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Bibliothèque Alexandre Franco Conseil général de la Guyane


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MÉMOIRES POUR

SERVIR

A L'HISTOIRE DE CAYENNE, ET DE LA GUIANE FRANÇOISE, &c.

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MEMOIRES POUR SERVIR A L'HISTOIRE DE CAYENNE,

ET D E LA GUIANE FRANÇOISE, Vans lesquels on fait connoître la nature, du Climat de cette contrée, les Maladies qui attaquent les Européens nouvellement arrivés , & celles qui régnent fur les Blancs & les Noirs ; des Observations fur l'Histoire naturelle du pays , & fur la. culture des Terres.

AVEC

DES

PLANCHES.

PAR M. BAJON , ANCIEN CHIRURGIEN MAJOR DE L'ISLE DE CAYENNE & DÉPENDANCES, CORRESPONDANT DE L'ACADÉMIE ROYALE DES SCIENCES DE PARIS & DE CELLE DE CHIRURGIE.

TOME

SECOND.

Prix , 5 liv. broché.

A PARIS.

G R A N G É , Imprimeur-Libraire, rue de la Parcheminerie. La V e u v e Chez

DUCHESNE,

L i b r a i r e , rue S a i n t - J a c q u e t ,

au T e m p l e du g o û t . L'ESPRIT, L i b r a i r e , au Palais R o y a l , fous le Vestibule du grand E s c a l i e r .

M. D C C . L X X V I I I .


EXTRAIT

DES

REGISTRES

De l'Académie

Royale

des Sciences.

Du 25 Février 1 7 7 8 .

N o u s avons e x a m i n é , par ordre de l ' A c a d é m i e Royale

des

contenant

Sciences ,

un

douze Mémoires

l'Histoire

naturelle

second

fur

volume,

la Médecine

&

par M . B A J O N ,

de Cayenne,

correspondant de l ' A c a d é m i e . L e premier de ces Mémoires offre des O b servations générales fur les divers cantons d e l'lsle de Cayenne &

de la Guiane F r a n ç o i f e ,

fur la nature du terrein, les productions

foir

i n d i g è n e s , foit e x o t i q u e s , la multiplication du b é t a i l , l'exploitation des b o i s , la culture des épices & des arbres fruitiers , la falaifon

du

poiffon, l'utilité d'un établiffement de f a l i n e s , &

d'une culture plus réfléchie

des terres en

général. On

trouve

traitement fante, BAJON

des

dans

le

plaies,

fécond une

Mémoire,

Obfervation

fur

le

intéref-

relativement aux topiques ufités.

M.

les croit plus nuifibles qu'avantageux

dans les pays chauds , foit qu'ils

s'altèrent

a iv


plus

promprement,

foit

qu'ils

arrêtent

une

transpiration salutaire & entretiennent le r e l â chement. I l employoit de préférence un appareil imbibé de taffia, qu'il renouvellent fouvent pour prévenir la pourriture, & l'expérience lui a appris que cette méthode étoit la meilleure. L e traitement des inflammations, des abfc è s , de la gangrené & des ulcères dans les pays c h a u d s , fait le fujet du troifieme & du quatrième M é m o i r e . O n y obferve que la faignée eft moins néceffaire dans les inflammations, fur-tout pour les perfonnes déjà habituées au climat ; que les abfcès doivent être ouverts promptemenr, & traités enfuite comme les plaies avec les moyens indiqués dans le Mémoire précédent.

Le

moindre retard feroit

nuifible,

comme le prouvent plufieurs Obfervations

Je

l'Auteur. I l confeille pour les abfcès & la g a n g r e n é , un cataplafme Ue manioc qui eft trèsantifeptique, & qui fe defféchant

facilement,

eft plus propre à le charger du pus qui fort de l'abfcès. L e s ulcères, produits la plupart par des piquures d'infectes,

font traités avec un

topique cauftique qui ronge les chairs m o r t e s ; Jes remèdes intérieurs font encore utiles pour accélérer la cicatrifation des chairs quielt ordinairement lente & difficile, fur-tout fi l'on e m ploie les defficatifs & les onguens. M . B A J O N les rejette abfolument , & il cite des e x e m ples de guérifons opérées par les moyens c o n traires.


L e s deux Mémoires

fuivans

contiennent

rénumération & l'Hiftoire des quadrupèdes de la Guiane. On y trouve la defcription des principaux v i f c e r e s , maïpouri,

&

le détail des mœurs

le plus grand de tous.

du

L'Auteur

parle fucceffïvernent des deux efpeces de tigres & des deux chats tigres plus petits; de la biche des grands b o i s , de celle des P a l e t u v i e r s , & du cariacou

; du cochon m a r o n , du cochon des

b o i s , & du cochon patira,

femblables pour la

forme au cochon d ' E u r o p e , mais f o r t différens par l'organifation interne, fur-tout par l'eftomac & les parties de la génération ; du chien fauvage,

conformé comme ceux

Vayra,

d'Europe ; de

autre chien plus g r a n d , ayant les ha-

bitudes & la rufe du r e n a r d ; du chien

crabier,

ainfi n o m m é , parce qu'il vit des crabes; L'agouty,

de

fort commun & bon à m a n g e r , donc

le mâle a les organes fexuels renfermés dans une p o c h e , de

l'acouchy,

animal de m ê m e

f o r m e , mais plus p e t i t ; des trois efpeces de marmofes.

L a ftructure des parties de la g é n é -

ration des femelles dans ces trois efpeces,

eft

très-particuliere ,

M.

BAJON.

d'après

le

rapport

de

L e u r vagin fe partage en deux con-

duits é t r o i t s , repliés latéralement en f p i r a l e , & terminés en cul-de-fac. O n n'a jamais trouvé de fétus dans le lieu qu'ils occupent o r d i n a i rement dans les autres a n i m a u x , & jamais on n'a vu de femelles

pleines.

E l l e s ont leurs


petits pendus aux mammelles, qui sont placées fous le ventre & recouvertes d'une poche. J a mais on n'a pu déterminer dans quel temps ni par quelle voie ils ont été transportés dans cette poche. M. B A J O N en a trouvé de la grosseur d'un grain d'orge, déjà adhérens au mammelon ; ce qui seroit foupçonner qu'ils n'ont pas été formés ailleurs; un fait auffi fingulier mérite d'être obfervé de nouveau, & doit arti» rer l'attention des Phyficiens. Dans le feptieme & le huitième Mémoire, l'Auteur préfente des Obfervations générales fur les oifeaux de la Guiane, fur leurs couvées & le temps où elles fe font, fur les oifeaux de paffage & ceux qui ne quittent pas le pays, fur la couleur du plumage qui varie felon l'âge & le f e x e , qui eft plus fombre dans les femelles & les petits, plus vive dans les mâles & les oifeaux de moyen âge; fur la mue qui a lieu pour les uns dans une feule faifon, pour les autres pendant toute l'année; fur la grandeur qui fait diftinguer les fexes à l'extérieur, fur le chant, qui, chez la plupart eft peu agréable; fur les habitudes de chacun d'eux, fur-tout du touyouyou & de la perdrix des bois. Plufieurs reilemblent aux oifeaux d'Europe, tels que les perdrix, les poules d'eau, les hirondelles, quelques oifeaux aquatiques. D'autres font fort différens, tel eft le camoucle, oifeau très grand, donc l'Hiftoire eft détaillée dans un article particulier.


L'Académie connoît déjà les expériences de M. B A J O N fur l'anguille tremblante, rapportées dans le neuvième Mémoire de ce recueil. Elles Semblent prouver qu'il exifte dans cette anguille, un fluide qui donne une commotion électrique aux corps animés, foit immédiatement, foit par la communication à l'aide des mécaux, de la terre cuite, des corps mouillés, de l'eau, &c. L'animal dans l'eau eft cependant moins électrique; il l'eft auffi moins longtemps qu'à l'air & fur la terre ; les attouchemens multipliés diminuent les forces & hâtent fa fin. M . B A J O N , en rapportant ces faits, ajoute qu'il n'a point vu les étincelles électriques qui ont été depuis obfervées en Angleterre. L a forme de l'anguille tremblante approche de celle de l'anguille ordinaire, mais elle a la tête plus groflé ; dans le ventre on trouve deux corps latéraux de fubftance mucilagipeufe , & un conduit intestinal, qui, après plufieurs circonvolutions, remonte vers la tête & va fe terminer à un anus peu éloigné des ouïes. L e dixième Mémoire renferme des Obfervations fort fages fur la culture des terres. L'Auteur, fans chercher à établir de nouveaux principes fur cette partie , rappelle ceux qui font connus & en fait l'application à la culture ufitée dans la Guiane. On fe contente d'abattre les b o i s , de les brûler fur place, & de


planter fur le terrein) ainfi défriché, fans autre préparation. Cette plantation ne fe fondent que deux ou trois ans. On fait de nouveaux abattis, on brûle, on plante, & chaque année on recommence le même procédé en abandonnant toujours, les terreins anciennement plantés que l'on regarde comme épuifés. M . B A J O N effaye de prouver qu'ils ne le font que par le défaut de culture & de labour, qui rendroit la couche de bonne terre plus profonde , plus meuble & plus facile à être pénétrée par les racines des plantes cultivées. Il fortifie fon opinion par des exemples & des réflexions fur le climat, fur la nature du f o l , & combat les objections des habitans, tirées de la différence des deux faifons dans cette Colonie. Dans l'onzième Mémoire, il examine les plantes qui font à Cayenne un objet principal de culture & de rapport; telles font la canne de fucre, le coton, le café, le rocou , & plus nouvellement l'indigo. Il apprécie fucceffivement chacune d'elles , difcute leurs avantages, indique les moyens de perfectionner , l'oit leur culture, foit leur préparation après la récolte. L'Auteur nous a remis au commencement de ce mois un douzième Mémoire, qui n'avoit pas été préfenté à l'Académie avec le refte de l'Ouvrage. I l contient des recherches fur


la caufe & la nature des feux & des é t i n c e l l e s , qui brillent plus ou moins vivement à la furface des vagues de la m e r ; les différentes e x périences qu'il a faites dans cette vue ,

ten-

dent à prouver que cette lumière , effet du frottement, eft due à une matière é l e c t r i q u e , & non à la préfence d'animaux ques,

comme

quelques

microfcopi-

perfonnes

l'avoient

prétendu. Nous penfons

que ce fécond v o l u m e de

Mémoires

de M . B A J O N ,

eft auffi b o n &

auffi

que le p r e m i e r ,

&

utile

qu'il

mérite

d'être approuvé par l ' A c a d é m i e , 8c i m p r i m é fous fon p r i v i l è g e . Signé D A U B E N T O N & A. L . D E J U S S I E U . Je certifie l'original

le préfent

Extrait

conforme

& au Jugement de l'Académie.

à A

Paris , ce 2 5 Février 1 7 7 8 . Signé taire

le Marquis D E C O N D O R C E T , Secré-

perpétuel

Sciences.

de l ' A c a d é m i e

Royale

des


EXTRAIT DES

REGISTRES

De l'Académie Royale de Chirurgie. Du 26 Février 1778. M.

SABATIER

qui avoit

été

nommé

Commiffaire pour l'examen du fécond T o m e des

Mémoires

Cayenne

pour

fervir

& de la Guiane

M. B A J O N ,

à

l'Hiftoire

de

Françoife , par

correfpondant de l ' A c a d é m i e ,

ancien Chirurgien-Major de C a y e n n e , ayant lu l'Extrait qu'il a fait des M é m o i r e s

intéreffans

qui forment ce V o l u m e , & fait connoître leur utilité pour le progrès de l'Hirtoire naturelle, de l ' A n a t o m i e c o m p a r é e , & de la C h i r u r g i e ; & les vues que l'Auteur donne au G o u v e r n e ment & aux particuliers, en faveur du C o m merce &

de la profpérité

parle, l'Académie

des pays dont

il

a joint à fes fuffrages la

permiffion de prendre la qualité d e correfpond a n t , que M . B A J O N a mérité par les Obfervations utiles qu'il a ci-devant communiquées à la C o m p a g n i e .

Je certifie le préfent Extrait conforme au Régistre.

véritable

&

A P a r i s , le 2 8 F é v . 1778.

Signé L o u i s , Secrétaire perpétuel de l ' A c a d é m i e R o y a l e de Chirurgie. MEMOIRES


MEMOIRES POUR

SERVIR

A L'HISTOIRE DE CAYENNE

ET DE LA GUIANE FRANÇOISE, &c.

MÉMOIRE I. Obfervations générales fur la Guiane, far les productions naturelles propres

à

fon

commerce

&

&

les

plus

à

fon

établiffement.

LA Guiane eft une province im m enfe de l'Am érique m éridionale ; nos poffeffions de cette contrée l'ont fituees entre les Hollandois & les Portugais ; elles font bornées par les prem iers du côté du Тот. II A


2

MÉMOIRES

n o r d , à la rivière de Maroni, fituée p a r 5 d. 53 m. de latitude n o r d , & 56 d. 20 m. de l o n g i t u d e o c c i d e n t a l e , m é r i dien de Paris ; p a r les feconds du côté du f u d , au cap de n o r d , fitué p a r I d. 52 m. même l a t i t u d e , & 52 d. 1 8 m. de l o n g i t u d e . L'Ifle de C a y e n n e fe t r o u v e placée dans cette p r o v i n c e , & fait p a r t i e de les côtes ; elle eft féparée de la g r a n d e t e r r e , p a r deux rivières q u i v i e n n e n t de l'intérieur de la G u i a n e , & p a r u n e b r a n c h e affez confidérable , q u i , à deux lieues & demi de la m e r , t r a v e r f e les terres , & joint ces deux rivières. O n appelle rivière de C a y e n n e , celle q u i fépare cette ifle de la g r a n d e t e r r e du côté du n o r d , & Mahuri, celle qui la fépare du côté d u fud ; c'eft à l'emb o u c h u r e de la première q u e fe t r o u v e le p o r t principal de nos conceffions , & le chef-lieu q u ' o n appelle Amplement Cayenne. N o s établiffemens dans la G u i a n e , f o n t , du côté du n o r d , Kourou & Sinamary; du côté du f u d , Aprouague & Oyapoc. C h a c u n de ces établiffemens eft


SUR CAYENNE.

3

c o m m a n d é p a r un Officier de la g a r n i fon. O u t r e ces établiffemens, il y a dans nos limites avec les H o l l a n d o i s , à l'emb o u c h u r e de la riviere de Maroni, un porte c o m m a n d é p a r u n C a p i t a i n e , avec u n L i e u t e n a n t , un Sous-Lieutenant & u n certain n o m b r e de Soldats ( I ) . D e p l u s , il y a entre C a y e n n e & K o u r o u , une paroiffe q u ' o n appelle Macouria. D u côté du f u d , & dans le haut de la riviere de M a h u r i , eft une paroiffe q u ' o n appelle Roura , où le tient toujours un P r ê t r e ; plus a v a n t , dans l'intérieur des t e r r e s , font la Comté & l'Oraput, d é p e n d a n t tous les deux de la paroiffe de R o u r a ,

( i ) L'Etabliffement de ce pofte a été fait pour e m p ê c h e r la défertion de nos Soldats, chez les Hollandois, pour

préve-

nir l'évafion de nos Nègres chez ceux qui font fugitifs

à

Surinam, & pour empêcher que ces derniers ne paffent fur nos terres, & ne viennent s'y établir ; à la vérité, ils pourront toujours paffer fur nos concevons , en traverfant la rivière de Maroni à quelque diftance de la mer, où ils ne trouveront aucun obftable.

11 eft fans doute, de la der-

nière conféquence pour la C o l o n i e de Cayenne , de prendre les précautions les plus fages & les plus prudentes, prévenir & empêcher ces établiffemens,

pour

qui, tôt ou tard ,

cauferoient la perte de cette Colonie.

A ij


4

MÉMOIRES

E n t r e la rivière de M a h u r i & celle d ' A p r o u a g u e , eft une petite rivière q u ' o n appelle Caux, ou font un petit n o m b r e d ' h a b i t a n s : on n'a pas encore jugé a p r o p o s d'y établir une paroiffe. C a y e n n e eft le chef-lieu d'où d é p e n d e n t tous ces établiffemens ; il y a u n G o u v e r n e u r & un O r d o n n a t e u r , huit c o m p a g n i e s de T r o u p e s N a t i o n a l e s , & une c o m p a g n i e dé C a n o n i e r s , un Confeil fupérieur & une Jurifdiction. D a n s P i l l e , & à deux lieues de C a y e n n e , eft encore une paroiiïe qui eft une des plus confidérables, on l'appeîle Remire un P r ê t r e , deftiné à la deifervir y fixe fa demeure. T e l s font les Etabliffemens que nous poffé d o n s dans cette vafte c o n t r é e . L a G u i a n e eft un pays très-grand , dans lequel t o u t p a r o î t encore dans l'état de n a t u r e , & à peine les Etabliffèmens foibles & languiffans d o n t nous venons de p a r l e r , y laiffent-ils v o i r des traces de l'homme civilifé & inftruit. C e n'eft que fur les b o r d s de la m e r , ou dans ton voifinage , que l'on t r o u v e ces Etabliffemens. Si l'on p é n é t r e dans


SUR

CAYENNE.

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l'intérieur des t e r r e s , on n ' a p p e r ç o i t nulle p a r t des routes frayées p a r l ' h o m m e , mais feulement p a r des a n i m a u x fauvages de t o u t e efpece, d o n t le n o m b r e eft d ' a u t a n t plus g r a n d , qu'ils o n t pu v i v r e & fe multiplier dans une paix p r o f o n d e , qui n'a jamais été troublée p a r les b e foins de l'homme. Les indigènes ou n a turels d u p a y s , q u ' o n appelle S a u v a g e s ou i n d i e n s , font en t r è s - p e t i t n o m b r e ; on en t r o u v e q u e l q u e s - u n s furies b o r d s de la mer & aux e m b o u c h u r e s des principales rivières ; on c o n n o î t peu ceux de l'intérieur des terres. Ils v i v e n t en petites f o c i é t é s , toujours commandées p a r u n C h e f auquel t o u t le m o n d e obéit : on l ' a p pelle C a p i t a i n e . E n g é n é r a l les I n d i e n s n ' a i m e n t pas à v i v r e avec les e u r o p é e n s , ni auprès de leurs établiffemens , a u f f i s'en éloignent-ils toujours a u t a n t qu'ils le p e u v e n t ; c e p e n d a n t ils font très-utiles aux h a b i t a n s de ces contrées. Les E u ropéens qui h a b i t e n t les difieren s Etabliffemens d o n t nous avons parlé , les p r e n n e n t p o u r chaffer & p o u r p é c h e r ; ils s'acquitent de ces f o n d i o n s mieux A iij


6

MÉMOIRES

que p e r f o n n e , lorfqu'ils veulent s'en d o n n e r la peine : on les emploie auffî à differens t r a v a u x du R o i , & fur-tout d a n s les v o y a g e s q u ' o n fait le l o n g des côtes ou fur les r i v i è r e s , p o u r p é n é t r e r dans les t e r r e s ; ils font b e a u c o u p plus au fait de ces n a v i g a t i o n s , que les Blancs ou les N o i r s . Les rivières où l'on t r o u v e le plus d'Indiens dans nos C o n ceffions, font du côté du nord , Maroni, Sinamary , & Kourou ; du côté du f u d , Aprouague, Oyapoc, & fur-tout , les environs du Mayacaré, qui fervent de refuge à ceux du Para , où ils t r o u v e n t un afyle plus tranquille que chez nos voifins. Les Indiens fe nourriffent dans leurs établiffemens avec les p r é p a r a t i o n s du manioc , d o n t nous avons parlé dans le premier volume ; tous le cultivent., avec un grand n o m b r e d'autres racines , qui font t r è s - b o n n e s , telles q u e les patates, les tayoves, les ignames , & c . Ils cultivent auffi, du moins le plus g r a n d n o m b r e , le mais ou nul. O u t r e ce g e n r e d'alimens qui ne leur m a n q u e j a m a i s , ils o n : encore la reffource de la chaffe


SUR

CAYENNE.

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& de la p ê c h e , qui font p o u r eux de la plus g r a n d e facilité. Les m œ u r s , les h a b i t u d e s , & les ufages des I n d i e n s , demanderoîent des détails t r è s - l o n g s , dans lefquels nous ne faurions e n t r e r , fans paifer les bornes q u e nous nous fommes prefcrites dans ce M é m o i r e . L e t e r r e i n de la G u i a n e , fur les b o r d s de la m e r , eft bas & uni , c o u v e r t de mangliers q u ' o n appelle à C a y e n n e palétuviers ; ce terrein s'avance d a n s beaucoup d'endroits à d e u x , trois & q u a t r e lieues, fouvent d a v a n t a g e dans les terres ; celui q u i eft le plus près de la m e r , eft c o u v e r t & découvert fucceffivement par le flux & reflux de la mer ; à quelque diftance de la côte o n t r o u v e des terreins d'une étendue i m m e n f e , dans lefquels il n'y a aucun a r b r e , mais feulement de l'herbe & des joncs de t o u t e efpece, qui forment des prairies n a t u r e l l e s , appellees favanes. Plufieurs de ces favanes font continuellement couvertes d ' e a u , d'autres ne le font quep e n d a n t la faifon des pluies , t a n d i s q u e d'autres font toujours fèches : ces

A iv


8

MÉMOIRES

prairies font très-communes d a n s le n o r d de la G u i a n e , & fur-tout aux env i r o n s de la rivière de S i n a m a r y & de K o u r o u ; on en voit auffi quelques-unes depuis Kourou jufqu'à C a y e n n e . D a n s la partie du fud elles font moins é t e n d u e s , o n en t r o u v e c e p e n d a n t d'affez confidérables dans le terrein compris entre la rivière d ' A p r o u a g u e & celle d ' O y a p o c ; enfin on en voit de fort vaifltes dans le terrein compris depuis cette d e r n i è r e rivière jufqu'à nos limites avec les P o r t u g a i s . Un g r a n d n o m b r e de ces dernières font toujours n o y é e s , & contiennent u n e q u a n t i t é énorme de poiffons de t o u t e efpece , avec un g r a n d n o m b r e d'autres a n i m a u x , tels que des c a y m a n s , & fur-tout b e a u c o u p de gibier a q u a t i q u e ; toutes ces favanes o n t des noms p a r t i c u l i e r s , q u i leur ont été donnés par les Indiens. Les favanes qui ne font pas c o n t i nuellement n o y é e s , font p o u r le plus o r a n d n o m b r e couvertes d ' h e r b e t o u jours verte & excellente p o u r la nourr i t u r e du b é t a i l ; elles offrent p a r cette


SUR

CAYENNE.

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raifon u n e reffource confidérable p o u r la multiplication des bêtes à c o r n e q u i y réuffiffent à merveille. Depuis e n v i r o n h u i t à n e u f ans q u ' o n s'eft occupé de cet o b j e t , ces a n i m a u x s'y font fi fort m u l t i p l i é s , q u ' u n g r a n d n o m b r e des favanes de S i n a m a r y & de K o u r o u , fe t r o u v e n t actuellement remplies des plus beaux bœufs & des plus belles vaches q u ' o n puiffe voir ; de forte q u ' a c tuellement les propriétaires de ces beft i a u x p e u v e n t facilement fournir à C a y e n n e , a u t a n t de v i a n d e de b o u c h e r i e qu'il en faut , & même établir un commerce avec les h a b i t a n s des Ifles du v e n t & fous le v e n t , q u i toutes m a n q u e n t de ces reffources. O u t r e les bœufs q u i multiplient avec t a n t de facilité d a n s toutes ces favanes , les cochons & les chèvres y v i e n n e n t auffi très-bien; la multiplication des premiers f u r - t o u t , fe fait a v e c t a n t de facilite & de p r o m p titude , q u ' e n très-peu de temps on a des q u a n t i t é s confidérables de ces animaux : mais un i n c o n v e n i e n t p o u r ceux-ci f e u l e m e n t , c'eft q u ' u n g r a n d


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MÉMOIRES

n o m b r e d e v i e n n e n t fauvages , & lorf qu'ils p e u v e n t g a g n e r le g r a n d b o i s , il eft impoffible de les r a t r a p e r : il y a déjà plufieurs h a b i t a n s qui en ont b e a u coup perdu de cette m a n i è r e . L e meilleur m o y e n p o u r éviter cette p e r t e , feroit de les v e n d r e à mefure qu'ils g r a n d i r e n t ; quelques perfonnes ont déjà pris ce p a r t i , & en o n t fait paffer un g r a n d n o m b r e d a n s les Ifles d o n t n o u s avons p a r l é . Q u o i q u e la p l u p a r t des vaches qui o n t été i n t r o d u i t e s dans ces S a v a n e s , ayent été tirées des Ifles du C a p v e r d , & qu'elles paroiffent d'une race fort p e t i t e , i1 n'en eft pas moins vrai que leur production eft t r è s - b e l l e , & prefque tous les bœufs font auiiï g r a n d s 6k auflï beaux que ceux q u ' o n élevé en E u r o p e , ce qui prouve là b o n t é de ces p â t u r a g e s . D e p l u s , on peut ailiirer que laur chair eft Eres-bonne , très-fucculente , & qu'elle vaut au moins celle q u ' o n m a n g e à Paris. Le lait en eft excellent il fournit feulement moins de b e u r r e qu'en Europe.


SUR

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L o r f q u ' o n v o u d r a multiplier le b é t a i l dans les Savanes de la p a r t i e du S u d de la G u i a n e , on y t r o u v e r a les mêmes reffources , q u e dans celles d o n t n o u s v e n o n s de p a r l e r ; la plus g r a n d e p a r t i e de ces dernières , eft c o u v e r t e d ' u n e h e r b e t e n d r e & verte p e n d a n t t o u t e l ' a n n é e , le bétail en eft très-friant. C e t objet intéreffant eft d i g n e de l ' a t t e n t i o n d u G o u v e r n e m e n t , & c'eft un de ceux q u i c o n t r i b u e r a le plus à relever cette C o l o n i e , & à lui faire p r e n d r e l'état d'aifance d o n t elle eft fufceptible. A p r è s les terres balles d o n t nous v e n o n s de p a r l e r , le t e r r e i n d e v i e n t plus é l e v é , & cette élévation a u g m e n t e c o n fidérablement à p r o p o r t i o n q u ' o n s'éloig n e de la mer : on y v o i t u n g r a n d n o m b r e de m o n t a g n e s plus ou moins g r a n d e s ; les chaînes qu'elles f o r m e n t , ne font pas auffi régulieres q u e d a n s celles d ' E u r o p e . C e p e n d a n t , on en voit d'affez longues qui femblent être p a r a l lèles à la C ô t e , telles font les chaînes des m o n t a g n e s qui font le plus près de la mer , & q u ' o n obferve fur-tout d e -


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puis la rivière de l ' O r a p u t jufqu'à celle d'Aprouague & d ' O y a p o c ; mais derrière ces c h a î n e s , dans l'intérieur des t e r r e s , on ne voit q u e des m o n t a g n e s ifolées, n e m o n t r a n t plus aucune correfpond a n c e e n f e m b l e , la p l u p a r t font r o n d e s , & fe t e r m i n e n t en p a i n de l u c r e . A u refte, p o u r p o u v o i r d o n n e r des Qbferv a t i o n s exactes & ridelles fur cet o b j e t , il feroit néceffaire de p é n é t r e r dans les terres plus a v a n t q u ' o n n ' a fait jufqu'à p r é f e n t ; des voyages de cette efpéce, entrepris p a r des perfonnes en état d ' o b f e r v e r , feroient de la plus g r a n d e i m p o r t a n c e p o u r le progrès de l'Hiftoire Naturelle : je ne doute pas q u ' o n ne t r o u vât dans les trois r é g n e s , un g r a n d n o m bre d'objets neufs & intéreffans. Les connoiffances que nous avons fur l'Histoire des minéraux de la G u i a n e , font très-bornées; il eft cependant certain qu'ils doivent être en g r a n d n o m bre dans l'intérieur des m o n t a g n e s imm e n f e s , dont ce pays eft couvert. C e q u ' o n y a obfervé de plus r e m a r q u a b l e eft l'abondance des f a b l e s , des g l a i f e s ,


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& d ' u n r o c vif. Les deux premières fubft a n c e s fe t r o u v e n t a b o n d a m m e n t dans les terreins bas & u n i s , qui ne font c o u vers q u e d'une très-petite couche de terre v é g é t a l e . Le r o c v i f ne fe r e n c o n t r e en g r a n d e q u a n t i t é q u e dans les m o n t a g n e s , a u milieu defquelles il forme u n noyau confidérable. T o u t e s les r e c h e r ches q u e j'ai pu faire dans cette c o n trée p o u r y d é c o u v r i r des pierres calcaires , o n t été inutiles ; des perfonnes i n f t r u i t e s , fe font occupées depuis l o n g temps de cet objet relatif à la f a b r i c a t i o n de la c h a u x , mais toutes les t e n t a tives q u ' o n a faites j u f q u ' i c i , o n t été fans fuccès : il n ' y a abfolument a u c u n e fubftance, fur laquelle les acides m i néraux ayent la moindre action. O u t r e le r o c v i f que nous avons dit y être t r è s - c o m m u n , on y t r o u v e encore de petits cailloux tranfparens comme du cryftal , affez a b o n d a n s fur le bord de certaines rivières ; on r e n c o n t r e auffi, a une très-petite diftance de la m e r , b e a u c o u p de talc, fur-tout dans les endroits où la glaife a b o n d e , & où la couche de


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terre végétale eft peu épaiffe. E n f i n , plufieurs m o n t a g n e s offrent une roche r o u g e â t r e , infiniment moins compacte & moins dure que le r o c vif. O n peut LA tailler & lui d o n n e r la forme q u e l'on v e u t , elle eft remplie de petites cellules ou loges fort i r r é g u l i e r e s , & relativem e n t à cette c o n f o r m a t i o n , on l'appelle dans le pays roche à Ravers : c'eft une l a v e des volcans. Q u a n t aux m é t a u x , on n'A encore découvert aucune mine dans LA G u i a n e , le métal d o n t l'exiftence p a r o î t LA plus commune & la plus certaine eft le fer. E n effet, les terres & les fables ferrugineux q u ' o n t r o u v e dans un g r a n d n o m b r e d ' e n d r o i t s , font des lignes certains qu'il a b o n d e dans ces contrées. Au r e l i e , le n o m b r e de volcans qui o n t brûlé prefque toutes les m o n t a g n e s confiderables , eft un ligne certain de l'exiftence des fubitances métalliques & minérales. Si on obferve avec foin la plupart de ces m o n t a g n e s , on y t r o u v e d a n s toutes des traces plus ou moins récentes de ces effets terribles de la nat u r e , & la préfence de la lave ou roche


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à Ravers, en eft une preuve certaine, de même que la terre roussâtre & fertile, fans qu'on emploie aucune culture , comme nous le dirons ailleurs. Les fubstances végétales qui croiffent dans cette grande province, font trèsnombreufes ; les plantes, les arbrisseaux & les arbres, offrent des especes à l'infini. L'uniformité du climat & de sa température pendant toute l'année , fait que la végétation s'opère continuellem e n t , fans presque aucune interruption. Cependant les grandes sécheresses de l'été diminuent un peu cette végétat i o n , sur-tout dans les herbes, dont le plus grand nombre périssent, si on n'a pas le foin de les arroser. Les arbres se soutiennent beaucoup mieux ; néanmoins c'est la faison où ils sont le plus dégarnis de fleurs, de fruits, & plusieurs même se dépouillent de leurs feuilles : enfin, ce n'eft que pendant les derniers mois de Tété que la nature paroît languiffante. Mais aux premieres pluies de l ' h i v e r , tout prend une nouvelle vigueur ; les endroits les plus arides se


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c o u v r e n t de v e r d u r e ; les arbres de quelq u e espece qu'ils soient s'ornent de fleurs, & t o u t semble p r e n d r e une n o u velle vie. Q u o i q u e la v é g é t a t i o n paroisse t r è s active dans le renouvellement des p l u i e s , je me suis n é a n m o i n s assuré p a r un g r a n d n o m b r e d'expériences, qu'elle n'est j a mais aussi sorte que celle q u i le fait en E u r o p e dans le mois de M a i . L a raison de ce fait me p a r o î t s i m p l e ; la v é g é t a t i o n dans ces climats étant presque c o n tinuelle p e n d a n t toute l'année, doit être moins forte & moins active q u e celle qui fe fait dans ceux ou elle n ' a lieu que p e n d a n t quelques mois. D ' a i l l e u r s , les plantes font sujettes , ainsi que les a n i m a u x , à des pertes considérables p a r l'insensible t r a n s p i r a t i o n q u e les g r a n d e s chaleurs du climat excitent ; ces pertes , produisent fur les v é g é t a u x , à-peu-près les mêmes effets que nous a v o n s observés sur l ' h o m m e ; ils font d o n c presque toujours dans un état de de langueur & de faiblesse. L a v é g é t a t i o n continuelle , dans la plupart des grands


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grands arbres, fait que leur aubier eft beaucoup plus épais & plus poreux que dans les arbres qui croissent dans u n pays où la végétation est arrêtée par le froid qui en resserre le tissu pendant le temps où le suc nourricier y circule peu. J'ai observé aussi, qu'il étoit beaucoup plus difficile de déterminer leur âge par le nombre des couches ligneuses ou couronnes concentriques , que dans ceux d'Europe. Les arbres fruitiers du p a y s , qui font en assez grand nombre , produisent pendant toute l'année ; cependant plusieurs ne portent des fruits en abondance qu'en certains temps fixes, qui semblent être ceux de leurs récoltes; tels, par exemple ! que les orangers, les abricotiers, les avocats, les sapotilliers, les corossols & plusieurs autres qui ne viennent que dans les endroits cultivés & habités. Ceux qui croissent naturellement dans les bois , & qui font encore fort nombreux, ne produisent qu'une fois par an , & la plupart dans les mois Tom. II B


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qui conftituent le printemps d'Europe ; tels font les fruits de beaucoup de palmiftes, ceux d'acajou, de maritembour, de balata, les poires, les prunesmonbain, de coton, &c. Les arbres fruitiers d'Europe, tranfportés dans ce pays, n'y ont pas réuffi, & les effais qu'on a faits, en différens temps, ont prefque ton; ours été infructueux. Les feuls dont j'ai connoiffance , qui portent du fruit à C a y e n n e , font la vigne, le figuier & lé grenadier ; ces trois efpeces y viennent au moins auffi bien qu'en E u r o p e , & y produifent beaucoup plus. La v i g n e , quand on a foin de la tailler, donne conftamment , par an , deux récoltes abondantes ; mais les raifins mûriffent difficilement ; dans le temps des pluies , ils pourriffent, & dans l'été, les infectes les mangent à mefure qu'ils mûriffènt; de forte que fi on veut en conferver quelques g r a p p e s , on eft obligé de les enfermer dans des lacs de toile , & malgré cette précaution, on n'a point de bon raifin, parce que les grains ne mûri fient jamais tous enfemble. Le


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figuier p o r t e p e n d a n t t o u t e l'année i n distinctement , & en si g r a n d e a b o n d a n c e , que l'arbre est toujours c o u v e r t de figues. Il est é t o n n a n t , d'après la facilité que l'on a à faire v e n i r cet a r b r e , & la b o n t é de son f r u i t , q u e les h a b i tans ne l'aient pas multiplié d a v a n t a g e , car on voit peu de figuiers dans la C o lonie. Le g r e n a d i e r est p e n d a n t t o u t e l'année en fleurs , & p o r t e en t o u t temps des fruits ; c e p e n d a n t vers la fin de Tété, il en d o n n e b e a u c o u p plus q u ' e n t o u t autre temps. J'ai cultivé ces trois arbres fruitiers d a n s m o n j a r d i n , où je les ai multipliés a u t a n t qu'il m'a été possible; de forte q u e j ' a v o i s p e n d a n t t o u t e l'année , de tous ces fruits : j ' e n ai c u l tivé quelques - autres , f u r - t o u t le c o i gnaffier & le p o i r i e r , mais jamais je n ' a i p u leur faire p o r t e r du fruit. D ' a u t r e s habitans en ont cultivé ; j ' a i même v u , chez q u e l q u e s - u n s , des pommiers, des pêchers, des grofeillers, des pruniers & a u t r e s , mais ils n ' o n t jamais fructifié. L'olivier croît allez b i e n , o n en t r o u v e quelques arbres dans le jardin de B ij


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M M . P r é p a u d s , q u e M . le M a r q u i s de T u r g o t y fit p l a n t e r en 1 7 6 4 . Ces oliv i e r s , qui ont b e a u c o u p g r a n d i , n ' o n t d o n n é q u e très-peu de fruit. Je crois q u e fi o n avoit l ' a t t e n t i o n d'enter les arbres fruitiers qui paroiffent ftériles dans ces c o n t r é e s , on p o u r r o i t les r e n d r e fertiles ; il feroit poffible de t r o u v e r des arbres du p a y s , fur lefquels on p o u r r o i t e n t e r ceux d ' E u r o p e . J'avois formé le projet de faire fur cet o b j e t , différens effais , mais je n'ai p u les mettre à exécution. Il en eft de même des plantes p o t a g è r e s ; plufieurs de celles d ' E u r o p e y p o u f f e n t , y fleuriffent & y p o r t e n t des g r a i n e s , tandis que le plus g r a n d n o m b r e ne p e u v e n t p o i n t y v e n i r , & q u e d'aut r e s , q u i y v i e n n e n t t r è s - b i e n , n'y fructifient p o i n t . P a r m i celles q u i y réuffiffent , quelques-unes y v i v e n t plufieurs années de fuite , tandis qu'elles m e u r e n t tous les ans en E u r o p e ; telles f o n t , p a r e x e m p l e , le perfil, le céléri, & c . Les raves y durent très-long-temps , elles y d e v i e n n e n t fi groffes, que fouvent elles paffent la groffeur du b r a s , & même


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de la j a m b e . Les choux y font affez beaux & affez p o m m é s ; mais p o u r qu'ils deviennent t e l s , il faut les planter de b o u t u r e , c'eft-à-dire , les rejettons q u i pouffent au t r o n c q u i r e f t e , après en avoir coupé la p o m m e . O u t r e les arbres fruitiers & les p l a n tes p o t a g è r e s , d o n t nous v e n o n s de p a r l e r , qui croiffent dans la G u i a n e , on y a a p p o r t é depuis peu , plufieurs arbres des I n d e s , d o n t les uns font des épices , & les autres des fruits de ces contrées. Les premiers font les canelliers & les gérofliers, on avoit aussi a p p o r t é des noix mufcades; mais les p r é c a u t i o n s q u ' o n p r i t p o u r les conferver , furent lì mal e n t e n d u e s , qu'elles les firent ferm e n t e r , de forte qu'elles a r r i v è r e n t à C a y e n n e p o u r r i e s . Il y a dans-le pays un mufcadier q u i , je c r o i s , eft le p r o duit d'une noix m u f c a d e , confervée p a r quelque Paffager du b â t i m e n t qui a p p o r t a ces épices ; ce mufcadier eft dans le J a r d i n de M . N o y e r , C h i r u r g i e n Major, Q u a n t aux canelliers & aux gérofliers, il y en a plufieurs ; ils o n t été

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plantés en différens endroits de la C o l o nie , & ils y v i e n n e n t t r è s - b i e n ; ils croiffènt même avec t a n t de force & de v i g u e u r , qu'il femble que la terre de C a y e n n e leur foit la plus p r o p r e . J'ai v u deux de ces a r b r e s , c ' e f t - à - d i r e , un canellier & un géroflier , fept à huit jours a v a n t m o n d é p a r t de cette C o l o nie , fur une des h a b i t a t i o n s de M . C o u ren , Confeiller au C o n f e i l - S u p é r i e u r de C a y e n n e , & je fus furpris de leur g r a n d e u r , & de la force de leur v é g é t a t i o n ; M a d a m e de B i l l i , à u n e petite diftance de cette h a b i t a t i o n , en a également deux dans fon jardin , qui font de t o u t e b e a u t é . Les arbres fruitiers des Indes y v i e n n e n t auffi très-bien ; j ' e n avois deux dans m o n j a r d i n , qui étoient très-beaux. L ' u n , q u ' o n appelle Jacques, avoit déjà p o r t é des fruits , & plufieurs g r a i n e s q u e j ' a v o i s diftribuées à différentes p e r fonnes, avoient pouffé. Le m a n g u i e r , aut r e fruit des I n d e s , étoit en fleur dans plusieurs e n d r o i t s , mais il n ' a v o i t pas encore p o r t é du fruit. Il fera très-facile de multiplier tous ces a r b r e s , & la cul-


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ture de ceux q u i p o r t e n t les é p i c e s , mér i t e , à bien des é g a r d s , la p r o t e c t i o n du G o u v e r n e m e n t . O n c o m p t e beaucoup d'efpeces d ' a r b r e s , p a r m i ceux qui croiffènt dans cette vafte P r o v i n c e . J'ai déjà dit q u e les b o r d s de la m e r étoient couverts de palétuviers. C'eft un bois blanc & mou , qui n'eft p r o p r e q u ' à être b r û l é , & encore ne vaut-il pas g r a n d ' c h o f e p o u r la cuifme , parce qu'il fume confidérablem e n t ; fes c e n d r e s , lorsqu'il eft brûlé à l'air libre , fourniffent b e a u c o u p d'alkali fixe. Les terrains qui font à une certaine diftance de la m e r , élevés & f e c s , font couverts d ' a r b r e s , d o n t le bois eft trèsd u r , & plufieurs font propres à la c h a r p e n t e , à la mâture & à la conftruction. L a g r a n d e q u a n t i t é de ces arbres a fait q u ' o n n'en a employé q u e peu d'efpec e s , & lorfqu'on ne r e n c o n t r e pas ces efpeces, on v a les c h e r c h e r fort au l o i n , & on a b a n d o n n e les autres comme mauvaifes & inutiles , quoiqu'il foit t r è s certain q u e , p a r m i les bois q u ' o n ne B iv


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c o n n o î t p a s , & q u ' o n n ' a jamais e m ployés , il y en ait de t r è s - d u r s , & p e u t être d'auffi bons que le ouacapou & le balata, les meilleurs c o n n u s . O u t r e tous ces a r b r e s , q u i , comme je le dirai b i e n t ô t , offrent à cette C o l o n i e des reffources t r è s - g r a n d e s , on t r o u v e encore , dans ces forêts immenfes , des productions utiles & très-intéreffantes ; telles que la vanille, la falfe-pareille , le bois crabe, ( c'eft une efpece de canelle ) le pouchiri ( c'eft u n e efpece de noix m u f c a d e ) , le racoucfini ( I ) , le b a u m e de capahu, la caffe , le funarouba , le cacao ( on n ' e n t r o u v e q u e dans le camoupi , au h a u t d e la rivière de l ' O y a p o c ) , la gomme élaftique , & un g r a n d n o m b r e d'autres fubftances gommeufes &: réfineufes , d o n t on n ' a aucune connoiffance. Prefq u e tous ces articles font des b r a n c h e s d e C o m m e r c e confidérables p o u r nos voifins les P o r t u g a i s . M a l g r é n o t r e i n ( I ) C'eft un baume très-balfamique, dont les Indiens fe fervent avec fuccèss on en fait ufage intérieurement pour les maladies de poitrine.


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duftrie & n o t r e i n t e l l i g e n c e , nous n ' a vons fu, jufqu'à p r é f e n t , en tirer aucun parti. La gomme élaflique, que beaucoup de personnes connoiffent en F r a n c e , r e l a t i v e m e n t à fes propriétés fingulieres , eft t r è s - c o m m u n e à C a y e n n e , ou du moins l ' a r b r e , qui la f o u r n i t , le t r o u v e a b o n d a m m e n t dans la G u i a n e . N o u s ne connoiffons pas bien la manière d o n t les Indiens & les habitans du P a r a la p r é p a r e n t . L e peu de fuccès que j ' o b tins en 1773 , dans un t r a v a i l fort l o n g q u e je t e n t a i , fur le fuc laiteux de l'arbre qui la p r o d u i t , m'avoit déterminé à faire un v o y a g e vers cette Conceffion P o r t u g a i f e , afin de p r e n d r e auprès des Indiens , qui p r é p a r e n t cette gomme , des r e n f e i g n e m e n s , & de faire au pied de l'arbre,des expériences qui auroient pu m'éclairer , & d o n t quelques-unes m'avoient été indiquées p a r M . M a c q u e r , M e m b r e de l'Académie R o y a l e des Sciences. J'étois d ' a u t a n t plus flatté d ' e n t r e p r e n dre ce v o y a g e , q u ' o u t r e les recherches fur la g o m m e élaftique, m o n i n t e n t i o n


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étoit de m ' o c c u p e r de quelques animaux peu c o n n u s , q u ' o n ne peut fe p r o c u r e r q u e dans ces cantons ; t e l , par exemple , q u e le Lamentin, qui eft un poiffon fort extraordinaire, qu'aucun Naturalise n'a encore bien décrit ; je m'étois propofé auffi, de r e m o n t e r les rivières voifines des P o r t u g a i s , & de pénétrer dans l'intérieur des terres le plus qu'il m ' a u r a i t été poffible, où j'efpérois m'inftruire fur b e a u c o u p d'objets utiles ( i ) . O c c u p é de ce projet , j'en informai l'Académie R o y a l e des S c i e n c e s , qui v o u l u t bien folliciter les bontés du Miniftre de la M a r i n e , afin de me faire fournir toutes les facilités néceffaires. M . de Sartine , empreffé de d o n n e r des marques de la protection qu'il accorde aux Sciences & a u x A r t s , écrivit à M M . les Chefs de C a y e n n e pour leur r e c o m m a n d e r de m'aider dans ce v o y a g e , c o n f o r m é m e n t aux délits de cette. C o m p a g n i e . M . de ( I ) LES PRODUCTions naturelles du pays les plus intérefFANTES & LES plus PROPRES au commerce, fe trouvent plus ABONDAMMENT dans cet TOUT AILLEURS.

ENDROIT de

ta

GUIANE, que

PAR-


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Fiedmon , G o u v e r n e u r , s'empreffa de me fournir les facilités qui furent de fon reffort ; m a i s , malheureufement , M M . de l'Adminiftration ne fe t r o u v è rent pas fi favorablement difpofés , & au m o m e n t de m o n d é p a r t , on exigea q u e je payaffe c o m p t a n t les objets q u i m ' a v o i e n t été délivrés du Magafin du R o i , qui m'étoient indifpenfables pour ce v o y a g e ; j'offris d'en d o n n e r u n e reconnoiffance , p o u r en affurer le r e m b o u r f e m e n t , en cas que le Miniftre l'ord o n n â t , mais on ne v o u l u t p o i n t l'acc e p t e r , & o n d o n n a des ordres pomme faire r e n d r e tout ce qui m'avoit été délivré : & c'eft alors q u e je me décidai de revenir en F r a n c e . L'exploitation des bois de la G u i a n e offre u n e b r a n c h e de C o m m e r c e confid é r a b l e ; les h a b i t a n s de nos Mes v o i f i n e s , m a n q u e n t de bois propres à la c h a r p e n t e , & c'eft, en p a r t i e , les A n glois qui leur en fourniffent. Ils préfer e r o i e n t , fans d o u t e , de le tirer de C a y e n n e , & ne m a n q u e r o i e n t pas de venir le c h e r c h e r , fi on en permettoit


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l'exploitation. Je ne puis pénétrer les motifs qui ont pu déterminer jufqu'ici le Gouvernement à interdire ce genre de Commerce ; les bois font fi communs dans nos poffèffions, qu'on ne doit pas craindre qu'ils y manquent. Au refte , cette exploitation ne pourroit être qu'avantageufe à cette Colonie , tant en augmentant fon Commerce & la population , qu'en découvrant le p a y s , le rendant plus fain & plus facile à défricher pour la culture ordinaire. Le meilleur moyen, pour tirer un parti avantageux de ces bois , feroit d'établir plufieurs moulins à fcies ; les rivières de l'Oyapoc , d'Aprouague , de la Comt é , &c. offrent des pofitions excellentes pour ces établiffemens, & le charrois des arbres au moulin ne feroit pas auffi difficile, ni auffi difpendieux que bien des perfonnes le prétendent, par les reffources qu'offrent les rivières & les criques qui baignent tout ce pays. De pareils établiffemens ne peuvent être faits que par le R o i , par des particuliers fort riches, ou des Compagnies, parce


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que , dans les premiers temps , ils dem a n d e n t b e a u c o u p de d é p e n f e s , & qu'ils font fujets à b e a u c o u p de difficultés, affez faciles à v a i n c r e , en p r e n a n t les précautions q u ' e x i g e n t tous les n o u v e a u x établiffemens. Ces p r é c a u t i o n s , ( d o n t les unes r e g a r d e n t le choix du local , la conftruction de la m a c h i n e , l'intelligence des O u v r i e r s ; & les autres , les moyens propres à la confervation & à la fanté de ceux q u i font deftinés aux t r a v a u x de ces établiffemens ) font de la plus g r a n d e i m p o r t a n c e p o u r la réuffite & le fuccès de ces entreprifes. U n g r a n d n o m b r e des bois de la G u i a n e , i o n t encore t r è s - p r o p r e s p o u r la mâture & la conftruction des vaiffeaux, & feroient p e u t - ê t r e plus propres à ces ufages , que ceux q u ' o n a coutume d'employer. L e cèdre & le bois feringue feroient ceux qui conviendroient le mieux p o u r la mâture ; on t r o u v e plufieurs efpéces du premier , d o n t on a déjà eu occafion de fe f e r v i r , & il p a r o î t t r è s - p r o p r e à ces ufages.


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L ' a r b r e feringue , qui fournit la g o m m e élaftique , feroit fans doute , un des meilleurs ; il eft d r o i t , & n ' a des b r a n c h e s q u ' à fon f o m m e t , où elles font e n forme de paraffol ; coupé dans le temps où la v é g é t a t i o n eft forte , il y refteroit b e a u c o u p de feve q u i , en fe défféchant, formèrent une vraie g o m m e élaltique , dont la p r o p r i é t é r e n d r o i t le bois très-flexible, & hors d'état de p o u v o i r caffer. 0 u t r e tous ces b o i s , il y en a encore d'autres qui font très-beaux & très-propres p o u r des m e u b l e s , tels que le bois de lettre, celui de feroles, le bois faune, le bois violet, le bois rofe, & c . T o u s ces bois font fort communs dans la G u i a n e , & on en tranfporte fouvent en France. Enfin, les plantes & les arbres qui croiffent encore dans ce p a y s , font l'objet de la culture des habitans , & produifent les denrées propres à cette c o n t r é e ; tels font l'indigo , les cannes à fucre , le coton, le c a f é , le cacao , le rocou. O n fera fans doute furpris q u e tous ces arti-


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d e s , qui font l'objet du commerce des autres Colonies du v e n t & fous le v e n t , & les feuls qui les aient portées à l'opulence où elles font m a i n t e n a n t , n ' a i e n t jamais pu faire faire le moindre progrès à la C o l o n i e de C a y e n n e . C e p e n d a n t on ne fauroit difconvenir q u e toutes ces plantes n ' y croiffent t r è s - b i e n , & q u e les denrées qu'elles p r o d u i f e n t , ne foient fupérieures à celles des autres C o l o n i e s . Ces deux faits f o n t des vérités q u e p e r . fonne n'ofera contefter. D ' o ù peut d o n c v e n i r la p a u v r e t é de fes habitans ? il eft p r o u v é qu'ils f o n t t r a v a i l l e r leurs N è gres a u t a n t q u e dans les autres C o l o nies. V o i c i , félon m o i , les principales railons de leur peu de p r o g r è s . Les plantes dont nous v e n o n s de p a r l e r , q u o i qu'elles croiffent très-bien dans ces t e r r e s , y ont une t o u r t e durée ; plufieurs périffent dès qu'elles c o m m e n c e n t à entrer en r a p p o r t , p a r la raifon q u ' o n ne d o n n e a u c u n foin à la t e r r e où on les plante ; les h a b i t a n s les a b a n d o n n e n t auffi-tôt , & v o n t faire de n o u v e a u x abattis p o u r en p l a n t e r de n o u v e l l e s , ce


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MÉMOIRES

qu'ils r é p è t e n t tous les ans ; ils ne peuv e n t d o n c en e n t r e t e n i r q u e peu à la fois, & n ' e n t i r e n t p a r c o n s é q u e n t q u ' u n revenu médiocre. Ils p a r t e n t enfuite de ce faux p r i n c i p e , p o u r p r o u v e r le peu de b o n t é du fol de cette c o n t r é e , & le mal q u e les g r a n d e s pluies & les g r a n des féchereffes y font ; il fera c e p e n d a n t facile de d é m o n t r e r combien on s'eft abufé fur ce p o i n t , & c'eft ce q u e je me propofe de faire a la fin de ce volume. Les reffources p o u r la vie de l ' h a b i t a n t & de fes e f c l a v e s , ne m a n q u e n t p o i n t à C a y e n n c ; les vivres & b e a u c o u p de douceurs y v i e n n e n t à merveille. Les habitans des bords de la mer ont le poiff o n , les c r a b e s , les c h a n c r e s , & c . en fi g r a n d e q u a n t i t é , q u e leurs N è g r e s en o n t toujours plus qu'ils n'en p e u v e n t m a n g e r . L a q u a n t i t é du poiilbn qui fe t r o u v e fur toute la côte de cette P r o v i n c e , dans les rivières qui la b a i g n e n t , & dans les lacs ou favanes qui relient toujours couvertes d ' e a u , fait q u ' o n peut en p r é p a r e r , p e n d a n t l ' é t é , u n e très-grande q u a n t i t é ; foit en le faifant f e c h e r , foit en


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e n le falant. C e poiffon , fee ou f a l é , peut fervir à n o u r r i r les Efclaves occupés à des h a b i t a t i o n s peu à p o r t é e de s'en p r o c u r e r de f r a i s , ainfi q u e les O u v r i e r s difperfés dans le bois. Il feroit e n c o r e poffible d ' e n faire une b r a n c h e de commerce p o u r n o s C o l o n i e s voifines , qui toutes m a n q u e n t de v i v r e s p o u r leurs Efclaves. L a pèche q u i d e v i e n d r o i t la plus a b o n d a n t e & la plus l u c r a t i v e , feroit celle d u lamentin. C e p o i i f o n , d o n t le volume eft é n o r m e , eft t r è s - c o m m u n vers le fud de la G u i a n e , d a n s des lacs q u i fe t r o u v e n t a u x e n v i r o n s d u Mayacaré. P o u r que cette pêche eût t o u t le fuccès poffible, il f a u droit d ' a b o r d commencer p a r faire fur les lieux quelqu'établiilèment , où les perfonnes prépofées à cet objet refteroient p e n d a n t t o u t e l'année , & des petits bâtimens de C a y e n n e v i e n d r o i e n t chercher le p o i f f o n , a mefure qu'il feroit p r é p a r é . Les I n d i e n s , q u i font allez n o m b r e u x dans cet e n d r o i t , p o u r r o i e n t fe r e n d r e fort utiles à cette pèche ; avec de b o n s t r a i t e m e n s , de la d o u c e u r , & Tom, II C


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MÉMOIRES

quelque petit préfent de temps en t e m p s , on fait t o u t ce q u ' o n veut de ces hommes , & il eft facile de fe les a t t a c h e r ; leur amitié ne p e u t être q u e t r è s - a v a n t a g e u f e , tandis q u e leur inimitié p e u t être t r è s - d a n g e r e u f e . Si l'on v o u l o i t r e n d r e cette pêche encore plus l u c r a t i v e , o n p o u r r o i t faire à C a y e n n e du fel qui feroit t r è s - p r o p r e à ces falaifons. Je ne f a i s , fi jufqu'ici , on s'eft jamais o c c u p é de cet o b j e t , qu'il feroit fi facile d e remplir. Il y a , aux environs de C a y e n n e , des pofitions t r è s - f a v o r a b l e s p o u r établir f a c i l e m e n t , & à peu de f r a i s , des marais f a l a n s , & la g r a n d e féchereffe de l ' é t é , feroit fans d o u t e , t r è s - p r o p r e à l ' é v a p o r a t i o n néceffaire p o u r la p r é p a r a t i o n du fel. O u t r e les falaifons d o n t nous venons de p a r l e r , les tortues fourniroient encore u n e reffource confidérable ; elles font fort comm u n e s , p e n d a n t plufieurs mois de l'ann é e , aux environs de la rivière de Sinam a r y ; les h a b i t a n s , qui font établis fur les bords de cette rivière , en font déja u n petit C o m m e r c e avec les M a r t i n i -


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q u o i s , q u i v i e n n e n t e u x - m ê m e s les chercher ; ce C o m m e r c e p o u r r o i t b e a u coup s ' a u g m e n t e r , a u m o y e n de quelques p r é c a u t i o n s qu'il feroit facile de prendre. O u t r e t o u t e s les reffources q u e la pêc h e fournit a u x h a b i t a n s de C a y e n n e , o n t r o u v e encore b e a u c o u p de poiffons & de tortues propres à faire de l'huile; l'efpadon

& la t o r t u e caouane ,

qui

fe

t r o u v e n t dans b e a u c o u p d ' e n d r o i t s , fourniffent b e a u c o u p d'huile ; il ne s'agit q u e de favoir l'extraire. L e g i b i e r eft encore d'une très g r a n d e utilité p o u r la n o u r r i t u r e des h a b i t a n s de cette P r o v i n c e ; fur les b o r d s de la m e r & dans les S a v a n e s , d o n t nous a v o n s p a r l é , il y eft t r è s - a b o n d a n t . Les c a n a r d s , les farcelles de plulieurs efpéc e s , les becaffes & becaffines, & plufieurs autres oifeaux a q u a t i q u e s , t r è s b o n s à m a n g e r , y fourmillent. O n t r o u v e fur les b o r d s de la m e r , où croiffent les p a l e t u v i e r s , & q u e le flux & reflux b a i g n e n t a l t e r n a t i v e m e n t , u n e fi g r a n d e q u a n t i t é de b i c h e s , q u ' u n Chaffèur en

C ij


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MÉMOIRES

t u e a u t a n t q u ' i l en veut. D a n s l'intérieur des t e r r e s , le gibier de t o u t e efpéce y a b o n d e ; les oifeaux & les q u a d r u p è d e s y font t r è s - m u l t i p l i é s , & la p l u p a r t font très-bons : c e p e n d a n t , la chair de c e u x q u i font vieux eft dure & féche. Si les h a b i t a n s , q u i font u n peu a v a n t d a n s les t e r r e s , o n t de b o n s Chaffeurs ( c e q u i leur eft facile de fe p r o c u r e r p a r m i les I n d i e n s ) , ils p e u v e n t a v o i r très-fouvent des maïpouris , les plus g r a n d s q u a d r u pèdes de ce C o n t i n e n t , d o n t la v i a n d e eft t r è s - b o n n e , & qui p e u t fournir u n e n o u r r i t u r e c o n v e n a b l e aux Efclaves. E n fin, les animaux domeftiques , d e baffec o u r , y v i e n n e n t avec la plus g r a n d e f a c i l i t é , fur-tout les p i g e o n s , les volailles , les canards. Les d i n d o n s n ' y m u l t i plient pas auffi facilement ; c e p e n d a n t , o n en élevé b e a u c o u p dans les h a b i t a tions q u i font fur les b o r d s de la rivière d e S i n a m a r y . Les oies feules n'y réuffiffènt p o i n t . D ' a p r è s ce q u e nous v e n o n s de dire , o n fera fans d o u t e furpris q u e , depuis le temps q u e cette C o l o n i e éft é t a b l i e ,


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elle n ' a i t p u fortir de l'état de foibleffe & de l a n g u e u r où elle eft encore aujourd'hui ; elle offre c e p e n d a n t , comme o n vient de le voir , un g r a n d n o m b r e de reffources très propres à lui faire faire des p r o g r è s r a p i d e s ; tels f o n t , la multiplication du bétail, l'exploitation des bois, la falaifon du poiffon, la culture des épices , & une culture plus réfléchie des terres en général, rélativement aux denrées p r o p r e s a cette c o n t r é e . T o u s ces objets m é r i t e n t l'attention du G o u v e r n e m e n t , d o n t la protection feule peut faire p r e n dre à cette C o l o n i e u n e confiftance c o n v e n a b l e . N o s voifins ont tous fait des p r o g r è s confidérables , p o u r q u o i nous feroit-il réfervé de refter toujours dans le même état de l a n g u e u r ?

C

iij


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MEMOIRES

MÉMOIRE II. Sur le traitement des plaies aux pays

relativement

chauds ( i ).

Si les maladies internes des p a y s chauds ne font pas toujours les mêmes q u e celles des pays tempérés ou des p a y s froids ; fi elles offrent affez conftamment des différences t r è s - g r a n d e s dans leur d é v e l o p p e m e n t , dans leur m a r c h e , dans le p r o g r è s & la force de leurs f y m p t ô m e s , dans leurs t e r m i n a i f o n s , ou enfin dans les différens moyens qu'elles exig e n t p o u r leurs t r a i t e m e n s , les maladies externes ne font pas moins fufceptibles de ces différences, & leur t r a i t e m e n t m é t h o d i q u e n'en exige pas moins u n e parfaite connoifîance. Perfonne ( i ) En 1772, j'envoyai à l'Académie Royale de Chirurgie un Mémoire fur le traitement des plaies, & des ulcères relativement aux pays chauds, dans lequel je faifois ufage de la doctrine établie dans ce Mémoire ; cette favante Compagnie accueillît mon travail, pour lequel elle m'accorda, en 1773, le prix d'émulation.


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ne s'eft occupé jufqu'à ce j o u r , de ce p o i n t intéreffant de Part de g u é r i r r e lativement aux pays chauds ; auffi la C h i r u r g i e y eft-elle réduite , p a r u n g r a n d n o m b r e de p e r f o n n e s , à u n e r o u tine a v e u g l e , deftituée de t o u t p r i n c i p e . Les lumières que plufieurs M e m b r e s de l'Académie R o y a l e de C h i r u r g i e o n t r é p a n d u e s , fur cette m a t i è r e i m p o r t a n t e , a u r o i e n t dû c e p e n d a n t détruire u n g r a n d n o m b r e d'erreurs & de p r é j u g é s , q u i fe font perpétués depuis t a n t de fiécles. M . P i b r a c ( i ) nous i n d i q u o i t , p o u r le t r a i t e m e n t des p l a i e s , une r o u t e nouvelle q u e l'expérience & l'obfervat i o n lui a v o i t fans d o u t e d i c t é e , & les t r a v a u x de M F a b r e & Louis ( 2 ) , f e m b l o i e n t , enfin, d e v o i r n o u s c o n d u i r e dans la v é r i t a b l e v o i e q u e la N a t u r e i n d i q u e depuis fi l o n g - t e m p s ; mais ces connoiffances précieufes le font peu é t e n d u e s , & on v o i t un g r a n d n o m b r e de praticiens fervilement affujettis a u x r s

(1)

Voyez Mémoires de l'Académie Royale de Chirur-

g i e , tom. X I , pag. 9 9 & fuivantes, édition in-12. (2)

IBIDEM , pag. 116 &

167,

C iv


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MÉMOIRES.

p r é c e p t e s d o n n é s p a r plufieurs A u t e u r s , ou enfeignés d a n s les écoles. S i l'on cherche la fource de ces erreurs , o n la t r o u v e r a dans l'exactitude q u ' o n a cru d e v o i r m e t t r e à affujettir le t r a i t e m e n t des p l a i e s , avec p e r t e d e f u h f t a n c e , à des régies fixes & i n v a r i a bles. Les différens états q u ' o n a cru obferver dans ces m a l a d i e s , e x i g e n t , d i t - o n , des fuppuratifs, des déterfifs des farcotiques, & e n f i n , des defficcatifs C e p e n d a n t , l'obfervation p r o u v e t o u s les j o u r s , q u ' u n e plaie p e u t être c o n d u i t e à une parfaite g u é r i f o n a v e c u n feul & u n i q u e r e m è d e , employé e m p i r i q u e m e n t , & qui , f u i v a n t les idées g é n é r a l e s , feroit affez mal a p p r o p r i é à u n e feule i n d i c a t i o n . C'eft cette e x p é r i e n c e , q u o i q u e dictée p a r l ' e m p i r i f m e , qui a u r o i t dû f o u r n i r des réflexions j u dicieuses fur les relfources de la N a t u r e & les limites de n o t r e a r t . S i o n a p r o f c r i t e n E u r o p e c e t t e foule d'onguens qu'on a coutume d'employer pour le t r a i t e m e n t des p l a i e s , non-feulement comme i n u t i l e , mais encore comme fou


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v e n t c o n t r a i r e au t r a v a i l falutaire d e la N a t u r e ; de quelle conféquence & d e quelle néceffité cette profcription ne doitelle pas devenir dans des c l i m a t s , où l a chaleur forte & uniforme p e n d a n t t o u t e l ' a n n é e , d o n n e à ces t o p i q u e s des q u a lités extrêmement m a u v a i f e s , & t o u t à-fait oppofées à la g u é r i f o n de ces m a ladies ? T o u s les o n g u e n s d o n t on fe fert d a n s les Ifles, v i e n n e n t d ' E u r o p e , & ils p a r v i e n n e n t à leur d e f t i n a t i o n , p r e f q u e toujours d é n a t u r é s ; les u n s f e r m e n t e n t , s'aigriffent ou fe p u t r é f i e n t ; les autres r a n c i f f e n t , d e v i e n n e n t acres & très-irritans. M a l g r é ces vérités q u i font i n c o n t e f t a b l e s , fi on examine la p r a tique de la plupart des C h i r u r g i e n s réfidens d a n s les Ifles, on v o i t qu'ils f o n t l'ufage le plus étendu de tous les o n g u e n s c o n n u s . Les digeftifs compofés avec u n g r a n d n o m b r e de ces o n g u e n s , font toujours employés pour remplir la première i n d i c a t i o n d'une plaie avec perte de fubft a n c e ; p o u r régénérer les fubftances p e r d u e s , o n fait ufage du b a u m e d ' A r -


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MÉMOIRES

céus : enfin, fe perfuade-t-on qu'il eft temps d employer les remèdes propres à la c i c a t r i f a t i o n , on met en ufage les o n g u e n s q u ' o n croit capables de la p r o duire. Qu'arrive-t-il de cette p r a t i q u e ? Les digeftifs d o n t nous v e n o n s de p a r ler , bien loin de remplir l'indication q u ' o n defire , produifent des f u p p u r a tions a b o n d a n t e s & peu l o u a b l e s ; l'extrême acrimonie des f a r c o t i q u e s , caufe des irritations fans n o m b r e , bourfoufle les chairs & les fait continuellement faig n e r . D e f e r m e s , grenues & vermeilles qu'elles é t o i e n t , elles d e v i e n n e n t molles & p r e n n e n t u n e couleur b l a n c h â t r e . Le malade ne ceffe de fe p l a i n d r e q u e ce n o u v e a u t o p i q u e lui caufe des douleurs confidérables, & q u o i q u e fa plaie p a roiffe aller b e a u c o u p plus mal , o n continue ces remèdes ; la r é g é n é r a t i o n des chairs eft abfolument néceffaire , d i t - o n , & elle ne peut fe faire fans ces fecours : e n f i n , croit-on cette i n d i c a t i o n r e m p l i e , on met en ufage les cicatrifans, ce font encore des o n g u e n s e x t r ê m e m e n t


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r a n c e s , tels q u e le b l a n c - r a z i s , le p o m pholix , & c . P a r l'action de tous ces r e m è d e s , la plaie q u i fouvent n ' a v o i t q u ' u n pas a faire p o u r fa guérifon c h a n g e de n a t u r e , & d e v i e n t u n ulcère des plus rébelles. O u t r e ces moyens q u ' o n e m ploie avec la plus g r a n d e e x a c t i t u d e , fans a v o i r a u c u n é g a r d aux effets qu'ils produifent ; o n eft e n c o r e dans l'ufage d ' a p p l i q u e r fur les p l u m a c e a u x , u n e m p l â t r e d ' o n g u e n t de la mere affez é p a i s , & b e a u c o u p plus l a r g e q u e la plaie ; les irritations q u e cet emplâtre fait n a î t r e , y a t t i r e n t u n gonflement confidér a b l e , & fouvent u n g r a n d n o m b r e de petits b o u t o n s a c c o m p a g n é s de d é m a n geaifons très-fortes, & d'autres fois u n e légère inflammation q u i d e v i e n t c o n t i n u e l l e , & q u ' o n n e p e u t faire difparoît r e , quelle q u e foit l ' a b o n d a n c e de la fupp u r a t i o n . O u t r e ces m a u v a i s effets , l ' o n g u e n t de la mere b o u c h e les p o r e s , empêche la t r a n f p i r a t i o n des e n v i r o n s de la p l a i e , & a u g m e n t e l ' e n g o r g e m e n t & l'inflammation d o n t nous v e n o n s de


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MÉMOIRES

parler. D'après cet expofé de la conduite que tiennent la plupart des C h i rurgiens dans le pays chauds, on ne fera point furpris du grand nombre d'ulcères qu'on voit dans ces climats, & de la difficulté qu'on éprouve dans leur guérifon. Les mauvais effets de tous ces t o niques auroient cependant bien dû faire ouvrir les yeux à beaucoup de perfonnes à portée de les obferver journellement & un nombre confidérable de guérifons opérées par des Nègres ou des Négreffes, au moyen d'un feul remède tiré de quelque plante , auroit dû faire connoître que ces traitemens méthodiques, font plutôt la fuite d'un ancien préjugé, que le fruit d'une obfervation réfléchie. r

Si on examine attentivement ce qui fe paffe à une plaie abandonnée à ellemême , on s'appercevra b i e n t ô t , que la route méthodique tracée avec tant d'ordre & enfeignée avec tant d'exactitude pour le traitement de ces maladies, eft due plus à l'imagination qu'à l'expérience. La guérifon de la plupart


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des plaies avec perte de fubftance eft prefque toujours u n p u r o u v r a g e de la N a t u r e , auquel l'art ne c o n t r i b u e q u e très-peu. L e premier p h é n o m è n e q u i fe préfente dans ces m a l a d i e s , après l'effufion d u f a n g , eft le gonflement d o u l o u r e u x des e n v i r o n s de la p l a i e , g o n flement d ' a u t a n t plus néceffaire q u e l u i feul p r é p a r e , & établit la f u p p u r a t i o n a u m o y e n de laquelle la g u é r i f o n s ' o p è r e . C'eft inutilement & à t o r t , q u e dans ce p r e m i e r inftant o n emploie c e t t e foule de topiques maturatifs & f u p p u r a t i f s ; c a r , non-feulement ils f o n t i n capables de p r o d u i r e l'effet q u ' o n d e f i r e , niais ils d o n n e n t encore naiffance à des accidens n o m b r e u x , q u e la p r é v e n t i o n fait toujours r a p p o r t e r à d'autres c a u fes. L a v e r t u q u ' o n a t t r i b u e à c e r t a i n s r e m è d e s , p o u r p r o c u r e r la r é g é n é r a t i o n des fubftances p e r d u e s , me p a r o î t u n être i m a g i n a i r e , & fi cette r é g é n é r a t i o n avoit lieu , la N a t u r e fe fuffiroit-elle feule p o u r ce t r a v a i l ? Il eft d o n c effentiel de r e g a r d e r les médicamens f a r c o -


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MÉMOIRES

t i q u e s , non-feulement c o m m e inutiles dans le t r a i t e m e n t des p l a i e s , mais encore comme contraires aux vues falutaires de la N a t u r e , & t r è s - p r o p r e s à e m p ê cher ou r e t a r d e r fes o p é r a t i o n s . L e d e r n i e r état des plaies eft celui de la cicatrifation ; cette o p é r a t i o n a conft a m m e n t l i e u , & eft indifpenfable p o u r r e n d r e la guérifon parfaite. L ' o b f e r v a t i o n d ' u n g r a n d n o m b r e de plaies faites à des a n i m a u x de toute e f p é c e , a b a n d o n nées à elles-mêmes & très-bien g u é r i e s ; nous enfeigne encore q u e la n a t u r e fe fuffît très-fouvent p o u r remplir cette i n d i c a t i o n , & q u e l'art doit fe b o r n e r d a n s cette c i r c o n f t a n c e , à éloigner les obftacles qui p o u r r o i e n t s'oppofer à fon t r a v a i l , & à l'aider dans les cas où elle a g i r o i t avec t r o p de lenteur. Les t o p i q u e s d o n t nous avons p a r l é , & q u ' o n a c o i t u m e d'employer dans ce c a s , ne r e m pliffent a u c u n e de ces i n d i c a t i o n s , & méritent d ' a u t a n t mieux d'être p r o f c r i t s , que p a r les qualités que nous leurs avons r e c o n n u e s , ils p r o d u i f e n t toujours des


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effets c o n t r a i r e s à ceux q u ' o n defire. Il réfulte de ce q u e nous v e n o n s de d i r e , q u e l'art d o i t fe b o r n e r dans le t r a i t e m e n t des plaies a v e c perte de fubftance, à aider la N a t u r e & à éloigner les obftacles q u i p e u v e n t s'oppofer à fon t r a vail. Ces obftacles q u i font m o n objet principal d é p e n d e n t de la n a t u r e d u c l i m a t , & font d ' a u t a n t plus difficiles à d é t r u i r e , q u e leur caufe eft confiante & toujours la m ê m e . Si on fe rappelle ce q u e j'ai dit d a n s le premier v o l u m e , en p a r l a n t d u climat & des effets qu'il p r o d u i t fur l'économie a n i m a l e , o n v e r r a b i e n t ô t , que le relâchement exceffif des folides , doit p r o duire ces obftacles, q u e je me fuis propofé d'examiner ici dans plufieurs a r t i c l e s , a v a n t d ' i n d i q u e r les moyens qui m ' o n t paru les plus convenables à ces m a l a d i e s , relativement à leurs différens états. 1°. Les plaies p a r t i c i p e n t fi fort de l'état de relâchement dans lequel fe trouvent les folides , q u e les f u p p u r a t i o n s font d'une a b o n d a n c e exceffive, que les


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chairs fe bourfouflent, deviennent m o l laffes , b l a n c h â t r e s , peu fenfibles, & p e r d e n t toutes les qualités q u e l'on fait leur être néceffaires p o u r leur cicatrifat i o n . O n v o i t , d'après c e l a , combien l'ufage des t o p i q u e s d o n t n o u s avons parlé eft c o n t r a i r e à ces é t a t s , q u a n d m ê m e ces remèdes n ' a u r o i e n t a u c u n e des m a u vaifes qualités q u e je leur ai reprochées plus h a u t . E n effet, ces o n g u e n s , q u o i q u e d a n s le meilleur état poffible , a u g m e n t e n t toujours p a r leur n a t u r e o n c t u e u f e , & relâchante , les effets p r o duits p a r la chaleur continuelle du clim a t ; les fuppurations en deviennent plus a b o n d a n t e s , & les bouches qui verfent la matière p u r u l e n t e , reftent fi o u v e r tes 8c fl l â c h e s , qu'elles la fourniffent a v a n t qu'elle ait reçu l'élaboration q u i lui eft néceffàire. fl eft d o n c effentiel d'éviter ces t o p i q u e s , & de leur fubftituer des fubftances p r o p r e s à d o n n e r d u t o n & d u reffort ; la c h a r p i e f e c h e , telle q u e l'a prefcrite M . Pibrac, eit fans d o u t e un m o y e n très-propre à remplir cette


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cette indication dans les pays tempérés & froids ; mais j'ai o b f e r v é , q u e dans les pays c h a u d s , fa vertu n'eft pas affez active; d ' a i l l e u r s , la matière purulente eit prefque t o u j o u r s , dans ces c l i m a t s , plus vifqueufe & plus tenace q u e p a r t o u t ailleurs, de forte qu'elle ne pénètre que peu de fils de la c h a r p i e q u ' o n a p plique fur une plaie ; & devenue plus épaiffe p a r la diffipation de la partie fér e u f e , elle forme avec la c h a r p i e , une efpece de croûte qui s'attache à toute la circonférence de la p l a i e , retient la matière p u r u l e n t e , qui ne peut fortir ni p é n é t r e r le plumaceau , & p r o d u i t fur les chairs vives des accidens t o u jours relatifs à fa plus ou moins g r a n d e acrimonie. D a n s d'autres c i r c o n f t a n c e s , j ' a i r e m a r q u é q u e l'application de la charpie féche n'empéchoit p o i n t des fuppurations t r è s - a b o n d a n t e s , ni le bourfouflement des c h a i r s , & dans d'autres c a s , q u e fon ufage faifoit c o n t i nuellement faigner la plaie. Le t o p i q u e q u e j'ai employé avec le plus de f u c c è s , & qui m'a paru remplit

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Je plus complètement le b u t d o n t nous parlons m a i n t e n a n t , c'eft u n e légère décoction de quelques plantes vulnéraires du p a y s , à laquelle j'ajoutois un tiers de taffia. O n a foin de bien laver la aie & fes environs avec cette d é c o c t i o n , & on y t r e m p e les plumaceaux d o n t on la couvre , ainfi q u ' u n e légère compreffe q u ' o n met par-deffus. C e m o y e n rend prefque toujours la f u p p u r a t i o n d'une b o n n e q u a l i t é , ni t r o p a b o n d a n t e ni t r o p médiocre , & les chairs reftent fermes , grenues & v e r meilles fans fe bourfoufler, p o u r v u toutefois q u ' a u c u n e caufe é t r a n g è r e n e v i e n n e compliquer la maladie. Si les perfonnes q u i o n t des p l a i e s , font plus ou moins c a c o c h y m e s , fi le f a n g & les autres h u meurs ont perdu une partie de leur c o n fiftance naturelle , q u e les folides a y e n t peu de reffort, & foient abreuvés de b e a u c o u p de férofité, ce qui arrive le plus c o m m u n é m e n t , on doit r e n d r e ce t o p i q u e b e a u c o u p plus actif, en a u g m e n t a n t la dofe du taffia , & d i m i n u a n t celle de la décoction vulnéraire : o n ne fera


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même aucune difficulté d'employer cette liqueur fpiritueufe feule ; elle m ' a réuffi dans b e a u c o u p de cas f e m b l a b l e s , où la f u p p u r a t i o n étoit de très-mauvaife n a t u r e . L e taffia eft en effet t r è s - c o n v e nable dans le t r a i t e m e n t des p l a i e s , & p a r o î t a v o i r des vertus fupérieures à celles de n o t r e e a u - d e - v i e d ' E u r o p e ; car outre fa qualité t o n i q u e fi utile & fi néceffaire dans les cas d o n t nous p a r l o n s , il a b o n d e encore en parties h u i l e u f e s , qui le r e n d e n t très-balfamique , & p a r - l à , t r è s - c o n v e n a b l e au t r a i t e m e n t des maladies d o n t nous nous o c c u p o n s . D ' a i l l e u r s , fes effets ne fe b o r n e n t pas là , il p r o d u i t encore une légère réfolution aux environs des p l a i e s , qui p r e f que toujours font un peu e n g o r g e s , & oppofent p a r - l à , un obftacle à l e u r g u é rifon. E n f i n , l ' u f a g e de cette liqueur fur les plaies de ces c l i m a t s , difpofe les chairs à leur cicatrifation , fans jamais les raccornir ; de forte que très-fouvent on peut faire ufage de ce t o p i q u e , depuis le commencement de la fuppuration D ij


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d ' u n e p l a i e , jufqu'à fa p a r f a i t e consolid a t i o n . Il c o n v i e n t même d'en c o n t i n u e r l'ufage fur la cicatrice l o n g - t e m p s après qu'elle eft faite , p o u r la raffermir, & empêcher qu'elle ne fe d é c h i r e , ou n e fe r o u v r e , comme cela a r r i v e q u e l q u e fois. 2 ° . O u t r e la néceffité q u e nous v e n o n s d ' é t a b l i r , de profcrire du t r a i t e m e n t des p l a i e s , cette foule d ' o n g u e n s q u ' o n a c o u t u m e d'appliquer immédiatement fur les chairs v i v e s , il eft encore t r è s - i m p o r t a n t de ne p o i n t faire ufage des emplâtres q u ' o n met fur les plumaceaux , p o u r les maintenir en place : j ' a i déjà fait c o n n o î t r e les mauvais effets qu'ils p r o d u i f e n t ; je crois d o n c , q u ' o n doit leur fubftituer une compreffe en d o u b l e , t r e m p é e dans la décoction vulnéraire , o u dans le taffia. U n e a t t e n t i o n i m p o r t a n t e q u e l'on doit encore avoir dans les panfemens des plaies des pays c h a u d s , c'eft de ne point les c h a r g e r de b e a u c o u p de linge , foit compreffes , foit b a n d e s , qui échauffent inutilement la


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partie malade , & accélèrent par-là , l'acrimonie de la matière q u i en d é coule. 3 ° . Les plaies confidérables & q u i fuppurent b e a u c o u p , d o i v e n t être p a n fées plus fouvent dans ces c l i m a t s , q u e dans ceux qui font tempérés ou froids ; c a r la chaleur de l ' a t m o f p h e r e , & celle de la p a r t i e m a l a d e , r e n d e n t en t r è s peu de t e m p s , les fubftances q u ' o n y applique , & la matière p u r u l e n t e q u i en d é c o u l e , extrêmement p u t r i d e s , & caufent f o u v e n t des accidens f â c h e u x ; de forte q u ' u n inftant après le p a n f e m e n t , la partie malade p r e n d une o d e u r des plus infupportables , & fouvent fe couvre de petits v e r s , d o n t le développement & l'accroiffement o n t lieu en très-peu de temps. D a n s ces circonft a n c e s , on doit faire les panfemens régulièrement deux fois p a r jour , & même t r o i s , il le cas l'exigeoit ; & dans les i n t e r v a l l e s , on aura g r a n d foin d e mouiller le b a n d a g e avec des fpiritueux , auxquels on ajoutera u n e décoction de q u i n q u i n a , ou de q u e l q u ' a u t r e plante

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fort a m e r e , telle q u e le quaffie. Il en eft de même de la levée des premiers a p p a reils , après q u e l q u e g r a n d e o p é r a t i o n , q u ' o n doit néceffairement faire p l u t ô t q u e dans les climats t e m p é r é s , p a r la raifon q u e le fang d o n t toutes les pièces de l'appareil font i m b u e s , contracte en très-peu de t e m p s , u n caractère p u t r i d e t r è s - m a r q u é , & exhale une odeur trèsfétide. Si dans ces premiers panfemens il n'étoit pas poffible d'enlever t o u t e la charpie qui t o u c h e i m m é d i a t e m e n t les chairs qui o n t été divifées, on doit ôter au moins t o u t e celle qu'il eft poffible de détacher fans p r o d u i r e a u c u n e irrit a t i o n , & c h a n g e r toutes les pièces de l'appareil. 4 ° . O n doit tenir les environs des plaies extrêmement p r o p r e s , afin d'y faciliter la t r a n f p i r a t i o n : ce foin eft d'une bien plus g r a n d e conféquence q u ' o n n e fauroit croire. L ' a b o n d a n c e de l'humeur de la tranfpiration qui fe p o r t e à la p e a u , ne p o u v a n t fortir li b r e m e n t , eft obligée de s'y a c c u m u l e r , & p r o d u i t en conféquence un gonfle


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ment a c c o m p a g n é d'une phlogofe prefque continuelle , qui oppofe u n t r è s g r a n d obftacle à la guérifon des plaies. A c h a q u e p a n f e m e n t , on lavera d o n c avec foin la plaie & fes e n v i r o n s , avec une liqueur r é f o l u t i v e , pareille à celle d o n t nous avons p a r l é , ou bien avec du taffia, & on ne laiffera jamais fur la peau q u i entoure les plaies , a u cune craffè p r o d u i t e , ou p a r la matière p u r u l e n t e , ou p a r les différens topiques d o n t on fait u f a g e , ni aucune fubftance graffe ou huileufe. 5°. L a guérifon des plaies d o n t n o u s p a r l o n s , exige beaucoup de précautions dans l'ufage des chofes q u ' o n appelle non naturelles ; en effet, rien n'eft plus néceffaire ; I°. q u e de tenir le malade dans u n air p u r & fec. D a n s un H ô p i t a l , on aura foin de corriger fouvent les exhalaifons qui y font répandues , en faifant brûler dans les a p p a r t e m e n s ou les f a l l e s , des fubftances a r o m a t i ques , ou du fucre ; o n e n t r e t i e n d r a la propreté dans ces falles , & on fera tenir les croifées toujours o u v e r t e s , afin

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que l'air puiffe y circuler librement. 2°. Si les plaies font confidérables, les malades obferveront un régime plus ou moins févere ; fans cette précaution, la fuppuration devient des plus abondantes , fouvent de très-mauvaife nature, & on a bien de la peine à la rétablir louable , & à la diminuer. De p l u s , il eft effentiel de faire un choix des alimens propres & convenables à l'état du malade. En général j'ai obfervé, que l'ufage des fubftances animales, eft contraire à la guérifon des plaies, ainfi que les liqueurs fpiritueufes diftillées. O n doit d o n c , autant que faire fe p e u t , mettre les malades à l'ufage des végétaux frais ; ils pourront boire à leurs repas un peu de vin bien trempé , & dans les intervalles faire ufage d'une boiffon fortifiante, légèrement tonique. Les liqueurs fermentées, telles que la bière, la fapinette, le cidre ou quelqu'une de celles qu'on fait dans le p a y s , ne font point malfaifantes : on aura feulement l'attention de les mêler avec beaucoup d'eau. Au refte, les circonftances


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qui a c c o m p a g n e n t les p l a i e s , ainfi q u e les difpofitions où fe t r o u v e n t ceux q u i en font a t t a q u é s , p e u v e n t fournir des indications particulières , relatives au régime. 3 . L a tranquillité & le r e p o s , font effèntiellement néceffaires p o u r la guérifon des p l a i e s , p a r la raifon q u ' a u moindre e x e r c i c e , les parties malades s'engorgent confidérablement. Si les plaies font aux extrémités i n f é r i e u r e s , il eft de t o u t e néceffité q u e le m a l a d e g a r d e un repos p a r f a i t , & q u e la p a r t i e foit fituée mollement : fans cette p r é caution , n o n - f e u l e m e n t les e n v i r o n s de la plaie fe g o n f l e n t , mais e n c o r e toute L'extrémité i n f é r i e u r e , & la plaie prend b i e n t ô t u n m a u v a i s c a r a c t è r e ; ce qui eft occafionné , fans d o u t e , p a r le relâchement & le peu de reffort des folides, qui n ' o n t pas affez de forces p o u r chaffer les h u m e u r s qu'ils c o n t i e n n e n t ; ces dernières ne p o u v a n t r e m o n ter c o n t r e leur p r o p r e poids , s'accumulent d ' a b o r d aux e n v i r o n s de la p l a i e , & de p r o c h e en p r o c h e , dans toutes les parties adjacentes. 4 . L e fommeil 0

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n'eft pas moins utile p o u r la guérifon des p l a i e s , q u e le repos ; en effet, rien n e p r o d u i t des c h a n g e m e n s plus p r o m p t s d a n s ces m a l a d i e s , que la veille immod é r é e , foit quelle foit p r o d u i t e p a r des i n f o m n i e s , foit p a r quelques débauches du m a l a d e , ou autres caufes accidentelles. Les pertes énormes q u ' o n fait dans ces c l i m a t s , femblent exiger un fommeil plus l o n g que p a r - t o u t ailleurs, a u f l i , lorfque celui q u ' o n a coutume de p r e n d r e fe t r o u v e i n t e r r o m p u , on eft dans u n affaiffement extrême , toutes les f o n d i o n s de la m a c h i n e femblent être d é r a n g é e s , & l'état des plaies c h a n g e t r è s - p r o m p t e m e n t . 5°. Il eft néceffaire p e n d a n t le t r a i t e m e n t de ces m a l a d i e s , . que les humeurs qui d o i v e n t être é v a cuées coulent librement : lorfque les f u p p u r a t i o n s font t r o p a b o n d a n t e s , on eft fouvent obligé de p u r g e r le m a l a d e , & de lui e n t r e t e n i r le v e n t r e libre p a r des l a v e m e n s ; mais lorfque les plaies commencent à fe cicatrifer, l'ufage des purgatifs devient indifpenfable , comme nous le dirons ci-après. 6 ° . Enfin , les


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paffions fortes produifent des effets v i o lens fur les plaies ; la colère & l ' a m o u r font celles q u ' o n d o i t le plus r e d o u t e r , fur-tout fi les plaies font confidérables, La c o l è r e , p o r t é e à u n c e r t a i n p o i n t , opère des c h a n g e m e n s t r è s - p r o m p t s , fouvent la f u p p u r a t i o n fe f u p p r i m e , la plaie fe féche , les chairs fe noirciffent & fe g a n g r é n e n t ; la matière de la fupp u r a t i o n fe jette fur q u e l q u ' a u t r e p a r t i e , & y p r o d u i t des r a v a g e s plus ou moins g r a v e s , alors o n a bien de la peine à rétablir la plaie dans fon premier é t a t . Il en eft de même des excès q u ' o n p e u t faire dans l'acte v é n é r i e n ; les effets qu'ils produifent fur ces maladies , q u o i q u e fouvent moins p r o m p t s q u e ceux de la colère, n'en font pas moins r e d o u t a b l e s , & les perfonnes fages & p r u d e n t e s , doivent éviter avec g r a n d foin les excès de ce g e n r e , qui t r o u b l e n t toujours les opérations falutaires de la n a t u r e . Après nous être occupés des erreurs qui régnent d a n s le t r a i t e m e n t des plaies en général , & après avoir fait c o n noître les obftacles q u ' u n g r a n d n o m b r e


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de circonftances relatives au climat, oppofent à leur guérifon , nous allons tracer en peu de mots, la conduite qu'on doit tenir dans le traitement des plaies fimples, qui ne demandent que la réunion , de celles qui font avec perte de fubftance, & de celles ou il y a contufion. Les plaies fimples, fans perte de fubft a n c e , ne demandent qu'à être réunies, & la nature dans cette circonstance a befoin des fecours de l ' a r t , pour opérer cette réunion. La première indication qui fe préfente à remplir dans les plaies dont il s'agit .actuellement, c'eft d'en rapprocher les bords & de les maintenir rapprochés; les moyens qu'on emploie pour cet effet, fe réduifent au bandage & à la fituation de la partie bleffée. Quoique les avantages de cette pratique fimple foient connus depuis long-temps, on voit avec furprife beaucoup de perfonnes attachées à l'ancienne routine, & employer encore aujourd'hui des opérations barbares, fouvent fuivies d'accidens fâcheux pour les mala-


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des. Il eft é t o n n a n t , qu'après les lumières portées dans cette partie de l'art de g u é r i r , elle foit encore affujettie à u n empyrifme a v e u g l e , deftitué de t o u t p r i n c i p e , & de t o u t e connoiffance. Les mauvais effets q u i réfultent de l'ufage des f u t u r e s , font affez c o n n u s p o u r qu'elles foient entièrement profcrites du t r a i t e m e n t des plaies fimples ; l'expérience a p r o u v é & p r o u v e tous les j o u r s , q u e le b a n d a g e & la fituation employés p a r des perfonnes inftruites , fuffifent dans le plus g r a n d n o m b r e des cas. O n ne f a u r o i t d o n c t r o p infifter fur cet o b j e t , & e n g a g e r les C h i r u r giens attachés à l'ancienne r o u t i n e , & à leurs p r é j u g é s , de s'en débarraffer Se d'adopter la m é t h o d e fimple & plus h u m a i n e , q u e la n a t u r e d e l i r e , & q u i lui fuffit pour o p é r e r la r é u n i o n . L e b a n d a g e Se la fituation ( i ) , fer o n t donc les feuls moyens q u ' o n emploiera p o u r maintenir les bords d'une plaie r a p p r o c h é s , & on n ' a u r a recours ( I ) La future feche doit être comprife dans ces moyens, & fait partie de ceux qu'on emploie pour les bandages.


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q u ' a u x f p i r i t u e u x , tels que le taffia dans lequel o n t r e m p e r a routes les pièces de l ' a p p a r e i l , & d o n t o n les humectera de t e m p s e n temps. Si d a n s des plaies confidérables , il f u r v e n o i t , peu de temps après leur r é u n i o n , une inflammation v i o l e n t e , o n ajouteroit au taffia une d é c o c t i o n légèrement r e l â c h a n t e , faite a v e c des feuilles de c o t o n & de g u i m a u v e du pays ; fi le b a n d a g e paroiffoit t r o p f e r r é , o n aura foin de le r e l â c h e r , & on le t i e n d r a toujours humecté p o u r e m p ê c h e r qu'il ne fe lâche t r o p . Il eft néceffaire de lever le b a n d a g e & d'en c h a n g e r toutes les pièces au b o u t de trois à q u a t r e jours au plus t a r d , p a r c e q u e les linges s'échauffent & fentent m a u v a i s , & qu'il eft néceffaire de laver la plaie & t o u t e la partie c o u v e r t e p a r le b a n d a g e , afin d'enlever la crafle q u i s'y amaffe & qui l'irrite. L o r f q u ' o n lèv e r a ce premier a p p a r e i l , on p r e n d r a toutes les précautions poffibles, p o u r empêcher q u e les lèvres de la p l a i e , qui doivent être en partie réunies , ne foient écartées; ce q u i r e t a r d e r o i t beau-


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coup la g u é r i f o n . O n a p p l i q u e r a un nouveau b a n d a g e , & on emploiera le moins de comprennes q u ' o n p o u r r a , afin que la plaie & les parties voifines foient très-peu échauffées. Si les plaies d o n t nous parlons font g r a n d e s , o n m e t t r a le malade à un régime convenable à fon é t a t , o n lui i n t e r d i r a p e n d a n t les p r e miers jours les alimens f o l i d e s , & o n lui fera faire u n g r a n d ufage des b o u i l lons compofés avec la l a i t u e , le p o u r p i e r , l'ofeille & un peu de b e u r r e frais ; o n lui p e r m e t t r a auffi, un peu de crême de r i s , p o u r v u qu'il y ait peu de fièvre. Lorfque le b a n d a g e a été bien f a i t , & que les lèvres de la plaie o n t été b i e n j o i n t e s , la r é u n i o n s'obtient affez p r o m p t e m e n t , & la g u é r i f o n eft complète d a n s nuit à dix jours : alors e n p e u t ôter le b a n d a g e , ou du moins le diminuer confidérablement. O n c o n t i n u e r a , p e n d a n t quelques jours après la guérifon , à t e nir fur la cicatrice une légère compreffe trempée dans du taffia. Les plaies fimples avec p e r t e de fubf-


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t a n c e , exigent b e a u c o u p plus de p r é c a u t i o n s , & un t r a i t e m e n t plus long & plus v a r i é q u e celles d o n t nous venons de parler. Si ces plaies f o n t g r a n d e s , c o m m e p a r exemple , l ' a m p u t a t i o n de q u e l q u e m e m b r e , il furvient affez p r o m p tement un engorgement confidérable, & quelquefois très-violent. L ' i r r i t a b i l i t é , q u i a lieu à la p a r t i e divifée , d o n n e naiffance à des accidens fans d o u t e néceffaires p o u r l'établiffement d'une b o n n e f u p p u r a t i o n . E n effet, le gonflement de la p a r t i e & fon état i n f l a m m a t o i r e , font n a î t r e la t e n f i o n , la d o u l e u r , la chaleur b r û l a n t e , la fièvre, la foif, la féchereffe de t o u t e la peau , & c . Ces phénomènes conftans paroiffent indifpenfables p o u r la f o r m a t i o n du p u s , q u i , une fois b i e n é t a b l i , fe r e p r o d u i t enfuite p a r u n m é chanifme plus simple & plus n a t u r e l . T o u t e s les fois que ces accidens ne fer o n t pas bien v i o l o n s , o n p o u r r a les a b a n d o n n e r à la n a t u r e , jufqu'à ce q u e la f u p p u r a t i o n foit bien é t a b l i e ; alors ils ceffent p o u r l ' o r d i n a i r e d'eux-mêmes, fans


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fans q u ' o n foit obligé d'y rien faire ; mais il a r r i v e quelquefois qu'ils deviennent t r è s - f o r t s , & font c r a i n d r e la mortification de la p a r t i e malade. D a n s ces circonftances , o n fe t i e n d r a fur fes g a r des ; & p o u r p r é v e n i r la g a n g r e n é , q u i n'eft malheureufement q u e t r o p c o m m u n e dans ces climats , o n emploiera les antiphlogiftiques , tels q u e les f a i g n é e s , s'il ne s'y r e n c o n t r e pas de c o n t r e i n d i c a t i o n , & les boiffons délayantes. O n a p p l i q u e r a fur la p a r t i e m a l a d e , des cataplafmes relâchans & a n o d i n s . Je m e fuis fervi plufieurs fois avec f u c c è s , d e ceux q u ' o n fait dans le pays avec les feuilles de c o t o n , de g u i m a u v e & de g o m b o ( I ) ; on fait bouillir une p o i g n é e de chacune de ces feuilles ; on les pile enfuite dans u n m o r t i e r p o u r les r é d u i r e en p â t e , & on les applique fur t o u t e la p a r t i e enflammée q u ' o n a l o i n d ' h u m e c ter de temps en temps avec une décoction ( i ) Ces plantes font fort communes , & fe trouvent par tout, elles font de tres-bons émolliens ; lorfou'on veut rendre ces cataplafmes refolutifs , on y ajoute un peu de taffia.

Tom. II.

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de ces mêmes feuilles ; on c h a n g e ces cataplafmes le foir & le m a t i n , & à chaq u e p a n f e m e n t , on lave b i e n , avec cette même décoction légèrement tiède , t o u t e la p a r t i e enflammée. C e cataplafme eft préférable à celui de mie de p a i n & de l a i t , p a r la raifon q u e celui-ci s'aigrit t r è s - p r o m p t e m e n t , & p r o d u i t u n effet différent de celui q u ' o n défire. O n c o u v r e les chairs d i v i f é e s , d ' u n digeftif fait avec la t é r é b e n t h i n e , & les jaunes d'œufs bien mêlés enfemble ; ce font-là les feuls onguens q u ' o n fe p e r m e t t r a dans le t r a i t e m e n t des plaies de cette efpéce. P e n d a n t q u ' o n m e t t r a ces remèdes extérieurs en u f a g e , on prefcrira au malade u n e diète févere , & o n lui i n t e r d i r a l'ufage de t o u t e fubftance folide ; o n évitera auffi les bouillons de v i a n d e , & on le n o u r r i r a avec des bouillons d'herbes feules, auxquels o n ajoute t r è s - p e u de b e u r r e . L o r f q u e les accidens feront calmés , & q u e la f u p p u r a t i o n fera é t a b l i e , o n p o u r r a fe relâcher fur le r é g i m e ; mais le m a l a d e n'ufera q u e d'alimens doux & de facile digeftion : les fruits cuits , les


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compotes , les confitures & les gelées, font des alimens allez fains & bons dans cette circonftance ; on pourra encore permettre au malade un peu de poiffon, léger & très-frais. O n continuera le digeftif que nous avons indiqué, iufqu'à ce que la fuppuration foit bien établie , & alors on y fubllituera une décoction de petit & de grand baume ( 1 ) , avec le carmentin (2) ; 011 ajoutera à cette décoction , un tiers ou un quart de taffia fuivant les circonftances qui fe rencontreront dans l'état de ces plaies. On baffinera bien toute la plaie avec cette décoction , & on y trempera les plumaceaux & les compreffes; on évitera avec grand foin les emplâtres, dont on a coutume de fe fervir pour contenir les plumaceaux. Cette conduite , telle que je viens de l'indiquer , eft la feule que j'aye employée depuis que j'ai reconnu l'erreur de la pratique ordinaire; & les ?

(l)

SAURURUS RACEMOFUS,FEUBOTRYTES MAJOR. P L U M .

(2)

ADHATODA FPICATA , ODORATA., PERFICΠFOLIIS. EFFai fur

l'Hiftoire Naturelle de la France équinoxiale , par Barrere pag. 4. E

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fuccès q u e j ' e n ai é p r o u v é s , font que je la p r o p o f e avec confiance. L a décoction v u l n é r a i r e dont j ' a i p a r l é , entretient la f u p p u r a t i o n dans de juftes b o r n e s , & les chairs p r e n n e n t u n e t r è s - b o n n e q u a l i t é ; le d é g o r g e m e n t des e n v i r o n s de la plaie , fe fait à m e r v e i l l e , t a n t au m o y e n de la f u p p u r a t i o n , q u e p a r la réfolution que cette décoction y p r o d u i t . Il y a des cas o ù la f u p p u r a t i o n devient confidérable m a l g r é l'ufage de cette décoction ; ce qui a r r i v e aux plaies accompagnées de déchirures & de contufions. Alors on doit a u g m e n t e r la dole du taffia , & fi malgré cela la fuppuration ne changeoit p o i n t , on l'emploieroit feul. O n en baffine bien les endroits m a l a d e s , on y t r e m p e les p l u m a c e a u x & les compreffes d o n t on les c o u v r e ; & b i e n t ô t on s'apperçoit q u e la f u p p u r a t i o n diminue , & qu'elle prend les qualités néceffaires p o u r p r o d u i r e des chairs fermes, grenues & vermeilles, qui fe difpofent à la cicatrifation. Si dans le commencement de la fupp u r a t i o n d'une plaie pareille à celle dont nous p a r l o n s , o n avoit de la peine à la


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nettoyer, que le pus parut épais & trop vifqueux ; au lieu de la décoction vulnéraire , on emploieroit celle qu'on fait avec les feuilles de Monbin (1) , à laquelle on ajouteroit la même dofe de taffia, & un peu de miel du pays ( 2 ) , ou à fon défaut, du fucre brut. O n continuera cette décoction , jufqu'à ce que la plaie foit bien détergée , & que la fuppuration ait pris une bonne qualité ; fi le pus ne paroît pas trop vifqueux, on peut appliquer de la charpie féche jufqu'à parfaite guérifon ; fi l'inconvénient que j'ai dit réfulter de fon application arrivoit, on la tremperoit dans du taffia pur, pratique qu'on obfervera jufqu'à ce que la cicatrice foit complette. Beaucoup de plaies, même très-confit dérables , fe cicatrifent en ne fe fervant que de ce moyen ;. mais on en rencontre dont la cicatrifation eft bien plus (1) Monbin, Arbor folds FRAXINI,. FRUCLU LUTEO, RACE-

mofo. PLUM. Le fruit de ect arbre eft bon à manger, il feiTemble à nos prunes. (2) On doit éviter d'employer le miel qu'on apporte d'Europe, par la raifon qu'il a fermenté, & qu'il eft fort aigre.

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difficile, fur-tout lorfqu'il femble qu'élle s ' a r r ê t e , aux deux tiers faite ; alors on doit recourir à d'autres moyens. La charpie rapée produit f o u v e n t de b o n s effets, mais elle eft fujette aux mêmes inconvéniens q u e la c h a r p i e ordinaire ; la matière p u r u l e n t e très-acre qui eft r e t e n u e fous cette c h a r p i e , r o n g e & détruit les chairs vives de la plaie , & en r e t a r d e la guérifon. L ' e a u de chaux m'a réuffi dans un g r a n d n o m b r e de c a s , mais j'ai obfervé q u e , comme on ne peut p o i n t fe procurer d e chaux vive à C a y e n n e , l'eau a trèsp e u de f o r c e , & fouvent elle ne fert qu'à ramollir les chairs , & à les r e n d r e peu p r o p r e s à la cicatrifation ; on p e u t , pour lui d o n n e r plus d ' a c t i v i t é , y mêler un peu de taffia. A u refte, les m o y e n s que j'indiquerai p o u r la cicatrifation des ulcères , p o u r r o n t fervir à remplir le but d o n t nous parlons. Les plaies contufes p e u v e n t - ê t r e avec divifion ou fans divifion à la peau ; l'un & l'autre cas exigent b e a u c o u p d'attention dans les pays c h a u d s , fur-tout fi les contufions font confidérables. E n effet ?


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le reffort des vaiffeaux détruit ou diminué p a r un corps c o n t o n d a n t , l'infiltration des fucs que les vaiffeaux déchirés laiffent é c h a p p e r , l'accumulation de ces mêmes fucs dans la p a r t i e c o n t u f e , font a u t a n t d'effets q u i conduifent ces plaies à des états plus ou moins d a n g e r e u x . U n e fuppuration des plus a b o n d a n t e s 8c de nature p u t r i d e , eft toujours la fuite des plaies a c c o m p a g n é e s d'une violente cont u f i o n , & fouvent la g a n g r e n e s'y d é clare. Il n'eif. pas d o u t e u x que le relâchem e n t exceffif des f o l i d e s , & la ferment a t i o n qu'occafionne la forte chaleur du climat dans des fucs épanchés , mêlés très-fouvent avec des fubfftances folides dilacérées & détruites , qui n ' o n t plus aucun commerce avec celles qui jouiffent d e l à vie animale , ne foient les principales caufes de la p r o m p t i t u d e & de la v é h é mence des accidens dont nous p a r l o n s . O n ne fauroit d o n c a p p o r t e r t r o p de vigilance dans l'emploi des moyens p r o pres à prevenir les f u p p u r a t i o n s , & furtout la g a n g r e n e . C'eft dans cette cir-

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c o n f i a n c e , qu'il eft i m p o r t a n t de n'appliq u e r aucun des onguens que n o u s a v o n s profcrits du t r a i t e m e n t de ces m a l a d i e s , p a r la raifon q u e dans ces c a s , ils p r o duiroient des défordres bien plus confidérables. Si les contufions font fortes , & qu'elles foient avec divifion à la p e a u , alors il ne doit y a v o i r que peu ou p o i n t de liqueurs é p a n c h é e s , parce qu'elles fer o n t forties p a r l'endroit divifé ; mais les environs de la plaie c o n t e u f e , à une plus o u moins g r a n d e é t e n d u e , p e u v e n t cont e n i r b e a u c o u p de f a n g infiltré dans le tiffu cellulaire , q u i formera une é c h y mofe plus g r a n d e ou plus petite ; dans cette c i r c o n f l a n c e , on emploiera les r é folutifs les plus forts & les plus actifs , afin de d o n n e r du t o n & du reffort aux vaiffeaux affoiblis & dilacérés. Le taffia avec une diffolution de fel a m m o n i a c , ou de fel m a r i n , dans un peu d'eau , eft le remède qui m'a conftamment le mieux réuffi ; on couvre la plaie avec des plumaceaux trempés dans cette liqueur , & o n met par-deffus , ainfi q u e


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fur toutes les c o n t u f i o n s , des compreffes également imbibées dans cette même l i q u e u r , qui doit auffi fervir à humecter plufieurs fois p a r j o u r toutes les pièces de l'appareil. Si la fièvre ne fe déclare p a s , on fera p r e n d r e intérieurement une t i fane vulnéraire ; le c a r m e n t i n eft u n e plante qui c o n v i e n t très-bien dans cette circonftance , je m ' e n fuis fervi plufieurs fois avec fuccès. Si la fièvre s'allumoit avec f o r c e , & qu'il furvint une inflammation violente aux environs de l'endroit c o n t u s , on r e n d r o i t la tifane moins v u l néraire & plus délayante ; on a p p l i q u e roit fur l'inflammation des cataplafmes ou des décoctions relâchantes , & on c o n tinueroit p o u r les plaies & les é c h y m o fes, l'ufage du t o p i q u e d o n t nous a v o n s parlé. Si la g a n g r e n e s ' a n n o n ç o i t dans q u e l q u ' e n d r o i t , on y feroit f u r - l e - c h a m p des fcarifications, & on tâcheroit de faire d é g o r g e r la p a r t i e de tous les fucs q u i p o u r r o i e n t y féjourner. O n m e t t r o i t furies endroits g a n g r e n é s & fcarifiés des cataplafmes de racine de manioc, a u x quels on ajouteroit un peu de taffia ; fi


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au contraire , la g a n g r e n e ne paroiffoit p o i n t , & qu'il n y eut q u ' u n e f u p p u r a t i o n a b o n d a n t e & peu l o u a b l e , on c o n t i n u e r o i t l'ufage du premier t o p i q u e q u e n o u s avons i n d i q u é ; a l o r s , p e u - à - p e u la réfolution des fucs infiltrés fe f a i t , & la f u p p u r a t i o n p r e n d u n e meilleure q u a lité. Si les c o n t u f i o n s , q u o i q u e très-fortes & t r è s - v i o l e n t e s , ne font p o i n t accomp a g n é e s de divifion aux t é g u m e n s , le f a n g é p a n c h é , s'amaffe fous la p e a u , & p r o d u i t une t u m e u r plus ou moins confidérable ; fouvent des p o r t i o n s de mufcles ou d'autres parties déchirées p a r le corps c o n t o n d a n t , n a g e n t dans ce fluide. O n c o m m e n c e r a alors p a r o u v r i r ces t u m e u r s p o u r en évacuer le f a n g , & on fe comp o r t e r a enfuite comme nous l'avons i n d i q u é p o u r les contufions avec divifion à la p e a u . Q u a n t au régime & aux moyens internes qu'il convient d ' e m p l o y e r , ils d o i v e n t - ê t r e p r o p o r t i o n n é s & relatifs à la n a t u r e de ces p l a i e s , & aux différentes circonftances dans lefquelles fe t r o u v e n t les malades. Je vais p l a c e r ici u n e


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obfervation qui p o u r r a fervir de régie & de modèle p o u r le t r a i t e m e n t de ces mal a d i e s , & p o u r l'adminiftration des différens remèdes d o n t nous v e n o n s de p a r ler : elle fera c o n n o î t r e encore , quelles font les reffources de la n a t u r e , lorfqu'elles font aidées à p r o p o s p a r celles de l'art. L e 29 d ' A o û t 1 7 7 3 , u n E c o n o m e de M . G a ë t a n P r é p a u d , faifant faire u n abattis fur l ' h a b i t a t i o n des a l l é e s , fut furpris p a r un a r b r e t r è s - g r o s , q u i , t o m b a n t d'un côté où il ne s'attendoit pas , ne lui laiffa pas le t e m p s de s'échapper. Les N è g r e s qui a b a t t o i e n t le b o i s , s'étoient d'abord apperçus q u e l'arbre tomb o i t de fon c ô t é , & le v i r e n t fuccomber fous ce poids é n o r m e ; ils a c c o u r u r e n t après que l'arbre fut t o m b é , & le t r o u verent en p a r t i e caché p a r fon t r o n c ; d è s - l o r s , ils le crurent t o u t - à - f a i t écrafé. C o m m e l'arbre étoit t r è s - b r a n c h u , ils ne p u r e n t l'approcher qu'après avoir coupé quelques-unes de fes branches ; arrivés auprès de lui , ils a p p e r ç u r e n t


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qu'il refpiroit encore : le tronc de l'arbre paffoit obliquement fur fon corps ; c'eft-à-dire, fur le v e n t r e , de droit à gauche, fur une portion de la poitrine , & fur tout le bras gauche ; de forte que la tête & le bras droit ne furent point endommagés, & n'étoient couverts que de quelques branches. Les Négres firent d'abord des tentatives pour débarraffer cet homme de ce fardeau énorme , mais n'ayant pu y parvenir, ils fe déterminèrent à couper les branches & à fcier le tronc de l'arbre, au-deffus & audeffous du corps , pour enfuite lever la pièce, & le retirer commodément, ce qui fut exécuté. Lorfqu'on l'eut retiré de cet endroit , & qu'il put refpirer un peu plus à fon aife, il prononça quelques m o t s , & demanda un peu de vin ; on lui en donna. Les Nègres le mirent enfuite dans un h a m a c , & l'apportèrent chez M. Prépaud, dont la maifon eft à trois bons quarts de lieue de l'endroit où étoit arrivé l'accident. M. Prépaud m'envoya un cheval, avec prière de me


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rendre chez lui ; je partis à huit heures du l o i r , & j'arrivai à fon habitation à dix heures ( 1 ). Je trouvai le malade étendu fur un l i t , refpirant avec peine & avec beaucoup de lenteur; le pouls étoit petit & peu fenfible, la peau froide & couverte d'une fueur gluante. Lorfqu'il m'apperçut, il me dit avec un peu de peine, qu'il étoit inutile de le fatiguer, & qu'il n'attendoit que le dernier inftant qui mettroit fin à fes maux. Le premier objet qui me f r a p p a , en l'examinant , fut la groffeur & la noirceur du bras gauche. Une portion de l'extrémité fupérieure de l'humerus, qui étoit fracturé en pointe , fortoit à travers la peau de plus d'un pouce & demi, & l'extrémité inférieure de ce même os perçoit également la peau du côté oppofé. Les tégumens de cette partie , quoique percés , contenoient intérieurement une très-grande quantité de fang épanché, bien qu'il en coulât toujours par les plaies; ce qui fembloit annoncer l'ouverture de quelque vaiffeau considérable, (1 ) Cette habitation eft: à deux bonnes lieues de Cayenn.


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L e malade ne ceffoit de me dire qu'il c r o y o i t tous les os de fon corps rompus ; il n e p o u v o i t remuer ni fes cuiffes , n i fes j a m b e s , n i fes reins. A v a n t de m ' o c c u p e r du trifte état du b r a s , je vifitai toutes ces p a r t i e s , & je crus p o u v o i r affurer qu'il n ' y avoit p o i n t de fracture aux cuiffes , ni aux jambes ; j ' e x a m i n a i auffi les os du baffin , & je ne t r o u v a i a u c u n d é p l a c e m e n t , ni le m o i n d r e i n dice qui pût faire f o u p ç o n n e r fracture à a u c u n de ces o s ; les côtes me p a r u r e n t auffi dans l'état n a t u r e l , de même q u e le bras d r o i t . Mais toutes ces p a r ties étoient couvertes de contufions affreufes , & noires comme de l'encre. T o u t le côté g a u c h e , depuis l'épaule jufqu'aux feffes, étoit dans le même é t a t , & entamé en plufieurs endroits ; il y avoit auffi plufieurs tumeurs qui c o n t e n o i e n t du f a n g é p a n c h é fous la p e a u . Après l'examen de toutes ces parties , je m ' o c c u p a i du bras g a u c h e , qui étoit dans la pofition la plus u r g e n t e ; je p r é p a r a i , en c o n f é q u e n c e , 1'appareil convenable , & un b a n d a g e à d i x - h u i t


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chefs. L o r f q u e t o u t fut p r ê t , je p a n f a i le malade , & p o u r cet effet, je le fis mettre à d e m i - c o u c h é . U n aide t e n o i t le bras m a l a d e fous l'aiffelle , en l'emp o i g n a n t a v e c les deux m a i n s , u n a u t r e l'empoignoit fur fon articulation a v e c l ' a v a n t - b r a s ; je fis faire une légère contre-extenfion , & les p o i n t e s des os q u i f o r t o i e n t r e n t r è r e n t . C o m m e les ouvertures qu'elles avoient faites à la p e a u , n ' é t o i e n t pas affez g r a n d e s p o u r laiffer fortir le f a n g é p a n c h é , & q u e l ques efquilles q u e je fentois tout-à-fait détachées du corps de l'os , je fis u n e incifion longitudinale à l'endroit où les ouvertures étoient les plus confidérables , il en fortit une t r è s - g r a n d e quantité de f a n g n o i r & très-fluide, & j e tirai enfuite quelques-unes de ces efquilles. Les mufcles, dans l'endroit de la f r a c t u r e , avoient été r o m p u s , & dilaceres au p o i n t qu'il en fortit plufieurs lambeaux affez confidérables. Je m'occupai enfuite de la réduction des os , une pièce de la p a r tie fupérieure de l'humérus fembloit vaciller. L o r f q u e la réduction me p a r u t


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c o m p l e t t e , j ' a p p l i q u a i le b a n d a g e à dixh u i t chefs. Le feul t o p i q u e q u e j ' e m ployai dans ce c a s , fut deux tiers de taffia, avec un tiers d ' e a u , dans laquelle j ' a v o i s fait diffoudre a u t a n t de fel marin qu'il fut poffible. Je lavai bien les plaies & tous les endroits contus du bras avec cette liqueur , & j ' y t r e m p a i toutes les pièces de l'appareil : enfin, lorfque t o u t fut fini , je fituai le bras comme il c o n v i e n t en pareille circonftance , je m ' o c c u p a i enfuite des contufions r é p a n dues fur le refte du c o r p s ; j ' o u v r i s auffi q u e l q u e s - u n e s des tumeurs qui c o n t e n o i e n t du fang é p a n c h é . Je lavai ces p l a i e s , ainfi que les écorchures & toutes les c o n t u f i o n s , avec la liqueur qui avoit fervi p o u r les panfemens du b r a s ; j ' a p pliquai fur les plaies de la c h a r p i e , & fur toutes les c o n t u f i o n s , des compreffes trempées dans le même t o p i q u e , & j'affujettis le t o u t au moyen de quelques ferviettes. Commue le malade paroiflbit extrêmement foible , & que fon pouls étoit fort a b a t t u , j ' o r d o n n a i q u ' o n lui d o n n â t , de temps en t e m p s , quelques cuillerées


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cuillerées de v i n ; je recommandai à une Négreffe , qui reftoit auprès de lui , d'humecter fréquemment le bandage du bras , de même que les compreffes qui couvroient toutes les contufions, avec la liqueur qui avoit fervi aux panfemens ; j'en préparai , en conséquence une affez bonne quantité. Le lendemain m a t i n , je trouvai le malade avec un peu plus de forces ; il fe plaignoit de reffentir beaucoup plus de douleurs que la veille , le pouls étoit plus f o r t , plus développé & fiévreux ; la réfpiration étoit pénible , & le malade crachoit du fang noir & coagulé. Je lui prefcrivis une tifane légèrement vulnéraire & un peu béchique, faite avec le carmena n , la fleur de guimauve, & le firop de calebaffe ; je le mis à una. diète févere, & j'ordonnai feulement quelques bouillons aux herbes , avec peu de beurre frais; je recommandai à la Négrelfe de tenir tous les bandages mouillés avec la liqueur réfolutive, & je partis pour Cayenne, où mes affaires m'appelloient. Le foir, après avoir fini mes Tom. II. F y


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vifites, je me rendis auprès du malade ; je t r o u v a i la fièvre forte & d é v e l o p p é e , & la refpiration t r è s - l a b o r i e u f e ; le malade n'ofoit faire a u c u n effort p o u r c r a c h e r , il avoit les extrémités inférieures p a r a l y f é e s , les felles & les urines étoient fupprimées depuis l'inflant de l'accident. Inftruit fur l'état g é n é r a l du m a l a d e , je m'empreffai d'examiner celui du b r a s ; je difpofai d o n c un n o u v e l appareil p o u r changer celui de la fracture , qui étoit pénétré de b e a u c o u p de f a n g , & qui fentoit déja fort mauvais. A p r è s l'avoir l e v é , je vis avec furprife , le bras bien mieux q u e je n'aurois jamais ofé l'efpérer. Son volume a v o i t confidét a b l e m e n t diminué p a r la fortie du f a n g é p a n c h é , & l'incilion que j ' a v o i s été obligé de T a i r e , s'étoit b e a u c o u p r é t r é cie ; la couleur noire des t é g u m e n s qui étoit fort é t e n d u e , avoit difparu de plus de deux t i e r s ; en un m o t , le bras étoit d a n s un t r è s - b o n état. J ' a p p l i q u a i , fur les plaies, des plumaceaux trempés dans du taffia f i m p l e , & les compreffès de t o u t l'appareil furent imabibées de la liqueur


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dont j'avois déja fait ufage. J'affujettis le t o u t p a r le b a n d a g e à d i x - h u i t chefs. Je m'occupai enfuite des contufions r é pandues fur t o u t le c o r p s , q u e je t r o u vai auffi b e a u c o u p d i m i n u é e s , de même que les plaies ; je p a n f a i les unes & les autres avec les mêmes t o p i q u e s q u e l'avois employés p o u r le bras , & je r e c o m m a n d a i à la Négreffe de t e n i r toujours les b a n d a g e s mouillés : enfin le panfement fini, j ' o r d o n n a i q u ' o n f a i g n â t le malade du bras d r o i t , & q u ' o n continuât l'ufage de la tifane & du r é g i me prefcrit. L e lendemain m a t i n il étoit affez bien , mais la fièvre étoit toujours forte , la refpiration pénible & laborieufe , ainfi q u e l'expectoration ; la paralyfie des extrémités inférieures étoit la m ê m e , & les urines & les felles toujours fupprimées : je prefcrivis a u Malade une p o t i o n huileufe à p r e n d r e par cuillerées ; je lui fis faire une féconde faignèe, & je partis p o u r C a y e n n e . L e f o i r , je me rendis de n o u v e a u auprès de l u i , & je le t r o u v a i à - p e u - p r è s dans le même état où je l'avois laiffè le m a t i n ,

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a v e c cette différence, qu'il crachoit un peu mieux,mais toujours un peu de fang caillé: je m'étois m u n i , ce foir-là, d'algalies pour v u i d e r la veffie, mais les urines avoient u n peu coulé p e n d a n t cette j o u r n é e , & la r é g i o n h y p o g a f i r i q u e me p a r u t peu gonflée , ce qui me fit différer ce moyen jufqu'au lendemain m a t i n . Je panfai le bras & toutes les contufions du c o r p s , & je vis q u e t o u t alloit bien ; j ' o r d o n n a i après le p a n f e m e n t , u n l a v e m e n t q u i n'eut aucun effet. Le lendemain m a t i n , je vifitai le malade a v a n t de p a r t i r p o u r C a y e n n e ; la veffie s'étoit c o m p l è t e m e n t v u i d é e , la fièvre me par u t un peu plus f o r t e , les autres a c cidens étoient à - p e u - p r è s comme la veille : j ' o r d o n n a i une troifieme faignée & la c o n t i n u a t i o n du régime & de la tifane. L e foir du même j o u r , qui étoit le troifieme de l ' a c c i d e n t , le malade fe p l a i g n o i t de douleurs t r è s - v i v e s aux reins & à la cuiffe droite ; il c r a c h o i t a v e c facilité , toujours du f a n g . Je p a n fai le bras & les contufions comme à l ' o r d i n a i r e ; la r é g i o n lombaire g a u c h e


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offroit une t u m e u r affez confidérable , avec fluctuation ; je l'ouvris fur le champ , & il en fortit du fang fort noir & fluide ; cette plaie fut panfée comme les a u t r e s , c'eft-à-dire, avec du taffia fimple ; mais p o u r les panfemens des contufions & du b r a s , je me fervis alors de l'eau-de-vie c a m p h r é e ; la paralyfie duroit e n c o r e , les urines f o r t o i e n t , mais avec peine. L e q u a t r i è m e j o u r au m a tin , le malade m ' a n n o n ç a qu'il r e m u o i t un peu la cuiffè & la jambe droite ; la fièvre étoit toujours forte , mais la r e l piration étoit plus libre & l'expectoration plus aifée. C o m m e mes o c c u p a tions ne me p e r m e t t o i e n t pas de refier long-temps auprès du malade , & q u e les voyages q u e je faifois, me d é r a n geoient b e a u c o u p , je me décidai à le tranfporter à C a y e n n e . Je reftai, p o u r cet effet, jufqu'à l'après midi , vou lant l ' a r r a n g e r moi-même dans le hamac , & le mettre c o m m o d é m e n t . M . P r é p a u d commanda douze de les N è g r e s p o u r le p o r t e r , afin qu'il fût moins fécoué : arrivé à C a y e n n e , il fut placé dans

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une des chambres de la maifon de cet h a b i t a n t ; là je lui d o n n a i les foins affidus que fon état exigeoit. Je cont i n u a i les remèdes que j'avois e m ployés à l ' h a b i t a t i o n ; les plaies & les contufions alloient à merveille, mais la fièvre fe foutint très-forte & continuelle jufqu'au quinzième jour. Je m'en tins , en c o n f é q u e n c e , au régime prefcrit dès le c o m m e n c e m e n t ; u n e p a r t i e des autres accidens d i m i n u è r e n t , le c r a c h e m e n t de f a n g difparut complettement le cinquième j o u r , mais la refpiration refta u n peu pénible jufqu'à la diminution de la fièvre ; les urines coulèrent le fixieme j o u r avec facilité ,. & à la v o l o n t é du malade : dès-lors il c o m m e n ç a à fentir & à remuer la cuiffe & la j a m b e g a u c h e . Les felles n ' a v o i e n t pas encore p a r u , mais le malade me dit qu'il fentoit quelques petites douleurs de colique : je me déterminai à lui d o n n e r , le fept , un laxatif en plufieurs dofes , qui lui p r o c u r a plufieurs felles affez a b o n d a n t e s , il r e n d i t un g r a n d n o m b r e de caillots de fang de t r è s - m a u v a i f e o d e u r ;


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après cette é v a c u a t i o n , il p a r u t fe trouver mieux. Le huit & le n e u f , tous les accidens diminuèrent e n c o r e , le malade remuoit de mieux en mieux les extrémités inférieures ; les plaies & contufions alloient à merveille. L e dixième j o u r , je répétai le l a x a t i f ; il fut encore t r è s - b i e n p u r g é , mais il ne r e n d i t plus de f a n g c o a g u l é . Enfuite la fièvre fe relâcha un p e u , & le q u i n zième j o u r , elle ceffa t o u t - à - f a i t . Je permis alors au m a l a d e un peu plus de n o u r r i t u r e , comme des crèmes de riz & quelques œufs f r a i s ; il c o n t i n u o i t t o u jours les bouillons aux h e r b e s , q u e je fis faire plus forts & plus fucculens. L e s forces r e v i n r e n t p e u - à - p e u , les accidens difparurent c o m p l e t t e m e n t , les urines & les felles coulèrent fans aucune diffic u l t é , & e n f i n , la paralyfie des e x t r é mités difparut e n t i è r e m e n t . Les c o n t u fions diminuèrent au p o i n t qu'il ne reftoit plus de n o i r c e u r q u ' a u x endroits q u i avoient été les plus maltraités ; il s'établit t r è s - p e u de f u p p u r a t i o n dans les p l a i e s , celles du bras furent a b f ô l u m e n t F iv


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cicatrifées vers le v i n g t i è m e j o u r , & celles qui a c c o m p a g n o i e n t plufieurs contufions du c o r p s , furent également guéries au trentième. A cette é p o q u e , le malade c o m m e n ç a à fe lever un p e u , & bientôt après il effaya de marcher. Il eut d ' a b o r d b e a u c o u p de p e i n e à faire ufage de fes j a m b e s ; m a i s , p e u - à - p e u , elles fe fortifièrent, & en peu de t e m p s , elles r e p r i r e n t leurs f o n d i o n s . L a n o u r r i t u r e fut augmentée p a r d e g r é s , & le malade reprit de l ' e m b o n p o i n t : e n f i n , au b o u t de deux mois , la cure fut complette. Les os fracturés étoient trèsb i e n réduits, & fi exactement r é u n i s , qu'il n ' y avoit pas la m o i n d r e difformité. Je confeillai néanmoins au malade dé p o r ter p e n d a n t quelque temps , un petit b a n d a g e roulé , & de l'arrofer avec du taffia. T o u t e s les circonstances de cette maladie , rapprochées e n f e m b l e , présent e n t , fans doute , un cas de C h i r u r g i e t r è s - g r a v e . O u t r e le n o m b r e de bleffures q u e le malade reçut , il y a lieu de croire q u e toute la m a c h i n e fut atteinte


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d'une c o m m o t i o n violente ; l'ouverture des vaiffèaux qui o n t fourni le f a n g rendu p a r les felles & p a r les c r a c h a t s , en étoient vraifemblablement une fuite. Il eft encore t r è s - v r a i f e m b l a b l e , q u e le malade a relié q u e l q u e temps fans connoiffance , fous ce poids énorme : enfin , la paralyfie de la veffie & des extrémités inférieures,fembloit a n n o n c e r la compreffion de q u e l q u e p o r t i o n de la moelle épiniere , p a r le déplacement de quelqu'une des vertèbres. Mais le r é t a bliffement affez p r o m p t des fonctions de toutes ces p a r t i e s , fit v o i r q u e ces accidens d é p e n d o i e n t plutôt d'une c o m m o tion violente du genre nerveux de ces parties , que de t o u t e a u t r e caufe. L a conduite q u e j'ai tenue dans le traitement de cette m a l a d i e , d e m a n d e plufieurs réflexions : I°. quelques p e r fonnes feront peut-être furprifes q u e , dans u n cas auffi g r a v e , & a c c o m p a g n é de fymptômes v i o l e n s , tels q u e la fièv r e , j'aie fi fort m é n a g é les faignées ; m a i s , p o u r peu q u ' o n réflechiffe fur les effets que p r o d u i t le climat fur l'écono-


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mie a n i m a l e , & aux pertes énormes que l'on y fait p a r les évacuations de la p e a u , on c o n v i e n d r a q u ' e n g é n é r a l , les faignées doivent être b e a u c o u p plus ménagées dans ces climats que dans ceux qui font froids ou tempérés. D ' a i l l e u r s , les vaiffeaux font infiniment moins difpofés à l'état inflammatoire ; auffi la p r a t i q u e prouve-t-elle tous les j o u r s , q u e les e n g o r g e m e n s pâteux font les plus c o m m u n s , & prefque toujours les feules caufes des g a n g r e n é s fi ordinaires & fi fréquentes dans ces pays. D e plus , l'état inflammatoire qui ne s'eft m o n t r é nulle p a r t dans le cas d o n t il s ' a g i t , q u o i que la fièvre fut v i o l e n t e , étoit encore une raifon p o u r ne pas p r o d i g u e r les faignées m a l - à - p r o p o s , a t t e n d u q u e le g r a n d n o m b r e des contufions , & le mauvais état du bras d e m a n d o i e n t des remèdes a c t i f s , propres à d o n n e r du ton & du reffort à ce g r a n d n o m b r e de vaiffeaux meurtris & dilaceres ; & c'eft auffi l'indication que j'ai cru devoir remplir p a r le feul t o p i q u e que j ' a i employé p e n d a n t t o u t le t r a i t e m e n t . 2°. L a force


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de la fièvre fut caufe q u e j ' a i été un peu réfervé fur 1'ufage des boiffons v u l n é raires , & q u e je me fuis contenté du carmentin & de la g u i m a u v e , avec le firop de calebaffe, qui étoit une boiffon d'autant plus convenable à l'état du m a l a d e , qu'elle rempliffoit plufieurs i n dications à la fois. 3 ° . L ' é t a t du m a lade e x i g e o i t , fans doute , u n r é g i m e févere ; les bouillons d o n t il fit ufage , p e n d a n t prefque t o u t le t r a i t e m e n t , étoient d ' a u t a n t plus néceffaires, qu'ils contenoient u n p r i n c i p e p r o p r e à c o r riger la mauvaife difpofition des h u m e u r s , & fur-tout leur n a t u r e p u t r i d e . Lorfque la violence des fymptômes eut d i m i n u é , je permis au malade des alimens plus forts , & plus fucculens, & je le c o n d u i t s p a r d e g r é s , a fa manière de v i v r e o r d i n a i r e . 4 ° . L ' é t a t du bras me fit d ' a b o r d craindre de me t r o u v e r forcé de l'amputer ; & en effet, le r e tard des fecours q u e fa pofition d e m a n dait , le t r a n f p o r t du malade p a r des perfonnes peu capables de p r e n d r e les précautions convenables p o u r un mem-


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b r e fracaffé , fa groffeur exceffive, p r o duite p a r les liqueurs épanchées , les contufions & la noirceur des r é g u m e n s , l'os éclaté , d o n t plusieurs efquill e s , perdues à travers les p o r t i o n s des mufcles dilaceres , fortirent a v e c le f a n g é p a n c h é , étoient fans doute , des motifs affez forts p o u r déterminer l ' a m p u t a t i o n du membre ; mais la n a t u r e , aidée des fecours de l ' a r t , a t r i o m p h é . Je fuis perfuadé que fi j'avois mis en ufage des o n g u e n s q u ' o n emploie en pareilles circonstances, il feroit furvenu des fuppurations t r è s - a b o n d a n t e s , & même la g a n g r e n é dans plufieurs end r o i t s ; au c o n t r a i r e , le taffia, dont j ' a i déjà affez fait l'éloge , d o n n e du t o n & du reffort à la fibre , réveille & fond e n t l'ofcillation des vaiffeaux, prévient les fuppurations a b o n d a n t e s ; auifi t o u tes ces plaies fe f o n t - e l l e s guéries en fort peu de t e m p s , avec une fuppurat i o n t r è s - m é d i o c r e , & la réfolution des fucs ftagnans s'eit faite affez vite , fans qu'il y ait eu aucun abfcès. L a conduite que je viens de tracer


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pour le t r a i t e m e n t des p l a i e s , q u o i q u e préfentée d'une manière g é n é r a l e , p o u r r a être fuivie dans tous les cas & dans toutes les circonstances. Les perfonnes inftruites & intelligentes l'auront, fans doute , r e c o n n o î t r e les différens états , où il fera néceffaire de v a r i e r l'emploi des moyens q u e j ' a i i n d i q u é s , & p o u r r o n t en faire u n e application jufte & convenable. Je ne faurois affez leur r e c o m m a n d e r de ne pas p e r d r e de vue les mauvais effets q u i réfultent de l'ufage des fubftances fufceptibles de s'altérer p a r la chaleur , & de celles q u i font graffes & relâchantes ; de fe reffouvenir q u e le relâchement des f o l i d e s , l'apauvriffement & la diffolution des h u m e u r s , font des états très-ordinaires dans les pays chauds , qui exigent la plus g r a n d e a t t e n t i o n dans le t r a i t e m e n t des plaies.


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MÉMOIRE III. Sur les traitemens des inflammations, des abfcès&des gangrenes. Q U O I Q U E les

maladies inflammatoires des pays c h a u d s paroiffent être les mêmes q u e celles des pays froids ou tempérés , o n ne doit c e p e n d a n t pas les t r a i t e r de la même m a n i è r e ; leurs caufes & la m a r c h e de leurs fymptômes offrent des différences auxquelles il faut a v o i r é g a r d , ainfi q u ' à l'action différ e n t e des remèdes q u ' o n a c o u t u m e d'employer. L e relâchement des folides eft fans-doute peu favorable à la format i o n des inflammations , mais l'épaiffiffement & la t é n a c i t é du f a n g , j o i n t à fa g r a n d e acrimonie , eft une des caufes , qui les font fouvent n a î t r e . L ' o b f e r v a t i o n journalière p r o u v e q u e les i r r i t a t i o n s des parties nerveufes tendineufes & a p o n e v r o t i q u e s , font const a m m e n t fuivies d'engorgemens inflammatoires très-violens , d o n t la m a r c h e


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eft très-rapide , & les terminaifons promptes. Les inflammations idiopathic ques font affez r a r e s , prefque toujours éréfipelateufes, & fi on les traite méthodiquement , la réfolution les termine prefque toujours ; mais pour peu qu'elles foient négligées , l'engorgement devient exceffif, n'eft plus fufceptible de cette terminaifon, & la fuppuration ou la gangrene font alors les feules qui ayent lieu. Il eft rare de voir des tumeurs éréfipelateufes fimples , prefque toujours l'œdème s'y j o i n t , & ne contribue pas peu à la naiffance de la gangrene qui le déclare très-promptement. On ne peut douter que l'abondance des fluides déterminés dans une partie où ils reftent en ftagnation, leur extrême acrimonie, le peu de reffort des vaiffeaux qui les contiennent, & la chaleur forte du climat, ne foient les principales causes de la promptitude avec laquelle la putridité s'empare de ces tumeurs. Quoique la méthode antiphlogiftique foit très-utile dans la cure des inflammations , on doit cependant avoir grand


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foin de ne pas p r o d i g u e r les faignées , fur-tout fi le malade eft depuis l o n g t e m p s dans le p a y s , s'il a n a t u r e l l e m e n t la fibre lâche & molle , fi fes h u m e u r s paroiffent a p p a u v r i e s , & fi l'état œ d é m a t e u x fe joint à l'état inflamm a t o i r e . O n fera au c o n t r a i r e moins-réfervé fur ce g e n r e de m o y e n , fi c'eft une perfonne nouvellement arrivée d ' E u r o p e , fi elle eft jeune & r o b u f t e , fi elle a la fibre féche & r i g i d e , fi la t u m e u r p a r o i t plus p h l e g m o n e u f e qu'éréfipelateufe : alors on doit faire piufieurs faignées dans les deux ou trois premiers jours ; mais paffé ce terme , r a r e m e n t ce m o y e n eft-il de quelque utilité ; j ' a i même fouvent obfervé , qu'il r e t a r d o i t d a n s ce cas la f o r m a t i o n du pus , &: hâtoit la g a n g r e n é . Les boiffons a d o u ciffantes & délayantes doivent être mifes en ufage avec confiance , dans toutes les efpéces d'inflammations , & elles f o n t d ' a u t a n t plus u t i l e s , que le f a n g dans ces climats pèche , & p a r i o n a c r i m o n i e , & p a r fon t r o p g r a n d épaiffiffement. L e régime févere eft auffi très-


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très-important à faire obferver , & les bouillons aux herbes d o n t nous avons tant de fois parlé , font d'une utilité très-grande , & d o i v e n t t e n i r lieu de toute n o u r r i t u r e . Q u a n t aux t o p i q u e s , ils doivent v a r i e r fuivant l'état de la tumeur. D a n s les premiers jours , & lorfqu'elle n ' a u r a pas encore fait des p r o grès confidérables, on emploiera des relâc h a n s , mêlés avec des r é f o l u t i f s , & fi l'inflammation paroiffoit œ d e m a t e u f e , on fe ferviroit de préférence des v u l néraires du p a y s , mêlés avec un peu de taffia ; mais fi l'inflammation étoit vive , la tenfion , la douleur & la chaleur f o r t e s , o n m e t t r o i t en ufaire des cataplafmes émoliiens & a n o d i n s , compofés avec les plantes indigènes auxquelles on a r e c o n n u cette p r o p r i é t é . Le cataplafme de m i e - d e - p a i n , de lait & de f a f r a n , fi ufité dans cette circonftence, ne c o n v i e n t p o i n t dans ces clim a t s , parce q u e le lait fermente rrèsp r o m p t e m e n t , devient t r è s - a i g r e , & peu p r o p r e à p r o d u i r e l'effet q u ' o n delire ; c e p e n d a n t on peut en faire

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u f a g e , mais il faut avoir l'attention de le m e t t r e fort épais , & de le changer trois fois p a r jour. Si la t u m e u r p r e n d la voie de la r é f o l u t i o n , on fe fervira des plantes r e l â c h a n t e s , & de celles q u i font u n peu v u l n é r a i r e s , & on arrofera le cataplafme avec u n e petite q u a n t i t é de tafîia , dont on a u g m e n t e r a la dofe à mefure q u e la réfolution p a r o î t r a fe faire; & fur la f i n , on emploiera cette dernière l i q u e u r , mêlée avec une décoction des plantes v u l n é r a i r e s , p o u r t o u t t o p i q u e , d a n s lequel on t r e m p e r a les compreffes q u ' o n applique fur la t u m e u r , & qu'on t i e n t toujours mouillées. Mais ii au c o n t r a i r e les fymptomes inflammatoires a u g m e n t a i e n t avec b e a u c o u p de rapidité , & au p o i n t qu'il ne foit plus poffible d'efpérer la réfolution , on doit alors recourir aux moyens propres à hâter la formation du p u s , & à prév e n i r la g a n g r e n é . Les cataplafmes maturatifis , faits avec les plantes du p a y s , font les feuls topiques convenables dans cette circonstance , & on d o i t éviter avec g r a n d f o i n , les fubf


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tances graffes & h u i l e u f e s , que b e a u coup de perfonnes m e t t e n t en ufage , auffi bien que le bafilicum; l'expérience m'a appris q u e ces r e m è d e s , au lieu d'avancer la f u p p u r a t i o n , étoient très-capables , au c o n t r a i r e , de hâter la g a n grené. L o r f q u e la matière p u r u l e n t e fera formée , on ouvrira la tumeur p o u r lui donner iffue , & on t r a i t e r a l ' a b f c è s , de la manière q u e nous l'indiquerons c i après : e n f i n , fi l'inflammation n ' a pas été foignée dès le c o m m e n c e m e n t , & qu'elle ait fait des progrès r a p i d e s , fi l'engorgement eft confidérable & p â t e u x aux environs de la t u m e u r , fi le fujet eft cacochyme , & a les humeurs fort acres , la g a n g r e n é fe déclare t r è s promptement. O n fe c o m p o r t e r a alors comme nous le prefcrirons b i e n t ô t . Telle eft en général la m é t h o d e que l'on d o i t fuivre dans le t r a i t e m e n t des inflammations externes ; nous allons m a i n t e n a n t indiquer plus particulièrement , celle qui convient à chacune de ces maladies que nous avons eu occasion d'obferver. J'ai déjà dit q u e les inflammations

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i d i o p a t h i q u e s étoient fort r a r e s ; cepend a n t on obferve quelquefois des éréfipèles fimples, ou compofés d'œdeme ou de p h l e g m o n , qui arrivent fans q u ' a u cune caufe paroiffe les p r o d u i r e , fi ce n'eft un vice local de la p a r t i e qu'ils a t t a q u e n t . Lorfque l'éréfipele eft fimp l e , on e m p l o i e r a , dès les premiers inft a n s , du taffia avec de l'eau , d o n t on baffinera plufieurs fois par j o u r la partie malade , & on en mouillera les compreffes d o n t elle eft couverte : fi m a l g r é ce r e m è d e , l'éréfipele faifoit des p r o g r è s , on fe ferviroit de la même m a nière , d'une décoction des plantes vulnéraires. L e g r a n d baume m'a paru réuffir très-bien dans cette c i r c o n s t a n c e , & on peut en faire ufage depuis le c o m mencement jufqu'à la fin de la maladie. C'eft avec cette décoction légèrement t i è d e , q u ' o n lave la partie enflammée plufieurs fois p a r jour ; on la couvre avec des feuilles de cette plante bouillies , que l'on renouvelle lorsqu'elles font féches. L a réfolution eft affez const a m m e n t la terminaison des éréfipeles


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f i m p l e s , lorfqu'ils font traités à temps , & de la manière q u e je viens de l'indiquer. Il eft inutile que je répète q u ' o n doit j o i n d r e à l'ufage des t o p i q u e s celui du r é g i m e , des boiffons d é l a y a n t e s , & des purgatifs , lorfque la réfolution eft fur le p o i n t de fe faire. Q u a n t aux faignées on les prefcrit r a r e m e n t dans ce c a s , à moins que l'éréfipele n ' a t t a q u e des n o u v e a u x d é b a r q u é s , des lu jets fort replets ou t r è s - f a n g u i n s . J'ai vu à C a y e n n e plufieurs perfonnes fujettes à des éréfipeles p é r i o d i q u e s , qui même r e v e n o i e n t affez fouvent ; ces éréfipeles étoient toujours fimples & fe t e r m i n o i e n t au bout de c i n q à fix jours p a r la r é folution. J'ai vu employer dans ce d e r nier c a s , le fuc des feuilles de Balifier, qui m'a toujours p a r u p r o d u i r e de b o n s effets, en calmant une partie des f y m p t ô m e s , & en p r o c u r a n t une réfolution plus p r o m p t e . Si l'éréfipele eft me, on aura recours forts que ceux d o n t ler ), auxquels on

a c c o m p a g n é d'cedeà des réfolutifs ( p l u s nous venons de p a r mêlera une dofe de G iij


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taffia plus ou moins forte ; fi l'œdème paroiffoit même d o m i n e r , on emploir o i t le taffia feul : on tremperoit dans cette liqueur des compreffès q u ' o n appliq u e r o i t fur la t u m e u r . L ' e n g o r g e m e n t d e v i e n t fouvent très-confidérable, furt o u t chez les perfonnes cacochymes , q u i o r d i n a i r e m e n t o n t les h u m e u r s fort a c r e s , la fibre lâche , & les vaifïèaux très-affoiblis : a l o r s , les humeurs s'accumulent en a b o n d a n c e , & malgré l'ufage des meilleurs réfolutifs, la t u m e u r fe t e r m i n e fouvent p a r la g a n g r e n é , qui fe déclare au centre où il y a une chaleur b r û l a n t e , q u o i q u e l'inflammat i o n y paroiffè peu v i v e . N o u s indiquerons à la fin de ce M é m o i r e , les moyens les plus convenables p o u r arrêter cette efpéce de g a n g r e n é , qui eft t r è s - c o m mune. L e s inflammations phlegmoneufes font fort communes à la fuite de q u e l q u e i r r i t a t i o n , & elles a r r i v e n t r a r e m e n t fans q u ' a u c u n e de ces caufes les précède : cependant j ' a i eu occafion d'obferver quelques éréfipeles p h l e g m o -


SUR CAYENNE. 103 neux , qui prefque toujours ont été fuivis d'accidens g r a v e s , parce que l'engorgement devient t r e s - f o r t & l'inflammation allez v i v e . Je me rappelle q u e . vers la fin de 1 7 6 6 , un homme âgé d'environ c i n q u a n t e - c i n q ans , a r r i v é depuis peu d ' E u r o p e , & paroiffant j o u i r d'une très-bonne f a n t é , fut a t t a q u é d ' u n de ces éréfipeles à la jambe d r o i t e . L e premier jour la tumeur fit des progrèsrapides ; je ne fus appelle q u ' à la fin du deuxième , & j e . trouvai t o u t e la jambe d ' u n volume é n o r m e ; la fièvre , la foif , la chaleur , la féchereffe de toute la peau étoient e x t r ê m e s , & l'inflammation paroiffoit très-vive & entourée d'un e n g o r g e m e n t pâteux. Je prefcrivis au malade les remèdes convenables en pareille circonftance , & j ' a p p l i q u a i fur toute la jambe des cataplafmes relâc h a n s , faits avec des feuilles de c o t o n , de g u i m a u v e & de gombo, que je faifois toujours tenir humides avec la décoction de ces mêmes plantes. M a l g r é l'âge du malade , il fut faigné le foir de cette j o u r n é e , & le lendemain m a t i n G iv


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qui étoit le trois. Les Symptômes augm e n t o i e n t t o u j o u r s , & le foir du t r o i s , la g a n g r e n é fe manifefta à la partie externe de la j a m b e . Sans p e r d r e de t e m p s , j'employai les moyens propres à c o m b a t t e ce nouveau g e n r e de maladie. L e q u a t r i è m e , la g a n g r e n é fit des p r o grès considérables, & une p a r t i e des mufcles jumeaux & folaire furent enlevés : enfin, le c i n q , elle p a r u t fe b o r n e r . Le fax, le fept & le h u i t , les ei carre s t o m b è r e n t , & l'ulcere fe t r o u v a très-bien détergé ; je le traitai enfuite fuivant les régies de f a r t . T o u s les éréfipeles phlegmoneux ne font pas a c c o m p a g n é s de fymptômes auffi violens , ni d'effets fi f â c h e u x , & plufieurs fe t e r m i n e n t p a r la fuppuration. Les inflammations phlegmoneufes qui a r r i v e n t à la fuite de quelque irritation , font prefque toujours fuivies d'accidens g r a v e s ; cependant leur violence eft toujours relative à la n a t u r e des parties irrit é e s , c'eft-à-dire, qué les irritations des parties tendineufés , n e r v e u f e s , a p o n é v r o t i q u e s , & l i g a m e n t e u f e s , excitent


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toujours des accidens plus forts , q u e celles q u i a r r i v e n t s i m p l e m e n t aux p a r ties molles. D a n s les premiers inftans des irritations , fur-tout lorfqu'elles f o n t produites p a r des inftrumens p i q u a n s , ou p a r la morfure de q u e l q u e a n i m a l , il faut faire des incifions profondes p o u r débrider les parties i r r i t é e s , & p r é v e n i r les é t r a n g l e m e n s q u i occafionnent t o u jours les accidens les plus fâcheux. Si o n n ' é t o i t pas appelle à temps , & q u e l'inflammation e u t déjà fait b e a u c o u p de p r o g r è s , o n emploieroit des cataplafmes capables d ' a v a n c e r la f u p p u r a t i o n . Les plantes du p a y s , q u i font les plus propres à r e m p l i r cette i n d i c a t i o n , font les feuilles de médecinier, celles d e verveine & l ' o g n o n - d e - l y s , q u ' o n t r o u v e a b o n d a m m e n t dans les favanes ou prairies. L o r f q u e la f u p p u r a t i o n fera a c h e vée , on fe c o m p o r t e r a comme nous allons l ' i n d i q u e r . Les inflammations vives le t e r m i n e n t , comme nous l'avons déjà d i t , ou p a r la f u p p u r a t i o n , ou p a r la g a n g r e n e ; ces


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deux états forment deux maladies différentes , qui exigent chacune un traitement & une méthode particulière , que nous nous propofons de développer ici. La putréfaction & l'acrimonie, que la matière purulente, raffemblée dans quelque partie, acquiert quelquefois trèspromptemenr, dans un climat où tout concourt à produire ces effets, exigent beaucoup d'attention dans l'ouverture des abfces. Lu effet, rien ne feroit plus dangereux, que de laiffèr croupir le pus dans quelque partie; une fois formé, il tend à devenir fort acre, & par-là, trèspropre à ronger & à détruire les endroits où il féjourne Mais ces ravages feront plus à craindre , fi les pérfonnes font plus ou moins cacochymes , fi elles ont les humeurs acrimonieufes, fi la matière purulente eft la fuite de quelque inflammation v i v e , ou bien fi elle a termine quelque maladie aiguë : enfin, fes dangers feront plus à craindre, fi l'abfcès fe trouve fitué fur des parties délicates, comme dans des articulations, fur des


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t e n d o n s , des o s , & c . ou bien dans la fubflance de q u e l q u e vifcere plus ou moins délicat. P o u r d o n n e r une idée des r a v a g e s q u e le féjour de la m a t i è r e p u r u l e n t e p e u t produire dans les différentes c i r c o n s tances dont o n v i e n t de p a r l e r , n o u s allons r a p p o r t e r quelques o b f e r v a t i o n s ; elles ferviront de plus à i n d i q u e r la méthode cutative q u ' o n doit fuivre p o u r la guérifon de ces maladies , & elles i n d i q u e r o n t quelles font les reffources de la n a t u r e , dans les abfcès i n t e r n e s , auxquels l'art ne peut p o i n t p o r t e r des fecours. J'ai obfervé d a n s le premier v o lume , q u e l ' h u m e u r fébrile fe dépofoit allez fouvent fur q u e l q u e v i f c e r e , & y excitoit des abfcès , f u r - t o u t au foie. Si la fluctuation eft fenfible au-dehors , on ne doit pas p e r d r e un inflant p o u r en faire l'ouverture , afin de p r é v e n i r le d é labrement q u e le pus ne m a n q u e r o i t pas de caufer en fejournant l o n g - t e m p s dans le tiffu délicat de cet o r g a n e ; mais fi malheureufement rien n ' a n n o n c e l'endroit où l ' h u m e u r p u r u l e n t e eft logée ,


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il refte peu de reffources à l ' a r t , & on eft forcé d ' a b a n d o n n e r la cure aux foins de la n a t u r e . E n 1 7 6 8 , je fis p a r t à l'Académie R o y a l e de C h i r u r g i e , d'un fait de cette efpéce. U n h o m m e fort & robufte fut a t t a q u é , à la fuite d'une fièvre ordinaire du p a y s , d'un engorg e m e n t au foie , a c c o m p a g n é d'une d o u l e u r allez vive , d'une fièvre lente avec des redoublemens tous les l o i r s ; les moyens convenables en pareils c a s , furent employés avec f o i n , & au bout de dix à douze j o u r s , les fymptômes fe calmèrent. T o u t a n n o n ç o i t la fuppur a t i o n achevée , mais r i e n n'indiquoir a u - d e h o r s l ' e n d r o i t du d é p ô t , & on ne d é c o u v r o i t nulle p a r t aucun veilige de fluctuation. Le malade refta p e n d a n t quat r e à c i n q jours affez tranquille ; il eut b i e n t ô t u n e fiévre l e n t e , avec des friffons i r r é g u l i e r s , & il difoit fentir vers la rég i o n du foie , des douleurs affez vives ; il ne p o u v o i t refter couché que fur I d o s , & fouvent à moitié affis ; il eut des fueurs colliquatives des plus fortes : enfin, il ne d o n n o i t ni nuit ni j o u r , & ne poue


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voit abfolument rien m a n g e r . Je mis dans cette circonftance , b e a u c o u p de remèdes en u f a g e , & a u c u n ne p a r u t p r o d u i r e d'effet. Enfui , l'état de fouiffrance o ù étoit le malade , & l'homme continuelle dont il étoit t o u r m e n t é , me d é t e r m i n è rent à lui d o n n e r tous les foirs une petite potion c a l m a n t e . Il paffa , la première nuit qu'il en lit ufage , à m e r v e i l l e , & dormit très-bien ; le lendemain m a t i n , il étoit très-fatisfait, & fe r e p a r d o i t comme prefque guéri. C o m m e je favois à q u o i m'en t e n i r fur fa p r é t e n d u e g u é r i f o n , je lui confeillai de refter t r a n q u i l l e , & d e le ménager toujours b e a u c o u p . L a j o u r née fe paffa affez bien , mais la nuit d'enSuite, le malade r e t o m b a dans l'on premier é t a t , ce qui l'affecta b e a u c o u p ; les nuits f u i v a n t e s , il eut recours à la p o t i o n calmante , & il dormit allez bien ; la cinquième de ces nuits , il fe déclara u n crachement allez confidérable ; j ' e x a m i nai les c r a c h a t s , & je vis q u e c'étoit du pus mêlé avec du f a n g ; la nuit fuiv a n t e , je prefcrivis une p o t i o n huileufe a p r e n d r e p a r cuillerées d ' h e u r e en h e u r e ,


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& je recommandai au malade de cracher dans une affiette. Le crachement avoit celle dans la journée, mais fi-tôt que le malade fut couché, il eut une toux violente ,&:il fit ufage de la potion ; le crachement fe déclara tout de fuite , & dura toute la n u i t , avec une telle abondance, que le lendemain matin l'affiette fut pleine de matière purulente de couleur de liede-vin. Je prefcrivis au malade un régime relatif à fon état , & une tifane vulnéraire avec un peu de fyrop de callebaffe, fans interrompre les potions huileufes. Le crachement continuoit toutes les nuits , & ceffoit entièrement dans la journée. L'évacuation de cette humeur purulente étoit fi confidérable , que pendant plus d'un mois le malade en rendit plus d'une livre par nuit. A proportion que cette évacuation fe faif o i t , il fe trouvoit beaucoup foulage ; le fommeil fe rétablit en partie, la fièvre lente difparut, la groffeur de l'hypocondre droit, très-apparente en dehors, diminua fenfiblement. Lorfque les crachats commencèrent à diminuer , je fis couper


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la tifane v u l n é r a i r e avec du l a i t , & je mis le malade à Pillage des pilules de M o r t o n . C o m m e fes forces fe rétabliff o i e n t , je lui prefcrivis de petites p r o menades le foir & le m a t i n , & des alimens plus folides, mais de facile d i gefttion ; il c o n t i n u a ce régime p e n d a n t plus d'un mois & demi , au b o u t duquel temps , le c r a c h e m e n t difparut c o m p l è t e m e n t ; il fe t r o u v a b e a u c o u p m i e u x , & reprit de l ' e m b o n p o i n t . Il refta dans cet état e n v i r o n trois, m o i s , n ' a y a n t d ' a u t r e i n c o m m o d i t é q u ' u n e légère d o u leur qui fe faifoit fentir de temps en temps à la r é g i o n du foie ; une fièvre violente le p r i t e n f u i t e , & la douleur de l ' h y p o c o n d r e droit fe réveilla comme a u p a r a v a n t , fans qu'il y p a r u t la m o i n dre tenfion ni le m o i n d r e gonflement ; les fueurs colliquatives r e p a r u r e n t de même que l'infomnie ; il p a r la e n v i r o n huit jours dans cet état ; au b o u t de ce temps , & dans le m o m e n t où le malade paroiffoit aller m i e u x , le crachement p u rulent revint , mais peu a b o n d a n t ; je prefcrivis de n o u v e a u les tifanes v u l n é -


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raires & les potions huileufes , mais le c r a c h e m e n t refta le même p e n d a n t huit jours , & ne produifit a u c u n foulagem e n t . D a n s ce même temps le malade fe p l a i g n i t p e n d a n t deux ou trois jours de coliques vives ; enfin, un cours de v e n t r e fe d é c l a r a , & fut les deux premiers jours affez a b o n d a n t , fans q u e je puffe y rien obferver de p a r t i c u l i e r , mais le troifieme j o u r , je vis les felles qui avoient été faites p e n d a n t la n u i t ; elles avoient le plus g r a n d r a p p o r t avec la matière p u r u l e n t e r e n due par les c r a c h a t s . Le malade me dit q u e cette dernière évacuation le foulageoit beaucoup ; les crachats fe f u p p r i m e r e n t t o u t - à - f a i t , ainfi q u e les lueurs colliquatives qui avoient été confidérables jufqu'à ce m o m e n t . C e t t e efpéce de diarrhée p u r u l e n t e , qui d u r a près d'un mois & d e m i , fe t e r m i n a enfuite fans le fecours d'aucun remède ; le malade fe rétablit à m e r v e i l l e , reprit fon ancien e m b o n p o i n t , & ne reffentit plus a u c u n e douleur à la région du foie ( i ). C e t t e ( i ) C e t homme , qui étoit naturellement très-robufte, a paru fe porter très-bien jufqu'à l'anné 1 7 7 4 , qu'il eft mort;

obfervation


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obfervation offre plufieurs réflexions, & prouve combien les reffources de la n a t u r e font g r a n d e s . L a fortie de l ' h u m e u r p u r u lente,par les c r a c h a t s , d o n n e lieu de foupç o n n e r qu'elle fe fit j o u r vers la p a r t i e convexe du f o i e , p a r le d i a p h r a g m e , & p a r les p o u m o n s ; mais ce qui p a r o î t le plus é t r a n g e dans ce f a i t , c'eft que la matière p u r u l e n t e ait p u c o r r o d e r ces p a r t i e s , fans q u e le malade fe foit j a mais plaint d'y reffentir la moindre d o u leur. L a r o u t e , q u e le pus s'étoit f r a y é e , devoir être d ' a u t a n t plus c o n f i d é r a b l e , qu'en certains momens il fortoit d ' u n e a b o n d a n c e exceffive : e n f i n , il femble q u e cette route fe b o u c h a e n t i è r e m e n t , puifque le m a l a d e fe rétablit très-bien , & n'a é p r o u v é aucune i n c o m m o d i t é d a n s ces parties. Q u a n t à la diarrhée purulente , q u i a p a r u t e r m i n e r complet tement la maladie ; il y a t o u t lieu de croire q u e le pus s'eft r e n d u au d u o d é n u m , p a r le c o n d u i t h é p a t i q u e , d o n t

comme je n'étois plus fon Chirurgien, j'ai ignoré quelle a été la dernière maladie,

Tom.

II

H


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le diamètre aura p e u t - ê t r e été b e a u c o u p a u g m e n t é . Il fe p o u r r o i t auffi, q u e les parois de l'abfcès euffent contracte q u e l q u e adhérence avec les t u n i ques des inteftims, & q u e le pus s'y foit o u v e r t une iffue. Il ne falloit rien m o i n s , dans cette c i r c o n f t a n c e , p o u r favorifer le t r a v a i l falutaire de la n a t u re , que la force & l'intégrité du t e m p é r a m e n t de celui qui fait le fujet de c e t t e o b f e r v a t i o n , & les cas où elle agit a v e c a u t a n t de fuccès , quoiqu'ils ne foient pas fans exemple , font m a l h e u reufement t r o p rares dans les maladies de ce g e n r e , q u ' o n obferve fi fréquemm e n t dans ces climats. L a n a t u r e fait , il eft v r a i , toujours des efforts : l'obferv a t i o n fuivante en eft une p r e u v e . A la fin de 1 7 6 6 , je fus prié de voir u n ancien f o l d a t , qui alors étoit p ê c h e u r ; il avoit une fièvre violente , & fe plaig n o i t d'une douleur vive à la r é g i o n l o m b a i r e droite ; t o u t i n d i q u o i t u n eng o r g e m e n t inflammatoire vers le rein d r o i t . Par les queftions q u e je fis au malade , j ' a p p r i s q u e depuis e n v i r o n trois


SUR CAYENNE. 115 mois il avoir toujours reffenti une douleur affez forte dans cet endroit, & qu'une petite fièvre lente ne l'avoit point quitté. Je mis en ufage les antiphlogiftiques qui me parurent les mieux indiqués ; le cinquième jour , la fièvre fe calma de même que la douleur, & au bout de trois k quatre, le malade fe trouva affez bien & reprit fes fonctions de pêcheur. Deux mois après cette époque, la fièvre reparut vivement avec une douleur forte dans la région du foie, qui étoit un peu gonflée. Le malade fut alors tranfporté à l'hôpital ; je fis appliquer fur la tumeur , des cataplafmes anodins & relâchans, & je preferivis un régime conforme k fon état ; la fièvre & tous les fymptômes diminuèrent confidérablement au bout de huit à neuf j o u r s , & le gonflement de l'hypocondre s affaiffa ; il ne fut pas poffible d'y découvrir le moindre ligne de fluctuation. Le troifieme jour de la diminution des fymptômes , le malade me dit qu'il avoit la cuiffe droite engourdie, & qu il ne pouvoit pas la remuer ; je l'examinai, & je trouvai à fa partie fupérieure H ij


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& un peu i n t e r n e , une t u m e u r avec fluctuation ; je l'ouvris f u r - l e - c h a m p , & il en.fortit une t r è s - g r a n d e q u a n t i t é de matière purulente de la couleur de lie-dev i n , & d'une odeur des plus fétides ; je fis affeoir le malade , & la matière coula avec a b o n d a n c e ; j ' o b f e r v a i en mêmetemps q u ' e n preffant la r é g i o n du foie , l'écoulement a u g m e n t o i t confidérablem e n t . J'introduifis une fonde brifée p a r l'ouverture de l'abfcès, & par-deffous l'arc a d e c r u r a l e , mais je ne pus en t r o u v e r le fond. J ' e m p l o y a i , dans ce premier panf e m e n t , des injections déterfives & a n t i feptiques ; je réglai un régime p r o p r e à s'oppofer à la p o u r r i t u r e des h u m e u r s , & je mis le malade à l'ufage d'une décoct i o n de q u i n q u i n a ; mais ces moyens d e v i n r e n t inutiles ; le lendemain , la gang r e n é fe manifefta à l'ouverture de i'abfcès, & l'humeur p u r u l e n t e , qui en fortoit, a v o i t une odeur des plus cadavéreufes ; e n f i n , le malade m o u r u t le troifieme jour. Je fis l ' o u v e r t u r e du cadavre , & je t r o u v a i une t r è s - g r a n d e p a r t i e de la fubftance du foie détruite ; l'abfcès s'étoit


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fait jour dans la partie cave qui étoit toute putréfiée : la matière purulente en defcendant dans la partie inférieure du ventre , avoit corrodé le péritoine, détruit le tiffu cellulaire qui fe trouve au paffage des vaiffeaux cruraux , & s'étoit enfin amaffèe à l'endroit où la tumeur fe manifefta. Le rein de ce côté q u i , avoit été attaqué le premier par l'abord de cette matière, étoit aux deux tiers pourri, & avoit un volume deux ou trois fois plus grand que dans l'état naturel. La portion des inteftins grêles qui s'étoit trouvée au paffage de la matière purulente, étoit tout-a-fait gangrenée, de même qu'une partie du méfentere. Tous les abfcès, qui attaquent le foie, ne font pas fitués auffi défavorablement pour le malade, que ceux dont nous venons de parler ; J'ai été dans le cas de voir à Cayenne plufieurs de ces maladies dont l'amas de la matière purulente s'annonçoit par des fignes fenfibles, & l'ouverture faite à propos, étoit fuivie du fuccès le plus heureux. Dans cette circonftance, il eft effentiel de ne H iij


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pas perdre de temps, fitôt qu'on a des lignes fuffifans de la préfence du pus, & de la néceffité de l'ouverture de l'abfcès : le plus petit retard peut devenir un obftacle au fuccès de l'opération. En effet, outre les ravages que cette matière peut produire dans la fubftance du foie, de même que fon reflux dans la maffè des humeurs, elle peut encore détruire les adhérences des parois de l'abfcès , avec le péritoine & les mufclces du basventre , alors l'ouverture de l'abfcès une fois faite, une partie de l'humeur purulente coule dans le bas-ventre , & ne peut manquer d'y exciter des ravages funeftes. Cette adhérence fi utile & 11 néceffaire pour la réuffite de l'opération, exige beaucoup d'attention de la part de ceux qui la pratiquent, afin de ne pas étendre l'ouverture au-delà des bornes de cette adhérence ; ce qui feroit conftamment fuivi de l'accident dont on vient de parler. Lorfque ces abfcès feront ouverts , on les traitera fans perdre jamais de vue la difpofition que ces parties ont à la putréfa&ion; on emploiera pour tout


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topique, de légers déterfifs auxquels on mêlera la décoction de quinquina. O n pourra, f u i v a n t e s différentes circonftances, rendre cette liqueur plus active, en y ajoutant quelques gouttes de taffia. On introduira jufqu'au fond de fabfcès un petit findon trempé dans cette liqueur , & on garnira l'ouverture avec de la charpie imbibée du même mélange : enfin, on couvrira le tout avec des compreffes & un bandage convenable. Le régime doit être tout-à-fait v é g é t a l , & les bouillons aux herbes fuffifent les premiers jours. Si la matière purulente étoit putride & de mauvaife odeur, on mettroit le malade à fufage des apozémes faits avec le quinquina, les plantes ameres, & un peu de n i t r e , &c. Quoique les abfcès des parties externes foient plus fufceptibles des fecours de f a r t , il y a néanmoins des cas où la matière purulente caufe des ravages confidérables , fur-tout lorfqu'elle féjourne dans des parties délicates, qui fe reffentent bientôt de fon acrimoH iv


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nie : les obfervations fuivantes en feront une preuve. M. le Chevalier Rouffeau , Créole de C a y e n n e , établi fur le bord de la rivière de Kourou, fe piqua le 2 0 Septembre 1 7 7 1 , à la féconde phalange du doigt du milieu de la main d r o i t e , avec la pointe d'un crochet , auquel il fufpendoit des becaffes ; il fentit d'abord une douleur affez vive , mais il n'en fit aucun cas ; le lendemain le doigt étoit fort enflé, la douleur étoit vive & une fièvre affez forte fe déclara ; le malade mit fa main dans l'eau tiède, & fe contenta d'appliquer fur la petite plaie, un emplâtre d'onguent de la mere : ces moyens n'eurent aucun fuccès. 1 e troifieme jour le gonflement avoit gagné toute la m a i n , les douleurs étoit pulfatives & violentes, la fièvre, la foif & la chaleur de toute la peau ne donnoient aucun relâche. Le malade, dans cette pofition, manquant de fecours, prit le parti de defcendre au pofte de Kourou , ou il y a un Chirurgien entretenu par


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le R o i . A r r i v é à ce p o i r e , Les f y m p t ô mes décrits étoient confidérablement a u g m e n t é s , & le malade ne p o u v o i t refter dans aucune position. L o r f q u e le C h i r u r g i e n eut examiné l'état de cette main , il a p p l i q u a fur la petite plaie q u i laiffoit échaper u n e h u m e u r rouffâtre, un e m p l â t r e , & couvrit t o u t e la main d'un cataplafme relâchant. Le lendemain qui étoit le q u a t r e , le gonflement étoit é n o r m e , & s'étendoit à l'avant-bras & au bras jufques fous l'aiffelle. Le malade ne d o n n o i t ni n u i t ni j o u r , & foufroit des douleurs inexprimables. L e C h i r u r gien tâchoit de le c o n f o l e r , en lui affûtant q u e ces douleurs étoient néceffaires pour la formation du p u s , que b i e n t ô t elles cefferoient, & qu'il feroit l ' o u v e r ture de l'abfcès. L e malade prit p a t i e n c e pendant le cours de cette q u a t r i è m e journée ; mais le cinq , fe v o y a n t b e a u coup plus m a l , il fe décida à p a r t i r p o u r C a y e n n e . Il s'arrêta à moitié chemin chez M a d a m e Gillet fa f œ u r , qui l'engagea même à refter chez elle. O n e n voya chercher t o u t de fuite un h a b i t a n t


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voifin de ce q u a r t i e r , qui s'eft acquis u n certain ufage dans les maladies du pays , & fe rend fouvent utile : lorfqu'il eut e x a m i n e r a main m a l a d e , il crut qu'il n ' y avoit p o i n t de p u s , & qu'il falloir en favorifer la f o r m a t i o n par des cataplafmes maturatifs ; il en fit appliq u e r en conféquence fur tous les endroits gonflés. Le feptieme j o u r t o u t alloit e n c o r e b e a u c o u p plus mal ; la fièvre étoit a c c o m p a g n é e de redoublemens & d e friffons très-forts , le malade delir o i t affez f o u v e n t , & fes douleurs alloit toujours en a u g m e n t a n t . Le huitième j o u r t o u t é t a n t dans le même é t a t , Mad a m e Gillet prit le p a r t i de m'écrire , p o u r me prier de me t r a n f p o r t e r au p l u t ô t chez elle. Je partis t o u t de f u i t e , & j ' a r r i v a i dans le m o m e n t q u ' o n finiffoit de le p a n f e r . O n me fit d'abord l'hiftoire de la m a l a d i e , & on m'affura qu'il n ' y avoit p o i n t de matière f o r m é e , & qu'il ne feroit temps d ' o u v r i r la m a i n q u e dans deux ou trois jours. Le malade fort i m p a t i e n t é de fon é t a t , cria q u ' o n lui défit bien v î t e fa m a i n , pour


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que je puiffe l'examiner; mais quelle fut ma furprife de voir d'abord le volume énorme de cette partie ; le doigt bleffe étoit noir & g a n g r e n é , le dos de la main étoit couvert de phlictenes, & l'épiderme fe féparoit du relie de la peau. L'intérieur ou la paume de la main étoit remplie de boffes, que le pus avoit formées en foulevant la peau aux endroits où il avoit trouvé le moins de réfiftance. L'avant-bras avoit au moins deux fois fon volume ordinaire; fa partie inférieure & interne au-deffus du ligament annulaire interne & commun , offroit une tumeur confidérable avec fluctuation. Je fis part à Madame Gillet du trille état de cette m a i n , & nous convînmes qu'avant d'y toucher nous fêtions porter le malade chez Madame Rouffeau leur mere , qui n'étoit qu'à ne petite lieue de C a y e n n e , afin que je puffe plus aifément lui donner mes foins. Le malade fut porté dans un hamac ; nous partîmes à deux heures après minuit, & nous arrivâmes à huit heures du matin chez Madame Rouffeau. u


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Dès q u ' o n l'eut a r r a n g é dans i o n l i t , je p r é p a r a i l'appareil qui m'étoit néceffaire p o u r le panfer. Je commençai d'ab o r d p a r fcarifier le d o i g t mortifié, & je m'apperçus que la g a n g r e n é ne pénét r a i t que le corps de la peau ; je le fendis intérieurement jufqu'à l ' o s , fur l'endroit où il avoit été bleffé. Le t e n d o n du fublime & du profond qui avoit été piqués étoient pourris , l'os de la féconde & première p h a l a n g e carié , ainfi que l'ext r é m i t é de l'os du m é t a c a r p e , qui répondoit à ce doigt ; je fis enfuite des incifions fur quelques endroits faillans de la main, p o u r en évacuer le pus ; le g r a n d nombre de clapiers qui s'étoit formés , & fa p o u r r i t u r e des parties tendineufes & lig a m e n t e u f e s , q u ' i l étoit néceffaire de faire exfolier, me força de répéter les incifions : au refte, je ne pus les prolonger a u t a n t qu'il l'auroit fallu , p a r c e qu'il y a v o i t un g r a n d n o m b r e de parties qu'il étoit néceffaire de ménager. Les inci fions q u e je fis dans l'intérieur de la m a i n , d o n n è r e n t iffue à la matière pu r u l e n t e , qui formoit la t u m e u r au-deffus


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du ligament annulaire i n t e r n e & c o m m u n , & qui fans d o u t e avoit fufé p a r deffous ce l i g a m e n t . Je paffai enfuite au dos de la m a i n où la g a n g r è n e c o m mençoit à fe manifefter ; j ' y fis plufieurs incifions, & il n'en fortit qu'une matière claire & rouffâtre. J'appliquai fur t o u t e la main t a n t i n t é r i e u r e m e n t qu'extérieurement , & fur les doigts , u n cataplafme de manioc, auquel j ' a v o i s ajouté u n e b o n n e dofe de taffia ; je couvris l ' a v a n t bras qui étoit v i v e m e n t enflammé de cataplafmes r e l â c h a n s , & j ' e n v e l o p p a i le bras gonflé jufques fous l'aiffelle , de compreffes trempées dans une décoction des mêmes plantes aiguifée avec du taffia. Je prefcrivis au malade un régime févere , & je le mis à l'ufage de quelques bouillons a u x herbes ; je lui fis p r e n d r e des apozémes a v e c le q u i n q u i n a , & les p l a n tes ameres. P e u de temps après ce p r e mier p a n f e m e n t , il fe t r o u v a dans u n calme p a r f a i t , & d o r m i t t o u t le refte de la journée ; le foir je levai l'appareil p o u r en a p p l i q u e r u n n o u v e a u , la matière p u r u l e n t e avoit coulé de toute p a r t ,


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& toutes les pièces de l'appareil en étoient trempées ; l'avant-bras avoit confidérablement diminué de groffèur, de même q u e le bras ; & plufieurs g l a n d e s , engorgées fous l'aiffelle, a v o i e n t déjà difparu. Je p a n f a i le m a l a d e de la même m a n i è r e que le m a t i n . Le deuxième j o u r , la m a i n & les autres parties gonflées étoient b e a u c o u p d i m i n u é e s , le malade fe t r o u v o i t fort tranquille , & la fièvre, avoit ceffé. Des l a m b e a u x de chairs pourries & f u r - t o u t , des g a i nes de tendons , f o r t o i e n t a b o n d a m m e n t p a r les incitions faites dans l'intérieur de la main ; les efcarres des chairs gangrenées a n n o n ç o i e n t une chute proc h a i n e . Je lavai les e n d r o i t s atteints d'un commencement de g a n g r e n é , avec du taffia c a m p h r é , & le refte des incifions de la main , avec u n e décoction vulnéraire à laquelle j'avois ajouté un tiers de taffia fimple. J ' a p p l i q u a i , fur les t e n d o n s d é c o u v e r t s , des b o u r d o n n e t s trempés dans l'efprit de t é r é b e n t h i n e , & fur les chairs qui étoient déjà v i v e s , des p l u m a ceaux trempés dans la décoction vulné-


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raire , & enfin par-deffus le t o u t , des cataplafmes de manioc. Je c o n t i n u a i ce panfement p e n d a n t cinq j o u r s , de m ê m e que le r é g i m e prefcrit c i - d e v a n t , avec un lavement émollient q u e l'on d o n n o i t au malade tous les f o i r s , & au b o u t de ce temps les efcarres g a n g r e n e u f e s furent tout-à-fait tombées. L e fix, les t e n d o n s du fublime & du p r o f o n d s'exfolièrent de q u a t r e à c i n q pouces , & leur c h u t e ammena une h é m o r r h a g i e qui p a r u t au milieu de la m a i n . M a l g r é les moyens que je mis enufage p o u r l ' a r r ê t e r , elle dura trente-fix h e u r e s , & le malade perdit b e a u c o u p de f a n g ; je craignis même pendant q u e l q u e - t e m p s , d'être forcé d'amputer la m a i n . Les compreffions, indifpenfables dans ce c a s , produifirent un n o u v e a u gonflement ; le pus fit même quelques fufées, ce q u i m ' o b l i g e a à de revenir à de nouvelles incitions : enfin, lorfque l ' h é m o r r h a g i e me p a r u t folidement arrêtée , je panfai le m a lade comme a u p a r a v a n t , & je mis d e l'efprit-de-vin fur les caries q u i étoient alors à d é c o u v e r t . L a m a i n fe d é g o r g e a


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t r è s - p r o m p t e m e n t & r e p r i t bientôt la forme qu'elle avoit a v a n t l'hémorrhagie. Je c o n t i n u a i les mêmes panfemens ]ufq u ' à ce q u e les t e n d o n s & les ligamens fuffent entièrement exfoliés ; u n e partie des mufcles du m é t a c a r p e fut d é t r u i t e , & l'intervalle de ces os formoit des vuides dans lefquels je paffai de petits findons de linge fin, que je fupprimai enfuite p e u - à - p e u , à mefure que le dég o r g e m e n t fe faifoit. A u b o u t d'un mois les plaies p a r u r e n t dans le meilleur é t a t ; les caries des os du d o i g t bleffé s'exfolièrent , & il ne paroiffoit plus de parties ligamenteufes & tendineufes altérées. U n effort q u e le malade fit pour effayer à fe l e v e r , p r o c u r a u n e nouvelle h é m o r r h a g i e , q u i q u o i q u e moins forte q u e la première , fut affez difficile à a r r ê t e r & d u r a douze heures. Après qu'elle eut ceffé, je n ' e m p l o y a i p o u r topique que du taffia p u r , parce que les chairs fe bourfoufloient & devenoient mollaffes ; mais elles p r i r e n t b i e n t ô t une b o n n e q u a l i t é . L e r é g i m e prefcrit dans


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le premier t e m p s , fut c o n t i n u é jufqu'à ce m o m e n t , ainfi q u e les apozémes avec le q u i n q u i n a & les plantes ameres. L e malade p r i t alors u n peu de n o u r r i t u r e folide, mais toujours tirée des v é g é t a u x . Les plaies allèrent de mieux en m i e u x , les caries furent t o u t - à - f a i t exfoliées a u bout de c i n q u a n t e j o u r s , & la g u é r i fon a v a n ç a d e t o u t e p a r t . C o m m e le doigt bleffé avoit p e r d u fes t e n d o n s fléchilfeurs , je m ' o c c u p a i à lui faire p r e n dre p e n d a n t le refte du t r a i t e m e n t u n e fituation c o u r b e , p o u r qu'il n e reftât p a s é t e n d u , & q u ' i l fut moins difforme. Les cicatrices fe f o r m è r e n t p a r t o u t , & enfin la guérifon p a r u t complète au b o u t de trois mois. Le m a l a d e d ' a b o r d n ' a voit prefque a u c u n ufage de fa m a i n , tous les d o i g t s étoient r o i d e s , & f i n s mouvement ; mais p e u - à - p e u leur foupleffe naturelle leur eft r e v e n u e ; & il a pu fe fervir de fa m a i n p o u r écrire & pour le relie de fes befoins. R e m a r q u o n s q u e le malade , q u i fait le fujet de cette O b l e r v a t i o n , étoit d e puis près de deux ans dans un état d e

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cachexie considérable ; plufieurs vifceres du b a s - v e n t r e , &: fur-tout la rate étoient obftrués ; fes humeurs n ' a v o i e n t plus leur cônfiftance naturelle , & le fang étoit dans un état de diffolution t r è s - m a r q u é e . C'eft fans-doute à cette mauvaife difpofition q u ' o n doit rapporter les accidens de cette m a l a d i e , &furt o u t la difficulté q u e j ' é p r o u v a i à arrêter l ' h é m o r r h a g i e ; & ce fut en conféquence de cette mauvaife difpofition , que je c o n t i n u a i fi long-temps le r é g i m e antifeptique , & l'ufage des topiques fpiritueux. M a l g r é ces circonftances peu favorables p o u r le malade , il faut convenir que fi l'on eut a p p o r t é dans le c o m m e n c e m e n t , les fecours convenables à fon é t a t , fa maladie n'auroit jamais été fuivie d'accidens auffi g r a v e s : fi même lorfqu'il defcendit au polie de Kourou , le C h i r u r g i e n eut fait une incifion p r o f o n d e fur l'endroit bleffé , & qu'il eut ouvert la g a i n e des tendons irrités , & détruit les premiers é t r a n g l e m e n s , il auroit p r é v e n u non-feulement la g a n g r e n e , mais encore le déla-


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brement qui arriva à toute la main. C'eft ainfi que des bleffures, qui paroiffoient de peu de conféquence à des perfonnes peu instruites, produif ent des accidens violens , prefque toujours la fuite des négligences qu'on a dans le principe de ces maladies. L'état, dans lequel étoit le doigt bleffé , fembloit d'abord exiger l'amputation ; je ne diffimulerai même pas , que je l'ai propoSée plufieurs fois avec inftance au malade , qui n'a jamais voulu s'y foumettre. La carie des os de la première & féconde phalange m'ôtoit prefque l'efpoir de conferver le d o i g t , eu égard au P ogrès que cette maladie fait ordinairement dans la fubftance fpongieufe de ces os. Quant à la gangrené , elle n'occupoit que l'extérieur de la peau, qui en plufieurs endroits parut être rétablie dans l'état Sain, par la vertu antifeptique du manioc employé en cataplafme. D'après ce fait, on voit qu'il ne faut pas recourir trop légèrement à des opér i o n s , loriqu'il eft poffible de les r

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éviter , & fur-tout à des opérations qui privent de quelque partie ou de quelque membre, & qui d'ailleurs entretiennent un préjugé ridicule contre les perfonnes qui cultivent cette partie de l'art de guér i r , même avec le plus de diftinction. Lorfque les abfcès fe trouvent fitués fur les os, le pus peut caufer des ravages çonfidérables, fur - tout fi la fubftance de ces os eft fpongïeufe, comme cela eft arrivé dans l'Obfervation fuivante. Au commencement de l'année 1768, je fus mandé pour voir M. Leclair, Notaire Royal & Greffier de la jurifdiction de Cayenne ; je le trouvai avec une fièvre très-forte, oppreffion & difficulté de refpirer. Il fe plaignoit d'une douleur affez vive fur le fternum ; en examinant cette région, j ' y découvris une tumeur groffe comme un œuf de poule, dure & légèrement enflammée : j'y appliqua des cataplafmes anodins & relâchans; je prefcrivis au malade une diète févere? & une boiffon délayante : il fut faigne plufieurs fois. L'ufage de ces remèdes


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ne parut produire aucun effet, la t u meur devint fort greffe , & annoncoit une fuppuration prochaine. Dans Pinmention de l'accélérer , j'employai des catapiafmes avec l'ofeille , le gombo & l'oignon-de-lis. Les fymptômes ce la fuppuration fe continuèrent jufqu'au dix-huit, où elle parut complètement faite. : je fis l'ouverture de Pabfcès ; il en fortit beaucoup de matière purulente , d'affez bonne n a t u r e , & le malade fe trouva fort foulage. J'employai , dans les panfemens des deux ou trois premiers jours, un digeftif avec la térébenthine & les jaunes d'œufs. Le quatrième j o u r , Pabfcès fut très - bien détergé, & fes environs parurent toutà-fait dégorgés; ie me fervis alors de la décoction vulnéraire avec le taffia & un peu de miel du pays. T o u t parut aller à merveille jufqu'au douzième j o u r , où la fièvre & l'oppreffion reparurent ; le malade me fit obferver alors, qu'il ne pouvoit relier couché que fur le dos, & qu'il fentoit un mal-ailé inexprimable; les chairs du fond de l'abfcès devinrent I iij


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blanches & molles. J'employai le taffià feul, & maigre fon ufage , les chairs le bourfouflèrent & continuèrent à être de mauvaife nature. Environ fix jours après l'apparition de ces nouveaux fymptômes , le malade me dit qu'il fentoit une douleur vive dans le fond de l'abfcès ; je l'examinai de p r è s , & j'obfervai qu'entre, deux petites élévations de chair , il y avoit une petite bulle d'air avec un peu de mat ère purulente trèsblanche ; je fis touffer le malade , & j'apperçus , dans l'inftant, plufieurs de ces bulles fortir avec un peu de matière; j'introduits, dans cet endroit, un ftilet qui entra fort avant dans la poitrine. Je dis alors au malade que nous avions une petite opération à lui faire, mais que c'étoit peu de chofe. On me pria, avec beaucoup d'inftance, de la différer jufqu'au lendemain matin ; 8: alors , mon malade étant bien décidé à me laiffèr faire tout ce qui feroit néceffaire, je commençai par enlever , avec le bif touri , les chairs oui répondoient à l'endroit où j'avois introduit le ftilet, & ;


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j'emportai en m ê m e - t e m p s deux ou trois fragmens d u fternum, qui dans cet endroit étoit t o u t p o u r r i . A peine ces pièces furent-elles enlevées , qu'il f o r t i t de la p o i t r i n e une t r è s - g r a n d e q u a n t i t é de matière blanche & louable. A l'inftant le malade me dit qu'il fe fentoit foulage ; mais toute l'indication n ' é t o i t pas remplie ; il étoit néceffaire fansdoute de d é c o u v r i r le relie du fternum c a r i é , afin d'en procurer l'exfoliation : mais le malade & les affiftans qui a v o i e n t été un peu é p o u v a n t é s , par le f a n g que les chairs que j'avois enlevées avoient f o u r n i , me prièrent de différer ce que j ' a v o i s à f a i r e , à un autre t e m p s , ce que je leur accordai. Je panfai l'extérieur de l'abfcès avec de la c h a r pie f è c h e , & j'introduifis un fin don l o n g & large dans la p o i t r i n e . Le lendemain matin, le malade fe t r o u v a à merveille, & la levée de l'appareil d é m o n t r a q u e t o u t ail oit très-bien. 11 fortir encore de l'intérieur de la p o i t r i n e beaucoup de matière purulente ; j ' y fis des injections avec une décoction de monbin & le miel du pays,

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Je voulois abfolument finir mon opération , & le malade avoit de la peine à s'y refoudre ; cependant après lui en avoir fait connoitre la néceffité, il prit fon parti , j'enlevai encore beaucoup de chair à toute la circonférence de l'ouverture du fternum, & je trouvai une affez grande portion de cet os pourrie , de forte que prefque toute la pièce inférieure fut enlevée par petits morceaux, & je finis mon opération. Il reftoit à la partie fupérieure du fternum une portion de cet os cariée , mais en peu de temps elle fe détacha de la portion faine. A tous les panfemens je faifois des injections, pintroduifois dans le fond de l'abfcès un findon affez g r a n d , & j'appliquois à l'extérieur, de la charpie trempée dans la même liqueur. Le malade continuoit toujours le régime prefcrit dès le premier temps; & à proportion que l'abfcès alla mieux, il prit un peu plus de nourriture : enfin, il fut de mieux en mieux, & les panfemens, dont nous venons de parler , furent con-


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tinués jufqu'à la guérifon qui fut complète au bout de deux mois. Quelque temps après, le malade reprit les fonctions de fon é t a t , qu'il continue toujours , fans qu'il ait jamais reffenti la moindre incommodité dans cette partie. La cicatrice eft ferme & enfoncée, elle a très-peu d'étendue relativement au délabrement qui fut fait dans le temps; il femble même qu'une fubftance offeule fe foit régénérée à la place de celle qui fut détruite , car on fent fous la cicatrice un corps dur qui réfute au toucher. Si on eût eu des lignes certains de l'exiftence de l'abfcès intérieur , on auroit pu appliquer le trépan , & on auroit évité par fon moyen les ravages que la matière purulente a produits. Ces obfervations fuffiront fans-doute pour indiquer la marche de ces maladies , & les traitemens qui leur conviennent dans les pays chauds. La méthode, que j'ai fuivie, m'a paru remplir les vues de la n a t u r e , & les perfonnes instruites en feront facilement l'application à tous les cas portables : nous finrons ce


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M é m o i r e p a r dire quelque chofe fur la g a n g r e n é & fur le t r a i t e m e n t qui lui convient. La g a n g r e n é t e r m i n e très-fouvent les e n g o r g e m e n s inflammatoires, & même ceux qui font Amplement œdémateux. Celle qui arrive dans le premier c a s , fait des progrès plus rapides q u e celle q u i doit fa naiffance au f é c o n d , mais auffi elle le b o r n e bien plus facilement. Les circonftances,dans lefquelles les g a n grenés a r r i v e n t le plus c o m m u n é m e n t & le plus p r o m p t e m e n t , font les morfures des ferpens venimeux , & les p i quures de certains poiffons. Quelles que foient les caufes de ces m a l a d i e s , on doit fe hâter d ' a p p o r t e r les fecours p r o pres à en arrêter les p r o g r è s . E n général deux indications paroiffent abfolum e n t néceffaires à remplir dans la cure des g a n g r e n é s des pays chauds. L a p r e mière confifte à p r o c u r e r un d é g o r g e m e n t convenable à des lues d o n t la ftag n a t i o n a toujours lieu dans ces circonftances. L a féconde eft de d o n n e r d u ton & du reffort aux vaiffeaux t r o p


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foibles & t r o p relâchés. Les moyens , propres à r e m p l i r la p r e m i è r e , font des incitions plus ou moins profondes , q u e l'on doit faire dans l'endroit g a n g r e n é . C e t t e o p é r a t i o n , q u ' o n met en ufage dans prefque tous les pays p o u r c o m b a t t r e cette m a l a d i e , femble n'être nulle p a r t fi bien indiquée q u e dans les climats c h a u d s , p a r c e que les e n g o r g e m e n s y font toujours considérables : c e p e n d a n t l'expérience & 1'obfervation la plus r é fléchie , p r o u v e n t tous les jours que ce moyen exige la plus g r a n d e a t t e n t i o n dans. la manière d o n t on l'emploie. E n effet, les incifions p r o f o n d e s , multipliées & étendues au-delà des bornes de la g a n g r e n é , font prefque toujours favorables au progrès de cette maladie , lorfqu'elle r e c o n n o î t p o u r caufe le relâchement des vaiffeaux , leur peu de reffort, la g r a n d e accumulation des humeurs , & fur-tout des humeurs féreufes ; mais elles feront fuivies d'un fuccès plus heureux , toutes les fois qu'elle fera la fuite des inflammations vives & p r o m p t e s , & q u ' i l y a u r a des


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étranglemens confidérables : telles f o n t , p a r exemple , les g a n g r e n e s qui arriv e n t après les morfures des f e r p e n s , & les piquures des poiffons. Les r e m è d e s , propres a remplir la féc o n d e i n d i c a t i o n , font ceux qui d o n n e n t du t o n & du reffort aux vaiffeaux , & q u i p a r ce m o y e n p r o d u i f e n t u n e i n f l a m m a t i o n , & une fuppuration qui b o r n e la g a n g r e n e , & fèpare les parties mortes d'avec celles qui font faines. Les fpiritueux de toute efpèce, mêlés avec des diffolutions de fel m a r i n , a m m o n i a c , & c . font propres à remplir cette i n d i c a t i o n . O n lave plufieurs fois p a r j o u r , la partie g a n g r e n é e fur laquelle on a fait plufieurs i n c i t i o n s , avec ce t o p i q u e , q u ' o n tâche m ê m e de faire p é n é t r e r j u f q u ' a u x p a r ties f a i n e s , & on remplit les i n t e r v a l les des incitions , avec des b o u r d o n nets trempés dans cette même liqueur. B e a u c o u p de perfones fe fervent dans ce cas des médicamens r e l à c h a n s , g r a s & onctueux ; mais je puis affurer qu'ils font conftamment c o n t r a i r e s au b u t q u ' o n fe propofe de r e m p l i r ; qu'ils


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favorifent fingulierement la putridité dans ces parties, & donnent naiffance à des fuppurations abondantes & de très-mauvaife nature. Les efcarres tombés, il relie des chairs molles blanches, & peu fenfibles. Le remède qui m'a le mieux réuni dans ce cas, eft la fubftance du manioc appliquée en cataplafme ; cette plante, dont les effets font toujours falutaires au malade , a une qualité irritante très-convenable dans les gangrenés de cette efpéce ; d'ailleurs en fe defféchant, elle abforbe la grande quantité d'humeurs que le dégorgement fournit , par les incifions qu'on a eu foin de faire ; elle s'oppofe à une plus grande putridité des efcarres déjà gangrenés qui féchent y & une Suppuration des plus louables les Sépare des parties Saines, qui constamment ont les meilleures qualités. Il y a long-temps que la vertu antifèptique du manioc eft connue dans cette Colonie, & depuis le temps que je l'ai employée pour remplir cette indication , j'en ai obServé les meilleurs effets. En 1 7 6 8 , je communi-


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quai à l'Académie R o y a l e de C h i r u r g i e , quelques remarques que j'avais faites fur la v e r t u de cette racine ; & c e t t e C o m p a g n i e toujours a t t e n t i v e à recueillir les faits qui peuvent devenir utiles à l ' h u m a n i t é , m ' e n g a g e a à c o n t i n u e r les obfervations que la p r a t i q u e p o u r r o i t me fournir fur cet objet intéreffant. La n a t u r e du climat n'eft malheureufement q u e t r o p favorable à cette malad i e , & ne fournit q u e t r o p d'occafions de renouveller de femblables obfervations ; auffi puis-je a n n o n c e r ce remède avec d'autant plus de confiance, que j ' e n ai o b t e n u le fuccès le plus h e u r e u x , dans un g r a n d n o m b r e de maladies de cette efpéce , q u e j'ai eu occalion de t r a i t e r . L a manière d'employer le manioc , eft comme je l'ai déjà d i t , en cataplafm e ; on p r e n d une ou plufieurs de ces racines q u e l'on g r a t t e avec un c o u t e a u , p o u r en ôter la p e a u ; enfuite on les g r a g e , ou on les pile dans un m o r t i e r , jufqu'à ce qu'elles foient réduites en pâte , q u ' o n applique en forme de cataplafmes fur la p a r t i e g a n g r e n é e . Si la


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g a n g r e n é étoit la fuite d'une inflammation v i v e , & q u e l ' e n g o r g e m e n t des fues ne fut pas confidérable, on auroit l'attention d'humecter le cataplafme a v e c du taffia ; car fans cette p r é c a u t i o n , il fe defféche p r o m p t e m e n t & devient alors un corps dur & t r o p i r r i t a n t fur la partie malade : mais fi au c o n t r a i r e la g a n grené eft a c c o m p a g n é e de b e a u c o u p d ' h u m i d i t é , q u e l ' e n g o r g e m e n t foit trèsfort , la qualité defficcative & i r r i t a n t e du manioc d e v i e n t d'autant plus u t i l e , que p a r les propriétés elle abforbe la g r a n d e q u a n t i t é de lues pourris qui s'échappent p a r les endroits fcarifiés, & donne en même-temps du ton & du reifort aux vaille.aux t r o p r e l â c h é s , & peu propres à p r o d u i r e une i u p p u r a t i o n c o n v e n a b l e , qui feule peut a r r ê t e r la g a n g r e n é , & p r o c u r e r la chute des efcarres. Au relie , nous parlerons encore de la vertu du manioc, p o u r c o m b a t t r e la pourriture externe , dans le traitement des ulcères putrides. O u t r e le t r a i t e m e n t local que je viens de prefcrire p o u r la g a n g r e n e , il c o n -


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vient encore d'employer des remèdes internes, que l'expérience a fait connoître bons pour combattre cette maladie : tels font un régime tiré des fubftances végétales ; l'ufage des amers & du quinquina fur-tout, qui ne doit point être oublié. La meileure manière de faire ufage de ce dernier, eft en décoct i o n , c'eft-à-dire, en forme d'apozémes.

MÉMOIRE


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MÉMOIRE IV. Sur le traitement des ulceres. S I les feules reffources de la N a t u r e fuffifent très-fouvent p o u r la guérifon des plaies fimples avec perte de fubft a n c e , il n'en eft pas de même des ulceres, prefque toujours entretenus par des vices qui feroient infurmontables p o u r elle, fi l'art ne venoit à fon fe cours : ces vices font ceux q u ' o n obferve à la partie m a l a d e , & q u ' o n appelle locaux. M o n i n t e n t i o n n'eiî p o i n t de t r a i t e r de ceux qui o n t leur fiége dans la masse des Humeurs, & q u ' o n peut r e g a r d e r comme des caufes de ces maladies ; ils exigent des t r a i t e m e n t p a r t i c u l i e r s , q u ' o n t r o u v e décrits ailleurs. L e s v i c e s , qui a c c o m p a g n e n t p r e f q u e toujours les ulceres des pays chauds , & qui oppofent un obftacle à leur g u é r i f o n , font des chairs extrêmement mollaffès, baveufes, fort élevées, de couleur b l a n c h â t r e , fouvent p o u r r i e s , ou d'une Tom. IL

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MEMОIRES

très­mauvaife nat ure ; des fuppurat ions putrides , ichoreufes, t rop épaiffes, t rop féreufes, &c. Tels font les objet s que j'ai ent repris de traiter dans ce Mémoire, afin d'indiquer la rout e qui paroît la plus convenable pour dét ruire ces vices, & amener ces maladies à une guérifon parfaite. Prefque t ous les ulcères fimples font la fuit e, ou des plaies négligées & mal traitées, ou des abfcès, ou des gangre­ nés. Ces fources, dont un grand nombre de ces maladies t irent leur origine, ne font que t rop communes dans les pays chauds; mais il en eft une aut re qui ne laiffe pas de produire beaucoup d'ulcè­ res , elle fembîe êt re part iculière aux nouveaux débarqués, & elle eft due à des démangeaifons confidérables caufées par les piquures d'infect es, t els que les Maringouins , les Mouftiquesles Poux d'Agouti, les Tics, &c, Ces piquures font élever fur la peau de pet it s bou­ tons t rès­fenfibles, qu'on ne peut s'em­ pêcher de grat t er jufqu'au fang. Alors il fe forme un ulcère qu'on appelle dans


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le pays malingre, & que l'on a beaucoup de peine à guérir parfaitement. La peau tendre des Européens qui arrivent pour la première fois dans les pays chauds, & la nature de leurs humeurs , eft fans doute un appas considérable pour ces infectes , qui fe jettent en il grande affluence fur ces perfonnes, qu'ils ne leur donnent aucun moment de relâche, tandis que les anciens habitans n'en reffentent prefque aucune incommodité. Les perfonnes dont la peau eft délicate, font fort affectées par ces animaux; toutes les parties où ils peuvent avoir accès, font couvertes de boutons fi gros qu'ils enflamment toute la peau, & que fouvent ils produifent des petits accès de fièvre. Ce Sont les boutons des jambes qui Sont les plus fujets à donner naiffance aux ulcères, lorsqu'on les entame en fe gratt a n t , parce que les humeurs fe portent en abondance , vers ces parties qui s'engorgent considérablement, & il s'établit dans ces boutons une Suppuration, d'où Kij


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n a î t un ulcère qui g r a n d i t tous les jours, & forme un malingre (1). O n c o n n o î t peu de moyens capables d e fe g a r a n t i r des impreffions fâcheufes de ces infectes ; les h a b i t a n s de C a y e n n e ne m a n q u e n t c e p e n d a n t pas d'indiquer aux n o u v e a u x d é b a r q u é s , un grand n o m b r e de précautions qu'ils affurent être b o n n e s p o u r fe préferver de ces piquures, mais qui dans le fond ne produifent aucun effet. Il fera cependant poffible d'en être moins i n c o m m o d é , fi on a foin de fe bien c o u v r i r , de g a r d e r toujours des g a n t s dans fes m a i n s , de fe fervir autant qu'il- fera poffible de bas de p e a u , de coucher dans des mouftiquaires bien f e r m é e s ; d'éviter d'aller dans les b o i s , dans les brouffailles & fur l'herbe : enfin , de loger fi cela fe peut à un premier étage , & au g r a n d air. C e qui' m ' a le mieux réuffi p o u r r e n d r e la peau plus reffèrrée, plus dure & moins fenfi( 1 ) On appelle à Cayenne également malingre, tous les ulcères qui font caufes ou entretenus par quelque vicparticalier comme le vénérien, le pianifte, &c. ;


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ble aux piquures de ces infectes, c'eft de baffiner le foir & le matin, les jambes avec une diffolution d'alun dans de l'eau : j'ai employé ce moyen pour des perfonnes très-délicates avec beaucoup de fuccès. Lorfque, malgré tous ces moyens, on eft piqué par ces infectes, on doit tâcher d'appaifer les démangeaifons, d'en prévenir les fuites, & de procurer un peu de tranquillité à ceux qui en font attaqués. Le moyen qu'on emploie le plus communément pour cet effet, eft le citron cuit fous la cendre, ou bien crud , avec lequel on a foin de frotter les parties attaquées de p r u r i t , plufieurs fois par jour ; on peut encore laver ces mêmes parties avec de l'oxycrat, ou bien avec de l'eau & du taffia; ce dernier mélange m'a paru produire d'affez bons effets. Outre les infectes dont nous venons de parler, il en eft encore un qui fait naître bien plus communément des ulcères. Cet infecte s'appelle dans le pays chique, il eft de la forme & de la figure des puces, feulement beaucoup plus petit. Il entre dans le corps de la peau , K iij


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où il s'établit ; prend beaucoup d'accroiffement, & devient de la groffeur d'un gros pois, enveloppé par une membrane affèz épaife qu'on appelle f a c , dans lequel il fait une quantité énorme d'œufs. Lorfqu'il a pris fon accroiffement, & qu'il a pondu tous fes oeufs, ordinairement il fe pourrit, & les œufs produifent autant de nouveaux infectes de cette efpéce, qui, bientôt cherchent à fe procurer un afyle particulier, femblable à celui qui leur a donné naiffance ; de forte qu'en très-peu de temps, on a les pieds remplis de ces infectes ( car fe font les parties où ils logent de préférence) & les perfonnes mal-propres, qui n'ont pas le foin de fe les faire t i r e r , ont fouvent les pieds remplis d'ulcères produits par ces infectes. J'ai vu lors des nouveaux établiffèmens qu'on vouloic faire dans cette Colonie, beaucoup d'Européens avoir les pieds pourris, par la quantité 8c le féjour des chiques; je fus même obligé d'amputer les orteils d'un grand nombre de ces perfonnes. Cependant , fi on a le foin de les faire


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tirer bien exactement, il eft affez rare qu'il arrive des accidens, fur-tout fi on ne laiffe aucune partie du fac dans leur loge : les Négreffès font fort adroites pour les tirer ; on doit avoir l'attention de mettre du tabac dans la loge de cet infecte , lorfqu'on l'en a t i r é , & ce remède la fait bientôt fécheri:s'il y avoit un commencement de fuppuration , on emploieront du vert-de-gris , pour en arrêter le progrès. Le traitement des ulcères a été, comme celui des plaies, affujetti à des régies fixes & invariables; cependant de toutes les indications qu'on a cru que ces maladies préfentent réellement, je n'en vois qu'une qui exige toujours les reffources de l'art. En effet, déterger les ulcères, c'eft leur ôter les obttacles qui s'oppofent à leur guérifon. Mais rien n'eft fi difficile dans les pays chauds que de remplir ce but a caufe de la difpofition putrefcente des fucs qui en découlent, & du relâchement extrême des chairs. Lorfqu'une fois on eft venu à bout de bien déterger un ulcere, rien n'eft enK. iv


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core plus difficile q u e de conferver le b o n état des c h a i r s , & de les conduire à une parfaite confolidation , ce qui f o u r n i t une féconde i n d i c a t i o n , auffi effentielle à remplir que la première. Les v i c e s , q u ' o n a à c o m b a t t r e dans les maladies d o n t nous p a r l o n s , exig e n t des moyens très-variés. Si l'ulcère eft fimplement fâle avec des chairs moll e s , mais peu élevées, il ne s'agit que d e le bien n e t t o y e r , de raffermir les chairs en leur d o n n a n t du t o n & du reffort, & de les conferver dans cet état j u i q u ' à ce que la cicatrice foit faite. Si l'ulcère eiï entouré de callofités, fi les chairs font bourfouflées & de mauvaife n a t u r e , il faut néceffairement les d é t r u i r e , c o r r i g e r leur p u t r i d i t é , & les m a i n t e n i r dans les bornes où elles d o i v e n t reiter. Si les fuppurations font a b o n d a n t e s , t r o p epaiffes ou t r o p féreufes, il faut les rétablir dans leur état n a t u r e l : enfin, fi l'ulcere eit a c c o m p a g n é , non-feulement de beaucoup de p o u r r i t u r e , mais encore d'une véritable mortification des parties qui l ' e n t o u r e n t , il


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faut néceffairement c o m b a t t r e ce m a î , &: r a m e n e r les parties à l'état fain. Les déterfifs , q u i c o n v i e n n e n t p o u r détruire ces premiers vices , d o i v e n t être les moins f o r t s , fur-tout fi les chairs ont confervé leur fenfibilité, & fi elles n ' o n t p o i n t p e r d u leur reifort; il fuffira alors d'employer une décoction de monbin, à laquelle on ajoutera du miel du pays & un tiers de taffia q u ' o n a u g m e n t e r a , fi la f u p p u r a t i o n eft t r o p épaifïè ou t r o p vifqueufe. O n aura foin de bien laver l'ulcère avec cette l i q u e u r , qui fervira également a mouiller les plumaceaux , & les compreffes q u ' o n y applique deffus. O n obfervera p o u r les panfemens , les précautions q u e nous avons indiquées pour ceux des p l a i e s , c'eft-à-dire, q u ' o n b a n n i r a toutes fortes d'onguens , q u ' o n n'emploiera point d'emplâtre c o n t e n t i f , q u ' o n n'en t i e n d r a les environs bien p r o p r e s , & q u ' e n f i n , on ne les f u r c h a r g e r a pas de b e a u c o u p de l i n g e , q u i , comme je l'ai déjà d i t , ne fait qu'échauffer inutilement la partie malade.


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Si les chairs faignent f a c i l e m e n t , & fi elles font peu fenfibles, o n peut emp l o y e r p e n d a n t plufieurs jours de la c h a r p i e f é c h e , q u i , dans cette circonft a n c e , réuffit allez bien. O n peut encore fe fervir d ' u n e leffive de cendres de palétuvier , qui a une qualité déterfive trèsforte & très-convenable d a n s cette circonftance : je m'en fuis fervi plufieurs fois avec b e a u c o u p de fuccès. Lorfque l'ulcère eft bien n e t t o y é , q u e la fuppur a t i o n n'eft ni t r o p épaiffe, ni t r o p vifqueufe , q u e les chairs font r o u g e s , f e r m e s , & qu'elles ne faignent p l u s , on peut faire ufage de la décoction v u l n é r a i r e q u e j ' a i indiquée dans le t r a i t e m e n t des p l a i e s , & la c o n t i n u e r jufqu à parfaite g u é r i f o n . Si la cicatrice a de la peine à fe f o r m e r , on a u r a recours a u x defficatifs d o n t j ' a i p a r l é , & s'ils ne fuffifoient p a s , on emploieroit ceux qui feront indiqués ci-après. Si l'ulcère eft e n t o u r é de duretés & de callofités, & c o u v e r t de chairs blafardes, pourries & peu fenfibles, q u e la fuppurat i o n foit fort épaiffe & fort v i f q u e u l e ,


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il faut de t o u t e néceffité employer des déterlifs forts & v i o l e n s , capables de d é truire ces v i c e s , & de réveiller faction o r g a n i q u e des chairs qui en font fufceptibles. E n effet, lorfque dans cette circ o n f t a n c e , on s'amufe à employer des déterfifs légers ; on voit q u e les chairs ne p e u v e n t p r e n d r e une b o n n e q u a l i t é , & la fuppuration relie toujours de mauvaife nature. L a p r a t i q u e de piufieurs C h i r u r g i e n s , d'enlever ces chairs avec l'inftrument t r a n c h a n t , ou d'y faire des incitions p r o f o n d e s , ne v a u t abfolument rien dans les pays c h a u d s . C e t t e m é t h o d e , bien loin de réveiller l'action o r g a n i q u e , la d é t r u i t ; la f u p p u r a t i o n refte la même , fouvent elle devient plus p u t r i d e ; les chairs r e naiffent t r è s - p r o m p t e m e n t , & o n eft obligé de r e c o m m e n c e r à c h a q u e inftant la même o p é r a t i o n , fort défagréable p o u r beaucoup de malades qui o n t en h o r r e u r t o u t ce q u i s'appelle infiniment t r a n chant. Il n'en eft pas de même de l'applica-


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t o n de certains cauftiques, q u i , en détruifant les mauvaifes c h a i r s , & p r o d u i fant une efcarre plus ou moins profonde, enlèvent en fort peu de temps t o u t ce q u i fe t r o u v e de mauvais fur l'ulcere, d o n n e n t du t o n & du reffort aux chairs q u i r e l i e n t , & é t a b l i r e n t une fuppurat i o n des plus louables ; de forte que lorfque l'efcarre eit t o m b é e , on v o i t des chairs rouges , fermes & très-fenfibles. Les c a n t i q u e s , q u i , en pareille circonft a n c e , m'ont paru réuffir le m i e u x , font les acides minéraux employés avec beauc o u p de p r é c a u t i o n s & de fageiffe. Celui d o n t je me fuis fervi le plus c o m m u n é m e n t , & avec le plus de f u c c è s , eft un mélange de parties égaies d'alun calc i n é , de vitriol & de fublimé-corrofif, le t o u t mis en p o u d r e fine. II y avoit déjà du temps que je me fervois de ce c a u f t i q u e , lorfque le q u a trième T o m e des Mémoires de l'Académie R o y a l e de C h i r u r g i e p a r u t ; celui de M . Pibrac , fur l'ufage du fublimécorrofif, m ' i n t i m i d a un peu ; mais il ne


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put me d é t e r m i n e r abandonner un remède q u i , dans cesclimats, me paroiffcit auffi i m p o r t a n t . Je me c o n t e n t a i feulement de redoubler mes a t t e n t i o n s dans l'emploi q u e j ' e n faifois , de forte q u e je c o n t i n u a i à m'en f e r v i r , & j'en ai é p r o u v é les fuccès les plus heureux. L a p r o m p t i t u d e & la violence avec laquelle ce t o p i q u e a g i t , exige q u ' o n ne l'emploie q u ' à de très-petites dofes , fur-tout fi l'on n ' a befoin q u e de déterger des ulceres f a l e s , b a v e u x ce couverts de chairs p o u r r i e s . D a n s ce c a s , une légère couche de cette p o u d r e , p r o d u i t une efcarre toujours plus épaiffe q u ' u n écu de fix livres , & lorfqu'elle eft t o m b é e , elle laiffe des chairs r o u g e s , fermes & très-fenfibles, & la f u p p u r a t i o n eft de meilleure qualité ; fi l'ulcère q u ' o n a à déterger fe t r o u v e fur des o s , ou à peu de diftance , aux environs des articulations , près des tendons , des n e r f s , ou enfin dans le voifinage de quelque vaiffeau confidérable ; on doit être


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bien circonfpect: fur fon application , de crainte que fon action ne fe porte fur quelqu'une de ces parties, comme je l'ai vu arriver chez plufieurs perfonnes qui s'en fervoient imprudemment. Des accidens pareils ne fauroient être attribués à la malignité du remède, mais à l'ignorance feule de ceux qui s'en fervent, & ne peuvent être par conféquent des motifs affez forts, pour profcrire un remède du traitement des maladies, qui offrent les difficultés les plus grandes dans leur guéri fon. Ce cauftique peut encore être employé avec fuccès, pour arrêter le progrès de certaines gangrenés. Appliqué à une dofe un peu forte, il produit une efcarre des parties déjà mortes, & réveille fortement l'action organique de celles qui ont encore quelque reffe de vie; bientôt il s'établit une fuppuration qui fait tomber l'efcarre , découvre les chairs, & l'ulcère fe trouve tout-à-coup détergé. Je me fuis encore fervi de ce cauftique , pour détruire des reftes de glandes


SUR CAYENNE. 159 qui n ' o n t p u v e n i r à f u p p u r a t i o n , c o m me il a r r i v e très-fouveut aux b u b o n s vénériens. O n doit c e p e n d a n t a v o i r beaucoup d ' a t t e n t i o n de ne p a s r e m ployer fur des glandes fquirreufes , qui auroient q u e l q u e difpofitions au c a n c e r ; car l ' i r r i t a t i o n violente qu'il p r o d u i t , ne m a n q u e r o i t pas de faire développer cette maladie. L o r f q u ' o n eft fur q u ' u n os eft a t t a q u é de carie , & q u ' i l faut absolument la mettre à d é c o u v e r t , p o u r p o u v o i r la traiter ; rien n'eft plus c o n v e n a b l e p o u r remplir ce b u t , q u e le c a t h é r é t i q u e d o n t nous p a r l o n s , & une feule a p p l i c a t i o n fuffit p o u r peu q u ' o n foit dans l'ufage de s'en fervir. C e remède découvre t o u t de fuite l ' o s , ce q u i ne p e u t a v o i r l i e u , ni auffi p r o m p t e m e n t , ni auffi bien p a r les moyens q u ' o n a c o u t u m e d ' e m p l o y e r , & fur-tout p a r l'inftrument t r a n c h a n t , dont b e a u c o u p d e perfonnes ne p e u v e n t entendre p a r l e r fans frémir. E n f i n , ce cauftique c o n v i e n t e n c o r e t r è s - b i e n , p o u r détruire les crabes & les guines, q u e nous avons dit être la fuite


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des pians mal-traités , ou a b a n d o n n é s à eux-mêmes ; fon application c o n v e n a ble fur les parties affectées, détruit le mal affez p r o m p t e m e n t , mais il r e p a r o î t ailleurs , jufqu'à ce q u ' o n en ait détruit la c a u f e , ainfi q u e nous l'avons dit en fon lieu. L'efcarre, q u e ce cauftique p r o d u i t , eft toujours relative à la q u a n t i t é à laquelle o n l'emploie, & à la n a t u r e des chairs fur lefquelles on l'applique. Si l'on en fait ufage fur des chairs b a v e u f e s , b o u r fouflées, & légèrement p o u r r i e s , l'efc a r r e eft toujours plus forte avec la même q u a n t i t é de c a u f t i q u e , q u e fur des chairs v i v e s , f e r m e s , & q u i jouiffent de t o u t e la v i e . Il fuit de là qu'il faut s'en fervir avec m o d é r a t i o n dans le premier cas , & avec moins de c r a i n t e dans le fécond. L a p r o m p t i t u d e avec laquelle il a g i t , fait qu'imm é d i a t e m e n t après fon a p p l i c a t i o n , le malade reffènt une douleur très-vive ; mais après deux heures elle d i m i n u e , & difparoit entièrement fous trois à quat r e . Si la p a r t i e f a r laquelle on l'applique


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que eft en fuppuration, l'efcarre tombe en dix ou douze heures ; fi au contraire elle ne fuppure p a s , elle eft beaucoup plus long-temps à tomber ; mais on peut hâter Sa chute, en y appliquant deffus un plumaceau couvert dé jaunes d'oeufs bien b a t t u s , ou un peu de beurre frais. Dans tous les ulcères couverts de ce cauftique, la chute de l'efcarre laiffe t o u jours des chairs rouges, vives & trèsfermes, & eft fuivie d'une Suppuration de très - bonne nature. Il fuffit alors d'entretenir le bon état de ces chairs , & de diffiper la phlogofe occafionnée par l'irritation que ce topique p r o duit aux environs de l'ulcère : pour remplir cette indication, on emploiera ou la décoction vulnéraire que nous avons indiquée dans le traitement des plaies , ou la décoction de monbin , avec le miel du pays & un peu de taffia. L'un ou l'autre de ces t o p i q u e s , qu'on choifira, fuivant les circonftances , cons e n t très-bien pour conferver la fermeté des chairs & le reffort qui leur a été donné par l'action du cauftique. Tom. II. L


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Malgré la conduite que nous venons de t r a c e r , & le bon état dans lequel les ulcères femblent être après l'effet de ces déterfifs, il arrive fouvent que ces maladies reprennent bientôt un mauvais caractère ; Souvent la pourriture des chairs reparoît avec plus de force qu'aup a r a v a n t , & la Suppuration, au lieu de refter de bonne n a t u r e , devient épaifïè, vifqueufe & fétide. Cet é t a t , qui fe reproduit très-Souvent , autant de fois qu'on le d é t r u i t , prouve qu'il y a un vice de putréfaction , non-Seulement dans la partie malade , mais encore dans la maffè des humeurs. Le Chirurgien doit donc dans cette circonstance porter Ses vues jufques dans l'intérieur du corps& fe propofer principalement de corriger ou même de prévenir la dépravation des humeurs, qui eft tant favorifée par la chaleur de ces climats. Les remèdes , propres à remplir cette indicat i o n , doivent fe tirer de la claffe des antifeptiques, & c'eft dans les végétaux qu'on doit les chercher. On commencera d'abord par mettre les malades à un ré-


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gime entièrement végétal ; on p o u r r a leur faire m a n g e r quelques fruits du p a y s , bien mûrs ou c u i t s ; on leur prefcrira p o u r boiffon ordinaire quelque liqueur fermentée q u ' o n aura foin de mêler avec de b o n n e eau de rivière : on évitera avec g r a n d foin les liqueurs fpiritueufes diftillées. O u t r e ce r é g i m e , o n m e t t r a les malades à l'ufage d ' a p o z é m e s , faits avec des plantes ameres & le quinq u i n a ; ils p o u r r o n t en boire deux verres le matin & a u t a n t le f o i r , trois à q u a t r e heures après le dîner. D e p l u s , il eft de la dernière conféquence , dans le t r a i t e m e n t de ces m a l a d i e s , de p u r g e r de t e m p s - e n - t e m p s . P a r l'ufage de ces remèdes c o n t i n u é s , on p a r v i e n t à corriger le caractère p u t r i d e des humeurs , & on c h a n g e la difpofition qu'elles o n t à cet état. P e n d a n t ce t r a i tement , o n ne doit pas p e r d r e de vue 3a partie malade , qui très-fouvent d o n n e les lignes les plus f o r t s , d'une p u t r i dité locale , & c'eft encore avec les antifeptiques q u ' o n doit la c o m b a t t r e . Si la p o u r r i t u r e n'eft pas c o n f i d é r a b l e , on L ij


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baffinera l'ulcère avec une forte décoction de quinquina, animée d'un peu de taffia, & on trempera dans cette même liqueur les plumaceaux dont on le couvre. Ce moyen , qui m'a très-fouvent réuffi, me paroît propre à corriger la putridité de ces maladies. Mais fi la pourriture étoit beaucoup plus f o r t e , la fuppuration très - abondante & de mauvaife nature , il faudroit fe Servir de la racine du manioc, dont nous avons déjà Sait connoître la qualité antifeptique. Le manioc convient , non-Seulement pour arrêter la pourriture locale des ulcères , mais encore pour les déterger lorfqu'ils font fales & baveux ; on les lave bien avec une forte décoction de cette racine, deux & trois fois par jour , & bientôt les chairs & la Suppuration ont les conditions requiles pour efpérer une cicatrifation complette. Sur les ulcères couverts de parties mortes, on applique le manioc en Subftance comme nous l'avons prefcrit ailleurs pour les gangrenés ; lorfqu'il y a pourriture


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& beaucoup de fuppuration , on met des cataplafmes é p a i s , q u ' o n c h a n g e deux fois par jour , & à chaque p a n f e m e n t , on lave l'ulcère avec du taffia pur ; fi au contraire la p o u r r i t u r e n'étoit pas a c compagnée de beaucoup de f u p p u r a t i o n , il faudroit humecrer les cataplafmes avec du taffia, & empêcher qu'ils ne féchent trop fur la partie malade , p a r c e q u e le manioc d e v i e n d r o i t alors t r o p i r r i t a n t , & p o u r r o i t faire n a î t r e une inflammation trop vive. L o r f q u e l'ulcere fur lequel on a appliqué ce t o p i q u e , eft détergé , & que les chairs & la fuppuration font en bon état , o n doit en difcontinuer l'ufage , parce q u ' e n d o n n a n t t r o p de reffort & t r o p d'action aux chairs vives , il ne m a n q u e r o i t pas de fupprimer l a f u p p u r a t i o n , ce qui feroit c o n t r a i r e au but q u ' o n fe propofe. O n emploiera alors la décoction de q u i n q u i n a , afin d'entretenir le b o n état des chairs , & par la fuite , le taffia avec la décoction v u l n é r a i r e , p o u r c o n d u i r e l'ulcere à fa cicatrifation. L a cicatrice , dans la p l u p a r t des u l L iij


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ceres des pays c h a u d s , eft fouvent une opération difficile; & q u o i q u e la nature fe fuffife dans bien des cas , néanmoins elle a fouvent befoin des fecours de l'art. E n effet, les moyens que nous venons d'indiquer p o u r c h a n g e r ou corriger le mauvais état des u l c è r e s , réuffiffent prefq u e toujours p o u r remplir ce b u t , & on c o n d u i t l'ulcere avec allez de facilité , j u f q u ' a u p o i n t où il doit fe cicatrifer ; mais on ne réunit pas toujours auffi facilem e n t p o u r le deffecher e n t i è r e m e n t , furt o u t dans les ulcères anciens , & dans ceux qui a t t a q u e n t les extrémités inférieures. D a n s les premiers inftans où u n ulcère fe d é g o r g e , t o u t p a r o î t aller à merveille , & il femble faire des progrès rapides vers fa guérifon ; lorfque la c i catrice commence à fe former , elle a lieu de t o u t e p a r t , & on la v o i t fenfiblement s'avancer tous les jours vers le centre de l'ulcere , fans q u ' o n emploie a u c u n des moyens q u ' o n c r o i t propres à p r o d u i r e cet effet ; mais lorfque la cicat r i c e eft aux deux tiers f a i t e , la nature


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femble a b a n d o n n e r i o n o u v r a g e , les r e mèdes defficcatifs d e v i e n n e n t inutiles & t o u t - à - f a i t infuffifans. C e t t e difficulté vient fans d o u t e de ce q u ' o n ne peut p a s allez relferrer les bouches qui verfent le pus , en leur confervant u n certain reifort néceffaire p o u r la f o r m a t i o n de la pellicule qui conftitue la c i c a t r i c e , & de ce q u e les humeurs fe font portées vers l'endroit malade. C e q u i le p r o u v e , c'eft q u e cette difficulté eft plus g r a n d e q u a n d les perfonnes font r e p l è t e s , q u e l'ulcere a été g r a n d , qu'il eft a n c i e n , & qu'il a fon fiége à q u e l q u ' u n e des e x t r é mités inférieures, comme je l'ai déjà d i t . Si la cicatrice fe forme dans un ulcère du g e n r e de ceux d o n t nous parl o n s , on d o i t mettre t o u t en ufage p o u r la favorifer ; on aura g r a n d foin de faciliter la t r a n f p i r a t i o n des bords de l'ulcere , en les t e n a n t t r è s - p r o p r e s , & même en les humectant avec une liqueur légèrement réfolutive. C e t t e p r é c a u t i o n eft d'autant plus i m p o r t a n t e à obferver , que le défaut de cette évacuation , eft fouvent la caufe des difficultés q u ' o n L iv


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é p r o u v e . O n évitera alors plus que jamais, d e couvrir la partie malade de beaucoup de linge, & fi dans les cas où l'on éprouve le plus de difficulté à la c i c a t r i f a t i o n , on p o u v o i t n ' y rien a p p l i q u e r , il n'en feroit q u e mieux ; car il n'y a rien qui de flèc h e plus puiffamment , que l'action de l'air , & qui favorife plus la formation de la cicatrice. D a n s le premier t e m p s , de la charpie feche fuffit, mais fi elle occafionnoit l'inconvénient que nous a v o n s fait r e m a r q u e r dans le traitement des plaies , on la tremperoit dans de l'eau de chaux un peu forte ; fi ce moyen n e réuffît p o i n t , comme cela arrive trèsf o u v e n t , on aura recours à des defficcatifs plus puiffans, on p o u r r a employer l'alun calciné, répété tous les deux j o u r s , & à l'aide de la petite efcarre q u ' i l prod u i t , on parvient quelque fois à deffécher l'ulcere , fur-tout s'il ne refte que peu de cicatrice à faire. O n peut m e t t r e en ufage la pierre infernale qui. eft encore très-fouvent u t i l e ; on la paffè bien légèrement fur la fuperficie des chairs vives, a y a n t g r a n d foin de ne pas t r o p l'appro-


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cher de la circonférence où la cicatrice fe forme , afin de ne pas la détruire p a r ce c a u f t i q u e , ce q u i retarderoit la g u é ri Ion ; on répétera ce moyen tous les j o u r s , p e n d a n t l o n g - t e m p s , Je me fuis encore fervi dans bien des cas , d ' u n e légère diffolution de fublimé corrofif dans de l'eau de c h a u x , dans laquelle je t r e m pois les p l u m a c e a u x , que j'appliquois fur l'endroit malade. D a n s d'autres c a s , j ' a i employé avec fuccès une légère diffolution de vitriol dans Peau c o m m u n e . T o u s ces moyens font t r è s - f o u v e n t infuffifans, alors on ne fait plus quel parti p r e n d r e ; on ne doit cependant pas en refter là ; un C h i r u r g i e n intelligent doit t r o u v e r des reffources dans des r e mèdes , q u i , du premier a b o r d , n'offrent aucune analogie avec ceux , fur la v e r t u defquels l'expérience femble avoir p r o noncé. Je paffai, en 1 7 6 6 , un N è g r e p a r les g r a n d s r e m è d e s , p o u r un b u b o n v é nérien ouvert depuis l o n g - t e m p s ; pendant le t r a i t e m e n t , je détruifis des bords calleux & fort engorgés qui entouroient cet ulcère; les chairs d e v i n r e n t r o u g e s ,


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f e r m e s , & avoient toutes les qualités requifes p o u r la formation de la cicatrice. J'employois alors la charpie féche , & je la continuai l o n g - t e m p s , fans qu'elle produifit le m o i n d r e effet. L'ulcere conferva p e n d a n t t o u t ce t e m p s , fon bon état, maisla cicatrice ne fît a u c u n progrès. Je me fervis enfuite de l'eau de c h a u x , qui ne fut pas fuivie d'un meilleur effet; je fus même obligé de la d i f c o n t i n u e r , p a r c e qu'elle rendoit les chairs d'un mauvais caractère. Je les rétablis en très-peu de temps,avec de la charpie trempée dans du taffia. V o y a n t q u e ces moyens n ' a c céleroient pas la g u é r i f o n , je mis en ufage la p i e r r e - i n f e r n a l e , l'eau p h a g é denique légère , e n f i n , la diffolution de vitriol b l e u , mais tous ces topiques , continués p e n d a n t l o n g - t e m p s , furent inutiles. N e fachant plus quel p a r t i prend r e , je fis faire plufieurs fois p a r jour des douches fur l'ulcere , avec une leffive de cendres de palétuvier ; ce remède parut d ' a b o r d p r o c u r e r du b i e n , mais comme ces cendres c o n t i e n n e n t u n e très-grande q u a n t i t é d'alkali fixe, les douches étoient


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fui-vies d'une fenfibilité d o u l o u r e u f e , & rirent bientôt faigner les chairs. Je fubftituai alors à cette leffive , u n e fimple décoction de guimaiuve du p a y s , q u e j ' e m ployai de la même façon ; je n ' a p p l i q u a i fur l'ulcere, q u ' u n très-petit morceau de linge tout fimple ; le deuxième jour de l'ufage de ce r e m è d e , j ' a p p e r ç u s à la furface des chairs v i v e s , différens points de cicatrice qui fe formoient ; je c o n t i nuai ces d o u c h e s , & les points de cicatrice a v a n c è r e n t de t o u t e p a r t , de m a nière q u ' a u huitième jour de l'ufage de ce remède , l'ulcère fut entièrement & folidement cicatrifé. J'ai employé ce même topique dans deux autres circonstances, où je ne pouvois p a r v e n i r à cicatrifer deux ulcères aux extrémités inférieures , & il m'a très-bien réuffi. E n g é n é r a l , j ' a i obfervé que les d o u ches étoient très-utiles p o u r aider la formation de la c i c a t r i c e , fur-tout fi on a le foin de ne pas faire t o m b e r l'eau de fort h a u t , autrement on m e u r t r i r o i t les chairs vives. O n peut varier la liqueur d o n t on fe fert p o u r ces douches , relativement


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a u x circonftances de l'ulcere, & à la plus o u moins g r a n d e fenfîbilité du malade. O u t r e le t r a i t e m e n t local q u e nous venons d'indiquer p o u r la cicatrifation des u l c è r e s , on ne doit pas perdre de v u e celui qu'il convient d'employer int é r i e u r e m e n t , fur-tout fi les ulcères font g r a n d s & a n c i e n s ; fi les perfonnes font r e p l è t e s , ou fi elles o n t les humeurs plus ou moins altérés. Les v é g é t a u x frais , font très-propres p o u r corriger & adouc i r l'acrimonie des h u m e u r s , & f o u v e n t , on eft obligé d'y j o i n d r e l'ufage i n t é r i e u r du q u i n q u i n a ; d'autres fois , les apéritifs & des légers fon dans. Enfin , les purgatifs font indifpenfables p o u r la cicatrifation des ulcères ; ils diminuent la q u a n t i t é des humeurs qui fe p o r t e n t vers l ' e n d r o i t malade , & leur font fouvent p r e n d r e un cours différent ; il eft même i m p o r t a n t de les continuer long-temps après q u e la cicatrice eft achevée , fi l'on veut prévenir fa r u p t u r e ; c a r , fi on les ceffoit, les humeurs ne c m a n q u e r o i e n t pas de fe p o r t e r comme a u p a r a v a n t à la p a r t i e affectée, & l'engorgement qu'ils


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produiroient, feroit bientôt rompre la cicatrice. Le régime eft encore très-effentiel pour la cicatrifation des ulcères ; les malades chez qui elle a de la peine a fe faire, doivent-être très-exacts fur ce point. Pour peu qu'ils foient pléthoriques, il faut leur prefcrire peu d'alimens, & choifir ceux qui fourniffent des fucs capables d'entretenir le bon état des chairs , & de la fuppuration , & en même t e m p s , d'aider la formation de la cicatrice. Le régime influe tant fur cette opération, que le moindre dérangement produit des effets Singuliers. J'ai vu beaucoup d'ulceres cicatrifés, fe rouvrir tout-à-coup par des imprudences de régime. Les malades doivent encore s'obferver bien foigneufement pour le mouvement & le repos. Si les ulcères font aux parties inférieures , le repos parfait eft indifpenfable; fans cela, on ne parviendroit jamais à les cicatrifer, parce que les jambes, au moindre mouvement, s'engorgent confidérablement. Le repos eft d'autant plus néceffaire dans ces climats, que les hu-


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meurs o n t une difpofition très-forte à fe p o r t e r vers les parties inférieures ; & que le relâchement des folides , & le peu de contractilité des vaiffeaux, fait q u e ces humeurs ne p e u v e n t r e m o n t e r contre leur p r o p r e poids. Les paffions de l'amé influent encore beaucoup fur la cicatrifation des ulcèr e s , & lorfqu'elles font portées à un certain d e g r é , elles d é r a n g e n t conftamment le t r a v a i l de la n a t u r e . L a colère & l'am o u r font celles q u ' o n d o i t le plus craindre ; j ' a i été dans le cas d'obferver bien des f o i s , qu'elles étoient un obftacle à la formation de la cicatrice; fouvent même cette dernière fe r ' o u v r e & fe déchire de toutes p a r t s , à l'occafion de quelques excès dans l'une ou l'autre de ces padions. Telle eft la route qui me p a r o î t la plus convenable p o u r le t r a i t e m e n t des maladies C h i r u r g i c a l e s d o n t j ' a i entrepris de parler ; elle eft d i c t é e , non-feulement pat la r a i f o n , mais encore p a r l'expérience & l'obfervation , qui font des guides allures du progrès de l'art. Lorfque j'ai commencé à p r a t i q u e r dans ces c o n t r é e s .


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j'avois ma mémoire fur c h a r g é e de p r é ceptes fcholaftiques d o n t je n'ofois d'àbord m ' e c a r t e r , mais quelques réflexions fur les p h é n o m è n e s q u e la p r a t i q u e j o u r nalière me préfenta , me forcèrent à faire une réforme confidérable à mes o p i n i o n s , & me conduifirent peu-à-peu à la m é thode q u e je viens de d é c r i r e . M a i s il faut l ' a v o u e r , fi ce p r o g r è s en eft réellement un , il n ' a été q u e l'affaire d u temps ; les premières connoiffances q u e l'on acquiert dans l'étude de cet art falut a i r e , ne f e r v e n t très-fouvent qu'à faire naître des p r é j u g é s , d o n t on a enfuite beaucoup de peine à fe débarraffer. Je fens bien q u e la m a t i è r e q u e je viens de t r a i t e r , n'eft pas éclaircie au p o i n t qu'elle devroit l'être , & fi elle a quelque m é rite , ç'eft fans d o u t e celui de faire c o n noître l'abus de la p r a t i q u e ordinaire dans l'emploi des r e m è d e s , d o n t les vertus & les effets n'exiftent q u e dans l'idée qu'on s'en eft formée. Des l'année 1 7 7 2 , je c o m m u n i q u a i à l'Académie R o y a l e de C h i r u r g i e , mes réflexions fur cet objet intéreffant , &


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cette Compagnie daigna accueillir mort travail , pour lequel elle me décerna l'année fuivante, une médaille d'or. Enhardi par ce fuccès , & par celui que j'ai obtenu dans ma pratique , je crois pouvoir affurer que l'usage des onguens, dans le traitement des plaies & des ulcères , eft très-contraire, & nuit conftamment au travail Salutaire de la n a t u r e , fur-tout, dans les climats chauds. Cependant , la plupart des praticiens font fi attachés à l'ancienne méthode , qu'ils la Suivent avec le plus grand Scrupule, fans avoir égard aux effets qui en réfultent.

MÉMOIRE


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MÉMOIRE V. Observations fur quelques Quadrupèdes de la Guiane. LES quadrupèdes qu'on trouve dans les bois de la G u i a n e , font très-nomb r e u x , & prefque tous particuliers à ce continent. Les feuls qui m ' o n t p a r u f e m blables à ceux d ' E u r o p e , font les biches , & les chiens fauvages ; tous les autres en différent p a r des caractères fi effentiels, q u ' o n ne fauroit les r e g a r d e r , q u e comme des efpéces particulières &: b i e n diftinctes. Le plus g r a n d de ces q u a d r u pèdes eft le t a p i r ou maipourï : j ' e n donnerai l'hiftoire dans le M é m o i r e fuivant. Les plus gros après celui-là , font les animaux nommés tigres d a n s le p a y s , & q u i n é a n m o i n s font des efpéces différentes du vrai t i g r e , comme le fait obferver M . le C o m t e de Buffon. O n en connoît de deux efpéces, l'une, a la peau tigrée, & l ' a u t t e de couleur rouffâtre; les habitans de C a y e n n e appellent ce Tom. II M


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d e r n i e r , t i g r e r o u g e . Ces deux q u a d r u pèdes, q u ' o n t r o u v e affez communément dans tous les bois de la G u i a n e , font la guerre à tous les autres a n i m a u x fauv a g e s , & t r è s - f o u v e n t à ceux de nos bailes-cours ; ils a t t a q u e n t les chiens de t o u t e efpéce, les m o u t o n s , les c o c h o n s , & le jeune b é t a i l , qu'ils é g o r g e n t trèsp r o m p t e m e n t , & qu'ils e n t r a î n e n t enfuite dans le b o i s , p o u r en faire leur p â t u r e . Lorfqu'ils font a l l â m e s , ils fe jett e n t fur les gros a n i m a u x , comme les bœufs & les chevaux , qu'ils o n t auifi b i e n t ô t é g o r g é s , fi on ne c o u r t prompte ment à leurs fecours. M a l g r é cette fér o c i t é ils font timides & lâches vis-à-vis de l ' h o m m e , qu'ils fuient prefque toujours ; c e p e n d a n t l o r f q u ' o n v o y a g e dans l'intérieur du bois , on a c o u t u m e de p r e n d r e des précautions p o u r éviter leur r e n c o n t r e ; on fait du feu p e n d a n t la n u i t , & on b a t de temps en temps un t a m b o u r , ce qui eft toujours fuffifant p o u r leur faire p r e n d r e la fuite , & p o u r les écarter des e n d r o i t s où l'on, couche. Les Indiens c r a i g n e n t fingulie-


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rement ces animaux ; ils affurent, ou d u moins on leur a fait c r o i r e , qu'ils f o n t très-friands de leur c h a i r , & q u e lorfqu'ils font couchés avec des N è g r e s ou des B l a n c s , ils v i e n n e n t les y c h o i f i r , & les e m p o r t e n t : cette affertion ne me paroît appuyée fur aucun fondement. P e n d a n t m o n féjour dans cette C o l o n i e , je n'ai jamais vu ces a n i m a u x attaquer aucun homme B l a n c , N o i r ou I n d i e n , pas même des e n f a n s , qui fouvent s'écartent affez des habitations , p o u r pouvoir être enlevés p a r ces a n i m a u x . De p l u s , ils ne caufent pas de g r a n d s dommages parmi le b é t a i l , ce qui p r o u v e qu'ils ne font pas bien c o m m u n s . O u t r e ces deux efpéces de t i g r e s , o n en t r o u v e encore deux autres b e a u c o u p plus petites , q u ' o n appelle c h a t - t i g r e s , & qui ne p e u v e n t faire la guerre q u ' a u x petits animaux & aux oifeaux. P a i élevé pendant près de fix mois u n animal de chacune de ces dernières efpéces ; ils ont confervé toujours l'un & l'autre leur caractère féroce. L ' u n de la g r a n deur d'un m o y e n l é v r i e r , g r o n d o i t c o n , M ij


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tinuellement & paroiffoit toujours en colère ; l'autre étoit u n peu plus d o u x , il avoit la taille de nos chats ordinaires. T o u s ces a n i m a u x fe nourriffent de chair & font t r è s - v o r a c e s ; ceux q u e j ' a i élevés n e vouloient p o i n t m a n g e r de poiffon, n i de chair g â t é e ; j ' a v o i s néanmoins a c c o u t u m é celui de la petite efpéce à m a n g e r de la f o u p e , & même du p a i n , mais ils o n t conftamment refufé toute forte de fruits. Les biches paroiffent être les animaux les plus g r a n d s après les t i g r e s ; on en t r o u v e de trois efpéces dans la G u i a n e , connues fous le n o m de g r a n d e b i c h e , ou biche de grand bois , petite b i c h e , ou biche de palétuviers & de cariacou. L a première efpéce ne fe t r o u v e que dans les terreins fecs , élevés & couverts d e g r a n d s bois ; elle eft p r e f q u e auffi g r a n d e que celle d ' E u r o p e , fa c h a i r eft moins b o n n e q u e celle des autres. La biche de palétuviers eft plus p e t i t e , elle fait fa demeure ordinaire dans les terres couvertes de m a n g l i e r s , & baignées p a r le reflux de la mer. C e t t e efpéce eft


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très-commune dans certains endroits de la côte , où on la v o i t fouvent p a r t r o u pes. L o r f q u e la m e r m o n t e , ces biches le mettent fur des racines de p a l é t u v i e r s , qui font fort élevées , où elles reftent immobiles, jufqu'à ce q u e la m a r é e en baiffant , laiffe les terres à d é c o u v e r t . Le cariacou eft une efpéce de chevreuil ; il n'a g u è r e q u e la moitié de la g r a n deur des b i c h e s , dont nous v e n o n s de parler ; fa c h a i r eft excellente, & c'eft un des meilleurs gibiers de cette p r o vince. Le cariacou n e fe t r o u v e q u ' à une certaine diftance de la m e r , vers l'intérieur des t e r r e s , & toujours d a n s les b o i s , qui n ' o n t j ' a m a i s été a b a t t u s . Les mâles de ces trois efpéces de b i c h e s , portent tous des b o i s , moins g r a n d s q u e ceux des cerfs d ' E u r o p e ; ils en c h a n gent tous les ans comme e u x , & il leur pouffè également des andouillers. Les mœurs & les h a b i t u d e s de ces a n i m a u x font d o u c e s ; lorfqu'on en p r e n d de p e tits , ils s'apprivoifent facilement ; ils o n t , é t a n t j e u n e s , u n e r o b e très-belle marquée de b l a n c & de fauve , q u i difM iij


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p a r o î t à mefure que l'animal grandir. Ces animaux produifent plufieurs fois p a r an ; j'ai t r o u v é de petits cariacous dans tous les temps de l'année , même p e n d a n t les plus fortes chaleurs de l'été. L o r f q u e les b i c h e s , foit de g r a n d b o i s , foit de palétuviers , font pourfuivies p a r des c h i e n s , elle v o n t vite fe jetter dans l'eau ; elles n a g e n t & p l o n g e n t t r è s - b i e n , & elles t r a v e r f e n t les rivières les plus larges. Celles q u e l'on chaffe fur les c ô t e s , fe jettent également dans la m e r , & v o n t quelquefois, fort au l a r g e , afin de fe fouiiraire à l'ennemi q u i les pourfuit ; mais les chaffèurs qui font au fait de ces h a b i t u d e s , les ai rend e n t fur les bords des rivières ou de la m e r , & les t u e n t très-facilement. O n t r o u v e dans les bois de la G u i a n e , u n a n i m a l , qui p a r la forme du c o r p s , femble être le même q u e le c o c h o n d'Eur o p e ; mais fi on l'examine avec attent i o n , on s'apperçoit bientôt qu'il eft d'une efpéce différente , & p e u t - ê t r e fort éloignée. O n en c o n n o î t trois efp é c e s , que les habitans , les N è g r e s ,


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& les I n d i e n s , distinguent p a r les n o m s lui vans ; c o c h o n maron, cochon de bois , & cochon patira ; ce dernier q u i eft le plus p e t i t , eft celui q u e M . le C o m t e d e Buffon , décrit fous le n o m de pecari(i). Ces trois efpeces ne différent q u e p a r leur g r a n d e u r , & p a r quelques-unes d e leurs h a b i t u d e s ; la ftructure de t o u t e s les parties fe.trouve exactement la même dans tous les trois. Les foies de ces cochons font plus groffès, plus l o n g u e s , plus dures , & plus rares q u e celles des cochons d ' E u r o p e ; la couleur n'en eft pas exactement la même dans tous les trois; dans le c o c h o n . m a r o n elle eft prefque n o i r e , dans celui de bois elle eft d'un r o u x obfcur , lorfqu'il eft p e t i t , & à mefure qu'il g r a n d i t , elle devient d'un fauve n o i r â t r e , & enfin lorfqu'il vieillit, u n e g r a n d e p a r t i e des foies blanchiffent; de forte q u ' o n v o i t très-fouVent b e a u c o u p d e ces cochons prefque tous blancs. Les cochons pâtiras p a r o i l foit avoir les foies plus épaiffes & plus ( i ) Voyez DAUBENTON,

l'HIFTOIRE

NATURELLE PAR M.

fora. X X . pag. 26, édit.

DE BUFFON &

IN-12.

M

iv


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longues que les a u t r e s , elles font prefque toujours d'un fauve f o n c é , & ranimai les dreffe lorfqu'il eft i r r i t é ou pourfuivi. L a tête de ces cochons offre la même figure que celle des cochons d'Eur o p e , de même que les oreilles, les yeux, & le g r o i n ; la difpofition des dents eft auffi la même , feulement j'ai obfervé que le n o m b r e en eft m o i n d r e . Les jambes d e devant de ces a n i m a u x , o n t quatre d o i g t s , qui offrent la même ftructure & la même pofition que ceux de nos coc h o n s , mais celles de d e r r i è r e , n'en ont q u e trois , celui qui doit le t r o u v e r à la p a r t i e externe poftérieure & fupérieure d e chaque p i e d , m a n q u e . Ils o n t tous les t r o i s , une groffè glande fur le milieu d u d o s , elle eft large & r o n d e comme la paume de la main ; une ouverture affez confidérable r é p o n d à cette g l a n d e , p a r laquelle il fort une h u m e u r fort épaifïè & de très-mauvaife odeur. Si l o r f q u ' o n tue un de ces a n i m a u x , on n'a pas le foin d'enlever bien v i t e cette g l a n d e , elle c o m m u n i q u e fa mauvaife odeur à la c h a i r , & il n'eft p r e f q u e plus


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poffible de la m a n g e r ; mais les Indiens ou les N è g r e s chaffeurs, q u i l a v e n t les mauvais effets qu'elle p r o d u i t , ne manq u e n t jamais de l ' e n l e v e r , quel q u e foit le cochon qu'ils t u e n t . Ces trois a n i maux font fans q u e u e , ou du moins ils n'en ont q u ' u n p e t i t t r o n ç o n , q u i n ' a pas plus d'un p o u c e de l o n g . L ' o u v e r t u r e de l'anus femble s'étendre jufqu'à l'extrémité de cette petite queue , p a r fa partie fupérieure , & i n f é r i e u r e m e n t , cette o u v e r t u r e n'eft q u ' à q u a t r e lignes de la veulve dans la femelle, & à un pouce des tefticules dans les mâles. E n f i n , les mammelles font au n o m b r e de q u a tre & q u e l q u e fois fix ; elles font fituées fur le v e n t r e , deux ou trois de c h a q u e c ô t é , & jamais fur la p o i t r i n e . L ' o r g a n i f a t i o n des parties i n t e r n e s , eft également la même chez ces trois a n i m a u x ; l'eftomac eft fort v o l u m i n e u x , & d'une figure t r è s - i r r é g u l i è r e ; il eft compofé de trois poches adoifées , & jointes enfemble ; elles s'ouvrent Jes unes dans les autres p a r une o u v e r t u r e affez l a r g e , f i t u é e dans le lieu même


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o ù elles s'unifient. C h a c u n e de ces p o ches fe termine en p o i n t e , & leurs extrémités font toutes féparées & flottantes. La première poche de cet eftomac, eft celle qui r é p o n d à l'œfophage ; lorsq u ' o n la confidere feule, elle reffemble à l'eftomac des cochons d ' E u r o p e , & n ' e n diffère que parce qu'elle eft beauc o u p plus petite. O n y obferve une g r a n d e & une petite courbure ; c'eil au m o y e n de la g r a n d e courbure , q u e cette p o c h e s'unit , & c o m m u n i q u e avec la féconde. L ' œ f o p h a g e r é p o n d à l'une de les e x t r é m i t é s , l'autre fe termine p a r u n e p o i n t e allez moufle : la féconde poche eft d'une figure beaucoup moins régul i è r e ; elle eft même boffelée en plufieurs e n d r o i t s , & les deux extrémités fe term i n e n t en ligne droite p a r une pointe moufle; c'eft par les parties latérales & m o y e n n e s , qu'elle fe joint à la première & à la troifieme , & c'eft dans cette u n i o n m ê m e , que fe t r o u v e l'ouverture p a r laquelle elles c o m m u n i q u e n t toutes les trois enfemble. Enfin , la troifieme poche de cet eftomac eft la plus confi-


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d é r a b l e ; elle a , comme la p r e m i è r e , u n e g r a n d e & petite courbure : c'eft au moyen de la petite qu'elle fe joint à la féconde p o c h e , & la g r a n d e eft libre & flottante. L'extrémité fupérieure r é pond au p i l o r e , & l'inférieure fe t e r mine p a r u n e pointe qui v a toujours en d i m i n u a n t , & qui finit p a r être allez aiguë. Les membranes de ces trois poches paroilfent formées en partie p a r des fibres t e n d i n e u f e s , à l'exception de la première d o n t les fibres le m b lent être en partie c h a r n u e s : auffi les m e m b r a nes en font-elles plus écailles que celles des autres. L a m e m b r a n e interne de la première & féconde p o c h e , eft affèz mince & v e l o u t é e , elle a b e a u c o u p plus d'étendue q u e les a u t r e s , & elle offre par cette ftructure un g r a n d n o m b r e de r i d e s , qui en fe croifant de différentes f a ç o n s , forment des loges ou efpéces de cellules allez irrégulieres. Je ne dirai rien du f o i e , de la r a t e , du pancréas & des inteftins , n i des parties de la génération du mâle. M . Daubenton, qui a diffèqué un pâtira ou pécari , les


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a décrites avec f o i n , & il n ' y a rien k ajouter à ce que ce favant Anatomifte en a dit ( i ). Les parties de la générat i o n des femelles, offrent quelques part i c u l a r i t é s ; la vulve eft, comme je l'ai déjà d i t , à q u a t r e lignes de l ' a n u s ; elle eft g r a n d e & fort l a r g e ; le vagin a q u a t r e pouces de l o n g , & quelques lignes de l a r g e ; il eft rempli d'efpace e n efpace de rides confidérables dirigées tranfverfalement , ce q u i fait q u ' e n le t i r a n t on peut l'allonger de b e a u c o u p , & les rides s'effacent. La m a t r i c e eft fort p e t i t e , & n ' a ( dans les cochons de b o i s ) , q u e deux pouces d e l o n g , & un pouce de l a r g e , depuis fon orifice i n t e r n e jufqu'à la bifurcat i o n de fes cornes. Ces dernières font t r è s - g r a n d e s ; dès leur naiflànce elles s'écartent l'une de l'autre & fe portent vers les parties latérales du baffin ou des os des iles a t t a c h é e s , par leur b o r d ext e r n e , aux ligamens larges qui font trèsforts. Les c o r n e s , q u e j ' a i mefurées, ( i ) Voyez, HIFTOIRE NATURELLE, tom. XX. pag. 35, édit in-II.


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avoient depuis leur naiffànce jufqu'à leur extrémité la plus d é l i é e , qui p a r o î t être le c o m m e n c e m e n t de la t r o m p e un pied de l o n g , & fa plus g r a n d e largeur étoit d'un p o u c e . Les trompes font petites & fort fines, leur extrémité q u ' o n appelle le m o r c e a u frangé , eft c o m m e chez les autres a n i m a u x , & ne p a r o î t tenir à l'ovaire q u e p a r u n tiffu cellulaire affez lâche. Les ovaires font petits & prefque r o n d s ) on y r e m a r q u e u n grand n o m b r e de veficules tranfparentes, femblables à celles q u ' o n v o i t dans les ovaires de tous les a n i m a u x . J'ai o u vert plufieurs femelles p l e i n e s , t a n t de cochons de b o i s , q u e des p â t i r a s , & je ne leur ai jamais t r o u v é q u e deux petits a la fois , un dans c h a q u e corne ; ces dernières parties a v o i e n t pris un volume confidérable depuis leur bifurcation , jufqu'à leur extrémité : le corps de la matrice n e paroiffoit pas a v o i r a u g menté de v o l u m e , fon orifice i n t e r n e etoit exactement fermé. 7

Telles font les parties d o n t la ftructure eft la plus r e m a r q u a b l e dans les


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MÉMOIRES

trois efpéces de cochons de la Guiane. L e cochon m a r o n , q u o i q u ' o n en trouve f o u v e n t , eft le moins c o m m u n , il diffère peu du cochon de bois p a r la grandeur ; l'un & l'autre p e f e n t , lorfqu'iîs o n t acquis t o u t leur accroiffement , q u a t r e - v i n g t a cent l i v r e s , tandis que le peccari ou c o c h o n patira, n'en pefe t o u t au plus q u e q u a r a n t e - c i n q à cinquante. Les cochons de bois font les plus communs & les plus n o m b r e u x . Leurs mœurs & leurs habitudes paroiffent être fociales. O n ne les t r o u v e jamais feuls, & lorfqu'ils v o y a g e n t ils s ' a t t r o u p e n t au n o m b r e de mille & quelquefois plus. C'eft à la fin des pluies & au commencement de l'été q u ' o n a c o u t u m e de les v o i r paifer. Ces troupes font compofées de cochons de tout â g e , & il y en a même de fort petits qui fuivent leurs mères ; leur marche eft prefque toujours dirigée vers l'eft & jamais vers l'oueft. Lorfqu'ils r e n c o n t r e n t q u e l q u e grande r i v i e r e , celui qui eft à la tête de la bande & qui la c o n d u i t , s'arrête un i n f t a n t , &


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lorfqu'il y en a quelques-uns de raffemblés fur les bords , il entre le premier dans Peau p o u r la t r a v e r f e r , & tous les autres le fui vent fucceffivement, jufqu'à ce q u e tous foient paffés, ce qui dure long-temps , car fouvent la b a n d e tient une lieue de l o n g . Telles larges q u e les rivières f o i e n t , ils les traverfent t o u j o u r s , parce qu'ils n a g e n t fupérieurement bien. Lorfqu'ils font parvenus au b o r d oppofé de la r i v i è r e , ils c o n t i n u e n t leur r o u t e fans que rien puiffent les d é r a n g e r du chemin qu'ils o n t p r i s ; auffi parfent-ils très-fouvent dans des endroits h a b i t é s , même dans des j a r d i n s , & quelquefois dans la C o u r de certaines h a b i t a t i o n s , lorfqu'elle fe r e n c o n t r e fur leur chemin. Cette o p i n i â t r e t é à ne pas vouloir fe déranger de leur r o u t e , f a i t q u ' o n entuebeauc o u p , q u a n d i l s paffent près d'une habitation où il y a b e a u c o u p de N è g r e s . En effet, fi-tôt q u ' o n eft averti du paffage de ces c o c h o n s , t o u t le m o n d e y accourt avec des b â t o n s , des h a c h e s , des c o u t e a u x , & enfin les premiers outils q u ' o n r e n c o n t r e , & o n en tue u n e t r è s - g r a n d e q u a n t i t é ,


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f u r - t o u t , fi on a l'attention de leur d o n n e r u n coup de b â t o n fur le n e z , ce qui les fait t o m b e r roi des fur le champ. C e t t e manière de les a t t a q u e r eft infinim e n t meilleure q u ' a v e c des fufils, dont le b r u i t les é p o u v a n t e ; d'ailleurs, on perd un temps précieux p o u r recharger l'arme , t a n d i s q u ' a v e c des fimple bât o n s , on les affomme b e a u c o u p plus vite. Je me trouvai e n v i r o n quinze jours avant m o n d é p a r t de cette C o l o n i e , fur l'hab i t a t i o n de M . le C h e v a l i e r de Behague. U n N è g r e qui g a r d o i t le L é t a i l , vint avertir q u ' à trois quarts de lieue de la maifon il palfoit une b a n d e de c o c h o n s ; I nos N è g r e s domeftiques y accoururent c h a c u n avec la première arme qu'ils pur e n t r e n c o n t r e r ; mais le temps qui s'étoit écoulé p e n d a n t q u ' o n étoit v e n u avertir, & celui qu'il fallut p o u r s'y r e n d r e , rit que la b a n d e étoit prefque t o u t e paffée. C e p e n d a n t on en t u a d i x , dans le nombre defquels il y avoit q u a t r e femelles pleines qui fervirent à mes recherches. Ces animaux font très-mauvais ; ils fe fervent cruellement de leurs dents pour morde


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mordre les chiens qui les pourfuivent, & même les hommes quand ils les attaquent en petit nombre. O n a obfervé que lorfqu'on leur tire un coup de fufil feul, ils accourent tous vers celui qui a tiré ; mais fi on leur en tire beaucoup à la fois, ils s'épouvantent & prennent tous la fuite. Si un homme feul en rencontroit une bande au milieu du b o i s , fon meilleur parti feroit de monter fur un a r b r e , & de les laiffer paffer t r a n quillement ; car s'il s'avifoit de les attaquer ou de prendre la fuite, ils iroient tous fur l u i , & le mettroient bientôt en pièces ; ce qvfr prouve combien ces animaux font courageux & méchans, lorfqu'ils font ainfi attroupés. Si on les rencontre en petit n o m b r e , comme dix à douze, on peut à coup fur leur faire la g u e r r e , on ne court aucun rifque , car ils ne cherchent qu'à fuir. Lorfqu'ils marchent en grande b a n d e , ils font un bruit confidérable, & on les entend de très-loin; ils ont un grognement trèsfort , & le craquement de leurs dents infpire la terreur. Totn.

II.

N


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Ces cochons fe nourriffent de fruits & de graines de t o u t e efpece qu'ils ramaffént au pied des arbres ; ils m a n g e n t a u fil des feuilles tendres & v e r t e s , & b e a u c o u p de racines. Plufieurs perfonnes m ' o n t affuré qu'ils m a n g e n t du poiffon , qu'ils t r o u v e n t l'été d a n s des endroits ou l'eau t a r i t p e n d a n t c e t t e faif o n . C e l a eft d ' a u t a n t plus c r o y a b l e , que ces animaux font très-voraces. Les cochons m a r o n s & les cochons p â t i r a s , ne s'affemblent jamais en g r a n des t r o u p e s , & ils ne v o y a g e n t p o i n t : c e p e n d a n t o n en a quelquefois r e n c o n t r é dans les b a n d e s d é c o c h o n s de bois. L e s cochons pâtiras font leur demeure fur des petites m o n t a g n e s , & dépofent leurs petits dans des arbres c r e u x , où ils ont. coutume de fe m e t t r e en tout t e m p s , mais fur-tout lorfqu'ils font pourfuivis. L a chair de ces a n i m a u x eft trèsb o n n e , & infiniment plus légère que celle des cochons domeftiques ; d'ailleurs, elle n'eft jamais chargée d ' a u t a n t de g r a i f f e , & le lard n'en eft pas bien épais. L e s cochons pâtiras f o n t , fans c o n t r e -


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CAYENNE.

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dit, les meilleurs; leur c h a i r eft t e n d r e & d'un goût délicieux. L'agouti eft u n animal de l ' A m é r i que q u ' o n t r o u v e encore t r è s - a b o n d a m ment dans tous les bois de la G u i a n e ; c'eft le g i b i e r le plus c o m m u n , & celui dont o n m a n g e le plus. Les a g o u t i s font t r è s - c o m m u n s dans l'Ifle & aux e n virons des établiffemens, ainfi q u e d a n s l'intérieur des t e r r e s . Celui q u ' o n t r o u v e dans rifle eft plus p e t i t , & meilleur q u e celui qui eft dans le g r a n d bois du c o n t i n e n t ; ce dernier eft plus g r o s q u ' u n l i è v r e , il pefe fouvent douze à q u i n z e livres, t a n d i s q u e celui de l'Ifle n ' e n pefe que huit a dix. O u t r e l ' a g o u t i , on t r o u v e un p e t i t a n i mal q u ' o n appelle Acouchi, qui p a r la forme d u c o r p s , & de toutes les p a r t i e s , reffemble p a r f a i t e m e n t à l ' a g o u t i . M a i s il en diffère, en ce qu'il n ' a g u è r e q u e le q u a r t de fa g r a n d e u r , & qu il a u n e petite queue de deux pouces & d e m i , t a n d i s q u e l ' a g o u t i n ' e n a point du t o u t . O n n e le trouve p o i n t d a n s l'Ifle d e N ij


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C a y e n n e , ni fur le bord des côtes de la G u i a n e , mais feulement à quelque diftance de la m e r , dans les bois qui n'ont jamais été abattus. Quant à fes autres parties internes & externes, il eft a b f o ment femblable à l ' a g o u t i , & fes habitudes font auffi les mêmes. S a chair eft meilleure , elle eft plus tendre & d'un goût plus fucculent. Sans entrer dans aucun détail fur l'hit toire & la defcription de l ' a g o u t i , trèsbien faite par M M . de Buffon & Danbenton ( I ) , je me contenterai d'ajouter mes obfervations fur les parties de la génération du mâle. L a verge de cet animal eft enfermée dans une poche formée par la peau du périné , dont l'ouverture eft à une très-petite diftance de l'anus ; elle eft difpofée de façon qu'elle fort de devant en arrière. Entre l'anus & l'ouverture de la poche qui la r e n f e r m e , fe trouve une glande de la groffèur d'un œuf de pigeon elle eft divifée en deux ?

(1) 1233.

Voyez HIFTOIRE NATURELLE., tom. XVII. pag.22


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portions é g a l e s , q u i fe d i r i g e n t v e r s les parties latérales de l ' a n u s . C e s p o r t i o n s , que j ' a v o i s pris d ' a b o r d p o u r des teftic u l e s , en différent b e a u c o u p ; elles n ' o n t aucune c o m m u n i c a t i o n a v e c les o r g a n e s f e x u e l s , & paroiffent feulement deftinées à féparer d u f a n g une h u m e u r v i f q u e u f e , dont l ' o d e u r eft t r è s - p é n é t r a n t e . D e leur bafe

partent

d e u x corps

glanduleux ,

longs d'environ deux p o u c e s ,

&

gros

comme le d o i g t , unis a v e c elles p a r u n fimple tiffu cellulaire ; ces c o r p s , q u i fe portent e n a v a n t

j u f q u e s fur

la

fym-

phyfe du p u b i s , & q u i laiffent e n t r ' e u x un petit e f p a c e , m ' o n t p a r u être les v é ritables tefticules de l ' a g o u t i . L e u r fubftance , q u e j ' a i e x a m i n é e a v e c le plus g r a n d f o i n , eft f e m b l a b l e à celle

des

tefticules des autres a n i m a u x ; & fi

on

ta f a i t m a c é r e r d a n s l ' e a u , o n y d é c o u vre b i e n t ô t ce n o m b r e p r o d i g i e u x

de

vaiffeaux b l a n c s , entrelacés d'une infinité de m a n i è r e , q u ' i l eft facile d ' y d é v e l o p per en la d é c h i r a n t d o u c e m e n t . L ' é p i d i d y m e eft à leur e x t r é m i t é

antérieure;

il en p a r t u n vaiffeau b l a n c

&

N iij

affez


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confidérable , qui paffe p a r les anneaux des mufcles du b a s - v e n t r e , & v a fe term i n e r aux véficules f é m i n a l e s , près le col de la veffie. Les corps c a v e r n e u x comm e n c e n t près le fphincter de l ' a n u s , avec lequel ils paroiffent joints ; ils fe prolong e n t e n - d e v a n t v e r s le v e n t r e , & font logés dans l'efpace p r a t i q u é entre les deux tefticules, auxquels ils font unis par un tiffu cellulaire affez lâche , qui les unit auffi a la fymphyfe du p u b i s . V e r s la part i e antérieure & fupérieure de cette fymp h y f e , les corps c a v e r n e u x fe joignent plus i n t i m e m e n t , fe r e c o u r b e n t p o u r ret o u r n e r en a r r i è r e , & f o r m e n t la verge» d a n s le milieu de laquelle on t r o u v e un o s de près d'un p o u c e de l o n g . L a v e r g e fortie de la p o c h e , q u e nous vons dit lui fervir d ' e n v e l o p p e , offre a f o n extrémité un p r é p u c e en forme de p a v i l l o n ; il eft formé par u n e memb r a n e affez épaiffè , fendue d ' u n côte feulement. E n o u v r a n t ce p a v i l l o n , on v o i t dans fon intérieur l'extrémité d'une féconde v e r g e , q u e l'on fait fortir de l'intérieur de la p r e m i è r e , en la preffant


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fortement vers fon milieu, avec les doigts. L'extrémité de cette féconde verge eft armée de deux longues épines légèrement courbes ; elles font affez groffes à leur bafe , & fe terminent par une pointe très-aiguë. Ces deux épines font creufes dans toute leur étendue, & percées d'une très-petite ouverture à leur extrémité; leur fubftance m'a paru être cartilagineufe, ou femblable à de la corne un peu molle. Cette féconde v e r g e , qui a près d'un pouce de l o n g , ne paroît avoir aucune communication avec les corps caverneux , & n'y eft attachée qu'au moyen d'un tiffu cellulaire fort lâche. Si l'on ceffe de preffer la première verge , cette féconde rentre très-promptement, comme fi elle étoit tirée par un reffort très-fort. Cette rétraction s'exécute par le moyen d'un ligament attaché à fa bafe, qui fe porte enfuite le long des corps caverneux, & va fe terminer à une membrane aponévrotique , formée par les mufcles du basventre. Lorfque cette verge eft rentrée dans la première, elle eft logée dans une N iv


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g o u t t i è r e , qui fe t r o u v e à u n e des faces de l'os de la v e r g e , lequel os eft conc a v e de ce c ô t é , & convexe de l ' a u t r e ; d a n s cet é t a t les deux épines font enfermées c h a c u n e dans u n e p o c h e m e m o r a neufe, q u i les e n v e l o p p e b i e n exactement. T e l l e eft la ftructure des parties de la g é n é r a t i o n de l'agouti mâle ; ftructure d o n t j ' a i confiate l'exiftence p a r un g r a n d n o m b r e de diffections exactes. U n animal affez r e m a r q u a b l e , & qui fe t r o u v e encore t r è s - c o m m u n é m e n t d a n s tous les bois de la G u i a n e , eft le chien f a u v a g e : o n en c o n n o î t de trois cfpéces, q u i paroiffent n ' ê t r e q u e des v a r i é t é s , car ils ne différent q u e par quelques h a b i t u d e s , & p a r quelques légers caractères extérieurs. C e s trois efpéces font le chien fauvage proprem e n t dit , l ' a y r a , & le chien crabier. L e p r e m i e r eft celui des trois qui a le plus de r a p p o r t avec les chiens d'Eur o p e ; fa taille , la forme & la figure de fon corps , eft à - p e u - p r è s c o m m e celle du chien de E e r g e r , il a les oreilles c o u r t e s & droites : q u o i q u e né d a n s les


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b o i s , & dépourvu de toute efpéce d'éducation , il partage avec nos chiens une partie de fon inftinct. Il chaffe trèsbien , & fuit fouvent beaucoup mieux le g i b i e r , que ne font ceux qui font dreffés; ils s'affemblent au nombre de cinq à fix pour la chaffe, & fi celui qui eft à la t ê t e , perd la pifte ou la trace du g i b i e r , les autres le rétabliffent bien vite. Ces animaux ont la plus grande difpofition à s ' a p p r i v o i f e r , auffi tous les Indiens de l'intérieur des terres, en ontils qui font très-privés, fort attachés à leur maîtres, & dont ils fe fervent avec avantage pour la chaffe. Cette efpéce s'eft beaucoup multipliée dans les habitations , & s'eft mêlée par l'accouplement avec nos chiens domeftiques. Il arrive quelquefois, que des chiennes amenées d ' E u r o p e , fe perdent dans les b o i s , & en reviennent pleines, après avoir été couvertes par des chiens fauvages ; le produit de ces ventrées fournit encore des chiens excellens pour la chaffe. Cette efpéce de chien n'aboie j a m a i s , ce qui a fans doute fait naître une er-


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MÉMOIRES

r e u r g r o f f i e r e , q u ' o n t r o u v e répétée d a n s b e a u c o u p d'ouvrages ; f a v o i r , que les chiens d ' E u r o p e , t r a n f p o r t é s en Amér i q u e , y p e r d e n t leur v o i x , ce que je n ' a i jamais o b f e r v é ; il femble au cont r a i r e q u e ces derniers y d e v i e n n e n t plus c r i a r d s qu'ils n ' é t o i e n t , c a r ils aboient n u i t & j o u r , ce q u i devient fouvent t r è s - i n c o m m o d e . Les chiens fauvages d o n t nous p a r l o n s , n e font p o i n t méd i a n s ; fitôt qu'ils a p p e r ç o i v e n t l'homme ils fuient fans r i e n d i r e , ils n ' e n veul e n t q u ' a u g i b i e r q u i fait leur unique nourriture. L a féconde efpece de chien d e la G u i a n e , eft celui q u ' o n appelle ayra\ celui-ci femble s'éloigner un peu plus d e s efpeces connues en E u r o p e ; fa taille eft u n peu plus g r a n d e que celle du chien f a u v a g e ; fon poil eft n o i r fur prefque t o u t le c o r p s , & devient d ' u n gris fonce près de la tête ; il a une t a c h e blanche fous le cou ; la tête , le mufeau , la gueule & les d e n t s font tout-à-fait femblables à celles des chiens fauvages ; mais fes oreilles font plus c o u r t e s , elles


SUR CAYENNE.

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n'ont pas plus d'un demi-pouce de l o n g ; les doigts des pieds font plus l o n g s , & les ongles plus crochus ; les parties i n ternes font également les mêmes, ainfi que celles de la génération. Cette efpece de chien a une odeur des plus pénétrantes & des plus défagréables, fur-tout fi en le t u a n t , on n'a pas eu le foin de lui enlever les tefticules. Malgré cette odeur, les Indiens & les Nègres mangent fa chair. L'ayra ne pourfuit point le gibier a la pifte, comme le chien fauv a g e , il ne le prend que par furprife en fe cachant dans les endroits où il a coutume de paffer ; il fait cruellement la guerre aux poules, & en général à tous les animaux de baffe-cour , il fe rapproche par fes rufes & plufieurs de fes h a b i t u d e s , plus du renard que du chien. Sa demeure ordinaire eft dans des arbres creux ; la femelle y fait fes p e t i t s , au nombre de quatre & quelque fois cinq. La troifieme & dernière efpece, eft le chien crabier; on l'appelle ainfi parce qu'habitant les bords de la mer baignés


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MÉMOIRES

p a r le flux & r e f l u x , il n e fe n o u r r i t q u e de c r a b e s , q u i s'y t r o u v e n t en a b o n d a n c e . C e chien eft à-peu-près de la taille des autres ; la couleur de fon poil eft f a u v e , fes oreilles font un peu plus l o n g u e s q u e celles de l'ayra ; mais toutes les autres p a r t i e s t a n t internes q u ' e x t e r n e s , font les mêmes que celles des deux a u t r e s efpéces. C e c h i e n fe fert de fes p a t t e s & de fes o n g l e s , c o m m e n o u s de n o s mains , p o u r tirer les crabes de leur t r o u . L ' a y r a & le chien c r a b i e r paroiffent a v o i r confervé leur r a c e affez p u r e ; ils ne fe mêlent p o i n t enfemble , ni avec les chiens fauvages , ni a v e c ceux d ' E u rope. E n f i n , les q u a d r u p è d e s de la G u i a n e , q u i paroiffent les plus i m p o r t a n s à conn o î t r e , font les marmofes ; o n en c o n n o î t trois e f p é c e s , qui q u o i q u e différ e n t e s p a r la g r a n d e u r d e leur c o r p s , p a r l a couleur de leur poil , & p a r quelques-unes de leurs h a b i t u d e s , d o i v e n t c e p e n d a n t être r a p p o r t é e s au même g e n r e . E n effet, les parties externes qui les c a r a c t é r i f e n t , & qui fe t r o u v e n t les


SUR

CAYENNE.

205

mêmes dans les trois efpéces, font la forme de la t è t e , les oreilles minces & diaphanes, les yeux gros & prominens ; la pofition, le n o m b r e , la figure des dents ; les mâchoires alongées & très fendues; la queue longue & p r e n a n t e , dont l'extrémité eft dégarnie de poil dans plus de deux tiers de fa longueur , & paroît écailleufe ; le pouce des pieds de derrière, court & féparé des autres doigts, portant un ongle femblable a celui du pouce de l'homme, tandis que ceux des autres doigts font prefque c i lindriques & crochus : enfin , une poche fituée fous le v e n t r e , & dans laquelle fe trouvent enfermées toutes les mammelles. L e s parties internes font également les mêmes dans ces trois efpéces, & les plus remarquables font celles de la g é nération. Ces trois animaux font décrits par M M . de Buffon & D a u b e n t o n , fous les noms de farigue ou opoffum, de marmofe, & de cayopolin. Ils font connus à C a y e n n e fous les noms de pian


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MÉMOIRES

o u puant , de quatre-oueils & de rat de bois, ou maître bois. L e p r e m i e r eft le plus g r a n d , o n le t r o u v e p a r t o u t ; mais plus c o m m u n é m e n t aux e n v i r o n s des h a b i t a t i o n s , p a r c e q u ' i l eft fort friand d e volailles, auxquelles il fait o u v e r t e m e n t la g u e r r e ; lorfqu'il en a pris quelq u ' u n e , il fe fert de fa q u e u e p o u r l'ét r a n g l e r , fans qu'elle puiffe faire de b r u i t . S o n n o m de p u a n t lui v i e n t de ce qu'il a une odeur des plus fortes & des plus défagréables. L e fécond eft beauc o u p plus p e t i t , mais infiniment plus multiplié ; q u o i q u ' i l ne faffe p o i n t la g u e r r e aux volailles , il fe t r o u v e aux environs des h a b i t a t i o n s , & dans toutes les terres c u l t i v é e s , ainfi q u e d a n s le g r a n d b o i s ; fon n o m lui v i e n t de ce q u ' i l a au-deifus de c h a q u e œil u n e t a c h e b l a n c h e , qui en repréfente u n fécond. E n f i n la troifieme efpéce n e fe t r o u v e q u e dans le g r a n d b o i s , c'eft la plus r a r e de toutes & en même temps la plus p e t i t e ; on l'appelle rat de b o i s , parce q u ' e n effet il reffemble aux rats : je vais


SUR me

borner

à

CAYENNE. décrire

les

parties

207 de

la

g é n é r a t i o n ( 1 ). Les mâles o n t les tefticules e n v e l o p p é s dans u n fac , ou f c r o t u m t r è s - n o i r , q u i pend entre les d e u x cuiffes de près d ' u n p o u c e , & n e t i e n t q u e p a r un c o r d o n affez mince où f o n t c o n t e n u s les vaiffeaux f p e r m a t i q u e s & les c a n a u x déférens. Ces derniers fe p o r t e n t c o m m e dans tous les a n i m a u x , vers le col d e la veffie, où il ne m ' a p a r u y a v o i r q u ' u n e véficule féminale , mais p l u s groffe que de c o u t u m e , à laquelle a b o u tiffènt les deux corps c a v e r n e u x . L a verge du marmofe & du cayopolin, pend continuellement de près d'un p o u c e , & celle du farigue eft toujours cachée d a n s le p r é p u c e . D a n s les trois a n i m a u x elle; eft f o u r c h u e , & l'urètre s'ouvre à la naiffance des d e u x b r a n c h e s , dans la partie m o y e n n e ; elle eft compofée d e deux corps c a v e r n e u x , d o n t u n r é p o n d à c h a q u e b r a n c h e , & q u i paroiffent ( 1 ) On peut voir l'Hiftoire & la defcription de ces animaux, par M M . de Buffon & Daubentou, tora. X X I , édit. in-12.


208

MÉMOIRES

prendre leur naiffance de la veficule féminale. Ces animaux mâles & femelles ont deux petits os qui partent du bord fupérieur des os nubis, au même endroit où font fitués les mufcles pyramidaux, & s'étendent entre les mufcles du basventre environ deux pouces. La ftructure des organes fexuels de la femelle, eft fort finguliere ; elles ont la vulve affez évafée, & très-rapprochée de fanus. Le vagin , d'abord f i m p l e , fe partage à quelques lignes de la vulve, en deux conduits adoffés dans la longueur d'un pouce & demi, & unis par un tiffu cellulaire affez lâche ; ils groffiffent enfuite , prennent la forme d'un boyau mince , s'écartent l'un de l'autre , en fe portant vers les parties latérales du baffin , fe recourbent fur euxmêmes en fpirale à plufieurs tours , & enfin fe terminent par un cul de fac (1) La portion la plus confidérable de ces conduits, jufqu'à l'endroit où ils fe portent vers les parties latérales du baffin , (1) Voyez Figure I . Planche I . re

re

doit


SUR

CAYENNE,

209

doit être r e g a r d é comme formant le corps de la m a t r i c e ; & la p o r t i o n q u i fe r e c o u r b e en fpirale , c o m m e les c o r nes de ce vifcere : leur extrémité ne v a p o i n t fe j o i n d r e aux o v a i r e s , d o n t l'exiftence eft fort d o u t e u f e ; du moins je n ' e n ai jamais pu t r o u v e r dans les diffections nombreufes & f o i g n é e s , q u e j ' a i faites de ces femelles. Elles o n t fous le v e n t r e , dans les trois efpeces m e n t i o n n é e s , u n e forte de p o c h e , ou b o u r f e , affèz c o n fidérable , dans laquelle fe t r o u v e n t enfermées les m a m m e l l e s , au n o m b r e de q u a t r e , fix, & quelquefois d a v a n t a g e . Les p e t i t s , lorfqu'ils f o n t fort jeunes , y font toujours fufpendus, & lorfqu'ils d e v i e n n e n t plus g r a n d s , ils ne font q u e s'y réfugier ; la difpofition des p a r t i e s , que nous v e n o n s de d é c r i r e , très-différente de celle des autres a n i m a u x ; les p e t i t s , t r o u v é s d a n s leur jeuneffè fufpendus a u x m a m m e l o n s , o n t f a i t f o u p çonner q u e la p o c h e , qui renferme les m a m m e l l e s , eft le lieu où ils font conçus. M . D a u b e n t o n , m'écrivit en 1 7 7 4 , p o u r m e p r i e r de lui envoyer

Tom. II,

O


210

MÉMOIRES

quelque femelle pleine ; je lui marquai que je ne pouvois lui en promettre , perfonne jufqu' alors n'en ayant vu dans cet état. Il y avoit déjà du temps que je m'occupois de ces animaux, lorfque je reçus la lettre de M. D a u b e n t o n , & je n'avois jamais trouvé que des petits fufpendus aux mammelles. La demande de cet Académicien fit que je redoublai mes foins & mes recherches; j'engagai en conféquence beaucoup de Nègres de m'apporter tous les animaux de ces efpeces, qu'ils pourroient tuer ou attraper v i v a n s , & fous l'efpoir d'une récompenfe , ils me procurèrent un grand nombre de marmofes, dont il fe trouva beaucoup de femelles. Je les difféquai toutes avec le plus grand foin, & je ne trouvai dans aucune, la moin dre chofe qui indiquât que la concep tion fe faffe dans les organes fexueis que nous avons décrits; les ayant toujour trouvés dans le- même état, l'oit que ces femelles fuffent jeunes ou vieilles , qu'elles euffent des petits fufpendus à leurs mainnielles ou non ; car j'ai vu dans plufieurs.


SUR CAYENNE.

211

des petits fufpendus à leurs mammelons, & ces petits étoient de tout âge. Le 24 Juin 1775 , un Nègre de l'habitation du R o i , m'en apporta une vivante ; ce Nègre me dit qu'il l'avoit furprife dans un nid ( 1 ) , & qu'elle n'avoit pas encore fait les petits. Je commençai par la t u e r , afin de pouvoir fobferver à mon aife. Mon premier foin fut d'examiner la bourfe , qui me parut un peu plus refferrée qu'à l'ordinaire ; en l'ouvrant je crus voir le bout des mammelons plus gros que de coutume; mais après les avoir examinés de p r è s , je vis que c'étoient des petits qui y étoient attachés ; ils étoient rouges & fi fortement adhérens aux mammelons, que je ne pus les en féparer; ils n'étoient pas tout-à-fait auffi gros qu'un grain d'org e , & ils avoient près de deux lignes de l o n g , depuis le bout de leur mufeau jufqu'à l'origine de la queue qui commençoit à paroître. Les entremîtes, tant ( 1 ) Ces animaux font des nids fur les arbres tout comme les oifeaux, & ils emploient à ect effet les mêmes matériaux.

O ij


212.

MÉMOIRES

fupérieures q u ' i n f é r i e u r e s , paroiffoient comme q u a t r e petits b o u t o n s fortant du t r o n c . L a tête étoit à p r o p o r t i o n beauc o u p plus groffe q u e le relie du corps ; la bouche c o n t e n o i t le m animelon de la m e r e , q u i étoit fortement a d h é r e n t à t o u t e fa circonférence i n t e r n e . Je fépar a i de force u n de ces petits a n i m a u x , du m a m m e l o n , j ' o b f e r v a i q u e ce dern i e r étoit petit & d é l i e , mais fi l o n g , qu'il d e v o i t s'étendre jufques dans le gofier du petit a n i m a l ; il me p a r u t même q u e l'extrémité s'étoit caffée. J'obfervai d e p l u s , q u e la b o u c h e du petit a n i m a l , de même q u e le petit m a m m e l o n , laiffoient échapper une h u m e u r rouffâtre allez claire. Les yeux de ces petits a n i m a u x , réffembloient à deux petits points noirs ; les oreilles ne paroiffoient p o i n t ; le refte du corps étoit fort u n i , & l'on n ' y v o y o i t encore aucun poil. Je ne pus d é c o u v r i r fur le b a s - v e n t r e aucun veftige de c o r d o n ombilical. J'examinai enfuite les parties de la g é n é r a t i o n de la m e r e , & je les t r o u v a i dans le même é t a t que fi lés petits enffent été g r a n d s ,


SUR

CAYENNE.

213

ou qu'elle n'en eut p o i n t eu. J'avois p r é paré la peau de cette marmofe , avec trois petits q u i reftoient fufpendus à fes mammeîles, d a n s l'intention de l'env o y e r à M . D a u b e n t o n ; mais à mefure qu'elle f é c h a , les petits p e r d i r e n t leur forme ( I ). D ' a p r è s cette obfervation , &: un g r a n d n o m b r e d'autres q u e j'ai f a i t e s , fur des femelles qui a v o i e n t des petits fufpendus & attachés à leurs m a m m e l l e s , je ferois p o r t é à croire q u e la g é n é r a tion s'opère dans cette p o c h e , & q u e les petits fe développent à l'extrémité des mammelons. E n effet, c o m m e n t concevoir que ces petits ê t r e s , d o n t la groffeur n'égale pas celle d'un g r a i n d ' o r g e , d o n t les membres ne font pas encore d é v e l o p p é s , puifîent à cet âge fortir de la matrice p a r les voies o r d i naires , & être conduits enfuite dans la poche p o u r s'attacher aux mammelles ? Q u a n d on fuppoferoit même que la mère , p a r un inftinct: p a r t i c u l i e r , les ( 1 ) Voyez Planche I . Figure I I , qui repréfente cette r e

marmofe, avec fes petits attaches aux mammelles.

O iij


214

MEMOIRES

conduifit jufques dans fon l a c , comment fe p o u r r o i t - i l , q u e des a n i m a u x incapables de f e n t i r , & d o n t les organes de la b o u c h e ne font pas encore f o r m é s , puiffent p r e n d r e le mammelon & fi att a c h e r ? P o u r q u o i ce m a m m e l o n , dans c e t t e circonftance f e u l e m e n t , fe t r o u v e t-il plus petit & plus délié que dans l'état o r d i n a i r e ? P o u r q u o i s'étend-il jufques d a n s le goffer du petit animal où il fe t r o u v e a d h é r e n t , de même q u ' à toutes les parties internes de la b o u c h e ? P o u r q u o i enfin, lorfque ces petits animaux font féparés de force de leur m a m m e lon , leur b o u c h e n'offre-t-elle q u ' u n e p e t i t e o u v e r t u r e r o n d e , dans laquelle on ne peut d é c o u v r i r aucune des parties de cet o r g a n e ; o u v e r t u r e p a r laquelle il fort u n e h u m e u r rouffatre pareille à celle q u e laiffe é c h a p p e r fe b o u t du périr, mammelon , qui p a r o i t a v o i r été r o m p u ? Malgré ces f a i t s , que j'affure être t r è s - e x a c t s , il n'en eft pas moins vrai , q u e l'opinion que ces a n i m a u x font cou eus & développés à l'extrémité des mammelons de la m e r e , r é p u g n e aux


Page. 214.

Pl.1

Le Marmose F

emelle.


SUR

C A Y E N N E . 215

connoiffances acquifes fur la génération des quadrupèdes. Avouons de bonnefoi , que le voile myftérieux dont la N a ture a eu foin de couvrir l'acte de la conception, nous dérobera long-temps, la marche qu'elle tient dans cette opération. Les m o y e n s , qu'elle emploie pour la réproduction des différens êtres, nous apprennent feulement que cette marche n'eft pas uniforme.

O iv


2l6

MÉMOIRES

MÉMOIRE

VI.

Sur le Tapir ou Maipouri, L E plus g r a n d des q u a d r u p è d e s connus du n o u v e a u m o n d e , en: le tapir ou maïpouri. C e t a n i m a l , très-commun dans t o u s les bois de la G u i a n e , a p p r o c h e de la figure du c o c h o n , ou du moins il reffemble plus à cet animal q u ' à t o u t aut r e ( i ) ; il eft de la h a u t e u r d'un petit m u l e t . S o n corps eft extrêmement épais, p o r t é fur des jambes t r è s - c o u r t e s ; couv e r t de poils plus g r o s , plus longs & plus rares que ceux de l'âne & du c h e val , mais plus fins & plus cours q u e les foies du c o c h o n ; il a u n e c r i n i è r e , dont les poils font toujours d r o i t s , & qui s'étend depuis le fommet de la tête jufq u ' a u commencement des épaules. Les I n d i e n s , les N è g r e s & les h a b i t a n s qui connoiffent bien cet a n i m a l , en (i)

V o y e z Planche d e u x i è m e , qui repréfente c e t

m a l dans fon état n a t u r e l .

ani-


SUR CAYENNE.

217

distinguent deux efpeces, qu'ils appellent grands & petits maïpouris. Les petits Se trouvent à quelque diftance des bords de la mer; ils ne pefent guère que trois cents à trois cents cinquante livres. Les grands maïpouris font plus avant dans l'intérieur des terres ; leur poids eft communément de quatre cents livres & fouvent davantage. La hauteur la plus ordinaire des maïpouris, en prenant la taille moyenne entre ces deux efpeces, eft, aux pieds de devant, de trois pieds deux ou trois pouces, & aux pieds de derrière, de trois pieds huit à dix pouces. Leur longueur depuis l'origine de la queue, jufqu'à l'extrémité de la mâchoire fupérieure eft d'environ fept pieds. La tète feule a un pied fept à huit pouces : la queue n'eft que comme un petit t r o n ç o n , elle a environ quatre pouces de l o n g ; elle eft prefque dégarnie de poils, & il femble qu'elle ne foit deftinée qu'à couvrir l'anus, & une partie de la vulve dans la femelle. La couleur du p o i l , dans les jeunes maïpouris, eft mêlée de blanc & de fauve, en forme


218

MÉMOIRES

de bandes q u i s ' é t e n d e n t , fuivant la long u e u r du corps ; mais à p r o p o r t i o n que cet animal g r a n d i t , ces b a n d e s s'effacent & la couleur o r d i n a i r e & uniforme de fon poil eft la b r u n e . Les jambes font très-courtes & fort groffes, & les pieds g r a n d s & arrondis ; ceux de d e v a n t o n t q u a t r e d o i g t s , & ceux de d e r r i è r e n ' e n o n t q u e trois ; les uns & les autres font enveloppés d'une c o r n e dure & épaifïè. Les os l o n g s , tels q u e ceux des jambes de d e v a n t & de d e r r i è r e , n ' o n t p o i n t de c a v i t é , ni p a r conféquent de moelle; leur i n t é r i e u r eft g a r n i d'une fubftance f p o n g i e u f e , dans les cellules de laquelle on t r o u v e un fuc h u i l e u x , allez clair & affez a b o n d a n t . L a tête de cet animal eft groffe & allongée ; il a les yeux petits , noirs & enfoncés ; les oreilles courtes & d r o i t e s , affez femblables à celles du c o c h o n . Ses deux mâchoires font allongées , g a r n i e s des dents m o l a i r e s , canines & incifives ; elles font p o u r l ' o r d i n a i r e au n o m b r e q u a r a n t e - q u a t r e , ce q u i varie n é a n m o i n s quelquefois. Les incifives font t r a n c h a n t e s , au n o m b r e de


SUR CAYENNE.

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fix à la mâchoire fupérieure & fix à l'inférieure. Les canines Sont au nombre de q u a t r e , deux à chaque mâchoire & une de chaque côté; elles Sont groffes, longues & reffemblent aux défenfes du cochon. Après celle-ci, il refte un petit efpace dégarni de dents ; les molaires qui Suivent Sont groffes, & ont des furfaces fort étendues; elles font communément au nombre de quatorze à chaque mâchoire, fept de chaque côté. Elles ne fortent pas toutes en même temps ; les deux dernières de chaque mâchoire ne paroiffent qu'à un âge affez avancé. Toutes ces dents, tant incifives, que canines Se molaires , font remplacées par des dents fecondaires, q u i , peu-à-peu les. chaffent hors des alvéoles. Mais ce changement ne fe fait que lorfque l'animal a pris fon accroiffement. J'ai ouvert des mâchoires de jeunes maïpouris, qui avoient atteint prefque toute leur grandeur ; j'ai trouvé les molaires prêtes à être remplacées par les fécondes qui occupoient le fond de l'alvéole. J'ai même obfervé que plufieurs


220

MÉMOIRES

de ces molaires fecondaires étoient logées dans des cavités féparées p a r une p e t i t e cloifon offeufe, d'avec celles qui c o n t e n o i e n t les racines des premières molaires; j ' e n ai v u quelques-unes où c e t t e lame offeufe étoit d é t r u i t e ; alors les molaires inférieures étoient a m o i tié f o r t i e s , & les premières y reftoient att a c h é e s , & n ' a v o i e n t prefque plus de corps ni de racines. L e m a ï p o u r i p o r t e au b o u t de la m â c h o i r e f u p é r i e u r e , une efpece d é t r o m p e , à l'extrémité de laquelle fe t r o u v e n t les d e u x ouvertures des n a r i n e s . C e t t e p a r tie , qui a près d'un pied de l o n g , eft formée par l'affemblage de plufieurs mufcles très-forts, qui fervent à la m o u v o i r dans tous les fens., de m a n i è r e q u e l'animal la relevé & l'abaiffe, la p o r t e de c ô t é , lui fait faire des mouvemens en r o n d , la retire ou l ' a l l o n g e , fuivant q u e fes befoins l'exigent. Il s'en fert a v e c g r a n d a v a n t a g e , t a n t p o u r flairer les différens c o r p s , q u e p o u r ramaffèr aux pieds des a r b r e s , les g r a i n e s & les fruits q u i font p a r t i e de fa n o u r r i t u r e .


SUR

CAYENNE.

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Les o r g a n e s , contenus dans la cavité de la p o i t r i n e , ne m ' o n t point p a r u différer de ceux des autres a n i m a u x q u a drupèdes : les deux lobes du p o u m o n font g r a n d s & d'une fubftance fort molaffe : les mufcles du d i a p h r a g m e font très-forts & t r è s - c h a r n u s . A l ' o u v e r t u r e du b a s - v e n t r e , on a p perçoit d ' a b o r d des lacs ou poches trèsvoluniineufes, qui repréfentent plufieurs eftomacs, & u n e q u a n t i t é confidérable de b o y a u x . L ' œ f o p h a g e a deux pieds deux ou trois pouces de l o n g ( i ) ; dans l'eftomac, qui eft fort g r a n d , on diftingue u n e g r a n d e & u n e petite c o u r b u r e ; deux f a c e s , une a n t é r i e u r e & fupérieure , l'autre poftérieure & inférieure , & enfin deux e x t r é m i t é s , u n e g r a n d e & une petite. C e vifcere a comm u n é m e n t un pied fept à huit pouces de lono- d'une extrémité à l ' a u t r e , & u n pied quelques pouces de large fur c h a q u e ( i ) Ces dimenfions, de même que celles que j'ai données , & celles que je donnerai d.ns la fuite, font fenfées être ptifes fur un maïpouri de la moyenne taille entre les grands & les petits.

,

ç'eft-a-dire


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MÉMOIRES

f a c e ; fa fubftance eft fort épaiffe & trèsc h a r n u e ; l'intérieur eft g a r n i d'une memb r a n e veloutée affez f o r t e , e n d u i t e d'une h u m e u r mucilagineufe fort épaiffe. L a petite e x t r é m i t é , qui eft u n peu à gauche aboutit à l ' œ f o p h a g e , & la g r a n d e , du côté d r o i t , a b o u t i t au pilore. C e t eftom a c eft toujours rempli comme un b a l o n , & les alimens s'y t r o u v e n t toujours tous entiers. L a l o n g u e u r o r d i n a i r e des inteftins g r ê l e s , eft de q u a r a n t e & quelques p i e d s ; on t r o u v e à leur e x t r é m i t é u n fac d'un t r è s - g r a n d volume , & d'une figure affez irréguliere ; il offre deux faces & deux extrémités ; mefuré fuivant fa l o n g u e u r , il a un pied un ou deux p o u c e s , & fur ces f a c e s , dans l'endroit le plus l a r g e , un pied deux ou trois p o u ces. U n e des extrémités de cette p o c h e eft g r a n d e , & forme un cul de-fac c o n fidérable , dans lequel les alimens p a roiffent fejourner l o n g - t e m p s . L a fubft a n c e de ce fac eft fort épaiffe, moins c h a r n u e c e p e n d a n t , q u e celle du p r e mier eftomac : la m e m b r a n e extérieure eft liffe & p o l i e , l'intérieure eft infini-


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ment plus g r a n d e que les a u t r e s , & forme des rides qui m ' o n t p a r u avoir q u e l q u e r a p p o r t a v e c les feuillets q u ' o n t r o u v e dans le troifieme eftomac des r u m ï n a n s . Ces rides o n t t r o i s , q u a t r e , c i n q , & f o u v e n t fix lignes d'élévation ; elles offrent, p a r leur c r o i f e m e n t , des figures très-irrégulieres. C e t r e efpece de fac tient lieu de c œ c u m ; il d o n n e naiffance à l'inteftin c o l o n , qui eft fort a m p l e , & d o n t les valvules font très-multipliées; il a o r d i n a i r e m e n t deux pieds fept à huit pouces de l o n g . A fon e x t r é m i t é , on t r o u v e un troifieme fac plus l o n g q u e le f é c o n d , mais moins large , & d ' u n i i figure encore plus irréguliere. Sa long u e u r , mefurée d'une extrémité à l'aut r e , eft d ' u n pied n e u f à dix p o u c e s , & la largeur de fes f a c e s , d'un pied. A l'une de fes e x t r é m i t é s , eft u n p r o l o n gement affez confidérable en forme de cul de fac , qui fe t e r m i n e en p o i n t e . L a fubftance de ce troifieme fac eft moins forte q u e celle du f é c o n d , & fa ftructure eft à peu de chofe près la m ê m e ; les rides formées p a r la m e m b r a n e i n -


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t e r n e , font feulement un peu moins f o r t e s ; les alimens qu'il c o n t i e n t font clairs & bien digérés. Le rectum prend, naiffance de ce fac , fa groffeur eft affez confidérable ; il a o r d i n a i r e m e n t q u a t r e pieds fept à huit pouces de l o n g . Les valvulves de cet inteftin font très-fortes & très-multipliées, les excrémens y féj o u r n e n t l o n g - t e m p s , p r e n n e n t u n e confiftance affez f o l i d e , & font formés en petites boules. L e foie du m a ï p o u r i eft fort g r a n d , p a r t a g é en trois lobes , dont le plus confidérable eft logé en partie dans l ' h y p o condre d r o i t , & les deux plus petits s'étendent jufqu'à l ' h y p o c o n d r e g a u c h e , par-deffus l'eftomac. L a rate n'eft pas très-groiiè , mais fa fubftance eft m o laffè & fpongieufe. Les autres parties d u m a ï p o u r i , contenues dans le basv e n t r e , ne m ' o n t rien offert de p a r t i culier. Je vais paffer m a i n t e n a n t aux o r g a n e s de la g é n é r a t i o n du mâle & d e la femelle. L e m a ï p o u r i mâle eft conftamment plus g r a n d & plus fort que la femelle ; les


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les poils de fa crinière font plus l o n g s & plus épais. Le c r i , q u i dans P u n & dans l'autre reffemble très-bien au b r u i t d'un fiflet o r d i n a i r e , eft plus a i g u , plus fort & plus p e r ç a n t dans le mâle. Les parties de la g é n é r a t i o n o n t u n t r è s g r a n d r a p p o r t avec celles de l'âne o u du c h e v a l , & elles font fituées de la même m a n i è r e . L a v e r g e eft enveloppée dans une p o c h e confidérable, formée p a r le p r é p u c e , d'où elle fort t o u t e e n t i è r e lorfqu'elle eft en érection ; elle eft grofTe & n'eft formée q u e d'un feul corps c a v e r n e u x , comme celle du cheval : elle a e n v i r o n u n pied & demi de l o n g . P r è s de fon extrémité , & à un b o n pouce du g l a n d , o n obferve u n r e b o r d c o n f i d é r a b l e , affez m i n c e , qui ne s'étend q u e fupérieurement & latéralement ; il a inférieurement u n e é c h a n c r u r e p o u r le palfage de l'urètre. L ' i n t é r i e u r d e ce r e b o r d c o m m u n i q u e avec le corps c a v e r n e u x , & p a r o î t formé de la m ê m e fubftance ; de forte q u e , lorfque la v e r g e eft en érection , il participe de cet é t a t , & alors il a huit à dix lignes d ' é t e n d u e , Tom. II P


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MÉMOIRES

ce q u i p a r o î t d e v o i r p r o d u i r e un obftacle a l'introduction de cette p a r t i e dans le v a g i n . Les tefticules du m a ï p o u r i , font t r è s - g r o s , & contenus dans un f c r o t u m , q u i p a r o î t avoir moins d'étendue q u e celui du cheval ; c h a c u n d'eux pefe q u i n z e à feize o n c e s , leur f u b ftance eft extrêmement mollaffe ; on y diftingue facilement ce g r a n d n o m b r e de vaiffeaux b l a n c s , qui forment de petits p a q u e t s & des faifceaux unis les uns aux a u t r e s , p a r un tiffu cellulaire affez lâche. Les épididymes font confid é r a b l e s , & o f f r e n t , ainfi q u e les tefticules , un lacis de vaiffeaux repliés d'une infinité de m a n i è r e ; on les v o i t facilem e n t fe réunir p o u r former le canal déférent d o n t le diamètre eft fi g r a n d , q u ' o n peut aifément y i n t r o d u i r e un t u y a u de plume o r d i n a i r e ; il fe joint aux vaiffeaux fpermatiques & fe p o r t e a u x véficules féminales , c o m m e dans l e s autres a n i m a u x . Ces dernières font fort grandes & féparées en plufieurs petites cavités par des cloifons affez minces. Les vaiffèaux déférens fe diftri-


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buent dans ces petites cavités, d'où partent les vaiffeaux éjaculateurs, au nombre fept à h u i t , qui vont s'ouvrir dans l'uretre aux côtés du verumontanum : ces conduits font allez g r o s , on peut aifément y introduire une fonde brifée ; je n'ai obfervé aucune valvule à leur embouchure dans l'uretre , & il femble qu'ils n'oppofent d'autre obftacle à la l'ortie de la matière féminale , que leur fimple affaiffement. Dans tous les maïpouris que j'ai ouverts & diiféqués, j'ai conftamment trouvé toutes ces parties pleines de liqueur féminale , dont la couleur étoit d'un gris pale, d'une confiftance un peu épaiffe, & d'une odeur forte & défagréable. La veffie de cet animal n'eft pas bien groffe , fa figure êft très-irréguliere, elle a plufieurs boffes confidéràbles. Les parties génitales de la femelle, ne m'ont pas paru avoir un rapport auffi ditect avec celles de la jument, que celles du mâle l'ont avec celles du cheval. La Vulve eft à un bon pouce de l'anus; elle eft grande & fort évafée , le vagin a P ij


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MÉMOIRES

trois à q u a t r e pouces de l o n g , & un peu plus d'un pouce de l a r g e . L a m a t r i c e , d a n s fon état ordinaire , depuis fon orifice interne jufqu'à fon f o n d , à h u i t pouces de l o n g , & e n v i r o n q u a t r e pouces d e large ; elle eft aifujettie & maintenue e n place p a r les ligamens larges qui m ' o n t p a r u très-forts. Vers fon fond il y a un p r o l o n g e m e n t large d'un p o u c e , & l o n g de d e u x , qui d o n n e naiffànce à d e u x conduits q u ' o n peut r e g a r d e r comm e les cornes de la matrice ; ils fe port e n t vers les parties latérales du baffin , v o n t toujours en d i m i n u a n t de diamètre , & forment les t r o m p e s qui t e r m i n e n t aux ovaires. L'extrémité de ces conduits eft terminée en r o n d , & o n obferve à leur extérieur plufieurs enfoncemens qui femblent d ' a b o r d pénét r e r jufques dans la cavité d e l à t r o m p e ? mais ils font fermés p a r des replis memb r a n e u x affez d é l i c a t s , fournis p a r les ligamens larges , qui a t t a c h e n t ces parties aux ovaires. Ces derniers o n t un bon pouce & demi de l o n g , fur demi-pouce d e large ; leur fubftance i n t e r n e eft blan-


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che , a n a l o g u e à celle des tefticules d u m â l e , on y obferve plufieurs vencules de groffeur differente, j ' e n ai v u de groffes comme de g r o s pois. L ' e n v e l o p p e , q u i les r e c o u v r e c h a c u n e en p a r t i c u l i e r , eft tranfparente & fort m i n c e , & laiffe v o i r dans leur i n t é r i e u r une liqueur allez claire. D ' a p r è s ce q u e nous v e n o n s d e dire , on v o i t q u e les parties de la g é nération des femelles du m a ï p o u r i différent de la plupart de celles des a u t r e s quadrupèdes ; le corps de la m a t r i c e a beaucoup plus d ' é t e n d u e , & les c o r n e s font infiniment plus petites. D a n s le plus grand n o m b r e des q u a d r u p è d e s , le d é veloppement & l'accroiffement du f œ t u s fe fait dans les cornes même ; dans le m a ï p o u r i , elle fe fait au c o n t r a i r e d a n s le corps de la m a t r i c e , & les c o r n e s prennent peu d'accroiffement p e n d a n t la portée des femelles. Les m a m m e î l e s , a u nombre de d e u x , fituées entre les cuiffes, ne différent en rien de celles de la jument. Les m a ï p o u r i s e n t r e n t en chaleur a u commencement de l ' h i v e r , alors un mâle P iij


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s'empare d'une femelle , la fuit par-tout & ne la q u i t t e plus qu'elle ne foit pleine; c'eft la feule faifon où l'on t r o u v e deux m a ï p o u r i s enfemble,c'eft-à-dire, un mâle & une femelle. Lorfque p a r h a z a r d deux mâles fe r e n c o n t r e n t avec une femelle en c h a l e u r , ils fe b a t t e n t & fe font avec leurs dents des bleffures confidérables. Il eft r a r e de t r o u v e r des maïpouns m â l e s , qui n ' a i e n t fur la peau beaucoup de cicatrices & fou v e n t mêmes d'anciens u l c è r e s , qui font toujours la fuite de ces c o m b a t s . L o r f q u e la femelle eft p l e i n e , le mâle la q u i t t e , & c h a c u n s'en v a feul de fon côté. L e terme ordinaire de la geftation des m a ï p o u n s eft vraifemblablement d'un a n , à peu de chofe près. Voici les obfervations fur lefquelles je me fuis fondé p o u r a d m e t t r e ce t e r m e ; p r e m i è r e m e n t les femelles m e t t e n t bas leurs petits dans les mois d ' O c t o b r e , No v e m b r e , D é c e m b r e , & quelquefois j a n v i e r ; il eft très-facile de s'affurer de ce f a i t , p a r les petits q u ' o n rencontre alors fort j e u n e s , & d o n t on p r e n d toujours q u e l q u ' u n v i v a n t ; fecondement ,


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ce n'eft jamais q u e p e n d a n t les mois d o n t nous v e n o n s de p a r l e r , qu'elles e n t r e n t en chaleur ; puifque ce n'eft q u e dans ce temps q u ' o n en r e n c o n t r e plufieurs enfemb l e , & q u ' o n eft fouvent t é m o i n de leurs a c t i o n s , & f u r - t o u t de leurs c o m b a t s ; d'ailleurs, c'eft auffi dans cette feule f a i f o n , q u e les mâles q u ' o n t u e , font couverts de bleffures fraîches. Si d o n c , les femelles m e t t e n t bas au c o m m e n c e m e n t de l ' h i v e r , & qu'elles e n t r e n t en c h a l e u r dans ce même t e m p s , elles d o i v e n t p o r ter leurs petits l'efpace d ' u n a n . L a femelle met bas dans un e n d r o i t élevé & fort f e c , elle ne fait jamais q u ' u n p e t i t a la fois : p e n d a n t les premiers j o u r s q u e fuivent l ' a c c o u c h e m e n t , elle refte prefque toujours couchée avec lui ; elle cherche p e n d a n t la nuit fa fubfiftance , & ne s'écarte q u e t r è s - p e u . L o r f q u e f o n p e n t g r a n d i t , & qu'il c o m m e n c e à m a r cher u n p e u , il la f u i t , & alors ils n ' o n t plus de lieu affecté p o u r fe c o u c h e r , & ils font leur g î t e au p r e m i e r e n d r o i t où ils fe t r o u v e n t . L e petit fuit fa mere pendant près d'un an; alors, prefque P iv


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MÉMOIRES.

auffi g r a n d q u ' e l l e , & en état de p o u v o i r fe parier de fes foins , il la quitte & l ' a b a n d o n n e p o u r toujours. L a plupart de ceux qui o n t parlé du m a ï p o u r i , difent q u e cet a n i m a l eft a m p h i b i e ; je ne fais fur quel fondement o n a pu t o m b e r dans une pareille erreur. « L e m a ï p o u r i , dit B a r r e r e ( i ) eft un *> animal a m p h i b i e , qui refte plus i o u » v e n t dans l'eau que fur la t e r r e , où il « v a de temps-en-temps p o u r b r o u t e r « l ' h e r b e la plus t e n d r e ». D ' a p r è s cet e x p o f é , il p a r o i r q u e cet A u t e u r n'a jamais c o n n u cet a n i m a l , & qu'il en a été très-mal informé. Le m a ï p o u r i vit continuellement fur la t e r r e , il fait conft a m m e n t l'on g î t e fur de petites m o n t a g n e s & dans des lieux bien fecs. II v a , il eft v r a i , dans les endroits m a r é c a g e u x , mais ce n'eft que p o u r y c h e r c h e r fa fubfiftance, qu'il y t r o u v e en plus g r a n d e a b o n d a n c e qu'ailleurs ; & c o m m e il fe falit beaucoup dans ces e n d r o i t s , il v a tous les matins traverfer quelque r i v i è r e , (i ) Effai fur l'Hiftoire Naturelle de la France équinoxiale Pag.


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ou fe laver dans q u e l q u e lac. P e n d a n t les fécherefîes de l ' é t é , q u a n d l'eau leur m a n q u e dans l'intérieur des t e r r e s , o n les v o i t s'approcher des r i v i è r e s , t a n t p o u r avoir la facilité de fe laver & de fe rafraîchir tous les m a t i n s , q u e p o u r ne pas m a n q u e r d'eau p o u r b o i r e . L e m a ï p o u r i , m a l g r é fa g r a n d e maffe, n a g e fupérieurement bien , & p l o n g e auffi fort a d r o i t e m e n t ; c'eft fans d o u t e de-là qu'eft v e n u e l'erreur de croire q u ' i l étoit a m p h i b i e : mais m a l g r é ces a v a n tages , il n ' a pas la faculté de p o u v o i r refter fous l'eau fans refpirer l ' a i r , plus long-temps q u e les autres a n i m a u x terreftres. Auffi , lorfqu'il fe jette d a n s q u e l q u e rivière , & q u ' o n le p o u r f u i t , il p l o n g e p o u r fe fouftraire à fes e n n e mis ; mais on le voit à c h a q u e inftant t i r e r fa t r o m p e hors de l'eau p o u r refp i r e r . T o u t e s les fois q u e cet animal eft chaffé p a r des c h i e n s , il court auffi-tôt vers les rivières les plus voîfines, q u ' i l traverfe quelques larges qu'elles f o i e n t , & ne c h e r c h e p o i n t à s'y cacher comme quelques perfonnes mal inftruites l'ont


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MÉMOIRES

e n c o r e a v a n c é . C e t t e h a b i t u d e de fe j e t t e r dans 1 eau lorfqu'il fe fent p o u r f u i v i , lui eft c o m m u n e

a v e c plufieurs

autres q u a d r u p è d e s , tels q u e les les cariacous , les cochons

biches,

de différente

e f p e c e , les pacs , &c. O n prérend encore que cet animal fe n o u r r i t en p a r t i e avec du poiffon, & qu'il a , dit-on , la faculté de l'enivrer , m ê m e dans les rivières qu'il n e fait q u e t r a v e r f e r ; ces deux faits me p a roiffent encore fondés fur des obfervarions mal faites. L o r f q u e , p e n d a n t les féchereilès de P é t é , les eaux fe r e t i r e n t , il refte dans des favanes ou autres lieux, des trous pleins d ' e a u , d a n s lefquels il y a b e a u c o u p de poiffon ; les m a ï pouris o n t c o u t u m e d'aller tous les matins s'y l a v e r , ils s'y r e n c o n t r e n t q u e l quefois plufieurs enfemble, ils y r e m u e n t b e a u c o u p la v a f e , & y délayent une t r è s - g r a n d e q u a n t i t é d'excrémens qu'ils y r e n d e n t , de forte que le poiffon qui fe t r o u v e dans ces e n d r o i t s , fe laiffe p r e n d r e facilement fur l'eau. Il p a r o î t également douteux q u e ces a n i m a u x ,


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dans leur état n a t u r e l , m a n g e n t du poiffon ; du moins toutes les recherches q u e jai faites p o u r le d é c o u v r i r , m ' o n t p r o u v é le c o n t r a i r e ; j ' a i o u v e r t b e a u c o u p de m a ï p o u r i s dans toutes les faifons de l'ann é e , & je n'ai jamais t r o u v é de poiffons dans leur e f t o m a c , mais feulement des v é g é t a u x de t o u t e efpece. Leurs alimens ordinaires font de l ' h e r b e , des feuilles cendres de brouffaille, des g r a i n e s & des fruits qui t o m b e n t des arbres. L o r f q u ' o n élevé des jeunes m a ï p o u r i s , il eft facile de les a c c o u t u m e r à m a n g e r de t o u t , e n leur laiffant m a n q u e r de l ' a l i m e n t , q u i , dans l'état f a u v a g e , leur eft: le plus o r d i n a i r e ; alors ils m a n g e n t t o u t ce qu'ils r e n c o n t r e n t , comme v i a n d e , poiffon , p a i n , & g é n é r a l e m e n t t o u t e forte d'alimens ; c'eft fans d o u t e d'après cette efpece de voracité , occafionnée p a r la c o n t r a i n t e , q u ' o n aura fonde cette dernière erreur. A u refte, la ftructure de fes parties intestinales, leur g r a n d e é t e n d u e , & leur îmmenfe capacité i n d i q u e n t allez le genre d'aliment qui leur eil p r o p r e . C e n'eft o r d i n a i r e m e n t q u e p e u -


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MÉMOIRES

d a n t la n u i t , q u e le m a ï p o u r i c h e r c h e fa fubfiftance, & il refte c o u c h é p e n d a n t la j o u r n é e ; c e p e n d a n t lorfqu'iï p l e u t d a n s le j o u r , il a c o u t u m e de fe p r o m e n e r t a n t q u e la pluie dure ; il a la v u e & l'ouie très-fines , au m o i n d r e b r u i t qu'il e n t e n d , il fe fauve a v e c b e a u c o u p de vîteffe. Il n'eft pas d o u t e u x q u e cet animal ne foit très-folït a i r e , car on le t r o u v e conftamment feul à l'exception d u temps de les a m o u r s , & ils ne s ' a t t r o u p e n t j a m a i s , q u o i q u e le Pere Charlevoix le dife d a n s l'Hiftoire d u Paraguai , T o m . I . P a g . 3 3 . e r

L e m a i p o u r i eft d ' u n n a t u r e l fort d o u x & fort t i m i d e , fa feule défenfe c o n t r e les attaques des hommes eft la f u i t e , & quoiqu'il ait les jambes court e s , fa m a r c h e eft c e p e n d a n t affez r a p i d e . Je d o u t e e n c o r e , q u ' o n l'ait v u f e dreffèr & m o n t r e r fes dents à ceux q u i le pourfuivent lorfqu'il eft i r r i t é , comme Laët le dit ( 1 ). Il n ' e n eft pas de m ê m e ( i ) Voyez, Histoire générale des Voyages, Prévôt. T o m . X I I , pag. 636

par M, l'Abbé


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lorfqu'il eft pourfuivi p a r les chiens fur-tout s'il eft bleiîé , car alors il fe d é f e n d t r è s - b i e n , & les t u e même affez fou v e n t , comme je l'ai v u faire u n e fois à u n m a ï p o u r i auquel on a v o i t cafte la cuiffe d ' u n c o u p de fufil c h a r g é à balle. D e u x chiens qui le pourfuivoient l'eur e n t b i e n t ô t atteint ; il en t u a u n avec fes dents & écrafa l'autre avec fes pieds de d e v a n t . L e m a ï p o u r i eft d ' u n c a r a c t è r e t r è s - d o u x , pris j e u n e , il eft t r è s facile à élever ; il s'apprivoife f o r t a i f é m e n t , & fi bien qu'il en d e v i e n t i n c o m m o d e ; il c o n n o î t b e a u c o u p l'end r o i t où il a été é l e v é , & il ne m a n q u e jamais de s'y retirer tous les foirs ; il fe p r o m e n é p e n d a n t la j o u r n é e , & v a fouv e n t de maifon en maifon p o u r t â c h e r d ' y t r o u v e r quelque n o u r r i t u r e . Q u o i q u e fouyent on le chaffe à g r a n d s coups de b â t o n s , il ne fe rebute p a s , & il r e v i e n t aux endroits où on le t r a i t e avec fi peu de douceur. Il ne penfe plus à fon premier état , & ne fait a u c u n effort p o u r recouvrer fa liberté. Il p a r o î t lufceptible d ' a t t a c h e m e n t , c o n n o î t & y


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diftingue à merveille ceux q u i o n t cout u m e de lui faire du bien : il aime les careffes & femble y être fenfible. C o m m e ces a n i m a u x font très - communs dans tous les bois , les h a b i t a n s établis dans les terres à q u e l q u e diftancé de la m e r , s'en p r o c u r e n t affez f o u v e n t , & ils en t i r e n t b o n p a r t i , t a n t p o u r eux q u e p o u r leurs efclaves. L a manière de les chaffer, diffère peu de celle des autres a n i m a u x , du moins à C a y e n n e ; car, on t r o u v e dans l'hiftoire du P a r a g u a i , déjà citée , qu'elle fe fait différemment & toujours la n u i t . L a plupart des Indiens de la G u i a n e , chaffent les m a ï p o u r i s , en les appellant avec des fifflets , & ils les font fouvent venir de fort l o i n , fur-tout dans la faifon des p l u y e s , où ils o n t c o u t u m e de marc h e r p e n d a n t le jour ; mais d a n s les f é chereffes de l'été , ils n ' o n t pas le même a v a n t a g e , p a r c e que ces a n i m a u x relient t o u t e la journée c o u c h é s , & fouvent endormis ; mais comme ils connoiffènt leurs r e t r a i t e s , ils les y f u r p r e n n e n t fouvent. O u t r e le fifflet avec lequel les Indiens ap-


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pellent le m a ï p o u r i , ils p r é t e n d e n t e n core fe fervir avec fuccès, d'une plante qu'ils o n t foin de p o r t e r far eux lorfqu'ïls v o n t à la chaffe de cet a n i m a l . C e n'eft pas p o u r le m a ï p o u r i feul qu'ils o n t des p l a n t e s , mais auffi p o u r toutes les autres efpeces de g i b i e r ; ils les défignent p a r ces n o m s , herbe à m a ï p o u r i , herbe à b i che , herbe à c o c h o n , herbe à a g o u t i , & c . Lorfqu'ils v o n t chaffer chez des h a b i t a n s , ils a p p o r t e n t toutes ces efpeces de fimples , qu'ils o n t foin de planter à quelq u e diftance de la m a i f o n , &: à des e n droits q u e p e r f o n n e ne puiiïè d é c o u v r i r , car ils en font de t r è s - g r a n d s fecrets tant p o u r les Blancs q u e p o u r les N è g r e s . Lorfqu'ils v o n t à la chaffè , & qu'ils font décidés de chaffer tel ou tel g i b i e r , ils p r e n n e n t des feuilles ou des racines de la p l a n t e qui leur font relatives ; ils en frottent d ' a b o r d leur fufil, & en m e t t e n t dans leur fac ; a l o r s , ils s'en v o n t contens & affurés de t r o u v e r ce gibier. Ils ont une confiance fi aveugle dans ces végétaux , q u e lorfqu'ils en m a n q u e n t , ils font découragés & ne v o n t à la chaffè y


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qu'avec répugnance & comme par force, periuadés qu'ils ne trouveront rien. Si on leur demande de quelle manière ils agiffent, ils favent très - bien répondre que c'eft par l'odeur quïls exhalent, que le gibier eft attiré. Quoi qu'il en foit de ces v e r t u s , il eft certain que toutes les fois que les Indiens font munis de ces plantes, ils prennent toujours du gibier; ce qui pourroit bien n'être que l'effet de la confiance qu'ils y ont, laquelle leur infpire plus de courage & plus de confiance à le fuivre. Je paffai une grande partie de l'année 1771 , dans le haut de la rivière de l'Oraput. J'avois un Indien, très-bon chalfeur ; lorfque je defirois avoir des maïpouris , je n'avois qu'à l'avertir la veille ; il me demandoit tranquillement il c'étoit un maie ou une femelle que je voulois, & il lui arrivoit bien rarement, de ne pas en tuer lorfqu'il m'en promettoit, pourvu toutes fois, qu'il eut de ces plantes. Je fus curieux de voir la manière dont il s'y p r e n o i t , & je fus plusieurs fois à la chaffe avec lui ; je m'apperçus qu'il tiroit grand parti de fon fifflet.


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fifflet. Arrivé dans le b o i s , il marchoit tranquillement & fort doucement, en donnant de temps en temps quelque coup de fifflet ; s'il fe trouvoit des maïpouris à portée de l'entendre, ils répondoient tout de fuite ; alors, il fe cachoit derrière le tronc d'un gros arbre. Si celui qui avoit répondu avoit le cri du mâle , il contrefaifoit la femelle, fi au contraire, il avoit le cri de la femelle, il contrefaifoit le mâle, de forte q u e , peu-à-peu, l'animal approchoit, & lorfqu'il fe trouvoit à portée , il lui tiroit un coup de fufil, ou fur l'épaule , ou fur la tête. Comme le maïpouri eft un animal très-gros & trèsfort , que d'ailleurs fa peau eft très-dure ; on ne fe fert pour le tirer, que des gros lingots de plomb ou de fer, que les Indiens préparent eux-mêmes. Malgré la groifeur de ces lingots, fi on n'attrappe pas ces animaux à la tête ou dans la poitrine , de façon que le cœur ou quelque gros vaiffeau foit ouvert ; on eft communément obligé de leur tirer trois à quatre coups de fufils pour les avoir. Je fus témoin un jour que j'avois été avec Tom.

II

Q


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m o n I n d i e n , q u ' u n e jeune femelle reçut un de ces lingots dans le v e n t r e , de forte q u ' o n auroit p u i n t r o d u i r e bien facilem e n t la m a i n , p a r l ' o u v e r t u r e qui avoit été f a i t e ; l'eftomac, le d i a p h r a g m e & le p o u m o n d r o i t , étoient percés , & en fort a n t de la p o i t r i n e , il avoit brifé quatre côtes. M a l g r é ce délabrement confidérab l e , cette femelle c o n t i n u a fa c o u r f e , comme fi elle n ' a v o i t rien reçu. Il fut facile de s'affiner qu'elle étoit bleffée, p a r une forte t r a c e de f a n g qu'elle laiiîbit. Une p a r t i e des inteftins g r ê l e s , fortirent par l'ouverture du bas-ventre , & comme elle m a r c h o i t fort vite , ils furent déchirés p a r fes pieds & par les broulfailles qu'elle r e n c o n t r a ; enfin , l'Indien la f u i v i t , & fut obligé de lui tirer deux autres coups. Plufieurs habitans font la chaffè du maïpouri avec des chiens ; ils r e m o n t e n t dans un c a n o t , q u e l q u e petite r i v i è r e , & arrivés a l'endroit où cet animal eft comm u n , ils m e t t e n t les chiens à terre avec u n conducteur p o u r les d i r i g e r , & reftent dans leur c a n o t avec leurs fufils. Si-tot q u e les chiens o n t levé un de ces animaux,


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ils avertiffent par un petit jappement ; on refte alors fur la rivière près de l'endroit où l'on a entendu les chiens , & bientôt on voit le maïpouri venir fe jetter dans f e a u , fi on eft à portée, on le tire , fi nonon approche pendant qu'ïl n a g e , & lorfquïl eft arrivé au côté oppofé de la rivière, on a le temps de le tirer à fon aile ; attendu q u ï l a de la peine à m o n t e r , parce que le bord des terres eft fort élevé. I1 arrive trèsfouvent que s'il n'eft que bleffè, il refte dans f e a u , où il plonge en n a g e a n t , de forte qu'il donne beau coup de peine, pour finir de le tuer. La chair du maïpouri eft b o n n e , & reflèmble à celle du bœuf; celle des vieux eft d u r e , & a une petite odeur qje bien des perfonnes n'aiment pas ; mais celle des jeunes cit excellente, & prefque femblable à celle du veau. Les habitans qui font dans l'intérieur des terres,.en mangent fréquemment, Souvent ils en falent pour en conferver quelque temps, Soit pour eux , Soit pour l'ordinaire de leurs efclaves. Ceux qui Sont à portée Q ij


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d e C a y e n n e , en e n v o i e n t fouvent vend r e . C e t t e v i a n d e eft taxée p a r la P o l i c e , à huit fols la livre ; lorfqu'il en arrive à C a y e n n e , t o u t le m o n d e y a c c o u r t , & o n a b i e n t ô t v e n d u u n m a ï p o u r i . Outre la v i a n d e q u e ces a n i m a u x fourniffent, on fe fert encore de leurs p e a u x pouf des femelles de fouliers. N o u s avons à C a y e n n e , des cordonniers q u i les tann e n t & les emploient. Elles font très-fupérieures à celles du bœuf. U n cordonnier de P a r i s , q u i en a fait u f a g e , m'a d i t avoir été é t o n n é de la b o n t é de ces c u i r s , & m ' a affuré qu'il n ' e n avoit enc o r e jamais r e n c o n t r é de fi b o n s . Si on ramaffoit toutes les peaux des maïpouris q u ' o n tue à C a y e n n e , on p o u r r o i t en fournir un affez g r a n d n o m b r e , mais peu d'habitans les c o n f e r v e n t , & les Né g r è s , qui ne m a n q u e n t pas d'avoir de l'appétit , les m a n g e n t en les faifant bien bouillir.


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PL

Le

Ma誰pouri.

2

e

Martinet.


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MÉMOIRE VII. Obfervations générales fur les mœurs, & les habitudes des oifeaux de la Guiane. L E S oifeaux de la G u i a n e f o n t e n grand n o m b r e , & les efpeces y f o n t très-multipliées. J'ai fait o b f e r v e r , en p a r lant des q u a d r u p è d e s , q u e prefque t o u s ceux de cette c o n t r é e différent b e a u coup de ceux q u ' o n t r o u v e en E u r o p e , & qu'ils paroiffent être des efpeces p a r ticulières à ce climat. Il n'en eft p a s t o u t à-fait de même des o i f e a u x , b e a u c o u p d'efpeces femblent être tes mêmes q u e celles de l'ancien c o n t i n e n t , & offrent très-peu de différence , foit d a n s leur conformation intérieure & extérieure foit dans leurs m œ u r s & h a b i t u d e s , foit enfin dans leur m a n i è r e de v i v r e ; tels font, p a r exemple,la p l u p a r t des oifeaux de p r o i e , les pigeons r a m i e r s , les t o u r terelles , les c a i l l e s , plufieurs g œ l a n s , & c . Il en eft d ' a u t r e s qui ne différent q u e par quelques caractères e x t é r i e u r s , dans Q iij


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la groffeur du corps & la couleur de leur plumage; mais dont la figure, les mœurs & les habitudes font les mêmes, à peu de choie près, que chez ceux d'Europe ; telles font les perdrix, les poules d'eau, les hirondelles & quelques oifeaux aquatiques : enfin, quelques efpeces font toutà-fait particulières à la Guiane, & n'ont aucun rapport avec celles de l'Europe ; tels font les toayouyous , les ouarous, & beaucoup d'autres oifeaux aquatiques ; les hocos, les agamis, les marayes, les coqs de roches, & prefque tous les oifeaux de couleur. Cette claffe d'animaux y eft donc plus multipliée que celle des quadrupèdes , & les efpeces infiniment plus variées que dans l'ancien continent. Ce phénomène doit, fuivant nous, être attribué, I°. à la facilite qu'ils ont de parcourir en volant, un grand efpace, & de paffèr ainfi, dans quelques, circonfiances, d'un continent à l'autre ; 2°. à la température douce & uniforme de ce climat; 3°. à la facilité qu'ils ont eu à s'y établir & à s'y multiplier ; 4°. à l'abondante nourriture


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qu'ils y o n t t r o u v é e relativement a leur manière de v i v r e particulière. L a n a t u r e de ce climat , plus favorable fans d o u t e aux oifeaux q u ' a u x q u a d r u p è d e s , en a multiplié & v a r i é les e f p e c e s , & les a couvertes des couleurs les plus v i v e s , les plus belles & les plus riches , q u e p a r - t o u t ailleurs. Les q u a d r u p è d e s , p r o p o r t i o n g a r d é e , y font dans u n é t a t b e a u c o u p moins parfait ; ils font en général plus timides & moins c o u r a g e u x ; leur forme moins r é g u l i è r e , leur couleur plus u n i f o r m e & plus fombre , leurs efpeces moins nombreufes & peu variées , & leur r e p r o d u c t i o n b e a u c o u p plus lente. L ' u n i f o r m i t é de la t e m p é r a t u r e de cette c o n t r é e , eft fans d o u t e caufe q u e , 1a p l u p a r t des oifeaux p o n d e n t & c o u v e n t plufieurs fois p a r a n , & que quelques efpeces n ' o n t a u c u n temps réglé p o u r leurs a m o u r s , ainfi q u ' o n l'obferve d a n s prefque tous les petits o i f e a u x , qui n i chent affez indiftinctement p e n d a n t t o u t e l'année. Il n'en eft c e p e n d a n t pas de même des g r a n d s , ils font b e a u c o u p moins de p o n t e s p a r a n , & la faifon Q iv


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des pluies eft la feule où ils couvent, îl fuit de-la , que le nombre des couvées que font les oifeaux de la Guiane, varie relativement à leur groffeur. Les plus petits font quatre & cinq couvées par an , ceux d'une moyenne groffeur deux ou t r o i s , & les plus grands n'en font communément qu'une. Les oifeaux qui pour l'ordinaire ne font qu'une couvée par a n , font les toyouyous , les ouar o u s , les flamans ; les aigles, les hocos, &c. Ceux qui en font deux ou trois, font les canards fauvages & les farcelles, les courlis, les hérons de différente efpece, les plongeurs , les becaffes & becaffines, les perdrix, les cailles, les marayes , les agamis, les pigeons ramiers, les perroquets & un grand nombre d'autres. Enfin, ceux qui femblent pondre & couver pendant toute l'année , font tous les petits oifeaux. Si on détruit, ou qu'on enleve les nids de ceux qui ne couvent qu'une fois par a n , ils en conftruifent ordinairement un fecond, & y pondent de nouveaux œufs; mais fi ce fécond nid eft


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encore d é t r u i t , ils n ' e n conftruifent pas un troifieme ; t a n d i s q u e ceux de la m o y e n n e taille en conftruifent plufieurs de fuite q u a n d on leur détruit les p r e miers , ce qui fait que fouvent on t r o u v e dans l'été des nids de ces oifeaux. De-là quelques perfonnes ont cru qu'ils couv o i e n t p e n d a n t l'été comme p e n d a n t l'hiver. Je ferois même p o r t é à croire q u e les nids des petits oifeaux q u ' o n t r o u v e p e n d a n t le fort de l ' é t é , font p r o d u i t s p a r des caufes femblables, d'aut a n t plus q u e leurs œufs font très-fouv e n t mangés p a r les ferpents ou autres a n i m a u x . C'eft d o n c dans la faifon des p l u i e s , q u e tous les oifeaux p o n d e n t & c o u v e n t . P e n d a n t les grandes féchereff e s , leurs amours paroiffent fufpëndues ; & en effet, la n a t u r e dans cette faifon femble être peu v i v a n t e , & peu r e p r o ductive. L e renouvellement des pluies eft le vrai temps q u i r é p o n d au p r i n tems d ' E u r o p e , & c'eft auffi celui dans lequel la n a t u r e p a r o î t r e p r e n d r e tous fes droits. Les q u a d r u p è d e s de t o u t e efpece fe r e c h e r c h e n t , & les oifeaux q u i


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p e n d a n t l'été relient cachés dans les f o r e t s , reparoiffent & a n n o n c e n t par leurs ramages , & leurs cris c o n t i n u e l s , e u e c'eft là le vrai temps de leurs amours. L e n o m b r e des œufs que p o n d e n t les oifeaux , varie confidérablement ; les plus g r a n d s , & beaucoup de ceux de la moyenne taille , n'en p o n d e n t que deux. Quelques perfonnes m ' o n t même affure que les toyouyous qui font les plus g r a n d s oifeaux de cette contrée , n'en p o n d e n t c o m m u n é m e n t q u ' u n , de même q u e l'aouarou. Les oifeaux de p r o i e , les p e r r o q u e t s , les ramiers & les tourterelles , n ' e n p o n d e n t jamais que deux. Prefque tous les a q u a t i q u e s en p o n d e n t q u a t r e , cinq & fix, ainfi que tous les petits qui v i v e n t dans les forêts, & qui fe nourriffent d'infectes ou des g r a i n e s . Les oifeaux q u i , en E u r o p e , p o n d e n t douze & quinze œ u f s , & quelquefois d ' a v a n t a g e , en p o n d e n t le même n o m b r e dans cette c o n t r é e , tels font les c a n a r d s f auvages & les farcelles, les perdrix , les cailles, & c . Les pigeons


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domeftiques & les poules, pondent régulièrement pendant toute l'année, pour peu qu'on les nourriffe. Il n'en eft pas de même des canards privés, ils ne font que deux pontes réglées, l'une à la Touffaint, & l'autre vers le temps de la SaintJean. C'eft encore à l'uniformité de la température de ce climat, qu'on doit attribuer le peu de migration des oifeaux de cette contrée. Ceux qui ne paroiffent en Europe que dans certaines faifons , font fixes & ftables dans leur domicile à Cayenne & à la Guiane ; tels, par exemple, que les hirondelles, les cailles, les roffignols, &c. Si l'on obferve bien attentivement les oifeaux qui ne font pas du genre des aquatiques , on voit qu'ils ne font aucune migration fenfi b l e , quoique cependant on les trouve plus facilement dans certains temps que dans d'autres. Les perroquets, par exemp l e , qu'on trouve pendant toute l'ann é e , font beaucoup plus communs pendant l'été , que pendant l'hiver. Dans la première faifon, ils adoptent certains


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endroits de préférence à d ' a u t r e s , pour y c o u c h e r ; ils s'y raffemblent les f o i r s , en fi g r a n d n o m b r e , que f o u v e n t les bois en font couverts. Il n ' e n eft pas de même p e n d a n t l'hiver , ils font alors féparés p a r paires, difperfés dans le b o i s , & u n i q u e m e n t occupés à la conftruction de leurs n i d s , à l'incubation de leurs œ u f s , & à l'éducation de leurs petits. Ils paroiifent alors beaucoup plus r a r e s , parce qu'ils reftent toujours ifolés, & n e s'éloignent prefque pas de l ' e n d r o i t où ils o n t leur nid. II en eft de même des autres oifeaux qui v i v e n t dans les bois ; on les t r o u v e plus facilement dans c e r tains temps q u e dans d'autres. L a différence des faifons fait encore q u ' o n ne les r e n c o n t r e pas toujours dans les m ê mes endroits ; en hiver , où l'eau ne leur m a n q u e point p o u r b o i r e , ils font b e a u c o u p plus répandus dans les b o i s , fe t i e n n e n t de préférence fur les petites m o n t a g n e s ; en é t é , ils n ' o n t p o i n t d ' e a u , & ils font forcés de f e n e n i r fur le b o r d des ruiffeaux ou des r i v i è r e s , où on les t r o u v e en plus g r a n d n o m b r e que p a r t o u t ailleurs.


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D e p l u s , la chaleur forte de l'été les oblige à fe retirer dans les endroits les plus touffus, & les plus frais , où ils reftent t r a n q u i l l e s , de forte q u ' o n a bien de la peine à les d é c o u v r i r . E n f i n , pend a n t la faifon des fruits & des g r a i n e s , o n les t r o u v e plus aifément & e n plus g r a n d e q u a n t i t é , en certains endroits q u e dans d'autres , parce q u e ces g r a i n e s ou f r u i t s , ne font pas r é p a n dues d a n s tous les b o i s , & n e v i e n n e n t q u ' e n certains temps de l'année. Les oifeaux a q u a t i q u e s font les feuls p a r m i lefquels on en a obfervé quelquesuns q u i v o y a g e n t ; mais cette efpece de m i g r a t i o n eft toujours relative a u x g r a n d e s pluies & aux g r a n d e s fécherefles , & n'eft jamais réglée ni c o n f i a n t e , c o m m e celle des oifeaux d ' E u r o p e . C e u x q u ' o n v o i t le plus fouvent v o y a g e r , font les t o y o u y o u s , les aouarous , les tococos ou flamans , les courlis & les c a n a r d s . Prefque tous ces oifeaux n e c h a n g e n t de lieu que parce q u e l'eau leur m a n q u e p e n d a n t l ' é t é , ou qu'elle d e v i e n t t r o p a b o n d a n t e p e n d a n t l'hiver. L a 7


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becaffe & les becaffines de t e r r e , q u ' o n ne voit en certains endroits d ' E u r o p e , q u e p e n d a n t l ' h i v e r , fe t r o u v e n t pend a n t t o u t e l'année dans ces c l i m a t s , & n ' a b a n d o n n e n t jamais leurs domiciles; feulement en été elles fe t i e n n e n t dans les endroits les plus b a s , où il féjourne toujours de l'eau , tandis q u ' e n hiver ils font dans les lieux les p l u s é l e v é s , p o u r en avoir moins. Les feuls oiféaux de la G u i a n e , q u i obfervent une m a r c h e affez r é g l é e , font les aouraous ils v i e n n e n t conftamment paffer l ' h i v e r , & faire leur p o n t e fur les bords de la m e r ; r e i t e n t p e n d a n t cette faifon dans des favanes fort é t e n d u e s , pleines d'eau ; mais dès que l'été a p p r o c h e , ils s'affemblent & fe retirent vers l'intérieui des t e r r e s , où ils r e n c o n t r e n t fans doute des endroits que l'eau b a i g n e pendant, cette faifon. Les habitans q u i font établis u n peu a v a n t dans les terres , peuvent s'aifurer facilement de la m a r c h e de ces aiféaux,fur-tout lorlqu'ils fe r e t i r e n t , c e qiu i n d i q u e alfez fùrement les approches du beau temps. L o r f q u e la nuit les furprend


SUR CAYENNE. 255 dans leur marche , ils fe perchent fur les plus hauts arbres, & toujours le long des rivières, où ils paffent la nuit. Si-tôt que le foleil paroît, ils partent tous enfemble & continuent leur route. Si pendant le jour la pluie les furprend , ils fe pofent également fur les arbres , où ils retient tranquilles jufqu'à ce qu'elle foit paffée. Quoique le plus grand nombre de ces oifeaux fe retire ainfi dans l'intérieur des terres, pour y paffer l'été; il y en a néanmoins un affez grand nombre qui reftent fur les bords de la mer , dans les favanes noyées. T o u t le monde fait que les oifeaux de l'Amérique méridionale, font ceux fur lefquels la nature paroît avoir le plus prodigué les couleurs les plus riches & les plus variées ; mais ces couleurs offrent des différences très-grandes par rapport à leur â g e , & même par rapport à leur fexe. Ainfi ces oifeaux, vus dans ces différens états, femblent annoncer des efpeces différentes. Les colibris, les grimpereaux, & beaucoup d'autres petits oifeaux, qu'on rencontre dans les


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g r a n d b o i s , o n t des couleurs fombres & peu vives lorfqu'ils font j e u n e s , mais à mefure qu'ils vieilliffent, elles devienn e n t plus é c l a t a n t e s , plus belles , & n e p a r v i e n n e n t à leur plus h a u t degré d e p e r f e c t i o n , que p e u - à - p e u , & q u ' a près q u e ces oifeaux o n t c h a n g é plufieurs fois de plumes. L e c o q de r o c h e , que l'on fait être d'une couleur de fafran des plus belles, eft d'une couleur grifât r e , ou d'un j a u n e très-pâle dans la première année de fon â g e . C e t t e différence d e couleur à fait croire à des perfonnes p e u inftruites, q u i n ' a v o i e n t pas obfervé ces oifeaux avec affez d ' a t t e n t i o n , q u e celui de couleur de fafran étoit m â l e , & le gris la femelle. C e p e n d a n t je puis affurer que cette variété n'eft due qu'à la différence de l'âge. J'ai v u de petits coqs de roche , qui tous étoient gris , & j ' a i vu des femelles prifes dans des t r o n c s d ' a r b r e s , p e n d a n t qu'elles y dépofoient leurs œ u f s , qui é t o i e n t d'une très-belle couleur j a u n e . A u refte, ce qui doit faire c o n n o î t r e , que cette couleur grife n'eft que l'effet de l ' â g e , c'eft q u ' o n en


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en voit chez qui elle eft très-foible , tandis que dans d'autres elle eft très-foncée. La feule différence que j'aie obfervée entre le mâle & la femelle de ces oifeaux , c'eft que le premier eft plus gros que la féconde, & que fa crête eft beaucoup plus belle. Plufieurs oifeaux aquatiques ont encore des couleurs très-différentes, relativement à leur âge ; les aigrettes, par exemple, font d'un noir d'ardoife pendant leur première année , grifes avec des taches blanches dans la féconde , & enfin, blanches comme la neige dans la troifieme , & cette dernière couleur, refte pendant toute leur vie. Les courlis font d'un noir maron dans la première a n n é e , d'un rouge pâle dans la féconde, & d'un rouge très-vif dans la troifieme. Plufieurs autres oifeaux, qui fréquentent les eaux, offrent les mêmes différences, & les mêmes degrés dans le changement de la couleur de leur plumage. Ces couleurs différent encore par rapport au fexe des oifeaux; mais ces différences ne font pas auffi fenfibles que Tom.

II

R


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celles d o n t nous venons de parler. E n g é n é r a l les mâles o n t des couleurs plus vives q u e les femelles, f u r - t o u t les o i feaux b r i l l a n s , tels que les g r i m p e r a u x , les c o l i b r i s , &c. L a plupart font auffî plus g r a n d s ; à l'aide de ces deux caract e r e s , ils p e u v e n t être diftingués, n o n feulement dans les efpeces brillantes en c o u l e u r , mais encore dans celles qui font g r a n d e s , & d o n t le p l u m a g e eit plus u n i f o r m e & plus foncé ; telles, p a r exemple , que les canards fauvages & les farcelles. L a couleur des mâles de ces o i feaux eft affez constamment femblable à du n o i r d'ardoife ; elle offre des n u a n ces & des reflets t r è s - c h a n g e a n s , tandis q u e les femelles, toujours plus petites , f o n t d'une couleur plus grife , moins c h a n g e a n t e & moins v i v e . Il en eft de même des h o c o s , des m a r a y e s , des a g a m i s , des p e r r o q u e t s , & c . C e t t e différence d a n s la couleur eft un caractère encore plus c o n f i a n t , p o u r défigner les m â l e s , q u e la g r a n d e u r . En effet, dans quelques efpeces, telles que les oifeaux de p r o i e , íes mâles font plus petite que les femelles,


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T o u t le m o n d e fait encore q u e les oifeaux font fujets à c h a n g e r tous les ans de p l u m e s , & q u e dans les climats froids ou tempérés , ce c h a n g e m e n t fe fait dans une faifon m a r q u é e . D a n s le plus g r a n d n o m b r e de ceux de la G u i a n e , ce c h a n g e m e n t ne s'opère q u e peu-à-peu , & p o u r ainfi d i r e , p e n d a n t t o u t e l ' a n n é e , fur-tout chez les oifeaux d o n t les couleurs font vives & variées. Il eft f a cile de s'affurer de ce c h a n g e m e n t lent & fucceffif des plumes chez les jeunes o i f e a u x , d o n t la couleur c h a n g e t o u s les a n s ; tels, p a r exemple, q u e les c o u r lis & les a i g r e t t e s , & c . D a n s les p r e m i e r s , les plumes d ' u n r o u g e p â l e , q u î fuccedent à celles d ' u n n o i r m a r o n , n e paroiffent q u e p e u - à - p e u , .& p e n d a n t t o u t le cours de la féconde a n n é e , & celles d'un r o u g e vif, ne paroiffent q u ' a u c o m m e n c e m e n t de la t r o i f i e m e , & elles n e r e m p l a c e n t complètement celles d ' u n r o u g e p â l e , q u e fur la fin de cette même année. Il en eft de même des a i g r e t t e s , on v o i t également les. plumes grifâtres fuccéder à celles d ' u n n o i r d'ardoife, R ij


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& ne c r o î t r e q u e fucceffivement p e n d a n t la féconde a n n é e , & celles qui font toutes b l a n c h e s , & q u i doivent fuccéder a u x grifes , q u e p e n d a n t le cours de la troifieme. C e c h a n g e m e n t s'opère de la même façon dans prefque tous les oifeaux de cette contrée , & la couleur de leurs plumes u n e fois p a r v e n u e au p o i n t où elle ne c h a n g e p l u s , on ne s'app e r ç o i t jamais de leur mue , p a r c e qu'elle fe fait fi lentement , q u e dans tous les temps ils font également g a r n i s de plumes. C e p e n d a n t , fi l'on obferve bien a t t e n t i v e m e n t quelques-uns de ces o i f e a u x , on v o i t q u e vers la fin de P é t é , ce c h a n g e m e n t fe fait plus vite q u e dans les autres f a i f o n s , fur-tout chez les femelles. E n f i n , les canards fauvages & les farcelles m u e n t c o m p l è t e m e n t vers le mois de S e p t e m b r e & d ' O c t o b r e , & leurs plumes t o m b e n t alors fi facilement, q u e fouvent ils refient prefque tous n u d s , & ne p e u v e n t plus voler. Les Indiens ne m a n q u e n t pas alors de les furprendre dans les endroits où ils o n t c o u t u m e de fe r e t i r e r , où ils les p r e n n e n t fouvent


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tous viyans. Pendant l'été , la mue des oifeaux domeftiques eft très-fenfible ; tels, par exemple, que les poules & les pigeons ; quoique cependant elle fe faffe toujours avec beaucoup de lenteur, oc que ces oifeaux ne difcontinuent jamais de pondre , fi on les nourrit bien. S'il eit vrai que la Nature ait été trèsavantageufe aux oifeaux du nouveau M o n d e , pour leur forme & leur parure, il n'en eit pas de même pour leur voix. On ne trouve nulle part dans les forêts de la G u i a n e , des oifeaux dont les ramages foient auffi doux & auffi mélodieux que ceux que nous avons en Eu rope; la voix de prefque tous , eft fort groffe, fort irréguliere & très-défagréable ; il y en a de très-petits dont la voix eft fi forte, qu'on les croiroit très-gros ; d'autres de moyenne grandeur, font entendre des fons fi graves, qu'on les prendroit pour le mugiffèment de certains quadrupèdes. Les oifeaux de la Guiane qui ont le plus de rapport avec ceux d'Europe, ont leur voix très-difrèrente, & fi ce caractère devoit fixer leur véritable R iij


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g e n r e , il y en auroit très-peu qu'on pût rapporter à la même origine. Les pigeons ramiers , fur - tout ceux qu'on appelle ramiers pintades , font peut-être les feuls qui aient la même voix que nos pigeons domeftiques ; mais les tourterelles en ont une très-différente. L e roffignol , dont le ramage au printemps égaie les forêts les plus fombres & les plus triftes, n'a point fon pareil en Amérique. On y trouve cependant un petit oifeau auquel on donne ce nom , qui femble avoir quelque rapport avec l u i , mais dont la voix eft bien inférieure, foit pour la force, foit pour la variété des fons ; ces petits oifeaux qui différent encore des vrais roffignols, par la groffeur du corps, par la couleur du plumage, & par plufieurs de leurs habitudes , chantent régulièrement pendant toute l'année. C'eft à la pointe du jour quïls font le plus entendre leur voix ; ils font toujours pofés fur les maifons , qu'ils n'abandonnent jamais, & dans lefquelles ils font conftamment leurs n i d s , comme les moineaux en E u r o p e , avec cette diffé-


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r e n c e , qu'ils fe p r o m è n e n t dans tous les a p p a r t e n o n s , a v e c b e a u c o u p plus de fam i l i a r i t é , & q u e fouvent ils choififfent l ' a p p a r t e m e n t le plus fréquenté & le plus p r o p r e , p o u r y conftruire leur n i d , au p r e m i e r t r o u qu'ils y r e n c o n t r e n t : j ' a i o b i e r v é q u e ces petits oifeaux c o u v e n t affez indiftinctément p e n d a n t t o u t e l'année. Les oifeaux de la G u i a n e différent encore de ceux d ' E u r o p e , p a r plufieurs de leurs h a b i t u d e s . Quelques-uns de ceux qui font a q u a t i q u e s , & même ceux qui o n t les pieds p a l m é s , fe p e r c h e n t affez constamment fur les arbres ; tels font , p a r exemple, les aigrettes & les hérons de différente e f p e c e , les courlis , les flamans, les pluviers , les becaffes & becaffines de m e r , les aouarous , les t o y o u y o u s , & enfin les p l o n g e u r s , les c a n a r d s & les farcelles, & c . Plufieurs de ces oifeaux, q u i fe nourriffent de poiffon , & qui h a b i t e n t continuellement les b o r d s de la mer ou les favanes toujours noyées , font, leur nids élevés , fur - t o u t ceux qui font les plus g r a n d s . E n effet, le t o u y o u y o u , R iv


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( voyez p l a n c h e III ) le plus g r a n d des oifeaux du nouveau M o n d e , & trèss û r e m e n t le plus mal c o n n u , fait fon nid furies plus g r a n d s arbres q u i fe t r o u v e n t a u b o r d des favanes qu'il h a b i t e ; il y dépofe un eu deux œufs, & il y élevé fes p e t i t s jufqu'à ce q u e leur plumes foient affez g r a n d e s p o u r qu'ils puiffent defcend r e à t e r r e . C e t oifeau fingulier , fur lequel on a d é b i t é t a n t de fables & t a n t d ' e r r e u r s , & q u e quelques N a t u r a l i s e s o n t r a n g é , je ne fai p a r quelle raifon , d a n s la claffe des autruches ( 1 ) , v i t cont i n u e l l e m e n t dans les favanes n o y é e s , fe n o u r r i t de poiffon & n o n de chair & de fruits , comme quelques auteurs f o n t a v a n c é . L a difpofition de fon corps & d e fes plumes eft telle qu'il vole le plus f o u v e n t , & q u ' o n le voit même fe perdre d a n s les nues ; c'eft à t o r t q u ' o n dit qu'il

( j ) CRUS CINERA, FERRIVORA. Oifeau qui a quelque ch de l'autruche, il eft vorace ; on croit qu'il avale des pierres, mêmes des morceaux de fer. BARRERE, EFFAI FUR L'HI

t0IRE NATURELLE DE LA FRANCE EQUINOXIALE PAG. 13 L'HISTOIRE NATURELLE DES OIFEAUX,PAR M. DE BUFFO


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refte toujours à t e r r e , & qu'il m a r c h e avec b e a u c o u p de v î t e f e en pleine campag n e , en é l e v a n t t a n t ô t une aile , t a n t ô t une a u t r e . S u r quel fondement a-t-on pu f u p p o f e r q u e cet oifeau ne quittoit jamais la t e r r e , & qu'il m a r c h o i t fi vite q u ' a u c u n c h i e n ne p o u v o i t l ' a t t e i n d r e , p u i f q u ' o n ne t r o u v e nulle p a r t dans la G u i a n e , des c a m p a g n e s d é c o u v e r t e s , & que celles qui femblent l'être le plus , font couvertes d'eau , ou de plantes & de joncs de t o u t e efpece ? c o m m e n t a - t - o n pu chercher à d o n n e r de la vraisemblance à cette o p i n i o n , en difant q u ' i l s'excitoit luim ê m e à courir plus v i t e , en fe p i q u a n t d ' u n e efpece d ' a i g u i l l o n , d o n t les ailes font armées ? D'après quelle relation a - t - o n débité t a n t de fables fur fa p r o p a g a t i o n , fur l ' i n c u b a t i o n des œufs p a r les m â l e s , fur le n o m b r e t r o u v é dans le même nid ? & c . T o u t e s ces fauffetés n'annoncent-elles pas q u e les auteurs q u i o n t parlé du t o u y o u y o u , ne l'ont jamais v u ni c o n n u . Ces oifeaux ne dépofent jamais q u ' u n ou deux œufs dans leur n i d , q u e la femelle couve , & lorfqu'ils


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font é c l o s , elle y élevé fes petits en leur fourniffant du poiffon, qui eft leur u n i q u e n o u r r i t u r e . L a couleur des jeunes t o u y o u y o u s eft d ' a b o r d d'un gris pâle; elle devient enfuite couleur de r o f e , & enfin vers la troifieme année de leur â g e , toutes les plumes deviennent blanches. C e s oifeaux font e x t r ê m e m e n t v o r a c e s , & il leur faut une t r è s - g r a n d e q u a n t i t é de poiffon p o u r les raffafier. E t a n t jeunes , ils font peu f a r o u c h e s , & on en p r e n d fouvent de v i v a n s . E n 1 7 7 3 , u n petit N è g r e en p r i t un qui avoit acquis prefque t o u t e fa g r a n d e u r ; en fe c a c h a n t feulement le vifage avec une p e t i t e b r a n c h e d ' a r b r e ; p a r ce m o y e n , il l ' a p p r o c h a affez près p o u r le faifir par fes j a m b e s , & s'en r e n d r e le m a î t r e . C e î o u y o u y o u fut conferve quelques jours v i v a n t ; il m o u r u t e n f u i t e , & il me fut d o n n é ; je l'envoyai dans le temps à M . M a u d u y t , qui le fit m o n t e r p o u r le placer dans fon cabinet. L a chair du t o u y o u y o u eft b o n n e à m a n g e r ; celte des jeunes eft affez t e n d r e , mais celle des vieux eft dure & a un g o û t d'huile


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défagréable, ainfi que celle de tous les oifeaux qui fe nourriffent de poiffon. Quoiqu'on trouve ces oifeaux dans prefque toutes les grandes favanes,ils font néanmoins bien plus nombreux dans celles du ouaffa & du mayacare que par-tout ailleurs, & c'eft fur le bord de ces dern i e r e s , qu'on en voit beaucoup affeoir leurs nids fur les arbres. Plufieurs autres oifeaux aquatiques , font encore leurs nids toujours élevés & à quelque diftance de terre ; les uns fur des petits arbres , d'autres fur des brouffailles. Les canards & les farcelles, les placent dans des marécages remplis de joncs ou d'autres plantes aquatiques. Les habitudes des oifeaux terreftres différent moins de ceux de nos oifeaux d'Europe. Les cailles habitent continuellement les favanes , qui ne font point noyées ; elfes ne fe perchent jamais fur les arbres ; elles conftruifent leurs nids comme celles d'Europe , y dépofent la même quantité d'oeufs, & leurs petits ont la même difpofition à fuivre leur mere peu de temps après leur naiffance,


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enfin elles fe nourriffent de graines comme celles d ' E u r o p e : je n'ai eu occafion de v o i r q u ' u n e feule efpece de caille. Les p e r d r i x font b e a u c o u p plus variées , & quoiqu'elles différent beaucoup les unes des autres p a r leur groffeur & p a r quelques-unes de leurs habitudes ; il eft c e p e n d a n t certain qu'elles ne font q u ' u n e même famille. O n t r o u v e dans la G u i a n e , des p e r d r i x q u i ne q u i t t e n t jamais le g r a n d b o i s , c'eft-à-dire, celui qui n ' a point été a b a t t u , tandis que d'autres fe t r o u v e n t indiftincfement p a r - t o u t ; les différences les plus fenfibles de ces oifeaux , font relatives à la groffeur, à la couleur du p l u m a g e & de leurs œufs , & à leur c r i , & c . Les c a r a c t è r e s , qui leur font communs , font la forme du c o r p s , du b e c , des ailes, de la q u e u e , des jambes & des p i e d s , ainfi que la difpofit i o n de leur p l u m a g e ; leur manière de v i v r e , leur g e n r e de n o u r r i t u r e , la façon d o n t elles conftruifent leurs n i d s , la q u a n tité d'œufs qu'elles y d é p o f e n t , la difpofition de leurs petits à q u i t t e r leurs


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nids, peu de temps après leur naiffance, la manière dont la mere les élevé, & cherche à les défendre lorfqu'ils font attaqués par d'autres animaux, eft exactement la même dans toutes. La perdrix la plus remarquable de la G u i a n e , eft celle qui eft connue fous le nom de groffe perdrix ; fon corps eft plus confidérable que celui d'une groffe poule, & fon plumage eft d'un gris pâle : on ne la trouve que dans le grand bois. Elle fe perche le foir fur des arbres peu élevés, où elle paffe la n u i t , mais jamais pendant le jour ; fon vol eft fort pefant. Elle fe nourrit de fruits & de graines de toute efpece , qu'elle ramaffe au pied des arbres , & fouvent des vers & de petits infectes , qu'elle trouve en grattant la terre. Elle fait fon nid par terre toujours auprès d'un grand a r b r e , ou de quelque louche pourrie ; elle y dépofe douze ou quinze ceufs , & quelquefois plus , gros comme ceux des poules, & t o u t verts. Si dans le temps de la ponte ou de la couvée , on fait fortir la femelle de fon n i d , elle en conftruit un autre a quelque dif-


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t a n c e , & y conduit fes œufs, en les fai fant rouler fur la terre , & ce travail cil fi p r o m p t , que fi l'on revient au bout de vingt-quatre heures au nid découvert, on n'y trouve plus rien , comme je m'en fuis affuré plufieurs fois. Je découvrois à trente où quarante pas le fécond nid avec la même quantité d'oeufs. Cette féconde rencontre déterminoit un nouveau tranfport des œufs ; mais la femelle prenoit alors plus de précautions, elle s'éloignoit d'avantage, & fe cachoit avec plus defoin. Lorfque les petits font éclos ils fuivent bientôt leur m e r e , qui les nourrit d'abord avec des infectes & des vers ; mais lorfqu'ils ont acquis une certaine groffeur, ils mangent des graines & des fruits de toute efpece , que la mere leur procure. Lorfqu'on rencontre une de ces perdrix avec une compagnie de perdreaux encore fort jeunes, elle fe leve en criant affez fort, & ne va pas bien loin; les petits le cachent alors fi bien dans les feuilles feches, qu'on ne peut en découvrir aucun; mais fi on ne s'éloigne pas du lieu , & qu'on fe


SUR CAYENNE. 271 tienne caché , on voit bientôt la mere y revenir, & au moyen d'un petit cri elle raffemble bientôt fes petits, qui l'entourent & crient comme font les petits pouffins autour de leur mere. Q u a n d quelqu'animal les furprend, & qu'il fait la guerre aux petits perdreaux , la mere fe bat à outrance pour les défendre, & poulie des cris qui annoncent la colère la plus vive. Si l'on trouve une compagnie de ces perdreaux un peu grands, une partie fe lèvent avec la m e r e , mais ils ne vont pas bien loin, & il eft facile d'en tuer plufieurs. La chaffe de cette perdrix eft très-facile pour les Indiens , Se très-difficile pour les Européens. Les premiers qui marchent dans les bois fans fe faire entendre, les approchent trèsfacilement, & les tuent par t e r r e , on on les voit comme des groffes poules. Mais les Européens qui ne fauroient marcher dans ces forêts fans faire du b r u i t , les font difparoître devant eux , d'autant plus qu'elles ont, comme celles d'Europe , la faculté de marcher très-vite ; de p l u s , l'habillement que portent les


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E u r o p é e n s , fait qu'elles les a p p e r ç o i v e n t de fort l o i n , t a n d i s que les I n diens tous nuds , & d'une couleur peu différente de celle des t r o n c s des arbres & des feuilles lèches , a p p r o c h e n t trèsprès fans être v u s . Ces p e r d r i x font fort faciles à t u e r lorfqu'elles font perchées fur des b r a n c h e s d'arbres , p o u r y palier la n u i t , & on peut alors les approcher de très-près fans qu'elles s'envolent. J'avois en 1 7 7 1 , un I n d i e n , qui s'étant bleffé à la m a i n , & ne p o u v a n t aller à la chaffè , me menoit tous les foirs au foleil couché dans le milieu du bois ; il avoit le talent de contrefaire très-bien le cri de ces p e r d r i x , & fi-tôt que lan u i t a p p r o c h o i t , il les a p p e l l o i t , & elles ne m a n q u o i e n t jamais de r é p o n d r e , de manière qu'il me condirifoit très-près des arbres où elles étoient p e r c h é e s , où il m'étoit très-facile de les t u e r . O u t r e la groffe perdrix d o n t nous v e n o n s de p a r l e r , on en t r o u v e une autre qui ne quitte jamais le g r a n d bois : les Indiens lui o n t d o n n é le n o m de tira-

mou


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mou ( 1 ). C e t t e p e r d r i x eft l a feul e qui, ( p a r l a grofféur & l a coul eur du pl u ­ m a g e ) , a l e pl us de r a p p o r t avec nos p e r d r i x d ' E u r o p e . L e tinamou, quoiqu'af­ fez c o m m u n dans l es forêts de la G u i a n e , ne l 'eft c e p e n d a n t pas a u t a n t que la greffe p e r d r i x . Il diffère de c el l e ­ c i , en ce q u ' i l eft b e a u c o u p pl us p e t i t , q u e l a couleur de fon p l u m a g e eft pl us v i v e & plus v a r i é e , que fon cri n'eft pas l e même , qu'il c o u c h e p a r terre , & jamais fur l es a r b r e s , & e n f i n , que l a coul eur de fes œufs eft t o u t ­ à ­ f a i t différente. J'ai obfervé de pl u s , q u e l es jeunes p e r ­ d r e a u x de cette efpece , rel ient en com­ p a g n i e b e a u c o u p pl us l o n g ­ t e m p s q u e ceux des g r e f f e s , q u i c o m m u n é m e n t fe difperfent peu de t e m p s après qu'il s o n t acquis l a facul té de v ol e r . Q u a n t aux autres h a b i t u d e s du tinamou, lel es font exactement l es mêmes q u e cel l es de l a greffe p e r d r i x . Les autres efpeces q u ' o n t r o u v e affèz ( 1 ) On voit dans BARRÈRE, que mal ­à­propos îl donne ce nom à l a groffe perdrix

dont nous venons de parl er

pag. 1 3 8 .

Тот.

II

S


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indiftinctement par-tout , ne font pas aufïi communes que celles dont nous venons de parler , fi ce n'eft dans les terreins anciennement cultivés ; elles différent de la groffe perdrix & du tinam o u , par la groffeur du corps , & par quelques-unes de leurs habitudes feulement. La chair de toutes ces perdrix eft très-bonne à m a n g e r , elle eft blanche & . très-ferme ; celle des jeunes perdreaux eft fucculente & très-tendre, mais celle des vieilles perdrix eft dure & féche ; elle ne peut fe manger qu'en daube ou en compote, tandis que les jeunes font excellentes rôties. La chair de celles qui habitent le grand b o i s , paffe pour être meilleure que celle des autres. Quoique les hirondelles de la G u i a n e , reffemblent, à bien des égards, à celles d ' E u r o p e , elles offrent cependant quelques différences par rapport à leurs habitudes & à leurs mœurs; les efpeces en font beaucoup plus nombreufes & plus variées; elles relient toujours dans le même climat, & elles ne l'abandon-


SUR CAYENNE. 275 nent dans aucun temps de l'année. Parmi ces hirondelles, plufieurs ne fe trouvent que dans les endroits où il y a des établiffemens ; d'autres font indiltinctement par-tout dans l'intérieur des terres. Quelques efpeces femblènt affecter certains quartiers de préférence à d'autres; on en Voit enfin, qui ne fe fixent que fur les rivières, & qui ne Voltigent nulle part que fur l'eau. Ces hirondelles fe nourriffent toutes de petits infectes qu'elles attrapent en volant , Comme Celles] d'Europe. Pas une efpece ne Conftruit fori nid comme les nôtres ; une feule le fait dans les maifons , fana employer de la terre , mais feulement de la mouffe , des plumes & des petites plantes féches. Ces nids font fufpendus: aux toits ou à quelque chevron ; ils font longs d'environ un pied ou un pied & demi; elles ont foin de fabriquer fur l'un des côtés , & vers la partie inférieure , une ouverture par laquelle elles entrent dans l'intérieur du n i d , qui offre un logement convenable à leur grandeur , dans lequel la femelle dépofe S ij


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quatre à cinq œufs ; elle y élevé fes pet i t s , qui en fortent auffi-tôt que leurs ailes leur permettent de voler. Les hirondelles qu'on trouve dans l'intérieur des terres, & qui n'ont aucun domicile réglé, font leur nid dans des vieux arbres creux, de la même manière que les perruches & les perroquets. Celles qui voltigent toujours fur les rivières, qu'elles ne quittent jamais, & que pour cette raifon on appelle hirondelles d'eau , font également leur nid dans des troncs d'arbres fecs , fur le bords de ces rivières ; elles font plus petites que les autres , blanches fous le ventre & la poitrine, & couleur d'ardoife fur le deffus du corps Outre toutes ces hirondelles , on en trouve encore une autre efpece, qui eft infiniment plus rare ; ces dernieres font prefque toutes n o i r e s , & n'habitent que les favanes lèches & arides , qui font dans l'intérieur des terres ; elles fe nourriffent de même que les autres mais elles font plus fouvent perchées sur les arbres fecs ; elles creufent un trou dans la terre d'un demi pied de lon

-


Pl. 3

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Le

Тоиуоuуои.

martinet.

e


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CAYENNE.

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gueur , qui leur p e r m e t à peine d ' e n t r e r , & où elles conftruifent leur n i d & élèvent leurs petits. C e font les I n d i e n s qui m ' o n t fait c o n n o î t r e cette efpece d'hirondelles & u n e p a r t i e de fes h a b i tudes. Je ne m ' é t e n d r a i pas d ' a v a n t a g e fur les m œ u r s des oifeaux d u n o u v e a u monde ; ce q u e je viens d'en dire d o i t fuffire p o u r d o n n e r une idée de leur Variété. Des détails plus longs & plus circonftanciés fur t o u s ces o i f e a u x , exig e a i e n t un t r a v a i l c o n f i d é r a b l e , q u ' i l ne feroit poffible d'exécuter q u ' a p r è s beaucoup de r e c h e r c h e s , q u e je n'ai p u faire p e n d a n t m o n féjour dans cette cont é e . E n g é n é r a l , l'hiftoire naturelle de cette p a r t i e de n o t r e g l o b e , eft t r è s intéreffante ; elle offre b e a u c o u p d'objets neufs & bien dignes de l ' a t t e n t i o n de Ceux q u i cultivent les fciences.

S iij


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MÉMOIRE VIII. Sur le Camoucle. L E camoucle eft un oifeau de l'Amét pique méridionale, plus gros & plus charnu qu'un dinde, auquel il reffèmble par la forme de fon corps. La couleur ordinaire de fon plumage, lorfqu'il a acquis toute fa grandeur, eft d'un noir d'ardoife, avec quelques petites taches grifâtres fur tout le dos , fur le deffus des ailes, de la queue , fur le c o u , le j a b o t , & une partie de la poitrine. Les plumes du ventre jufqu'à la naiffance de la queue, forment une tache toute blanche , qui repréfente la forme d'une poiredont la pointe fe trouve du côté de la p o i t r i n e , & la bafe du côté de la queue. Le deffous des ailes eft d'un blanc grifâtre, tirant légèrement fur le roux; I deffus, de la tête eft couvert de petites plumes mêlées de blanc & de n o i r , courtes & fort pouces, qui forment une efe


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pece de duvet. Cet oifeau a cinq pieds quelques pouces d'envergure, & environ deux pieds quatre pouces depuis le bout du bec jufqu'à la naiffance de la queue; les plumes les plus longues des ailes, ont quatorze à quinze pouces de l o n g , elles font beaucoup plus groffes que celles des oies, mais plus molles , & l'on ne peut s'en fervir pour écrire : celles de la queue , au nombre de dix ou douze au plus font toutes égales, & longues de huit à neuf pouces. Le b e c , les jambes , les pieds, les doigts & les ongles font tous noirs , & la forme de toutes ces parties , diffère peu de celle des gallinacées. Le bec fupérieur eft gros & long de deux pouces quelques lignes, recouvrant par fon extrémité courbe, la pointe du bec inférieur , qui eft prefque d r o i t , Se beaucoup plus court. Les narines font grandes & s'ouvrent vers la partie moyenne du bec fupérieur ; elles ont neuf lignes de l o n g , fur trois à quatre de large. Les yeux font r o n d s , faillans & n o i r s , la circonférence des paupières eft dénuée de plumes fur la largeur de f

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MÉMOIRES

deux où trois l i g n e s , & la peau de cette p a r t i e eft n o i r e . Les jambes du camoucle font groffes, couvertes d'une peau n o i r e & écailleufe ; les pieds font compofés de q u a t r e doigts de l o n g u e u r inégale : celui du m i l i e u , qui eft le plus l o n g , a q u a t r e pouces & d e m i , le plus c o u r t n'en a q u e d e u x , il eft fitué à la partie i n t e r n e prefque puftérieure du pied, T o u s ces doigts font terminés p a r des o n g l e s , l o n g s , un peu c r o c h u s , & d o n t la c o u r b u r e n'eft pas bien considérable ; la l o n g u e u r de ces ongles ne fuit pas le m ê m e ordre q u e celle des doigts ; l'ongle d u doigt le plus c o u r t , fe t r o u v e être le plus l o n g , & ceux des trois autres font à-peu-près é g a u x . Les camoucles p o r t e n t à c h a c u n e de leurs ailes, deux e r g o t s , ou efpeces d'aiguillons , qui font forts & fe t e r m i n e n t en pointe : l'un & l'autre font d'une figure t r i a n g u l a i r e . Le premier eft le plus g r a n d & le plus f o r t , il eft fitué au comm e n c e m e n t de l'os de la troifieme p a r t i e des ailes des o i f e a u x , & près de l'articulation de cet o s , avec celui de la


SUR GAYENNE. 281 féconde partie. Cet ergot n'eft qu'un prolongement de la fubftance olfeufe de l'os d'où il prend naiffance ; il eft recouvert par une fubftance femblable à celle de la corne ; cette dernière paroît être fournie par l'épidémie , qui à mefure qu'elle s'avance fur cette bafe offeufe, fe durcit & prend une confiftance femblable à celle des ongles. Ce premier ergot a près d'un pouce & demi de l o n g , il eft fort large à fa b a f e , & va enfuite en diminuant jufqu'à fon extrémité. Il offre dans fa longueur trois angles & trois faces, qui fe réunifient à fa pointe. Le fécond de ces ergots, eft à l'autre extrémité du même os , il eft beaucoup plus petit & n'a guère que fix à fept lignes de l o n g ; fa figure eft beaucoup moins régulière que celle du premier, & il fe termine par une pointe moufle; l'un & l'autre de ces ergots font légèrement concaves fur l'une des faces qui regarde le corps de l'animal , & convexes du côté oppofé, fur une des lignes faillantes. Ces deux ergots font trèsfolides & très-forts; on obferve dans leur


282

M É M O I R E S

i n t é r i e u r , d u m o i n s à leur bafe , des cellules affez g r a n d e s , formées p a r la fubftance fpongieufe & même p a r la recliculaire. L e d e r n i e r e r g o t eft comme le p r e m i e r , r e c o u v e r t d ' u n e fubftance femblable à celle des ongles. C e t oifeau p o r t e fur le fommet de fa t ê t e , visà-vis les deux yeux, u n e c o r n e de d e u x pouces trois à q u a t r e lignes de l o n g , elle n a î t d a n s u n enfoncement de la p a r t i e a n t é r i e u r e du c o r o n a l , fa bafe q u i eft offeufe , p a r o î t être formée p a r la t a b l e externe de cet o s , laquelle n e fe c o n t i n u e q u ' à deux ou trois lignes , elle devient enfuite cartilagineufe jufqu'à fon extrémité ; cette corne eft r e c o u v e r t e c o m m e les ergots , d'une fubftance pareille à celle des ongles formée p a r l'épid e r m e , q u i s'épaiffit & devient d ' a u t a n t plus dure, qu'elle a p p r o c h e de fon extrémité. Les parties internes de cet oifeau q u e j ' a i examinées avec b e a u c o u p de foin & d ' a t t e n t i o n , m ' o n t p a r u différer de celles des gallinacées. L e j a b o t eft d ' u n e étendue confidérable, allez m i n c e , f


SUR

CAYENNE.

283

& je l'ai t r o u v é plufieurs fois comme dans les o i e s , plein d ' h e r b e , mêlée avec des graines de différentes plantes. L'eftomac eft également t r è s - v o l u m i n e u x : il diffère de b e a u c o u p p a r fa f o r m e , de celui des v o l a i l l e s , & ne femble a v o i r aucun r a p p o r t avec ce q u ' o n appelle le géfier. L a fubftance mufculeufe n'eft pas bien confidérable ; on y diftingue plufieurs m e m b r a n e s , l'externe eft très-forte & t r è s - m u f c u l e u f e , & l'interne veloutée comme celle de la p l u p a r t des q u a d r u pèdes. Les inteftins font g r a n d s & l o n g s ; leurs t u n i q u e s très-fortes , mais moins c e p e n d a n t q u e celles de l'eftomac. Je n'ai rien obfervé de p a r t i c u l i e r dans les autres parties internes. L e camoucle eft un oifeau affez rare ; on ne le t r o u v e q u e dans certains c a n tons près de la mer ; il eft toujours fur la t e r r e , dans des marécages ou des f a vanes u n peu noyées , & f o u v e n t le long des ruiffeaux. Il fe perche q u e l q u e fois fur les b r a n c h e s féches , mais moins c o m m u n é m e n t c e p e n d a n t , q u e fur la t e r r e . Sa n o u r r i t u r e o r d i n a i r e eft de


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MÉMOIRES

l'herbe t e n d r e , qu'il m a n g e comme font à-peu-près nos oies ; il fe n o u r r i t auffï de graines de certaines plantes , mais jamais des fruits : au relie , ces oifeaux n ' h a b i t e n t p o i n t îe g r a n d bois dans l'intérieur des terres , ni les endroits où l'on t r o u v e o r d i n a i r e m e n t des fruits iauvages. D'après ces habitudes , on fera fans d o u t e furpris de voir des Naturalises r a n g e r cet oifeau dans la claffè des aigles ( i ) , d ' a u t a n t plus q u e la conf o r m a t i o n de fes pieds , de les d o i g t s , de fes ongles , & d e f o n b e c , annoncent qu'il eft d'une efpece fort éloignée de la claffe des oifeaux carnivores ; c'eft vraifemblablement fes ergots ou aiguillons q u e nous avons d é c r i t s , &: qui fe trouv e n t à leurs ailes , qui en ont impofe à ces A u t e u r s ; & en effet, ces parties qui forment des armes très-fortes, femblent d ' a b o r d n ' a v o i r été données à ces oifeaux, (i)

KAMICHI.

Oifeau de rapine, noir, qui a fur la tête

une corne mince, fort déliée, l o n g u e de cinq pouces, & dont la partie fupérieure des ailes eft armée auffi de deux cernes à chaque c ô t é , très-petites & très-dures. BARRERE, Hiftoire

NATURELLE

DE LA FRANCE EQUINOXIALE , PAG.

124.


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CAYENNE.

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q u e p o u r déchirer leur proie ; mais il eft c e r t a i n qu'ils n e s'en fervent jamais p o u r faire la g u e r r e à a u c u n efpece d ' a n i m a l . L e feul cas o ù ils f o n t ufage de ces armes , c'eft lorfque plufieurs mâles fe renc o n t r e n t enfemble , & qu'ils fe d i f p u t e n t q u e l q u e femelle ; ils fe b a t t e n t alors avec b e a u c o u p de force , à t e r r e , & fou v e n t même en v o l a n t . Ils fe d o n n e n t des coups d'ailes t r è s - f o r t s , à - p e u - p r è s c o m m e f o n t les pigeons lorfqu'ils fe battent. Les camoucles font leur n i d d a n s les brouffai1les, à q u e l q u e diftance de t e r r e , & fouvent dans des j o n c s ; ils n e p o n d e n t o r d i n a i r e m e n t q u e deux œ u f s , q u i font de la groffeur de ceux de nos oies j ils élèvent leurs petits dans leurs nids , jufqu'à ce qu'ils foient g r a n d s & en état de v o l e r ; alors ils fuivent leur m e r e , p o u r s'accoutumer à c h e r c h e r eux-mêmes leurs a l i m e n s , &; peu de temps après , ils la q u i t t e n t & s'en v o n t feuls. Ces oifeaux ne font guère q u ' u n e p o n t e p a r a n , c'eft toujours vers le mois de Janv i e r ou de F é v r i e r ; fi cette première


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MÉMOIRES

p o n t e lèur eft e n l e v é e , ils en font u n e nouvelle vers le mois d'Avril ou de M a i . L a chair d u camoucle eft noire & t r è s b o n n e à m a n g e r , f u r - t o u t lorsqu'il eft j e u n e ; celle des vieux eft dure & b e a u c o u p moins agréable au g o û t : quelques h a b i t a n s à p o r t é e de s'en p r o c u r e r , en m a n g e n t fouvent. M . C o u r e n , Confeiller au Confeil Supérieur de cette C o ~ i o n i e , eft un de ceux de C a y e n n e q u i e n a le plus fouvent ; il a u n N è g r e trèsa u fait de la chaffe de ces o i f e a u x , & c o n n o î t très-bien les e n d r o i t s où ils o n t c o u t u m e de faire leur d e m e u r e . Q u e l q u e jours a v a n t m o n d é p a r t de cette C o l o n i e , il y fut p a r o r d r e de fon m a î t r e , p o u r t â c h e r de m ' e n p r o c u r e r u n , & il m ' a p p o r t a un mâle & une femelle,; q u i fervirent à mes différions & au deffein de la p l a n c h e ci-jointe,


Раgе. 286:

Рl.4

Le

Саmoude.

Martinet.

e


SUR

CAYENNE.

287

MÉMOIRE IX. Sur

un poiffon

à commotion

connu à Cayenne fous le nom tremblante

électrique , d'anguille

(i )

IL eft bien é t o n n a n t q u e les effets finguliers p r o d u i t s p a r le poiffon d o n t il eft queftion dans ce M é m o i r e , n ' a y e n t été c o n n u s & décrits q u e depuis très-peu de t e m p s . Plufieurs A u t e u r s en p a r lent (2) , mais ils n ' e n d o n n e n t q u ' u n e , idée t r è s - v a g u e . C e q u e j ' e n avois e n t e n d u dire p a r des N è g r e s & p a r p l u fieurs h a b i t a n s , fe réduifoit à favoir q u e ce poiffon fait trembler le bras de ceux ( 1 ) Ce Mémoire a été envoyé au commencement de 1773 , à l'Académie Royale des Sciences ; il fe trouve i m primé dans le Journal de Phyfîque de M. l'Abbé Rozier , tom. I I I . cahier de Janvier 1 7 7 4 , pag. 47. Je le reftitue à la place qu'il doit occuper dans cet Ouvrage, avec quelques changemens que j'ai cru devoir y faire. e

(2) Barrere DANS FON HIFTOIRE DE LÀ FRANCE ÉQUINOXIALE, P. 169, & Firmin DANS LA DEFCRIPTION DE SURINAM, TOM. II.

page 261.


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MÉMOIRES

q u i le t o u c h e n t : idée peu exacte & p e a conforme aux effets qui lui font p r o p r e s . C e n e fut q u ' a u c o m m e n c e m e n t de 1 7 7 1 , q u e je me propofai d ' a v o i r de ces a n g u i l l e s , p o u r vérifier ce q u e j ' e n e n t e n dois dire tous les jours ; je dois même ajouter q u e je n e m ' y d é t e r m i n a i q u ' a près y a v o i r été e n g a g é p a r un m e m b r e de l'Académie R o y a l e des Sciences , ( M . le M a r q u i s de T u r g o t ). Q u o i q u e cette efpece d'anguille foit fort c o m m u n e dans l'Ifle de C a y e n n e & d a n s la G u i a n e , o n s'en p r o c u r e difficilement de v i v a n tes. Les c o m m o t i o n s violentes qu'elles d o n n e n t l o r f q u ' o n les t o u c h e , effrayent b e a u c o u p les N è g r e s , & m a l g r é les promeffes q u e je fis à plufieurs de les bien récompenfer s'ils m'en p r o c u r o i e n t , je n e pus en avoir q u e l o n g - t e m p s après m a d e m a n d e . L a première q u ' o n me donn a étoit dans u n e g r a n d e cruche à demi pleine d ' e a u , elle avoit deux pieds & demi de l o n g . C o m m e je n'avois jamais v u ce poiffon , m o n p r e m i e r foin fut de vérifier fur le c h a m p ce q u e j ' e n avois e n t e n d u dire. Je c o m m e n ç a i en conféquence


SUR

CAYENNE.

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q u e n c e p a r la t o u c h e r le plus légèrement q u ' i l me fut poffible, avec l'extrémité du d o i g t i n d i c a t e u r ; mais à peine Peus-je pôle fur fon d o s , q u e je fentis de p e t i tes fecouffes qui ne s'étendoient que jufq u ' a u p o i g n e t . C e t . effet, q u o i q u ' i l ne me fit pas d ' a b o r d g r a n d e i m p r e f f i o n , me p a r u t fingulier & bien différent de celui auquel je m ' a t t e n d o i s . T r è s - c o n t e n t d'avoir ce poiffon , je voulus d ' a b o r d c h a n g e r l'eau du vafe dans lequel il étoit ; m a l g r é les foins q u e je pris p o u r l'empêcher de fortir du vafe avec l'eau , il s ' é c h a p p a & t o m b a p a r t e r r e . L ' e a u renouveîlée , il ne s'agiffoit plus q u e d'y replacer l ' a n i m a l ; mes N è g r e s fe refuferent à cette o p é r a t i o n , ce q u i m e d é t e r m i n a à le p r e n d r e p a r la q u e u e : à peine l'eus-je f e r r é e , q u e je fentis u n e fecouffe v i o l en t e q u i faillit me r e n verfer p a r t e r r e , & m a tête refta q u e l q u e temps un peu é t o n n é e . L a c o m m o t i o n , que je r e ç u s , ne fe fit pas feulement reffentir au b r a s q u i avoit t o u c h é l'ang u i l l e , mais encore à l'autre bras & aux deux j a m b e s . C e t t e première é p r e u v e Tom. II T


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MÉMOIRES

m ' a v e r t i t de la circonfpection q u e je devois a p p o r t e r p o u r les fuivantes. L e premier o b j e t , que je me propofai de remplir , fut de me former une idée n e t t e de la vraie fenfation q u e ces c o m m o t i o n s font é p r o u v e r ; Je c o m m e n ç a i d o n c à t o u c h e r très-1egerement l'anguille q u i n a g e o i t dans l'eau du vafe à demi p l e i n ; je n ' é p r o u v a i p o i n t de c o m m o t i o n , m a i s feulement le m o u v e m e n t fenfible, d ' u n e m a t i è r e f u b t i l e , qui paroiffoit (e m o u v o i r avec peine dans tous les doigts q u i t o u c h o i e n t l'animal ; ce m o u v e m e n t fe c o n t i n u a dans t o u t le bras q u i fut eng o u r d i . Je t o u c h a i en fui te le poiffon avec un feul d o i g t , & u n peu plus fortement ; d a n s l'inftant je diffinguai je fentis le mouv e m e n t , mais prefque infenfible, d'une efpece de fluide , qui s'infinuoit p a r l'ext r é m i t é de ce d o i g t , fe p o r t a avec r a p i d i t é dans tout fe b r a s , & produifit vers fa p a r t i e fupérieure u n véritable c h o c , femblable à celui q u e deux corps à reffort mus en fens c o n t r a i r e , p r o d u i f e n t lorfqu'ils fe r e n c o n t r e n t ; il fut fuivi d'un e n g o u r d i f f e m e n t , q u e je ne puis mieux


SUR CAYENNE.

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c o m p a r e r q u ' à celui qui a r r i v e à u n m e m b r e , lorfque par q u e l q u e fituation vitieufe on a c o m p r i m é les nerfs qui s'y diftribuent. C e t effet fingulier fe diffipa affez p r o m p t e m e n t ; mais comme je réit é r a i f o u v e n t ces expériences dans la même j o u r n é e , & q u e je reçus b e a u c o u p de c o m m o t i o n s , plus ou moins fortes ; j'eus le foir m o n b r a s u n peu d o u l o u r e u x & fort e n g o u r d i , la tête p e f a n t e , un maî-aife g é n é r a l dans t o u t le corps ; m o n pouls me p a r u t auffi un peu plus élevé qu'il ne devoit l ' ê t r e , j ' a v o i s enfin p a r intervalle de petites cardialgies affez défao-réables. T o u t e s ces légères incorrimodités furent diffipées p a r le repos de la n u i t , & le l e n d e m a i n m a t i n je me t r o u v a i dans l'état o r d i n a i r e . A p r è s m'être affuré de tous ces f a i t s , je vérifiai quelques expériences faites p a r M . Van-der-lot, C h i r u r g i e n de S u r i n a m ; 'je t o u c h a i l'anguille n a g e a n t toujours dans l ' e a u , avec une t r i n g l e de f e r , & je fentis u n e c o m m o t i o n auffi forte q u e lorfque je la touchois avec mes doigts feulement ; j ' e m p o i g n a i enfuite cette T ij


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même t r i n g l e avec un m o u c h o i r bien fec ; & je ne fentis plus rien. Je mouillai le m o u c h o i r , & les commotions fe rirent fentir comme a u p a r a v a n t . D a n s le temps q u e je m'occupois de ces expériences, plufieurs perfonnes v i n r e n t chez m o i ; je les leur fis r é p é t e r , & elles r e ç u r e n t les mêmes c o m m o t i o n s q u e j ' a v o i s r e çues : enfin, cinq perfonnes fe p r i r e n t p a r l a m a i n ; l'une de nous t o u c h a l'ang u i l l e , & tous fentirent u n e c o m m o t i o n très-violente. L a fingularité de cè fait nous e n g a g e a de répéter l'épreuve p l u lieurs f o i s , & nous eûmes toujours le même réfultat. Ces expériences n ' e x i g e n t aucune p r é c a u t i o n n i a u c u n e p r é p a r a t i o n , elles réuffiffent toujours du p r e m i e r c o u p , & je ne les ai jamais vu m a n q u e r . Je les répétai chez M . de Fiedmond, G o u v e r n e u r , en préfence d'un g r a n d n o m b r e de perfonnes , & les commotions furent conftamment les mêmes. C o m m e il y avoit déjà deux jours q u e j ' a v o i s cette a n g u i l l e , & qu'elle a v o i t confidérablement fatigué , t a n t p a r les expériences que j ' a v a i s f a i t e s , q u ' e n la


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changeant plufieurs fois de vafe, elle mourut à la fin de cette journée , & j'obfervai qu'à proportion qu'elle s'affoibliffoit, les commotions diminuoient & devenoient plus difficiles à obtenir. Dans les jours fuivans, un autre N è gre m'apporta cinq à fix de ces anguilles, qui ne différoient de la première, que parce qu'elles étoient un peu plus petites : elles étoient toutes dans une même cruche. Je commençai d'abord par les féparer, & je pris des précautions pour les conferver vivantes le plus long-temps qu'il fe pourroit. Après les avoir miles chacune dans une cruche, & dans de l'eau bien claire, je les touchai toutes avec mes d o i g t s , & avec des fubftances métalliques ; j'en reçus des commotions femblables à celles que la première m'avoit données. Il eft effentiel d'obferver ici, que dans le premier temps, elles produifent toujours des commotions à quelque endroit du corps qu'on les touche. On verra ci-après qu'il n'en, eft pas de même lorfqu'on les a beaucoup fatiguées par les expériences. T iij


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Les p r e m i è r e s , q u e je t e n t a i avec ces anguilles , furent p o u r é p r o u v e r les différences des c o m m o t i o n s relatives à la diverfité des fubftances i n t e r m é d i a i r e s q u e j ' e m p l o y a i : voici les réfultats que j ' e n obtins. En. t o u c h a n t l'anguille avec u n e fourc h e t t e d'acier bien p o l i e , je fentis des c o m m o t i o n s moins fortes q u ' a v e c des m o r c e a u x de fer de la même g r o f f e u r , q u i n'étoient p o i n t p o l i s , & qui é t o i e n t m ê m e u n peu rouilles. Il en étoit de m ê m e avec des c o u t e a u x , des cifeaux , des clefs ; les commotions que je reffèntis étoient conftamment moins fortes q u ' a v e c des d o u x ou autres m o r c e a u x de f e r équivalens. L o r l q u e le fer avec leq u e l je touchois l ' a n g u i l l e , étoit t e r m i n é en p o i n t e , j ' a i encore obfervé q u e les c o m m o t i o n s étoient moins f o r t e s , q u e lorfqu'il étoit o b t u s , ou qu'il p r é f e n t o i t u n e furface plus ou m o i n s é t e n d u e . A v e c une f o u r c h e t t e d'étain p u r , la c o m m o t i o n me p a r u t moins forte q u ' a v e c celle de f e r , mais plus forte q u ' a vec des morceaux de p l o m b ; a v e c une


SUR CAYENNE.

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fourchette d'étain d'Angleterre, je fentis un coup beaucoup plus fort qu'avec l'étaln p u r , & qu'avec le fer ; avec une fourchette d ' a r g e n t , la commotion ne me parut guère plus forte qu'avec l'acier , mais l'engourdiffèment dans le bras me parut beaucoup plus fort & plus long. Celui que j'éprouvai avec de l ' o r , fut à-peu-près égal à celui du dernier, ainfi qu'à celui que me donna le cuivre. De quelque façon que j'aye employé le bois , foit trempé dans l'eau , foit fec , je n'ai jamais fenti la moindre commotion. J'adaptai à un morceau de fer, du bois, & je touchai l'anguille avec le fer, tenant le bois à la main , je ne fentis rien ; enfin, après avoir armé de fer les deux bouts d'un bâton , j'en tins un avec ma main, & touchai l'anguille avec l'autre bout ; ce fut auffi infructueufement. J'employai le verre de toutes les façons, de même que la cire d'Efpagne, le foufre , & plufieurs autres fubftances réfmeufes , fans obtenir aucune commotion ; enfin, je touchai cet animal avec

T iv


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de l'ivoire, de la corne , des plumes, &c. & toujours avec auffi peu de fucces. Le linge ordinaire communique la commotion , pour peu qu'il foit humide, fans être entièrement mouillé ; mais lorfqu'il eft bien fec , il ne la communique point : la foie produit exactement le même effet. L'eau ne communique néanmoins la commotion , que par fe moyen d'un corps intermédiaire, fans lequel on ne relient abfolument rien. Il en eft de même de l'air que l'animal expire, qui forme fur l'eau de petites bulles ( 1 ). De toutes les fubftances qui communiquent le choc , il n'en eft point de plus favorable au libre cours du fluide qui le caufe , que la terre cuite, de quelque efpece « qu'elle foit. Je n'aurois jamais penfé à examiner les effets que ( 1 ) C'eft par erreur que M. Van-det-lot dit, qu'un Confeiller de cette Colonie (Surinam) étant dans un canot à moitié plein d'eau, & dans lequel il y avoit de ces anguilles , reçût une commotion à plus de vingt pieds de ces poiffons. Il en eft de même de celles qu'il dit avoir fenti par l'ait que cet animal expire ; j'ai répété ces expérience de toutes les façons, & je n'ai jamais éprouvé la plus légère commotion.


SUR CAYENNE. 297 produit cette fubftance, fi le hazard ne me l'eut fait découvrir, voici comment je m'en apperçus. Je vuidois moi-même l'eau d'une cruche où étoit une de ces anguilles ; je pris toutes les précautions poffibles, pour empêcher qu'elle n'en fortit. Lorfque l'eau fut entièrement écoulée , je fentis à la main avec laquelle je tenois l'anfe de la cruche, une commotion des plus fortes que j'euffe encore éprouvées. D'après ce phénomène je fis les expériences fuivantes. Je mis une anguille dans une terrine allez bien verniffée, & pofee fur des fupports de v e r r e , que je remplis d'eau ; je fis beaucoup promener l'anguille dans la terrine , tandis que j'empoignois un de fes b o r d s , mais je ne fentis abfolument rien. Je vuidai enfuite toute l'eau, & laiiîai l'anguille à f e c , dans finirant les commotions fe firent fentir avec force; je foulevai l'anguille avec un morceau de f e r , en la laiffant toucher par l'une de les extrémités à la terrine, je continuai à fentir des fecouffes trèsfortes à la main qui en tenoit les b o r d s ,


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t a n d i s q u e je ne fentis rien à celle qui t e n o i t le fer avec lequel je foulevais l a n guiîle. J'employai enfuite toutes les autres fubftances m é t a l l i q u e s , avec lcfquelles je ne reçus p o i n t la m o i n d r e c o m m o t i o n ; t a n d i s q u e de l'autre m a i n j ' é p r o u v o i s toujours des fecouffes très-fortes. Ces faits p r o u v e n t q u e ce fluide paffe plus facilement à t r a v e r s la terre c u i t e , qu'à t r a v e r s les fubftances métalliques. Je répétai d u r a n t plufieurs jours de f u i t e , toutes les expériences d o n t nous v e n o n s de p a r l e r , & j'eus t o u ; o u r s les mêmes réfultats. J'ai obfervé allez conft a m m e n t , q u e l o r f q u e les anguilles étoient ifolées dans des vafes de t e r r e , pofés fur des fupports de v e r r e , les c o m m o t i o n s étoient u n peu plus f o r t e s , q u e lorfque ce même vafe n'étoit p o i n t ifole. J'ai auffi é p r o u v é q u e les fecouffès é t o i e n t plus vives dans les vafes qui n ' é t o i e n t p o i n t vernifïés, q u e l o r f q u i l s l'étoient. E n f i n , un fait qu'il ne faut pas p e r d r e de v u e , fi l'on v e u t être exact dans le r a p p o r t des r é f u l t a t s ; c'eft q u e les c o m motions font plus fortes & b e a u c o u p


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plus fréquentes , lorfque les anguilles font fraîches, que lorfqu'on les a depuis quelques jours, & qu'elles paroiffent être fatiguées ; il eft d'autant plus important de ne pas perdre cette remarque de v u e , que les expériences qu'on pourroit faire dans les différens états où font les anguilles , induiroient en erreur ; car il m'eft arrivé de toucher plufieurs fois de fuite de ces poiffons bien fatigués, fans en éprouver la moindre commotion ; je me fuis même fervi dans quelque cas , de toutes les fubftances métalliques fans avoir pu rien fentir. Je pris une de ces anguilles affoiblie & fatiguée, qui dans l'eau n'excitoit plus aucune commotion ; je la mis fur la terre dans l'intention de la laiffer mourir. M'étant affis fur une chaife auprès d'elle, je la touchai fur la tête avec une fourchette de fer, & dans l'inftant j'éprouvai une fecouffe beaucoup plus forte que celles qu'elles ont coutume de donner dans le premier temps qu'on les emploie à ces expériences. Cette commotion fe fit fentir dans


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le même e n d r o i t des deux bras & des deux jambes ; je me fervis enfuite d'une fourchette d ' a r g e n t , & la commotion me p a r u t un peu plus forte ; avec des m o r c e a u x de b r i q u e affez mal cuite , elle fut moindre q u ' a v e c les fubftances m é t a l l i q u e s , mais je fentis un frémiffement dans t o u t le bras b e a u c o u p plus considérable ; avec des morceaux de f a y a n c e , les commotions furent plus violentes : enfin, je t o u c h a i l'anguille avec le b o u t de mon f o u l i e r , la c o m m o t i o n fe fit fentir aux bras & aux j a m b e s , mais plus fortement à la j a m b e oppofée q u ' à celle qui l'avoit t o u c h é e . Je la remis enfuite dans l ' e a u , & quoiqu'elle p a r u t fort l a n g u i f f a n t e , elle d o n n a des commotions affez f o r t e s , qui n é a n m o i n s ne d u r è r e n t pas l o n g - t e m p s , & bientôt elle n ' e n fit plus fentir. Je la pofai de n o u v e a u fur la terre , & les commotions r e p a r u r e n t peu après affez fortes. Ces dernières expériences p r o u v e n t q u e lorfq u ' o n a enlevé à ces animaux la plus g r a n d e partie de leur fluide é l e c t r i q u e , il eft poffible de leur en reftituer, en les


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retirant de l'eau, & en les laiffant quelques-temps fur la terre expofées a l'air (1). Je répétai fouvent ces dernières expériences , & dans des jours différens, & j'eus conftamment les mêmes réfultats. J'ai obfervé de plus , que des anguilles qui paroiffoient mortes dans l'eau, & qui depuis long-temps ne donnoient plus de commotions, miles fimplement fur la terre, en donnoient d'affez fortes, qui même augmentoient à proportion que leur peau fe féchoit ; mais comme les forces de l'animal diminuoient confidérablement, elles devenoient moins fréquentes, quoique toujours très-fortes ; fouvent dans ce dernier état, elles ne fe font point fentir fi l'on touche l'anguille fur le dos ou fous le ventre , mais feulement lorfqu'on la touche fur la tête ou à l'extrémité de la queue. L e contact des parties internes ne fait rien éprouver , car j'ai touché fouvent l'intérieur de la bouche avec une fonde d'argent, ( 1 ) J'ai obfervé plufieurs fois que lorfqu'on les mettoit fur du fable, les commotions reparoiffoient plus vite & plus fortement, que lorfqu'on les mettoit fur la terre.


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& l'ai enfoncée jufques dans l'intérieur du c o r p s , fans relient ir aucune c o m m o t i o n . J ' a p p r o c h a i un gros chat e x t r ê m e m e n t v o r a c e , d'une anguille q u i paroiffoit prefque m o r t e , après un g r a n d n o m b r e de ces dernières expériences ; il s'él a n ç a fur elle p o u r en faire fa p r o i e , m a i s dans l'inftant qu'il la t o u c h a , il en reçut un coup fi f o r t , qu'il fit un faut violent en a r r i è r e , & il p r î t la fuite en criant bien fort. Je fis q u e l q u e - t e m p s a p r è s difrérentes tentatives p e u r l'y r a p p r o c h e r de n o u v e a u , mais fi-tôt qu'il a p p e r c e v o i t l ' a n g u i l l e , il miauloit avec force & fe d é b a t t o i t p o u r s'enfuir. J ' a p p r o c h a i enfuite un g r o s c h i e n , & fuivant la coutume ordinaire de ces a n i m a u x , il commença par flairer, & voulut enfuite lécher l'anguille , mais dès q u e fa l a n g u e l'eut t o u c h é e , il fit u n cri p l a i n t i f , & il fe retira bien v i t e . Je le repris u n m o m e n t a p r è s , & je p o r t a i fa p a t t e fur la tête de l ' a n g u i l l e , mais il a v o i t u n e fi g r a n d e f r a y e u r , qu'il fe d é b a t t o i t & crioit bien fort à mefure q u e je l'approchois de la peau de cet a n i -


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mal. Cette même anguille refta dans cet état e n v i r o n trois heures a v a n t de mourir , & les c o m m o t i o n s fe firent fentir jufqu'au d e r n i e r m o m e n t , q u o i q u e fa peau fut fort féche & t o u t e ridée , & q u e l'animai n ' e u t d'autres m o u v e m e n s q u e ceux q u ' o n o b i e r voit à la r é g i o n du c œ u r , qui étoient dus à des foibles c o n tractions de ce vifcere ; mais il cil à o b f e r v e r , que p o u r o b t e n i r ces c o m m o t i o n s , il falloir preffer l'anguille en la f r o t t a n t de la t ê t e à la q u e u e ; de cette m a n i è r e elle en a toujours d o n n e jufqu'à ce q u e le m o u v e m e n t du c œ u r ait é t é entièrement arrêté. Je r é p é t a i t o u t e s ces expériences avec plufieurs autres a n g u i l l e s , q u e je laiffai m o u r i r exprès fur la t e r r e , & j ' a i c o n s t a m m e n t obfervé les mêmes p h é n o m è nes. J'en ai t o u c h é quelques-unes avec du fer a i m a n t é ; mais il n'a p r o d u i t a u c u n effet r e m a r q u a b l e , & les c o m m o t i o n s fe f o n t fait fentir comme avec du fer o r d i n a i r e . J'employai enfuite une b a g u e d ' o r , fur laquelle étoit m o n t é un caillou tranfparent de Cayenne, &


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j ' e u s g r a n d foin de ne faire t o u c h e r fur l ' a n g u i l l e , que le c a i l l o u , les fecouffes fureur très violentes. Voilà très-certainement des expérienc e s , qui d é m o n t r e n t parfaitement l'électricité de cet a n i m a l ; j'en t e n t a i e n f u i t e plufieurs a u t r e s , afin de p o u v o i r conftat e r e n c o r e , un r a p p o r t plus intime entre le fluide de ces a n i m a u x , & celui de la m a t i è r e électrique ; je r é p é t a i en conféq u e n c e le plus g r a n d n o m b r e de celles d o n t nous v e n o n s de p a r l e r , dans l'obic u r i t é , p o u r v o i r fi dans q u e l q u e c a s , il ne p a r o î t r o i t pas de l u m i è r e . J'ifolai les anguilles & les conducteurs , pour favoir fi je ne pourrois pas r e n d r e un corps allez électrique , p o u r qu'il put p r o d u i r e quelques-uns des effets, qui o n t c o u t u m e de fe faire appercevoir dans cette c i r c o n f t a n c e , tels q u e l'étincelle & l'attraction des différens c o r p s ; mais quels q u e fuffent mes foins & mes a t t e n t i o n s dans ces e x p é r i e n c e s , je ne pus abfolument rien o b t e n i r , que la c o m m o t i o n feule. E n effet, u n e fubft a n c e métallique ifolée , q u ' o n feroit toucher


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t o u c h e r fur le dos ou la tête d'une a n guille ifolée elle-même dans u n e affietté fou tenue fur des fup ports de verre , d o n n e fimplement des c o m m o t i o n s qui fe fuccédent à peu de diftance les unes des autres. Si r a n g u i l l e eft f r a î c h e m e n t prife , ces commotions font plus fortes & plus raprochées ; elles font plus f o i bles & plus éloignées , fi elle eft a n c i e n n e & fatiguée. Il p a r o î t d o n c q u ' u n c o r p s q u i t o u c h e p e n d a n t q u e l q u e temps u n e de ces a n g u i l l e s , ne reçoit pas c o n t i nuellement le fluide fubtil qui s'en é c h a p p e , mais feulement p a r i n t e r v a l l e s , & toujours en plus g r a n d e a b o n d a n c e , lorfque l'anguille fe meut , que lorf qu'elle eft t r a n q u i l l e ; de manière q u e ce f l u i d e , d o n t le m o u v e m e n t eft t r è s r a p i d e , n'excite dans les corps où il circule l i b r e m e n t , d ' a u t r e effet q u ' u n c h o c , après lequel il p a r o î t e n t i è r e m e n t diffipé , & ce corps ne p r o d u i t de n o u velles c o m m o t i o n s , q u ' a u t a n t q u ' u n n o u v e a u fluide vient le p é n é t r e r . i

Telles font les expériences que je fis fur ces a n g u i l l e s , dans les années 1 7 7 1 Tom.

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& 1 7 7 2 ; je les c o m m u n i q u a i peu de temps après à l'Académie R o y a l e des Sciences , qui d a i g n a les accueillir. D e p u i s cette é p o q u e , je les ai répétées; j ' e n ai t e n t é b e a u c o u p d'autres , t o u jours dans l'intention de d é c o u v r i r les p h é n o m è n e s qui p e u v e n t établir le rapp o r t complet de ce fluide, avec la matière électrique. Je me fuis procuré des a n guilles de toutes g r a n d e u r s ; j ' a i fait des expériences dans des temps differens de l'année , mais je n'ai abfolument pu déc o u v r i r d'autre effet que la c o m m o t i o n . Les e x p é r i e n c e s , q u e j ' a i faites d a n s les deux faifons de l'année , m ' o n t feulement inftruit q u e p e n d a n t les fortes fécherelfes de l ' é t é , ces anguilles produifoient des commotions plus fortes & plus n o m breufes q u e p e n d a n t les temps de pluie. D e p u i s mon arrivée à P a r i s , j ' a i a p p r i s , que p a r des expériences faites à L o n d r e s , fur des anguilles q u ' o n s'eit p r o c u r é v i v a n t e s , on a d é c o u v e r t l'étincelle électrique. C e fait a n n o n c é p a r des perfonnes très-éclairees ( 1 ) , & q u ' o n ( 1 ) Lettre fur l'étincelle électrique que donne l'anguille


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ne fauroit r é v o q u e r en d o u t e , m e faic croire q u e la g r a n d e h u m i d i t é de l ' a t mofphere de C a y e n n e , eft fans d o u t e ce q u i m ' a empêché d ' o b t e n i r le même reluitat. Il eft v r a i q u e j ' i g n o r e le g e n r e d'expériences q u ' o n a faites p o u r p a r v e n i r à ce b u t ; mais il n'en eft pas m o i n s v r a i , que l'humidité de l'air eft très-cont r a i r e aux expériences é l e c t r i q u e s , & c'eft fans doute p a r cette r a i f o n , q u e des Phyficiens, q u i o n t voulu en t e n ter en différens endroits de la Z o n e T o r r i d e , n ' o n t p u p a r v e n i r à raffèmbler ce fluide p a r les moyens q u ' o n a c o u t u m e d'employer en E u r o p e ; parce q u e l'air de ces contrées eft continuellement c h a r g é de b e a u c o u p de molécules aqueuf e s , q u i a y a n t u n e affinité plus g r a n d e avec ce fluide, q u e les fubftances d o n t o n a c o u t u m e de l e fervir p o u r l'attirer , le r e t i e n n e n t opiniâtrement. Q u o i q u ' i l en f o i t , la vraie n a t u r e du fluide élect r i q u e , & les g r a n d s effets qu'il p r o d u i t , nous font encore peu c o n n u s . De ce q u e de Surinam, par M. LE ROI membre de l'Académie Royale des Sciences. JOURNAL DE PHYFIQUE, PAR M.

ROZIER. T o m . V I I I , pag. 331.

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L'ABBÉ


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n o u s v e n o n s de dire , & des expérîences que nous avons f a i t e s , o n peut tirer les conféquences fuivantes. 1°. Q u e l'anguille t r e m b l a n t e contient d a n s tous les temps , une t r è s - g r a n d e q u a n t i t é de matière extrêmement fubt i l e , qui s'infinue, & p a r c o u r r avec b e a u c o u p de vîteffè certains corps qui lui font immédiatement p r é fentes , à t r a v e r s lefquels elle s'étend affez au loin p o u r v u toutes fois qu'il n e fe trouve p o i n t d ' i n t e r r u p t i o n entre ces c o r p s . 2°. Q u ' e n circulant dans les corps * q u i lui livrent p a f f a g e , elle p r o d u i t fur les a n i m a u x des c o m m o t i o n s v i o l e n t e s ; b e a u c o u p plus fortes lorfque l'animal qui les reçoit eft i f o l é , & moindres lorfque plufieurs fe fuccédent i m m é d i a t e m e n t . A i n f i , lorfqu'un h o m m e feul t o u c h e fort e m e n t une de ces a n g u i l l e s , le fluide qu'il en reçoit p r o d u i t prefque toujours q u a t r e commotions violentes , u n e dans c h a q u e m e m b r e , qui fe font fentir dans le même inftant & au même endroit ; fi a u lieu d'une p e r f o n n e , on fe tient c i n q a fix p a r la main , la p r e m i è r e , ç'eft-à-


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dire , celle qui touche l'anguille, n'en reçoit qu'une commotion vers la partie moyenne de l'avant-bras , & les autres l'éprouvent dans le même inftant, avec cette différence, que celles qui font les plus éloignées de la première, la reçoivent moindre & plus près du poignet. 3 . Les fubftances métalliques , les animaux, la terre c u i t e , le linge trèshumide ou un peu mouillé, font les feules matières qui aient paru donner paffage à ce fluide, où du moins celles dont les effets font le plus fenfibles. Mais l'obfervation m'a démontré qu'il ne paroît pas fe mouvoir dans toutes ces fubftances avec la même facilité. L ' o r , l'argent & le cuivre, font celles qu'il pénétre le plus facilement; enfuite, l'acier, le fer, & l'étain d'Angleterre, & enfin , l'étain pur & le plomb. Obfervons encore, par rapport aux fubftances métalliques , que le fluide qu'elles communiquent , produit des commotions plus fortes lorfqu'elles ont des furfaces inégales & fort raboteufes, que lorfqu'elles 0

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f o n t unies & polies. C e fluide circule encore avec b e a u c o u p de facilité dans la terre c u i t e , fur-tout lorfqu'elle n'eft pas verniffée, & q u e la cuiffon eft forte. E n f i n , les corps animés font encore trèsp r o p r e s à tranfmettre les c o m m o t i o n s , & p e u t - ê t r e plus facilement q u e tous les a u t r e s ; celles qui fe c o m m u n i q u e n t à u n e chaîne de p e r f o n n e s , qui fe tienn e n t p a r la m a i n , en font des preuves affez fortes. 4 ° . E n t o u c h a n t légèrement u n e de ces anguilles , qui n a g e dans l'eau , on attire fans doute peu de m a t i è r e , & c'eft la raifon pour laquelle les c o m m o t i o n s ne s'étendent pas au-delà du p o i g n e t ; fi au c o n t r a i r e on la t o u c h e plus f o r t e m e n t , la c o m m o t i o n eft non-feulem e n t plus vive , mais elle fe fait fentir plus l o i n , t a n t ô t dans le c o u d e , & t a n t ô t vers f e p a u l e . Si l'animal eft ifolé d a n s un vafe verniffé fans eau , en le t o u c h a n t un peu fortement vers la t ê t e , on reçoit une fecouffè qui fe fait fentir d a n s les q u a t r e m e m b r e s , & t o u j o u r s moins fortement à celui qui a t o u c h é


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l'anguille, qu'à ceux qui ne l'ont point touchée. 5°. Il paroît que l'eau, dans laquelle ces anguilles font plongées, abforbe une partie du fluide qu'elles lancent vers les corps qui les touchent, puifque les commotions qu'on en reçoit tant qu'elles font dans ce fluide , font moindres que celles qu'on reffent lorfqu'elles font ifolées ; de plus, ces anguilles paroiffent fe dépouiller affez vite d'une grande partie du fluide qu'elles contiennent , quand elles font dans un vafe plein d'eau, & qu'on les touche avec des corps qui l'attirent; & tant qu'elles y relient plongées., le fluide électrique ne paroit pas fe réparer dans la même proportion qu'il eft diffipé. Au contraire,il fe régénère trèspromptement, lorfqu'elles font fimplement plongées dans l'atmofphere , & fur-tout lorfque leur peau fe féche & devient ridée. 6°. Q u a n d les anguilles font fraîches, fi on les touche légèrement pendant quelque temps , on fent de petites commotions qui fe fuccedent les unes aux V iv


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a u t r e s , a-peu-près comme le m o u v e m e n t des a r t è r e s , & fi dans ce m o m e n t o n t o u c h e plus fortement l'animal , on é p r o u v e une c o m m o t i o n violente , après laquelle on ne reçoit plus d'impreffion, q u o i q u ' o n c o n t i n u e de le t o u c h e r p e n d a n t un petit efpace de t e m p s . Les commotions renaiffènt enfuite , mais elles ne font plus réglées , ni dans leur f o r c e , n i dans leurs intervalles : enfin , j ' a i o b f e r v é , que fi l'animal, lorfqu'on le touc h e , fait q u e l q u e m o u v e m e n t , p a r lequel t o u t fon corps parroiffè en action les commotions en font b e a u c o u p plus fortes q u e lorfqu'il eft: t r a n q u i l l e & fans mouvement. 7 ° . L o r f q u e plufieurs perfonnes fe t i e n n e n t p a r la m a i n , & q u e la premiere t o u c h e l ' a n g u i l l e , ifolée ou n o n , elle n e reçoit jamais q u ' u n e c o m m o t i o n au b r a s q u i la t o u c h e , & jamais au b r a s du côté o p p o f é , qui tranfmet ce fluide à la perfonne qu'elle t i e n t p a r la m a i n ; il en eft de même des perfonnes qui fe fuc cédent,lefquelles reffentent la c o m m o t i o n au bras q u i reçoit le fluide, & jamais à y


SUR CAYENNE. 313 celui qui le tranfmet. Je n'ai jamais fènti le moindre choc dans le corps , ma s feulement un mouvement fubtil , qui indique le cours libre de cette matière, en fe portant avec beaucoup de rapidité vers les extrémités. :

8°. Ce fluide fubtil paroît produire différens effets fur l'économie animale , relatifs à la force & à l'abondance avec laquelle on le reçoit, & c'eft fur le fluide nerveux, qu'il paroît porter immédiatement fon action. En effet , l'engourdifîément & la douleur fourde qui refte aux membres qui ont reçu plufieurs commotions, femblent prouver que ce fluide affecte particulièrement le genre nerveux, & lorfque les commotions font fortes , & continuées pendant longtemps, l'engourdiffement devient général , la tête eft lourde & un peu étourdie , le battement des artères eft beaucoup augmenté; on fent une chaleur plus f o r t e , & des mal-aifes confidérables. Tous ces effets fuivent immédiatement les commotions qu'on reçoit, & ils fe


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diffipent affez facilement , fi on ceffe d'en recevoir. 9°. Ce fluide , qui femble être en trèsgrande abondance dans ces animaux , leur fert vraifemblablement à quelque fonction utile à la vie , car l'obfervation p r o u v e , que quand on continue à faire des expériences pendant long-temps, les anguilles deviennent très-foibles , quoique plongées dans l'eau ; & leur foibleffè augmente à proportion que ce fluide diminue, & que les commotions deviennent difficiles à obtenir. Il m'eft arrivé plufieurs fois de faire mourir de ces anguilles dans la première journée que je les employois , tandis qu'elles vivent huit à dix jours dans la même cruche, fi on ne les touche point; mais ce qui démontre que ce fluide leur eft abfolument néceffaire , & qu'il ne fè répare que très-foiblement dans l'eau ; c'eft que fi lorfqu'on les a épuifées au point qu'elles ne puiffent plus fe tenir dans l'eau en nageant, on les met fimplement fur la terre , & qu'on les y laiffe peu-


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dant quelque-temps, elles reprennent de la force & de la vigueur; remifes enfuite dans l'eau, elles nagent beaucoup mieux qu'auparavant, & donnent plus de commotions. 10°. Enfin, il réfulte de tout ce que nous venons de dire , que ces anguilles contiennent une matière électrique dont les effets font les mêmes que ceux que produit celle qu'on fait naître par le frottement ; la nature du climat, & l'état de l'atmofphere , peuvent être les caufes qui empêchent de découvrir à Cayenne, des phénomènes qui annoncent un rapport plus grand avec ceux de l'électricité. Ce qui paroît le plus difficile à expliquer , c'eft la raifon pour laquelle ce fluide eft en fi grande abondance dans ces animaux, & capable de produire des effets fi forts & fi étendus. Il n'eft pas douteux que le fluide élect r i q u e , répandu par-tout, ne foit alfujetti comme tous les corps de la n a t u r e , à la loi générale des rapports & des affinités. Il doit donc fe trouver des corps & peut-être des formes , qui ont avec


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cette matière u n e t r è s - g r a n d e affinité, & q u i p a r conféquent d o i v e n t l ' a t t i r e r , & s'en c h a r g e r b e a u c o u p plus que les autres fubftances. D ' a p r è s ce p r i n c i p e , n e pourroit-il pas fe faire qu'il y eut dans l'animal d o n t nous parlons , quelque f u b f t a n c e , ou p e u t - ê t r e u n e ftructure p a r t i c u l i è r e , & p r o p r e à abforber une g r a n d e q u a n t i t é de ce fluide? L e grand n o m b r e d'ouvertures q u ' o n obferve fur le corps de ces a n g u i l l e s , & leur conf i g u r a t i o n , q u i p a r o î t différente de celles des pores des autres a n i m a u x , m ' o n t fait f o u p ç o n n e r qu'elles fervoient à fon i n t r o d u c t i o n ; je m'étois p r o p o f é de faire des e x p é r i e n c e s , p o u r éclaircir ce point intéreffant ; mais je n'ai p u r e m p l i ce b u t , ni b e a u c o u p d'autres qui e n t r o i e n t dans mon plan. Je vais m a i n t e n a n t paffer à la defcription de ces anguilles. r

L ' a n g u i l l e t r e m b l a n t e a un r a p p o r t t r è s - g r a n d avec les anguilles o r d i n a i r e s , d'où lui vient fans doute fon n o m ; la feule différence q u i fe préfente au p r e mier c o u p d'œil , c'eft q u e l'anguille t r e m b l a n t e a la tête plus groffe & plus


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ronde que les anguilles ordinaires. Ce poiffon devient fort g r o s , & des perfonnes dignes de foi m'ont affuré en avoir vu de plus de cinq à fix pieds de l o n g , & de la groffeur de la jambe ; fa couleur eft communément d'un noir d'ardoife excepté fous le ventre & fous la tête qui font d'un rouge pâle. Prefque tout le corps de cet animal eft couvert d'une infinité de petits points jaunâtres très-marqués, lefquels font autant d'ouvertures qui traverfent le corps de la peau feulement. Si on examine la peau avec une loupe, on voit un nombre prodigieux d'autres points également jaunâtres, beaucoup plus petits que les premiers. Je n'ai pu découvrir fur la peau d'aucun autre efpece de poiffon , de femblables ouvertures , malgré les recherches exactes que j'ai faites fur cet objet. Il faut obferver qu'elles font infiniment plus nombreufes & plus confidérables fur la tête & fous le ventre que par-tout ailleurs. La tête eft groffe & ronde comme je l'ai déjà d i t , la bouche eft très-petite pour la groffeur de ranimai. Les yeux font également


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ronds & très-petits. Les ouies ne font point comme celles des autres poiffons, elles font très-petites & arrondies. Immédiatement après la tête on trouve deux petites nageoires, une de chaque côté qui reffemblent à des oreilles un peu longues ; le refte du corps eft fort liffe & poli dans fa partie fupérieure, & dans l'inférieure il y a une nageoire en forme de frange qui s'étend depuis la fin du v e n t r e , jufqu'à l'extrémité de la queue. Cette efpece de frange diffère peu des nageoires ordinaires, elle eft toujours dans une forte d'ondulation , elle femble principalement deftinée à fervir avec fa q u e u e , de gouvernail pour diriger les mouvemens de ce poiffon dans l'eau. Le ventre de cette anguille eft extrêmement court, & l'anus au lieu de fe trouver à fa partie inférieure, eft fitué à la fupér i e u r e , à peu de diftance de la tête. J'ai obfervé que le rectum ou l'inteftin deftiné à la fortie des excrémens étant dans la partie inférieure du v e n t r e , quittoit les autres inteftins & fe portoit de bas en haut en s'éténdant fous la peau &


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s'ouvroit enfin t o u t près de la t ê t e , de forte q u e dans des anguilles de d e u x ou trois pieds de l o n g , l ' o u v e r t u r e d e l'anus n'en: q u ' à deux pouces quelques lignes de l'extrémité des m â c h o i r e s . L a p o i t r i n e eft t r è s - p e t i t e & peu fenfible, je n'ai p u y obferver q u e le c œ u r q u i eft très-petit & femblable à celui des a u tres poiffons. Les parties contenues d a n s le b a s - v e n t r e font plus a p p a r e n t e s ; l'eft o m a c eft affez g r a n d & en forme d e c o r n e m u f e , je l'ai t r o u v é plein de m a tière bilieufe. D a n s l'anguille de deux pieds & demi de l o n g q u e j ' a i diffèquée, l'œfophage n ' a v o i t q u e trois lignes de long & s'ouvroit dans la b o u c h e en forme d ' e n t o n n o i r . Le foie eft affez g r o s & femblable à celui des autres a n i m a u x , o n y obferve plufieurs réfervoirs confidérables pleins de bile. E n t r e le foie & l'eftomac j ' a i t r o u v é un corps affèz g r a n d rempli de petits g r a i n s glanduleux q u e je pris d ' a b o r d p o u r des œufs ; mais après les a v o i r examiné de près & les avoir ouverts , j ' a i v u qu'ils é t o i e n t remplis d'une véritable bile. C e corps


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communiquent d'un coté avec la v é n cule du fiel , & de l'autre avec l'efto'm a c . Les inteftins font délicats & peu l o n g s . D a n s les anguilles q u e j ' a i difféq u é e s , je n'ai t r o u v é a u c u n e partie qui a i t pu me faire diftinguer le fexe. L'intérieur de la b o u c h e & la l a n g u e font d'une ftructure finguliere, de forte que ces p a r t i e s font garnies de replis feuilletés & r o u t e s comme les ouies. L e cerveau eft très-petit & fa fubftance très-mollafîe. L e corps de l'anguille t r e m b l a n t e eft compofé de deux fubftances très-dift i n c t e s , d o n t l'une occupe la p a r t i e fup é r i e u r e , & l'autre la p a r t i e inférieure. L a première s'étend depuis le fommet de la tête jufques à l'extrémité de la queue. Elle p a r o î t réfulter de l'affemblage de plufieurs mufcles t r è s - f o r t s , d o n t les fibres s'entrelaffènt d ' u n e infinité de manières. Si on difféque ce corps mufeul e u x , on t r o u v e dans fa fubftance une infinité de petites arêtes très-fines qui n ' o n t pas plus de deux ou trois lignes de l o n g u e u r , & q u i fuivent dans leur a r r a n g e m e n t la même difpofition des fibres


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fibres mufculaires : c'eft-à-dire , q u ' e l les s'entrecroifent de différentes façons. C e t t e fubftance mufculaire eft féparée fupérieurement au milieu du dos p a r des arêtes courtes qui repréfentent les apophyfes èpineufes des v e r t è b r e s , q u i , d a n s la p l u p a r t des autres poiffons, font fort l o n g u e s ; elle n'y eft j o i n t e q u ' a u m o y e n d ' u n tiffu cellulaire affez l â c h e , ce q u i fait q u ' o n peut facilement la défunir. C e t t e même fubftance eft diftinguée de celle qui forme la partie inférieure du. corps de l ' a n g u i l l e , p a r une ligne q u i commence de c h a q u e côté à l'extrémité d u v e n t r e , & fe continue jufqu'à celle de la q u e u e , & c'eft encore au m o y e n d ' u n tiffu cellulaire fort l â c h e , q u e ces d e u x fubftances font jointes enfemble. Si l'on diffèque la premiere jufqu'à l'épine ou a r ê t e , on t r o u v e qu'elle y eft attachée p a r des petits tendons très-forts & très-nombreux. L'efpece de mufcle q u e nous venons de décrire eft fans doute celui d o n t parle M . Firmin dans fon hiftoire de S u r i n a m . « L a g r a n d e c h a l e u r , dit cet Tom.

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« A u t e u r , qu'il fait dans ce pays m'a » été un g r a n d obftacle p o u r faire u n e » parfaite diffection an a t o m i q u e de ces » a n g u i l l e s , qui m ' a u r o i t p u mettre à » p o r t é e de décider du v é r i t a b l e corps » m o t e u r d e ce m o u v e m e n t impulfif.Tout » ce q u e j ' a i p u r e m a r q u e r , font deux » mufcles forts q u i c o r r e f p o n d e n t au » dos & à la p o i t r i n e en forme de faulx » ou faucille. Ces deux mufcles, q u e j ' a i » parfaitement pu diftinguer des autres » parties mufculeufes, m ' o n t p a r u devoir » être les p r i n c i p a u x agens du mou» v e m e n t ou treffaillement en q u e f t i o n ; .» mais je ne d o n n e ceci q u e comme une » conjecture , parce qu'il n'eft pas fa» cile de décider fi le m o u v e m e n t réfide » dans t o u t le corps du poiffon ou dans » une partie déterminée ». ( Defcription de Surinam , toni. 2. p. 262. ) T o u t ann o n c e q u e M . F i r m i n n ' a pas poufîë fes recherches bien l o i n , puifqu'il eft vrai q u e ce m o u v e m e n t fe fait f e n t i r , quel q u e foit l'endroit où l'on t o u c h e ces anguilles ; mais conftamment avec plus force lorfqu'on les touche fur les parties


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q u i ne correfpondent p o i n t à ce m u f c l e , comme fous la tête & fous le v e n t r e . L a fubftance, qui occupe les parties latérales & inférieures de ce poiffon eft bien différente de celle q u e nous venons de d é c r i r e ; elle n'eft p o i n t f e r m e , mais au a u c o n t r a i r e très-mollaffe. O n ne peut y d é c o u v r i r aucune efpece de f i b r e , & elle p a r o î t n ' ê t r e q u ' u n e fubftance mucilagineufe fort épaiffie, q u i preffée entre les d o i g t s , fe divife & fe caife de tous côtés. C e t t e fubftance eft divifée en deux parties , une de chaque côté : elles f o n t féparéés p a r deux lignes très-fenfibles ; la première eft celle que nous avons dit la féparer de la fubftance fupérieure : la féconde eft à la partie m o y e n n e & inférieure fur laquelle fe t r o u v e la nageoire en forme de frange d o n t nous avons parlé. C h a c u n e de ces parties s'étend depuis l'extrémité du v e n t r e jufqu'à celle de la q u e u e . J'ai obfervé que toutes les lignes de l é p a r a t i o n le j o i g n e n t dans le centre de l'anguille,& forment, au m o y e n d'une m e m b r a n e très-fine, un canal c o n fiderable qui s'étend depuis la fin du v e n X ij


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tre jufqu'à l'extrémité de la queue. A côté de ce conduit membraneux, j'en ai trouvé deux autres beaucoup plus petits , mais qui font des vaiffeaux fanguins ; je les ai fuivis jufqu'à leur naiffance, ou plutôt jufqu'à leur communication avec le cœur. La peau de ces anguilles reffemble affèz bien à celle des anguilles ordinaires, à l'exception du grand nombre de petites ouvertures que nous avons dit s'y trouver , qui y font très-fenfibles , & qu'on ne voit point fur la peau des anguilles ordinaires. Les anguilles tremblantes font des poiffons d'eau douce. On les trouve trèscommunément dans l'ifle de Cayenne & dans la Guiane ; elles aiment l'eau qui croupit, & font fort communes dans de petits étangs, ou même de petits trous qui relient pleins d'eau pendant Pété; il y en a auffi dans de très-petites rivieres, ou des ruiffeaux qu'on appelle dans le pays criques. Par-tout où font ces anguilles, on y trouve d'autres efpeçés de poiffons fut-tout des coulans , quoique M, Van-der-lot ait dit le contraire.


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Je ne puis affuter quelle fubftance particulière fert de norriture à cet animal; il y a apparence qu'il fe nourrit de petits poiffons, du moins la difpofition & la ftructure des voies inteftinales femble l'indiquer. Cependant, j'ai mis plufieurs fois dans les cruches ou je les confervois, de petits poiffons entiers ou coupés par morceaux , mais je ne me fuis jamais apperçu qu'elles en aient mangé. Dans d'autres j'ai mis des fubftances végétales de toute efpece, dont elles n'ont pas fait plus d'ulage, & je n'ai jamais trouvé dans leur eftomac aucun genre d'aliment. En obfervant avec foin les anguilles que j'ai confervées quelque temps vivant e s , je me fuis convaincu qu'elles ne pouvaient pas vivre fans refpirer l'air. Elles font toujours fur la furface de l'eau, & à chaque inftant, l'air qu'elles expirent forme de petites bulles qui viennent crever à cette furface. J'ai effàyé à les faire plonger quelque temps au fond de l'eau , niais bientôt elles fe débattoient pour X iij


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aller a la furface, & mettre l'extrémité de leurs mâchoires au-dehors p o u r refpirer. C e poiffon p a r o î t fort t r a n q u i l l e , fes m o u v e m e n s ne font ni bien p r o m p t s ni b i e n forts , & il ne feroit pas bien difficile de le p r e n d r e , fi ce n'étoit la c r a i n t e q u ' o n a des commotions qu'il d o n n e . Lorfque les N è g r e s en p r e n n e n t d a n s leurs filets, ils ont foin de les t u e r b i e n v i t e avec des m o r c e a u x de b o i s , q u e l'expérience leur a appris ne pas comm u n i q u e r les commotions. L e u r n a t u r e l p a r o î t doux & tranquille ; l o r f q u ' o n les i r r i t e , ils ne font pas g r a n d m o u v e m e n t , n i p o u r fuir ni p o u r fe d é f e n d r e . L a chair de ce poiffon n'eft pas bien b o n n e , c e p e n d a n t les N è g r e s & même des blancs la m a n g e n t . J'ai obfervé en le diffequant qu'elle exhaloit u n e o d e u r fort défagréable. L a partie mufculeufe q u i occupe le d o s , devient t r è s - f e r m e lorfqu'elle eft c u i t e , mais celle qui o c cupe les parties latérales & inférieures fe ramollit p a r la cuiffon, & reffèmble très-bien à un mucilage.


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Obfervations générales fur la culture des terres de Cayenne & de la Guiane. MON intention n'eft point de donner dans ce Mémoire des préceptes nouveaux fur l'agriculture, je me fuis feulement propofé de faire connoître aux habitans de C a y e n n e , que les terres de ces contrées, ont befoin ( comme partout ailleurs) , d'être cultivées pour produire, & que la culture leur eft d'autant plus néceffaire, qu'elles font encore brutes & dans l'état de nature. Il ne fuffit pas , pour en tirer parti d'abattre les forêts, de faire brûler les arbres coupés , de donner écoulement aux eaux; il faut encore labourer ces terres , & les rendre meubles, les mêler intimement enfemble, & enfin, les expofer fucceffivement à l'action des faifons, a la pluie, à la rofée, aux rayons du foleil, aux v e n t s , &c. qui font les vrais agens de leur fertilifation. QuoiX iv


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qu'il y ait à C a y e r m e & dans la G u i a n e , des établiffemens depuis l o n g - t e m p s , o n p e u t c e p e n d a n t affurer , q u ' e n g é n é r a l ces moyens y font très-négligés. L a mét h o d e , q u ' o n fuit p o u r t i r e r p a r t i de ces t e r r e s , diffère peu de celle q u e fuivent les Sauvages ou Indiens ; occupés feulem e n t à fe p r o c u r e r u n e foible fubfiftanc e , ils fe c o n t e n t e n t d ' a b a t t r e les b o i s à trois à q u a t r e pieds de t e r r e , de les faire brûler lorfque la chaleur de l'été e n a féché les feuilles v e r t e s , de p l a n t e r enfuite ces terres remplies de t r o n c s d'arbres avec leurs r a c i n e s , & prefque c o u vertes du débris de ceux q u e le feu n ' a p u détruire. L e manioc, les ignames , les patates, les tayoves, & le mil, font les feules plantes que ces hommes cultiv e n t ; elles v i e n n e n t t r è s - b i e n , mais lorfq u ' u n e fois elles font parvenues à leur état de m a t u r i t é & qu'ils les ont a r r a c h é e s , ils a b a n d o n n e n t ces t e r r e s , & v o n t a b a t t r e , de nouveau bois p o u r les p l a n t a t i o n s de l'année fuivante. C'eil ainfi qu'ils l e c o m p o r t e n t tous les a n s , ou p o u r mieux dire t o u t e leur vie, C e t t e manière d e


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tirer p a r t i des t e r r e s , eft. fimple & p e u c o û t e u f e , elle eft même plus q u e fuffifante p o u r leur fournir une n o u r r i t u r e abondante. C e t t e m é t h o d e fut fans doute a d o p tée par les premiers E u r o p é e n s , qui allèrent s'établir dans cette c o n t r é e ; elle étoit même la feule qu'il fut poffible de fuivre alors. E n effet, fi ces premiers Colons euffent voulu e n t r e p r e n d r e de défricher les t e r r e s , & les mettre en v a l e u r , comme on a c o u t u m e de le faire en E u r o p e , ils n ' a u r o i e n t jamais pu y p a r v e n i r ; parce qu'il faudroit des t r a v a u x immenfes p o u r remplir ce b u t , d a n s des terres couvertes d'arbres trèsa n c i e n s , & d o n t la groffeur, dans le plus g r a n d n o m b r e , eft é n o r m e . C e défrichem e n t , entrepris dans le premier temps q u ' o n coupe ces forêts, m e p a r o î t encore a u j o u r d ' h u i i m p r a t i c a b l e ; parce q u e le feu ne confume q u ' u n e partie des bois a b a t t u s , c'eft-à-dire, ceux qui font les plus petits , & les b r a n c h e s des plus gros , de forte qu'il refte des troncs affez n o m b r e u x , p o u r c o u v r i r une g r a n d e partie du


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terrein, & pour oppofer par confequent un puiffànt obftacle au labourage. De plus, quel travail ne faudroit-il pas pour arracher les racines groffes & multipliées de tous ces arbres ! Seroit-il poffible de l'exécuter dans un climat où la chaleur continuelle rend les hommes naturellement foibles & languiffans ? E t dans le cas où cela feroit poffible, réuffiroit-on allez, pour dédommager des dépenfes énormes qu'il en coûteroit, en employant la méthode connue jufqu'à préfent? On étoit donc forcé de fuivre dans le premier temps, la route indiquée par les Indiens; mais à mefure que les abattis fe font augmentés, que les bois qui n'avoient pu être confumés par le feu, fe font pourris & ont difparu, que les troncs attachés aux racines, & ces racines elles-mêmes , fe font également pourries & détruites ; ces terres devoient être affujetties à une culture réfléchie, & les Européens inftruits de toutes le reffources de l'agriculture , devoient les mettre en ufage, &: faire voir l'intervalle qu'il y a entre l'homme inftruit & policé , & le fauvage ignorant.


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Beaucoup de perfonnes feront furprifes avec raifon , que depuis Pétabliffement de cette Colonie , ( malgré le grand nombre de perfonnes qui y font paffees, & les projets qui ont été conçus en différens t e m p s , pour fon accroiffément) , la culture des terres n'ait fait aucun progrès , & qu'on fuive toujours une routine peu différente de celle des Indiens, à laquelle on paroît opiniâtrement attaché. Je crois qu'il eft utile de là décrire, mais le plus fuccintement poffible. Les habitans font prefque tous les ans des abattis, comme les Indiens; ils coupent les arbres à une certaine diftance de terre, c'eft-à-dire, à deux, trois & quelque fois quatre pieds de haut ; ils brûlent ces arbres a la fin de l'été. Lorfque le feu n'a pas bien détruit le menu bois, ils le font couper fe ramaffèr en gros tas , qu'ils brûlent de nouveau. Ce travail s'appelle dans le pays, chapufer; par ce moyen on débarraffe la terre , & on n'y laiffe que les arbres les plus gros. Peu de temps après les premières pluies, on plante dans ce terrein


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u n e denrée q u e l c o n q u e , comme c o t o n , c a f é , r o c o u , cannes à l u c r e , & c . P o u r cet effet, on creufe de petits t r o u s trèsfuperficiels, dans lefquels on met des g r a i n e s , ou de petits p l a n t s , q u ' o n couv r e de terre très-légerement. Ces g r a i nes ou ces plants y croiffent très-bien cette première a n n é e ; le m i l , le riz d e v i e n n e n t très-beaux , & produifent a b o n d a m m e n t . Les p l a n t e s , qui fourniffent les denrées de cette C o l o n i e , pouffent avec f o r c e , & font b i e n t ô t en état de r a p p o r t e r . Si le t e r r e i n eft bas & a q u a t i q u e , fi les eaux y f é j o u r n e n t , quelques h a b i t a n s font faire des foffés , des l e v é e s , p o u r d o n n e r écoulement aux e a u x , & empêcher leur ftagnation. M a i s ceux qui p o r t e n t un peu plus de foin à leurs p l a n t a t i o n s q u e les a u t r e s , & q u i paroiffènt mettre à profit les connoiffances acquifes fur l ' a g r i c u l t u r e , p l a n t e n t tous ces v é g é t a u x avec o r d r e , les a l l i g n e n t , laiffent des intervalles p o u r p r a t i q u e r des allées, & diftribuent leur t e r r e i n p l a n t e , p a r carrés plus ou moins réguliers : enfin, croît-il dans ces p l a n t a -


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ges, de l'herbe.quelqu'arbriffeau ou rejetton d'arbre, ils les font couper plufieurs fois chaque année. Par cet a r t , les plantes, diftribuées dans ces terreins, deviennent communément très-belles pendant deux ou trois années, mais bientôt après elles commencent à décliner, à donner peu de revenu, & enfin elles périffent entièrement. L'habitant, accoutumé à la courte durée de ces plantes , fait tous les ans de nouveaux abattis, & à mefure que les derniers font en r a p p o r t , il abandonne les premiers, fouvent même avant que les plantes ne périffent, parce qu'il ne peut pas les entretenir. Telle eft la conduite que tiennent le plus grand nombre des habitans de cette contrée ; prefque tous les ans ils emploient une partie du temps de leurs efclaves, à abattre du bois , & à difpofer de nouveaux terreins à être plantés. Il arrive fouvent qu'après s'être établis dans le bois, & avoir fait les frais d'une affez belle maifon, & de toutes les cafes néceffaires au logement de leurs efclaves , ils s'éloignent fi fort de cet


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établiffement, en abattant tous les ans de nouveau bois, qu'ils font forcés de l'abandonner, pour s'approcher de leurs plantations, & de faire élever des nouveaux bâtimens, tant pour eux que pour leurs Nègres. Daprès cette conduite, il eft aifé de voir qu'ils ne peuvent entretenir qu une très-petite quantité de plantations à la fois ; leurs Nègres prefque toujours occupés à de nouveaux travaux, ne peuvent fabriquer que peu de marchandife ; d'ailleurs, le peu de foin que l'on apporte à ces terres, eft caufe que fouvent un habitant,, qui fe croit à la veille d'avoir une très-belle récolte, n'en fait aucune, par la perte fubite de fes plantages. Ce dernier malheur arrive , parce que les racines des plantes , après avoir traverfé la couche extérieure de la terre, (qui n'eft autre chofe que le débris des végéteaux pourris ) , ne peuvent point pénétrer la plus intérieure? qui eft trop dure & trop ferrée ; ou bien lorfque cette couche extérieure eft peu épaiffè, & que celle qui fe trouve immédiatement après , eft de


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nature à ne pouvoir fournir aucun fuc propre à la végétation ; de manière qu'alors ces, plantes périffent dans le moment qu'elles femblent avoir la plus belle apparence. C'eft d'après de pareils accidens , malheureufement ttop communs, qu'on dit & qu'on ne celle de répéter,que les terres de Cayenne font mauvaifes, ingrates, & que la différence des deux faifons eft un obftacle invincible à leur fertilité. Il eft certain que les terres de Cayenne & de la Guiane ne font pas toutes les mêmes, plu fleurs cantons en offrent de très-mauvaifes. La couche de terre végétale, dans un grand nombre d'endroits peu éloignés de la mer, eft fort mince, & immédiatement après on trouve la glaife , ou bien une terre blanche ou grilâtre , q u i , comme la glaife, eft incapable de fournir le moindre fuc pour l'accroiffement des plantes. Les terres de cette nature font faciles à connoître pour peu qu'on veuille les obferver ; d'ailleurs, les efpeces d'arbres qui y croiffent, & leur mauvais état les indiquent affez.


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Les fourmis font c o n n o î t r e celles qui font blanches ou grifâtres , en les c h a r i a n t dans leurs fourmilières , & fur la furface de la terre. T o u t e s ces terres font fans doute très-mauvaifes p o u r les plantes qui p i v o t e n t , & d o n t les racines s'infinuent profondément ; mais ne pourroito n pas en tirer p a r t i , p o u r celles dont les racines qui t r a c e n t , ne font q u e s'étendre latéralement ? A u refte , il s'en faut de b e a u c o u p q u e ces terres foient les plus communes ; elles ne fe t r o u v e n t qu'à u n e petite diftance de la m e r , dans des endroits unis & bas , fans être noyés , & fur-tout dans un g r a n d n o m b r e de favanes naturelles. D a n s la plupart des autres e n d r o i t s , o n découvre une couche d e terre noire affez p r o f o n d e , formée du débris des fubftances végétales pourries & accumulées fucceffivement ; & imméd i a t e m e n t après cette couche , il y a une terre rouffeâtre, q u i , cultivée & rendue meuble , feroit excellente p o u r toutes Jes plantes q u ' o n p o u r r o i t y faire croître. P r e f q u e toutes les petites m o n t a g n e s , & même les g r a n d e s font formées p a r cette terre


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terre rouffeâtre, dans laquelle il fe t r o u v e plus ou moins de roc vif. Il y a fur les bords de la mer , des terres plattes n o y é e s , foit p a r le flux & reflux, foit p a r l e s eaux p l u v i a l e s , q u i , en certains e n d r o i t s , s'étendent de deux , t r o i s , & f o u v e n t q u a t r e lieues ; la p l u p a r t de ces terres font très-bonnes , & cont i e n n e n t une couche extérieure fort p r o fonde , t r è s - p r o p r e à la v é g é t a t i o n ; elle eft formée p a r le fédiment q u e les eaux y ont dépofé , ou p a r des fubftances qui y o n t été entraînées des m o n t a g n e s v o i fines, p a r les courans des pluies. Je ne me fuis point propofé de parler de la culture de ces terres ; je ferai feulement o b f e r v e r , que p o u r les m e t t r e en valeur , ( fur-tout celles qui font baignées p a r les eaux de la m e r , ) il faut faire b e a u coup de dépenfes , a v a n t de p o u v o i r en t i r e r p a r t i . Mais lorfqu'elles font en r a p p o r t , elles produifent a b o n d a m m e n t & p e n d a n t long-temps ( 1 ). ( i ) Les Hollandois cultivent à Surinam ces terres avec le plus grand fuccès, & l'opulence où fe trouve actuellement cette Colonie, eft due à la grande fertilité de fou fol.

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Si l'on p é n é t r e dans l'intérieur des terres & q u ' o n p a r v i e n n e jufqu'aux premiers fauts ou cataractes des r i v i è r e s , on o b ferve q u e la couche extérieure v a t o u j o u r s en a u g m e n t a n t d'épaiffeur; elle eft n o i r e & t r è s - p r o f o n d e , & cela ne p e u t guère être a u t r e m e n t . Le g r a n d n o m b r e d'arbres t o m b é s & pourris p a r leur v é t u f t é , la q u a n t i t é énorme de feuilles qui fe font accumulées depuis t a n t de fiecles, doivent former une épaiffeur considérable. L a t e r r e , qui fuit cette c o u c h e , eft toujours rouffeâtre, & s'étend t r è s - p r o fondément. T o u t e s ces terres n ' e x i g e n t , p o u r être fertiles, que d'être r e m u é e s , & expolées fucceffivement à l'action des météores ; mais les H a b i t a n s r e g a r d e n t ce t r a v a i l comme très-difficile & très-difpendieux; le p r o d u i t , difent-ils, n e d é d o m m a g e a i t jamais des frais. L ' h a b i t u d e où ils font de découvrir tous les ans de nouvelles terres , & d'avoir continuellement de nouvelles plantations , leur fait croire , q u e c'eft le moyen le moins coûteux , & le plus f û r p o u r a v o i r un b o n p r o -


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d u i t ; l'expérience leur d é m o n t r e cependant tous les jours , le p e u de fuccès de cette m é t h o d e . C'eft dans le temps q u e les h a b i t a n s a b a n d o n n e n t les t e r r e s , qu'elles feroient faciles à défricher à bien peu de frais. Ces terres , u n e fois mifes en valeur feroient ftables, les plantes y c r o i t r o i e n t avec plus de f o r c e , elles n e feroient p a s fujetes à y périr auffi v i t e , & elles p r o d u i roient avec plus d ' a b o n d a n c e des denrées de meilleure qualité : e n f i n , ces terres s'amélioreroient de j o u r en j o u r , & deviendroient plus aifées à cultiver. D e p u i s que C a y e n n e eft é t a b l i , on y a a b a t t u beaucoup de bois, & plufieurs h a b i t a t i o n s offrent des terreins fort vaftes , d é c o u verts & a b a n d o n n é s , qui n ' o n t fervi q u ' à la foible & miférable culture dont nous avons parlé. Ces terreins font fans c o n tredit , ceux d o n t on peut tirer le meilleur p a r t i , à caufe de la facilité qu'il y auroit à les défricher. M a i s on les r e garde comme ruinés : il leur f a u t , d i t on , quinze à v i n g t ans de repos p o u r 7

Y ij


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MÉMOIRES

qu'ils puiffent reproduire quelque chofe. Quel abus ! Je n'ai point diffimulé la difficulté qu'il y auroit de défricher des terreins nouvellement découverts ; un habitant qui auroit ce projet, auroit bien de la peine à réunir, quelles que foient fes forces, s'il s'établiffoit dans l'intérieur des terres, & dans des endroits où le bois n'a jamais été abattu ; il feroit donc forcé de commencer comme font tous les habitans. Il ne s'occuperoit d'abord qu'à tirer le parti le plus avantageux de ces terres, pendant les premières années, & jufqu'à ce que les injures du temps les euifent débarraffées des racines, des fouches & des arbres entiers que le feu n'a pas confumé. M a i s , une fois ces fubftances détruites , il ne doit pas perdre de temps pour bien défricher ces terres , & lorsqu'il en aura mis une certaine quantité en valeur , il n'aura plus befoin de faire de nouveaux abattis, ni un grand nombre de travaux , qui ruinent les Nègres, & leur font perdre prefque tout leur temps,


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CAYENNE.

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il n'aura befoin alors qu'à e n t r e t e n i r ces terres & les plantages qui y feroient , & à fabriquer les denrées. Il eft difficile de c o n c e v o i r , d'après quel p r i n c i p e les h a b i t a n s de C a y e n n e s'opin i â t r e n t a n e pas v o u l o i r cultiver les terr e s , & à les a b a n d o n n e r conftamment dans le temps où elles font les plus p r o p r e s à la culture. Le plus g r a n d n o m b r e de ces h a b i t a n s font E u r o p é e n s , & plufieurs d ' e n t r ' e u x font inftruits, & f ç a v e n t q u ' e n E u r o p e la terre ne p r o d u i t q u ' a u t a n t qu'elle eft cultivée ; ils n ' i g n o r e n t pas les progrès q u ' a faits l'agriculture dans tous les pays p o l i c é s , & les moyens qu'elle fait m e t t r e en ufage p o u r tirer parti des terres les plus mauvaifes. I l s favent t o u s , q u e , fi en E u r o p e un h o m m e s'avifoit de planter dans une forêt nouvellement a b a t t u e , & fans être d é f r i c h é e , des arbres fruitiers, de la v i g n e , ou d'y fémer du b l e d , du mil ou q u e l q u ' a u t r e d e n r é e , il feroit pris p o u r un fou , & que la t e r r e lui p r o u v e r o i t bientôt qu'elle exige des foins plus réfléchis & mieux o r d o n n é s . P o u r q u o i ont-ils d o n c des p r é t e n t i o n s Y iij


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MÉMOIRES

plus fortes fur les terres du n o u v e a u m o n de ? Les p r i n c i p e s , qui les conftituent & q u i fervent à la végétation des plantes, ne font-ils pas les mêmes ? L a n a t u r e qui préfide au développement & à la perfection de tous les ê t r e s , n e fuit-elle pas la même marche ? Les habitans s'appuient encore fur une raifon qui leur paroît fpécieufe p o u r p r o u v e r la mauvaife qualité de la plupart des terres de cette cont r é e , & l'inutilité de les cultiver. Leur b o n t é , difent-ils , eft prouvée p a r leur p r o d u i t , & leur mauvaife qualité par leur ftérilité. N o u s avons à C a y e n n e des cant o n s qui produifent en a b o n d a n c e depuis long-temps,tandis q u e le plus g r a n d nomb r e , après trois à q u a t r e ans d'un foible p r o d u i t , ne d o n n e n t plus rien. L a culture eft donc inutile à ces t e r r e s , puifque les premières qui produifent depuis fi longtemps , font traitées p a r la même méthode q u e les autres ; c'eft-à-dire , que lorfque elles font d é c o u v e r t e s , on les plante fans les défricher ni y faire la moindre p r é paration. Voilà des f a i t s , & des faits vrais &


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Inconteftables ; heureufement que les conféquences en font faillies. Il y a dans fille de C a y e n n e u n e m o n t a g n e confid é r a b l e , q u ' o n appelle la c ô t e , elle eft fituée à l'embouchure de la rivière de Mahuri. C e t t e m o n t a g n e p a r o î t être l'endroit de la colonie le plus a n c i e n n e m e n t établi : le c o t o n , le c a f é , le cacao q u ' o n y a continuellement p l a n t é , y ont p r o d u i t p e n d a n t l o n g - t e m p s en a b o n d a n c e , & de la denrée de meilleure qualité q u e p a r - t o u t ailleurs. Ces t e r r e s , d o n t on tire g r a n d parti encore aujourd'hui , paroiffent infatigables. Le c o t o n , cet arbriffeau d é l i c a t , q u i ne vit que trois à q u a t r e ans dans les terreins o r d i n a i r e s , y dure & p r o d u i t en a b o n d a n c e p e n d a n t quinze à v i n g t ans de fuite, & quelquefois d a v a n t a g e . N o u s avons dans la G u i a n e une m o n t a g n e confidérable q u ' o n appelle la Gabrielle , d o n t la terre p a r o î t être a u f f i fertile que celle de la côte de C a y e n n e ; on t r o u v e dans différens autres endroits du continent des m o n t a g n e s très-fertiles, & dont la terre a le plus g r a n d r a p p o r t avec celle des m o n t a g n e s d o n t nous v e Y iv


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MÉMOIRES

nons de p a r l e r . Il eft très-vrai que ces terres ne font p o i n t c u l t i v é e s , & q u ' o n n'emploie p o u r elles q u e la m é t h o d e g é n é r a l e . Ces faits paroi lient d o n n e r de là folidité aux fondemens du préjugé qui r è g n e dans ce pays. Mais fi les h a b i t a n s vouloient examiner a t t e n t i v e m e n t ces terres , & les c o m p a r e r avec celles des m o n t a g n e s voifines qu'ils p r é t e n d e n t être de la plus g r a n d e ftérilité, ils v e r r o i e n t q u e ce font les mêmes. Si on ne jugeoit de leur b o n t é q u e p a r de bonnes o b f e r v a t i o n s , ( i ) on v e r r o i t que la fertilité des terres des m o n t a g n e s d o n t nous venons de parler , ne dépend p o i n t de leur n a t u r e différente de celle des autres , mais bien de ce qu'elles o n t été volcanifees. En effet, il eft facile de fe c o n v a i n c r e q u e la côte de C a y e n n e a été toute bouleverfee par des volcans, ce qui a rendu cette terre très-meuble , & par conféquent t r è s - p r o p r e à la VEGet a t i o n des plantes. Si q u e l q u ' u n nioit que ( i ) J'ai vu des perfonnes fe préfenter à Gayenne, pour prononcer fur la bonté de la terre , en la coûtant , comme on goûte le bon vin.


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CAYENNE.

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cette m o n t a g n e eût effuyé ces r é v o l u tions , il feroit facile de lui p r o u v e r fon erreur p a r des reftes frappans de ces effets terribles de la n a t u r e , q u ' a u c u n phyficien ne fauroit rejetter. L e revers de cette m o n t a g n e , du côté de la rivière de Mahuri, c o n t i e n t des traces récentes q u e les matières fondues o n t laiffées en coulant depuis fon fommet jufqu'à fa b a f e , & même jufques dans la rivière. L e g r a n d n o m b r e de roches à ravers ( 1 ) q u ' o n t r o u v e dans ces mêmes e n d r o i t s , & qui fe font formées a mefure que la lave fe refroidiffoit, n ' e n font-elles pas encore une preuve ? l ' a r r a n g e m e n t & la fuite de ces roches depuis le h a u t de la m o n t a g n e jufqu'à fa b a f e , n'indiquent-elles pas l'endroit p a r où ces matières o n t coulé? la q u a n t i t é é n o r m e de r o c vif d i f p e r f é , & b e a u c o u p plus brifé q u e par-tout aill e u r s , n'annonce-t-elle pas q u ' u n e force puiffante l'a détaché de l'intérieur de la m o n t a g n e , & l'a lancé de t o u t e p a r t ? Voilà des faits q u i s'offrent aux yeux de ( 1 ) Efpece de roche que j'ai dit ailleurs être produite par la lave des volcans.


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MÉMOIRES

q u i c o n q u e veut les o b f e r v e r ; il p a r o î t n é a n m o i n s q u e jufqu'à préfent ils n'ont été apperçus de perfonne. O n a depuis long-temps r e g a r d é comme une merveille la b o n t é de la terre de cette m o n t a g n e ; & on n ' a jamais refléchi fur la caufe de fa fertilité. Q u o i q u e je n'aie pas vu p a r moi-même la m o n t a g n e de la Gabrielle, je fuis c e p e n d a n t affuré qu'elle n ' a pas été moins volcanifee que la côte de C a y e n n e . J'ai appris p a r des informations e x a c t e s , que la r o c h e à ravers y eft fort a b o n d a n t e , que le roc vif y eft difperfé aux environs : enfin, des habitans qui y font é t a b l i s , m ' o n t alfuré q u ' a u fommet de cette m o n t a g n e , il y a un enfoncement confidérable , dans lequel les eaux pluviales fe font raffemblées, & forment comme un petit étang. D'après ces f a i t s , il p a r o î t certain q u e ces terres n ' o n t acquis ce degré de b o n t é que p a r c e qu'elles ont été volcanifées ; celles qui n ' o n t pas effuyé ces r é volutions font très-éloignées de ce d e g r é de fertilité, & exigent par confe-


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quent qu'on les cultive fuivant les principes connus. Si on eût examiné attentivement ce qui arrive à la terre qu'on remue dans nombre d'endroits , pour planter du manioc ou des légumes, on le feroit convaincu de la néceffité de cultiver celle où l'on fait venir les denrées. Ce manioc ou ces légumes viendroient-ils pendant plufieurs années de fuite dans la même terre , comme cela a r r i v e , fi on ne prenoit pas la précaution de la labourer & de la difpofer en carreaux ? L'obfervation ne démontre-t-elle pas tous les jours, qu'après une récolte faite dans ces terres fans culture, une féconde n'y réuffit point? Il y a à Cayenne plufieurs jardins qui donnent des légumes en abondance depuis l o n g - t e m p s ; ces jardins font néanmoins très-mal cultivés, & plufieurs d'entr'eux font peu fumés, parce qu'il eft difficile, dans ce pays, de le procurer du fumier. On fait cependant que la plupart des légumes épuifent trèspromptement la terre à laquelle on ne donne pas un inftant de relâche ; puifqu'un carreau de choux ou de ciboule,


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MÉMOIRES

q u i eft a r r a c h é le m a t i n , eft l a b o u r é tout de fuite & p l a n t é le foir du même jour. Les terres de C a y e n n e produifent donc p e n d a n t plufieurs années de fuite du manioc & des légumes, p o u r v u qu'elles foient cultivées. P o u r q u o i ne pas employer les mêmes moyens p o u r les cannes à f u c r e , le c o t o n , le c a f é , & c ? P o u r q u o i p r é férer u n p r o d u i t m é d i o c r e , inférieur en qualité & q u i très-fouvent n'eft q u e m o m e n t a n é en a b a t t a n t continuellement du bois , à celui qui réfulteroit d'une cult u r e réfléchie, qui feroit plus a b o n d a n t & plus fiable ? p o u r q u o i enfin cette cult u r e paroît-elle plus difficile que les t r a v a u x continuels q u ' o n eft obligé dé faire, en p l a n t a n t tous les ans de nouvelles terres. O n ne fauroit cependant reprocher à u n g r a n d n o m b r e d'habitans de C a y e n n e qu'ils foient pareffeux & n o n c h a l a n s : j ' e n connois plufieurs qui font tres-vigilans & très-actifs, qui le d o n n e n t b e a u c o u p de peine , & font travailler leurs enclaves a u t a n t qu'il eft poffible de le faire. Ils n ' o n t d o n c q u ' à c o m b a t t r e le préjugé


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CAYENNE.

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q u i les e n t r a î n e & qui agit fur eux avec t a n t de force , q u e perfonne ne p a r o î t p o u v o i r s'en dépouiller. Il faut l ' a v o u e r , la première fource de cette e r r e u r , celle qui lui a d o n n é le plus de facilité à s'étendre & à fe p e r p é t u e r eft la t r o p g r a n d e q u a n t i t é de terrein q u e le g o u v e r n e m e n t a accordé à c h a q u e h a b i t a n t . E n effet, fi u n h a b i t a n t n ' a v o i t eu q u ' u n terrein p r o p o r t i o n n é à fes f o r c e s , après l'avoir a b a t t u , il fe feroit v u forcé de le cultiver n ' a y a n t pas la permiffion de s'étendre plus l o i n ; & la c o n t r a i n t e auroit fait alors ce q u e les raifonnemens les plus folides & l ' o b fervation la plus réfléchie n ' o n t pas e n core p u faire. Les h a b i t a n s , p r é t e n d e n t encore q u e les différences des deux faifons f o r m e n t un obftacle invincible à la fertilité de ce fol & à fa culture. I°. Les o r a n des p l u i e s , d i f e n t - i l s , lavent les t e r r e s , & enlèvent les fubftances les plus p r o pres à la n u t r i t i o n des plantes ; & le féjour des eaux dans les plantages p o u r rit les racines & les fait p é r i r . Les


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MÉMOIRES

g r a n d e s chaleurs de l'été féchent la terre à u n e p r o f o n d e u r fi considérable, qu'elle ne peut plus fournir la moindre fubftance n u t r i t i v e . 2 . Ces deux faifons s'oppofent au défrichement & à la c u l t u r e , p a r la raifon qu'il n'eft pas poffible de travailler p e n d a n t les pluies continuelles, & que labourer la terre p e n d a n t ce t e m p s , c'eft lui faire plus de mal que de b i e n ; q u ' e n fin p e n d a n t les féchereffes de l ' é t é , il eft de t o u t e impoffibilité de remuer la t e r r e , & q u e d'ailleurs cette culture ne p r o d u i r o i t alors aucun effet. Voilà des raifons q u ' o n ne m a n q u e jamais de d o n n e r , & des raifons a p puyées fur de faits vrais. Les pluies f o n t fort a b o n d a n t e s , & prefque c o n tinuelles p e n d a n t le plus g r a n d n o m b r e des hivers ; les féchereffes de Pété ne p e u v e n t pas être plus fortes. Mais l'homme inftruit & i n t e l l i g e n t , ne p e u t il pas trouver le moyen de remédier aux mauvais effets que produifent l'intempérie de ces deux faifons ? C'eft ce que nous allons e x a m i n e r , & n o u s v e r r o n s fi ces raifons font auffi fpécieufes q u ' o n fe l'eft i m a g i n é . 0


SUR CAYENNE.

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1°. L'obftacle qu'on prétend que les grandes pluies apportent à la fertilité des terres, en les l a v a n t , & leur enlevant les principes propres à la végétation , ne me paroît pas bien fondé ; les terres qui devroient être le plus dégradées par cette caufe, font celles des montagnes, puifque l'eau qui y tombe, ne fait que couler, depuis leur fommet jufqu'à leur bafe, & doit par conféquent entraîner les fubftances les plus propres à la végétation. Il eft cependant prouvé par l'expérience journalière , que rien de tout cela n ' a r r i v e , puifque la terre de la plupart des montagnes, eft la meilleure de toutes, la couche de terre végétale s'y trouve plus profonde que dans les pays plats, voifins de la m e r , qui ne font point fubmergés ; & en général on peut affurer qu'on tire plus de parti des petites montagnes, que des plaines. La grande quantité d'eau, qui tombe dans les endroits bas & unis, & qui n'a d'écoulement par aucun côté , ne peut pas y faire grand t o r t , elle fe filtre trèspromptement à travers ces terres, & fe


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MÉMOIRES

débarraffe à proportion qu'elle les pénétre , des fubftances dont elle s'étoit chargée à leur fuperficie. Cette prétendue dégradation des terres, qu'on ne manque cependant pas de faire beaucoup valoir, n'eft donc que dans l'imagination. Il eft certain, que 11 l'on plante les cannes à fucre, le coton, le rocou, &c. félon la coutume ordinaire, fans choifir la terre, & la pofition convenable à chacune de ces plantes , les grandes pluies & le fejour des eaux fera contraire à l'accroiffement de celles qui exigent un terrein fec ; elles feront languiffantes , & le plus grand nombre périront. Les grandes féchereffes de l'été produiront des effets contraires à l'égard de celles qui exigent un terrein humide, & viendront t r è s - m a l , lorfqu'on les aura plantées dans des terres élevées, & naturellement trop féches. Il eft donc très-facile de remédier à tous ces inconvéniens, en étudiant la nature de chacune de ces plantes , & les terres qu'elles demandent , puifque le fol de la Guiane


SUR CAYENNE.

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Guiane offre toutes les pofitions imaginables. 2 . Les grandes pluies de l'hiver, & les grandes féchereffes de l'été, font fans doute un obftacle à la culture-des terres; il y auroit réellement de la folie à vouloir l'entreprendre dans ces inftans ; mais il fera facile de trouver dans le cours de l'année, des intervalles qui ne foient ni trop pluvieux ni trop fecs, dont on pourra profiter avec avantage , pour faire la culture néceffaire. Le commencement & la fin de l'hiver, font des temps très-favorables pour remplir cet objet, parce que les pluies y font fouvent très-modérées. Lorfqu'on voudra préparer un champ anciennement découvert, à être p l a n t é , on profitera du premier temps convenable, après les plus grandes pluies , pour lui donner le premier labour , lequel fervira à débarraffer la terre des fouches & racines pourries qui y reftent; on aura foin d'unir le terrein le plus qu'il fera poffible. Ce premier travail fera fans cloute le plus coûteux; auffi Tom. II. Z 0


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MÉMOIRES

l ' h a b i t a n t femble-t-il le redouter , q u o i q u ' i l ne foit c e r t a i n e m e n t pas c o m p a rable à celui d ' a b a t t r e tous les ans de n o u v e a u bois. C e travail f a i t , o n laiffera cette t e r r e tranquille p e n d a n t les féchereffes de l ' é t é , & i m m é d i a t e m e n t a p r è s les premieres p l u i e s , o n la difpofera à être p l a n t é e . Si cette terre eft d a n s u n e p l a i n e , on la divifera p a r c a r rés , & on fera de petits foffés qui fec o m m u n i q u e r o n t t o u s , afin de faciliter l ' é c o u l e m e n t des eaux p e n d a n t les plus g r a n d e s pluies. Le terrein distribué p a r c a r r é s , & les foffés une fois f a i t s , o n o u v r i r a des t r o u s deftinés à r e c e v o i r lesp l a n t s ; ces trous feront p r a t i q u é s a v e c f o i n & avec o r d r e , & à des diftances c o n v e n a b l e s , & relatives au g e n r e de p l a n t e s qui d o i v e n t y c r o î t r e . O n laiffera ce c h a m p , ainfi p r é p a r é , p e n d a n t la plus g r a n d e p a r t i e de l'hiver. Vers la fin d'Avril , ou au c o m m e n c e m e n t de M a i , o n le p l a n t e r a , en o b f e r v a n t de n e pas remplir complètement les t r o u s a v e c de la terre , & fi-tôt q u e les p r e mieres féchereffès fe feront f e n t i r , o n


SUR CAYENNE 355

finira de les remplir , en chauffant un peu le petit plant. La culture qu'il fera néceffaire de continuer enfuite pource champ planté , fera relative à l'efpece de denrée; nous l'indiquerons dans le Mémoire fuivant. Cette culture paroîtra fans doute bien fimple & bien légère aux yeux des cultivateurs ; mais j'ofe affurer qu'elle fera fuffifante dans ce premier temps, pour tirer un parti avantageux des terres de cette contrée. Il eft certain que dans la fuite , elles exigeront un travail plus fuivi, mais il fera d'autant plus facile de l'exécuter, qu'on pourra alors les labourer à la c h a r r u e , avec des bœufs, comme on laboure nos terres en Europe. Par cette m é t h o d e , la feule qui paroiffe pouvoir réuffir , les habitans parviendront à avoir une grande quantité de terrein en valeur à la fois, lequel donnera beaucoup de p r o d u i t , qui durera long-temps, & qui les difpenfera de faire tous les ans de nouveaux abattis ; opération d'autant plus pénible, que fouvent elle fruftre l'habitant du fruit de fes t r a v a u x , dans Z ij


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MÉMOIRES

le m o m e n t où les efpérances les mieux fondées.

paroiffent

D ' a p r è s ce q u e nous v e n o n s de dire , o n v o i t que les g r a n d e s pluies , & les g r a n d e s féchereffes, fur lesquelles on fe récrie t a n t , ne font pas un obftacle auffi i n v i n c i b l e q u ' o n fe l'imagine , à la fertilité des terres , & à la culture qui leur eft néceffaire. Je c o n v i e n d r a i qu'il y a des hivers d o n t les pluies caufent b e a u c o u p de d o m m a g e s aux p l a n t a t i o n s , mais ces hivers exceffivement p l u v i e u x , n e font pas les plus c o m m u n s ; je n ' e n ai v u q u e deux dans l'efpace de douze a n s q u e j ' a i refté dans cette C o l o n i e . L e plus o r d i n a i r e m e n t ils font entremêlés de jours de pluies , & de jours de beau temps ; p e n d a n t le cours de c e u x - c i , o n p e u t p a r f a i t e m e n t bien cultiver les terres. D e p l u s , j ' a i fait obferver dans le p r e m i e r volume de cet O u v r a g e , ( M é m o i r e premier ) , que vers le milieu des h i v e r s , il y a prefque toujours un i n tervalle affez confidérable de beau t e m p s , q u ' o n appelle été de M a r s , p a r c e qu'il


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SUR CAYENNE.

a r r i v e à - p e u - p r è s clans c e m o i s . On p e u t d o n c p r o f i t e r d e ce t e m p s , q u i n'eft n i t r o p h u m i d e n i t r o p fec , p o u r la c u l t u r e l a plus néceffaire ce la plus preffée. féchereffe

de

l'été

quoique

La

très-forte

p e n d a n t trois mois de l'année , ne p a r o î t p a s p r o d u i r e d e fi m a u v a i s q u ' o n le d i t ; elle grande

eft m ê m e

utilité p o u r

la

me

effets

de l a p l u s

perfection,

&

la m a t u r i t é de q u e l q u e s denrées ; d'aill e u r s , il m e p a r o î t f a c i l e d ' e n

préferver

les p l a n t e s q u i l a c r a i g n e n t le p l u s , e n p r e n a n t des p r é c a u t i o n s q u e n o u s i n d i q u e r o n s en p a r l a n t d e leur c u l t u r e

par-

ticulière. N e trouve-t-on pas en E u r o p e même,

des hivers

8c des p r i n t e m p s

fi

pluvieux , qu'ils retardent confidérablem e n t la c u l t u r e des t e r r e s , sent f o u v e n t

&

des d o m m a g e s

produiirrépara-

bles ? N ' y v o i t - o n p a s é g a l e m e n t d e s é t é s fi f e c s , q u ' i l s

f o n t le p l u s g r a n d

tort

a u x v i g n e s 8c a u x a u t r e s p r o d u c t i o n s ? Q u e l eft le p a y s d a n s l e q u e l t o u t fe t r o u v e c o n f o r m e a u defir d u c u l t i v a t e u r ? L e s p r o v i n c e s les p l u s f e r t i l e s d e

l'Europe,

Z iij


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MÉMOIRES

n'effuient-elles pas des contre-temps trèsdéfavorables à l ' a b o n d a n c e des récoltes ? N e furvient-il pas des accidens i m p r é v u s , foit p a r les g e l é e s , foit p a r la g r ê l e , qui dans un inftant enlèvent t o u t l'efpoir du L a b o u r e u r , & qui lui font p e r d r e le fruit des peines & des foins q u ' i l a prodigués ? P o u r q u o i d o n c exig e r q u e fous le ciel de la Zone T o r r i d e , t o u t y foit dans un o r d r e plus r é g l é , & plus conforme aux désirs de l'homme ? Il eft d o n c vrai q u e C a y e n n e & la G u i a n e offrent un fol très-propre -à la culture d e plufieurs d e n r é e s , & q u ' i l ne s ' a g i t , p o u r en tirer le p a r t i le plus a v a n t a g e u x , q u e de c o n d u i r e cette culture fuivant les principes c o n n u s . Ces terres f o n t naturellement b o n n e s , mais elles exig e n t q u e la m a i n de l'homme p r é p a r e & développe la fertilité d o n t elles font fufceptibles. T o u t le m o n d e fait qu'il n ' y a q u e les Nègres capables de p o u v o i r réfuter aux t r a v a u x de ces climats ; il eft à defirer p o u r le bien de cette C o l o nie , q u e le n o m b r e de ces h o m m e s puiffe


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augmenter, & que les Européens défrisés à les conduire, puiffent féritir la néceffité d'une culture réfléchie, & 1'abus de la méthode qu'on fuit depuis fi longtemps.

Z iv


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MÉMOIRE

XI.

Obfervations fur la culture particulière des plantes , qui produifent les denrées de Cayenne.

APRÈS avoir

p r o u v é p a r des raifonnemens fimples mais frappans, la néceffité de cultiver les terres en g é n é r a l , j ' i n d i querai dans ce M é m o i r e les principales précautions qu'exige la culture de c h a que plante en particulier. L a canne à lucre eft fans d o u t e celle qui mérite le plus l'attention des h a b i tans de C a y e n n e ; elle feule peut en trèspeu de temps tirer cette Colonie de l'état de foiblelle dans lequel elle eft depuis fi long-temps p l o n g é e ; elle ne demande pas de t r a v a u x confidérables, mais feulement des foins. Il p a r o î t bien é t r a n g e que depuis le temps q u ' o n la cultive dans cette C o l o n i e , on ne fe foit jamais écarté d'une r o u t i n e peu m é t h o d i q u e , & q u ' o n n'ait jamais fait avec réflexion , des effais p r o p r e s à défabufer de l'erreur dans


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laquelle on eft, fur la manière de la p l a n t e r & de là cultiver. D ' a b o r d , de toutes les p l a n t e s , c'eft celle qui exige le p l u s , une terre labourée & difpofée à la r e c e v o i r , un fol qui lui foit convenable , & enfin u n foin & un ordre particulier dans l ' a r r a n g e m e n t des plants. R i e n de t o u t cela n ' a encore été p r a t i q u é dans fa culture ; on s'eft toujours opiniâtre à p l a n t e r les cannes dans des terres n e u ves , c ' e f t - à - d i r e , nouvellement d é c o u vertes , fans les l a b o u r e r , & à les dift r i b u e r dans ces terres fans ordre & fans foin. O n les a plantées affez indiftinctement dans des terres bonnes ou m a u v a i f e s , baffes ou élevées, fouvent même jufques fur les m o n t a g n e s . Elles font venues par-tout , avec cette différence c e p e n d a n t , qu'elles étoient plus belles dans certains endroits que dans d'autres ; mais une fois c o u p é e s , leurs rejettons d o n n o i e n t très-rarement une féconde récolte f a v o r a b l e , de forte que l'habit a n t étoit forcé de faire tous les ans de n o u v e a u x a b a t t i s . D ' a p r è s cette façon d e procéder à la culture des c a n n e s , & ;


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le peu de p r o d u i t q u ' o n en a r e t i r é , on n ' a cette de fe récrier c o n t r e les terres d e cette contrée ; elles f o n t , a - t - o n d i t , incapables de p r o d u i r e de beaux champs d e c a n n e s , & leur fuc eft peu p r o p r e à faire du b o n fucre. L a force du p r é j u g é dans lequel on eft fur ce p o i n t , eft fi confidérable que l o r f q u ' o n v o i t quelq u ' u n s'écarter de cette c o n d u i t e , & p r e n d r e u n e r o u t e nouvelle & plus r é fléchie , l'on fe fâche c o n t r e lui. E n effet, q u e n ' a - t - o n pas dit du p r e m i e r travail q u i a été fait à la fin de 1775 & a u c o m m e n c e m e n t de 1 7 7 6 , avec principes , fur l'habitation de Beauregard a p p a r t e n a n t à M M . P r é p a u d s ? D a n s quelle furprife n e furent pas prefque tous les H a b i f a n s , en v o y a n t q u ' o n ofoit défouc h e r , applanir & p r é p a r e r p a r u n e c o n d u i t e m é t h o d i q u e un c h a m p q u ' o n p r é t e n d o i t être t r è s - m a u v a i s , & f o r t ruiné p a r les plantations q u ' o n y a v o i t faites ? Q u e de mauvaifes r a i f o n s , n ' a - t - o n pas débitées fur ce t r a v a i l l o u a b l e , & fur le fuccès qui devoit en réfulter ? C e p e n d a n t les cannes à fucre y furent plantées ,


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elles y pouffèrent très-bien , & la v é g é t a t i o n s'y fit avec t a n t de p r o m p t i t u d e , q u e l o r l q u e je partis , dans le mois d ' A o û t 1 7 7 6 p o u r la F r a n c e , elles étoient les plus belles q u ' o n eut encore vues dans le pays. L e fuccès de ce travail auroit dû fans d o u t e faire une g r a n d e impreffion fur l'efprit de ceux qui ne c h e r c h e n t q u e le bien ; mais l ' a m o u r - p r o p r e , qui ne p e r m e t guère le facrifice de fes opinions , fit q u ' o n perfifta dans le même fentiment. C e p e n d a n t il n'étoit pas poffible de nier l'accroiffement a v a n t a g e u x des cannes plantées dans cette terre c u l t i v é e , on n e p o u v o i t d i f c o n v ï n i r qu'elles ne fuffent belles , & qu'elles ne garniffoient la t e r r e beaucoup plus que dans la m é t h o d e o r d i n a i r e . M a i s , d i f o i t - o n , elles ne f o u r n i r o n t q u ' u n fuc a q u e u x , incapable de d o n n e r du f u c r e , & qui ne fera b o n qu'à faire du mauvais firop ou du taffa. L'expérience d o i t avoir m a i n t e n a n t p r o n o n c é fur ce p o i n t , & depuis ce temps on doit avoir fabriqué du fucre de ces cannes ; je fuis certain , q u e le p r o d u i t a u r a démenti T

des opinions auffi peu conséquentes , &


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auffi peu réfléchies : au refte, en f u p p o fant q u ' o n n'eut pas fait une très-grande q u a n t i t é de fucre avec ces calmes , ce ne feroit fûrement pas une raifon p o u r dire que leur fuc n'eft. pas b o n ; rien n'eft encore plus éloigné de fa perfection que l'art de faire du fucre. L a plupart de ceux qui le fabriquent n'agiffent que m a c h i n a l e m e n t , & p a r une r o u t i n e tout-à-fait aveugle , comme je le dirai ci-après. D'ailleurs , l'expérience journalière p r o u v e que les cannes , q u i croiffent dans les terres neuves n o u v e l lement cultivées , fournillènt moins de fucre , & d'une qualife inférieure que celles qui croiffent dans des terres cultivées depuis quelque temps ; mais à. mefure q u e ces terres fe dépouillent des fucs qui facilitent une v é g é t a t i o n t r o p p r o m p t e & t r o p forte , & des parties graffes & huileufes qui y a b o n d e n t , les cannes y croiffent moins vite , & y dev i e n n e n t moins groffes ; elles fourniffent u n fuc beaucoup plus p u r , & plus p r o pre à la fabrication du fucre. Il ne s'agit d o n c q u e d'avoir de la confiance d a n s


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cette méthode, par laquelle on prépare & on difpofe ces terres, à fournir un dédommagement fort ample, des foins & des travaux qu'on emploie pour leur fertilifation. Mais la reuffite complète de ces cannés pourra-t-elle détruire le préjugé dans lequel on eft ? Les habitans renoncerontils à leur méthode , pour embraffer cellelà ? Je le defire pour leur bien-être & pour l'avancement de cette Colonie ; mais je doute que tous puiffent s'y réfoudre : plufieurs qui ne pourront plus coutefter le fuccès de ce premier t r a v a i l , ne manqueront pas de dire , que ces terres n'ont produit cette première année qu'à force d'artifice ; qu'elles ne pourront plus rien donner pendant un grand nombre d'années , & qu'en conféquence on fera réduit dans cette méthode à faire tous les ans des nouveaux défrichemens. J'ofe| encore prédire, que fi l'on a eu foin de ces terres après que les cannes ont été coupées, les louches auront produit des rejettons qui fourniront une féconde & peut-être même une troifiéme récolte très-abondante ; & fi après cette troi-


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fiéme récolte on a l'attention de défoucher c e c h a m p , ( ce d o n t on v i e n d r a facilem e n t à b o u t , & à peu de f r a i s , ) de lui d o n n e r p e n d a n t un an deux b o n s labours , & d'y p l a n t e r enfuite des n o u velles cannes , elles y v i e n d r o n t plus belles que la première fois , & leur louches pouffèront des rejettons p e n d a n t bien plus long-temps. Il eft aifé de voir d e quelle conféquence il eft p o u r le bien & l ' a v a n c e m e n t de cette C o l o n i e , d'ab a n d o n n e r l'ancienne m é t h o d e de cultiv e r les cannes à f u c r e , & d ' a d o p t e r celle q u e la raifon i n d i q u e , & d o n t l'expérience d é m o n t r e l'utilité. Les H a b i t a n t a u r o n t b e a u c o u p moins de peine à cultiver les terres , q u ' à faire tous les ans de n o u v e a u x abattis ; d ' a u t a n t plus q u ' u n c h a m p une fois défriché & mis en v a l e u r p r o d u i r a toujours , de plus en plus ; il ne s'agira q u e d'y renouveller de temps en temps les plans , & d'y d o n n e r quelques l a b o u r s , comme l'on fait dans les autres C o l o n i e s , ou l'on tire le plus g r a n d parti de cette denrée. Les cannes une fois plantées n'exigent q u ' u n foin m e -


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diocre , qui c o n f i t e à les f a r d e r p e n d a n t les c i n q à fîx premiers mois , foit p o u r les chauffer, foit p o u r c o u p e r les herbes qui y croiffent & q u i p o u r r o i e n t leur n u i r e ; mais dès q u ' u n e fois , les cannes c o u v r e n t bien la terre , on n ' a plus befoin d'y rien faire , p a r c e qu'elles étouffent toutes les plantes qui y naiffènt. Alors elles n'exigent plus a u c u n foin jufqu'à ce q u ' o n les coupe , p o u r les faire t o u r n e r au moulin & f a b r i q u e r le fucre. O u t r e la néceffité de cultiver les t e r r e s , les cannes veulent e n c o r e être plantées dans un t e r r e i n c o n v e n a b l e . E n général elles fe plaifent b e a u c o u p dans les endroits humides & même un peu a q u a t i q u e s . L ' o b f e r v a t i o n d é m o n t r e tous les jours , q u e l'eau qui croupit dans ces p l a n t a g e s p e n d a n t q u e l q u e - t e m s , n'y fait pas g r a n d t o r t , p o u r v u q u e fe foit des eaux de pluie. C e p e n d a n t on d o i t toujours c h o i fir les terreins q u i ne font ni t r o p a q u a tiques ni t r o p fecs ; il faut éviter en c o n fequence de les p l a n t e r dans des t e r r e i n s t r o p élevés & p r i n c i p a l e m e n t fur des


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montagnes; quoiqu'elles y viennent affez facilement , parce qu'alors leur produit n'eft point avantageux, ni leur accroifièment bien beau , les féchereffes de l'été leur étant très-contraires. La nature de la terre eif. encore effentielle pour que les rejettons des cannes à fucre puiffent donner plufieurs récoltes. On choifira donc un fol où il y ait une couche de terre végétable affez confidérable , pour fournir à leur accroiffèment, & on évitera les terreins dans lefquels on trouve la glaife, ou la terre blanche immédiatement deffous la terre vépétable. Les terres, qui conviennent le mieux pour les cannes , & qui pourront être travaillées à peu de frais , font celles qui ont été découvertes depuis longtems, fur lefquelles on a fait venir quelque denrée , & qu'on a enfuite abandonnées comme n'étant plus propres à rien. Elles font en très-grande quantité dans tous les établiffemens un peu confidérables ; & on aura d'autant plus de facilite à les défricher , que dans le plus grand nombre d'endroits , une partie des


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des v é g é t a u x y font détruits & qu'il n ' y croît plus q u e de petits arbuftes. Plulieurs de ces terres ont été c o n d a m n é e s à câufe de leur p r é t e n d u e ftérilité à former des favanes , p o u r p r o d u i r e fimplement des herbes p r o p r e s à la n o u r r i t u r e du bétail. Je connois des h a b i t a t i o n s où il y a b e a u coup de ces terres , q u ' o n méprife & q u ' o n d é d a i g n e tandis qu'elles font toutes prêtes à diftribuer les tréfors qu'elles renf e r m e n t . L ' h a b i t a t i o n de B e l l e - t e r r e , a p p a r t e n a n t à une Société , eft une de celles qui en offre le p l u s , p a r les g r a n d s abattis qui y o n t été faits en différens temps ; d ' a i l l e u r s , le fol en eft b o n & t r è s - c o n v e n a b l e à la culture des c a n n e s . Les terres baffes & noyées font e n c o r e très-favorables aux cannes à f u c r e , lorfqu'elles font defféchées ; celles q u ' o n appelle Pinotieres font fans doute les meilleures & les plus confiantes p o u r t o u t e forte de productions ; mais il en coûte b e a u c o u p p o u r les m e t t r e en valeur , comme je l'ai déjà dit ; bien des p e r sonnes penfent que les c a n n e s , q u i viennent dans ces terres baffes, fourniffent: Tom. II A a


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u n fuc peu p r o p r e à faire du fucre , ou d u m o i n s , qui n'en d o n n e que de fort m a u v a i s . Mais j ' a i déjà obfervé que l'art de faire le fucre eft e n c o r e trèséloigné de fa perfection. Il eft certain q u e la différence du clim a t & des terres dans lefquelles croiffent les c a n n e s , doit a p p o r t e r des différences t r è s - g r a n d e s dans les p r o p o r t i o n s des fubftances qui en compofent le fuc. l'ans un g r a n d n o m b r e de circonftances, il doit-étre plus a q u e u x , & dans d'autres moins ; les fubftances falines graffes & huileufes ne d o i v e n t pas n o n plus s'y t r o u v e r toujours en égale p r o p o r t i o n . T o u s ces états exigent d o n c une manip u l a t i o n & des procédés particuliers , p o u r la cuiffon du fucre , & p o u r fa cryftallifation , ou la f o r m a t i o n de ce q u ' o n appelle fon grain : o p é r a t i o n qui n e fauroit être bien dirigée q u e p a r des principes de phyfique & de c h y m i e . L ' e x p é r i e n c e à fait voir à C a y e n n e , que le produit des C a n n e s coupées p e n d a n t les g r a n d e s pluies de l'hiver différoit b e a u c o u p de celui que d o n n e n t celles


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q u ' o n coupe p e n d a n t les g r a n d e s féchereffès de l'été. Il doit auffi exifter des différences entre celles q u i croiffent dans u n t e r r e i n h u m i d e , gras & p r o p r e à u n e forte & p r o m p t e v é g é t a t i o n , & celles qui v i e n n e n t dans des terres élevées , féches , & q u i n ' e n t r e t i e n n e n t q u ' u n e v é g é t a t i o n lente & foible. T o u s ces p h é nomènes font connus , mais il p a r o î t q u ' o n n ' a pas réfléchi fur leurs c a u f e s , ni fur les moyens que l'art peut employer p o u r y remédier. Il eft d o n c de t o u t e impoffîbilité, q u e le même p r o c é d é puiffe réuffir dans tous ces cas p o u r former du fucre. Dans tous les temps on a fait ufàge au milieu ou à la fin de la cuiffon du f u c r e , de l'eau de c h a u x , ou d'une leffive de cendres plus ou moins alkalines ; il p a r o î t q u ' o n s'eft toujours abufé fui l'effet q u e produifent ces fubftances jet' tées dans le firop p e n d a n t fa cuiffon , puifqu'un g r a n d n o m b r e de perfonnes qui ont é t é . à portée d'obferver la fabrication du fucre , difent q u ' o n les emploie p o u r le clarifier. L'expérience a néanmoins p r o u v é u n g r a n d n o m b r e de i

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f o i s , qu'elles font d'une néceffité fi i n difpenfable , que fans elles, on ne p o u r roit jamais p a r v e n i r à faire former le g r a i n du fucre , & q u e le firop , après u n e cuiffon des plus fortes & des plus convenables, au lieu de fe cryftallifer, ne préfenteroit q u ' u n e fubftance mielleufe, ou p r e n d r o i t feulement la confiftance d'extrait. Ces faits ne doivent-ils d o n c pas d o n n e r lieu de f o u p ç o n n e r , que ces fubftances alkalines produifent des effets différens de ceux q u ' o n a imaginés j u f q u ' i c i , & i n d i q u e r que leur emploi peut-être affujetti à des connoiffances plus exactes & plus précifes ? Voici ce qui me p a r o î t le plus vraifemblable fur cet objet. L e fucre femble être un vrai fel n e u t r e , compofé d'un a c i d e , d'un peu de terre & d'une petite q u a n t i t é d'huile : p o u r q u e ce fel neutre puilîe p r e n d r e la confiftance d o n t il a befoin p o u r fervir à nos u f a g e s , il faut abfolument c]ue ces fubftances s'y t r o u v e n t dans des p r o p o r t i o n s c o n v e n a bles. N e p e u t - o n pas croire q u e l'acide domine & fe t r o u v e en t r o p g r a n d e q u a n t i t é dans le fuc des c a n n e s , p o u r


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q u e la cryftallifation s'opere? Les fubftances alkalines q u ' o n emploie paroiffent fe c h a r g e r de cette furabondance d'acide : mais s'il arrive q u ' o n les mêle e n t r o p g r a n de ou en t r o p petite q u a n t i t é , elles abforber o n t t r o p , ou n ' a b f o r b e r o n t pas allez de cet acide; alors l'on n ' a u r a plus les proportions c o n v e n a b l e s , & la cryftallifation ne p o u r r a p o i n t fe faire , ou ne fe fera que très-imparfaitement. C'eft-là ce q u ' o n a p pelle m a n q u e r une b a t t e r i e . C e t accident n ' a r r i v e que t r o p fouvent à C a y e n n e ; o n obferve q u e le firop d'une chaudière q u i a eu le degré de cuiffon c o n v e n a b l e , mis dans des formes , y refte dans une confiftance de miel , ou ne fe cryftallife q u e dans une petite p o r t i o n de fa fuperficie. O n a t t r i b u e prefque toujours ce défaut à la mauvaife n a t u r e du fuc des cannes , & on rejette conftamment ce mauvais caractère fur le f o l , tandis qu'il ne dépend q u e de la mauvaife m a n œ u v r e q u ' a employée l'artifte. Il feroit d o n c de la dernière conféquence p o u r la f a b r i c a tion de cette denrée , de bien diftinguer les c a s , où il eft néceffaire de varier les A a iij


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dofes des fubftances alkalines, & le véritable temps où il c o n v i e n t d'en faire ufage. C e t t e connoiffance feroit d ' a u t a n t plus utile à C a y e n n e , que la v a r i é t é des terres , & des faifons de cette c o n t r é e , app o r t e des différences très-grandes dans la n a t u r e du fuc que f o u r n i r e n t les cannes. L'exiftence de cette f u r a b o n d a n c e d'acide, & les effets que produifent les fubftances alkalines, ne paroiffent p o i n t connues d e ceux qui fabriquent le fucre , & dont la plupart f u i v e n t , dans tous les c a s , les mêmes procédés. Il eft é t r a n g e q u ' à Saint? D o m i n g u e , à la M a r t i n i q u e & ailleurs , où il y a beaucoup de perfonnes inftruites , on ne fe foit pas occupé de cet objet intéreffànt, & q u ' o n n'ait pas t r a c é u n e inéthode lumineufe, fondée fur des p r i n cipes chymiques. R i e n n'eft c e p e n d a n t plus facile q u e de s'affurer de cette fura b o n d a n c e d'acide & des effets q u e p r o duifent l'eau de chaux , ou les leffives alkalines ; la néceffité de ces dernières fubftances p o u r obtenir du fucre , en eft feule u n e p r e u v e certaine. M a i s p o u r f'en convaincre encore plus , on n ' a qu'à


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faire l'expérience fuivante : lorfqu'on a u r a une chaudière de firop cuite à propos , & p r é p a r é e avec ces fubftances alkalines , on en remplira quelques formes ; o n ajoutera au firop q u i réftéra dans la c h a u d i è r e un peu de jus de c i t r o n , ou un a u t r e acide q u e l c o n q u e , on le laiffera encore bouillir deux ou trois minutes , on le v u i d e r a enfuite dans des formes. Le firop vuidé dans les premières, formes fe cryftallifera à merveille , & aura ce q u ' o n appelle un beau g r a i n : le dernier , c'eft-à-dire , celui dans lequel o n aura mis du jus de citron , reftera fous une forme mielleufe , où s'il fe çryft a l l i f e , ce fera d'une manière fi i m p a r faite qu'il ne p o u r r a p o i n t fervir à faire du fucre. C'eft donc faute d ' a t r e n t i o n q u ' o n ne s'eft pas a p p e r ç u du véritable effet que produifent ces fubftances alkalines , p u i f q u ' o n ne leur a t t r i b u e q u e celui de clarifier le firop ( 1 ). C e t t e connoiffance fur la fabrique du fucre , p e u t ( 1 ) Voyez, traité des plantes ufuelles de Saint-Domingue, par M. Poupet Defportes.

MÉMOIRE FUR le FUCRE, p. 349.

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c o n d u i r e à tirer parti d'une t r è s - g r a n d e q u a n t i t é de firops q u ' o n r e g a r d e comme impropres à faire du fucre , & à p r é p a r e r le fuc des cannes le plus mauvais , d e manière à lui d o n n e r le degré de perfection c o n v e n a b l e . Q u a n t aux moyens de clarifier le firop , il p a r o î t q u ' o n n'en a employé aucun , d u moins à C a y e n n e ; c e p e n d a n t je crois qu'il feroit poffible de remplir ce b u t , en jettant dans les c h a u d i è r e s , en différens t e m p s , & fur-tout p e n d a n t q u e les firops écument , des fubftances mucilagineufes & vifqueufes , telles, p a r exemple , q u e le fuc de gombo ou calalou ; o n p o u r r o i t encore effayer une forte décoction des plantes le plus m u c i l a g i n e u f e s , ou de certaines femences, comme celle de lin , & c . Je m'étois propofé de faire des expériences fur ces differens objets , mais le peu de facilités q u e j ' a i eues ne m'ont pas permis de les t e n t e r . Le coton eft fans doute la denrée q u i mérite le plus l ' a t t e n t i o n des H a b i t a n s de C a y e n n e , après le fucre. Son prix a v a n t a g e u x & plus fiable que celui des,


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autres marchandifes , fa qualité fupérieure à celui qu'on tire des autres colonies , font de grands motifs pour redoubler les attentions fur la culture de l'arbriffeau qui le produit. L'arbre connu fous le nom de Coton eft très-délicat, & il exige beaucoup plus de foins qu'on ne l'imagine. Il croît avec facilité dans prefque toutes les t e r r e s , mais dans les les unes il périt lorfqu'on croit qu'il va entrer dans le meilleur rapport ; dans d'autres il vient avec beaucoup de force , dure plufieurs années, mais fon fruit ne peut point acquérir la maturité qui lui eft néceffàire, & ne donne prefque aucun produit ; enfin, dans un petit nombre d'endroits, il vient très-bien, dure long-temps, & produit des récoltes abondantes. Si l'on avoit examiné avec attention la nature de cette plante, & les phénomènes qu'offrent fa végétation & fon fruit dans le temps des récoltes , on auroit pu en étendre la culture bien au-delà de ce qu'on a fait. L'expérience a prouvé depuis long-temps, que la plus grande partie de celui qu'on


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p l a n t e dans la g r a n d e t e r r e , & à quelq u e s diftances de la mer ( quoiqu'il y croiffe très-bien ) ne d o n n e q u ' u n foible p r o d u i t ; les récoltes de celui q u ' o n p l a n t e dans les terres defféchées, où il d e v i e n t très^beau, m a n q u e n t auffî prefq u e tous les ans, C e n'eft d o n c q u ' à q u e l q u e s endroits fur les bords de la m e r , q u ' o n le cultive avec u n peu de fuccès. Il vient avec affez de facilité dans l'Ifle, & fon p r o d u i t y eft prefque part o u t affez a v a n t a g e u x . M a i s la terre q u i fait c r o î t r e le plus beau & le plus fertile , eft celle de la m o n t a g n e q u e nous avons dit s'appeller la C ô t e . N o u s a v o n s indiqué les caufes qui ont agi fur cette m o n t a g n e , & q u i l'ont r e n d u e f e r t i l e , non-feulement p o u r le c o t o n , mais encore p o u r toutes les autres denrées. L e c o t o n exige d o n c une terre cultiv é e ; il veut auffi être p l a n t é avec foin & avec m é t h o d e : nous nous propofons d'examiner d ' a b o r d ces deux p o i n t s , & d e m o n t r e r enfuite qu'il eft néceffàire d e choifir la terre q u i lui eft la plus propre, y


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Les racines de cet arbriffeau f o n t délicates , & ne s'étendent pas bien p r o f o n d é m e n t . Sa v é g é t a t i o n eft t r è s p r o m p t e , & fix mois après fa fortie de t e r r e , il commence à d o n n e r du fruit. P l a n t é dans des terres n e u v e s , qui n ' o n t jamais été r e m u é e s , & qui par conféq u e n t font très-compactes ; il p o m p e t r è s - p r o m p t e m e n t les lues propres à fa v é g é t a t i o n , q u i font r é p a n d u s dans la c o u c h e extérieure de cette t e r r e ; ces fucs une fois é p u i f é s , l'arbre périt prefq u e t o u t d ' u n c o u p . Il n'en feroit p a s de même fi les terres a v o i e n t été bien labourées & bien d é f r i c h é e s , a v a n t de le p l a n t e r , & q u ' o n eût c o n t i n u é e n fuite à d o n n e r un ou deux labours t o u s les ans , aux environs & à q u e l q u e diftance de tous les pieds de ces arbres A v e c ces f o i n s , ils c r o i t r o i e n t b e a u c o u p mieux & d u r e r o i e n t plus l o n g - t e m p s . ( i ) Comme les racines du coton reftent affez fuperficielles, & qu'elles ne s'étendent que latéralement, on doit avoir grand foin dans ces labours, de ne pas les couper, ce qui feroit beaucoup de tort à l'arbre, fur-tout lorfqu'il eft jeune,


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Les champs employés à la culture ordinaire & a b a n d o n n é s , comme n ' é t a n t plus propres à r i e n , f e r a i e n t , fans d o u t e , très-propres à la p l a n t a t i o n du c o t o n , en les défrichant de la manière q u e nous l'avons indiquée p o u r les cannes à fucre. L a m é t h o d e , q u ' o n emploie pour planter le c o t o n , p a r a î t vicieufe & c o n t r a i r e à fon accroiffement ; on eft dans l'ufage de le faire venir de g r a i n e , & p o u r cet effet, on en met dans un champ , p a r p e t i t tas , fans o r d r e & fans a p p r ê t s ; o n les c o u v r e t r è s - l é g è r e m e n t avec un peu de t e r r e . T o u t e s ces graines naiffent les unes fur les autres ; au b o u t de quelque temps on farcie ce c h a m p , p o u r couper toutes les herbes qui y font v e n u e s , & o n arrache une p a r t i e des plants preffés & entaffés les uns contre les a u t r e s , de forte q u ' o n n'en laiife plus que deux ou trois dans le même endroit ; on les chauffe légèrement , & on les laifïè g r a n d i r . C e champ ainfi femé , fans aucune p r é c a u t i o n , & fans aucun ordre , au lieu de paroitre difpofé p a r le cultiv a t e u r , p o u r produire d u c o t o n , fem-


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b l e , au c o n t r a i r e , n ' ê t r e q u ' u n e p é p i nière , beaucoup plus épaiffe & plus confufe que nos pépinières d ' E u r o p e . Les cotons grandiffent , fe t o u c h e n t de tous côtés , & s'étouffent au p o i n t qu'ils ne p e u v e n t p r e n d r e q u ' u n a c croiffèment médiocre ; le plus g r a n d n o m b r e s'élève feulement en forme d e verges ; & l'arbre ne peut p r e n d r e aucune confiftance, n i pouffer a u c u n e b r a n c h e latérale. C e t t e manière de p l a n t e r le c o t o n , qui eft la plus g é n é r a l e , eft t r è s - m a u v a i f e ; & c'eft avec peine q u ' o n voit des h a b i t a n s t r è s - a n ciens , qui paroiffent ne pas m a n q u e r d'intelligence , la fuivre avec o p i n i â treté. Si on veut la c o m b a t t r e , ils n e m a n q u e n t pas de r a i f o n s , & ils en o n t de fi p u é r i l e s , qu'elles ne méritent a u cune r é p o n f e . Il eft c e p e n d a n t des h a b i t a n s qui n e font pas attachés à cette mauvaife r o u tine ; ceux-ci o n t fenti combien il étoit i m p o r t a n t de planter les arbres à c o t o n , ainfi que ceux qui d o n n e n t les autres denrées , avec plus de foin & plus d'or-


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d r e , & de les m e t t r e à des diftances convenables , afin qu'ils puiffent prendre l'accroiffement qui leur eft naturel ; & l'expérience a p r o u v é q u e cette dernière m é t h o d e devoir prévaloir fur la p r e m i è r e . Mais quel q u ' e n ait été le f u c c è s , elle n ' a pas encore p u convaincre tous les efprits. Il eft malheureureux qu'il y ait des hommes q u e l'amour-propre p o r t e à facrifier leurs intérêts à leurs opinions L ' h a b i t a n t de C a y e n n e q u i , de t o u t t e m s , a p a r u le moins affujetti au préjugé o r d i n a i r e eft , M . Folio-Derofes , ancien Officier & C r é o l e . M . Folio a fait en différens temps , un g r a n d n o m b r e d'effais fur la culture des terres , fur la maniere de planter les arbres qui d o n n e n t les denrées , oc fur la m é t h o d e de les e n t r e t e n i r dans le meilleur é t a t . C e s effais lui font h o n n e u r , & décèlent fes connoiffances & fon difcernement ; quoiq u e fes t r a v a u x n ' a i e n t pas toujours été fuivis d'un heureux fuccès , o n ne lui en doit pas moins un t r i b u t de r e c o n noiffance. C e t h a b i t a n t plante le c o t o n avec b e a u c o u p de foin & beaucoup d'or-


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dre ; quelques autres l'ont imité, & l'expérience fait voir que cet arbriffeau croît & végète avec force , qu'il s'étend de tous côtés, devient fort g r a n d , & qu'enfin un feul pied traité de cette manière, fournit dans une année plus de revenu , que trente à quarante traités par la méthode ordinaire. Je ne fais s'il ne feroit pas plus avantageux de faire venir les cotons de plants que de graine ; je préfume au moins qu'ils deviendroient plus beaux & qu'ils dureroient plus long-temps. Rien ne feroit plus facile que de former des pépinières, & de les planter enfuite dans les champs qu'on auroit préparés à cet effet. Il feroit néceffaire d'ouvrir les trous quelque temps avant que de les planter, & de leur donner une grandeur & une profondeur convenables. Si l'on avoit obfervé avec foin les cotons qui produifent le plus abondamment , on auroit vu que pendant les pluies , ils végètent avec force ; que pendant les plus grandes féchereffes de l'été, qui eft le temps des récoltes , la végétation fe fufpend totalement, & que


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l'arbre femble fécher. Ces deux états me paroiffènt néceffaires pour que ces arbres puiffent produire beaucoup de c o t o n , & qu'il foit d'une bonne qualité. Il s'enfuit de-là , que toutes les fois que cet arbriffeau fera planté dans des terres baffes & fort humides, il végétera pendant toute l'année, & alors, quoiqu'il produife beaucoup de fruits, les caboffes ( 1 ) ne pourront jamais fécher affez, pour s'ouvrir & donner le coton ; mais cette forte & abondante végétation , qui a lieu pendant toute l'année , ne paroît pas dépendre uniquement de la nature des terres ; la grande humidité de l'air , & la rofée abondante qu'un ciel ferein produit pendant toutes les nuits de l'été, dans tous les lieux bas & peu aérés, me paroît y contribuer encore d'avantage ; cette rofée eft fi f o r t e , que les terres paroiffènt tous les matins couvertes d'un brouillard épais, que le foleil détruit & diffipe à proportion qu'il le pénètre par fes rayons. ( 1 ) C'eft ainfi qu'on appelle les capfules du cotonier, qui contiennent les graines & la fubftance cotoneufe.

Cette


SUR CAYENNE. 385 Cette grande rofée fournit aux cotons, beaucoup de fucs propres à leur végétat i o n , & malgré les grandes féchereffes de l'été, ils font toujours dans un état de belle verdure. Les caboffes, qui font pénétrées par cette vapeur aqueufe, n e peuvent point fécher, la forte chaleur du jour les racornit,les refferre ; le c o t o n , qui s'y trouve renfermé, fe pourrit, & elles tombent par terre fans s'ouvrir; c'eft, ce que les habitans appellent coton gelé. Il eft étonnant que depuis le temps qu'on cultive cet arbriffeau dans les terres baffes extrêmement humides, & dans l'intérieur des terres, où le bois à haute futaie attire considérablement l'humidité, on n'ait pas reconnu cette dernière cauf e , qui agit cependant avec tant de confiance & d'uniformité, que tous les ans les habitans fe voient fruftrés du fruit de leurs t r a v a u x , dans le moment ou ils croient faire la plus belle récolte. La preuve certaine que c'eft la grande rofée qui empêche les caboffes de s'ouv r i r , & que c'eft la chaleur trop forte du j o u r , qui fait pourrir le c o t o n , Tom.

II.

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c'eft q u e dans la p l u p a r t des étés de M a r s , ces mêmes caboffés s'ouvrent b e a u c o u p mieux p o u r peu que la pluie d o n n e du relâche , & cela parce q u e p e n d a n t ce petit é t é , le ciel eft prefque toujours c o u v e r t , qu'il y a t r è s - p e u de rofée , & q u e la chaleur du j o u r eft moins vive. Il eft d o n c de la d e r n i è r e c o n f é q u e n c e p o u r cultiver le c o t o n avec f u c c è s , de le faire v e n i r dans de b o n n e s terres d é f r i c h é e s , élevées, féches & expofées a u g r a n d air ; de le p l a n t e r à des dift a n c e s c o n v e n a b l e s , & de le b i e n f o i g n e r . Les terreins peu g r a s & bien aérés, les petites m o n t a g n e s & le revers des g r a n d e s , expofées aux vents qui r é g n e n t d a n s cette c o n t r é e , font les feuls e n d r o i t s où l'on doit le p l a n t e r . E n fe c o n duifant de la manière q u e nous v e n o n s d e l ' i n d i q u e r , je fuis affuré q u ' o n p o u r r a b e a u c o u p étendre la culture de cet a r b r i f f e a u , d o n t le p r o d u i t mérite bien t o u s ces foins. Je fuis auffi très-perfuad é q u e des m o n t a g n e s de la g r a n d e t e r r e , b i e n d é c o u v e r t e s , feroient très-


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propres à fournir u n p r o d u i t a v a n t a geux de cette denrée , celle de toutes q u i exige le moins de peine p o u r fa fab r i q u e E n effet, le c o t o n u n e fois r é c o l t é , féché & mis à c o u v e r t , fe c o n ferve tel p e n d a n t l o n g - t e m p s , fans recevoir aucune a l t é r a t i o n ; de forte q u ' o n ne d o i t employer à fa dernière p r é p a r a t i o n , q u e le temps p e n d a n t lequel les N è g r e s ne p e u v e n t p o i n t t r a vailler dans les champs à caufe des pluies; ces dernières p r é p a r a t i o n s , qui c o n f i rent feulement à le féparer de la g r a i n e & à le t r i e r , font fi peu p é n i b l e s , q u ' o n peut y employer des N è g r e s convalefc e n s , des v i e u x , & tous ceux qui p a r q u e l q u e m a l a d i e particulière ne p e u v e n t p o i n t v a q u e r aux t r a v a u x extérieurs. L e s h a b i t a n s d o i v e n t être fort attentifs à ce q u e ces p r é p a r a t i o n s foient bien f a i t e s , & mettre t o u t le temps c o n v e n a b l e p o u r qu'il foit bien t r i é , afin de conferver à cette denrée la r é p u t a t i o n qu'elle a , & fon prix bien fupérieur à celui du c o t o n des autres C o l o n i e s . L e c a f é , p e u t être r e g a r d é comme B b ij


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la troifieme d e n r é e , qui mérite le plus l'attention des cultivateurs de C a y e n n e ; q u o i q u e fon prix ne foit pas auffi haut q u e celui du c o t o n , il n ' e n eft pas moins fujet a des révolutions avantageufes ; d'ailleurs fa fupériorité eft reconnue de t o u t le m o n d e , & il a u r a toujours la préférence fur celui des autres Colonies Américaines. Q u o i q u e C a y e n n e paffe p o u r la premiere de nos poffeffîons F r a n çoifes q u i l'ait cultivé ( i ) il n'en eft pas moins v r a i qu'elle eft une de celles q u i en tire le moins de p a r t i . O n a fait en différens temps un g r a n d n o m b r e d'effais, mais ils o n t été prefque t o u jours infructueux. L e café eft u n arbriff e a u , qui fans être auffi délicat q u e le c o t o n , exige beaucoup plus de foins , foit dans le choix de la t e r r e , foit dans la culture q u i lui eft néceffaire, foit dans ( i ) Les Hollandois cultivoient à Surinam, le café longtemps avant nous ; quelques perfonnes prétendent qu'un foldat François y étant déferteur, s'en procura quelques graines qu'il apporta à Cayenne, ce qui lui fît obtenir fa grâce. D'autres affurent, au contraire, que le cafe de Cayenne, tire fon origine du Jardin du R o i , où il y en avoit quelques pieds qui portèrent des graines qu'on y fît paffer.


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la manière de le planter , foit enfin dans, fon entretien. Il n ' a pour ainfi d i r e , q u ' u n e racine qui p i v o t e & pénètre la terre prefque perpendiculairement ; il exige d o n c u n e terre d o n t le fond foit b o n & p r o p r e à la v é g é t a t i o n . C a r fi, immédiatement après la couche de terre v é g é t a l e , il fe t r o u v e de la g l a i f e , ou de la t e r r e b l a n c h e ou grifâtre , il périt dès q u e fa racine y p a r v i e n t ; ce q u i eft a r r i v é à des perfonnes qui ont p l a n t e cet arbriffeau dans des terres de cette efpece. C e p e n d a n t la v é g é t a t i o n eft d'aut a n t plus forte dans ces t e r r e i n s , p e n d a n t le premier temps , c'eft-à-dire , p e n d a n t deux où trois a n s , que la couche extérieure eft un fumier p r o d u i t p a r le débris des v é g é t a u x . Les c a f é s , q u ' o n y p l a n t e , a n n o n c e n t d ' a b o r d le fuccès le plus heureux , mais fitôt que les r a cines t o u c h e n t la terre-glaife, & qu'elles la p é n è t r e n t , ils commencent par j a u n i r , & périffent en très-peu de t e m p s , & prefque toujours dans le m o m e n t où ils commencent à e n t r e r en r a p p o r t . L a racine de cet arbriffeau exige encore u n e

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t e r r e l a b o u r é e , meuble & facile à p é n é t r e r . Sans ces conditions l'arbre périt également t r è s - v i t e , p a r c e que celle q u i eft plus i n t é r i e u r e , eft t r o p d u r e , t r o p ferr é e , & ne peut être p é n é t r é e facilement. C'eft p a r cette r a i f o n , q u ' o u t r e la néceffité de défricher un c h a m p , p o u r y p l a n t e r des cafés , il faut encore p r é p a r e r t o u j o u r s a u p a r a v a n t , les trous deftinés à les r e c e v o i r , afin que la terre q u i doit les r e m p l i r , foit expofée aux injures du t e m p s , & puiffe par-là a c q u é r i r les conditions néceffaires à la v é g é t a t i o n . Ces t r o u s d o i v e n t en conféquence être g r a n d s & profonds ; il ne fuffit pas de les former a v e c u n morceau de bois g r o s comme le d o i g t , dans lefquels on fait e n t r e r la racine d u c a f é , q u ' o n preffe enfuite avec un peu d e terre. Il faut encore planter les cafés à une certaine diftance les uns des a u t r e s , afin qu'ils puiffènt croître & g r a n d i r à leur aife. Il eft néceffaire qu'ils foient a l l i g n é s , & q u ' e n t r e c h a q u e r a n g , il y ait une efpace affez confidérable, p o u r q u e l'air puiffe y circuler librement, ' L ' e n t r e t i e n convenable aux c a f é s ,


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confifte à les f a r d e r plufïeurs fois p a r a n , afin de d é t r u i r e toutes les herbes & halliers qui p o u r r o i e n t y croître & les étouffer. Il eft effèntiel de raffembler en p e t i t s tas ces v é g é t a u x c o u p é s , & de les m e t t r e au milieu des intervalles q u ' o n laiffè entre c h a q u e a l l i g n e m e n t , & n o n p a s les raifembler aux pieds des c a f é s , c o m m e font quelques p e r f o n n e s , afin difent-elles q u ' e n pourriffant ils leur fourniffent u n fumier c o n v e n a b l e ; mais fi on réfléchiffoit , on v e r r o i t q u e ces v é g é t a u x n e p e u v e n t y faire que b e a u c o u p de m a l , p a r c e q u ' e n f e r m e n t a n t & en pourriffant ils échauffent les pieds de ces a r b r e s , & y p r o d u i f e n t des effets qui leurs f o n t c o n t r a i r e s . C e que je dis à ce fujet relat i v e m e n t au café , doit s'entendre p o u r les autres plantages ; un g r a n d n o m b r e d'habitans fuivent cette m é t h o d e indiftinctement p o u r tous , & j ' a i fouvent obfervé q u e la perte de b e a u c o u p de cotons étoit due à ce p r o c é d é . Il conv i e n t encore de l a b o u r e r la terre aux e n v i r o n s de c h a q u e pied de café , a u n e certaine diftance & un peu p r o f o n d é B b iv


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m e n t , au moins deux fois p a r a n , c'eft-. à - d i r e , au commencement & à la fin des pluies. Il y a auffi des p r é c a u t i o n s à obferver dans leur entretien , afin de faire p r e n d r e à l'arbre la forme la plus c o n v e n a b l e p o u r r a p p o r t e r le plus de fruit poffible. Il faut auffi a v o i r le foin de couper toutes les b r a n c h e s f é c h e s , ainfi q u e celles qui par leur fituation p o u r r a i e n t être contraires & préjudiciables au bien de l'arbre. L a culture du cacao mérite auffi l'att e n t i o n des cultivateurs de cette C o l o nie , & fon p r o d u i t eft d ' a u t a n t plus l u c r a t i f , q u e l'arbre une fois en r a p p o r t , n'exige plus nulle efpece de foin ; aucune plante ne poulie fur la terre où il eft planté , il les étouffe & les fait p é r i r toutes ; le feul entretien qui lui foit néceffaire, c'eft de couper les b r a n c h e s qui f é c h e n t , & d'enlever avec foui les guis qui y naiffent. U n a u t r e a v a n t a g e d e cet a r b r e , c'eft qu'il dure p e n d a n t l o n g - t e m p s , & p r o d u i t plufieurs fois p a r a n des récoltes a b o n d a n t e s . L a p r é p a r a t i o n du c a c a o , n'eft ni difficile, ni


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pénible, ni bien coûteufe , & fe réduit à très-peu de choie ; enfin, fon prix eft bon & fort fiable. La culture du cacao ne peut donc être que fort avantageufe, mais malheure ufement il y a à Cayenne peu de terreins qui lui foient propres; il exige une terre meuble, dont le fond foit bon & profond. Il demande encore à être abrité, fur-tout du côté du vent du nord qui lui eft très-contraire; il veut même être préfervé, par de grands a r b r e s , d'une partie des rayons du foleil. Le terrein, que l'expérience a fait connoître le meilleur à fa végétation , cil celui des environs de la montagne de Cayenne , que nous avons dit s'appeller la côte ; on l'y cultive depuis long-temps avec le fuccès le plus heureux. Les plaines ne lui font pas favorables, ni les montagnes que les habitans regardent comme fort ftériles , parce que la terre n'en a pas été fertilifée par des volcans ; mais toutes celles ou l'on remarque des traces de ces effets de la nature , lui font très-propres, & il vient très bien, non-feulement


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fur la c ô t e , mais encore fur la Gabrielle, & fur quelques autres m o n t a g n e s . Les terres baffes, d o n t la couche extérieure eft t r è s - p r o f o n d e , & qui n ' o n t été noyées q u e p a r les eaux des p l u i e s , defféchées & préparées p a r la m é t h o d e o r d i n a i r e , f o n t encore t r è s - b o n n e s p o u r le cacao ; l'expérience a déjà p r o u v é à plufieurs h a b i t a n s d ' O y a p o c , qu'il y réuffit à merveille. Les terres de l'intérieur de cette c o n t r é e , qui certainement font meilleures q u e celles du b o r d de la m e r , lui f o n t encore t r è s - p r o p r e s , p u i f q u ' a u h a u t d e la rivière de l ' O y a p o c , on le t r o u v e t o u t naturellement dans les f o r ê t s , où il eft même fi c o m m u n , q u ' o n p o u r r o i t en récolter le fruit avec affez d ' a v a n t a g e . E n f i n , la d e n r é e , qui dans ce m o m e n t ci p a r o î t être la moins a v a n t a g e u f e à l ' h a b i t a n t , eft le rocou ; bien que l'arbre q u i le p r o d u i t , foit celui q u i v i e n t dans ces terres le plus f a c i l e m e n t , & avec le m o i n s de frais. E n effet, le r o c o u fe plaît d a n s prefque toutes les t e r r e s , mais de préférence dans celles qui font n o u v e l lement découvertes , fans qu'il foit n é -


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ceffaire de les défricher. Les g r a n d e s pluies lui font peu nuifibles , p o u r v u q u e j ' e a u ne féjourne p o i n t à fon pied. L e m a l eft q u ' o n cultive t r o p de r o c o u , & q u ' o n ne p r e n d p e u t - ê t r e pas affez d e foins p o u r le rendre parfait ; auffi eft-il à un p r i x fi m o d i q u e , q u e les h a b i t a n s ne p e u v e n t plus y t r o u v e r leur compte , d ' a u t a n t plus que fa fabrique eft c o û teufe , l o n g u e & fort défagréable. T o u t le m o n d e fait que le r o c o u eft une teint u r e r o u g e d o n t on ne fait pas un u f a g e b i e n é t e n d u . Il ne d e v r o i t y avoir à Cayenne qu'un petit nombre d'habtt a n s , qui s'occupaffent de cette d e n r é e , p a r ce m o y e n elle fe foutiendroit à u n p r i x h o n n ê t e ; ils d e v r o i e n t fur-tout s'occuper à la f a b r i q u e r de la meilleure q u a lité poffible, ce qui c e r t a i n e m e n t en augm e n t e r o i t le débit. O n peut affurer a u x h a b i t a n s de C a y e n n e , q u e les n é g l i gences qu'ils ont apportées à ce f u j e t , & même quelques petites fraudes e m ployées dans l'intention d ' a u g m e n t e r la q u a n t i t é de r o c o u , n ' o n t pas peu cont r i b u é à en d i m i n u e r le p r i x , & à le faire


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t o m b e r dans l'efpece de difcrédit d a n s lequel il eft depuis quelque temps. Telles font les denrées q u i jufqu'à préfent ont été l'objet du commerce de C a y e n n e ; elles font très-belles & conft a m m e n t fupérieures à celles que f o u r n i r e n t les autres C o l o n i e s , & p a r c o n féquent plus recherchées & plus c h è r e s ; mais les habitans en font fi p e u , q u ' à peine p e u v e n t - elles d é d o m m a g e r des frais. L o r f q u e je fuis p a r t i de cette C o l o n i e , o n fondoit des efpérances très-grandes fur une autre d e n r é e q u i eft l'indigo , d o n t la qualité fe t r o u v e encore fupérieure à celui q u ' o n fait dans les autres Colonies il ne s'agit q u e d'en fabriquer affez p o u r y t r o u v e r l ' a v a n t a g e q u ' o n defire. L ' i n d i g o eft une t e i n t u r e b l e u e , q u e toutes les parties de la p l a n t e de ce n o m fourniffent au moyen d'un d e g r é de fermentation qu'il faut néceffairement qu'elles fubiffent. M a i s p o u r q u e cette matière c o l o r a n t e puiffe être extraite de cette plante avec a v a n t a g e , il faut v a r i e r le temps & la durée de cette fer-


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C A Y E N N E. 397

m e n t a t i o n , & y d o n n e r un degré de précifion indifpenfable ; ce q u i exige des connoiffances très-crandes fur b e a u c o u p de circonftances relatives à l'état de la p l a n t e , & au terre in dans lequel elle c r o î t . L a p l a n t e , c o n n u e fous le n o m d ' i n d i g o , vient naturellement dans l'ifle de C a y e n n e & dans la G u i a n e ; toutes les terres de cette c o n t r é e , paroiffènt lui être favorables ; c e p e n d a n t on obferve qu'elle croît plus facilement dans celles qui f o n t légères & u n peu fabloneufes. A u relie, elle v i e n d r a toujours avec b e a u c o u p de facilité p a r - t o u t , p o u r peu q u ' o n y cultive la terre ; il ne s'agit d o n c q u e d e t r o u v e r le v r a i m o y e n de retirer de la p l a n t e le plus de m a t i è r e c o l o r a n t e poffible. Depuis l o n g - t e m p s o n a fait à C a y e n n e , des effais fur l ' i n d i g o ; on n e s'eft jamais plaint q u e l'herbe y m a n q u â t , mais feulement qu'elle ne rendoit pas affez, & que la fubftance colorante étoit flottante, c'eft-à-dire, t r o p légère. T o u t le m o n d e convient q u e cette qualité d ' i n digo eft la plus belle de toutes , mais celle qui rend le m o i n s , t a n t p a r r a p -


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MÉMOIRES

p o r t au v o l u m e , q u e p a r r a p p o r t au p o i d s . L a qualité de l ' i n d i g o , q u e les cultivateurs paroiffent d é l i r e r , & qui en effet r e n d b e a u c o u p p l u s , eft celui q u ' o n appelle indigo cuivré & c a l a n t , c'eft-àd i r e , qui jette dans l ' e a u , fe p r é c i p i t é a u fond. L ' i n d i g o , q u ' o n fabrique dans les autres Colonies , a cette p r o p r i é t é ; o n n ' a pas encore pu la d o n n e r à celui d e C a y e n n e . Je préfume fort que ce d é faut ne dépend p o i n t de la n a t u r e d e la p l a n t e , ni de la terre q u i la p r o d u i t , mais bien du p r o c é d é q u ' o n emploie dans fa p r é p a r a t i o n . Il eft d o n c à délirer q u e ceux q u i font des nouvelles t e n t a t i v e s fur cette d e n r é e , puiffent p a r v e n i r au d e g r é de perfection c o n v e n a b l e ; on n e fauroit affez les e n g a g e r d'être conftans 8c fermes dans leurs e x p é r i e n c e s , & de fe fouvenir qu'elles doivent toujours être dirigées p a r des connoiffances c h y m i q u e s , fans lefquelles on ne peut abfol u m e n t rien faire de folide & de fiable; c e ne fera qu'après b e a u c o u p d'effais, qu'on pourra parvenir à quelque connoiffance certaine fur ce p o i n t . L o r f q u e


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CAYENNE.

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je p a r t i s p o u r la F r a n c e , plufieurs perfonnes q u i s ' o c c u p o i e n t de cet objet , p r é t e n d o i e n t déjà tirer d ' u n e certaine quantité d'herbe , autant d'indigo que d a n s les a u t r e s C o l o n i e s , & d ' u n e q u a lité cuivrée & calante ; je d o u t e que ce fuccès fe foit foutenu dans tous les cas , parce q u ' o n n ' a v o i t pas encore fait affez d'expériences p o u r c o n n o î t r e la p r é c i fion qu'il c o n v i e n t de m e t t r e dans la ferm e n t a t i o n néceffaire à l'extraction de la matière colorante ( i ) : précifion q u i d o i t v a r i e r relativement aux circonstances d o n t nous avons p a r l é . L a confiance eft d o n c néceffaire dans ces effais, fuppofé q u ' o n n e réuffiffe pas dans t o u s les cas ce n'eft q u e p a r ce m o y e n q u ' o n a c q u e r r a des n o t i o n s certaines fur les p r é p a r a t i o n s variées de cette fubftance. ( i ) Cette fermentation paffe très-promptement à l'état putride ; & l'expérience prouve que ce dernier eft trèscontraire à l'extraction de la matière colorante , qui paroît même la décompofer au point qu'on ne peut plus en tirer aucun parti. Il s'agit donc de trouver le moyen d'entretenir le premier état allez long-temps, pour que cette extraction puiffe fe faire avec avantage ; ce qui doit dépendre de l a force & de la longueur du batage,


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L ' i n d i g o eft une teinture qui jouit d'une t r è s - b o n n e r é p u t a t i o n , & (on prix eft fort a v a n t a g e u x : fi on réuffït a le fabriq u e r , il ne c o n t r i b u e r a pas peu à élever cette C o l o n i e , & à lui d o n n e r l'état de v i g u e u r d o n t je la crois fufceptible, O u t r e toutes ces d e n r é e s , que les terres de l'Ifle de C a y e n n e & de la G u i a n e , p r o d u i f e n t t r è s - b i e n , il en eft encore une fur laquelle p e r f o n n e ne p a r o î t a v o i r p o r t é de v u e s , q u i vraifemblablement réuffiroit très-bien dans ces contrées ; c'eft le t a b a c . L'expérience p r o u v e que cette p l a n t e croît & végète très-bien par-tout. Les Nègres & les Indiens en font v e n i r dans leurs établiifemens, & ceux de ces derniers qui font aux e n v i r o n s du M a y a c a r é , en p r é p a r e n t en petites carotes, qui eft excellent, & q u e nos E u r o p é e n s q u i en font le plus d'ufage p o u r f u m e r , t r o u vent fupérieur à celui q u ' o n a p p o r t e d'Europe. Les b o r n e s , q u e je me fuis impofé dans cet O u v r a g e , n e m ' o n t pas permis de m ' é t e n d r e a u t a n t q u e je l'aurai defiré,


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defiré, fur tous les faits relatifs a la culture des t e r r e s , & fur la fabrique des denrées d o n t nous v e n o n s de parler. Je me fuis d o n c c o n t e n t é de faire c o n n o î tre très-fuccinctement l'erreur à laquelle o n p a r o î t a t t a c h é depuis fi l o n g - t e m p s , fur la n a t u r e des terres de cette c o n t r é e , & fur les moyens les plus p r o p r e s p o u r en tirer un p a r t i a v a n t a g e u x . J ' a i i n d i q u é ceux q u i m ' o n t p a r u les plus convenables à cet objet. Je defire q u e m o n t r a v a i l puiffe d e v e n i r de q u e l q u e utilité p o u r cette C o l o n i e ; c'eft la r é compenfe la plus flateufe q u e je puiffe délirer des foins q u e je me fuis d o n n é s p o u r elle.

Tom.

II

C c


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XII.

Obfervations fur les corps lumineux qui brillent dans l'obfcurité , fur la mer. DANS ma traverfée de France à C a y e n n e , un des phénomènes qui m'aient le plus affecté, a été cette efpece de lumière phofphoriqne qui brille fur la mer, & forme de petites étincelles. Leur vivacité étoit en raifon du frottement plus ou moins confidérable fur la furface de l'eau, foit entre les parties de l'eau même diverfement agitées, foit par le moyen de quelque corps étranger , mû avec plus ou moins de force. Les mouvemens violens font peu favorables à la formation des étincelles ; elles font plus abondantes & plus vives, quand ces mouvemens font uniformes, & plus fortes lorfqu'ils font produits par des corps étrangers, que par les parties de Peau même. Outre ces étincelles, on voit dans un


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certain temps feulement, des efpeces de flammes plus ou moins grandes, de figure affez irréguliere , fe former dans l'intérieur de l'eau; c'eft-à-dire, à deux ou trois pieds de profondeur, & même quelquefois davantage. Ces éfpeces de flammes, qu'on ne fauroit mieux comparer qu'aux éclairs qui partent d'une nuée orageufe, font de couleur de feu, un peu plus pâles que la lumière des étincelles dont nous avons parlé. O n pourroit même dire qu'elles ne font pas le produit d'un frottement fenfible, puifque les jours où j'en ai obfervé un plus grand n o m b r e , la mer étoit t r a n quille, & paroiffoit n'avoir qu'un limpie mouvement d'ondulation, & le frottement du navire n'en produifoit aucune. Ces flammes pourroient bien être l'effet des frottemens qui s'exécutent dans l'intérieur de l'eau, par la rencontre des courans, dont la direction eft diamétralement oppofée. Je ne les ai obfervées, qu'après avoir paffé le tropique du cancer, & elles ne font devenues nombreufes, que vers le douzième, le dixième C c ij


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& le huitième d e g r é de latitude feptentrionale , qui eft précifément l'endroit où nous a v o n s obfervé des courans confidérables. O u t r e ces frottemens int é r i e u r s , il y en a encore d ' a u t r e s , d é p e n d a i s de l'impulfion de l'atmofphere fur la furface de l ' e a u , qui ne peut en faire m o u v o i r q u ' u n e c e r t a i n e maffe , q u i preffe c o n t r e la partie inférieure. Il p a r o î t , d'après ce q u e nous v e n o n s de d i r e , q u e le frottement eft la caufe de ces f e u x , & p r i n c i p a l e m e n t des é t i n celles q u ' o n obferve fur la furface de la m e r , puifqu'elles n ' o n t réellement lieu q u ' a u x endroits où l'on v o i t un f r o t t e m e n t m a r q u é ; comme , p a r exemple , toutes les fois q u e des v a g u e s font élevées au-delà de la furface de l'eau , qu'elles v i e n n e n t enfuite à s ' o u v r i r , & à gliffer fur celles qui leur font inférieures. L ' e n d r o i t où elles f o n t le plus fenfibles & le plus a b o n d a n t e s , eft a u t o u r d ' u n N a v i r e , lorfqu'il fait une lieue & d e m i e , ou deux lieues p a r h e u r e . O n doit également r a p p o r t e r au frottement , la lumière q u e produifent les


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CAYENNE.

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poiffons en n a g e a n t un peu vîte ; je n ' e n t e n d s c e p e n d a n t pas parler des d a u rades & de quelques autres de cette efpece , d o n t la furface de la peau eft parfemée d'une infinité de petits p o i n t s , qui luifent dans l'obfcurité ; mais des poiffons d o n t la couleur eft fombre , & qui c e p e n d a n t forment u n e trace de lumière très-agréable à l'œil. J ' e x a m i n a i le mieux qu'il me fût pofîible ces p o i n t s lumineux ; leur figure me parût f p h é r o ' i d e , & la lumière a u g m e n t o i t en p r o p o r t i o n de leur n o m b r e . Plufieurs de ces p o i n t s lumineux paroiffoient s'élever de la furface de l'eau ; d'autres étoient fenfibles dans l'intérieur de l'eau , y p a r c o u r o i e n t un certain efpace , & difparoifîbient fans v e n i r à la furface. C e s feux , ces lumières varient fingu lîerement , relativement à quelques circonftances qui paroiffent dépendre de la direction des vents , & de l'état de P a t m o f p h e r e ; par exemple , les v e n t s d u N o r d font t r è s - f a v o r a b l e s , les t e m p s humides & les v e n t s du Sud leur font contraires ; j ' a i obfervé encore , que C c iij


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d a n s les temps orageux ils font b e a u c o u p plus n o m b r e u x , q u e dans ceux q u i font fereins : enfin ces feux fe multiplioient d e plus en p l u s , à mefure q u e nous a p p r o c h i o n s de la Z o n e t o r r i d e . D é ces g é n é r a l i t é s , paffons à des expériences particulières. I°. Je tirai d e l'eau dans un feau , j e Pagitai avec u n morceau de bois , & a u f f - t ô t j'apperçus une g r a n d e q u a n t i t é d e points rouges qui difparoiffoient t o u t d e fuite ; mais en c o n t i n u a n t cette agitat i o n un p e u de t e m p s , je vis q u ' a p r è s d e u x trois minutes , il ne fortoit plus a u c u n e étincelle, L a même e x p é r i e n c e , répétée plufieurs fois , a toujours d o n n é le même réfultat. 2°. A p r è s a v o i r laiffé repofer cette eau q u e l q u e - t e m p s , j ' y produifis de n o u v e a u x frottemens ; les étincelles r e p a r u r e n t , moins nombreufes & moins lumineufes q u e lorfque Peau étoit tirée t o u t récemment de la mer. 3 ° . Je puifai de nouvelle eau , j ' y p l o n g a i d o u c e m e n t une lame de couteau , & il ne p a r u t p o i n t d'étincelles. L a lame


SUR CAYENNE. 407 du couteau promenée dans cette eau fit briller à l'infrant, une grande quantité de points rouge , qui paroiffoient naître de la lame même du couteau. La féconde expérience répétée offrit le même fpectacle. 4 . Je plongeai très-doucement mes doigts dans un autre vafe, rempli d'eau nouvellement tirée : à mefure que j ' e n fonçois les doigts dans l'eau, ils faifoient naître par leur extrémité , une affez grande quantité de ces points rouges , qui augmentoient à mefure que les doigts approchoient du fond du vafe. De tous les corps dont je me fuis fervi pour produire du frottement dans l'eau , j'ai obfervé que les corps métalliques occafionnoient plus d'étincelles, que les parties animales : le bois en donnoit beaucoup m o i n s , & le verre n'en produit prefque aucune. Il y a p l u s , cette eau fraîchement tirée , & mile dans un vafe de verre, agitée foit avec du bois, foit avec des m é t a u x , n'a manifefté aucune étincelle. 5°. Je confervai pendant cinq ou fix C c iv 0


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MEMOIRES

j o u r s cette eau dans une bouteille bien b o u c h é e : elle fût vuidée enfuite dans un feau; agitée de différentes manières, il n'en fortit a u c u n e lumière ; mais au b o u t de huit ou dix minutes , elle p r o duifit des étincelles t o u t comme celle qui étoit récemment tirée de la mer. P e n d a n t le temps que je m'occupois d e ces e x p é r i e n c e s , j ' o b f e r v a i que toutes les fois q u e le matelot tiroit le loch un peu r a p i d e m e n t , & lorfque cette corde a p p u y o i t fur le b o r d du b â t i m e n t , il en p a r t o i t de petites étincelles ; elles p a r o i f foient q u a n d cette corde gliffoit égalem e n t dans la m a i n du M a t e l o t , & en certain t e m p s , au lieu d'étincelles, c'était des petites flammes bleuâtres. E n a p p r o c h a n t des côtes de la Guiane , & f u r - t o u t près des embouchures des rivières , je me fuis a p p e r ç u q u e ces points lumineux étoient b e a u c o u p plus pâles & moins n o m b r e u x ; & enfin dans je port de C a y e n n e , ils étoient laiteux & en petite q u a n t i t é . L e p o i n t le plus difficile eft de décider de quelle n a t u r e eft cette matière l u m i


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409

neufe. Les uns l'attribuent à de petits animaux. Les expériences, que je viens de rapporter, femblent oppofées à cette opinion. D'autres veulent que ce foit une matière phofphorique , ce qui laiffe toujours la queftion indécife , puifque l'effet n'explique pas la caufe. Ne pourroit-on pas être porté à croire que cette matière a une analogie directe avec l'électricité ? Je laiffe aux Phyficiens à décider cette queftion. Telles font les expériences que je tentai pendant ma traverfée de France à Cayenne ; je les rédigeai peu de temps après mon arrivée , & les adreffai à M . Le Marquis de Turgot, qui eût la bonté de les faire imprimer dans le Journal de M . l'Abbé Rozier , où elles fe trouvent , T o m e troifieme , page 106. Je ne perdis point cet objet de vue pendant mon féjour à Cayenne, & je m'en occupai de nouveau ; il me reftoit des doutes, j'étois bien aile de les diffiper. Je répétai en 1773 & 1 7 7 4 , les expériences qu'on vient de v o i r , & j'obtins conftamment


41o

MÉMOIRES

les mêmes réfultats ; j ' e n t e n t a i de n o u velles q u i m'affermirent d ' a v a n t a g e , dans l'opinion q u e ces points lumineux ne font p o i n t p r o d u i t s p a r des êtres animés. J'examinois avec le plus g r a n d foin l'eau de la mer deftinée à mes r e c h e r c h e s , & je ne pus jamais y d é c o u v r i r le m o i n d r e infecte ; je me fervis de la loupe , & je n e fus pas plus heureux ; l'eau me p a r u t d a n s tous les temps t r a n f p a r e n t e , & dépouillée de t o u t e fubftance é t r a n g è r e ; & en y p l o n g e a n t , dans l'obfcurité , mes doigts , ou en l ' a g i t a n t avec d ' a u tres c o r p s , j ' y faifois n a î t r e u n g r a n d n o m b r e de p o i n t s lumineux de figure f p h é r o ï d e . Je p l o n g o i s dans l'eau de la m e r , des étoffes de laine , de foie & de l i n , je les frottois enfuite avec mes m a i n s , & il en p a r t o i t des points rouges qui p a roiffoient s'élancer dans l'air. L o r f q u e ces étoffes étoient prefque féches , en les f r o t t a n t d o u c e m e n t , il en p a r t o i t b e a u c o u p plus de lumière q u ' a u p a r a v a n t : enfin j ' a i obfervé , q u e les étoffes d e laine & de foie , en fourniffoient


SUR CAYENNE.

411

infiniment plus que celles de lin ou de c h a n v r e , & ces dernières n'en donnoient plus lorfqu'elles étoient feches. J'envoyai chercher par des Nègres pêcheurs, de l'eau-de la mer à une certaine dillance de la c o t e , mife & agitée dans un vafe de bois , elle donna comme à l'ordinaire beaucoup de points lumineux ; je la filtrai enfuite à travers du papier gris , employée dans cet état à de nouvelles expériences , elle m'offrit les mêmes phénomènes ; je répétai plufieurs fois cette dernière expérience, & j'obtins toujours le même réfultat. Les perfonnes inftruités, qui font des voyages de long cours, peuvent répéter les expériences dont je viens de rendre compte ; elles font fimples , faciles , & n'exigent pas beaucoup de préparations. Il peut fe faire que je fois dans l'erreur, je ne demande pas mieux qu'à être éclairé ; mais en attendant & jufqu'à ce qu'on ait donné des explications fatisfaifantes aux objections fuivantes , on me permettra de douter que les infectes foient l'unique caufe de la lu-


412

MÉMOIRES

miere qu'on voit fur la mer pendant la nuit ( I ). 1 °. Pourquoi ces points lumineux font ils toujours le produit du frottement, & pourquoi le frottement doux & léger y eft-il plus favorable que celui qui eft fort & violent ? Pourquoi obferve-t-on cette lumière en plus grande quantité dans les temps fecs que dans les temps, humides, & dans les temps orageux que dans ceux qui font fereins ? Pourquoi les vents du Nord lui font-ils plus favorables que tous les autres ? Pourquoi enfin , ces corps lumineux deviennent-ils plus abondans , à mefure qu'on approche de la Zone torride ? 2 ° . Pourquoi l'eau de la mer offre-telle plus de lumière, lorfquelle eft agitée avec certains corps qu'avec d'autres , & pourquoi cette lumière produite dans de l'eau ifolée paroît-elle s'épuifer , lorfqu'on agite l'eau pendant long-temps ( 1 ) Je ne nie point, qu'il ne puiffe fe trouver des endroits , où il y ait des infectes luifins; mais je me crois fonde à croire que ces infectes r'exiftent pas par-tout, & que la lumiere qu'où voit fut la mer, leur eft tres-independance.


sur

CAYENNE.

413

de fuite ? P o u r q u o i paroi t-elle fe r é p a rer l o r f q u ' o n lai fié l'eau un certain temps t r a n q u i l l e ? P o u r q u o i cette eau c o n f e r vée p e n d a n t c i n q à fix jours dans des bouteilles , p e r d - t - e l l e la p r o p r i é t é d e d o n n e r des étincelles , & p o u r q u o i la recouvre-t-elle , l o r f q u ' o n la m e t d a n s u n vafe de bois & q u ' o n Pexpofe à Pair ? P o u r q u o i la c o r d e d u loch p r o d u i t - e l l e u n g r a n d n o m b r e de ces é t i n c e l l e s , e n f r o t t a n t fur le b o r d du N a v i r e , & e n gliffant dans la main du matelot , & p o u r q u o i offre-t-elle en certains t e m p s feulement de petites flammes bleuâtres ? P o u r q u o i les étoffes de laine & de foie , trempées dans l'eau de la mer , d o n n e n t elles plus de lumières q u e le linge , & p o u r q u o i ces étoffes en fourniffent-elles d ' a v a n t a g e , lorfqu'elles font prefque féches ? P o u r q u o i enfin , Peau filtrée produit-elle des étincelles comme celle qui ne l'eft pas ? 3 ° . Les infectes ou petits a n i m a u x q u ' o n fuppofe p r o d u i r e ces feux , f o n t ils a p p a r e n s à la v u e , où ne font-ils vifibles q u ' a u microfeope ? Reftent-ils


414

MÉMOIRES

dans l'intérieur des e a u x , ou a leur fup e r f i d e feulement ? C o m m e n t p r o d u i f e n t - i l s les g r a n d e s maffes de lumière , q u ' o n v o i t en certains temps , dans l'intérieur des eaux ? Ont-ils befoin d'être agités p o u r devenir brillans ?. P e u t - o n fuppofer qu'ils paffènt à travers le f i l t r e , o u de quelle manière font-ils régénérés après q u e l'eau a été filtrée ? & c . & c . & c .

FIN.


TABLE DES

MÉMOIRES,

Contenus dans ce fécond Volume. MEMOIRE I.

OBSERVATIONS

générales fur la Guiane , & fur les productions naturelles les plus propres à fon commerce & à Jon établiffement. Page 1 M É M O I R E I I . Sur le traitement des plaies relativement aux pays chauds. 38 M É M O I R E I I I . Sur le traitement des inflammations, des abfcès & des gangrenes. 94 M E M O I R E IV. Sur le traitement des ulceres. 145 M É M O I R E V. Obfervations fur quelques Quadrupédes de la Guiane. 177 M É M O I R E VI. Sur le Tapir ou Maïpouri. 216 M É M O I R E VII. Obfervations générales fur les mœurs , & les habitudes des oifeaux de la Guiane. 245


416

TABLE.

MÉMOIRE V I I I . Sur le Camoucle. P . 278 MÉMOIRE I X .

Sur un poiffon à commo-

tion électrique, connu à Cayenne le nom d'anguille MÉMOIRE X .

tremblante.

fous 287

Obfervations générales fur

la culture des terres de Cayenne & de la Guiane. MÉMOIRE X I .

327 Obfervations fur

la cul-

ture particulière des plantes , qui produifent les denrées de Cayenne.

360

MÉMOIRE X I I . Obfervations fur les corps lumineux qui brillent dans fur la

l'obfcurité,

mer.

402

Fin de la Table du fécond Volume.

FAUTES A CORRIGER. Page 290, lig. 1 7 , dans l'inftant je diftinguai je fentis, EFFACEZ , je fentis.


Mémoires pour servir à l'histoire de Cayenne, et de la Guiane françoise. Tome second  

Auteur : Bertrand Bajon / Ouvrage patrimonial de la bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation Université des Antille...

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