre les Caraïbes, & des vaillans h o m m e s qu'ils ont tuez ou pris captifs dans les batailles, qui fe font données entr'eus, elle defcend en particulier, à c'eus qui de fraiche datte ont efté faits prifonniers, maffacrez, & m a n g e z , dans les dernieres rencontres ; Et enfin, elle conclud, que ce feroit â leur Nation une lâcheté honteufe & infupportable, s'ils ne prenoient la vengeance de tous ces m a u s , imitant la generofité de leurs Predeceffeurs, braves Caraïbes, qui n'ont rien eu en plus grande recommandation, que de tirer raifon de in­ jures qu'ils avoient receuës : Et qui aprés avoir fecouë le joug que

C


Chap. 20 DES ILES A N T I L L E S . 525 que les Tyrans leur vouloient impofer pour affervir leur an­ cienne liberté, ont porté tant de fois leurs armes victorieufes dans les terres de leurs ennemis, qu'ils ont pourfuivis avec la fléche & le feu jufques fur leurs plus hautes montag­ nes, les ayant contraints de fe retirer dans le creus le plus profond des A b y m e s , dans les ouvertures des rochers, & dans l'horreur des Forets les plus épaiffes : avec tant d'heureus fuccés, que m ê m e à prefent, ilsn'oferoientplus paroitre fur les codes de leurs Mers, & ne fauroient trouver de demeure fi écartée, où ils fe puiffent tenir à couvert contre les attaques des Caraïbes ; la frayeur & l'épouvantement les ayant faifis aprés de fi grandes victoires. Qu'il faut donc courageufement pour fuivre cette pointe, & ne fe point relâcher, que cette race ennemie ne foit tout à fait exter­ minée. Auffi-toft que le difcours de la vieille eft finy, le Capitaine harangue fur le m ê m e fujet, pour émouvoir davantage les Efprits : aprés quoy, on voit toute l'affemblée applaudir una­ nimement à fa propofition, & donner toutes fortes de lignes qu'ils reconnoiffent la juftice de la caufe. Et dés ce m o m e n t , eftant animez par les paroles qu'ils viennent d'entendre, ils ne refpirent plus que le fang & le carnage. L e Capitaine, jugeant bien parl'applaudiffementde toute l'affemblée, & par fes geftes & fa contenance, qu'elle conclud à la guerre, bien qu'elle ne le dife pas par les paroles, il en fait, à l'heure m ê ­ m e l'ordonnance, & limite le tems de l'entreprife par quel­ ques-unes de leurs façons de conter, c o m m e nous l'avons déçrit dans le Chapitre de leurfimpliciténaturelle. Il faut re­ marquer icy, qu'ils prennent ces refolutions fanglantes eftant yvres ; aprés que le Diable les a tourmentez pour les y porter, c o m m e nous l'avons touché cy deffus. D é s le lendemain de cette affemblée, on ne voit & on n'en­ tend en tous les quartiers de l'Ile, que les préparatifs à la guer­ re. Les uns poliffent leurs arcs : les autres mettent en état leurs maffuës les autres préparent, aiguifent, & enveni­ ment leurs fléches : les autres, enfin, dreffent & agencent leurs Piraugues. Les femmes de leur cofté, travaillent à difpofer & à amaffer les vivres neceffaires pour l'armée, Vvv 3 Et


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HISTOIRE

M O R A L E ,

Chap. 20

Et au jour préfix chacun fe trouve fans manquer au bord de la mer, avec tout fon équipage, pour rembarquement. Ils fe foumiffent tous d'un bon arc, & d'un gros trouffeau de fléches qui font faites d'un certain petit rofeau poly, armé d'un fer par le bout, ou d'un os de queue de raye, dentelé & extremement piquant. C'eft auffi de cela que lesfléchesdes Brefiliens font armées. Mais les Caraïbes ajoutent ans leurs, pour les rendre plus redoutables, un poifon fouverainement mortel, compofé de jus de Mancenilles, & d'autres venins, la moindre égratignure qu'elles font, eft une bleffure mortelle, Il a efté jufques cy impoffible, de tirer d'eus le fecret de cette compofition. Ils portent auffi chacun cette épée de bois qu'ils nomment Bouton, ou pour mieus dire, cette maffuë puiffante, qui leur tient lieu d'épée, & dont ils s'efcriment à merveilles. C e font-là toutes leurs armes : car ils ne fe cou­ De Leryvrent point de Rondaches, c o m m e les Taupinambous ; mais chap.14. leurs corps demeurent tout à nud. Aprés le foin de leurs armes, ils prennent celuy de leurs munitions de bouche, & portent en leurs vaiffeaus, de la Caffave, dupoiffon rofty, des fruits, & particulierement des Ba­ nanes , qui fe gardent long-tems, & de la farine de Manioc. Les Icaques dans leur guerre ne fedonnent pas cette peine. Et ce qu'ils pratiquent en ce point, leur eft tout particulier, & merite que l'on en parle. Car ils fe paffent defipeu de chofe pour leur nourriture, & fe plaifentfifort à vivre de cer­ taines prunes, qui croiffent en abondance en leurs quartiers, & dont ils portent m ê m e le n o m d'Icaques, que quand ils vont à la guerre, on ne les voit jamais porter de provifion de bou­ che avec eus. De Lery N o s Sauvages Antillois, auffi bien que ceus du Brefil, m e ­ chap. 14. nent a la guerre quelques femmes avec eus, pour faire leur cuifine & pour garder leurs Piraugues ou vaiffeaus de mer, quand ils ont fait leur defcente. Ils attachent fermement à ces Piraugues leurs armes & leurs munitions de bouche. D e forte que fi le vaiffeau vient à renverfer, ce qui arrive allez fouvent, ils le remettent fur fon affiette, fans rien perdre de Chef. 13. ce qui eft dedans. Et dans ces rencontres, eftantfibons na­ geurs que nous les avons reprefentez, ils ne fe trouvent point


Chap. 20

DES

ILES

ANTILLES.

527

point en peine de leurs perfonnes ; & ils fe font quelquefois m o q u e z des Chreftiens, qui fe rencontrant prés d'eus en ces occafions, fe mettoient en devoir de les fecourir. C'eft ainfi que les Toupinambous fe noient un jour de nos François, en Chap. 12. une femblable aventure, c o m m e le recite Jean de Lery. Les voiles des vaiffeaus des Caraïbes font de toile de cotton, o u d'une efpece de natte tiffuë avec des feuilles de Palme. Ils favent admirablement bien ramer avec de certains petis avi­ rons, qu'ils pouffent d'une viteffe non pareille. Ils menent auffi quelques Canots, qui font leurs plus petis vaiffeaus, pour accompagner leurs Piraugues. Leur coutume eft de marcher d'Ile en Ile pour s'y raffraichir, & ils ont à cet effet des jardins en celles là m ê m e qui font defertes & inhabitées. Ils defcendent auffi dans les Iles de leur Nation, pour joindre à leurs troupes, en chemin faifant, tous ceus qui font en état de les accompagner. Et ainfi ils groffiffent leur armée, & avec cet équipage , ils fe vont rendre fans bruit, fur les Frontieres. Lors qu'ils marchent le long des coftes, & que le foir eft venu, ils mettent leur vaiffeau fur le fable, & font en une dem y e heure leur logement fous quelque arbre, avec des feuil­ les de Balifier ou de Latanier, qu'ils attachent enfemble fur des gaules, ou fur des rofeaus, foutenus par quelques four­ ches plantées en terre, & pour fervir de fondement à ce petit couvert, & pour fufpendre leurs lits. Ils appellent ces logemens faits à la hafte, Aioupa. Le Legiflateur de Lacedemone avoit defendu, entre au­ Plutaren la tres chofes, de faire fouvent la guerre contre m ê m e s enne­ que vie de mis, de peur de les aguerrir. Mais les Caraïbes ne fuivent pasLycurces maximes, & n'apprehendent pas un pareil inconvenient. gue. Car ils font toujours la guerre à la m ê m e Nation. Leur an­ ciens & irreconciliables ennemis, ce font lesAroüacas,Aroüaques, ou Aroüagues, qui eft le n o m qu'on leur donne le plus c o m m u n e m e n t dans les Iles, bien que quant aus Caraïbes, ils les appellent Aloüagues : léquels demeurent en cette par­ tie de l'Amerique Méridionale, qui eft connue dans les Cartes fous le n o m de Province de Guyana ou Guayana, guére loin des bords des rivieres, qui defcendent de cette Province pour fe.


528

HISTOIRE

MORALE,

Chap. 20

fe rendre en la mer. L e fujet de l'inimitié immortelle de nos Caraïbes Infulaires contres ces Peuples, a efté déjà touché au Chapitre de l'Origine des Caraïbes, affavoir, que ces Arouâgues ont cruellement perfecuté les Caraïbes du C o n ­ tinent leurs voifins, Confreres de nos Infulaires, & de la m ê m e Nation qu'eus. Et qu'ils leur ont livré continuelle­ ment des guerres fanglantes pour les exterminer, ou, tout au moins, pour les chaffer de leurs demeures. C e font donc ces Arouâgues, que nos Antillois vont chercher en leur païs or­ dinairement une fois ou deus par a n , pour en tirer toute la vengeance que leur fureur eft capable de leur dicter. Et il faut remarquer que de leur cofté, les Arouâgues ne vont jamais attaquer les Caraïbes Infulaires dans leursIles,dépuis qu'ils fe font retirez de celle de Tabago, qui étoit la plus voifine de leur Terre, mais qu'ils fe tiennent fur la fimple defenfive;A u lieu qu'ils font affurez de voir plus fouvent chez eus nos Sauvages, qu'ilsn'auroientàfouhaiter, bien que de la der­ niere des Antilles qui eft Sainte Croix, en côtoyant, c o m m e ils ont coutume de faire, toutes les autres Iles, dans léquelles ils ont des jardins ou des Colonies, jufques aus terres de Aroüagues, il y ait environ trois cens lieues de chemin. Arrian L a grande generofité du grand Alexandre le portoit à di­ & Quinre, qu'il ne falloit pas dérobber la victoire: Mais Filippe, te Curfe luftin. d'une autre humeur que fon fils, eftimoit qu'il n'y avoit ja­ liv. 9. mais de honte à vaincre, de quelque faffon que ce pufteftre. N o s Caraïbes, avec la plupart des Ameriquains, fe trouvent dans le m ê m e fentiment. Car ils font toutes leurs guerres par furprife, & ne tiennent pas à deshonneur de s'y fervir de la faveur des tenebres. Bien au contraire des Icaques, qui s'eftimeroientflétrisen leur reputation, fi lorsqu'ils arrivent dans les terres de*leurs ennemis, ils ne les envoyoient avertir de leur venue & fommer de fe mettre fous les armes pour les recevoir. Les Arraucains qui font voifins du gouvernement de Chili, Peuple belliqueus, & quel'Efpagnoln'a pû domter jufques icy, en ayant efté m ê m e fouvent vaincu, font encore bien davantage. Car quand ils veulent combatre cet ennemy, ils luy font denoncer la guerre par des Héraus & luy enGarcilaffo l. 5.„ Voyent dire, N o u s t'irons trouver dans tant de Lunes : сhap.12. „ Tien


Chap. 20

DES ILES A N T I L L E S . 529 Tien toy preft. Et ainfi les Yncas, Rois du Perou, n'entreprenoient aucune guerre, qu'auparavant ils n'en avertiffent leurs ennemis, & ne la leur declaraient par deus ou trois fois. C e qui fera voir, en paffant, que Lefcarbot s'eft trompé dans fon Hiftoire de la Nouvelle France, lors qu'il a dit que tous les Indiens Occidentaus univerfellement, font leurs guerres parfurprife. Les Caraïbes ont cette imagination, que la guerre qu'ils commenceroient ouvertement ne leur reüffiroit pas. D e forte qu'après avoir fait leur defcente chez les Arouägues, s'ils font découverts, avant que de donner le premier choc, o u qu'un chien, par maniere de dire, ait abbaye contr'eus, tenant cela pour mauvais augure, ils remontent tout froidement dans leurs vaiffeaus, & retournent en leursIles,remettant la partie à une autre fois. Mais s'ils ne font point apperceus, ils donnent vivement fur leurs ennemis, & les vont chercher en leurs Cabanes. Q u e s'ils ne les peuvent pas aifément aborder, & qu'ils les trouvent trop bien retranchez & fortifiez dans quelques maifons m u ­ nies de bonnes paliffades, d'où ils décochent leursfléchesavec avantage : ils ont acoutumé de les contraindre d'en fortir, en y jettant le feu avec leurs fléches, au bout déquelles ils atta­ chent du cotton allumé. Et ces fléches eftant pouffées fur les toits, qui ne font que d'herbes, ou de feuilles de Palme, les enflamment auffi-toft. Ainfi les Aroüagues font obligez de fortir de leurs tanieres, & de rendre combat en pléne cam­ pagne ; ou bien de prendre la fuite,fileur courage ne leur permet pas de faire tefte aus ennemis. Quand nos Sauvages les ont de cette forte attirez au champ de bataille, ils tirent premierement contr'eus toutes leurs fléches. Et aprés avoir épuifé Leurs Carquois, ils ont recours au Boutou, & font d'étranges effets avec cette épé de bois, o u plutoft. avec cette maffuë : Ils ne font que fauteler en combattant, pour donner moins de loifir à l'ennemy de les mirer. Les armes à feu, particulierement les canons, qui font tant de bruit & tant d'effet, fur tout lors qu'ils font chargez de clous, de chai­ nes, & d'autres ferrailles, leur ont abbatu le courage, quand ils ont affaire avec nous, & leur font apprehender l'approche Xxx

de


HISTOIRE M O R A L E , Chap. 2 0 de nos navires & de nos forts. Mais bien qu'ils ne prenent de Villapas d'Opium, pour ofter lé fentiment, avant que d'aller au montl.2. paludacombat, c o m m e les Turcs & les indiens Orientaus de Cananus chez nor: & qu'ils ne fe nourriffent pas de Tygres ni de Lions, Linfcot, chap. 76. pour fe rendre plus courageus, c o m m e le Peuple du R o y a u ­ & Vin- m e de Narfingue vers Malabar, toutefois quand ils c o m ­ cent le battent armes égales contre les Aroüagues, & qu'ils ont Blanc. c o m m e n c é la bataille, principalement s'ils font animez par Linfcot & de quelque heureus fuccés, ils font hardis c o m m e des Lions, & Laet. rien n'eft capable de leur faire lâcher le pied : mais ils veulent vaincre ou mourir. Ainfi en faifoient les Sauvages belliqueus du païs de Cartagene eftans attaquez par les Efpagnols. Acosta Car ils fe precipitoient au combat de telle furie, h o m m e s & & le femmes, qu'une de leursfilles,coucha plufieurs Efpagnols fur Jeune. la place avant que d'être tuée. O n dit auffi que les Mexicains & les Canadiens fe font plutoft tailler en pieces, que de fe laiffer prendre au combat. Si les Antillois peuvent avoir en vie quelcun de leurs ennemis, ils le lient & l'enménent captif en leurs lies. Q u e il quelcun de leurs gens tombe mort ou bleffé dans le champ de bataille, celeurferoitun reproche eternel & infupportable, de le laiffer au pouvoir de l'ennemy. Et c'eft pourquoy ils fe jettent de furie au milieu des plus grands dangers, & tefte-baiffée percent d'un c o m m u n effort, tout ce qui leur fait refiftance, pour enlever les corps de leurs camarades, & les ayant arrachez par force d'entre les mains des ennemis, les porter en leurs vaiffeaus. Aprés que la bataille eftfinie,nos Sauvages fe retirent au bord de la m e r , ou dans quelque Ile voifine. Et s'ils ont re­ çeu quelque notable perte par la mort de quelques uns de leurs Chefs, ou de leurs plus vaillans foldats, ilsfontretentir l'air d'hurlemens & de cris épouvantables, avant que de re­ monter en leurs vaiffeaus : Et meflant une infinité de larmes au fang de leurs morts, ils les couchent pitoyablement en leurs Piraugues, & les accompagnent de leurs regrets & de leurs foupirs jufques aus premieres de leurs terres. Q u e s'ils ont eu la victoire, ils ne s'amufent pas à couper les teftes de leurs ennemis tuez,àlesporter en trofée, & à depouil530

Voyages


20 D E S ILES A N T I L L E S . 531 depoüiller ces pauvres corps de leur peau, pour la faire fervir d'étendart à leurs triomfes, c o m m e font les Canadiens : & c o m m e le pratiquoient autrefois les Scythes, fur le témoig­ nage d'Herodote, & m ê m e nos vieus Gaulois, il nous en Liv. 4. croyons Tite Live. Les Caraïbes fe contentent de jetter liv. 10. des cris de joye fur les corps des Aroüagues, & de faire éclatter fur leurs rivages des tons d'alégrefle, c o m m e pour infulterà cette terre ennemie, avant que de la quitter. Mais aprés qu'ils ont répandu fur ce païs étranger une partie de leurs chanfons triomfales, ils remontent en diligence dans leurs vaiffeaus, pour porter le refte dans le fein de leur patrie. Et ils enmenent bien garottez les pauvres Aroüagues qu'ils ont pris en vie, pour en faire chez eus la curée, que le Chapitre fuivant va reprefenter. Le but qu'ils ont en cette guerre, n'eft pas de fe rendre maîtres d'un nouveau païs, ou de fe charger des dépouilles de leurs ennemis : Mais ils ne fe propofent que la feule gloire de les vaincre & d'en triomfer, & le plaifir d'affouvir fur eus la vengeance qu'ils refpirent, des torts qu'ils en ont reçeus. N o s Caraïbes n'ont, aprés les Aroüagues, qu'ils nomment fimplement Etoutou, c'eft à dire Ennemis, aucuns plus grands ennemis que les Anglois, qu'ils appellent Etoutou Noubi, c'eft à dire Ennemis contrefaits, à caufe qu'ils font vé­ tus. Cette inimitié a pris fon origine de ce que les Anglois, fous le pavillon des autres Nations, ayant attiré plufieurs des Caraïbes dans leurs vaiffeaus, où au c o m m e n c e m e n t ils les avoient amadouez & alléchez par mille careffes & petis prev­ fens, & furtout avec del'eaude vie, qu'ils ayment extreme­ ment : lors qu'ils virent que leur vaiffeau étoit remply de ces pauvres gens, qui ne penfoient à rien moins qu'à une pareil­ le perfidie, ils levérent l'ancre, & porterent les Caraïbes, h o m m e s , femmes, & enfans, en leurs terres, où jufqu'a pre­ fent ils les tiennent efclaves. O n dit qu'à limitation des Efpagnols, ils ont fait ce lâche trait en plufieurs Iles. C'eft ce qui eft caufe qu'ils haïffent à mort les Anglois, & qu'ils ne peuvent feulement ouîr parler leur langue. Jufques là m ê m e , que fi un François fe fert de quelques termes Anglois en fon difcours, il atire fur foy leur inimitié. Auffi â leur tour, & Chap.

Xxx

2

par


532 HISTOIRE MORALE, Chap. 20 par droit de reprefailles, ils ont fait fouvent des defcentes dans lesIlesde Montferrat, d'Antigoa, & en d'autres quifontoc­ cupées par les Anglois. Et aprés avoir brûlé quelques maifons, & pillé quelques meubles, ils ont enlevé des h o m m e s , des femmes, & des enfans, qu'ils ont conduit à la Dominique & à Saint Vincent. Mais on n'apprend point qu'ils en ayent m a n g é aucun. Ils refervent cette cruauté pour les Aroüa­ gues. Et m ê m e avant que les Caraïbes fuffent en guerre avec les Habitans de la Martinique, quand les Parens ou amis des Anglois qui avoyent été enmenez prifonniers de guerre par ces Caraïbes, employoient l'interceffion & l'entremife des François, ils étoyent aifément élargis, & remis entre les mains des François, qui donnoient en échangeais Caraïbes, quel­ ques unes de ces bagatelles dont ils font cas ; ou une coignée & quelque femblable outil qui leureftneceffaire. O n a m ê ­ m e recou de leurs mains des Aroüagues deftinez à être m a n ­ gez , en leur prefentantauffien échange quelques unes de ces chofes. Ils ont encore à prefent en l'Ile de Saint Vincent, des garçons & des filles de la Nation Angloife, qui pour avoir été enlevez fort jeunes, ont oublié tout à fait leurs parens, & ne voudroient pas m ê m e retourner avec eus, tant ils font façonnez à l'humeur des Caraïbes, qui les traittent auffi de leur part fort doucement, c o m m e s'ils étoient de leur Nation. Aujourd'huy, o n ne les reconnoift qu'aus cheveus qui font blons, au lieu que les Caraïbes les ont tous univerfellement noirs. Quant aus Efpagnols, au c o m m e n c e m e n t de la dêcouver­ te de l'Amerique, les Caraïbes qui poffedoient toutes les A n ­ tilles furent rudement traittez par eus. Ils les perfecutoient avec le fer & le feu, & les pourfuivoient parmy les bois, c o m ­ m e des beftes fauves, pour les emmener captifs travailler aus mines. C e qui contraignit ce peuple, quieftvaillant & genereus, à repouffer la violence, & à dreffer auffi des embû­ ches à leurs ennemis ; Et m ê m e à les affaillir à guerre ouver­ te en leurs vaiffeaus qui étoient à leurs rades, léquels ils abordoient fans crainte des armes à feu, & au travers des épées & des piques. C e qui leur réuffit à diverfes fois,fiavantageufement, qu'ils fe rendirent maîtres de plufieurs Navires ri­ che-


Chap. 2 0 DES ILES ANTILLES. 533 chement chargez, faifant main-baffe par tour, enlevant tout le butin, & puis brûlant les vaiffeaus.Ileft vray qu'ils pardonnoient aus efclaves Négres qu'ils y rencontroient, & qu'ils les conduyfoient à terre, pour les faire travailler en leurs ha­ bitations. Et c'eft de là que font venus les Négres qu'ils ont à prefent en l'Ile de Saint Vincent, ce en quelques autres. Les Efpagnols ayant reffenty ces pertes, 8c voyant qu'ils avoient à faire à forte partie, & que quand ils auroient ruiné cette Nation, il ne leur en reviendroit aucun avantage : confiderant auffi que les Iles qu'ils habitoient étoient neceffaires à leurs vaiffeaus qui venoient d'un long voyage, pour y pren­ dre des raffraichiffemens, de l'eau, du bois, & m ê m e des vi­ vres, au befoin, & pour y laiffer dans la neceffité les malades qui étoient en leur Flotte, ils fe refolurent de traitter plus humainement les Caraïbes : & aprés avoir donné la liberté à quelques uns de ceus qu'ils tenoient captifs, & les avoir ama­ douez & renvoyez en leurs terres avec prefens, ils fe fervirent de leur entremife pour traitter une forme de paix avec ce Peuple, laquelle ayant été acceptée de quelques Iles, ils y jetterent les pourceaus qu'ils avoient amenez de l'Euro­ pe : 8c depuis, ils y laiffoient en paffant les malades qu'ils avoient en leurs Navires, pour les reprendre au retour étant guéris. Mais les Caraïbes de Saint Vincent, & ceus qui demeuroient à la Dominique, ne voulurent point confentir à cét accord, & ont confervé toujours jufqu'à prefent, leur a verfion contre les Efpagnols, & le defir de fe venger d'eus. A u refte, pour ce qui eft particulierement de leurs guerres défenfives, ils ont appris par la hantife & la frequentation des Chrétiens, & par les démeflez qu'ils ont eu avec eus endiverfes rencontres, à tenir leurs rangs , à fe camper en des lieus avantageus, à fe Gabionner, & à fe fervir d'une forte retranchemens à leur imitation. N o s François le reconnurente & l'éprouverent ces dernieres années, en la prife de l'Ile de la Grenade. Ils s'étoient imaginez, que les Caraïbes ne feroient nulle refiftance : Mais ils les trouverent en défenfe, pour leur empêcher la defcente, & leur contefter la demeure en cette terre ; Car outre qu'ils leur firent effuyer la greffe Xxx 3 d'une


Chap. 20 d'une infinité de fléches, & qu'ayant mis des barricades aus avenues, ils s'oppoferent courageufement à leur débarque­ ment, & les efcarmoucherent par plufieurs fois : quand ils virent que les nôtres, nonobftant leur refiftance ne faifoient point volte-face, mais qu'ils les repouffoient vertement dans les bois, ils fe rallierent fur une éminence laquelle ils avoient fortifiée. Et c o m m e elle étoit efcarpée de tous cotez, horsmis d'un feul qui avoit une fpacieufe avenue, ils avoient cou­ pé des arbres, du tronc defquels ils avoient compofé de longs rouleaus, qui étant attachez & retenus fort legerement au plus haut de la montagne, pouvoient être roulez le long de la pante, & pouffez avec force & violence contre les nôtres, s'ils euffent voulu aller à l'affaut.Ilsfirentauffi, à plufieurs reprifes, des forties de ce fort-là fur nos gens, qui étoient oc­ cupez à enbaftir u n , où ils puffent attendre en fcureté Je fecours qui leur devoit être envoyé de la Martinique : Et ils les tinrent inveftis quelques jours;Pendant léquels ils avoient fait des creus en terre, où ils étoient à couvert du moufquet des François : Et de là, montrant feulement la tefte, ils décochoient des fléches contre ceus qui avoient l'affurance de fortir du retranchement. Ils poufferent m ê m e , à la faveur de la nuit, un pot remply de braife ardente, fur laquelle ils avoient jette une poigné de grains de P y m a n , en la Cabane que les François avoientdrefféedes leur arrivée en l'Ile, afin de les étouffer, s'ils euffent p u , par la fumée dangereufe & la vapeur étourdiffante du Pyman. Mais leur rufe fut décou­ verte : Et quelque tems aprés, le fecours étant fur venu aus nôtres, les Caraïbes traitterent avec eus, & leur laifferent la libre poffeffion de cette terre. Cet accord, ne fur pas univerfellement aprouvé des Chefs de cette inconftante Nation. Ceus de l'Ile de S. Vincent protefterent les premiers à l'ençontre , & pour témoigner hau­ tement leur de faveu, ils éclaterent quelque tems aprés en une rupture ouverte, qui donna le c o m m e n c e m e n t à une nouvel­ le guerre, laquelle à duré dépuis le tréziéme de Juillet, de l'année mille fix cens cinquante quatre qu'elle fut declarée, jufqu'a l'entrée de l'an mille fix cens foixante & u n , c'eft à dire fée ans o u environ. 534

HISTOIRE

MORALE,

IL


Chap. 20 DES ILES A N T I L L E S . 535 Il eft vray que les Caraïbes, pour donner quelque couleur de juftice aus maffacres aus embrazemens & à routes les au­ tres violences qu'ils commirent en fuite dans l'Ile de Sainte Aloufie, & en divers quartiers de celle de la Martinique alleguoient entre leurs autres pretextes, que par le Traité de paix qu'ils avoyent fait avec M du Parquet, avant que de lui laiffer la paifible jouïffance de la Grenade, il s'étoit obligé de leur donner en compenfation, la valeur de trois mille florins, qui leur feroient contez en marchandifes qui leur feroient les plus agreables, entre toutes celles qui ont cours dans le pais : & que cette condition n'ayant point efté acomplie, ils avoyent eu droit d'en rechercher la fatisfaction les armes à la main, & de fe venger eus m ê m e s de tant d'autres injures qu'ils pretendoient avoir receu des François de la Martinique. Cette longue guerre, qui fut accompagnée de divers fucçés, felon que les armes font journalieres ; fut enfin termi­ née un peu aprés lamort de Mr du Parquet, par la prudence & la valeur de M de Gourfolas, lequel il avoit fait reconnoiftre de fon vivant, pour fon Lieutenant General. M de L'Aubiere, l'un des plus vaillans & des plus r e n o m m e z Capi­ taines de la m ê m eIlede la Martinique, s'aquitauffibeaucoup de gloire dans les grands & perilleus employs où il fut engagé, fuivant les ordres de M de Gourfolas fon digne frere, pour prevenir les mauvais deffeins de ces Barbares, reprimer leur courfes, s'emparer de leurs retranchemens, & les obliger à. quitter entierement cette belle terre, pour fe refugier aus Iles de S. Vincent & de la Dominique,qui font les feules places qui leur reftent à prefent de toutes les Antilles qu'ils ont au­ trefois occupées. O n tient, qu'il y a encore quelques familles de Caraïbes à la Martinique : mais outre qu'ils font leur demeure parmi les François, & qu'on ne leur permet plus d'avoir des Villages particuliers & d'y faire des affemblées; on les efclaire main­ tenant de fi prés, qu'ils ne peuvent entretenir aucune intelligence ni fomenter aucun parti avec cens de leur Nation qui; demeurent ailleurs, fanseftredécouverts. L'un des principaus Officiers de la Martinique, nous a en­ voyé de fa grace, une fort ample, & tres-exacte Relation de r

r

r.

r.

tour


Chap. 21 HISTOIRE MORALE, tout ce qui s'eftpafféde plus memorable durant cette guerre : mais parce que ce Chapitre eftdéjaaffez eftendu, & que ce re­ cit groffiroit nôtre ouvrage au delà de ce que nous avons propofé, nous le referverons pour un autre Traité, auquel nous luy trouverons fa place, fi le Seigneur nous continue la vie : & nous dirons feulement par avance, que les Habitans de cette Ile celebre, font redevables de ce dous repos, & de cette profonde tranquilite dont ils jouïffent à prefent, à la fage conduite, & aucouragede M de Gourfolas, & de M de l'Aubiere fon frere : puifque Dieu s'eft fervi de leur zele & de leur generofité, pour domter les Sauvages & conferver à la France l'une des plus illuftres & des plus peupleés Colonies qu'elle ait dans tout ce nouveau M o n d e .

536

r.

CHAPITRE Du

r.

VINT-ET-UNIÉME.

Traitement que les Caraïbes fontàleurs prifonniers de Guerre.

N

O u s allons tremper nôtre plume dans le fang & faire un Tableau qui donnera de l'horreur. Il n'y paroiftra que de l'inhumanité, de la barbarie & de la rage. O n verra des creatures raifonnables y dévorer cruellement leurs femblables, & fe remplir de leur chair & de leur fang, aprés avoir dépouillé la nature humaine, & revétu celle des plus fanguinaires & des plus furieufes belles. Chofe que les Payens m ê m e , au milieu de leurs tenebres, ont autrefois trou­ vée fi pleine d'execration, qu'ils ont feint que le Soleil s'étoit retiré, pour ne point éclairer de tels repas. Lors que les Cannibales, ou Antropofages, c'eft à dire Mangeurs d'hommes : car c'eft icy proprement qu'il les faut appeller de ce n o m , qui leur eft c o m m u n avec celuy de C a ­ raïbes : lors dis-je, qu'ils ramenent quelque prifonnier de guerre d'entre les Aroüagues, il appartient de droit â celuy, qui s'en eft faify dans le combat, o u qui l'a pris à la courfe. D e forte qu'étant arrivé en fon Ile, il le garde en fa maifon, & afin


Chap. 21 DES I L E S A N T I L L E S . 537 dans un A m a c , qu'il fufpend prefque au faiftedefa cafe, & aprés l'avoir fait jeufner quatre ou cinq jours, il le produit en un jour de débauche folemnelle, pour fervir de victime pu­ blique, à la haine immortelle des fes Compatriotes contre cette Nation. S'il y a de leurs ennemis morts fur la place, ils les m a n ­ gent fur le lieu m ê m e . Ils ne deftinent qu'à l'efclavage les filles & les femmes prifes en guerre. Ils ne mangent point les enfans de leurs prifonnieres, moins encore les enfans qu'ils ont eus d'elles : mais ils les élevent avec leurs autres enfans. Ils ont goûté autrefois de toutes les Nations qui les frequentent, & difent que les François font les plus delicats, & les Efpagnols les plus durs. Maintenant ils ne mangent plus de Chrétiens. Ils s'abftiennentauffide plufieurs cruautez, qu'ils avoyent acoutume de faire, avant que de tuer leurs ennemis : Car au lieu qu'a prefent ils fe contentent de les affommer d'un coup de maffuë, & en fuitte de les mettre en quartiers, & de les faire rôtir & de les dévorer : ils leur faifoyent autrefois fouffrir beaucoup de tourmens, avant que de leur donner le coup mor­ tel. Voicy donc une partie des inhumanitez qu'ils exerçoient en ces funeftes rencontres, c o m m e eus-même les ont racon­ tées à ceus qui ont eu la curiofité de s'en informer fur les lieus, & qui les ont apprifes de leur bouche. L e prifonnier de guerre, qui avoit eftéfimalheureus que de tomber entre leurs mains, & qui n'ignoroit pas qu'il ne fut deftiné à recevoir tout le plus cruel traitement, que la rage leur pourroit fuggerer, s'armoit de confiance, & pour témoigner la generofité du peuple Aroüague, marchoit de luy m ê m e alaigrement au lieu du fuplice, fans fe fairelierni traifner, & fe prefentoit avec un vifage riant & affuré au mi­ lieu del'affemblée,qu'il favoit ne refpirer autre choie que fa mort. A peine avoit il apperceu ces gens qui témoignoient tant de joye, voyant approcher celuy qui devoit eftre le mets de leur abominable feftin, que fans attendre leurs difcours, & leurs fanglantes moqueries, il les prevenoit en ces termes. Je fay ,, fort bien le deffein, pour lequel vous m'appeliez en ce lieu. Yyy

„je


HISTOIRE M O R A L E , Chap. 21 „Jene doute nullement que vous n'ayez envie de vous raf,,fafierde m o n fang : & que vous ne brûliez d'impatience de faire curée de m o n corps. Mais vous n'avez pas fujet de „ vous glorifier de m e voir en cet état, ni m o y de m'en affli„ ger. M e s Compatriotes ont fait fouffrir à vos predecef„ feurs beaucoup plus de maus que vous ne fauriez en inventer prefentement contre m o y . Et j'ay m o y m ê m e avec „ eus, bourrelé maffacré, m a n g é de vos gens, de vos amis, de „ v o s peres. Outre que j'ay des parens, qui ne manqueront „ pas de fe venger avec avantage fur vous, & fur vos enfans, „ du traitement le plus inhumain que vous méditiez contre „ m o y . O u y , tout ce que la cruauté la plus ingenieufe vous », pourra dicter de tourmens pour m'ofter la vie, n'eft rien en „ comparaifon des fupplices, que m a Nation genereufe vous „ prepare pour échange. Employez donc fans feindre, & ,, fans plus tarder, tout ce que vous avez de plus cruel, & de „ plus fenfible, & croyez que je le meprife, & que je m'en moque. A quoy fe rapporte fort bien cette bravade fanMeffaisglante de & enjouée, qui fe lit d'un prifonnier Brefilien, preft à Montag„ être devoré par fes ennemis. Venez tous hardiment leur ne liv. I. chap. 30. „ difoit-il, & vous affemblez pour difner de m o y . Car vous „ mangerez quant & quant vos Peres & vos Ayeuls, qui ont „ fervy d'aliment & de nourriture à m o n corps. Ces mufcles, „ cette chair & ces veines, ce font les vôtres, pauvres fous „ que vous êtes. Vous ne reconnoiffez pas que la fubftance „ des menbres de vos anceftres s'y tient encore. Savourez „ les bien, vous y trouverez le goût de votre propre chair, Revenons à nos Arouagues. Son c œ u r n'étoit pas feulement fur le bord de fes levres ; il fe montroit auffi dans les effets qui fuivoient fa bravade. Car aprés que la Compagnie avoit enduré quelque tems, fes fieres menaces, & fes défis arrogans fans le toucher : un de la troupe luy venoit brûler les codez avec un tifon flambant. L'autre luy faifoit des taillades vives & profondes, qui penetroient jufques aus os, furlesépaules, & par tout le corps, Et ils jettoient dans fes douloureufes playes, cette épicerie piquante, que les Antillois n o m m e n t Pyman. D'autres fedivertiffoient à percer de fléches le pauvre patient : Et chacun 538

travail-


DES ILES A N T I L L E S . 539 travailloit avec plaifir à le tourmenter. Mais luy fourfroit avec le m ê m e vifage, & fans témoigner le moindre fentiment de douleur. Aprés qu'ils s'étoyent ainfi jouez bien long tems de ce miferable, enfin, s'ennuyant de ces infultes qui ne ceffoient point, & de fa confiance, qui paroiffoit toujours égale, l'un d'eus s'approchant l'affommoit d'un furieus coup de maffüë, qu'il luy dechargeoit fur la telle. Voila le traite­ ment que nos Cannibales faifoyent autrefois à leurs prifonniers de guerre : mais à prefent ils fe contentent de les affommer, ainfi que nous l'avons déjà reprefenté. Si toft que ce malheureus eft renverfé mort fur la place, les jeunes gens prennent le corps, & l'ayant lavé le mettent en pieces ; puis ils en font bouillir une partie, & rôtir l'au­ tre fur des grilles de bois deftinées à cet ufage. Q u a n d ce deteftable mets eft cuit & affaifonné, c o m m e le defire leur in­ fâme gofier, ils le divifent en autant de parts qu'ils font de perfonnes : Et affouviffant avec avidité leur barbarie, ils le devorent cruellement, & s'en repaiffent pleins de joye : ne croyant pas qu'il fe puiffe faire au m o n d e de repas fi delicieus. Les femmes, lèchent m ê m e les bâtons où la graille de l'Aroüague a coulé. C e qui ne vient pas tant de l'agrément, que trouve leur palais au gout de cette viande, & de cette graiffe,que du plaifir exceffif qu'ils ont de fe venger de la for­ te de leurs capitaus ennemis. Mais c o m m e ils feroient bien marris que la haine enragée qu'ils portent aus Aroüagues prit jamais de fin, auffi travaillent ils à luy donner le moyen de s'entretenir. Et c'eft pour ce­ la qu'en faifant cuire ce pauvre corps, ils en recueillent & amaffent fort curieufement toute la graille. Car ce n'eft pas à deffein d'en compofer des medicamens, c o m m e les Chirur­ giens en font quelquefois, ou d'en faire du feu Grégeois pour, embrafer les maifons de leurs ennemis, c o m m e les Tarrares :Voyage de Carmais ils recueillent cette graille, pour la diftribuer aus princi-pin en paus, qui la reçoivent & la confervent avec foin, dans de pe­Tartari. tites calebaffes, pour en verfer quelques gouttes dans les fauffes de leurs feftins folennels, & perpetuer ainfi autant qu'il leur eft poffible,la nourriture de leur vengeance. J'avouë, que le Soleil auroit raifon d'abandonner ces BarY yy 2 bares, Chap. 21


540

HISTOIRE

MORALE,

Chap. 21

bares, plutoft que d'affiner à de fi deteftables folennitez. Mais il faudroit en m ê m e tems qu'il fe retiraft de la plupart des pais de l'Amerique, & m ê m e de quelques Terres de l'A­ frique & del'Afie,où de femblables & de pires cruautez s'ex­ ercent journellement. Pour exemple, les Toupinambous font à peu prés, à leursprifonniersde guerre, le m ê m e traite­ ment que les Caraïbes font aus leurs. Mais ils y ajoutent di­ De Lery vers traits de barbarie, qui ne fe voyent point aus Antilles. Ils chap. 15. frottent le. corps de leurs enfans du fang de ces miferables Chap. 8. victimes, pour les animer au carnage. Celuy qui a fait l'exé­ cution du captif, fe fait déchiqueter & taillader en divers en­ droits du corps, pour un trofée de vaillance, & une marque de gloire. Et ce qui eft entierement étrange, c'eft que ces Barbares donnant de leursfillespour femmes à ces ennemis, auifi-toft qu'ils les ont en leur puiffance, quand ils viennent à les mettre en pieces, la femme elle m ê m e mange la premiere, s'il luy eft poffible, de la chair de fon mary. Et s'il arrive qu'elle ait quelque enfan de luy, il ne manque pas à eftre Garciaf affommé, rôty, & m a n g é , quelquefois à l'heure m ê m e qu'ilLivre 1. entre au monde. U n e pareille Barbarie s'eft veué autrefois CHAP. 12. en plufieurs Provinces du Perou. Divers autres Peuples Barbares, furpaffent auffi les Caraïbes en leur inhumanité. Mais furtout, les habitans du païs Garcilaf.d'Antis font plus cruels que les Tygres. S'il arrive que par l. I. c. 12. droit de guerre ou autrement, ils faffent un prifonnier, & qu'ils le connoiffent pour être un h o m m e depeu, ils l'écartelent incontinent, & en donnent les membres à leurs amis, ou à leurs valets, afin de les manger s'ils veulent, ou de les vendre à la Boucherie. Maisfic'eft un h o m m e de condition, les principaus s'affemblent entr'eus, avec leurs femmes & leurs enfans, pour affifter à fa mort. Alors, ces impitoyables, l'ayant dépouillé, l'atachent tout-nud à un gros pieu , & le découpent par tout le corps à coups de rafoirs & de couteaus, faits d'un certain caillou fort tranchant, & qui eft une efpece de pierre à feu. En cette cruelle exécution, ils ne le démeubrent pas d'abord, mais ils oftent feulement la chair des parties, qui en ont le plus, c o m m e du gras de la jambe, des cuiffes, des feffes, & des bras. Aprés cela, tous pefle-mefle, h o m ­ mes,


Chap. 21 D E S ILES A N T I L L E S . 541 m e s , femmes, & enfans, fe teignent du fang de ce malheureus. Et fans attendre que la chair qu'ils en ont tirée, foit ou bouillie, ou rôtie, ils la mangent goulument, ou, pour mieus dire, ils l'engloutiffent fans la mâcher. Ainfi ce miferable fe voit m a n g é tout en vie, & enfevely dans le ventre de fes en­ nemis. Les femmes ajoutant encore quelque chofe à la cruauté des h o m m e s , bien qu'exceffivement Barbare & inhumaine,fefrottent le bout des mammelles du fang de ce patient, afin de le faire fuccer à leurs enfans, avec le lait qu'elles leur donnent. Q u efices inhumains ont pris garde, que dans les langueurs & les fupplices qu'ils ont fait fouffrir au miferable détunt, il ait témoigné le moindre fentiment de douleur, o u en fon vifage, ou aus moindres parties de fon corps : o u m ê ­ m e qu'il luy foit échappé quelque gemiffement, ou quelque foupir, alors ils brifent les os, aprés en avoir m a n g é la chair, & les jettent à la voirie, ou dans la riviere, avec un mépris extréme. C'eft ainfi que plufieurs autres Nations infultent cruelle­ ment fur les miferables reftes de leurs ennemis tuez , & font paroitre leur inhumaine vengeance, & leur animofité Barba­ re, fur ce qui n'a plus de fentiment. Ainfi quelques Peuples de la Floride, pour affouvir leur brutalité, pendent en leurs maifons, & portent fur eus, la peau & la chevelure de leurs ennemis. Les Virginiens, en attachent à leur col une main De Laes fon feche. Quelques Sauvages de la Nouvelle Efpagne, pendent en Hiftoire fur leur corps, en forme de médaille, un petit morceau de la de l'A­ chair de cens qu'ils ont maffacrez. Les Seigneurs de Belle- merique. Ile, proche de la Chine, portent une couronne façonnée de enSomedo fon teftes de morts hideufement arrangées & entrelacées avec Hiftoire des cordons de foye. Les Chilois font des vaiffeaus à boire, de la Chine, du teft des Efpagnols qu'ils ont affommez, c o m m e le prati- premiere quoient autrefois les Scyrhes envers leurs ennemis, felon le partie, 2. rapport d'Herodote Les Canadiens & les Mexicains danfent chap. Livre 4. en leurs feftes, portant fur eus la peau de ceus qu'ils ont écorchez & mangez. Les Huancas, ancienne Nation du Perou, Garcilaf. faifoient des Tambours de telles peaus, difant que ces cailles, l.6. c. 10. lors qu'on venoit à les battre, avoient u n e fecrette vertu, pour mettre en fuite ceus qu'ils combatoient. Yyy 3 Tout


542 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 21 T o u t cela fait voir, jufqu'à qu'el degré de ragé & de fureur peut monter la haine & l'appetit de vengeance. Et dans ces exemples, o n peut reconnoitre beaucoup de traits plus fanglans, & de marques plus deteftables de cruauté & de barbarie, que dans le traitement que nos Cannibales font à leurs prifonniers de guerre Aroüagues. Mais pour faire trouver ce traitement encore un peu moins horrible, il feroit aifé de produire icy fur le theâtre divers Peuples, léquels outre cette animofité furieufe, & cette ar­ deur desefperée à fe venger, témoignent de plus, une gourmandife barbare & infatiable, & une paffion tout à fait bru­ tale & feroce de fe repaitre de chair humaine. Et premierement, au lieu que les Cannibales ne mangent pour l'ordinaire que des Aroüagues, leurs ennemis irreconciable, épargnant les prifonniers qu'ils ont de toute autre Nation, quelques Fioridiens voifins du d'étroit de Bahama, dévorent cruellement tous les Etrangers qu'ils peuvent attra­ per, de quelque Nation qu'ils foient. D e forte que il vous dcfcendez en leurs terres, & qu'ils fe trouvent plus forts que vous, il eft infaillible que vous leur fervirez de curée. L a chair humaine leur femble extrémement delicate, de quelqu'endroit du corps qu'elle puiffe être. Mais ils difent que la Bergeron plante du pied eft le plus friand morceau de tous. Auffi le en fon fervent-ils ordinairement à leur Carlin, qui eft leur Seigneur ; Tratte au lieu qu'anciennement, les Tartares coupoient les m a m des Tar­ melles aus jeunesfilles,& les refervoient pour leurs Chefs tares. Garciqui fe repaiffoient de cette chair. Il faut joindre à ces Barba­ laffo, de res, ceus de la Province de Hafcala & de la Region de la ville Laet, & Linfcat. de Darien en la Nouvelle Efpagne, qui ne mangeoient pas Garcil. feulement la chair de leurs ennemis, mais celle de leurs c o m ­ en fon patriotes m ê m e s . Et les Hiftoriens nous rapportent, que les Commentaire Yncas Roys du Perou conquirent plufieurs Provinces, dont Royal. les habitans ne trouverent point de loyfifacheufe &fiinfupportable, entre toutes celles que leur impoferent ces Princes vainqueurs, que la défenfe de manger de la chair humaine, tant ils étoient affamez de cette exécrable viande. Car fans attendre que celuy qu'ils avoient bleffé à mort euft rendu l'efprit, ils beuvoient le fang qui fortoit de fa playe : Et ils s'en fai-


Chap. 21 D E S

ILES

ANTILLES.

543

faifoient de m ê m e , lors qu'ils le coupoient par quartiers le fucçant avidement, de peur qu'il ne s'en perdift quelque goutte. Ils avoient des boucheries publiques de chair hu­ Garcimaine, dont ils prenoient des morceaus qu'ils hachoient m e -laffol.7. chap. 17. n u , & des boyaus ils faifoient des boudins & des faucilles. Roulox Particulierement les Cheriganes, ou Chirhuanes, Montag- Baro & Rubrunars, avoient un appetitfiétrange &fiinfatiable de chair hu­ quis en maine, qu'ils la mangeoient gloutonnement toute crue, n'é­leurs pargnant pas m ê m e dans leur Barbarie, leurs plus proches pa- Voyages, rens quand ils mouroient. C e qui fe voit encore aujour- Vincent le Blanc, d'huy chez les Tapuyes & chez quelque Nation de l'Orient, I. part. chap. & ce qu'Herodote nous affure s'être auffi trouvé dans fon fie25. cle. O n dit m ê m e que les peuples de Java fontfiBarbares, & Herod. & fifrians de cette abominable nourriture, que pour fatis- livre 3. faire à leur damnable appetit, ilsOftentla vie à leurs parens,Le Blanc part. & jouent à la paume des morceaus de cette chair, à qui la I. chatp. 24. gagnera par fon adreffe. Les Aymures peuple du Brefil, font encore plus in humains 5c plus deteftables. Et il ne faut plus feindre des Saturnes qui devorent leurs enfans. C a r ,finous en croyons les Hiftoriens, ces Barbares mangent en effet leurs De Laet propres enfans, menbre aprés menbre, & quelquefois m ê m e en fon ouvrant le ventre des femmes groffes, ils en tirent le fruit Hiftoire de l'A­ qu'ils devorent auffi-tôt, affamez à un tel point de la chair demerique leurs femblables, qu'ils vont à la chaffe des h o m m e s c o m m e à celle des beftes, & les ayant pris, les déchirent & les engloutiffent d'une façon cruelle & impitoyable. Par ces exemples, il paroit affez que nos Cannibales, ne font pas tant Cannibales, c'eft à dire Mangeurs d'hommes, bien qu'ils en portent particulierement le n o m , que beaucoup d'autres Nations Sauvages. Et il feroit facile de trouver en­ core ailleurs des preuves d'une Barbarie, qui répond à celle de nos Cannibales Caraïbes, & m ê m e qui les furpaffe de bien loin. Mais c'en eft trop. Tirons le rideau fur ces horreurs, & laiffant lès Cannibales de toutes les autres Nations, repaffons vers ceus des Antilles, pour divertir en la confidé­ lation de leurs Mariages, nos yeus laffez du fpectacle de tant d'inhumaines & fanglantes tragedies. C H A -


544

HISTOIRE

CHAPITRE

MORALE,

Chap. 21

VINT-DEUSIÉME,

Des Mariages des Caraïbes.

I

L fe voit en l'Amerique des SauvagesfiSauvages & fi brutaus, qu'ils ne favent ce que c'eft que du mariage, mais Garcilaf fe meflent indifferenment c o m m e des beftes. C e que l.1. 14. & 15. l'on affure entr'autres des anciens Peruviens, & des habitans & liv. 7. des Iles des larrons. Mais les Caraïbes avec toute leur bar­ chap. 17. barie, s'afuietiffent aus loix de cette étroite alliance. Strabon Ils n'ont point de tems préfix pour leur Mariage, c o m m e liv. II. les Perfes qui fe marient ordinairement au Printems. N i d'â­ ge, c o m m e plufieurs autres Sauvages, dont les uns fe marient a En ordinairement à neuf ans ; les autres à douze ; quelque Orient. uns à vint-quatre, & d'autres, à quarante feulement. C e b En ne font pasauffichez les Caraïbes, c o m m e prefque chez tou­ Madagafcars tes les Nations, les jeunes h o m m e s qui choififfent ordinaire­ C Les Peruviens. ment lesfillesàleur gré, & felon leur inclination : ni à l'opa Les pofite, ce ne font pas lesfillesqui choififfent leurs Maris, Flori c o m m e font celles de la Province de Nicaragua, dans les fediens. ftins & les affemblées publiques : Et c o m m e il fe faifoit au­ trefoisauffidans la Candie, au raport des Hiftoriens. • Mais quand nos Sauvages defirent de fe marier, ils ont droit de prendre toutes leurs Coufines germaines, & n'ont qu'à dire qu'ils les prenent pour leurs f e m m e s , ellesleurfont na­ turellement aquifes, & ils les peuvent enmener en leurs maifons, fans autre ceremonie, & pour lors elles font tenues pour leurs femmes legitimes. Ils ont tous autant de femmes qu'il leur plait : Surtout, les Capitaines font gloire d'en avoir plufieurs. Ils bâtiffent à chaque f e m m e , une cafe particuliere. Ils demeurent autant de tems qu'ils veulent, avec celle qui leur agrée davantage, fans que les autres enfoyent jaloufes. Celle avec laquelle ils font, les fert avec un foin & une af­ fection non pareille. Elle leur fait de la Caffave, les peigne, les rougit & les accompagne en leurs voyages. Leurs maris les ayment fort ; Mais cet amour eft c o m m e a

c

b

d

un


C h a p . 22

D E S ILES A N T I L L E S . 545 un feu de paille, veu que fouvent ils les laiffent auffi aifément qu'ils les prenent. Ils quittent pourtant fort rarement leurs premieres femmes, notamment quand ils en ont eu des enfans. Lors qu'ils ont quelques prifonnieres de guerre qui leur agréent, ils les prenent à femme. Mais bien que les enfans qui en naiffent foyent libres, elles font toujours tenues pour efclaves quant à elles. Toutes les femmes parlent avec qui elles veulent : Mais le mary n'ofe s'entretenir avec les parens de fa femme, qu'en des occafions extraordinaires. Quand il arrive que quelcun d'entr'eus n'a pointde C o n ­ fines Germaines, ou que pour avoir trop tardé à les prendre en mariage, leurs parens les ont données à d'autres, ils peuvent à prefent époufer desfillesqui ne font point leurs pa­ rentes;mais il faut qu'ils les demandent à leurs Peres & M e ­ res, & auffitoft que le Pere, o u la Mereles ont accordées, elles font leurs femmes, & ils les enménent chez eus. Avant qu'ils euffent alteré une partie de leurs anciennes coutumes, par le commerce qu'ils ont avec les Chrétiens,ils ne prenaient pour femmes legitimes que leurs Coufines, qui leur étoyent aquifes de droit naturel, c o m m e nous venons de le dire, ou lesfillesque les Peres & les Meres leur offroyent de leur bon gré, quand-ils étoyent de retour de la guerre. Cette vieille pratique a beaucoup de particularitêz qui font dignes de nos remarques, c'eft pourquoy nous la deduirons icy tout au long, & toute telle que nous la tenons des plus anciens de cette Nation, qui l'ont racontée, c o m m e une preuve des grands chaugemens qui fe font gliffez dans leurs m œ u r s & leurs façons de faire, depuis qu'ils ont eu la connoiflancedes étrangers. Quand les Caraïbes étoient retournez heureufement de leurs guerres, & qu'on leur avoit fait en leurs Iles une recep­ tion folemnelle, & un grand feftin dans leur Carbet. Aprés cette rejouiffance qui fe pratique encore parmy eus, le Capi­ taine fe mettoit à reciter le fuccés de leur voyage & à donner des éloges à la generofité de ceus qui s'étoyent portez le plus vaillamment. Mais il s'étendoit en particulier fur la valeur des jeunes h o m m e s , pour les animer à témoigner toujours le Zzz

même


546 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 22 m ê m e coeur en de femblables rencontres. Et c'eftoit ordi­ nairement â lafinde ce difcours que les Peres de famille, qui avoient desfillesen âge d'eftre mariées, prenoient occafion de les prefenter pour femmes à ceus d'entre les jeunes h o m ­ m e s , dont ils avoient ouï prifer les belles & louables qualitez, & exalter le courage & la hardieffe dans les combats. Ils s'empreffoient à faire l'aquifition de tels gendres. Et celuy qui avoit tué le plus d'ennemis, avoit bien de la péne à ne re­ cevoir en ce jour-la qu'une f e m m e , tant il y en avoit qui le fouhaittoyent. Mais les poltrons & les lâches ne trouvoient perfonne qui voulut d'eus, de forte quefil'on avoit envie de fe marier parmy eus, il falloit neceffairement avoir du courage : Car une f e m m e chez cette Nation, étoit alors un prix qui ne fe donnoit qu'à la generofité. Ainfi chez les Brefiliens, les jeunes h o m m e s ne fe peuvent marier, qu'ils n'ayent tué quelque ennemy. Et en une ville de la grande Tartarie, n o m ­ Vincent le Blanc,m é e Palimbrote, ceus de la plus haute condition ne fauroient I. part. avoir de f e m m e , qu'ils n'ayent bien verifié avoir fait mourir chap. 30. Alexan- trois ennemis de leur Prince. O n dit auffi qu'autrefois en la dre d'A- Carmanie, il falloit apporter au R o y la tefte d'un e n n e m y , fi lexanl'on vouloit être marié. 11 en étoit à peu prés de m ê m e chez dre, l. I. Chap. 24. un Peuple proche de la m e r Cafpienne. Et qui ne fait que le R o y Saül demanda la mort de cent Filiftins à David, pour le douaire de fafille,avant que de la luy donner en Mariage ? A u refte, heureus étoit le Pere chez nos Caraïbes, qui le premier approchoit & faififoit au corps, quelcun de ces gen­ dres valeureus, que le Capitaine avoit louez. Car il n'y avoit rien à attendre pour ce coup-là, pour celuy qui venoit aprés : & le Mariage étoit fait auffitoft que l'autre avoit dit au jeune h o m m e , je te donne m afillepour femme. U n pareil m o t de la Mere fuffifoit m ê m e à cela. Et le jeune h o m m e n'ofoit refufer lafille,quand elle luy étoit ainfi prefentée : Mais il fal­ loit que belle ou laide, il la reçeut dés-lors pour fa femme, Ainfi nos Caraïbes ne fe marioyent point par amourettes. Q u efiles jeunes h o m m e s Caraïbes aprés être mariez conîmuoient à fe porter vaillanment dans les guerres fuivantes, on leur donnoit encore d'autres femmes à leur retour. Cette Poligamie eft encore en ufage chez nos Antillois ; Elle eft auffi


Chap. 22

DES ILES A N T I L L E S . 547 auffi c o m m u n e parmy les autres Peuples Barbares. Les Chi- Нift. de lois habitans de l'Ile de la M o c h a , n'y font point d'autre fa­ Lact. ç o n , finon que toutes les fois qu'il leur prend envie d'avoir une nouvelle f e m m e , ils en achetent une pour un b œ u f , pour une brebis, o u pour quelque autre marchandife. Et il y a tel endroit ou le n o m b r e des f e m m e s d'un feul marу eft predigieus, c o m m e au R o y a u m e de Bennin, o ù l'on voit par fois Relation Holau R o y fept cens que femmes que concubines : Et où les des landois fimples fujets, auffi bien qu'en la M e x i q u e , ont jufqu'à cent, & jufqu'à cent cinquante femmes chacun. Et d'autre cofté il fe trouve quelques lieus, où l'on permet à chaque f e m m e d'avoir auffi plufieurs marys, c o m m e chez les Pehuares N a ­ tion du Brefil, au R o y a u m e de Calecut, & autrefois en quel­ ques unes des Canaries. L e s jeunes h o m m e s parmy les Caraïbes, ne frequentent De Laet fon point encore à prefent defillesni de femmes , qu'ils ne foyent enhist. mariez. E n quoy certes ils font bien éloignez de Peguans, Pyrard. I. part. amoureusfipaffionez, que pour faire voir que la violence du chap. 27. feu fecret qui les dévore, éteint en eus le fentiment de toutes Conqueles autres ardeurs, ils fe brûlent e u s - m ê m e les bras en pre- fte des Canaries fence de leurs Maitreffes, avec un flambeau allumé ; o ù bien par Беils laiffent mourir & confumer fur leur chair, un linge flam­ tencourt. bant & trempé en huile. Et pour montrer qu'étant navrez Vintent à m o r t , toute playe deformais ne leur peut eftre que legere, leI.Blanc, part. ils fe tailladent le corps, & le percent de coups de poignard. сhaр. 3. Les Turcs les imitent en cela, au rapport de Villamont. C a r Livre 3. en femblables occafions ils fe font plufieurs taillades & de grandes playes, avec leurs couteaus, fur diverfes parties du corps. L e n o m b r e des f e m m e s de nos Caraïbes, n'eft point limité Pyrard I. part, c o m m e parmy les Maldivois, ou l'on n'en peut avoir que trois cbap. 12. à la fois. Mais c o m m e ce nombre étoit autrefois proportioné à leur courage & à leur valeur ; Car à chaque fois qu'ils re­ tournoient de la guerre avec un éloge, de hardieffe & de generofité ils pouvoyent pretendre & efperer une nouvelle f e m m e , auffi encore à prefent, ils en ont autant qu'ils en defi­ rent & qu'ils en peuvent obtenir. D e forte que chez eus, c o m m e parmy les T o u p i n a m b o u s , celuy qui a le plus de fem- De Lery chap. 17. Zzz 2 mes


548 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 22 mes eft eftimé le plus vaillant & le plus confiderable de toute Hiftoir. l'Ile. Et au lieu qu'en l'Ile Efpagnole, toutes les femmes coude Lochoient dans une m ê m e chambre avec leur mary, les Caraï­ pez. bes, c o m m e nous l'avons déja touché, pour éviter toute forte de querelles & de jaloufies, tiennent leurs f e m m e s , de m ê m e que font les Turcs & les Tartares, en des demeures feparées. M ê m e quelquefois ils les mettent en diverfes Iles : O u bien ils font cette feparation & cet éloignement de leurs femmes l'une de l'autre, afin qu'elles fe puiffent plus c o m m o d e m e n t adonner à la culture de leurs jardinages, qui font épars en di­ vers lieus. Et c'eft pour cela m ê m e , que l'on allure que les Caraïbes du Continent pratiquent le femblable, leurs fem­ mes ayant la louange de ne fe point laiffer piquer à la jaloufie. N o s Sauvages Infulaires, ont foin s'ils n'ont qu'une f e m m e , de ne s'éloigner pas beaucoup d'elle, & s'ils en ont plufieurs ils les vifitent les unes aprés les autres. Mais ils obfervent tous, c o m m e les Floridiens, de ne point toucher celles qui font grottes. plutarO n ne fauroit fuffifamment s'étonner que Lycurgue & Soque dans lon, ces lumieres de la Grece, fe foyent montrez fi aveugles, les vies, de Ly&fipeu honnêtes gens, que d'ouvrir la porte à l'adultere, & surgue de trouver bon qu'il entrait chez leurs Citoyens. Car à péne & de Solon. y a til aucune des Nations les plus Barbares & les plus Sauva­ ges, qui n'ait en foy-même affez de lumiere, pour y lire cette loy, tracée de la main de la nature : Q u e l'adultere eft un cri­ m e , & qu'il doit être en horreur : & qui auffi ne témoigne qu'elle l'a en deteftation, & ne le châtie fevérement lors qu'il s'introduit chez elle. L a punition de l'adultere n'eft que Relation plaifante chez les Guinois. C'eft que la f e m m e fi elle ne veut des Hol­ être chaffée, paye pour amende à fon mary quelques onces landois. d'or. Mais il n'y a pas dequoy rire chez les Orientaus de Linfcot, Bengala, & chez les Mexicains, qui coupent le nez&les chap. 16. oreilles à leurs femmes en pareils cas. Divers autres Peuples Vincent Barbares, les puniffent m ê m e de mort. Et les Peguans font le Blanc, fi rigoureus en ces rencontres, & ont tant d'horreur pour es I. part. chap. 32. crime, que chez eus les adulteres font enterrez vifs, h o m m e s & femmes. Les Caraïbes ne font pas icy des plus indulgens, & des moins


Chap.22 DES ILES A N T I L L E S . 549 moins jalous de leur honneur. Ils ne favoient point autre­ fois punir ce crime, par ce qu'il ne regnoit point entr'eus, avant leur communication avec les Chrétiens. Mais aujourd nuy,file mary furprend fa femme s'abandonnant à quel­ que autre h o m m e , ou que d'ailleurs il en ait une connoiffance affurée, il s'en fait luy m ê m e la juftice, & ne luy pardonne guéres, mais il la tue, par fois d'un coup de Boutou, par fois en luy fendant le ventre du haut en bas, avec un rafoir, ou une dent d'Agouty, qui ne tranche guére moins fubtilement. Cette execution-là étant faite , le mary s'en va trouver ,, fon Beau-pere, & luy dit tout froidement. J'ay tué ta fille parce qu'elle ne m'avoit pas eñefidelle.Le Pere trouve ,,l'actionfijufte, que bien l'oin d'en être fâché contre fon ,, gendre, il l'en loué & luy en faitgré. T u as bien fait luy ,, répond-il : Elle le meritoit bien. Et m ê m e s'il luy refte encore desfillesà marier, il luy en offre une dés lors, & pro­ met de la luy donnera la premiere occafion. Le Pere n'époufe pas fafille,c o m m e quelques uns ont voulu dire. Ils ont en horreur ce crime, & s'il y a eu parm y eus des Peres inceftueus, ils ont efté contrains de s'abfenter, car s'ils avoient efté attrapez des autres, ils les auroient brulez vifs, ou bien ils les auroient déchirez en mil­ ie pieces.

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CHA-


HISTOIRE

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CHAPITRE

MORALE.

Chap. 23

VINT-TROISIEME.

De la Naiffance & de l'Education des Enfans des Caraïbes.

O

N ne voit guére parmy ces pauvres Indiens, de coutum e plus brutale que celle dont ils le fervent à la Naiffance de leurs enfans. Leurs femmes acouchent fans beaucoup de peine, &fielles fentent quelque difficulté, elles ont recours à la racine d'une efpece de jonc, de laquelle elles expriment le Suc, & layant b u , elles font incontinent delivrées. Quelquefois dés le jour m ê m e de leur acouchement, elles fe vont laver avec leur enfant, à la plus prochaine Riviè­ re ou fontaine, & fe remettent au travail ordinaire du m é ­ nage. Les Peruviennes, les Japonnoifes, & les Brefiliennes Garci- en font de m ê m e : Et il étoit ordinaire aus Indiens de l'Ile laffo LinEfpagnole, & m ê m e aus anciens Lacedemoniens, de laver fcot. & de Laet, ainfi leurs enfans dans l'eau froide, pour leur endurcir la peau Pyrard. incontinent aprés leur naiffance. Les Maldivois lavent les leurs durant plufieurs jours. Et l'on nous veut faire croire, que les Cimbres mettoient autrefois dans la neige ces petites creatures nouvellement nées, pour les acoutumer au froid & à la fatigue, & leur renforcer les menbres. Ils ne font point de feftin à la naiffance de leurs enfans, que pour le premier qui leur vient ; & ils n'ont point de tems prefix pour cette rejouïffance, cela dépend de leur caprice : mais quand ils affemblent leurs amys pour fe rejouir avec eus fur la naiffance de leur premier-né, ils tâchent de ne rien éparg­ ner de ce qui peut contribuer au bon traitement & à la joye Herodot. des conviez ; au lieu qu'autrefois lesThraces,accompagnoient liv. 7. de leurs pleurs les cris de ceus qui venoient au m o n d e , fe re­ mettant devant les yeus, toutes les miferes qu'il faut fouffrir en cette vie. Mais voicy la brutalité de nos Sauvages, dans leur réjouiffance pour l'acroiffement de leur famille. C'eft qu'au m ê m e tems que la f e m m e eft delivrée le mary femet au lit, pour s'y plain-


Chap. 23

DES

ILES

ANTILLES.

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plaindre & y faire l'acouchée : c o u t u m e , qui bien que Sau­ vage & ridicule, fe trouve neanrmoins à ce que l'on dit, p a r m y les payfans d'une certaine Province de France. Et ils appellent cela faire la couvade. Mais ce qui eft de fâcheus pour le pauvre Caraïbe, qui s'eft mis au lit au lieu de l'acouchée, c'eft qu'on luy fait faire diéte dix ou d o u z e Jours de fuite , ne luy donnant rien par jour, qu'un petit m o r ­ ceau de Caffave, & un peu d'eau, dans laquelle o n a auffi fait bouillir un peu de ce pain de racine. Apres il m a n g e un peu plus: mais il n'entame la Caffave qui luy eft prefentée, que parle milieu durant quelques quarante jours, en laiffant les bords entiers qu'il pend à facafe, pour fervir au feftin qu'il fait ordinairement en fuite à tous fes amis. Et m ê m e il s'abftient aprés cela, quelquefois dix m o i s , o u un an entier, de plufieurs viandes, c o m m e de Lamantin, de Tortue, de Pour­ ceau , de Poules, de Poiffon, & de chofes delicates : Craig­ nant par une pitoyable folie, que cela ne nuife à l'enfant. Mais ils ne font ce grand jeufne qu'à la naiffance de leur pre­ mier enfant. Car à celle des antres, leurs jeufnes font beau­ coup moins aufteres, & beaucoup plus courts, n'étant d'or­ dinaire que de quatre o u cinq jours au plus. O n trouve bien chez les Brefiliens, & les Japponois des De Lan maris affez infenfés pour faire ainfi l'accouchée : mais ils ne &fée.Maffont pas fi fots que de jeufner dans leur lit. A u contraire ils s'y font traiter delicatement & en abondance. O n dit qu'au­ trefois la m ê m e chofe s'eû veuë chez les Tibariens, voifins à la Cappadoce, & chez quelque autre peuple. Mais les H a - Alexanbitans naturels de Madagafcar imitent ce jeufne des Caraïbes, dre d'A­ lexan­ lors qu'ils veulent faire circoncir leurs enfans. dre. Quelques uns de nos Caraïbes ont encore une autre folie : François. Et c'eft bien pis que tout le reftre pour le pauvre pere à qui il Cauche. eft né un enfant, car à la fin du jeufne, o n luy fcarifie vive­ ment les épaules avec une dent d'Agouty. Et il faut que ce miferable, non feulement fe laiffe ainfi a c c o m m o d e r , mais que m ê m e il Je fouffre fans témoigner le moindre fentiment de douleur. Ils croyent que plus la patience d u Pere aura paru grande dans ces épreuves, plus recommandable auffi. fera la vaillance dufils: Mais il ne faut pas laiffer tomber à terre ce

le


Chap. 23 HISTOIRE MORALE, 552 le noble fang, dont l'effufion fait ainfi germer le courage. Auffi le recueillent ils en diligence, pour en frotter le vifage de l'en­ fant, eftimant que cela fert encore beaucoupàlerendregenereus. JEt cela fe pratique m ê m e en quelques endroits en­ vers les filles : car bien qu'elles n'ayent pas à fe trouver dans les combats, c o m m e autrefois les A m a z o n e s , neantmoins, elle ne laiffent pas d'aller à la guerre avec leurs maris, pour leur appreffer à manger, & pour garder leurs vaiffeaus, tan­ dis qu'ils font aus mains avec l'ennemy. D é s que les enfans font n e z , les Meres leur applatiffent le front, & le preffent en telle forte, qu'il panche un peu en arrie­ re, car outre que cette forme eft l'un des principaus traits de la beauté qui eft eftimée parmy eus, ils difent qu'elle fert pour pouvoir mieus décocher leur fléches au deffus d'un arbre, en fe tenant au pied, à quoy ils font extrêmement adroits, y êtans façonnez dés leur jeuneffe. Ils n'emmaillotent point leurs enfans : mais ils leur laiffent la liberté de fe remuer à leur aife dans leurs petis A m a c s o u lits de Cotton, ou fur de petites couches de feuilles de Ba­ nanier, qui font étendues fur la terre, à un coin de leurs cafes : Et neantmoins leurs menbres n'en deviennent point contre­ faits ; mais tout leur corps fe voit parfaitement bien formé. Pyrard Ceus qui ont fejourné chez les Maldivois, & chez les T a u I. partie. De Lery pinambous, en difent autant des enfans de ces Peuples-là, chap. 17. bien que jamais on ne les enferme, non plus que les petis C a ­ Plutar- raïbes, dans des couches & des langes. Les Lacedemoniens que en la en faifoient de m ê m e autrefois. vie de Ils ne donnent pas les n o m s aus enfans , auffi tôt aprés leur Lycurgue. naiffance : mais ils laiffent écouler douze o u quinze jours, & alors on appelle un h o m m e & une f e m m e , qui tiennent lieu de parrein & de marreine, & qui percent à l'enfant les oreil­ les, la lèvre de défous, & l'entre-deus des narines & y paffent un fil, afin que l'ouverture foit faite pour y attacher des pendans. Ils ont neantmoins la difcretion, de differer cette cere­ m o n i e ,files enfans font trop foibles pour fouffrir ces perçures, jufques à ce qu'ils foyent plus robuftes. L a plupart des n o m s que les Caraïbes impofent à leurs en­ fans, font pris de leurs devanciers, o u de divers Arbres qui croif-


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des

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Antilles.

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croiffent en leurs Iles;o u bien de quelque rencontre qui fera furvenuë au Pere pendant la groffeffe de fa f e m m e , o u pen­ dant fes couches. Ainfi à la Dominique unefillefut appellée Ouliem-bana, c'eft à dire feuille de Raifinier, qui eft u n arbre dont nous avons donné la defcription en fon lieu. U n autre de la m ê m e Ile, ayant efté à Saint Chriftofle pendant que fa f e m m e étoit enceinte, & y ayant veu Monfieur le General de nôtre Nation, il n o m m a l'enfant que fa f e m m e eut à fon retour, General;en mémoire du bon traitement que ce Seig­ neur luy avoit fait. O n trouve quelquechofe de femblable chez les autres N a ­ tions. Par exemple les Canadiens empruntent les n o m s de Lefcarpoiffons & de rivieres. Les Virginiens & les Brefiliens fe fer­ bot. vent de cens de la premiere chofe qui leur vient en la penfée, c o m m e d'arc de fléches, d'animaus, d'arbres, de plantes. Les grands Seigneurs de Turquie ont acoutumé de donner aus E u n u q u e s qui gardent leurs f e m m e s , les n o m s des plus belles fleurs, afin que ces femmes les appellant, par ces n o m s , il ne forte rien de leur bouche qui ne foit honnefte, & agréable. Les R o m a i n s , c o m m e il fe voit chez Plutarque, prenoient quelquefois leurs n o m s des Poiffons, quelquefois de leurs plaifirs ruftiques : quelquefois des imperfections de leurs corps, & par fois de leurs belles actions à l'imitation des Grecs. Les Saintes Ecritures m ê m e , nous fourniffent des exemples de quantité de n o m s pris de diverfes rencontres, c o m m e entre autres des Benoni, des Fares, des Icabod, & au­ tres femblables. Les n o m s que les Caraïbes impofent à leurs enfans mâles u n peu aprés leur naiffance, ne font pas pour toute leur vie. C a r ils changent de n o m quand ilsfonten âge d'eftre reçeus au n o m b r e de leurs foldats ; Et quand ils fe font portez vail­ lamment à la guerre, & qu'ils ont tué un C h e f des Arouâgues, ils prenent fon n o m pour marque d'honneur. C e qui a quel­ que raport, à ce que pratiquoient les R o m a i n s aprés leurs victoires, prenant en effet les n o m s des Peuples qu'ils avoient vaincus. T é m o i n Scipion l'Africain, & tant d'autres qu'il n'eft pas befoin d'alléguer. Ces Caraïbes victorieus, ont auffi dans leurs vins, o u dans leurs réjouiffances publiques, quelAaaa cun


554 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 23 cun choify pour leur donner un nouveau n o m , auquel ils di­ fent aprés qu'ils ont bien beu,Yéticlééyatec, c'eft à dire, le veuseftrenommé, nomme moy. A quoy l'autre fatisfait auffi tôt. Et en recompenfe il reçoit quelque prefent, ou d'un couteau, o u d'un grain de Criftal, ou de quelque autre m e ­ nues bagatelles qui font en eftime parmy-eus. Les femmes Caraïbes alaitent elles m ê m e leurs enfans, & font tres-bonnes nourrices, & tres tendres Meres,ayant tous les foins imaginables de les bien nourrir. Et m ê m e leurs foins s'étendent aus enfans de leurs voifines, quand elles font à la Garcilaf. guerre. Toutes les Peruviennes, & les Canadiennes, & pref& Lef- que toutes les autres Indiennes de l'Occident, font auffi nour­ carbot. rices. Et dans les Indes Orientales, au R o y a u m e de TranfiaLe Blanc ne, & aus Maldives, les femmes de quelque qualité qu'elles & Py- foient, font obligées à donner la mammelle à leurs enfans. rard. AU li- Ainfi Tacite nous témoigne, que chaque Mere allaitoit elle vre des m ê m e fes enfans, parmy les anciens Peuples de l'Alemagne Mœurt O n dit qu'autrefois les Reynes m ê m e s du Perou, prenoient des Anbien la peine de nourrir leurs enfans. Et nous avons l'exem­ ciens Al­ lemands. ple de quelques Reynes de France, qui n'ont pas dédaigné cet Bergeron office maternel. Bien au contraire de ces femmes Canarien­ en fon nes, qui faifoient ordinairement alaiter leurs enfans par des Traite des Na- Chévres. C o m m e faifoient auffi quelques villageoifes de viga. Guyenne, au tems de Michel de Montaigne. Effais de Montag­ Les Meres de nos petis Caraïbes, ne leur donnent pas neliv.2., feulement la m a m m e l l e , mais auffi-tôt qu'ils ont pris un peu chap. 8. de force, elles mâchent les Patates, les Bananes, & les autres fruits qu'elles leur donnent. Encore qu'elles laiffent quel­ quefois leurs petis enfans fe rouler tous nuds fur la terre, & que bien fouvent ils mangent de la pouffiere, & mille ordu­ res qu'ils portent à leur b o u c h e , ils croiffent neantmoins merveilleufement bien, & la plupart deviennent fi robuftes, qu'on en a veu, qui pouvoient à fix mois marcher fans, appuy. O n leur coupe les cheveus à l'âge de quelque deus ans : & pour cela on fait un feftin à toute la famille. Il y a quel­ ques Caraïbes qui different jufques à cet âge-là, de faire per­ cer les oreilles, les levres, & l'entre-deus des narines de leurs


C h a p . 21 D E S I L E S A N T I L L E S . 555 leurs enfans : toutefois cela n'eft pas beaucoup en ufage, fi ce n'eft lors que la foibleffe de l'enfant n'a pas permis de le faire plutôt. Q u a n d ils font parvenus en un âge plus avance, les garçons mangent avec leurs Pères, & les filles avec leurs Meres. Ils appellent Peres, leurs beaus-peres, & tous ceus qui font dans la ligne collaterale, avec leurs vrais peres. Bien que les enfans des Caraïbes ne foient point inftruits à rendre quelque reverenceàleurs parens, ni à leur temoig­ ner par quelques geftes du corps le refpect & l'honneur qu'ils leur doivent, Ils les ayment neantmoins tous naturel­ lement, & fi o n leur a fait quelque injure, ils époufent incon­ tinent leurs querelles, & tâchent par tous m o y e n s d'en tirer vengeance. T é m o i n celuy qui voyant qu'un de nos François de la Gardeloupe, avoit coupé lesarabans de l'Amac dans le­ a Ce font les cordequel étoit couché fon beau-pere, de forte qu'étant t o m b é à lettes qui terre il s'étoit demis une épaule, affembla en m ê m e tems le tiennent quelques jeunes gens, quifirentune defcente dans l'Ile de fronce & Marigualante, & y maffacrerent les François, qui c o m m e n - fufpandu en l'air. çoient de s'y habituer. Mais le principal foin que témoignent les Caraïbes en l'é­ ducation de leurs enfans : c'eft de les rendre extremement adroits à tirer de l'arc. Et pour les y faffonner de bonne heu­ re ; à péne s'avent-ils bien marcher, que leurs Percs & Meres ont cette coutume d'attacher leur déjunér à une branche d'arbre, d'où il faut que ces petis l'abbatent avec la fléche s'ils ont envie de manger. Car il n'y a point de mifericorde. Et à mefure que ces enfans croiffent, o n leur fufpend plus haut leur portion. Ils coupent auffi par fois un Bananier, & le pofent en terre, c o m m e en butte, pour apprendre enfans à tirer au fruit. C e qui fait qu'avec le tems, ils fe ren­ dent parfaits en cet exercice. Les anciennes Hiftoires nous rapportent ; que certains Peuples, approchant icy de la cou­ t u m e des Caraïbes, obligeoient leurs enfans à abbatre leur m a n g e r avec la fronde. Ils deftinent ordinairement tous leursfilsà porter les ar­ m e s , & à fe venger de leurs ennemis à l'imitation de leurs devanciers. Mais avant qu'ils foyent mis au rang de ceus qui peuvent aller à la guerre, ils doivent eftre declarez fol-

à leurs

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dats


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Chap. 23

dats en prefence de tous les parens & amis, qui font conviez d'affifter à une fi folemnelle Ceremonie. Voicy donc l'ordre qu'ils obfervent en ces occafions. Le Pere qui a auparavant convoqué raffemblée, fait feoir fon fils fur un petitfiege,qui eft pofé au milieu de la cafe, ou du Carbet ; & aprés luy avoir remontré en peu de paroles, tout le dévoir d'un genereus foldat Caraïbe, & luy avoir fait promettre, qu'il ne fera ja­ mais rien qui puiffe flétrir la gloire de fes predeceffeurs, & qu'il vengera de toutes fes forces l'ancienne querelle de leur Nation, il faifit par les pieds un certain oyfeau de proye, qu'ils appellent Mansfenis en leur langue, & qui a été preparé longtems auparavant poureftreemployé à cet ufage, & il en dé­ charge plufieurs coups fur fonfils,jufques à ce que l'oifeau foit mort, & que fa tefte foit entierement écrafée. Aprés ce rude traitement, qui rend le jeune h o m m e tout étourdy, il luy fcarifie tout le corps avec une dent d'Agoury, & pour guerir les Cicatrices qu'il a faites, il trempe l'oifeau dans une infufion de grains de P y m a n , & il en frotte rudement toutes fes bleffures, ce qui caufe au pauvre patient une dou­ leur tres-aigué , & tres-cuifante : mais il faut qu'il fouffre tout cela gayément, fans faire la moindre grimace, & fans témoigner aucun fentiment de douleur. O n luy fait manger en fuitte le coeur de cet oifeau. Et pour la clôture de l'action, on le couche dans un lit branlant, ou il doit demeurer étendu de fon long, jufques à ce que fes forces foyent prefque toutes épuifées à force de jeufher. Aprés cela, il eft reconnu de tous pour foldat, il fe peut trouver à toutes les affemblés du Carbet, & fuivre les autres dans toutes les guerres, qu'ils entreprenent contre leurs ennemis. Outre les exereices de la guerre, qui font c o m m u n s à tous les jeunes Caraïbes, qui veulent vivre en quelque eftime parm y les Braves de leur Nation ; Leurs Peres les deftinent fouvent à être Boyez, c'eft à dire Magiciens & Medecins. Ils les envoyent pour cet effet à quelqu'un des plus entendus en cette deteftable profeffion, c'eft à dire qui foit en grande reputa­ tion de favoir evoquer les Efprits malins, de donner des forts pour fe venger de fes ennemis, & de guerir diverfes maladies aufquelles ceus de cette Nationfontfujets. Mais il faut que le jeune


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jeune h o m m e quieftprefenté au Boyé pour eftre inftruit en fon art, y ait efté confacré dés fa plus tendre jeuneffe par l'abftinence de plufieurs fortes de viandes, par des jeunes rigoureus & que pour commencer fon apprentiffage, on luy tire du fang de toutes les parties de fon corps avec une dent d'Agouty, de m ê m e qu'on le pratique envers ceus qui font receus foldats Les Caraïbes, apprennent auffi avec foin leurs enfans à pefcher, à nager, & à faire quelques ouvrages, c o m m e des paniers, des boutous, des arcs, desfléches,des ceintures ; des lits de coton, & des Piraugues. Mais d'avoir nul foin de former & de cultiver leur efprit, & de leur apprendre ni hon­ neur, ni civilité, ni vertu : c'eft ce que l'on ne doit pas at­ tendre de ces pauvres Sauvages, qui n'ont point d'autre gui­ de, ni d'autre lumiere : pour une telle education, que leur entendemenr aveugle & remply d'épaiffes tenebres, ni d'au­ tre regle dans toutes les actions de leur vie, que le dere­ glement & le desordre pitoyable de leur Nature, vicieufe & corrompue.

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HISTOIRE

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MORALE,

Chap. 24

VINT-QUATRIÉME.

De l'Age ordinaire des Caraïbes, de leurs Maladies, des Remedes dont ils fe ferment pour recouvrer la fanté, de leur Mort, & de leurs funerailles.

L

Es Caraïbes eftant de leur nature d'un tres-bon tem­ pérament, & parlant leur vie avec douceur & repos d'efprit, fans chagrin & fans inquiétude ; Joint auffi la fobrieté ordinaire dont ils ufent en la conduite de leur vie, ce n'eft pas de merveille s'ils font exemts d'une infinité d'incommoditez & de maladies, qui travaillent d'autres Nations, & s'ils arrivent beaucoup plus tard au tombeau, que la plus grande partie des autres Peuples. Le bon air dont ils jouiffent, contribuë encore à leur fanté & à la longueur de leurs jours. O n ne trouve guére parmy-eus des ces âges abrégez, dont il fe voitfigrand nombre parmy-nous : mais s'ils ne meurent de mort violente, ils meurent fort vieus prefque tous. Leur vieilleffe eft extrémement vigoureufe : & à quatre-vints dix ans les hommes engendrent encore. Il s'en voit grand nom­ bre d'entr'eus, qui ont plus de cent ans, & qui n'ont pas un poil Chap. 8. blanc. Jean de Lery, digne d'eftre creu, nous affure qu'il n'avoit apperçeu prefque point de cheveus blancs en la tefte De Laet des Taupinambous de pareil âge. D'autres Hiftoriens nous en fan affurent, que les femmes de ces Sauvages-là, gardent leur fe­ Hiftoire Et les François ont con­ de l'A- condité jufques à quatre-vints ans. merique. nu au païs de Canada un Sauvage, qui avoit encore les che­ Lefcarveus noirs, & meilleure veué qu'eus tous, bien qu'il fuft à bot liv. 3. chap. 10. l'âge de cent ans. La vie ordinaire de nos Caraïbes eft de cent cinquante ans, & quelquefois plus. Car bien qu'ils ne fachent pas con­ ter leurs années, on nelaiffepas d'en recueillir le nombre par les marques qu'ils en donnent. Et entr'autres, ils avoient encore il y a peu de tems au milieu d'eus, des perfonnes vi­ vantes


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vantes, qui fe fouvenoient d'avoir veu les premiers Efpagnols qui avoient abordé en l'Amerique. D'où l'on conclud , qu'ils devoient eftre âgez de cent-foixante ans au moins. Et en ef­ fet, ce font des gens qui peuvent paffer pour l'ombre d'un corps, & qui n'ont prefque plus que le c œ u r en vie, eftant couchez dans un lit, immobiles & décharnez c o m m e des fquelettes. Ils ont, toutefois, encore delafanté. Et il paroit bien que leur langue, n o n plus que leur c œ u r , n'eft pas m o r ­ te, & que leur raifon refpire encore. Car n o n feulement ils parlent avec facilité, mais la memoire & le jugement a c c o m ­ pagnent leurs paroles. Cette mort fi reculée qui fe voit chez les Caraïbes, ne doit Livre 3. pas fembler étrange, ni eftreprife pour un fantôme. Car pour liv. 4. 12. laiffer maintenant les grands âges des premiers fiecles & ceus chap. & 7. 2. dont les Ctefias, les Herodotes & les Plines font mention, & 7. 48. les Hiftoriens modernes nous fourniffent affez d'exemples Relation des Hol­ pour confirmer cette verité. Et entr'autres les Hollandois landais. qui ont trafiqué aus Moluques nous affurent, que la vie en ce I. part, 24. païs-là eft bornée d'ordinaire à cent trente ans. Vincent le chap. Lefcarb. Blanc dit qu'en Sumatra, en Java, & aus Iles voifines, elle va Vincent jufqu'à cent quarante, c o m m e elle fait auffi chez les Cana­ le Blans. I. part. diens. Et qu'au R o y a u m e de Cafuby, elle atteint la cent cin­ chap. 34. quantième année. François Pirard, & quelques autres, nous I. part, témoignent que les Brefiliens ne vivent pas moins, & qu'ils chap. 16. Bergeron vont jufqu'à cent foixante ans, & au delà m ê m e . Et dans au Trai­ la Floride & en Jucatan, il s'eft trouvé des h o m m e s qui paf- té des Navigéfoient cet âge-là. E n effet, o n recite que les François, au tions. voyage de Laudoniere en la Floride, en 1564. Virent-là un Lefcarvieillard, qui fe difoit âgé de trois cens ans, & Pere de cinq bot, & Laet. Generations. Et en fin au rapportde Mafée, un Bengalois en de Bergeron Orient l'an 1 5 5 7 . fe vantoit d'avoir trois cens trente-cinq au Trai­ ans. Aprés tout cela , la longueur de jours de nos Caraïbes té des Navigat­ ne fauroit paffer pour un prodige, ni une chofe incroyable. ions. Afclepiade, au rapport de Plutarque, eftimoit que gene­ Liv. II. l. 25. ralement les habitans des pais froids vivoient plus que ceus Au des Opides regions chaudes, parce, difoit-il, que le froid retient au nions des dedans la chaleur naturelle, & ferre les pores pourlagarder, Filifofes, au lieu que cette chaleur fe diffipe facilement dans les cli- chap. 30. mats


560 HISTOIRE M O R A L E , Chap. 24 mots ou les porcs font élargis & ouverts par la chaleur du Soleil. Mais l'experience des Caraïbes, & de tant d'autres Peuples de la Z o n e torride qui vivent d'ordinaire un fi grand âge , pendant que nos Européens font veus c o m m u n é m e n t mourir jeunes, eft contraire à ce raisonnement naturel. Lors qu'il arrive, c o m m e il ne fe peut autrement, que nos Caraïbes font attaquez de quelque mal, ils ont la connoiffance de quantité d'herbes, de fruits, de racines, d'huyles & de g o m m e s , par l'ayde déquelles ils retournent bien-toft en convalefcence, fi le mal n'eft pas incurable. Ils ont encore un fecret affuré pour guerir la morfure des Couleuvres, pourveu qu'elles n'ayent point percé la veine. Car alors il n'y a point de remède. C'eft le jus d'une herbe qu'ils appliquent fur la playe, & dans vint-quatre heures ils font infaillible­ ment gueris. L e mauvais aliment de Crabes & d'autresinfectes,dont ils fe nourriffent ordinairement, eft caufe qu'ils font prefque tous fujets à une fâcheufe maladie qu'ils n o m m e n t Pyans en leur langue, c o m m e les François à la petite verole. Q u a n d ceus qui font entachez de cette fale maladie, mangent de la Tortue franche, ou du Lamantin, ou du Caret, qui eft une autre efpece de Tortue, ils font incontinent aprés tous bou­ tonnez, parce que ces viandes font fortir ce mal en dehors. Ils ont auffi fouvent de groffes Apoftumes, des clous, & des charbons en divers endroits du corps. Pour guerir ces maus qui proviennent la plupart de la mauvaife nourriture dont ils ufent ; Ils ont une écorce d'arbre appellée Chipiou, amere c o m m e fuye, laquelle ils font tremper dans de l'eau, & ayant rapé dans cette infufion le fonds d'un certain gros Coquilla­ ge qu'on n o m m e Lambys, ils avalent cette Medecine. Ils preffent auffi quelquefois, l'écorce fraîchement levée de quelques arbres de Miby, ou d'autres Vimes qui rampent fur la terre, ou qui s'acrochent aus arbres, & boivent le jus qu'ils en ont exprimé : mais ils ne fe fervent pas volontiers de ce remede, que quand les arbres font en leur plus gran­ de féve. Outre ces Médecines, avec léquelles ils purgent les m a u vaifes humeurs du dedans ; ils appliquent encore au dehors cer-


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certains onguents, & linimens, qui ont une vertu tresparticuliere pour nettoyer toutes les puftules qui relient or­ dinairement fur le corps de ceus qui font travaillez des Pyms. Ils compofent ces remedes avec de la cendre de rofeaus bru­ lez, laquelle ils démeflent avec de l'eau, qu'ils recueillent des feuilles de la tige du Balifier. Ils ufent auffi pour le m ê m e deffein, du jus du fruit de Iunipa,, & ils appliquent furies bou­ tons le marc de ce m ê m e fruit, à caufe qu'il à la vertu d'at­ tirer tout le pus des playes, & de refermer les levres des ulceres. Ils n'ont point l'ufage de la faignée par l'ouver­ ture de la veine, mais ils ufent de fcarifications fur la partie douloureufe, en l'égratinant avec une dent d'Agouty, & la faifant quelque peu faigner. Et afin de diminuer l'étonnement que pourroit caufer ce que nous avons déja reprefenté ailleurs, de tant d'incifions que ces Barbares fe font pour divers fujets, & qui donneraient lieu de fe figurer en leurs perfonnes des corps toujours fanglans, & couverts de playes, il faut favoir qu'ils ont auffi des fecrets & des re­ m è d e s infaillibles pour fe guerir prontement, & pour fermer leurs bleffures , & confoliderfinettement leurs playes, qu'à peine peut o n remarquer fur leurs corps, la moindre ci­ catrice. Ils fe fervent auffi de bains artificiels, & provoquent les fueurs par une efpece de poële où ils enferment le patient, qui reçoit par ce remede fon entiere guerifon. Les Soriquois font auffi fuer leurs malades : mais quelquefois ils les h u m e ctent de leur haleine. Et pour la cure des playes, eus & les Flo- Lefcar& ridiens en fuccent le fang, c o m m e les anciens Medecins le bot, de Lact. pratiquoient, quand quelcun avoit été m o r d u d'une belle venimeufe, faifans preparer pour cela celuy qui en faifoit l'office. O n dit auffi que nos Caraïbes, lors qu'ils ont été piqués d'un ferpent dangereus, fe font fuccer la playe par leurs femmes, aprés qu'elles ont pris un bruvage, qui a la vertu de rabatre la force du venin. Les Taupinambous fuccent m ê m e les parties De Lery malades, bien qu'il n'y ait point de playe. C e qui fe fait auffichap. 20. Linfcot, quelquefois en la Floride. Et les Turcs, lors qu'il leur furvient chap. 1. quelque défluction, & quelque douleur, ou à la tefte ou fur Voyage Villaquelque autre partie du corps, brulent la partie qui fouffre. de mont l. 3. Bbbb Quel-


Chap. 24 HISTOIRE MORALE, Quelques uns des Peuples Barbares, ont de bien plus étranges remedes dans leurs maladies, c o m m e il fe peut voir chez les Hiftoriens. Ainfi on dit que les Indiens de Mechoac h a m & de Tabafco en la nouvelle Efpagne, pour fe guerir de la fievre, fe jettent tous nuds dans la rivière penfant y noyer cette maladie. E n quoy pour l'ordinaire ils reufiffent fort mal. U n e action à peu prés femblable s'eft veuë chez les Caraïbes. Car Monfieur du Montel y trouva un jour un vieillard, qui fe l'avoit la tefte à une fontaine extrêmement froide. Et luy en ayant demandé la caufe, le bon h o m m e luy répondit : C o m p e r e , c'eft pour m e guérir : car je fuis mouche c'eft à dire beaucoup enrhumé. L e Gentil-homme ne fe put empefcher d'en rire : mais plutôt il en eut pitié, croyant qu'il y en avoit affez pour perdre le pauvre vieillard. Et cependant contre toutes les régies de notre Medecine, cet étrange remede luy fucceda heureufement. Car nôtre G e n ­ til-homme le rencontra le lendemain, gaillard & difpos, & délivré tout à fait de fon rhume. Et le Sauvage ne m a n q u a pas de s'en vanter, & de railler nôtre François, de fa vainc pitié du jour précedent. Les Caraïbes font extrémement jalous de leurs fecrets en la Medecine, fur tout leurs femmes qui font fort intelligen­ tes en toutes ces cures : & pour quoy que ce puft eftre, ils n'ont encore voulu communiquer aus Chrétiens les remedes fouverains qu'ils ont contre la bleffure desfléchesenpoifonnées. Mais ils ne refufent pas de les vifiter & de les traiter quand ils ont befoin de leur fecours : au contraire ils s'y por­ tent alégrement, & de tres-franche volonté. Ainfi un per­ sonnage de qualité d'entre nos François ayant été m o r d u dangereufement par un ferpent, en a été heureufement gueRelation des Hol­ ry par leur moyen. E n quoy certes ils font bien differens de land. & ces brutaus de Guinois & de Sumatrans, qui n'ont aucune de Vincompaffion de leurs propres malades, les abondonnant c o m ­ cent le m e de pauvres beftes. Mais l'ancien Peuple de la Province Blanc. I. part. de Babylone, prenoit un intereftfiparticulier dans toutes les chap. 14. maladies, que les malades y étoient mis en place publique, Herodote liv. 1. & chacun leur dévoit enfeigner le remede, dont il avoit fait l'experience fur luy-même. Ceus qui ont fait voyage à 562

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563 Cambaya, difent, qu'ily a m ê m e un Hofpital pour traiteriezVoyage des Drac, oifeaus malades. 2. partie Quand les remedes ordinaires dont fe fervent nos Caraï­ bes en leur neceffité, n'ont pas eu un tel fuccés qu'ils s'étoyent promis, pour lors ils ont recours à leurs Boyez, c'eft à dire à leurs Magiciens, qui contrefont auffi les Medecins : & les ayant conviez de les venir vifiter, ils les confultent fur l'evenément de leurs maladies. Ces malheureus fuppots del'Efprit malin, fe font aquis par leurs enchantemens, un tel cre­ dit parmy ces pauvres abufez, qu'ils font reputez c o m m e les arbitres de la vie & de la mort, & tellement redoutez à caufe de leurs fortileges, & de la vangeance qu'ils tirent de ceus qui les méprifent, qu'il n'y a aucun de ce miferable Peuple, qui ne tienne à gloire de rendre une deference & une obeïffance aveugle, à tous leurs avis. Pour ce qui eft des Cérémonies qu'ils obfervent en ces ren­ contres, nous les avons deja touchées en partie au Chapitre de leur Religion. Il faut avant toutes autres chofes, que la cafe en laquelle le Boyé doit entrer foit bien nettement pré­ parée : que la petite table qu'ils nomment Matoutou, foit chargée del'Anakripour Maboya, c'eft à dire d'une offrande de Caffave & d'Ouycou pour l'Efprit malin: & m ê m e des premices de leurs jardins,fic'eft la faifon des fruits. Il faut auffi qu'il y ait à l'un des bouts de la cafe, autant de petis fieges, qu'il fe doit trouver de perfonnes à cette deteftable action. Apres ces preparatifs, le Boyé, qui ne fait jamais cette oeuvre de tenebres que pendant la nuit, ayant fait foigneufement éteindre tout le feu de la Cafe & des environs, entre dans cette obfcurité, & ayant trouvé fa place à l'ayde de la foible lueur d'un bout de Tabac allumé qu'il tient en fa main;il prononce d'abord quelques paroles Barbares : il frappe en fuitte de fon pied gauche la terre à plufieurs reprifes, & ayant mis en fa bouche le bout de Tabac qu'il portoit en fa main, il fouffle cinq oufixfois en haut la fumée qui en fort, puis froiffant entre fes main le bout de Tabac,ill'eparpille en l'air. Et alors le Diable qu'il aevoquépar cesfingeries,ébranlant d'une furieufe fecouffe le faifte de la Cafe, ou excitant quelque autre Bbbb 2 bruit


564 H I S T O I R E M O R A L E , Chap. 24 bruit épouvantable, comparait auffi-tôt, & répond diftinctement à toutes les demandes, qui luy font faites par le Boyé. Si le Diable affure, que la maladie de celuy pour lequel il eft confulté ; n'eft pas mortelle pour lors le Boyé & le Fantô­ m e qui l'accompagne, s'approchent d u malade pour l'af­ fûter qu'il fera bien-tôt guery : & pour l'entretenir dans cette efperance, ils touchent doucement les parties les plus douloureufes de fon corps, & les ayant un peu preffées, ils feignent d'en faire fortir des épines, des os brifez , des éclats de bois & de pierre, qui étoyent, à ce qui difent ces malheureus Medecins, la caufe de fon mal. Ils humectent auffi quel­ quefois de leur haleine la partie debile, & l'ayant fuccée à plufieurs reprifes, ils perfuadent au patient, qu'ils ont par ce m o y e n attiré tout le venin qui étoit en fon corps, & qui le tenoit en langueur : E nfin,pour la clôture de tout cet abomi­ nable myftere, ils frottent tout le corps du malade avec le fuc du fruit de Iunipa, qui le teint d'un brun fort obfeur, qui eft: c o m m e la marque & le feau de fa guerifon. Celuy qui croit d'avoir été guery par un fi damnable m o y e n , a coutume de faire en reconnoiffance un grande feftin, auquel le Boyétient le premier rang entre les-conviez. Il ne doit pas auffi oublier l'Anakri pour le Diable, qui ne m a n q u e pas de s'y trouver. Maisfile Boyé a recüeilly de la communication qu'il a eu avec fon D e m o n , que la. maladie eft à la mort, il fe contente de confofer le malade, en luy difant, que fon Dieu, ou pour mieus dire fon Diable familier, ayant pitie de luy, le veut en menerenfa Compagnie, pous eftre delivré de toutes fes infirmités. Elian, Certains Peuples, ne pouvans fupporterl'ennuy&les inl; 3.. c.38. commoditez d'une trop caduque vieilleffe, avoient acoutumé de chaffer avec un verre de Ciguë, leur a m e qui croupiffoit trop long tems à leur gré, dans leur miferable corps. Et quel­ Liv. 4. ques autres au rapport de Pline, étant las de vivre, fe precipichap. 12. toient en la mer. Mais en d'autres païs, les enfans nattemElian, L.4. c.1. do.ieut pas que leurs Peres étant parvenus à un grand âge, fiffent cette execution. Car on dit que par une L o y publi­ que, ils en étoient les parricides & les bourreaus. Et le Soleil éclaire


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éclaire encore aujourd'huy dans quelques Provinces de la Floride, des maudites creatures, qui par une efpece de reli­ gion & de pieté, affomment leurs Peres parvenus à la cadu­ cité, c o m m e des personnes inutiles en ce m o n d e , & qui font à charge à eus-mêmes. Mais quelque avancée que puiffe eftre la vieilleffe chez nos Caraïbes, les enfans ne s'ennuyent pas de voir leur Peres & leurs Meres en cet état,Ileftvray, que quelques Caraï­ bes ont autrefois avancé la mort de leurs parens, & ont tué leurs Peres & leurs M e r e s , croyant faire une bonne oeuvre, & leur rendre u n office charitable, en les delivrant de beau­ c o u p d'incommoditez & d'ennuis, que traine aprés foy la vieilleffe. U n vieus Capitaine que nos François n o m m o i e n t le Pilote, fe glorifoit d'avoir rendu ce deteftable fervice, à plufieurs de fes ancêtres. Mais premierement, les Caraïbes ne pratiquoient cette inhumanité, qu'envers ceus qui le defiroient ainfi, pour être delivrez des miferes de cette vie : & ce n'étoit, que pour aquiefcer ans prieres inftantes de ceus qui étoient las de vivre , qu'ils en ufoient de la forte. De plus cette Barbarie n'a jamais été univerfellement reçeuë parmy eus : & lesplus fages l'ont à prefent en deteftation, & entre­ tiennent leurs Peres & leurs Meres jufques au dernier perio­ de de leur vie, avec tous les foins , & tous les témoignages d'amitie, d'honneur & de refpect, que l'on pourroit attendre d'une nation qui n'a point d'autre lumiere pour fe conduire que celle d'une nature corrompue. Ils fuportent patiemment leurs defauts & les chagrins de leur vieilleffe : ne fe laffent point de les fervir, & le plus qu'il leur eft poffible, fe tiennent prés d'eus pour les divertir, c o m m e nos François l'ont veu en quelques unes de leurs Iles. C e qui ne mérite pas une petite louange, il l'on confidere que cela fe fait chez des Barbares. Q u e fi quelques uns d'entr'eus n'honorent pas ainfi leurs Pe­ res & leurs Meres, ils ont degenere de la vertu de leurs Ancêtres. Herodote Mais quand aprés tous leurs foins & toutes leurs peines, 5. & ils viennent à perdre quelcun de leurs proches o u de leurs Liv. en la vie amis, ils font de grands cris & de grandes lamentations fur d'ApolloFiloftrate nius, l.5. la mort ; Bien au contraire des anciens Traces, & des Habi-c. I. Bbbb 3 tans


HISTOIRE MORALE, Chap. 2 4 566 tans desIlesfortunées, qui enfeveliffoient leurs morts avec joye, danfes & chanfons, c o m m e des perfonnes delivrées des miferes delavie humaine. Aprés que les Caraïbes ont arru­ fé le corps mort de leurs l'armes, ils le lavent, le rougiffent, luy frottent la tefte d'huile, luy peignent les cheveus, luy plient les jambes contre les cuiffes, les coudes entre les jam­ bes, & ils courbent le vifage furlesmains, de forte que tout le corpseftà peu prés en la m ê m e pofture, que l'enfant eft dans le ventre de fa M e r e , & ils l'envelopent dans un lict neuf, attendant qu'ils le mettent en terre. Il s'eft trouvé des Nations qui donnoient les rivieres ans corps morts, pour fepulture ordinaire, c o m m e quelques Voyage Ethiopiens. D'autres les jettoient aus oifeaus & aus chiens, de Drac, c o m m e les Pannes, les Hircaniens & leurs femblables auffi 2. partie. honneftes gens que Diogene le Cynique. Quelques autres Peuples un peu moins infenfez, les couvroient d'un m o n ­ ceau de pierres. O n dit que quelques Africains les mettent en des vaiffeaus de terre : & que d'autres les logent dans du verre. Heraclite, qui tenoit le feu pour le principe de toutes chofes, vouloit qu'on brulaft les corps, afin qu'ils retournafXenofon fent à leur origine. Et cette coutume obfervée par les R o ­ en fa mains durant plufieurs Siecles, fe pratique encore aujourCyroped'huy chez divers Peuples de l'Orient. Mais Cyrus difoit en die, l.8. Pline, mourant, qu'il n'y avoit rien de plus heureus, que d'eftre au liv. 7. fein de la terre, la Mere c o m m u n e de tous les humains. Les chap. 54. premiers Romains étoient de cette opinion: car ils enrerroient leurs morts. Et c'eft auffi de tant de pratiques differentes fur ce fujet, celle que l'on trouve en ufage chez les Caraïbes. Ils ne font pas leurs foffes felon nôtre m o d e , mais femblables à celles des Turcs, des Brefiliens, & des Canadiens, c'eft à dire dela profondeur de quatre ou cinq pieds, ou environ de figure ronde, delà forme d'un tonneau : Et au bas ils mettent un petit fiege, fur lequel les parens & les amis du défunt afféent le corps, le laiffant en la m ê m e pofture qu'il luy ont donné incontinent aprés fa mort. Ils font ordinairement la foffe dans la cafe du defunt, o n s'ils l'enterrent ailleurs, ils font toujours un petit couvert fur l'endroit où le corps doit repofer, & apres l'avoir dévalé dans cette


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cette foffe, & l'avoir envelopé de fon A m a c , ils font un grand feu à l'entour, & tous les plus anciens tant h o m m e s que femmes s'acroupiffent fur leurs genous. Les h o m m e s fe placent derriere les femmes, & de tems en tems ils leur paffent la main fur les bras pour les inciter à pleurer. Puis en chantant & pleurant ils difent tous d'une vois piteufe & la,,mentable. H é pourquoy es tu mort ? T u avois tant de b o n M a n i o c , de bonnes Patates, de bonnes Bananes, de bons „ Ananas. T u étois aimé dans ta Famille, & l'on avoit tant ,, de foin de ta perfonne. H é pourquoy donc es tu mort ? „ Pourquoy es tu mort ? Si c'eft un h o m m e ils ajoutent. T u „ étoisfivaillant &figénereus. T u as renverfé tant d'enne,, mis ; tu t'es fignalé en tant de combats : T u nous as fait m a n g e r tant d'Arouâgues : Hélas ! qui nous defendra maintenant contre les Arouägues ? H é pourquoy donc es „ tu mort ? Pourquoy es tu mort. Et ils recommencent plu­ sieurs fois la m ê m e chanfon. Les T o u p i n a m b o u s font à peu prés les m ê m e s lamenta­ Lery t i o n s fur les T o m b e a u s de leurs morts. Il eft m o r t , difent De chap. 5. ,, ils, ce bon chaffeur, & excellent pefcheur, ce vaillant guer­ „ r i e r , ce brave mangeur de prifonniers , ce grand affom„ m e u r de Portugais, & de Margaiats, ce genereus defenfeur ,, de n o u e pais, il eft mort. Et ils repetent fouvent le m ê ­ m e refrein. Les Guinois demandent auffi à leurs morts, ce Relation des Hol­ qui les a obligez à mourir, & leur frottent le vifage avec u n landais. bouchon de paille pour les réveiller. Et Busbequius, dans Livre I. la Relation de fes Ambaffades en Turquie recite, que paffant par un bourg de la Servie, n o m m e Y a g o d e n a , il entendit des f e m m e s & desfillesqui lamentant auprés d'un m o r t , luy difoient dans leurs chants funebres, c o m m e s'il eut efté capa,, ble de les entendre. Qu'avons nous merité & qu'avons „ nous m a n q u é de faire pour ton fervice, & pour ta confo„ lation ? Quel fujet de mécontentement as tu jamais eu con„ tre n o u s , qui t'ait obligé de nous quiter, & de nous laiffer „ ainfi miferables & defolées ? C e qui fe rapporte en partie aus plaintes funebres de nos Caraïbes. L e V a c a r m e , & les Hurlemens des T o u p i n a m b o u s & des Virginiens en femblables occafions, dure ordinairement u n mois.


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mois. Les Peuples d'Egipte, faifoient durer leurs larmes foixante & dix jours. Et quelques Floridiens employent des Plutarvieilles pour pleurer le mortfixmois entiers. Mais Lycurque en la gue, avoit limité le deuil à onze jours, & c'eft à peu prés le vie de Lycurtems que prenoient autrefois nos Caraïbes, pour pleurer le gue. defunt, avant que de le couvrir de terre. Car durant l'efpace de dix jours, ou environ, deus fois chaque jour les parens, & m ê m e les plus intimes amys venoient vifiter le mort à fa foffe. Et ils aportoient toujours à boire & à manger à ce mort, luy difant à chaque fois. H é pourquoy es tu mort ? Pourquoy ,, ne veus tu pas retourner en vie ? N e dis pas au moins „ que nous t'ayons refufe dequoy vivre. Car nous t'apportons à boire, & à manger. Et aprés qu'ils luy avoient fait cette belle exhortation, c o m m e s'il l'eut dû entendre , ils luy laiffoient fur le bord de la folle les viandes & le bruvage, jufques à l'autre vifite, qu'ils les pouffoient fur fa telle, puis qu'il ne daignoit pas avancer fa main pour en prendre. Voyez Les Peruviens, les Brefiliens, les Canadiens, les M a d a Acosta, gafcarois, les Canariens, les Tartates, les Chinois, accom­ de Lery Paul le pagnent auffi de quelques mets, les tombeaus où ils enter­ leune, rent leurs proches. Et fans allerfiloin, ne fe fait il pas quel­ François Couche, que chofe de femblable parmy nous ? Car on fert durant Thomas quelques jours, les effigies de nos R o y s & de nos Princes nou­ Nicole. vellement morts, & on leur prefente à boire & à manger, chez Bergeron, c o m m efielles étoient Vivantes : m ê m e jufqu'à faire devant Carpin, elles, l'effay des viandes & du bruvage. & TriLes Caraïbes de quelquesIles,pofent encore à prefent des gaut. viandes prés de la folle du mort : mais ils ne le laiffent pas un fi long tems qu'ils faifoient autrefois, fans le couvrir de terre. Car aprés que la chanfon funebre eftfinie,& que les femmes ont épuifé toutes leurs larmes, l'un des amis du defunt luy Acofta met une planche fur la tefte, & les autres pouffent peu à peu Hiftoire la terre avec les mains & rempliffent la folle. O n brule aprés de la cela, tout ce qui aparcenoit au mort. Chine, de Laet, Ils tuentauffiquelquefois des Efclaves pour accompagner Garcilaf. les Manes de leurs morts, & les allerferviren l'autre monde. Pirard, Linfcot Mais ces pauvres miferables, gagnent au pied quand leur, & d'atmaiftre meurt, & fe fauvent en quelque autre Ile. O n con­ tres. çoit


DES ILES A N T I L L E S . 569 Chap. 24 çoit une jufte horreur, au récit de ces inhumaines & Barbares funerailles, qui font arrofées du fang des Efclaves, & de diverfes autres perfonnes : & qui expofent en veuë de pau­ vres femmes égorgées, brûlées, & enterrées toutes vives, pour aller en l'autre monde tenir compagnie à leurs maris, c o m m e il s'en trouve des exemples chez diverfes Nations, Mais nos Caraïbes fe contentent en ces rencontres, de tuer les Efclaves du defunt,s'ils les peuvent atraper. Il etoit defendu aus Lacedemoniens de rien enterrer avec les morts : mais le contraire s'eft pratiqué, & fe pratique en­ core aujourd'huy chez diverfes Nations. Car fans parler de tant de chofes precieufes que l'on faifoit confumer avec les corps qui paffoient par le feu aprés leur mort, chez les an­ Virgile, ciens Romains, Macedoniens, Allemands, & autres Peu­Arrian, ples : Nous lifons en l'Hiftoire de Jofefe que le Roy Salo­ Tacite. l.7. c.12. m o n enferma de grandes richeffes avec le corps de David fonCarpin. De Lery, Pere :Ainfiles Tartares mettent dans la tombe avec le mort, Relation tout fon or & fon argent. Et les Brefiliens, les Virginiens, des Hol­ les Canadiens & plufieurs autres Sauvages enterrent avec landais. les corps les habits, les hardes & tout l'équipage des de­ De Laet, & le funts. Ieune. C'eftauffice que les Caraïbes pratiquoient en leurs fu­ nérailles, avant qu'ils euffent communiqué avec les Chré­ tiens. Car a la derniere vifite qu'ils venoient rendre au mort, ils aportoient tous les meubles qui luy avoient fervy durant fa vie, affavoir, l'arc & lesfléches,le Boutou, ou la Maffuë, les Couronnes deplume, les pendans d'oreilles, les Colliers, les Bagues, les Braffelets, les paniers, les vaiffeaus, & les autres chofes qui étoient à fon ufage, ils enterroient le tout avec le mort, ou ils le brûloient fur la foffe. Mais à prefent ils font devenus meilleurs ménagers : Car les parens du defunt, refervent tout cela pour leur ufage, ou bien ils en font prefent aus affiftans, qui les confervent en memoire du defunt. Apres que le corps eft couvert de terre, les plus proches parens fe coupent les cheveus, & jufnent rigoureufement, croyant que par là, ils en vivront & plus long tems & plus heureus. D'autres, quittent les Cafes & la place ou ils ont Cccc enterré


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HIST. M O R . DES ILES A N T I L .

Chap. 24.

enterré quelcun de leurs parens, & vont demeurer ailleurs. Quand le corps eft à peu pres pourry, ils font encore une affemblée, & aprés avoir vifité & foulé aus pieds le fepulcre en foûpirant, ils vont faire la débauche, & noyer leur dou­ leur dans le Ouïcou. Ainfi la Ceremonie eft achevée, & l'on ne vient plus tourmenter ce pauvre corps.

Fin du fecond & dernier

Livre

de l'Hiftoire

des Antilles.

VOCA-


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VOCABULAIRE C A R A Ï B E .

Avertiffement. I.

N

O u s marquons par des accens aigus les fyllabes longues, & fur léquelles il faut appuyer. Et nous mettons deus points fur plufieurs lettres, pour faire connoitre que celle qui precede appartient à la fyllabe d'auparavant, & ne fe doit point du tout joindre en la prononcia­ tion avec la fuivante. C o m m e lors qu'en François nous mettons deus points fut louange, fur louer, & fur quelques mots femblables. 2. Lorsque le m o t que nous couchons eft celuy des h o m m e s , nous le défignons par une H. Et lors q u e c'eft celuy des femmes, nous le diftinguons par une F. 3. Enfin, c o m m e les mots de cette Langue font difficiles à imprimer correctement, à ceus qui n'en ont pas la connoiffance par eus m ê m e s , les Lecteurs font fuppliez d'attribuer à l'Imprimeur les fautes qui peut eftre le trouveront icy en quelques en­ droits, c o m m e il eft prefque impoffible autre­ ment.

Cccc

2

I. LES


572

VOCABULAIRE

I. L E S

PARTIES. du

CORPS

M

HUMAIN.

O n corps, Nokobou. L a graine, Takellé.

CARAÏBE.

M o n n e z , Nichiri. M a b o u c h e , Niouma. M a lévre, Nioumarou, M a dent, Nari. M a dent macheliére, Nackeuke.

M e s gencives, Nari-aregriko. proprement, quieftcontre e n générai tout ce qui fert mes dents. d e couverture. M o n oreille, Narikaë.

M a peau, Nora.

M e s os,

Cela fignifie

Nabo,.

C e la fignifie m e s temples, Nouboyoubou.. auffi u n tendron. m e s joues, Nitigné. L e s Caraïbes n e diftinguent m a langue, Ninigné. point les veines d'avec les m o n m e n t o n , Nariona, nerfs ; & ils les expriment m a m a m m e l l e , Nouri. par le m o t de Nillagra, qui m a poitrine, Nàrokou. fignifie, m e s nerfs o u m e s m o n épaule, néché. veines : c o m m e Lillagra fesm o n bras, narreuna. Il fignnie nerfs o u fes veines. Ils a p ­ auffi u n e aile. pellent encore ainfi les ra­ m o n coude, neugueumeuke, cines des arbres.

m e s mains, noucabo: M o n f a n g , H. Nitta, F. Ni- m e s doits, poucabo-raun, c o m ­ moinalou. m efiv o u s defiez, les petis, M o n poil, m e s cheveus, Nitiou les en fans de ma main. bouri. m o n pouce, noucabo-iteignum. M a tefte, Nicheucke, M e s yeus, Ma

Nakou.

P r o p r e m e n t , ce qui eft oppofé aus doits.

prunelle,

Nakou-euke. L e pouls, Loucabo anichi, c'eft C'eft à dire proprement, Le à dire p r o p r e m e n t , l'ame de

noyau de mon

œil.

la main.

M a paupiére, Nakou-ora. C'eft m o n ongle, noubara. à dire, La peau de mon œil m o n e f t o m a c , nanichirokou. M o n fourcil, Nichikouchi. m o n c œ u r , H . niouanni F. P r o p r e m e n t , Piece d'œil. nanichi. C e m o t fignifie M e s cils, Nakou-ïou. Propre­ auffi, mon ame. m e n t , le poil de l'œil. M o n front, Nérébé,

m o n p o u l m o n , noara. m o n foye, noubana.

M o n vifage, Nichibou.

m e s entrailles, noulakaë, Cela figni-


VOCABULAIRE fignifie auffi le ventre, m e s reins, nanagané. m o n cofté, nauba. L a ratte, eouëmata. L a veffie,Ichikeulouakaë. m o n nombril, narioma. L e s parties naturelles de l'ho­ m e , H . Taloukouli, F. Nehuera.

CARAÏBE.

573

nous les avons mis icy à la premiere. Q u i les voudra mettre aus autres, n'aura qu'à changer la première lettre à chaque m o t : c o m ­ m e o n le peut apprendre d u Chapitre du Langage.

II.

P A R E N T É .

Les parties naturelles de la f e m m e , Touloukou. m o n derriere, narioma-rokou. ALLIANCE. m a feffe, niatta. macuifle, nebouïk: O n parent, H . Nioum o n g e n o u , nagagirik. moulikou. F. Nitoucke. m o n jarret, nichaouä-chaouä. M o n mariage, Youelleteli. m a jambe, nournâ. M o n mary, Niraiti. m a grève, nourna-aboulougou. M o n Pere. E n parlant à Iuy, m a jointure, napataragoune, H . & F. Baba.

&

M

c'eft à dire, une chofe ajoutée. E n parlant deluy,H. Yourman, C e qu'ils appliquent auffi à F. noukouchili. u n e piéce q u e l'on m e t fur m o n grand Pere, H . Itâmoun n habit. lou. F. nargouti. m a cheville du pied, noumour- M o n Oncle paternel. O n l'agouti. pelle P e r e , Baba. Et pour m o n pied, nougouti. lignifier le vray & propre m o n talon, nougouti-ona, Pere, q u a n d o n le veut dim e s orteils, nougouti-raïm. ftinguer expreffément, o n fait quelquefois cette addi­ C'eft à dire proprement, les tion, Baba tinnaka. petis du pied, L a plante de m o n pied, nou- L'oncle maternel, H , Yao, F. gouti-rokou, proprement, le Akâtobou. dedans du pied. m o nfils,H . Imakou, lmoulou, C o m m e ils ne difent prefque Yamoinri, F. Nirabeu, jamais les n o m s indéfinis, m o n petit fils, Hibâlï. L o r s fur tout des parties du corps qu'il n'y en a qu'un. M a i s mais qu'ils les reftreignent lors qu'il y en a plufieurs, Nibâgnem. à l'une des trois perfonnes, Cccc 3 Mon


CARAÏBE.

VOCABULAIRE 574 M o n frere ainé, H. Hanhin, F.

bâché. M a Coufine, H. Youëlléri, c'eft à dire, Ma femelle, o u ma promife ; parce q u e naturelm e n t elles font deuës p o u r f e m m e s à leurs coufins. Les f e m m e s difent Youëllou. Les enfans des deus fréres, s'apellent frêres & fœurs : les enfans des deus fœurs, tout de m ê m e .

Niboukayem. M o n cadet, H . Ouänöue, & ibiri. C'eft à dire propre­ m e n t , ma moitié, F.Namouléem. Mon

beau-frere, &

mon

Coufin de m é r e , H . ibamoui, Le

F.

Nikeliri.

Coufin n o n marié à la C o u f i n e , Yapataganum.

M o n N e v e u , Yanantigané. M o n gendre, Hibali moukou.

III. C O N D I T I O N S

C'eft à dire, quifait des petis

&

enfans.

QUALITEZ.

M a f e m m e , H. Yenénery. L e s f e m m e s difent, Liani, fa

U

femme. M a M é r e , e n parlant à elle, H . &

F. Bîbi, c'eft auffi une ex­

clamation. E n parlant d'elle ; H.Ichanuw. F.

Noukoûchourou.

M a Belle-mére d u fecond lit, Noukouchourouteri. Ma

Belle-mére

dont

j'ay

époufé lafille,Imenouti. M a grand'mére, H. Innouti. F. La

Naguette.

tante maternelle s'apelle

Proprement, Vn petit maße. U n e petite fille, Qu'elle rueu, P r o p r e m e n t , Vne petitefemelle.

L a paternelle, Naheupouli. raheu. M a S œ u r , Nitou. L'ainée, Bibi-Ouäriöuän. La cadette, Tamoulelouä. B r u , bellefille,& N i é c e , Ni-

H . Ouëkelli : au pluriel,

Ouëkliem, F. Eyéri : au pluriel, Eyérium. U n e f e m m e , o u u n e femelle, H.OUËLLE : au pluriel, F. Ouliem Inarou : au pluriel, Innöyum. U n enfant, Niankeïli. U n g a r ç o n , Mouléke. U n e fille, NunkeïrQu. U n petit garçon, Ouékeiliraeu.

M e r e , Bibi. M a fille, H. Niananti, F. Ni-

N h o m m e , o u u n mafle,

U n vieillard, Ouàïali. U n Pére de famille, Tiouboutouli authe. Un

veuf & u n e veuve, Moincha.

U n c a m a r a d e , banaré. U n


VOCABULAIRE

CARAÏBE.

575

U n a m y , H , Ibaouänale, F. NiNiouïtouli, Niouëmakali. tignon. Celuy qui a la charge de re­ U n e n n e m y , H . Etoutou, F. cevoir les h ô t e s , NiouäAkani. kaiti. U n e n n e m y contrefait, Etou­ M o n ferviteur à gage, tel q u e tou noubi. Ainfi n o m m e n t le Chrétiens en o n t , Nails tous cens de leurs enne­ bouyou. mis qui font vétus. Serviteur efclave, Tamon. Sauvage, Maron. Les C a ­ U n chaffeur Ekerouti. raïbes ne donnent ce n o m Gras, Tibouléli. qu'ans animaus & aus fruits Maigre, Toulééli. Sauvages. Grand, Mouchipééli. Habitant, bonon. Infulaire, o u Habitant d'une I l e , Oubao-bonon. Habitant de la terre ferme, baloue bonon. H o m m e de M e r , balanaglé. C'eft ainfi qu'ils appellent les Chrétiens, parce qu'ils viennent defiloin par m e r en leur pais.

G r o s , Ouboutonti. Petit, Nianti, Raeu. Chétif, Pikenine. E n langage bâtard. Haut, Inouti. Bas, Onabouti.

Profond,Ouliliti,Anianliti. Large, Taboubéreti. L o n g , Mouchinagouti. R o n d , chiririti. Général d'armée navale, o u Quarré, Pat agouti. Beau, Bouïtouti. A m i r a l , Nhaléné. Capitaine de vaiffeau, Tiou- Laid, Nianti ichibou. M o l , Nioulouti. boutouli canaouä. D u r , Téleti. G r a n d Capitaine, o u G é n é ­ ral, Ouboutou, au pluriel, Sec, Ouarrou, Ouärrouti. Ouboutounum. H u m i d e , Kouchakouali. Lieutenant, Tiouboutoumali L e chaud & le froid font exarici. C e f t à dire propre­ primez au titre ix. m e n t , la trace du Capitaine,Blanc, Alouti. o u « qui paroit aprés luy. Noir, Ouliti. Soldat, o u guerrier, Netou- Jaune, Houëreti. R o u g e , Ponati. kouïti, Sentinelle, Efpion, Arikouti, Ils ne favent n o m m e r q u e ces quatre couleurs-là, & ils y Nabara. rapportent toutes les autres. M o n prifonnier de guerre, Lar-


VOCABULAIRE

576

CARAÏBE.

M a crainte, Ninonnoubouli. M a joye, H . Naouëregon, F. Niouanni. M a trifteffe,Nitikabouë. Il eft né, Emeignouali. Sois le bien v e n u , Halea tibou. Koauaiïti. J'ay faim, Lamanatina. Traitre, Nirobouteïti. J'ay foif, Nacrabatina. M a u v a i s , Oulibati, NianouänD o n n e m o y à manger, ou, ti.

L a r r o n , Youalouti. Inceftueus, Kakouyoukouâtiti. Adultere, Oulimateti. Paillard, Huéreti. Q u e r e l l e u s , Oulibimekoali,

d o n n e m o y d u pain, H . Yerebali um boman, F. N o u Sage, Kanichicoti. boute üm boman. Adroit, Manigat. D o n n e m o y à boire, Natoni F o l , Leuleuti ao, o u , Talouali boman. ao. C'eft à dire proprement, M a n g e , à l'imperatif,Baika. Qui ria point de lumiere. M a n g e r , à l'infinitif, ce qui Vaillant, Ballinumpti. Bon,

Iroponti.

P o l t r o n , Abaouati. Joyeus, Aouërekoua liouani. Trille,

Imouëmeti.

Yvre, Nitimaïnti. R i c h e , Katakobaiti. P a u v r e , Matakobäiti. Piquant, chouchouti. Mort, Neketali.

IV.

ACTIONS.

& PASSIONS.

I

L fefieen luy, Moingatteti loné. A t t e n m o y , Iacaba, Noubara. Efpere, arten, Alliré. Efpere en luy, Emenichiraba. Efperance, Ementchira. M o n efperance, Nemenichiraeu.

eft p e u en ufage, Je m a n g e , Naikiem. B o y , Kouraba.

J

Aika.

e bois, Natiem, Natakayem. Je fuis échauffé de boire, Na-

charouätina. Vien icy, Hac-yeté. V a t'en, bayouboukaa. Parle, Ariangaba. Je parle, Nanangayem. T a y toy, Maniba. Affieds toy, Niourouba. C o u c h e toy par terre, Raoignaba. L é v e toy, Aganekaba. T i e n toy d e b o u t , Raramaba : R e g a r d e , Arikaba. Ecoute, Akambabaë. Flaire, Irimichaba. Goutes-en, Aochabaë. T o u c h e le, KourouÄbaë. M a r c h e , bayoubaka.

Je


VOCABULAIRE Je marche, Nayoubâkayem. P r o m e n e toy, Babachiaka. C o u r s , Hehemba.

CARAÏBE,

577

Saute, Choubakouäba.

Il a été étouffé, Niarakouäli. O u v r e , Talaba. Ferme, Taba. Cherche, Aloukaba. T r o u v e , lbikouÄbaë. Vole, Hamamba.

Je vay fauter, mabou. R y , béérraka.

T u t o m b e s , batikeroyen. Perds le, Aboulekouäbaë. V e n le, Kebeciketabaë.

Danfe, babénaka. Je danfe, Nabinakayem. choubakoua

Je ris, o u je m e réjouis, Naou- Acheté, Amouliakaba. ërékoyern. Il traitte o u trafique, baouâPleure, A y a k o u ä b a . nemeti. D o r s , baronka. V a à la chaffe, Ekrekabouka. Réveille toy, Akakotouäba. M a chaffe, Nékeren. Veille, Aromankaba. Il tire bien de l'arc, KachienTravail, H. Youätegmali. ratiti, boukatiti. Il tire bien de l'arquebufe, F. Noumaniklé. Katouratiti. R e p o s . Nemervoni, V a pefcher d u poiffon, TikaC o m b a t , Tibouikenoumali. bouka authe. G u e r r e , H. Nainkoa, F. Nihuctoukouli. je pefche, Natiakayem. Paix, Niuemboulouli. M a pefche, Natiakani. Il eft défait, Niouellemaintj. Il eft arrivé au port, AbourriIl eft vaincu, Enepali. kadi. Refpire, Aouraba banichi. je chante en l'Eglife, NALLACela veut dire proprement, lakayem. Je chante une chanfon, NaRaffraichy ton cœur. romankayem. Souffle, Phobaë. Il eft amoureus d'elle, il la Crache, choueba. Touffe, Hymba. M o u c h e toy, Naïnraba. Excrémenter, Houmoura, L a v e toy, Chibaba. A r r o f e , Touba boubara. V a baigner, Akao bouka. Je nage, Napouloukayem. Il nage bien, Kapouloukatiti. Il a été noyé, c h a l a l a l i .

careffe, Ichoatoatitao. Baife-moy, chouba nioumoulougou. Je veus eftre n o m m é : n o m ­ m e m o y ,Yetikléeyatek. Il l'aime, Kinchinti loné, Tibouinati. Il le hait, Yerekati lonè. Querelle, Liouëlébouli. Dddd Yvrog-


VOCABULAIRE

578

Yvrognerie, Liuëtimali. Frappe, fouette, Baikoaba, F o u e t , Abaïchaglé. Bats-le,

Apparabaë.

Egratigne, Kiomba. Tuë

le, Chiouïbaë.

CARAÏBE. F. Touhonoko, U n appenty, u n couvert,

ou

u n auvent, Aïoupa, U n Jardin,

Maïna.

M o n jardin, H. Imaïnali, F. Nichali.

Il fe porte bien, Atounttienli. Foffe à m a n i o c , Tomonak. L e toict, Toubana ora. P r o ­ Il eft malade, Nanigaëti. prement,

Nannêteïti. Maladie,

Anek.

Je m'a deforcelé, Naraliatina. Je m e vengeray, Nibanébouï-

Couverture

de

maifon o u de cafe. Muraille o u

paliffade,

Kou-

rara. Plancher. Ils n'en ont point.

batina. V e n g e a n c e , Nayouïbanabouli.

Planche, iboutou.

Ill'am o r d u , Kerrélialo.

Porte, Bina,

Il eft bleffé, Niboukabouäli.

Fenétre, Toullepen,

Il vit e n c o r e , H . Nouloukeili, F. Kakékeïli.

propre-

m e n t , un trou. Lict, H . Amak

&

Akat,

F.

Nêkera. L a vie, Lakakechom. Matoutou. Il eft m o r t , H . Aouééli, Niko- T a b l e , Siége, Halaheu. tamainâli, F . Hilaali. C a g e , Tonoulou-banna. L a mort, Lalouëne. Interre le, ce qui n e fe dit Vauffeau, Takaë. C e qui s'ap­ pas feulement de l ' h o m m e ,

plique à tout.

mais en général de tout ce

Vauffelle de calabaffe, Couï,

q u e l'on m e t en terre, c o m ­

Moitié de C o u ï

m e d'une plante, Bonambaë. Enterrement, Tonamouli.

qui fert

de

plat, Tauba. C e m o t fignifie p r o p r e m e n t u n cofté. Taffe à boire, Ritta.

V.

M E N A G E .

Verre, flacon, bouteille, boutella, de l'Efpagnol.

& TRAFIC.

Gril de bois, q u e d'autres S a u ­ vages

appellent

Boucan,

Youla.

U

N Village, Authe, Une

P o t defer, o u m a r m i t e , touraë.

maifon publique, P o t de terre, Taumali akae,

Karbet. U n e m a i f o n , H. Toubana.

&

Canary. C h a n d e l i e r , o u ce q u i tient quel-


VOCABULAIRE quelque chofe, Taketaklé. Chandelle, lampe, flambeau, Touli,

CARAÏBE.

579 avec les étrangers ; c o m m e quelques uns des fuivans.

c'eft d u fandal qui A n c r e ,Tichibani&

rend une g o m m e , M o u c h e t t e , Tachackoutaglé.

Cifeaus, Chirachi.

H a m e ç o n , Keouë.

Beaucoup,

Aiguilles, Epingle,

Ankourou-

C o u t e a u , Couchique.

Akoucha.

Mouche.

(te. M o t du

langage corrompu.

Alopholer.

Dix, Chonnoucabo raïm, c'eft à

Coffre, Arka.

dire,tousles doits de la main.

Hotte, Alaouäta, Catoli. T a m i s , pour paffer la farine d u M a n i o c , & pour couler le O u ï c o u , Hibichet. Fine farine de M a n i o c , M o u chache.

Vint,

Chonnoucabo

raim.

Chonnougouci raim, c'eft à dire,TOUSles doits de la main. &

tous les orteils des pieds.

Ils n e favent pas conter plus avant.

Viande, chair Tékeric.

Voila ton lict, bouëkra.

D u roty, Aribelet, Achérouts. Voila ton m a n g e r , En yéréU n e fauffe, Taomali, o u Taubali. Un

hachis,

Un

Natara.

(mali

Voila ton bruvage, en batoni.

feftin, Natoni, Laupali, G r a n d m e r c y , Tao.

Eletoak. Du

Ouy, Anhan. poifon, H . Tiboukoulou, N o n , Ouä. F. Tibaukoura. D e m a i n , Alouka.

Marchandife, Eberitina.

B o n jour,

Marchand,

Adieu, Huichan.

Baouänemoukou.

Mabouë.

Piraugue, o u grand vaiffeau de Sauvages, Canaouä. Petit vaiffeau de

VI.

ORNEMENS.

Sauvages.

&

q u e nous appelions C a n o t ,

ARMES.

Couliala. Navire, Kanabire. Cela vient fans doute de notre m o t François. C o r d e , ibitarrou.

B

Abioles o u bagatelles en general, Cacones.

C o u r o n n e , Tiamataboni.

C a b l e , Kaboya. C'eft u n m o t Bague, Teukabouri. qui fent le baragoin & qu'ils Collier, Eneka, ont f o r m é , fans doute, de­ M o n collier, Yenekali. puis qu'ils ont frequenté Bracelet, Nournari. D d d d

2

Pen-


580

VOCABULAIRE

Pendant

d'oreille,

CARAÏBE.

Nari-

kaela.

V I L

C e i n t u r e , Ieconti, o u

Ni-

A N I M A U S .

d e t e r r e , d'eau,

ranvary. Brodequin,

E T

Tichepoulou.

P e i g n e d e F r a n c e , baina. C'eft n ô t r e m o t

e n Bara-

D'AIR.

c

Hien,

Anly;

C h i e n n e , Qu'elle anly.

goin. P e i g n e d e rofeaus, boulera.

Proprement,

Mouchoir,

chien.

Miroir,

Naïnraglé.

P o u r c e a u , bouirokou.

chibouchi.

Arquebufe, moufquet,

Ra-

Rakabouchou

P r o p r e m e n t , petite bufe, o u petit

raeu. arque­

fi, Coincoin.

T o r t u e , Catallou : &

moufquet.

le m ê m e

L a

diens appellent

H . Lichibau,

F.

d'autres I n ­

che,

L e milieu, L i r a n a . L e b o u t , Tiona.

Rat,

U n

Chat,

arc, H. O u l l a b a , F.

chima-

d e u s m o t s figni-

fient auffi u n

que

Oulleouma. Karattoni. Méchou.

Soldat o u efcargot,

A r a i g n é e , Koulaëlé.

Des

Serpent,

leouä Maffüe

Alouäni,

bou-

Sauvages

dont

fe fervent

les dans

leurs c o m b a t s a u lieu d'epée,

bouttou.

Héhué.

C o u l e u v r e , Couloubéra.

Hippé. d'armes,

Makeré.

Fourmis, Hague.

Arbre,

L a c o r d e d e l'arc, ibitarrou. fléches,

Iganas.

Petit l e z a r d , o u G o b e m o u -

Laboulougou.

Ces

en Ba-

G r o s lezard, O u â y a m a k a , c'eft

P i q u e , H a l e b a r d e , Ranicha.

la.

Alouä-

ta.

r a g o i n , Tortille,

Kaloon.

pointe,

Ils le

G u e n o n , o u barbue,

kabouchou.

Canon,

de

n o m m e n t quelquefois auf-

E p é e , Echoubara.

Piftolet,

femelle

D e

l'Efagnol. Scorpion, Poiffon,

Akourou, Authe.

E t e n lan­

g a g e c o r r o m p u , Pisket. Coquillage, Vignotage. difent le poiffon, &

Ils

ils ajou­

t e n t , Ora ; C o m m e q u i diroit, la coque,

o u la couver-

ture du poiffon. Ainfi, Ouattabo-


VOCABULAIRE

581

CARAÏBE.

tabouï ora, c'eft ce q u e n o u s F l e u r , Illehuë. a p e l l o n s c o m m u n é m e n t u n Fruit, o u g r a i n e , Tün, Feuille, Toubanna, C'eft a u f f i Lambis. u n e plume. M o u f q u i t e , o u efpece d e B r a n c h e , Touribouri. moucheron, Aetera, A u t r e e f p é c e d e m o u c h e ­ E p i n e , f c i o n , Huëhuë you. P r o p r e m e n t , le poil de l'ar­ rons, n o m m e z c o m m u n é ­ bre, o u , Huéhué akou : c o m ­ m e n t Maringoins, & c o n ­ m e fi v o u s difiez, Les yeus n u s f o u s c e n o m - l à , Malü de l'arbre. Kalabala. Q u i o n t les pieds blancs. U n e Foreft, Arabou. F i g u e s , Backoukou, M o u c h e , Huërê- uëré. M o u c h e luifante, Cogouyou, Ils n o m m e n t les O r a n g e s & les C i t r o n s c o m m e n o u s , c e l a f e r a p p o r t e a u Cocuyos p a r c e q u e ces fruits leur d'autres I n d i e n s . font v e n u s d e l'Europe. O i f e a u , Tonolou, Gaffier, o u C a n i f i c i e r , Mali~ C o q - d ' I n d e , Ouekelli pikaka. P o u l e d ' I n d e , Ouellépikaka. mali, C o t t o n , Manoulou. P o u l e c o m m u n e , Kayou. C o t t o n i e r , Monoulou akecha, C a n n e , Kanarou,. Raifinier, Ouliem. O i f o n , Iriria, R a q u e t t e , fruit ainfi n o m m é Perruoquet, Kouléhuec. p a r les F r a n ç o i s , Batta. P i g e o n , Ouäkoukouä. Gros chardon, n o m m é T o r ­ T o u r t e , Oulleou. c h e o u C i e r g e , Akoulerou. P e r d r i x , Ouàllami. P l u m e , Toubanna, C'eft auffi T a b a c , Touli. M e l o n , Battia. u n e feuille. P o i s o u féve, Manconti. A i l e , o u b r a s , Tarreunâ. C a n n e , o u rofeau, e n g é n é ­ B e c , o u b o u c h e , Tiouma, ral, Mamboulou, Tikasket. P i e d o u patte, Tôugouti. C a n n e d e S u c r e , Kaniche. Jus d e C a n n e s , o u vin d e C a n n e s , Kanchira. & S u c r e , choacre. C'eft n ô t r e m o t m ê m e , en Baragoin. PLANTES. U n e h e r b e , Kalao. R a c i n e à m a n g e r , Torolé. R b r e , Huëhuë. P l a n t e , Ninanteli,

VIII.

A

ARBRES

Dddd 3

IX.

CHO-


582

VOCABULAIRE

CARAÏBE.

IX. C H O S E S E L E - L e bruit du tonnerre, Trtrguetenni. mentairés & inanimées. E Ciel, & une N u e ë , Ou- Tempefte,Youallou,bointara, Ourogan : qui eft le n o m le békou. plus c o m m u n . N u a g e blanc, Allirou. Arc-en-ciel, Alamoulou, o u N u a g e noir, Ouällion. Youlouca;c o m m equi diroit, Brouillart, Kemerei. plume, o u pannache de Dieu. Etoille, Oualoukoumâ. Soleil, H. Huyeyou, E. Kachi. U n e montagne, Ouebo. L u n e , H. Nonum, ce qui fig- U n e vallée, Taralironne. nifie auffi la terre, F. Kati. L e montant, Tagreguin, U n e plaine, Liromonobou, Journée, Lihuyeouli. Clarté & refplendeur, Lal- Eau, riviére, Tôna, Etang, Taonaba. loukone. Source, fontaine, Taboulikani. Lumiere, Laguenani, Puits, chiekâti. Nuit, Aridbou. Ruiffeau, Tipouliri. Ténébres, bourreli. Mer, H.Balanna,F. Balaouâ. Il eft jour, Haloukaali. Terre, H . Nonum. Cela figni­ Il eft nuit, boureokaali. fie auffi la Lune, F. M o n ä . Air, Naoudraglé. Vent, bebeité, ilfignifieauffi Excrément, Itika. Sable, Saccao. l'air quelquefois. Chemin, E m a . Feu, Ouattou. Pierre, Tébou. Cendre, ballifi. Rocher, Emétali, Pluye, Konôboui, Grefle, glace, neige. Ils ne Ile;Oubao. Terre ferme, o u Continent, les connoiffent pas. baloue. H y v e r , leur eft inconnu tout D u bois, Huéhué, il fignifie de m ê m e . auffi un Arbre. Eté,Liromouli. D u fer, Crâbou. L e froid, Lamoyenli, D e l'or & de l'argent, boulâta. L e chaud, Loubacha. L e beau-tems, Ieromonmééli. D e l'airin, Tialapirou. ils l'appellent auffi du n o m D u letton, Kaouanam. U n trou, Toullepen, cela fignide l'Eté. fie auffi une fenêtre. Il fait beau-tems, Hueôumeti. Il fait mauvais-tés, Yeheuméti. U n e rade, beya, c'eft le m o t de baye un peu changé. Tonnerre, Oudlou ouyoulon. X. C H O -

L


VOCABULAIRE

CARAÏBE.

583

celuy de Dieu, & des Dieus. M o n bon e f p r i t , o u , m o n D i e u , H. Ichetrikou, F. Néchemérakou. 'Ame eft exprimée par le Efprit malin, ou Diable. H o m ­ m ê m e m o t quifignifiele mes & femmes l'appellent, Maboya, c o m m e pronon­ cœur. V o y e z au titre des cent tous nos François : parties du corps humain. Mais les Caraïbes pronon­ U n Efprit, H . Akambouë, cent icy le B . un peu à l'Al­ F. Opoyem, Ces n o m s font lemande, c o m m e fi nous generaus. C'eft pourquoy écrivions, Mopoya. ils s'appliquent parfois à l'Efprit de l'homme. Mais Ils donnent auffi le n o m de ils font donnez en particu­ Maboya à de certains cham­ lier aus bons efprits ; au pignons, & à de certaines moins que les Caraïbes eftiplantes de mauvaife odeur. ment tels, & qui leur tien­ L e Diable ou l'efprit malin nent lieu de Dieus. eft icy: Sauvons nous crain­ te de luy, Maboya Kayeu-eu : B o n efprit, qu'ils tiennent Kaima loari. Ils ont accoupour une Divinité, & dont tumé de dire cela,iors qu'ils chacun d'eus a lefienpour fentet une mauvaife odeur. fon Dieu en particulier, eft auffi n o m m é , Icheïri, qui Offrandes qu'ils font aus faus D i e u s , ou aus D e m o n s , eft le m o t des h o m m e s ; & Anacri. Chemün, qui eft celuy des f e m m e s , & dont le pluriel Invocation, priere, ceremo­ eft chemignum. D e forte nie, adoration. Ils ne favent ce que c'eft. que ces mots répondent à

X. C H O S E S S P I R I ­ tuelles, ou de Religion.

L

FIN.

TABLE


T A B L E D E S

C H A P I T R E S

& D E S

A R T I C L E S ,

Du premier Livre de cette Hiftoire des Antilles. C H A P I T R E

D

E la fituation des

PREMIER.

Antilles en general : de la Tempe­

rature de lair ; de la nature du pais & des Peuples qui y habitent.

pag

C H A P I T R E De chacune des Antilles en

II

particulier.

Article premier, del'Ilede Tobago. Article fecond,de l'Ile de la Grenade. Article troifiéme, de l'Ile de Bekia. Article quatriéme, de l'Ile de Saint Vincent. Article cinquiéme, de l'Ile de la Barboude. Article fixiéme, de l'Ile de Sainte Lucie. Article fettiéme, de l'Ile de la Martinique. C H A P I T R E Des îles Antilles qui s'étendent vers le

1

pag. 7 7 23 24 24 25 27 28

III. Nord.

p a g . 35

Article premier, de Y i le de la Dominique. 35 Article fecond, de l'Ile de Marigalante. 37 Article troifiéme, desIlesdes Saintes & des Oifeaus. 38 Article quatriéme, de l'Ile de la Defirade. 38 Article cinquiéme, de l'Ile de la Gardeloupe. 3 9 Articlefixiéme,de l'Ile d'Antigoa. 42 Article fertiéme, del'Ilede Mont-ferrat. 42 Article huitiéme, de l'Ile de la Barbades & de la Redonde. 43 Article neufiéme, de l'Ile de Nieves. 44

CHA-


T A B L E . C H A P I T R E Del'Ilede Saint chriftofle

IV.

en particulier.

C H A P I T R E Des Iles de deffous le

Pag.

45

V.

Vent.

pag. 5 6

Article premier de l'Ile de Saint Euftache. pag. 56 Article fecond, de l'Ile de Saint Bartelemy. 58 Article troifiéme, de l'Ile de Saba. 58 Article quatrième, de l'Ile de Saint Martin. 59 Article cinquième, de l'Ile de l'Anguille. 60 Articlefixième,des Iles de Sombrere, d'Anegade & des Vierges. 61 Article fettiéme, de l'Ilede Sainte Croix. 61 C H A P I T R E Des

VI.

Arbres qui croiffent en ces Iles dont on peut manger le fruit. pag. 6 2

Article premier, Des Orangers, Grenadiers, & Citroniers. 63 Article fecond, Du Goyavier. 63 Article troifiéme, Du Papayer. 65 Article quatrième, Du Momin. 67 Article cinquième, Du Iunipa. 69 Articlefixiéme,Du Raifinier. 71 Article fettième, De l'acajou. 72 Article huitième, Des prunes d'Icaque. 74 Article neufiéme, Des Prunes de Monbain. 75 Article dixième, Du Courbary. 75 Article onzième, Du Figuier d'Inde. 76 Article douziéme, Du Cormier. 77 Article treizième, Du Palmifte Epineus. 77 Article quatorzième, Du Palmifte franc. 78 Article quinzième, Du Latanier. 81 Article feiziéme, Du Cocos. 82 Article dix fettiéme,Du Cacao. 84 Eeee

C H A -


T A B L E . C H A P I T R E Des

VII.

Arbres quifont propres a bâtir : ou qui fervent à la Menuyferie : ou à la Teinture. pag 8 6 Article premier, De deus fortes

d'Acajou.

86

Article fecond, De l'Acomas. 87 Article troifiéme, Dubois de Rofe. 88 Article quatriéme, Du bois d'inde. 89 Article c i n q u i é m e , De plufieurs bois rouges qui font propres à bâtir, & des bois de fer.

9 0

Article fixiéme, De plufieurs Arbres, dont le bois eft propre à la Teinture.

9 1

Article fettiéme, Du Roucou. C Des

H

A

P

I

92

T

R

E

VIII.

Arbres qui font utiles à la Medecine. Et de quelques autres dont les Habitans des Antilles peuvent tirer de grands avantages. 94.

Article premier, Du Caffier ou Canificier. Article fecond, Des Nous de Medecine. Article troifiéme, Du bois de Canelle. Article quatriéme, Du Cottonnier. Article cinquiéme, Du Savonnier. Article fixiéme, Du Paretuvier. Article fettiéme, Du CalebaBier. Article huitiéme, Du Mahot. C Du

H

A

P

I

T

R

E

95 97 98 99 100 100 101 103

I X

Arbriffe aus du pais qui portent des fruits, ou qui pouffent des racines quifont propres à la nourriture des Habitans, ou qui fervent À d'autres ufages. pag. 104

Article premier, Du Manioc. Article fecond, Du Ricinus ou Palma Chrifti. Article troifiéme, Des Bananiers & Figuiers.

104 106 107

Arti-


T A B L E . Article quatriéme, D u bois de Coral. Article cinquième, D u Iafmin & du bois de chandelle. C H A P I T R E

110 110

X.

Des Plantes, Herbages, & Racines de la terres de Antilles. 1 1 1 Article premier, Detroisforte de Pyman. Articlefecond,Du Tabac. Article troifiéme, De l'Indigo. Article quatrième, Du Gingembre. Article cinquième, Des Patates. Article fixiéme,De l'Ananas. Article fettiéme, Des Cannes de Sucre. C H A P I T R E De

111 113 114 115 116 118 122

XI.

quelques autres rares productions de la terre des Antilles, &

de plufieurs fortes de legumes, & de Fleur s qui y croif-

fent.

PAG.

123

Article premier, Des Raquettes: 124 Article fecond, Du Cierge. 125 Article troifième, De plufieurs forte de Lienes. 125 Article quatrième, Des Herbes toujours vives. 126 Article cinquième, Des plantes fenfibles. 126 Articlefixiéme,De plufieursfortes de Pois. 128 Article fettiéme, Des Féves & Fafeoles. 129 Article huitiéme, Des Plantes & Herbes qui peuvent avoir leur ufage en la Medecine ou au menage. 130 Article neufième, Des Melons d'eau. 131 Article dixième, Des Lys des Antilles. 132 Article onziéme, De deus fortes de Fleurs de la Paßion. 133 Article douzième, De l'Herbe de Mufc. 136 C De

H

A

P

I

T

R

E

X I I .

cinq fortes de beftes à quatre pieds, qu'on a trouvé dans ces Iles. pag. 137

Article premier, De Article fecond, Du

l'opaffum. Iavaris. Eeee 2

137 138 Arti-


T A B L E . A r r i c k T R O I F I É M E , Du

Tatou.

1 3 9

A R T I C L E Q U A T R I È M E , De l'Agouty,

139

A R T I C L E C I N Q U I È M E , Des Rats

C

H

A

P

I

mufquez.

T

R

E

XIII

Des Reptiles qui fe voyent en ces ARTICLE P R E M I E R , leuvres.

140

Iles.

De plufieurs efpeces de Serpens &

A R T I C L E F E C O N D , Des Lezars,

pag. 1 4 2 de Cou­ 142 144

A R T I C L E T R O I F I É M E , Des

Anolis.

146

Mabouias.

147

147

A R T I C L E Q U A T R I È M E , Des Roquets, A R T I C L E C I N Q U I È M E , Des

A R T I C L E FIXIÉME, Des Goubes

Mouches.

A R T I C L E F E T T I È M E , Des Brochets de terre.

148 149

A R T I C L E H U I T I É M E , Des Scorpions & d'une autre efpece de dange­ reus Reptiles. 150 C

H

A

P

I

T

R

Des Infectes qui font communs

E aus

X I V . Antilles,

pag. 1 5 2

A R T I C L E P R E M I E R , Des Soldats & des Limaçons.

152

ARTICLE F E C O N D , Des

154

Mouches

Lumineufes.

ARTICLE T R O I F I É M E , Des Falanges.

157

ARTICLE Q U A T R I É M E , Des

159

Millepieds.

159

ARTICLE C I N Q U I É M E , Des Araignées.

ARTICLE FIXIÉME, Du Tigre volant.

160

ARTICLE F E T T I É M E , Des A beilles & de quelques autres Infectes. 1 6 1

C

H

A

P

I

T

R

E

X V .

Des Oifeaus tes plus confiderables des Antilles. A R T I C L E P R E M I E R , Des Fregates.

pag. 163 163

Article F E C O N D , Des Fauves. 164 Article T R O I F I É M E , Des Aigrettes & de plufieurs autres Oifeaus de Mer & de Riviere. 165 Article Q U A T R I È M E , Du Grand Gofier. 165 ARTICLE C I N Q U I É M E , Des Poules

d'eau.

166

Arti-


T

A

B

L

E

.

Articlefixiéme,Des Flammans. Article fettiéme, De l'hirondelle de l'Amériques. Article h u i t i é m e , De plufieurs Oifeaus de Terre. Article n e u f i é m e , Des Arras. Article d i x i é m e , Des Canides. Article o n z i é m e . Des Perroquets. Article d o u z i é m e , Des Perriques. Article t r e i z i é m e , Du Tremblo. Article q u a t o r z i é m e , Du Paffereau de l'Amerique Article q u i n z i é m e , De l'Aigle d'Orinoque. Article f e i z i é m e , Du Mansfeny. Article dix fettiéme, Du Colibry. C H A P I T R E

167 168 169 170 171 173 173 174 174 175 175 176

XVI.

Des Poiffons de la Mer, & des Rivieres des Antilles. p a g . 183 Article p r e m i e r , Des Poiffons volans. 183 article f e c o n d , Des Perroquets de Mer. 185 article troifiéme, De la Dorade. 186 article q u a t r i é m e , De la Bonite. 187 article c i n q u i e m e , De l'Aiguille de Mer. 187 article fixiéme, plufieurs autres poiffons de la Mer & des Rivieres. 188 C H A P I T R E

XVII.

Des Monftres Marins quife trouvent en ces quartiers. p a g . 190 article premier, l'Efpadon. 190 article fecond, Des Marfouïns. 191 article troifiéme, Du Requiem. 191 article quatriéme, De la Remore. 193 article cinquième, Du Lamantin. 194 articlefixiéme,Des Baleines & autres Monftres de Mer. 195 article fettiéme, Des Diables de Mer. 196 article huitiéme, De la Becune. 197 article neufiéme, la Becaffe de Mer. 198 article dixième, De l'Heriffon de Mer. 198 Eeee

3

C H A -


T A B L E . C

H

A

P

I

T

R

E

XVIII.

Defcription particuliere d'une Licorne de

Mer,

qui s'échoux,

à la rade de l'île de la Tortue en l'an 1 6 4 4 . recit curieus par forme

de comparaifon

agreable, touchant plufieurs belles & apportées depuis peu du

d'étroit

qualité de la Terre, &

des

habitent.

C

&

A

P

I

T

R

un

de digreffion

rares cornes, qu'on a de Davis : &

Mœurs

de la

des Peuples, qui y

H

Avec

pag. 200

E

X I X .

Des Poiffons couverts de Croutes Durts,

au lieu de Peau,

&

d'écailles : de plufieurs rares Coquillages : & de quelques autres belles productions de la Mer,

qui fe trouvent aus

coftes des Antilles

pag

221

article premier, Des Homars.

222

article fecond, De l'Araignée de mer.

222

article troifiéme, Des Cancres.

223

article quatriéme, Du

Burgau.

223

article cinquiéme, Du Cafque.

224

article fixiéme, Du Lambis.

224

article fettiéme, Des Porcelaines.

225

article huitiéme, Des Cornets de Mer.

216

article neufiéme, Des Nacres de Perles.

227

article d i x i é m e ,

De

plufieurs autres fortes

de

Coquilla­

ges. ^ article o n z i é m e , D'un

229 Coquillage couvert de notes de

ftque.

230

article d o u z i é m e , Des Pierres aus yeux. article treiziéme, Des Pommes

mu-

de

article quatorziéme, Des Etoiles de

231 Mer.

Mer.

233 233

arti-


T A B L E . article quinziéme, Des

Arbres de

Mer.

article feiziéme, Des Pannaches de

C

H

A

P

I

T

R

2 3 4

Mer.

E

De l'Ambre-gris : de fin Origine &

234

X X . des marques de celuy qui

est bon & fans mélange,

C De

quelques

H

A

P

Animaus

pag. 236

I

T

R

E

XI.

Amfibies qui font communs

Iles,

en ces

p a g . 241

article premier, Du Crocodille.

241

article fecond, Des Tortues franches.

245

article troifiéme, Des, Tortues qu'on appelle Caoüannes. 248 article quatriéme, Des Tortues qu'on appelle Carets. 248 article c i n q u i é m e , De la faffonqu'on pefche les Tortues, & tout les autres gros Poiffons des Antilles. articlefixiéme,Des Tortues de terre & d'eau douce.

C

H

A

P

I

T

R

E

250 251

X X I I .

Contenant les defictiftionsparticulieres de plufieurs fortes de Crabes qui fe trouvent communément fur la terre des Antilles. p a g . 253 article p r e m i e r , Des Crabes qu'on nomme

Tourlourou.

article f e c o n d , Des Crabes blanches. article t r o i f i é m e , Des Crabes

253 254

peintes.

254

CHA-


T C

H

A

P

A I

B T

L R

E

.

E

Des Tonnerres : des Tremblemens

X X I I I . de Terre ; & des Tempeftes qui

arriventfouvent en ces

Iles.

p a g .

258

article premier, Des Tonnerres. article fecond, Des Tremblemens

259 de Terre.

article troifiéme, D'une Tempefte

259

que les Infulaires appellent

Ouragan C

259 H

A

P

I

T

R

De quelques autres incommodités

E

X X I V .

du pais, & des remede s qu'on

y peut apporter.

pag. 265

article premier, Des Mouftiques, & des Maringoins.

2 6 5

article fecond, Des Guefpes & des Scorpions.

2 6 6

article troifiéme, Des

2 6 7

Arbres

de

Mancenille.

article quatriéme, Des Tous de bois.

270

article c i n q u i é m e , Des Ravets.

271

articlefixiéme,Des chiques.

272

article fettiéme, Remedes

contre la morfure des Serpens v e n i -

meus,

contre les autres poifons tant de la terre que de la

mer des

Antilles.

274.

article huitième, De l'Ecume de mer. article neufiéme, Des Rats qui font commun

2 7 7 en ces

Iles;

277

T A B L E


T A B L E Des Chapitres du fecond Livre de cette Hiftoire. CHAPITRE

D

PREMIER.

E l'Etabliffement des Habit ans Etrangers dans lesIlesde Saint Chriftofte, de Niéves, de la Gardeloupe, de la M a r tinique, & autres Iles Antilles, C

H

A

P

I

T

R

E

pag. 281 II.

De l'Etabliffement des François dans les Iles de Saint Bartelemy, de Saint Martin, & de Sainte Croix, C

H

A

P

I

T

R

E

300 III.

De l'affermiffement de la Colonie Françoife de la Gardeloupe, par la paix qui fut faite avec les Caraïbes de la Dominique tan 1 6 4 0 .

311

C Du

en

H

A

P

I

T

R

E

IV.

Trafic & des occupations des Habitans Etrangers du païs : Et premierement de la culture & de la preparation du Tabac. 323 C

H

A

P

I

T

R

De la maniere de faire le Sucre, l'indigo & le Cotton. C

H

A

P

I

T

E

&

R

V.

de preparerle Gingembre, 3 3 1 E

VI.

Des Emplois les plus honorables des Habitans Etrangers des An­ tilles : de leurs Efclaves, & de leur Gouvernement. 338 C H A P I T R E

VII.

De l'Origine des Caraïbes Habit ans naturels du Païs.

Ffff

344

C H A -


T a b l e . C H A P I T R E

VIII.

Digreffion contenant un Abrege de l'Histoire Naturelle & Morale du Païs des Apalachites.

p a g .

3 7 3

Article premier, De l'étendue & dû ta nature du Pais des Apalachites.

374

Article fecond, De plufieurs raresfingularitez,qui fe trouvent dans les Provinces des Apalachites.

378

Article troifiéme, Du Corps des Apalachites, & de leurs Vétemens.

388

Article quatriéme, De l'Origine des Apalachites & de leur langage.

393

Article c i n q u i è m e , Des Villes, &

des Villages des

de leurs maifons & de leurs meubles

Apalachites, 395

Article fixiéme, Des mœurs des Apalachites. 400 Article fettiéme, Des Ocupations ordinaires des Apalachites. 4 0 4 Article huitiéme, De la Police des Apalachites. 406 Article neufiéme, Des Guerres des Apalachites. 410 Article dixiéme, De la Religion ancienne des Apalachites. 412. Article o n z i é m e , Comment les Apalachites ont eu connoiffance de la Religion chrestienne. 419 Article d o u z i é m e , Des Mariages des Apalachites, de l'edu­ cation de leurs enfans, & des maladies aus quelles ils font fujets, & des remedes dont ils fe fervent. 427 Article treiziéme, De l'âge des Apalachites, de leur mort, & de leurs enterremens. 434 C H A P I T R E DU

Corps des Caraïbes &

IX.

de leurs Ornemens.

C H A P I T R E

X.

Remarques fur la langue des Caraïbes. C Du

H

A

P

Naturel des Caraïbes, &

I

T

R

E

435

447 X I .

de leurs mœurs.

455

CHA-


T A B L E . C H A P I T R E

XII.

De la fimplicité naturelle des Caraïbes. C H A P I T R E De ce qu'on peut nommer

pag.

463

X I I I .

Religion parmy

C H A P I T R E

les Caraïbes.

468

X I V .

Continuation de ce qu'on peut appeller Religion parmy les Caraï­ bes: de quelques unes de leurs Traditions : & du fentiment qu'ils ont del'immortalitéde l'ame. C H A P I T R E Des Habitations &

du

Ménaze

478

X V .

des Caraïbes.

C H A P I T R E

X V I .

Des Repas ordinaires des Caraïbes. C H A P I T R E Des Occupations & C Du

H

A

4 9 6

XVII.

des Divertiffemens des Caraïbes. P

I

T

R

E

505

X V I I I

Traittement que les Caraïbes font à сеus qui les vont vifi512 ter. C

H

A

P

I

T

R

E

XIX.

De ce qui tient lieu de Police chez, les Caraïbes. C

H

A

P

I

T

R

E

C

H

A

P

518

X X .

Des Guerres des Caraïbes.

Du

488

524 I

T

R

E

XXI.

Traittement que les Caraïbes font à leurs prifonniers de guerre, 5 3 6 С Н А -


T A B L E . C H A P I T R E Des

X X I I .

MariagesdesCaraïbes. C H A P I T R E

544 XXIII.

De la Naiffance & del'Educationdes Enfans des Caraïbes. 550 C H A P I T R E

XXIV.

De l'Age ordinaire des Caraïbes, de leur s maladies, des Remèdes dont ils fe fervent pour recouvrer lafanté, de leur mart, é de leurs funerailles. 558

Fin de la Table des Chapitres de cette Hiftoire.