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MANIOC.org Bibliothèque A l e x a n d r e Franconie Conseil général

de la

Guyane


ANGE

PITOU

AGENT ROYALISTE ET CHANTEUR DES RUES (1767-1846)

MANIOC.org Bibliothèque A l e x a n d r e Franconie Conseil général

de la

Guyane


DU

INVENTAIRE DES T A B L E A U X

M Ê M E

A U T E U R

DU R O Y , r é d i g é e n

1709

et

1 7 1 0 par

p u b l i é p o u r l a première fois a v e c d e s a d d i t i o n s e t d e s n a n d ENGERAND. ( C o l l e c t i o n d e s I n v e n t a i r e s p u b l i é s p a r chéologie d u comité des travaux historiques d u Ministère p u b l i q u e e t d e s B e a u x - A r t s . ) Un fort v o l u m e in-8°. 1899 H I S T O I R E DU MUSÉE DE C A E N . U n v o l . i n - 8 °

POUR

PARAÎTRE

N.

Bailly,

notes p a r F e r la s e c t i o n d ' a r de l'Instruction Paris. Leroux. 1 2 fr. » 1 fr. 5o

PROCHAINEMENT

:

I N V E N T A I R E D E S T A B L E A U X COMMANDÉS E T A C H E T É S POUR L E R O I ( 1 7 1 5 - 1 7 9 2 ) . L ' A R T NORMAND : LA S C U L P T U R E ROMANE DANS L ' A R R O N D I S S E M E N T DE C A E N . LES LE

AMUSEMENTS D E S V I L L E S D'EAUX A T R A V E R S L E S A G E S . LIVRET

D E S VOYAGEURS

D E LA V I L L E

DE C A E N ,

par

l'abbé

Michel

de

S a i n t - M a r t i n , p u b l i é a v e c u n e i n t r o d u c t i o n et u n e s s a i b i b l i o g r a p h i q u e , par F e r n a n d E n g e r a n d .

EN

PRÉPARATION

:

I N V E N T A I R E G É N É R A L D E S S T A T U E S DE L A C O U R O N N E . L ' A R T NORMAND : LA S C U L P T U R E

ROMANE DANS L ' A R R O N D I S S E M E N T DE B A Y E U X .

L A B R O D E R I E DE B A Y E U X , D I T E DE L A R E I N E

MATHILDE.

LE PUY-EN-VELAY. — IMPRIMERIE RÉGIS MARCHESSOU, BOULEVARD CARNOT, 23.


A n g e Pitou chantant sur la place S a i n t - G e r m a i n - l ' A u x e r r o i s (Gravure extraite du Chanteur

Parisien. 1809).


FERNAND

ENGERAND

Ange Pitou Agent royaliste et

chanteur des rues

PARIS E R N E S T 28,

L E R O U X , RUE

BONAPARTE,

É D I T E U R 28

1899 DEPARTEMENT

D E LA G U Y A N E

BIBLIOTHEQUE A.

FRANCONIE


A

MON

FRÉDÉRIC MAITRE

DE C O N F É R E N C E S

AMI

PLESSIS

A L'ÉCOLE

NORMALE

SUPÉRIEURE


AVANT-PROPOS

La célébrité p o s t h u m e , conquise par Ange P i t o u , le fut par des voies assez exceptionnelles et par des procédés un peu en dehors des m é t h o d e s scientifiques. Le r o m a n et le théâtre remplirent, à son égard, le rôle de la critique historique ; aussi est-ce d'après les données de la légende qu'il est aujourd'hui généralement connu. J'ai pensé que le personnage méritait un plus sérieux examen, et qu'il y aurait intérêt à séparer ici la fable de la réalité. Ma curiosité n'a pas été déçue, et les faits sembleraient m ê m e avoir justifié mes prévisions, car la vérité est apparue plus surprenante encore et aussi r o m a n e s q u e que la légende. Chez Ange Pitou, ce qui sollicite d'abord l'attention et facilement attire la sympathie, c'est le côté pittoresque et original. Il n'est, certes, pas banal, ce petit chanteur des rues, qui conspire en plein vent contre le Directoire, fronde avec entrain les pouvoirs établis, aux applaudissements d'une foule idolâtre, et ne craint pas de crier tout haut ce que chacun pense tout bas. Adopté par le public parisien, il bénéficie rapidement du plus prodigieux des engouements : chaque soir, on le voit attirant en foule la société élégante et le populaire sur cette place SaintGermain-l'Auxerrois, où il a établi ses tréteaux, et où il donne un tel attrait à ses séances que le genre est d'y aller comme à l'Opéra et que de belles mondaines y


AVANT-PROPOS

II

dépêchent leurs domestiques, sept heures d'avance, pour leur retenir des places ! Mais ces dehors excentriques dissimulaient un personnage plus compliqué, et le chanteur se doublait d'un agent royaliste entreprenant et résolu. Ce côté-là avait jusqu'alors échappé à l'attention des historiens, qui tenaient, en général, Ange Pitou p o u r un fantaisiste et un a m u s a n t irrégulier; je me suis particulièrement appliqué à le mettre le plus complètement possible en lumière. Q u a n d le gouvernement de la R e s t a u r a t i o n , qui avait tant de raisons et d'intérêt à lui dénier cette qualité, était, par la force m ê m e des choses, contraint de le reconnaître « p o u r un des agents spéciaux qui avaient tenté avec le plus de zèle, d'efforts et de périls, le rétablissement du gouvernement légitime en France pendant l'administration anarchique de la Convention et du Directoire », c o m m e n t pourrait-on contester son rôle politique et refuser de voir en lui un agent royaliste très actif, et m ê m e , à un m o m e n t d o n n é , l'un des bailleurs de fonds du p a r t i ? S'il conspirait dans la rue avec ses chansons, il conspirait aussi dans l ' o m b r e , et nous le verrons tenir cet emploi occulte, sans peur ni défaillance, sous la Convention et le Directoire, attaquant les Jacobins dans les journaux où il collaborait, bravant et bernant le tribunal révolutionnaire, risquant cent fois sa vie, couchant aussi souvent en prison que chez lui, travaillant en plein Paris et avec une incroyable audace à l'armement de la Vendée, c o r r o m p a n t les a d m i n i s t r a t i o n s et la police, achetant de ses deniers personnels la c o m m u t a t i o n de peine des c o m missaires royaux, enfin avançant à Pichegru 6 0 , 0 0 0 francs au 18 fructidor. I

A ce double titre, Ange P i t o u sollicitait donc l'attention, et par lui-même le personnage méritait d'être plus exactement connu et mis dans son jour véritable. C'est en ce sens I. L e t t r e d u d u c d e D o u d e a u v i l l e , s e c r é t a i r e d u m i n i s t è r e d e la M a i s o n d u R o i , a d r e s s é e à A n g e P i t o u , e n d a t e d u 13 j u i l l e t 1 8 2 5 , et r e p r o d u i t e d a n s les Diverses

pièces

concernant

les

réclamations

du sieur

Louis

Ange

Pitou.


AVANT-PROPOS

III

que j'ai travaillé, et j'ai conscience de n'avoir négligé aucun des éléments d'informations mis à m a portée, et susceptibles d'aider à la manifestation de la vérité. Contrôlées, autant q u e possible, aux sources m ê m e et d'après les témoignages contemporains, débarrassées de quelques insignifiantes inexactitudes ou de légères exagérations sans conséquence, mises au point en un m o t , les affirmations personnelles d'Ange P i t o u m ' o n t paru dignes de foi et empreintes de cette sincérité, que l'on doit surtout rechercher en pareille m a t i è r e . Alors seulement, l'ayant trouvé véridique en ce qui le concernait, j'ai pensé que son témoignage pourrait être avantageusement produit sur les grands événements politiques, dont il lui fut donné d'être le spectateur, parfois même l'acteur, au cours de sa vie orageuse.


PREMIÈRE

PARTIE


CHAPITRES I

GÉNÉALOGIE D'ANGE

PITOU

: P I T H O U OU

PITOU.

« Ange P i t o u descendait-il, c o m m e il le prétendait, de P i t h o u , l'intègre et spirituel magistrat, l'un des a u t e u r s de cette Satyre Ménippée qui valut u n e armée au Béarnais ? La chose n'aurait rien d'étonnant, et dans le c h a n t e u r forain, n o u s r e t r o u v o n s , c o m m e des preuves de filiation, le m ê m e bon sens français, la m ê m e verve railleuse, la m ê m e raison assaisonnée d'esprit, mise au service de la m ê m e cause. » L'état actuel des divers actes de l'état civil, susceptibles d'établir cette descendance, n'autorise pas encore une certitude absolue, mais semble confirmer cette h y p o t h è s e de M. É d o u a r d D r u m o n t . C'est Ange P i t o u l u i - m ê m e q u i , se faisant l'écho de traditions de famille, r e v e n d i q u a cette parenté illustre, et les preuves qu'il en d o n n e , si elles ne sont point décisives, mettent en t o u s cas sa b o n n e foi h o r s de cause. La suppression de la lettre h, qui différencie le n o m de P i t o u d'avec celui de P i t h o u , aurait été faite dans les circonstances suivantes : Au milieu du XVII siècle, le neveu de l'auteur de la Ménippée, Pierre P i t h o u , sieur de L u y è r e s et de la Rivière de C o r p s , abjurait le c a l v i n i s m e ; p o u r échapper à la vengeance des religionnaires de C h a m p a g n e , son fils J e a n , qui avait suivi son exemple, dut quitter cette province, berceau de sa famille, et vint s'établir c o m m e charretier dans u n e ferme d u petit village de « « « « « «

I

e

2

I. E d o u a r d D r u m o n t . Mon vieux Paris. A n g e P i t o u . 2. A n g e P i t o u . Une Vie orageuse, t. III. p . 29. — A n g e P i t o u d o n n e p a r e r r e u r à s o n b i s a ï e u l les p r é n o m s d e L o u i s A n g e , il s ' a p p e l a i t e n r é a l i t é J e a n ( R e g i s t r e s d e l'état civil d e C h â t e a u d u n p o u r 1 7 1 0 , n° 37). 1


2

PITOU

ANGE

S a i n t - C l o u d , près de C h â t e a u d u n . O r il se trouva qu'en ce coin du D u n o i s , le n o m de Pitou était assez r é p a n d u et, dans ce seul petit h a m e a u d ' u n e centaine d'âmes, porté par trois familles : le nouvel arrivant dut voir d a n s cette conjoncture un m o y e n facile de d é r o u t e r les recherches des protestants, assez n o m b r e u x dans la région, et, p o u r t o u s , p o u r son maître c o m m e p o u r le curé, le titulaire du n o m fameux de P i t h o u ne fut plus que J e a n P i t o u , avec u n e o r t h o g r a p h e bien m o i n s c o m p r o mettante. Les lacunes des registres de l'état civil des réformés de l'Aube ne permettent pas de vérifier c o m p l è t e m e n t cette allégation fondamentale et d'établir q u e Pierre P i t h o u , sieur de L u y è r e s — que Grosley, l'historiographe de la famille, dit m o r t sans postérité — ait eu des enfants . Le fait, à vrai dire, n ' a u r a i t rien d'impossible, et l'erreur de Grosley s'expliquerait alors par la situation m ê m e du p e r s o n n a g e : ce P i e r r e P i t h o u , en effet, aurait été u n h o m m e n u l , assez peu r e c o m m a n d a b l e , relégué à la c a m p a g n e et strictement tenu à l'écart par sa famille, n o b l e m e n t apparentée ; dans ces c o n d i t i o n s , il se p o u r r a i t bien que l'historien des P i t h o u n'ait eu sur ce p e r s o n n a g e que des r e n s e i g n e m e n t s s o m m a i r e s et qu'il ne se soit inspiré, p o u r écrire son livre, q u e des s e n t i m e n t s de la famille, assez désireuse de faire l'oubli sur u n m e m b r e peu h o n o r a b l e . D ' a u t r e part, le registre des b a p t ê m e s de la c o m m u n e de SaintC l o u d , près de C h â t e a u d u n , n'existe qu'à partir de 1664, et à la date du 20 février de cette a n n é e , on y relève bien le « baptême d'un L a u r e n t , fils de Jean P i t o u et de T o m a s s e Le P e s t e u r »; on serait d o n c ici en présence d'un petit-fils de Pierre P i t h o u , sieur de L u y è r e s . Les affirmations d'Ange P i t o u se t r o u v a n t en partie vérifiées, on p o u r r a i t d o n c , à défaut d ' u n e certitude absolue impossible dans l'état de la q u e s t i o n , établir ainsi cette généalogie p r o b a b l e d o n t il se m o n t r a i t si fier : I

2

I. R e g i s t r e s d e b a p t ê m e s d e la p a r o i s s e d e S a i n t - C l o u d L.-D

C o u d r a y . Un coin

de l'ancien

Dunois.

p.

(1664-1689). —

31o.

2. Vie de Pierre Pithou, a v e c q u e l q u e s m é m o i r e s s u r s o n p è r e et s e s frères ( p a r G r o s l e y ) . 1 7 5 6 . — D a n s les Mémoires de l'Académie de Troyes ( 1 7 6 8 ) d u m ê m e G r o s l e y ( p p . 3 2 9 et 1 1 2 ) , ce m ê m e n o m d e P i t h o u est é c r i t i n d i s t i n c t e m e n t a v e c o u s a n s h. L e s r e g i s t r e s d e l ' é t a t civil d e s r é f o r m é s d e l ' A u b e , q u i se t r o u v e n t e n la c o m m u n e de Saint-Mards en O t h e , ne vont q u e de 1671 à 1 6 8 4 .


ANGE

PIERRE

3

PITOU

P1THOU

( 1496— 1 5 5 4 ) , avocat à T r o y e s , e u t d'un s e c o n d

PIERRE

FRANÇOIS

PITHOU,

PITHOU,

(16..-1687),

que

qui é p o u s a C l a u d e

Grosley

Charles

Briçonnet.

ÉLISABETH,

ANNE,

qui é p o u s a

PITHOU,

Luyères (15..-1619), qui e u t

de

LOUISE,

qui é p o u s a C l a u d e M o l l é .

sieur de L u y è r e s et de la Rivière de Corps

sieur

MARGUERITE,

PITHOU,

mort vers 1 6 5 o , c o n s e i l l e r au P a r l e m e n t de Paris, qui eut

PIERRE

ANTOINE

PITHOU,

sieur de Bièvre ( 1 5 4 3 - 1 6 2 1 ), l i t térateur et bibliophile, qui eut une descendance.

sieur de S a v o y e ( 1 5 3 9 - 1 5 9 6 ) , j u r i s c o n s u l t e , l'un d e s auteurs de la Satyre Ménippée, mort s a n s e n f a n t s .

PIERRE

mariage

de la R o c h e -

f o u c a u l d , m a r q u i s de M o n t e n d r e .

qui é p o u s a N i c o l a s D u r a n d , sieur de la V i l l e g a g n o n .

dit mort s a n s p o s t é r i t é , m a i s qui dut avoir

JEAN

PITOU, e

mort au début d u xviii s i è c l e , qui s u p p r i m a l'h du n o m de P i t h o u , é p o u s a

Thomasse

Le P e s t e u r , et eut

LAURENT

PITOU

PIERRE

(1664-?).

PITOU

( 1 6 7 2 - 1 7 . . ) , h u i s s i e r de la v i n g t a i n e du c o m t é et bailliage d e D u n o i s , a m i du jurisconsulte P o t h i e r , qui é p o u s a A n g é l i q u e G a l l o c h é , et eut sept e n f a n t s , d o n t

Louis P I T O U ( 1 7 1 5 - 1 7 7 6 ) , marié en s e c o n des n o c e s à J e a n n e C o t i n , qui eut pour d e s c e n d a n t

CLAUDE PITOU,

LOUIS-ANGE PITOU

PIERRE P I T O U

h u i s s i e r royal à

( 1 7 2 0 - 1 7 7 6 ) , r é g i s s e u r du d o -

(1722-?).

Châteaudun.

m a i n e de M é m i l l o n , p a r -

MAGDELEINE

(1722-1808),

rain d ' A n g e P i t o u .

LOUIS-ANGE

PITOU,

né à V a l a i n v i l l e , le 2 avril 1 7 6 7 .

J a m a i s , au reste, la légitimité de cette filiation ne fut c o n t e s t é e ; en 1 7 3 7 , elle faillit m ê m e être j u r i d i q u e m e n t confirmée, grâce à l'intervention d u jurisconsulte P o t h i e r , ami p e r s o n n e l d u grandpère d'Ange P i t o u et son voisin à Lutz .Ce P i e r r e P i t o u était sorti p a r l u i - m ê m e de la médiocrité, et de simple fermier, devenu successivement m a r c h a n d de blé à C h â t e a u d u n et h u i s I

I . Ange Pitou.

Une

Vie orageuse,

t. I I I . P . 1 0 .

tutrice

d'Ange Pitou,


4

ANGE

PITOU I

sier de la vingtaine p o u r le c o m t é de D u n o i s ; il avait c e p e n dant gardé de son a n c i e n n e c o n d i t i o n u n e modestie exagérée et jamais, malgré les instances de P o t h i e r , il n'avait consenti à rétablir cet h qui était le type de l ' o r t h o g r a p h e de son n o m de famille, prétextant la difficulté de soutenir d i g n e m e n t un n o m illustre. E n 1736, il fut r u i n é par u n incendie, et son ami l'engagea vivement à tenter de relever sa fortune par la c o n s i d é ration qui irait à son n o m rectifié; des d é m a r c h e s en ce sens furent m ê m e faites p e r s o n n e l l e m e n t par P o t h i e r auprès de d'Aguesseau, et celui-ci consentit à cette rectification, d e m a n dant seulement q u ' u n e déclaration en fût faite par l'intéressé. P o t h i e r parvint bien à a m e n e r à P a r i s l'obstiné d u n o i s , m a i s celui-ci, dès qu'il eut c o n n a i s s a n c e du but du voyage, se refusa définitivement à toute d é m a r c h e . Pierre P i t o u conserva d o n c b é n é v o l e m e n t u n n o m vulgaire et ne releva point sa fortune. Seule l'amitié de P o t h i e r lui vint en aide, à lui et à ses enfants : l'un devint régisseur du d o m a i n e de M é m i l l o n , u n autre huissier royal, la fille c o m m e r ç a n t e ; m o i n s h e u r e u x q u e ses frères, l'aîné, L o u i s P i t o u , s'établit tailleur à Valainville, près de C h â t e a u d u n . E n 1766, il é p o u sait en secondes noces J e a n n e C o t i n , âgée de q u a r a n t e a n s , et le 2 avril 1767, le curé Dartois baptisait, en l'église de M o l é a n s , leur u n i q u e rejeton, L o u i s - A n g e P i t o u , en présence de L o u i s Ange P i t o u , régisseur du d o m a i n e de M é m i l l o n , p a r r a i n , et de Marie-Anne G r a n d e t , m a r r a i n e . 2

I. R e g i s t r e s d e l ' é t a t civil d e C h â t e a u d u n , 1 7 1 0 : n° 37 ; — 1 7 2 0 : n° 3 0 7 2 . R e g i s t r e s d e l ' é t a t civil d e l a c o m m u n e d e M o l é a n s .


CHAPITRE

L'ENFANCE D'ANGE

II

P I T O U : SON ÉDUCATION. —

AU

SÉMINAIRE DE

CHARTRES : VOCATION CONTRARIÉE. — RÉSOLUTION ÉNERGIQUE.

Loin d ' a m e n d e r la situation de ses parents et de leur inspirer la louable a m b i t i o n de relever leur condition, la naissance d'Ange Pitou ne fit que les enfoncer plus avant dans cette médiocrité qui, décidément, semblait être leur l o t ; on dut v e n d r e le petit d o m a i n e de Valainville p o u r s'installer dans u n e « locaterie » au h a u t de D h e u r y , h a m e a u de la paroisse de D o n n e m a i n - S a i n t M a m e r t , et de tailleur le père devint h o m m e de peine , n'ayant p o u r tout avoir que d e u x vaches q u e le jeune Ange pacageait dans les prairies avoisinantes . L'enfant aimait fort cette vie r u s t i q u e ; aussi, grandi au plein air et dans la liberté des c h a m p s , prit-il u n e m i n e désolée q u a n d , u n matin de 1 7 7 5 , son père le conduisit chez le m a g i s ter du village. Il t é m o i g n a d'ailleurs d'un goût m o d é r é p o u r l'étude et l'internat, tandis que ses parents poursuivaient leur tâche a c c o u t u m é e , n'ayant, p o u r p r e n d r e le dessus de la misère, d'autre espoir qu'en la succession de leur frère, le régisseur de M é m i l l o n , p a r r a i n de leur fils et qui devait n a t u r e l l e m e n t , pensaient-ils, avantager les m e m b r e s les plus nécessiteux de la famille. E n 1 7 7 6 , ces espérances furent renversées; L o u i s - A n g e P i t o u décédait, instituant sa s œ u r Magdeleine sa légataire universelle et la substituant o r a l e m e n t au jeune A n g e , le fils de son frère I

2

3

I. A n g e P i t o u . Une Vie orageuse, t. III. p. 20. 2. R e g i s t r e s d e la p a r o i s s e d e C o n i e ( E u r e - e t - L o i r ) . — D a n s s o n a c t e d e d é c è s ( 1 0 j u i n 1 7 7 7 ) , L o u i s P i t o u est qualifié h o m m e d e p e i n e . 3. A n g e P i t o u . Voyage à Cayenne. t. I. p . 1 6 .


6

A N G E. P I T O U I

aîné . L o u i s P i t o u ne put survivre à ce n o u v e a u coup d ' u n destin inexorable : le 10 juin 1776, il m o u r a i t à C o n i e , laissant son fils a u x m a i n s d ' u n e épouse assez peu avisée, sans fortune ni défense, ou d'une s œ u r d o n t il ne connaissait q u e trop le caractère. De fait, A n g e P i t o u était à la merci de sa tante, p u i s q u e celle-ci n'était engagée à son égard q u e sur simple parole : elle fit savoir qu'elle entendait se charger de l'éducation de son neveu et, à cet effet, le retira de la m a i s o n maternelle p o u r le p r e n d r e chez elle . Magdeleine P i t o u avait alors c i n q u a n t e - c i n q a n s : elle possédait u n e fortune suffisante et q u e l q u e s rentes acquises d a n s le c o m merce ou p r o v e n u e s de successions diverses ; c'était, au reste, le type de cette vieille fille acariâtre et dévote, q u ' u n e inutile virginité, les h a s a r d s et les h u m i l i a t i o n s d u négoce ont aigrie et q u i déteste le m a r i a g e de tout le fiel a c c u m u l é dans les c i n q u a n t e années d ' u n célibat forcé. T o u t e son a m b i t i o n se haussait à faire de son neveu un prêtre et, sans jamais s'en être ouverte à l'enfant, elle travaillait à relever ses goûts en ce sens et à lui d o n n e r le désir d ' u n aussi h a u t établissement. Ange P i t o u fut alors m i s au collège de C h â t e a u d u n ; il se m o n tra b o n écolier et eut q u e l q u e s succès d o n t sa tante fut satisfaite. C e p e n d a n t les s o u v e n i r s , d o n t o n l'entretenait sans cesse, de Pierre P i t h o u et de P o t h i e r , lui d o n n è r e n t de l'inclination p o u r le b a r r e a u et, en 1781, il d e m a n d a à étudier en d r o i t ; o n lui opposa u n refus formel et sa tante, dévoilant ses projets, lui fit c o m p r e n d r e qu'il n'eût point à c o m p t e r s u r sa succession, s'il ne répondait à ses vues. L a s o u m i s s i o n était p é n i b l e ; le jeune adolescent ne se sentait, en effet, a u c u n e vocation religieuse et il était p a r t i c u l i è r e m e n t épouvanté à l'idée de ce terrible v œ u de chasteté qu'il se p r é s u m a i t incapable de tenir, sans peut-être en c o m p r e n d r e encore l'absolue signification . N é a n m o i n s , c o m m e cette échéance était lointaine et q u e la résistance ne l'eût avancé en rien, il ne récrimina point : sa tante alors l'envoya à C h a r t r e s suivre les cours du g r a n d séminaire de Beaulieu, où il eut p o u r c a m a r a d e s et a m i s , T h e n a i s i e , q u i devait plus tard jouer u n certain rôle dans les guerres de Vendée et u n de ses cousins, René Pitou . 2

3

4

5

I. A n g e P i t o u . Voyage

à Cayenne.

t . I, p . Ix.

2. R e g i s t r e s d ' é t a t - c i v i l d e la p a r o i s s e d e C o n i e . 3 . A n g e P i t o u . Voyage

à Cayenne.

t. I, p . Ix.

4. I d . t. I. p . x i i i . — L'Urne

des Stuarts

5. Id. Le

p.

Trône

du Martyr,

17.

et des Bourbons,

p . 8.


ANGE

PITOU

7

P e n d a n t les vacances de 1 7 8 4 , il mit par hasard la main sur l'ancienne bibliothèque de son oncle et il en eut bien vite dévoré le c o n t e n u ; ensemble il lut Voltaire, F é n e l o n , R o u s s e a u , Montesquieu, Rollin, H e l v é t i u s , F r é r e t , L a Mettrie, Spinoza, Bayle, etc., sans oublier certaines œ u v r e s grivoises, e n d o r m i e s dans un coin p o u d r e u x et qui ne furent p a s les m o i n s g o û tées. « Ces lectures — confesse-t-il — m ' é t o n n è r e n t b e a u c o u p , « m ' é b r a n l è r e n t , confondirent mes facultés, développèrent dans « m o n c œ u r des p e n c h a n s , des tentations, des appétits excellens « et pernicieux, d e s passions ardentes et précoces, u n désinté« ressement à toute épreuve, un mépris extrême p o u r la fortune, « u n e a m b i t i o n d é m e s u r é e p o u r la célébrité . » D ' u n e foi naturelle et consolante, il passa à u n scepticisme étudié sur Dieu et la P r o v i d e n c e ; il devint républicain en lisant R o l l i n , et l'attachement de sa tante à la m o n a r c h i e confirma encore sa jeune conviction civique. L'esprit d u jeune h o m m e , on le voit, était au diapason des sentiments de l'époque, et o n le voulait p r ê t r e ! il ne pouvait vraiment se faire à u n e telle idée; et p o u r s'assurer encore plus dans sa r é s o l u t i o n , il r i m a des vers et prit u n e a m i e . I

A la rentrée, Ange P i t o u t o m b a sous la férule d ' u n professeur de r h é t o r i q u e intolérant, d'une austérité farouche et o m b r a g e u s e , étranger à ces sentiments de bonté et de bienveillance q u i semblent la m a r q u e exquise du seul mérite, l'abbé Chasles, de q u i la doctrine était si étroite qu'il appelait l ' o r t h o g r a p h e usitée par Voltaire « o r t h o g r a p h e des i m p i e s » . L e disciple, à q u e l q u e t e m p s de là, devait retrouver son maître dans u n e attitude bien différente ; mais p r é s e n t e m e n t , avec u n tel h o m m e , il fallait se garder de la fantaisie, c o m p o s e r suivant les règles et s u r t o u t ne pas sacrifier a u x idées nouvelles qu'il poursuivait de son i n flexible intransigeance. U n tel rigorisme n'était pas de nature à modifier les intentions du jeune séminariste récalcitrant, à q u i la vie ne dissimulait, d'ailleurs, a u c u n e de ses s é d u c t i o n s ; et les agaceries des belles v i g n e r o n n e s lutinées au bois de la C h a m b r e , les œillades langoureuses de la c h a r m a n t e modiste de la r u e d u M u r e t n'étaient point précisément faites p o u r le r a m e n e r à des idées plus o r t h o doxes. Bientôt il lui fallut p r e n d r e u n parti dans u n sens o u dans l'autre : il n'hésita point. 2

I. A n g e P i t o u . L'Urne 2. I d . Voyage

à Cayenne.

des Stuarts.

p . 8.

t. I. p . 1 4 ; — Une

Vie orageuse,

t. I I I . p . 1 2 6 .


8

ANGE PITOU

Le 17 octobre 1 7 8 9 , les vacances terminées, il quittait C h â t e a u d u n avec quelques abbés de ses a m i s p o u r aller à C h a r t r e s recevoir les ordres ; et le l e n d e m a i n , tandis q u e ses c a m a r a d e s regagnaient Beaulieu et le séminaire, A n g e P i t o u , huit louis en poche et sur l'épaule sa petite valise c o n t e n a n t un frac violet, deux cravates, sept chemises et le m a n u s c r i t d'un grand p o è m e de sa c o m p o s i t i o n , La Voix de la Nature, Ange P i t o u , d ' u n pas allègre et résolu, prenait la g r a n d e r o u t e de P a r i s I

I. A n g e P i t o u . Voyage à Cayenne. t.I. p . xvii. — Il n e m ' a p a s é t é d o n n é d e t r o u v e r d ' a u t r e s r e n s e i g n e m e n t s s u r ce p o è m e d e j e u n e s s e d ' A n g e P i t o u , q u i a s s u r é m e n t n e fut j a m a i s p u b l i é , préjudlice a s s e z l é g e r , je p e n s e , p o u r l e s lettres françaises !


C H A P I T R E III

PARIS LE 21 OCTOBRE — ANGE REINE

1 7 8 9 : LE MEURTRE DU BOULANGER FRANÇOIS.

P I T O U JOURNALISTE

: ANGE

P I T O U AGENT

: Le

Petit

Gautier.

— C H E Z LA

ROYALISTE.

L e mercredi 21 octobre 1 7 8 9 , à six heures d u m a t i n , A n g e P i t o u mettait le pied sur le sol de P a r i s , et, après avoir l o n g u e m e n t d é a m b u l é par les rues, ébloui, fasciné, béant d ' a d m i r a t i o n , à c h a q u e pas t r o u v a n t u n e surprise, il arrivait, sur les dix h e u r e s , au r o n d - p o i n t de l'Étoile des C h a m p s - E l y s é e s Ce matin-là, Paris avait sa p h y s i o n o m i e des g r a n d s jours d ' é m o t i o n s populaires. L o u i s X V I avait été r a m e n é de Versailles, mais le boulanger, la boulangère et le petit mitron n'avaient pas a p p o r t é l'abondance à leur suite : la police était désorganisée, la garde nationale divisée, les riches fuyaient dans les c a m p a g n e s o u à l'étranger, ceux q u e leurs affaires retenaient à la ville restaient c l a q u e m u r é s d a n s leurs d e m e u r e s , la r u e passait s o u d a i n d'un tapage affolé à u n m o r n e silence ; la p o p u l a t i o n , sous les a r m e s , était dans l'attente de brigands invisibles qui, la nuit, m a r q u a i e n t les m a i s o n s à la c r a i e ; la famine se faisant cruellement sentir, les cerveaux affaiblis acceptaient sans c o n t r ô l e les fables les plus é n o r m e s ; les anarchistes (de ce n o m o n désignait alors les fauteurs de troubles) ameutaient le peuple contre les b o u l a n g e r s qu'ils dénonçaient c o m m e a c c a p a r e u r s , et, p o u r I. A n g e P i t o u . Voyage à Cayenne. t . I. p . x v i i i . — C e r o n d - p o i n t d e l ' É t o i l e e s t a u j o u r d ' h u i le r o n d - p o i n t d e s C h a m p s - E l y s é e s : l ' a v e n u e d e s C h a m p s E l y s é e s a l o r s n ' a l l a i t q u e d e la p l a c e d e la C o n c o r d e a u r o n d - p o i n t ; d u r o n d - p o i n t à l ' A r c - d e - T r i o m p h e c'était l ' a v e n u e d e N e u i l l y .


10

ANGE

PITOU

mieux a m e u t e r la foule, lançaient du pain moisi dans le fleuve et d a n s les égouts. L e u r dévolu, ce jour-là, avait été jeté sur un b o u l a n g e r , du n o m de Denis F r a n ç o i s , q u i avait sa b o u t i q u e à l'angle des rues du M a r c h é - P a l u et de la J u i v e r i e . C'était u n jeune m a r i é à qui le b o n h e u r semblait s o u r i r e , il allait bientôt être père, son c o m m e r c e prospérait, et, depuis peu, il avait o b t e n u la f o u r n i t u r e de l'Assemblée nationale : cette clientèle, à c o u p sûr, lui imposait des idées « patriotes » et le district de N o t r e - D a m e avait signalé son zèle c o n s t a n t p o u r les idées nouvelles et p o u r le bien p u b l i c . D a n s cette m a t i n é e , F r a n ç o i s avait déjà délivré six fournées de pain ; il c o m m e n ç a i t la septième q u a n d u n e femme, qui n'était pas arrivée à t e m p s p o u r être servie, se mit à faire du tapage, a m e u t a q u e l q u e v a u r i e n s et v o u l u t s'assurer qu'il n'y avait point de p a i n caché d a n s la b o u t i q u e . Elle en t r o u v e trois rassis que les garçons avaient gardés p o u r eux, s'empare d ' u n , le m o n t r e à la plèbe assemblée, criant que le b o u l a n g e r a dissimulé une partie de sa fournée : il n'en faut pas plus p o u r q u e le m a gasin soit envahi ; par m a l h e u r on découvre six d o u z a i n e s de petits pains réservés aux m e m b r e s de l'Assemblée n a t i o n a l e . « L'accapareur, à la lanterne ! » h u r l e la foule. A g r a n d ' p e i n e le m a l h e u r e u x b o u l a n g e r obtient d'être mené au district où il se fait fort de se justifier, et, de fait, les m e m b r e s le p r e n n e n t sous leur protection. Mais la populace ne veut pas lâcher sa proie : l'infortuné est ressaisi ; un d é c h a r g e u r du P o r t - a u - B l é , n o m m é Blin, lui passe au col le n œ u d fatal et le hisse à la l a n t e r n e . La strangulation accomplie, u n garde national en u n i f o r m e , Advenel, dit Nolle Épine, t r a n c h e la tête et va la présenter à sa jeune épouse ; Blin lui r e p r e n d son h i d e u x t r o p h é e qu'il plante au bout d'une p i q u e ; il arrête u n m i t r o n et lui p r e n d son toquet p o u r en coiffer ce chef e n s a n g l a n t é , entre chez un b o u l a n g e r et pèse cette tête d a n s les balances ; p u i s , escorté de gredins de sa sorte, s'en va p r o m e n e r à travers les rues de P a r i s ce t é m o i gnage de la justice de la canaille. I

Place L o u i s XV, Ange P i t o u , rêvant de liberté et de fraternité, croise ce sinistre cortège. Quelle effroyable r e n c o n t r e et quel

I. L a r e i n e e l l e - m ê m e fut m a r r a i n e d e l ' e n f a n t d e c e t t e i n f o r t u n é e , à q u i e l l e e n v o y a 6 , 0 0 0 l i v r e s ; la m u n i c i p a l i t é , d e s o n c ô t é , prit la v e u v e et l ' e n f a n t s o u s s a p r o t e c t i o n .


A N G E. PITOU

II

a l a r m a n t présage ! L ' i n q u i é t u d e et l'effroi se partagent son c œ u r : eh, quoi ! cette tête exsangue, aux yeux épouvantés, à la langue p e n d a n t e , ces brutes avinées et h u r l a n t e s , ce serait la R é v o l u t i o n ! S u b i t e m e n t , sans plus de réflexion, le jeune h o m m e était redevenu r o y a l i s t e . Le spectacle des T u i l e r i e s , d u L o u v r e et de leurs magnificences le confirma dans ce sentiment. « S u r les quais — n o u s d i t « il — vingt fois la foule m e fait t o u r n e r c o m m e u n m o u l i n à « vent, p e n d a n t q u e je baye en l'air, tout ravi d ' a d m i r a t i o n et « d'extase à l'angle de la belle c o l o n n a d e du L o u v r e . J'ai m i s « deux h e u r e s à examiner le c o u r s de l'eau, l'architecture de ce « palais et la magnificence de la galerie. » U n appétit intense le fit p o u r t a n t sortir de cette c o n t e m p l a t i o n , et le d é m o n de la faim lui rappela son isolement, sa pauvreté, l'avenir incertain et les fâcheux effets des colères de sa tante : il en prit u n e fierté d é d a i gneuse et se jura à lui-même de ne jamais rien d e m a n d e r à p e r s o n n e , d'être toujours fidèle à l ' h o n n e u r , à la p r o b i t é . « D'après ce soliloque — p o u r s u i t - i l — je perche m o n chapeau « a u bout de m a c a n n e , je le fais t o u r n e r , attachant ma destinée à « la direction de la corne droite qui se fixe à l'est-sud-est. » L e hasard lui avait assigné c o m m e résidence le quartier latin et, c o m m e point de direction, il prend la flèche de Saint-Séverin . I

R u e S a i n t - J a c q u e s , il descend à l'Hôtel Henri IV, o ù il s'inscrit c o m m e étudiant en théologie, loue u n petit cabinet « près des faubourgs du P a r a d i s », soupe de b o n appétit, écrit à q u e l q u e s amis de C h â t e a u d u n , et, le soir, au T h é â t r e F r a n ç a i s a p p l a u d i t Molé et M C o n t a t , dans le Glorieux et le Legs : soirée, au reste, l o u r d e p o u r sa b o u r s e , car des filous profitèrent de son e n t h o u s i a s m e p o u r lui subtiliser trois louis . Le hasard lui avait d o n n é c o m m e voisine de c h a m b r e u n e C h a r t r a i n e , d ' u n âge respectable, q u i s'intéressa à ce jeune c o m patriote, lui offrit m ê m e sa table et lui remit des lettres de r e c o m m a n d a t i o n p o u r F a b r e d ' É g l a n t i n e et p o u r B r u n e , l'un des propriétaires d u Journal général de la Cour et de la Ville. Afin de m i e u x paraître devant de telles célébrités, Ange P i t o u t r o q u a son frac violet contre u n habit de r e n c o n t r e ; B r u n e lui p r o m i t u n emploi, F a b r e l'encouragea à cultiver les lettres et daigna m ê m e a p p r o u v e r le plan de La Voix de la Nature : d u c o u p , le jeune h o m m e crut avoir conquis Paris et, p o u r m a r q u e r l l e

2

I. A n g e P i t o u . Voyage 2.

I d . t. I. p . X X I .

à Cayenne.

t. I. p . x x .


ANGE PITOU

12

sa reconnaissance à sa bienfaitrice, il crut délicat de lui aller c h e r c h e r quelque cadeau au Palais R o y a l . Il passe devant la vitrine d ' u n bijoutier, s'arrête et r e m a r q u e u n gros h o m m e g r o n d a n t o s t e n s i b l e m e n t u n e jeune f e m m e ; il s'éloigne, et, à q u e l q u e s pas plus loin, se voit a b o r d é p a r ce m ê m e p e r s o n n a g e , qui lui expose la cause de sa colère : sa femme n'entend rien au c o m m e r c e ; elle a refusé p o u r deux louis des boucles d'oreilles, des jarretières à d i a m a n t s et de superbes bas de soie q u e lui proposait cet individu qui m a r c h e là devant eux ; cela vaut h u i t à dix louis c o m m e un liard. E t le gros h o m m e , mettant u n louis d a n s la m a i n de P i t o u , lui déclare q u e cette s o m m e est à lui, s'il peut obtenir p o u r q u a t r e louis les objets en q u e s t i o n . Le jeune h o m m e se précipite sur les pas d u v e n d e u r , entre en p o u r p a r l e r s , déploie son é l o q u e n c e et réussit le m a r c h é aux c o n d i t i o n s fixées. E n c h a n t é , il se rend à la b o u t i q u e du bijoutier... plus p e r s o n n e , a u c u n visage de c o n n a i s s a n c e . A q u o i bon insister, pense-t-il, n'est-ce pas là le présent qu'il cherchait ; il n'est que P a r i s p o u r des occasions pareilles! « Au b o u t d ' u n e h e u r e j'arrive chez moi d'un air t r i o m p h a n t . « Ma compatriote était avec d'autres voisines. Je lui offre ga« l a m m e n t la fameuse boîte d o n t j'avois préalablement retiré les « boucles de jarretières et u n e paire de bas... O n o u v r e . . . Des « éclats de rire se p r o l o n g e n t d'un b o u t à l'autre d u cercle, je « rougis, je suis d u p é . Je m'enferme vite dans m o n cabinet p o u r « mettre mes b a s ; ils étaient g o m m é s et resavetés, le pied était « de deux m o r c e a u x et la jambe trouée c o m m e u n filet à p r e n d r e « du goujon. Les boucles et les p e n d a n t s d'oreilles étaient de « cuivre d o r é ; le d i a m a n t répondait au métal, et le tout valait « six francs. » L'hôtesse vexée prit mal la chose : le soir en se c o u c h a n t , le p a u v r e jeune h o m m e trouvait sa note piquée à la chandelle et son budget se réglait par u n déficit d'un l o u i s ! Le l e n d e m a i n , il était forcé de porter ses chemises au M o n t de-Piété ; et, c o m m e u n m a l h e u r ne va jamais seul, il recevait de sa tante u n e lettre lui défendant sa porte : insensiblement, t o u t e la garde-robe prit le m ê m e c h e m i n que les chemises, et il ne lui restait plus p o u r tout bien q u e son poème La Voix de la Nature, q u a n d , u n beau m a t i n , B r u n e lui p r o p o s a de rédiger les échos du Châtelet p o u r le Journal général de la Cour et de la Ville . I

I. A n g e P i t o u . Voyage

à Cayenne.

t. 1. p p . xxii et s u i v .


ANGE

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PITOU

Journaliste ! L a nouvelle profession d'Ange Pitou n'était peut-être pas de n a t u r e à lui r a m e n e r les bonnes grâces de sa tante et son h é r i tage en péril; car, auprès de la bourgeoisie, et s u r t o u t de la bourgeoisie provinciale, les gens de p l u m e n'ont jamais b é n é ficié d'une considération bien vive. A Paris, cependant, dans les derniers mois de 1 7 8 9 , la liberté que la presse avait conquise valut à ses représentants, à défaut de l'estime, le respect q u i va a u x forts; cette estime, la presse royaliste allait la forcer en devenant le refuge d u courage civil et en présentant à la F r a n c e u n e phalange de spirituels h é r o s , d a n s laquelle Ange P i t o u devait p r e n d r e rang parmi les Suleau, les du Rozoi, les Peltier, les Martainville, les Bertin, les RicherSerisy, les Nicole, etc., etc. Le Journal général de la Cour et de la Ville, au m o m e n t des débuts d'Ange P i t o u , était encore u n e feuille insignifiante, a u x o p i n i o n s flottantes et imprécises, s'efforçant seulement de justifier son titre en tenant la balance égale entre la royauté et la Révolution. Il avait été fondé en septembre 1789 par B r u n e , le futur maréchal de l ' E m p i r e , et par Gautier, dit Syonnet, u n Genevois q u i de comédien s'était fait commis-libraire ; ce dernier devint r a p i d e m e n t l'âme d u journal et lui i m p r i m a u n e allure contre-révolutionnaire q u i , au milieu de décembre 1 7 8 9 , contraignit B r u n e à se séparer avec éclat de son c o m p r o m e t t a n t associé. L e journal s'appela c o m m u n é m e n t alors le Petit Gautier et devint u n des c h a m p i o n s les plus entreprenants et les plus considérables de la m o n a r c h i e . P r e n a n t p o u r épigraphe u n vers modifié de La F o n t a i n e : I

T o u t faiseur de journal doit tribut au malin,

il déclarait d'abord à ses lecteurs qu'il n'avait d'autre b u t q u e de « faire sourire ceux qui, grâce à la R é v o l u t i o n , auraient tant de raisons de g é m i r » ; mais bientôt, à l'insulte ripostant p a r l'insulte, il accentuait son attitude, et ses traits, s'ils ne furent pas aussi affinés q u e ceux des feuilles aristocratiques, de la Chronique scandaleuse ou des Actes des Apôtres, firent d e s blessures plus n o m b r e u s e s , p l u s profondes, plus d o u l o u r e u s e s . L e s p a I. D a n s s a Bibliographie

de la presse

périodique

française,

Hatin

déclare

qu'il lui a été i m p o s s i b l e de savoir q u e l était ce G a u t i e r : ces r e n s e i g n e ments, encore inédits s u r ce personnage sont fournis p a r Ange Pitou dans le t o m e

er

I

d'Une

Vie orageuse,

p . 54.


ANGE PITOU

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triotes, on le croira sans peine, s'accommodaient assez mal de ces attaques et maintes fois la justice p o p u l a i r e , tenant ses assises dans les cafés et estaminets de la ville, eut à sévir contre l'audacieux : à son endroit on procédait de préférence par la voie de l'autodafé, avec a c c o m p a g n e m e n t de pillage des b u r e a u x de rédaction et de rixes avec les r é d a c t e u r s ; brûler le Petit Gautier était un divertissement à la m o d e d a n s les différents cafés de la capitale, aussi bien d a n s la plus infâme guinguette populacière q u e chez F o y ou chez Z o p p i . Au n u m é r o 21 de la rue Percée, au-dessus des b u r e a u x du j o u r n a l , logeait alors u n e sage-femme, et ce voisinage offrait les p l u s g r a n d s a v a n t a g e s ; le domicile des sages-femmes était, en effet, inviolable et trente fois les rédacteurs du journal se réfugièrent chez cette brave d a m e , « tandis q u ' u n e soldatesque effrénée dévalisait les b u r e a u x , s'amusait à b o u r r e r ses fusils avec les chandelles et à tirer d a n s les glaces et d a n s les m e u b l e s ». Les n o m s de ces rédacteurs o r d i n a i r e s n o u s ont été d o n n é s par Ange P i t o u ; c'étaient J o u r g n i a c de Saint-Méard, Cassat, Leriche, M e u d e - M o n t p a s et q u e l q u e s a u t r e s ; G a u t i e r n'y mettait q u e son n o m et, d a n s le b u r e a u de rédaction, on ne m a n q u a i t jamais de signaler aux d é b u t a n t s le n o m d ' u n i m p o r t u n qui venait, c h a q u e jour, q u é m a n d e r u n éloge ou u n e réclame p o u r ses pièces de théâtre, Collot d ' H e r b o i s . I

2

3

I. L ' e x é c u t i o n a c c o m p l i e , u n e d e s f o r t e s t ê t e s d u l i e u e n r é d i g e a i t u n p r o c è s v e r b a l et l'on q u ê t a i t à la r o n d e p o u r le faire i n s é r e r d a n s u n e feuille b i e n pensante. A u r e s t e , p o u r e x a s p é r e r p l u s i n f a i l l i b l e m e n t s e s a d v e r s a i r e s et d é b i t e r p l u s a b o n d a m m e n t s o n p a p i e r , G a u t i e r l a n ç a i t d a n s les r u e s d e P a r i s u n e n u é e d e c o l p o r t e u r s , d ' a b o y e u r s q u i h u r l a i e n t s o n j o u r n a l a v e c les t i t r e s les p l u s s e n s a t i o n n e l s . C e p r o c é d é fut p a r lui b i e n t ô t p e r f e c t i o n n é et le Journal général de la Cour et de la Ville e u t c h a q u e j o u r d e u x é d i t i o n s , l ' u n e d e s colporteurs, l'autre des a b o n n é s : celle-ci portait en tête q u e l q u e trait s p i r i t u e l et s a t i r i q u e e n p r o s e o u e n v e r s ; c e t t e « m a n c h e t t e » é t a i t r e m p l a c é e , d a n s le n u m é r o d e s c o l p o r t e u r s , p a r le s o m m a i r e , q u i d e v a i t ê t r e c r i é p a r les r u e s , d e s a r t i c l e s , c o n t e n u s o u n o n d a n s le j o u r n a l . P a r c e l a m ê m e , la r u e P e r c é e - S a i n t - A n d r é - d e s - A r c s , o ù se t r o u v a i e n t les b u r e a u x d u Petit Gautier, d e v i n t le q u a r t i e r g é n é r a l d u c o l p o r t a g e : « A c e t t e é p o q u e — é c r i t A n g e P i t o u — les c o l p o r t e u r s a v a i e n t a d o p t é c e t t e e n c e i n t e ; t o u t e s l e s n o u v e a u t é s s'y d i s t r i b u a i e n t et c h a q u e j o u r , d e p u i s q u a t r e h e u r e s d u m a t i n j u s q u ' à d i x h e u r e s , d u s o i r e n h i v e r et j u s q u ' à s e p t e n é t é , p l u s d e d i x m i l l e h o m m e s étaient aux aguets pour acheter, troquer, vendre des journaux et d e s p a m p h l e t s p o u r et c o n t r e le R o i , l ' A s s e m b l é e et les m a g i s t r a t s ; les d a m e s d e l a C o u r d é g u i s é e s y s o n t v e n u e s a c h e t e r p l u s d ' u n e fois » (cf. Une

Vie

orageuse,

2. Id. p . 5 8 . 3. Id. p . 5 9 .

t. I. p . 54).


ANGE

15

PITOU

E n entrant au Petit Gautier, Ange P i t o u eut à rédiger les échos du Châtelet, q u ' u n décret de l'Assemblée venait d'ériger en haute cour p o u r juger les procès politiques ; cette charge c o m p r e n a i t alors, avec le compte r e n d u des causes criminelles, la rédaction des faits divers de la j o u r n é e , le tout réduit à u n e sèche analyse. Le jour d o n c il allait aux nouvelles, et des i n d i cations recueillies, il composait le soir, sur les dix h e u r e s son article que le public lisait le l e n d e m a i n matin : ce métier lui permettait de vivre, et l'exercice en était assez agréable. De toutes les affaires auxquelles il lui fut d o n n é d'assister, celle du m a r q u i s de Favras l'impressionna le plus vivement et eut sur la direction de sa vie u n e influence très m a r q u é e . Il ne saurait entrer d a n s notre pensée de retracer ici, d a n s ses phases diverses, cette affaire si compliquée et dont a u j o u r d ' h u i m ê m e le mystère n'est pas entièrement éclairci ; toutefois, il n o u s semble intéressant de r a p p o r t e r à ce sujet la version d'Ange P i t o u , qui était assez bien placé p o u r avoir des r e n seignements sérieux. Selon lui, le m a r q u i s de F a v r a s aurait été la victime expiatoire d'une m a c h i n a t i o n ourdie par la cour p o u r enlever L o u i s X V I , le c o n d u i r e à Metz et le soustraire ainsi à la t y r a n n i e de l'Assemblée : « L'entreprise était délicate, le m o n a r q u e est si o m « brageux et si irrésolu, qu'il faut s'assurer seulement qu'il « consentirait à se retirer hors de P a r i s , si l'occasion lui en était « offerte, sans c o m p r o m e t t r e la sûreté de qui que ce fût. S u p p o s é « qu'il se trouve encore des F r a n ç a i s assez discrets et assez « braves p o u r tenter la fortune, si l'exécution du projet est « heureuse, le m o n a r q u e , qui a d o n n é à peu près son c o n s e n « tement, saurait gré à l'auteur m ê m e d'avoir un peu violenté « son libre a r b i t r e ; mais, en cas de m a l h e u r , la p e r s o n n e qui « mettra les agents en œ u v r e , s'ils sont pris, le Roi (ou ceux qui « agiront en son nom) p o u r r a , sans trahir la vérité, la m é c o n « naître et nier, en sûreté de conscience, t o u s ses r a p p o r t s avec 2

I. Journal

général

de la

Cour

et de la Ville,

31

janvier 1790.

O n n ' e s t p a s t r è s e x a c t e m e n t fixé s u r le m o d e d e r é t r i b u t i o n d e s j o u r n a l i s t e s à c e t t e é p o q u e : les p a y a i t - o n à la l i g n e o u p a r a r t i c l e ? ni l ' u n , ni l ' a u t r e , je c r o i s ; m a i s p l u t ô t d ' a p r è s u n p o u r c e n t a g e c o n v e n u s u r les b é n é f i c e s r é a l i s é s p a r le j o u r n a l . 2. J ' a i , a u r e s t e , a n a l y s é d ' u n e façon assez c o m p l è t e c e t t e affaire d u m a r q u i s d e F a v r a s d a n s u n e é t u d e p u b l i é e d a n s le n u m é r o d u 15 f é v r i e r 1 8 9 6 d e la Vie contemporaine ( P a r i s , 8 , C h a u s s é e d ' A n t i n ) ; je n e p u i s m i e u x faire q u e d'y r e n v o y e r le l e c t e u r d é s i r e u x d e d é t a i l s p l u s c i r c o n s t a n c i é s .


16

ANGE PITOU I

« eux. Voilà l'énigme de l'affaire d u m a r q u i s de F a v r a s . » D a n s cet i m b r o g l i o , le m a r q u i s de F a v r a s aurait été mis en avant p a r M. de L u x e m b o u r g , avec l ' a p p r o b a t i o n tacite d u c o m t e de P r o v e n c e q u i faisait les frais de l ' e n t r e p r i s e ; p u i s , q u a n d cette m a c h i n a t i o n , qui se c o m p l i q u a i t , en o u t r e , de l'arrestation de plusieurs chefs d u parti p o p u l a i r e , fut c o n n u e de la C o m m u n e , le comte de P r o v e n c e et M. de L u x e m b o u r g se dégagèrent à t e m p s , et le m a r q u i s de F a v r a s seul fut pris. Accusé de conspiration contre l'Etat et a b a n d o n n é l â c h e m e n t p a r la c o u r , il fut c o n d a m n é à être p e n d u et m a r c h a à la m o r t avec u n courage admirable qui contrastait singulièrement avec la pusillanimité de ceux qui s'étaient déchargés s u r lui des responsabilités, p a r eux e n c o u r u e s dans cette affaire. Cette p a s s i o n n a n t e affaire i m p r e s s i o n n a fortement Ange P i t o u , qui rédigea aussitôt après u n e petite b r o c h u r e q u e l'éditeur Rainville lui i m p r i m a à crédit, et q u i p a r u t sans n o m d ' a u t e u r et sous ce titre : Réflexions sur le jugement et la mort de M. de Favras. C'est, contre la R é v o l u t i o n , la piètre d é c l a m a t i o n d'un rhétoricien verbeux et diffus, t e r m i n é e par l ' a n n o n c e p o u r le I avril d'une nouvelle b r o c h u r e s u r le m ê m e sujet. Ange P i t o u mit d e u x m o i s à tenir sa p r o m e s s e , et ce fut seulement dans les premiers jours de juin qu'il publia le Mémoire er

justificatif de Thomas de Mahy de Favras, ou appel à la postérité et à la cour de révision. Ce nouvel essai valait le précédent et d o n n a i t assez l'impression d ' u n p a m p h l e t violent, écrit p a r u n robin d ' o r d r e i n f é r i e u r ; le style en est e m p h a t i q u e , semé de q u e l q u e s citations v r a i s e m b l a b l e m e n t rimées p a r leur a u t e u r sur les bancs d u collège, coupé d'ardentes professions de foi royaliste, d'attaques contre La Fayette et le d u c d ' O r l é a n s , d'éloges d i t h y r a m b i q u e s de la c o n d u i t e de la reine aux journées d'octobre, le tout signé « P i t h o u de Valenville », glorieux vocable qu'il arborait tant p o u r relever le n o m de ses ancêtres que p o u r n'être pas c o n f o n d u avec u n autre écrivain du m ê m e n o m q u i , sous la signature de P i t h o u de Loinville, c o m p o s a i t de t e m p s en t e m p s de petites b r o c h u r e s fort spirituelles dans le sens de la Révolution . 2

I. A n g e P i t o u . L'Urne des Stuarts et des Bourbons, p . 2 7 4 . 2 . Il s e q u a l i f i a i t a i n s i : « J . J. P i t h o u d e L o i n v i l l e , c i t o y e n d e S o r i n , d o m i cilié r u e d u P l â t r e - S a i n t - J a c q u e s , m a i s o n d u s i e u r A r n o u l t , p e i n t r e , » e t il a n n o n ç a i t d a n s u n e d e s e s b r o c h u r e s q u ' « il o u v r i r a i t v e r s la q u i n z a i n e d e P â q u e s ( 1 7 9 0 ) , u n m u s é e d a n s l e q u e l il i m p r o v i s e r a i t ». Ange Pitou prétend q u e ce P i t h o u était u n des d e s c e n d a n t s de F r a n ç o i s


ANGE

PITOU

17

Dès son a p p a r i t i o n , ce m é m o i r e fut envoyé à la reine, à l'insu de son auteur, par u n n o m m é Durepaire d o n t la conduite y e

P i t h o u , l e s a v a n t l e t t r é d u xvi s i è c l e ; il d u t c o n n a î t r e p e r s o n n e l l e m e n t c e P i t h o u d e L o i n v i l l e , c a r d a n s Une vie orageuse ( t . I, p . 2 6 2 ) , il d o n n e s u r lui les c u r i e u s e s i n d i c a t i o n s s u i v a n t e s : « U n e d e s filles n a t u r e l l e s d u P r é t e n d a n t ( C h a r l e s - É d o u a r d , petit-fils d e J a c q u e s II), a v a i t é p o u s é , à P a r i s u n o u v r i e r d u f a u b o u r g S a i n t - A n t o i n e . L ' i n c o n d u i t e d e s o n m a r i la fit s e s é p a r e r d'avec l u i . Elle alla à R o m e , revint en Suisse, a p r è s la m o r t de son p è r e ( 1 7 8 8 ) , se lia avec u n n o m m é F r a n ç o i s P i t h o u (le p r é n o m n ' e s t p a s justifié), d e la b r a n c h e d e s P i t h o u q u i se s a u v a e n S u i s s e a v a n t l a S a i n t B a r t h é l e m y ; il la c o n d u i s i t à L o n d r e s , d a n s le d e s s e i n d e s o l l i c i t e r p o u r e l l e u n e p e n s i o n d u roi G e o r g e s I I I . L e s p l a c e t s p r é s e n t é s f u r e n t m i s à l'écart. La générosité du P r é t e n d a n t , son père, q u i r e c o m m a n d a i t d'éparg n e r c e l u i q u i t e n a i t sa c o u r o n n e , e n h a r d i t s a fille à se p l a c e r a u m i l i e u d u p a r c d e S a i n t - J a m e s , u n v o i l e s u r la t è t e , a v e c c e t t e i n s c r i p t i o n s u r le d o s d e sa c h a i s e : « D o n n e z d u p a i n à la fille d e s S t u a r t s . » L a foule s e p r e s s e a u t o u r d e l ' i n c o n n u e . L e r o i e n e s t i n f o r m é , il l a fait v e n i r , l u i d o n n e u n e b o u r s e e t lui o r d o n n e d e s ' é l o i g n e r . E l l e r e v i e n t e n F r a n c e a v e c s o n g u i d e e t m e u r t à P a r i s e n 1 7 9 1 . F r a n ç o i s P i t h o u e m b r a s s e les o p i n i o n s r é v o l u t i o n n a i r e s a v e c a u t a n t d e c h a l e u r q u e L o u i s A n g e P i t h o u d é f e n d la m o n a r c h i e et la l é g i t i m i t é . L ' u n et l ' a u t r e p é r o r e n t le p e u p l e e n m ê m e t e m p s e n s e n s i n v e r s e et s u r le m ê m e t e r r a i n : t o u s d e u x enfin s o n t d é s i g n é s d a n s les é c r i t s d u t e m p s s o u s les n o m s d e « R é p u b l i c a i n i n f a t i g a b l e », e t d e « R o y a l i s t e i n c o r r i g i b l e ». F r a n ç o i s P i t h o u e s t m o r t à P a r i s , e n 1 8 1 0 , à l'âge d e 7 5 a n s . » ;

Il e s t n é c e s s a i r e d e d o n n e r ici la b i b l i o g r a p h i e d e s œ u v r e s d e P i t h o u d e Loinville, q u i très souvent sont c o n f o n d u e s avec celles d'Ange P i t o u , et q u i s o n t s i g n é e s i n d i f f é r e m m e n t P i t h o u d e L o i n v i l l e , P i t h o u , et le c i t o y e n Pitou. I° Vie de Jean travaux Dieu; jour

Jacob;

de Mirabeau; — 7° Les

au champ

— 1 1 ° L'Enfant

; — 13° Fripons,

de Voltaire,

Tuileries,

pour

pour

faire

que

la Patrie

qui

honorer

triompher

ligués

contre

cription

générale

de

vœu de

rempli

3 9

3 9

journée

enfants

bien-aimés,

1 0 8 6 9 ) ; — 1 8 ° Manifeste

la première reste

qui s'est

fête à faire. passée

funèbre

Le

0

Français

s. d. ( 1 7 9 0 ) ,

la seconde

fête

la mort

aux

fête

le 26

sacrifiés

de l'Oraison

funèbre

funèbre s.

que

l.

n.

re-

(1792),

in-8°,

française

aux

XVI;

la réunion,

a été célébrée

Tuileries,

in-8°,

la Patrie

d.

de la loyauté de Louis de

août

qui se sont

S . l. n . d. ( 1 7 9 2 ) ,

républicaine Cette

générale

célébrée

suivie

bien-aimés.

après

sur

des patriotes

la tyrannie,

enfants

la France

et de ce qu'il

la fameuse

14

5 1 9 0 ) ; — 16° Description

1 0 8 6 2 ) ; — 1 7 ° Oraison

à ses

8 pages (Bibl. Nat., L b potentats

de

à ses

adresse

; —

P a r i s . I m p . N . R e n a u d i è r e , s. d.

à la pompe

la mémoire

la liberté

adresse

8 pages (Bibl. Nat., L b connaissante

ont servi

3 9

du

; — 12° P r o m é t h e é

9 1 2 2 ) ; — 15° Discours

39

Lb

( 1791 ), in-8°, 1 6 p a g e s ( B i b l . N a t . , L b aux

nos culottes

et

Justice,

; — 9° L'Évangile

sans qualités

rendez-nous

et sur l'inauguration des objets

— 3° Vie — 6°

I m p . d e la S o c i é t é t y p o g r a p h i q u e ,

in-8°, 8 p a g e s ( B i b l . N a t . ,

et historique

de Mirabeau;

— 5° Les vainqueurs;

; — 8° L ' H o m m e impartial

Vœu rempli;

de la fédération.

fédérative

funèbre

0

Conquêtes

; — 10° Le

à la tribune

— 2 Oraison — 4 ° La Parole;

1 9 ° Dessuivie

en

du

mémoire

le 10 août 1 7 9 2 et à


18

ANGE

PITOU

I

était avantageusement signalée .Affligée de l'apathie de son époux, Marie-Antoinette s'efforçait alors de gagner p e r s o n n e l lement des partisans au r o i ; elle connaissait les dessous de l'affaire de Favras, et, certes, son c œ u r de femme avait été d o u l o u r e u s e m e n t affecté de la perfidie et de la lâcheté dont ce gentilh o m m e avait été victime. Aussi, dès qu'elle eût reçu le m é m o i r e d'Ange Pitou, dut-elle, selon ses h a b i t u d e s , le t r a n s m e t t r e au roi, en lui faisant c o m p r e n d r e q u e ce serait faire acte de sage p o l i tique en c o m p r e n a n t son a u t e u r d a n s la liste des journalistes, réc o m p e n s é s par la liste civile p o u r leur dévouement à la m o n a r c h i e . Le 9 juin, l'abbé Lenfant, confesseur de Louis X V I , se p r é sentait chez l ' i m p r i m e u r Rainville p o u r avoir quelques renseig n e m e n t s sur ce P i t h o u de Valenville, s u r sa famille et sa c o n duite. Le l e n d e m a i n , ce m ê m e ecclésiastique venait prendre Ange P i t o u aux b u r e a u x du Petit Gautier p o u r le mener a u x T u i l e r i e s , o ù la reine le m a n d a i t . Il est i n t r o d u i t : gracieusement Marie-Antoinette le félicite de son d é v o u e m e n t , le q u e s t i o n n e sur sa famille, l'engage à persévérer dans la voie où il s'est engagé; puis, p r e n a n t son livre, elle lui fait lire le passage où il jure de défendre jusqu'à la m o r t la religion, la m o n a r c h i e et la maison de B o u r b o n , lui d e m a n d a n t s'il persistera dans ces s e n t i m e n t s ; il en fait le s e r m e n t . La reine lui d o n n e alors son portrait en m i n i a t u r e , passe dans une pièce voisine d o n t elle revient avec u n billet qu'elle lui remet, et o ù on l'engage à travailler, de concert avec les royalistes, p o u r le m a i n t i e n de la m o n a r c h i e et contre les menées des factieux. 2

l'occasion

de l'acceptation

p a r David

32 p a g e s ( B i b l . N a t . , liberté,

pour

de la Constitution

par le souverain

(la d e s c r i p t i o n

e t l e r e s t e d e l ' o u v r a g e p a r P i t h o u ) . P a r i s , s. d. ( 1 7 9 3 ) , i n - 8 ° , le jour

4

Lb

3 2 3 8 ) ; — 20° Hymne

de leurs fêtes.

à tous

les martyrs

de la

P r é s e n t é à la C o n v e n t i o n n a t i o n a l e p a r

le c i t o y e n P i t o u , s. d . ( 1 7 9 3 o u 1 7 9 4 ) . S e t r o u v e c h e z L e f è v r e , r u e P e r c é e , in-fol., pièce (Bibl. N a t . , Inventaire Y e 2 9 5 ) . E n l ' a n I I , s o u s ce t i t r e : Les Sermons

républicains

au premier

apôtre

de

la raison, c e P i t h o u p u b l i a u n j o u r n a l q u i e u t q u a t r e n u m é r o s i n - 8 ° , et que Hatin attribue à tort à Ange Pitou. A la m ê m e é p o q u e , il y e u t e n c o r e u n a u t r e é c r i v a i n d u m ê m e n o m , m a i s orthographié différemment, P i t h o u d , q u i composa, e n l'an II, u n T r a i t é de la religion

naturelle.

L e s o u v r a g e s d e P i t h o u d e L o i n v i l l e et d e P i t h o u d o n t é t é f a u s s e m e n t a t t r i b u é s à A n g e P i t o u , p a r le p i t o y a b l e a u t e u r d u C a t a l o g u e d e la c o l l e c t i o n La Bedoyère. I. C ' é t a i t lui q u i a v a i t f o u r n i à A n g e P i t o u l e s i n d i c a t i o n s s u r l ' a t t i t u d e d e la reine à Versailles a u x j o u r n é e s d ' o c t o b r e . 2. P e l t i e r . Dernier

tableau

de Paris,

t. I. p . 6 5 .


ANGE

19

PITOU

A cet écrit, qu'il doit détruire en cas de d a n g e r , était jointe une bourse de 1,5oo livres, premier trimestre d ' u n traitement a n n u e l de 6,000 livres q u e le roi accordait au jeune h o m m e p o u r le servir de tous ses m o y e n s et, n o t a m m e n t , par la p u b l i cation de petites b r o c h u r e s dont, au reste, la liste civile le déchargeait des frais d'impression et de distribution . Ange Pitou sortit des T u i l e r i e s c o m m e o n sort d ' u n rêve ! I

I. L ' a u t h e n t i c i t é d e c e t t e a u d i e n c e de la r e i n e est a t t e s t é e d a n s l ' E x a m c n du dossier

de M. Louis

le roi, en vertu 179o, sieur

par L. Pitou

Ange

des missions L.

M. M.

Pitou

réclamant

et des pouvoirs

Louis

XVI

par les commissaires

une

donnés

créance

et Marie-Antoinette

et agents

de L.

contractée

à l'exposant L.

dès

et continués M. M.

Louis

par l'année au dit

XVII

et

Louis XVIII. L e s e x a m i n a t e u r s d e ce d o s s i e r é t a i e n t M M . V i o l l e t - L e - D u c , d e P o m a r e t , B r o u s s e , c h e f s d e s b u r e a u x d u d o m a i n e , d e la c o u r o n n e , d u c o n t e n t i e u x d e la M a i s o n d u roi ; d a n s l ' e x a m e n d u d o s s i e r ils d é c l a r e n t q u e « le récit q u e M. P i t o u d o n n e d e s o n e n t r e v u e avec la r e i n e et s a m i s s i o n sont a p p u y é s de pièces et de titres i r r é c u s a b l e s , q u i sont joints a u p r é s e n t dossier et q u i ont été e x a m i n é s avec attention »; l e u r r a p p o r t d é b u t e a i n s i : « Vu les p r e u v e s i r r é c u s a b l e s d u m a n d a t s p é c i a l et s e c r e t d o n n é a u dit s i e u r P i t o u p a r L . L . M. M. L o u i s X V I e t M a r i e - A n t o i n e t t e . . . I° il e s t p r o u v é q u e M. P i t o u a r e ç u u n m a n d a t s p é c i a l et s e c r e t d e s r o i s d e F r a n c e et d e s c o m m i s s a i r e s d e L . L . M. M. P a r la n a t u r e d e ce m a n d a t et d e c e t t e m i s s i o n s e c r è t e , le r é c l a m a n t a é t é e n g a g é et a u t o r i s é à s e r v i r l ' E t a t d e s a p e r s o n n e et d e s e s m o y e n s . . . » Cf. Pièces remarquables, I s é r i e , p . 35 à 74. re

La d a t e d u 1 0 j u i n d'Une

vie orageuse,

1 7 9 0 pour cette

e n t r e v u e est i n d i q u é e

au tome

III

p. 34.

L e p o r t r a i t d e la r e i n e fut saisi c h e z A n g e P i t o u e n o c t o b r e 1 7 9 3 , e t M. d e l a F l e u t r i e , a n c i e n a v o c a t a u P a r l e m e n t d e P a r i s , p r o c u r e u r d u r o i , q u i le d é f e n d i t d e v a n t le t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e , certifia, e n I 8 I 5 , l ' a v o i r v u : il fut r e t i r é , à c e t t e é p o q u e , a v e c l ' a u t o r i s a t i o n d u g a r d e d e s s c e a u x , d u greffe d u t r i b u n a l . L e t e x t e d u m a n d a t r o y a l n e fut p u b l i é p a r A n g e P i t o u q u ' e n 1839 d a n s s o n livre : Mandat. Titre de ma créance. L ' a u t e u r e n a-t-il r a p p o r t é b i e n e x a c t e m e n t la t e n e u r et sa m é m o i r e a-t elle r e p r o d u i t fidèlement, a p r è s t a n t d ' a n n é e s , les t e r m e s m ê m e s d u d o c u m e n t ? L e s c o m m i s s a i r e s d e 1 8 2 5 , q u i avaient tout intérêt à contester cette pièce, en ont r e c o n n u l'authenticité, et n o u s n e s a u r i o n s ê t r e p l u s i n c r é d u l e s q u ' e u x , a l o r s s u r t o u t q u e t a n t d e moyens de contrôle nous m a n q u e n t , qui étaient alors à leur disposition. Voici, a u s u r p l u s , le t e x t e d e c e t t e p i è c e : « T r a v a i l l e z , u n i s s e z - v o u s à n o s a m i s , et q u e n o s a m i s s ' u n i s s e n t à v o u s p o u r le m a i n t i e n d e la m o n a r c h i e et d u s c e p t r e d a n s la m a i s o n d e B o u r b o n . C o n t r e la r é v o l u t i o n , l ' a n a r c h i e et le d é m e m b r e m e n t d e la F r a n c e . P r o b i t é , fidélité, c o n s t a n c e , d é v o u e m e n t s a n s b o r n e s . L a F r a n c e , le R o i et s e s s u c c e s s e u r s s o n t s o l i d a i r e s d e s a v a n c e s à faire p o u r c e t t e c a u s e s a c r é e . L . A . » L a c o p i e de c e t t e p i è c e figurait a u p a r a v a n t d a n s le d o s s i e r s e c r e t d e c e t t e affaire e t s o u s ce t i t r e : « R e p r é s e n t a t i o n d u p o u v o i r d e S . M. L o u i s X V I et d e S. M. la r e i n e M a r i e A n t o i n e t t e (cf.

Pièces

comptables,

historiques,

légales

et secrètes,

série,


20

ANGE

PITOU

p . 5 1 ) . L ' e x i s t e n c e d e ce m a n d a t est f o r m e l l e m e n t r e c o n n u e en ces t e r m e s p a r l e s e x a m i n a t e u r s d u d o s s i e r d ' A n g e P i t o u : « A l o r s la r e i n e lui d o n n e s o n p o r t r a i t , p a s s e d a n s u n e c h a m b r e v o i s i n e , r e v i e n t , lui d o n n e d e s i n s t r u c t i o n s p r é c i s e s a u n o m d u roi et d e l ' É t a t ; lui r e m e t u n é c r i t e n lui fais a n t p r ê t e r d e n o u v e a u le s e r m e n t de n e j a m a i s c o m p r o m e t t r e les a u t e u r s d u m a n d a t q u i lui est confié, d e n e j a m a i s se s é p a r e r d e ce t i t r e , et s u r t o u t de le d é t r u i r e à l ' a p p r o c h e d ' u n d a n g e r i m m i n e n t . » Pierre Molette, un des c o m p a g n o n s d'Ange Pitou, déclare avoir vu, en 1 7 9 3 , le p o r t r a i t et le m a n d a t : « L a r e i n e lui r e m e t u n écrit s i g n é d e s lett r e s i n i t i a l e s L . A . et lui fait p r ê t e r u n s e c o n d s e r m e n t p a r l e q u e l il s'eng a g e à d é t r u i r e s o n é c r i t à l ' a p p r o c h e d u d a n g e r . C'est d ' a p r è s ces d e u x t i t r e s q u e j ' a i c o n n u q u e M. P i t o u a v a i t u n p o u v o i r s p é c i a l ; C h a r r e t t e le s a v a i t , T h e n a i s i e , c a m a r a d e d e c o l l è g e et c o m p a t r i o t e d e M. P i t o u , et le n o m m é B r û l é , c u r é d e N o g e n t - l e - R o t r o u , c a m a r a d e d e M. P i t o u , et L e r o y , s o n c o n d i s c i p l e , s a v a i e n t é g a l e m e n t q u e ce t i t r e é t a i t e n t r e l e s m a i n s d e M. P i t o u » (cf. le Trône du Martyr. p. 1 7 ) . — Les demoiselles More de P r é m i l o n , c h e z l e s q u e l l e s d e s c e n d a i e n t à P a r i s les c o m m i s s a i r e s de L o u i s X V I I I , o n t é g a l e m e n t a t t e s t é l ' e x i s t e n c e d e ce m a n d a t : « D ' a p r è s le s e r m e n t q u ' i l e n a v a i t , d i s a i t - i l , fait à S . M. M a r i e - A n t o i n e t t e , il d e v a i t t e n i r s e s p o u v o i r s à lui s e u l et n e les confier à p e r s o n n e o u l e s d é c h i r e r . . . A p r è s b e a u c o u p d ' i n s t a n c e s , il n o u s p r o m î t d e n o u s t r a n q u i l l i s e r s u r ce p o i n t ; il a t e n u p a r o l e , il d o i t a v o i r d é t r u i t s e s p r e m i e r s p o u v o i r s (cf. Diverses pièces

concernant

les réclamations

du sieur

Louis

Ange

Pitou).

L e chiffre d u t r a i t e m e n t a s s i g n é à A n g e P i t o u fut r é v é l é p a r lui e n 1 8 3 9 , d a n s le l i v r e Mandat, Titre de ma créance, p . 2 . D a n s le c o m p t e d é t a i l l é de ses d é p e n s e s et d e ses g a i n s , r e m i s e n 1 8 2 5 à la M a i s o n d u r o i , u n e o b s e r v a t i o n d e s e x a m i n a t e u r s p o r t e : « S u r le d o i t d e l ' a n n é e 1 7 9 0 j u s q u ' a u I a o û t 1 7 9 2 , la l i s t e civile q u i s'est c h a r g é e d e s frais d e s o u v r a g e s et d e la p e r s o n n e d e l ' a u t e u r , d o i t l'avoir i n d e m n i s é p o u r les p e r t e s q u ' i l aurait faites. » er

Enfin, a j o u t o n s , q u e le 9 j u i n 1 7 9 0 , l ' A s s e m b l é e p o r t a i t à 25 m i l l i o n s la liste r o y a l e , et q u e le 1 0 , le j o u r m ê m e d e c e t t e e n t r e v u e , le d o u a i r e d e la R e i n e é t a i t é l e v é à 4 m i l l i o n s ( L ' a r t de vérifier les dates de la Révolution, Paris. Rondonneau. An XII.


CHAPITRE

PREMIERS PAMPHLETS. — Le Courrier

IV

Extraordinaire.

— LES

GRANDES JOURNÉES RÉVOLUTIONNAIRES : 2 0 JUIN ET 1 0 AOUT I 7 9 2 .

Ange Pitou obéit p r o m p t e m e n t aux i n s t r u c t i o n s de la reine, et, quelques jours après cette m é m o r a b l e entrevue, il publiait, sous le voile de l ' a n o n y m a t , u n e Adresse au roi d'un Franchis victime de la Révolution, réfugié à Madrid. D a n s u n style relativement acceptable, mais trop rempli de réminiscences classiques, il adjurait respectueusement le roi de ne point se rendre à la Fédération projetée p o u r le 14 juillet, « de s'envelopper du m a n t e a u de d o u l e u r d ' A g a m e m n o n et de dérober au peuple féroce et révolté, ses vertus et les caractères augustes de la R o y a u t é ». Le conseil ne fut pas e n t e n d u et L o u i s XVI se rendit au C h a m p de M a r s ; piqué, le jeune libelliste lançait alors u n n o u veau p a m p h l e t , assez piètre, Le Quatorze Juillet , où il ne cachait I

I. C e t é c r i t c o n t i e n t d e v i r u l e n t e s d i a t r i b e s c o n t r e l e s p r i n c i p a u x a c t e u r s d e la R é v o l u t i o n p o u r a r r i v e r à u n e é v o c a t i o n , s u r le m o d e v i r g i l i e n , d e L o u i s X I V g u i d a n t le p a u v r e L o u i s X V I à t r a v e r s les e n f e r s : « Il o r d o n n e et d é j à . . . L o u i s voit d e s c e n d r e d a n s le n o i r a b î m e N e c k e r , Bailly, L a F a y e t t e , O r l é a n s P h i l i p p e , M i r a b e a u et t o u s les s c é l é r a t s d u c l u b d e s J a c o b i n s . P r o m é t h é e d e s c e n d d e s o n r o c h e r , les v a u t o u r s s ' e n v o l e n t , P h i l i p p e et L a F a y e t t e s o n t e n c h a î n é s à s a p l a c e et l e s o i s e a u x f o n d e n t s u r leur nouvelle p r o i e ; Bailly a r e m p l a c é S i s y p h e ; T a n t a l e vient d ' é t a n c h e r sa soif, N e c k e r e t l ' i n f â m e c o m t e d e M i r a b e a u s o n t p l o n g é s d a n s le f l e u v e ; I x i o n d e s c e n d d e sa r o u e , o ù la l u b r i c i t é v i e n t d ' a t t a c h e r R o b e s p i e r r e ; les Danaïdes a b a n d o n n e n t leur t o n n e a u à ces Marius q u i ont égorgé leurs f r è r e s ; c e t t e fatale t o n n e v a d é s o r m a i s s ' e m p l i r d e s l a r m e s d e s F r a n ç a i s . . . » Et le r e s t e à l ' a v e n a n t : finalement le D e s t i n , p e u c l a i r v o y a n t , p r é d i t à L o u i s XVI u n e m o r t p a i s i b l e et u n r è g n e d e p r o s p é r i t é à s o n fils.


22

ANGE

PITOU

point au roi son m é c o n t e n t e m e n t , le p r o c l a m a n t « m o n a r q u e faible et indigne de l'auguste épouse q u i le reçoit dans son lit »; ce qu'il y avait de plus p i q u a n t dans l'affaire, c'est q u e la note de ces i n d i g n a t i o n s était payée p a r la C o u r o n n e ! A quelque t e m p s de là, A n g e P i t o u entrait c o m m e rédacteur au journal de Duplain de Sainte Albine le Courrier Extraordinaire. Ce j o u r n a l r é p o n d a i t à u n e c o m b i n a i s o n assez ingénieuse, imaginée par u n certain R i v a u d ; celui-ci, depuis 1 7 9 0 , faisait paraître, sans grand succès, u n journal intitulé Le Postillon ou le premier arrivé, q u i , par suite d ' u n système Extraordinaire spécial de t r a n s p o r t , arrivait en p r o v i n c e avant les a u t r e s feuilles. Sainte Albine prit et perfectionna l'idée de R i v a u d , q u i devint son associé à raison de trois livres p a r jour et, le 2 avril 1 7 9 0 , paraissait le Courrier Extraordinaire ou le premier arrivé. L'originalité de cette feuille et la justification de son titre étaient d a n s s o n m o d e d'expédition par u n c o u r r i e r spécial partant tous les j o u r s de P a r i s et gagnant, s u r les c o u r r i e r s de la poste, dix h e u r e s au m o i n s d a n s l'espace de 80 à 100 lieues ; de plus, c h a q u e a b o n n é avait la faculté de faire t r a n s p o r t e r g r a t u i t e m e n t , toutes les semaines, par ce c o u r r i e r , u n p a q u e t du poids m a x i m u m de deux livres et recevait, c h a q u e trimestre, deux p o r t r a i t s gravés par les meilleurs artistes de P a r i s . L'entente entre les deux associés fut brève et, à la fin de m a i , survint Extraordinaire, u n e r u p t u r e ; Rivaud reprit son Postillon D u p l a i n de Sainte Albine garda le Courrier Extraordinaire, et, p o u r justifier leur sous-titre de « p r e m i e r arrivé », ils se firent l'un à l'autre la plus a m u s a n t e c o n c u r r e n c e . ExtraordiA u m o m e n t o ù Ange P i t o u entrait au Courrier naire, la lutte devenait épique ; le succès était allé a u Courrier et le Postillon fourbu avait d û r e l a y e r ; exaspéré de son échec, R i v a u d alors entreprit u n e contrefaçon de la feuille adverse, qui parut en n o v e m b r e ; ce journal fut servi d a n s des cabriolets 2

I. D u p l a i n d e S a i n t e A l b i n e é t a i t u n l i b r a i r e d e L y o n , q u i s ' é t a i t é t a b l i à P a r i s e n 1 7 8 9 ; e s p r i t d é l i é e t e n t r e p r e n a n t , il a v a i t fait p a r a î t r e , e n j u i l l e t 1 7 8 9 , u n j o u r n a l - r e v u e s o u s c e t i t r e : Lettres révolution

arrivée

en

1789

sous

le

règne

à M. le comte

de Louis

XVI;

de B*** sur la

cette

publication

e u t 51 n u m é r o s e t c h a q u e n u m é r o é t a i t a c c o m p a g n é d u p o r t r a i t d ' u n p e r sonnage célèbre. 2. H a t i n . Bibliographie dique.

historique

et critique

P . 1 3 8 ; — T o u r n e u x . Bibliographie

Révolution

française.

T.

II.

de la presse

de l'histoire

française

de Paris

pendant

périola


ANGE

23

PITOU

spéciaux, où quatre places étaient mises à la disposition des voyageurs, les a b o n n é s ayant la préférence, et les m a r c h a n d i s e s transportées au prix des diligences. Ces avantages ne firent cependant pas réussir la c o m b i n a i s o n et bientôt le Courrier Extraordinaire de Sainte Albine resta le seul et u n i q u e « p r e m i e r arrivé ». Ce journal s'était, tout d'abord, m o n t r é hostile au r o i ; mais, au m o m e n t de l'entrée d'Ange P i t o u , il opérait u n e conversion assez b r u s q u e et significative. Le hasard lui avait d o n n é le plus curieux v o i s i n a g e ; ses b u r e a u x , situés faubourg S a i n t - G e r m a i n , rue du P a o n , hôtel de T o u r s , d o n n a i e n t , par la cour intérieure, sur les a p p a r t e m e n t s particuliers d'un cousin g e r m a i n de Sainte Albine, Pierre D u p l a i n , libraire, qui habitait c o u r d u C o m merce. O r , ce Pierre Duplain était un révolutionnaire exalté; son domicile servait de lieu de r é u n i o n aux jacobins les plus fameux, et c'est là que se décidait la ligne de conduite du parti ; cette parenté rendit à Sainte Albine de bien grands services et ce voisinage fournit aux écrivains royalistes d'assez précieuses indications sur les résolutions de leurs adversaires. Cette collaboration au Courrier Extraordinaire fut, p o u r Ange Pitou, u n e excellente aubaine, car, en cette année 1 7 9 0 , les bureaux du Petit Gautier furent pillés à cinq reprises différentes, et c o m m e , en visitant les b u r e a u x , les pillards n'oubliaient pas la caisse, les parts des rédacteurs s'en trouvaient d i m i n u é e s d'autant. Il dut, en outre, p o u r s u i v r e la mission que la reine lui avait d o n n é e et, dans ces t e m p s agités, il fut assurément u n de ces tirailleurs d'avant-garde q u i , à chaque événement notable, jetaient dans la circulation p a m p h l e t s et libelles p o u r enfiévrer l'opinion publique ; son style, vraisemblablement, s'amenda et prit de la vivacité et de l'allure; mais dans cette m u l t i plicité de libelles que, dans sa m a r c h e , la Révolution soulevait a u t o u r d'elle comme u n e poussière , il est presque imposI

I. P e u t - ê t r e c e p e n d a n t p o u r r a i t - o n a t t r i b u e r à A n g e P i t o u la p a t e r n i t é d u Vexilla regis. De l ' i m p r i m e r i e d u sujet fidèle. A l ' e n s e i g n e d u b o n r o i , 1 7 9 0 (Bibl. N a t . L b 4 3 3 5 ) . D a n s ce v i o l e n t p a m p h l e t c o n t r e le d u c d ' O r l é a n s , j ' a i b i e n c r u r e c o n n a î t r e la f a c t u r e d e P i t o u , le m ê m e a b u s d e c i t a t i o n s l a t i n e s et r e l i g i e u s e s , la m ê m e e n f l u r e , les m ê m e s e x a g é r a t i o n s . D a n s les Révolutions de Paris (n° 5 2 ) , P r u d h o m m e l a i s s e e n t e n d r e q u e ces p a m p h l e t s , q u i a g i s s a i e n t t r è s fort s u r l ' o p i n i o n , é t a i e n t c o m p o s é s p a r d e s r é d a c t e u r s d e j o u r n a u x r o y a l i s t e s , g a g é s p a r le m i n i s t è r e ; il n e se t r o m p a i t pas trop d a n s cette supposition. Ces p a m p h l e t s étaient, au reste, d'un bon r a p p o r t p o u r l e u r s a u t e u r s , si l'on s'en r a p p o r t e à c e t t e a p o s t r o p h e de 3 9


24

ANGE

PITOU

sible de reconnaître avec certitude ceux qui p o u r r a i e n t lui être attribués, d'autant qu'en général les a u t e u r s de ces b r o c h u r e s dissimulaient soigneusement leur personnalité, et p o u r cause. Il n'en est pas m o i n s vrai q u e , d a n s le m o n d e spécial des journalistes, Ange P i t o u devait avoir u n e r é p u t a t i o n assez bien établie d'écrivain spirituel, p u i s q u ' e n m a r s 1791 on le voit entrer au célèbre Journal des Mécontens . I

Ce d o u b l e métier de journaliste et d'agent royal ne suffisant pas à sa prodigieuse activité, b é n é v o l e m e n t il y joignit, p o u r le service du roi, les fonctions d' « observateur » et de garde national . D a n s des t e m p s o r d i n a i r e s , opérant p o u r le c o m p t e du p o u voir, 1' « observateur » révolutionnaire n ' a u r a i t , d a n s notre langage politique actuel, d'autre équivalent que celui de « m o u c h a r d »; mais en ces a n n é e s d'hostilités civiles, la fonction était relevée par les périls d o n t était menacé son exercice. Le m o t , au reste, ne sonnait pas aussi mal q u ' a u j o u r d ' h u i , et ces observateurs r o y a listes, ces éclaireurs, c o m m e on pourrait les n o m m e r , formaient ce q u e , d a n s u n e armée, on appelle le service des r e n s e i g n e m e n t s . Ce fut également au début de 1791 q u ' A n g e P i t o u entra d a n s la g a r d e - n a t i o n a l e : l'intrigue venait de s'y glisser à l'occasion de l'obtention des grades d ' h o n n e u r et, h a b i l e m e n t , des royalistes s'y étaient i n t r o d u i t s , m o i n s p o u r faire œ u v r e dissolvante, que p o u r avoir, le cas échéant, les m o y e n s de défendre effectivement la m o n a r c h i e . 2

3

4

Saint Just : « Quel mérite avez-vous à être patriote, q u a n d un p a m p h l e t vous r a p p o r t e 3o,ooo livres de rente ? » I. U n e i d é e p l u s o r i g i n a l e q u e p r a t i q u e a v a i t p r é s i d é à la n a i s s a n c e d e ce j o u r n a l , c e l l e d e se faire d e s c o l l a b o r a t e u r s d e t o u s les m é c o n t e n t s d e F r a n c e et d ' i n s é r e r l e u r s p l a i n t e s et o b s e r v a t i o n s . F a u t - i l c r o i r e q u e le c o n t e n t e m e n t é t a i t a l o r s g é n é r a l ? t o u j o u r s e s t - i l q u e le Journal des Mécontens n ' e u t q u e 1 2 6 n u m é r o s et q u ' à la m ê m e d a t e u n e Correspondance des Mécontens n ' e n a v a i t q u e 2 8 . C ' é t a i t c h e z l ' é d i t e u r d u Journal des Mécontens q u ' o n s o u s c r i v a i t a u f a m e u x p a m p h l e t Ann'quin Bredouille; M. H a t i n en i n f è r e q u e le p a m p h l e t et le j o u r n a l é t a i e n t d ' u n m ê m e a u t e u r , et les bibliographes, d'après Monselet, l'attribuent à un certain Gorgy. Le témoig n a g e d ' A n g e P i t o u c o n t r e d i t c e t t e a s s e r t i o n : l ' a u t e u r d e ce Journal des Mécontens serait un prêtre, du n o m De L a Salle, q u i , en 1 7 8 9 , aurait quitté l ' a u t e l p o u r s u i v r e le p a r t i d e la c o u r e t q u i d e v a i t faire p a r a î t r e e n 1793 le Journal historique et politique, d o n t il s e r a p a r l é p l u s l o i n . 2. A n g e P i t o u . Une vie orageuse, t. I I I . p . 3 6 . 3. A i n s i le m a r q u i s d e F a v r a s fut « o b s e r v a t e u r » p o u r le c o m p t e d u r o i . 4. D e s a r i s t o c r a t e s p u r e n t m ê m e à l'élection o b t e n i r d e s g r a d e s a s s e z


ANGE

25

PITOU

Grâce à ces divers avatars, notre p e r s o n n a g e p u t voir de près les grands événements révolutionnaires, et c o m m e u n bon j o u r naliste doit toujours avoir ses tablettes sur lui, il fut ainsi à m ê m e de noter des faits intéressants. J u s q u ' a u 20 juin sa vie se passa sans incidents appréciables : il observa les g r o u p e s , m o n t a régulièrement sa garde, alla aux Assemblées et aux clubs, c o n tinua d'écrire au Petit Gautier et au Courrier Extraordinaire. I

Le

20 juin

1792 — rapporte-t-il

— j'étais réuni

aux braves

qui

r e ç u r e n t la R e i n e d a n s la salle d u p e t i t b i l l a r d : « S a u v e z - n o u s , s a u v e z n o u s ! » s ' é c r i e - t - e l l e . E l l e t e n a i t l e D a u p h i n d a n s s e s b r a s et l a j e u n e princesse

était

à ses c ô t é s ; la

haie

se f o r m e

autour

de

la

Reine.

L ' a t t i t u d e i m p o s a n t e de l a s o u v e r a i n e , l a t e n u e d e s g r e n a d i e r s et

des

é l e v é s , ce q u i c o n s t i t u a i t p o u r la f a m i l l e r o y a l e u n s é r i e u x m o y e n d e d é f e n s e , qui d'ailleurs ne servit à rien. I. L e 20 j u i n 1 7 9 1 , a u s o i r , le c o m t e d e P r o v e n c e p r e n a i t t r a n q u i l l e m e n t s o n café d a n s le p e t i t j a r d i n d u L u x e m b o u r g ; A n g e P i t o u , d e g a r d e l à , l ' e x a m i n a i t et a d m i r a i t s o n c a l m e : q u e l q u e s h e u r e s a p r è s , le roi é t a i t s u r la r o u t e d e V a r e n n e , s o n frère g a g n a i t la f r o n t i è r e et la ville e n t r a i t e n r u m e u r . L e l e n d e m a i n , e n j o u a n t le r ô l e d e p a t r i o t e s p u r s , il a s s i s t a i t avec d e s a m i s à u n e d i s t r i b u t i o n d ' a r g e n t et r e c e v a i t 12 f r a n c s p o u r c o n s p u e r le m o n a r q u e . Il est v r a i q u e , c o m m e c o m p e n s a t i o n , le 22 j u i n , les b u r e a u x d u Petit Gautier é t a i e n t p i l l é s et q u e sa p a r t p a s s a i t e n c o r e u n e fois d a n s la p o c h e d e s p a t r i o t e s . ExtraorA q u e l q u e t e m p s d e là, le 1 7 j u i l l e t , les r é d a c t e u r s d u Courrier dinaire o b s e r v a i e n t c h e z D u p l a i n le l i b r a i r e u n e a n i m a t i o n i n a c c o u t u m é e : M a r a t , R o b e s p i e r r e , D a n t o n et a u t r e s s ' é t a i e n t , e n effet, d o n n é là r e n d e z - v o u s p o u r o r g a n i s e r les b a n d e s q u i a l l a i e n t a u C h a m p de M a r s r e c u e i l l i r d e s s i g n a t u r e s p o u r d e s t i t u e r L o u i s XVI et le m e t t r e en j u g e m e n t a p r è s la fuite à V a r e n n e s . A n g e P i t o u , e n g a r d e n a t i o n a l , v e n a i t d e m e t t r e a u n e t ses n o t e s , il se d i r i g e a i t e n t o u t e h â t e v e r s le C h a m p de M a r s , q u a n d s o u d a i n le b r u i t de la m o u s q u e t e r i e se fit e n t e n d r e . . . la loi m a r t i a l e v e n a i t d ' ê t r e proclamée : « D a n s ce m o m e n t les c l u b i s t e s s o r t i r e n t , s ' e m b r a s s è r e n t e n s ' é c r i a n t : T o u t va b i e n ! p e r s u a d é s q u ' i l s é t a i e n t q u e l'on faisait le siège d e s T u i l e r i e s ; ils se m i r e n t en r o u t e p o u r a v o i r p a r t a u t r i o m p h e , m a i s e n a r r i v a n t a u c a r r e f o u r B u c y ils f u r e n t a t t e r r é s e n v o y a n t u n d e l e u r s a c o l y t e s a t t e i n t d ' u n e b a l l e et d ' u n c o u p d e s a b r e , q u e l e u r s é m i s s a i r e s r a p p o r t a i e n t s u r u n b r a n c a r d , e n s ' é c r i a n t : O n a s s a s s i n e les p a t r i o t e s ! Ils s o n t b i e n t ô t i n f o r m é s d e l e u r d é f a i t e ; a l o r s ils se d i s p e r s e n t . L e u r c o n d u i t e é t a i t c o n n u e d e l ' é t a t - m a j o r d e la g a r d e n a t i o n a l e : o n fit q u e l q u e s r e c h e r c h e s , elle f u r e n t i n f r u c t u e u s e s à d e s s e i n , c a r q u e l q u e s m e n e u r s d e l ' A s s e m b l é e , se t r o u v a n t c o m p r o m i s , firent d e s c o n c e s s i o n s ; et, c o m m e L o u i s XVI é t a i t p r i s o n n i e r j u s q u ' à la c o n fection d e l'acte c o n s t i t u t i o n n e l , il fut c o n v e n u d e p a r t et d ' a u t r e q u e les r é p u b l i c a i n s n e s e r a i e n t p o i n t r e c h e r c h é s p o u r l e u r s o p i n i o n s et q u ' u n e a m n i s t i e r e n d r a i t la l i b e r t é à t o u s les c o m p a g n o n s d e v o y a g e d u Roi » (Ange P i t o u . Une vie orageuse, t. III. p . 3 6 — t. I. p . 6 2 ) .


26

ANGE

PITOU

autres troupes, s e c o n d é e s des vrais amis du trône, d é c o n c e r t e n t les c l u b i s t e s . Ils v o m i s s e n t q u e l q u e s i n j u r e s , font

flotter

sur nos têtes les

s i g n e s d e la r é b e l l i o n . C ' é t a i e n t u n b o n n e t r o u g e , u n e c u l o t t e d é c h i r é e , u n c œ u r de b œ u f tout sanglant, percé de plusieurs coups de couteau. L a p o p u l a t i o n p r o v o q u e la g a r d e : u n r e g a r d et u n s i l e n c e e x p r e s s i f s font taire les plus m u t i n s . Quelques-uns ayant Dauphin,

furent

jeté le b o n n e t

i m p r o u v é s par

dans un m o m e n t d'ivresse

rouge

sur

la t ê t e d e M g r

des artisans qui

: les fumées du vin

les avaient

le

suivis

étant dissipées,

ces

h o m m e s ne se t r o u v a i e n t plus à leur p l a c e . Santerre,

q u i s ' a p e r ç o i t d e la d é f e c t i o n d e s o n parti, fait ô t e r le

b o n n e t de d e s s u s la tête de

Mgr

le D a u p h i n . C'est alors q u e le R o i

d i t à M . A c l o q u e . « J'ai fait l e s a c r i f i c e d e m a v i e ; m e t t e z l a m a i n s u r m o n c œ u r e t v o y e z si je s u i s c a l m e .

» D a n s ce m o m e n t le

brave

P h i l i d o r m o r d a i t le c a n o n d e s o n fusil, de rage de ne p o u v o i r v e n g e r le t r ô n e et la f a m i l l e r o y a l e ; m a i s L o u i s , d'un c l i n d ' œ i l , c o n t e n a i t le zèle, peut-être indiscret, de ses véritables défenseurs. J u s q u ' à 6 h e u r e s d u s o i r , la t o u r b e h u r l a n t d e m a n d e a u M o n a r q u e la s a n c t i o n d u d é c r e t c o n t r e les é m i g r é s et les p r ê t r e s i n s e r m e n t é s : « Ma s a n c t i o n serait nulle en ce m o m e n t , r é p o n d a i t le R o i ; o n dirait q u e j'ai c é d é à l a f o r c e . » A 7 h e u r e s , l a f o u l e v e u t f o n d r e d a n s l'office p o u r p i l l e r l ' a r g e n t e r i e , à l'instant e l l e e s t r e p o u s s é e a v e c f o r c e p a r la g a r d e n a t i o n a l e et par les amis du R o i ; du côté du pavillon de Flore, o n parvient à fermer la g r i l l e q u i c o m m u n i q u e d u p a l a i s a u j a r d i n ; o n é c a r t e à c o u p s d e b o u r r a d e s la c o h u e q u i s e p r e s s e v e r s l e s c u i s i n e s , d a n s l e s c o u r s e t du côté du bord de l'eau. P a r m i les h o m m e s aux c o u p s de m a i n sont venus

des

faubourgs, plusieurs

se s o n t

retirés

avec

qui

humeur,

e n n u y é s d'être restés six h e u r e s sur leurs j a m b e s « s a n s avoir a v a n c é à r i e n ». L a f e r m e t u r e d e s i s s u e s d e c o m m u n i c a t i o n d u j a r d i n et d e s c o u r s d u c h â t e a u a c o u p é la c h a î n e o n d u l a n t e d e la p o p u l a c e , d e s c u r i e u x et d e s pillards. L e s m e n e u r s étant p r e s q u e i s o l é s s o n t m o i n s b r u y a n t s . L e maire de Paris, P é t h i o n , qui rôdait depuis d e u x heures p o u r épier le m o m e n t f a v o r a b l e , v o y a n t q u e la t e m p o r i s a t i o n d e s a m i s d u Roi a fini

p a r l a s s e r l e s c l u b i s t e s , s e t r o u v e e n p a y s e n n e m i , fait s i g n e à

S a n t e r r e d e f a i r e r e t r a i t e , e t d ' u n e v o i x d o u c e il d i t a u x i n s u r g é s : « M e s a m i s , c ' e s t a s s e z . . . r e t i r e z - v o u s , je v o u s e n c o n j u r e . » L a f o u l e o b é i t et d i s p a r a î t s a n s b r u i t . En

ce

moment

quelques

grenadiers, plus

braves

que

prudents,

p r o p o s è r e n t d e c h a r g e r l e s r e s t e s d e c e t t e p o p u l a c e . L e 10 a o û t

eut

e u l i e u l e 20 j u i n ( c ' é t a i t l e v œ u d e s m e n e u r s ) . L e s a m i s d u Roi s o n t e n force, ils se p r e s s e n t a u t o u r d'une g r a n d e table; on rédige une adresse les

Bourbons

et

d'exterminer

d a n s l a q u e l l e o n jure d e m o u r i r p o u r les

républicains

et

les

anarchistes.

C h a c u n signe à l'envi; mais plusieurs, prudents c o m m e saint

Pierre


ANGE

27

PITOU

qui suivait Jésus-Christ de loin, ne signèrent que leur surnom ou leur qualité. Cet acte de dévouement, qui devint dans la suite un arrêt de proscription, se nomme dans l'histoire Pétition des dix mille et des vingt mille . I

L ' é m o t i o n soulevée par cette émeute rallia à P a r i s et en p r o vince bien des indifférents au parti de la c o u r : avec un peu d'habileté et b e a u c o u p d'énergie, la Révolution eût pu être enrayée. O n approchait d'une de ces heures décisives où les événements se fixent sans retour, et le prochain m o u v e m e n t p o p u l a i r e devait vider la querelle entre les factieux et la r o y a u t é . L o u i s X V I , alors, par ses tergiversations et son m a n q u e de décision, p a r a lysa le zèle de ses partisans. Les révolutionnaires p r e n a i e n t ouvertement leurs dispositions de combat et faisaient venir les Marseillais, la situation était particulièrement t e n d u e , é n e r v a n t e ; on résolut de la b r u s q u e r en fixant au 10 août l'insurrection projetée. 2

Dès le 8 août, l'alarme se répand dans Paris . La grande galerie des Tuileries, sur le bord de l'eau, est remplie d'amis du Roi... La garde du château est doublée. Le 9 au soir, chacun, dans le silence et l'effroi, attend pour le lendemain la chute du trône ou le retour de la monarchie de 1 7 9 0 . L'Assemblée est permanente, les éclaireurs des deux partis rôdent autour du château. A minuit la générale bat, le tocsin sonne; le polonais Lajouski fait descendre les Marseillais ; les sections sont sous les armes; les canonniers et quelques déserteurs sans aveu se réunissent aux insurgés. I. A n g e P i t o u . L'Urne des Stuarts. p . 13. Cette fameuse pétition s'appela successivement pétition des q u a t r e , des h u i t , d e s d i x , d e s seize o u d e s v i n g t m i l l e . R é d i g é e p a r d e u x a n c i e n s c o n s t i t u a n t s , G u i l l a u m e et D u p o n t d e N e m o u r s (on e n t r o u v e le t e x t e d a n s le n° 1 5 5 d e s Révolutions de Paris), elle fut, le 25 j u i n , d é p o s é e c h e z les seize n o t a i r e s d e la c a p i t a l e et c o m p o r t e 2 4 7 p a g e s , f a i s a n t , d i s a i t - o n , u n total d e 1 6 , 0 0 0 s i g n a t u r e s ; B u c h e z et R o u x r e s t r e i g n e n t ce chiffre à 7 , 4 1 1 . A p r è s le 10 a o û t , la C o m m u n e d é c l a r a i n c a p a b l e s d e t o u t e s f o n c t i o n s les s i g n a t a i r e s d e c e t t e p é t i t i o n et d e m a n d a à l ' A s s e m b l é e d'en i m p r i m e r la liste ( P r o c è s - v e r b a u x de la Commune. 1 7 et 1 8 a o û t ) ; o n e n fit p l u s i e u r s i m p r e s sions qui, en d é c e m b r e 1 7 9 2 , étaient distribuées g r a t u i t e m e n t (Moniteur. 11 d é c e m b r e ) . L e s s i g n a t a i r e s d e c e t t e p é t i t i o n f u r e n t d é c h u s d u d r o i t d e v o t e à l ' é l e c t i o n d e la C o n v e n t i o n ( T a i n e . Les origines de la France contemporaine. La Révolution, t. II p . 3 1 2 ) ; e n m a r s 1 7 9 3 , il y e u t à P a r i s d e s s e c t i o n s q u i les c o m p r i r e n t d a n s la liste d e s s u s p e c t s , et e n d é c e m b r e , p o u r o b t e n i r u n certificat d e c i v i s m e , il fallait n e p a s a v o i r s i g n é c e t t e p é t i t i o n ( B e a u l i e u . Diurnal. 2 décembre 1793). 2. A n g e P i t o u . L'Urne

des Stuarts.

p . 20.


28

ANGE

PITOU

A d e u x h e u r e s du m a t i n , d e s g r o u p e s , a r m é s de t o r c h e s , de p i q u e s et d e faulx, p a r c o u r e n t les f a u b o u r g s S a i n t - A n t o i n e et S a i n t - M a r c e l , se r é u n i s s e n t au M a r c h é Neuf, au quai d e

la V a l l é e , s u i v e n t l e s

deux

r i v e s d e la S e i n e p o u r arriver a v a n t le jour a u C a r r o u s e l , a u x F e u i l lants, a u x p l a c e s V e n d ô m e et L o u i s X V , et a u x C h a m p s - E l y s é e s . De leur côté, les

défenseurs du

jour les d e u x partis m a r c h e n t en m o n t - T o n n e r r e , le c o m t e de

trône en

f o n t a u t a n t et

jusqu'au

sentinelles perdues... M. de Cler-

Maillé, Suleau,

Delasalle,

Caries

(ce

d e r n i e r , c h e f d e b a t a i l l o n e t b i j o u t i e r , p l a c e D a u p h i n e , fut a s s a s s i n é au p o i n t d u jour, e n v o u l a n t s ' o p p o s e r au p a s s a g e des i n s u r g é s

sur

l e s d e u x rives d e la S e i n e ) g a r d e n t l e s i s s u e s d u P o n t - N e u f et d u c h â teau des Tuileries. Depuis minuit, les deux partis déguisés parcourent à pas de la p l a c e V e n d ô m e , le b o u l e v a r d Gaillon, de

de

la M a d e l e i n e , l e s r u e s

la S o u r d i è r e ,

de

loup Saint-

Honoré,

du

côtoyant

s a n s c e s s e le local des J a c o b i n s , o ù était un des foyers de

la p l a c e V e n d ô m e ,

en

l'insurrection. N o u s a v i o n s e u le m o t d'ordre d e s i n s u r g é s par le brigadier gendarmerie

des tribunaux, n o m m é

place V e n d ô m e . Au point

d e la

P a s c a l , d o n t le p o s t e était à la

du jour, une partie des éclaireurs

rentra

aux T u i l e r i e s par le pavillon de M a r s a n . J u s q u ' à c i n q h e u r e s d u m a t i n , la f o r t u n e r o y a l i s t e s ; car les révolutionnaires moyens

d'exécution.

Le

grand

est prononcée pour les

sont divisés

jour

laisse

entre e u x sur

voir

aux

les

meneurs

le

d é s o r d r e qui e x i s t e parmi le petit n o m b r e d e leurs s o l d a t s m a l a r m é s , ivres

et p ê l e - m ê l e , e n g r o u p e s ,

s a n s d i s c i p l i n e ; a l o r s le d é s e s p o i r

rallie les p l u s d é t e r m i n é s . ... D e p u i s m i n u i t j u s q u ' à t r o i s h e u r e s d u m a t i n , u n l u g u b r e s i l e n c e régnait dans les alentours des T u i l e r i e s ; les postes étaient d o u b l é s ; m a i s si l e s r o y a l i s t e s s u r v e i l l a i e n t l e u r s

e n n e m i s au d e h o r s , c e u x - c i

a v a i e n t d e s é m i s s a i r e s d a n s le c h â t e a u . L e m a i r e de P a r i s , P é t h i o n , gardé d a n s le c h â t e a u , avait d o n n é l'ordre de r e p o u s s e r la force par la f o r c e . C e t t e

demi-mesure

contre le c h e f du parti anarchiste,

ne

s e r v a i t q u ' à d o n n e r p l u s d e f o r c e a u x r é v o l t é s ; il f a l l a i t f a i r e j u s t i c e de P é t h i o n ou le garder e n otage. O n

le l a i s s e é v a d e r d a n s l ' e s p o i r

d e le r e n d r e s u s p e c t à s e s s a t e l l i t e s ; m a i s c e u x - c i é t a i e n t i n f o r m é s d e la c o n d u i t e d e l a c o u r p a r q u e l q u e s - u n s d e c e u x q u e l e m a i r e

avait

retenus. L e s postes étaient d o u b l é s , m a i s les c a n o n n i e r s étaient v e n dus aux anarchistes. A quatre heures n o u s sortîmes de nouveau avec M M . Carles, Suleau et P a s c a l ; n o u s n o u s reconnu

séparâmes

et a s s a s s i n é p r è s la rue

à la p l a c e Caumartin;

V e n d ô m e ; Suleau peu

de temps

fut

après,

Caries eut le m ê m e s o r t . N o u s r e n t r â m e s a v e c P a s c a l ; R œ d e r e r n o u s suivit, m o n t a c h e z le roi et lui p o r t a c e s f u n e s t e s n o u v e l l e s . Il é t a i t c i n q h e u r e s ; l e R o i , t o u t é m u , d e s c e n d a u m i l i e u d e s S u i s s e s et d e s G a r d e s n a t i o n a l e s , c o u c h é s p ê l e - m ê l e sur l e s m a r c h e s du g r a n d


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ANGE PITOU e s c a l i e r . J e v o i s e n c o r e la p l a c e o ù le g r o s dans s o n français énergique : « N o u s

major

Bakmann

disait

là à notre p o s t e ! n o u s m o u r i r

p o u r le R o i ! » L e R o i e n p a s s a n t la g a r d e e n revue s'aperçoit va rejoindre l'autre

qu'un poste

visité

afin d e g r o s s i r l e n o m b r e . D ' u n c ô t é o n c r i e :

V i v e le R o i ! e t d e l ' a u t r e : V i v e la L i b e r t é ! E n c e m o m e n t , q u e l q u e s canonniers

tournent

leurs pièces

contre

le

château;

d'autres

les

e n c l o u e n t ; d'autres, enfermés au milieu des amis du Roi, v e r s e n t l'eau de leur seau dans les c a n o n s . C e p e n d a n t , u n e partie d e s s e c t i o n s de la S o r b o n n e , d u

Luxem-

b o u r g , d e l a p l a c e V e n d ô m e e t d e t o u s l e s q u a r t i e r s d e la c a p i t a l e , s e réunissent

aux grenadiers des

Filles Saint-Thomas. Ces intrépides

c i t o y e n s n ' o n t p a s q u i t t é le c h â t e a u d e p u i s 48 h e u r e s . . . J a m a i s l a f o r t u n e n e s e fit u n j e u p l u s c r u e l

de l'espoir

et d e

la

c r a i n t e d e s d e u x p a r t i s ; j a m a i s elle ne les c o n f o n d i t et ne l e s a v e u g l a p l u s c o m p l è t e m e n t ; j a m a i s la v i c t o i r e n e b a l a n ç a a u t a n t p o u r p r e n d r e u n parti; jamais l e s m o y e n s d'attaque et de d é f e n s e n e

furent plus

é g a u x , p l u s c o n f o n d u s et p l u s p a r t a g é s . D ' u n c ô t é , l e s r é p u b l i c a i n s d i v i s é s e n t r e les a n a r c h i s t e s , les j a c o b i n s et les v o l e u r s se t r o u v a i e n t a u m i l i e u d e s s i g n a t a i r e s d e la p é t i t i o n d e s d i x m i l l e ; de l'autre, les amis du Roi, e n t o u r é s

m i l l e et d e s vingt

des canonniers

et

des

e s p i o n s d e la c o u r , e m b r a s s a i e n t l e u r s a s s a s s i n s , e n c r o y a n t s e s e r r e r a u t o u r d e l e u r s a m i s . . . D a n s c e t t e h o r r i b l e a l t e r n a t i v e , le R o i r e m o n t e et d é l i b è r e . A

cette

minute

d é c i s i v e , l'esprit d e L o u i s X V I fut

par le r a p p o r t infidèle intéressant

de

d'un

retrouver

d'Ange Pitou montrent

agent le

nom.

royaliste, dont Les

révélations

c o m m e n t de m e n u s

influencé

il s e r a i t b i e n suivantes

incidents décident

s o u v e n t d e s g r a n d s é v é n e m e n t s et d u s o r t d e s n a t i o n s : Celui qui était alors chargé

d e la p o l i c e s e c r è t e d u

Roi, était u n

j o u e u r ; il s ' e n r a p p o r t a à d e s r é p u b l i c a i n s d é g u i s é s e n r o y a l i s t e s . L e 10 a o û t , à s i x

heures

du

m a t i n , il v e n a i t

d e faire

son rapport à

L o u i s X V I ; e n l u i a n n o n ç a n t q u e t o u t é t a i t p e r d u , il l u i d o n n a

le

premier le c o n s e i l de se rendre au c o r p s Législatif. C e m ê m e h o m m e avait p a s s é

au jeu les m o m e n t s

qu'il d e v a i t à sa p l a c e ;

il fut

la

p r e m i è r e v i c t i m e d e s a c r é d u l i t é ; c a r il fut p r i s e t t r a d u i t a u x t r i b u n a u x d u 1 0 a o û t e t d u 5 s e p t e m b r e , d ' o ù il fut s a u v é d ' u n e m a n i è r e e x t r a o r d i n a i r e . J e p o u r r a i s a j o u t e r ici d ' a u t r e s marquantes; mais

je m ' a r r ê t e : c a r c e t h o m m e ,

i n v a r i a b l e , a é t é la v i c t i m e d e

sa p a s s i o n

particularités avec

e t a fait

une

plus

opinion

beaucoup

de I

m a l h e u r s . R œ d e r e r , a v e c q u i il c o r r e s p o n d a i t , a p u ê t r e t r o m p é . t. III. p. 2 8 7 . — La déclaration suivante I. A n g e P i t o u . Une vie orageuse, de Rœderer, d a n s sa Chronique de cinquante jours (p. 363) d o n n e , e n la con-


30

ANGE PITOU Mais les é v é n e m e n t s se précipitent...

A sept

heures, Rœderer

rentre, va trouver

du c o n s e i l et dit à S . M. qu'elle

le R o i dans la salle

n'a d e s a l u t q u e d a n s l e s e i n d e

l'Assemblée. Le

R o i , qui ne peut voir l'intérieur

d e P a r i s et l e s d a n g e r s q u i

m e n a c e n t l e s c o n s p i r a t e u r s , s e c r o i t a b a n d o n n é : il a r e m a r q u é d e u x p a r t i s d a n s l a g a r d e d u c h â t e a u . L a r e b e l l i o n d e s c a n o n n i e r s et l e d é v o u e m e n t d e la g a r d e n a t i o n a l e s o n t d e s b r a n d o n s d e guerre civile. E n vain la R e i n e , le c o l o n e l d e s S u i s s e s , l e s officiers d e la g a r d e supplient S . M. de rester au milieu

d'eux; Louis, impassible

pour

lui, t r e m b l e d ' e x p o s e r p o u r sa p e r s o n n e la v i e m ê m e d e s e s e n n e m i s . . . D e s o m b r e s réflexions o n t altéré s e s traits : s e s y e u x s a n g u i n o l e n t s s o n t g o n f l é s d e l a r m e s q u i n e p e u v e n t s ' é c h a p p e r ; il d e s c e n d

dans

u n m o r n e s i l e n c e ; la R e i n e , à q u e l q u e s p a s d e d i s t a n c e , le suit, d o n nant la m a i n à M. le D a u p h i n ; la j e u n e p r i n c e s s e , à c ô t é d e sa m è r e , chancelle, et, prête à s'évanouir, laisse t o m b e r s o n m o u c h o i r : u n g a r d e n a t i o n a l l e l u i r e m e t s u r - l e - c h a m p . . . Il s e fait u n g r a n d s i l e n c e . . . La famille royale est arrivée au pied du grand escalier...

Le Roi

t o u r n e à d r o i t e . . . m a r c h e e n a v a n t . . . la R e i n e , i m m o b i l e u n m o m e n t a u m i l i e u d e s g a r d e s , fixe l e M o n a r q u e q u i s ' é l o i g n e , e t d i t a v e c f o r c e : « Quand

on quitte

le poste,

on change

la consigne!

» C'était n o u s dire :

S a u v e z - n o u s d e l'abîme o ù sa b o n t é n o u s p r é c i p i t e ! L e R o i c o n t i n u e sa m a r c h e s a n s r é p o n d r e et p e u t - ê t r e s a n s e n t e n d r e : sa famille le rejoint à l'entrée d u jardin... L e s S u i s s e s , la garde n a t i o n a l e et l e s a m i s d u R o i servent d'escorte et f o r m e n t l a h a i e . A u p r e m i e r a r b r e d e l ' a l l é e d e s F e u i l l a n t s , u n g r a n d h o m m e noir, armé d'une longue carabine, m e t le Monarque en joue. O n crie... L'arme est relevée. A l'instant, l ' h o m m e se remet e n rang, s a n s q u e n o u s a y o n s j a m a i s s u si c'était u n r é v o l u t i o n n a i r e , o u u n r o y a l i s t e f u r i e u x d e v o i r le M o n a r q u e s e réfugier d a n s le s e i n d e s e s b o u r r e a u x . N o u s d o u b l o n s le p a s , la famille royale entre à l ' A s s e m b l é e . . . et n o u s r e v e n o n s a u x T u i l e r i e s . Au bout de quelques minutes, les Marseillais se présentent dans les

firmant d a n s s e s g r a n d e s l i g n e s , u n e e x c e p t i o n n e l l e i m p o r t a n c e à c e t t e r é v é l a t i o n d e P i t o u : « A l o r s il p o u v a i t ê t r e s i x h e u r e s . C e fut u n m o m e n t a p r è s q u ' u n c i t o y e n , c'était, je c r o i s , u n officier d e p a i x , a v e c les d e u x officiers municipaux q u i étaient d e m e u r é s a u château, M M . Borie et Leroux, e n t r è r e n t d a n s l a pièce où étaient les m i n i s t r e s et le d é p a r t e m e n t et n o u s d i r e n t q u e la c o m m u n e é t a i t d é s o r g a n i s é e , q u e l e s s e c t i o n s a v a i e n t e n v o y é d e n o u v e a u x r e p r é s e n t a n t s , q u e M . le m a i r e é t a i t c o n s i g n é c h e z l u i , q u e M a n d a t était a r r ê t é et t u é , q u e tout P a r i s était s u r pied et e n a r m e s , q u e les f a u b o u r g s é t a i e n t r a s s e m b l é s , p r ê t s à m a r c h e r a v e c l e u r s c a n o n s , q u e le b a t a i l l o n d e s C o r d e l i e r s et l e s M a r s e i l l a i s é t a i e n t c e r t a i n e m e n t e n m a r c h e . J e p r e s s a i d e n o u v e a u l e s m i n i s t r e s d e c o n d u i r e le R o i et s a f a m i l l e à l ' A s semblée nationale. »


31

ANGE PITOU

c o u r s ; p e n d a n t q u ' o n l e s a c c u e i l l e et q u ' o n l e u r c o n f i r m e la n o u v e l l e de l'arrivée d u Roi fusil p a r t e n t

à l'Assemblée... un, deux, trois,

du c h â t e a u , c o m m e par u n

dix coups

signal c o n v e n u

de

entre

les

i n s u r g é s d u d e h o r s e t l e s r é v o l u t i o n n a i r e s , m ê l é s a v e c la g a r d e

des

Tuileries. L'assaut est d o n n é : les Marseillais reculent, e m p o r t e n t leurs morts ; les

faubourgs entrent ; les canonniers retournent

leurs p i è c e s ; le

c h â t e a u est forcé ; le c a r n a g e c o m m e n c e . . . C h a c u n s ' a b a n d o n n e à la v o l o n t é d e D i e u o u à la fureur d e s a s s a i l l a n t s . A d i x h e u r e s e t d e m i e , je m e t r o u v e p a r u n m i r a c l e a u p a s s a g e des

Feuillants; quoique personne

ne

fasse attention

à m o i , j'erre

c o m m e u n fou d a n s l e s r u e s e t l e s b o u l e v a r d s , n e v o y a n t p a r t o u t q u e du feu, du sang, des cadavres mutilés, brûlés, c o u p é s en

morceaux.

A u b o u t d e t r o i s h e u r e s je r e v i e n s à m o i , je m e t r o u v e a u

Carrousel,

c o m m e un h o m m e transporté durant son sommeil dans un lieu éloig n é . J'ai b u u n e b o u t e i l l e d e v i n p r e s q u e d ' u n s e u l t r a i t , e t , l o i n d ' ê t r e i v r e , je r e c o u v r e m o n s a n g - f r o i d .

Il e s t u n e h e u r e , je r e m o n t e

au

château : du haut des appartements o n saisit les S u i s s e s par les quatre m e m b r e s , o n les précipite sur le p a v é ; d e s m é g è r e s les fouillent, les d é s h a b i l l e n t , les foulent aux p i e d s , les mutilent ; d'autres

cannibales

leur arrachent q u e l q u e s parties du corps qu'ils portent en triomphe ; o n enfonce les c u i s i n e s , les caves. D a n s les appartements o n casse, o n brise les m e u b l e s ; les

glaces

s o n t p i l é e s c o m m e d u s a b l e s e m é s u r le p a r q u e t ; la c h a m b r e à c o u c h e r du Roi reste intacte ; le p e u p l e ,

e n la t r a v e r s a n t a v e c u n

reste de

c r a i n t e e t d e r e s p e c t , d i s a i t e n c o r e : « C ' e s t la c h a m b r e d u R o i , il y r e v i e n d r a c e s o i r . » C e t t e s e u l e p i è c e fut r e s p e c t é e j u s q u ' a u l e n d e m a i n 11 a o û t . L a p o p u l a c e , e n entrant d a n s les c a v e s e n ordre de bataille, se p a s s e d e m a i n e n m a i n l e s v i n s fins e t l e s l i q u e u r s ; l e

bataillon

des gens

ivres-morts, c o u c h é s régulièrement d e u x à deux aux pieds les uns des autres, prenait à l'entrée des c a v e s , au pavillon de F l o r e , et se p r o l o n g e a i t t o u t le l o n g d e la g r a n d e g a l e r i e d u b o r d d e l ' e a u j u s q u ' a u q u a i d e l ' É c o l e . L e g o u v e r n e m e n t e t la p o l i c e é t a n t d a n s l e s

mains

d e l a p o p u l a c e , p a r t o u t e l l e é g o r g e l e s S u i s s e s et l e s p e r s o n n e s

qui

p o r t e n t d e s h a b i t s à la l i v r é e d u R o i . L e s a n g c o u l e d a n s t o u s c o i n s de P a r i s . L e s g e n s s u s p e c t s o u qui déplaisent, ainsi q u e les

les filous

p r i s s u r l e fait s o n t é g o r g é s e t j e t é s à l ' e a u . L a s o i f d u s a n g r e d o u b l e p a r le n o m b r e d e s v i c t i m e s ; l e s c o n j u r é s é c u m a i e n t d e r a g e d e n ' ê t r e pas arrivés à t e m p s

pour

assommer

l e s n o b l e s et l e s a m i s d u R o i

p o s t é s d a n s la g r a n d e g a l e r i e d u b o r d d e l ' e a u , a u m o m e n t d e la p r i s e du

château.

Les victimes

avaient trompé leurs

bourreaux

en

se

s a u v a n t p a r la p o r t e q u i c o m m u n i q u e d u L o u v r e a u x T u i l l e r i e s , d u c ô t é d e la g a l e r i e d e s t a b l e a u x . I c i , o n e m p i l e l e s m o r t s d a n s l e s r u e s d e l ' E c h e l l e e t S a i n t - N i c a i s e ; là o n r é u n i t q u a t r e à c i n q c a d a v r e s d e s S u i s s e s ; et, d e d i s t a n c e en d i s t a n c e , o n les brûle a v e c les p o u t r e s et les


32

ANGE PITOU

débris des b â t i m e n t s d e s c u i s i n e s et d e s c a s e r n e s a u x q u e l l e s o n a mis le feu au c o m m e n c e m e n t du p i l l a g e .

E t quelques heures après, le péril éloigné, l'effervescence u n peu t o m b é e , les b a d a u d s de P a r i s , sans intention cruelle, p o u r la seule curiosité, allaient en partie de plaisir contempler les victimes entassées, et les dames les plus p u d i b o n d e s , les jeunes filles les plus i r r é p r o c h a b l e s fixaient, sans r o u g e u r ni é m o t i o n , les cadavres n u s des Suisses et des autres infortunés ... I

t. III. p . 1 8 4 . — N a p o l é o n t é m o i g n e é g a I. A n g e P i t o u . Une vie orageuse, l e m e n t en ce s e n s : « J'ai v u d e s f e m m e s b i e n m i s e s se p o r t e r a u x d e r n i è r e s i n d é c e n c e s s u r les c a d a v r e s d e s S u i s s e s . » (Cf. T a i n e . Les Origines de la France

Contemporaine.

La Révolution,

t. II. p . 2 4 8 . )


CHAPITRE V

PENDANT LES JOURNÉES DE SEPTEMBRE. — L E BUDGET D'ANGE

— L A PRESSE CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE

et Politique;

le Journal

Français.

: le Journal

PITOU.

Historique

— Louis X V I A LA C O N -

VENTION. — L E CLUB DES FÉDÉRÉS ET LE PRÉSIDENT MANINS.

L E S AGENTS ROYALISTES DE PARIS : ANGE PITOU ET P I E R R E M O LETTE.

L E MAGASIN

D'ARMES DE LA RUE DU FAUBOURG

MONT-

MARTRE.

E n i v r é e p a r le mauvais vin de ses victoires faciles et i n e s pérées, la R é v o l u t i o n , reniant ses justes origines, commençait à devenir la plus farouche des t y r a n n i e s , et u n e poignée de sectaires avaient fait de la guillotine le principal mode de gouvern e m e n t . L e s royalistes, naturellement, furent les premières victimes, et leurs journalistes devaient m a r c h e r à la m o r t , c o m m e ils avaient m a r c h é au combat, les premiers. Le 12 août, la C o m m u n e décrétait d'arrestation les écrivains contre-révolutionnaires et distribuait leurs presses a u x i m p r i m e u r s patriotes ; la menace des visites domiciliaires était d a n s l'air et allait être réalisée incessamment. Pillés et anéantis, le Journal général de la Cour et de la Ville et le Courrier Extraordinaire ! Gautier ruiné et en danger de mort p o u r sa simplesignature d o n n é e à un journal ! Duplain de Sainte Albine arrêté I

I. A n g e P i t o u , (cf. Une vie orageuse s u r G a u t i e r , le d i r e c t e u r d u Journal

t. I. p . 56), p o u r s u i t s e s r e n s e i g n e m e n t s général

de la Cour

et de la Ville

: « Après

s e p t e m b r e , G a u t i e r v o u l u t c o n t i n u e r le j o u r n a l s o u s u n a u t r e t i t r e (La Feuille du matin), il s i g n a i t G a u t i e r d e S i o n n e t e t a v a i t p o u r c o l l a b o r a t e u r Pic d e la F a r g e ; i l s f u r e n t l ' u n e t l ' a u t r e i n c a r c é r é s p e n d a n t q u e l q u e s j o u r s à l ' a b b a y e , e n j a n v i e r 1 7 9 3 , (cf. Journal français, n 51 e t 6 2 ) . Il v é g é t a j u s q u ' à la m o r t d e M a r a t . A l o r s la t e r r e u r a y a n t é t é m i s e à l ' o r d r e d u j o u r , os


ANGE

34

PITOU

et enfermé au couvent des C a r m e s ! L e u r s collaborateurs devaient songer à préserver leurs j o u r s . Ange P i t o u p u t t r o u v e r à tous u n e r e t r a i t e ; le t e m p s d'aller c h e r c h e r chez lui ce q u e d e s pillages répétés l u i avaient laissé d'argent, et il m e n a i t Nicole, De La Salle, Cassat, L e r i c h e , chez u n n o m m é B r a c h e t , maître d ' u n e p e n s i o n o ù il avait été jadis p é d a g o g u e , dans u n e m a i s o n à d o u b l e issue, sise cul-de-sac S a i n t - B a r t h é l é m y ; là. près de l'ancienne église, se trouvait u n e m a s u r e a b a n d o n n é e , et, m o y e n n a n t 15,ooo livres, ces j o u r n a listes p u r e n t se loger, vivre, s'assurer la discrétion des tenants et des a b o u t i s s a n t s d u r a n t ces j o u r s difficiles d'août et de septembre . I

Il convient ici d e r e c h e r c h e r quelle pouvait être, à cette époque, la situation de fortune d'Ange P i t o u . Le traitement de 6 , 0 0 0 francs, q u e M a r i e - A n t o i n e t t e lui avait fait accorder, avait été le point de départ de sa prospérité, et il ne tardait p a s à « avoir u n e part » dans le Petit Gautier, dans le Courrier Extraordinaire et d a n s le Journal des Mécontens. Les a p p o i n t e m e n t s des journalistes, en effet, devaient alors être comptés de deux façons très différentes : les d é b u t a n t s , jeunes gens p e r d u s à P a r i s , q u i se réfugiaient dans u n j o u r n a l c o m m e des v a g a b o n d s dans u n chantier de c o n s t r u c t i o n , étaient p r o b a b l e m e n t payés s i n o n à la ligne, d u m o i n s à l'article ou à l'inform a t i o n , mais en t o u s cas p a s bien cher, et p r e s q u e à titre d ' a u m ô n e ; q u a n t a u x rédacteurs habituels, ils étaient directement intéressés dans l'entreprise, et prélevaient, d'après u n p o u r c e n tage établi, « u n e part » dans les bénéfices au m ê m e titre q u e les capitalistes d o n t les fonds avaient lancé l'affaire o u q u e l ' i m p r i m e u r q u i avait fourni ses presses : c'était, en s o m m e , le régime de l'égalité p o u r tous ceux q u i avaient u n e action dans l'entreprise p a r leur argent, leur p l u m e , leur m a i n - d ' œ u v r e , et,

il p r i t l e n o m d e S y o n n e t e t é c h a p p a à la m o r t e n s ' e n f o n ç a n t d a n s s o n a n t r e . U n a n c i e n p l i e u r d u Journal de la Cour et de la Ville le fit e n t r e r s o u s c e d e r n i e r n o m c o m m e p l i e u r a u Journal de la Montagne : il s e t a p i t là j u s q u ' a u 9 t h e r m i d o r . Il s o n g e a i t à r e c o m m e n c e r s o n j o u r n a l , m a i s , s e t r o u v a n t s e u l , c a r n o u s a v i o n s d ' a u t r e s e n t r e p r i s e s , il r e d e v i n t c o m m i s libraire et m o u r u t e n 1808, a p r è s avoir follement dissipé u n e fortune qu'il a v a i t a c q u i s e p o u r d o n n e r s a s i g n a t u r e a u Journal de la Cour et de la Ville.

»

I. A n g e P i t o u . Toute

p. 29.

la vérité

au roi. t . I. p . 1 3 4 . — L'Urne

des

Stuarts.


ANGE

35

PITOU

de fait, les journalistes étaient les premiers actionnaires de leur feuille. C'était là — on en jugera — u n e position e x t r ê m e m e n t lucracrative, à cette é p o q u e révolutionnaire, où les j o u r n a u x étaient presque dans toutes les m a i n s , et surtout dans les feuilles très lues, à tirages considérables, maîtresses de l'opinion, c o m m e le Petit Gautier q u i , i n d é p e n d a m m e n t de ses incalculables acheteurs au n u m é r o , mettait en ligne 6,000 a b o n n é s , ou le Courrier Extraordinaire, q u i avait alors toute la clientèle de province : pour celui-là, il est vrai, les excès de la populace et les pillages répétés des b u r e a u x d i m i n u a i e n t les bénéfices, mais les parts cependant en étaient des plus fructueuses. De 1789 a u 10 août 1 7 9 2 , Ange P i t o u déclare avoir gagné 94,000 francs ; en déduisant de ce chiffre les 34,000 francs de pertes qu'il dit avoir éprouvées p a r suite des pillages et dont il est impossible de vérifier l'exactitude, en tenant compte de la dépréciation des assignats, et peut-être aussi, dans u n e certaine mesure, de l'exagération naturelle de l'auteur, on peut évaluer ses grains, en trois a n s , à u n e c i n q u a n t a i n e de mille francs . G a g n a n t facilement de l'argent, il devait le dépenser plus facilement encore, dans le milieu s u r t o u t où il vivait; mais cependant il avait su réaliser quelques économies, et on vient de voir q u e les événements de 1792 ne le prirent pas au d é p o u r v u . I

Ce terrible m o m e n t passé, Ange P i t o u et ses amis, réfugiés rue S a i n t - B a r t h é l é m y , se trouvèrent dans u n e position critique : plus de j o u r n a u x , partant plus de ressources, et cependant il fallait aviser à vivre à u n e époque surtout o ù , sous bien des rapports, la vie n'était p a s c o m m o d e . De L a Salle, l'ancien directeur du Journal des Mécontens, q u i avait déjà eu Ange P i t o u c o m m e collaborateur, proposa alors de créer u n j o u r n a l contrerévolutionnaire, ce q u i fut accepté : le 21 septembre 1 7 9 2 , sous ce titre fallacieux « La Révolution de 1792, journal de la C o n vention nationale », le dit De L a Salle, Ange P i t o u , Nicole et quelques autres écrivains royalistes commençaient u n e o p p o s i tion hardie contre le pouvoir conventionnel et les comités r é v o lutionnaires ; au mois de juillet 1 7 9 3 , rejetant ce titre t r o m p e u r c o m m e u n m a s q u e inutile, le journal s'intitulait Journal Historique et Politique . 2

I. A n g e P i t o u . Toute concernant

la vérité

les réclamations

2. I d . Toute

la vérité

au

du sieur

roi, Louis

au roi. t. I. p . 1 3 5 .

t. I. p . 1 3 4 . — Ange

Pitou.

Diverses

pièces


36

ANGE

PITOU

Cette publication prit r a p i d e m e n t ; enhardi et m i s en goût par ce succès, u n ancien rédacteur d u Petit Gautier, Cassat, s'adjoignit R i c h a r d La Devèze, L e r i c h e , Nicole, Ange P i t o u , et c o m m e n ç a , le 15 n o v e m b r e 1 7 9 2 , le Journal Français ou Tableau politique et littéraire de Paris . L e Journal Français est peut-être u n e des feuilles royalistes de cette époque les m o i n s c o n n u e s , et a s s u r é m e n t u n e de celles qui méritent le mieux de l'être ; rédigé avec b e a u c o u p d ' h u m o u r , d a n s la note des Actes des Apôtres plus q u e du Petit Gautier, écrit en excellent français, i m p r i m é — fait r e m a r q u a b l e — s u r u n très b o n papier bleuâtre et en caractères agréables à l'œil, ce j o u r n a l , sorte de p a m p h l e t d'informations, s'annonçait p a r le courageux prospectus suivant, et c r â n e m e n t d o n n a i t l'adresse de ses b u r e a u x , 2 2 , r u e G u é n i g a u d : I

La stupeur profonde qui avait brisé la plume de nos écrivains s'est dissipée; la terreur, cette arme perfide entre les mains des scélérats, s'est émoussée. On peut enfin témoigner hautement l'horreur qu'ont inspirée les effroyables journées des 2 et 3 septembre; il est permis de vouer à l'exécration de la postérité, ce comité des boucheries, dit de surveillance; on peut appeler la vindicte publique sur cette meute de scélérats qui, lâchés dans les départements par la régence tripolitaine de Paris, prêchent partout le carnage et la sédition... Arracher le masque de l'hypocrisie à ces individus d'un jour, publicistes par famine, anarchistes par besoin, assassins par tempérament, voilà la tache honorable et périlleuse que nous nous sommes imposée I. A n g e P i t o u . Une vie orageuse, t. I. p . 8 3 . — S u r l ' u n d e c e s é c r i v a i n s , Leriche, Ange Pitou nous donne u n précieux renseignement bibliographique e n le p r é s e n t a n t c o m m e l ' a u t e u r d u f a m e u x A l m a n a c h des Prisons, attribué d'ordinaire à Coittant. D a n s s a Bibliographie

de la presse

périodique

française,

Hatin

a émis

q u e l q u e s e r r e u r s r e l a t i v e m e n t a u Journal Français. Il l u i d o n n e p o u r f o n d a t e u r N i c o l e d e L a d e v è z e ; c e j o u r n a l fut, e n r é a l i t é , c r é é p a r C a s s a t , q u i le p a s s a à N i c o l e , l e q u e l e u t p o u r c o l l a b o r a t e u r L a D e v è z e . Il le fait t e r m i n e r e n o c t o b r e 1 7 9 3 s o u s l e t i t r e d e Correspondance politique de Paris et des départements, q u ' i l p r i t à p a r t i r d u 13 j u i n 1 7 9 3 , e t c e p e n d a n t , a u n u m é r o d u 3 o p r a i r i a l a n 3 , l e s l e c t e u r s d e la Correspondance politique, par Duss a u l t , N i c o l e e t a u t r e s , é t a i e n t p r é v e n u s q u ' à p a r t i r d e m e s s i d o r , ils r e c e v r a i e n t le j o u r n a l s o u s le t i t r e d'Annales de la République française: ce j o u r n a l - c i , q u i c o n t i n u a i t d o n c le Journal Français, avait, a u c o u r s de ce m ê m e a n I I I , a b s o r b é é g a l e m e n t le Journal Historique et Politique. Le t o n d e l a Correspondance politique fut p l u s m o d é r é e t m o i n s c a u s t i q u e q u e c e l u i d u Journal

Français.

2. L e f o n d a t e u r d u Journal Français, C a s s a t , a u c o u r s d e s a vie d e j o u r naliste, n'avait p a s été sans entrer en relations amicales avec q u e l q u e s - u n s


ANGE

37

PITOU

Au Journal Français, Ange Pitou était chargé des échos des clubs ; la mission était délicate, voire périlleuse , mais il avait de l'entregent et il s'en acquitta avec esprit et d'une plume alerte. Il s'attaqua principalement aux J a c o b i n s , et la collection de ses c h r o n i q u e s fournirait de précieux renseignements sur les faits et gestes de cette société; dans le premier n u m é r o , il adressait à la « Société-Mère » cette lettre d'envoi : I

Frères et amis vous êtes souverains, car vous le dites tous les jours à la tribune; vous êtes savants, car frère Merlin et Desmoulins donnent gratis un journal qui fait l'admiration des quatre-vingt-trois départements et de l'Europe entière; vous êtes humains, car Collot d'Herbois a dit qu'il fallait environner de toute l'estime possible les belles journées des 2 et 3 septembre, et Collot d'Herbois n'a jamais menti ; vous êtes de grands publicistes, car Fabre d'Églantine a prouvé que Montesquieu et J.-J. Rousseau n'étaient que de petits garçons auprès de frères Chabot et Bentabolle. D'après ces vérités qui sont aussi incontestables que l'infaillibilité du comité de surveillance, nous avons la fraternité de vous envoyer le premier numéro d'un journal que nous entreprenons sous les auspices de la Société-Mère, dont nous sommes les très humbles fils, vous priant de nous aider de vos lumières... et de vos torches. La calomnie que vous employez si utilement pour le salut de nos frères, nous en ferons le moins d'usage possible, car, vous le savez, frères et amis, quand on parle de vous, il n'est guères possible de vous calomnier. d e ses a d v e r s a i r e s p o l i t i q u e s , c o m m e d e n o s j o u r s le c o u r r i é r i s t e p a r l e m e n t a i r e q u i , d a n s l e s c o u l o i r s , c a u s e s u r le ton d e la c a m a r a d e r i e a v e c le d é p u t é q u ' i l v i l i p e n d e r a d a n s s o n j o u r n a l ; il é t a i t a i n s i l ' a m i d e B r u n e , le f a m i l i e r d e D a n t o n et p o s s é d a i t d e n o m b r e u s e s s y m p a t h i e s p a r m i « les g r a n d s f a i s e u r s »; p a r ce m o y e n , il a v a i t d e s r e n s e i g n e m e n t s d e p r e m i è r e m a i n et p r é v e n a i t s e s c o l l a b o r a t e u r s d e ce q u i se t r a m a i t c o n t r e e u x . U n j o u r q u ' i l d î n a i t c h e z D a n t o n , il se vit à s o n a r r i v é e saisi a u c o l l e t p a r P i e r r e D u p l a i n , q u i , d e v a n t le m a î t r e d e c é a n s , se m i t à l i r e u n e p i è c e d e v e r s d e C a s s a t , a s s e z v i v e c o n t r e le t r i b u n , et p u b l i é e d a n s le n u m é r o d u 2 d é c e m b r e 1 7 9 2 s o u s ce t i t r e : « N o u v e a u x c o m m a n d e m e n t s t r o u v é s a u x J a c o b i n s et q u ' o n c r o i t ê t r e s o r t i s d e la p o c h e d e D a n t o n . » L e c o l l o q u e fut v i o l e n t , m a i s D a n t o n i n t e r v i n t e n s o u r i a n t : « O n est c h e z m o i p o u r s ' a m u s e r , D u p l a i n , et n o u s n ' a v o n s ici d ' a u t r e r é v o l u t i o n q u e le p l a i s i r ! » O n se m i t à t a b l e et le d î n e r fut t r è s c o r d i a l ; m a i s C a s s a t , i m p r e s s i o n n é p a r c e t t e s c è n e , a b a n d o n n a le j o u r n a l n o n s a n s a v o i r p r é v e n u s e s c o l l a b o r a t e u r s d u sort q u i les a t t e n d a i t . N i c o l e p r i t sa s u c c e s s i o n et le t o n d e la p o l é m i q u e fut e n c o r e p l u s a c c e n t u é (cf. Une vie orageuse, t. 1. p . 6 0 ) . I. A i n s i o n lit d a n s le Journal Français d u 8 j a n v i e r 1 7 9 3 , q u e le 4 , à l a s é a n c e d u s o i r d e s J a c o b i n s , o n d é n o n ç a les j o u r n a l i s t e s , q u i p r e n a i e n t d e s n o t e s , et q u e c h a q u e é c r i v a i n p r é s e n t fut o b l i g é de d é c l i n e r le n o m d u j o u r n a l a u q u e l il c o l l a b o r a i t .


38

ANGE

PITOU

I

Le procès du roi et les débats p a s s i o n n é s , qu'il occasionna à la C o n v e n t i o n et d a n s les clubs, m i r e n t les journalistes sur les d e n t s . D a n s les feuilles d ' o p p o s i t i o n , o n d u t m ê m e d o u b l e r le n o m b r e des rédacteurs chargés du c o m p t e - r e n d u des séances de la C o n v e n t i o n , car l'auditoire était s o i g n e u s e m e n t c o m p o s é , et p o u r conserver leurs places ces nouvellistes avaient à lutter c o n t r e le m a u v a i s vouloir le plus caractérisé : Ange P i t o u fut ainsi adjoint à son c a m a r a d e , chargé de ce service, et il put, de la sorte, assister à q u e l q u e s - u n e s de ces séances m é m o rables. Il était présent, le jour où la C o n v e n t i o n « passa aux o p i n i o n s » sur le fait de décider si l'on d o n n e r a i t un conseil à L o u i s X V I . Q u a n d les députés d ' E u r e - e t - L o i r , ses c o m p a t r i o t e s , eurent à émettre leur vote, il entendit l'un d'eux opiner négativement en s'écriant avec violence q u e « les B o u r b o n s étaient des tigres » ; il regarde la figure de ce sectaire, et r e c o n n a î t , q u i ? . . . son ancien professeur de r h é t o r i q u e du séminaire de C h a r t r e s , l'abbé C h a s l e s , ce rigoriste farouche, qui qualifiait l ' o r t h o g r a p h e de Voltaire d ' « o r t h o g r a p h e des impies ». E n 1 7 9 1 , t o n n a n t en chaire c o n t r e les p e r s é c u t i o n s r e l i g i e u s e s , l'abbé s'écriait q u e « le clergé était un liège qui surnagerait t o u j o u r s », m o u v e ment s u b l i m e qui lui avait valu l ' a u m u s s e de c h a n o i n e : p o u r s u r n a g e r , il n'avait p e r s o n n e l l e m e n t trouvé rien de mieux q u e de p r e n d r e femme l'année suivante, de se faire élire d é p u t é , et de siéger à la M o n t a g n e ; jusque-là, il ne s'était encore signalé, q u ' e n faisant de c o m p r e n d r e les d o m e s t i q u e s d a n s la liste des émigrés ! 2

I. E n s e p t e m b r e 1 7 9 2 , L o u i s X V I , a u T e m p l e , r e ç u t la v i s i t e d e M a n u e l et d e P é t h i o n ; o n v e n a i t d e p r o m e n e r d e v a n t l e s f e n ê t r e s d u r o i l a t è t e d e M d e L a m b a l l e , l e s a l l i é s m a r c h a i e n t s u r P a r i s et la c o m m u n e s u p p l i a i t son prisonnier d é c r i r e aux s o u v e r a i n s qu'il n'y avait de salut p o u r sa f a m i l l e et p o u r lui q u e d a n s l e u r r e t r a i t e . « L e s c o m m i s s a i r e s d e la C o m m u n e c r a i g n a i e n t q u e c e t t e l e t t r e n e fût s a n s effet; ils s a v a i e n t q u e q u e l q u e s j o u r s a p r è s le 2 0 j u i n 1 7 9 2 , l ' e m p e r e u r d ' A u t r i c h e , a u n o m d e l a c o a l i t i o n et p a r a t t a c h e m e n t p o u r s a s œ u r M a r i e A n t o i n e t t e , a v a i t fait d e s offres à L o u i s X V I , q u i les a v a i t r e f u s é e s . L e R o i é c r i v i t et fit é c r i r e p a r la R e i n e e l l e - m ê m e , a u x S o u v e r a i n s , d e faire r e t i r e r l e u r s t r o u p e s s'ils v o u l a i e n t l e u r p r o u v e r l e u r a m o u r et l e u r s a u v e r la v i e . L a R e i n e , é t a n t à la C o n c i e r g e r i e , d i t à s o n c o n f e s s e u r M. D e s q u i r o u , q u i m ' h o n o r e d e s o n a m i t i é , q u i m ' a t r a n s m i s ce fait, et q u i m ' a a u t o r i s é à le p u b l i e r , q u e c e t t e l e t t r e é t a i t u n d e s p l u s g r a n d s s a c r i f i c e s q u ' e l l e ait fait à s o n R o i et à s o n é p o u x » ( A n g e P i t o u . L'Urne des Stuarts. p . 290). 2. A n g e P i t o u . Une vie orageuse, t. I. p . 1 2 7 . me


ANGE

PITOU

39

L e 25 décembre 1792, la C o n v e n t i o n avait décrété que L o u i s XVI paraîtrait le l e n d e m a i n à sa barre p o u r p r o d u i r e ses m o y e n s de défense. I

L e s t r i b u n e s d e la C o n v e n t i o n minuit

f u r e n t o u v e r t e s t o u t e la n u i t . A

elles étaient pleines. J'assistai à cette

avoir place,

je m e r e n d i s

fameuse

séance ; pour

à l'Assemblée le 25, à dix heures d u soir.

T o u t e la n u i t , d e s h o m m e s à

figures

sinistres donnèrent, à plusieurs

r e p r i s e s , la c o n s i g n e o u l'ordre d e n e p o i n t a p p l a u d i r

à la

défense

d u R o i . A c i n q h e u r e s d u m a t i n o n é t a i t si p r e s s é d a n s l e s t r i b u n e s et dans

les avenues

de l'Assemblée

que personne ne pouvait

sortir.

D u r a n t t o u t e la s é a n c e , j'ai v u n o m b r e d e s p e c t a t e u r s v a q u e r à l e u r s besoins

par les fenêtres qui donnaient

s u r l e s T u i l e r i e s et s u r le

jardin d e s F e u i l l a n t s . A d i x h e u r e s , S a n t e r r e s e p r é s e n t e à la barre et a n n o n c e d ' u n air triomphant

l'arrivée

de L o u i s Capet sous ses ordres.

Le président

lui d i t d e l e faire e n t r e r . L e R o i entre avec s e s d é f e n s e u r s , M. D e s è z e à sa droite, M. T r o n chet à sa gauche, M. d e Malesherbes derrière lui. L e m o n a r q u e est revêtu d'une m a u v a i s e r e d i n g o t e de drap gris m o u c h e t é ; s e s c h e v e u x s o n t n é g l i g e s , m a i s il e s t c a l m e ; l a s é r é n i t é a d e l ' é c l a t s u r u n v i s a g e s a n s f a r d . Il e s t s o r t i d e l a m a i s o n son peuple et e m p r i s o n n é dans est a u - d e s s o u s

d u T e m p l e pour être séparé d e

la barre

d e la C o n v e n t i o n ; sa tête

d e l a f a t a l e t r i b u n e d ' o ù r e t e n t i r a b i e n t ô t l'arrêt d e

mort. D e sa place, sous

les pieds

d u p r é s i d e n t , il v o i t l e s g r a d i n s

q u ' i l m o n t a e t l e f a u t e u i l é l e v é o ù il v i n t s ' a s s e o i r e t s i g n e r a v e c s o n peuple le pacte d'alliance de 1 7 9 1 . . .

I. Id. Almanach-tablettes, o u calendrier historique des grands événem e n t s p o u r l'année 1 8 0 9 , p u b l i é avec le Chanteur parisien, p . 1 3 8 . « O n n e p e i n d r a p o i n t le c a l m e de L o u i s XVI entre s e s d é f e n s e u r s ; pers o n n e n e rendra s o n attitude s i m p l e s o u s u n c o s t u m e si a n a l o g u e à sa p o s i t i o n ; u n e r e d i n g o t e d e drap gris m o u c h e t é et u n p e u u s é e , u n e frisure en fer-à-cheval, c o l l é e s u r la tête c o m m e c e l l e d'un homme de cabinet q u i sort d e s o n lit p o u r s e mettre a u travail, après avoir posé s o n b o n n e t de n u i t » (cf. L'Urne

des Stuarts.

p.

155).

« Q u a n d L o u i s XVI parut pour la dernière fois à la C o n v e n t i o n , le peuple fut c a l m e . L e m o n a r q u e n'entendit a u c u n signe d ' i m p r o b a t i o n . . . O n a p p l a u dit m ê m e à c e r t a i n s p a s s a g e s d u d i s c o u r s d e M. Desèze. L e s Jacobins seuls h u r l a i e n t s u r la terrasse d e s F e u i l l a n s . La salle de l ' A s s e m b l é e fut o u v e r t e à tout le m o n d e , d é s le s o i r d u 25 au 26. J'ai é t é à cette s é a n c e , et j'ai passe l a n u i t d a n s l a s a l l e , d e p u i s dix h e u r e s d u soir jusqu'au l e n d e m a i n q u a t r e h e u r e s a p r è s m i d i . J'ai v u d e s f e m m e s é c h e v e l é e s et le visage r o u g e , jurer e n d e h o r s , a u t o u r d e la s a l l e , et n o u s m o n t r e r le p o i n g parce qu'elles entend a i e n t q u e l q u e s a p p l a u d i s s e m e n t s . L e s commissaires avaient ordre d e faire s o r t i r q u i c o n q u e d o n n e r a i t u n s i g n e d'approbation ». (id. p. 105).


40

ANGE

Le président

l u i fait s i g n e

silence règne dans

PITOU

d e s ' a s s e o i r , il o b é i t ; l e p l u s p r o f o n d

la s a l l e . . . C ' e s t

e n c o r e u n silence d e respect et

d'amour, car les tribunes ont été c o m p o s é e s librement. L e s Jacobins, groupés dans

les a v e n u e s et sur la terrasse d e s F e u i l l a n t s , o n t b e a u

vociférer leurs injures et leurs tesse

règne

lugubres chants, un silence de tris-

dans les tribunes : en vain les Montagnards

leurs satellites

cherchent

d e s y e u x et d u geste ; o n a t t e n d , o n se tait, o n o s e

m ê m e espérer pour les jours du Roi. ... firent

Pendant

le discours d e M. D e s è z e ,

entendre. La Montagne

des applaudissements

se

s e leva plusieurs fois e n lançant d e s

regards pleins de fureur sur les g r o u p e s qui s'apitoyaient. L e s é m i s s a i r e s d e s J a c o b i n s , e n p e t i t n o m b r e d a n s la s a l l e , c r i a i e n t e n v a i n sur la terrasse d e s F e u i l l a n t s : « A b a s C a p e t et s e s a c o l y t e s ! » U n morne silence succéda a u x dernières paroles de M. Desèze... L e R o i s e leva e n s u i t e , tira u n papier d e sa p o c h e ,

et lut à haute

v o i x et d ' u n t o n a s s u r é la c o n f i r m a t i o n d u d i s c o u r s d e M . D e s è z e . O n lui r e p r é s e n t a u n e n o t e et d e s clefs r e m i s e s p a r le valet d e c h a m b r e T h i e r r y ; il n e r e c o n n u t n i l e s c l e f s , n i l a n o t e : « Q u a n d j e t u s r e t e n u a u x F e u i l l a n t s , d i t - i l , m e s effets a y a n t é t é f o r c é s , c o m m e

je n'avais

p l u s b e s o i n d e m e s c l e f s , je l e s r e m i s à T h i e r r y . » Le

président

lui d e m a n d a

s'il n ' a v a i t p l u s r i e n à d i r e

pour sa

d é f e n s e . Il r é p o n d i t : N o n . L e président lui dit : « V o u s p o u v e z v o u s retirer... » Louis

X V I fut

conduit

dans

la s a l l e

d e s c o n f é r e n c e s ; o n lui

o r d o n n a , ainsi qu'à ses conseils, de signer sa défense. L a C o n v e n t i o n la fit d é p o s e r

sur son bureau

et o r d o n n a

qu'il

fût r e c o n d u i t

au

Temple. Alors

l'Assemblée,

comme

un volcan en détonation,

gronde, se

bouleverse, vous eussiez cru voir dans cette enceinte quelques des justes au milieu d e s E u m é n i d e s . . . Je vois e n c o r e Marat,

âmes

Robes-

pierre et t o u s l e s e n r a g é s d e la M o n t a g n e faire briller u n p o i g n a r d , s e p r é c i p i t e r a v e c fureur à la t r i b u n e , déclare pour Louis

XVI...

e n arracher

La discussion

frénésie d e s é n e r g u m è n e s qui d e m a n d e n t soit jugé sans Moniteur,

désemparer.

qui se

malgré

la

impérieusement que Louis

s é a n c e , d a n s l e s Débats,

Cette

d a n s l e Logographe,

Manuel,

est ajournée,

dans le

dans tous les journaux du temps, est

u n e faible e s q u i s s e d'un tableau

parlant.

L a s é a n c e fut l e v é e à c i n q h e u r e s d u soir.

Il a v a i t

été d o n n é à A n g e

séance,

d e revoir

dinaire,

Duplain

Pitou,

s o n ancien de Sainte

Albine,

I

quelques

jours

avant

d i r e c t e u r d u Courrier échappé

par miracle aux

massacres de septembre , m a i s q u e le besoin d e batailler

I. E n s e p t e m b r e , e n effet, e n f e r m é

cette

Extraorrame-

a u x C a r m e s , il n ' a v a i t d û s o n s a l u t


ANGE

PITOU

41

nait à P a r i s . Bientôt repris de la nostalgie d u journal, en dépit de la proscription dont il était frappé, des menaces suspendues sur sa tête, de l'inimitié croissante de Robespierre, il faisait paraître, le 31 d é c e m b r e 1712, le Courrier Universel ou l'Écho de Paris, des départements et de l'étranger. Pitou fut n a t u r e l l e m e n t de la combinaison et la seule concession q u e ses collaborateurs purent arracher à Sainte Albine fut de faire paraître le journal sous u n prête-nom . Ce dernier n é a n m o i n s alla h a r d i m e n t se loger derrière la préfecture de police, cour du Palais M a r c h a n d , dans la maison où avait été vendu le fameux collier C a r d i n a l ; quelque t e m p s après, son cousin était n o m m é m e m b r e d u t r i b u n a l révolutionnaire, et, grâce à L'homonymie, il p u t , p e n d a n t quelques mois, se s o u s traire a u x d é n o n c i a t i o n s inévitables à cette époque . 2

3

q u ' à l ' i n t e r v e n t i o n d e s o n c o u s i n P i e r r e D u p l a i n , l ' u n d e s a m i s et b a i l l e u r s de f o n d s d e R o b e s p i e r r e : « R o b e s p i e r r e fut p l u s d e t r o i s h e u r e s à s e l a i s s e r fléchir. D e p u i s le m a t i n , le m a s s a c r e é t a i t c o m m e n c é ; 1 9 7 v i c t i m e s , é v è q u e s , c u r é s , d i a c r e s e t ecclés i a s t i q u e s d e t o u s l e s r a n g s a v a i e n t é t é é g o r g é s d a n s l'église d e s C a r m e s p a r 4 0 0 f o r c e n é s . L a v e n d a n g e é t a n t faite ( s u i v a n t l e u r l a n g a g e ) d a n s le jardin, d a n s la c h a p e l l e , d a n s les p r i n c i p a u x a p p a r t e m e n t s , o n m o n t e s u r l e s t o i t s ; c h e m i n f a i s a n t , à c o u p s d e p i q u e s et d e b a r r e s d e fer, o n enfonce t o u t e s les portes : les assassins a r r i v e n t d a n s u n c o r r i d o r n o i r s o u s l e s t o i t s , a u fond d u q u e l e s t u n e c h a m b r e f e r m é e ; c'est le g î t e d e D u p l a i n d e S a i n t e A l b i n e . O n l u i c o m m a n d e d ' o u v r i r : il s e tait, s e c r a m p o n n e , le d o s s u r l a p o r t e , l e s d e u x p i e d s t e n d u s c o m m e u n a r c - b o u t a n t s u r la p o u t r e d e l'édifice, q u i f o r m a i t u n e f o u r c h e d a n s ce r é d u i t . L e s p r e miers assaillants en appellent d'autres à leur secours: u n e heure s'écoule; la s e r r u r e e s t f o r c é e , l e s g o n d s c h a n c e l l e n t ; o n r é s i s t e . L a r é s i s t a n c e i r r i t e : o n a p p o r t e d e s t o r c h e s p o u r m e t t r e le feu ; l ' a s s a u t r e c o m m e n c e à c o u p s d e c h e n e t s , la p o r t e c è d e . D u p l a i n o u v r e , s ' a r m e d ' u n e b a r r e d e s o n l i t , d i s p u t e sa v i e a u x b o u r r e a u x , e n r e n v e r s e p l u s i e u r s à s e s p i e d s e t s e s e n t d é f a i l l i r l o r s q u e s o n c o u s i n a r r i v e , é c a r t e l e s a s s a s s i n s , l ' e m m è n e c h e z l u i , e t , le l e n d e m a i n , l e fait s o r t i r d e P a r i s . » ( A n g e P i t o u . Une vie orageuse, t. I . p . 6 7 ) . 2. C e s i n d i c a t i o n s i n t é r e s s a n t e s rectifient l e s a s s e r t i o n s d e M. L é o n S a y qui,

dans

centenaire

son

étude

s u r Bertin

du

Journal

des

d e ce j o u r n a l

(cf.

Tourneux,

aîné

Débats),

et

Bertin

attribuait

Bibliographie

de

de

Veaux

à Nicole l'histoire

(cf.

la de

Livre

du

publication Paris,

t.

II,

n° 10858). « L e p r ê t e - n o m d u j o u r n a l s e n o m m a i t H u s s o n : c'était u n b o n h o m m e ostentieux q u i se croyait u n g r a n d p e r s o n n a g e parce qu'il signait u n j o u r n a l d o n t il p l i a i t l e s f e u i l l e s . L a v a n i t é d e c e t h o m m e , a u m i l i e u d e s e s p a r e i l s d o n t il é t a i t l ' o r a c l e , n o u s a m u s a i t b e a u c o u p . ( A n g e P i t o u . Une vie orageuse. t. I. p . 7 0 ) . 3. O n a u r a u n e i d é e a p p r o x i m a t i v e d e la f r é n é s i e d é n o n c i a t r i c e d ' a l o r s , en l i s a n t la p i è c e s u i v a n t e , q u e j ' a i t r o u v é e a u x A r c h i v e s n a t i o n a l e s (F 2822) ;


42

PITOU

ANGE

Le Courrier Universel fut bientôt lancé de façon à fournir u n e l o n g u e c a r r i è r e ; il d u r a j u s q u ' e n l'an V I I I , mais, p e n d a n t ce laps, des nécessités diverses l'obligèrent à c h a n g e r vingt-huit fois de titre. Ange P i t o u écrivait, d o n c , dans trois j o u r n a u x , qui m e naient tous u n e c a m p a g n e très vive c o n t r e les J a c o b i n s et la C o n v e n t i o n : au m o m e n t du procès du roi, le Journal Français, n o t a m m e n t , se signala par sa violence, et N i c o l e , arrêté le 26 janvier 1 7 9 3 , m a i s relâché au b o u t de q u e l q u e s j o u r s , vit son domicile pillé et les scellés apposés sur les registres de ses abonnés . N o t r e p e r s o n n a g e c o n t i n u a i t de fréquenter les clubs et d'y p r e n d r e des notes ; c o m m e il était serviable et q u ' u n e fréquentation suivie est u n m o y e n infaillible d ' é m o u s s e r le fanatisme, il se fit très vite d'excellents amis p a r m i les adversaires qu'il c o m battait c h a q u e jour, sans q u e son i n d é p e n d a n c e en subît la m o i n d r e atteinte. La plus curieuse et la plus avantageuse de ces s y m p a t h i e s fut celle d'un ancien chevalier de S a i n t - L o u i s , n o m m é M a n i n s , q u i présidait « la Société des défenseurs de la R é p u b l i q u e », c o m m u n é m e n t appelée le C l u b des Fédérés . Cette société, auxiliaire I

2

c'est p r o b a b l e m e n t le s p é c i m e n genre : « 8 thermidor bureau

des

teur fait leurs

sa

places

et partent

an

II.

Domaines

ils

des

vers

pour

Les

bureaux

pour

tenir

à 1 heure.

cacher;

copient

nomme

Il y

Beaucoup

Labouré uns

présence.

en a qui

rendez-vous

r é u s s i et le p l u s a m u s a n t

en Les

entourent

font

des

dénonce

arrivent

de suite

de leur

de la musique, de

Les

s'absenter

lieu

des femmes. servent

Le

nationaux.

tournée, pour

le p l u s

travaillent aux femmes

les

à des

leurs arrivent

table de

employés

moment

laissant autres

leur pièces

au

de

chapeaux

à heures

pour

; d'autres

affaires

du l'inspec-

à 11

cartons

comédie

du monde.

oit

du

se font

particulières. »

I. A n g e P i t o u . Une vie orageuse, t. I. p . 8 3 . 2. Id. — A n g e P i t o u a p p e l l e c e t t e r é u n i o n « Affiliation d e s f é d é r é s » ; m a i s s a c o m p o s i t i o n , le l i e u d e s e s s é a n c e s , la d a t e d e sa f o r m a t i o n i n d i q u e n t c l a i r e m e n t q u ' e l l e n ' é t a i t a u t r e q u e la « S o c i é t é d e s d é f e n s e u r s d e la R é p u b l i q u e ». « D è s l e s p r e m i e r s t e m p s d e sa f o n d a t i o n , d é c l a r e - t - i l , MM. B a r r é , R a d e t , et D e s f o n t a i n c s , p o u r c o n s e r v e r l e u r s p e c t a c l e d u V a u d e v i l l e , v i n r e n t s o u v e n t a s s i s t e r à la s é a n c e , c o n s u l t e r les c i t o y e n s f é d é r é s s u r l e u r r é p e r t o i r e t h é â t r a l et l e u r s o u m e t t r e les p r o d u c t i o n s n o u v e l l e s . » — D a n s ce m ê m e l o c a l d e s J a c o b i n s se r é u n i s s a i e n t a u s s i d ' a u t r e s s o c i é t é s , e t n o t a m m e n t c e l l e s d e s Mères de famille et d e s Epicuriens. Ces diverses réunions d o n n è r e n t d e l ' o m b r a g e a u x J a c o b i n s et f u r e n t b i e n t ô t d i s s o u t e s : les F é d é r é s f u r e n t e n v o y é s à la V e n d é e et à M a r s e i l l e ; o n s i g n a l a c e u x q u i a l l è r e n t à l a V e n d é e et ils n ' e n r e v i n r e n t p a s , m a i s les m e m b r e s i n f l u e n t s é t a i e n t r e s t é s à b a s b r u i t d a n s le s e i n d e la S o c i é t é M è r e .


ANGE

PITOU

43

des J a c o b i n s et des Cordeliers et plus atroce que l'une et l'autre, était composée de Marseillais, de septembriseurs et de m e m b r e s de la C o m m u n e , que la crainte des poursuites réclamées à raison des massacres de septembre avait réunis et g r o u p é s . Ces Fédérés bientôt devinrent plus redoutables que les autorités, et M a n i n s , qui s'y était mis « p o u r être à la tête de l'orage », jouissait d'un g r a n d crédit et était exactement tenu au courant des intentions du g o u v e r n e m e n t . Ange Pitou, à tous égards, eut b e a u c o u p à se louer de cette a m i t i é ; il fut ainsi mis en r a p p o r t avec les h o m m e s du jour, renseigné sur les projets de ses adversaires, et ce fut m ê m e à l'intervention de son puissant ami qu'il d u t d'être p r o m p t e m e n t relaxé en mars 1 7 9 3 , après avoir été arrêté, rue Saint-Nicaise, c o m m e coupable de m a n œ u v r e s c o n t r e la C o n v e n t i o n , lors de la grande mesure générale des Jacobins. L a protection de ce m ê m e personnage le servit encore dans d'autres circonstances. Au 31 mai, par exemple, q u a n d la M o n tagne renversa la G i r o n d e et que la Révolution c o m m e Saturne c o m m e n ç a de dévorer ses enfants, Ange Pitou se trouvait aux J a c o b i n s ; il entend dire q u ' o n va piller le Journal Français, le bruit n'avait rien d'invraisemblable : il court aux informations, et sur la liste des arrestations, que lui montre Manins, il voit le n o m et l'adresse du contre-révolutionnaire H e n r i Nicole. Il faut le p r é v e n i r ; mais, p o u r que le journal puisse n é a n m o i n s paraître, il serait indispensable de savoir l'heure de l'arrestation et le président des Fédérés n'a a u c u n e indication à ce sujet : une idée vient à n o t r e j o u r n a l i s t e ; il r e m a r q u e que sur la liste des « arrest a t e u r s » il m a n q u e un second recors p o u r o p é r e r ; lui, P i t o u , se propose et se voit agréé, grâce à l'influence de M a n i n s et à quelques assignats o p p o r t u n é m e n t d i s t r i b u é s ; on lui dit alors à quelle h e u r e il doit prêter son ministère. Il se précipite au journal : on hâte la mise en page, Nicole se réfugie chez P i t o u . Q u e l q u e s instants après, le Journal Français était pillé au son du tocsin, et A n g e P i t o u , escortant les révolutionnaires, p e r q u i s i tionnait chez Nicole et mettait la main sur les papiers qui eussent pu le c o m p r o m e t t r e , lui et ses camarades . L e l e n d e m a i n , le Journal Français paraissait sous ce titre : Tableau politique et littéraire de Paris, qu'il échangeait après cinq n u m é r o s contre celui de Correspondance politique de Paris I

I. A n g e P i t o u . Une vie orageuse,

t. I. p . 5 8 .


ANGE

44

PITOU

I

et des départements ; Nicole fit c o m m e sa feuille, il prit le n o m de Neuville et alla s'inscrire au c o u r s du c h i r u r g i e n en chef de l ' H ô t e l - D i e u , le célèbre Dessault, le futur médecin de L o u i s X V I I , dont les inscriptions étaient devenues u n e s a u v e garde contre les perquisitions p o u r c r i m e d'incivisme . 2

Ces diverses o c c u p a t i o n s p r e n a i e n t la plus g r a n d e partie du t e m p s d'Ange P i t o u ; il employait le reste à faire son service dans la garde n a t i o n a l e , à d o n n e r parfois des leçons aux jeunes élèves du citoyen Barbier, et à c o m p o s e r u n e tragédie : l'Autel des Philennes, qu'il présentait au théâtre de la R é p u b l i q u e T r o u vant peu sûr d'avoir u n domicile à soi, il logeait à l'hôtel de la Paix, rue P e r c é e - A n d r é - d e s - A r c s , n° 2 1 , dans u n e c h a m b r e au p r e m i e r ; ses gains étaient toujours considérables . Il avait à P a r i s de n o m b r e u s e s relations, c o r r e s p o n d a i t avec ses c a m a r a d e s de C h â t e a u d u n , et n o t a m m e n t avec T h e n a i s i e et son cousin R e n é P i t o u . Ces deux h o m m e s , q u a n d la Vendée leva l'étendard royal, c o u r u r e n t à l'armée de C h a r e t t e ; ils e u r e n t bientôt la confiance du général, et T h e n a i s i e y devint c o m m i s saire des vivres. P o u r l ' a r m e m e n t et l ' a p p r o v i s i o n n e m e n t de l'armée, il fallait à Paris u n h o m m e s û r ; il dut i n d i q u e r A n g e P i t o u , qui fut alors choisi par les chefs v e n d é e n s , et, p o u r ce service, prit le p s e u d o n y m e de Valainville. Ce rôle sérieux et h a r d i , joué à cette é p o q u e par A n g e P i t o u , est a s s u r é m e n t bien fait p o u r s u r p r e n d r e ceux qui, se fiant à la réputation faite à notre p e r s o n n a g e , seraient n a t u r e l l e m e n t portés à ne considérer en lui que le côté pittoresque et c u r i e u x . Il n'en 3

4

Français ont échappé jusqu'ici à I. C e s d i v e r s e s m o d i f i c a t i o n s d u Journal l'attention des bibliographes. 2. L e s e r v i c e c a p i t a l — le m o t n ' a r i e n d ' e x c e s s i f — q u ' i l a v a i t r e n d u à N i c o l e , A n g e P i t o u , q u e l q u e s j o u r s a p r è s , le r e n d a i t à D u p l a i n d e S a i n t e A l b i n e : ce d e r n i e r , c o n f i a n t d a n s la p a r e n t é d u r é v o l u t i o n n a i r e P i e r r e Duplain, qui venait d'être n o m m é a d m i n i s t r a t e u r des postes, était devenu d ' u n e a u d a c e s u r p r e n a n t e et b é n é f i c i a i t t o u j o u r s d e la c o n f u s i o n q u i e x i s t a i t e n t r e D u p l a i n le s e p t e m b r i s é et D u p l a i n le s e p t e m b r i s e u r . Le Courrier Universel a t t a q u a i t v i o l e m m e n t les J a c o b i n s , R o b e s p i e r r e e n p r i t o m b r a g e ; o n a l l a a u x i n f o r m a t i o n s et, à u n e s é a n c e d e s J a c o b i n s , le m a l e n t e n d u fut e x p l i q u é . P a r b o n h e u r P i t o u p u t c o n n a î t r e les d é c i s i o n s p r i s e s a u sujet d e s o n d i r e c t e u r , et S a i n t e A l b i n e a v e r t i se g a r d a d e la v i n d i c t e d e M a x i m i l i e n (cf.

Une

vie orageuse,

t. I, p .

70).

3 . A r c h i v e s n a t i o n a l e s . W b 3 7 2 . D o s s i e r 8 3 7 ; affaire D u r a n d , P a s c a l , P i t o u , etc. — Je n'ai pas r e t r o u v é cette t r a g é d i e , q u i n'a c e r t a i n e m e n t pas été i m p r i m é e , et q u i p e u t - ê t r e n e fut j a m a i s j o u é e . 4 . A n g e P i t o u . Toute la vérité au roi: t . I. p . 135. I


ANGE

45

PITOU

est pas m o i n s h o r s de doute que ces d e h o r s fantaisistes cachaient un réactionnaire décidé, un agent très actif, u n conspirateur ent r e p r e n a n t , que les pouvoirs publics, à diverses reprises, surveillèrent étroitement, et qui paya de la prison et de l'exil son d é v o u e m e n t aux idées m o n a r c h i q u e s . Cette qualité d'agent royaliste est attestée par des preuves et des témoignages très significatifs; elle fut ainsi expressément affirmée en 1825 par les commissaires, chargés d'examiner les réclamations d'Ange P i t o u , alors que la reconnaissance de ce titre entraînait p o u r la c o u r o n n e celle d'une créance de p l u sieurs centaines de mille francs; et le secrétaire de la Maison du Roi lui-même, le duc de Doudeauville, lui écrivait officiellement, le 1 3 juillet 1825 : « Je crois, Monsieur, remplir un devoir de rigoureuse justice en vous reconnaissant pour un des agents spéciaux qui ont tenté avec le plus de zèle, d'efforts et de périls, le rétablissement du gouvernement légitime en France pendant l'administration anarchique de la Convention et du Directoire . » Il convient d o n c d'examiner avec une attention toute particulière ce côté encore i n s o u p ç o n n é du personnage, et je crois n'avoir négligé à cet effet, aucun des d o c u m e n t s a u j o u r d ' h u i c o n n u s et susceptibles d'apporter quelque éclaircissement sur la q u e s t i o n . O n trouve, en ce sens, dans les multiples ouvrages d'Ange P i t o u , des éléments d'information très suffisants; mais m a l h e u r e u s e m e n t les pièces essentielles, qui contenaient toutes les indications désirables, figuraient dans u n dossier secret, d o n t on ne connaît q u e le s o m m a i r e , et dont la trace est actuellem e n t p e r d u e . La n a t u r e m ê m e des services rendus avait empêché Ange P i t o u de les porter à la connaissance du public, et le gouv e r n e m e n t m o n a r c h i q u e avait de graves raisons de faire disparaître ces révélations, dont n o u s n'avons, à l'heure actuelle, que d'assez faibles indices, mais suffisants toutefois p o u r faire pressentir u n e série de m a c h i n a t i o n s fort équivoques et peu à l ' h o n n e u r de la maison de B o u r b o n . L a principale mission d'Ange Pitou, à l'époque où l'on est arrivé, fut cette grave affaire de l'armement des t r o u p e s de la Vendée, q u i , p o u r être menée à bien, exigeait u n e prodigieuse sûreté de m a i n et u n e audace singulière. E n cette conjoncture, il se m o n t r a agent délié et habile, adroit et i n s i n u a n t , exact appréciateur des caractères; a d m i r a b l e m e n t I

I. Diverses

pièces

concernant

les réclamations

du sieur

Louis

Ange

Pitou.


4

6

ANGE

PITOU

renseigné sur le p o u v o i r des assignats, il savait en user avec à p r o p o s : ainsi, trois fois arrêté en 1793, trois fois il sut sortir des m a i n s des « arrestateurs », m a i s n o n sans y avoir laissé q u e l q u e s 2 5 , o o o francs de p a p i e r - m o n n a i e P o u r se relier avec l'armée royale, A n g e P i t o u avait établi trois postes, l'un à C h a r t r e s , u n autre à O r l é a n s avec deux frères du n o m de L o r r a i n , et le troisième à B o n n é t a b l e avec u n certain G r é m i . C o m m e il lui fallait, en o u t r e , u n dépôt à P a r i s m ê m e et u n i n t e r m é d i a i r e p o u r suivre les envois et la c o r r e s p o n d a n c e , o n lui dépêcha un h o m m e sûr, Pierre Molette, qui avait d o n n é à la m o n a r c h i e des preuves indiscutables de d é v o u e m e n t et de fidélité. Capitaine d a n s les fermes du roi à Bellenave, d a n s l'Allier, P i e r r e Molette avait été c h a r g é , en 1 7 9 1 , de recruter, p o u r les faire passer à C o b l e n t z , des h o m m e s d é t e r m i n é s et exercés au métier des a r m e s . Déguisé en paysan coquetier et m a r c h a n d de fruits, il p a r c o u r u t les c a m p a g n e s j u s q u ' e n février 1 7 9 2 , o ù il fut d é n o n c é , arrêté, c o n d u i t à la prison de G a n n a t , puis t r a d u i t devant la H a u t e - C o u r d ' O r l é a n s . Son affaire n'avait pas encore été appelée q u a n d , le 27 a o û t , six jours avant les massacres des p r i s o n s , F o u r n i e r l'Américain et le polonais Lajousky v i n r e n t à O r l é a n s avec q u i n z e à dix-huit cents b r i g a n d s afin d'« expédier » les d é t e n u s p o u r faits politiques. La fermeté de la m u n i c i p a l i t é e m p ê c h a u n massacre i m m é d i a t ; sous la c o n d u i t e de ces exécuteurs, les c i n q u a n t e - t r o i s accusés, entassés d a n s sept c h a r i o t s , furent m e n é s à Arpajon d'abord, puis à Versailles o ù ils furent égorgés le 9 s e p t e m b r e . Seuls sept pris o n n i e r s s u r v é c u r e n t ; P i e r r e Molette fut de ce n o m b r e , m a i s à quel p r i x ! 1

Le 9 septembre, on prévient les frères et amis de se rendre à Versailles (un décret venait de défendre d'amener les prisonniers à Paris) et les prisonniers y sont conduits « afin, dit-on, de montrer son respect pour la loi ». La troupe qui les escorte met la baïonnette dans le fourreau, pare ses armes de lauriers, et prend la route de Versailles. A mesure qu'on approche, on voit des groupes d'assassins plus nombreux, ils crient : à bas les têtes. Trois fois les chariots sont arrêtés; à un carrefour, nommé les Quatre-Bornes, un homme ivre, le sabre à la main, s'élance sur M. le duc de Brissac, le tire par son habit pour le faire sortir de la voiture; le duc le repousse, il t o m b e ; alors la bande s'écrie : Voyez comme les royalistes assassinent les patriotes!

1. A n g e P i t o u . Toute

la vérité

au roi. t. I. p .

135.


ANGE

PITOU

47

C e fut l e s i g n a l d e r e g o r g e m e n t ; e n m o i n s d ' u n q u a r t d ' h e u r e , l e s q u a r a n t e - s i x victimes furent c o u p é e s en m o r c e a u x . M o l e t t e , atteint de s o i x a n t e - c i n q c o u p s de p i q u e s et d'un c o u p de oalle qui

lui perce

l'escalier du

le col, laissé p o u r m o r t , est traîné au p i e d

cordonnier

de Mesdames

de France.

Le

de

maire de la

v i l l e , n o m m é R i c h o u x , e t u n a u t r e officier m u n i c i p a l , v o y a n t c e

bloc

d e c h a i r p a l p i t a n t , le c o u v r e n t d e l e u r s é c h a r p e s ; il r e s t e là j u s q u ' à la n u i t q u ' u n e b o n n e s œ u r l e fait c o n d u i r e à l ' h ô p i t a l o ù e l l e l e p a n s e elle-même,

car les h o m m e s

d e l'art n e p e u v e n t t o u c h e r u n

septem-

b r i s é s a n s e n f a i r e la d é c l a r a t i o n , e t l e s a s s a s s i n s r ô d e n t e t s o n t

aux

aguets c o m m e des loups affamés. Le

lendemain,

apprend

la

bonne

sœur

qu'une visite aura lieu

qui dans

avait pris soin de l'hôpital; les

Molette,

septembriseurs

f l a i r e n t l e l o c a l , et s u r t o u t q u e l q u e s - u n e s d e l e u r s v i c t i m e s é c h a p p é e s à l e u r d e n t m e u r t r i è r e . Ils feront u n e visite d o m i c i l i a i r e à d i x h e u r e s du soir. M o l e t t e p a r t à la n u i t t o m b a n t e ; il n e p e u t s u p p o r t e r l a v o i t u r e , ses

j a m b e s t r e m b l e n t ; la

main sur

s o n b a s - v e n t r e , il

enfonce

ses

i n t e s t i n s , s ' a s s i e d v i n g t f o i s , e t p a r v i e n t e n f i n à g a g n e r la c a m p a g n e . A p r è s m i l l e e f f o r t s , à la p o i n t e d u j o u r , il a r r i v e à V i r o f l a y e t s e r e m e t à la c o m m i s é r a t i o n d ' u n g a r d e q u i l e r e ç o i t ; il l u i d o n n e r é c o m p e n s e s e s b o u c l e s d e j a r r e t i è r e s . Il r e s t e d e u x j o u r s d a n s m a i s o n ; m a i s s e s b l e s s u r e s ont b e s o i n d'être v i s i t é e s par u n

en

cette

homme

d e l'art, e t l e s a s s a s s i n s s o n t s u r l e s t r a c e s d e t o u s l e s m e m b r e s d e l a faculté. La troisième journée, dans

les

n u i t , il f a l l u t c h a n g e r d e g î t e . V e r s l e s o i r d e c e t t e

massacres étant terminés

une chambre

à Versailles, Molette

dont les contrevents étaient

gisant

fermés, entend

un

g r a n d b r u i t , s e t r a î n e à la f e n ê t r e e t v o i t p a s s e r l e s a s s a s s i n s d e s p r i s o n n i e r s ; q u e l q u e s - u n s portaient t r i o m p h a l e m e n t , au bout des p i q u e s , au refrain de la

Carmagnole

et d e la

Marseillaise,

les m e m b r e s

de

leurs v i c t i m e s , qu'ils agitèrent, s a n s le savoir, aux y e u x de celui qu'ils avaient mutilé. C'est c e t t e m ê m e n u i t qu'il fallut partir p o u r t r a n q u i l l i s e r s o n h ô t e . Q u e l c h e m i n p r e n d r e ? . . . celui de Paris? L e s assassins s o n t d e v a n t et la v i c t i m e e s t d e r r i è r e . . . M o l e t t e s ' a c c o s t e d'un m a r c h a n d d e l é g u m e s et arrive à Paris sans accident, après avoir passé au milieu d e s assass i n s , q u i s'arrêtaient c o m m e lui t o u t le l o n g de la r o u t e , a u s s i

tour-

m e n t é s d e l a s o i f d u v i n q u e d e c e l l e d u s a n g '.

Recueilli à P a r i s par u n cousin-germain, Molette fut soigné par le chirurgien Dessault; au bout de quatre m o i s , ses blessures cicatrisées, il se rendait en Vendée avec u n passeport au n o m de son parent (lui, en effet, était réputé mort) et se faisait arrêter i . A n g e P i t o u . Le Trône

du martyr,

p . 8 et s u i v .


48

ANGE

PITOU

à La Flèche par les éclaireurs v e n d é e n s . S u r sa d e m a n d e , on le conduisit à Charette qui, bon appréciateur des h o m m e s , lui remettait au bout de h u i t jours deux lettres, l'une p o u r G r é m i à B o n n é t a b l e , l'autre p o u r Valainville-Pitou à P a r i s , ainsi q u e des fonds p o u r trouver dans la capitale des a r m e s et des m u nitions. Molette arriva à P a r i s au mois de juillet 1 7 9 3 ; il se mit i m m é d i a t e m e n t en r a p p o r t avec A n g e P i t o u et l e s d e u x h o m m e s n ' e u r e n t plus de secrets l'un p o u r l'autre. C o n f o r m é m e n t aux o r d r e s d o n n é s , l'envoyé de C h a r e t t e , qui avait pris le n o m de P i e r r e A n d r é , louait avec le journaliste royaliste, au n° 7 4 de la r u e du F a u b o u r g - M o n t m a r t r e , u n vaste local sous la raison sociale fabrique de savon : c'était, en réalité, un magasin d'armes et de p o u d r e de guerre. A q u e l q u e t e m p s de là, les frères L o r r a i n , les agents d'Orléans, qui connaissaient a d m i r a b l e m e n t la capitale, arrivaient à P a r i s et les mettaient en relations avec R u g g i e r i , les m i n e u r s de M o n t m a r t r e , u n attaché au grand magasin à p o u d r e , n o m m é L a u r e n t de M e u d o n , et les divers a r m u r i e r s de la ville. L'établissement fut bientôt en pleine activité; G r é m i prévenu vint p r e n d r e les « briques de savon » et remit des f o n d s ; grâce à u n e c o r r u p t i o n habile, le tout parvint sans e n c o m b r e à bon p o r t . 1

er

2

Depuis le I août jusqu'à la mi-septembre , nous fîmes cinq envois d'armes et de poudre pour la somme de 3oo,ooo francs. Les fonds ne nous manquaient pas et nous faisions rarement des avances, si ce n'est dans des occasions extraordinaires pour des dépenses imprévues. Notre mission ne se borna pas à la recherche des poudres et des armes; M. Pitou travaillait aux journaux, et il allait tous les soirs à la séance des Jacobins : avec quelques assignats bien distribués, en jouant le républicain, il connut les mesures de la bande. De mon côté, je fis connaissance d'un nommé Pracos, qui était sous-chef à la guerre, au bureau des mouvements. Pracos était des environs de ma commune; c'était un ardent républicain. Dans mon magasin j'étais Pierre André; dans mon logement j'étais Pierre Molette pour mon compatriote Pracos. Avec lui je brûlais la Vendée 1. A c e t t e é p o q u e , la r u e d u F a u b o u r g - M o n t m a r t r e a v a i t 8 4 n u m é r o s : le n ° 7 4 d e v a i t à p e u p r è s se t r o u v e r e n face la r u e d e la V i c t o i r e , s u r l ' e m p l a c e m e n t a c t u e l d e la r u e L a F a y e t t e . 2. Lettre de Pierre Molette en date du 26 août 1 8 1 9 au comte de Pradel, Martyr. s e c r é t a i r e g é n é r a l d e la M a i s o n d u R o i , r e p r o d u i t e d a n s le Trône du Cf.

é g a l e m e n t Pièces

comptables,

p.

63.


ANGE

PITOU

49

et je fusillais ses habitants : par là j'obtenais le secret des mouvements des armées républicaines et nous en informions l'armée royale. A cette époque le sort des commis n'était pas très heureux : Pracos trouvait ma bourse et ma table fort commodes. M. Pitou et m o i passions à ses yeux pour des agents secrets du gouvernement, et ce titre nous donnait le droit, sans scandale, de changer de nom. Vers le milieu de septembre, René Pitou et T h e n a i s i e arrivèrent à P a r i s p o u r c o m m a n d e r une fourniture extraordinaire de p o u d r e et d ' a r m e s , d o n t on avait un besoin urgent. Les deux frères L o r r a i n furent m a n d é s , et bientôt on eut réuni 1 ,5oo fusils, 20 milliers de p o u d r e et d'autres m u n i t i o n s . P o u r assurer l'envoi d ' u n e telle cargaison, il fallait des passeports, des c o m m i s s i o n s , des feuilles de r o u t e : les connaissances de Pitou aux J a c o b i n s en f o u r n i r e n t u n e partie qui fut payée 20,000 francs, les frères L o r r a i n p o u r le m ê m e prix firent le reste; c o m m e les fonds étaient insuffisants, 40,000 francs furent avancés par Molette et P i t o u , et le tout passa sans difficulté. Aussitôt arrivés, T h e n a i s i e et René Pitou furent envoyés à nouveau à Paris avec des fonds et u n e nouvelle c o m m a n d e ; mais, pris en route par les républicains, et dirigés sur T o u r s , puis sur N a n t e s , ils furent « jugés à mort » par la commission . 1

1 . L e s a s s i g n a t s d ' A n g e P i t o u s é d u i s a i e n t les J a c o b i n s ; s o n p h y s i q u e et l ' a g r é m e n t d e s a t o u r n u r e s é d u i s i r e n t é g a l e m e n t l e u r s f e m m e s , le t o u t p o u r le p l u s g r a n d s u c c è s d e la c a u s e r o y a l e . A i n s i , p a r m i les p e r s o n n e s q u ' i l v o y a i t a u x J a c o b i n s , se t r o u v a i t l ' é p o u s e d ' u n f o u r n i s s e u r d e l ' a r m é e , r é v o l u t i o n n a i r e e x a l t é q u i , c o n t r a i n t de q u i t t e r P a r i s , y a v a i t l a i s s é s a f e m m e p o u r le t e n i r a u c o u r a n t d e s j o u r n a u x et des a c t e s d i v e r s d e s c l u b s d e s J a c o b i n s et d e s C o r d e l i e r s . C e m a r i a v a i t confié sa f e m m e a u x p r i n c i p a u x s e c t a i r e s , q u i l ' a v a i e n t i n i t i é e a u x c o m i t é s s e c r e t s ; m a i s , b i e n q u e D u f o u r n i , le p r é s i d e n t d e s F r è r e s et A m i s , e û t fait p r ê t e r s e r m e n t a u x frères et aux s œ u r s d e r e s p e c t e r le lien c o n j u g a l s u r t o u t e n f a v e u r d e s a b s e n t s , la confiance de l'époux n'avait p a s é t é t e l l e q u ' i l n e l a i s s â t p r è s d e s o n é p o u s e u n enfant de h u i t a n s , q u i a c c o m pagnait s a m è r e p a r t o u t , et n o t a m m e n t d a n s les t r i b u n e s des J a c o b i n s , o ù elle p a s s a i t la p l u s g r a n d e p a r t i e de son t e m p s . « M a d a m e , p o u r s'en v e n g e r , m e fit c o n n a î t r e q u ' e l l e ne p a r t a g e a i t p o i n t l ' o p i n i o n d e s o n m a r i : u n e p a r e i l l e r e n c o n t r e était u n e b o n n e f o r t u n e ; je lui r e n d i s p l u s i e u r s v i s i t e s ; elle me d o n n a d e s n o t e s p r é c i e u s e s « N o u s p a r v î n m e s à é l o i g n e r son j e u n e A r g u s p o u r a l l e r d î n e r a u x C h a m p s E l y s é e s . U n e m i g r a i n e de c o m m a n d e fit e m m e n e r l'enfant pat la b e l l e s œ u r , et la m è r e v i n t m e t r o u v e r s o u s l ' o r g u e de S a i n t - R o c h . N o u s d î n â m e s p l u s p r o m p t e m e n t q u e je n e v o u l a i s ; m a d a m e n'avait cédé q u e par c o m p l a i s a n c e et n e se t r o u v a i t à l'aise q u e chez e l l e ; n o u s y r e v î n m e s de b o n n e h e u r e . L e b o u t d e s o n m o u c h o i r s o r t a i t de sa p o c h e ; e n e n t r a n t il s'accroche au 4


50

ANGE

PITOU

b o u t o n d e m o n h a b i t : je le t i r e e n p l a i s a n t a n t , j ' e m m è n e u n e f o u r c h e t t e d'argent et u n e c u i l l e r t o m b e d e s a p o c h e . C ' é t a i t u n c o u v e r t q u e l a d a m e a v a i t e s c a m o t é p e n d a n t q u e je p a y a i s le d î n e r . J e r e s t a i a u s s i s t u p é f a i t q u e m a v o l e u s e : le d a n g e r q u e j ' a v a i s c o u r u a n n u l a p o u r j a m a i s le b u t q u e je m ' é t a i s p r o p o s é . J e c o u r u s r e s t i t u e r l e v o l . » ( A n g e P i t o u . Une vie orageuse. t. I. p . 7 9 . ) V o l e r d u m é t a l a r g e n t , a u t e m p s d e s a s s i g n a t s , et v o l e r la f e m m e d ' u n J a c o b i n ! s o n c a s , e n effet, é t a i t c l a i r , et S a m s o n e n e u t r é g l é le c o m p t e s u r la p l a c e d e la B a r r i è r e r e n v e r s é e !


C H A P I T R E VI

UN

DINER

QUI

TERREUR

:

FINIT LA

MAL. —

ANGE

CONCIERGERIE

PlTOU

ET

DANS

BICÊTRE.

L E S PRISONS

A u

D E LA

TRIBUNAL

R É -

VOLUTIONNAIRE.

D a n s les derniers mois de 1 7 9 3 , la tyrannie prit possession de la F r a n c e entière : la faction de Robespierre triomphait partout et recueillait les fruits détestables de sa victoire du 31 m a i ; la Terreur commençait. Le Courrier Universel de Duplain de Sainte Albine subit, le premier, les effets du ressentiment de Maximilien, car P i e r r e Duplain venait d ' a b a n d o n n e r sa place d'administrateur des postes ; Robespierre s'était aperçu qu'il avait été dupé p a r cette h o m o n y m i e , et les rédacteurs de ce journal Sainte A l b i n e , L a Devèze et Ange P i t o u n'avaient q u ' à bien se tenir. Ce dernier, à la fin de septembre, la loi des suspects proclamée , logeait à l'hôtel de la Paix; sa mère venait de m o u r i r , 1

2

1 . « P e u de jours après la publication de la loi des s u s p e c t s , les c o m i t é s d e gouvernement

mandèrent

connaître l'impression

tous

les c o m m i s s a i r e s de police

q u e faisait

de Paris

pour

cette m e s u r e et c o n v e n i r de la m a n i è r e

d ' a p p l i q u e r la loi ; p l u s i e u r s répondirent q u e p o u r arrêter t o u s c e u x q u e l a suspicion atteignait, on pouvait prendre u n e pierre et frapper à toutes les portes. C e rapport fait à l'éditeur de la loi (Merlin de Douai) p a r u n d e s c o m m i s s a i r e s de police

de ce t e m p s - l à (j'ai appris c e fait d u c o m m i s s a i r e d e

police de l ' O b s e r v a t o i r e , n o m m é G o u l a r d : e n 1802, il était e n p r i s o n a v e c moi ; il fut pâlir.

déporté

à Cayenne.

Il e n g a g e a m ê m e

comme

c e fonctionnaire

babouviste, public

l e 2 7 juillet) l e fit

à modifier l a l o i l e p l u s

q u ' i l pourrait et il ajouta, pour tranquilliser sa c o n s c i e n c e : « N o u s v o u l o n s faire b e a u c o u p p l u s d e p e u r q u e de m a l . » ( A n g e P i t o n .

L'urne

des

Staarts.

p. 2 9 5 ) . » 2 . Jeanne

Cotin, veuve

de L o u i s P i t o u ,

mourus

errante

dans

p a g n e ; e l l e fut enterrée à L u t z , a u pied d e l a h a i e d ' u n jardin appartenu à P o t h i e r (cf.

Une

vie

orageuse.

t.

III.

p.

38).

la

cam-

qui

avait


52

ANGE PITOU

et il était encore sous le c o u p de cette d o u l e u r q u a n d il reçut, u n m a t i n , la visite d ' u n d e ses a m i s , n o m m é Pascal, q u i au 10 a o û t , on l'a vu p r é c é d e m m e n t , avait joué u n rôle assez actif. Celui-ci, après cette fameuse j o u r n é e , s'était réfugié à l'armée du R h i n , où il avait o b t e n u le grade d'officier de g e n d a r m e r i e , et son général en chef l'avait envoyé à P a r i s p o u r accompagner u n déserteur a u t r i c h i e n , d u n o m d ' H i r c h t m a n n , q u i désirait donn e r à la C o n v e n t i o n des r e n s e i g n e m e n t s s u r les forces e n n e m i e s . P e n d a n t s o n séjour à P a r i s , cet H i r c h t m a n n avait réussi à s'insinuer dans les b o n n e s grâces d'une femme Morlay, q u i avait élevé P a s c a l ; à cet effet, il avait d e m a n d é la m a i n de sa fille et s'était offert c o m m e le g e n d r e l o n g t e m p s c h e r c h é . Aussi, p o u r dégager ce mari en expectative de la surveillance de Pascal et assurer sa liberté, la Morlay le conduisit-elle chez A n a c h a r s i s Clootz, q u e le Journal Français, d'ailleurs, avait particulièrem e n t a t t a q u é , et t o u s deux d é n o n c è r e n t a u m o n t a g n a r d Pascal et P i t o u c o m m e royalistes, attachés à des comités v e n d é e n s . Le I o c t o b r e , à la suite d ' u n dîner offert p a r Pascal, ils trouvèrent des preuves suffisantes p o u r a p p u y e r cette d é n o n c i a t i o n : les convives étaient A n g e P i t o u , un interprète n o m m é W e t t e r qui logeait à l'hôtel de la Paix, H i r c h t m a n n et la M o r l a y ; indisposée, la maîtresse de Pascal s'était fait excuser. Le repas fut gai ; o n se m o q u a de la C o n v e n t i o n et des J a c o b i n s , au grand c o n t e n t e m e n t de la M o r l a y , qui était p a r v e n u e à soustraire à P i t o u , son voisin de table, u n e tabatière avec le portrait de C h a r l o t t e C o r d a y . A u dessert, cette femme d e m a n d e au j o u r n a liste de dire u n e c h a n s o n ; la c o m p a g n i e insistant, Ange P i t o u , qui tournait assez lestement le couplet, s'exécute sans se faire prier : « Cela se c h a n t e , dit-il, s u r l'air d u Réveil d'Epiménide ; ce sont les réflexions d ' u n n o u v e a u venu à P a r i s , à la v u e de la salle de la C o n v e n t i o n et d u couvent des J a c o b i n s » ; et il c o m mence : 1

er

J e v o u d r a i s bien voir le r e p a i r e O ù t o u s c e s b r i g a n d s font d e s l o i s ; Ils o c c u p e n t l e s a n c t u a i r e E t d e n o s d i e u x et d e n o s r o i s . Aujourd'hui tout change de place, A u g r é d u sort tout est s o u m i s , E t je n e fais p l u s l a g r i m a c e D e v o i r l'enfer e n p a r a d i s .

1. A n g e P i t o u . heurs,

Toute

p . 3. — Voyage

la vérité à Cayenne.

au roi. t . I. p . 61. — Analyse t. I. p . 1 3 5 .

de mes

mal-


ANGE

53

PITOU

Mais dis-moi donc où s'achemine T o u t ce p e u p l e d e souverains? M o n a m i , c'est q u ' o n g u i l l o t i n e T r o i s ou quatre cents muscadins. C'est u n e petite c u r é e P o u r cinquante mille vautours; Ils v o u d r a i e n t u n e a u t r e s a i g n é e D a n s P a r i s et d a n s s e s f a u b o u r g s .

La c h a n s o n se poursuivait ainsi pendant plusieurs couplets, qui furent écoutés avec la plus grande faveur; la Morlay d e m a n d a môme au jeune h o m m e la copie de cette c h a n s o n , mais celui-ci eut la bonne inspiration de refuser, et se leva de table p o u r porter son article au Journal Historique et Politique. La Morlay, de son côté, prit le bras de H i r c h t m a n n , et tous deux se r e n d i r e n t chez Anacharsis Clootz. Le soir venu, Ange P i t o u alla, suivant son habitude, à la séance des Cordeliers, rue D a u p h i n e , o ù jamais pires folies ne furent proférées par plus furieux é n e r g u m è n e s ; à onze heures et demie, en rentrant chez l u i , il trouvait à sa porte u n e haie de gardes, et, dans son logement, deux m e m b r e s du C o m i t é révol u t i o n n a i r e , Guillemot et T h i b a u t , occupés à perquisitionner. Le procès-verbal n o u s fait connaître le dialogue qui s'engagea entre les divers acteurs de cette scène Après lui avoir fait décliner « ses n o m s et p r é n o m s , asges, calités et d e m e u r e », d e m a n d é « s'il n'est pas un ex-abé », réclamé les n o m s de ses connaissances, la date de sa prestation de s e r m e n t et sa carte de civisme, les commissaires arrivèrent au but de leur d é m a r c h e : 1

2

A lui demandé s'il n'a pas tenu des propos contre-révolutionnaires, soit en chanson ou autrement. A répondu non. A lui demandé s'il ne s'est pas déchaîné contre la Convention 1. A c c u s é d e m o d é r a n t i s m e , B o u r d o n de l'Oise s'y v a n t a n o t a m m e n t d ' a v o i r i n c e n d i é , e n V e n d é e , s e p t l i e u e s d e p a y s . P o u r r é p o n d r e à la m ê m e a c c u s a t i o n , L e g e n d r e d é c l a r a i t a v o i r r é p o n d u , à L y o n , il d e s p a t r i o t e s q u i se p l a i g n a i e n t d e n ' a v o i r ni p a i n , ni o u v r a g e : « Mais n e c o n n a i s s e z v o u s ici a u c u n r o y a l i s t e ? c o n s o m m e z la R é v o l u t i o n p o u r v o u s ; si les b r i g a n d s r é s i s t e n t , a t t a q u e z - l e s c o r p s à c o r p s et je m a r c h e à v o i r e tête. » Et le f é r o c e V i n c e n t , ce c a n n i b a l e d e vingt-six a n s , q u i avait joie à m o r d r e d a n s u n gigot c r u , fil a d o p t e r u n e m o t i o n p o r t a n t q u e « les patriotes é t a i e n t a u t o r i s é s à s a i s i r les s u s p e c t s à la m i n e » et t e n d a n t à r e n d r e p e r m a n e n t e s les visites d o m i c i l i a i r e s . (Ange P i t o u . Une vie orageuse, t. I. p. 75). 2. A r c h i v e s n a t i o n a l e s . W' b 372. D o s s i e r 837.


ANGE

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PITOU

nationale, contre les sociétés populaires et surtout contre les Jacobins. A répondu non. A lui demandé s'il n'a pas dit que si la contre-révolution avoit lieu, il feroit pendre 400 Jacobins. A dit le fait est faux. A lui demandé s'il n'avoit pas une tabatière où le portrait de l'infame Cordai etoit dessus et s'il n'a pas fait d'exclamations ha ! la pauvre fille, tu es morte en héroïne, tu as purgé la terre d'un traître et d'un scélérat. A répondu qu'il n'a jamais tenu de tels propos et que, loin de se conduire ainsi, il a dit : il faut estre une tigresse pour arracher la vie à un homme sans deffence et a dit quant à la boette dont on parle il l'avoit acheté sur le quai de la Mégisserie, mais qu'il en avoit fait si peu de cas qu'il n'y pensa plus sitôt qu'il l'avoit perdue ou qu'on la lui avoit prise. Le répondant ajoute que l'estampe de Marie-Anne Cordai n'étoit point prohibée puisque tous les marchands la vendent en public. A lui demandé s'il a fait quelque acte de civisme, et s'il a pris les armes lorsque la chose public l'a exigé. A répondu qu'il n'a jamais eu d'armes, mais qu'il a monté ses gardes et qu'il a obéi à tous les ordres qu'on lui a donnés. A lui demandé s'il n'est pas rédacteur du Journal Historique et Politique.

A répondu qu'il avoit fait quelques articles, mais qu'il n'en étoit pas le rédacteur. P a r b o n h e u r p o u r A n g e P i t o u , G u i l l e m o t , l'un des « arrestat e u r s », était un i m p r i m e u r de sa connaissance, signataire p o u r le roi au 20 juin de la pétition des v i n g t - m i l l e ; aussi, grâce à ce petit détail, q u e l'inculpé dut avoir soin de lui rappeler, celui-ci oublia-t-il de m e n t i o n n e r au procès-verbal le portrait de MarieA n t o i n e t t e , jadis d o n n é au jeune h o m m e par la reine elle-même

1. A n g e P i t o u . L'Urne des Stuarts. p . 3 2 . — M. d e L a F l e u t r i e , a n c i e n a v o c a t au P a r l e m e n t de Paris, p r o c u r e u r du roi, qui assista Ange Pitou au t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e , t é m o i g n a i t le 1 1 j a n v i e r 1 8 1 5 : « J e c o n n a i s M. L . - A . P i t o u d e p u i s le 5 p r a i r i a l a n II. A c e t t e é p o q u e il fut t r a d u i t d e v a n t le t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e , c o m m e p r é v e n u d ' a v o i r é c r i t c o n t r e la C o n v e n t i o n p o u r l e r é t a b l i s s e m e n t d e la R o y a u t é . A l ' a p p u i d e c e t t e i n c u l p a t i o n , o n a v a i t t r o u v é , d a n s le d o m i c i l e d u p r é v e n u , u n p o r t r a i t en m i n i a t u r e d e la r e i n e M a r i e A n t o i n e t t e et u n a u t r e d e C h a r l o t t e C o r d a y . » E n 1 8 1 5 , A n g e P i t o u p u t , a v e c l ' a u t o r i s a t i o n d u g a r d e d e s s c e a u x , r e t i r e r ce p o r t r a i t d e s a r c h i v e s d u greffe d u t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e et, e n 1 8 2 4 , le m o n t r e r a u x c o m m i s s a i r e s c h a r g é s d ' e x a m i n e r son dossier. G u i l l e m o t , q u i a r r ê t a P i t o u , é t a i t u n a n c i e n r o y a l i s t e , « P o u r faire o u b l i e r


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se c o n t e n t a n t de signaler u n e simple médaille, à l'effigie de Louis X V I , qui était distribuée dans les rues au m o m e n t de la Fédération. Ces constatations faites, les scellés apposés et c o m m i s à la garde de la concierge, Ange P i t o u fut transféré à la prison de section du T h é â t r e F r a n ç a i s , sise au couvent des Cordeliers, où Pascal et W e t t e r se trouvaient déjà . C h a c u n e des q u a r a n t e h u i t sections de P a r i s , en effet, possédait u n e c h a m b r e , vulgair e m e n t dite « violon », o ù l'on déposait provisoirement les pers o n n e s arrêtés par o r d r e du c o m i t é ; on n'y restait pas d'ordinaire plus de 24 h e u r e s , sauf aux époques terribles o ù il fallait attendre qu'il y eût de la place dans l'une des q u a r a n t e et u n e grandes prisons de la ville : c'était alors le cas, et le séjour d'Ange P i t o u en ce « violon » de la section du T h é â t r e F r a n çais se prolongea trois m o i s . 1

2

Ce local était, c o m m e les autres, extrêmement m a l tenu : déshabillés, fouillés et volés à leur entrée, les p r i s o n n i e r s étaient m a l n o u r r i s , couchés s u r de la paille p a r c i m o n i e u s e m e n t distribuée et tellement exploités qu'avec dix livres par jour ils pouvaient à peine vivre . Ses camarades pourtant n ' a b a n d o n naient point Ange P i t o u ; proscrit l u i - m ê m e , La Devèze ne craignait pas de venir en p e r s o n n e à la prison apporter à son a m i des consolations et p r o b a b l e m e n t aussi des fonds, et De La Salle faisait les plus actives d é m a r c h e s en faveur de son collaborateur. 3

L e 11 nivôse ( 3 1 décembre 1793), Ange Pitou et ses co-détenus furent transférés, par ordre d u comité de la section du T h é â t r e F r a n ç a i s , à la Conciergerie, sous l'inculpation de « p r o p o s tend a n t à la dissolution de la représentation nationale », et s u r la d é n o n c i a t i o n de H i r c h t m a n n , incarcéré lui aussi à Pélagie, en vertu de la loi des suspects Les formalités d'inscription accomplies, on le conduisit s o n d é v o û m e n t a u R o i , a j o u t e A n g e P i t o u , il p r o p o s a i t l e s m e s u r e s l e s p l u s a t r o c e s . E n 1 7 9 5 , a p r è s le s i è g e d u f a u b o u r g S a i n t - A n t o i n e p a r l e s a m i s d u R o i , il fut m i s e n a r r e s t a t i o n . O n m e p r e s s a d e f o u r n i r d e s p i è c e s c o n t r e l u i ; je refusai p a r c e q u ' i l é t a i t m o n e n n e m i . Il s o r t i t e n 1 7 9 6 . Ma c o n d u i t e à s o n é g a r d l u i fit t a n t d e p l a i s i r q u ' i l v i n t m e r e m e r c i e r ; e n 1 7 9 7 . il fit t o u t s o n p o s s i b l e p o u r m e s a u v e r d e l a d é p o r t a t i o n . C o m m e il é t a i t d e v e n u p a t r i o t e e x a g é r é , B o n a p a r t e le fit d é p o r t e r e n 1 8 0 0 à M a h é e - l e s - S é c h e l l e s . A m o n r e t o u r je c o n s o l a i s a v e u v e . » 1. A n g e P i t o u . Une vie orageuse, 2. P r o u s s i n a l l e . Histoire

t. I. p . 7 4 .

du tribunal

3. Archives

nationales.

4. Archives

de la préfecture

révolutionnaire,

t. I. p . 3 o 3 .

Série F ; rapport de police d u 19 octobre 1 7 9 3 . 7

de police

de la Seine.

Registre

d'écrou.


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PITOU

d a n s u n e vaste c h a m b r e où trois cents prévenus de délits révol u t i o n n a i r e s étaient couchés q u a t r e par quatre dans des lits en forme de t o m b e a u x Les logements de la Conciergerie étaient alors de trois sortes, les c h a m b r e s de la pistole où la vie était relativement s u p p o r table, mais d o n t les riches seuls pouvaient disposer ; les cachots qui ne s'ouvraient q u e p o u r d o n n e r la n o u r r i t u r e et vider les « griaches » ou seaux; les c h a m b r e s de la paille, a b s o l u m e n t pareilles aux cachots, mais d'où les p r i s o n n i e r s devaient sortir à huit h e u r e s du matin p o u r ne rentrer q u ' u n e heure avant le c o u c h e r du soleil; au reste, privés d'air, gisant sur des pailles p o u r r i e s , entassés d a n s le m ô m e t r o u , le nez sur leurs o r d u r e s , les m a l h e u r e u x se c o n t a m i n a i e n t r é c i p r o q u e m e n t : c'était là le local réservé à Ange P i t o u . C o m b i e n affreux p o u r lui fut le premier jour de l'an 1 7 9 4 ! e r

Le i janvier, il faisait un froid cuisant; on nous fit descendre dans la cour ceintrée d'une haie de fer; les fenêtres du greffe du tribunal donnaient dessus. A dix heures, Faverole et sa maîtresse montèrent au tribunal, en descendirent à onze. Faverole, en passant les mains autour du cou, fit signe qu'il était condamné à mort. Sa maîtresse le suivait de près, les veux hagards, les cheveux épars, les joues rouges : elle serra la main à plusieurs détenus en s'écriant : « Nous allons à la mort; ces juges sont des scélérats; vous y passerez tous. » Ce jour devait être marqué par des scènes d'horreur. En me promenant sous les vestibules, je vis différentes figures peintes avec une liqueur brune; là était Montmorin, plus loin la fameuse bouquetière du Palais Royal qui avait mutilé son amant; au bas des figures on lisait ces mots tracés avec les doigts : « Cette figure est dessinée avec le sang des prisonniers du 2 septembre. » Pendant que je parcourais cette galerie funèbre, nous entendons un grand tumulte à l'occasion d'un détenu conduit à l'interrogatoire : un canonnier l'avait abordé en lui demandant s'il n'était pas MaratMauger, du département de l'Isère; sur sa réponse affirmative, ce canonnier l'avait saisi à la gorge en lui disant : « Te souviens-tu, scélérat, d'avoir fait la motion d'enduire les prisons de matières combustibles pour brûler les détenus au premier signal? » Marat-Mauger, en descendant de l'interrogatoire, perdit la tête; on le mit dans un petit cachot pour le séparer des autres; il se brisa les dents aux barreaux, se déchira les bras et mourut de suffoquement et de désespoir. Ce spectacle é p o u v a n t a A n g e Pitou et il en t o m b a m a l a d e ; 1.

Ange Pitou.

Voyage

à

Cayenne

t.

I. p .

157.


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PITOU

5 7

il fut alors conduit à l'infirmerie, l'hôpital le plus horrible du m o n d e , auquel Beugnot préférait m ê m e le cachot. De 25 pieds de large sur 100 de long, fermée aux deux extrémités par des grilles de fer, pavée de larges dalles, voûtée en berceau, appareillée de pierres de taille que les vapeurs du c h a r b o n et des lampes avaient empâtées d'une crasse s o m b r e , ne recevant de lumière que par deux petites fenêtres en abat-jour ménagées dans les cintres de la voûte, cette infirmerie contenait u n e c i n q u a n t a i n e de grabats sur lesquels gisaient, deux par deux et souvent trois par trois, des m a l h e u r e u x atteints de maladies différentes. Q u ' u n malade vînt à m o u r i r , on lui recouvrait la tête de la couverture c o m m u n e à lui et à son c o m p a g n o n de lit, et celui-ci gelait de froid et devait attendre, p o u r être séparé de ce cadavre, l'heure réglementaire, ou qu'il y eût eu d a n s la j o u r n é e trois ou quatre m o r t s p o u r motiver un transport extraordinaire . D a n s cet enfer, nul moyen de renouveler l'air; la c o r r u p t i o n y était telle qu'elle germait sur les dalles du pavé, et q u e , par le t e m p s le plus sec, on n'y pouvait passer sans avoir sa c h a u s s u r e souillée. Car les latrines de cette partie de la prison se trouvaient placées au milieu m ê m e de l'infirmerie et — détail h i d e u x ! — c o m m e elles étaient insuffisantes, les environs y suppléaient, c'est-à-dire l'infirmerie m ê m e : il arrivait ainsi parfois q u ' o n trouvait là, couchés sur le pavé et souillés de leurs o r d u r e s , des 1

1. B e u g n o t , Mémoires. — Il d é c r i t a i n s i sa p r e m i è r e n u i t à l ' i n f i r m e r i e : « J'entendais à mes côtés des cris plaintifs, des g é m i s s e m e n t s . Plus loin, u n m a l h e u r e u x , p o u r s u i v i p a r u n r ê v e affreux, p o u s s a i t d e s c r i s q u i m e g l a ç a i e n t d'effroi : je d i s t i n g u a i s a s s e z b i e n les m o t s d e s a n g , d e b o u r r e a u , d e m o r t ; c e s m o t s c i r c u l a i e n t a u t o u r d e ces c o u c h e s f u n é r a i r e s , et d ' h e u r e e n h e u r e l'airain m e s u r a i t , p a r des sons tardifs, cette éternité de souffrances. L e s c h i e n s r é p o n d a i e n t à l ' h o r l o g e p a r de l o n g s h u r l e m e n t s . E t v o u s , v o u s q u i n ' a v e z p a s p a s s é u n e n u i t l à , a u m i l i e u d e cet a s s e m b l a g e d ' h o r r e u r s , v o u s n ' a v e z e n c o r e r i e n é p r o u v é , r i e n souffert a u m o n d e . P o u r s u r c r o î t d e s u p p l i c e u n e s c a l i e r , q u i c o n d u i t à je n e s a i s q u e l l e salle d u P a l a i s , est a d o s s é a u m u r d e l ' i n f i r m e r i e . Il faut q u e cet e s c a l i e r c o n d u i s e à u n e s a l l e d e s t r i b u n a u x d u t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e , c a r d è s c i n q h e u r e s d u m a t i n , t o u s les m a l a d e s q u i p o u v a i e n t d o r m i r f u r e n t é v e i l l é s e n s u r s a u t p a r le b r u i t d e s a m a t e u r s q u i se p r e s s a i e n t , q u i se d i s p u t a i e n t , q u i se b a t t a i e n t à q u i a u r a i t l e s m e i l l e u r e s p l a c e s , et ce v a c a r m e , effrayant, à p l u s d ' u n t i t r e , se r e n o u v e l a i t c h a q u e j o u r et se p r o l o n g e a i t l o n g t e m p s d a n s l a m a t i n é e . A i n s i la p r e m i è r e s e n s a t i o n q u i f r a p p a i t u n m a l a d e à son r é v e i l , c ' é t a i t la c r a i n t e q u e ce n e fût p o u r le p l a i s i r d e d é v o r e r s e s d e r n i e r s m o m e n t s q u ' o n se b a t t a i t a u d e s s u s d e sa t ê t e ; c a r la m a l a d i e , l ' a g o n i e m ê m e ne d i s p e n s a i e n t p l u s d e paraître au tribunal. »


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malades qui avaient fait effort p o u r s'y traîner et qui étaient t o m b é s de faiblesse et de d o u l e u r ! Une odeur cadavéreuse, témoigne Ange Pitou, infectait en y entrant ; l'un avait la figure couverte de boutons et d'ulcères, un autre les lèvres bouffies et noires comme du charbon, deux ou trois autres moribonds étaient dans le même lit. Un sale coquin, nommé Pierre, condamné à dix ans de fers, était notre infirmier depuis la mort de la Reine, à qui il avait servi de valet de chambre. Il faisait sa fortune au milieu de la putréfaction, car la plupart des malades étaient sans connaissance et soigneusement dévalisés. Ange Pitou fut placé dans le coin des fiévreux. La p r o c é d u r e du t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e — alors assez exactement s u i v i e — voulait q u e l'accusé, quelques jours après son e m p r i s o n n e m e n t , fût extrait de la m a i s o n d'arrêt et c o n d u i t au Palais de Justice, d a n s u n e salle du t r i b u n a l , p o u r y subir u n i n t e r r o g a t o i r e , en présence d'un juge, de l'accusateur p u b l i c et d'un commis-greffier : ensuite on lui désignait u n défenseur d'office, et il était r e c o n d u i t à la p r i s o n . Le 17 nivôse (6 janvier), Ange P i t o u sortit de la Conciergerie p o u r être i n t e r r o g é . Le juge, c o m m i s à cet effet, était h e u r e u s e ment u n très brave h o m m e , A n t o i n e Marie Maire, fils n a t u r e l , disait-on, de L o u i s XV et d ' u n e habituée du P a r c aux Cerfs : De La Salle, qui le connaissait, était p a r v e n u à l'intéresser en faveur de son c o l l a b o r a t e u r , et, d a n s l'interrogatoire, il laissa v o l o n t a i r e m e n t de côté les charges les plus g r a v e s ; l'accusateur public L i e n d o n , u n e bête bien féroce c e p e n d a n t , n'y prit point attention et on ne retint p r i n c i p a l e m e n t que le fait de la tabatière où était inséré le p o r t r a i t de C h a r l o t t e C o r d a y . 1

2

Je l'ai achetée — déclarait Ange Pitou — à un marchand de taba-

1. Ce Maire était u n ancien juge au tribunal du p r e m i e r a r r o n d i s s e m e n t , qui fut n o m m é a u t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e , l o r s d e l ' a u g m e n t a t i o n d u p e r s o n n e l q u i s u i v i t l ' a s s a s s i n a t d e M a r a t . P a r l a s u i t e , il fut i m p l i q u é d a n s le p r o c è s d e F o u q u i e r - T i n v i l l e et a c c u s é d ' a v o i r s i g n é d e s j u g e m e n t s e n b l a n c : il fut a c q u i t t é . Il m o u r u t d ' u n e façon h o r r i b l e ; il é t a i t d e v e n u à m o i t i é fou, o n le t r o u v a u n j o u r t o m b é d a n s sa c h e m i n é e , le feu a v a i t e n t i è r e m e n t c o n s u m é s a t ê t e . — Q u a n t à L i e n d o n , il fut m a i n t e n u s u b s t i t u t a p r è s l a f a m e u s e loi d e p r a i r i a l s u r l ' é p u r a t i o n d u t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e : c'est t o u t d i r e s u r sa f é r o c i t é . 2. A r c h i v e s n a t i o n a l e s . W b . 3 7 2 . D o s s i e r 8 3 7 . I n t e r r o g a t o i r e . 1


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tières de 2 4 sols, le nom de la Corday n'étoit pas sur le médaillon, j'ai acheté cette boitte parce qu'il me falloit une tabatière. — Par quel espèce de princippe pouviés vous avoir de la dévotion pour un pareil portrait? — Je n'ai pas eu d'autre dévotion pour ce portrait que celle qu'on a pour une estampe indifférente. Je n'ai pas même fait attention que ce fut Charlotte Corday, car elle étoit habillée comme une servante d'hoberge et je ne me suis instruit du fait qu'en reg ardant les tableaux à la porte de différens marchands d'estampes. —Avec de pareils sentimens comment est­il possible que vous ayés g ardé la boitte sur laquelle étoit son effig ie après vous être assuré que c'étoit réellement le portrait de l'assassin de Marat? — J'attachais peu d'importance à cette estampe, j'eusse arraché le médaillon si je n'eusse pas perdu la boitte o u q u ' o n ne me l'ait pas prise, dans la cour d u Palais tout l e m o n d e avait cette estampe. O n d o n n a alors p o u r défenseur à Ang e P i t o u , un ancien avocat au P a r l e m e n t , n o m m é De La Fleutrie, et il réintég ra la Conciergerie. P e n d a n t son absence, sa place avait été prise à l'infirmerie, et il fut mis avec les lépreux : « Des vers g ros c o m m e le doig t t o m b a i e n t des paillasses et des cadavres vivants entassés j u s q u ' à q u a t r e d a n s u n lit ; la nouvelle de cette épidémie fit du bruit et F o u q u i e r ­ T i n v i l l e fit construire u n hospice à l'évêché : le mal faisait des p r o g r è s , le travail n'étant pas achevé, on voulut vider la Concierg erie . » 1

1. A n g e P i t o u d o n n e les r e n s e i g n e m e n t s s u i v a n t s s u r le s é j o u r d e M a r i e ­ A n t o i n e t t e à la C o n c i e r g e r i e : « D e p u i s le 5 a o û t c e t t e p r i n c e s s e , e n f e r m é e d a n s u n r é d u i t m a l s a i n , o c c u p a i t à la C o n c i e r g e r i e , d a n s le c o r r i d o r d e s D o u z e , u n e c h a m b r e q u i s e r v a i t j a d i s d e g reffe a u x c o m m i s s a i r e s v i s i t e u r s d e s p r i s o n s . U n e m a u ­ v a i s e t a p i s s e r i e et u n e c l o i s o n d e s a p i n s é p a r a i e n t la R e i n e d e s g e n d a r m e s q u i la g a r d a i e n t j o u r et n u i t . M a l g r é les a t t e n t i o n s d u c o n c i e r g e , la fille d e s C é s a r s é t a i t r é d u i t e à la p l u s affreuse m i s è r e : afflig ée d ' u n é p u i s e ­ m e n t q u i é t a i t la s u i t e d e s r é v o l u t i o n s s a n s n o m b r e q u ' e l l e é p r o u v a i t , o n n ' o s a i t p a s l u i f o u r n i r t o u s les s e c o u r s d o n t le sexe a si g r a n d b e s o i n d a n s ces m o m e n t s c r i t i q u e s . L e s a n g , m ê l é a u x l a r m e s , a v a i t t e r n i l ' é c l a t d e s e s b e a u x y e u x . U n e l i q u e u r a c r i m o n i e u s e filtrait g o u t t e à g o u t t e d e l ' o r b i t e e n f l a m m é ; les p a u p i è r e s r o u g e s et s a n g u i n o l e n t e s f a i s a i e n t d e v a i n s efforts p o u r u s e r p a r le f r o t t e m e n t la c a t a r a c t e o u le r i d e a u q u e le m a l h e u r é t e n d a i t c h a q u e fois v e r s le c r i s t a l l i n d e l ' œ i l . D a n s la p r i s o n e l l e fut e s p i o n n é e et s e r v i e p a r u n g a l é r i e n q u e l ' a c c u s a t e u r p u b l i c a v a i t p l a c é c o m m e v a l e t d e s g e ô l i e r s . . . E n t r a v e r s a n t l a c o u r d e la C o n c i e r g e r i e p o u r a l l e r à l ' i n t e r r o g a t o i r e , elle v o y a i t d e s fig ures d e s s i n é e s s u r la p i e r r e , a v e c le s a n g d e s v i c t i m e s d u 2 s e p t e m b r e » (cf. L'Urne des Stuarts. p . Зоб). « C h a u m e t t e , en 1 7 9 З , t r o i s o u q u a t r e j o u r s a p r è s la m o r t d e la R e i n e ,


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ANGE

PITOU

Le 18 nivôse, à sept h e u r e s d u soir il prenait place dans l ' u n des dix-sept fiacres q u i transféraient les malades de la C o n c i e r gerie à l'infirmerie de Bicêtre. J u s q u ' e n messidor de l'an I I , la prison de Bicêtre fut presque oubliée du t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e , mais les détenus payaient cher u n e telle faveur et c'était u n e ironie véritablement excessive q u e cette inscription apposée au fronton de la porte d'entrée : « Respect au m a l h e u r ! » E n effet la direction de D u p a u m i e r , u n être féroce et pillard , et l'horrible p r o m i s c u i t é des d é t e n u s de droit c o m m u n avaient conservé à Bicêtre la triste réputation q u e cette geôle avait déjà sous l'ancien régime et en avaient fait la plus redoutée des prisons Les locaux étaient de deux sortes : les cachots et les c a b a n o n s . Ceux-ci, petites c h a m b r e s de 8 pieds carrés, destinées primitivement à u n seul p r i s o n n i e r , sous la T e r r e u r en recevaient plusieurs, sans q u e p o u r cela o n en a u g m e n t â t le mobilier et les fournitures. L a porte pleine, garnie d ' u n e grosse serrure et d e deux v e r r o u x , était percée aux deux tiers d ' u n petit judas q u i ne s'ouvrait que p o u r laisser passer les vivres ; u n e petite fenêtre éclairait ce réduit . 1

2

4

a p p o r t a c h e z Mme C o r n u , m a r c h a n d e t a b l e t t i è r e , r u e S a i n t - B a r t h é l e m y , u n e a s s i e t t e d ' é t a i n s u r l a q u e l l e la R e i n e a v a i t m a n g é u n e p a r t i e d u t e m p s d e sa détention à la Conciergerie. Cette princesse avait écrit c i r c u l a i r e m e n t s u r la d i t e a s s i e t t e , e n p a r t a n t d u c e n t r e à la c i r c o n f é r e n c e , d a n s l ' i n t é r i e u r en langue italienne, d a n s l'extérieur e n l a n g u e a l l e m a n d e . C h a u m e t t e , en a p p o r t a n t c e t t e a s s i e t t e c h e z la d a m e C o r n u , c o m m a n d a u n t r é p i e d e n b o i s p o u r s o u t e n i r c e m o n u m e n t « q u ' i l v o u l a i t , d i t - i l , m e t t r e s o u s v e r r e ». L ' a s siette n e d e m e u r a q u ' u n e h e u r e chez M C o r n u : a u b o u t de ce t e m p s , C h a u m e t t e vint la r e p r e n d r e , en disant qu'il avait c h a n g é d e dessein. L ' a u t e u r d e c e t t e n o t i c e t i e n t ces d é t a i l s d e M. D e l z e u z e s q u i d e m e u r a i t , à c e t t e é p o q u e , c h e z M C o r n u . L e 13 a v r i l 1 7 9 4 , C h a u m e t t e é t a i t c o n d a m n é à m o r t c o m m e a t h é e . O n c r o i t q u e R o b e s p i e r r e s'est a p p r o p r i é c e m o n u m e n t , c o m m e il a v a i t fait d u t e s t a m e n t d e la R e i n e , r e t r o u v é e n 1 8 1 6 c h e z le d é p u t é C o u r t o i s » (cf. Une vie orageuse, t. I. p . 1 8 4 ) . m e

me

1. Tableau

des prisons

de Paris

2 . D a u b a n , Les prisons

de Paris

sous sous

le règne

de Robespierre,

la Terreur,

p. 175.

p. 282-286.

3. A u s s i é t a i t - c e l a m e n a c e o r d i n a i r e d e l ' a b o m i n a b l e c o n c i e r g e d u P l e s s i s , H a l i , d ' y faire c o n d u i r e c e u x d e s e s p r i s o n n i e r s q u i t r o u v a i e n t m a u v a i s le v i n f o u r n i p a r s o n c o u s i n e t q u i a v a i e n t l ' a u d a c e d e s e p l a i n d r e d e la q u a l i t é d u s a l é q u i , p a r f o i s , n ' é t a i t a u t r e c h o s e q u e d e la c h a i r d e g u i l l o t i n é s , « u n p l a t d e c i - d e v a n t », c o m m e d i s a i t f a c é t i e u s e m e n t c e t t e b r u t e (Tableau des prisons

de Paris

4. Archives

sous

le règne

de Robespierre,

é d i t i o n de 1 7 9 7 , 1 . II. p . 4 8 ) .

de Bicêtre. R è g l e m e n t de 1 7 8 1 . chapitre

I. a r t i c l e I.


ANGE

PITOU

61

C'était là le futur séjour d'Ange Pitou . Le 18 nivôse, q u a n d ses c o m p a g n o n s de misère de la Conciergerie et l u i - m ê m e descendirent p o u r m o n t e r en fiacre, l'odeur infecte qu'ils exhalaient était telle qu'on ne pouvait les a p p r o c h e r à plus de trente p a s ; on les enchaîna cependant deux par deux ; en r o u t e , la neige voltigeait sur leurs lèvres noircies et quatre ou cinq d'entre eux furent gelés. Le jeune h o m m e fut alors confondu avec des b r i g a n d s , qui le volèrent entièrement; au cabanon, son c o m p a g n o n de lit s'amusait à enfoncer ses talons dans les plaies du m a l h e u reux, après quoi il lui prit sa chemise, prétextant qu'il en avait besoin p o u r aller à la chaîne et l'engageant à se taire, « s'il ne voulait pas qu'il lui fasse son affaire pendant la nuit »; AngePitou se tut, mais il pleura . 1

2

A quelque temps de là, son état de santé empira et il fut mis à l'infirmerie. Le 2 pluviôse (21 janvier), on y plaçait, presque en face de lui, un ancien vicaire de S a i n t - N i c o l a s - d e s - C h a m p s , devenu le boute-feu de la pire canaille, Jacques R o u x , ce m u n i cipal q u i , chargé avec Santerre de signifier à Louis XVI l'ordre de le m e n e r au supplice, répondait au roi qui le priait de faire remettre son testament à la c o m m u n e : « Je ne suis chargé que de vous conduire à l'échafaud. » Robespierre l'avait fait arrêter c o m m e ennemi des propriétés et conduire à Bicêtre. Cet homme se croyant invulnérable sous l'égide du parti populaire et des chefs des Cordeliers et des Jacobins, se flattait d'écraser Robespierre et de soumettre la Montagne au caprice du peuple et aux siens: en se promenant au milieu des prêtres qu'il dénonçait et qu'il faisait pâlir d'effroi, il avait toujours, pendue à son col, l'écharpe sur laquelle il avait reçu le sang de Louis XVI. Il se vantait de sa conduite révolutionnaire; de temps en temps le remords ou le souvenir des devoirs de son état le rendait furieux; ses accès de frénésie le prenaient surtout aux heures que ses compagnons d'infortune consacraient à la prière, alors leur asile devenait un lieu d'horreur...

saint-Roch

1. Voici l é c r o u d ' A n e e P i t o u : D u 18 n i v ô s e a n II de la R é p u blique française. L o u i s - A n g e Pitou, h o m m e de lettres, garçon, âgé de 27 a n s ; natif de Mauléane près C h â t e a u d u n , département d'Eure-et-Loir. T r a n s f é r é a v e c les p r é c é d e n t s . 2. A n g e P i t o u .

Voyage

à Cayenne,

t.

Sorti

le

4

prairial

an

II

de

la

R é p u b l i q u e f r a n ç a i s e et r e m i s a u citoyen le

Virion, gendarme,

conduire

à

la

en vertu d'un ordre du révolutionnaire.

I. p . 1 5 9 .

pour

Conciergerie, tribunal


ANGE

62

PITOU

L e 21 j a n v i e r 1794 — a n n i v e r s a i r e d e l a m o r t d e L o u i s X V I — o n v i n t le c h e r c h e r ; s a c a u s e e s t a p p e l é e à la p o l i c e c o r r e c t i o n n e l l e ; m a i s ce tribunal, d'après un ordre des c o m i t é s du g o u v e r n e m e n t , l'affaire a u t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e ;

renvoie

alors J a c q u e s R o u x , se

voyant

p e r d u , sur les gradins, e n p r é s e n c e de ses j u g e s , tire u n canif de

sa

p o c h e , se frappe et t o m b e , e n m a u d i s s a n t le t r i b u n a l et l e s j u g e s . L e s c o u p s qu'il s'était d o n n é s d a n s le s e i n g a u c h e n'étaient p a s m o r t e l s ; o n le m i t sur u n b r a n c a r d ; le s o i r o n le rapporta à B i c ê t r e , à merie

d e la salle

Saint-Denis,

malgré

le froid

et

c h e m i n ; l e s c o n t o r s i o n s d e la rage é t a i e n t e n c o r e e m p r e i n t e s f i g u r e . Il fut m i s p r e s q u e

l'infir-

la l o n g u e u r

du

sur sa

s u r s o n s é a n t d a n s u n lit d e s a n g l e , p l a c é

au m i l i e u d e la s a l l e ; j'étais c o u c h é à d i x p a s e n face d e l u i . On banda ses plaies; quelques

prêtres descendirent

p o u t le c o n -

s o l e r ; l ' i d é e d e l a r e l i g i o n e t la v u e d e s e s m i n i s t r e s l e m e t t a i e n t e n fureur. Ce vaste hôpital était rempli de prêtres

et d e v i c t i m e s

des-

tinées p o u r le tribunal révolutionnaire. C h a q u e nuit, q u e l q u e s infortunés

s'endormaient

R o u x sur son

paisiblement

du

sommeil

séant, son écharpe passée

des

justes; Jacques

en sautoir,

fixait

ce c h a m p

de mort, et, p e n d a n t huit jours, ce m a n i a q u e , affectant u n l o s o p h i q u e , é p i a i t le m o m e n t d e s a i s i r u n e

flegme

phi-

a r m e p o u r s e la p l o n g e r

d a n s le c œ u r . U n s o i r (le 27 j a n v i e r ) , à l a l u e u r d ' u n e l a m p e s é p u l c r a l e , il çoit u n m a u v a i s c o u t e a u , q u e l'infirmier e n d o r m i

aper-

avait laissé t o m b e r

à s e s p i e d s ; il s e t r a î n a à b a s b r u i t j u s q u ' à c e t e n d r o i t , il s e

saisit

d e c e f e r , d ' u n e m a i n il a r r a c h a l ' a p p a r e i l d e s e s b l e s s u r e s . . . il o u v r e s a p o i t r i n e ; la f u r e u r , la c r a i n t e , la f a i b l e s s e f r a p p e , il c r i e . . .

il r e d o u b l e . . .

lumière, ses dents

ses

yeux

craquent, tout son

arment

étincellent

être

son

d'une

frissonne; ses

b r a s ; il horrible cheveux,

s e s s o u r c i l s s o n t r a i d e s et h é r i s s é s ; s o n v i s a g e , s o n c o r p s

deviennent

p o u r p r e s , le s a n g j a i l l i t . . . o n a c c o u r t , o n l ' a t t a c h e . . . o n

le

panse...

il r e s p i r e e n c o r e . . . P e n d a n t h u i t j o u r s il v o m i t l e s a n g . . . S a i s i d ' h o r reur, d e d é s e s p o i r , d e rage c o n t r e lui, c o n t r e la n a t u r e , c o n t r e D i e u , il a p p e l l e l e n é a n t , m a u d i t l ' e x i s t e n c e . . . e t e x p i r e . Tout

l'effroi

lendemain

de

matin,

son trépas

resta empreint

les infirmiers, conformément

a v a i e n t d e s'assurer qu'il était b i e n

sur

son visage... Le

à l'ordre qu'ils

mort, étendirent son

en

cadavre à

n u d au m i l i e u d e la s a l l e . L ' u n d'eux s o n d a la p r o f o n d e u r d u c o u p 1

qu'il s'était d o n n é ; l ' a b c è s avait c r e v é s u r le c œ u r .

1. « C e m a l h e u r e u x a v a i t d e s t a l e n t s , u n e jolie f i g u r e , u n b o n c œ u r ; il s ' é t a i t fait p r ê t r e p a r a m b i t i o n , p a r i n t é r ê t , p a r a m o u r , d a n s l e s v u e s d e t r o u v e r p i n s d'occasions de satisfaire ses p a s s i o n s et ses p e n c h a n t s , e n m ê l a n t la v o l u p t é à la d é b a u c h e , l a d é b a u c h e à l ' a m b i t i o n , s a n s h o n n e u r et s a n s b u t d é t e r m i n é ; il c o n f o n d i t s e s p a s s i o n s , s e s r e m o r d s , s e s v i c e s , s e s q u a l i t é s ; la R é v o l u t i o n v i n t l u i p r o m e t t r e l ' i m p u n i t é , il l ' e m b r a s s a a v e c f u r e u r ; il p e r d i t l ' e s t i m e p u b l i q u e ; d ' a b o r d il c r u t s ' e x c u s e r à s e s y e u x ; il


ANGE

PITOU

63

Ange P i t o u resta à l'infirmerie de Bicêtre p e n d a n t trois m o i s ; à cette date c o m m e il fallait faire place à d'autres, il d u t , à moitié guéri, ses plaies à peine fermées, m o n t e r aux c a b a n o n s où il o c c u p a u n e pièce s e u l e ; c o m m e il était sans chemise et q u e la prison fournissait les prisonniers de linge, il en reçut u n e trouée au côté gauche à hauteur de l'estomac ; « elle avait servi deux ans auparavant aux m a l h e u r e u x qu'en septembre on avait égorgés dans cette prison, les trous étaient faits par les sabres et les piques q u ' o n leur avait enfoncés dans le c œ u r , q u a n d ils étaient aux c a b a n o n s et aux infirmeries, car les malades furent les premières victimes . » Bientôt, sous la rudesse d u linge et du grabat, se rouvrirent ses blessures; l'insalubrité des aliments, la crudité de l'eau, amenèrent une recrudescence d u m a l ; ce furent alors d'inexprimables d o u l e u r s ; toute la nuit il criait, n'ayant p o u r étancher sa soif que des tisanes anti-putrides et de l'absinthe; ses plaies augmentèrent, le corps enfla et devint c o m m e u n crible ; la mort semblait le terme de ces souffrances ; son h e u r e seule lui en sembla avancée, q u a n d , le 4 prairial (24 mai), o n lui a n n o n ç a qu'il serait réintégré à la Conciergerie p o u r c o m p a r a î t r e le lendemain devant le tribunal révolutionnaire : 1

Deux gendarmes m'attendaient au greffe pour me conduire à pied à Paris; ils me mettent les menottes : « De grâce, achevez de m'ôter la vie, leur dis-je, voilà l'état où je suis » (en leur montrant ma poitrine et mes jambes); ils reculèrent d'effroi, m'offrirent le bras... Le grand air me saisit en sortant et je tombai évanoui sous un tilleul de l'avenue. Pendant ce temps un des gendarmes avait couru sur la route arrêter une voiture de charretier; je revins à moi, mes vêtements étaient mouillés de sang, il me semblait qu'on me tirait dans tous les membres des coups de fusil chargé à balles; mon sang caillé reprenait sa circulation : Belle saison du printemps, dis-je en traversant un champ de pois fleuris, je goûte tes douceurs, je respire un air p u r ; depuis huit mois, voilà le premier beau jour de mon existence, et demain je ne vivrai peut-être plus ».

s ' é t o u r d i t , t o r t u r a s a c o n s c i e n c e p o u r lui faire a p p r o u v e r s e s c r i m e s . . . Enfin il s ' a b j u r a l u i - m ê m e . . . C e s d é t a i l s s u r J a c q u e s R o u x m ' o n t é t é f o u r n i s p a r u n d e m e s c o m p a g n o n s d'exil à C a y e n n e ( l ' a b b é M a r g a r i t a ) ; c'était u n e c c l é s i a s t i q u e q u i , e n s o r t a n t d e l ' o r d i n a t i o n , avait e x e r c é le m i n i s t è r e d a n s la m ê m e p a r o i s s e q u e J a c q u e s R o u x . » ( A n g e P i t o u . L'urne des Stuarts. p. 194.) 1. A n g e P i t o u , Voyage à Cayenne. t . I. p . 160.


ANGE

64

PITOU

A sept h e u r e s d u soir A n g e P i t o u e m b r a s s a i t à la C o n c i e r g e r i e Pascal

et

Wetter ;

à onze heures,

s e r a i e n t de la f o u r n é e

acte d ' a c c u s a t i o n ainsi r é d i g é Jean Antoine

Pascal,

on

du lendemain 1

leur

annonçait

qu'ils

et o n l e u r r e m e t t a i t l e u r

:

lieutenant

de

gendarmerie,

Louis

Ange

Pitou, h o m m e d e lettres, et Godefroy W e t t e r , commis-négociant se réunissaient souvent ensemble et tenaient aussi entre e u x d e s p r o p o s contre la C o n v e n t i o n et les autorités constituées. E n t r e a u t r e s p r o p o s tenus p a r Pascal o n lui a entendu dire u n jour en parlant du tyran : Ah! pauvre Jacobins

Roy, pauvre

Reine,

pauvre

France,

quels scélérats

que les

!

Pitou a aussi tenu d e s propos n o n moins révolutionnaires, notamm e n t e n d i s a n t q u e s i la contre-révolution 400

avait

Jacobins ; o u t r e c e s p r o p o s o n l u i a e n t e n d u

lieu il ferait

pendre

chanter chez

Pas-

cal d e s c h a n s o n s a n t i - p a t r i o t i q u e s . Il e s t p r o u v é a u s s i qu'il avait u n e tabatière s u r laquelle était

le p o r t r a i t

d e l'infâme

j o u r il a m a r q u é s a s a t i s f a c t i o n s u r l ' a s s a s s i n

Corday et qu'un

du patriote Marat p a r

u n e e x c l a m a t i o n q u ' i l fit e n p r e n a n t c e t t e t a b a t i è r e e t s ' é c r i a n t : ah! la pauvre fille,

tu est morte en heroinne,

et d'un scélérat.

tu as purgé

la terre d'un

U n a u t r e fait q u i p r o u v e b i e n s o n a t t a c h e m e n t

traître à la

t h i r a n n i e , c'est q u ' o n a t r o u v é chez lui u n e médaille qu'il avait c o n s e r v é à l'effigie d e C a p e t s u r l a q u e l l e o n r e m a r q u e u n e e m p r i n t e o ù s e t r o u v e c e s m o t s : Vive à jamais l ' e f f i g i e , Louis amie

seize

de son peuple.

Restorateur

le meilleur

de la Liberté

des Roy, e t a u t o u r d e francese

et le

véritable

Si P i t o u n u t p a s détesté le g o u v e r n e m e n t

répu-

b l i c a i n e t d é s i r é l e r e t o u r d e l a r o y a u t é , il n ' a u r o i t c e r t a i n e m e n t p a s concervé u n e pareille médaille. A l ' é g a r d d e W e t t e r il [ a ] a u s s i m a n i f e s t é s a h a i n e p o u r l a l i b e r t t é p a r differents

p r o p o s q u i l a t e n u s n o t a m m e n t e n d i s a n t q u e s i il s e

c r o y a i t e n s u r t é il ferait

mourire

avec plaisire

Danton

et les

Jacobins.

P a r u n e i r o n i e p r o d i g i e u s e , le s o u h a i t , d o n t l ' e x p r e s s i o n a m e nait W e t t e r d e v a n t le t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e , ce m ê m e t r i b u n a l l'avait réalisé en e n v o y a n t q u e l q u e s

semaines auparavant Dan-

t o n à la g u i l l o t i n e ; m a i s a l o r s o n n ' y r e g a r d a i t p a s de si p r è s et les i n c o n s é q u e n c e s c o m p t a i e n t peu ! L e cas d ' A n g e P i t o u était de b e a u c o u p le p l u s g r a v e ; v i s i b l e m e n t t o u t le p o i d s d u d é b a t p o r terait s u r l u i . Il n ' e u t q u e la n u i t p o u r p r é p a r e r sa défense. L e t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e avait t e r r i b l e m e n t

f o n c t i o n n é au

d é b u t de p r a i r i a l de l'an II : d a n s les q u a t r e p r e m i e r s j o u r s , s u r t r e n t e - s e p t a c c u s é s t r e n t e - q u a t r e a v a i e n t été c o n d a m n é s à m o r t .

I . A r c h i v e s n a t i o n a l e s . W' b . 3 7 2 . D o s s i e r 837.


ANGE

65

PITOU

L'audience du 5 amena dix-sept prévenus dans les deux salles du tribunal : dans la salle de l'Égalité ce furent les p r o p o s révolutionnaires qui donnèrent matière à « jugerie ». C'était alors l'habitude d'englober plusieurs affaires, afin, disait-on, d'expédier les royalistes et de libérer plus vite les patriotes ; on avait d o n c adjoint à l'affaire P a s c a l - P i t o u - W e t t e r celles de trois autres prév e n u s , qui ne se virent pour la première fois q u e devant le tribunal. C'était d'abord Jean-Baptiste-Charles D u r a n d , le survivant de deux frères, employés l'un et l'autre à l'administration de l'habillement des troupes à Franciade. Dénoncés par un deleurs c o m m i s , ils avaient été incarcérés pour « p r o p o s contrerévolutionnaires et provocation à la royauté » : en prison, dans u n accès de désespoir, l'un d'eux se brûla la cervelle, l'autre s e m a n q u a ; et q u a n d , aux Archives Nationales, on consulte le dossier de cette affaire, c'est avec une réelle épouvante q u ' o n y c o m p u l s e des pièces rougies de sang et où adhèrent encore des fragments de la cervelle de ce m a l h e u r e u x jeune h o m m e de vingtsept ans ! P u i s , u n n o m m é E d m e Peyen, gendarme à Franciade, prévenu de complicité dans la conspiration d ' H é b e r t ; enfin, un p r o fesseur d'histoire et de géographie, du n o m de Paulin, prévenu de p r o p o s inciviques sur la dénonciation d'une sous-maîtresse de pension, dont il avait repoussé les sollicitations a m o u r e u s e s . A l'exception de D u r a n d , qui, en réalité, comparaissait devant le tribunal c o m m e c o n d a m n é , ces diverses affaires se présentaient dans des circonstances relativement favorables : le 4 prairial, en effet, les Comités, tout occupés de la fameuse affaire d'Admiral, inculpé d'avoir voulu assassiner Robespierre et Collot d ' H e r b o i s , avaient rendu sans examen la liste des accusés à F o u q u i e r - T i n v i l l e , qui allait chaque soir leur c o m m u n i q u e r le travail du lendemain. Le tribunal était présidé par Dobsent, qui acquittait volontiers les fournisseurs infidèles , révolutionnaire audacieux et rusé, de qui les scrupules tenaient difficilement, parait-il, devant des raisons sonnantes et trébuchantes — d e s 1 0 , 0 0 0 francs que son 1

2

1. A r c h i v e s nationales, W

b . 372. Dossier 837.

2. C e fut sous la présidence de Dobsent que, le 3o mai 1 7 9 3 , les c o m m i s saires des sections déclarèrent la ville de Paris en insurrection

contre la

C o n v e n t i o n . Il avait é g a l e m e n t présidé l'affaire de Bailly : après la loi du prairial, il fut, ainsi que Masson, destitué c o m m e

modéré.

5

22


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j u g e m e n t coûta à Ange P i t o u , il se p o u r r a i t m ê m e bien qu'il en fût allé peu ou p r o u dans la p o c h e du p e r s o n n a g e . Les assesseurs étaient A r d o u i n et M a s s o n relativement m o d é r é s , L i e n d o n l'accusateur public : p a r m i les jurés se trouvait Vilate, le p r o c h a i n a u t e u r des Causes secrètes du g thermidor, le m ê m e qui d a n s les affaires prolongées estimait q u e les accusés conspiraient deux fois, puisqu' « ils conspiraient contre son ventre », et Brachet le président des C o r d e l i e r s , qui avait émis le v œ u que le cœur de Marat fût enfermé dans le vase le p l u s précieux du g a r d e - m e u b l e . De La Salle, le directeur du Journal Historique et Politique, était parvenu à intéresser Dobsent en faveur d'Ange P i t o u ; de son côté, le juge Maire avait changé au rôle l'adresse du p r i n c i pal t é m o i n , la femme M o r l a y ; enfin, l'état lamentable de l'infort u n é jeune h o m m e eût attendri des tigres, on pouvait supposer qu'il y en aurait u n e majorité p a r m i les juges et l'auditoire. L a cause est appelée. Pascal c o m p a r a î t le p r e m i e r ; les g e n d a r m e s , qu'il a c o m m a n d é s au 10 août déposent contre l u i ; mis en présence d ' H i r c h t m a n n , il s'emporte, injurie son d é n o n c i a t e u r : son sort est décidé. A n g e P i t o u était foncièrement habile et fils avisé d ' u n e région avoisinant la p r u d e n t e N o r m a n d i e : son t o u r arrive de s'asseoir sur le fauteuil de fer. Il c o m m e n c e sa défense par u n éloge du patriotisme de son d é n o n c i a t e u r ; interloqué, H i r c h t m a n n perd de son assurance et m o n t r e m o i n s d ' a c h a r n e m e n t . « Ce p a u v r e étranger, citoyens juges, — p o u r s u i t P i t o u — entend mal notre l a n g u e , il n'a pas c o m p r i s la signification des couplets q u e j'ai chantés au dîner de P a s c a l ; il faut le plaindre. » E t , rassem1

2

1. A n g e P i t o u . Toute la vérité au Roi. t . I. p . 1 3 5 . 2. « J ' é t a i s à l a s é a n c e d e s C o r d e l i e r s , j ' a i e n t e n d u et r é d i g é t e x t u e l l e m e n t l ' a p o t h é o s e d e M a r a t . U n o r a t e u r se p r é s e n t a à la t r i b u n e , et p r i t ces m o t s p o u r t e x t e d e s o n d i s c o u r s : O c o r J é s u s , o c o r M a r a t ! c œ u r s a c r é d e J é s u s , c œ u r s a c r é d e M a r a t . L ' o r a t e u r c o m p a r e les t r a v a u x d e M a r a t à c e u x d e J é s u s - C h r i s t , les a p ô t r e s a u x J a c o b i n s et a u x C o r d e l i e r s , l e s p u b l i c a i n s a u x b o u t i q u i e r s , et les p h a r i s i e n s a u x a r i s t o c r a t e s . . . « J é s u s e s t p r o p h è t e , d i t - i l , et M a r a t est u n D i e u . » Il c o m p a r a d e m ê m e l ' h y m e n s a c r é d e la V i e r g e a u x c h a s t e s v œ u x d e la d i g n e c o m p a g n e d e M a r a t , r e c e v a n t l a foi c o n j u g a l e d e s o n c h a s t e é p o u x « d a n s u n e b e l l e n u i t , à l ' o m b r e d e s a r b r e s et a u c l a i r d e l u n e ». M. B r a c h e t , d é p o r t é à C a y e n n e e n 1802 p a r B o n a p a r t e p o u r a v o i r é t é j u r é a u t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e et a v o i r présidé cette fameuse séance, répondit à l'orateur : « Qu'on ne n o u s parle p l u s d e ce J é s u s . M a r a t n e souffre p o i n t u n e p a r e i l l e p a r i t é . C e J é s u s est u n i m p o s t e u r , et l ' a m i d u p e u p l e é t a i t la v e r t u m ê m e » ( A n g e P i t o u . L'Urne des Stuarts. p.183).


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blant ses forces, il se met à e n t o n n e r devant le t r i b u n a l les couplets républicains d u Réveil d'Epiménide, sur l'air desquels il avait a c c o m m o d é ceux qu'il avait chantés contre la C o n v e n t i o n au dîner de Pascal. « — C'est bien là ce que vous avez e n t e n d u », d e m a n d e - t - i l à H i r c h t m a n n . » — « O u i », répond celui-ci qui reconnaît l'air sans c o m p r e n d r e les paroles. — « Vous le voyez, citoyens! », conclut t r i o m p h a l e m e n t Ange P i t o u . L'impression fut c o n s i d é r a b l e ; alors l'avocat s'efforce d'attendrir les juges et surtout l'auditoire visiblement s y m p a t h i q u e , en m o n t r a n t l'état déplorable où la prison a mis son client. — « Q u ' o n aille c h e r c h e r la femme Morlay, rue de l ' H i r o n delle! » déclare le président. Le subterfuge était découvert, et c'en était fait du p a u v r e P i t o u sans l'intelligente initiative du juge Maire, qui avait changé au rôle l'adresse de l'accusatrice. — « T r è s bien, citoyen président, répond l'huissier, je la c o n n a i s , c'est u n e blanchisseuse de mes voisines. » E t , quelques m i n u t e s après, on introduisait devant le t r i b u nal une pauvre femme, m o r t e de peur et persuadée que sa dernière heure venait de s o n n e r . — « Citoyenne Morlay, connais-tu ces h o m m e s ? » — « N o n , citoyen président. » — « T u peux te retirer. » La dame ne se le fait pas dire deux fois ; mais l'accusateur public flaire une méprise et s'apprête à requérir un s u p p l é m e n t d'enquête. « Les jurés sont suffisamment i n s t r u i t s ; q u ' o n ferme les débats! » déclare Vilate, qui sans doute commençait à avoir l'estomac dans les talons. Il était, en effet, deux h e u r e s ; dix minutes après, le verdict était r e n d u : Pascal, D u r a n d , P a u l i n c o n d a m n é s à m o r t ; P i t o u , P e y e n , W e t t e r a c q u i t t é s ; à ceux-ci Dobsent adresse u n e belle semonce patriotique, après quoi ils sont mis en liberté. Ange P i t o u avait particulièrement intéressé le public. S u r son passage la foule jeta des fleurs et des poignées d'assignats au malheureux que soutenait u n g e n d a r m e ; son b o n h e u r lui avait concilié l'amitié de ceux qui quelques instants a u p a r a v a n t l'auraient sans scrupules envoyé à la guillotine, et, à sa sortie, les jurés, dont cinq cependant avaient voté sa m o r t , l ' e m m e n è r e n t dîner au restaurant voisin. D u r a n t ce repas, le c œ u r d'Ange P i t o u était partagé entre la joie d'avoir la vie sauve et la d o u l e u r de l'injuste c o n d a m n a t i o n de son ami P a s c a l ; à la fin le greffier, qui était de la fête, se lève p o u r aller, dit-il, « expédier son m o n d e », c'est-à-dire signifier leur jugement aux c o n d a m n é s ; il se verse une rasade d'eau-de-vie et offre au libéré de trinquer à la R é p u b l i q u e . « La R é p u b l i q u e , s'écrie Pitou en brisant son verre,


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la R é p u b l i q u e frappe les i n n o c e n t s et p a r d o n n e ici au plus coup a b l e ; m o i , oui, m o i , je suis plus coupable q u e P a s c a l ! » U n silence de m o r t accueille cette déclaration, les jurés se r e g a r dent, la situation est e x t r ê m e m e n t t e n d u e ; alors Vilate, levant les yeux au ciel et p r e n a n t la m a i n d'Ange P i t o u , lui dit avec b e a u c o u p d'âme : « Voilà c o m m e vos inconséquences v o u s p e r d e n t ! » Il ouvre alors la porte du cabinet, appelle u n g e n d a r m e : « L e m a l h e u r a aliéné la tête de cet h o m m e , reconduisez-le chez lui et qu'il ne parle à p e r s o n n e » ; et, lui mettant d a n s la main u n assignat de 25 francs, il le pousse p r é c i p i t a m m e n t d e h o r s . 1

R e n t r é chez lui, Ange P i t o u d o r m i t d'une s o m m e quinze heures d'horloge. « J'étais si a c c o u t u m é à être sous les verroux, dit-il, que le l e n d e m a i n en m'éveillant je me traînai à m a porte p o u r voir si j'étais réellement libre. Je m'habillai à la hâte ; le grand air avait presque refermé mes plaies; je souffrais b e a u c o u p m o i n s et m e traînais avec u n b â t o n ; p e r s o n n e n'était encore l e v é ; je regardais de tous côtés dans les r u e s , a u t o u r de m o i , c o m m e si je fus arrivé à P a r i s p o u r la p r e m i è r e fois . » Il s'en fut ensuite dîner chez l'amie de Pascal. S u r la fin du repas, u n g e n d a r m e vint l'arrêter p o u r la c o n d u i r e à la C o n c i e r gerie , et l u i - m ê m e , q u e l q u e s instants après, recevait l'ordre de se r e n d r e i n c e s s a m m e n t au cabinet de l'accusateur p u b l i c ; c'était le b o n juge Maire qui le m a n d a i t . Les C o m i t é s étaient furieux q u ' à l'audience du 5 prairial sur seize accusés il n'y en eût eu q u e six c o n d a m n é s à m o r t : « F o u t r e , quels sont ces b o u g r e s de jurés-là, avait dit F o u q u i e r - T i n v i l l e exaspéré à l'huissier B o u c h e r ; q u ' o n me d o n n e la liste de leurs n o m s . » L'accusateur public avait m ê m e été p a r t i c u l i è r e m e n t tancé au sujet d'Ange P i t o u et avait reçu l'ordre de le remettre en j u g e m e n t : il fut c o n v e n u avec Maire q u ' o n le dirait parti p o u r l'armée et q u e , p e n d a n t u n m o i s , il se c a c h e r a i t . 2

3

4

5

1. A n g e P i t o u . Analyse de mes malheurs, p . 13. 2. A n g e P i t o u . Voyage à Cayenne. t. I. p . 1 6 4 . 3. « E l l e e n s o r t i t a p r è s le 9 t h e r m i d o r , vit la fin t r a g i q u e d e H i r c h t m a n n q u i se s a u v a d u L u x e m b o u r g , a l l a r e t r o u v e r la M o r l a y j u s t e m e n t s u s p e c t e à la j u s t i c e , s ' a s s o c i a à u n e t r o u p e d e v o l e u r s , fut p r i s , c o n d a m n é a u x f e r s , e n f e r m é à B i c ê t r e p e n d a n t q u a t r e m o i s d a n s le m ê m e c a b a n o n o ù j ' a v a i s t a n t souffert, b r i s a s e s c h a î n e s , fut p o u r s u i v i p r è s d e L y o n , et se n o y a d a n s le R h ô n e . » (Id.) 4 . Procès de Fouquier-Tinville et a u t r e s m e m b r e s d u t r i b u n a l d u 2 2 p r a i rial, t r a d u i t s au t r i b u n a l révolutionnaire. Déposition de l'ex-huissier Boucher. 5. A n g e P i t o u . Analyse de mes malheurs, p . 15.


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Peu de temps après, W e t t e r , complètement à bout de r e s sources, adressait h a r d i m e n t à la C o n v e n t i o n deux d e m a n d e s , au n o m de P i t o u et a u sien, p o u r réclamer l'indemnité d u e aux accusés, innocentés par le t r i b u n a l , indemnité q u e la m é c h a n c e t é de F o u q u i e r - T i n v i l l e rendait presque impossible à obtenir. Mais la fortune va toujours a u x audacieux, et, le 21 prairial, R o b e s pierre signait le décret accordant, p o u r leurs huit mois de détention injustifiée, 800 francs à c h a c u n des postulants : apprivoisé avec la m o r t , Ange P i t o u alla l u i - m ê m e sans crainte au C o m i t é , d o n n e r décharge sur le registre, puis au T r é s o r t o u c h e r la dite somme . A u reste, malgré ces événements, ses ressources e u s sent encore été assez appréciables, sans le discrédit d u p a p i e r m o n n a i e , q u i réduisait son avoir de 5o,ooo à 5,000 francs écus. 1

Il se p r o m e n a dans P a r i s , revit ses camarades des j o u r n a u x , reprit m ê m e son service d a n s la garde nationale, et, le 21 messidor (9 juillet 1794), il était d e faction a u x Cordeliers à la porte de la cellule où R o b e s p i e r r e avait fait enfermer Pierre D u p l a i n , p o u r se venger des attaques de D u p l a i n de Sainte Albine, q u i venait au reste d'être m i s à m o r t . Il vécut ainsi ces jours terribles de messidor, où jamais l'on ne fut m o i n s assuré d u l e n d e m a i n , et où l'incertitude de l'existence angoissait les c œ u r s . Advint le 9 t h e r m i d o r , et la F r a n c e put respirer à l'aise. Ange P i t o u fit c o m m e elle, et il c h a n t a ! 2

1. A n g e P i t o u . De l ' i n c r é d u l i t é intéressée,

p . 3o. — Toute

la vérité

au

Roi.

t. I. p . 143. 2. A n g e P i t o u . Une vie orageuse, t. I. p p . 72 e t s u i v . — D u p l a i n d e S a i n t e A l b i n e a v a i t q u a r a n t e - s i x a n s ; il fut g u i l l o t i n é le 21 m e s s i d o r (9 juillet 1794). Q u a n t à P i e r r e D u p l a i n , il fut m i s e n l i b e r t é a p r è s le 9 t h e r m i d o r e t s e c h a r g e a d e s d e u x e n f a n t s d e s o n c o u s i n . E n 1795, il fut r é d u i t l u i - m ê m e à v i v r e d e s b i e n f a i t s d e c e u x à q u i il a v a i t s a u v é l a v i e a u 2 s e p t e m b r e 1792. « S o u s B o n a p a r t e , il fut a r r ê t é c o m m e t ê t e v o l c a n i s é e , é c r i t A n g e P i t o u ; e n 1812, il a p p e l a i t l e s B o u r b o n s d e t o u t e s s e s f o r c e s ; à l e u r r e t o u r e n F r a n c e , il a p p e l a l a R é p u b l i q u e e t B o n a p a r t e ; e n 1815, il r e c o m m e n ç a s e s folies d e 1792, fut a r r ê t é , r e l a x é , a b a n d o n n é d e t o u t le m o n d e ; il v i e n t d e m o u r i r (en 1820) d a n s l a p l u s c o m p l è t e m i s è r e , n ' a y a n t d ' a u t r e s vices q u e l ' i n s o u c i a n c e , l ' a m o u r irréfléchi d ' u n e l i b e r t é d é r a i s o n n a b l e . »


CHAPITRE

VII

Le Tableau de Paris en Vaudeville. — A N G E P I T O U Peuple. — É T A T D ' E S P R I T D E S R O Y A L I S T E S E N 1795 REPREND

SON ROLE

D'AGENT

E T

:

L'Ami

ANGE

du

PITOU

ROYALISTE.

Le l o n g effort i n d é p e n d a n t , fourni par la presse royaliste au cours de la R é v o l u t i o n et plus particulièrement d u r a n t la période aiguë de la T e r r e u r , avait c o n s i d é r a b l e m e n t atténué ses forces et, au l e n d e m a i n de t h e r m i d o r , à cette h e u r e i m p o r t a n t e où u n e action forte et e n t e n d u e eût été indispensable, ses m o y e n s d'action se t r o u v a i e n t s i n g u l i è r e m e n t r é d u i t s . L e s j o u r n a u x auxquels collaborait A n g e P i t o u , avaient disp a r u d a n s la t o u r m e n t e : le Journal Historique et Politique, la Correspondance Politique avaient fusionné avec les Annales de la République française ; et l'arrestation, puis la m o r t de D u p l a i n de Sainte A l b i n e avaient i n t e r r o m p u le Courrier Universel. Le jeune h o m m e se trouvait d o n c sans emploi, q u a n d la c o n n a i s sance de Mercier, le célèbre a u t e u r du Tableau de Paris, le fit entrer aux Annales Patriotiques et Littéraires, où il fut chargé du c o m p t e r e n d u du club des J a c o b i n s . Mais bientôt l'occasion lui 1

1. O n lit d a n s la Vie orageuse (t. I. p . 8 1 ) : « A p r è s le 9 t h e r m i d o r , M. L a D e v è z e , u n p e u p l u s Libre, v o u l u t v o i r le s a b b a t d e s J a c o b i n s , q u i v e n a i e n t d e c h a s s e r d e l e u r s o c i é t é r é g é n é r é e T a l l i e n et F r é r o n , c o m m e a u t e u r s d e la m o r t d e l ' i n c o r r u p t i b l e R o b e s p i e r r e . J ' a v a i s m o n p o s t e d a n s ce r é d u i t , M. L a D e v è z e s'y r e n d i t a v e c M. M i c h a u d et le c é l è b r e a b b é D e l i l l e ; ils m e c h o i s i r e n t p o u r l e u r i n t r o d u c t e u r ; je les p l a ç a i c o n v e n a b l e m e n t . Ils é t a i e n t e n é v i d e n c e a u x p r e m i è r e s b a n q u e t t e s ; o n l u t u n e a d r e s s e d e la s o c i é t é d e Dijon, rédigée à P a r i s p a r les faiseurs d u c o m i t é de R o b e s p i e r r e , qui se p l a i g n a i e n t é n e r g i q u e m e n t q u e , d e p u i s le 9 t h e r m i d o r , le m o d é r a n t i s m e , q u i c o u p a i t les a r b r e s d e la l i b e r t é , é t a i t a c q u i t t é ; la s a l l e é t a i t é b r a n l é e d e


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fut offerte d'exercer plus directement contre les J a c o b i n s son talent de c h a n s o n n i e r : on combattait alors avec succès ces tyrans d é c h u s par ces a r m e s légères, mais sûres, que sont le p a m p h l e t et la chanson; Ange P i t o u , à cet effet, utilisa le v a u deville. Au milieu de fructidor, Méhée fils avait lancé contre les séides de Maximilien son b r u y a n t libelle La Queue de Robespierre; l'esprit du factum répondait trop exactement aux p r é o c c u p a t i o n s de l'opinion p u b l i q u e p o u r que le succès n'en fût pas vif. Alors les imitateurs s u r g i r e n t ; après la q u e u e , la tête, le front furent mis à c o n t r i b u t i o n ; b r o c h a n t sur le tout, Ange P i t o u lança dans la circulation la Queue, la Tête et le Front de Robespierre en vaudeville. Cette gaudriole est des m o i n s présentables; le ton en est des plus libres, les plaisanteries ultra-scabreuses et roulant sur ce mot q u e u e , pris dans son acception la m o i n s h o n n ê t e : on peut voir là u n e des manifestations les plus caractéristiques de cette joie de vivre, de ce plaisir de n'avoir plus peur, qui prit les Français au lendemain de la T e r r e u r , et les précipita aux j o u i s sances les plus folles et les m o i n s mesurées. Cette gauloiserie, qui se chantait sur l'air de l'Officier de fortune, débutait ainsi : Voici la q u e u e à R o b e s p i e r r e , N o u s dit c e r t a i n p a m p h l e t d u j o u r ;

la c o m m o t i o n d e s a p p l a u d i s s e m e n t s et le s i l e n c e d e s t r o i s o b s e r v a t e u r s é t a i t r e m a r q u é ; c'est a l o r s q u ' i l e û t fallu les p e i n d r e . L e u r i m m o b i l i t é i m p r o b a t i v e é t a i t v i s i b l e ; ils s'en a p e r ç u r e n t et n e d e v i n r e n t p a s m o i n s r e m a r q u a b l e s p a r l e u r s a p p l a u d i s s e m e n t s forcés. Il n ' y a v a i t p a s u n frère et a m i q u i n e l e u r d î t p a r l e u r m i n e : « O h ! q u e n o u s v o y o n s b i e n q u e v o u s ê t e s d e s l i g u e u x , q u e v o u s n ' a i m e z p a s not' R é p u b l i q u e . » Ils p r o f i t è r e n t , p o u r s ' e s q u i v e r , d u m o m e n t o ù la s é a n c e , d e v e n u e p l u s c a l m e , n ' e u t p l u s b e s o i n d e s b a t t o i r s et d e s t r é p i g n e m e n t s d e p i e d s . » C e l a p r o u v e b i e n q u e P i t o u r é d i g e a i t , a p r è s t h e r m i d o r , la s é a n c e d e s Jacobins; mais pour quel journal? L'hésitation ne me semble pas poss i b l e ; c'était a u x Annales Patriotiques et Littéraires, que Mercier reprit a p r è s s a m i s e e n l i b e r t é : o n v e r r a p l u s loin le s i n g u l i e r t é m o i g n a g e d e B a b œ u f s u r l e s r e l a t i o n s d ' A n g e P i t o u et d e M e r c i e r . S u r c e t t e é p o q u e d e sa v i e , A n g e P i t o u n ' e s t p a s t r è s e x p l i c i t e ; il dit d a n s Toute la vérité au Roi (t. I. p . 6 1 ) : « D e u x m o i s a p r è s m a s o r t i e d u t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e , a r r i v a le 9 t h e r m i d o r ; a l o r s je c o m m e n ç a i à t r a v a i l l e r p o u r le Roi et j ' e u s o c c a s i o n d e c o m m e n c e r a v e c d e s h o m m e s e n place à e n t a m e r le p r o c è s d e la R é v o l u t i o n (on t r o u v e r a ici d e s l a c u n e s , e l l e s s o n t mises à dessein). »


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PITOU

V o u l e z - v o u s v o i r sa t è t e a l t i è r e , R é p o n d le v o i s i n à s o n t o u r . La t ê t e , la q u e u e e t l e r e s t e Sont bons à fumer m o n jardin ; S u i v a n t le p r o v e r b e , j ' a t t e s t e Q u e d a n s l a q u e u e e s t le v e n i n .

E t le vaudeville se déroulait ainsi p e n d a n t neuf couplets d ' u n tour gaillard, mais souvent o b s c u r ; au b a s , c o u r a g e u s e m e n t , étaient apposés le n o m et le domicile de l'auteur « par le citoyen L.-A. P i t . . . Se trouve r u e Percée ». La faveur q u i accueillit cette gravelure haussa les a m b i t i o n s de son a u t e u r , qui v o u l u t avoir u n j o u r n a l à lui tout s e u l ; il eut alors l'idée de créer u n genre p r e s q u e n o u v e a u d a n s la presse, et le reliquat de ses é c o n o m i e s passa à la publication d ' u n « j o u r n a l en vaudevilles ». Le Tableau de Paris en vaudeville, d o n t A n g e P i t o u parle à peine d a n s ses livres et a u q u e l il attachait certainement très peu d ' i m p o r t a n c e , d e m e u r e son c h e f - d ' œ u v r e ; ce n'était point, c o m m e l'a cru H a t i n , u n j o u r n a l c h a n t é p a r son rédacteur sur les places p u b l i q u e s (car Ange P i t o u ne descendit d a n s la r u e q u ' e n juillet 1795), mais u n e sorte de m o n o l o g u e satirique, entremêlé de ponts-neufs variés, sur les é v é n e m e n t s d u jour, article, on le voit, foncièrement français et parisien, mais q u i exigeait, p o u r être acceptable, u n t o u r de m a i n particulier et un esprit très délié. C'est m o i n s la distinction et la délicatesse de la plaisanterie qui d i s t i n g u e n t cette p u b l i c a t i o n , q u ' u n e verve é n o r m e et pléb é i e n n e ; la satire y a plus de portée q u e de finesse; l'auteur ne vise pas à faire s o u r i r e les grandes d a m e s , mais à soulever le rire large et éclatant d u p o p u l a i r e ; il veut r e n d r e les J a c o b i n s grotesques a u x yeux de la foule, p o u r r u i n e r définitivement leur puissance. Ce m o i n e a u , q u i bernait les v a u t o u r s , encore d a n gereux bien q u ' e n c h a î n é s , déploya, d a n s cette mission, u n e 1

1. Déjà, e n 1790, le m a r q u i s d e B o n n a y , d é p u t é d e la n o b l e s s e d u N i v e r n a i s , a v a i t p u b l i é le Journal

en vaudevilles

des débats

et des décrets

de

l'Assem-

blée nationale, q u i e u t d o u z e n u m é r o s e t d o n t il d é f i n i s s a i t a i n s i le g e n r e : « U n Journal en vaudevilles ! Q u i n e voit déjà le p e u p l e d e P a r i s s o u r i r e ! qui n ' e n t e n d l ' o u v r i e r , la m a r c h a n d e d e m o d e s , le fiacre, l a p e t i t e m a î t r e s s e , le s o l d a t d e la g a r d e n a t i o n a l e e t ( q u e s a v o n s - n o u s ? ) p l u s d ' u n h o n o rable m e m b r e peut-être, égayer ses travaux ou dissiper ses ennuis, en c h a n t a n t les m o t i o n s s a v a n t e s et l u m i n e u s e s q u e n o s o r a t e u r s n o u s p r é s e n t e n t c h a q u e j o u r d a n s la t r i b u n e a u x h a r a n g u e s ! »


ANGE

PITOU

73

b o n n e h u m e u r intrépide ; u n excellent juge en la matière. M. E d o u a r d D r u m o n t , déclarait qu'il y avait des chefs-d'œuvre dans ces dix n u m é r o s et des pages qui, par la verve, s u p p o r teraient avantageusement la c o m p a r a i s o n avec celles de P a u l Louis Courier lui-même. « C'était l'Ironie française, s'attaquant enfin à cette d o m i n a tion terrible des Jacobins, reprenant un à u n , p o u r s'en gausser, tous ces clichés au n o m desquels on avait versé tant de sang. P i t o u , avec u n brio du diable, pasticha ce vocabulaire de la M o n t a g n e et, p o u r qui connaît le langage révolutionnaire, ses procédés et ses ficelles, p o u r employer le terme exact, rien n'est a m u s a n t c o m m e s les s o m m a i r e s de quelques livraisons du Tableau de Paris en vaudeville . » A cet effet Ange P i t o u employa contre les Jacobins u n e des a r m e s d o n t ils avaient le plus usé, le « canard » : le Tableau de Paris en vaudeville n'était autre chose q u ' u n canard « i m p r i m é sur cet horrible papier à chandelle, qui semble se refuser à recevoir ce q u ' o n veut le c o n t r a i n d r e à transmettre, criblé de ces i n n o m b r a b l e s fautes d'impression qui témoignent du travail hâtif ce n'était plus p o u r t a n t le « canard » mensonger et sensationnel, destiné à enfiévrer la foule et à exaspérer ses passions, mais u n « canard » spirituel et i r o n i q u e , plus aimable à lire, q u o i q u e d'un effet m o i n s violent et immédiat. Le premier n u m é r o débute ainsi : 1

TABLEAU DE

PARIS EN PAR

L'AUTEUR

DE

VAUDEVILLE LA

QUEUE,

EN

VAUDEVILLE

Je veux chanter, ou satyriser les coquins, les septembriseurs, les filoux, les badauts, les espions et toute la bande à Cartouche. Je veux dire que B a r r e r é a p r é s i d é les Feuillans et les Jacobins, que Carrier a noyé les Nantais, que FouquierTinville se moque de nous, et que Von veut le sauver et le remettre en place. Ridendo dicere verum quid v e t a t ? . . .

E t à la suite prend place le vaudeville, qui avait a m e n é Ange 1. É d . D r u m o n t . Mon vieux 2.

Id.

Paris.

Ange Pitou.


ANGE

74

PITOU

P i t o u devant le t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e , mais a u g m e n t é quelques couplets d'actualité :

de

E s t - c e d o n c b i e n là, c e t t e v i l l e , O ù l'on faisait t a n t d e f r a c a s , C o m m e a u j o u r d ' h u i tout est t r a n q u i l l e , O n e n t e n d r a i t m a r c h e r les c h a t s ! T o u t m'attriste, tout m e déroute, J e n e v e u x p l u s r e s t e r ici : A l l o n s , c o c h e r , p o u r s u i s ta r o u t e , P a s s o n s la forêt d e B o n d y . Monsieur, êtes-vous en d é m e n c e ? C ' e s t ici le P a l a i s R o y a l ; Jugez-en p a r cette opulence, V o y e z ce b r i l l a n t a t t i r a i l ; Déjà n o s n y m p h e s e m p r e s s é e s V i e n n e n t vous b r û l e r de l'encens, T o u t e s ces vierges désolées flancs. N ' o n t p a s e n c o r g a g n é six A cette élégante t o u r n u r e Reconnaissez un Jacobin : A h ! je le p r e n a i s , je v o u s j u r e , P o u r u n élève de M a n d r i n . Aux temps, aux lieux on s ' a c c o m m o d e ; C o m m e nous avons tout perdu, Aujourd'hui p o u r être à la m o d e , Il faut a l l e r le c u l t o u t n u d . O n pille, on vole, on assassine Boutiquiers, financiers, bourgeois; P o u r a u t o r i s e r la r a p i n e , D e s b r i g a n d s a v a i e n t fait d e s l o i s ; Q u a n d la soif d e l'or m e t o u r m e n t e , J'ai d e s v o i s i n s à d é n o n c e r : Ils o n t c e n t m i l l e é c u s d e r e n t e , D o n c il f a u t l e s g u i l l o t i n e r . Ridendo dicere verum quid vetat ? C e r t a i n a r i s t a r q u e d i r a : il e s t c o m m e P o l i c h i n e l l e , il d i t la v é r i t é e n r i a n t . T u a s r a i s o n , m o n a m i , l e v a u d e v i l l e e s t la t r o m p e t t e d e la v é r i t é . Il fit a u t r e f o i s l e s d é l i c e s d e P a r i s ; u n e p i è c e d e t h é â t r e s e t e r mine

par u n v a u d e v i l l e m a l i n ; et p o u r v u

d ' ê t r e l u . P o u r m o i , j'ai t o u j o u r s S a m s o n a déjà

bien

manqué

plaisanté

qu'on sur

médise, o n est sûr la s a i n t e

guillotine.

de graisser ses poulies pour me

j o u e r à la m a i n c h a u d e ; m a i s p e u t - ê t r e s u i s - j e s e m b l a b l e à

faire

l'oiseau

qui chante q u a n d o n tient le c o u t e a u p o u r lui c o u p e r le col... C e p e n d a n t v o u s a v e z fait u n e b é v u e d e n e p a s g o b e r le l u r o n q u a n d

vous


ANGE

le

teniez.

A u j o u r d ' h u i , si

75

PITOU

vous le

faites

reparaître au

tribunal,

il

f a u d r a l u i c o u p e r la l a n g u e a v a n t d e l u i c o u p e r l a t ê t e .

La plaisanterie se poursuivait de la sorte, visant principalem e n t les J a c o b i n s d é n o n c é s par Lecointre, et q u e l'auteur se plaisait à défendre par des raisons ridicules ; au bas de la h u i tième et dernière page, l'auteur annonçait un p r o c h a i n n u m é r o et b r a v e m e n t signait : « L.-A. Pit... Se trouve rue P e r c é e , n 2 0 et 2 1 . » Le d e u x i è m e n u m é r o du Tableau de Paris en vaudeville est u n petit chef-d'œuvre et le meilleur peut-être de la série ; l'esprit en est plus affiné et de cette sorte qui valut sous le second E m p i r e tant de succès à M. H e n r i Rochefort; A n g e P i t o u déclare q u e , p o u r se concilier les J a c o b i n s , il va se faire d é n o n ciateur « au lieu d'embrasser sottement le parti des h o n n ê t e s gens ». o s

Je vais p r e n d r e les c o u t e a u x d e s S e p t e m b r i s e u r s o u Fouquier-Tinville, vous?

le d i x i è m e

l'audace

e t je v a i s d é n o n c e r . M a i s c o m b i e n du

revenu dénoncé. Et

d'un

donnez-

s'il n'a r i e n ? V o u s

aurez

10 l i v r e s

pour

pour un

m e n u i s i e r , 40 l i v r e s p o u r u n t a b l e t t i e r , 100 l i v r e s p o u r u n

boulanger, ler, 4 , 0 0 0 5 livres 3

1,000

chiffonnier,

pour

pour un savetier, 3o livres

livres pour u n épicier, 3oo livres pour u n

livres pour

pour

livres

un

20 livres

me

un

d é p u t é , 6,000 pour

un

homme

un

de

lettres, 60,000

aristocrate,

100

un

livres

livres

honnête pour

pour

un

un

conseilhomme, modéré,

journaliste,

1 , 0 0 0 l i v r e s p o u r u n é c r i v a i n , c e q u e v o u s d e m a n d e r e z si v o u s

par-

v e n e z à a s s a s s i n e r , o u b i e n à faire p r e n d r e u n a u t e u r qui dit la v é r i t é . Je v o u s

dénonce

d o n c l e s T a l l i e n , l e s F r é r o n , l e s i m p r i m é s d e la

rue P e r c é e , les continuateurs votre

auguste

talent

que

aréopage

d e B r i s s o t , et c e r t a i n b r i g a n d

a fait g r â c e .

celui de médire,

P i t o u , dit V a l a i n v i l l e , né

âgé de vingt-sept rial ( 2 4 m a i

homme,

qui

n'a

auquel d'autre

n e fixe p a s l e l e c t e u r p a r l ' é l é g a n c e d e

s o n s t y l e , m a i s p a r sa g a i e t é et sa Ange

Cet

franchise.

à Moléans,

C'est le n o m m é district

de

Louis-

Châteaudun,

a n s , a c q u i t t é a u t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e le 5 p r a i -

1794), demeurant

rue

Percée-André-des-Arcs,

n° 2 2 .

V o i c i le m o d è l e de m a d é n o n c i a t i o n : Je l'accuse d'avoir t e n u d e s

propos

contre certaines gens en place qui l e u r p o s t e , d'avoir dit q u e la q u e u e d'avoir

homme, titre :

fait

un vaudeville

intitulé

inciviques

figureraient

contre les

de Robespierre existait encore,

la Queue et la tête de ce grand

de travailler à s o n loisir à un autre ouvrage qui

l'Autel de Philène

aura

poin-

Triomphe de la vertu; d ' a v o i r é c r i t l e d u Tableau de Paris en vaudeville, d o n t

o u le

p r e m i e r et le s e c o n d n u m é r o je v o u s f a i s p a s s e r c o p i e ,

fripons,

m i e u x à la G r è v e q u ' à

frères et a m i s du d e s p o t i s m e

anarchique.


76

ANGE PITOU

L ' a u t e u r a m è n e alors un villageois à P a r i s , et, sur l'air de « la b o n n e aventure, ô gué », il dépeint son é t o n n e m e n t devant la réalité des choses, c o m p a r é e aux merveilles q u ' o n lui avait c o n t é e s ; la satire portait p r i n c i p a l e m e n t sur la C o n v e n t i o n et sur les habituées de ses séances : A c'te g r a n d e C o n v e n t i o n , L e f l a m b e a u d' la F r a n c e , O n dit q u ' o n parle raison, J u s t i c e et p r u d e n c e ; Mais, au lieu de r a i s o n n e r , J ' les e n t e n d s se c h a m a i l l e r La b o n n e aventure... etc. Ici, c o m m e à l ' O p é r a , J e vois d e s c o u l i s s e s , Des n y m p h e s en falbala, D'activés actrices; Ici p l u s d ' u n e c a t i n C h a n t e et t r o u v e ce r e f r a i n : La b o n n e a v e n t u r e . . . etc.

Ne croirait-on p a s à l'entendre q u e la Convention nationale est un couvent de la r u e Honoré? Experto crede Roberto, dit un vieux proverbe. Croyez-en un vieux renard, q u i a perdu sa queue à la bataille. Plus d'une vestale prend l e s banquettes de la Convention pour un sopha et les tribunes servent quelquefois de boudoir. Mais comment empêcher ce désordre, autrefois il se commettait dans nos temples, et les religieuses en fuite viennent se consoler de leur veuvage dans le sein des substituts de la divinité. Le temple de la raison est quelquefois celui de la folie, mais tout est libre. Ainsi ils peuvent aussi librement s'amuser que je puis les contredire à mon aise, et nos vierges disent aujourd'hui : nous sommes inviolables à Paris et surtout dans le sanctuaire des lois. Le succès de ces deux premiers n u m é r o s dut être assez vif p u i s q u ' a u troisième l'auteur se décidait à r e n d r e sa p u b l i c a t i o n régulière et à faire des a b o n n e m e n t s ; p o u r des raisons ignorées, il changea le titre de sa publication en celui de Tableau de Paris en 1794, ou tableau de Paris en vaudeville. Suit alors u n e série de titres à sensation, d o n t très souvent le sujet ne figure pas d a n s le corps du j o u r n a l , parodie assez a m u s a n t e du procédé, imaginé par son ancien patron Gautier et fidèlement pratiqué par toute la presse r é v o l u t i o n n a i r e . Voilà la grande bataille des grands amis de l'inégale égalité et de


ANGE

PITOU

77

l a p e t i t e l i b e r t é — V o i l à la g r a n d e d é r o u t e e t la g r a n d e

bastonnade

d e l e u r g r a n d g é n é r a l S a n g u i n o l a — V o i l à la g r a n d e et f u n e s t e v i c toire d e s petits m u s c a d i n s et des petits aristocrates du g r a n d Égalité —

V o i l à la g r a n d e r é c e p t i o n

fraternelle

Palais

du grand

général

S a n g u i n o l a d a n s la g r a n d e famille — V o i l à c o m m e la g r a n d e famille lui a c c o r d e u n e g r a n d e collecte et une grande m e n t i o n c i v i q u e d a n s son grand procès-verbal

— V o i l à c o m m e elle lui

donne

un

grand

paquet de charpie pour panser son grand bobo... L a fin d e c e

n u m é r o est très spirituelle p o u r a m e n e r

comme

suit l'annonce des prix d ' a b o n n e m e n t : P. S. — E t n o u s a u r i o n s b e s o i n d e q u e l q u e s r a m e s d e p a p i e r . Il f a u t q u e n o s s o c i é t a i r e s c o n t r i b u e n t a u x frais d e n o t r e

correspondance,

car ils p a r t a g e r o n t a v e c n o u s les d é p o u i l l e s d e s h o n n ê t e s g e n s . N o u s 10

leur p r o p o s o n s de n o u s faire u n d o n patriotique de 3 livres

sols

par m o i s pour d o u z e lettres que n o u s leur écrirons par m o i s .

Nous

déclarons

Sans-

d'abord

que

nous

ne v o u l o n s pas

de

l'argent

des

Culottes, parce qu'ils ne v o u d r a i e n t pas septembriser avec n o u s ; les b o u t i q u i e r s , l e s r i c h a r d s , l e s h o m m e s d e loi et a u t r e s p o u r r o n t c e p e n d a n t r e c e v o i r n o t r e p a p i e r , c a r , s'il n e l e u r p l a î t p a s , il l e s a v e r t i r a d u m o i n s q u e la b û c h e n a t i o n a l e est s u s p e n d u e sur leur t ê t e ; et s'ils s o n t r i c h e s , qu'ils se c o n t e n t e n t de fuir, n o u s

nous contenterons de les

p i l l e r , p o u r v u q u ' i l s n ' e m p o r t e n t p a s l e u r o r et l e u r s o i - d i s a n t p r o priété. Notre Arcs, n

o s

bureau de c o r r e s p o n d a n c e est rue

Percée-André-des-

20 e t 2 1 . N o u s p r i o n s n o s f r è r e s a f f i l i é s , q u i é p r o u v e r a i e n t

q u e l q u e s persécutions, o u qui auraient quelque bon projet d'égorgem e n t à n o u s c o m m u n i q u e r , d'affranchir

l e s l e t t r e s et d e n e

jamais

prendre d'autre adresse q u e celle-ci :

A l'Épilogueur, Comme

nous

s

rue Percée-André-des-Arcs, n°

serons

obligés

de

répondre

aux

20 et 21. aristocrates,

aux

m o d é r é s , aux e n n e m i s du peuple c o m m e à nos bons amis les égorgeurs et les s e p t e m b r i s e u r s , c e u x qui v o u d r o n t s i m p l e m e n t souscrire, p o u r ront s'adresser à t o u s les brigands de libraires du ci-devant P a l a i s R o y a l , et à t o u s l e s c o q u i n s d ' h o n n ê t e s g e n s d e m a î t r e d e p o s t e s o u d e l i b r a i r e s d e la R é p u b l i q u e . L.-A

PIT...

L e q u a t r i è m e n u m é r o était dirigé c o n t r e C a r r i e r ; le c i n q u i è m e plaisantait assez Cobourg,

que

finement

l'accusation banale d'agents de Pitt et

les Jacobins

jetaient volontiers à leurs

e t q u i s e r v i t si b i e n et si l o n g t e m p s l e u r p o l i t i q u e : Ici, q u a n d o n fait d u f r a c a s , P i t t et C o b o u r g s o n t s u r n o s p a s , C ' e s t ce q u i n o u s d é s o l e ; Q u o i q u e c e n t fois g u i l l o t i n é s ,

ennemis


78

ANGE

PITOU

Ils s o n t c e n t fois r e s s u s c i t e s , C'est ce q u i n o u s c o n s o l e . Carrier a bientôt révélé Q u e n o u s lui d i s i o n s de noyer, C'est ce q u i n o u s d é s o l e ; Nous prouverons à notre tour Qu'il s'entendait avec C o b o u r g , C'est ce q u i n o u s console. P i t t et C o b o u r g , ces b o n s g a r ç o n s , S o n t n o s fidèles c o m p a g n o n s , C ' e s t ce q u i n o u s c o n s o l e ; Et c h a q u e r i c h a r d , t o u r à t o u r , E s t a p p e l é P i t t et C o b o u r g P a r c e l u i q u i le v o l e .

Le sixième n u m é r o p e r m e t de fixer la date exacte de cette p u b l i c a t i o n ; dans le post-scriptum, l'auteur, en effet, fait allusion à la clôture du club des J a c o b i n s , qui eut lieu le 21 b : u m a i r e (12 n o v e m b r e ) , ainsi q u ' à u n incident c o m i q u e dont le j o u r n a liste Martainville fut le h é r o s et qui est ainsi m e n t i o n n é dans Une vie orageuse : 1

« Je c r o i s v o i r e n c o r e le j e u n e M a r t a i n v i l l e e n t r e r d a n s la s a l l e d e s

Frères et Amis

en séance, en tirer vigoureusement une s œ u r écumante

d e c o l è r e , l a f a i r e p i r o u e t t e r , et, d e p e u r d ' ê t r e m o r d u , l ' a s s e o i r m o l l e m e n t s u r u n t a s d u r i u s c u l e d e b o u e q u i j u t a i t à t r a v e r s la r o b e v i r g i n a l e s u r la c e i n t u r e t r i c o l o r e . « Q u e l l e a b o m i n a t i o n ! — fait-il d i r e à u n J a c o b i n d a n s

de Paris en vaudeville

— oh,

les

g e l l e r ma c o m p a g n e . M a i s ils lever

ses

jupes

par

dessus

de la t r e m p e r j u s q u ' à la voisin

de

virginale

l'égout.

Cette

s c é l é r a t s ! ils

ont

eu

la tête, de la

la

ont

le Tableau de fla-

dédaigné

b a r b a r i e et

l'indécence

prendre à quatre

ou

cinq,

c e i n t u r e d a n s u n m o n c e a u de b o u e , qui tendre moitié

avait pris

sa

robe blanche

de

et est

et

»

Ce sixième n u m é r o dut d o n c paraître vers le 22 ou 23 b r u maire (13 ou 14 n o v e m b r e 1 7 9 4 ) ; il contenait, au s u r p l u s , cette assez plaisante fantaisie des J a c o b i n s v o g u a n t vers la G u y a n e et faisant escale en Afrique, p o u r y réquisitionner toutes les bêtes féroces, les r a m e n e r en F r a n c e et accroître ainsi l'effectif de leur secte d i m i n u é e . « O n ne trouverait pas d a n s P a u l - L o u i s C o u r i e r — déclare 1 . T . I. p . 90. — M a r t a i n v i l l e , s o u s la R e s t a u r a t i o n , r é d i g e a le blanc,

Drapeau


ANGE

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PITOU

M . E d o u a r d D r u m o n t — une page qui vaille c o m m e verve « la Mort du genre humain, tragédie en six actes, composée par les anciens comités de Salut public et de Sûreté générale », qui forme le septième n u m é r o du Tableau de Paris. » D ' a b o r d , le t h é â t r e r e p r é s e n t e u n e p l a c e i m m e n s e , a u t o u r d e l a q u e l l e on voit d e u x rangs de guillotines à quatre tranchants. A u beau milieu est la s t a t u e d e la L i b e r t é . D ' u n c ô t é c'est la S e i n e , s u r l a q u e l l e d e s n a u t o n n i e r s h a b i l e s o n t fait a v i r e r d e s b a t e a u x à s o u p a p e . Vis-à-vis

est

une

hétacombe

ou

c i m e t i è r e d e la M a g d e l a i n e ; e n

face est le p a l a i s d e n o s a n c i e n s m o n a r q u e s et à l ' a u t r e e x t r é m i t é l e s C h a m p s - E l y s é e s . . . S u r le faîte d ' u n

palais voisin est u n e

sont

grande

t a s s e , a u f o n d d e l a q u e l l e o n lit c e s m o t s : « P a r i s i e n s , v o u s y b o i r e z tous. » Comme

M e l p o m è n e a p r ê t é a u x a u t e u r s sa c o u p e et ses c o u -

t e a u x , en o u b l i a n t de leur d o n n e r son génie, cette pièce est e x e m p t e l'art.

des règles de

C e t t e pièce est en six actes cinquante scènes, dont

et en

p r o s e , elle c o m p t e q u a t r e cent

c h a c u n e renferme u n début, une intrigue et

u n e catastrophe sanglante. Les principaux acteurs n'y figurent deux

jamais

fois...

A l l o n s , s i l e n c e ! les Révolution s'avancer

acteurs arrivent. Je vois lentement

déjà le c h a r

de

la

au milieu d'une escorte n o m b r e u s e .

L e s h é r o s d e la p i è c e o n t les m a i n s d e r r i è r e le d o s . C e u x q u i o n t mis la p a n t o m i m e en t r a i n lisses, et d u

haut du ci-devant palais

se r e t i r e n t d a n s les c o u -

d e n o s r o i s , ils e n t o n n e n t u n

h y m n e à la l o u a n g e d e N é r o n , q u i , d u

h a u t d ' u n e t o u r , c h a n t a i t le

p i l l a g e d e T r o i e e n v o y a n t b r û l e r R o m e , à l a q u e l l e il a v a i t m i s l e f e u lui-même. Les

héros, en m o n t a n t

les d e g r é s du

leurs assassins :

Comité de Salut Public, A u g u s t e et s u p r ê m e p u i s s a n c e ! L a g u i l l o t i n e est le d i s t r i c t O ù t u v a s c a n t o n n e r la F r a n c e . D a n s six m o i s , v e n a n t à s o n t o u r , T o u t ce p e u p l e q u i n o u s r e g a r d e E n p l e u r a n t se d i r a u n j o u r : Ils n e f o r m a i e n t q u e l ' a v a n t - g a r d e ! Nous arrivons trente aujourd'hui, D e m a i n vous en verrez q u a r a n t e ; P e u p l e , n ' a y e z p o i n t de s o u c i , Dans peu, vous en aurez soixante. A i l l e u r s , c a r il faut b i e n c h a n g e r , V o u s avez d u n e c t a r à b o i r e ; Courrez tous vous désaltérer S u r les r i a n t s b o r d s de la L o i r e .

trépas, chantent

à


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PITOU

A m i s , à t o u s les c œ u r s b i e n n é s H é l a s ! q u e l a p a t r i e est c h è r e ! S'ils n e s o n t p a s g u i l l o t i n é s L e u r e x i s t e n c e est à l ' e n c h è r e ; M a vie o u m a b o u r s e , à B o n d i E s t ce q u e v e u t u n b o n a p ô t r e ; M a i s c'est b i e n a u t r e c h o s e ici : 11 v o u s f a u t t o u j o u r s l ' u n et l ' a u t r e !

Rien de bien saillant dans le h u i t i è m e n u m é r o ; dans le n e u vième on peut apprécier ce joli vaudeville sur le peuple de Paris : C'est u n être bien é t r a n g e Q u e ce p e u p l e d e P a r i s ! Il a la d o u c e u r d ' u n a n g e , A u s s i t ô t q u ' i l se voit p r i s : Q u a n d o n le l â c h e , il se v e n g e E t l o r s q u ' i l se voit r e p r i s , Il se tait, il est s o u m i s . B o n , m é c h a n t , s i m p l e et v o l a g e , Ne fixant a u c u n o b j e t , T o u t e n s o r t a n t d e sa c a g e , Il c o u r t v i t e a u t r é b u c h e t : R i e n n e p e u t le r e n d r e s a g e , Le m a l h e u r l'abasourdit E t le b o n h e u r l ' é b l o u i t . Il n e p e u t r i e n e n t r e p r e n d r e . Il n e p e u t r i e n a c h e v e r , O n s a i t t o u j o u r s le s u r p r e n d r e , O n s a i t t o u j o u r s le t r o m p e r ; T o u t e n le f a i s a n t d é p e n d r e O n l u i dit, p o u r le flatter, Q u ' i l est fait p o u r c o m m a n d e r . T a n t ô t il e s t c a t h o l i q u e , T a n t ô t il e s t m u s u l m a n , T a n t ô t p o u r la R é p u b l i q u e Et tantôt p o u r u n tyran ; Q u a n d il e s t t r o p p a c i f i q u e O n le t o u r m e n t e et s o u d a i n Il a soif d e s a n g h u m a i n .

Le dernier n u m é r o du Tableau de Paris en vaudeville contient u n e très a m u s a n t e revue satirique des j o u r n a u x parisiens et l'esprit qui l'anime n'a encore a u j o u r d ' h u i rien perdu de son piquant :


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PITOU

O n a bien tort d e s e plaindre q u e le c o m m e r c e est anéanti à Paris, jamais cette ville n e fut plus

florissante

: a u t r e f o i s il n ' é t a i t p a s p e r -

mis d'imprimer d e s sottises, aujourd'hui chacun n e connaît q u e l'un d e c e s t r o i s m é t i e r s : o u faire d e l'esprit,

o u v e n d r e d e l'esprit, o u

a c h e t e r d e l'esprit. L'Opéra représenta jadis

la Chercheuse d'esprit.

M o n D i e u ! si c e t t e

f e m m e e u t e u le b o n h e u r d e vivre à Paris, dans u n t e m p s d e r é v o l u tion, elle

e n aurait trouvé

nier avec

s o n c r o c h e t r a m a s s e p l u s d'esprit q u e l e s s i è c l e s

dans t o u s l e s c o i n s d e s rues. L e chiffonpassés

n ' o n t p r o d u i t d e g r a n d s h o m m e s . A u d o u i n v e n d d e l ' e s p r i t . Le Cour-

rier Républicain

fait d e l ' e s p r i t .

La Feuille de la République

d'esprit. F e u i l l a n t e s t aussi instruit Saint-Antoine.

q u e le chiffonnier

est pleine

du faubourg

P e r l e t r e n d l a v u e a u x a v e u g l e s . D u v a l fait e n t e n d r e

l e s s o u r d s . J a c q u i n fait p a r l e r l e s m u e t s . L'Auditeur national cite l e s m o r t s .

L'Ami du peuple

é m e u t l e s r o c h e r s . L'Ami

a n a l y s e la p r o b i t é .

des citoyens fait g e l e r la S e i n e . Le

de l'Egalité

connaît l'alphabet.

six heures

de Paris à

ressus-

L'Orateur du peuple Courrier

Le Courrier universel v a d a n s t r e n t e S a i n t - C l o u d . Le Courrier extraordinaire met

s e s b o t t e s à m i d i e t fait t r o i s l i e u e s d a n s d e u x j o u r s .

Le Batave n e s o r t j a m a i s d e s b a r r i è r e s . Le Moniteur

a les ailes

La Petite Feuille de Paris e s t e n c o r e t r o p g r a n d e . Les Nouvelles politiques s o n t t i r é e s d e l ' h i s t o i r e a n c i e n n e . Le Républicain a p p r e n d à l i r e . La Gazette de France e s t s o u s p r e s s e d e p u i s q u a t r e a n s . Les Annales de la République s o n t d e s e n f a n t s n é s a v a n t l e u r sont le drapeau a u x trois c o u l e u r s . m è r e . Les Annales patriotiques Le Tribun du peuple e s t l e j o u r n a l d e s m o r t s . Le Télégraphe m e t s e s l u n e t t e s à m i n u i t . La Feuille des spectacles e s t c o m p o s é e à C o n s t a n d'une tortue.

t i n o p l e . Le Courrier

Courrier

d'Avignon

du Bas-Rhin

e s t mort

s'est n o y é

dans

l a t r a v e r s é e . Le

avec Viala sur les bords d e la D u -

rance.

Le Journal

de Paris

ne parle q u e de Pékin.

Les Petites

affiches

d e m a n d e n t d e s sujets q u a n d l e s places sont remplies, a n n o n c e n t l e s ventes q u a n d elles sont faites, l o u e n t d e s m a i s o n s q u a n d elles

sont

o c c u p é e s . L'Écho de Paris e s t s o u r d e t m u e t . Le Bulletin du Tribunal dit l a v é r i t é t o u s l e s q u i n z e j o u r s . La Fusée r a t e à t o u s l e s c o u p s . Le

Journal des Rieurs

Le Journal des Débats e s t Le Bulletin de la Convention e s t d e l a g r o s e i l l e à l a g l a c e . Le Bulletin des armées n o u s c o m p o s e d e s n o u v e l l e s a u j o u r d ' h u i e n a t t e n d a n t q u ' e l l e s a r r i v e n t . La Correspondance politique a p p r e n d l e s s e c r e t s d e l ' É t a t d a n s l e s a f f i c h e s . Le Journal des Lois fait d e s l o i s a u s e n s c o m m u n . Le Mercure e s t l e j o u r n a l d e s sera intitulé l'Héraclite.

le c a b i n e t d'histoire naturelle.

é n i g m e s , e t c . : l e reste n e m é r i t e p a s l ' h o n n e u r d'être n o m m é . ces faiseurs d'esprits sont divisés entre e u x d e principes,

Tous

d'opinions

et d'intérêt. Q u a n d le G o u v e r n e m e n t e s t faible, ils injurient t o u s l e s h o m m e s e n p l a c e . Q u a n d il e s t t y r a n n i q u e , i l s b a i s e n t

la p o u s s i è r e

des pieds d e s janissaires, et c e s quatre-vingts m e s s i e u r s s o n t d e riches


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capitalistes, qui distribuent des sottises ou vendent des compliments à l'État qui les achète. Les auteurs leur font humblement la cour pour les prier de louer leurs ouvrages. Ils approuvent ou ils censurent un livre sans l'ouvrir et plus d'un écrivain du genre de Collot ou de Babœuf viennent prier le Petit Gautier de dire bien des sottises de leurs honorables productions. Si leur livre obtient la faveur d'être brûle par la main du bourreau, ou d'être fortement improuvé par la Convention, l'auteur se tapit dans le souterrain de Marat; la proscription fait son mérite, et tel ignorant est sur le pinacle qui serait oublié si la police n'avait pas donné d'importance à ses imprimés. On monte une boutique de journaliste comme on monte une boutique d'épicier. Ainsi l'on commerce les journaux en gros et en détail. Les commerçans en gros sont les propriétaires qui envoyent chaque jour huit pages d'esprit à dix ou douze mille chalans qu'on appelle abonnés. Les commerçans en détail sont les colporteurs, et c'est à eux que plus d'un journaliste ingrat doit sa fortune. I n d é p e n d a m m e n t de son mérite littéraire assez appréciable, cette publication du Tableau de Paris en vaudeville était aussi u n e action c o u r a g e u s e : on s'illusionne b e a u c o u p encore sur le caractère des T h e r m i d o r i e n s ; seul le sentiment de conservation les avait a m e n é s à faire œ u v r e louable, mais leur valeur m o rale en ravalait le plus g r a n d n o m b r e a u - d e s s o u s des adversaires d o n t ils avaient t r i o m p h é . Au lieu de p u r i t a i n s , c'étaient des sectaires jouisseurs q u i , du j o u r où leur intérêt les eût inclinés vers le t e r r o r i s m e , n'eussent p r o b a b l e m e n t pas hésité à user des m o y e n s c o n t r e lesquels ils avaient réagi en t h e r m i d o r : la F r a n c e par le fait avait seulement c h a n g é de J a c o b i n s . 1

A n g e P i t o u s'exposait d o n c par cette publication : il se d é s i gnait aux représailles possibles des J a c o b i n s d é c h u s , q u ' u n r e t o u r de fortune pouvait r a m e n e r au pouvoir ; et les T h e r m i d o r i e n s , qui souvent eussent pu p r e n d r e leur part de b e a u c o u p de ses critiques, devaient envisager cet allié du m o m e n t c o m m e u n d a n g e r e u x adversaire p o u r le jour où ils r e t o u r n e r a i e n t à leurs a n c i e n n e s p r a t i q u e s , u n instant a b a n d o n n é e s . L e résultat le p l u s net de cette c a m p a g n e fut de mettre en vedette le n o m de l'auteur du Tableau de Paris en vaudeville et

1

. A la fin d u D i r e c t o i r e , u n e i m i t a t i o n d e ce j o u r n a l d ' A n g e P i t o u p a r u t s o u s ce t i t r e Tableau de Paris en vaudevilles et c e t t e s i g n a t u r e « T e l e m a r » : u n n u m é r o d e c e t t e p u b l i c a t i o n se t r o u v e à la b i b l i o t h è q u e du m u s é e Carnavalet (Collection Ratry, 11945).


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de signaler à l'attention des professionnels son talent de satirique : Mercier, l'auteur du Tableau de Paris, l'ayant r e m a r q u é , s'adressa à lui p o u r une entreprise assez hasardeuse et qui d e m a n d a i t , p o u r être menée à bien, u n e assez grande circonspection. I n a u g u r a n t u n e tactique, à bien des points de vue contestable, et qui fut d a n s la suite diverses fois reprise, les G i r o n d i n s , p r o b a b l e m e n t d'accord avec les royalistes, avaient résolu de r u i n e r à jamais auprès du peuple le crédit des J a c o b i n s en exagérant leurs procédés et leurs revendications, et de prévenir leur retour aux affaires, en les r e n d a n t odieux et épouvantables au public : c'était d o n c là u n e expérience de cette politique de p r o v o c a t i o n , d o n t certains g o u v e r n e m e n t s ont érigé la p r a t i q u e à la h a u t e u r d'un système. De tous les j o u r n a u x de la secte, l ' A m i du Peuple était a s s u rément celui qui avait conservé le plus d'ascendant sur la foule : aussi, après T h e r m i d o r , parut-il o p p o r t u n aux J a c o b i n s d'y réveiller le souvenir de Marat, qui était resté dans l'égout de M o n t m a r t r e . L e 29 fructidor an II (15 septembre 1794), Lebois et Chasles le conventionnel reprenaient la publication de cette feuille. Chasles — est-il besoin de le rappeler — n'était autre que l'ancien professeur d'Ange P i t o u , ce prêtre rigoriste, échoué dans la politique r é v o l u t i o n n a i r e , sectaire farouche, c œ u r étroit, esprit o m b r a g e u x et bas, celui-là m ê m e qui appelait l ' o r t h o g r a p h e de Voltaire l' « o r t h o g r a p h e des impies » ; quant à L e b o i s , c'était, au témoignage de Babœuf qui paraît l'avoir bien c o n n u , un simple imbécile, bêta cruel, se laissant mener par le bout du nez, et sur qui Mercier semble avoir eu quelque influence. Au bout de seize n u m é r o s , une brouille, à laquelle l'auteur du Tableau de Paris n'était peut-être pas étranger, survint entre les deux associés, et finalement Lebois garda seul l ' A m i du Peuple qui avait acquis sur un certain public u n e indéniable autorité. 1

1. J u s q u ' e n s e p t e m b r e 1 7 9 2 , M a r a t a v a i t fait p a r a î t r e s o n f a m e u x Ami du Peuple ; à c e t t e d a t e il modifia s o n t i t r e e n celui d e Publiciste de la République Française, q u i d u r a j u s q u ' à sa m o r t , le 14 juillet 1793. L e 16 j u i l l e t , J a c q u e s R o u x — d o n t o n a lu p l u s h a u t la fin t r a g i q u e — se p o r t a i t c o m m e c o n t i n u a t e u r d e M a r a t et c o m m e n ç a i t « Le Publiciste de la République Française p a r l ' o m b r e d e M a r a t , l ' a m i d u p e u p l e », q u i e u t t r e n t e n u m é r o s ; le 20 j u i l l e t , u n n o m m é L e c l e r c , d e L y o n , m a r c h a i t s u r les b r i s é e s d e R o u x et d o n n a i t le p r e m i e r d e s v i n g t - q u a t r e n u m é r o s d e l ' A m i du Peuple. D é n o n c é s l ' u n et l ' a u t r e p a r S i m o n n e E v r a r d , ils d u r e n t s u s p e n d r e l e u r s p u b l i c a t i o n s e n s e p t e m b r e , e t , e n m a r s 1 7 9 4 , le c l u b d e s C o r d e l i e r s , à s o n t o u r , faisait p a r a î t r e d e u x n u m é r o s de l'Ami du Peuple, q u i c e s s a l o r s d e l ' a r r e s t a t i o n des Hébertistes.


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Le p r e m i e r acte de ce L e b o i s d o n n e bien, au reste, la m e s u r e de son intelligence : sur la r e c o m m a n d a t i o n de Mercier, il p r e n a i t A n g e P i t o u c o m m e principal r é d a c t e u r de son j o u r n a l . Il y a là, d a n s la vie de n o t r e p e r s o n n a g e , un t o u r n a n t o ù l'on risque de le p e r d r e de vue ; jamais il ne s'est bien p r é c i s é m e n t expliqué sur le rôle qu'il joua à cette é p o q u e , et lui, qui se m o n t r a si prolixe dès qu'il s'agissait de r e n s e i g n e r la postérité sur ses m o i n d r e s agissements, il a v o l o n t a i r e m e n t fait le silence sur cette période de sa v i e . Il est m a l aisé de d é c o u v r i r le motif de cette réserve. Mercier, sa vie d u r a n t , avait été aussi éloigné des J a c o bins q u e des royalistes, et les ultras de la R e s t a u r a t i o n ne m é n a geaient point sa m é m o i r e : peut-être alors Ange P i t o u craignit-il de n u i r e à ses r é c l a m a t i o n s , en révélant le rôle q u e Mercier lui avait alors fait jouer à cette é p o q u e , et qui, certes, prêtait à l'équiv o q u e ? Ce rôle, u n t é m o i g n a g e assez i n a t t e n d u n o u s le fait connaître, celui de Babœuf, q u i , dans u n e lettre du 2 5 nivôse an IV, dévoilait ce mystère à son « cher égal », le plébéien S i m o n : 1

2

Je crois bien — lui écrit-il — que tu as su par Darthé par qui et comment était rédigé le journal de l ' A m i du peuple ; un coquin, nommé Pithou, ex-abbé , le confident et l'âme damnée de Mercier le 7 3 , fut constamment le faiseur de cette production, depuis qu'elle est échappée des mains de Châles Je ne connais et n'ai jamais ouï parler de scélérat plus immoral que ce Pithou, et je n'ai jamais connu de scélératesse plus révoltante que la rédaction de l ' A m i du peule par lui ; tu vas être au fait. Pitou, après le 9 thermidor, rédigea le Tableau de Paris en vaudeville, feuille périodique que tu as dû connaître et qui était le nec plus ultra de la furocratie. Il n'avoit point encore fini ce travail qu'il entreprit en même temps la rédaction de l ' A m i du peuple. Ce croquant a quelque facilité. Quand le Tableau de Paris n'eut plus lieu, il travailla à une autre feuille aristo-thermidorienne, qu'il ne cessa d'écrire chaque jour pour deux partis opposés. Des renseignements certains nous ont appris que le Timon d'Athènes , ouvrage royaliste, qui a 3

m e

4

5

1. V o i r la n o t e 1 d e la p a g e 7 1 . 2. Haute Cour de Justice. S u i t e d e la c o p i e d e s p i è c e s s a i s i e s d a n s le l o c a l q u e B a b œ u f o c c u p a l o r s d e s o n a r r e s t a t i o n , a n V. t. I I . 3. C e t t e a t t r i b u t i o n à P i t o u d e la q u a l i t é d ' a b b é , q u i le p o u r s u i v r a t o u t e s a v i e , p r o v e n a i t s a n s d o u t e d e la m e n t i o n d ' « é t u d i a n t e n t h é o l o g i e », p a r l u i m i s e à s o n a r r i v é e à P a r i s s u r le l i v r e d e l ' h ô t e l H e n r i I V . 4. C h a s l e s c e s s a d é c r i r e à l ' A m i du Peuple à p a r t i r d u 3o f r i m a i r e a n II (20 d é c e m b r e 1794). 5. Timon d'Athènes, en 5 actes en p r o s e . Imitation de S h a k e s p e a r e , p a r L . - S . Mercier, an III.


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p a r u , il y a p r è s d ' u n a n , s o u s le n o m d e M e r c i e r , et q u i f a i s o i t p e n d a n t a u Spectateur d e D e l a c r o i x , é t o i t r é e l l e m e n t d e la c o m p o s i t i o n de P i t h o u ; et P i t h o u fit d a n s s o n Ami du Peuple, afin de b i e n d é r o u t e r les e s p r i t s , l ' a n a l y s e c r i t i q u e d u Timon d'Athènes . P i t h o u d a n s le m ê m e 1

j o u r n a l f a i s o i t l ' a p o l o g i e d e s j o u r n é e s de s e p t e m b r e , à l ' é p o q u e p r é c i s e de l ' e x a s p é r a t i o n l a p l u s o u t r é e d e l a j e u n e s s e f r é r o n i e n n e , d a n s le b u t é v i d e n t d e p o r t e r à s o n c o m b l e l ' a i g r e u r d e s e s p r i t s et d ' i n s p i r e r les p l u s féroces v e n g e a n c e s a u x h é c a t o m b i s t e s

2

»

Je pense q u ' o n peut tenir p o u r exact le fond, sinon les t e r m e s m ê m e s de ces affirmations de B a b œ u f : le contrôle q u e l'on en peut faire les c o r r o b o r e , sauf celle relative au Timon d'Athènes, où Ange P i t o u n ' a bien p r o b a b l e m e n t rien à voir. Q u a n t à cette feuille aristo-thermidorienne, o ù il ne cessa d'écrire chaque jour p o u r deux partis opposés (les royalistes et les girondins sans doute), c'était le p r o p r e journal de Mercier, les Annales et Littéraires, o ù , à dater d u I nivôse de l'an I I I Patriotiques (21 d é c e m b r e 1794), n o t r e p e r s o n n a g e remplaça D a u n o u dans la rédaction des séances de la C o n v e n t i o n . Il jouait d o n c u n double jeu p o u r le service de la m ê m e cause et, de fait, u n lecteur averti retrouvera, dans certains articles de l ' A m i du Peuple, ses m ê m e s procédés de composition et de style, et n o t a m m e n t cet abus de citations m y t h o l o g i q u e s et théologiques, dont il possédait u n e si copieuse provision. P a r l'exagération de ses o p i n i o n s , l ' A m i du Peuple, qui était très lu, soulevait contre les J a c o b i n s ce qu'il y avait d ' h o n n ê t e dans la population parisienne, et passait, auprès des sectaires, p o u r le journal officiel de la secte, c o m m e il appert, au reste, de la lecture des r a p p o r t s de police. Babœuf, à la l o n g u e , entrevit cependant la supercherie, mais le t o u r était joué, et le but, poursuivi par les anti-terroristes, c o m p l è t e m e n t atteint. 3

e r

Ce

v i l P r o t é e — c o n t i n u e - t - i l — s ' e s t c o n s t a m m e n t f a i t u n j e u de

l ' a p o s t o l a t d u p a t r i o t i s m e , e t le j o u r n a l de L e b o i s ne f u t q u e l ' é g o u t d e s s u p e r f é t a t i o n s s a c r i l è g e s de c e t i n f a m e r o u é . P o u r q u o i d o n c l e s 1. C e s a r t i c l e s p a r u r e n t d a n s l e s n d e s 2 2 , 2 3 , 2 4 p l u v i ô s e a n I I I ( 1 0 1 1 , 1 2 février 1 7 9 5 ) ; d a n s c e l u i d u 2 2 , 1e r é d a c t e u r p a r l e « d u t i t r e d e l'ouv r a g e q u i e s t d e l ' a u t e u r d u Tableau de Paris ». 2. C e s a r t i c l e s p a r u r e n t d a n s les n d u 1 7 p l u v i ô s e a u 1 9 v e n t ô s e a n III (26 j a n v i e r - 9 m a r s 1 7 9 5 ) . 3. B a b œ u f p o u v a i t n e p a s ê t r e t e n d r e p o u r A n g e P i t o u , q u i l ' a v a i t a s s e z v i v e m e n t p r i s à p a r t i e d a n s s o n Tableau de Paris en vaudeville et d a n s os

o s

les Annales

Patriotiques

et

Littéraires.


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PITOU

patriotes s'engouèrent-ils jusqu'à un certain point de ces Catilinades bâtardes qui n'avaient que l'enveloppe extérieure de la véhémence ? Ah ! combien ils étoient dupes ! Si, comme quelqu'un que je connais, ils avoient pu tous approcher le caméléon vénal, ils l'auroient constamment entendu s'écrier avant de se mettre à la besogne sur le journal populaire : Eh ! qu'il faut être malheureux d'être obligé, pour manger, de parler pour ces scélérats de républicains ! Allons, puisqu'il faut diner, faisons encore une toise de démagogie. Aussi quelle étoit, au fond, la valeur de ces prétendues Philippiques ? Un mauvais ton de fade satire, qui n'étoit nullement celui de la véritable indignation républicaine, qu'il convient d'employer contre les Appius et les tyrans. L'effet de ces froids sarcasmes, de ces tristes quolibets était de satisfaire la foule bestiale qui rit de tout, et l'on était vengé quand on avait entendu une cynique épigramme contre un grand criminel et un grand crime. Encore faut-il savoir de plus que ces pasquinades étoient soumises par Pithou à la censure de son ami Mercier et qu'il recevoit de lui et de sa clique, telle latitude de mordant qu'on jugeoit convenable de fixer. En dernière analyse, voici le fin mot du secret, c'étoient la Gironde qui dictoit l'esprit et le ton de l'Ami du Peuple. On laissa subsister ce journal autant qu'on le crut à propos, pour qu'il restât un simulacre de la liberté de la presse. Quand on voulut le supprimer, on y fit mettre ce qu'on voulut pour motiver l'arrestation de Lebois, et ce pauvre prête-nom fut persévéramment la dupe de ce manège. 1

La tactique, dévoilée par Babœuf, était i n c o n t e s t a b l e m e n t intéressante ; mais a-t-il bien saisi le but p o u r s u i v i par Mercier ? P e r s o n n e l l e m e n t , j'y verrais plutôt u n e arrière-pensée provocatrice et de déconsidération des J a c o b i n s . Q u o i qu'il en soit, il est p i q u a n t de constater q u ' a u l e n d e m a i n de T h e r m i d o r , l'organe le plus avancé de la démagogie jacobine était rédigé par u n royaliste sur les inspirations d'un G i r o n d i n ! E t voilà « c o m m e l ' A m i du Peuple n'étoit q u ' u n h o c h e t d o n t u n e faction scélérate tenoit le suspensoir (sic) et d o n t elle a m u s a tant q u ' o n v o u l u t u n e foule crédule et simple ». T a n t il est vrai q u e , c o m m e les b a r b o n s de c o m é d i e , le rôle du bon p o p u l a i r e est d'être berné d'ordinaire par ceux qui se d o n n e n t p o u r ses serviteurs ! Le 26 germinal an I I I , D a u n o u cessa de rédiger aux Annales patriotiques et littéraires le c o m p t e r e n d u des séances de la C o n v e n t i o n ; cet i m p o r t a n t service, c o m m e on l'a vu, échut à Ange P i t o u , qui m e n a ainsi de front deux besognes assez d i s 1 . D a n s le Journal des Hommes libres d u 15 p l u v i ô s e a n V , o n P i t o u , c o m m e « a n c i e n s e c r é t a i r e d e M e r c i e r ».

signale


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PITOU

semblables : le m a t i n p o u r déjeuner « il faisait u n e toise de démagogie » dans l ' A m i du Peuple ; à dix h e u r e s , il allait à la C o n v e n t i o n « p r e n d r e » la séance dans la t r i b u n e d e s j o u r n a listes royalistes. Il lui fut ainsi d o n n é d'assister à cette séance h i s t o r i q u e d u 2 prairial, o ù les faubourgs envahirent la C o n v e n t i o n , et o ù Boissy d'Anglas salua la tête sanglante d e s o n collègue F é r a u d . Lorsque les Jacobins

vinrent,

à la tête

de

80,000

hommes des

faubourgs, assiéger la Convention, en d e m a n d a n t d u pain et la C o n s titution

d e 1793 ; q u e , p o u r a r r i v e r à l e u r s

fins,

ils c o m m e n c è r e n t

d a n s le v e s t i b u l e d e l ' a s s e m b l é e , a u m ê m e lieu o ù e s t la c h a p e l l e et o ù c o u l a le s a n g d e s S u i s s e s e t d e s a m i s d u t r ô n e d a n s

la j o u r n é e d u

10 a o û t , à t u e r à c o u p s d e f u s i l s l e d é p u t é F é r a u d , q u ' i l s p r i r e n t p o u r F r é r o n , à l u i c o u p e r la t ê t e , à la p r o m e n e r d a n s l ' a s s e m b l é e p e n d a n t c i n q h e u r e s , e t finirent p a r s i é g e r e t m e t t r e a u x v o i x u n c o d e p a r e i l a u projet

de loi proposé

par Vincent

a u x Cordeliers, M M . Nicole,

Michel, L a Devèze, Martainville, T r o u v é , les trois frères rédacteurs du

Moniteur,

L a Garde et Miger, rédacteurs d u

Jourdain,

Perlet,

les

d e u x f r è r e s M i c h a u d d e l a Quotidienne e t a u t r e s é t a i e n t a v e c n o u s . P e n d a n t q u e les gouttes d e s a n g d e la tête d e F e r a u d , q u ' o n n o u s présentait d a n s la loge, t o m b a i e n t s u r n o s carrés r é d i g i o n s avec c a l m e cette affreuse

de papier,

nous

s é a n c e et le d é c r e t n o m i n a t i f d e

notre proscription individuelle c o m m e royalistes.

Cette attitude fut v r a i m e n t très belle e t les félicitations officielles q u ' e l l e motiva, furent des mieux méritées ; ce jour-là e t les suivants, e n e f f e t , les journalistes donnèrent à bien des députés des leçons d e courage civique : L e l e n d e m a i n et les autres jours suivants, Martainville était dans les r a n g s d e s b r a v e s q u i d é s a r m è r e n t les f a u b o u r g s e t c o m p r i m è r e n t l e s t e r r o r i s t e s . J e v o i s d ' i c i l e s d é p u t é s G i r o n d i n s , p r o s c r i t s a u 31 m a i et r e n t r é s à la C o n v e n t i o n a p r è s

la m o r t d e R o b e s p i e r r e , a r m é s d e

g r a n d s sabres le p r e m i e r jour d u d a n g e r , escalader les b a n q u e t t e s et s'enfuir p e n d a n t q u e n o u s restions à n o t r e poste. M . Martainville était a v e c n o u s ; l ' a u t e u r d u r o m a n d e Faublas,

le député Louvet, proscrit

a u 31 m a i , r e p a r u t a p r è s l a v i c t o i r e q u e P i c h e g r u , B a r r a s , l e s t r o u p e s r é g l é e s e t l e s h o n n ê t e s g e n s v e n a i e n t d e r e m p o r t e r ; il f u t c h a r g é p a r l e s C o m i t é s d e f a i r e l e r a p p o r t d e c e s é v é n e m e n t s ; il l e fit, s i g n a l a 1

h o n o r a b l e m e n t la r é u n i o n e t n o m i n a t i v e m e n t M . M a r t a i n v i l l e . 1. A n g e P i t o u . Une vie orageuse. t. I. p . 90.


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Au p r i n t e m p s de cette année 1 7 9 5 , u n assez vif réveil de l'esprit royaliste c o m m e n ç a de se manifester en province et à Paris. Excédée des aléas divers que lui faisait courir la politique révolutionnaire, toujours dans la crainte d'un retour subit des J a c o bins, croyant peu à la sincérité des T h e r m i d o r i e n s , la F r a n c e voulait autre chose, sans p o u v o i r préciser au juste l'objet de ses aspirations ; ses h a i n e s , elle avait en la C o n v e n t i o n u n e cible où les g r o u p e r ; mais où placer ses affections et ses espérances ? Q u o i qu'en aient dit, en effet, les intéressés, u n e nation n'a, d ' o r d i n a i r e , q u e d'inappréciables vouloirs politiques, et la forme des g o u v e r n e m e n t s lui est, en général, assez indifférente ; en 1 7 9 5 , le F r a n ç a i s ne voyait pas bien clairement le bénéfice qu'il avait retiré de la R é v o l u t i o n , alors s u r t o u t q u e la politique, suivie par ses t e n a n t s , avait été le p l u s souvent à l'encontre des justes a s p i r a t i o n s , q u i motivèrent son a v è n e m e n t . E t , dans son irréductible besoin d ' u n chef, la foule, plus hostile aux J a c o b i n s que favorable à la m o n a r c h i e , réservait ses s y m p a t h i e s à ceux qui avaient lutté contre les sectaires ou subi directement leur tyrannie. L e s journalistes royalistes, dont Ange P i t o u était l'un des plus e n t r e p r e n a n t s , eurent alors sur le public u n e action i n d é niable, et il est juste de reconnaître qu'ils en usèrent avec h a b i leté. L e u r royalisme était d ' u n e essence particulière et qui mérite examen ; la p l u p a r t , en effet, n'avait a u c u n e m e n t bénéficié des faveurs de l'ancienne m o n a r c h i e et n'était que fort peu s y m p a t h i q u e aux princes émigrés. T o u t e idée intransigeante était d o n c absente de leurs esprits : ils avaient bien l ' h o r r e u r des excès d é m a g o g i q u e s , mais aussi partagaient-ils, eux qui étaient restés à P a r i s au plus fort de la t o u r m e n t e , l'aversion des r é v o l u t i o n naires eux-mêmes p o u r les émigrés. Ils appréciaient sans d o u t e , puisqu'ils étaient h o m m e s , les raisons qui avaient décidé ces h o m m e s à s'exiler, mais ils se refusaient à recevoir d'eux u n e direction ou m ê m e u n avis, estimant que les chefs d'un parti en doivent être les plus c o u r a g e u x , et la direction où est le d a n g e r ; sentiment très n a t u r e l , mais bien fécond en désillusions, car la politique fut t o u j o u r s le fait des habiles plus que des héros. E n o u t r e , les exploits des a r m e s françaises ayant d o n n é u n e consistance à l'idée de patrie, ils voulaient conquérir la r o y a u t é , mais il leur eût r é p u g n é de l'accepter de l'étranger. Ces sentiments divers, ainsi q u e la position de L o u i s X V I I ,


ANGE

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avaient incliné leurs esprits à la conception d'une m o n a r c h i e constitutionnelle, et c'est à cette solution qu'ils menaient leur clientèle et le p u b l i c . P o u r n'effaroucher a u c u n e susceptibilité, ils déclarèrent former « u n e ligue défensive contre la t y r a n n i e perpétuée p a r la C o n v e n t i o n » : ce qu'ils p o u r s u i v a i e n t , c'était d o n c u n e épuration et u n redressement législatifs, et c o m m e m o y e n s ils ne recouraient pas à la ruse, à u n ralliement suspect, aux a p p a r e n c e s de la résignation, n o n plus q u ' à u n e feinte alliance avec leurs e n n e m i s , ce qui eut été u n e i g n o m i n i e u s e palinodie, mais bien à la force, à l'énergie de la haute lutte. L ' i m p e r s o n n a l i t é de L o u i s X V I I servait a d m i r a b l e m e n t ces desseins. L'idée d'une régence, confiée à des royalistes c o n s t i t u tionnels, était m ê m e acceptée par des républicains c o m m e Mercier : la seule condition exigée, c'était q u e cette royauté vînt exclusivement d ' u n m o u v e m e n t intérieur, possible seulement avec le petit p r i s o n n i e r d u T e m p l e . « L e fils de L o u i s XVI — a écrit M . T h u r e a u - D a n g i n q u i eut u n e c o m p r é h e n s i o n très exacte de cette situation — pouvait d u T e m p l e passer a u x T u i l e r i e s , sans intervention des étrangers, sans r a m e n e r avec lui a u c u n entourage d'ancien régime : on reprenait l'histoire en 1 7 9 2 , n o n en 1 7 8 8 . » La R é p u b l i q u e semblait d o n c fatalement c o n d a m n é e : seule la m o r t de L o u i s X V I I (si les républicains eurent u n e c h a n c e 1

2

1. T h u r e a u - D a n g i n . Royalistes

et

républicains.

2. S u r c e t t e m y s t é r i e u s e q u e s t i o n d e l a s u r v i e d e L o u i s X V I I , il n e f a u t p a s a t t e n d r e d e r e n s e i g n e m e n t s t r è s décisifs d ' A n g e P i t o u : s o n t é m o i g n a g e se p r o d u i s a i t , e n effet, s o u s le r è g n e d e L o u i s X V I I I , e t ce n ' e û t p a s é t é u n m o y e n t r è s h e u r e u x , p o u r o b t e n i r d u R o i le r e m b o u r s e m e n t d e sa c r é a n c e , q u e d'affirmer l'existence d e Louis XVII. A n g e P i t o u n ' a j a m a i s é m i s u n d o u t e s u r la m o r t d u p e t i t D a u p h i n : p o u r l u i , c o m m e p o u r l e s r o y a l i s t e s c o n t e m p o r a i n s , L o u i s XVII fut e m p o i s o n n é l e n t e m e n t , à d a t e r d e m a r s 1 7 9 3 , s u r l ' o r d r e d e la C o n v e n t i o n , p a r u n e c o m p o s i t i o n d e c a n t h a r i d e s et d ' o p i u m , s e m é e d a n s s e s a l i m e n t s , et d o n t le maléfice a u r a i t é t é fortifié p a r l e j e û n e , les e a u x s c o r b u t i q u e s , le froid e t l'humidité du cachot d u Temple. t. I. p . 1 1 5 ) : A c e p r o p o s il cite l ' a n e c d o t e s u i v a n t e (cf. Une vie orageuse, « E n 1 7 9 3 , je fus a r r ê t é s u r l ' o r d r e d e la s e c t i o n d u T h é â t r e F r a n ç a i s , d i t e alors de M a r a t ; cette section avait d a n s s o n sein Marat, L e g e n d r e , D u p l a i n , D a n t o n , C a m i l l e D e s m o u l i n s , M o m o r o , le f a m e u x g o u v e r n e u r d e L o u i s X V I I d a n s la p r i s o n d u T e m p l e , S i m o n le c o r d o n n i e r , e t enfin le c l u b d e s C o r deliers, u n b o n n o m b r e de S e p t e m b r i s e u r s , d e s Marseillais et d e s F é d é r é s , et d e s m e m b r e s d e l a C o m m u n e et d e l ' a d m i n i s t r a t i o n d e p o l i c e . J e c o n naissais b e a u c o u p d e ces h o m m e s influens. U n m e m b r e d u C o m i t é r é v o l u t i o n n a i r e d e c e t t e s e c t i o n , p l a c é d a n s ce p o s t e p a r l e s h o n n ê t e s g e n s p o u r s e r v i r d e p h a r e p e n d a n t la n u i t r é v o l u t i o n n a i r e , m ' a g a r a n t i le fait s u i v a n t :


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incroyable) ou sa disparition (s'ils furent s i m p l e m e n t habiles) sauva la situation en faisant passer la m o n a r c h i e à l'étranger, et

« « « « « « « « « « « « « « « « « « « «

« D e u x m o i s a v a n t le 9 t h e r m i d o r , d i t - i l , s u r les m i n u i t et d e m i , je s o r tais du C o m i t é r é v o l u t i o n n a i r e qui tenait ses séances r u e Marat, a u couv e n t d e s C o r d e l i e r s . F a t i g u é d e t r a v a i l , je profite d u b e a u t e m p s et d ' u n c l a i r d e l u n e m a g n i f i q u e p o u r r e n t r e r c h e z m o i p a r les q u a i s ; e n a r r i v a n t p r è s d e la r u e P a v é e ( a u j o u r d ' h u i r u e S é g u i e r ) , je v o i s a u m i l i e u d u r u i s s e a u u n g r o s c h i e n e n s e n t i n e l l e : c'était le g a r d i e n d e W a r m é e et d e D e l t r o i t , t o u s d e u x m e m b r e s d u c o n s e i l d e la C o m m u n e . A u l i e u d ' a b o y e r l ' a n i m a l v i n t m e c a r e s s e r , et je t r o u v a i s e s m a î t r e s , a s s i s d a n s l ' e n f o n c e m e n t s o u s la p o r t e c o c h è r e d e l a m a i s o n h a b i t é e p a r M. T i l l i a r d . J e les a b o r d e , ils r e v e n a i e n t d e l a C o m m u n e c o m m e m o i d u C o m i t é . N o u s c a u s â m e s j u s q u ' à d e u x h e u r e s . J e l e u r d e m a n d a i o ù ils a l l a i e n t . L e s v o y a n t e n b e l l e h u m e u r , je l e u r p r o p o s a i d e v e n i r p a s s e r le r e s t e d e la n u i t c h e z m o i , ils y c o n s e n t i r e n t , et le j o u r n o u s s u r p r i t c a u s a n t d e s é v é n e m e n t s . — « M a i s q u a n d finira d o n c cet o r d r e d e c h o s e s , c a r n o u s n e p o u v o n s m a r c h e r l o n g t e m p s c o m m e c e l a . O n n o u s m e n a c e d ' u n e r é v o l u t i o n , et je c r o i s q u e ce s e r a la d e r n i è r e , c a r il faut enfin q u e le g o u v e r n e m e n t b r i s e ses e n t r a v e s . » — « O u i , n o u s n o u s a t t e n d o n s à u n g r a n d c o u p , a p r è s l e q u e l n o u s n e s e r o n s p l u s s u r le q u i v i v e . » — « M a i s v o u s ê t e s à la v i l l e p o u r c e s d e u x e n f a n t s q u i s o n t a u T e m p l e : q u ' e n f e r a - t - o n ? » — « Oh ! le petit Louveteau a sa dose (il d o n n a à e n t e n d r e q u e c ' é t a i t u n b r e u v a g e ne fera jamais de m é l a n g é d ' o p i u m et d e c a n t h a r i d e s ) et la femelle

« « « « «

petits » J e f r é m i s et m e c o n t i n s p o u r e n s a v o i r p l u s l o n g . — « M a i s les l a i s s e r a - t - o n m o u r i r e n p r i s o n », r e p r i s - j e ? » — « J e n e c r o i s p a s , dit l ' u n d ' e u x , il est q u e s t i o n d e les é c h a n g e r p o u r les d é p u t é s l i v r é s a u x A u t r i c h i e n s p a r D u m o u r i e z : o n p a r l e m ê m e d e n é g o c i e r la p a i x a v e c l ' A u t r i c h e et la P r u s s e . » « L e j o u r q u e la C o n v e n t i o n fit a n n o n c e r l a m o r t d e L o u i s X V I I , je m e t r o u v a i s c h e z M e r c i e r , a u t e u r d u Tableau de Paris et d é p u t é d e la C o n v e n t i o n . « Q u e d i t - o n d e la m o r t d u p e t i t C a p e t », m e d e m a n d a - t - i l e n e n t r a n t ? « — « O n d i t q u e v o u s l'avez e m p o i s o n n é ». — « C e l a n ' e s t p a s : il f a u t « d é s a b u s e r le p u b l i c . L e p e t i t m a l h e u r e u x s'est é p u i s é l u i - m ê m e . » — « Vos c o m i t é s lui o n t a i d é ; o n p a r l e d ' u n b r e u v a g e , q u i lui a u r a i t é t é a d m i « n i s t r é à p e t i t e d o s e . » — « M a i s les p r o c è s - v e r b a u x , d r e s s é s p a r d e s e x p e r t s « et e n p r é s e n c e d e t é m o i n s , c o n s t a t e n t q u e l e s p a r t i e s n o b l e s é t a i e n t s a i n e s . « Il est m o r t d e r a c h i t i s m e . » — « C o m m e n t p e n s e z - v o u s justifier d e s h o m m e s « q u i , d a n s ce m o m e n t d e t e r r e u r , v o u s t e n a i e n t e n p r i s o n c o m m e m o i ? O n « n'a pas d o n n é à l'enfant de drogues qui l'aient assassiné s u r - l e - c h a m p , « p u i s q u ' o n v o u l a i t e n faire u n o b j e t d ' é c h a n g e , m a i s o n v o u l a i t q u e le g a g e « p é r i t e n t r e l e s m a i n s q u i l ' a u r a i e n t r e ç u . » M e r c i e r g a r d a le s i l e n c e , il e n t r a « q u e l q u ' u n , et je s o r t i s . » L a d e r n i è r e i n d i c a t i o n q u ' o n p u i s s e t r o u v e r d a n s les o u v r a g e s d ' A n g e P i t o u à ce s u j e t , et q u i v a i l l e d ' ê t r e r a p p o r t é e , a t r a i t a u lieu o ù fut e n t e r r é L o u i s X V I I : ce n e s e r a i t p a s , c o m m e o n le c r o i t , a u c i m e t i è r e S a i n t e - M a r g u e r i t e ; le c o r p s a u r a i t é t é e x h u m é d e c e t e n d r o i t « p o u r n e p a s l a i s s e r d e r e l i q u e s a u f a n a t i s m e » (cf. Une vie orageuse, t. I. p . 1 2 7 ; — L'urne des Stuarts. p . 3 5 1 ) , et d é f i n i t i v e m e n t i n h u m é d a n s u n p e t i t p a r t e r r e d e l a p r e m i è r e c o u r d e la p r i s o n d u T e m p l e : les g u i c h e t i e r s d u T e m p l e , e n 1 8 0 0 , m o n t r a i e n t m ê m e l ' e m p l a c e m e n t de cette s é p u l t u r e .


ANGE

PITOU

91

en plaçant a u x m a i n s des émigrés la direction de la politique intérieure royaliste. M . de T o c q u e v i l l e a dit : « Cette peine de l'exil a cela de cruel qu'elle fait b e a u c o u p souffrir et n'apprend rien. » — « Elle i m m o bilise l'esprit de ceux q u i l'endurent, le détient à jamais d a n s les idées qu'il avait conçues ou dans celles qui avaient c o u r s a u m o m e n t o ù il a c o m m e n c é », ajoute M . T h u r e a u - D a n g i n : cette constatation est indéniable. La politique royaliste fut alors u n e suite d'inconséquences, et son orientation prise à r e b o u r s des sentiments d u pays. L e s émigrés, q u i avaient perdu tout sens de la réalité, ne firent état p o u r a m e n e r cette réaction, q u i était dans leurs désirs, que s u r les armes étrangères ou l'excès du mal ; la guerre extérieure ayant échoué, ils se rabattirent s u r des intrigues, des conspirations plus o u m o i n s ridicules, tramées par des agents subalternes. Le rôle des agents royaux fut alors très important ; ils prirent la place q u e les journalistes avaient au temps de la captivité de L o u i s X V I I : leur n o m b r e fut considérable, L o u i s X V I I I en avait à sa solde, le comte d'Artois également, le prince de C o n d é en c o m m i s s i o n n a i t plus de cinq cents, et les fonds anglais en entretenaient u n assez grand n o m b r e . Les u n s furent h o n n ê t e s et sans j u g e m e n t ; d'autres liés avec la police révolutionnaire autant qu'avec les princes ; tous, à grands frais, entretenaient les illusions des émigrés, o u les c o m p r o m e t t a i e n t ainsi q u e les royalistes de l'intérieur : d'ailleurs, nulle direction ne leur était d o n n é e ; ils suivaient leur propre initiative. Dans le n o m b r e il y en eut certainement d'intelligents, de convaincus, et l'on peut s'intéresser à ces h o m m e s , q u e l'émigration mettait ainsi en avant, qu'elle exposait à tous les périls et à la m o r t , sans b u t ni résultat. Ange P i t o u fut u n de ces agents royaux au service de Louis X V I I I . F u t - i l tout d'abord officiellement r e c o n n u par l'ex-comte de P r o v e n c e , rien n'est m o i n s certain ; il s'improvisa l u i - m ê m e , très vraisemblablement, fort d u m a n d a t q u ' e n 1790 il avait reçu de la reine, que Charette lui avait r e c o n n u , et q u i , d'ailleurs, devait par la suite lui être confirmé par les c o m m i s saires royaux : en tous cas, en cette année 1 7 9 5 , trois fois il fut e m p r i s o n n é p o u r ses relations avec les Vendéens . 1

1 . A n g e P i t o u . Une vie orageuse,

t. I I I . p . 4 0 .


CHAPITRE

ANGE

PITOU,

CHANTEUR

VIII

DES

RUES.

E n m e s s i d o r de l'an I I I de la R é p u b l i q u e , la misère fut extrême en F r a n c e et, à P a r i s n o t a m m e n t , la vie n'était possible que p o u r les gros enrichis ou les a g i o t e u r s . C'était le t e m p s où les rentiers t o m b a i e n t de besoin dans les r u e s , où le pain était à 16 francs la livre , où trois sacs de blé coûtaient 15,ooo francs , où le louis d'or se négociait au cours de 1,000 livres , p o u r atteindre celui de 6,000 livres à q u e l q u e mois de là q u a n d le septier de haricots se vendait 9,000 livres, le sac de farine 19,000 livres et q u e M e r l i n , au c a m p de T h i o n v i l l e , payait 10,000 livres la n u i t d ' u n e fille . U n e telle crise atteignait t o u s et c h a c u n , et les journalistes a u t a n t et plus q u e les a u t r e s : quels bénéfices, en effet, espérer q u a n d la r a m e de papier coûte 15o livres, q u e la poste hausse ses prix de t r a n s p o r t , q u ' u n a b o n n e m e n t trimestriel est tarifé à 3oo livres et q u e la force des choses d o n n e au public le choix entre u n m o r c e a u de pain ou u n m o r c e a u de papier ! Du c o u p , les gains d'Ange P i t o u t o m b è r e n t à un sou par jour en n u m é raire ; ses é c o n o m i e s furent r a p i d e m e n t dissipées, et bientôt il fallut aviser à v i v r e . 1

2

3

4

5

6

7

1. 2. 3. 4. 5. 6

Archives nationales. F . R a p p o r t de police du 9 m e s s i d o r an III. I d . 20 m e s s i d o r . Id. 25 prairial. I d . , F 3 8 4 0 ; 6 et 1 8 n i v ô s e a n I V . F a u c h e B o r e l . Mémoires, t . I. p . 2 3 4 . Accusateur public, d e R i c h e r - S e r i s y , n° 6 ; — A n g e P i t o u . Voyage

Cayenne.

7

7

t. I. p . X L I V .

7. Cf. l ' A m i du

peuple.

à


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Certain jour qu'il errait, le ventre creux, par les rues de la ville, il observa que l ' h u m e u r joyeuse de la p o p u l a t i o n n'était pas atteinte par toutes ces infortunes. A la fin du règne de L o u i s X I V , au r a p p o r t de Voltaire, on m o u r a i t au bruit des Te Deum ; à la fin des pouvoirs de la C o n v e n t i o n , on expirait à Paris au bruit des c h a n s o n s gaillardes : on chantait sur le PontNeuf, on chantait sur le quai du L o u v r e , on chantait sur la place de Grève, on chantait aux Tuileries, on chantait sur le P o n t au C h a n g e , o n chantait sur toutes les places, on chantait à c h a q u e carrefour. C o m m e les autres, Ange Pitou s'arrête : établi sur deux t r é teaux et a c c o m p a g n é d'un crincrin discordant, l'un de ces virtuoses du plein air jette aux échos u n refrain que les fillettes suivent avec attendrissement et r e p r e n n e n t avec conviction ; la c h a n s o n distrait, fait oublier p e n d a n t quelques m i n u t e s la tristesse des t e m p s , berce ces c œ u r s d o u l o u r e u x , et change le c o u r s des idées m o r o s e s . Q u a n d on n'a dans sa poche q u ' u n assignat de quelques sols et que le pain est à 16 francs la livre, la difficulté de compléter cette s o m m e , la généralité de la misère rendent aisément généreux, et au bon chanteur, qui lui a d o n n é quelques instants d'oubli, chacun ne croit pas faire u n e charité bien forte en déposant dans son chapeau l'assignat dont il ne saurait tirer parti ; et ces générosités additionnées arrivent à former u n total appréciable, et le c h a n t e u r des rues vit dans l'aisance au sein de l'infortune générale. P o u r q u o i pas ? — se dit Ange P i t o u .

Les très habiles metteurs en scène de cette m a c h i n a t i o n savante que fut la Révolution c o m p r i r e n t vite le parti q u e l'on pouvait tirer du c h a n t e u r des rues, et pour agir sur la foule, d o n n e r aux événements la direction résolue, ils e m b r i g a d è r e n t tous les T y r t é e s de carrefours. L e c h a n t e u r des rues était alors u n véritable fonctionnaire, conscient de son i m p o r t a n c e , auxiliaire de la police de la C o m m u n e , qui le gageait p o u r entretenir et aviver aux h e u r e s orageuses le feu sacré de la canaille. O n p o u r r a i t presque écrire l'histoire de la Révolution d'après les c h a n s o n s proférées par ces bouches p u b l i q u e s : c h a q u e événement de quelque signification fut, en effet, suivi et souvent précédé d ' u n e c h a n s o n q u i faisait l'opinion de la rue ; et le rôle


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des c h a n t e u r s des r u e s , bien souvent, fut plus efficace q u e celui des g r a n d s faiseurs r é v o l u t i o n n a i r e s . N'était pas cependant virtuose du pavé qui voulait ; à c h a c u n d'eux il fallait cocarde, médaille de m o n t a g n a r d , certificat de civisme é p u r é , en ces t e m p s o ù , du plus r e n o m m é au plus o b s c u r , les musiciens étaient les obéissants serviteurs d u comité de salut public, q u i jugeait et censurait leurs c o m p o sitions . La C o m m u n e les payait 6 francs p a r jour — c'est M a n u e l q u i l'a déclaré — n o n pas seulement p o u r faire r i m e r patriote avec sans-culotte, m a i s p o u r bafouer les victimes et a p p r o v i s i o n n e r la guillotine. « Les c h a n t e u r s des rues — témoigne P r o u s s i n a l l e — en vociférant des couplets atroces, examinaient l'impression qu'ils faisaient s u r leur a u d i t o i r e et, p a r u n signe de c o n v e n t i o n , i n d i quaient c o m m e suspect au m o u c h a r d qui était derrière, celui q u i avait fait la g r i m a c e à la c h a n s o n . » L e portrait exact de ce c h a n t e u r des rues r é v o l u t i o n n a i r e , c'est bien celui q u e d ' u n crayon génial B a r o n b u r i n a p o u r les Français sous la Révolution, de Challemel et T e n i n t : la face élargie et t e r r e u s e , glabre, l'œil m a u v a i s , c h e r c h a n t u n e inspiration au ciel q u e le regard semble vouloir p o i g n a r d e r , u n bicorne décoré de la cocarde planté s u r le chef, les cheveux longs, débraillé, mal t e n u , d ' u n e m a i n il e m p o i g n e son violon, de l'autre l'archet, et se c a m p e p o u r c o m m u n i q u e r à son public les s e n t i m e n t s malfaisants qui l ' a n i m e n t . L a voix, brûlée d'alcool, est r a u q u e , faussée, exaspérée : sous la T e r r e u r , l ' h o r r e u r des paroles faisait bien oublier celle de la voix ; m a i s , q u a n d cette fièvre de sang fut t o m b é e , et q u e la c h a n s o n ne fut plus u n appel à la fureur, o n s'aperçut très vite d e cette déplorable c a c o p h o n i e , et des écrivains sérieux d e m a n d è r e n t sans rire q u e le C o n s e r v a t o i r e de m u s i q u e é d u q u â t les c h a n t e u r s des rues . Les c h a n s o n s d'alors valaient mieux c e p e n d a n t q u e la voix des c h a n t e u r s . La c h a n s o n r é v o l u t i o n n a i r e n'est p l u s , en effet, le vulgaire pont-neuf, mais u n e poésie à part, atroce d ' o r d i n a i r e , mais expressive m a l g r é son p e u de d é v e l o p p e m e n t , m a l écrite souvent, mais suppléant à ce défaut p a r u n e énergie, u n e allure, 1

2

3

1. C h a l l e m e l et T e n i n t . Les Français 2 . P r o u s s i n a l l e . Histoire

secrète

sous

la

du tribunal

Révolution. révolutionnaire,

127. 3. P u j o u l x . Paris

à la fin du XVIII siècle, e

c h . xvi.

t. I I . p . 35


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u n e n t r a i n q u ' o n chercherait vainement, à cette é p o q u e , d a n s des œ u v r e s d ' u n o r d r e plus relevé. Féroce le plus souvent, sale et scatologique, grivoise et sentimentale, elle fait oublier toutes ces tares q u a n d le sentiment patriotique l'anime, et alors elle vaut vraiment d'être retenue : par le c h a n t e u r des rues les masses prenaient connaissance du bulletin des frontières, et l ' a m o u r de la patrie grandissait d a n s les âmes, exalté par ces chants naïfs. U n e telle inspiration, certes, faisait passer o u t r e aux défaillances de la forme et aux négligences de la c o m p o s i t i o n et donnait raison à cette déclaration superbe du Salpêtre républicain : 1

L e s v e r s o n t t o r t s'ils s o n t m a u v a i s !

É n o r m e était l'effet de ces c h a n s o n s , et, de la part du g o u v e r n e m e n t r é v o l u t i o n n a i r e , c'était le fait d'une politique adroite de gager ainsi les c h a n t e u r s des rues ; aussi, par u n e contradiction extraordinaire, s u r t o u t en F r a n c e , la chanson fut-elle alors toujours g o u v e r n e m e n t a l e , m ê m e après T h e r m i d o r . T o u s les c h a n t e u r s des rues étaient embrigadés, avec le b u r e a u Central c o m m e chef d'attaque ; rien de plus a m u s a n t à cet effet que la lecture de ce rapport de police en date du 16 ventôse an III : Esprit public. — Je suis enfin satisfait et je vois partout des instituteurs, chansonniers ou prosateurs, qui répandent avec zèle l'amour de la République et le sentiment de la morale, sans laquelle, disentils eux-mêmes, l'homme est pire que la brute et, vu l'étendue de ses facultés naturelles et l'emportement de ses passions, plus dangereux cent fois que les tigres et les lions. Seulement, j'ai toujours à me plaindre de ce chansonnier dissolu dans son air autant que dans sa doctrine, secondé d'une femme digne de lui, ayant pour enseigne sur sa toile un régiment d'amazones qui 1 . L e s p é c i m e n le p l u s a c c o m p l i d u g e n r e est à c o u p s û r ce Salpêtre républicain, œ u v r e a n o n y m e , c o m m e t o u s les c h e f s - d ' œ u v r e p o p u l a i r e s , d ' a l l u r e e x t r a o r d i n a i r e , d ' u n t o n â p r e et f a r o u c h e : O n v e r r a le feu d e s F r a n ç a i s F o n d r e la g l a c e g e r m a n i q u e , T o u t doit r é p o n d r e à n o s s u c c è s , Vive a j a m a i s la R é p u b l i q u e . P r é c u r s e u r s d e la l i b e r t é D e s lois et d e l ' é g a l i t é . T e l s p a r t o u t o n vous doit connaître, V a i n q u e u r s d e s b o n s p a r la b o n t é Et d e s m é c h a n t s p a r le s a l p ê t r e !


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s o n t le sujet d'une c h a n s o n fort o r d u r i è r e qu'il d é b i t e a v e c b e a u c o u p d ' a u t r e s d u m ê m e g e n r e . Il f a u t q u e c e t h o m m e

soit

soutenu ; ose-

rait-il s a n s cela faire a v e c ses confrères u n e aussi h o n t e u s e disparate ?

Peut-être a-t-on pensé que sans ses soins le caractère français drait trop sévère.

devien-

Voilà d o n c les c h a n t e u r s établis instituteurs du peuple : la profession ainsi exaltée, c h a c u n a m b i t i o n n a la gloire des r u e s . Savard, G i r o u s t , J o u v e (de l'Opéra), D u b o u l a y faisaient les airs de ces c h a n s o n s ; la poésie p o p u l a i r e ne fut m ê m e plus laissée aux illettrés, et des versificateurs de q u e l q u e r e n o m ne craignaient pas de d é c h o i r en c o m p o s a n t des c h a n s o n s de f a u b o u r g s , qui étaient v e n d u e s par milliers chez F r è r e , au passage du S a u m o n . Le c h a n t e u r des r u e s , lui aussi, était parfois l'auteur et le c o m p o s i t e u r des divers m o r c e a u x de son répertoire : tel fut L a d r é , qui peut passer p o u r le plus illustre faiseur de c h a n s o n s populaires de cette é p o q u e . C'était le c h a n t e u r officiel, gagé et r e c o n n u de la police, l'un de ceux qui avaient le plus d'action sur la foule ; aussi est-on sûr de le r e n c o n t r e r à c h a c u n e des dates les plus i m p o r t a n t e s de la période r é v o l u t i o n n a i r e . Ce ne fut point u n simple parolier, c o m m e o n l'a cru l o n g t e m p s , et l'intitulé de q u e l q u e s - u n s de ses cahiers atteste qu'il chantait l u i - m ê m e en c o m p a g n i e de son fils. Sa poésie (?) a u n e allure r u d e , m é c h a n t e , et reflète exactem e n t les s e n t i m e n t s de cette é p o q u e farouche : ces c h a n s o n s n ' o n t a u c u n style et sont u n i q u e m e n t faites p o u r agir sur le peuple ; les r u m e u r s de l'émeute et les g r o n d e m e n t s de la foule exaspérée semblent en être l ' a c c o m p a g n e m e n t obligé : le souci de la c o m p o s i t i o n ne s'y manifeste jamais et parfois on en trouve de « faites exprès sans rimes », sans q u e p o u r cela la raison y supplée ! T o u t e f o i s L a d r é fut plus encore c h a n s o n n i e r q u e chanteur. T o u t différent était Bellerose qui, en c o m p a g n i e de son c a m a rade F l e u r e t et de son cousin Bien A i m é , chantait de préférence sur le P o n t - N e u f ; il excellait dans le genre obscène et réunissait u n public q u e l q u e peu crapuleux, d o n t la tenue scandalisait m ê m e les « observateurs » de la police : « Place de Grève — 1

1. A la B i b l i o t h è q u e N a t i o n a l e p l u s i e u r s c h a n s o n s d e L a d r é se t r o u v e n t d a n s u n r e c u e i l f a c t i c e , i n s c r i t s o u s la c o t e d ' i n v e n t a i r e Y e 35,763. O n r e l è v e m ê m e s u r l ' i n t i t u l é d e la c h a n s o n : « A h ! c o m m ' ç a v a , o u les b o n s F r a n ç a i s t r o m p é s p a r les n o i r s », c e t t e i n d i c a t i o n i n t é r e s s a n t e : « p a r L a d r é , a u t e u r d e s p r e m i è r e s p a r o l e s d u Ça ira. »


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lit-on dans u n r a p p o r t — les c h a n s o n n i e r s Bellerose et c o m p a gnie attirent tous les soirs beaucoup de soldats qui n'y viennent que p o u r les filles avec lesquelles ils libertinent d'une m a n i è r e dégoûtante ; le public est indigné. » Quoi qu'il en soit, Bellerose était un parfait sans-culotte, et sa voix au service des J a c o b i n s et de la S o c i é t é - M è r e . Leveau, dit B e a u c h a n t et son camarade Ansselin, dit la Gaîté, méritent u n e mention spéciale, et leur cas est des plus a m u s a n t s . D'abord royalistes enthousiastes, ils se qualifient magnifiquement « c h a n t e u r s des M e n u s plaisirs du Roi et de la famille Royale », devant qui ils se vantent, sur leurs cahiers, d'avoir chanté « dans la C o u r de m a r b r e du château de Versailles, les premières c h a n s o n s sur la naissance de Mgr le D a u p h i n , le 21 du mois d'octobre 1781 ». Sous la Révolution, ils deviennent les « c h a n t e u r s des Menus-plaisirs des Sans-culottes », et ils préviennent « les vrais républicains qu'ils se t r o u v e ront t o u s les jours aux T u i l e r i e s , soit sur la terrasse des Feuillans ou dans le jardin, depuis 5 heures du soir jusqu'à la nuit, p o u r la facilité d ' a p p r e n d r e les airs de leurs c h a n s o n s ». Enfin Beauchant chanta d'un gosier convaincu Bonaparte et les gloires de l'Empire. A côté de ces grandes célébrités de la rue, c'était encore tout un peuple d'astres de m o i n d r e éclat, chantres d'églises p o u r la plupart à qui la T e r r e u r avait fait des loisirs, et dont certains n o m s ne sont pas tout à fait p e r d u s : Déduit, le T y r t é e du r u i s seau; Q u a t o r z e - O i g n o n s le c y n i q u e , dont la mise rappelait Diogène ; Varlet « c h a n s o n n i e r et orateur du peuple dans les places publiques », c o m m e l'appelle Gorsas, et que les procèsverbaux de la C o m m u n e signalent le 25 b r u m a i r e de l'an I I , au sortir de prison, d e m a n d a n t l'autorisation d'établir sur les places u n e t r i b u n e d'où il puisse instruire le peuple ; D u v e r n y , c h a n t e u r , poète et prestidigitateur, qui réserva sa voix p o u r B o n a p a r t e ; Vidal et Jacquelin, deux aveugles qui, gaillardement, mettaient en exergue de leurs cahiers : « Si la nature n o u s a privés de la l u m i è r e , elle n o u s a indemnisés d ' u n e autre manière » ; quelques femelles aussi c o m m e les citoyennes Pagny et L o u i s o n , qui hurlaient des c h a n s o n s de toute férocité ; et les autres ! 2

1. Chronique

de

Paris,

février

1792;

Archives

nationales,

F

7

3828.

R a p p o r t d u 2 7 a u 28 t h e r m i d o r a n I V . 2. U n e c i r c u l a i r e d u B u r e a u c e n t r a l , e n d a t e d u 3 m e s s i d o r a n IV, d o n t je d o i s la c o n n a i s s a n c e à M. B é g i s , le m i n u t i e u x e n q u ê t e u r d e la p é r i o d e 7


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P o u r l'intelligence de ce qui va suivre, il serait i m p o r t a n t révolutionnaire, limitait ainsi l'exercice de cette profession de c h a n t e u r des r u e s . (Archives nationales. F 3 6 8 8 , c a r t o n 9) : 7

« L e b u r e a u c e n t r a l , i n f o r m é q u e la v o i e p u b l i q u e est o b s t r u é e p a r d e s c i t o y e n s q u i , s o u s p r é t e x t e d ' a m u s e r le p u b l i c , d e c h a n t e r , faire d e s t o u r s , m o n t r e r d e s c u r i o s i t é s et d e s a n i m a u x é t r a n g e r s , en g ê n e n t la l i b r e c i r c u lation ; « C o n s i d é r a n t q u e la c i r c u l a t i o n d e s v o i t u r e s n ' é t a n t p l u s l i b r e , il a r r i v e s o u v e n t q u e les c i t o y e n s s o i e n t d a n s le c a s d ' ê t r e g r i è v e m e n t b l e s s é s ; « C o n s i d é r a n t enfin q u e c'est a u m é p r i s d e s L o i s et R è g l e m e n s d e p o l i c e q u e la v o i e p u b l i q u e se t r o u v e a i n s i e m b a r r a s s é e et q u e les L o i s n e d o i v e n t jamais être m é c o n n u e s ; « Le C o m m i s s a i r e du pouvoir exécutif e n t e n d u , a r r ê t e ce qui suit : « A r t i c l e I . — L e s b a t e l e u r s , c h a n t e u r s , f a i s e u r s d e t o u r s , et c e u x q u i font v o i r d e s c u r i o s i t é s et a n i m a u x é t r a n g e r s , n e p o u r r o n t s ' a r r ê t e r d a n s les r u e s et c a r r e f o u r s , n i s u r les p o n t s et q u a i s d e c e t t e c o m m u n e . « A r t . II. — Il l e u r s e r a d é s i g n é d e s p l a c e s o ù ils p o u r r o n t s ' é t a b l i r s a n s g ê n e r la l i b r e c i r c u l a t i o n d e s p e r s o n n e s et d e s v o i t u r e s . « A r t . III. — N é a n m o i n s ils n e j o u i r o n t d e c e t t e f a c u l t é q u ' a p r è s s ' ê t r e m u n i s d'une permission du b u r e a u central, laquelle ne leur sera accordée q u e s u r u n certificat d e b o n n e c o n d u i t e , à e u x d é l i v r é p a r le c o m m i s s a i r e d e p o l i c e d e la D i v i s i o n o ù ils s e r o n t d o m i c i l i é s et visé p a r l ' a d m i n i s t r a t i o n municipale de l'arrondissement. « A r t . IV. — Ils s e r o n t t e n u s d e q u i t t e r , a u j o u r t o m b a n t , l e s p l a c e s p u b l i q u e s qui l e u r a u r o n t été assignées. « A r t . V. — Il l e u r est e x p r e s s é m e n t d é f e n d u d e r a s s e m b l e r les p a s s a n s a u s o n d e la c a i s s e et d e la t r o m p e t t e , l ' u n e et l ' a u t r e é t a n t d e s t i n é s à r é u n i r l e s c i t o y e n s a u t o u r d e l e u r s d r a p e a u x , o u à les a p p e l e r a u x A s s e m b l é e s a u t o r i s é e s p a r la loi. » er

Etc.,

etc.

E t c o n f o r m é m e n t à cet a r r ê t é , o n a v a i t d é s i g n é les 3o p l a c e s s u i v a n t e s o ù ces professionnels pouvaient s'arrêter: 1° P l a c e T h i o n v i l l e , c i - d e v a n t D a u p h i n e . — 2 P l a c e d u P a l a i s d e J u s t i c e , c i - d e v a n t d e s B a r n a b i t e s . — 3° P a r v i s d e la R a i s o n , c i - d e v a n t N o t r e - D a m e . — 4° P l a c e d e l ' E c o l e . — 5° P l a c e G e r m a i n - l ' A u x e r r o i s . — 6° P l a c e d e la L i b e r t é , e n t r e les r u e s d u C o q et d e l ' O r a t o i r e . — 7° P l a c e d u M u s é u m , c i d e v a n t d u v i e u x L o u v r e . — 8° P l a c e d u G r a n d - C a r r o u s e l . — 9 , 10°, 11° Q u a i d u L o u v r e : e n t r e la p l a c e d e l ' E c o l e et la r u e d e s P o u l i e s , e n t r e la r u e d e s P o u l i e s et le j a r d i n d u M u s é u m , e n t r e le g u i c h e t d u C a r r o u s e l et le 2° g u i c h e t . — 1 2 P l a c e V e n d ô m e . — 13° P l a c e d e la R é v o l u t i o n , c i - d e v a n t L o u i s XV. — 1 4 P l a c e d e s V i c t o i r e s N a t i o n a l e s . — 1 5 ° P l a c e d u T h é â t r e I t a l i e n , d e p u i s le m a t i n j u s q u ' à 4 h e u r e s d u s o i r . — 1 6 P l a c e d e s C a p u c i n s n e u f s , c h a u s s é e d ' A n t i n . — 1 7 P l a c e d e la J u s t i c e , e n c l o s M a r t i n . — 1 8 P l a c e d e la G r è v e . — 19° P l a c e B a u d o y e r . — 20° B o u l e v a r d B o n d y , e n t r e le W a u x h a l l d ' é t é et la r u e d e L a n c r i . — 2 1 P l a c e d e la B a s t i l l e . — 2 2 P l a c e d e la P o r t e A n t o i n e . — 23° P l a c e d u c a r r é et p a r v i s G e n e v i è v e . — 2 4 P l a c e d u P a n t h é o n F r a n ç a i s . — 25° P l a c e d e C a m b r a y . — 2 6 P l a c e d e l ' E s t r a p a d e . — 2 7 P l a c e S u l p i c e . — 2 8 P l a c e d u P a l a i s B o u r b o n , v i s - à - v i s d e la r u e d e B o u r g o g n e . 0

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— 2 9 P l a c e d e l ' E s p l a n a d e d e s I n v a l i d e s . — 3o° P l a c e d e s Q u a t r e N a t i o n s . 0


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d'évaluer a p p r o x i m a t i v e m e n t les gains quotidiens des c h a n t e u r s des rues : u n e telle enquête est assez malaisée, car d'habitude ces gens ne laissent ni m é m o i r e s , ni comptabilité. Seul le témoignage d'Ange P i t o u existe à ce sujet : en 1808, sous l ' E m p i r e , alors qu'il n'était point encore en compte ouvert avec les B o u r bons, q u e l'éventualité d'une restauration royaliste paraissait tout à fait c h i m é r i q u e et qu'il n'avait aucun intérêt à exagérer les choses, il affirmait que l'exercice de sa profession chantante lui avait rapporté 5o francs par jour . U n e telle déclaration p r o v o q u e , tout d'abord, u n m o u v e m e n t d'incrédulité : il convient d o n c de contrôler de suite, dans la mesure du possible, la véracité de cette assertion ; le meilleur moyen est peut-être de regarder a u t o u r de n o u s et de savoir quel peut bien être de nos jours, où le métier est moins en vogue que sous le Directoire, le gain d'un c h a n t e u r des rues . 1

2

1. A n g e P i t o u . Chanteur parisien. 1 8 0 8 . 2 . D a n s n o t r e P a r i s c o n t e m p o r a i n les c h a n t e u r s d e s r u e s s o n t e n v i r o n une centaine, tous Français, presque tous Parisiens, déclassés intéressants, b o h è m e s , m a i s p o u r la p l u p a r t é l e c t e u r s : ils se r é p a r t i s s e n t e n u n e t r e n t a i n e de g r o u p e s , c o m p o s é s c h a c u n d u v i o l o n i s t e , d u g u i t a r i s t e et d u c h a n t e u r ; deux ou trois femmes a c c o m p a g n e n t leurs m a r i s . L'exercice de leur profession fut c o n t r a r i é e , a u m o m e n t d u b o u l a n g i s m e , o ù la p r é f e c t u r e d e p o l i c e l e u r r e t i r a l e u r s p e r m i s d e s t a t i o n n e m e n t , et e n juillet 1 8 9 4 , o ù , s o u s p r é texte d ' a n a r c h i e , il f u r e n t t r a q u é s s a n s p i t i é : l e u r s v œ u x les p l u s a r d e n t s s e r a i e n t a u j o u r d ' h u i d e r e v e n i r a u r è g l e m e n t d e m e s s i d o r de l'an IV. L e bénéfice o r d i n a i r e d e s c h a n t e u r s d e s r u e s p r o v i e n t a c t u e l l e m e n t d e la v e n t e d u p a p i e r , p a r e u x a c h e t é a u x é d i t e u r s , et d e s l i b é r a l i t é s d u p u b l i c . A v a n t d ' e x p l o i t e r u n e c h a n s o n , ils p r o c è d e n t d e la s o r t e : le m e i l l e u r m u s i c i e n d u t r i o , le v i o l o n i s t e g é n é r a l e m e n t , j u g e si la c h a n s o n p e u t c o n v e n i r à la c l i e n t è l e ; il l'essaie a v e c le g u i t a r i s t e d a n s le fond d e la b o u t i q u e d ' u n m a r c h a n d d e v i n ; o n p l a q u e q u e l q u e s a c c o r d s , le c h a n t e u r f r e d o n n e la c h o s e ; si c e l a m a r c h e ils en a c h è t e n t à l ' é d i t e u r d e u x o u t r o i s c e n t s e x e m p l a i r e s , p u i s « v o n t s u r le t a s » et c o m m e n c e n t à faire « la p o s t i c h e », m o t c a r a c t é r i s t i q u e , c a r ils se p l a c e n t o u se r e t i r e n t c o m m e u n e p e r r u q u e o u u n e fausse b a r b e . L e s é d i t e u r s l e u r c è d e n t ces c h a n s o n s à u n o u d e u x f r a n c s le c e n t ; ils les r e v e n d e n t d e u x s o u s la feuille. L a p l u p a r t d e ces s u c c è s d e la r u e v i e n n e n t d u c a f é - c o n c e r t ; les c h a n s o n s d o n t le d é b i t est le m e i l l e u r s o n t les r o m a n c e s s e n t i m e n t a l e s , « c e l l e s q u i p l a i s e n t à la fillette », c o m m e ils d i s e n t , et q u i se c h a n t e n t à la s o r t i e d e s a t e l i e r s . Mais à c h a q u e é v é n e m e n t n o t a b l e , la c h a n son d'actualité atteint des tirages formidables; au m o m e n t de l'assassinat d u p r é s i d e n t C a r n o t , u n e c h a n s o n d e c i r c o n s t a n c e fut t i r é e et v e n d u e à 5 o o , o o o e x e m p l a i r e s ; et q u a n d la m o r t d u t z a r A l e x a n d r e III fut c o n n u e , à P a r i s , e n 2 4 h e u r e s , s e p t c h a n s o n s r e l a t i v e s à cet é v é n e m e n t c o u r a i e n t déjà les r u e s ; p o u r le r e s t e les t i r a g e s o s c i l l e n t e n t r e 1 0 0 et 15o,ooo (cf. Figaro. j u i l l e t et n o v e m b r e 1 8 9 4 : a r t i c l e s d e M M . H e r o s et B e r r ) .


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A cet effet deux journalistes parisiens, M M . Georges Daniel et D a y r o s , firent une e n q u ê t e personnelle tout à fait intéressante et assez concluante. Déguisés en c h a n t e u r s des rues, ils allèrent, le 14 juillet 1894, c h a n t e r à la terrasse des g r a n d s cafés du b o u levard plusieurs c h a n s o n s populaires, et ils ont en ces t e r m e s rendu compte des résultats de leur t o u r n é e : Nous faisons ainsi toutes les terrasses des cafés des boulevards, depuis Brébant jusque chez Durand : là nous arrivons à sept heures. Nous sommes fourbus et avons soif. Quelques-uns proposent de s'en tenir là. Mais notre impresario ne l'entend pas de cette oreille. Sans pitié il nous oblige à donner une dernière aubade. Enfin, nous pouvons nous asseoir, mais nous n'avons pas fini de travailler. De chacune de ses poches, Dayros tire de pleines poignées de sous, parmi lesquels des pièces blanches, et nous voici en train de compter la recette, disposant les sous en piles de 1 franc, mettant de côté les pièces blanches. Nous comptons : 121 F R A N C S D E R E C E T T E ! Le bock achevé, nous montons dans des voitures et nous allons dîner boulevard Saint-Michel. Lorsque nous sortons, à 9 heures, le boulevard est illuminé, les terrasses sont bondées ; nous recommençons. A dix heures et demie, après avoir été, toujours dans le même ordre, procédant avec le même cérémonial et chantant le même répertoire, dans cinq cafés du boulevard Saint-Michel, nous revenons et, la caisse faite, nous constatons que nous avons reçu 6 2 F R A N C S . 1

Ainsi d o n c , on le voit, à P a r i s , de nos jours, deux c h a n t e u r s i n c o n n u s peuvent, en un jour de fête, récolter dans la rue 1 8 3 francs : que serait-ce alors d'un c h a n t e u r populaire ren o m m é , disposant d'un public choisi, frondant le pouvoir, et soutenu par q u e l q u e s riches admiratrices ! P r u d h o m m e , au reste, déclare q u e , sous l ' E m p i r e , un c h a n teur italien gagnait c h a q u e jour de 70 à 100 francs en c h a n tant sur les places p u b l i q u e s : les affirmations d'Ange Pitou n ' o n t d o n c rien d'invraisemblable, et il put très bien avoir réalisé les gains qu'il dit, et acquis u n e fortune par ses c h a n s o n s . 2

1. Le Monde illustré, 28 juillet 1894. — Je ne rappelle q u e p o u r m é m o i r e les f r u c t u e u s e s r e c e t t e s faites, en 1 8 9 5 , p a r M E u g é n i e Buffet et les c h a n t e u r s d e s c o u r s : si je n ' e n fais a u t r e m e n t é t a t , c'est q u ' i l se m ê l a à c e s m a n i f e s t a t i o n s b e a u c o u p d e c h a r i t é et p e u t - ê t r e p l u s e n c o r e d ' e n g o u e m e n t m o n d a i n ; c e s c h a n t e u r s o p é r a i e n t , e n effet, p o u r les p a u v r e s , et n o n p o u r eux-mêmes. 2. P r u d h o m m e . Miroir de Paris, t. I. p . 309. lle


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Chanterais-je ? ne chanterais-je p a s ? se d e m a n d a i t toujours Ange P i t o u , le 1 2 messidor de l'an I I I . « Le chant réjouit l'âme, me dis-je; le fripier se pare de « l'adresse du tailleur, le comédien joue le seigneur et e m p r u n t e « le génie du poète : p o u r q u o i rougirais-je plus de vendre m e s « c h a n s o n s q u ' u n libraire un volume qu'il n'a pas fait ? Cette « propriété est le fruit de m o n éducation. Mais si l'ouvrage ne « vaut rien ? je ne vendrai pas chat en poche ? — Mais les conve« nances, les préjugés m ê m e ne s'opposent-ils pas à cette résolu« tion, sage en elle-même, q u i contraste pourtant avec l'opinion « q u ' o n doit avoir de toi ? — Le premier devoir est rempli lorsque « je gagne m a vie à la sueur de m o n front. Je ne vis pas avec « deux onces de pain ! » 1

L ' a r g u m e n t était décisif ; rentré chez lui, il rime en hâte u n e c h a n s o n contre l'agiotage et court la faire i m p r i m e r : le lendem a i n , à q u a t r e heures du m a t i n , il errait par le quartier des Halles ; à cinq h e u r e s , le c œ u r lui battant bien fort, se roidissant dans sa résolution, r u e Saint-Denis il s'arrête, s'accote c o n t r e la maison de l ' H o m m e armé, et, la honte aux joues, les yeux pleins de larmes, le rire a u x lèvres, il chante Il chante contre l'agiotage et sur les misères du temps ; un g r o u p e se forme, la foule accourt, se presse, rit, rugit, applaudit, trépigne, saisit avec e n t h o u s i a s m e toutes les allusions, fait fête au brave petit c h a n t e u r , qui ne craint pas de chanter à plein gosier ce q u e tout le m o n d e pensait tout bas... U n courant de sympathie s'établit, et, porté p a r l'enthousiasme de la foule, inspiré par elle, Ange Pitou chante toujours, improvise avec délire, et les bravos se succèdent, présageant une recette magistrale. Une marchande de la halle, qui s'aperçut que je m'enrouais à force de chanter contre l'agiotage, me dit, en style énergique, qu'un chanteur sans violon sonnait comme un pot cassé. J'avais fait ma journée et j'allai compter ma recette dans un petit cabaret borgne, où je trouvai des gens attablés, qui me donnèrent un gros morceau de pain !... Dans ce moment de disette ce fut pour moi un gros morceau d'or : je donnai en retour quelques cahiers de chansons. A six heures et demie, je m'en retournai chez moi, persuadé qu'en me retirant tous les jours à la même heure je ne serais reconnu de

1. Ange Pitou.

Voyage

à Cayenne.

t. I. p . X L I I .


ANGE

102

PITOU

p e r s o n n e , le jour ne v e n a n t o r d i n a i r e m e n t qu'à dix h e u r e s du

matin

c h e z les g e n s d u b o n t o n ; m a i s la f a i m , qui c h a s s e le l o u p du

bois,

r é v e i l l a i t a l o r s t o u t le m o n d e a v a n t l ' a u r o r e , et je m e t r o u v a i c a c h é a u milieu des halles, c o m m e

la p e r d r i x qui m e t sa tête s o u s l'aile

pour

se d é r o b e r au c h a s s e u r . A d i x h e u r e s , j ' a l l a i à m o n o r d i n a i r e r é d i g e r la s é a n c e d e la C o n v e n tion

pour les

trouvai

Annales

Patriotiques

et Littéraires.

En

vulnéraire suisse) entouré de toute sa m u s i q u e , qui, du

revenant,

je

a u c o i n d e l a p l a c e D a u p h i n e u n o p é r a t e u r (le m a r c h a n d d e

postigeait

métier,

à faire

quimper le trepe,

suivant

s'arrêtait

l'argot

et

faisait

jouer p o u r attirer les p a s s a n t s . L'observation

de

besoin de m u s i q u e .

la

dame

de

la

halle

m'avait

frappé.

Je parlai à l'oreille d'un m e m b r e d e

J'avais

l'orchestre

d u m a r c h a n d de v u l n é r a i r e . C o n v e n t i o n faite à p a r t a g e é g a l , n o u s n o u s donnons

r e n d e z - v o u s , p o u r le l e n d e m a i n , à c i n q

d a n s u n p e t i t c a b a r e t d e la r u e

heures du

du Puits, près des Halles.

matin, Comme

l'opérateur ne sortait de c h e z lui qu'à sept h e u r e s du m a t i n , s o n m u sicien trouvait s o n c o m p t e à n o u s servir tous d e u x . N o u s n o u s attab l o n s ; u n v e r r e d e c a s s i e m e t d e la c o l o p h a n e à l ' a r c h e t e t d é r o u i l l e le g o s i e r , n o u s r é p é t o n s n o t r e c a h i e r , e t n o u s a l l o n s plus hardi ; le

trepe quimpe,

posticher.

J'étais

e t à s i x h e u r e s e t d e m i e n o u s a v o n s fait

400 francs . 1

N o u s a l l o n s c o m p t e r notre recette et d é j e u n e r à un petit cabaret ; c ' é t a i t la g a l e r i e d e m o n

m u s i c i e n et le r e n d e z - v o u s d e s

Je payai m o n entrée. B i e n t ô t les a c c o r d s d i s c o r d a n t s d e s et c h a n t e u s e s

font

une

cacophonie risible. Les savants

chanteurs. chanteurs composent

e n u n c l i n d ' œ i l d e la p r o s e et d e s v e r s o u t r e m e s u r e . L e s c e n s e u r s les

admirateurs

sont

des

commères

du marché

aux

poirées,

et qui

v i e n n e n t a v e c l e u r s a m o u r e u x , affublés d'un l a r g e c h a p e a u b l a n c et la pipe en gueule, juger l'impromptu

fait à c o u p d e v e r r e s . C o m m e je

figure d a n s cette t a b a g i e , au milieu d'un n u a g e de f u m é e , les appuyés

sur

une

table

r o u g e , b r u n e et v i o l e t t e

couverte 2

d'une

serpillière

humide,

coudes grise

! »

Au bout de q u e l q u e s jours, tous les journalistes, qui travaillaient à la C o n v e n t i o n aux côtés d'Ange P i t o u , connaissaient le nouveau métier de leur c a m a r a d e et ne dédaignaient pas de p a r tager le pain qu'il gagnait de la sorte. Mais la faim q u o t i d i e n n e , toujours satisfaite p a r les m ê m e s m o y e n s , leur d o n n a de l ' h u m e u r , et quelques plaisanteries m é c h a n t e s c o u r u r e n t alors dans la tribune de la presse : le nouveau c h a n t e u r s'en p i q u a , et, au

1. E n a s s i g n a t s , s ' e n t e n d : e n v i r o n 8 à 9 f r a n c s e n n u m é r a i r e ; et cela en u n e h e u r e de t e m p s . 2. A n g e P i t o u . Chanteur Parisien. 1808. Préface.


ANCE

PITOU

103

bout de quinze jours, il quittait les Annales Patriotiques et Littéraires, laissant ses confrères à leurs articles et à un jeûne glorieux. Alors, dégagé de tout scrupule, Ange Pitou publia ses p r e mières c h a n s o n s avec son n o m et avec son adresse ; la seule qu'il m'ait été d o n n é de retrouver, a p o u r titre : « Le désespoir du peuple contre les agioteurs, par L . A. Pitou, auteur du Tableau de Paris en vaudeville » ; c o m m e on en peut juger par le couplet suivant, la violence y remplace la littérature : Va-t-en d a n s l'odieux repaire O ù c h a c u n , se d i s a n t m a r c h a n d , T'accoste et, d'un air de m y s t è r e , T e dit : V e n d e z - m o i v o t r e a r g e n t . D o n n e lui, m a i s p a r représailles Il faut q u ' i l te d o n n e d u s a n g ; P l o n g e ce fer d a n s s e s e n t r a i l l e s E t c a c h e t o n o r d a n s s o n flanc.

A vrai dire, ce qui faisait l'originalité d'Ange Pitou fit aussi son succès ; c'était le premier c h a n t e u r des rues qui osât faire de l'opposition en plein vent, le p r e m i e r qui ne craignit pas de fronder le pouvoir à un m o m e n t où les sujets de critiques étaient multiples, le premier qui ne fût pas embrigadé par le Bureau central. Il n'en fallait pas plus p o u r lui concilier la faveur de la foule, et faire pleuvoir sur lui les assignats... et les arrestations !


CHAPITRE

ANGE LA

PITOU

ET

POLITIQUE

PIERRE

M O L E T T E

ROYALISTE

CONSÉQUENCES.

EN

NOUVELLE

1795.

IX

RECOMMENCENT —

LE

ARRESTATION

13

A

CONSPIRER.

VENDÉMIAIRE

D'ANGE

ET

— SES

PITOU.

De la r u e où il chantait, c o m m e la flamme d'une traînée de p o u d r e , la r e n o m m é e d'Ange P i t o u se répandit par toute la ville : tous et chacun v o u l u r e n t connaître le hardi c h a n t e u r . Cette célébrité lui fit m ê m e retrouver son c a m a r a d e P i e r r e Molette, avec q u i , en 1 7 9 3 , il avait si a u d a c i e u s e m e n t travaillé à l ' a r m e m e n t de la Vendée ; les deux amis s'étaient p e r d u s de vue depuis l'arrestation d'Ange P i t o u en octobre 1 7 9 3 , et ils avaient de fortes raisons de penser que la T e r r e u r n'avait épargné l'un ni l'autre. A p r è s l'arrestation de son c a m a r a d e , Pierre Molette avait p o u r suivi sa mission c o m m e par le passé, mais avec plus de réserve : les c o m m u n i c a t i o n s étant devenues plus aisées après la m o r t de R o b e s p i e r r e , et, d'autre part, la guerre s'étant ralentie, il était allé visiter la Vendée, et ce fut là qu'il apprit la nouvelle tranform a t i o n et les succès d'Ange P i t o u . Il rentra à Paris à la fin de juillet 1 7 9 5 , et t r o u v a le c h a n t e u r d a n s la peau d'un h o m m e riche : t o u s deux alors se r e m i r e n t à c o n s p i r e r de plus belle, c o m m e aux plus funestes jours de la t y r a n n i e jacobine. P o u r suivre les envois d ' a r m e s et de m u n i t i o n s , ils d u r e n t en partie c h a n g e r leurs intermédiaires : G r é m i , l'agent de B o n n é table, s'était retiré et il fut remplacé d a n s ce poste spécial du t r a n s p o r t des m u n i t i o n s par un m a r c h a n d de dentelles, du n o m de Delalande, q u e leur avait i n d i q u é l'agent C o u s i n , chargé de relier les divers postes et d'assurer leurs c o m m u n i c a t i o n s . E n o u t r e , à O r l é a n s , ils se m i r e n t en relations avec L e v e n e u r et Lelarge, directement accrédités par les commissaires du r o i .


ANGE

105

PITOU

L e u r principal fournisseur d'armes était un a r q u e b u s i e r du nom de P r é v o t e a u , d e m e u r a n t place Croix des P e t i t s - C h a m p s , en face la r u e d u B o u l o y , qui fut aidé dans cette mission périlleuse par d'autres a r m u r i e r s , ses associés, et n o t a m m e n t par u n certain Reys et u n e veuve Devaux : Prévoteau avait la commission de fournir et d'acheter des a r m e s et m u n i t i o n s de guerre en telle q u a n t i t é et à tel prix qu'il les trouverait : toujours il fut très exactement payé . La fabrique de savon du faubourg M o n t m a r t r e reprit alors son a n c i e n n e activité et leur excès d'audace, joint à leurs assignats, sauvegarda les deux conspirateurs. 1

Pierre Molette et Ange P i t o u , au surplus, étaient en relations constantes avec l'agence royale, établie à Paris depuis le mois de n o v e m b r e 1794, et dirigée selon les vues de Louis X V I I I , par le chevalier Despomelles et les abbés Brothier et L e m a î t r e , assistés, c o m m e secrétaire, de deux s œ u r s , les demoiselles More 2

1. P i e r r e M o l e t t e . L e t t r e d u 2 6 a o û t 1819 a u c o m t e d e P r a d e l , m i n i s t r e du Martyr. (Cf. é g a l e m e n t de l a m a i s o n d u R o i , r e p r o d u i t e d a n s Le Trone A n g e P i t o u . Pièces

comptables,

historiques,

légales

et secrètes,

2e

série, p. 72.)

P r é v o t e a u fut a r r ê t é a u 1 8 f r u c t i d o r p o u r a v o i r f o u r n i d e s a r m e s a u x r o y a l i s t e s ; v o i r à c e sujet u n p l a c a r d s p é c i a l d e L e b o i s , i n t i t u l é Détails exacts et circonstanciés Directoire et

conduits

de la conspiration

et des deux au Temple

conseils

qui

et de ceux

royale,

ou liste

viennent

d'être

contre

lesquels

générale

des membres

mis en état il y

a des mandats

du

d'arrestation d'arrêt.

S o u s la R e s t a u r a t i o n P r é v o t e a u c o n f i r m a c e s faits ; il d é c l a r a i t q u e « si l e s a r m e s fournies p a r lui et ses associés a u x a r m é e s royales depuis 1 7 9 3 j u s q u ' e n 1 8 0 0 é t a i e n t r é u n i e s , e l l e s r e m p l i r a i e n t la s u r f a c e d e la p l a c e V e n d ô m e j u s q u ' a u p r e m i e r é t a g e ». A r a p p r o c h e r é g a l e m e n t d e c e s i n d i c a t i o n s , les d e u x n o t e s d e p o l i c e s u i v a n t e s (Archives nationales, AF 1473) : Ier v e n t ô s e a n I V . — « J ' a y r e m a r q u é q u e c h e z b e a u c o u p d ' a r m u r i e r s , n o t a m m e n t ceux d u Palais Égalité, d e s m e s s i e u r s a c h e t o i e n t tous les p i s t o lets q u i s e t r o u v o i e n t d a n s l e u r s b o u t i q u e s à tel p r i x q u e c e soit et s a n s marchander. Vannier. » I V

24 v e n t ô s e . — « O n r e m a r q u e q u e la p o u d r e à t i r e r e s t e x t r ê m e m e n t r e c h e r c h é e p a r tous les h o m m e s de t o u s les partis. Serait-ce i n q u i é t u d e o u projets hostiles ? » 2. L ' h i s t o i r e d e c e t t e a g e n c e r o y a l e s e r a i t u n e d e s p l u s i n t é r e s s a n t e s c o n t r i b u t i o n s à l ' h i s t o i r e d e la R é v o l u t i o n . A u r e s t e u n p e t i t n e v e u d e l ' a b b é B r o t h i e r , M. B r o t h i e r d e R o l l i è r e , p o s s è d e les p a p i e r s d e s o n p a r e n t , q u i c o n t i e n n e n t d e s d o c u m e n t s c o n s i d é r a b l e s s u r la c o n t r e - r é v o l u t i o n et l e s i n t r i g u e s r o y a l i s t e s à c e t t e é p o q u e : la p u b l i c a t i o n , q u ' i l se p r o p o s e d ' e n faire, é c l a i r e r a d ' u n j o u r n o u v e a u t o u t e c e t t e p é r i o d e e n c o r e b i e n o b s c u r e et sera accueillie avec e m p r e s s e m e n t p a r tous les h i s t o r i e n s d e la période révolutionnaire.


106

ANGE

PITOU

1

de P r e m i l o n . Cette agence, qui était en relations suivies avec V é r o n e , Bâle et L o n d r e s , reçut, au c o m m e n c e m e n t de 1795, l'ordre du p r é t e n d a n t d ' o u v r i r des c o m m u n i c a t i o n s avec le parti a r m é dans les provinces de l'Ouest et n o t a m m e n t avec C h a rette ; Pierre Molette fut mêlé directement à ces négociations. U n revirement considérable contre la Révolution se produisit, en effet, et s'accentua en 1 7 9 5 , a u g m e n t a n t de jour en jour les chances d'une restauration m o n a r c h i q u e . Les princes avaient enfin c o m p r i s le caractère odieux d ' u n e intervention étrangère ; des p o u r p a r l e r s avaient été e n t a m é s avec P i c h e g r u , et alors u n plan très habile fut arrêté, qui devait, d'après l'ordre logique des choses, a b o u t i r au retour de la m o n a r c h i e directement et par les a r m e s françaises. Les pouvoirs de la C o n v e n t i o n arrivaient à échéance, et tout présageait que les élections a m è n e r a i e n t une majorité, sinon de royalistes avérés, tout au m o i n s de c o n s t i t u t i o n n e l s , assez d i s posés par n a t u r e à soutenir une réaction t r i o m p h a n t e ; de ce côté, semblait-il, il n'y avait rien à faire qu'à attendre la consultation p o p u l a i r e , et les agents royalistes de P a r i s n'avaient qu'à entretenir u n aussi bon esprit public. Les élections faites, u n e action s i m u l t a n é e eût été opérée par le comte d'Artois et par le prince de C o n d é ; le premier, d é b a r q u é en F r a n c e , aurait pris le c o m m a n d e m e n t de l'armée de C h a rette, le second sur les b o r d s du R h i n se fût fait reconnaître de l'armée de P i c h e g r u ; la r o y a u t é ainsi p r o c l a m é e à l'Ouest et à l'Est, les deux a r m é e s devaient m a r c h e r t r i o m p h a l e m e n t sur P a r i s , où l'on avait l'assurance justifiée q u e la population accepterait l'aventure au m o i n s avec indifférence, peut-être m ê m e avec faveur. D a n s ce projet, i n c o n t e s t a b l e m e n t habile, il y avait p o u r t a n t u n e l o u r d e erreur, qui faisait attendre p o u r le réaliser que les élections eussent été faites et d o n n a s s e n t ainsi u n e a p p a r e n c e de légalité à de pareilles revendications. C'est là, au reste, une illusion, qui abuse souvent les chefs des o p p o s i t i o n s h e u r e u s e s , de vouloir q u e le peuple agisse légalement à leur place : décevant calcul dont ils e u r e n t p r e s q u e toujours des déboires. La mobilité est, en effet, l'essence du suffrage p o p u l a i r e , et i n n o m -

1. L ' a î n é e s ' a p p e l a i t A n n e - M a d e l e i n e et la c a d e t t e L o u i s e - J o s è p h e : e l l e s h a b i t a i e n t a u M a r a i s , r u e N e u v e - S a i n t e - C a t h e r i n e , n° 6 8 3 ; c'est à e l l e q u e fut a d r e s s é e c e t t e c o r r e s p o n d a n c e d e l a V i l l e u r n o y , q u e p u b l i a M. H o n o r é B o n h o m m e . (Cf. A n g e P i t o u . Pièces remarquables. 1 série.) re


ANGE

107

PITOU

brables sont les m o y e n s par lesquels le pouvoir le peut impressionner : le peuple ne sait pas conspirer, c'est un être d'impression, n o n de ténacité ; et la soudaineté c o m m e la décision sont les conditions m ê m e s d ' u n c o u p d'État. Les princes avaient donc pris leurs dispositions en vue de cette éventualité électorale. Le prince de C o n d é avait reçu de W i c k h a m et de l'Angleterre l'argent nécessaire p o u r acheter l'armée de P i c h e g r u ; de leur côté, pour subvenir aux frais de la campagne, le comte d'Artois et Charette avaient envoyé à Paris un agent très habile, le comte Geslin de la Villeneuve, aux f i n s de négocier u n e m p r u n t de 50,000 francs écus . A cet effet, il entra en relations directes avec Ange Pitou, et ce dernier obtint alors un p o u v o i r signé de lui et contresigné des autres commissaires royaux : l'agence royale de Paris c o m m e n ç a alors u n e p r o p a gande active et assez inconsidérée. Ces diverses menées avaient naturellement donné l'éveil aux républicains. Placée en face de la situation, la C o n v e n t i o n en vit les périls et prit l'initiative de ce coup d'état, devant lequel reculaient ses adversaires : ce semble parfois, en effet, être u n e des fatalités des g o u v e r n e m e n t s parlementaires d'invectiver officiellement le coup d'état, et de ne se maintenir cependant que par le c o u p d'état, jusqu'à ce q u ' u n coup d'état les renverse. Le danger le plus sérieux et le plus immédiat était p o u r lors dans la question électorale, qui pouvait, par les voies légales, faire passer le pouvoir aux e n n e m i s de la C o n v e n t i o n , puis à L o u i s X V I I I ; cette assemblée le c o m p r i t et délibérement sortit d e la légalité, limitant l'exercice des droits populaires en ne soumettant à la réélection q u ' u n tiers de ses m e m b r e s et en donnant aux deux autres tiers le s u r p l u s des places d a n s les n o u veaux conseils. Ainsi la C o n v e n t i o n fournissait un précédent au 18 fructidor et au 18 b r u m a i r e . P o u r pallier cet abus de pouvoir, on voulut que le peuple le ratifiât par une sorte de plébiscite, alors que l'organisation et les h a b i t u d e s électorales rendaient ce système parfaitement impraticable et illusoire . 1

2

3

1. A n g e P i t o u . Une vie orageuse, je s a i s c o m m e n t . » 2. Diverses

pièces

concernant

t. II. p . 37. — P i t o u a j o u t e : « Il le t r o u v a ,

les réclamations

du sieur

Louis-Ange

Pitou.

L e s d e m o i s e l l e s M o r e d e P r é m î l o n o n t d é c l a r e : « M. P i t o u avait d e s p o u v o i r s et u n e m i s s i o n d u g é n é r a l en c h e f d e s a r m é e s r o y a l e s d e la V e n d é e ; ces t i t r e s é t a i e n t s i g n é s de M. le c o m t e G e s l i n et d e s c o m m i s s a i r e s d u R o i . » 3. De fait, s u r six m i l l i o n s d ' é l e c t e u r s , cinq m i l l i o n s s ' a b s t i n r e n t , et e n c o r e


108

ANGE

PITOU

Ce c o u p d'état o p p o r t u n , qui attestait un retour aux traditions jacobines, s'il inquiéta l'opinion, dérouta c o m p l è t e m e n t les royalistes. Ils c r u r e n t alors qu'il fallait b r u s q u e r les choses et le comte d'Artois s'embarqua sur la flotte anglaise p o u r rejoindre en Vendée l'armée de Charette ; P i c h e g r u , de son c ô t é , très p o p u l a i r e à P a r i s , essayait d'amener à une décision ferme le prince de C o n d é , paralysé par les A u t r i c h i e n s . L'agence de P a r i s s'imagina, elle, que l'action devait s'engager dans la capitale, et, t r o p confiante sur les facilités de réussite d'une insurrection parisienne, crut q u ' u n 10 août p o u r r a i t se faire aussi aisément contre la C o n v e n t i o n que contre L o u i s XVI : dans ce calcul les royalistes faisaient abstraction de l'armée et ne s o u p ç o n n a i e n t pas B o n a p a r t e . Il se fit alors dans les partis un classement assez singulier : d'une part, la C o n v e n t i o n , s o u t e n u e par les députés jacobins qu'elle avait proscrits en prairial, et disposant de la force a r m é e ; de l'autre la foule des m é c o n t e n t s . E t il ne faudrait pas croire que les royalistes fussent seuls à former ce dernier parti, le r e c r u t e m e n t en était bien plus considérable : en effet, les nouveaux enrichis aussi bien que la jeunesse t h e r m i d o r i e n n e réclamaient la fin d'un g o u v e r n e m e n t aussi c h a n g e a n t , et s o u haitaient un roi qui leur garantît la légitime jouissance des fortunes i m m e n s e s qu'ils avaient acquises ; c'étaient eux les plus ardents agents de L o u i s X V I I I , les alliés des émigrés et les protestataires les plus violents. Ces divers e n n e m i s de la C o n v e n t i o n disposaient de vingt-six des sections de la capitale et la section Le Pelletier devint leur quartier général et le foyer de l'insurrection ; ils c o m m e n c è r e n t alors u n e active p r o p a g a n d e p o u r secouer de sa t o r p e u r le peuple de P a r i s , p o u r qui l'indifférence était devenue la seule religion politique, et qui, pillé d'un côté, grugé de l'autre, se souciait peu de p r e n d r e parti dans la querelle, dont il était toujours assuré de payer les frais. C e p e n d a n t la majorité des gens, qui s'offraient encore le luxe d'une opinion politique, était p o u r les sections contre la C o n vention. A ces menées des sectionnaires, la C o n v e n t i o n répondit en se mettant en p e r m a n e n c e ; de leur côté, prévoyant u n e lutte, les opposants essayèrent d ' e m b a u c h e r l'armée, formée en c a m p sous d a n s le m i l l i o n q u i v o t a , il faut c o m p r e n d r e l ' a r m é e (Archives A 638 ). 2

3

nationales,


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P a r i s , et prirent u n peu trop facilement leurs désirs p o u r des réalités. P o u r se former u n e troupe dans la ville m ê m e , ils gagèrent alors les ouvriers et la plèbe jacobine, q u e la C o n v e n tion avait maltraités, et ils d o n n è r e n t à ces nouveaux mercenaires le titre de Patriotes de 89 : « Quiconque — écrit Ange Pitou — a voulu servir dans cette armée, eût-il été royaliste jusqu'au 4 octobre 1 7 9 5 , est devenu patriote de 89 ; car tous les individus sans distinction étaient armés de sabres et de fusils qui avoient servi contre les rebelles du faubourg Antoine et par cette bizarrerie, qui ne se voit qu'en révolution, les citoyens de la section des Quinze-Vingts sont dans ce même jour munis, par les membres des mêmes comités qui en ont fait le siège, des mêmes fusils qui ont servi aux assiégeans contre qui ils combattent . 1

D a n s la soirée du 1 1 au 1 2 vendémiaire, les soldats d u camp sous P a r i s investissaient la section d u T h é â t r e F r a n ç a i s , et, c o m m e les m e m b r e s refusaient de séparer, l'enceinte était fermée, les scellés mis sur les papiers et la sonnette du président confisquée. Ce premier c o u p de force présageait u n e action décisive : le 1 2 v e n d é m i a i r e , la C o n v e n t i o n fit distribuer à tous ses partisans des a r m e s , des vivres, du v i n , de l'eau-de-vie, et transforma le jardin national, la place du T r ô n e renversé, le C a r r o u s e l , les C h a m p s - E l y s é e s en parcs d'artillerie... Les sectionnaires eux aussi d'exciter les artisans du faubourg Saint-Antoine. Le 1 3 , à midi, la situation de c h a q u e parti était ainsi établie : Les t r o u p e s de la C o n v e n t i o n , maîtresses d u secteur c o m p r i s entre le quai de l'École et le P o n t de la Révolution , o c c u paient, en outre, les C h a m p s - É l y s é e s et la rue S a i n t - H o n o r é depuis le boulevard de la Madeleine jusqu'au P a l a i s - R o y a l ; leur quartier général était r u e de l'Échelle, au cul-de-sac Daup h i n , en face le comité de Sûreté Générale ; Les sectionnaires, sur la rive gauche du fleuve, c a n t o n n é s entre le quai des Q u a t r e - N a t i o n s 4 et le P o n t - N a t i o n a l occu2

3

5

1. A n g e P i t o u . Les

13

torts

de la Convention

envers

le peuple.

— C'est à cet

o u v r a g e q u e s o n t e m p r u n t é s l e s d é t a i l s r a p p o r t é s ici s u r c e t t e j o u r n é e d u vendémiaire. 2 . A u j o u r d ' h u i p o n t d e la C o n c o r d e . 3 . L e b o u l e v a r d d e l a M a d e l e i n e a l l a i t a l o r s s u r le t e r r a i n a c t u e l d e la r u e d e la P a i x , j u s q u ' a u x r u e s S a i n t - H o n o r é e t d u f a u b o u r g S a i n t - H o n o r é . 4 . E n face le p a l a i s d e s B e a u x - A r t s . 5. P o n t - R o y a l .


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paient, sur la rive droite, la Butte des Moulins et le secteur compris entre la rue S a i n t - H o n o r é et les boulevards des Capucines et du T e m p l e . Les troupes de la C o n v e n t i o n , par le fait de cette position, se trouvaient enveloppées, mais elles étaient solides et c o m pactes et leur adversaire inconsistant et disséminé. S u r t o u t elles étaient c o m m a n d é e s par un chef q u i , spectateur des journées du 2 0 juin et du 1 0 août, était renseigné sur le combat de rues et allait p r e n d r e ses dispositions en c o n s é q u e n c e ; les sectionnaires, eux, étaient sans direction et presque sans m u n i t i o n s . Ajoutons que le t e m p s était mauvais et que, dans la nuit, la pluie était t o m b é e a b o n d a m m e n t . J u s q u ' à q u a t r e h e u r e s et demie, on s'escarmoucha s u r t o u t de la voix... D e s l é g i o n s d ' h o m m e s a r m é s affluent d a n s t o u s les q u a r t i e r s v o i s i n s de l ' A s s e m b l é e ; d ' u n c ô t é , o n e n t r e de l a R é p u b l i q u e , d o n t

en

pourparlers

avec les soldats

p l u s i e u r s sont pris de vin. T o u s les

soldats

r é p o n d e n t à l'envi : n o u s f r a t e r n i s o n s avec les b o n s c i t o y e n s , n o u s les d é f e n d r o n s j u s q u ' à la m o r t , m a i s n o u s n e v o u l o n s p a s q u ' u n e p o i g n é e d'intrigants

de

sections

d o m i n e n t la m a j o r i t é

d u p e u p l e et l a C o n -

v e n t i o n ; n o u s ne v o u l o n s ni de r o y a l i s t e s ni d e j a c o b i n s . L e s tirailleurs des s e c t i o n n a i r e s sont la ci-devant milice des C o m i t é s du gouvernement. ... P a r m i

ces

jeunes

gens,

on peut

trouver

des h o m m e s égarés ;

m a i s o n n ' y r e n c o n t r e ni d e s s a g e s , ni d e s i m p a r t i a u x ; ils o n t é p o u s é la q u e r e l l e

l ' a f f a i r e t r a î n e e n l o n g u e u r et q u ' o n v i e n n e à se Un

tous

d e l e u r s c h e f s , et c e s c h e f s o n t t o u t à p e r d r e si réconcilier.

e s c a d r o n d e j e u n e s g e n s v o l t i g e ç à et l à et s ' a r r ê t e v i s - à - v i s d e

la r u e d e la C o n v e n t i o n ,

ci-devant cul-de-sac Dauphin.

coup de feu est tiré par des sectionnaires.

Le

premier

Des h o m m e s en e m b u s c a d e

o n t e n g a g é le c o m b a t p l u t ô t d e l e u r p r o p r e m o u v e m e n t q u e d e l'aveu de

l e u r s c h e f s . J e n e p a r l e r a i p o i n t ici d e s c o n j e c t u r e s a b s u r d e s

les d e u x

partis

ont

mises

en

avant

pour

l é g i t i m e r l ' a t t a q u e et

d é f e n s e . Je c r o i s s e u l e m e n t q u e n i l ' u n n i l ' a u t r e n e s o n t

que la

responsables

de l ' a t t a q u e , c a r d e s d e u x c ô t é s é t a i e n t d e s h o m m e s i n d i s c i p l i n é s , et la m a j o r i t é n'est p a s g a r a n t e d e s fautes g r a v e s d e s

individus.

A ces coups de feu des sectionnaires, la t r o u p e riposta par la décharge fameuse qui brisa les m a r c h e s de l'église S a i n t - R o c h et décima une colonne entière des sections Le Pelletier et de la Butte des M o u l i n s ; des fenêtres alors on tire indistinctement sur les sectionnaires et sur la t r o u p e , qui répond par des fusillades. O n porte les blessés de la C o n v e n t i o n dans le salon de la


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L i b e r t é ; les sectionnaires, p o u r ameuter la foule, p r o m è n e n t les leurs par les rues : cette m a n œ u v r e réussit, et bientôt la t r o u p e est cernée de toutes parts. P o u r se dégager, celle-ci porte son effort sur les sectionnaires de la rive gauche, et u n bataillon, déployé du P o n t Royal au quai de l'École, fait feu sur la section de l ' U n i t é , établie sur le quai des Q u a t r e - N a t i o n s , tandis que les c a n o n n i e r s la p r e n n e n t d'autre part en flanc à h a u t e u r de la rue de B e a u n e . A sept heures du soir, de N a n t e r r e et de S a i n t - G e r m a i n , des secours arrivent aux sectionnaires, mais, enveloppés qu'ils sont par les c o n v e n t i o n n e l s des C h a m p s - É l y s é e s , leur jonction ne peut s'opérer ; le vif de l'action est toujours rue de l'Echelle en face Saint-Roch et rue de Richelieu. A onze heures le feu cesse... Cependant le calme le plus effrayant règne dans toute la ville, et, comme l'apathie et la paresse sont la seconde nature des riches et des indolens, aucun ne songe à dépaver les rues, soit pour se défendre, soit pour empêcher l'ennemi d'avancer. Le silence de la nuit n'est interrompu que par les cris de quelques mères de famille, renfermées chez elles qui versent des pleurs et demandent aux passants ou à leurs voisins des nouvelles de leurs pères, de leurs époux ou de leurs enfants. Quelques-unes, attachées au brancard sanglant, sur lequel on apporte leurs parents, sont échevelées, couvertes de sang, pâles et poussent des cris de vengeance et de désespoir. Des deux côtés, la nuit est employée à ramasser les cadavres qui sont jetés par m o n c e a u x dans l'église Saint-Roch p o u r être ensuite enterrés au cimetière de la Madeleine : le chiffre en est de 200 p o u r les c o n v e n t i o n n e l s , de 3,000 p o u r les sectionnaires ; « mais si P a r i s n'est pas à feu et à sang — avoue Ange P i t o u — « n o u s devons en savoir gré à la t r o u p e de ligne, car dans la « nuit du 13 au 14, p e r s o n n e n'a songé à se mettre sur la d é « fensive, et les chefs sectionnaires ont été les plus lâches et les « plus s o u m i s ». Le 14 vendémiaire, au petit m a t i n , les b a d a u d s , suivant leur constante c o u t u m e , vont voir le théâtre des événements de la veille ; les C o n v e n t i o n n e l s laissent faire. U n e prise d'armes a lieu à neuf heures du m a t i n , et la générale est battue : le comité du T h é â t r e F r a n ç a i s a lancé u n violent appel aux a r m e s , auquel seule a r é p o n d u la section Lepelletier ; l'abattement est général p a r m i les sectionnaires, et à onze heures toute résistance a cessé. La t r o u p e alors, sans c o u p férir, s'empare de la section Lepelletier a b a n d o n n é e .


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Telle fut cette j o u r n é e du 13 v e n d é m i a i r e , sur laquelle il est encore bien malaisé de se faire u n e o p i n i o n , tant les causes d o n t elle procéda sont complexes et contradictoires : la C o n v e n t i o n sans doute, trouva, p o u r la protéger, des défenseurs q u e son attitude et son passé ne lui méritaient guère ; d ' a u t r e part, les aventuriers, qui se mêlèrent aux royalistes, les c o m p r o m i r e n t et discréditèrent leurs r e v e n d i c a t i o n s . Si la lutte n'eût été entre F r a n ç a i s , l'armée seule eût pu r é u n i r toutes les s y m p a t h i e s , mais la tristesse n'est-elle point le sentiment d o m i n a n t dans ces guerres civiles, où il n'y a jamais de v a i n q u e u r , et toujours u n e vaincue, la P a t r i e , qui en sort affaiblie et d i m i n u é e ?... Les c o n s é q u e n c e s de cette j o u r n é e du 13 vendémiaire furent considérables ; elle sauva la R é p u b l i q u e , révéla B o n a p a r t e et, par surcroît, jeta le désarroi dans le parti royaliste. A P a r i s , tout espoir de retour à u n autre état de choses était ruiné p o u r l o n g t e m p s : u n e c o m m i s s i o n militaire condamnait à m o r t , à la prison ou aux fers, les royalistes convaincus ou s o u p çonnés d'avoir prêté les m a i n s à cette conspiration ; les j o u r n a listes M i c h a u d , La Devèze, R i c h e r - S é r i s y , envoyés devant ce t r i b u n a l , étaient par lui c o n d a m n é s à mort ; les demoiselles M o r e de P r é m i l o n étaient arrêtées, ainsi que les abbés B r o t h i e r et Le Maître ; et, fait plus grave, la c o r r e s p o n d a n c e de ce dernier, qu'il avait eu l ' i m p r u d e n c e de ne pas d é t r u i r e , saisie, faisait c o n naître les secrets des opérations de l'intérieur, et c o m p r o m e t t a i t douze cents royalistes. Le comte Geslin, bien q u e signalé à la police, voulut partir s u r - l e - c h a m p p o u r prévenir C h a r e t t e de la t o u r n u r e qu'avaient prise les é v é n e m e n t s et e m p ê c h e r M o n s i e u r de d é b a r q u e r : u n e telle précipitation eût achevé de tout perdre ; Ange P i t o u le lui fit c o m p r e n d r e , et Geslin retarda son voyage de q u e l q u e s j o u r s . Sa mission, au reste, eût été parfaitement superflue, car les Anglais, peu soucieux de s'engager dans u n e aventure aussi c o m p r o m i s e , refusaient de d é b a r q u e r le comte d'Artois, et, le 17 n o v e m b r e , m a l g r é les instances de C h a r e t t e , le dirigeaient de force sur Jersey. De son côté, P i c h e g r u , voyant les forces d o n t disposait la C o n v e n t i o n , l'habilité de B o n a p a r t e , l'éventualité d'obstacles multiples et l'indécision des p r i n c e s , suspendait toutes négociations, et bientôt quittait l'armée p o u r la politique. L a partie était p e r d u e , et bien p e r d u e ; c'était la d é b a n d a d e , et il n'y avait plus qu'à se m o n t r e r beau j o u e u r . Ange P i t o u , dans cette occurrence, déploya u n e belle énergie et s'employa à tirer


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d ' e m b a r r a s ses camarades c o m p r o m i s ; il savait c o m m e n t agir sur la police et m ê m e sur la justice, bon n o m b r e de royalistes, et n o t a m m e n t les demoiselles More de P r é m i l o n , eurent m ê m e à se féliciter de ses connaissances à ce sujet . Loin de se laisser abattre par les événenemts, il en reçut, au contraire, c o m m e u n coup de fouet : il était de ces t e m p é r a m e n t s que l'adversité a c tionne et stimule, et qui d o n n e n t leur mesure dans la lutte et les revers. Au l e n d e m a i n de vendémiaire, jugeant que les causes du m é c o n t e n t e m e n t populaire subsistaient toujours, il résolut de travailler l'esprit public, d'exaspérer les ressentiments populaires, et de poser à nouveau la question sur un terrain plus favorable. A cet effet, il usa du livre et de la chanson. D a n s les derniers jours de vendémiaire, il publiait une b r o c h u r e intitulée : Les torts de la Convention envers le peuple. — Les torts du peuple envers la Convention, ou les causes et les horreurs de la guerre civile à Paris, le 13 vendemiaire an IV de la République. 1

. . . . Q u a n d je s e r o i s r o y a l i s t e c o m m e

quelques idiots ne

manque-

r o n t p a s d e le d i r e , e n l i s a n t c e t é c r i t — d é c l a r e - t - i l — v o i l à le

plan d e

c o n d u i t e d o n t j e n ' a i j a m a i s d é v i é : Me s o u m e t t r e à l a v o l o n t é g é n é -

être, mais q u i moment q u ' i l e s t éta-

r a l e q u i é t a b l i t le g o u v e r n e m e n t , t o u t v i c i e u x qu'il p e u t d e v i e n t p o u r t a n t le g o u v e r n e m e n t d e t o u s , d u

b l i soit par la j u s t i c e , s o i t p a r l a f o r c e ; c o n s a c r e r à c e g o u v e r n e m e n t , qui e s t la patrie d e t o u s , m e s f a c u l t é s m o r a l e s e t p h y s i q u e s , mes b i e n s , m o n sang, m a f o r t u n e , v o i l à ma p r o f e s s i o n d e foi et ma conduite... avoir l e d r o i t d ' a p p r o u v e r o u d ' i m p r o u v e r en moi-même la loi à l a q u e l l e j e m e s o u m e t s , v o i l à la l i b e r t é q u e t o u s les tyrans du m o n d e n e m ' a r r a c h e r o n t q u ' a v e c la v i e .

Sous le couvert de ces déclarations, il fit une œuvre de propagande royaliste d ' u n e habileté c o n s o m m é e : dans une première 1. L e s d e m o i s e l l e s M o r e d e P r é m i l o n , q u i s e r v a i e n t d e s e c r é t a i r e s a u x a g e n t s d u r o i , a v a i e n t t r a n s c r i t les p l a n s d e m a n d é s p a r L o u i s X V I I I et C h a r l e s X à l ' a g e n c e d e P a r i s : e l l e s f u r e n t a r r ê t é e s p o u r cela et l ' u n e d ' e l l e s subit soixante-douze jours de secret. Elles sortirent de prison, grâce a u x a s s i g n a t s d ' A n g e P i t o u ; e l l e s lui o n t r e n d u e n 1 8 2 4 l ' i m p o r t a n t t é m o i g n a g e q u e voici : « L e s a v a n c e s q u e M. P i t o u a faites p o u r s a u v e r les a g e n t s d u Roi s o n t r é e l l e s , c o n s i d é r a b l e s . . . P o u r n o t r e c o m p t e , n o u s lui d e v o n s d e u x fois la vie et la l i b e r t é , et ce n ' e s t j a m a i s d e sa b o u c h e q u e n o u s a v o n s a p p r i s ce q u e M . P i t o u a fait p o u r les r o y a l i s t e s c o m p r o m i s . D a n s la m é m o r a b l e affaire G e s l i n , d o n t le m i n i s t è r e d u roi c o n n a î t t o u s les d é t a i l s , il a fallu, n o u s dit u n d e s m e m b r e s d u t r i b u n a l , le c o u r a g e , l ' a d r e s s e et les m o y e n s de l ' u n d e v o s c a m a r a d e s p o u r v o u s t i r e r d ' u n si m a u v a i s p a s » (cf. Diverses pièces

concernant

les réclamations

du sieur

Louis

Ange

Pitou).

8


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partie de cet o u v r a g e , il racontait, avec impartialité et en sérieux historien, les événements de v e n d é m i a i r e ; dans u n e seconde, il établissait les torts r é c i p r o q u e s des partis et plaçait la cause de tout le mal dans le discrédit croissant des assignats. Si nous avons plus de bien que de dettes, notre papier-monnaie ne peut et ne doit rien perdre chez les puissances, avec qui nous avons fait la paix ; car, suivant nos traités, nous restons propriétaires, de l'aveu de nos alliés, des biens du clergé et des émigrés. Ces puissances alliées, connaissant nos possessions, ne peuvent donc pas discréditer notre monnaie ; cependant l'assignat n'a pas plus de valeur à Berlin qu'à Paris. Cette méfiance est la source de l'agiotage et l'annonce de la banqueroute ; nous n'avions jadis qu'une certaine quantité de métal, dont la valeur ne diminuait pas du jour au lendemain de 400 pour 100. Aujourd'hui, l'assignat baisse dans cette proportion ; nous en centuplons la quantité pour la réduire à sa primitive valeur ; nous quadruplons donc la dette sans quadrupler notre fortune ; que conclure de ce procédé? que nous faisons chaque jour une banqueroute partielle, voilà le mal que personne n'ose publier. C'était mettre le doigt sur la plaie ; placer la question sur ce terrain était u n e m a n œ u v r e des plus habiles, capable d'atténuer l'effet de la défaite du parti royaliste, car le mal d é n o n c é était indéniable : le signaler, c'était en exaspérer l'acuité et suggérer au p o p u l a i r e des pensées, qui ne devaient pas être à l'avantage de la R é v o l u t i o n . Il faut croire que les royalistes c o m p r i r e n t le parti qu'ils pouvaient tirer de cette b r o c h u r e , car ils lui firent u n e réclame c o n sidérable ; dans son n u m é r o du 4 b r u m a i r e an IV, l ' A m i du Peuple déclare q u e « cet ouvrage, affiché dans tout P a r i s , circule déjà dans les d é p a r t e m e n t s et que tous les h o n n ê t e s gens (lisez : les réactionnaires! l'envoient à profusion à tous leurs bons amis ». De son côté, Ange P i t o u , qui avait toujours sa place de rédacteur à l ' A m i du peuple de Lebois, p o u r solliciter plus vivement l'attention sur son livre, se mit à l'attaquer v i g o u r e u s e m e n t dans le journal jacobin ; le témoignage de Babœuf sur ce point est très affirmatif, et on peut avoir l'assurance que tous les articles, parus dans les n u m é r o s des 2 , 4, 6 et 7 b r u m a i r e sous ce titre : « Le t h e r m o m è t r e de la Révolution sur la journée du 1 3 vendémiaire », sont de la m a i n de l'écrivain r o y a l i s t e . Ce sont là, en effet, de savantes attaques, des articles é v i d e m m e n t écrits dans un but opposé à la ligne politique du journal ; l'auteur


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PITOU

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d o n n e du livre qu'il critique de copieuses citations, prises t o u jours aux endroits susceptibles d ' i m p r e s s i o n n e r le lecteur ; parfois m ê m e il termine son article s u r u n e citation défavorable à sa cause, en déclarant qu'il y répondra dans un prochain n u m é r o ; mais d'ici là l'effet était produit. E t le pauvre Lebois ne voyait rien à toutes ces m a c h i n a t i o n s ! Il est à peu près constant qu'Ange P i t o u , entré à l ' A m i du Peuple p o u r servir les G i r o n d i n s , y d e m e u r a , au su des royalistes ; car à cette époque ses relations avec les agents de L o u i s X V I I I sont certaines, et très p r o b a b l e m e n t son n o m d u t figurer dans les papiers de Le Maître. Il continuait toujours avec succès son métier de c h a n t e u r des rues, faisant plus particulièrement au peuple le tableau de ses misères et l'excitant journellement contre le g o u v e r n e m e n t ; ses cahiers s e vendaient bien, et il avait alors à Paris deux domiciles, rue S a i n t - A n d r é - d e s - A r t s et rue Saint-Jacques, n° 5. Sa r e n o m mée grandissait sans qu'il se mît p o u r t a n t trop en avant, mais auprès de la police il était complètement « brûlé » ; ses anciens confrères le dédaignaient et ses b o n s petits camarades des Annales Patriotiques et Littéraires attirèrent m ê m e fort m é c h a m m e n t s u r lui l'attention de la police, en insérant cet article dans le n u m é r o du 27 b r u m a i r e an IV : L e s c h a n s o n s , l e s c o m m e n t a i r e s , l e s g r o u p e s et l e s m o t i o n s ne r é u s s i r o n t p a s p l u s s u r le p o n t N o t r e - D a m e q u e d a n s la s e c t i o n L e p e l l e t i e r . H i e r e n c o r e , s u r ce p o n t N o t r e - D a m e , o n s u r p r i t un chanteur, déguisé en royaliste q u i , d ' u n e v o i x f a u s s e et d ' u n t o n p i t o y a b l e , chantoit l e s m a l h e u r s d u p e u p l e , sa f a i m , sa p a t i e n c e , et l a i s s o i t c l a i r e m e n t , m a i s t r è s c l a i r e m e n t e n t e n d r e q u e c'est d a n s u n a u t r e o r d r e d e c h o s e s q u e le p e u p l e a u r a d u p a i n , d u b o i s , de la c h a n d e l l e . Mais pourquoi ne pas arrêter ce chanteur, déguisé en royaliste ? P o u r q u o i la p o l i c e n ' e s t - e l l e p a s e n c o r e o r g a n i s é e ? P o u r q u o i s e s b u r e a u x s'occupent-ils m o i n s d'arrêter les m a u v a i s j o u r n a u x q u e d e les lire ? P o u r q u o i les c o m m i s ont-ils d e s c o n n a i s s a n c e s et d e s a m i s j u s q u e s d a n s la classe d e s c h a n t e u r s d é g u i s é s e n r o y a l i s t e s ?

Le résultat de cette d é n o n c i a t i o n ne se fit pas attendre ; le 28 b r u m a i r e Ange P i t o u était arrêté, le procès-verbal suivant en fait foi : Le 28 b r u m a i r e an IV d e la R é p u b l i q u e f r a n ç a i s e u n e et i n d i v i s i b l e . 1 0 h e u r e s 3/4 d u m a t i n , n o u s , c o m m i s s a i r e d e p o l i c e d e la s e c t i o n


116

ANGE

du P a n t h é o n

1

Français ,

vertu d'une o r d o n n a n c e

assiste

PITOU

du citoyen

d e la C o m m i s s i o n

secrétaire-greffier,

en

administrative de Paris,

e n date d u jour d'hier, à n o u s r e p r é s e n t é e p a r le c i t o y e n G a m b e t t e , inspecteur de police, nous s o m m e s

t r a n s p o r t é s r u e J a c q u e s , n° 5 , o ù

étant m o n t é s a u d e u x i è m e étage d e la dite m a i s o n s u r le d e r r i è r e , y avons

trouvé dans u n e chambre

le n o m m é

auquel nous avons donné communication

Pitou

dudit

y demeurant

2

,

ordre portant entre

a u t r e s d e faire p e r q u i s i t i o n d e t o u s p a p i e r s é c r i t s o u i m p r i m é s , d e n o u s saisir d e t o u s c e u x qui n o u s paraîtront suspects. Ce à quoi ledit P i t o u a dit être prêt d'obtempérer, lequel ordre restera a n n e x é au présent. En conséquence, Gambette papiers

avons en présence dudit Pitou

s u s n o m m é fait l a p e r q u i s i t i o n

imprimés

o u écrits

que nous

et

du

citoyen

la p l u s e x a c t e d e t o u s l e s avons

trouvés

dans

ladite

chambre. Y avons trouvé : 1° U n c a h i e r d e c h a n s o n s i m p r i m é e s , u n p e t i t l i v r e t c o n t e n a n t s e i z e feuillets, couvert d'un papier bleu, renfermant treize c h a n s o n s

dont

Le désespoir du peuple contre les agioteurs, p e u p l e , e t l a d e r n i è r e Le portrait du peuple,

la p r e m i è r e i n t i t u l é e

sur

l'air d u R é v e i l d u

sur

l'air d e F i g a r o

3

;

2 ° D e u x m a n u s c r i t s i n t i t u l é s Autel de Philène; 3° U n a u t r e m a n u s c r i t e n c h a n s o n , i n t i t u l é

Bataille de Malplaquet

o u les m e n e u r s d u 13 v e n d é m i a i r e ; 4° U n e lettre datée et timbrée d e L y o n ,

e n date

du 29 pluviôse

an III. D e suite a v o n s , a u x t e r m e s d e l'ordre s u s daté, saisi t o u s l e s dits papiers

et autres q u i n o u s o n t paru

dit c i t o y e n G a m b e t t e

s u s p e c t s , et les a v o n s remis au

p o u r être e n v o y é s à la C o m m i s s i o n d e p o l i c e ,

après les avoir renfermés dans u n sac de toile. D e s u i t e , a t t e n d u qu'il qu'il avait

son domicile

nous

a été déclaré par ledit citoyen

rue André des Arcs,

maison

Pitou

d e la P a i x

g a r n i e , e t q u e la c h a m b r e o ù n o u s s o m m e s n e l u i s e r v a i t q u e d ' a t e l i e r , nous s o m m e s transportés

s u s d i t e m a i s o n d e la P a i x o ù é t a n t e n sa

présence dans une chambre

au deuxième étage,

n'y a v o n s

trouvé

1. A r c h i v e s d e la P r é f e c t u r e d e p o l i c e d e la S e i n e . P r o c è s - v e r b a u x d ' a r restations. 2. E n m a r g e o n lit : « d a n s l a q u e l l e c h a m b r e n o u s n ' a v o n s t r o u v é s p o u r t o u s m e u b l e s q u e d e u x t a b l e s et d e s t a b o u r e t s . » 3. P o u r s e s c h a n s o n s A n g e P i t o u u t i l i s a i t a s s u r é m e n t les c o u p l e t s d i v e r s d e s o n Tableau de Paris en vaudeville : a i n s i il e s t b i e n é v i d e n t q u e ce « p o r t r a i t d u p e u p l e », s u r l'air d u F i g a r o , n ' e s t a u t r e q u e le v a u d e v i l l e d u n e u v i è m e n u m é r o (voir p l u s h a u t , p a g e 8 0 ) , q u i d é b u t e a i n s i : C'est u n être bien é t r a n g e , Q u e c e peuple de Paris !


ANGE

117

PITOU

qu'une lettre qui nous a paru suspecte, que nous avons réunie avec les autres papiers dans le même sac. Sur la feuille duquel nous avons apposé notre cachet, portant en bas les lettres M. C. Et de tout ce que dessus avons dressé le présent procès-verbal dont nous avons donné lecture audit Pitou et Gambette, qui ont signé avec nous et le secrétaire greffier. Ange P i t o u fut transféré à la F o r c e . Le comte Geslin alors quitta P a r i s , et, sous le n o m de Lesage, se rendit dans l ' E u r e p o u r concerter u n e opération avec les C h o u a n s . Le I nivôse, il était arrêté à Tillières, porteur des titres d'un e m p r u n t de 20,000 francs en n u m é r a i r e , en date du 1 n o v e m b r e 1 7 9 5 , et passé à son o r d r e par L e v e n e u r ; des recherches furent opérées à O r l é a n s chez Lesage et chez ce dernier, mais ceux-ci avaient eu soin d'anéantir leur c o r r e s p o n d a n c e , et, grâce à cette précaution, Ange P i t o u , qui avait t r e m p é dans l'affaire, put avoir la vie sauve. Le comte Geslin, ramené à P a r i s , fut c o n d a m n é à m o r t par la C o m m i s s i o n militaire . Ange P i t o u d e m e u r a à la F o r c e jusqu'au 24 g e r m i n a l , où il fut remis en liberté ; dans son séjour en cette prison, il eut er

er

1

2

1. « M a l g r é q u e M M . L e v e n e u r et L e l a r g e f u s s e n t d é s i g n é s à la p o l i c e d ' O r l é a n s c o m m e c o m p l i c e s d u c o m t e d e G e s l i n et q u ' i l s f u s s e n t o b l i g é s d e se c a c h e r , c e p e n d a n t ils a s s e m b l è r e n t les r o y a l i s t e s d e c e t t e ville et se r é u n i r e n t à q u e l q u e s V e n d é e n s p o u r a r r a c h e r le c o m t e d e G e s l i n d e la m a i n d e s g e n d a r m e s d a n s la r o u t e d e T i l l i è r e s à P a r i s . M e r l i n de D o u a i , q u i é t a i t m i n i s t r e d e la j u s t i c e , en fut p r é v e n u p a r le c o m m i s s a i r e d u p o u v o i r e x é c u t i f d e T i l l i è r e s ; il fit p r e n d r e d e s m e s u r e s e x t r a o r d i n a i r e s d e s û r e t é : le m o m e n t d u t r a n s f è r e m e n t fut t e n u s e c r e t , et le p r é v e n u fut a m e n é p a r u n e r o u t e d é t o u r n é e . C e s a c t e s d e d é v o u e m e n t et m i l l e a u t r e s d u m ê m e g e n r e s o n t i n c o n n u s . » ( A n g e P i t o u . Une vie orageuse, t . II. p . 4 5 . ) 2. « E n 1 7 9 6 , j ' é t a i s e n p r i s o n à la F o r c e p o u r a v o i r é c r i t c o n t r e l ' e m p r u n t forcé et le 13 v e n d é m i a i r e : j ' a i v u c e l u i q u e l ' o p i n i o n p u b l i q u e d é s i gniat c o m m e l'assassin de M de L a m b a l l e . C'était u n g r a n d m a r i n i e r du P o r t a u B l e d , n o m m é N i c o l a s ; il fut c o n d a m n é a u x g a l è r e s a v e c d e u x a u t r e s . L e r e s t e , et c ' é t a i e n t les e x é c u t e u r s d e s m a s s a c r e s à 6 f r a n c s , à 7 f r a n c s et à 12 f r a n c s p a r jour, fut m i s e n l i b e r t é à c e t t e é p o q u e p o u r n e p a s faire r é t r o g r a d e r la R é v o l u t i o n . L e m ê m e N i c o l a s é t o i t si a b h o r r é m ê m e d e s a s s a s s i n s q u ' i l s e n o n t fait j u s t i c e a u b a g n e . Au r e s t e je l u i ai e n t e n d u d i r e : « N o u s n e f û m e s q u e les a g e n s s e c o n d a i r e s ; n o u s s o m m e s « d a n s les fers, et n o s c h e f s s o n t d a n s les h o n n e u r s . » ( A n g e P i t o u . L'Urne me

des Stuarts.

p.

150.)

A n g e P i t o u , d a n s l ' A l m a n a c h - t a b l e t t e s o u Calendrier historique des grands événements pour l'année 1809 a v a i t déjà d o n n é s u r les a s s a s s i n s d e s e p t e m b r e les r e n s e i g n e m e n t s s u i v a n t s : « L a G i r o n d e , a p r è s la m o r t d e L o u i s X V I , o r d o n n a u n e e n q u ê t e c o n t r e les a n a r c h i s t e s , les a s s a s s i n s et les v o l e u r s , q u i a v a i e n t d é s h o n o r é la j o u r n é e


118

ANGE

PITOU 1

bien vite fait d'acquérir les b o n n e s grâces du geôlier et les faveurs de son épouse ; n'avait-il pas p o u r réussir a u p r è s de l'une et de l'autre deux puissants m o y e n s , u n e aimable t o u r n u r e et b e a u c o u p d'assignats ? O n peut d o n c croire qu'il ne s'ennuya pas trop d a n s sa p r i s o n , et que le t e r m e de cinq mois qu'il y resta ne lui parut point trop long : mais cette villégiature porta un c o u p fatal à l ' A m i du Peuple, q u i , ne p o u v a n t servir à sa clientèle sa ration a c c o u t u m é e de factices violences, se mit à péricliter ; en nivôse, Lebois cherchait toujours un rédacteur en chef, et B a b œ u f essayait d'y caser aux lieu et place de Pitou « le b o n populacier S i m o n », p o u r e m p ê c h e r le j o u r n a l « de t o m b e r encore d a n s de mauvaises m a i n s ». d u 10 a o û t . U n f é d é r é d e M a r s e i l l e , n o m m é N e v o c , p â l e et t r e m b l a n t la fièvre, m o n t a à la t r i b u n e d e s J a c o b i n s et t i n t ce d i s c o u r s q u e j ' a i c o p i é d a n s le t e m p s , s o u s la d i c t é e d e l ' o r a t e u r : « O n n o u s m e n a c e a u j o u r d ' h u i « p o u r a v o i r o b é i a u x o r d r e s d u p e u p l e ; o u i , j ' e n ai t u é v i n g t , je n e le c a c h e « p a s ; m a i s o n m ' a d i t q u e je faisais b i e n ; v o u s m e l'avez o r d o n n é , et je « r é c l a m e v o t r e a p p u i . » Il s ' a d r e s s a i t e n ce m o m e n t à R o b e s p i e r r e , à B i l l a u d - V a r e n n e , à M a r a t et à t o u s les a d m i n i s t r a t e u r s . L a s o c i é t é se l e v a e n m a s s e et l e u r j u r a d e les s a u v e r t o u s o u d e p é r i r . Ils le f u r e n t e n effet. E n 1 7 9 6 , l'enquête r e c o m m e n ç a contre eux. J'étais d é t e n u p a r m e s u r e de s û r e t é p o u r a v o i r é c r i t c o n t r e les m a n d a t s et je m e t r o u v a i s à la F o r c e , p l a c é à la d e t t e : ce b â t i m e n t é t a i t r é s e r v é a l o r s p o u r l e s p r i s o n n i e r s les p l u s t r a n q u i l l e s , et q u i m é r i t a i e n t c e r t a i n e s c o n s i d é r a t i o n s . L e s s e p t e m b r i s e u r s y f u r e n t m i s , n o n p a r é g a r d , m a i s p o u r n ' ê t r e p a s c o n f o n d u s a v e c les a u t r e s d é t e n u s q u i les a u r a i e n t é g o r g é s . P l u s i e u r s g e n s d e m é t i e r se d é s o l a i e n t . U n c o r d o n n i e r d e la r u e S a i n t - V i c t o r , q u i a v a i t a s s a s s i n é les p r ê t r e s d e S a i n t - F i r m i n , m ' a d i t p l u s i e u r s fois q u ' o n les a v a i t é n i v r é s à la v i l l e p o u r les m e t t r e e n œ u v r e ; q u ' i l s é t a i e n t p a y é s 5 f r a n c s p a r j o u r a u m i n i m u m . Il m ' a m o n t r é u n b o n d e la C o m m u n e a i n s i c o n ç u : « B o n p o u r 5 f r a n c s , p a y a b l e à la C o m m u n e , p o u r le s e r v i c e d u p e u p l e . » Il m ' a d i t q u e ce c o u p o n , ayant été présenté trop tard, était resté d a n s ses m a i n s . » 1. « L e s g u i c h e t i e r s de la F o r c e — é c r i v a i t , à la d a t e d u 3 f r i m a i r e , u n d e s a b o n n é s d e l ' A m i du Peuple, s e m p t e m b r i s e u r d é t e n u en cette prison — ne s o n t p a s d e s c e r b è r e s i n f l e x i b l e s p o u r les m u s c a d i n s é l é g a n s q u i l e u r font d e b e l l e s r é v é r e n c e s . C e t t e p r i s o n e s t la t o u r d e D a n a é ; il faut u n e p l u i e d ' o r o u d e s a s s i g n a t s p o u r d é r o u i l l e r les v e r r o u x . »


CHAPITRE X

PITOU

« L'AUXERROIS » : ses

CHANSONS, SON CERCLE,

SES ADMIRA-

TRICES, SES SUCCÈS. — ANGE PITOU ET LA POLICE : LES OBSERVATEURS DE LA POLICE DE L ' É T A T - M A J O R . — L'AFFAIRE DES COMMISSAIRES-ROYAUX : LES DESSOUS D'UN JUGEMENT.

Au sortir de la Force, dès qu'il fut rendu à la rue, Ange P i t o u r e m o n t a sur ses tréteaux, reprit le contact de la foule, et r e c o m mença sa p r o p a g a n d e chantée contre la Révolution. P o u r lieu ordinaire de son cercle il avait choisi la place SaintG e r m a i n - l ' A u x e r r o i s et son souvenir fut m ê m e si étroitement lié a cet endroit, que le s u r n o m lui vint de Pitou « l'Auxerrois ». Le c h a n t e u r royaliste ne pouvait choisir un meilleur emplacement : Saint-Germain-l'Auxerrois était, en effet, l'ancienne paroisse des rois de F r a n c e , et le voisinage du L o u v r e d o n n a i t à ce coin de Paris un caractère de tranquille distinction, qu'il n'a pas encore perdu de nos jours. La t o p o g r a p h i e de la place n'était point sous le Directoire la m ê m e q u ' a u j o u r d ' h u i : la vue directe qu'elle possède actuellement sur le Louvre était alors interceptée par u n e rangée de maisons, qui la fermait littéralement et en faisait un cul de sac où l'on accédait par deux rues parallèles, longeant l'église, la rue du Cloître et la rue des P r ê t r e s - S a i n t - G e r m a i n - l ' A u x e r r o i s . La disposition du lieu était exactement celle d'un théâtre ; car, au d é b o u c h é m ê m e de la rue des Prêtres, la ligne des maisons présentait u n e rentrée assez accentuée, qui simulait u n e scène et semblait faite p o u r installer des tréteaux ; à côté était u n puits, o m b r a g é de deux arbres : c'était là l'endroit exact où se tenait 1

1. C o n s u l t e r à ce sujet le p l a n de T u r g o t .


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PITOU

Ange P i t o u . La place, au reste, pouvait contenir plusieurs m i l liers d'auditeurs, et les fenêtres des maisons, qui avaient vue sur elle, q u a n d elles étaient garnies de curieux, d o n n a i e n t bien l'illusion des loges et des galeries d ' u n e salle de spectacle. T e l était le lieu o r d i n a i r e , mais n o n exclusif des séances d'Ange P i t o u , car il chantait aussi sur la place des Écoles, sur la place des Victoires, et à peu près dans tous les endroits désignés par l'arrêté de messidor, parfois m ê m e dans les autres. P o u r fixer son auditoire, il disposait de plusieurs m o y e n s fameux : d'abord il était le c h a n t e u r de l'opposition, à une époque où l'opposition était la F r a n c e presque entière ; ensuite il était a m u s a n t et spirituel, et c h a c u n s'égayait aux saillies i m p e r t i n e n t e s de ce c o n s p i r a t e u r en plein vent ; mais surtout c'était u n joli garçon, toutes les femmes en raffolaient, et ce furent en partie ses tendres admiratrices qui lui facilitèrent ses prodigieux exploits. Q u e l q u e s témoignages c o n t e m p o r a i n s m o n t r e n t bien le c a r a c tère et l'intensité de cet e n g o u e m e n t féminin p o u r le beau chanteur : Les femmes surtout — témoigne un rédacteur du Journal des Débats — se montraient très vives et très empressées ; elles voulaient que leur empressement et leur zèle soient remarqués de celui qui en était l'objet. Lorsqu'elles craignaient de n'avoir pas été aperçues, on les entendait dire comme Titus, mais pour un autre motif : « Nous avons perdu notre journée, car, ajoutaient-elles tristement, Pitou ne nous a pas vues ». Pour éviter ce désagrément, on les a vues prendre de singulières 1

des Débats, o c t o b r e 1 8 1 9 . — Il n ' e s t p e u t - ê t r e p a s i n u t i l e d e 1. Journal faire c o n n a î t r e ici le p h y s i q u e d ' A n g e P i t o u , à c e t t e h e u r e p a r t i c u l i è r e o ù il e u t t a n t d e s u c c è s . Voici d o n c s o n s i g n a l e m e n t officiel, d ' a p r è s le j u g e m e n t r e n d u c o n t r e lui le 9 b r u m a i r e d e l'an VI ( T r i b u n a l c r i m i n e l d u d é p a r t e m e n t d e la S e i n e . J u g e m e n t , e x t r a i t d e s m i n u t e s d u greffe, r e p r o d u i t d a n s l'Analyse de mes malheurs, p. 27) : « Louis Ange Pitou, âgé de 29 a n s , né à Valainville, c o m m u n e de Moléans et M o l i t a r d , d i s t r i c t d e C h â l e a u d u n , d é p a r t e m e n t d ' E u r e - e t - L o i r , h o m m e d e l e t t r e s et a c t u e l l e m e n t c h a n t e u r , d e m e u r a n t à P a r i s , r u e d e la H a r p e , n° 1 8 0 , d u T h é â t r e - F r a n ç a i s , t a i l l e d e 5 p i e d s (1 m . 65), c h e v e u x et s o u r c i l s c h â t a i n s f o n c é s , front g r a n d , n e z u n p e u l o n g , y e u x b r u n s , b o u c h e p e t i t e , menton rond. » On p e u t c o m p a r e r ce d o c u m e n t a u p o r t r a i t q u ' e n 1 8 0 9 A n g e P i t o u d o n n a i t d e l u i - m ê m e d a n s l ' e x e r c i c e d e s e s f o n c t i o n s c h a n t a n t e s et q u i est rep r o d u i t au f r o n t i s p i c e d e ce l i v r e : o n y voit u n p e t i t h o m m e a l e r t e et d é l u r é , a u v i s a g e u n p e u p o u p i n , a u x l o n g s c h e v e u x frisés, a u x y e u x a d m i r a b l e s , et de ce t y p e p a r t i c u l i e r q u i p l a î t a u x f e m m e s .


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PITOU

121

p r é c a u t i o n s . M. Pitou ne commençait sa mission politique et chantante que vers le soir, mais dès le matin g heures, de jolies femmes faisaient retenir et garder des places par leurs domestiques , afin de se trouver plus près du BEAU CHANTEUR, c ' e s t a i n s i q u ' e l l e s l ' a p p e l a i e n t . A 1

9 h e u r e s et d e m i e d u s o i r , M. P i t o u s ' a r r a c h a i t à ses t r i o m p h e s ; m a i s la f o u l e é b a h i e d e m e u r a i t s u r l a p l a c e o ù la r e t e n a i e n t 11 h e u r e s et

l ' a d m i r a t i o n p o u r le c h a n t e u r ,

c o m m e n t a i r e s q u ' o n f a i s a i t s u r ses

et

fixée

jusqu'à

l e s r é f l e x i o n s et

les

chansons.

Est-il v r a i m e n t u n e indication qui peigne mieux cette surprenante époque du Directoire que le fait de ces belles, ainsi curieuses d'écouter u n « beau c h a n t e u r » des rues, et se faisant, douze heures d'avance, retenir des places pour être plus près de lui ? Ange P i t o u t r i o m p h a i t place Saint-Germain-l'Auxerrois, tout c o m m e n a g u è r e s , sous les tyrans, Gluck et M Laguerre à l'Opéra. Ses séances constituaient d o n c un des plaisirs m o n d a i n s de la société parisienne, le genre était d'y assister ; et mieux que par u n e police, le c h a n t e u r était défendu par ses belles admiratrices : l l e

L e s f e m m e s s u r t o u t — c'est u n r é d a c t e u r du parle

2

Constitutionnel

q u a n d l e s g a r d e s n a t i o n a l e s et l e s g e n d a r m e s a r r i v e n t , ce qui

les

qui

— se p a s s i o n n e n t p o u r ce s p e c t a c l e d e n u i t et en p l e i n a i r , et arrêtent.

Loin

de

déchirer leur

Orphée,

elles

sont

elles

empêchent

q u ' o n ne le t o u c h e ; l e u r s flots q u i l ' e n v e l o p p e n t l e d é r o b e n t v i n g t f o i s a u x m a i n s q u i v e u l e n t le s a i s i r .

Cependant

on

le s a i s i t p a r f o i s

et

p a r f o i s o n l u i r a v i t sa l i b e r t é ; m a i s , l e s d a m e s , o n ne s a i t c o m m e n t , b r i s e n t ses f e r s et il c h a n t e e n c o r e . Durant plus d'une année M. Pitou a eu trois appartements et trois lits au moins, un chez lui, un en ville, et l'autre en prison.

Cet e n g o u e m e n t féminin, le jugement du 9 b r u m a i r e an VI le constate et l'explique ainsi dans l'un de ses « attendus » : Il é t a i t a c c o m p a g n é et s o u t e n u

d e g e n s affidés et n o t a m m e n t

de

f e m m e s q u i a p p l a u d i s s a i e n t à t o u t m o m e n t et é t a i e n t f o r t e m p r e s s é e s de se f a i r e r e m a r q u e r p a r P i t o u . Il p a r a i t q u e c e s a p p l a u d i s s e m e n t s n ' é t a i e n t p a s g r a t u i t s ; c a r q u e l q u e s - u n e s de

ces femmes,

craignant,

v u l ' o b s c u r i t é d e la n u i t , de n ' a v o i r p a s été a p e r ç u e s de P i t o u , o n t d i t : « N o u s a v o n s p e r d u n o t r e j o u r n é e , c a r P i t o u ne n o u s a p a s v u e s . »

1. C e fait est é g a l e m e n t a t t e s t é p a r M. C o l m e t , d a n s u n a r t i c l e p a r u d a n s le Journal général de France e n d a t e d u 1er février 1 8 1 7 , et d a n s d e u x a r t i c l e s d u Constitutionnel d e s 1 et |5 m a i 1 8 1 6 . er

2. Constitutionnel,

1er

et 5 m a i

1816.


122

ANGE

PITOU

Ange P i t o u , lui, fournit une explication toute différente, et. sur cette question de psychologie, son témoignage est peut-être plus probant que celui des m o u c h a r d s ; il déclare, en effet, que ces a p p l a u d i s s e m e n t s de jolies mains féminines, loin d'être gagés, auraient pu, au contraire, être p o u r m o i n s scrupuleux que lui une source de profits. On

ne se d o u t e pas —

dit-il

1

des

rencontres

que

trouve

un

a c t e u r et u n c h a n t e u r ; s a p h y s i o n o m i e , q u e t o u t le m o n d e r e g a r d e s a n s c o n t r a i n t e , s ' i m p r i m e p l u s o u m o i n s d a n s la m é m o i r e e t d a n s l e c œ u r d e c e u x qui l ' e n t o u r e n t . D e là c e s p r é v e n a n c e s , c e s v i s i t e s , c e s a v a n c e s q u ' o n l u i fait

sans conséquence

et s a n s crainte.

S'il

assai-

s o n n e s e s v a u d e v i l l e s d e q u e l q u e s l a z z i s o u q u o l i b e t s , la p e t i t e qui ne désire qu'un amant entreprenant,

les prend pour

c h a n t e u r r e m p l a c e l'amant timide qui se g è n e

fille,

e l l e , et le

e n sa p r é s e n c e . . .

Plus

u n h o m m e e s t e x p o s é a u x r e g a r d s , s'il e s t g o û t é d u p u b l i c o u d e s o c i é t é , plus o n s'oublie p o u r lui

la

faire d e s a v a n c e s . O n

ne

rougit

Saint-Germain-l'Auxerrois,

j'avais

m ê m e pas d'acheter ses faveurs. L e s m a r c h a n d s d e la p l a c e

établi m o n théâtre a m b u l a n t , m'ont vu plus

d'une fois refuser

diffé-

r e n t s c a d e a u x ; l e s c o m m i s s i o n n a i r e s i n s i s t e r , a u p o i n t q u ' u n j o u r je r e m i s s u r la b o r n e t r o i s p a i r e s d e b a s

de soie qu'on venait de

me

p r é s e n t e r e n p l e i n j o u r . E t je n e m e r a p p e l l e j a m a i s s a n s r i r e la r u s e d'une jeune f e m m e

qui, se t r o u v a n t un jour à m o n c e r c l e a v e c s o n

v i e u x m a r i , v i n t le l e n d e m a i n c h e z m o i m e g r o n d e r d e l ' a v o i r r e g a r d é e e n p u b l i c , et p o u r a p p u y e r sa p l a i n t e , m e m o n t r e r u n e c o n t u s i o n q u ' i l l u i a v a i t f a i t e a u c o u , e n l a m e n a ç a n t d u d i v o r c e si j a m a i s e l l e r e v e n a i t m ' e n t e n d r e : je la v o y a i s p o u r l a p r e m i è r e f o i s .

U n jour, au

s o r t i r d e p l a i d e r m a c a u s e p o u r m e s c h a n s o n s , je fus

accosté

par

u n e a u t r e q u i m e p r i a d e l u i m o n t r e r la m u s i q u e . — M a d a m e , je n e la s a i s p a s . — N ' i m p o r t e , d i t - e l l e , m o n

mari est vieux

et

aveugle,

n o u s lui f e r o n s c o m p a g n i e et v o u s s e r e z m u s i c i e n . — M a i s , m a d a m e , o n le p r é v i e n d r a . — Je m e c h a r g e

de

tout. — Je v o u s tromperais,

m a d a m e , j'ai u n e a m i e . — E t m o i , u n m a r i !

Ses c o n q u ê t e s , au reste, ne furent point toutes aussi frivoles et irrégulières, il sut encore inspirer des sentiments également tendres, mais plus d u r a b l e s et h o n n ê t e s : cette « amie », dont il vient de parler, était vraisemblablement une jeune fille, Mlle Debarre, que son c h a n t et sa m i n e avaient séduite et qui se fiança à lui, voulant être la c o m p a g n e du hardi c h a n t e u r . La fatalité et les t r i b u l a t i o n s , qui par la suite devaient frapper Ange P i t o u , e m p ê c h è r e n t la réalisation de cet aimable projet, et les deux 1. A n g e P i t o u . Le Chanteur

parisien.

1 8 0 8 . p . xi.


ANGE

123

PITOU

jeunes gens entrevirent seulement le b o n h e u r , sans avoir pu le fixer définitivement . Il y avait enfin u n e autre cause au succès d'Ange Pitou : il piquait la curiosité de la foule. Sa mise élégante, sa t o u r n u r e distinguée, sa d o u b l e qualité d'auteur et d'interprète ne décelaient point le vulgaire c h a n t e u r des rues. Les royalistes, au courant de l'intrigue, voyaient sous le masque mobile de l'artiste l'agent du roi, et lui remettaient des s o m m e s considérables, sachant bien qu'elles seraient employées à u n e p r o p a g a n d e m o n a r c h i q u e ; mais le reste du public imaginait à son sujet les légendes les plus extravagantes 2. C'était, p o u r les u n s , u n prêtre et des dévotes l'avaient e n t e n d u dire la messe, il s'en trouvait m ê m e qui s'étaient confessées à lui ; d'autres reconnaissaient en lui un attaché à la maison de R o h a n ; celui-ci le croyait évêque, confesseur de n o n n e s ; celui-là professeur « de la fille aînée des Rois, de l'Université de Paris » : « ce mystère était u n e fortune p o u r P i t o u , et t o u s les jours, le c h a n t e u r du carrefour mène u n peu plus l'opinion publique ; tous les jours u n e plus g r a n d e foule est s u s p e n d u e à ses lèvres m o q u e u s e s ; tous les jours P i t o u fait sonner plus fort le vaudeville, trompette de la vérité3. » 1

L'influence

de ce chanteur, qui a acquis dans Paris u n e grande

c é l é b r i t é , — l i t - o n d a n s le j u g e m e n t d u 6 b r u m a i r e de l'an V I — est telle s u r l'esprit d u p e u p l e q u e d a n s toutes les places, d a n s t o u s les l i e u x où il s ' i n s t a l l e ,

il e s t b i e n t ô t

entouré d'un cercle

nombreux

d ' a u d i t e u r s q u i ne d é s e m p a r e n t p l u s , et d o c i l e s à l ' e n t h o u s i a s m e et a u x i n s i n u a t i o n s q u e ce c h a n t e u r l u i s u g g è r e p a r ses g e s t e s , t a n t ô t l e c o u v r e n t d ' a p p l a u d i s s e m e n t s , t a n t ô t t o u r n e n t en d é r i s i o n c e r t a i n s passants q u e Pitou leur signale.

D'autre part, cette action d'Ange P i t o u sur la foule est signalée en ces termes p a r le Journal général de France : M . P i t o u c h a n t a i t f o r t b i e n , m a i s si b i e n q u ' o n c h a n t e d a n s l a r u e ,

on ne

peut jamais contenter

mauvais

g o û t ! M. P i t o u

tout

le m o n d e .

Il y a

des passants

en fit l ' é p r e u v e . Son c o n c e r t

fut

de si

souvent

t r o u b l é par des V a n d a l e s qui n ' a i m a i e n t pas sa m u s i q u e et voulaient

lui faire c h a n g e r de g a m m e ; m a i s le p e u p l e p r e n a i t a u s s i t ô t fait e t c a u s e pour son c h a n t e u r f a v o r i . Q u e l q u e s c o u p s d e p o i n g s b i e n placés r a p p e l a i e n t à l'ordre les t a p a g e u r s , qui se r e t i r a i e n t c h a n s o n n é s , battus

1. A n g e P i t o u . Une vie orageuse, 2 . A n g e P i t o u . Voyage à Cayenne. 3. E . e t J. d e G o n c o u r t . La société

t. I I I . p . 51. t. I. p, xiv. française

sous

le Directoire,

p. 394.


124

ANGE

PITOU

et peu contents. Alors M. Pitou répétait avec plus de force le couplet, occasion du tumulte, et donnait encore plus d'expression à son geste. L'auditoire, dans ces circonstances, redoublait toujours d'attention, et M. Pitou ne chantait plus qu'on l'écoutait encore 1. Le « cercle » d'Ange P i t o u ne ressemblait n u l l e m e n t aux ordinaires assemblées des c h a n t e u r s des rues ; sans d o u t e le p o p u l a i r e , a m a t e u r de spectacles gratuits, y participait bien, mais la majeure partie de l'auditoire était nettement réactionnaire et aristocratique : on trouvait là des royalistes, c o m m e le libraire Dentu qui offrait sa maison au c h a n t e u r p o u r esquiver les investigations de la police 2, des é m i g r é s , des journalistes, quelques députés, b e a u c o u p de prêtres, plus encore de jolies femmes. Voici, au s u r p l u s , d'après le jugement de b r u m a i r e an VI, quelle était la façon d'opérer d'Ange P i t o u et la tenue de ce spectacle en plein vent : D e jour en jour on voit grossir autour d e c e chanteur les réunions e t les rassemblements : il annonce l e soir ce qu'il chantera le lendemain ; il invite les citoyens auditeurs à lui faire passer les impromptu qu'il s e fera un plaisir d e chanter au public : mais ces soi-disant impromptu qu'il d i t lui être adressés ne sont autre chose que des couplets d e sa façon, q u ' i l a grand soin d e ne pas insérer dans les cahiers qu'il distribue et vend au public 3 : ces impromptu sont, ainsi 1. Journal Dans

Paris

général pendant

de France, la

1er

Révolution,

f é v r i e r 1 8 1 7 : a r t i c l e d e M. C o l m e t . — ou

le

Nouveau

Paris,

chapitre

40,

Mercier écrit é g a l e m e n t : « L ' u n d'eux [les c h a n s o n n i e r s ] , n o m m é P i t o u s ' é t a i t fait u n si n o m b r e u x a u d i t o i r e q u e la g a r d e n ' o s a i t l ' i n t e r r o m p r e d a n s ses f o n c t i o n s c h a n t a n t e s . » 2. A n g e P i t o u . Une Vie orageuse, t. I. p . 2 7 1 . — « D e n t u (J.-A) p è r e e t fils, i m p r i m e u r s - l i b r a i r e s à P a r i s . M. D e n t u p è r e é t a i t a t t a c h é a u s e r v i c e d e M. C h r i s t o p h e d e B e a u m o n t , a r c h e v ê q u e d e P a r i s , e t p r é d é c e s s e u r d e M. L o u i s le C l e r c d e J u i g n é . E n 1 7 9 6 , il m ' a r e n d u d e s s e r v i c e s , m ' a p r é v e n u des d a n g e r s q u i m e m e n a ç a i e n t . L o r s q u e je p r ê c h a i s la r o y a u t é e n p u b l i c , M. D e n t u , r é u n i a u x h o n n ê t e s g e n s , d o n n a i t la c h a s s e a u x r é v o l u t i o n n a i r e s q u i v e n a i e n t m ' a s s a i l l i r , e t m ' a s o u v e n t offert sa m a i s o n p o u r r e t r a i t e . » 3. L e fait e s t p a r f a i t e m e n t e x a c t : o n p e u t s ' e n a s s u r e r e n c o n s u l t a n t à l a b i b l i o t h è q u e d e la ville d e P a r i s , u n r e c u e i l d e c h a n s o n s d e s r u e s ( c o l lection R a t r y . 1 8 , 149), o ù j'ai retrouvé deux c a h i e r s de c h a n s o n s d'Ange P i t o u . L e p r e m i e r c o m p r e n d la c h a n s o n d e s « I n c r o y a b l e s » ( q u ' o n r e t r o u v e d a n s le Chanteur parisien), d e s « R e p r o c h e s d e la m è r e B r u s q u e t à M a r i e Chiffon, sa fille, q u i n e c e s s e d e f r é q u e n t e r l e s b a s t r i n g u e s , c h a n s o n d i a l o g u é e p a r le c i t o y e n P i e r r e », et u n e t r o i s i è m e i n t i t u l é e « C o u p d'œil s u r l a m i s è r e d e s r o u l i e r s e t d e s c h a r r e t i e r s ». L e s e c o n d c a h i e r c o n t i e n t « le P o r t e u r d ' e a u » ( q u i s e t r o u v e d a n s le Chanteur parisien), m a i s allégé des c o u -


ANGE

PITOU

125

que les commentaires dont il les assaisonne, des injures et outrages contre la représentation nationale, le gouvernement et les autorités constituées. Quand des citoyens paisibles avaient l'air de blâmer, des voix menaçantes s'élevaient ; de là des rixes toutes récentes et des rassemblements, qui quelquefois se prolongeaient jusqu'à onze heures du soir; car Pitou restait sur les places jusqu'à neuf heures et demie environ. Ange P i t o u chantait d o n c tous les soirs ; presque c h a q u e jour il d o n n a i t u n e c h a n s o n inédite, qu'il agrémentait sur place de saillies et de boutades, inspirées par l'actualité et qui amusaient la foule. Sur l'estrade, à ses côtés, un camarade râclait du violon, et derrière lui étaient accrochés les cahiers de c h a n s o n s , d o n t la vente le faisait riche : ces cahiers se vendaient bien deux sous, mais c'était là p o u r les royalistes avertis un m o y e n de verser à l'agence royale, sans crainte ni péril, un argent d o n t ils savaient parfaitement l'emploi et qui était, d'ailleurs, exactem e n t t r a n s m i s . Q u a n t à ses bénéfices personnels, ils étaient qu'il considérables ; q u a n d il déclare dans le Chanteur parisien gagnait 50 francs par jour, il y a tout lieu de croire qu'il est resté en deçà de la vérité, p u i s q u ' o n le verra bientôt, dans l'affaire des commissaires royaux, avancer, de ses deniers personnels, 260,000 francs p o u r obtenir la c o m m u t a t i o n de la peine de m o r t p r o n o n c é e contre les agents de Louis X V I I I . Ainsi d o n c , toujours à côté du c h a n t e u r populaire, on retrouve l'agent royaliste, mettant au service d'un parti l'influence qu'il avait su p r e n d r e sur la foule. A u j o u r d ' h u i , la c h a n s o n d'Ange P i t o u a surtout u n intérêt historique et rétrospectif, le mérite littéraire en est plus étroit : le c h a n s o n n i e r posséde bien u n e incontestable facilité à trousser le couplet, le t o u r en est plaisant, la satire adroite, l'esprit assez affiné ; mais, c o m m e toutes les p r o d u c t i o n s de la période révolutionnaire, ces choses légères se ressentent toujours de la hâte de leur exécution, et ce qu'elles gagnèrent jadis en brio, elles le p l e t s p o l i t i q u e s , et d e u x c h a n s o n s a m o u r e u s e s , s u r les a i r s d u v a u d e v i l l e d e « l ' h é r o ï n e » et d e la « s o i r é e o r a g e u s e ». C e s d e u x c a h i e r s , d e 8 p a g e s c h a c u n , s a n s s i g n a t u r e s ni n o m d ' i m p r i m e u r , é t a i e n t v e n d u s p a r le c h a n t e u r 2 s o u s pièce. P o u r le r e s t e A n g e P i t o u a c c o m p a g n a i t a s s u r é m e n t s e s c h a n s o n s d e c o m m e n t a i r e s parlés ; c'étaient donc des sortes de m o n o l o g u e s , de spirituels b o n i m e n t s , ce q u i e x p l i q u e l ' é p i t h è t e m é p r i s a n t e d ' « o r a t e u r s a l t i m b a n q u e » d o n t N o g a r e t le g r a t i f i e .


126

ANGE

PITOU

perdent en d u r é e . La lecture en est parfois u n peu d é c o n c e r tante. Mais à l'heure m ê m e de leur a p p a r i t i o n , dans le vent de l'actualité, elles devaient p u i s s a m m e n t agir sur la foule ; c h a q u e évén e m e n t notable y était c o m m e n t é par le c h a n t e u r , et sa verve s'exerçait sur tout, devant t o u s , contre t o u s . Ainsi, en avril 1796, un décret instituait les m a n d a t s en r e m placement des assignats ; cette i n n o v a t i o n financière ne pouvait avoir d'autre effet que de c h a n g e r le libellé du constat de l'irrémédiable b a n q u e r o u t e ; quoi qu'il en soit, le g o u v e r n e m e n t attendait b e a u c o u p des m a n d a t s . Sur la place publique Ange Pitou se mit alors à c h a n t e r « les M a n d a t s de C y t h è r e » : Prendront-ils, ne prendront-ils pas ?

Il imaginait u n e émission simultanée de m a n d a t s à Cythère et en F r a n c e ; l'idée était plaisante et pouvait être plus c o m p l è t e m e n t exploitée que ne le fit le c h a n s o n n i e r ; il se contenta seulement de placer quelques traits satiriques à côté de gaillardises, qui devaient être bien accueillis de son auditoire : A l ' e n t r e p r i s e je p r é s i d e , Dit V é n u s m o n t r a n t s e s É t a t s ; J'hypothèquerai nos m a n d a t s S u r le d o u b l e m o n t d e G n i d e . Prendront-ils ne prendront-ils pas ? O h , m a foi, n o u s n ' e n d o u t o n s p a s . . . Si les L é g i s l a t e u r s d e F r a n c e A v a i e n t d ' a u s s i jolis E t a t s , Ils s e r a i e n t m o i n s d a n s l ' e m b a r r a s P o u r d é b r o u i l l e r notre finance : C a r chez n o u s toujours les m a n d a t s . Sont a u p a i r avec les d u c a t s . . . U n vieux Mondor de l'Assemblée De L i s e v e u t v o i r les é t a t s ; Il offre u n r o u l e a u d e m a n d a t s T i m b r é par une planche usée ; M a i s L i s e lui dit : v o s m a n d a t s P e r d e n t cent contre m e s ducats.

Ce n'était pas bien m é c h a n t , mais cela répondait trop aux préoccupations de tous p o u r ne pas avoir de succès ; et le gouv e r n e m e n t , qui ne badinait pas sur ce chapitre, poursuivit le c h a n t e u r . Il s'en tira avec u n e a m e n d e de 1,000 livres en m a n d a t s , qu'il acquitta par 2 livres 10 sous en n u m é r a i r e : c'était


ANGE

PITOU

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le couplet final de la c h a n s o n , et certes le plus p i q u a n t et le mieux réussi . A quelque t e m p s de là, Ange P i t o u , c h a n t a n t « le P o r t e u r d'eau », s'attirait encore quelques désagréments du côté du b u r e a u central, qui prétendait, avec assez de vraisemblance, voir dans les couplets suivants des intentions subversives à l'égard du corps législatif : 1

J'pourrions peut-être pardonner A t o u t ce p e u p l e d e c o r s a i r e s , S'il v o u l a i t a u m o i n s se d o n n e r L e s o i n d ' a r r a n g e r n o s affaires. M a i s q u a n d o n étouffe n o s c r i s , L o r q u e t o u t va d e m a l e n pis ; A p r è s a s s i g n a t s et m a n d a t s , Q u a n d ils n o u s v o l e n t n o s d u c a t s , J'esperons V o i r les a u t e u r s d e t o u s n o s m a u x A l'eau, C a r t a n t d'fois v a la c r u c h e A l'eau Q u ' e l l e t o m b e en m o r c e a u x Q u ' u n j o u r elle t o m b e e n m o r c e a u x . J ' a v i o n s b i a u l e u r faire d e s dons Et des biaux m o r c i a u x d'éloquence, J'obtenons des insertions Et v'là t o u t ' n o t r e r é c o m p e n s e . Q u a n d ils o n t p r i s les b o n s m o r c i a u x , Ils d i s e n t : n o u s s o m m e s é g a u x ; Mais n o u s a u t r e s , c'est p o u r m a n g e r ; E t v o u s a u t r e s , c'est p o u r p a y e r , J'esperons etc.

A bout de ressources, le Directoire en 1796 créa les patentes : p o u r avoir la paix ayec la police, Ange Pitou d e m a n d a une 1. C e t t e c h a n s o n et celles q u i s u i v e n t s o n t e x t r a i t e s d u Chanteur ( 1 8 0 8 et

parisien

1809).

C'est à A n g e P i t o u , v r a i s e m b l a b l e m e n t , q u ' i l est fait a l l u s i o n d a n s les d e u x r a p p o r t s d e p o l i c e s u i v a n t s ( A r c h i v e s N a t i o n a l e s , F7 3828) : « 1 8 à 1 9 t h e r m i d o r a n IV. T o u s les s o i r s il y a u n r a s s e m b l e m e n t c o n s i d é r a b l e p l a c e des Victoires, occasionné par un c h a n t e u r de chansons, qui sont écrites d a n s u n s e n s t r è s p i q u a n t s o u s le t i t r e d e c o n t e s , d ' h i s t o i r e s et d e f a b l e s , l ' i n t e r p r é t a t i o n en est t r è s m é c h a n t e , e n u n m o t le fond n e t e n d q u ' à l ' a v i l i s s e m e n t et la d i s s o l u t i o n d u g o u v e r n e m e n t . » « 4 à 5 f r u c t i d o r . Il y a u n m a r c h a n d de c h a n s o n s q u i a t t i r e b e a u c o u p d e m o n d e à 9 h e u r e s d u s o i r s u r la p l a c e É g a l i t é , o ù il se t i e n t d e s p r o p o s c o n t r e le g o u v e r n e m e n t . »


128

ANGE

PITOU

patente de m a r c h a n d de c h a n s o n s ; il lui fut r é p o n d u que ce n'était pas là un état sujet à patente ; il insista, on délibéra et, c o m m e il s'agissait d'argent à percevoir, les m a r c h a n d s de c h a n sons furent c o m p r i s dans la classe des m a r c h a n d s a m b u l a n t s . Il put alors exercer légalement sa profession c h a n t a n t e et, en octobre 1 7 9 6 , il chantait « les Patentes » ; ces couplets, au reste très spirituels, devaient, u n an plus tard, le faire déporter, car lorsqu'il les c h a n t a i t , « il ne cessait, lit-on dans le j u g e m e n t qui le c o n d a m n e , de mettre la main à son derrière en parlant de la République et des républicains » ; c'était là u n de ces « gestes indécens et c o n t r e - r é v o l u t i o n n a i r e s » que la loi du 27 germinal punissait de m o r t . Cette farce, d'ailleurs, amusait la galerie, et Ange P i t o u par la suite la répéta souvent ; mais il est acquis qu'il en trouva l'occasion, en vendémiaire de l'an V, dans cette c h a n s o n des « Patentes », qui débutait et se poursuivait ainsi : 1

Républicains, aristocrates, T e r r o r i s t e s , b u v e u r s de sang, V o u s serez parfaits d é m o c r a t e s , Si v o u s n o u s c o m p t e z v o t r e a r g e n t . E t c o m m e la c r i s e est u r g e n t e , Il faut v o u s c o n f o r m e r a u t e m p s , Et prendre tous u n e patente Pour devenir d'honnêtes gens... S o u s ce d é g u i s e m e n t c y n i q u e , R e m e t s - t u ce f a m e u x v o l e u r ? F o u r n i s s e u r d e la R é p u b l i q u e , Autrefois simple décrotteur. Depuis qu'on parle de patentes, M o n s i e u r dit qu'il n'a p l u s d'états, Q u e la R é p u b l i q u e i n d u l g e n t e L e c l a s s e p a r m i les f o r ç a t s . . . En fredonnant un air gothique, Arrive un chanteur écloppé, Si p o u r c h a n t e r la R é p u b l i q u e Il faut q u e je s o i s p a t e n t é , Je ferai, dit-il, sans contrainte, C e t t e offrande à la liberté, Si d é s o r m a i s je p u i s s a n s c r a i n t e C h a n t e r p a r t o u t la v é r i t é .

Parfois m ê m e il a b a n d o n n a i t le terrain politique et raillait les 1 . A n g e P i t o u , il est v r a i , d é c l a r a b i e n q u ' i l n e m e t t a i t la m a i n q u ' à sa p o c h e et p o u r c h e r c h e r sa t a b a t i è r e ; m a i s c e t t e e x p l i c a t i o n , b o n n e d e v a n t u n t r i b u n a l , laisse l'historien parfaitement incrédule.


ANGE

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PITOU

ridicules de ses c o n t e m p o r a i n s ; la c h a n s o n les Incroyables, Inconcevables et les Merveilleuses est u n e satire très fine modes du Directoire et du costume des élégants d'alors, et le relit encore avec grand plaisir. Voici p o u r les incroyables E n v o u s t o u t est i n c r o y a b l e , D e la t ê t e j u s q u ' a u x p i e d s ; C h a p e a u d e f o r m e effroyable, Gros pieds d a n s petits souliers ; Si p o u r se m e t t r e à la m o d e , G a r g a n t u a v e n a i t ici, Rien ne serait plus c o m m o d e Q u e d ' e m p r u n t e r votre habit. Botte tout c o m m e u n saint George, Culotté c o m m e un Malbrouk, G i l e t c r o i s a n t s u r la g o r g e , Épinglette d'or au cou ; Trois merveilleuses cravates Ont bloqué votre m e n t o n , E t la p o i n t e d e v o s n a t t e s Fait c o r n e s s u r votre front.

E t voici la merveilleuse : O charmante merveilleuse ! Mère du divin a m o u r , De votre taille a m o u r e u s e R i e n n e g ê n e le c o n t o u r ; De v o t r e r o b e à c o u l i s s e Les plis sont très peu serrés ; C'est p o u r faire u n sacrifice Q u e vos b r a s sont r e t r o u s s é s . T a l o n s à la c a v a l i è r e , B o u c l e s et s o u l i e r s b r o d é s , Bottines à l'écuyère, Ou bas à coins rapportés ; Ridiculement mondaines D a n s t o u s vos a j u s t e m e n t s , D e s r e i n e s et d e s R o m a i n e s V o u s q u ê t e z les a g r é m e n t s . M a i s v o s p e r r u q u e s frisées T o u t c o m m e u n poil de b a r b e t Ne s o n t d o n c p l u s c o u r o n n é e s P a r des chapeaux à plumet ; Et vos t o q u e s prolongées Disent aux m a r i s françois Que leurs femmes corrigées P o r t e n t la m o i t i é d u b o i s . 9

les des on :


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ANGE

PITOU

E t chaque jour les c h a n s o n s succédaient aux c h a n s o n s , « les C o n t r a d i c t i o n s », « les L u n e t t e s », « la Nouvelle béquille », « le Miroir de la raison présenté aux aveugles de F r a n c e », etc., etc. T o u t e cette m u s i q u e n'était pas sans arriver aux oreilles de la police, et Ange P i t o u , rapporte u n c o n t e m p o r a i n , était tellement habitué à être arrêté qu'il laissait son b o n n e t de nuit à la F o r c e c o m m e à son domicile le p l u s ordinaire 1 : ces e m p r i s o n n e m e n t s n'avaient pas, d'ailleurs, de bien graves conséquences et le libéraient m ê m e p o u r q u e l q u e s instants des i m p o r t u n s et des fâcheux qui ne m a n q u a i e n t pas de l'assaillir. Des deux polices qui se partageaient alors l'inspection de P a r i s , il avait très p r o bablement, contre finances, gagné l'une, la police de l'intérieur, qui relevait du b u r e a u central, car jamais son n o m ne se trouve m e n t i o n n é dans l'un q u e l c o n q u e des r a p p o r t s quotidiens de ses agents, et ce n'étaient p o u r t a n t pas les occasions qui m a n q u a i e n t . M a l h e u r e u s e m e n t p o u r lui, mais h e u r e u s e m e n t p o u r son historien, la police de l'État-Major ne s'était pas laissé c o r r o m p r e et ses « observateurs » l'eurent particulièrement à l'œil, à dater des p r e m i e r s m o i s de l'an V 2. L ' o b s e r v a t e u r de cette police le signalait ainsi le 19 b r u m a i r e an V (10 n o v e m b r e 1796) : Cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, il se tient ordinairement, près du puits, un chanteur qui chante les chansons les plus atroces contre le gouvernement et les autorités constituées. Hier encore, son impudence paroissoit être augmentée, entre chaque couplet il se permettait les réflexions les plus incendiaires, il disoit que le Directoire était un comité de Chouans, les deux conseils des bandes de Cartouchiens, les ministres des assassins, il ajoutait qu'au premier de l'an la République allait accoucher d'un Roy, que depuis six ans elle était en travail de cet accouchement, qu'il étoit enfin tems que cela finisse et que nous soyons débarrassés des emprunts forcés, des patentes, des cartes au pain, des passe-ports, des tribunaux révolutionnaires et des commissions militaires. Les bons citoyens sont surpris que la police ne sévisse point contre cet homme . 3

1. Journal

général

de France,

I

ER

février

1817.

2. A u x A r c h i v e s N a t i o n a l e s , o n n ' a p a s e n c o r e r e t r o u v é l e s r a p p o r t s d e c e t t e p o l i c e d e l ' é t a t - m a j o r p o u r la p é r i o d e d e g e r m i n a l à m e s s i d o r et d u 26 t h e r m i d o r à la fin de f r u c t i d o r d e l'an V. 3. A r c h i v e s N a t i o n a l e s . F7 3828. — C'est é g a l e m e n t d a n s ce c a r t o n q u e s o n t p r i s , s a u f i n d i c a t i o n c o n t r a i r e , les r a p p o r t s , t r a n s c r i t s c i - a p r è s .


ANGE

PITOU

131

Les séances du c h a n t e u r d u r e n t m ê m e intéresser l'observateur, qui en était u n des auditeurs assidus e t en notait les m o i n dres incidents ; il r a p p o r t e ainsi à la date du 29 du m ê m e m o i s : Le fameux chanteur de Saint-Germain-l'Auxerrois

s'amusait

hier

soir et r e g a l a i t ses s p e c t a t e u r s d e c h a n s o n s p l a i s a n t e s s u r les affaires du

temps. Comme

sa vieillesse

il

en

finissait

une

il p e i n t

se t r a î n a n t a v e c d e s b é q u i l l e s

1

,

la l i b e r t é

un citoyen au

r e f r o g n é s'est a v a n c é et lui a d e m a n d é u n e x e m p l a i r e e n o n n e sait q u o i e n t r e ses d e n t s . O n p r é s u m e q u e le q u i d a m

dans visage

marmottant est D e l a u -

n a y d ' A n g e r s , d é p u t é . A u r e s t e , le c h a n s o n n i e r n e s'en est p a s m o i n s é g a y é t o u t le r e s t e d e la s o i r é e .

L a verve du c h a n t e u r égayait m ê m e le policier : dans certains de ses r a p p o r t s il d o n n e force éloges à P i t o u , et, p o u r ne pas trop indisposer ses chefs contre l'amuseur public, dans celui du 12 frimaire (2 décembre) il le déclarait en butte aux colères des J a c o b i n s . Le chanteur j o u r s la f o u l e .

attire

tou-

L e s c h a n s o n s q u e l'on dit être faites p a r lui s o n t

du

cloître de Saint-Germain-l'Auxerrois

une

galerie de dix tableaux aussi vrais que frappants. O n y voit successiv e m e n t r e p r é s e n t é le f o u r n i s s e u r h o n n ê t e lateur,

le

fanatique

révolutionnaire

homme,

et l'ignorant

l'ambitieux

légis-

sans-culotte.

Le

p u b l i c n é m a l i n s ' a m u s e b e a u c o u p d e t o u s ces p o r t r a i t s , m a i s les J a c o b i n s et les c o u p e - j a r r e t s de R o b e s p i e r r e en d i s e n t pis q u e p e n d r e .

Q u e l q u e s jours après, le 24 frimaire, la note change un peu : L e c h a n t e u r q u i se t i e n t s u r la p l a c e d e

Saint-Germain-l'Auxerrois

c o n t i n u e d e t o u r n e r en r i d i c u l e l a r e p r é s e n t a t i o n n a t i o n a l e e t a t o u j o u r s a u t o u r de l u i l e s p r i n c i p a u x e n n e m i s d u

gouvernement

pour

a p p l a u d i r à ses sottises.

1. C e t t e c h a n s o n n ' e s t a u t r e q u e les Lunettes et la Nouvelle béquille, grivoise a c t u a l i t é s u r la m o d e d e l ' é p o q u e q u i faisait p o r t e r d e s l o r g n o n s et d e g r o s s e s c a n n e s ; voici le q u a t r i è m e c o u p l e t d e c e t t e c h a n s o n q u i figure d a n s le Chanteur

parisien

de

1808, p.

18 :

C'est e n se c h a m a i l l a n t P o u r la c h o s e p u b l i q u e Q u ' o n fait c l o p i n - c l o p a n B o i t e r la R é p u b l i q u e . M o i n s leste q u e n o s filles La jeune liberté C o u r t avec d e s b é q u i l l e s A la caducité.


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PITOU

Le Ier janvier 1 7 9 7 , les a u d i t e u r s d'Ange P i t o u avaient « la p r e m i è r e » d'une c h a n s o n des plus spirituelles, u n véritable petit chef-d'œuvre d'esprit et de malice, « le P è r e H i l a r i o n aux F r a n ç a i s ou Parallèle des abus du cloître avec les abus de 1 7 9 3 , 1 7 9 4 , 1795 et 1796 » : P e u p l e français, p e u p l e de frères, Souffrez q u e le p è r e H i l a r i o n , T u r l u p i n é dans vos p a r t e r r e s , V o u s fasse ici sa m o t i o n . Il v i e n t s a n s fiel et s a n s c r i t i q u e , Et sans fanatiques desseins, C o m p a r e r t o u s les c a p u c i n s A u x f r è r e s d e la R é p u b l i q u e . N o u s r e n o n ç o n s à la r i c h e s s e P a r la loi d e n o t r e c o u v e n t , Votre code, plein de sagesse, V o u s e n fait faire t o u t a u t a n t . C o m m e dans l'ordre séraphique, Ne faut-il p a s , e n v é r i t é , F a i r e le v œ u d e p a u v r e t é P o u r v i v r e d a n s la R é p u b l i q u e ? On nous ordonne l'abstinence Dedans notre institut pieux ; N ' o b s e r v a i t - o n p a s d a n s la F r a n c e L e j e û n e le p l u s r i g o u r e u x ? Dans votre carême civique V o u s s u r p a s s i e z le c a p u c i n ; E n vivant d'une once de pain V o u s j e û n i e z p o u r la R é p u b l i q u e . . . Agréez, mes chers camarades, L e salut de l'égalité, Et recevez m e s accolades E n signe de fraternité. Mais respectez m a b a r b e antique, L o r s q u e je v i e n s v o u s e m b r a s s e r , E t n e la faites p o i n t p a s s e r A u r a s o i r d e la R é p u b l i q u e .

O n devine à quel point ces satires devaient porter sur la foule et quel succès le hardi c h a n t e u r en retirait. L'exemple d'Ange P i t o u eut alors force imitateurs ; les rues de Paris devenaient u n foyer d'opposition c o n t r e le g o u v e r n e m e n t et le c h a n t e u r de la place ci-devant S a i n t - G e r m a i n - l ' A u x e r r o i s était l'âme de cette p r o p a g a n d e : Les chansonniers fabriquent à force — rapportent les observateurs


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à la date du 2 6 nivôse — et les chantailleurs des rues recommencent à glapir de plus belle des chansons qui tendent toujours à l'avilissement des autorités constituées et du gouvernement 1. Ange P i t o u était tout particulièrement observé : J'ai été en surveillance dans differens cafés, billards, salles de vente, groupes, etc., — rapporte à cette date un des agents de la police de l'État-Major — je ni ai rien entendu dire contre le gouvernement, excepté un de ces derniers, qui se tient tous les jours depuis quelque temps près du puits qui fait face à la rue des Prêtres, ci-devant SaintGermain-l'Auxerrois, place du dit. Un certain moine ci-devant oratorien à l'institution du dit ordre compose des chansons qu'il chante et débite à cette place, elles sont faites avec esprit et finesse, il les chante de manière qu'elles ne tournent pas toujours au profit de la République et du gouvernement ; il place des mots entre ses couplets qui pourraient bien tendre à égarer l'esprit public contre le régime républicain, car les ennemis du gouvernement se tournent de tout sens pour grossir leur parti, afin d'en tirer avantage aux assemblées primaires, du moins je crois le voir ainsi, il peut se faire que je me trompe ; mais ce qu'il y a de sure c'est que notre chanteur a toujours un auditoire très nombreux et qui fait des réflexions à l'appui de ces couplets qui ne tournent pas au profit du gouvernement, lesquels pourroient peut-être devenir incendiaires et dangereuses par les propos qui s'y tiennent : au reste il seroit bon de le faire surveiller de près par d'autres que moi qui développeraient mieux ses intentions . 2

3

La mission chantante d'Ange P i t o u se compliquait toujours d'une action politique : si le soir il prêchait p u b l i q u e m e n t la royauté sur les places p u b l i q u e s , dans la journée il travaillait avec les commissaires royaux à en hâter directement le r e t o u r . A p r è s la tentative avortée du 13 vendémiaire, Louis X V I I I , sur les avis de P i c h e g r u , avait réorganisé l'agence royaliste de l'intérieur et créé trois subdivisions : l'une c o m p r e n a n t la F r a n c h e - C o m t é , le L y o n n a i s , le Forez et l'Auvergne, u n e autre les provinces méridionales ; le reste de la France enfin dépendait de la section de P a r i s , placée sous la direction de l'abbé Brothier, de D u v e r n e de Presle et de Berthelot de la Villeurnoy . 4

1. A r c h i v e s N a t i o n a l e s . F7 3 8 2 8 . p a r là q u e les e r r e u r s d e s n o t e s de p o l i c e n e s o n t p a s nouv e l l e s , et q u e le c r é d i t est m i n c e q u ' i l faut, en g é n é r a l , l e u r a c c o r d e r p o u r t o u t ce q u e l e u r s r é d a c t e u r s n ' o n t p o i n t v u p e r s o n n e l l e m e n t . 3 . A r c h i v e s N a t i o n a l e s . F7 3 6 8 8 — 1 1 . 4 . « D a n s l e s d e r n i e r s m o i s de 1 7 9 6 , M . B a r g e t o n - L a - T o u r - D u p i n , les d e u x P e l l e t i e r , D u n a n , B r o t h i e r , d e la V i l l e u r n o y e u r e n t p l u s i e u r s confé2. O n voit


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PITOU

Le plan, imaginé par L o u i s X V I I I et t r a n s m i s à ces agences, consistait à se concilier d'abord les b o n n e s grâces de l'armée, puis à chercher à s'emparer par la c o r r u p t i o n de l'administration, à se rendre maître des Conseils par les élections p o u r le renouvellement du tiers, enfin à travailler s o u r d e m e n t le D i r e c toire et à s'assurer de P a r i s p o u r entraîner les provinces. Cette combinazione, assez terne et très c o m p l i q u é e , d e m a n d a i t p o u r aboutir d'habiles c o n s p i r a t e u r s , p r u d e n t s et d i p l o m a t e s , experts dans l'art de la feinte, a y a n t la g r a n d e h a b i t u d e des h o m m e s et la connaissance des caractères ; au lieu de cela on fit choix de gens enthousiastes, écervelés, d ' « emballés », toujours disposés à p r e n d r e leurs désirs p o u r la réalité. D a n s ce p r o g r a m m e , A n g e P i t o u semble avoir eu p o u r rôle spécial de c o r r o m p r e l'administration et de disposer l'esprit public en faveur de la m o n a r c h i e : l'expérience et la pratique de la foule lui avaient, en effet, d o n n é cette connaissance des i n d i vidus, qui faisait totalement défaut aux commissaires royaux ; il savait à quelle porte on pouvait frapper, et m a r c h a i t à c o u p sûr, p r e n a n t grand soin de ne laisser derrière lui a u c u n e indication qui pût être exploitée à son d o m m a g e . Le p r e m i e r acte des commissaires royaux avait été de d o n n e r à cette conspiration une allure b u r e a u c r a t i q u e : ils avaient des b u r e a u x , des secrétaires , des registres, des c o r r e s p o n d a n c e s s o i g n e u s e m e n t classées et p o u v a n t servir de modèles à bien des a r c h i v e s ; il ne m a n q u a i t q u ' u n livre de caisse et le répertoire des gens par eux c o r r o m p u s p o u r faire de l'agence royaliste la mieux tenue des a d m i n i s t r a t i o n s . N a t u r e l l e m e n t , la police connaissait le f o n c t i o n n e m e n t de l'agence aussi bien et m ê m e mieux q u e les commissaires royaux eux-mêmes, et p o u r les p r e n d r e le g o u v e r n e m e n t n'avait qu'à choisir à son gré l'instant le plus favorable ; l'occasion se retrouvait f r é q u e m m e n t . P o u r c o n q u é r i r le t r ô n e , en effet, L o u i s X V I I I jamais ne 1

r e n e c s a v e c m o i ; ils m e m o n t r è r e n t l e u r s p o u v o i r s et m ' e n r e m i r e n t d e p a r t i c u l i e r s p o u r a g i r , r e c e v o i r et p a y e r a u n o m d u R o i , m e t i r e n t p a r t d e l e u r s d e s s i n s . Il fut c o n v e n u q u e t o u s les m o y e n s s e r a i e n t e m p l o y é s p o u r i n f l u e n c e r les é l e c t i o n s d e 1 7 9 7 , r é a r m e r la V e n d é e , é b r a n l e r et c h a n g e r le g o u v e r n e m e n t . E n d é c e m b r e 1796, les c o m m i s s a i r e s r o y a u x m e d o n n è r e n t t a n t d ' i n f l u e n c e q u e le p e u p l e m ' a r r a c h a p l u s i e u r s fois d e s m a i n s d e la force a r m é e ; si je n ' a v a i s p a s p a y é b e a u c o u p d e m o n d e , le p r o d u i t d e m e s i m p r i m é s m ' a u r a i t p e r m i s d e r é a l i s e r a u 1er j a n v i e r 1797 p l u s d e 200,000 f r a n c s . » (Cf. Une vie orageuse, t o m e I I I , p . 42.) 1. L e s d e u x d e m o i s e l l e s M o r e d e P r é m i l o n ,


ANGE

PITOU

135

songea à suivre l'exemple de H e n r i IV et à d o n n e r de sa p e r s o n n e , mais toujours il chercha le soldat, qui remplît à son profit le rôle de M o n k : à ses commissaires royaux il n'avait eu garde de d o n n e r des instructions en ce sens, leur r e c o m m a n d a n t de s'ouvrir des intelligences dans l'armée et de s'assurer s u r t o u t du c o n c o u r s d'un général ; ceux-ci entrèrent dans ces vues du p r é t e n d a n t avec autant d'irréflexion que d ' i n c o n s é q u e n c e . Les troupes républicaines, réunies aux Sablons, c o m p r e n a i e n t alors douze mille h o m m e s ; parmi les officiers se trouvait u n chef d'escadron du 2 1 d r a g o n s , n o m m é Malo, qui avait sabré les J a c o b i n s , lors de la récente échauffourée du c a m p de Grenelle : il n'en avait pas fallu davantage pour convaincre les c o m missaires royaux du royalisme de cet officier. Ils avaient aussi u n e assurance semblable p o u r l'adjudant général R a m e l , qui c o m m a n d a i t la garde d ' h o n n e u r du C o r p s Législatif, et qui passait p o u r m o d é r é . La Villeurnoy, Brothier, D u v e r n e de Presle et le chevalier P o l y se m i r e n t alors en rapport avec ces deux militaires, qui feignirent de partager leurs sentiments : on prépara un projet d'insurrection, on fit choix de ministres p o u r remplacer ceux du Directoire, on écrivit des plans d'organisation, de réformes, de législation... « Mais quels sont d o n c les p o u v o i r s qui n o u s prouvent que vous exécutez les ordres du comte de P r o v e n c e ? » leur d e m a n d a Malo, le 30 janvier 1 7 9 7 . « Les voici », r é p o n d i r e n t - i l s . Alors des agents apostés leur m i r e n t la m a i n au collet : prévenu à temps, un abbé Leclerc réussit toutefois à mettre en sûreté les papiers principaux de l'agence. La police, au c o u r a n t de cette affaire, de ses tenants et aboutissants, exerçait sur Ange Pitou une surveillance p a r ticulière : E

Le chanteur du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois — lit-on dans le rapport du 1er au 2 pluviôse — avait hier soir un auditoire très nombreux. Des grenadiers de la représentation nationale qui paraissaient être là à dessein, murmurant contre lui et voulant l'interrompre dans ses couplets, ont été conspués par tous les assistants. Ce chanteur fit alors des remercîments au public et dit que l'intérêt qu'on voulait bien lui témoigner, redoublerait si l'on savait qu'il avait été aussi victime du Jacobinisme et du Terrorisme, et qu'au tribunal de sang de Fouquier-Tinville il avait eu cinq voix pour la mort 1.

1. A r c h i v e s N a t i o n a l e s . F7 3 8 2 8 .


136

ANGE

PITOU

L e l e n d e m a i n , 3 pluviôse, le ministre de la police écrivait à son sujet au bureau central du canton de Paris : Le chansonnier, qui journellement s'établit vis-à-vis le Louvre, près l'ancienne église Saint-Germain, m'a déjà été dénoncé plusieurs fois, Citoyens, comme vendant des chansons qui tendent à jetter du ridicule sur le gouvernement, et réunissant autour de lui un grand nombre d'individus, dans lesquels se glissent les malveillants et autres ennemis de l'ordre et de la république. Je vous recommande de faire surveiller ce chansonnier, même de le faire mander auprès de vous pour vous assurer s'il est en règle, connaître l'esprit de ses chansons et prendre ensuite à son égard les mesures que l'intérêt public vous paraîtra prescrire. Vous voudrés bien me rendre compte promptement de ce que vous aurés fait à ce sujet. Salut 1. Les choses se gâtaient ; le bureau central, où Ange Pitou avait a s s u r é m e n t des intelligences, mit douze jours à r é p o n d r e , et la lettre suivante, destinée à le rassurer, était adressée au ministre, trois jours après l'arrestation des commissaires royaux. Citoyen ministre, nous étions déjà informés que le chanteur qui se tient sur la place du Louvre, près l'ancienne église Saint-Germain, se permettait des commentaires et des réflexions, qui amusaient la foule d'oisifs qui l'entourent. Nous avions déjà lu son recueil de chansons, et aucune ne nous avait paru susceptible d'exercer notre surveillance. Des commissaires de police et des observateurs ont été entendre les réflexions de ce chanteur, et sur leur rapport nous les avons jugées répréhensibles. Conformément à votre lettre du 3 de ce mois, nous l'avons appelé auprès de nous ; cet homme est le nommé Pithou, déjà envoyé par nous à deux reprises au tribunal de police correctionnelle ; il est auteur et chanteur tout à la fois, il se croit important et ce n'est qu'un sot. Il a nié les commentaires et les réflexions. Il s'est justifié d'après son recueil même, qui effectivement n'a rien de condamnable. Nous l'avons prévenu que l'œil de la police était ouvert et dirigé sur lui, que les précautions seraient prises pour avoir la preuve par témoins de ses réflexions et qu'à la première rechute il serait privé de la permission qu'il a de la police, et traduit aux termes de la loi de germinal devant les tribunaux. Nous vous observons encore qu'il a une patente et qu'il croit que cette patente doit le mettre à l'abri des

1. A r c h i v e s N a t i o n a l e s . F7 3 6 8 8 .


ANGE

PITOU

137

recherches de la police, nous l'avons désabusé à cet égard et il nous a promis de ne rien dire ou chanter qui fut étranger à son livret dont il nous a laissé un exemplaire. Salut et respect. BRÉON. Cette lettre ne servit de rien, car avant m ê m e qu'elle fut parvenue à son adresse, Ange P i t o u était arrêté, c o m m e en font foi ces extraits, à la date du 15 pluviôse, du Journal des amis de la Patrie et du Journal des hommes libres : Le célèbre chanteur royal Pitou vient donc enfin d'être arrêté : ce contre-révolutionnaire éhonté est logé avec les conspirateurs royaux : nous verrons comme il s'en tirera cette fois. Pitou, ancien secrétaire de Mercier, et se faisant, suivant les circonstances, soit royaliste, soit républicain, vient enfin d'être arrêté ; il est prévenu de complicité dans la conspiration royale. E n arrivant à la F o r c e , Ange P i t o u y trouvait u n des c o m m i s saires royaux B a r g e t t o n - L a - T o u r - D u p i n , ancien major de d r a g o n s d'Uzès et émigré : « T o u t est perdu, dit-il, on a saisi les p o u v o i r s , les pièces, la c o r r e s p o n d a n c e , nous n'avons plus qu'à attendre la m o r t . » Le c h a n t e u r qui savait bien qu'avec de l'argent, sous le Directoire, il ne fallait jamais désespérer de rien, le rassura : grâce aux amitiés, que ses n o m b r e u s e s arrestations lui avaient créées dans les prisons de Paris et à la persistante tendresse de la femme du geôlier, les conspirateurs, détenus tant au T e m p l e qu'à la Force, ne furent point trop r u d e m e n t traités ; q u a n t à lui, c o m m e il n'était porté sur aucune liste, il fut relâché. Sa liberté p o u r t a n t ne fut que de courte durée ; le 24 pluviôse il était arrêté à n o u v e a u . Par ordre du bureau central — lit-on dans le rapport général du 2 5 pluviôse an V —on a arrêté le nommé Pitou, chanteur sur la place Saint-Germain-l'Auxerrois, et on l'a conduit au bureau central 1. Le prêtre Pitoux — signale l'observateur qui surveillait habituellement son cercle — fameux chanteur de Saint-Germain-l'Auxerrois, doit être jugé au tribunal du département de la Seine dans le courant du mois prochain . 2

Ange P i t o u fut alors confronté avec les commissaires royaux ; 1.

Archives Nationales. AF IV

3828.

2. A r c h i v e s N a t i o n a l e s . F7 3 8 2 8 .


138

ANGE

PITOU

a u c u n ne le dénonça, car ils savaient bien qu'il pouvait les servir, et, le I ventôse, on le remettait en liberté. er

Le

célèbre

Pithou

s'exclame l'Ami

du peuple

la d a t e

du

8 v e n t ô s e — le Garra d e s p l a c e s p u b l i q u e s , l'auxiliaire d e t o u s

à

les

a g e n t s d e la c o n t r e - r é v o l u t i o n , a r r ê t é , il y a q u e l q u e s j o u r s , p a r o r d r e d u b u r e a u c e n t r a l , v i e n t d'être m i s e n liberté, p a r c e qu'il est c o n s t a n t q u ' i l n'a j a m a i s c h a n t é la

Marseillaise

n i le

Chant du départ.

Le 15 ventôse, le c h a n t e u r était, p o u r la troisième fois, arrêté, c o m m e le témoigne le procès-verbal suivant, qui se trouve aux Archives de la préfecture de police de la Seine : L ' a n V d e l a R é p u b l i q u e f r a n ç a i s e u n e e t i n d i v i s i b l e , l e 15 v e n t ô s e , 11 h e u r e s d e r e l e v é e , p a r d e v a n t n o u s ,

Nicolas Joseph

Descamps,

c o m m i s s a i r e d e p o l i c e d e la d i v i s i o n d u T h é â t r e f r a n ç a i s ,

se

sont

p r é s e n t é s les c i t o y e n s M a r l a y et D e s c r o i x , l e s q u e l s n o u s o n t r e m i s u n ordre du bureau central du canton de Paris en date du jour Limodin

a d m i n i s t r a t e u r , p o r t a n t d ' a m e n e r par d e v a n t lui le

signé

citoyen

P i t o u p o u r r é p o n d r e a u x i n t e r p e l l a t i o n s qui lui s e r o n t faites, d e faire p e r q u i s i t i o n de t o u s o u v r a g e s , c h a n s o n s et é c r i t s t e n d a n t à l'avilissement du gouvernement.

Sur

quoi

nous

sommes, commissaires

de

police, les c i t o y e n s Merlay et D e s c r o i x , attendu q u e n o u s n o u s é t i o n s t r a n s p o r t é s ce m a t i n , v e r s l e s 9 h e u r e s et d e m i e m a i s o n d e la P a i x , r u e d u c i m e t i è r e A n d r é - d e s - A r t s , n° 17 d e c e t t e d i v i s i o n , p o u r m e t t r e ledit

ordre

à exécution,

et q u ' i l n o u s

Giffart, p r o p r i é t a i r e d e l a d i t e

a été

dit par

la

citoyenne

m a i s o n , q u e le c i t o y e n P i t o u n'y é t a i t

p o i n t e t q u ' i l n'y a v a i t p o i n t c o u c h é , q u ' e l l e l e c r o y a i t m ê m e e n c a m pagne depuis quelques jours, nous ayant amené en

notre

bureau

ledit

citoyen

Pitou

s'était

(ici un mot

rendu

illisible)

volontairement

au b u r e a u c e n t r a l . En de

vertu de

l'ordre s u s d é s i g n é

n o u s transporter au

tière

André-des-Arts,

domicile n°

17,

ils n o u s o n t requis

de

nouveau

du c i t o y e n P i t o u , rue du

ce

à

quoi

obtempérant

Cime-

nous

nous

t r a n s p o r t â m e s a u s s i t ô t , a c c o m p a g n é s desdits c i t o y e n s Merlay et D e s croix, officiers

de paix, et P i t o u , susdite

rue

du

Cimetière André-

d e s - A r t s , n ° 17, o ù é t a n t n o u s s o m m e s m o n t é d a n s u n e c h a m b r e a u troisième

étage

citoyens

susdits,

nous

ladite

sommes chambre

d o n n a n t sur la rue d u c i m e t i è r e cour. Avons

entré éclairée

toujours

accompagné

par d e u x

André-des-Arts

croisées,

des l'une

et l'autre sur u n e

e n p r é s e n c e d e s d i t s c i t o y e n s fait p e r q u i s i t i o n : 1° d a n s

u n e a r m o i r e , u n tiroir d e t a b l e et u n lit, l e q u e l a v o n s t r o u v é s a n s d r a p s n o u s n'avons rien t r o u v é de relatif à notre m i s s i o n ; au m ê m e m o m e n t , le c i t o y e n P i t o u n o u s a r e p r é s e n t é s o n p o r t e f e u i l l e qu'il a tiré d e sa poche dans lequel

Testament

avons

trouvé

un

d'un capucin nouvellement

manuscrit

portant

pour

titre

déporté, u n h y m n e i n t i t u l é e t


ANGE

139

PITOU

imprimé portant pour titre : « (ici un mot illisible) ou le réveil de germinal », une chanson avec gravure en tête portant le titre : « Chanson nouvelle sur les fondeurs », et une autre sur les riches du jour, toutes deux signées Duverny, aveugle. Lesquels trois objets le citoyen Pitou déclare n'en être point l'auteur, néanmoins le citoyen Pitou a signé le manuscrit susdésigné pour être reconnu par lui en tems et lieu 1. Avons également paraphé ledit manuscrit en la présence dudit Pitou, pour être joint au présent avec les deux pièces susdésignées, avons chargé desdites pièces avec copie du présent et de la personne dudit citoyen Pitou, les citoyens Merlay, officier de paix, et Descroix pour être conduit au bureau central conformément à l'ordre susdésigné, du tout avons dressé procès-verbal que les sus nommés ont signé avec nous après lecture faite. Le 27 ventôse, Ange P i t o u était renvoyé d'accusation ; mais, avant sa mise en liberté, le Directoire envoyait le c o m m u n i q u é suivant au Moniteur, qui le publiait dans son n u m é r o du 2 5 ventôse : 2

Le fameux Pitou, chanteur et faiseur de chansons, tant de fois arrêté et relaxé, vient encore de l'être en vertu d'un ordre du bureau central. On a cherché dans ses papiers et dans son domicile pour voir s'il ne s'y trouvait rien de suspect : on n'y a découvert que des chansons ; cet homme, comme on sait, a la manie de faire des couplets contre le gouvernement, et surtout de les chanter sur les places publiques, en quoi il s'exposera toujours à l'action répressive de la police, s'il continue. C e p e n d a n t l'instruction de l'affaire des commissaires royaux se poursuivait à leur détriment : la trahison de l'un d'entre eux, D u v e r n e de Presle, qui révéla le secret des opérations, la saisie à Klinglin des pièces de c o r r e s p o n d a n c e , les c o m p r o m i s sions n o m b r e u s e s qui en résultaient, tout prouvait jusqu'à l'évidence la réalité de cette conspiration ; or, le g o u v e r n e m e n t ne badinait pas sur ce sujet, et l'exemple du comte Geslin montrait bien que la m o r t en était la sanction inéluctable. P o u r que cette éventualité se réalisât encore avec plus de certitude, on avait chargé de l'affaire une commission militaire séant à V e n d ô m e : chacun escomptait l'événement, aussi la sur1. E n m a r g e o n lit : « a i n s i q u ' u n a u t r e m a n u s c r i t q u e le c i t o y e n P i t o u a d é c l a r é être ses réflexions s u r les c i r c o n s t a n c e s du t e m s , ledit m a n u s c r i t s i g n é d e lui q u e n o u s a v o n s é g a l e m e n t p a r a p h é . » 2. J u g e m e n t , d u 10 n i v ô s e a n V I , e x t r a i t d e s m i n u t e s d u greffe d e la c o u r d e c a s s a t i o n , et p u b l i é d a n s l ' A n a l y s e de mes malheurs.


140

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PITOU

prise fut-elle forte, q u a n d on apprit, le 17 g e r m i n a l , que ce c o n seil de guerre, tout en c o n d a m n a n t à m o r t Duverne de Presle, de la Villeurnoy, B r o t h i e r et P o l y , avait c o m m u é leur peine en u n e détention variant entre u n et dix a n s . Ce jugement impressionna l'opinion, et manifesta d'autant plus la puissance des royalistes q u e , vers le milieu de m a r s , Louis X V I I I avait l u i m ê m e défendu ses agents dans u n e « adresse aux Français ». Les rapports de police ne m a n q u è r e n t pas de m e n t i o n n e r cet état de l'esprit p u b l i c . Un assez grand nombre de personnes — lit-on à la date du19gernal — improuve le jugement du conseil militaire en disant que l'on avait eu plus d'indulgence pour ceux-ci que pour ceux du camp de Grenelle. Les mêmes suspectent le ministre de la police et celui de l'intérieur

été d'intelligence

d'avoir

avec

les prévenus

1.

La suspicion planait s u r le p e r s o n n e l g o u v e r n e m e n t a l ; ce n'était d o n c pas seulement, p o u r le Directoire, u n e victoire à le P y r r h u s , mais u n e véritable défaite. Les causes de ce jugement étaient encore ignorées ; Ange P i t o u les signale en exposant le rôle qu'il joua à ce sujet, et q u e des d o c u m e n t s officiels, d'ailleurs, ne lui contestent pas 2. 1. A r c h i v e s N a t i o n a l e s . A F IV 1 4 7 6 . 2. Examen contractée dès l'année tinuée

du dossier le Roi,

pour 1790

audit

rois de France

sieur

de M. en vertu

Louis

Ange

des missions

par L. L. M. M. Louis Pitou

Louis

Pitou,

XVI

par les commissaires

XVII

et Louis

XVIII.

A COURU L E S PLUS GRANDS DANGERS POUR

MISSAIRES E T SERVITEURS

DU Roi,

PRIS

donnés

une

l'exposant et

de L. L. M. M.

Conclusions

des

PAR LE

IL E S T PROUVÉ

PARTI

QUE

TOU

IL CONSTATE PAR SA L E T T R E

COMME CRÉANCIER

DE LA LISTE

E n o u t r e , d a n s le Compte

motivé,

DU 3

REPUBLICAIN E T

DE CE DÉVOUEMENT

FÉVRIER

C I V I L E » (cf.

contrôlé

1821

Pièces

M.

PI-

SUR L E

EXTRAOR-

Q U I R E C O N N A I T M. remarquables,

et balancé,

les

DES COM-

DINAIRE O N T É T É EXAMINÉES E T ADMISES P A R L E MINISTRE D E L A MAISON DU COMME

con-

rapporteurs

SA V I E E T POUR C E L L E

POINT D'ÊTRE MIS A MORT ; L E S P R E U V E S L É G A L E S

créance

à

et Marie-Antoinette, et agens

(M. M . V i o l l e t - L e - D u c , d e P o m a r e t , B r o u s s e ) : « TOU

réclamant

et pouvoirs

p.

Roi, Pi72).

r e m i s à la m a i s o n

d u R o i l é g j u i n 1 8 2 5 , p i è c e c o n f i d e n t i e l l e e t q u i n e fut c o n n u e q u e d e s s e u l e s a u t o r i t é s , o n lit : « A V O I R D E P I T O U : d e 1 7 9 5 a u 18 fructidor 1 7 9 7 . G a g n é 260,000 francs. « D É P E N S E S DE P I T O U : e n 1 7 9 7 , c o n d a m n é à m o r t et déporté à C a y e n n e et endetté de 60,000 francs, en s u s des 260,000 francs d é p e n s é s p o u r

l e s c o m m i s s a i r e s e t a g e n t s d u r o i B e r t h e l o t d e la V i l l e u r n o y , Vermot, More de P r é m i l o n . « O B S E R V A T I O N S E T R É D U C T I O N S : La dépense

depuis 1 7 9 7 jusqu'en

sauver

Brottier, 1806

est

justifiée. « P I È C E S A L ' A P P U I : c e s p i è c e s se t r o u v e n t d a n s l e s t é m o i g n a g e s l é g a l i s é s d e


ANGE

141

PITOU

Ce fut, d'après lui, la c o r r u p t i o n qui sauva la vie des c o n s p i rateurs : 300,000 francs, à lui remis par les royalistes, et 260,000 francs environ, qu'il avança personnellement, soldèrent les frais de cette a v e n t u r e . « L o r s de l'instruction des c o m m i s s a i r e s - r o y a u x , déclare-t-il, j'ai reçu et distribué pour eux au peuple des t r i b u n e s de la garde et aux p e r s o n n e s qui avaient du crédit 3oo,ooo francs. Le Directoire l u i - m ê m e fut circonvenu, sans qu'il s'en doutât, par de jolies pétitionnaires qui obtinrent son indulgence 1. Si on me demande quel costume j'avais alors, je réponds que j'en avais un fort analogue. » Le sens de cette dernière phrase, je l'avoue, m'échappe : doiton en inférer q u ' A n g e P i t o u , déguisé en femme, fut l'une de ces « jolies pétitionnaires », qui circonvinrent les directeurs? le fait serait a m u s a n t , bien que suffisamment scabreux. De p l u s , 260,000 francs environ, p r o v e n u s de ses deniers personnels, furent employés par Ange Pitou p o u r parfaire le prix de la c o m m u t a t i o n de peine des commissaires royaux, obtenir la mise en liberté des deux demoiselles More de P r é m i l o n , et surseoir indéfiniment à l'exécution des deux émigrés Vermot et Bargetton-La-Tour-Dupin. O n connaît très peu de choses de ces demoiselles A n n e - M a g d e leine et Marie-Josèphe More de P r é m i l o n . Les historiens, qui en ont parlé avec assez d'indécision 2, les qualifient d ' « amies » de La V i l l e u r n o y ; « amies », certes, mais l'âge des titulaires qui était alors de c i n q u a n t e ans, permet d'interpréter ce mot dans son sens le plus p l a t o n i q u e . Ces demoiselles, qui habitèrent s u c cessivement au Marais les rues Neuve Sainte-Catherine et C u l P i e r r e M o l e t t e et Mlles M o r e d e P r é m i l o n ; ces m ê m e s t i t r e s i r r é c u s a b l e s i n i m i t a b l e s p r é c i s e n t et c o n f i r m e n t les r e c e t t e s et

les d é p e n s e s

et

extraordi-

n a i r e s faites p o u r le R o i , a u x é p o q u e s i n d i q u é e s c i - d e s s u s . » 1. L e s c o m m i s s a i r e s r o y a u x , e n effet, e m p l o y a i e n t s o u v e n t d e s f e m m e s p o u r l ' e x é c u t i o n d e l e u r s d e s s e i n s p o l i t i q u e s . Voici ce q u ' o n lit à ce s u j e t d a n s le t o m e III (p. 494) d e La Vendée militaire d e M. C r é t i n e a u - J o l y : « L e s c o m m i s s a i r e s r o y a u x s ' é t a i e n t l i v r é s c o r p s et â m e a u x i n t r i g a n t e s q u e l a c u p i d i t é , l ' a m b i t i o n o u le p l a i s i r r é u n i s s a i e n t a u t o u r d e H o c h e . C e s f e m m e s a v a i e n t m i s s i o n d e l ' e s p i o n n e r e t , p l u s fidèles à l ' a m o u r d u g é n é r a l q u ' a u x c a l c u l s d e s r o y a l i s t e s , e l l e s t r a h i s s a i e n t les s e c r e t s d e c e u x - c i p o u r se faire b i e n v e n i r d e c e l u i - l à . » 2. A i n s i M. H o n o r é B o n h o m m e , q u i p u b l i a la c o r r e s p o n d a n c e d e L a V i l l e u r n o y a v e c c e s d e m o i s e l l e s , les a p p e l l e M o r e ; M. V i c t o r P i e r r e , d a n s sa p u b l i c a t i o n s u r le 18 f r u c t i d o r , v o i t s o u s les n o m s M o r e et d e P r é m i l o n deux p e r s o n n e s différentes.


ANGE

142

PITOU

ture Sainte-Catherine, servaient de secrétaires aux commissaires royaux, dont les i m p r u d e n c e s les c o m p r o m i r e n t : e m p r i s o n n é e s après vendémiaire à la suite de l'affaire du comte Geslin, elles ont attesté avoir dû alors à Ange P i t o u leur mise en liberté ; dans cette affaire des commissaires royaux, elles furent également arrêtées et l'une d'elles subit m ê m e soixante jours de secret 1. Elles ont par la suite r e n d u à leur sauveur le très significatif témoignage que voici : « Il

n'était

pas

a i s é de

civiliser

l'affaire

de

MM. Brottier

et

de

L a V i l l e u r n o y . M . P i t o u n e fut p a s s e u l d a n s c e t t e o p é r a t i o n , m a i s il s e fit a r r ê t e r t r o i s f o i s e t f a c i l i t a a i n s i n o s r e l a t i o n s p a r l e s h a b i t u d e s qu'il a v a i t a v e c les h o m m e s d e s p r i s o n s . E n t r é a u j o u r d ' h u i , s o r t i j o u r s u i v a n t , il r e p a r a i s s a i t

en p u b l i c ; les

Royalistes

le

timides, sous

p r é t e x t e de v e n i r l'écouter, lui r e m e t t a i e n t o u lui faisaient

remettre

d e s f o n d s p o u r les p r i s o n n i e r s , o u p o u r t r a v a i l l e r l e u r s affaires ; ils n o u s o n t s a u v é , en e f f e t , p a r m i r a c l e o u p a r m e r v e i l l e 2 »

Le cas de V e r m o t , à qui l'habileté et la bourse d'Ange P i t o u sauvèrent la vie, était i n d é p e n d a n t de l'affaire des commissaires r o y a u x ; q u a n t à B a r g e t t o n - L a - T o u r - D u p i n , lui aussi échappa 3

1. D a n s u n e l e t t r e d u 9 o c t o b r e 1 7 9 7 à c e s d e m o i s e l l e s , L a V i l l e u r n o y leur écrit qu'il a été transféré h o r s de sa prison d a n s u n e cage en bois : « C e s o n t les m ê m e s d a n s l e s q u e l l e s v o u s avez é t é t r a î n é e s t o u t e s d e u x a i n s i q u e m o i et c o m p a g n i e d u T e m p l e à l ' H ô t e l d e V i l l e e n m a r s d e r n i e r . » P l u s t a r d , il l e u r d é c l a r e , d a n s sa c o r r e s p o n d a n c e ( p . 133) « q u ' i l a é c h a p p é à la m o r t p a r m i r a c l e », d a n s c e t t e affaire d e s c o m m i s s a i r e s r o y a u x . ( H o n o r é B o n h o m m e . Correspondance de Mlle de Fernig... suivie du coup d'état du 18 f r u c t i d o r ) . 2. Diverses

pièces

concernant

les

réclamations

du sieur

Louis

Ange

Pitou.

3 . A n g e P i t o u . Une Vie orageuse, t. II. p . 195. — L e 10 a o û t , à 6 h e u r e s d u m a t i n , e n o u v r a n t la b o u t i q u e d e s o n p a t r o n q u i faisait l ' a n g l e d e la r u e S a i n t - H o n o r é et d u p a s s a g e d e l ' A c a d é m i e , F r a n ç o i s V e r m o t vit t r o i s t ê t e s p o u d r é e s , frisées et p a l p i t a n t e n c o r e , p o s é e s s u r le col e n t r e d e u x b o r n e s d u p a s s a g e ; d e s J a c o b i n s , q u i p a s s a i e n t , l e u r e n t r o u v r i r e n t les l è v r e s d u b o u t d e l e u r s s o u l i e r s et d i r e n t e n r i c a n a n t : ils ont de belles dents. D a n s la j o u r n é e , V e r m o t fit le c o u p d e feu p o u r le Roi et se r é f u g i a e n s u i t e à l ' a r m é e d e D u m o u r i e z , d e q u i il s u i v i t la f o r t u n e c o n t r e - r é v o l u t i o n n a i r e : p l u s t a r d , il fut e n r ô l é d a n s la l é g i o n d e B o u r b o n . P r i s les a r m e s à la m a i n p a r l e s s o l d a t s d e J o u r d a n , il fut, m a l g r é les o r d r e s l o u a b l e s d e ce g é n é r a l , c o n d u i t à P a r i s p a r l e s g e n d a r m e s , a t t a c h é à la q u e u e d ' u n c h e v a l . Il a r r i v a à la C o n c i e r g e r i e a u m o m e n t d e l ' i n s t r u c t i o n d e l'affaire d e s c o m m i s s a i r e s r o y a u x : s o n s o r t n ' é t a i t p a s d o u t e u x , et, d a n s le t r a j e t d e la F o r c e à l a C o n c i e r g e r i e , e n v o y a n t d e v a n t l ' H ô t e l d e ville la g u i l l o t i n e m o n t é e , l e s g e n d a r m e s n e lui d i s s i m u l è r e n t p a s q u e c'était lui q u ' e l l e a t t e n d a i t ! D e fait le t r i b u n a l l e c o n d a m n a à m o r t ; m a i s s o n n o m fut i n s c r i t d e t r a v e r s d a n s


ANGE

143

PITOU

à la m o r t , grâce à la m ê m e intervention moyens.

et par les mêmes

Les d o c u m e n t s que l'on possède sur les m o y e n s financiers du parti royaliste p e n d a n t la Révolution sont à peu près nuls, car la R e s t a u r a t i o n a eu grand soin de détruire tout ce qui eût pu apporter quelque lumière sur cette question. Les légendes accréditées sur les guinées de Pitt et l'or de l'étranger p o u r r a i e n t r e n d r e sceptiques sur la réalité des sacrifices pécuniaires que les royalistes et Ange P i t o u firent à leur parti ; ce serait là une injuste o p i n i o n . L a situation du parti royaliste était, en effet, lamentable au point de vue financier ; D u v e r n e de Presle a d o n n é à cet égard des renseignements tout à fait incontestables. Les agents de L o u i s X V I I I n'avaient d'autre argent que celui que leur d o n n a i t l'Angleterre, car, avoue-t-il, le roi jouissait de si peu de crédit en F r a n c e que « n o u s n'avons jamais pu trouver à e m p r u n t e r u n écu sur sa signature ». O r , le P a r l e m e n t anglais attribuait au budget 150,000 livres sterling de fonds secrets ; Pitt ouvrit un crédit de 60,000 livres sterling aux commissaires royaux, mais ce crédit ne fut pas fortement entamé, et il fut m ê m e retiré a u s sitôt après la m a l h e u r e u s e issue de cette affaire : 1

Je sais très bien — écrit Duverne de Presle — que le parti du Roi n'a pas obtenu depuis (l'arrestation des commissaires royaux) de le l i b e l l é d e j u g e m e n t , et, c o m m e la p r o c é d u r e n e p e r d j a m a i s ses d r o i t s , de n o u v e a u x d é b a t s d u r e n t être o u v e r t s : à l'insu du m a l h e u r e u x , Ange P i t o u p a r v i n t à e n p r o r o g e r i n d é f i n i m e n t l a d a t e ; six m o i s d u r a n t , V e r m o t d e m e u r a d a n s l ' i n d é c i s i o n , et le 18 f r u c t i d o r il r e c e v a i t u n p a s s e p o r t p o u r ê t r e r e c o n d u i t e n S u i s s e ; m a i s le c o u r s d e s é v é n e m e n t s e n r é v o q u a la validité. 1. É c l a i r c i s s e m e n t s sur

les motifs

de ma conduite

adressé

aux

Royalistes

et à tous les Français ( A r c h i v e s N a t i o n a l e s . D o s s i e r d e l'affaire d e s c o m missaires royaux). D a n s Ma Biographie, B é r a n g e r d o n n e à ce p r o p o s ce c u r i e u x r e n s e i g n e m e n t : « M o n p è r e se l a i s s a e n t r a î n e r d a n s la c o n s p i r a t i o n d e s c o m m i s s a i r e s r o y a u x . N o t r e m a i s o n fit v e n i r d e l ' a r g e n t de L o n d r e s , o ù l'on e n a t o u j o u r s t r o u v é p o u r s u s c i t e r d e s e n n e m i s à la F r a n c e . E t m o i , p a u v r e p e t i t p a t r i o t e , il m e fallait p o r t e r s é r i e u s e m e n t cet o r a u x c o n s p i r a t e u r s q u i , je d o i s le d i r e à m a d é c h a r g e , m e p a r a i s s a i e n t e n u s e r p l u s p o u r l e u r s besoins particuliers q u e p o u r l'accomplissement de leurs projets. Je dois dire aussi qu'il y a eu peu de c o n s p i r a t e u r s royalistes à meilleur m a r c h é : c e u x - c i se c o n t e n t è r e n t d e 200,000 f r a n c s . L a d é c o u v e r t e de c e t t e c o n s p i r a t i o n fit a r r ê t e r m o n p è r e a v e c s e s c h e f s et l e u r s c o m p l i c e s . J u g é c o m m e e u x p a r u n c o n s e i l d e g u e r r e , il fut a c q u i t t é f a u t e de p r e u v e s suffisantes. »


144

ANGE

PITOU

secours suffisans pour gagner un simple chef de brigade, dont les prétentions auraient été proportionnées à celles du général Pichegru. Entretenir quelques chefs, soudoyer deux ou trois journalistes, pourvoir aux frais d'une correspondance assez bornée, payer quelques commis très subalternes, voilà ce que l'état des finances des royalistes a pu leur permettre de faire. A l'exception des fonds perdus pour l'entreprise de Quiberon, l'Angleterre n'a pas depuis trois ans donné aux royalistes de quoi entretenir pendant un an un corps de dix mille hommes. C'étaient d o n c , en réalité, les royalistes de toutes classes et de toutes c o n d i t i o n s , qui étaient les véritables bailleurs de fonds de leur parti et de leur roi : ils trouvaient là p o u r leur argent un magnifique placement à fonds perdu !


CHAPITRE

L E S MANŒUVRES DU BUREAU CENTRAL. —

XI

L E 18 FRUCTIDOR ET SA

PRÉPARATION : LE PLAN DES ROYALISTES. — ANGE P I T O U CONDAMNÉ A LA DÉPORTATION.

Q u a n d il sortit de prison en mars 1 7 9 7 , Ange Pitou avait la r e n o m m é e au-dessus de sa tête ; dans les sphères g o u v e r n e mentales, ce fantaisiste p o p u l a i r e était considéré c o m m e u n dangereux agent de la politique royaliste, et bien des m o y e n s furent mis en jeu p o u r essayer de le s u r p r e n d r e , de l'amener à u n e d é m a r c h e é q u i v o q u e , qui pût être exploitée contre l u i . Il raconte en ce sens une tentative particulièrement curieuse : Un prétendu graveur et un habile faussaire m'abordent mystérieusement un soir, après que j'ai chanté : ils sont dévoués aux émigrés, me disent-ils, et je puis leur amener toutes les victimes de la révolution qui ont besoin de certificats, de passeports et de titres, soit pour voyager, soit pour rentrer dans leurs biens, soit même pour tirer leurs amis de prison. Avant de me confier ce grand secret, on a soin de me faire donner ma parole que je serai discret. J e la donnai sans peine ; mais, si la police payait du monde pour me perdre, j'en avais de chez elle qui me servait bien. J e ne fus pas longtemps à connaître les prétendus honnêtes gens : je fis le croyant, et, au bout de quelques jours, on me dépêcha un prétendu émigré qui joua son rôle à merveille pendant quelques jours : il vint à mon cercle, me fit des emplettes considérables, voulut me faire quelques cadeaux et finit par me demander une entrevue particulière : il avait besoin d'un graveur et d'un habile écrivain pour des certificats de résidence et des passeports dans l'intérieur. J e lui fis entrevoir la possibilité de lui procurer ce qu'il me demandait. Il me sauta au cou et prit jour pour le lendemain. Il vint et apporta avec lui un sac rempli d'or. J e me mis à le regarder en riant d'un air caustique : « Demandez à votre chef du bureau central, lui dis-je, l'écrivain et le graveur qu'ils ont e u la 10


146

ANGE

bonté de

PITOU

m ' e n v o y e r , il y a q u e l q u e s j o u r s . » M o n h o m m e s o r t i t , u n

peu confus de ma réponse. Un

1797), o n m ' a r r ê t e s a n s m o t i f ; d e p u i s le

m o i s a p r è s (en avril

commencement

de

1 7 9 7 , j ' é t a i s si a c c o u t u m é

d'aller

en

prison

le

m a t i n et d ' e n s o r t i r le s o i r q u e j ' y l a i s s a i s d u l i n g e et d e s m a t e l a s . Quelques jours après mon province

arrive

un soir

arrivée, un prétendu 11

à

heures

en

maître d'hôtel

poussant

les h a u t s

p e r s o n n e n e s e d é r a n g e p o u r l u i : il r a c o n t e s a l a m e n t a b l e

de

cris;

histoire.

O n a t u é c h e z lui, d a n s u n e affaire m a l h e u r e u s e , d o n t o n v e u t le r e n d r e r e s p o n s a b l e , u n m e m b r e d u c o m i t é r é v o l u t i o n n a i r e , q u i a fait p é r i r l e père d'un de

ses amis ; cet a m i

sa r e v a n c h e et s'est b a t t u

a pris

en

b r a v e ; t o u s d e u x o n t é t é d é n o n c é s à la justice et se s o n t s a u v é s à P a r i s , en a t t e n d a n t q u e l'affaire pour

s o i t a r r a n g é e . J e d é d o u b l e m o n lit

c e t h o m m e ; o n l ' i n t e r r o g e le l e n d e m a i n , et u n e h e u r e a p r è s , la

v e u v e d e s o n frère v i e n t lui r e n d r e visite, et m ' a c c a b l e d e p o l i t e s s e s et de remerciements. L a b e l l e - s œ u r logeait à P a r i s , rue C u l t u r e - S a i n t e - C a t h e r i n e ; elle était à s o n a i s e , j e u n e , fraîche, d é c e n t e et jolie. A u b o u t d e

quelques

jours, notre h o m m e est transféré dans son département. La belle-sœur m e d o n n e s o n a d r e s s e , m e fait p r o m e t t r e d e l u i r e n d r e v i s i t e e t v i e n t elle-même

m e c o n s o l e r e n p r i s o n . O n m e fait s o r t i r , q u a n d o n

croit

q u e n o s r a p p o r t s s o n t a s s e z b i e n é t a b l i s p o u r q u e je n ' é c h a p p e p a s à la s é d u c t i o n . J e vais voir la v e u v e : elle n'a p a s e n c o r e reçu d e s n o u v e l l e s de s o n beau-frère,

m a i s la c a u s e

d e l ' a c c u s é e s t si b o n n e q u ' e l l e p a r a î t s e

r e p o s e r e n t i è r e m e n t s u r la j u s t i c e . . . J e v o u l a i s t e r m i n e r les de l'amitié

et du s e n t i m e n t

à

la

m a n i è r e d u s o l d a t d e la

doléances

Matrone

d'Éphèse ; « l a f e m m e s e n s i b l e » n ' a v a i t d e c r u a u t é o u d e c o q u e t t e r i e q u e t o u t ce qu'il fallait p o u r la r e n d r e p l u s a i m a b l e . U n m a t i n , elle vint m e d e m a n d e r à d é j e u n e r et m ' a p p o r t a des n o u velles du

b e a u - f r è r e ; il s ' é t a i t

s a u v é d e la

m a i n d e s g e n d a r m e s ; il

était e n s û r e t é ; s o n affaire était e n b o n t r a i n ,

m a i s il l u i

répugnait

d ' a l l e r e n p r i s o n d a n s s o n p a y s . N o u s d é j e u n o n s ; je b é n i s m a j o u r n é e . L a v e u v e e s t c h a r m a n t e , elle a fait s o n s a c r i f i c e , et p o u r « e f f u y a n t e r la c o n t r a i n t e ,

elle désire

»

q u e l ' a m o u r t r e m p e ses ailes d a n s le v i n :

n o u s en é t i o n s à ce m o m e n t o ù u n e f e m m e o b t i e n t s o u v e n t ce qu'elle d e m a n d e : — « Je cède, dit-elle, mais amitié; mon

beau-frère

est c a c h é

désire qu'il aille en Suisse

je v e u x u n e

preuve de votre

à P a r i s ; je t r e m b l e p o u r l u i ; je

e t je v e u x l u i p r o c u r e r u n p a s s e p o r t . . . »

— « Je vous entends, perfide, répondis-je en m'éloignant avec dédain. Point d'amour sans honneur. vous y trouverez

votre

Portez m a r é p o n s e au b u r e a u central ;

beau-frère

avec

le g r a v e u r

et l ' é c r i v a i n

l ' é m i g r é q u ' o n m ' a d é p u t é s p o u r m e f a i r e c o o p é r e r à u n f a u x 1. »

1. A n g e P i t o u . Analyse

de mes malheurs,

p. 19.

et


ANGE

147

PITOU

A n g e Pitou parvint cependant à déjouer les diverses ruses policières et traversa h e u r e u s e m e n t les m a c h i n a t i o n s de ses a d v e r s a i r e s ; il chantait t o u j o u r s , il écrivait peut-être aussi d a n s les j o u r n a u x 1, et ses succès de la r u e , il les réunissait en u n v o l u m e qu'il publia vers le mois de prairial an V, sous ce titre : Le Chanteur ou le préjugé vaincu. A cette date, n o u s le r e t r o u v o n s en prison où il ne fait d'ailleurs q u ' u n très bref séjour ; en messidor, les r a p p o r t s de la police de l'État-Major le signalent assez f r é q u e m m e n t , et la découverte totale de ces d o c u m e n t s de premier o r d r e permettrait de retracer son existence, presque jour par jour, à cette é p o q u e la plus i m p o r t a n t e de sa vie. 2

Le chanteur du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois — lit-on à la date du 2 messidor an V — accompagné d'une femme, continue toujours d'amasser du monde autour de lui, il se permet les sorties les plus vigoureuses et les sarcasmes les plus piquants contre le Gouvernement3. Le 17 messidor, l'observateur s'occupe s u r t o u t de l'auditoire du c h a n t e u r : Vers les six heures du soir on a remarqué dans le grouppe qui entourait le chanteur de la place Saint-Germain-l'Auxerrois beaucoup de ses affidés que l'on dit être des prêtres réfractaires faisant chorus et des signes au chanteur, lorsqu'il prononçait dans ses chansons quelques mots satiriques contre le Gouvernement. On les a entendus regretter l'ancien régime et dire que tous les gouvernants étaient des scélérats, qui auront avant peu ce qu'ils méritent. 1. A u t o m e III d ' U n e vie orageuse ( p . 43), A n g e P i t o u d é c l a r e q u ' e n 1796 « il u s a a v e c m o d é r a t i o n d e la l i b e r t é d e l a p r e s s e » ; q u e l q u e s l i g n e s p l u s l o i n , il a j o u t e q u ' e n 1797 « l e s p r e s s e s d e d e u x i m p r i m e u r s r o u l a i e n t p o u r l u i ». Il a j o u t e : « L ' u n d ' e u x (il v e u t p a r l e r d e G u i l l e m o t ) , q u i é t a i t d ' u n e o p i n i o n o p p o s é e à la m i e n n e , m a i s à q u i j ' a v a i s s a u v é la v i e e n 1 7 9 5 , à l ' é p o q u e d u s i è g e d u f a u b o u r g S a i n t - A n t o i n e , m e p r é v e n a i t d e ce q u e j ' a v a i s à c r a i n d r e . C e t h o m m e a v a i t é t é m e m b r e d u c o m i t é d e la s e c t i o n M a r a t ; il m ' a r r ê t a e n 1793 ; il é t a i t u n d e s s i g n a t a i r e s p o u r le r o i d e l a p é t i t i o n d e s 20,000 : la c r a i n t e l ' a v a i t fait v i r e r d e b o r d . » J e n ' a i p u d é c o u v r i r le n o m du j o u r n a l a u q u e l P i t o u a u r a i t c o l l a b o r é : il n e le cite d a n s a u c u n d e s e s ouvrages. 2. Arrêt de

mes

de la cour

de cassation

du 10 nivôse

an VI, p u b l i é d a n s

l'Analyse

malheurs.

3. A r c h i v e s N a t i o n a l e s , AF 1 4 7 7 . — L e s t r o i s d o c u m e n t s a p r è s s o n t é g a l e m e n t t i r é s d e ce m ê m e c a r t o n . IV

transcrits ci-

C e s r a p p o r t s d e la p o l i c e d e l ' é t a t - m a j o r ( d u Ier m e s s i d o r a u 26 t h e r m i d o r ) f i g u r e n t p a r e r r e u r a u x A r c h i v e s N a t i o n a l e s , d a n s ce c a r t o n e t le suivant, insérés au milieu des rapports du bureau central.


148

ANGE

PITOU

Trois hussards qui venaient d'entendre ce chanteur dirent en s'en allant : Comment le gouvernement peut-il souffrir ainsi que l'on pervertisse l'opinion publique ? ils furent entendus par ces messieurs qui se dirent entre eux : Ne voyez-vous pas que ce sont des automates qui pour de l'argent servent tous les partis ? Le r a p p o r t suivant, du 24 messidor, n o u s fait connaître le n o m b r e ordinaire des a u d i t e u r s de Pitou : Le chanteur qui se place ordinairement passage Germain-l'Auxerrois chantoit hier place de l'Écolle vers les neuf heures du soir. Plusieurs citoyens ont reproché à cet homme qu'il ne chantoit que des couplets contre le Gouvernement et que ce ne pouvait être que la faction jacobite qui le paye. Cette discussion avait rassemblé environ 15oo personnes, à la fin le chanteur fut obligé de se sauver. Le 28 messidor, on le signale à nouveau place de l'École : Le chanteur du cloître Germain l'Auxerrois continue de débiter ses chansons qui sont autant de diatribes contre le gouvernement et les autorités constituées ; il était hier place de l'École et disait à ceux qui l'écoutaient que la police et les mouchards avaient beau faire, il avait une tête et des griffes et qu'il se foutait d'eux. Q u e l q u e s jours après, il est « observé » par les m o u c h a r d s aux C h a m p s - É l y s é e s : Le chanteur du cloître Germain l'Auxerrois avoit établi ses trétaux aux Champs-Élisées — lit-on en date du 9 thermidor — et là par des chansons incendiaires il ridiculisait le gouvernement, ceux qui l'écoutaient applaudissoient à tous ces sarcasmes. On a remarqué des militaires achetant des chansons et applaudissant comme les autres 1. Ces séances d'Ange P i t o u dégénéraient parfois en émeutes véritables où la police n'avait pas toujours le dessus ; on en trouve u n témoignage très précis d a n s le j u g e m e n t de b r u m a i r e an V I , qui c o n d a m n a i t le c h a n t e u r à la déportation : Le 2 4 thermidor an V, le commissaire de police de la division des faisant sa tournée pour veiller à la sûreté et à la

Gardes-Françaises,

1. A r c h i v e s N a t i o n a l e s . AFI 1478. A n g e P i t o u faisait m ê m e é c o l e , c o m m e l e t é m o i g n e le c o m m e n c e m e n t d e ce r a p p o r t d u 10 t h e r m i d o r : « D e p u i s q u e l q u e s j o u r s o n a r e m a r q u é d e s n o u v e a u x c h a n t e u r s qui copient celui de S a i n t - G e r m a i n l'Auxerrois. » V


ANGE

tranquillité

publique,

trouve

sur

149

PITOU

la p l a c e v o i s i n e de la porte d u

L o u v r e et d e la r u e d u C o q u n g r o u p e a s s e z

c o n s i d é r a b l e au

milieu

d u q u e l é t a i t P i t o u d é b i t a n t d e s c h a n s o n s . Il d e m a n d e à P i t o u l ' e x h i b i t i o n d e la p e r m i s s i o n q u ' i l d e v a i t a v o i r o b t e n u e d u b u r e a u

central

p o u r c h a n t e r sur l e s p l a c e s p u b l i q u e s ; P i t o u lui r é p o n d : « O ù

est

ton p o u v o i r p o u r m e f a i r e cette d e m a n d e ? » L e c o m m i s s a i r e l u i fait v o i r a u s s i t ô t s o n c h a p e r o n , et P i t o u m o n t r e u n e p a t e n t e de marc h a n d a m b u l a n t . L e c o m m i s s a i r e de p o l i c e , n e r e g a r d a n t pas cette patente c o m m e

u n titre suffisant p o u r a u t o r i s e r

Pitou à former

r a s s e m b l e m e n t , l'invite à venir au b u r e a u de police, situé à

un

côté de

cette p l a c e . Il s'y r e n d , le c o m m i s s a i r e d e p o l i c e l u i d e m a n d e p o u r q u o i il s e p r é s e n t o i t s u r la p l a c e sans être m u n i d ' u n e p e r m i s s i o n sans l a q u e l l e p e r s o n n e n e p e u t f o r m e r d e r a s s e m b l e m e n t ? P i t o u lui r é p o n d q u ' a y a n t é t é a r r ê t é e t e n s u i t e m i s e n l i b e r t é , le b u r e a u c e n t r a l

s'était p e r m i s , c o n t r e t o u t d r o i t , d e l u i r e t i r e r s a p e r m i s s i o n , ajoutant q u ' i l s é t o i e n t d e s f r i p o n s . C e p e n d a n t la v e n u e d e P i t o u a u b u r e a u d e p o l i c e a v a i t o c c a s i o n n é u n r a s s e m b l e m e n t très n o m b r e u x , qui t r o u b l a i t le c o n s e i l

de

p l i n e d a n s ses

descendu

délibérations. L'adjudant en second

était

disci-

d e u x f o i s p o u r e n g a g e r le p u b l i c r a s s e m b l é , t a n t d a n s la c o u r q u ' à la p o r t e , à se r e t i r e r . U n e b o n n e c i t o y e n n e s ' a v i s a d e b i e n d'arrêter P i t o u , qui, en chantant,

dire qu'on

ferait

se p e r m e t t a i t de p é r o r e r

le

p e u p l e ; u n e d e s f e m m e s d u r a s s e m b l e m e n t la m e n a ç a d e la t u e r . T o u tes f o i s l e c o m m i s s a i r e d e p o l i c e r e n v o y a P i t o u en l i b e r t é . L u i r e t i r é , le c o m m i s s a i r e d e p o l i c e pour

dissoudre

les

fut o b l i g é d e faire m a r c h e r u n e

g r o u p e s r e s t a n t e n p l a c e et

patrouille

t e n a n t des

propos

i n c e n d i a i r e s 1.

C e p e n d a n t , dans la F r a n c e et plus vivement encore à P a r i s , se manifestait u n très sensible retour de la nation à l'idée m o n a r chique ; les élections venaient d ' a m e n e r aux conseils u n e majorité nettement anti-gouvernementale ; Barthélemy, à la présidence des C i n q - C e n t s , dressait, en face du Directoire déconsidéré, u n e autorité, forte de l'appui du pays ; P i c h e g r u était l ' h o m m e le plus populaire de F r a n c e , le sauveur attendu p o u r faire cesser u n e situation aussi intolérable. U n c o u p d ' É t a t était dans l'air, restait à savoir au bénéfice de qui il serait réalisé. Le Directoire, expert en la matière, comptait, c o m m e au 13 vendémiaire, sur l'armée massée sous P a r i s , et mandait m ê m e Augereau p o u r opérer brutalement contre la 1. D a n s les r a p p o r t s d u 25 t h e r m i d o r , o n lit : « L e n o m m é P i t o u , c h a n t e u r , a y a n t c a u s é u n r a s s e m b l e m e n t d o n t la p l u p a r t d e s c i t o y e n s o n t m a r q u é l e u r m é c o n t e n t e m e n t p a r le d é b u t d e ses c h a n s o n s , a é t é c o n d u i t c h e z le c o m m i s s a i r e d e s G a r d e s f r a n ç a i s e s » ( A r c h i v e s N a t i o n a l e s , A F 1478). IV


150

ANGE

PITOU

représentation nationale ; mais e n c o r e , à cette é p o q u e d'indécision, n'osait-on t r o p faire fond sur l'armée, où P i c h e g r u c o m p tait bien des s y m p a t h i e s : ce d e r n i e r , le 1 2 fructidor, ne montrait-il pas au chevalier de L a r u e u n e lettre d ' u n des p r i n cipaux généraux, lui p r o m e t t a n t son c o n c o u r s et celui des trente mille h o m m e s qu'il c o m m a n d a i t ? Les soldats d ' A u g e r e a u . d'ailleurs, par leurs allures de s o u d a r d s , m é c o n t e n t a i e n t les P a r i s i e n s , qui alors n ' a i m a i e n t point à être molestés, et Ange Pitou des p r e m i e r s devait avoir maille à partir avec eux : M. Pitou, le chantre de la contre-révolution, — lit-on dans le des hommes libres du 2 4 thermidor — exerçait hier ses talens aux Champs-Élysées, prêchant la religion de nos pères et la royauté. Au milieu de sa harangue, il s'avisa de dire que les soldats ne sont pas aussi redoutables aux honnêtes gens qu'on le croirait, et qu'il y avait un bon moyen de s'en assurer, en leur payant à boire.... A cette noble plaisanterie vous eussiez vu cinq ou six grenadiers menacer du plat de leur sabre le chantre de Clichy, tous les zolis cavaliers l'abandonner au grand trot, et le misérable implorer la pitié des républicains qui l'entourent, quitte cette fois seulement pour la peur. Ainsi garre la prochaine rechûte 1. Journal

De leur côté, les royalistes se r e m u a i e n t b e a u c o u p , mais ce pauvre parti, qui avait à sa disposition tous les éléments du succès, m a n q u a i t de direction et d'unité de v u e s . Ses multiples agents travaillaient c h a c u n de leur côté et c o n t r a d i c t o i r e m e n t ; la r é u n i o n de Clichy était u n e simple parlotte où les m o u c h a r d s accédaient plus facilement que les m o n a r c h i s t e s ; de plus, tout u n lot de c o n s t i t u t i o n n e l s , férus de légalité et respectueux des fictions p a r l e m e n t a i r e s , voulaient que le c o u p de force, q u e manifestement le Directoire préparait contre eux, eût reçu u n 1. A n g e P i t o u r a c o n t e d e façon t r è s différente cet i n c i d e n t d a n s l'Analyse de mes malheurs ( p . 23) : « L e D i r e c t o i r e , e n v o y a n t a r r i v e r à s o n s e c o u r s A u g e r e a u , e n v o y é p a r B o n a p a r t e , e s p é r a q u e les s o l d a t s à l a s u i t e d e c e g é n é r a l , p o u r é p o u v a n t e r les P a r i s i e n s , feraient q u e l q u e s - u n s de ces c o u p s d e m a i n s d e s M a r s e i l l a i s se m e s u r a n t a u x C h a m p s - E l y s é e s a v a n t le 10 a o û t 1792. U n s o i r q u e je c h a n t a i s d a n s c e t e n d r o i t , je fus e n t o u r é d e c i n q u a n t e d e c e s m i l i t a i r e s : je les p é r o r a i c o n t r e les T e r r o r i s t e s e n f a v e u r d e s d e u x C o n s e i l s et je l e u r fis e n t e n d r e q u e le D i r e c t o i r e c h e r c h a i t à f a i r e d ' e u x d e s i n s t r u m e n t s d e s e s p r o j e t s l i b e r t i c i d e s . A c e s m o t s ils t i r è r e n t le s a b r e p o u r m e t u e r ; les a u d i t e u r s les a r r ê t è r e n t , m e d é f e n d i r e n t et l e u r e x p l i q u è r e n t le s e n s d e ce q u e je l e u r d i s a i s . J ' é t a i s a c c o u t u m é à c e s r i x e s p o l i t i q u e s et je v o i s e n c o r e a u j o u r d ' h u i a u x I n v a l i d e s d e s officiers et d e v i e u x m i l i t a i r e s q u i , s o r t a n t d e m o n c e r c l e , o n t s o u v e n t é t é s u r le t e r r a i n p o u r d é f e n d r e les p r i n c i p e s q u e j ' é n o n ç a i s en p u b l i c . »


ANGE

PITOU

151

c o m m e n c e m e n t d'exécution p o u r y r é p o n d r e p a r un autre c o u p de force. Cette tactique foncièrement maladroite semble bien avoir été désapprouvée par Pichegru 1 ; mais le général agissait s u r t o u t en d e h o r s de ses collègues et dans l'intimité de q u e l q u e s amis : Ange P i t o u fut de ce n o m b r e , et ainsi il participa à la préparation de ce c o u p d'état royaliste, q u e tous les historiens ont s o u p ç o n n é et d o n t , le premier, il nous a révélé le plan et la tactique. La lutte devait se mener principalement à P a r i s , où les chefs des armées royales de F r o t t é , La T r é m o i l l e , d ' A u t i c h a m p , Polignac et d'autres avaient été m a n d é s ; au m o u v e m e n t de P a r i s C a d o u d a l répondait par u n e action en Bretagne, et à cet effet, il avait reçu u n e mensualité de 1,5oo livres sterling, des a r m e s et de la p o u d r e 2. Pierre Molette et Ange P i t o u étaient spécialement chargés d ' a r m e r les royalistes de P a r i s ; des c o m m a n d e s considérables turent donc laites et payées à l'armurier Prévoteau : cette affaire avait été r a p i d e m e n t menée et tout semblait présager la réussite. Q u a n t au c o u p lui-même, il était h a r d i m e n t conçu, et c'était u n peu sur ce m ê m e plan q u e B o n a p a r t e devait travailler au 18 b r u m a i r e : « Le m o u v e m e n t q u e n o u s devions faire — rapporte Ange Pitou 3 — aurait eu lieu dans la nuit d u 14 au 15 fructidor, si la police n'eut pas surpris u n e lettre écrite en chiffres et adressée à Pichegru. O n lui disait qu'il ne devait pas désemparer de la C h a m b r e de la C o m m i s s i o n . De m i n u i t à deux heures, des h o m m e s décidés arrivaient au Directoire par les rues de V a u girard, du P o t de fer, des F o s s o y e u r s , de T o u r n o n et d u T h é â t r e Français ; d'autres escaladaient le jardin des C h a r t r e u x . O n avait des habits, des a r m e s pour équiper les arrivants et remplacer la garde, q u ' o n eut mise à l'ombre, si elle eut fait 1. D a n s le d e u x i è m e v o l u m e d'Une vie orageuse (p. 1 8 1 ) , A n g e P i t o u d o n n e s u r P i c h e g r u les r e n s e i g n e m e n t s s u i v a n t s : « P i c h e g r u n o u s a dit bien d e s fois q u e l ' i m p a t i e n c e d e la n o b l e s s e f r a n ç a i s e , l ' i n d i s c r é t i o n e t la m a u v a i s e foi d e q u e l q u e s a g e n s d u R o i q u i s e r v a i e n t le D i r e c t o i r e , firent m a n q u e r p l u s i e u r s fois la r é u s s i t e d e s p l a n s les m i e u x c o m b i n é s . . . P i c h e g r u a fait p l u s q u e s o n d e v o i r p o u r r e p l a c e r L o u i s XVIII s u r le t r ô n e d e s e s a ï e u x ; ce p r i n c e s a i t b i e n q u e P i c h e g r u l'a fait s a n s i n t é r ê t ; ce p r i n c e s a i t q u e p a r m i les confidents qu'il envoyait a u g é n é r a l , ainsi q u ' a u x a u t r e s F r a n ç a i s , il e n e s t p l u s d ' u n (et M o n t g a i l l a r d n ' e s t p a s s e u l d e ce n o m b r e ) q u i s e v e n d i r e n t a u D i r e c t o i r e et e n s u i t e à B u o n a p a r t e p o u r 10,000 fr. d e r e n t e . » 2. C r é t i n e a u - J o l y . Histoire

3. A n g e P i t o u . Analyse

de la Vendée

militaire,

de mes malheurs,

p. 2 4 .

t. II. p . 5 0 9 .


I152

ANGE

PITOU

résistance. O n avait des m o y e n s infaillibles p o u r faire taire les sentinelles par la force et par la ruse. Reveillère, Rewbel et Barras auraient d o n n é leur démission ou ils avaient vécu. Les deux autres Directeurs, c o n d u i t s au C o r p s Législatif, auraient d e m a n d é un g o u v e r n e m e n t provisoire. A u g e r e a u et son étatmajor étaient envoyés à u n e c o m m i s s i o n militaire, et B u o n a parte était mis h o r s la loi p o u r avoir fait voter son a r m é e . Les grenadiers du C o r p s Législatif et les t r o u p e s du Directoire recevaient u n e gratification de trois mois de p a y e . . . . Ce plan fut arrêté le 12 fructidor. » C a r n o t , dans ses m é m o i r e s sur le 18 fructidor, a dit q u e l'issue de cette journée était due aux f e m m e s ; le fait semble indéniable. Le Directoire, qui m a n q u a i t d'argent p o u r payer sa police masculine, mit en c a m p a g n e des élégantes, dotées à peu de frais de riches d o m a i n e s nationaux et qui jouèrent le rôle d'émigrées ou de femmes de qualité p o u r avoir le secret des royalistes. Ceux-ci, dignes fils du xviii siècle, d o n n è r e n t d a n s le p a n n e a u : ainsi le prince de C a r e n c y se laissa enjoler par une belle, que lui avait dépêchée Sottin, le ministre de l'intérieur, et il d o n n a i t à Barras le plan concerté le 12 fructidor 1. Le Directoire, dès qu'il eut connaissance des intentions de ses adversaires, fit arrêter l ' a r m u r i e r Prévoteau et Ange P i t o u , qui déjà quelques jours a u p a r a v a n t , avait été incarcéré, puis relaxé . e

2

Le nommé Pitou, chanteur de profession — lit-on dans le rapport du 1 4 fructidor 3 — prévenu de faire des dissertations contraires à l'ordre public, a été arrêté par le commissaire de police du Museum et envoyé au bureau central. Le célèbre chanteur Pithou de Valinville, le Garat des carrefours — annonce le Mémorial du 1 7 fructidor — a eu le malheur d'être écouté, sur la place Saint-Germain-l'Auxerrois, par un législateur conventionnel, qui a trouvé que ses plaisanteries ressemblaient un peu à celles des honnêtes gens. Cet honneur lui a valu sa douzième ou quatorzième incarcération. M. Pithou est un homme très agréable au peuple, qui ressemble un peu à Montauciel : il sait ce que c'est que de vivre en prison. 1. F a u c h e - B o r e l . Mémoires, t. II. p . 142. 2. O n lit, e n effet, d a n s l ' A m i de la patrie, à la d a t e d u 7 f r u c t i d o r : « L e c é l è b r e c h a n t e u r r o y a l P i t o u a é t é a r r ê t é h i e r , à la t ê t e d ' u n r a s s e m b l e m e n t d e f e m m e s et d ' u n e m u s i q u e n o m b r e u s e ; o n n e s a i t à q u e l Bourbon il p o r t a i t le b o u q u e t d e s a i n t L o u i s . Il est r e l â c h é . » 3. A r c h i v e s N a t i o n a l e s . A F

I V

1478.


ANGE

PITOU

153

Cette double arrestation jeta le désarroi p a r m i les royalistes 1 : Ange P i t o u avait été l'un des principaux m e n e u r s de cette c o n juration, car il avait le talent rare de toujours trouver de l'argent, q u a n d il en était besoin. Il m a n d a alors d'urgence P i e r r e Molette d a n s sa prison : « Il me prie, déclare ce dernier, d'aller a n n o n c e r au général P i c h e g r u qu'il est en état d'arrestation : j'y cours. Le général lui fait dire qu'il se tranquillise, que « le coup est sûr », mais q u ' o n a besoin de fonds. Le lendemain, M. Pitou me remet 3o,ooo francs; je les porte au général. M. Pitou lui écrit que les deux tiers de cette s o m m e m ' a p p a r t i e n n e n t : « Vous serez payé « après l'événement », m e dit le général 2 » Mais c'était 6 0 , 0 0 0 francs que Pichegru avait d e m a n d é s à Ange P i t o u ; ce dernier e m p r u n t a cette s o m m e , grâce à des billets qu'il souscrivit p e r s o n n e l l e m e n t à quelques amis, parmi lesquels il faut p r o b a b l e m e n t reconnaître Nicole le journaliste et l'imprimeur Le N o r m a n t 3 : il versa 3o,ooo francs au général et garda le s u r p l u s p o u r lui.

1. « D u 14 a u 18 f r u c t i d o r n o t r e a r r e s t a t i o n et celle de l ' a r m u r i e r P r é voteau p a r a l y s è r e n t l'opération. Q u e l q u e s m e m b r e s des conseils, r é u n i s a u x r o y a l i s t e s d é t e r m i n é s , b o u r s i l l è r e n t p o u r p a y e r la police ; o n e u t b e a u c o u p d e p e i n e à t r o u v e r 3 o , o o o l i v r e s ; c'est a l o r s q u e d u fond d e m a p r i s o n j ' e u s r e c o u r s à la b o u r s e d e différentes p e r s o n n e s p o u r c o o p é r e r à ce d e r n i e r effort. L a v e i l l e d u 18 f r u c t i d o r , M. le c o m t e de B o u r m o n t , v o y a n t l'affaire m a n q u é e , r e g a g n e la V e n d é e et n o u s l a i s s e m a l g r é lui la t â c h e d e s o u s t r a i r e n o s a m i s et n o u s à la p e i n e c a p i t a l e . D u I a u 14 f r u c t i d o r , les fonds, d o n n é s p a r n o u s p o u r o p é r e r le m o u v e m e n t e n f a v e u r d u r o i , s ' é l e v è r e n t à p l u s d e d e u x m i l l i o n s . C e t t e m ê m e r é u n i o n a e n v o y é à la V e n d é e p l u s d ' a r m e s q u ' o n e n c o u c h e r a i t à la h a u t e u r d u p r e m i e r é t a g e de t o u t e la s u r f a c e d e la p l a c e V e n d ô m e . L e s r o y a l i s t e s d e P a r i s et d e la V e n d é e é t a i e n t e n r a p p o r t s p o u r c o r r e s p o n d r e , r e c e v o i r et p a y e r . J'ai g a g n é 260,000 f r a n c s ; j ' a i r e ç u et v e r s é p l u s de o n z e c e n t m i l l e f r a n c s . L e s p e r s o n n e s q u i m e f a i s a i e n t r e m e t t r e d e s f o n d s v e n a i e n t le s o i r à m o n c e r c l e , et p a r u n m o t e n f e r m é d a n s u n b i l l e t i n s i g n i f i a n t , j ' é t a i s i n v i t é à d o n n e r ainsi r e c o n n a i s s a n c e d e la s o m m e q u i m ' é t a i t a d r e s s é e , t a n t ô t d a n s u n e l e t t r e r e m i s e à l ' a u b e r g i s t e o ù je m ' a r r ê t a i s , t a n t ô t à la f r u i t i è r e c h e z q u i je d é p o s a i s l e s i n s t r u m e n s d u m é t i e r » (Ange P i t o u . Toute la vérité au roi. t . I. p . 22 — er

Pièces

comptables,

p.

73).

2. L e t t r e de P i e r r e M o l e t t e a u c o m t e de P r a d e l , m i n i s t r e d e la m a i s o n d u roi, e n d a t e d u 26 a o û t 1 8 1 9 . 3. C e t t e d e m a n d e d e 60,000 f r a n c s faite p a r P i c h e g r u est a t t e s t é e p a r c e t t e i m p o r t a n t e n o t e , m i s e e n o b s e r v a t i o n p a r les t r o i s e x a m i n a t e u r s d e l'affaire d e P i t o u a u c o m p t e p a r l u i p r é s e n t é le 9 j u i n 1825 : « I L E S T J U S T E D ' A L L O U E R A

M.

PITOU

PICHEGRU LUI

LE CAPITAL FIT

ET

DEMANDER

LES

I N T É R Ê T S D E S 60,000 F R A N C S

AU NOM

DU ROI PEU

QUE LE

DE JOURS AVANT

LE

GÉNÉRAL 18

FRUC-


154

ANGE

PITOU

« Le 14, c o n t i n u e A n g e P i t o u , le Directoire i m p r i m a sa p r o clamation 1, appela à lui les chefs de patriotes de 1793 ; puis il se tint sur ses gardes et ne se décida à attaquer q u e q u a n d il fut assuré d'avoir éventé la m i n e , de tenir les chefs de l'entreprise et d'avoir paralysé les affidés ; mais ni les agents de la police, ni les courtisanes, ni ceux qui trahissaient le roi n ' o n t pu fournir à la police de pièces matérielles contre les individus de cette ligue formée en faveur des B o u r b o n s 2 ... Le coup m a n q u a par la lenteur de P i c h e g r u , par la trahison de deux m e m b r e s de la c o m mission, et aussi par les faux rapports d'un h o m m e chargé de la surveillance secrète. Ce m a l h e u r e u x . . . royaliste 3 est u n joueur ; il m'a avoué qu'il avait été t r o m p é dans ses r a p p o r t s . . . le m ê m e h o m m e , de son aveu, était chargé d'une mission i m p o r t a n t e au 10 août ; le r a p p o r t qu'il fit au roi, r a p p o r t qui lui fut dicté, sans qu'il se d o n n â t la peine ou le t e m p s de l'examiner, par des factieux déguisés en royalistes, persuada au m a l h e u r e u x L o u i s XVI que tout était perdu et le d é t e r m i n a à aller à l'Assemblée. « Les 3o,ooo francs qui me restaient me servirent à acheter des t é m o i n s et à faire disparaître les armes, les habits et les autres objets destinés p o u r opérer le c o u p . Ces 3o,ooo francs me sauvèrent la vie, je me sus bon gré de cette réserve; car au 19 fructidor, je n'aurais pas trouvé u n sol 4. » TIDOR. » (Cf. Pièces remarquables.) O n v e r r a q u e c e t t e d e t t e fut p l u s t a r d u n e d e s c a u s e s d e la faillite d ' A n g e P i t o u . D a n s l e s é t a t s d e s i t u a t i o n a n n e x é s a u d o s s i e r d e c e t t e faillite (Archives du tribunal de commerce de la Seine. F a i l l i t e s , n° 515), N i c o l e est m e n t i o n n é c r é a n c i e r p o u r u n e s o m m e d e 3 o , o o o f r a n c s , e n b i l l e t s é c h u s et à é c h o i r ; e n 1833, l e s c r é a n c i e r s d e P i t o u , e n ce q u i c o n c e r n e c e t t e affaire, étaient Pitou (un de ses cousins) ; V é d r i n e , h ô t e l i e r ; Ripoud, négociant ; Cailleau, avocat ; D u c h e s n e , ancien libraire ; A u m o n t , p r o p r i é t a i r e ; Desg r a n g e s , p r o f e s s e u r ; L e n o r m a n t fils, i m p r i m e u r ; B e r t r a n d , l i b r a i r e ; C h a p e r o n et d e B e a u v a i s , r e l i e u r s ; P e c c a t t e n é g o c i a n t ; e n p l u s d e ces n o m s on r e l è v e , e n 1828, c e u x d e N i c o l e , d i r e c t e u r d u c o l l è g e S a i n t e - B a r b e ( l ' a n c i e n d i r e c t e u r d u Journal Français) ; Gérard, libraire ; Marcelin D e c h a u x et P r u d h o m m e p è r e . C ' e s t p a r m i ces d i v e r s n o m s q u ' i l f a u t a s s u r é m e n t c h e r c h e r l e s b a i l l e u r s d e f o n d s d e P i t o u et d e P i c h e g r u a u 18 f r u c t i d o r . 1 . D a n s c e t t e p r o c l a m a t i o n il est d i t q u ' o n a a r r ê t é le n o m m é P r é v o t e a u , a r m u r i e r : « C e s c é l é r a t a v o u e , d a n s s o n i n t e r r o g a t o i r e , q u e les c o m m i s s i o n s r o y a l e s d e L o u i s X V I I I l u i o n t a c h e t é 700 fusils d e c a l i b r e , q u i l u i o n t é t é p a y é s d a n s le j o u r ; il d é c l a r e a v o i r l i v r é u n e p a r t i e d e ces f u s i l s , s u r d e s bons s i g n é s d e la l e t t r e i n i t i a l e Z . » 2. A n g e P i t o u . Analyse de mes malheurs, p . 25. 3 . V o i r p l u s h a u t , p . 29. 4 . A n g e P i t o u . Une vie orageuse, t. III. p . 4 5 .


ANGE

155

PITOU

Cette provision f u t , en effet, d e s plus o p p o r t u n e s , car les choses t o u r n a i e n t m a l p o u r le c h a n t e u r , et le Directoire semblait disposé à en finir, cette fois, avec ce c o n s p i r a t e u r en plein vent, toujours s o u p ç o n n é , jamais c o n v a i n c u . L ' o r d r e fut d o n n é à la police de p o u r s u i v r e l'affaire ; le bureau central y mit assez peu de complaisance : p o u r établir q u e Pitou était u n c o r r u p t e u r , il fallait r e c h e r c h e r les c o r r o m p u s , et les fonctionnaires de cette a d m i n i s t r a t i o n avaient toutes sortes de b o n n e s raisons p o u r se refuser à u n e telle enquête. O n traîna d o n c l'affaire, de façon que, les principaux acteurs P i c h e g r u , B a r t h é l e m y , Villot étant déjà déportés, le débat ne fût qu'accessoire, et ne c o u r û t point le risque d'être approfondi. U n e perquisition fut faite sans succès, le 17 fructidor, au domicile du c h a n t e u r ; la police n'assigna c o m m e t é m o i n s q u e des agents secondaires, qui déclarèrent q u e P i t o u payait du m o n d e , car ils en avaient reçu de l'argent, mais, c o m m e ce n'était pas directement de sa m a i n , le payeur intermédiaire ne paraissant p a s , leur témoignage se changeait en simple probabilité. 1

Le principal grief, la seule preuve q u ' o n p û t établir contre lui, fut qu'il « accompagnait ses chants de gestes indécens, ne cessant de mettre la m a i n à son derrière en parlant de la r é p u blique et des républicains » ; on g r o u p a a u t o u r de ce chef quelques autres accusations vagues, et d u tout on dressa, le 28 vendémiaire, u n acte d'accusation, dont le dispositif se t e r m i n a i t ainsi : D e t o u s ces d é t a i l s a t t e s t é s p a r l e s p r o c è s - v e r b a u x et a u t r e s p i è c e s , il r é s u l t e q u e L o u i s A n g e P i t o u e s t p r é v e n u d ' a v o i r p r i s p a r t à d e s c o n s p i r a t i o n s et c o m p l o t s t e n d a n t à t r o u b l e r la R é p u b l i q u e p a r u n e g u e r r e c i v i l e , e n a r m a n t l e s c i t o y e n s l e s u n s c o n t r e l e s a u t r e s et c o n t r e l ' e x e r c i c e de l ' a u t o r i t é l é g i t i m e ; p l u s d ' a v o i r , p a r s e s d i s c o u r s t i e u x et i n c e n d i a i r e s , p r o v o q u é nationale,

celle

du

Directoire

la d i s s o l u t i o n exécutif,

le

de la

rétablissement

r o y a u t é ; p l u s , et d ' a v o i r , p a r ses d i s c o u r s s é d i t i e u x

sédi-

représentation de

la

et gestes i n d é -

c e n s , p r o v o q u é l ' a v i l i s s e m e n t d e la r e p r é s e n t a t i o n n a t i o n a l e ... T o u s c e s d é l i t s s o n t q u a l i f i é s de c r i m e s c o n t r e la s û r e t é

1. A r c h i v e s N a t i o n a l e s . F7 3 6 8 8 1 3 . « Bureau

central

intérieure

du canton

de

d e la

Paris.

D é p e n s e s d e S a v i g n y et D i a n c o u r t , officiers d e p a i x , d u 1 7 f r u c t i d o r a n V . P a r o r d r e d u j u g e d e p a i x d u R o u l e n o u s a v o n s e x t r a i t d u b u r e a u c e n t r a l le n o m m é P i t o u , c h a n t e u r p u b l i c , et p a r s u i t e a v o n s é t é faire p e r q u i s i t i o n c h e z l u i d a n s s e s p a p i e r s e t a p r è s s o n i n t e r r o g a t o i r e n o u s l ' a v o n s c o n d u i t à la F o r c e . Cette o p é r a t i o n n o u s a t e n u toute la j o u r n é e ; d é p e n s e 4 sols 10 d e n i e r s . »


156

ANGE

R é p u b l i q u e et c o n t r e

PITOU

la s û r e t é i n d i v i d u e l l e d e s

citoyens

: ils

sont

p r é v u s p a r la l o i d u 1 2 f l o r é a l a n I I I , p a r l ' a r t i c l e 6 1 2 d u n o u v e a u C o d e d e s d é l i t s et d e s p e i n e s et p a r l a l o i d u 2 7 g e r m i n a l a n 29 v e n d é m i a i r e ,

Le une

ordonnance

de

le jury p r o n o n ç a i t

prise de

corps

IV.

qu'il y avait l i e u , et

était

rendue

contre

Ange

P i t o u , q u ' o n t r a n s f é r a à l a C o n c i e r g e r i e l e 1er b r u m a i r e . Le

9,

assisté

l'affaire

des

était

juges

appelée ;

Lenain,

le

citoyen

Chiniac,

Bexon

Benaben

et

présidait,

Denisot ;

le

c o m m i s s a i r e d u p o u v o i r e x é c u t i f se n o m m a i t D e s m a i s o n s , et d a n s le

jury o n

l'ancien

remarquait

patron

Mercier, l'auteur

d'Ange

P i t o u , et

Tableau

du

Harmand

(de

la

p e i n e e n c o u r u e était la m o r t , m a i s l ' a d m i s s i o n d e s atténuantes restèrent

la c o m m u a i t

cinq

heures

d'autres, c o m m e

en

Paris, La

circonstances

c e l l e d e la d é p o r t a t i o n : l e s j u r é s

aux opinions,

Mercier,

de

Meuse).

les

réclamant

uns

voulant

la m i s e

la

en liberté

mort, immé-

diate, t o u s enfin se m i r e n t d'accord sur la q u e s t i o n d e s c i r c o n s tances

atténuantes, que

commissaire

du

proposa Harmand

pouvoir

exécutif

requit

(de la

alors

1

Meuse)

; le

la d é p o r t a t i o n à 2

p e r p é t u i t é à M a d a g a s c a r , et le j u g e m e n t fut r e n d u e n c e s e n s T o u t e f o i s le texte se r e s s e n t i t q u e l q u e avec l a q u e l l e avait été r e n d u l'arrêt, la d u r é e ni le condamné

lieu

de

interjeta

peu

.

d e la p r é c i p i t a t i o n

il n e s p é c i f i a i t ,

e n effet,

ni

la d é p o r t a t i o n . P o u r g a g n e r d u t e m p s , le

a p p e l ; il

fut

transféré

à la

Force,

puis

à

B i c ê t r e et, le 10 n i v ô s e , la c o u r d e c a s s a t i o n rejetait s o n p o u r v o i . L'arrestation, la c o n d a m n a t i o n e n d e u i l ; le p e u p l e

ne cacha

d'Ange

point

son

Pitou

mirent

mécontentement

la

rue

qu'on

lui eût prit s o n c h a n t e u r a i m é : U n h o m m e — lit-on dans

l e s Nouvelles

politiques

— établi depuis

l o n g t e m p s s u r la p l a c e d u L o u v r e , a m u s a i t les p a s s a n t s p a r d e s c h a n sons très

innocentes

et q u i n e m a n q u a i e n t ni d ' e s p r i t , ni d e r a i s o n ,

s e u l e m e n t il s e p e r m e t t a i t q u e l q u e s s a r c a s m e s c o n t r e l e s j a c o b i n s paraissait très zélé

1. A n g e P i t o u .

Une

partisan

Vie

d e la r e p r é s e n t a t i o n

orageuse,

t. I. p . 2 1 5 .

2 . V o i r le t e x t e d e c e j u g e m e n t a u x p i è c e s — La

Clef

du cabinet

des

souverains,

et

n a t i o n a l e et d e la

justificatives.

le 1 2 b r u m a i r e an V I , a n n o n c e ainsi

cette c o n d a m n a t i o n : « L e célèbre Pitou, e s p è c e de t r o u b a d o u r chansons

et

des

préambules

des rues qui

anti-républicains,

par des vers,

corrompait

chaque

des jour

l ' o p i n i o n p u b l i q u e , a été c o n d a m n é à la d é p o r t a t i o n c o m m e l ' a g e n t de c e u x qui,

p e n d a n t les m o i s de

v e r s e r le g o u v e r n e m e n t . »

messidor, thermidor

et f r u c t i d o r , v o u l a i e n t

ren-


ANGE

c o n s t i t u t i o n . Il aimait

cet

vient

honnête

mécontentement

157

PITOU

d ' ê t r e a r r ê t é et le p e u p l e homme,

d'une

plaignait

manière

très

son

sort

énergique.

de ce q u a r t i e r , et

témoignait

Des

ouvriers,

qui son qui

passaient, disaient : Q u e ne chante-t-il des h o r r e u r s c o n t r e les d é p u t é s , on l'aurait laissé tranquille.

A maintes reprises, des manifestations en sens divers se p r o d u i s i r e n t ; ainsi le Révélateur publiait l'entrefilet suivant en octobre 1797 : Ces jours derniers, une

b o n n e citoyenne, voulant purifier par des

c h a n t s e t d e s d i s c o u r s p a t r i o t i q u e s les l i e u x , q u e le f a m e u x royal

Pitou

avait infestés

pierre

par

affidés

de ce

la

milice de

de royalisme, a été assaillie

chanteur

à coups

de

P i t o u ; e t si l a p o l i c e n ' y p r e n d g a r d e , l e s

conspirateur

iront

bientôt

lui o u v r i r la p r i s o n

de la

F o r c e , o ù il e s t d é t e n u p a r l a j u s t i c e d u 1 8 f r u c t i d o r .

Mais rien n'v fit : la place Saint-Germain l'Auxerrois d e m e u r a veuve de s a plus curieuse gloire, e t l e public parisien fut privé d ' u n e de s e s distractions favorites.


SECONDE

PARTIE


CHAPITRE I

E N ROUTE POUR LA GUYANE.

Sur cette route de C h a r t r e s où, le 20 octobre 1 7 8 9 , voyageur insoucieux, il marchait délibérément à la conquête de P a r i s , Ange P i t o u se retrouvait, le 26 janvier 1 7 9 8 , héros d'une extraordinaire aventure. Ce jour-là au m a t i n , en effet, on lui avait a n n o n c é officiellement à Bicêtre le rejet de son p o u r v o i , et il avait été remis entre les m a i n s de deux g e n d a r m e s pour prendre le c h e m i n de Rochefort, de la G u y a n e 1, de l'exil. A Vaugirard, l'officier, chargé de sa c o n d u i t e , p r o m e t à son prisonnier de lui laisser toute la liberté possible s'il veut bien lui d o n n e r sa parole de ne p o i n t chercher à s'évader ; Ange Pitou y consent à regret, p r é voyant bien que les occasions ne lui m a n q u e r o n t pas de fausser c o m p a g n i e à ses gardiens, et désormais, prisonnier sur parole, il n ' a u r a plus p o u r l'accompagner q u ' u n seul g e n d a r m e . La première étape s'achève à Versailles, la seconde à R a m bouillet ; il soupe là avec des amis, la prison est un cabaret, toutes les clefs sont sur les portes ; p o u r être libre, il n'aurait qu'à pousser la porte et à sauter dans la rue ! Le 28 janvier, après u n court arrêt à É p e r n o n , les voyageurs font route vers C h a r t r e s ; c h a q u e pas réveille u n souvenir dans l'âme du proscrit, le bois de la C h a m b r e , les prés de la Reculée, les ruines de la vieille église Saint-Maurice, et la rue du Muret,

1. O n a v a i t , e n effet, c h o i s i la G u y a n e p o u r lieu d e sa d é t e n t i o n , à la p l a c e d e M a d a g a s c a r , q u i a v a i t été p r i m i t i v e m e n t d é s i g n é . P o u r les r é f é r e n c e s d e ce c h a p i t r e , voir le t o m e I d u Voyage à C a y e n u e d ' A n g e P i t o u , d e la p a g e 1 à la p a g e 6 4 . 11


162

ANGE

PITOU

et la maison du farouche abbé Chasles, qui depuis 1!.... Le petit séminaire sert de corps de garde et de t r i b u n a l correctionnel ; tout est changé ; seule la cathédrale est d e m e u r é e indifférente aux révolutions : o n d o n n e ici à Ange Pitou u n n o u v e a u c o m p a g n o n de voyage, u n jeune officier, n o m m é de Givry, et le lendemain, au petit jour, on part p o u r C h â t e a u d u n . Le trajet est vraiment plein de c h a r m e s et la route ne semble point longue ; c h a q u e coin c o n n u du pays semble sourire au voyageur : voici le ruisseau de la C o n i e , à la source d u q u e l est la c h a u m i è r e natale, les chênes de Macheclou ; déjà on aperçoit la m o n t a g n e où est assise la cité : on entre à C h à t e a u d u n . Ange P i t o u n'a pas plutôt mis le pied dans la ville que tous c o n naissent sa présence et q u e c h a c u n s'empresse à sa r e n c o n t r e p o u r lui faire fête. Le commissaire du pouvoir exécutif, D a z a r d , est un de ses anciens c a m a r a d e s , qui lui laisse la plus g r a n d e liberté dans sa prison ; le c h a n t e u r reçoit autant de visites q u ' u n souverain à son passage, son cousin d'abord, venu de la part de sa tante lui remettre q u e l q u e argent c o m m e viatique, puis les a m i s , Gillement, Allaire, B o u r d i n , F e u l a r d , R o u s s e a u , Dimier, L u m i è r e , et des d a m e s n a t u r e l l e m e n t , b e a u c o u p de dames ! T o u s les gardiens du proscrit sont ses a m i s ; tout le m o n d e lui c o n seille de s'évader ; mais sa parole est d o n n é e , il refuse. Il passa encore la j o u r n é e suivante à C h â t e a u d u n , aussi e n t o u r é , aussi fêté : le m a l h e u r e u x c o n s o m m a i t ainsi en deux j o u r s sa part de b o n h e u r p o u r de n o m b r e u s e s années ! A V e n d ô m e , t e r m e de la suivante étape, on adjoint au déporté u n troisième c o m p a g n o n , u n bénédictin du n o m de C o r m i e r . Des arrêts sont m a r q u é s à C h à t e a u r e n a r d et à T o u r s ; la population est assez hostile aux royalistes, m a i s , grâce à la p r u d e n c e du c o m m a n d a n t de l'escorte, les p r i s o n n i e r s , plus h e u r e u x q u e B a r b é - M a r b o i s , B a r t h é l é m y et Perlet, ne subissent a u c u n e avanie. Ange P i t o u fait à cheval l'étape de T o u r s à Saint-Maur ; puis on stationne à Chàtelleraut, à P o i t i e r s . Ils trouvent à L u s i g n a n la p o p u l a t i o n malveillante, et ils r e çoivent des nouvelles peu r a s s u r a n t e s sur le passage en ces 1. A u t o m e I d'Une Vie orageuse (p. 126), A n g e P i t o u d o n n e s u r l ' a b b é C h a s l e s les r e n s e i g n e m e n t s c o m p l é m e n t a i r e s s u i v a n t s : « Il d e v i n t g é n é r a l e n 1 7 9 3 , fut r é f o r m é en 1 7 9 6 , r e p r i t les é p a u l e t t e s e n 1 7 9 7 j u s q u ' e n 1809. A c e t t e é p o q u e il a c q u i t u n e m a i s o n d ' é d u c a t i o n et i n s c r i v i t à sa p o r t e c e t t e d e v i s e r e m a r q u a b l e : « E x m e , p u e r , disce v i r t u t e m . » L e s c o l l è g u e s d e cet h o m m e et le g o u v e r n e m e n t d e B o n a p a r t e l ' e n g a g è r e n t à effacer c e t t e i n s c r i p t i o n q u e j'ai l u e . »


ANGE

PITOU

163

régions des victimes du 1 8 fructidor 1. De Saint-Maixent à Rochefort les geôliers sont de fort méchante h u m e u r : on leur avait a n n o n c é le passage de centaines de déportés, et ils avaient fait des provisions en conséquence ; mais, au dernier m o m e n t , l'itinéraire avait été modifié, et leurs a p p r o v i s i o n n e m e n t s leur restaient p o u r c o m p t e . Aussi se rattrapaient-ils sur les infortunés qui leur passaient par les mains ; avec de l'argent on pouvait tout attendre d'eux, mais aussi, après une double halte à Saint-Maixent et à Niort, de Givry, C o r m i e r et Ange P i t o u ne possédaient plus que deux louis à eux t r o i s . L a dernière et l'une des plus agréables étapes fut Surgères, où ils séjournèrent cinq jours ; le concierge de la prison fut très affable, et, sur leur promesse de ne point s'évader, Ange P i t o u et ses c o m p a g n o n s p u r e n t visiter le pays en touristes : Nous visitons l'église qui ressemble plus à une écurie qu'à la maison de Dieu ; comme la richesse du pays consiste en vin, des vignerons ont fait une cuverie du sanctuaire : nous apercevons sous l'autel un caveau qui servait de dépôt aux cendres des comtes de La Rochefoucault. En 1 7 9 4 , le comité révolutionnaire força le père Robin et d'autres ouvriers d'enlever ces tombes pour en dérober le plomb; les corps étaient scellés si hermétiquement que la dent du temps n'avait pas encore pu les morceler ; ils exhalaient une odeur si méphitique que les ouvriers tombèrent à la renverse. Les membres du comité mirent la main à l'œuvre, éprouvèrent la même syncope, firent une libation à Bacchus et reprirent l'ouvrage ; les cercueils arrachés à

1. S u r le g é n é r a l D u t e r t r e q u i e s c o r t a les f r u c t i d o r i s é s , A n g e P i t o u r e c u e i l lit a l o r s d e s g e n d a r m e s , q u i l ' a c c o m p a g n a i e n t , les r e n s e i g n e m e n t s q u e voici : « L e s r e l a t i o n s d u D i r e c t o i r e d i s a i e n t q u e les seize p r e m i e r s ( d é p o r t é s ) n'avaient pas été gênés, q u e D u t e r t r e avait p o u r v u s p l e n d i d e m e n t à leurs b e s o i n s ; ils é t a i e n t e n t a s s é s d a n s d e s c h a r r i o t s r o u g e s g r i l l é s et f e r m é s à cadenas. Dutertre en passant à Orléans y recruta une femme sans p u d e u r q u ' i l t r a î n a i t a v e c lui d a n s u n c h a r d é c o u v e r t . A C h â t e l l c r a u l t , il rit u n e b r u y a n t e o r g i e ; le b a l se p r o l o n g e a b i e n a v a n t d a n s la n u i t ; l e s J a c o b i n s d a n s è r e n t a u t o u r d e s c h a r r e t t e s , en flairant la p r i s o n d e s d é p o r t é s . P l u s i e u r s t o a s t s f u r e n t p o r t é s a u x c e n d r e s d e la s o c i é t é - m è r e : la m ê m e fête é t a i t c o m m a n d é e à L u s i g n a n et à S a i n t - M a i x e n t . A r r i v e à L u s i g n a n u n c o u r r i e r e x t r a o r d i n a i r e , p o r t e u r d ' o r d r e s t r è s p r e s s é s . . . D e v i n e z q u e l s o r d r e s ?... D ' a r r ê t e r et. d e faire c o n d u i r e s u r - l e - c h a m p à P a r i s , s o u s b o n n e et s û r e g a r d e , le g é n é r a l D u t e r t r e . . . . N o t r e b r i g a d i e r , à la t ê t e d ' u n d é t a c h e m e n t , m o n t e l u i signifier l ' o r d r e . S e s c o m p a g n o n s c o n f u s s ' é c h a p p e n t e n b a i s s a n t l'oreille ; le g é n é r a l se d é g r i s e , et sa m a î t r e s s e se jette à n o s g e n o u x p o u r faire l e s c o m p t e s d e son a m a n t . Il p a r t i t s u r - l e - c h a m p , en j u r a n t a p r è s ses victimes, qui étaient cause, disait-il, de son rappel. »


164

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force de bras, n'étaient e n c o r e q u ' e n t r o u v e r t s ; un M u c i u s

Scævola

saisit u n c i s e a u , les f e n d i t et les foula a u x p i e d s ; a l o r s la p u t r é f a c t i o n l e s f o r ç a t o u s d ' a b a n d o n n e r l ' e n t r e p r i s e p o u r ce j o u r - l à ; ils y rent

le l e n d e m a i n ,

parachevèrent

l'ouvrage

au

risque

revin-

de leur

a p r è s a v o i r jeté çà et là d a n s d e s c o i n s les m e m b r e s e n c o r e

vie,

charnus

d e s m o r t s , d o n t ils v i o l a i e n t l'asile e n t r i o m p h a t e u r s . Ils a b a n d o n n è r e n t c e lieu à la h â t e , s a n s s e d o n n e r le t e m p s d ' e f f a c e r les i n s c r i p t i o n s et les a r m o i r i e s . C e t t e chapelle r e s s e m b l a i t à u n e a n t r e de bêtes féroces, dont

les r o n c e s et

les m o r c e a u x

de rochers défendent

l'accès

aux

v o y a g e u r s ; p l u s elle était h o r r i b l e , p l u s elle p i q u a i t n o t r e c u r i o s i t é . . . . N o u s voilà c o m m e Y o u n g et H e r v e y a u m i l i e u d e s t o m b e a u x ,

plongés

d a n s u n e religieuse m é l a n c o l i e ; n o u s lisons les i n s c r i p t i o n s : C y gît t r è s h a u t et t r è s p u i s s a n t ici, n o s p e r s é c u t e u r s

seigneur etc.... T o u t e

y viendront

comme

grandeur

nous....

riches, fameux dans l'histoire, chéris de leurs rois, pons d'eux, nous touchons leurs ossements ; en c œ u r s é m u s sentent qu'il

existe

un autre

disparaît

ceux-ci

ont

nous nous

fixant

été

occu-

ces restes

nos

être en n o u s . V o l t a i r e et

L a M e t t r i e n e v o i e n t d a n s les t o m b e a u x q u e la p r e u v e d u n é a n t ; et m o i q u e celle d ' u n e a u t r e vie.

Il e s t i m p o s s i b l e q u e l ' h o m m e p e n s e ,

a g i s s e , v e u i l l e le b i e n , é v i t e le m a l à s o n d é t r i m e n t , p o u r

finir

m a n i è r e a u s s i o p p o s é e à s o n être ; la r é a l i t é d ' u n e

vie est u n

contrat que l'éternel signe dans nos c œ u r s , en p e n s é e ; la honnête

certitude

autre

d'une

nous en d o n n a n t

la

je suis p r o s c r i t

et

s'en suit p o u r m o i , q u a n d

homme.

N o u s n e p o u v i o n s n o u s a r r a c h e r d e c e l i e u i n f e c t , o ù la v a p e u r n e laissait presque pas d'air a t m o s p h é r i q u e à notre torche. O n y voyait des cheveux, des crânes encore couverts de chair, des bras

dégoûtans

d e s a n i e , n o i r s et b r i s é s , d e s c a d a v r e s à d e m i r é d u i t s en t e r r e .

Les

chauves-souris

leur

nourriture

et

les

autres

depuis trois

révolutionnaires

ans,

animaux d'où

avaient trouvé

nous

nocturnes jugeâmes

des cadavres

en faisaient les

comités

entiers, qu'ils

que

avaient

l a i s s é s a n s s é p u l t u r e , afin q u e la p u t r é f a c t i o n s c e l l â t l ' e n t r é e d u t e m p l e aux

fidèles

q u i v o u d r a i e n t s'y r é u n i r d a n s d e s t e m p s p l u s h e u r e u x .

D u r a n t leur séjour à Surgères, Ange P i t o u e t ses c o m p a g n o n s recueillirent les m a r q u e s d e la s y m p a t h i e la plus sincère. U n e aimable veuve leur fit les h o n n e u r s d e sa table, e t réunit a u t o u r d'eux u n e société c h o i s i e ; c h a c u n à l'envi leur conseille la fuite, les assurant qu'ils a u r o n t à se repentir plus tard de n'avoir pas profité des facilités qui leur ont é t é offertes, car les déportés sont fort mal traités à Rochefort ; o n leur d o n n e de l'argent, les dames elles-mêmes les veulent entraîner, l'occasion est u n i q u e , le geôlier dort du sommeil d e l'ivresse..., mais ils n'ont q u ' u n e parole, i l s ne cèdent point à c e s pressantes sollicitations.


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De fait, à Rochefort la situation changea : s o m m e toute, jusque là leur voyage avait é t é celui de touristes plus que de prisonniers ; avant de quitter la F r a n c e , ils allaient avoir un a v a n t - g o û t du sort qui les attendait e t qui ne devait pas être sensiblement différent du régime des prisons de Paris sous la T e r r e u r . Les péripéties diverses du trajet n'avaient pas assombri l ' h u m e u r d'Ange P i t o u , et cette disposition joyeuse faillit m ê m e lui occasionner des e n n u i s près de la municipalité de R o chefort : Quatre ou cinq secrétaires — raconte-t-il -

o n t les y e u x

empri-

s o n n é s d e l u n e t t e s m a g i q u e s et n o u s r e g a r d e n t en bâillant. J e m ' a p proche

d'un

vieillard à

cheveux blancs

d o n t le f r o n t

rayonnait

de

g a î t é . « V o i l à u n a i m a b l e h o m m e , d i s - j e e n lui s e r r a n t les m a i n s et le faisant

danser

en

rond,

malgré

sa r o t o n d i t é . . .

Vous êtes de

bons

enfants, laissez-nous cette salle p o u r prison, n o u s n o u s y t r o u v e r o n s bien. » Quelques-uns

prennent

cette

gaîté en b o n n e part,

f r o n c e n t le s o u r c i l ; je r i p o s t e a u x d e u x

partis en

entrechats. Aussitôt entre un grand h o m m e noir, à comme

son

battant figure

d'autres quelques

inexplicable

â m e . C'est le c o m m i s s a i r e d u p o u v o i r exécutif

nommé

Boichot.

Les nouveaux arrivants sont dirigés sur la prison S a i n t - M a u rice, e t remis au geôlier P o u p a u d , être m é c h a n t mais aisément corruptible : le lieu de détention était u n e grande salle, où séjournaient déjà soixante-dix prêtres, à destination de la G u y a n e ; bientôt y arrivèrent le représentant A y m é e t u n ecclésiastique du n o m de C a r d i n e 1, d o n t la vie devait être d a n s la suite assez intim e m e n t liée à celle du c h a n t e u r . Le régime des p r i s o n n i e r s était assez sévère : L a s a l l e a 4 2 p i e d s d e l o n g s u r 60 de l a r g e p o u r q u a t r e - v i n g t s p e r s o n n e s qui n ' e n s o r t e n t q u e d e u x h e u r e s p a r j o u r : elle est e n t o u r é e d ' u n m a r a i s p e s t i l e n t i e l . D a n s l ' i n t é r i e u r ne se t r o u v e n t p o i n t d e lieux d'aisance ; on nuage

est forcé

rougeâtre

s'élève

d'y des

vaquer

à ses b e s o i n s ; jour

s e n t i n e s , il g ê n e

la

et nuit

respiration,

o c c a s i o n n e d e s l a s s i t u d e s e t d e s s u e u r s ; il r e n d l e s o m m e i l

un nous

accablant

et n u i s i b l e . N o u s s o m m e s e n s e v e l i s à d e m i - v i v a n t s d a n s l ' o m b r e d e la m o r t . N o t r e salle, le soir, r e s s e m b l e à u n c h a m p d e b a t a i l l e

jonché

de m o r t s , et p o u r t a n t n o u s c h a n t o n s . . . 1. A y m é o c c u p a i t d a n s c e t t e p r i s o n u n e c h a m b r e à p a r t q u ' i l p a r t a g e a i t a v e c G i b e r t - D e s m o l i è r e s , P e r l e t et t r o i s a u t r e s p r i s o n n i e r s ; R i c h e r - S e r i s y et L a n g l o i s se t r o u v a i e n t é g a l e m e n t d a n s u n e c h a m b r e s é p a r é e , ce q u i permit leur évasion.


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E t , sur l'air de « l'Enfant trouvé », Ange P i t o u c h a n s o n n a i t ainsi ses m a l h e u r s : Maurice jadis eut un temple D a n s cet a s y l e d e s o u p i r s Et ces v o û t e s q u e je c o n t e m p l e Enserrent de nouveaux m a r t y r s ; J ' a p e r ç o i s ici c e n t v i c t i m e s S o u s le m ê m e fer d e s t r a i t a n s , Mes a m i s , q u e l s sont d o n c vos c r i m e s ? C'est d'être tous h o n n ê t e s gens.

A huit heures du m a t i n , on servait aux déportés le repas de la journée : u n pain noir, où la dent rencontrait des pierres, de la paille, des cheveux, et qui semblait avoir été pétri dans une boîte à o r d u r e s , de la viande déjà p o u r r i e ; p o u r boisson deux doigts d'eau-de-vie dans b e a u c o u p d'eau fétide, et u n petit broc de vin aigre. D a n s la matinée, deux h e u r e s étaient concédées aux p r i sonniers p o u r p r e n d r e le frais; c'était le seul m o m e n t tolérable de la journée, et ils en devaient la faveur à l'intervention d'une g r a n d e partie de la population et n o t a m m e n t des s œ u r s de l'hospice et des p r o t e s t a n t s . Mais ils devaient se garder de t o m b e r malades, car les médecins de l'hôpital étaient p a r t i c u l i è r e m e n t dangereux . Ange P i t o u resta à Rochefort du 25 février au 12 m a r s ; d a n s les derniers jours, la situation des p r i s o n n i e r s fut encore aggravée par le fait de la d o u b l e évasion de Langlois et de Richer Serisy. Le 1 1 m a r s , on a n n o n ç a i t aux déportés leur e m b a r q u e m e n t p o u r le lendemain ; g r a n d e é m o t i o n , c h a c u n fait ses apprêts, on signe des d e m a n d e s d'exemption p o u r les septuagénaires ; le soir, dans ce branle-bas du départ, la prison est u n peu bruyante ; u n e sentinelle, prise de vin, croyant à u n e sédition, fait feu dans la fenêtre et atteint grièvement par ricochet u n vieillard. Le l e n d e m a i n , au petit jour, tout le m o n d e est p r ê t ; c h a c u n a confectionné son bagage et choisi sa société p o u r vivre sur cette terre i n c o n n u e : 1

Boichot arrive et nous dit d'un air riant : « Allons, Messieurs, je vous mets au large. » Il déroule un beau cahier, noué de deux faveurs, où chaque nom est inscrit en gros caractère et entouré de notices par-

1. A i n s i o n e n vit u n q u i t â t a i t le p o u l s à u n h o m m e , d o n t la figure é t a i t r e c o u v e r t e d ' u n d r a p : « Ç à fait le m a l a d e , c o n c l u t - i l , et çà n ' a s e u l e m e n t p a s la fièvre. » De fait le m a l a d e é t a i t m o r t d e p u i s q u e l q u e s h e u r e s .


ANGE

ticulières, qui s o n t les motifs

167

PITOU

de d é p o r t a t i o n ; les trois

quarts

sont

d é p o r t é s sur ce p r o t o c o l e : Loi

du

DORU, mal vu des

Bons

19

fructidor.

déporter.

Suspects.

patriotes.

DOUZAN, p o u r a v o i r d é p l u au

à

Directoire.

CLAVIER, d é n o n c é . Département

LAPOTRE.

id.

des

POIRSIN.

Insoumis.

GRANDMANCHE. etc.

C e s e u l t i t r e d e la loi est la b a s e d e c o n d a m n a t i o n d u p l u s

grand

n o m b r e , q u i n ' a u r a i t p a s d e p e i n e à s e j u s t i f i e r , si o n l u i a p p l i q u a i t explicativement tel

o u t e l a r t i c l e d e l a l o i ; c a r il e n e s t d e d é p o r t é s

c o m m e p r ê t r e s , q u i s o n t laïcs. T o u s les i n d i v i d u s d u

même

départe-

m e n t o u p r i s d a n s le m ê m e a r r o n d i s s e m e n t s o n t r a s s e m b l é s d a n s

la

m ê m e p a r e n t h è s e , d o n t v o u s v o y e z le m o d è l e . C h a q u e d é n o m m é se m e t en r a n g p o u r aller en p r o c e s s i o n funèbre : « N o u s n e s e r o n s p e u t - ê t r e p a s f u s i l l é s e n r a d e c o m m e i c i », d i t dernier;

Boichot

le

rit et d o n n e le s i g n a l , le t a m b o u r b a t a u x c h a m p s .

L ' u n est i n f i r m e et n e p e u t a v a n c e r , l'autre est s e x a g é n a i r e ; o n l e u r c r i e d e d o u b l e r le p a s ; le c o m m i s s a i r e

fait f o n c t i o n s d e l i e u t e n a n t

colonel. Ce prêtre proscrit, habillé en v o y a g e u r , paraît émigrer p o u r

l'autre

m o n d e , ce prélat r e s p e c t a b l e est c h a r g é c o m m e u n h o m m e de j o u r n é e ; j a d i s , il é t a i t l e p a t r i a r c h e d e s a p a r o i s s e o u d e s a v i l l e , o n l e p r e n drait

dans

honnêtes faisons

ce

moment

pour

un

criminel

échappé

du

bagne.

gens ferment leurs croisées pour pleurer en liberté.

halte

dans

la c o u r

de

la p r i s o n

de

l'ancien

r e c r u t e r d ' a u t r e s d é p o r t é s . L a loi qui e x e m p t e

les

Les Nous

hôpital

sexagénaires

pour est

n u l l e , q u a n d ces v i c t i m e s n ' o n t p a s d e q u o i se r é d i m e r .

A deux h e u r e s , le cortège arrive aux chantiers : p o u r la première fois, Ange P i t o u voyait la m e r !


C H A P I T R E II

SUR LA Charente

: TRAITEMENT DES DÉPORTÉS.

COMBAT AVEC LES

ANGLAIS : PATRIOTISME DES PROSCRITS. — SUR LA Décade

: SOUF-

FRANCES DES DÉPORTÉS. B E L L E HUMEUR D'ANGE P I T O U . — ARRIVÉE A CAYENNE.

La Charente, ex-Capricieuse, bâtiment de ligne de p r e m i e r rang, avait été désignée p o u r le t r a n s p o r t des déportés à la G u y a n e . A u témoignage de J - J . A y m é , q u i fit cette traversée avec Ange P i t o u le n o m b r e de ces derniers était de cent quatre-vingt-treize, dont les deux tiers environ étaient des prêtres ; p o u r le reste, o n r e m a r q u a i t deux représentants, G i b e r t - D e s m o l i è r e s et A y m é , le journaliste Perlet, q u e l q u e s émigrés et cinq v o l e u r s . T o u s ces h o m m e s se trouvaient p a r qués à l'entrepont, d a n s u n local d e 1 2 mètres de long s u r 1 0 de large et 1 2 0 centimètres de h a u t ; l'espace assigné à c h a c u n était de 1 m . 5 5 s u r 0 m . 66 c e n t i m è t r e s ; u n cercueil eût d o n c été plus confortable! L e d o r t o i r s'étendait des cuisines au four d u b o u l a n g e r , et ce voisinage d o n n a i t à ce local u n e chaleur des plus i n c o m m o d e s ; a u dessous étaient parqués des m o u t o n s , dont les o r d u r e s rendaient m é p h i t i q u e le peu d'air respirable. Dans cette hauteur de 4 pieds et demi — rapporte Ange Pitou — sont deux rangs de hamacs les uns sur les autres, soutenus de trois

1. Déportation

et naufrage

de J.-J.

Aymé,

ex-législateur.

A Paris,

chez

M a r a d a n , sans date. In 8°. — L e n o m b r e exact d e s p r ê t r e s d é p o r t é s était de cent c i n q u a n t e - s i x ; on r e m a r q u a i t p a r m i les laïcs, en d e h o r s d e s personn a g e s cités p a r A y m é , s i x m i l i t a i r e s , u n h o m m e d e l o i , u n a p o t h i c a i r e . P o u r les r é f é r e n c e s d e c e c h a p i t r e , v o i r le t o m e I d u Voyage à Cayenne, d e la p a g e 6 4 à la p a g e 179.


ANGE

pieds

en

Chacun occupent cubes, cet

trois pieds par ne

encore

plus

antre, entouré

du

tiers

tous

3 p o u c e s et d e d e u x f o r t e s

épontilles...

de l ' e s p a c e ;

ainsi

sur

cinq

côtés

d e b a r r i c a d e s de

Dieu,

de

p o r t e s , f e r m é e s p a r de g r o s v e r r o u s .

Au

des baquets,

quelle

peut grimper, au milieu des recevoir, Dieu, trop

il s ' é c r i e d ' u n e

q u e je r e s p i r e u n

dans

la l a r g e u r

m i l i e u et a u x e x t r é m i t é s s o n t grand

pieds

trois. Le jour ne pénètre jamais

où nous sommes

de v a q u e r à n o s b e s o i n s d e p u i s 6 h e u r e s d u s o i r j u s q u ' à 7 d u Quelle nuit,

69

sac de nuit ou u n e valise ; ces p a q u e t s

avons pas de

I

de petites colonnes n o m m é e s

doit avoir qu'un

n o u s n'en

PITOU

nuit ! Ce

sexagénaire

forcés matin...

replet

ne

p o u t r e s , d a n s le s a c s u s p e n d u p o u r

voix mourante : M o n Dieu, j'étouffe; peu...

Il e s t t o u t h a b i l l é , c a r l e l o c a l

étroit p o u r qu'il p u i s s e é t e n d r e les b r a s p o u r t i r e r s o n

le

mon est

habit...

1

Un o f f i c i e r d e m a r i n e d e l ' a n c i e n r é g i m e , q u i p a r t a g e n o t r e d e s t i n é e , s'écrie q u e n o u s s o m m e s aussi e n t a s s é s q u e les c a r g a i s o n s d u qui a p p o r t e n t la p e s t e . C e

fléau

Levant

n o u s p a r a î t i n é v i t a b l e , et n o u s

n'es-

p é r o n s v o i r n o t r e s o r t a m é l i o r é q u e p a r l a m o r t d e l a m o i t i é de

nos

camarades.

Cette s i t u a t i o n , il faut le d i r e , était indépendante de la Charente, volonté du capitaine Breuillac et des officiers de la qui témoignaient aux proscrits les plus grands égards, p r e n a n t soin de les faire appeler « passagers » et non « déportés » , et leur d o n n a n t une n o u r r i t u r e suffisante et p r o p r e . 2

N o u s s o m m e s t o u s m u n i s d'un g o b e l e t d e fer b l a n c , d ' u n e et d ' u n e

fourchette, qui restent toujours pendues

à

notre

cuiller bouton-

n i è r e . On d î n e à m i d i . T o u t e s l e s t a b l e s s o n t c o m p o s é e s de s e p t p e r -

1. C e t officier d e m a r i n e se n o m m a i t J e a n - B a p t i s t e M a z u r i e r ; il é t a i t â g é d e t r e n t e - n e u f a n s et o r i g i n a i r e d e S a i n t - P o l - d e - L é o n ; il r e v i n t e n F r a n c e en 1801. 2 . J . - J . A y m é . Déportation, etc., p. 7 9 . A n g e P i t o u et J.-J. A y m é o n t r e n d u le m ê m e h o m m a g e à l ' h u m a n i t é et à la c o u r t o i s i e d e s officiers d e la Charente : « Le capitaine, écrit A y m é , é t a i t p l e i n d ' a t t e n t i o n p o u r G i b e r t - D e s m o l i è r e s , q u i lui a v a i t été r e c o m m a n d é , et se c o n d u i s a i t d ' a i l l e u r s e n v e r s n o u s a u s s i b i e n q u ' i l le p o u v a i t . Il e n é t a i t d e m ê m e d e s a u t r e s officiers, q u i t r a i t a i e n t q u e l q u e s - u n s d e n o u s p l u t ô t e n c a m a r a d e s q u ' e n p r i s o n n i e r s . J ' e n ai v u q u i é t a i e n t i n d i g n é s d u r ô l e q u ' o n l e u r faisait j o u e r . « Q u ' o n n o u s e n v o i e , d i s a i e n t - i l s , c o n t r e « les e n n e m i s d e n o t r e p a t r i e , c'est n o t r e m é t i e r , c'est n o t r e d e v o i r , n o u s « le r e m p l i s s o n s a v e c p l a i s i r ; m a i s q u ' o n n o u s fasse s e r v i r de g e ô l i e r s à « d ' h o n n ê t e s g e n s q u ' o n p e r s é c u t e et q u e n o u s n o u s h o n o r o n s d ' e s t i m e r , « v o i l à ce q u i est a b o m i n a b l e . C e p e n d a n t il n o u s faut o b é i r o u ê t r e t o u t « a u m o i n s d e s t i t u é ; et c o m m e n t faire q u a n d o n a b e s o i n d e s o n é t a t . « A d o u c i r l e u r s o r t a u t a n t q u e n o u s p o u r r o n s est la s e u l e c o n s o l a t i o n « q u i n o u s r e s t e ; n o u s y f e r o n s t o u t ce q u i d é p e n d r a d e n o u s . »


17o

ANGE

PITOU

sonnes, chacune a sa cuisinière ; c'est une brochette de bois qui traverse les morceaux de viande des sept convives; la ration est emmaillottée avec du fil, afin que rien ne se perde dans l'immensité de la chaudière; un petit baquet sert de plat à la société, qui mange à la gamelle. Chaque convive est marmiton à son tour et lave l'auge dans l'eau de mer. Nous mangeons debout comme les Israélites dans le désert; en dix minutes, le repas est fini. Le marmiton de jour reporte l'auge et le bidon à la cambuse ou magasin de comestibles. Le reste du t e m p s , les déportés d e m e u r a i e n t sur le pont à regarder la mer, d o n t le spectacle inspirait à Ange P i t o u des pensées dignes de M. de La H a r p e . . . et parfois aussi de T o u s s a i n t La Venette. La Charente resta dix jours en rade d'Aix, retenue par le vent contraire et la présence signalée de deux frégates et d ' u n vaisseau anglais, qui l'observaient de près : ce s t a t i o n n e m e n t prolongé a l a r m a m ê m e les passagers, p a r m i lesquels se t r o u vaient des prêtres qui, en 1793 et 1794, étaient restés prisonniers dans cette m ê m e rade à bord des Deux Associés, et qui savaient par expérience q u e la plus cruelle et la plus dangereuse des p r i sons est celle des navires . Mais le 1 g e r m i n a l (21 m a r s 1798), 1

er

1. « Ils é t a i e n t s e p t c e n t s d a n s u n local p l u s p e t i t q u e c e l u i - c i . s u r u n s e u l r a n g d e lits d e c a m p , r é d u i t s o u à se t e n i r d e b o u t l e s u n s c o n t r e les a u t r e s , les m a i n s jointes pressées c o n t r e l e u r s h a n c h e s , ou à rester assis s u r l e u r s t a l o n s , la t ê t e e n t r e les j a m b e s ; la p e s t e les e n t a m a b i e n t ô t , c h a q u e n u i t il r o u l a i t à l e u r s p i e d s d i x o u d o u z e m o r t s , q u ' o n r e m p l a ç a i t p a r v i n g t n o u v e l l e s v i c t i m e s . L e c a p i t a i n e d e ce b o r d (le Washington) n o m m é Lalier, f e r m a i t t o u s les s o u p i r a u x s u r e u x et l e s f u m i g e a i t a v e c d e s fientes d e v o l a i l l e ; le s a n g l e u r s o r t a i t s o u v e n t p a r l e s y e u x et p a r la b o u c h e ; q u a n d ils p a r l a i e n t a u c h i r u r g i e n , il l e u r r é p o n d a i t e n p l e u r a n t q u ' i l a v a i t o r d r e d e n e p a s les s o i g n e r , q u ' i l s é t a i e n t t o u s r é s e r v é s à p é r i r . . . . L a l i e r s ' e m p a r a i t d e t o u s les effets d e s m o r t s , les l a i s s a i t n u s , forçait l e u r s c o n f r è r e s m o r i b o n d s d e les e n s e v e l i r à l e u r s frais, et d e les c h a r g e r s u r l e u r s é p a u l e s p o u r les d e s c e n d r e d a n s le c a n o t d ' o ù ils a l l a i e n t les i n h u m e r à l'île d'Aix a v e c d e s s o l d a t s d e la c o m p a g n i e M a r a t , q u i l e u r d o n n a i e n t d e s b o u r r a d e s q u a n d ils v o u l a i e n t p r i e r , p a r l e r o u p l e u r e r . E n f i n , L a l i e r et s e s j a n i s s a i r e s , i m p a t i e n t é s de ne pas les voir tous p é r i r assez p r o m p t e m e n t , i n v e n t è r e n t u n e c o n s p i r a t i o n p o u r a v o i r u n p r é t e x t e d e les s p o l i e r ; ce m o y e n l e u r r é u s sit, il é t a i t à l ' o r d r e d u j o u r : d e u x m o i s a p r è s , a r r i v e le 9 t h e r m i d o r ; L a l i e r s ' h u m a n i s e , c o u r t les e m b r a s s e r , l e u r lit u n e b e l l e p r o c l a m a t i o n . . . Ils f u r e n t r a p p e l é s ; L a l i e r et s o n é q u i p a g e l e u r d e m a n d è r e n t h u m b l e m e n t d e s certificats d ' h u m a n i t é q u ' i l s n e r e f u s è r e n t p a s ; m a i s le d é n u e m e n t o ù ils se t r o u v a i e n t , le p i l l a g e d e s effets d e s m o r t s , le n o m b r e d e s v i c t i m e s q u i é t a i t d e six c e n t c i n q u a n t e , s a u t a a u x y e u x d e s n o u v e a u x c o m m i s s a i r e s ; L a l i e r fut d e s t i t u é et c l a s s é d e r n i e r m a t e l o t d u b â t i m e n t q u ' i l c o m m a n d a i t ». ( A n g e P i t o u . Voyage à Cayenne. t. I. p . 106.)


ANGE PITOU

171

u n bon vent souffla, l'ancre fut levée, et la Charente gagna la haute mer. A m i n u i t , on sonnait l'alarme : les trois navires anglais, qui guettaient le bâtiment français depuis Rochefort, étaient en vue, a r m é s de 1 1 2 canons : impossible de songer à entrer en lutte. Le capitaine, qui a sa ligne de retraite coupée, fait virer de bord et d o n n e l'ordre d'alléger le bâtiment, tant p o u r accélérer sa m a r c h e que p o u r p r e n d r e m o i n s d'eau et a p p r o c h e r si près de la côte, q u ' a u cas d'échouage les Anglais ne puissent l'y suivre : à six h e u r e s du m a t i n , les m a r i n s descendent d o n c à l'entrepôt briser les r a m b a r d e s , couper les rabans des hamacs, défoncer les tonneaux p o u r d o n n e r plus de jeu à la frégate; il s'ensuit un désordre indescriptible. Des officiers v i e n n e n t alors trouver les déportés : la frégate sera forcée de se jeter à la côte, qu'ils profitent de la c o n fusion p o u r se sauver; l'un d'eux offre m ê m e à A y m é de se charger de sa malle et de la lui faire parvenir au lieu qu'il lui i n d i q u e r a . Cette attitude était bien la plus habile des tactiques, car les déportés étaient les maîtres de la situation : en présence d'un e n n e m i trois fois supérieur, que ces 193 h o m m e s se fussent révoltés et r e n d u s maîtres de l'équipage, c o m m e leur n o m b r e le leur permettait, ils t o m b a i e n t alors entre les mains des Anglais, et p o u r eux, royalistes en majorité, l'Angleterre c'était l'indépendance, la fortune peut-être, et à coup sûr la t r a n quillité. Cette pensée-là p o u r t a n t ne vint à aucun d'eux, et devant le danger ils ne furent que F r a n ç a i s . « Officiers, soldats, déportés ne forment q u ' u n m ê m e peuple, déclare Ange Pitou ; tous ont les mêmes sentiments et les m ê m e s e n n e m i s à c o m b a t t r e . » — « Je puis attester — dit A y m é — que quelques d é p o r t é s , ne consultant que leur c o u r a g e , d e m a n d è r e n t , de b o n n e foi, à être employés p e n d a n t le c o m bat. L e u r d e m a n d e ne fut pas accueillie et naturellement elle ne devait pas l'être. Le capitaine eut, dans de bonnes i n t e n t i o n s , la maladresse d'en faire mention dans la relation qu'il adressa au m i n i s t r e , et il en fut fortement tancé. Si la frégate avait été, par le m o y e n des déportés, conservée à la république, le D i rectoire en aurait été au désespoir. » Mais l'esprit sectaire et de parti, l'étroit jacobinisme rouge ou blanc n'est point, p o u r les âmes assez bien nées, article d'exportation : les royalistes de la Charente le p r o u v è r e n t ; entre la F r a n c e qui les proscrivait et l'Angleterre qui les eut amicalem e n t accueillis, leur choix ne c o n n u t pas l'hésitation.


ANGE

172

T o u t e la j o u r n é e fut d'Arcachon suite, o n rendait six

contre

le

se d é c i d a

cette

PITOU

donc

employée

vent;

les

enfin

opération

à approcher

Anglais

à échouer,

hasardeuse,

de

resserrant

la

leur

m a i s la nuit q u i avec

un

côte pour-

tombait

ennemi

posté

à

milles.

N o u s s o u p o n s a v a n t l e c o u c h e r d u s o l e i l ; o n b r i s e l e s c u i s i n e s , la cloison

d e l'arsenal, et l'on n o u s

fait

descendre

dans

l'entrepont.

Quelle horrible nuit va s u c c é d e r à ce jour d ' a l a r m e s ! . . . Une prison,

dont les

plafonds

s'écroulent

subitement,

offre

un

tableau moins horrible que notre dortoir ; des planches brisées, des caisses vides, des épontilles, des hamacs déchirés, des bréviaires, des souliers, des chemises, des peignes, des bouteilles cassées sont

con-

f o n d u s d a n s c e l o c a l d e q u a t r e p i e d s et d e m i d e h a u t . O n se h e u r t e , o n se b l e s s e , o n se r e n v e r s e les u n s sur les a u t r e s , o n p a r v i e n t enfin à n o u s faire p a s s e r u n e l a n t e r n e , qui n o u s d o n n e u n e l u m i è r e s é p u l crale : l'un

est

couché

sur les jambes de l'autre; celui-ci, replié en

d o u b l e , sert de m a r c h e - p i e d ou de s i è g e à trois ou quatre a u t r e s . La nuit est c l o s e ; notre frégate v o g u e à l'aventure... N o u s sur des é c u e i l s ; les n o u v e l l e s changent à chaque

sommes

minute...

Le vent

m o l l i t et n o u s s o m m e s e n p a n n e ; n o u s a l l o n s t o u c h e r ; il f a u t e n c o r e d é c h a r g e r le b â t i m e n t . O n d é b l a i e l ' e n t r e p o n t ; t o u t l e b o i s d e c h a u f fage est jeté à la m e r . O n

d é f o n c e les p i è c e s d e v i n et

Les bidons, les marmites, les

d'eau-de-vie.

m a l l e s , l e s ferrailles et le lest

volant

s o n t à l ' e a u . Il e s t 9 h e u r e s e t n o u s s o m m e s à 3 l i e u e s d e l a r a d e d e Verdon. A la c l a r t é d e la l u n e , l e s A n g l a i s c o n t i n u e n t l e u r p o u r s u i t e ; le navire

se trouve

tournant,

navigateurs Le

en

face

qui partage

de la

t o u r d e C o r d o u a n , et

la l u m i è r e

avec

les

à ne point s'approcher de ce rivage, s e m é

pilote, qui

connaît

m e t t r e le c a n o t à la m e r

les

parages,

pour

le

phare

ténèbres, invite

conseille

au

les

d'écueils.

capitaine

aller r e c o n n a î t r e la c ô t e ,

de

ensuite

d e faire d é b a r q u e r et d e b r û l e r la frégate : le c o n s e i l s e r a s u i v i , mais, à minuit, l'ennemi semble

rente,

avoir

p e r d u la trace de

A m i n u i t et d e m i , M . D u p é , c h i r u r g i e n - m a j o r , v i e n t ses

la Cha-

et l ' é q u i p a g e e n profite p o u r se r e p o s e r .

aides, leur

ordonne

de

se

préparer

à panser les

au poste

de

blessés.

On

s'éveille e n s u r s a u t ; o n crie a u x a r m e s ; o n c o u p e le c â b l e de l'ancre : l ' A n g l a i s n o u s a d é b u s q u é s p a r l a l u m i è r e d e n o s c a n o t i e r s ; il q u ' à d e u x p o r t é e s d e f u s i l d e n o t r e b o r d ; le c o m b a t v a

n'est

commencer.

U n e de ses frégates, meilleure voilière que les d e u x autres, n o u s a t t e i n t et n o u s s a l u e d ' u n e d é c h a r g e d e s e i z e e t d e n e u f . A n o t r e b o r d , o n s'éveille en t o m b a n t les u n s sur les a u t r e s ; les officiers

courent,


ANGE

c r i e n t d e t o u s c ô t é s : Canonniers, babord;

173

à vos postes,

feu

de tribord,

feu

de

la frégate t r e m b l e et r e t e n t i t d u b r u i t d e s f o u d r e s : d ' h o r r i b l e s

sifflemens mettre

PITOU

se prolongent

le b â t i m e n t

inégale, nous

crie

et

semblent,

en

en pièces. L'ennemi

passant

sur

nos têtes,

q u i sait q u e la p a r t i e est

d ' a m e n e r ; sa proposition

est accueillie p a r u n e

s a l v e , q u i m e t le feu à s o n b o r d . Il s ' é l o i g n e p o u r faire p l a c e a u v a i s seau

rasé

(le

Vieux

Canada)

et à l'autre

frégate

(la Flore).

r i p o s t o n s e n g a g n a n t la côte. D'épaisses t é n è b r e s c o u v r e n t et la l u n e n ' a a c h e v é

Nous

l'horizon,

son cours que pour rendre notre destinée

plus

affreuse. Comment trois

vous

quarts

sont

peindre

la situation

d'anciens

curés

des pauvres

de campagne,

déportés?

qui n'ont

Les

jamais

e n t e n d u q u e le bruit d e s cloches de leur p a r o i s s e ; tandis q u e ceux-ci pleurent,

que ceux-là

se

confessent

et

s'absolvent,

une

d é m o n t e n o t r e g o u v e r n a i l ; le feu r e d o u b l e d e s d e u x c ô t é s ;

bordée l'alarme

est g é n é r a l e à n o t r e b o r d ; o n b a l a n c e s u r le p a r t i q u ' o n d o i t p r e n d r e . N o t r e frégate

n e f a i t p l u s q u e r o u l e r . La Pomone

a é t e i n t le feu q u i

avait pris à s o n b o r d ; elle revient à la c h a r g e ; n o u s

sommes

entre

trois assaillans; n o u s l o n g e o n s la côte a u gré d u vent, faute d e p o u voir gouverner. L'ennemi partage ses forces pour

nous

prendre en

f l a n c e t e n q u e u e ; il v i e n t d e n o u s t i r e r u n e b o r d é e e n p l e i n b o i s : nous pirouettons depuis deux heures... Nous touchons... U n horrible craquement

fait t r e m b l e r l ' é n o r m e m a c h i n e . . . L a f r é g a t e p a r a i t s e

partager... L a m e r c o m m e n c e à m o n t e r ; n o u s p i r o u e t t o n s m o i n s ; le feu d i m i n u e , m a i s l ' e n n e m i s ' a c h a r n e à n o u s p o u r s u i v r e ; n o u s a p p r o c h o n s d u r i v a g e . C o m m e il e s t m o i n s d é l e s t é q u e n o u s , i l c r a i n t d e s ' e n g a g e r ; il s ' é l o i g n e d e p e u r d e t o u c h e r s u r n o s a t t é r a g e s .

Il était alors quatre heures d u m a t i n , et la Charente se trouvait à l ' e m b o u c h u r e de la G a r o n n e , dans u n état pitoyable, mais sans u n blessé à son bord. Seulement les cinq voleurs, q u i se trouvaient p a r m i les déportés et qui s'appelaient entre eux « le Directoire », avaient profité du désordre pour piller tout le m o n d e et m ê m e l'état-major; malgré toutes les perquisitions on ne retrouva q u e la h o u p p e l a n d e du capitaine, et tous les objets volés p r i r e n t la direction de la terre avec les matelots recéleurs, envoyés p o u r avertir u n pilote c ô t i e r . C'était là u n e perte sensible p o u r les déportés, qui se trouvaient ainsi dépouillés de tout, mais cette tribulation fut vite oubliée 1

1. « O n c o n c e v r a difficilement c o m m e n t o n p e u t c a c h e r d e s v o l s u n p e u c o n s i d é r a b l e s s u r u n b â t i m e n t ; il n ' e n e s t p a s m o i n s v r a i q u e les m a t e l o t s y r é u s s i s s e n t ; i l s o n t d a n s l e s h u n e s o u d a n s les c a l e s o u d a n s d ' a u t r e s e n d r o i t s d e s r é c e p t a c l e s i n a c c e s s i b l e s a u x p l u s minutieuses r e c h e r c h e s » (J.-J. A y m é . Déportation, etc., p . 7 0 ) . ,


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au souvenir d u péril évité; et au déjeuner, Ange P i t o u , stimulé par les événements, chantait a u x a p p l a u d i s s e m e n t s de ses c o m p a g n o n s et de l'équipage, ce vaudeville poissard, qui a v r a i m e n t q u e l q u e allure : 1

Ventre bleu, qu'il est donc brutal, Ce carillon de g e r m i n a l ; J ' c r a y o n s , m a foi, q u e c ' t e Charente Au diable foutait l'épouvante. V o y a n t ces trois c h a t i a u x flottants, J'avions l a r g u é la voile a u x vents, Avec tout n o u t ' é c h a p a t o i r e , F a l l u t n o u s casser la m â c h o i r e . P a r la corbleu, m o u s i e u Breuillac N ' e s t , m a foi, p a s u n m o u s i e u d e C r a c , C'est, foutre bien, u n pinc' sans rire Q u e m a l g r é lui l'Anglais a d m i r e . Not' m a i s o n , q u a n d b r u t a l ronflait, S u r le r o c h e r s e r e p o s a i t . J'avions u n pied d a n s l'onde noire E t p l u s q u ' n o u t s a o u l j ' o n s failli b o i r e . A u m i l i e u d e t o u t c't' e m b a r r a s , L e g r a n d m a r i n q u ' je n ' v o y o n s p a s , Q u i b e n m i e u x q u ' n o u s c o n n a i t le p a r a g e , A lui seul sauva l'équipage.

L'état de la Charente la rendait parfaitement incapable d'ent r e p r e n d r e u n e traversée q u e l c o n q u e ; deux commissaires de la m a r i n e d e B o r d e a u x v i n r e n t s'en assurer. Ils m o n t r è r e n t les prétentions les m o i n s s u p p o r t a b l e s , critiquant l'attitude du capitaine et des officiers, t r o u v a n t déplacé qu'ils c o m m u n i quassent avec les déportés, décidant, en fin de c o m p t e , q u e la frégate, bien q u e d é p o u r v u e de gouvernail, devait r e t o u r n e r à Rochefort : c'était un arrêt de m o r t p o u r tout le m o n d e . Avec cette vivacité de décision, q u e les h o m m e s d'action manifestent parfois a u x h o m m e s de parole qui veulent se mêler de choses h o r s de leur c o m p é t e n c e , l'état-major de la Charente décida de garder c o m m e otages les c o m m i s s a i r e s , q u i viendraient leur réitérer cet ordre et de les jeter à la m e r au p r e m i e r danger : les commissaires de B o r d e a u x , avertis de ces s e n t i m e n t s , estimèrent alors q u e le navire était h o r s d'état de mettre à la voile.

1. A n g e P i t o u . Chanteur

parisien.

1 8 0 8 . p . r7.


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Mais le c o m m a n d a n t de la marine, n'osant p r e n d r e sur lui u n e telle décision, en référa au ministre, qui en appela au D i r e c toire, lequel émit l'opinion que la Charente resterait en rade : et, du 4 germinal (24 mars) au 3 floréal (22 avril), les déportés eurent à subir le supplice d ' u n e prison flottante et faisant dixhuit pouces d'eau par h e u r e ; combien ce sort cependant était préférable à celui qui les attendait! La Décade fut désignée p o u r effectuer la traversée de la G u y a n e aux lieu et place de la Charente. Ce vaisseau était comm a n d é par des J a c o b i n s exaltés : le capitaine Villeneau était u n être violent et craintif, d u r aux déportés, redoutant le Directoire presque a u t a n t q u e les Anglais, faisant piller i m p i t o y a b l e m e n t u n e b a r q u e de pêche m o n t é e par six h o m m e s , et, dans un instant d'affolement, p r e n a n t u n e compagnie de baleines p o u r u n e escadre a n g l a i s e ; q u a n t au reste de l'état-major, à l'exception du lieutenant Jagot, à l ' h u m a n i t é d u q u e l l'un et l'autre s'accordent à r e n d r e h o m m a g e , J.-J. A y m é et Ange P i t o u varient assez dans leurs témoignages. P o u r celui-là, « c'étaient presque tous des officiers distingués dans les comités révolutionnaires » ; celui-ci, au contraire, loue les bons procédés à son égard de plusieurs d'entre eux. Bien vraisemblablement sa réputation de fantaisiste avait servi Ange P i t o u dans l'esprit de ces officiers ; aussi, de tous les déportés fut-il le mieux traité et le seul à avoir la p e r m i s s i o n de rester le soir, aussi longtemps qu'il le voulait, sur le pont, où ses c h a n s o n s distrayaient officiers et m a r i n s : son témoignage peut d o n c être suspecté d'un peu de c o m p l a i s a n c e , c o m m e aussi de quelque acrimonie celui d ' A y m é , qui avait bénéficié sur la Charente des faveurs, que Pitou t r o u vait sur la Décade. Cette Décade était un vieux navire, que l'État avait prêté au c o m m e r c e et qu'il venait de lui r e p r e n d r e ; il pouvait tout au plus contenir cent c i n q u a n t e passagers, ce qui indique déjà quelle devait y être l'installation des cent quatre-vingt-treize déportés de la Charente. Nous fûmes placés dans l'endroit appelé l'entrepont situé entre la cale et la batterie. Ce local avait environ 4 pieds et demi de hauteur; il ne recevait de jour que par les écoutilles, c'est-à-dire par deux ouvertures de 3 pieds en quarré, qui nous servaient d'entrée et

I. J . - J . A y m é , Déportation,

e t c . p . 79.


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de sortie, par le moyen d'une échelle droite, dont les échelons avaient à peine 3 pouces de saillie. On avait dressé dans cet entrepont des séparations avec des pièces de bois, appelées rambardes, qui figuraient un parc dans lequel on enferme le bétail. On y entrait par une porte que l'on fermait à clef. C'était là qu'étaient entassés, pressés, foulés, cent quatre-vingt-treize individus, la plupart vieux et infirmes. Nous étions couchés sur deux plans, formant deux étages, dans des hamacs de grosse toile extrêmement étroits. Le plan supérieur était autant que possible rapproché du pont ; mais le poids du corps le faisait tellement baisser, qu'il touchait presque le plan inférieur, ce qui était d'une insupportable incommodité pour les malheureux, placés dans celui-ci. Les premiers ne pouvaient soulever leurs têtes sans se heurter rudement au pont, les seconds sans heurter les premiers. Aucun de nous ne faisait le moindre mouvement sans ébranler tous ses voisins, car nous nous touchions tous, et ne formions qu'une seule masse. Nous n'avions point d'espace pour nous déshabiller. Aussi couchions-nous habillés.... Et pour que rien ne manquât à l'horreur d'une telle situation, comme il ne nous était pas permis de sortir de quatorze heures et quelquefois davantage, on avait placé des baquets au milieu de nous pour satisfaire à des besoins indispensables. On n'y arrivait qu'en se glissant sous les hamacs et en se traînant sur le ventre.... Aussi la colonne d'air qui sortait de ce gouffre était si fétide et si brûlante, que les sentinelles placées extérieurement aux écoutilles, pour nous garder, demandèrent la diminution de leur temps de faction à un poste aussi dangereux. Ange P i t o u , c o m m e on l'a v u , fut u n des seuls d é p o r t é s , qui pût à peu près é c h a p p e r aux h o r r e u r s de ces nuits ; p o u r le reste, il subit assez exactement le r i g o u r e u x règlement imposé aux déportés : mais il avait fait u n e telle provision de belle h u m e u r qu'il riait de ces t r i b u l a t i o n s , qui révoltaient les a u t r e s , et son caractère insouciant et léger se divertissait aux incidents d'un voyage qui satisfaisait son esprit a v e n t u r e u x . Il prit son parti de tout, m ê m e de la cuisine qui était exécrable et préparée par le maître coq, le plus d é g o û t a n t a n i m a l qui se p û t r e n c o n t r e r . Les repas étaient au n o m b r e de trois : 1

1. Il e n t r a c e le p o r t r a i t s u i v a n t , q u i n e m a n q u e p a s d e v e r v e : « F i g u r e z - v o u s u n ê t r e p l u s s e c q u ' u n e é c l a n c h e , d o n t le t e i n t o l i v e e n f u m é e s t h u i l e u x d e g r a i s s e et d e s u e u r , d e s y e u x r o u g e s et p l e u r e u r s , u n n e z large c o m m e une chaudière, des m a i n s calleuses, des durillons d'une crasse n o i r e ; de ses joues, gonflées de d e u x m o n t i c u l e s de T a b a g o , c o u l e n t d e u x s o u r c e s b r u n e s , q u i filtrent a m o u r e u s e m e n t s u r les r a c i n e s s a n g u i n o l e n t e s d e s e s c l o u s d e girofle d é c o u r o n n é e s ; sa m a i n e s s u i e s o u v e n t l e s r i g o l e s n a s a l e s q u i v o n t se p e r d r e j u s q u ' à s o n m e n t o n ; sa c h e m i s e n ' e s t ni n o i r e , ni b l a n c h e , ni b r u n e , m a i s c o u v e r t e d e d e u x l i g n e s d ' é p a i s s e u r d ' u n e l i q u e u r


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le déjeuner à sept h e u r e s , c o m p o s é , p o u r u n e table de sept, d'une c h o p i n e environ d'eau-de-vie et de trois biscuits qu'il fallait casser avec des boulets p o u r y trouver souvent des vers, l o n g s c o m m e le d o i g t ; le dîner à onze heures, avec ce m ê m e biscuit, un quart de vin, et, à tour de rôle, du lard, du bœuf salé ou de la m o r u e ; le souper à cinq heures, avec l'inévitable biscuit, le quart de vin et des g o u r g a n e s , grosses fèves d o n t on n o u r r i t les c h e v a u x ; c o m m e extra, chaque jour de décade, une soupe au riz, et, tous les cinq jours, u n e ration de pain. Ces repas étaient servis dans des gamelles, q u ' o n lavait bien quatre fois par an, point de cuillères, ni de fourchettes, pas de gobelets, obligation de manger debout, défense absolue de m a r c h a n d e r aux t o u r n e broches les miettes de la table des officiers; « à peine n o u s est-il permis de m a n g e r notre morceau de biscuit à la fumée du rôt! » J u s q u ' à ce que la Décade ait perdu de vue les côtes d ' E s p a g n e , Villeneau exécuta le règlement avec la dernière r i g u e u r ; ensuite, il se départit un peu de cette inflexibilité : les permissions de m o n t e r sur le pont furent plus facilement accordées; on concéda plus d'espace aux déportés, et on s'efforça d'entretenir dans ce vieux bâtiment la plus stricte p r o p r e t é . E n t r e tous les déportés, Ange Pitou était particulièrement apprécié ; ses refrains légers et frondeurs faisaient merveille sur le pont de la Décade, c o m m e jadis sur la place SaintG e r m a i n - l ' A u x e r r o i s ; et dans le silence d u soir, sous un ciel l u m i n e u x , tandis que la frégate hâtait sa course vers la terre d'exil, u n e voix nette et railleuse jetait aux brises les couplets suivants : D a n s les déserts d ' u n e zone b r û l a n t e , L o i n d e la F r a n c e et d e s j e u x et d e s r i s , Je chanterai, dans ma carrière errante, T o u s les p l a i s i r s d u s é j o u r d e P a r i s . P r o s c r i t , fêté, m a l h e u r e u x , d a n s l ' a i s a n c e , G a g n a n t b e a u c o u p et n ' a y a n t j a m a i s r i e n , L e s e u l t r é s o r q u e je r e g r e t t e en F r a n c e Sont des a m i s qui faisaient tout m o n bien... 1

a g g l u t i n é e p a r le feu et e n c o r e u n p e u m o i t e ; s e s c h e v e u x d é g o u t t e n t d ' h u i l e ; ses o r e i l l e s s o n t p e r c é e s , d e u x p o i r e s d e p l o m b descendent g a l a m m e n t s u r le col d e sa c h e m i s e , a s s e z o u v e r t p o u r q u ' o n voie à n u p r e s q u e tout son corps, » 1. O n voit q u ' A n g e P i t o u n ' a v a i t p a s a t t e n d u la R e s t a u r a t i o n p o u r affir m e r l ' i m p o r t a n c e d e s g a i n s , q u e lui r a p p o r t a i t l'exercice de sa p r o f e s s i o n chantante. 12


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P o u r m e s b i e n s f o n d s , faut q u ' u n s é q u e s t r e u r l e s t e S c e l l e d ' a b o r d la g u e u l e à t o u s les r a t s , C a r m e s c h a n s o n s , c'est t o u t ce q u i m e r e s t e , Q u ' e n f e r o n t - i l s q u a n d je n ' y s e r a i p a s ? . . . .

A la fin de floréal (milieu de mai) l'état sanitaire c o m m e n ç a cependant à devenir assez inquiétant à bord de la Décade : les mesures d'hygiène ne suffisaient plus à neutraliser les foyers d'épidémie que le traitement, imposé aux déportés, rendait i n é vitables. Ces m a l h e u r e u x vivaient dans la c o r r u p t i o n , à ce point dévorés par la v e r m i n e q u e , c h a q u e jour, u n e h e u r e d u r a n t , ils étaient c o n t r a i n t s de se mettre n u s sur le pont, p o u r d o n n e r la chasse à ces « b u v e u r s de sang », à ces « comités r é v o l u t i o n naires », c o m m e les n o m m a i t P i t o u , q u i , p o u r le m o i n s , se c o m p t a i e n t par centaines sur c h a q u e individu. Le scorbut ne tarda pas aussi à se d é c l a r e r ; les invraisemblables officiers de santé ne firent qu'aggraver le fléau au lieu de l'enrayer : Villeneau conçut alors des craintes p o u r son équipage et p o u r luim ê m e ; c o m m e le mal avait son principe d a n s l ' a t m o s p h è r e infecte de l'entrepôt, il décida que p e n d a n t la nuit, de deux h e u r e s en deux h e u r e s , les déportés iraient, par g r o u p e s de vingt-cinq, respirer l'air sur le pont. Cet a d o u c i s s e m e n t , c o n t r a i r e m e n t aux i n t e n t i o n s qui le motivèrent, fut plutôt u n e aggravation des souffrances de ces infortunés : les départs, les appels les tenaient toute la nuit en éveil; d'autre part, q u a n d , à six h e u r e s , le soir, ils rentraient à l'entrepôt, l'air renouvelé était respirable et ils s'habituaient insensiblement à sa fétidité, mais, q u a n d il leur fallait, au milieu de la nuit, r e n t r e r d a n s cette mofette, la transition trop b r u s q u e leur rendait ce séjour intolérable ; force leur était cependant de s'y résigner, car il ne fallait point songer à se cacher dans quelque coin du navire, le capitaine d ' a r m e s ayant pris l'habitude de sonder avec la pointe de son sabre les e n d r o i t s susceptibles de recéler q u e l q u ' u n . Ange P i t o u s u p p o r t a toutes ces traverses avec la plus g r a n d e égalité d ' â m e ; son originalité et ses talents lui avaient au reste concilié les b o n n e s grâces de l'état-major; le p o n t était son logis o r d i n a i r e , et il employait son t e m p s à c h a n t e r , à rimer, à noter les divers incidents de la traversée, car le journaliste, réveillé en lui, rédigeait déjà le journal de la d é p o r t a t i o n . Le 19 prairial (7 juin), l'eau de la mer changea de couleur et devint d'un vert pâle tirant sur le jaune, ce qui indiquait le courant des A m a z o n e s ; le l e n d e m a i n , on reconnaissait les caps C a c h i -


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p o u r et d ' O r a n g e ; le 2 1 , à quatre heures et demie, la Décade e n trait en rade de C a y e n n e . Les déportés apprirent alors l'évasion de P i c h e g r u , de B a r thélemy, de La R u e et de leurs cinq autres c o m p a g n o n s , qui s'étaient sauvés à S u r i n a m dans la nuit du 15 p r a i r i a l ; p o u r q u e l q u e s - u n s , c o m m e A y m é et Ange P i t o u , cette nouvelle fut accueillie avec u n regret égoïste, car ils perdaient ainsi des camarades et des amis, de qui la société eût été un adoucissement de leur exil. Les a d m i n i s t r a t e u r s de C a y e n n e , n'ayant point reçu avis de cette arrivée de cent quatre-vingt-treize déportés, en furent fort embarrassés, car la colonie était dans la plus grande disette : le d é b a r q u e m e n t d u t p o u r t a n t s'effectuer, et le 27 prairial ( 1 5 juin 1798), à cinq heures d u soir, Ange Pitou mettait pour la première fois le pied sur le sol de la G u y a n e .


CHAPITRE

III

JEANNET, GOUVERNEUR DE CAYENNE. — L A RÉVOLUTION EN GUYANE : LA LIBERTÉ DES NOIRS. — L E DIRECTOIRE ET LE CHOIX DU LIEU DE DÉPORTATION. TRAITEMENT DES DÉPORTÉS. — A N G E P I T O U COLON.

1

L a Révolution avait fait de la G u y a n e un département colonial avec C a y e n n e c o m m e chef-lieu. A l'arrivée des déportés de la Décade, u n neveu de D a n t o n , n o m m é J e a n n e t , y exerçait les fonctions de g o u v e r n e u r ; R a m e l , 1. P o u r l e s r é f é r e n c e s d e ce c h a p i t r e , v o i r l e t o m e I d u Voyage d e la p a g e

179 à

l a p a g e 2 4 9 , et

le Journal

d'un

déporte

à

Cayenne,

non jugé,

par

B a r b é - M a r b o i s , t . I I I , c h . 11. C e f u r e n t d e s N o r m a n d s q u i , e n 1 6 2 4 , f o n d è r e n t e n G u y a n e le p r e m i e r é t a b l i s s e m e n t f r a n ç a i s r e c o n n u p a r le g o u v e r n e m e n t : q u e l q u e s m a r c h a n d s d e R o u e n , d a n s le b u t d ' é t e n d r e l e u r c o m m e r c e , y a v a i e n t e n v o y é u n e c o l o n i e d e v i n g t - s i x h o m m e s , q u i s ' é t a b l i r e n t s u r l e s b o r d s d e la r i v i è r e d e Synnamary, a u nord de Cayenne ; deux a n s plus tard, u n e compagnie nouvelle d é b a r q u a i t , q u i s'installa près d e la rivière de K o n a m a n a , à q u e l q u e s l i g n e s p l u s h a u t v e r s le N o r d ; p e u a p r è s , d e s l e t t r e s p a t e n t e s d e L o u i s XIII c o n f é r a i e n t à c e s N o r m a n d s l ' e x c l u s i f p r i v i l è g e d u c o m m e r c e e t d e la n a v i gation de cette c o n t r é e , dont les b o r n e s furent assez a r b i t r a i r e m e n t d é l i m i t é e s e n t r e l e s fleuves d e s A m a z o n e s e t d e l ' O r é n o q u e . S o u s l e n o m d e C o m p a g n i e d e la F r a n c e E q u i n o x i a l e , c e t t e c o l o n i e d e v i n t f a m e u s e ; d e s p e r s o n n e s de q u a l i t é y p r i r e n t intérêt, de n o u v e a u x privilèges furent c o n cédés, et d e n o m b r e u x colons y a r r i v è r e n t , q u i choisirent c o m m e résidence l'île d e C a y e n n e ; m a i s i l s c o m m i r e n t b i e n t ô t l ' i m p r u d e n c e d e p r e n d r e p a r t i e n t r e l e s I n d i e n s , ce q u i m o t i v a d e s r e p r é s a i l l e s , e t la c o l o n i e franç a i s e fut p r e s q u e e n t i è r e m e n t d é t r u i t e . U n n o u v e l e s s a i d e c o l o n i s a t i o n s e f o r m a e n c o r e à R o u e n , e n 1643, m a i s échoua aussitôt; en 1 7 5 2 , u n e autre tentative n'eut p a s plus de succès : alors les H o l l a n d a i s s ' e m p a r è r e n t d e C a y e n n e qu'ils convoitaient d e p u i s l o n g t e m p s . A l ' i n s t i g a t i o n d e C o l b e r t , e n 1663, o n r é s o l u t d e r é t a b l i r la c o m p a g n i e d e la F r a n c e E q u i n o x i a l e ; o n leva 1 , 2 0 0 h o m m e s p o u r la c u l -


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Barbé-Marbois, La Villeurnoy, J . - J . A y m é , F r e y t a g ont porté sur ce p e r s o n n a g e des jugements c o n t r a d i c t o i r e s ; le portrait, qu'en a tracé Ange P i t o u , semble le plus ressemblant et le mieux observé : Son abord est prévenant, la gaieté siège plus sur son front que la franchise, ses manières sont aisées, il débite avec une égale effusion tout ce qu'il pense comme tout ce qu'il ne pense pas ; son grand plaisir est d'être impénétrable en paroissant ouvert, il se pendrait si on pouvait lire dans son cœur, et je ne sais pas s'il en connaît lui-même tous les replis. Il fait autant de bien que de mal, et toujours avec la même indifférence. Il met chacun à son aise, il pardonne de dures vérités et même des injures ; il manie le sarcasme et la répartie avec t u r c d e s t e r r e s , d e s forces suffisantes l e u r f u r e n t a d j o i n t e s , et l ' e x p é d i t i o n fut p l a c é e s o u s la d i r e c t i o n d e L e F è v r e de la B a r r e , le g o u v e r n e u r c h o i s i d e la G u y a n e . L e s u c c è s , c e t t e fois, fut t r è s vif, et, e n q u e l q u e s a n n é e s , la c o l o n i e se t r o u v a en p l e i n e p r o s p é r i t é ; m a i s d e s c o n t r a r i é t é s d i v e r s e s s u r v i n r e n t , et a u c o u r s d e la g u e r r e d e d é v o l u t i o n , C a y e n n e fut p r i s et s a c c a g é p a r les A n g l a i s ; q u e l q u e s m o i s a p r è s , les F r a n ç a i s r e p r e n a i e n t la c o l o n i e ; e n 1 7 6 2 , a u c o u r s de la g u e r r e de H o l l a n d e , elle r e t o m b a i t à n o u v e a u a u p o u v o i r d e s H o l l a n d a i s , p o u r ê t r e r e c o n q u i s e p a r la F r a n c e , q u e l q u e s m o i s p l u s t a r d , et d é f i n i t i v e m e n t c e t t e fois. L ' o r g a n i s a t i o n d e la G u y a n e a v a i t t o u j o u r s é t é d é f e c t u e u s e , v o i r e n u l l e , et l'état d e s c o l o n s s'en r e s s e n t a i t p a r t i c u l i è r e m e n t . P o u r r e m é d i e r à c e t t e s i t u a t i o n a u t a n t q u ' a u f â c h e u x é t a t d e s finances f r a n ç a i s e s , le m i n i s t è r e Choiseul, en 1763, tenta u n e vaste opération sur C a y e n n e ; l'indication de m i n e s d ' o r e n c e s s o l s v i e r g e s o u v r a i t u n l a r g e c h a m p à la c u p i d i t é : o n a t t r i b u a à c e t t e c o l o n i e u n c r é d i t d e q u e l q u e s m i l l i e r s de f r a n c s , s u r l e q u e l d e v a i e n t ê t r e p r é l e v é s les frais d e c u l t u r e d u sol g u y a n a i s p a r c e u x q u i v o u d r a i e n t en a c q u é r i r d e s p a r c e l l e s , e n é c h a n g e d e l e u r s p r o p r i é t é s d e F r a n c e o u d ' u n e s o m m e r e m b o u r s a b l e à C a y e n n e . P o u r r é a l i s e r ce p r o j e t o n leva 3 , o o o à 4 , 0 0 0 h o m m e s e n A l s a c e , et b i e n t ô t 1 5 , 0 0 0 naïfs se t r o u v è r e n t p o u r a l l e r c h e r c h e r u n e p r o b l é m a t i q u e f o r t u n e d a n s ces t e r r e s l o i n t a i n e s . L e c h e v a l i e r d e T u r g o t fut n o m m é g o u v e r n e u r d u p a y s , et le t e r r i t o i r e d e K o u r o u c h o i s i c o m m e t h é â t r e d e c e t t e e n t r e p r i s e . O n avait t o u t p r é v u p o u r faire d e K o u r o u u n e c i t é p r o s p è r e et é l é g a n t e , h a b i t é e p a r de b e l l e s d a m e s et d ' a i m a b l e s c a v a l i e r s ; on a v a i t s o n g é à t o u s les b e s o i n s d i v e r s d ' u n e c i t é , o n s'était m ê m e p r é c a u t i o n n é d ' u n lot a p p r é c i a b l e de filles d e joie on n ' a v a i t n é g l i g é q u ' u n d é t a i l , faire c o n s t r u i r e d e s m a i s o n s ! Aussi les é m i g r a n t s f u r e n t - i l s c o n t r a i n t s de se l o g e r t r o i s o u q u a t r e c e n t s e n s e m b l e d a n s les k a r b e t s ; la p e s t e a r r i v a , les fièvres d u p a y s f r a p p è r e n t c e s m a l h e u r e u x : la m o r t a l i t é fut telle q u e , s o i r et m a t i n , u n t o m b e r e a u , p r é c é d é d'une s o n n e t t e , p a s s a i t d a n s le v i l l a g e a v e c q u a t r e c h a r g e u r s , q u i c r i a i e n t : « Mettez vos m o r t s à la p o r t e ! » L a d i s e t t e é t a i t à l ' a v e n a n t ; u n c a m b u s i e r de v a i s s e a u s'avisa d e faire la c h a s s e a u x r a t s , il les v e n d a i t 20 s o u s p i è c e et g a g n a 20,000 l i v r e s . Bref, s u r 1 5 , 6 6 o é m i g r a n t s , a u 31 d é c e m b r e 1764.|, il en avait péri 1 3 , o 6 o ! d e u x m i l l e p u r e n t se r é e m b a r q u e r , le r e s t e demeure en Guyane.


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esprit; il écoute volontiers les reproches, les remontrances, les plaintes, et ne les apostille jamais que de grandes promesses. La prodigalité, la galanterie, la soif de l'or sont ses organes, ses esprits moteurs, ses élémens, son âme. Il est brave et prévoyant dans le danger, peu sensible à l'amitié, encore moins à la constance, blasé sur l'amour, très facile au pardon, et peu enclin à la vengeance. La vertu pour lui est la jouissance et le plaisir, il ne fait jamais de mal sans besoin, mais un léger intérêt lui en fait naître la nécessité.... C'est un homme de plaisir et de circonstance, qui aime l'argent, et puis l'honneur... L'acte le p l u s considérable de son administration fut la p r o m u l g a t i o n de la liberté des noirs ; ce décret était plus r e d o u t é que la foudre des colons de la G u y a n e , et l'exemple de SaintD o m i n g u e m o n t r a i t clairement les résultats à attendre d'une telle m e s u r e . Aussitôt ce décret proclamé, la colonie fut à la d é b a n d a d e ; l'idée de liberté, entrant dans ces étroites cervelles, y suscitait des idées extraordinaires : Un noir demandait que les femmes blanches, qui se reposaient depuis si longtemps, fissent à leur tour la cuisine aux nègres; un autre sollicitait un arrêté pour le partage des habitations; un troisième trouvait mauvais que son ancien maître mangeât encore dans des plats d'argent, et lui dans une gamelle. Jeannet se contentait de rire, mais un dernier orateur lui poussa trop vivement la botte : Je suis libre, citoyen agent. — Oui. — Je puis me faire servir aujourd'hui. — Oui, en payant, et je serai moi-même à tes ordres pour de l'argent. — Citoyen Jeannet, ce n'est pas toi que je veux, s'il arrive des nègres je pourrai en acheter à mon tour. Le résultat le plus net de cette m e s u r e fut l ' a b a n d o n des c u l tures, partant la misère générale de la colonie. Jeannet para à ces difficultés par des procédés de corsaire : u n jour, il imaginait u n e g r a n d e c o n s p i r a t i o n , dont il s o u p ç o n n a i t les riches, un grand n o m b r e alors prenaient la fuite, on les proclamait émigrés, et la m a i n était mise sur leurs propriétés ; u n e autre fois, il séquestrait u n e propriété, d'un rapport de 3oo,ooo francs, appartenant à La F a y e t t e ; p o u r le s u r p l u s , le pillage des bateaux passant à sa portée, les exactions et les d é p r é d a t i o n s parvinrent à é q u i librer, plutôt mal q u e bien, le budget de la c o l o n i e . J e a n n e t , tout d ' a b o r d , avait témoigné assez d'égards a u x déportés de la Vaillante, P i c h e g r u , B a r b é - M a r b o i s , Ramel, M u r i n a i s , etc. ; mais il se départit bientôt de sa bienveillance à leur égard : son intérêt lui c o m m a n d a i t d'exécuter les ordres


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odieux du D i r e c t o i r e ; il le fit, en essayant d'y apporter — sans p o u r cela c o m p r o m e t t r e sa situation — les très légers adoucissements que sa n a t u r e , qui n'était pas foncièrement mauvaise, lui suggérait. Sa conduite envers les déportés de la Décade ne fut pas sensiblement différente. Aussitôt après leur d é b a r q u e m e n t et l'exécution de ces formalités administratives, qui p o u r s u i v e n t les Français m ê m e en deçà de la ligne, ils furent placés dans un local assez délabré, appelé la Maison L e c o m t e , mais qui leur parut un palais après leur installation à bord de la frégate. Le règlement comportait u n appel soir et matin ; le reste du t e m p s , u n e liberté assez grande leur était concédée, mais sous la surveillance de la milice n o i r e . La n o u r r i t u r e n'était point mauvaise, ils avaient la ration de la m a r i n e , et les colons, qui envisageaient ces proscrits avec la plus g r a n d e s y m p a t h i e , se faisaient u n plaisir de renforcer leur ordinaire et de leur envoyer quelques d o u c e u r s . 1

C a y e n n e eût été p o u r les déportés le séjour le plus a g r é a b l e ; ils avaient là, en effet, des ressources variées, un climat assaini par le voisinage des m o n t a g n e s , des relations de société, u n e vie presque aimable. Mais les intentions du Directoire étaient tout autres : l'influence, que ces h o m m e s distingués eussent pu p r e n d r e , les occasions d'évasion, que le m o u v e m e n t du port aurait facilitées, peut-être enfin la secrète pensée que le climat du pays remplirait sur ces e n n e m i s , affaiblis par les luttes p o l i tiques, les soucis m o r a u x et le rude régime de la traversée, l'office de la guillotine, q u ' o n n'osait employer o u v e r t e m e n t , toutes ces raisons firent écarter ce territoire. 1. J.-J. A y m é r e n d ce t é m o i g n a g e à la g é n é r o s i t é d e s h a b i t a n t s d e C a y e n n e : « A p e i n e f û m e s - n o u s a r r i v é s q u e les h a b i t a n s d e C a y e n n e s ' e m p r e s s è r e n t d e n o u s s e c o u r i r . Ils n o u s e n v o y è r e n t t o u t e s s o r t e s d e f r u i t s . I n f o r m é s q u e p l u s i e u r s d e n o u s a v a i e n t p e r d u l e u r s effets l o r s d u p i l l a g e q u i e u t l i e u à l ' é p o q u e d u c o m b a t a v e c les A n g l a i s , et q u e d ' a u t r e s s u r la Charente, n ' a v a i e n t q u e d e s h a b i t s d ' h i v e r , ils l e u r firent p a r v e n i r u n e q u a n t i t é a s s e z c o n s i d é r a b l e d e l i n g e et d e v ê t e m e n t s d u p a y s . J a m a i s o n n ' e u t v a i n e m e n t r e c o u r s à l e u r b i e n f a i s a n c e , ce fut t o u j o u r s e n t r e e u x u n e é m u l a t i o n d e zèle à n o u s o b l i g e r ; et q u a n d e n s u i t e il n o u s fut p e r m i s d e p r e n d r e d e s a r r a n g e m e n t s p o u r n o u s p l a c e r s u r d e s h a b i t a t i o n s p a r t i c u l i è r e s , ils se p r ê t è r e n t p r e s q u e t o u s à f a v o r i s e r c e s é t a b l i s s e m e n t s q u i , le p l u s s o u v e n t , f u r e n t p u r e m e n t gratuits de leur p a r t . Ces procédés étaient d'autant plus beaux, q u e , d e p u i s la l i b e r t é d e s n o i r s , il y a v a i t t r è s p e u d e c o l o n s e n é t a t d e faire d e s sacrifices. Ils é t a i e n t p r e s q u e t o u s r u i n é s p a r la r é v o l u t i o n . » (Déportation

et naufrage,

etc.)


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O ù d o n c placer le lieu de la déportation ? La partie de la G u y a n e , située au sud de C a y e n n e , c o m p r e n d les deux tiers de la colonie : aux e m b o u c h u r e s des larges fleuves, l ' A p p r o u a g e , l ' O y a p o k , le C a s s i p o u r e , le C o n a n y , le C a r c h e veny, les indigènes avaient fixé leurs résidences; mais on ne comptait q u ' u n seul établissement de colons, à cinq ou six lieues de l ' e m b o u c h u r e de l ' O y a p o k . A l'extrême limite sud, sur les confins m ê m e du Brésil, alors terre portugaise, c'était la baie de V i n c e n t - P i n ç o n : ses rivages toujours verts étaient gracieux et plaisants, mais le climat mortel aux E u r o p é e n s . De C a y e n n e , en r e m o n t a n t vers le n o r d , on trouvait à quatorze lieues K o u r o u , la plus i m p o r t a n t e des stations de la G u y a n e après le chef-lieu ; à douze lieues a u - d e s s u s , S y n n a m a r y , hameau d'une dizaine de cases misérables ; enfin, à six lieues plus haut, K o n a m a n a , habité seulement par quelques I n d i e n s , et totalement a b a n d o n n é des F r a n ç a i s , incapables de résister au climat. P o u r fixer le lieu de la d é p o r t a t i o n , le Directoire avait le choix entre ces points divers : il découvrit alors ses secrètes intentions, et justifia la définition fameuse de « guillotine s è c h e » , d o n t T r o n s o n - D u c o u d r a y qualifiait u n jour cette peine de la d é p o r t a t i o n . U n des chefs de service au comité des colonies, qui avait habité la G u y a n e , proposa, en connaissance de cause, le canton de V i n c e n t - P i n ç o n , déclarant un peu trop h a u t « que les déportés n'y p o u r r a i e n t r e m u e r ». Le cynisme de ce plan le fit rejeter, et le ministre de la m a r i n e choisit K o n a m a n a ; le résultat était le m ê m e , mais on sauvegardait les apparences : u n e telle décision n'en était pas m o i n s u n arrêt de mort p o u r les déportés. J e a n n e t le c o m p r i t : il prit sur lui de contrevenir aux ordres qui lui étaient t r a n s m i s , et il décida, de sa seule autorité, que les proscrits du 18 fructidor résideraient à S y n n a m a r y : le fait est trop à l ' h o n n e u r de cet h o m m e p o u r qu'il soit passé sous silence E n agissant ainsi, il allait également contre les avis de 1. J . - J . A y m é , q u i m o n t r e u n e a n i m o s i t é s o u v e n t i n j u s t e c o n t r e J e a n n e t , a c o m m i s u n e g r a v e e r r e u r e n d é c l a r a n t q u e le d é s i r d e cet a g e n t é t a i t q u e les d é p o r t é s f u s s e n t c a n t o n n é s à V i n c e n t P i n ç o n : il m o t i v a , e n effet, son o p p o s i t i o n a u c h o i x d e K o n a m a n a s u r ce q u e cet e n d r o i t é t a i t t r o p é l o i g n é p o u r q u e la s u r v e i l l a n c e s'y p û t e x e r c e r e f f i c a c e m e n t , c'eût é t é u n c o n t r e s e n s à lui d e p r o p o s e r V i n c e n t P i n ç o n q u i é t a i t d i x fois p l u s l o i n , et d e c o m m u n i c a t i o n i m p o s s i b l e . A n g e P i t o u lui r e n d , a u c o n t r a i r e , ce t é m o i g n a g e : « Q u a n d n o u s é t i o n s e n c o r e à C a y e n n e , le r e s p e c t a b l e C h a p e l , officier i n g é n i e u r , e n v o y é p o u r v i s i t e r le d é s e r t , a v a i t d i t à J e a n n e t : « K o « n a m a n a s e r a le t o m b e a u d u p l u s g r a n d n o m b r e d e c e s m a l h e u r e u x ; il « s e r a i t m o i n s i n h u m a i n d e les t u e r s u r - l e - c h a m p à c o u p s d e fusils ; o n


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l'ingénieur et du capitaine du génie, qui avaient a p p u y é l'un et l'autre le choix du Directoire ; il envoya u n officier reconnaître l'impossibilité d'un établissement q u e l c o n q u e à K o n a m a n a , et il retarda de la sorte la m o r t des m a l h e u r e u x placés sous sa s u r veillance . 1

Aux déportés de la Décade on ne fixa c o m m e séjour a u c u n endroit spécial de la colonie ; Jeannet seulement prit à leur égard un arrêté, aux termes duquel il les autorisait à former des établissements de c o m m e r c e et de culture, sous la caution d ' u n notable de la colonie : c'était, par le fait, placer le sort de ces exilés entre les m a i n s des colons, p o u r qui un tel acte d ' h u m a n i t é constituait une charge assez lourde, puisqu'ils devaient en quelque sorte se porter garants de leurs clients, r é p o n d r e de leur évasion, les soigner et les n o u r r i r sans a u c u n secours de l'Etat. Q u a n t aux m a l c h a n c e u x , qui n'auraient pu trouver asile ou s'établir à leurs frais, ils devaient être dirigés sur K o n a m a n a , c'est-à-dire qu'ils étaient dévoués à la m o r t . C o m m e l'intérêt de Jeannet était d'avoir à sa charge le m o i n s de m o n d e possible, p o u r favoriser ces adoptions par les colons, il rédigea u n e liste qu'il fit tenir à tous les postes des colonies française et hollandaise, c o n t e n a n t les n o m s , la profession, le pays des déportés. Les colons rivalisèrent de g é n é r o s i t é ; p o u r éviter à ces m a l h e u r e u x le séjour de K o n a m a n a , c h a c u n d e m a n d a un déporté, s'enquérant seulement de sa moralité. La Maison L e c o m t e se vidait ainsi c h a q u e jour, et Ange Pitou n'avait pas encore été réclamé ; alors, p o u r éviter le terme fatal de K o n a m a n a , il forma u n e association avec sept autres d é portés, d o n t voici les n o m s : J . - B . C a r d i n e , propriétaire à Villaines (Seine-et-Oise), âgé de q u a r a n t e - u n ans, natif de C a u m o n t , département du Calvados ; assermenté rétracté, ancien agent municipal de Gonesse, et c o m m a n d a n t de la garde nationale ; 2

« l e u r é p a r g n e r a i t a i n s i les s o u f f r a n c e s d ' u n e l o n g u e a g o n i e . » T o u s les h a b i t a n t s et J e a n n e t l u i - m ê m e n o u s e n g a g e a i e n t à n e p a s a l l e r a u d é s e r t . . . » 1. C o n s u l t e r à ce sujet les m é m o i r e s d e R a m e l , B a r b é - M a r b o i s , L a V i l l e u r n o y , F r e y t a g , et s u r t o u t La Terreur sous le Directoire, l'excellent o u v r a g e d e M. V i c t o r P i e r r e . 2. C e m a l h e u r e u x d u t c a c h e r sa q u a l i t é à ses c o m p a g n o n s , c a r A n g e P i t o u et J . - J . A y m é le m e n t i o n n e n t c o m m e c u r é d e V i l l a i n e s ; c'est M . V i c t o r P i e r r e q u i a fixé s o n v é r i t a b l e é t a t - c i v i l . A n g e P i t o u le d i t n é à C o u m i o n en C a l v a d o s ; o r , il n ' e x i s t e p a s d e c o m m u n e d e ce n o m d a n s ce d é p a r t e m e n t ; c'est a s s u r é m e n t C a u m o n t q u ' i l faut l i r e .


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J e a n - C h a r l e s J u v é n a l , chevalier de Givry-Destournelles, âgé de vingt-sept a n s , né à L a o n (Aisne) ; J e a n - H i l a i r e P a v y , trente-deux a n s , vicaire à F a y e (Maine-etLoire) ; H i l a i r e - A u g u s t e N o i r o n , âgé de quarante-neuf ans, natif de Martigny, curé de Mortier et de Crécy (Aisne) ; L o u i s Saint-Aubert, âgé de c i n q u a n t e - d e u x ans, maréchal-expert, déporté p o u r é m i g r a t i o n , c o m m e ayant été le cocher d'un prince, né à R u m a u c o u r t (Pas-de-Calais); Gaston M a r i e - C é c i l e - M a r g a r i t a , âgé de trente-sept a n s , né à Avenay (Marne), curé de S a i n t - L a u r e n t de P a r i s , assermenté rétracté, déporté p o u r son opposition aux t h é o p h i l a n t h r o p e s . Deux colons louèrent à l'association u n e case à K o u r o u , d o n t le loyer devait être payé par l'éducation du jeune garçon de l'un d ' e u x ; p o u r subvenir aux frais généraux d'installation, c h a c u n des associés versa u n e cotisation p o u r lui-même et aussi p o u r P i t o u , qui avait été dépouillé à bord de la Charente. Le bail est s i g n é ; p o u r le faire enregistrer, A n g e P i t o u se rend a u p r è s de J e a n n e t et le trouve à table en c o m p a g n i e de plusieurs a m i s ; t o u s se tiennent par la m a i n et c h a n t e n t à pleine voix : Voulez-vous suivre un bon conseil ? Buvez avant q u e de c o m b a t t r e , A j e u n je v a u x b i e n m o n p a r e i l , M a i s q u a n d je s u i s s a o u l , j ' e n v a u x q u a t r e . Versez donc, m e s amis, versez Je n'en puis j a m a i s boire assez !

La signature est d o n n é e en u n e s e c o n d e ; les sept déportés p a r t i r o n t le l e n d e m a i n pour K o u r o u ; la perspective de Konam a n a est d o n c conjurée. Ange P i t o u se retire p o u r en porter la nouvelle à ses amis ; les chants des convives l'accompagnent : C e t u n i v e r s , h o ! c'est b i e n b e a u ! M a i s p o u r q u o i d a n s ce g r a n d o u v r a g e L e Seigneur y mit-il tant d'eau ! L e vin m ' a u r a i t plu d a v a n t a g e . S'il n ' a p a s fait u n c l é m e n t , De c e t t e l i q u e u r r u b i c o n d e , Le S e i g n e u r s'est m o n t r é p r u d e n t N o u s e u s s i o n s d e s s é c h é le m o n d e !

E t la sentinelle, qui a c c o m p a g n e Ange P i t o u , de lui dire : « Je ne sais c o m m e n t ils peuvent tenir à toutes ces fêtes; ces


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festins d u r e n t depuis six mois, et ils n'ont pas de fonds p o u r n o u s payer sept sols et demi par jour. Vous les avez vus à table ; ils ne se lèveront qu'à minuit ; le couvert ne s'ôte jamais. Les quarteronnes iront partager le dessert. Q u a n d ils seront las d'elles, ils iront au billard, de là à table, au lit, puis à table, au lit, au jeu. La bureaucratie en fait autant ; voilà c o m m e l'habitant et le soldat profitent des prises faites sur l ' e n n e m i . . . . Quelle différence entre la vie d'un déporté ou d'un soldat et celle d'un agent ! . . . »


CHAPITRE

A

KOUROU : LA CASE S A I N T - J E A N . PAYS. —

LA

MISÈRE ARRIVE

IV

DANGERS ET DÉSAGRÉMENTS DU

: HOSTILITÉ

DES NÈGRES.

D'ANGE P I T O U . — DÉTRESSE PROFONDE : A N G E P I T O U

MALADIE RECUEILLI.

Le 9 t h e r m i d o r de l'an V I , q u a t r i è m e anniversaire du « grand neuf », était la date fixée pour l ' e m b a r q u e m e n t d'Ange P i t o u et de ses c o m p a g n o n s , à destination de K o u r o u . Au petit jour, les proscrits sont debout, réjouis par l'espoir d'une liberté relative ; dans cet i n c o n n u ils placent toutes leurs espérances ; quelles cruelles désillusions l'avenir leur tenait en réserve! A trois heures de l ' a p r è s - m i d i , ils sont auprès du m é c h a n t canot, qui les doit m e n e r à leur nouvelle r é s i d e n c e ; treize p e r s o n n e s (car on leur avait adjoint quelques déportés, qui allaient s'établir dans le voisinage) y p r e n n e n t place avec les bagages, l'eau affleure à quelques pouces. A deux heures du m a t i n , après u n e traversée de onze h e u r e s , les p a s sagers sont enfin d é b a r q u é s : la marée est basse, le rivage couvert de vase, deux nègres chargent Ange P i t o u sur leurs épaules et le c o n d u i s e n t au poste par un sentier, obstrué d'herbes géantes, et qui est la g r a n d e r o u t e . U n e dizaine de m é c h a n t e s huttes de sabotiers, u n e église assez jolie avec u n cimetière considérable, u n grand bâtiment servant à la fois de magasin, de corps de garde et de caserne, voilà K o u r o u . O n mène alors le nouvel arrivant à la case Saint-Jean, sa nouvelle résidence : u n e avenue, plantée d'un double rang de cocotiers, y d o n n e a c c è s ; elle se c o m p o s e d'une case et d'un 1

I. P o u r les r é f é r e n c e s d e ce c h a p i t r e , v o i r le p a g e 248 d u t o m e Ier à l a p a g e 56 d u t o m e II.

Voyage

à Cayenne,

d e la


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jardin, la case, couverte en bardeaux, avec u n petit magasin, trois c h a m b r e s et un grenier; le jardin au sol s a b l o n n e u x , bordé par une haie de g r a n d s citroniers, sert de parc à un t r o u p e a u . U n bois épais et marécageux, une forêt de palmiers, un rideau de palétuviers du côté de la mer, une rivière limitent le d o m a i n e ; à deux pas est le cimetière. Bientôt Margarita rejoint le c h a n t e u r : leur nouveau séjour, ainsi entrevu dans l'effroi de la nuit, les n â v r e ; ils d é a m b u l e n t à l'aventure, puis, exténués, r e t o u r n e n t au poste, où ils s'end o r m e n t sur une chaise. Q u e l q u e s instants après, le coq chante, le pierrier a n n o n c e le jour : Ange Pitou et Margarita sont toujours seuls, leurs autres c o m p a g n o n s ne les ont pas encore rejoints ; ils vont d o n c se présenter au maire de K o u r o u , n o m m é G o u r g u e s . Petit-fils d'un président de T o u l o u s e , cet h o m m e bienveillant habitait ce village avec son frère et ses deux s œ u r s , et végétait dans un pays, hors d u q u e l l'appelaient ses goûts et ses talents. Il accueillit les déportés avec la plus grande amabilité et les retint à déjeuner : q u a n d ils lui apprirent que le g o u v e r n e m e n t ne leur assurait point de vivres, il ne put s'empêcher de leur laisser entendre qu'ils seraient dans la plus g r a n d e détresse d u r a n t l'hiver, mais, en m ê m e t e m p s , il p r o m i t de les aider. A cinq heures du soir, tous les habitants de la case Saint-Jean r é u n i s se distribuèrent les divers emplois de l'établissement : C a r d i n e et P a v y a u r o n t les clefs du magasin, et, tous deux, avec Margarita, seront chargés de la comptabilité, qui sera approuvée chaque quinzaine par leurs camarades ; Givry et N o i r o n iront à la c h a s s e ; Saint-Aubert sera jardinier; Pavy et Cardine feront la c u i s i n e ; Margarita et Pitou iront chercher de l'eau, balaieront la case, c o m p t e r o n t le linge p o u r le blanchissage et laveront la vaisselle tour à tour ; Pitou, en p l u s , portera des m a r c h a n d i s e s à deux et trois lieues dans les habitations, ira dans les sucreries faire emplette de liqueurs et de sirops p o u r la vente et la c o n s o m m a t i o n . A u point de vue c o m m e r c i a l , cette organisation était quelque peu p r é t e n t i e u s e ; les quelques pauvres habitants de K o u r o u et les nègres étaient u n e assez piètre clientèle, d'autre part, le stock du magasin se réduisait en vivres et en marchandises exactement à ceci : un pain d'une livre et demie, deux fromages, douze flacons de genièvre et de tafia, cinquante livres de cassonnade, quelques chaudières, douze bouteilles d'huile d'olive, deux jamb o n s , u n e caisse d'huile à brûler, cent livres de riz, dix pièces


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d'indienne, de toile et de coton bleu, trois poignées de fil m é langé ; l'apport social était de cinq livres! S u r ce fonds, sept h o m m e s devaient vivre p e n d a n t trois ans ; m ê m e en A m é r i q u e , avec de pareils éléments, il était difficile de devenir r a p i d e m e n t millionnaire, et il était à c r a i n d r e , dans ces c o n d i t i o n s , q u e les fonctions de comptable à la case S a i n t - J e a n ne fussent une simple s i n é c u r e . Les colons du pays suppléèrent de leur mieux à l'insuffisance de ces ressources, et, de deux lieues m ê m e de distance, on envoya aux déportés les secours en linge, les provisions et le mobilier, d o n t ils avaient besoin. L ' u n d'eux, n o t a m m e n t , se signala par sa générosité : c'était u n vieillard aveugle, n o m m é C o l i n , né à C a e n , et qui avait épousé en premières noces u n e D u n o i s e ; A n g e P i t o u retrouvait presque u n c o m p a t r i o t e et l'excellent h o m m e traita les déportés c o m m e ses fils 1

Au point de vue de la c u l t u r e , le sol de K o u r o u était s u r t o u t favorable aux plantes i n d i g è n e s ; les i g n a m e s et les a n a n a s y p r o s p é r a i e n t , mais les légumes y venaient difficilement ; les semis ne devaient être faits que p e n d a n t l'hiver, et les avalasses les pourissaient ou les e n t r a î n a i e n t ; le soleil d'été brûlait t o u t ; le melon seul pouvait y être a v a n t a g e u s e m e n t cultivé. La forêt plutôt eût fourni la n o u r r i t u r e , car le gibier y était a b o n d a n t , mais au prix de quels efforts et de quels dangers pouvait-il être acquis ! Le tigre, le serpent grage, l'araignée crabe étaient u n e constante m e n a c e à qui s'aventurait d a n s ces lieux, et c'était au risque de la vie que la chasse pouvait s'y m e n e r . Les mille misères du climat étaient peut-être encore plus redoutées que ses d a n g e r s : on a p p r é h e n d a i t plus les insectes q u e les tigres ; leur maléfice était, en effet, de tous les instants, et u n e négligence pouvait entraîner la m o r t . L ' h o m m e , dans ces climats, était à la merci d'un peuple de parasites, dont les tracasseries le p o u r s u i v a i e n t sans trêve ni répit : la nuit, p o u r d o r m i r , il fallait déranger des c r a p a u d s réfugiés souvent par douzaines d a n s les couvertures ; la l u m i è r e éteinte, les m a r i n gouins, m o u s t i q u e s et makes faisaient leur tapage, et, p o u r se préserver de leurs d o u l o u r e u s e s p i q û r e s , le d o r m e u r devait se

I. C o l i n h a b i t a i t d e p u i s d e l o n g u e s a n n é e s K o u r o u a v e c f i l l e , e t il é t a i t v e n u

en G u y a n e

sa f e m m e et s a

a v e c la m a l h e u r e u s e e x p é d i t i o n de 1763 ;

c'était un des rares s u r v i v a n t s d e s 15,ooo m a l h e u r e u x , f o u r v o y é s d a n s cette lamentable

aventure.


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protéger d'un m o u s t i q u a i r e , ou, si ses m o y e n s ne lui permettaient pas ce luxe, enfumer la case p o u r éloigner ces bestioles. P l u s redoutables encore les c h a u v e s - s o u r i s ; « si elles trouvent quelqu'un découvert, elles s'attachent à ses pieds, lui font une m o r s u r e très légère à l'orteil, en tempèrent la d o u l e u r par un battement d'ailes qui le rafraîchit et l'endort, se gorgent de son sang et le laissent ensuite couler jusqu'à ce qu'il s'arrête par l'épuisement. » P e n d a n t le jour, autres ennemis à c o m b a t t r e : les poux d'agouti, q u ' o n attrape en m a r c h a n t sur l'herbe, et dont la d é m a n g e a i s o n est intolérable; la m o u c h e adrague d o n t les n é gresses avaient un singulier moyen de guérir la piqûre ; les fourmis blanches qui dévorent le linge, et les ravets qui y a p p o r t e n t la c o r r u p t i o n ; les araignées qui d o n n e n t la chasse aux fourmis, mais dégradent les maisons ; les scorpions qui a p p o r tent la fièvre et dont la piqûre négligée peut entraîner la m o r t ; enfin, et surtout, les déplorables chiques, sortes de puces d o n t nègres et blancs avaient particulièrement à souffrir, et qui s'int r o d u i s a n t dans la peau de la jambe, et s'y reproduisant à l'infini, y engendraient, si l'extraction n'en était immédiate, des vers qui déterminaient la gangrène . « Je jetai les yeux — écrit Ange Pitou — sur m o n vieux chapeau s u s p e n d u dans un coin de la c h a m b r e ; u n petit rossignol de muraille y avait fait son nid. Ce volatile, que les créoles n o m ment oiseau bondieu, ressemble à notre roitelet pour le plumage et le c h a n t ; il aime les h o m m e s et vient volontiers becqueter les miettes à un coin de la table p e n d a n t qu'ils sont assis à l'autre. La curiosité me porta à voir si la couvée de notre c o m m e n s a l était avancée : en h a u s s a n t la tête, je sentis pendre sur m o n front la peau d ' u n serpent qui venait de changer d'habit... » 1

1. « J e g e s t i c u l a i s e n p a r l a n t , — r a p p o r t e A n g e P i t o u — je h e u r t e u n e g r o s s e m o u c h e b r u n e e x t r ê m e m e n t m i n c e p a r le m i l i e u d u c o r p s et p o u r v u e d ' u n g r o s v e n t r e ; e l l e m e p i q u e le d o i g t avec la d o u b l e scie q u ' e l l e t i r e d e s o n a r r i è r e - t r a i n é c a i l l é et c o u v e r t d ' h e r m i n e ; m a m a i n enfle, la n é g r e s s e rit, m e d e m a n d e la p e r m i s s i o n d e m e g u é r i r . . . « O u i , o u i , v o l o n t i e r s . — « M a i s , m a i s . . . » — « Mets y d u poil d u d i a b l e si tu v e u x . » E l l e f o u r r a sa m a i n s o u s s o n c a m i s s a , frotte m o n b r a s e n f l a m m é , le p i c o t e m e n t c e s s e à l'instant : au bout de q u e l q u e s m i n u t e s l'inflammation d i m i n u e . Ce r e m è d e r i s i b l e est i n f a i l l i b l e en E u r o p e c o n t r e la g u ê p e , le b o u r d o n , l ' a b e i l l e . » 2 . L e s é m i g r a n t s d e 1763 a v a i e n t e u p a r t i c u l i è r e m e n t à souffrir d e s c h i q u e s : « L a m a l p r o p r e t é d e s k a r b e t s , le n o m b r e d e s m a l a d e s , la s e n s i b i l i t é de q u e l q u e s - u n s qui pleuraient pour u n e é g r a t i g n u r e , tirent pulluler cette v e r m i n e a u d e l à d e ce q u ' o n i m a g i n e . Enfin, e l l e s s ' a t t a c h è r e n t a u x p a r t i e s i n t e r n e s d e la g é n é r a t i o n ; p l u s i e u r s f e m m e s f u r e n t r o n g é e s d e v e r s et f i n i r e n t d e la m a n i è r e la p l u s d é p l o r a b l e . »


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Les habitants de la case Saint-Jean ne devaient pas tarder à subir les assauts de l'infortune, et force leur fut de r e n o n c e r p r o m p t e m e n t à leurs projets de colonisation. La maladie frappa en m ê m e t e m p s q u a t r e d'entre eux, qui d u r e n t a b a n d o n n e r la case : Givry et N o i r o n qui furent h o s p i talisés par le maire G o u r g u e ; P a v y , par le maire de M a k o u r i a ; C a r d i n e , par l'excellent Colin. Ange P i t o u , qui avait souvent la langue u n peu trop l o n g u e , avait dit u n jour q u e l'inertie des noirs faisait dégénérer la liberté en licence : il eut, certes, mieux fait de garder cette réflexion p o u r lui, car il n'en fallut pas davantage p o u r attirer aux déportés l'hostilité des n è g r e s ; à leur porte les sorciers déposaient les piayes (sorts) les plus redoutables. Le 25 septembre, sur le minuit, nous entendons du monde rôder autour de la case. Des nègres se disent tout bas : « Ils dorment... Ils se moquent des sortilèges. Voyons s'ils échapperont à celui-ci. » Ils vont au cimetière exhumer le malheureux Leroux, déporté qui venait de mourir de chagrin depuis quelques jours. Son cadavre, noir comme du charbon, exhalait une odeur pestilentielle, qui ne les dégoûtait pas; nous descendons pour les surprendre. Notre haie de citronniers servait de bornes au cimetière. La lune, qui dans son plein versait l'ombre des branches sur nous, les éclairait à loisir. Ils lui arrachent la peau du crâne, les dents, les ongles, les cheveux, la plante des pieds et toutes les extrémités, les coupent en petits morceaux et en font différents paquets. Nous étions hors de nous; l'un d'eux va en avant pour marquer les postes; nous nous relevons pour les envelopper. Ils nous entendent et s'enfoncent sous les palétuviers. Nous courons dénoncer cette profanation à nos voisins; on fait la visite, tous se trouvent dans leur case. Le danger de la situation était s u r t o u t d a n s l'habileté des nègres à m a n i e r les p o i s o n s , et les déportés étaient entourés de périls. Bientôt u n e fièvre p u t r i d e frappa A n g e P i t o u , lui ôtant toute connaissance du Ier o c t o b r e au 1 0 n o v e m b r e ; d u r a n t ce laps, C a r d i n e m o u r a i t après u n m o i s de maladie et, c o m m e le g o u v e r n e u r s'était institué héritier de tout déporté, les fonds, qu'il avait m i s d a n s l'établissement, furent repris ainsi q u ' u n dépôt d'effets, q u e les sept déportés avaient laissé en nantissement à C a y e n n e , au m o m e n t de leur départ. Le fils du propriétaire de la case S a i n t - J e a n , dont Ange P i t o u faisait l'éducation, profita alors de la maladie de son maître, qui l'avait dirigé un peu sévèrement, p o u r répandre le bruit que les


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déportés avaient tué des vaches et des poules et qu'ils vivaient de v o l s ; la crédulité p u b l i q u e accueillit et exagéra ces dires, et il n'en fallut pas davantage p o u r que tous les habitants, à l'exception de Colin (car G o u r g u e était absent), a b a n d o n n a s s e n t ces malheureux. L e u r détresse alors devint affreuse, et la protection d'un sexagénaire pauvre et aveugle fut leur u n i q u e a p p u i . L'excellent Colin se m o n t r a vraiment le père de ces infortunés, et sa sollicitude à leur égard s'exerça avec autant de tact que de constance. Il avait u n e fille de dix-sept ans ; le chevalier de Givry lui plut, et un mariage fut résolu et conclu en douze h e u r e s . N o i r o n d o n n a aux époux, en présence de leurs témoins, la bénédiction nuptiale dans la maison paternelle: le s u r l e n d e m a i n , pour ce fait, ce p r ê tre dénoncé était c o n d u i t en prison à C a y e n n e , p o u r de là être dirigé sur A p p r o u a g u e , où il devait périr. Les fonds, par lui mis dans l'association, furent repris, et à cet effet le peu, qui restait aux déportés, dut être vendu. Ces pauvres gens ne possédaient plus maintenant que les quatre m u r s de leur case; n'ayant, d'autre part, rien à attendre du g o u v e r n e m e n t , il leur fallut chercher des êtres compatissants qui voulussent bien se charger de leur entretien. Désespérés, Ange P i t o u , Margarita et Saint-Aubert se décidèrent à écrire au nouvel agent B u r n e l , q u i , depuis le 15 b r u m a i r e (5 novembre), remplaçait J e a n n e t , et q u i , à son arrivée, avait m o n t r é quelques sentiments h u m a i n s . La lettre fut remise par le maire de M a k o u r i a ; l'agent écrivit au bas : « N é a n t à la requête » : il ne leur restait donc plus d'autre espoir qu'en la compassion des habitants, qui déjà avait tant de fois été mise à l'épreuve. L e u r infortune parla pour e u x ; une négresse recueillit Saint-Aubert, et, pendant trois ans, le soigna c o m m e u n e n f a n t ; Margarita trouva à se placer chez un régisseur de P a r i a c a b o ; Ange Pitou fut le plus favorisé, le chevalier de Givry le fit entrer chez son nouveau beau-père, et une série de jours tranquilles c o m m e n ç a p o u r le pauvre chanteur. Il partagea son temps entre la lecture et la rédaction des notes, qu'il avait prises et conservées depuis son départ de Bicêtre ; l ' h o m m e de lettres est, en effet, irréductible sous toutes les latitudes, et celui-ci de ses grandes infortunes d o c u m e n t a i t et composait un livre. Il avait, d'ailleurs, toutes les facilités de travail désirables, car le maire et un chirurgien possédaient des bibliothèques et d'intéressants manuscrits. 13


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A quelque t e m p s de là, il allait m ê m e trouver l'occasion, en obligeant son hôte, de faire œ u v r e sérieuse d'historien. Le 14 pluviôse an V I I (2 février 1799), l'un des gendres de Colin, Beccard, g a r d e - m a g a s i n à K o n a m a n a , décédait, et l'ancien chanteur était envoyé à S y n n a m a r y p o u r viser la reddition des comptes de sa veuve. Il eut alors en main les d o c u m e n t s authentiques les plus sérieux et toute la c o r r e s p o n d a n c e officielle sur les déplorables événements dont ce coin de la G u y a n e venait d'être le théâtre : le sort le désignait ainsi c o m m e l'un des historiens de cette d é p o r t a t i o n , dont il était la victime.


CHAPITRE V

L A DÉPORTATION A KONAMANA : LA GUILLOTINE SÈCHE.

Ange Pitou passa quelques jours à Sinnamary, puis il se mit en route p o u r K o n a m a n a O n a vu p r é c é d e m m e n t que l'agent Jeannet, quand il s'était agi de fixer le lieu de déportation des proscrits de fructidor, n'avait pas craint de contrevenir aux décisions du Directoire, élisant K o n a m a n a , et qu'il avait pris sur lui de choisir S i n n a m a r y ; mais la Décade, qui amenait Ange Pitou et ses c o m p a gnons, apportait la confirmation des anciens ordres : il fallut bien se s o u m e t t r e , et le lieutenant du génie Prévost fut envoyé à K o n a m a n a , avec mission de construire des habitations p o u r les déportés. L ' i n s a l u b r i t é avérée du climat, causée par les exhalaisons pestilentielles é m a n a n t des marais, avait éloigné de cette terre mortelle tout h a b i t a n t ; on n'y comptait q u ' u n colon, et l'on eut toutes les peines du m o n d e à trouver des nègres, qui consentissent, m ê m e avec rétribution, à travailler en ce lieu. Au milieu d'une plaine de trois lieues d'étendue, close par des bois qui interceptaient la brise de mer, sur le penchant d'une butte sans o m b r e , aride, dont le sol rougeâtre refléchissait la chaleur et la lumière avec une intensité intolérable, on avait choisi l'emplacement de la colonie nouvelle. S o m m a i r e fut l'édification des karbets : quelques pieus fichés en terre, sur lesquels était assujettie u n e légère charpente couverte de feuilles, en faisaient toute l'architecture ; au h a u t de la butte trois logements plus

1. P o u r les r é f é r e n c e s d e ce c h a p i t r e , v o i r l e t o m e II d u Voyage Cayenne, d e la p a g e 57 à la p a g e 157.

à


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soignés et servant de case au directeur, de corps de garde aux milices blanche et noire ; dans le fond du vallon, i n o n d é par les torrents p e n d a n t la saison pluvieuse, le magasin, le four du boulanger, l'hôpital, la p r i s o n ; enfin, à peu de distance de la rivière, la case de Prévost, bousillée, lattée, blanchie et assez confortablement c o m p r i s e . Q u a n d son habitation personnelle fut prête, Prévost m a n d a à Jeannet que tout était achevé, et que les déportés seraient c o n venablement d a n s les karbets ; c o n s é q u e m m e n t , en t h e r m i d o r , le g o u v e r n e u r prescrivit à Freytag, c o m m a n d a n t des postes de S i n n a m a r y et de K o n a m a n a , d'avoir à e m b a r q u e r p o u r cette dernière destination les déportés, qui n'avaient pas trouvé à se placer dans la colonie. Ces derniers étaient au n o m b r e de quatre-vingts, dont quarante malingres : on e m b a r q u a ceux-ci, et les autres, sous la conduite de Freytag, firent à pied les cinq heures de route qui séparaient K o n a m a n a de S i n n a m a r y ; quatre seulement p u r e n t fournir toute l'étape, les autres restèrent en r o u t e , et il fallut envoyer des soldats à leur r e n c o n t r e p o u r les rassembler et les sauver des a n i m a u x féroces. L a situation ne tarda pas à devenir a l a r m a n t e : la mauvaise qualité des vivres avariés dans le magasin, l'eau saumâtre et l'alimentation toute de salaisons a m e n è r e n t des maladies, et, au bout de quinze jours, l'hôpital et les karbets furent pleins de malades, a b o m i n a b l e m e n t exploités par les nègres et par l ' a d m i nistration, qui leur faisaient payer le poisson, au lieu de q u a t r e sous, q u a r a n t e sous la livre, et 1 2 francs u n couple de poulets. Les nègres particulièrement se m o n t r a i e n t d'une âpreté sans égale; ainsi ils d e m a n d a i e n t vingt-quatre sous p o u r extirper les chiques : « ces indigents, à qui on avait tout volé, en eurent u n e si grande quantité, que leur cadavre, encore vivant, tombait en lambeaux, rongé par les v e r s ; d'autres, attaqués de la d y s e n terie, ne p o u v a n t se r e m u e r dessus leur cadre, exhalaient u n e o d e u r si infecte que p e r s o n n e n'osait s'en a p p r o c h e r . Ils p é r i s saient dans ce déplorable état, les vers s'attachant aux parties internes déjà ulcérées et sanglantes » E t , si quelque déporté s'avisait de se plaindre à Prévost de ces 1. L e 5 v e n d é m i a i r e , le g a r d e m a g a s i n B e c c a r d é c r i v a i t à ce p r o p o s : « D e p u i s la l i b e r t é n o u s n e p o u v o n s m e t t r e ce m o n d e n o i r à l a r a i s o n ; ils r i e n t e n t r e e u x , à n o t r e n e z , d e ce d é s o r d r e et n o u s d i s e n t d a n s l e u r j a r g o n : « Y e b e n fait vole b e q u e t ca y e p e r m i p a loi q u i bail ye l i b e r t i » ( n o u s f a i s o n s b i e n d e v o l e r les b l a n c s , ça n o u s est p e r m i s p a r la loi q u i n o u s d o n n e la liberté).


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exactions, celui-ci parlait de mitrailler tout le m o n d e et s'exclamait c o m m e un forcené : « Rien n'est trop chèrement vendu à ces m o n s t r e s , ils ne sont pas au bout de leurs pelotons, ils d a n seront bien une autre carmagnole q u a n d il faudra fouiller la terre ; au bout de six mois ils n ' a u r o n t plus de vivres, qu'ils aient à se rétablir, à se placer ou à crever au plus vite. » Le 5 vendémiaire, sur les quatre-vingt-deux déportés de Konamana, soixante étaient malades tant à l'hospice que dans les karbets (ce chiffre est d o n n é par le garde-magasin Beccard luimême) ; quelques jours plus tard, treize étaient m o r t s : ce fut alors u n e véritable peste, car l'air était entièrement vicié par les miasmes et les exhalaisons fétides, et, p o u r sortir sans d a n g e r , il fallait avoir c o n s t a m m e n t sous le nez un m o u c h o i r trempé de vinaigre. Le poste lui-même fut atteint, et Freytag, dont l'humanité était la seule consolation de ces infortunés, tomba m a l a d e ; ses subalternes alors, n o t a m m e n t Beccard et les nègres, en profitèrent p o u r r a n ç o n n e r cruellement les déportés. Le scandale fut bientôt tel que Freytag, malgré son état, se leva p o u r se rendre compte des choses et en écrivit ainsi à l'agent de Cayenne : Les déportés, le détachement, les employés sont dans un état épouvantable, tout le monde est malade, et plusieurs sont près d'expirer; ils sont dépourvus de tout, et même de médicamens : les déportes ont des hamacs fort étroits qui n'ont que 4 pieds de long. Les malades tombent et meurent sans secours. Il est des jours où il en est mort trois et quatre... L'hôpital est dans l'état le plus déplorable; la malpropreté, le peu de surveillance ont causé la mort à plusieurs déportés. Quelques malades sont tombés de leurs hamacs pendant la nuit, sans qu'aucun infirmier les relevât : on en a trouvé de morts par terre. Un d'eux a été étouffé, les cordes de son hamac ayant cassé du côté de la tête, et les pieds étant restés suspendus. Les effets des morts ont été enlevés de la manière la plus scandaleuse. On a vu ceux qui enterraient les morts, leur casser les jambes, leur marcher et peser sur le ventre, pour faire entrer bien vite leur cadavre dans une fosse trop étroite et trop courte; ils commettaient promptement ces horreurs, pour aussitôt courir à la dépouille des expirans. Les infirmiers insultaient les malades et les accablaient d'expressions infâmes, ignominieuses, cruelles, au moment de leur agonie. Le garde-magasin, dépositaire des effets des déportés, ne consentait à leur rendre qu'une partie de ce qu'ils réclamaient, il leur disait : « Vous êtes morts, ceci doit vous suffire. »


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ANGE

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A l'appui de ce dire officiel, Ange Pitou p r o d u i t des d o c u ments, cite des témoignages inouïs, qui d o n n e n t toute sa valeur au rapport de Freytag : B o u r d o i s , à l ' h o s p i c e , t o u r m e n t é d ' u n e fièvre c o n v u l s i v e , t o m b e le 27 v e n d é m i a i r e à m o i t i é r e n v e r s é d e s o n h a m a c , l e s j a m b e s p r i s e s d a n s l e s v o l a n s e t l e f r o n t s u r l e p a v é ; il y r e s t e j u s q u ' a u l e n d e m a i n e t o n le t r o u v e étouffé. R o u x a v a i t m i s ses e f f e t s d a n s l a m a l l e de s o n c o n f r è r e P r a d i e r ; ce dernier meurt, Roux demande

le l i n g e m a r q u é à s o n n o m .

Beccard

le r e n v o i e e n l ' o u t r a g e a n t . Il r e v i e n t à l a c h a r g e a v e c t é m o i n s , B e c c a r d l u i d i t , en l u i r e n d a n t q u e l q u e s e f f e t s : « E n

voilà assez p o u r vous,

v o u s ê t e s m o r t . » R o u x , à la v é r i t é , é t a i t s u r le b o r d

d e sa t o m b e ;

ses j a m b e s e n f l é e s ne l u i p e r m e t t a i e n t p a s de se s o u t e n i r , il a p o u r t a n t s u r v é c u à B e c c a r d ; c'est lui q u i m ' a c o n f i r m é cette n o t e . Les malades refusaient d'aller à l'hospice pour plusieurs raisons : il n ' y a v a i t n i t a b l e , n i c h a i s e , n i a u c u n m e u b l e ; i l s y é t a i e n t p l u s m a l q u e d a n s l e u r s k a r b e t s : les n è g r e s les i n s u l t a i e n t en l e u r m o n t r a n t le b â t o n ; d ' a u t r e s les r u d o y a i e n t , d i s a n t à c e u x q u i

pouvaient

encore

vous

se s o u t e n i r

: V o u s n'êtes pas

malades,

puisque

êtes

d e b o u t et q u e v o u s m a r c h e z .

Rien n'égalait, en effet, la férocité de ces noirs, qui avaient été pris dans la maison de correction de la F r a n c h i s e p o u r faire office d'infirmiers à K o n a m a n a ; q u a n d Freytag t o m b a malade, la certitude de l'impunité les poussa à des méfaits incroyables. Ainsi, au c o m m e n c e m e n t de vendémiaire, ils profitèrent u n jour de l'absence de Prévost, qui était allé faire la fête avec des n é gresses, p o u r piller les déportés : ils c o m m e n c è r e n t par l ' h o s pice, où ils r e t o u r n è r e n t les malades ; puis, e n h a r d i s par l'inaction du poste, se précipitèrent dans les karbets, où les déportés d u r e n t se défendre contre eux à coup de haches. U n e autre fois, ils se p e r m i r e n t de mettre aux fers, de leur p r o p r e jugement, un prêtre, du n o m de L a c h e n a l , injustement accusé d'avoir dérobé les effets d'un de ses camarades décédé. C'était e n f i n à l'égard des m o r t s que l'attitude de ces brutes, encouragée par l'indifférence de l'administration, fut particulièrement odieuse. L'agent de C a y e n n e , par arrêté, s'était attribué p e r s o n n e l l e m e n t la succession de tout déporté qui viendrait à m o u r i r ; mais, avant d'arriver à lui, cet argent passait par trop de mains p o u r lui parvenir i n t a c t ; les nègres ne se faisaient pas faute de piller le grand pillard, et, p o u r eux, le décès d'un déporté était u n e source de bénéfices. T o u s ceux qui m o u r a i e n t sans succession étaient dépouillés,


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199

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et leurs cadavres jetés n u s dans les k a r b e t s ; les nègres, en effet, refusaient de les i n h u m e r , si on ne leur versait la s o m m e de 12 ou 18 francs. Beccard et Prevost gardaient le silence sur cet effroyable trafic : ce dernier voulut m ê m e c o n t r a i n d r e les déportés « à s'inhumer eux-mêmes », et q u e l q u e s - u n s faillirent être fusillés pour avoir r é p o n d u que c'était aux bourreaux à enterrer leurs victimes. Le

2 1 v e n d é m i a i r e , le D i v e l e c k

soir, l'infirmier un déporté

court

éveiller

expire

sur

les

onze heures

m o r t . — A-t-il q u e l q u e c h o s e ? — N o n . — C e s e r a

demain. Le 2 2 fructidor

an VI, Brénugat s'enfonce

n'avait a b s o l u m e n t rien q u ' u n d r a p sale qui retirer

ce

drap. Les

nègres

pour

d a n s l e b o i s ; il

lui s e r v a i t d e lit et

g a r d e r o b e ; B e c c a r d , indigné de ne lui t r o u v e r a u c u n e lui fait

du

le g a r d e - m a g a s i n : L e v e z - v o u s , v o i l à

refusent

de

succession,

d e l ' i n h u m e r ; il

t r o i s j o u r s n u ; p e n d a n t c e t e m p s , o n le p o r t e d e k a r b e t s e n

reste

karbets;

e n f i n , s e s c o n f r è r e s , f a u t e d ' a v o i r I2 f r a n c s à d o n n e r a u x n è g r e s , l ' e n sevelirent, creusèrent

sa fosse et

l'inhumèrent;

t o u s les m o r t s

sans

s u c c e s s i o n o n t é p r o u v é le m ê m e t r a i t e m e n t . J ' a i v i s é le m é m o i r e fossoyeurs I.I52 Le

de

Konamana;

en

deux

mois

et

demi

il

montait

des à

livres. 2 8 b r u m a i r e an V I I , u n e fosse était ouverte

restes de cinq déportés

morts

les

pour recevoir

les

2 6 et 2 7 ; les infirmiers, qui

les

portaient au cimetière, a p p r e n n e n t en route que quatre autres viennent d'expirer trouvait

à l'hospice; déjà

ils j e t t e n t les c a d a v r e s

étroite; l'appât du

g a i n l e s fait

d a n s la fosse q u i redoubler

de

se

vitesse;

ils t r é p i g n e n t s u r les m o r t s , l e u r j e t t e n t q u e l q u e s p e l l e t é e s d e s a b l e , s'encourrent au milieu des prières que leurs confrères récitaient

sur

la t o m b e , et r e v i e n n e n t c o m b l e r la fosse a p r è s a v o i r t e l l e m e n t spolié les n o u v e a u x d é c é d é s , q u e les s u r v i v a n t s furent obligés de l e u r f o u r n i r du linge p o u r les i n h u m e r .

Le bruit de ces méfaits parvint cependant à C a y e n n e et é m o tionna J e a n n e t , qui chargea, le 2 0 vendémiaire, le c o m m a n d a n t Desvieux et deux officiers de faire une enquête à ce sujet. Au spectacle des malades et des m o r i b o n d s de K o n a m a n a , Desvieux, qui p o u r t a n t était u n t r e m b l e u r , ne put cacher son i n d i g n a t i o n ; interpellant violemment Prévost devant les déportés, il le destitua et, séance tenante, l'envoya au chef-lieu; puis il s'en alla visiter et consoler les m a l h e u r e u x proscrits et adressa de ces faits au g o u v e r n e u r u n rapport catégorique I. Voici l e s t e r m e s m ê m e s d e ce r a p p o r t : « N o u s , c o m m a n d a n t e n chef, a c c o m p a g n é d e s c i t o y e n s C h a p e l , c a p i t a i n e d u g é n i e , et B o u c h e r , s o u s - c h e f d ' a d m i n i s t r a t i o n , n o u s s o m m e s t r a n s p o r t é s


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L e résultat de cette enquête justifiait les préventions et les premières résistances de J e a n n e t à l'égard de K o n a m a n a : il allait signer l'ordre de transfert à S i n n a m a r y , q u a n d , le 28 vendémiaire, la Bayonnaise lui apporta la notification de son rappel et de la p r o c h a i n e arrivée de son successeur. Il ne voulut plus alors assumer la responsabilité de cette décision, n o n seulement il ne rappela p e r s o n n e de K o n a m a n a , mais m ê m e il y envoya soixante-quatorze des cent onze déportés q u ' a m e n a i t la Bayon-

naise. E n un mois environ, trente-huit de ces m a l h e u r e u x m o u r u r e n t ; Freytag écrivait lettres sur lettres au nouvel agent B u r n e l ; celui-ci finit par s'émouvoir, et, le 4 frimaire, il signait l'ordre d'évacuation de K o n a m a n a : il ne restait que cent treize déportés, d o n t soixante-dix à demi m o r i b o n d s et les autres p o u v a n t à peine se t r a î n e r ; le cimetière de K o n a m a n a en avait gardé soixante-six. Avant de quitter ce lieu m a u d i t , les m a l h e u r e u x trouvèrent p o u r t a n t la force de mettre le feu aux karbets, et, actionnée par la juste colère de leurs âmes, u n e flamme géante, vengeresse et I

à K o n a m a n a , o ù é t a n t , n o u s s o m m e s r e n d u s à l ' h o s p i c e , et a v o n s vérifié q u e s u r q u a t r e - v i n g t - d e u x d é p o r t é s d é p o s é s a u p o s t e , à la fin d e t h e r m i d o r , il y e n a v i n g t - s i x m o r t s d e m a l a d i e s p u t r i d e s , c i n q u a n t e à l ' h o s p i c e , d o n t p l u s i e u r s e n d a n g e r , et a u c u n s d e s a u t r e s p a r f a i t e m e n t b i e n p o r t a n s . « C e t t e m o r t a l i t é e s t o c c a s i o n n é e : I° p a r l ' e a u q u i est t r è s b o u r b e u s e et m ô m e v i t r i o l i q u e ; 2 p a r les m i a s m e s p u t r i d e s q u ' e x h a l e n t l e s m a r é c a g e s q u i e n v i r o n n e n t le p o s t e à p l u s d ' u n e d e m i e - l i e u e ; 3° p a r les v i d a n g e s d e l ' h o s p i c e q u i s é j o u r n e n t d a n s les m a r a i s q u i n e p e u v e n t ê t r e d e s s é c h é s . C e s c a u s e s n e p e u v e n t ê t r e d é t r u i t e s ; et ce p o s t e d a n s l ' h i v e r d e v i e n d r a u n du poste. m a r a i s . L e n i v e a u d e s k a r b e t s est p l u s b a s q u e les terres-pleins Ils s o n t m a l faits, et l e s f a i t a g e s p r ê t s à t o m b e r . L a c o m m u n i c a t i o n est t r è s difficile d a n s t o u t e s les s a i s o n s . . . L e p o s t e c o u r t d o n c r i s q u e d e m a n q u e r s o u v e n t d e v i v r e s , d o n t le c a n t o n i n h a b i t é est d é p o u r v u . L e s I n d i e n s m ê m e l ' o n t é v a c u é à c a u s e d u m a u v a i s a i r . L'officier, les s o l d a t s , les d é l é g u é s d e l ' a d m i n i s t r a t i o n s o n t d a n s le p l u s t r i s t e é t a t . Il n ' y a q u e d e la v i a n d e s a l é e , a u c u n fruit, et p a s m ê m e u n c i t r o n p o u r c o r r i g e r la m a u v a i s e q u a l i t é d e l ' e a u . C e s r a i s o n s i m p é r i e u s e s n o u s font p e n s e r q u e ce p o s t e d o i t ê t r e transféré à S i n n a m a r y , éloigné de 4 à 5 lieues. » 0

1. D a n s l ' u n e n o t a m m e n t il dit : « Si le g o u v e r n e m e n t d e F r a n c e n e d é s i r e q u e la m o r t d e ces m a l h e u r e u x , il s e r a i t p l u s p r o m p t et m o i n s b a r b a r e d e les faire f u s i l l e r et d e m e t t r e fin a u x s o u f f r a n c e s i n o u ï e s d o n t ils s o n t victimes. Mais p o u r q u o i serais-je c o n d a m n é , ainsi q u e m e s braves Alsac i e n s et les e m p l o y é s q u i s o n t a v e c n o u s , à s u b i r le m ê m e s o r t q u e c e s m a l h e u r e u x p r o s c r i t s ? D i x h o m m e s d e m o n d é t a c h e m e n t o n t déjà p e r d u la v i e ; les a u t r e s , a i n s i q u e m o i , n e t a r d e r o n t p o i n t à les s u i v r e , si v o u s n e p r e n e z d e s m e s u r e s p r o m p t e s p o u r n o u s t i r e r d e ce l i e u d ' h o r r e u r et d e désolation. »


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PITOU

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purificatrice, semblait porter au ciel le témoignage de leur affreux m a r t y r e . A S i n n a m a r y , quarante-cinq de ces m a l h e u r e u x devaient encore m o u r i r des suites de leur séjour à K o n a m a n a . E n s o m m e , sur cent c i n q u a n t e - q u a t r e déportés envoyés sur ce sol m e u r t r i e r , cent onze y avaient trouvé la mort, et soixante-quatorze n'y étaient restés q u ' u n mois ! L'appellation de T r o n s o n - D u c o u d r a y se trouvait d o n c terriblement vérifiée, et cette peine de la déportation, c o m m e la comprenait le Directoire, était bien réellement u n e « guillotine sèche », m o i n s expéditive que l'autre, plus h y p o c r i t e , mais aussi s û r e . T e l s furent les faits lamentables, dont Ange Pitou prit c o n naissance p e n d a n t son séjour à S i n n a m a r y et à K o n a m a n a , en avril et mai 1 7 9 9 , où il examina les comptes du garde-magasin Beccard : il eut à sa disposition les pièces officielles de ce long nécrologe, et il prit avec soin des notes, par le moyen desquelles l'histoire a pu être renseignée avec une précision vengeresse sur d'aussi inqualifiables procédés.


CHAPITRE

L'AGENT CHISE.

BURNEL. — A N G E —

LE

18

VI

P I T O U MIS EN CORRECTION

BRUMAIRE

A CAYENNE.

A LA F R A N -

VICTOR

HUGUES.

RETOUR DES PROSCRITS.

Ange Pitou prolongea le plus qu'il put son séjour à S i n n a mary, et l'examen des comptes de Beccard lui fut, à cet effet, u n prétexte des plus favorables : la pensée de n'être à charge à p e r s o n n e , la r é u n i o n des déportés, la nouveauté, l'imprévu d o n n a i e n t des attraits relatifs à ce lieu p o u r t a n t r e d o u t é ; puis il avait payé au climat le tribut de r i g u e u r , il était d o n c t r a n q u i l lisé de ce côté. Son caractère redevint joyeux, car la tristesse avait peu de prise sur cette n a t u r e mobile et légère; la présence du c h a n t e u r populaire fut d o n c p o u r les proscrits u n e distraction précieuse, et ses c h a n s o n s r a m e n è r e n t u n peu de gaieté parmi ce peuple d o u l o u r e u x . Il fit alors la connaissance de B a r b é - M a r b o i s , relégué à Sinn a m a r y , et n o u a avec lui des relations amicales, dont les liens, par la suite, devaient se resserrer. Le 17 t h e r m i d o r an V I I I (4 août 1799), A n g e P i t o u avait réintégré K o u r o u , et B a r b é Marbois lui vint r e n d r e visite, c o m m e il en a témoigné dans

son Journal d'un déporté non jugé : On compte à Kourou six ou sept déportés. Un d'eux est le citoyen Pitou, homme de lettres, suivant les procès-verbaux de déportation. Des chansons qu'on avait jugées contre-révolutionnaires ont été la cause de son bannissement. Deux années de séjour et le soleil de la Guyane ont fort bruni son teint, mais Phébus lui a conservé ses inspirations poétiques : L a p e l l e si c a n g i a , il c o s t u m e n o n m a i .


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203

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Le citoyen Pitou a répété ses couplets, et, mis en prison par le citoyen Burnel, il a diverti et apprivoisé ses gardiens, en leur faisant entendre ses chants royaux 1

Cet accident, auquel Barbé-Marbois fait allusion, se place ici-même ; mais, avant de le conter, il importe q u e le lecteur connaisse et B u r n e l , le nouvel agent de C a y e n n e , et la situation de la colonie à cette époque. Fils d ' u n h o m m e de loi breton et ivrogne, Burnel, au c o u r s de ses voyages, avait été jeté dans l'île de F r a n c e , où il professa des théories si incendiaires, q u e les colons, effrayés, le réexpédièrent à la m é t r o p o l e . Il intrigua alors près du Directoire, qui le n o m m a agent à cette m ê m e île, avec mission d'y apporter le décret de la liberté des n o i r s ; cette fois, il faillit être p e n d u , et il dut quitter p r é c i p i t a m m e n t cette terre inhospitalière, où il risquait fort de n'être jamais bien compris. O n lui conféra alors le titre d'agent de C a y e n n e ; il se fit faire u n éclatant uniforme, et chargea d u soin de la justice son père, qui était l ' u n des piliers de tous les b o u c h o n s de la r u e T r a î n é e . 2

B u r n e l n'avait q u ' u n plan en débarquant dans la colonie, s'enrichir r a p i d e m e n t ; mais son prédécesseur avait déjà travaillé dans le m ê m e sens et de façon à retarder fortement la réalisation d'un tel projet : les caisses étaient vides, le commerce de piraterie en baisse, la récolte en grande partie expédiée en E u r o p e ; il fallait, au r e b o u r s , solder la milice, pourvoir à l'entretien des déportés, et, p o u r l u i - m ê m e , Burnel, faire sa bourse et c o n tenter ses créatures. Le p r o b l è m e était difficile : p o u r le résoudre il m i t en œuvre des m o y e n s a d m i r a b l e s . A l'extérieur, il visa particulièrement la Guyane hollandaise et S u r i n a m : il avait des ordres secrets de faire circuler s o u r d e m e n t dans cette colonie le décret de la liberté des noirs ; c o m m e , d'autre part, l'alliance entre la France et la H o l l a n d e imposait au g o u v e r n e u r de S u r i n a m de grands m é n a g e m e n t s envers l'agent de C a y e n n e , ce dernier spécula sur la désorganisation qu'apporterait dans cette colonie la promulgation de ce décret, et il envoya à S u r i n a m de si n o m b r e u x émissaires p o u r soulever les nègres, travailla tant et si bien q u e , pour conjurer ces

1.

B a r b é - M a r b o i s , Journal

d'un

déporté

non jugé,

B r u x e l l e s , 1 8 3 5 , t. I I ,

p . 1 8 1 . — P o u r l e s r é f é r e n c e s d e ce c h a p i t r e , v o i r le t o m e II d u à Cayenne, d e l a p a g e 152 à la fin. 2. A u j o u r d ' h u i î l e d e l a R é u n i o n .

Voyage


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dangers, la colonie de S u r i n a m se mit, au grand détriment de la F r a n c e , sous la protection de l'Angleterre. A l'intérieur, il utilisa particulièrement le système des c o n s p i rations, et son p r e m i e r soin fut de soulever les mulâtres contre les blancs. Son intention avait d'abord été de profiter du désordre p o u r butiner à son aise, mais, voyant les dangers de cette m a n œ u v r e , il changea ses batteries et se résolut à sauver les blancs : il fit d o n c arrêter les mulâtres et les nègres, qu'il avait excités à la révolte, et son père les c o n d a m n a à des peines sévères; se t o u r n a n t alors du côté des colons, il q u é m a n d a la r é c o m p e n s e de ce service. Il avait ainsi trouvé sa voie, et la défense des blancs allait devenir sa s u p r ê m e ressource ; mais c o m m e aussi il fallait m é n a g e r les nègres en vue des élections, dès qu'il eut palpé l'argent, il relaxa tous ceux qu'il avait fait e m p r i s o n n e r . P o u r ces élections B u r n e l choisit c o m m e candidat, son père auquel un g r o u p e d'électeurs opposa l'ancien g o u v e r n e u r J e a n n e t ; mais, en dépit d'une haute pression officielle, l'agent, mal vu des blancs qu'il avait trop de fois sauvés, détesté des m u l â t r e s , ne p u t faire réussir la c a n d i d a t u r e de son c h o i x ; il en devint furieux, et les déportés éprouvèrent les premiers effets de sa colère . 1

2

3

1. S e u l e m e n t , p o u r forcer la s o m m e , il fallait v a r i e r o u c o r s e r la c o n s p i r a t i o n . U n e fois il c h o i s i t c o m m e d u p e le c o m m a n d a n t d e la force a r m é e D e s v i e u x : il r é u n i t d o n c l e s p r i n c i p a u x f o n c t i o n n a i r e s d e l a c o l o n i e et l e u r fit p a r t d e s o n i n t e n t i o n d e d é p o r t e r les p r o p r i é t a i r e s r i c h e s et r o y a l i s t e s ; il d e m a n d a , e n c o n s é q u e n c e , à c h a c u n d ' e u x , d e l u i p r é s e n t e r e n ce s e n s u n e l i s t e m o t i v é e . Ceci fait, il e n v o y a D e s v i e u x e n m i s s i o n à S i n n a m a r y p o u r p r é p a r e r la p l a c e d e s p r o c h a i n s d é p o r t é s ; p e n d a n t ce t e m p s , il m e t t a i t l e s s c e l l é s c h e z l u i , l e u r m o n t r a i t la liste p r é p a r é e et l e s d i s p o s i t i o n s q u ' é t a i t a l l é p r e n d r e D e s v i e u x ; il d e m a n d a 40,000 f r a n c s a u x c o l o n s q u i les l u i d o n n è r e n t , et il e m b a r q u a D e s v i e u x p o u r S a i n t - C h r i s t o p h e . 2. L a façon d o n t les n è g r e s c o m p r e n n e n t et e x e r c e n t l e u r s d r o i t s é l e c t o r a u x n e diffère p a s s e n s i b l e m e n t d e la c o m p r é h e n s i o n q u e c e r t a i n s d e n o s c o n t e m p o r a i n s o n t d u suffrage u n i v e r s e l : « L e s c h o i x s o n t faits à l ' a v a n c e , la m a j o r i t é d e s v o t a n t s est c o m p o s é e d e n è g r e s , q u i n o m m e n t l e u r s c o n f r è r e s p o u r é l e c t e u r s ; ils n e s a v e n t p a s lire et s o n t à la d é v o t i o n d e l ' a g e n t q u i i n f l u e n c e o u v e r t e m e n t les a s s e m b l é e s ; il a t t e n d les é l e c t e u r s a u D e g r a s ( s u r l a rive d u fleuve), les fait e m m e n e r a u c a b a r e t , o n p a i e l e u r d é p e n s e ; e n t r e la p o i r e et le f r o m a g e o n l e u r d e m a n d e q u i ils v o n t n o m m e r . S'ils n e c o n n a i s s e n t p e r s o n n e , o n a u n e l i s t e d o n t o n l e u r a p p r e n d les n o m s ; s'ils o n t fait u n a u t r e c h o i x q u e c e l u i d e l ' a g e n t , o n l e u r o b j e c t e q u e le c a n d i d a t d e la liste r é u n i t t o u s les s u f f r a g e s . L e s b l a n c s n ' o n t p r e s q u e p a s v o i x d é l i b é r a t i v e , o n les t r a i t e d e r o y a l i s t e s q u a n d ils font c h o i x d ' u n h o n n ê t e homme. » 3. Il l e u r a d r e s s a i t a i n s i , le 4 floréal a n VII ( 2 3 a v r i l 1 7 9 9 ) , l ' e x t r a o r d i -


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U n véritable régime d'oppression c o m m e n ç a dès lors p o u r la c o l o n i e ; Burnel multiplia les réquisitions de bétail et de vivres, exigea des propriétaires le paiement du sixième brut de leur revenu et le réglement immédiat de l'arriéré de leurs c o n t r i b u tions, d i m i n u a la ration des déportés, bref, a c c u m u l a au chef-lieu toutes les richesses de la colonie, qu'il comptait quitter sous peu. Le 15 septembre, deux frégates et un p o n t o n anglais vinrent incendier le poste des Islets de C a y e n n e ; pris de peur, B u r n e l fit déclarer l'état de siège, et établit sur les propriétés et les individus u n système de réquisitions féroces. T o u s les nègres alors a c c o u r u r e n t au chef-lieu, les vivres m a n q u è r e n t , et le désordre fut à son comble ; en conséquence, l'agent parla d'émettre 400,000 livres de papier p o u r remplacer les m a r chandises et le n u m é r a i r e absents : Je n'ai jamais vu, écrit Ange Pitou, de situation plus critique que celle de Cayenne à cette époque; l'agent et sa cour, d'un côté, ne voyaient que la mort; les habitants et les déportés que le pillage et le meurtre. Chaque jour éclairait de nouvelles persécutions. L'agent scrutait jusqu'au fond de l'âme tout ce qui l'entourait; il arrachait les habitants et les déportés de leurs retraites; il les incarcerait sans raison et les relaxait de même; il s'enflammait, s'apaisait, proposait des mesures, les combattait, les adoptait, les rejetait dans le même instant; enfin, nous vivions dans le désespoir et l'effroi. C o m m e il était de règle, dans les colonies, de se débarrasser des agents antipathiques, u n e conspiration se forma contre B u r n e l ; les blancs et les gens de couleur libres se réunirent, dans ce but naire proclamation suivante : « E n n e m i s d e la r é p u b l i q u e , q u i a été o b l i g é e d e v o u s v o m i r d e son s e i n , v o u s t o u s , r o y a l i s t e s d é p o r t é s , d o n t l ' e s p r i t r e m u a n t et les i n t r i g u e s o n t , je n ' e n p u i s d o u t e r , p r o v o q u é t o u t e s les c r i s e s q u i o n t p e n s é p e r d r e la c o l o n i e , vous ne deviez pas vous a t t e n d r e à trouver place d a n s u n e p r o c l a m a t i o n a d r e s s é e à d e s c i t o y e n s f r a n ç a i s : q u e v o t r e s u r p r i s e cesse ; je n ' a i q u ' u n m o t à v o u s d i r e , il s e r a c l a i r , m a i s d u r . P u i s q u e t o u t ce q u e l ' h u m a n i t é , c o n c i l i é e a v e c m o n d e v o i r , m ' a p o r t é à faire p o u r v o u s n ' a p a s suffi p o u r o b t e n i r d u p l u s g r a n d n o m b r e la t r a n q u i l l i t é q u i c o n v i e n t s e u l e à v o t r e p o s i t i o n , je v o u s p r é v i e n s q u e le p r e m i e r q u i s e r a c o n v a i n c u d ' a v o i r f o m e n t é la s é d i t i o n p a r m i les c u l t i v a t e u r s et p o r t é ces h o m m e s c r é d u l e s à l ' a b a n d o n d e s t r a v a u x d e la c o l o n i e , s e r a j u g é c o m m e p e r t u r b a t e u r d e l ' o r d r e p u b l i c , c o m m e e n n e m i i r r é c o n c i l i a b l e d e la c o l o n i e ; q u e les i n s e n s é s , q u i o s e n t p r o t é g e r avec j a c t a n c e les e n n e m i s de la r é p u b l i q u e , a p p r e n n e n t q u e je les c o n n a i s t o u s , et q u e je les r e n d s p e r s o n n e l l e m e n t r e s p o n s a b l e s d e t o u t e s les m e n é e s , faits et g e s t e s d e l e u r s p r o t é g é s . S o u s u n g o u v e r n e m e n t j u s t e et f e r m e , les b o n s c i t o y e n s d o i v e n t s e u l s v i v r e t r a n q u i l l e s , l e s a u t r e s d o i v e n t t o u j o u r s v o i r s u s p e n d u le g l a i v e d e la loi. »


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aux déportés et au bataillon d'infanterie, c o m m a n d é p a r F r e y t a g . L'agent voulut alors déporter l'état-major ; mais le m é c o n t e n t e m e n t éclata, et la m a i n fut mise s u r le bâtiment où il avait e m b a r q u é son père, sa femme et toute sa f o r t u n e ; d u c o u p il revint aux s e n t i m e n t s de la plus exemplaire d o u c e u r . Ange P i t o u n'était point resté indifférent à la révolte qui se tramait contre B u r n e l ; il ne pouvait y p r e n d r e u n e part bien active puisqu'il était rentré à K o u r o u , mais ses v œ u x et ses c h a n s o n s allaient a u x révoltés. L e 23 vendémiaire an V I I I , il écrivait à Freytag u n e lettre assez vive contre B u r n e l ; Freytag était absent, la lettre t o m b a entre les m a i n s d u g o u v e r n e u r . Celui-ci l'ouvrit, puis la fit remettre à son adresse et dépêcha de suite à K o u r o u u n capitaine et six g e n d a r m e s p o u r p e r q u i s i tionner au domicile d u c h a n t e u r ; après q u o i , l'infortuné, les fers a u x pieds et a u x m a i n s , fut conduit à C a y e n n e et e m p r i s o n n é , après douze lieues faites sous u n soleil ardent, à travers des sables m o u v a n t s . Le l e n d e m a i n m a t i n , sous m ê m e escorte, il était i n t r o d u i t devant B u r n e l , q u i , p o u r la circonstance, avait endossé son grand c o s t u m e , et s'était e n t o u r é de tous ses fonctionnaires. Il lui d e m a n d e s'il reconnaît la lettre en q u e s t i o n ; c o m m e justification l'inculpé expose h a r d i m e n t à son juge tous les griefs q u e l'on a contre son a d m i n i s t r a t i o n , il parle avec u n e certaine éloquence, qui d'ailleurs reste sans succès : B u r n e l lui déclare qu'il fera de lui u n exemple terrible, et il est reconduit en prison et m i s au secret. L e g o u v e r n e u r était p o u r lors occupé à e m b a r q u e r s u r u n vaisseau danois sa famille et le fruit de ses rapines : aussi ces préoccupations lui firent-elles oublier son prisonnier, q u i resta au cachot j u s q u ' a u 9 b r u m a i r e , o ù , de sa p r o p r e autorité, B u r n e l le c o n d a m n a à travailler au desséchement des m a r a i s de la F r a n c h i s e , territoire acquis à la R é p u b l i q u e , par suite de l'émigration forcée de son propriétaire. Situé à neuf milles de C a y e n n e , au bord de la rivière de R o u r a , cet établissement de la F r a n c h i s e était u n e invention de Collot d ' H e r b o i s : les nègres c o n d a m n é s y étaient envoyés p o u r u n temps déterminé ; ils recevaient quatre-vingts coups de fouet à leur entrée et soixante à leur sortie, et on les employait à dessécher 1

1. L e t e x t e Bulletin 1897).

de cette lettre a été

de l'Académie

des Sciences,

publié Arts

p a r M. H e n r i L u m i è r e , d a n s et Belles-Lettres

de Caen

le

(année


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ce sol fertile, mais marécageux, dont les é m a n a t i o n s m é p h i tiques d o n n a i e n t à ceux qui le cultivaient u n e sorte de peste, n o m m é e 1'épian. Le régisseur avait reçu l'ordre de faire travailler A n g e P i t o u : il le conduisit à u n e cabane infecte, dans laquelle soixante nègres dansaient ou d o r m a i e n t autour d'un grand feu. U n ulcère, qui lui survint à la jambe, le contraignit au repos et lui d o n n a le loisir de songer aux h o r r e u r s de sa position. T r i s t e s , bien tristes furent les soirées passées dans ce karbet à écouter, à la l u e u r d'un tison fumeux, les entretiens des nègres soupant d'une panade de bananes et de mauvais bœuf portugais, c o n t a n t d'extraordinaires aventures, accompagnées de cris d ' a n i m a u x , de chants d'oiseaux ou de tout autre bruit, indiqué dans le récit, et q u e les auditeurs ou les n a r r a t e u r s imitaient p o u r en accentuer l'intelligence ! Mis au c o u r a n t de cette infortune, Barbé-Marbois et LaffonLadebat envoyèrent alors u n subside au pauvre c h a n t e u r , q u i leur en d o n n a u n reçu. Quelle était la provenance exacte de cet a r g e n t ? Barbé-Marbois déclare q u e l'évêque de Saint-Pol-deLéon avait fait parvenir mille louis aux prêtres déportés, p a r l'intermédiaire de M . Coétlosquet à S u r i n a m ; Ange P i t o u affirme, au contraire, q u e ce furent les Anglais et les compag n o n s de L o u i s X V I I I q u i leur envoyèrent cent mille francs par S u r i n a m . . . Il y a p r o b a b l e m e n t exagération sur le chiffre, mais je pense q u e la vérité se trouve ici, du côté de P i t o u , q u i , d u reste, n'a jamais varié dans cette affirmation, et q u e l'évêque de Saint-Pol-de-Léon ne fut dans cette circonstance q u ' u n intermédiaire

1. Voici ce q u ' o n t d i t B a r b é - M a r b o i s et A n g e P i t o u à c e sujet : « L ' é v ê q u e d e S a i n t - P o l - d e - L é o n fit p a r v e n i r a u x d é p o r t é s 1,000 l o u i s . L a s o m m e fut a p p o r t é e à S u r i n a m p a r M . C o ë t l o s q u e t ; e l l e n ' é t a i t d e s t i n é e q u ' a u x p l u s p a u v r e s et d e v a i t l e u r ê t r e d i s t r i b u é e d a n s la p r o p o r t i o n d e l e u r s b e s o i n s . . . L ' h a b i t u d e d e c r a i n d r e B u r n e l , l ' u s a g e , o ù il é t a i t d e c o n v e r t i r e n d é l i t l e s c h o s e s les p l u s l é g i t i m e s , d é t e r m i n è r e n t l ' a g e n t p r i n c i p a l de c e t t e œ u v r e d e b i e n f a i s a n c e à se s e r v i r d e d i s t r i b u t e u r s i n t e r m é d i a i r e s » ( B a r b é - M a r b o i s . Journal

d'un déporté

non jugé,

t. II, p .

173).

« D u 20 a u 3o p r a i r i a l a n V I I , o n n o u s i n f o r m e q u e n o u s a v o n s d e s fonds à S u r i n a m : o n n o u s d e m a n d e la liste d e c e u x q u i o n t s u r v é c u à d e si g r a n d s m a l h e u r s . T a n d i s q u e les nations étrangères à qui nous aurions d û être indifférens, d o n n a i e n t d e s leçons d ' h u m a n i t é à B u r n e l . . . (Ange Pitou, Voyage

à Cayenne.

1 8 0 4 . t . II p . 1 7 0 ) .

« L e s A n g l a i s e t l e s c o m p a g n o n s d e L o u i s XVIII n o u s e n v o y e n t 1 0 0 , 0 0 0 fr. p a r S u r i n a m » ( I d . Une vie orageuse. 1 8 2 0 , t. I I I . p . 4 7 ) .


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Le séjour d'Ange Pitou à la F r a n c h i s e devait être de courte durée, car la situation de la G u y a n e fut bientôt modifiée. L'autorité de B u r n e l atteinte autant q u e son prestige, son maintien à la tête de la colonie devenait i m p o s s i b l e . P o u r ressaisir son pouvoir, il eut encore r e c o u r s à son procédé familier : il fomenta u n e i n s u r r e c t i o n a r m é e des nègres contre les blancs ; mais p r é v e n u s , les colons résolurent de se défendre. Ils prirent conseil de B a r b é - M a r b o i s et de Laffon-Ladebat ; les noirs furent désarmés, et, q u a n d deux cents d'entre eux se présentèrent avec des intentions belliqueuses, dix grenadiers, c o n d u i t s par u n capitaine, les mettaient en j o u e . . . et en fuite. Les colons alors invitèrent Burnel à aller exercer plus loin ses talents ; celui-ci o b t e m p é r a à leurs désirs, résigna ses fonctions, et fit voile vers la m é t r o p o l e . Le g o u v e r n e m e n t de la G u y a n e passa alors officiellement entre les m a i n s d'un colon, n o m m é F r a n c o n i e , p o u r être exercé effectivement par BarbéM a r b o i s et Laffon-Ladebat. Ces faits se passaient à C a y e n n e le 19 b r u m a i r e de l'an V I I I (10 n o v e m b r e 1799) le jour m ê m e o ù , sur l'ordre de B o n a parte, le général Leclerc et quelques grenadiers expulsaient le Conseil des Cinq C e n t s , et o ù , p o u r la première fois, le r o u l e m e n t du t a m b o u r couvrait la voix des politiciens. D a n s les deux m o n d e s u n 18 fructidor à r e b o u r s était opéré contre ceux q u i avaient bénéficié du premier. A cet effet, dix grenadiers avaient été employés à C a y e n n e , il n ' e n avait fallu guère plus en F r a n c e ! 1

Le départ de B u r n e l et l'intérim de F r a n c o n i e d o n n è r e n t quelque liberté aux déportés ; a u c u n d'eux, cependant, n ' e n profita p o u r tenter u n e fuite, dont le succès alors eût été certain ; on compte plusieurs évasions, q u a n d les agents directoriaux gouvernaient la colonie et q u e l'insuccès d'une telle entreprise avait p o u r conséquences la m o r t ou la prison, plus terrible souvent q u e la m o r t ; on ne relève a u c u n e tentative de ce genre à

I. E t d a n s l a n u i t q u i s u i v i t , « v e r s d e u x h e u r e s d u m a t i n , d e s feux b r i l l è r e n t t o u t à c o u p . . . C ' é t a i e n t d e s l u m i è r e s s e m b l a b l e s à d e s é t o i l e s , et q u i p a r c o u r a i e n t r a p i d e m e n t le firmament d a n s toutes les directions. Ces m é t é o r e s e m b r a s a i e n t u n e v a s t e p a r t i e d u ciel, e t s u r t o u t a u n o r d . Il y e u t q u e l q u e s i n s t a n t s d ' u n é c l a t si vif, q u ' o n n e p e u t le c o m p a r e r q u ' a u x g e r b e s f l a m b o y a n t e s l a n c é e s d a n s l e s feux d ' a r t i f i c e s . C e p h é n o m è n e d u r a p r è s d ' u n e h e u r e e t d e m i e . L ' a t m o s p h è r e é t a i t p u r e e t s a n s n u a g e s ; il n ' y a v a i t ni v e n t , n i p l u i e » ( R a p p o r t d u c h i r u r g i e n d e l ' h ô p i t a l d e C a y e n n e , c i t é p a r B a r b é - M a r b o i s . Journal

d'un déporté

non jugé.

t . I I . p . 1o5).


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cette époque où la faveur du g o u v e r n e m e n t en mettait toutes les facilités à leur disposition : la crainte de désobliger qui leur témoignait d'égards inaccoutumés les retenait plus s û r e m e n t que la surveillance la plus étroite. Ange Pitou profita de cette accalmie pour faire u n e petite excursion chez les Caraïbes, qui habitaient au sud de K o n a m a n a . Je ne le suivrai point dans ces lointains parages, et ne dirai pas ses amitiés avec les Indiens, le risque de la vie qu'il c o u r u t chez les a n t h r o p o p h a g e s , son mariage avec une sauvagesse, les aventures bizarres dont il fut le héros, les remarques qu'il fit sur ces peuplades diverses : il est, en effet, presque impossible de distinguer avec certitude, dans le récit qu'il n o u s en d o n n e , où la réalité finit et où la fantaisie c o m m e n c e ; mais le lecteur, qui voudrait être renseigné sur ce sujet, que je tiens hors de m o n récit, sera servi à souhait par la lecture du Voyage à Cayenne \ Ce voyage d u r a trois semaines, et, le 1 janvier 1800, notre personnage se trouvait à K o r o n i , près de K o u r o u . Sa situation avait, en effet, été modifiée par suite de la mort de son protecteur Colin, survenue au temps de sa détention à F r a n chise : désormais, il n'avait plus d'hôte, il ne pouvait plus compter sur cet h o m m e excellent, son précieux a p p u i , sur cet ami constant des jours m a l h e u r e u x . La mort, d'ailleurs, r e n o u velait les divers a r r a n g e m e n t s de vie : Ange Pitou forma donc u n e association nouvelle avec Pavy, Margarita, deux des survivants de la case Saint-Jean, et Rubline, u n prêtre du Loiret, qui, à l'exactitude des m œ u r s , joignait une cordialité franche et enjouée. C h a q u e jour, au lever du soleil, les quatre déportés allaient goûter la fraîcheur du matin sur le rivage de la mer, parlant de la patrie absente et des chances de retour : le 7 janvier, u n e salve de vingt et un coups de canon interrompait leurs réflexions, et leur a n n o n ç a i t l'arrivée du nouvel agent Victor H u g u e s , n o m m é par le Directoire aux lieu et place de B u r n e l . Mais le navire qui l'amène apporte aussi des nouvelles de F r a n c e , et quelles nouvelles! Le 18 b r u m a i r e avait changé l'état du pays : le Directoire ayant fatigué tout le m o n d e , Bonaparte avait pris le pouvoir comme on cueille u n fruit m û r , et le soldat avait fait taire les parlementaires b o u r d o n n a n t s ; après toute cette trépidation le pays, désireux de tranquillité, acceptait un régime autoritaire c o m m e une cure bienfaisante, et c'était er

1. T o m e II, d e la p a g e 1 9 1 à la p a g e 2 7 9 . 14


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B o n a p a r t e , contre qui il avait c o m b a t t u au 13 vendémiaire, B o naparte, d o n t il avait, au 18 fructidor, poursuivi la mise hors la loi, B o n a p a r t e , le général jacobin que les royalistes avaient en aversion parce qu'il s'était c o n s t a m m e n t refusé à jouer au profit de leurs princes le rôle de M o n k , c'était B o n a p a r t e , vers qui se t o u r n a i e n t m a i n t e n a n t les espérances d'Ange P i t o u et de ses compagnons. Le nouvel agent de C a y e n n e , Victor H u g u e s avait été n o m m é par le D i r e c t o i r e ; la nouvelle d u coup d ' É t a t le surprit en rade : il tenait ses expéditions du p o u v o i r déchu, il en changea i m m é diatement la teneur, et, en arrivant à C a y e n n e , il a p p o r t a des passeports à Barbé-Marbois ainsi qu'à Laffon-Ledebat, a s s u r a n t les autres déportés de leur p r o c h a i n rappel. O n devine quels t r a n s p o r t s de joie accueillirent la venue du nouvel agent, et les h e u r e u s e s n o u v e l l e s , d o n t il était p o r t e u r , firent o u b l i e r la fâcheuse r e n o m m é e , qui de la G u a d e l o u p e , où il avait exercé, l'avait précédé en G u y a n e . C'était, d'ailleurs, u n caractère à p a r t , u n e individualité sur laquelle il est assez difficile de se p r o n o n c e r ; Ange P i t o u en a tracé le portrait suivant : 1

Son caractère est u n mélange incompréhensible de bien et de mal : il est brave et menteur à l'excès, cruel et sensible, téméraire et pusillanime, despote et rampant, ambitieux et fourbe, parfois loyal et simple; son cœur n e mûrit aucune affection; il porte tout à l'excès : il reconnaît l e mérite lors même q u ' i l l'opprime; il s e prévient facilement pour et contre et revient de même... De grandes passions chez lui sont soutenues par une ardeur infatigable, une activité sans relâche, par des vues éclairées, par des moyens toujours sûrs, quels qu'ils soient. Le crime et la vertu ne lui répugnent pas plus à employer l'un que l'autre, quoiqu'il en sache bien faire la différence.... A u reste, il a un jugement sain, une mémoire sûre, un tact affiné par

I. D e s i m p l e m o u s s e , V i c t o r H u g u e s é t a i t d e v e n u p i l o t i n , p u i s b o u l a n g e r à S a i n t - D o m i n g u e ; l o r s d e la p r e m i è r e i n s u r r e c t i o n d e c e t t e c o l o n i e , il p a s s a e n F r a n c e , fut m e m b r e d e la s o c i é t é p o p u l a i r e et d u t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e d e R o c h e f o r t ; le c o m i t é d e s a l u t p u b l i c le n o m m a a g e n t d e la G u a d e l o u p e . Il r e p r i t c e t t e c o l o n i e a u x A n g l a i s et s ' a c q u i t d a n s les A n t i l l e s l ' e s t i m e d e s e n n e m i s , q u ' i l a v a i t v a i n c u s , et l ' e x é c r a t i o n d e t o u s les c o l o n s . S o n a d m i n i s t r a t i o n en G u y a n e fut s e m b l a b l e ; il e m p ê c h a c e t t e c o l o n i e d e t o m b e r a u x m a i n s d e s A n g l a i s , il r a n i m a le c o m m e r c e et t e n t a d'y faire r e v e n i r la p r o s p é r i t é ; m a i s l e s m o y e n s q u ' i l e m p l o y a p o u r a t t e i n d r e ce b u t , n ' é t a i e n t p a s t o u s d e s p l u s l o u a b l e s , et l e s c o l o n s e n e u r e n t b i e n vite a s s e z .


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l'expérience; il est administrateur sévère, juge équitable et éclairé quand il n'écoute que sa conscience et ses lumières. C'est un excellent homme dans les crises difficiles où il n'y a rien à ménager. Aussitôt d é b a r q u é , Victor H u g u e s inspecta la colonie, visita Billaud-Varennes et les déportés de S i n n a m a r y , affirmant à ceux-ci qu'ils se flattaient d'un retour bien problématique et insultant à leur m a l h e u r ; deux jours après, pour leur faire oublier cette première impression, il envoyait à chacun d'eux deux chemises et u n e paire de souliers, quitte à leur faire le l e n d e m a i n de terribles m e n a c e s . Sa politique, au bout de six mois, fut entièrement hostile aux déportés, il réduisit les rations, poursuivit les colons qui leur donnaient asile et manifesta à l'égard de ces m a l h e u r e u x des sentiments particulièrement odieux. Ange P i t o u et ses c o m p a g n o n s — à l'exception de Pavy qui s'était insinué dans les b o n n e s grâces de l'agent — se trouvèrent bientôt dans la plus grande détresse : ils sollicitèrent la p e r m i s sion d'aller au dépôt de S i n n a m a r y ; on leur conseilla de patienter. Ange P i t o u n'en fit rien, il d e m a n d a et obtint u n e audience de Victor H u g u e s : l'agent le prit de très haut, r é p r i m a n d a viol e m m e n t le c h a n t e u r sur son attitude vis-à-vis de B u r n e l , l'assurant qu'à la place de son prédécesseur, il l'eût attaché à quatre piquets et coupé de cinq cents coups de fouet; puis il lui conseilla d ' a b a n d o n n e r toute idée de retour, car si q u e l q u ' u n pouvait attendre son r a p p e l , c'était Billaud-Varennes. Cette entrevue d o n n a à Ange P i t o u l'idée de fuir cette terre de désolation : u n e réaction pouvait survenir en France et p r o l o n g e r indéfiniment leurs m i s è r e s ; une évasion était facile, et le g o u verneur s'en inquiétait assez p e u . Il s'ouvrit de ce projet à Margarita et à R u b l i n e et c o m b i n a les m o y e n s de passer à S u r i n a m sur un canot i n d i e n ; p o u r faire sa paix avec Pavy, avec lequel il s'était brouillé au sujet de l'agent, il crut habile de l'informer de ses desseins, mais celui-ci s'empressa de le d é n o n c e r au maire du canton, et la surveillance redoubla p o u r les déportés. Le I août (13 t h e r m i d o r ) , un navire m a r c h a n d arrivait à Cayenne apportant des lettres individuelles de rappel p o u r plusiers déportés, et à H u g u e s l'ordre du ministre de la m a r i n e d'appliquer aux proscrits la loi du 13 frimaire an V I I I , c'està-dire de les renvoyer en France au fur et à mesure q u e les er


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m o y e n s le permettraient. Le g o u v e r n e u r refusa de c o m p r e n d r e et traita ces infortunés d'autant plus d u r e m e n t que la publication des m é m o i r e s de R a m e l et d'Aymé lui donnait de l'ombrage et qu'il craignait de q u e l q u e s - u n s de ses gouvernés u n traitement pareil. Le 24 décembre 1800 (4 nivôse an V I I I ) , la frégate la Dédaigneuse apporta l'ordre de rappel général des déportés ; le c o m m a n d a n t écrivit à H u g u e s de lui envoyer, sans tarder, tout son m o n d e , car il avait o r d r e de repartir s u r - l e - c h a m p . C o m m e il n'y avait à C a y e n n e a u c u n déporté, le g o u v e r n e u r transmit la b o n n e nouvelle dans toute la colonie, en intimant l'ordre a u x proscrits d'avoir à réintégrer le chef-lieu; mais, la frégate ne devant faire escale q u e cinq jours, le c o m m a n d a n t ne p u t en e m b a r q u e r q u e dix-huit, ceux q u i , se t r o u v a n t le m o i n s éloignés, avaient p u arriver à t e m p s . C e p e n d a n t les autres déportés arrivaient à C a y e n n e en haillons, mais ivres de joie : la Dédaigneuse était toujours en partance. L e c o m m a n d a n t , voulant concilier dans la m e s u r e du possible l'hum a n i t é et la stricte exécution de ses o r d r e s , attendait toujours que l'agent l u i envoyât les autres proscrits ; mais le 1 janvier 1801, au m o m e n t m ê m e o ù les chaloupes d u port les e m b a r quaient, la frégate s'éloignait, chassée p a r des croiseurs anglais, car l'ordre absolu lui avait été d o n n é d'éviter toute r e n c o n t r e . Les infortunés tendent vers le navire des bras désespérés c o m m e p o u r retenir ce beau rêve q u i s'en va, mais en vain; il faut rentrer à C a y e n n e : ils y d e m e u r è r e n t cinq longs m o i s , attendant c h a q u e jour l'instant d u d é p a r t ; Ange Pitou n'avait d'autre consolation qu'en la société de la famille de G o u r g u e s , le maire de K o u r o u er

La nouvelle de l'explosion de la m a c h i n e infernale glaça d'effroi les déportés : c h a c u n alors, p o u r profiter de sa libération, se sauvait c o m m e il pouvait. A u c o m m e n c e m e n t de mai, le brick l'Assistance devait aller à vide à N e w - Y o r k : Ange P i t o u se

1. A n g e P i t o u a é c r i t a u t o m e III d'Une vie orageuse [p. 49) : « D a n s les c i n q p r e m i e r s m o i s d e 1 8 0 1 j ' a i d e m e u r é à C a y e n n e , o ù je v o y a i s s o u v e n t les d e u x s œ u r s e t le frère d e M . G o u r g u e s ; t o u s é t a i e n t v e u f s e t s a n s e n f a n t s ; M G o u r g u e s , v e u v e H e l m i n g e r , la p l u s j e u n e , é t a i t p u l m o n i q u e , elle m e d i s a i t a v e c c e t t e b o n t é t o u c h a n t e : « É p o u s e z - m o i , M. P i t o u , v o u s « serez bientôt veuf; toute n o t r e famille s'éteint, n o s p a r e n t s e n F r a n c e o n t « é t é a s s a s s i n é s p a r le t r i b u n a l r é v o l u t i o n n a i r e ; n o t r e f o r t u n e e n v o s m a i n s « passera à u n honnête h o m m e . » J'avais d o n n é m a parole en France, j'ai v o u l u la t e n i r . » lle


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concerta avec quelques amis pour profiter de l'occasion ; mais ce n'était pas une petite affaire q u ' u n tel voyage, et o ù trouver des fonds ? P e r s o n n e l l e m e n t l'ancien c h a n t e u r était d é b a r q u é en G u y a n e avec quarante s o u s ; tout son avoir se bornait actuellement au m a n u s c r i t de son futur Voyage à Cayenne, et le prix de la traversée était de près de 5oo francs ! P a r b o n h e u r il se trouva q u e l'Assistance était u n e ancienne prise, qui venait d'être revendue par Victor H u g u e s et q u e celui-ci envoyait à un a r m a t e u r de N e w - Y o r k : p o u r q u e le bâtiment ne fît point envie aux Anglais, il lui sembla adroit de le charger de déportés i n d i g e n t s ; parmi ceux qui sollicitaient leur retour, il en choisit d o n c sept qui pouvaient payer les frais du voyage, Ange Pitou fit le h u i t i è m e . L ' e m b a r q u e m e n t fut p o u r t a n t contrarié p a r le mauvais état de la mer, et le brick mit à la voile trois jours de suite sans pouvoir sortir d u p o r t ; mais enfin, le 26 mai 1801 (7 prairial an IX), le départ fut effectué, et Ange Pitou et ses c o m p a g n o n s eurent la joie de voir disparaître peu à peu dans la b r u m e cette terre funeste, où tant de leurs camarades étaient restés pour toujours et q u e leur destinée, exceptionnellement favorable, leur permettait de quitter i n d e m n e s . La traversée s'effectua sans incidents notables et le 23 juin ils débarquaient à N e w - P o r t , esquivant ainsi la q u a r a n t a i n e obligatoire à N e w - Y o r k . Ils restèrent cinq jours à N e w - P o r t , où ils reçurent u n excellent accueil, et le 3 juillet ils arrivaient à New-York. Cette ville comptait alors beaucoup de Français, q u i s'y étaient réfugiés pendant la t o u r m e n t e révolutionnaire ; tous rivalisèrent de zèle p o u r fournir aux proscrits les subsides q u i leur permissent de regagner la mère-patrie, et Ange Pitou put ainsi s'assurer le passage à bord de la Sophia. Le vaisseau leva l'ancre, le 23 juillet, avec vingt-trois passagers : la traversée fut c h a r m a n t e , et, le 3o août, à midi, les côtes de F r a n c e et le H a v r e étaient en vue... Mais tout d'un coup le navire s'aperçoit qu'il est cerné par deux frégates anglaises : rien à faire, le bateau français est p r i s o n n i e r 1. L e p r e m i e r b â t i m e n t q u ' i l s c r o i s è r e n t , à l e u r s o r t i e d e C a y e n n e , fut la Chiffonne qui transportait à Mahée-les-Sechelles, soixante-et-onze jacobins, d o n t B o n a p a r t e j u g e a i t b o n d e d é b a r r a s s e r le p a y s ; l ' e x p l o s i o n d e l a m a c h i n e i n f e r n a l e a v a i t é t é le p r é t e x t e d e l e u r d é p o r t a t i o n . P a r m i c e s d e r n i e r s s e t r o u v a i t G u i l l e m o t , le c o m m i s s a i r e d e p o l i c e q u i a v a i t a r r ê t é A n g e P i t o u en 1793 pour l'amener au tribunal révolutionnaire. Les révolutions ont de ces r e t o u r s d e f o r t u n e !


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p o u r avoir voulu entrer dans u n port bloqué. La frégate c o m m a n d a n t e remplace à bord le capitaine et l'équipage par des Anglais, et toute la nuit le bateau reste sur ses ancres, par u n e mer h o u l e u s e , avec ses passagers, incertains du sort qui les attend. Le l e n d e m a i n cependant, il apprenaient que le bâtiment serait envoyé en Angleterre, mais q u e les passagers seraient débarqués au H a v r e ; u n p ê c h e u r français se chargea de leur passage, à raison de cent é c u s ; à 3 h e u r e s , enfin, ils mettaient le pied sur la terre de F r a n c e .


CHAPITRE

RENTRÉE

A PARIS.

VII

NOUVEAUX ENNUIS. — A

SAINTE-PÉLAGIE

:

LE MARQUIS DE SADE. — NOUVELLES MENACES DE DÉPORTATION : INTERVENTION GRATION. —

DE BONAPARTE. —

L E FAUX MILLIARD DE L'ÉMI-

Le Voyage à Cayenne.

Dès qu'il fut en possession du passeport qui lui permettait de circuler en sécurité, Ange P i t o u se rendit à P a r i s , où il arriva le 2 2 fructidor. Sa première visite est p o u r M D e b a r r e , la fiancée, dont la proscription l'avait séparé : il apprend alors q u e la m a l h e u r e u s e enfant, abusée par la publication d'une liste de déportés où son ami était porté c o m m e mort, s'était mariée p o u r plaire à ses parents et était morte en couches, détrompée par la lecture du livre de J.-J. A y m é . Décidément l'infortuné n'avait pas encore lassé le m a l h e u r : ce coup imprévu, joint aux é m o tions du retour et au c h a n g e m e n t de climat, détermina chez lui une maladie, et il dut s'aliter quelques jours. Il logeait chez u n e amie, 4 0 5 , rue J o q u e l e t - M o n t m a r t r e . Sa situation de fortune était peu brillante, il n'avait que des dettes, et des dettes politiques, dont la divulgation eût c o m p r o m i s sa liberté, car Bonaparte ne plaisantait pas avec les conspirateurs royalistes. Il lui fallait d o n c aviser à vivre : à cet effet, il prit u n e place de correcteur d'épreuves au Journal des Débats, et mit en o r d r e le manuscrit de son histoire de la déportation, qu'il avait rédigée en G u y a n e , et dont la publication, pensait-il, devait lui r a m e n e r les faveurs de la fortune. T e n t a t i v e hardie et présomption téméraire, car la législation sur la presse était alors assez étroite et le sujet, p o u r passer i m p u n é m e n t , demandait une légèreté de main que son auteur l l e


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n'avait plus. Il prit conseil de son c a m a r a d e Bertin, directeur du

Journal des Débats, alors e m p r i s o n n é au T e m p l e : celui-ci lui conseilla de c h a n g e r le titre de Soirées des déportés en celui de Voyage forcé

à Cayenne,

et, en mars 1802, Ange Pitou

remettait le m a n u s c r i t de s o n livre au préfet de police avec u n e lettre explicative de ses i n t e n t i o n s . L ' a d m i n i s t r a t i o n comptait encore b o n n o m b r e de jacobins ; les agents de C a y e n n e , B u r n e l et Victor H u g u e s y avaient des a m i s , q u i les avertirent de la critique sévère q u i était faite d'eux et de leur gestion. L ' o u v r a g e p o u r t a n t ne fut examiné q u e p e n dant u n mois, o n d e m a n d a seulement à l'auteur q u e l q u e s m o d i fications insignifiantes, en lui r e n d a n t le m a n u s c r i t avec l'imprimatur : sans défiance, Ange P i t o u le remit à l ' i m p r i m e u r . Mais les amis de Victor H u g u e s s'étaient r e m u é s et étaient arrivés à circonvenir le préfet de police, q u i , le 2 2 g e r m i n a l , d o n n a i t l'ordre de s u s p e n d r e le tirage : le préjudice était i m p o r t a n t , car l'impression d u premier v o l u m e et des deux tiers d u second était achevée et le chiffre du tirage dépassait trois mille ; les scellés furent mis sur les feuilles, qui restèrent alors en dépôt chez le b r o c h e u r . Cette m e s u r e atterra Ange P i t o u q u i , le 9 floréal, en écrivit au ministre de la justice ; l'affaire prit de l ' i m p o r t a n c e , et F o u c h é d o n n a i t l'ordre au préfet de police de vérifier les causes de la d é p o r t a t i o n ; le 1 4 floréal, cette note était mise en m a r g e de la lettre du préfet, t r a n s m e t t a n t le jugement rendu contre l'ancien chanteur : Faire une notte au Ministre pour proposer de le faire arrêter. Il avait été envoyé à Cayenne avec les prêtres dont la déportation était ordonnée par les loix et les arrêtés du Directoire, ces derniers, par des mesures postérieures ont été rappelés : Pitou, déporté, est revenu avec eux en France, son retour était juste, parce que rien n'a encore déterminé que Cayenne ou la Guyane française serait le lieu où on enverrait les déportés en vertu d'un jugement. Mais on n'aurait pas dû le mettre en liberté, on devait le laisser en arrestation et à la disposition du ministre de la justice pour être conduit dans le lieu qui sera fixé. L'autorité administrative ne peut, dans aucun cas, soustraire un individu aux peines prononcées contre lui par un jugement. Pitou est dans ce cas, la peine est prononcée dans le code pénal, il l'aurait subie si on avait désigné le lieu où il doit la subir ; le défaut de signification ne peut changer son état. — Écrire au préfet pour lui donner l'ordre d'arrêter cet individu en lui faisant part des motifs qui donnent lieu à cette mesure. — Écrire au ministre de la justice pour lui donner avis de cette arrestation et lui annoncer que cet individu restera à sa disposition à Paris, s'il ne juge qu'il doive être


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c o n d u i t à l'isle d ' O l e r o n , o ù s o n t c e u x c o n d a m n é s à la d é p o r t a t i o n à Vendome . 1

Le 23 floréal (7 mai), Ange Pitou était effectivement arrêté, et, trois jours plus tard, enfermé provisoirement à Sainte-Pélagie : il fut mis au corridor de l'Opinion où il retrouva, c o m m e c o m p a g n o n s de détention, Lebois, son ancien patron de l'Ami du peuple, Brachet, l'un de s e s jurés au tribunal révolutionnaire en 1 7 9 4 , l ' i m p r i m e u r Vatard, e t le fameux m a r q u i s de Sade, q u ' i l observa tout spécialement. C e m i s é r a b l e — é c r i t - i l — é t a i t si e n t a c h é d e la l è p r e d e s c r i m e s l e s plus i n c o n c e v a b l e s q u e l'autorité l'avait ravalé a u - d e s s o u s d u s u p p l i c e , e t m ê m e a u - d e s s o u s d e la b r u t e , e n le r a n g e a n t a u r a n g d e s m a n i a q u e s : la j u s t i c e , e n n e v o u l a n t ni s a l i r ses a r c h i v e s d u n o m d e c e t ê t r e , n i q u e l e b o u r r e a u e n le f r a p p a n t l u i fit o b t e n i r l a c é l é b r i t é , d o n t il é t a i t si a v i d e , l ' a v a i t r e l é g u é d a n s u n c o i n d e p r i s o n , e n d o n n a n t à t o u t d é t e n u la p e r m i s s i o n d e le d é b a r r a s s e r d e c e f a r d e a u . L ' a m b i t i o n d e l a c é l é b r i t é l i t t é r a i r e fut le p r i n c i p e d e la d é p r a v a t i o n de cet h o m m e qui n'était pas né m é c h a n t . . . on apercevait e n c o r e en lui d e s t r a c e s d e q u e l q u e v e r t u , telle q u e la b i e n f a i s a n c e . C e t h o m m e f r é m i s s a i t à l'idée d e la m o r t et t o m b a i t e n s y n c o p e e n v o y a n t ses c h e v e u x b l a n c s . P a r f o i s il p l e u r a i t e n s ' é c r i a n t d a n s u n c o m m e n c e m e n t de r e p e n t i r qui n'avoit p a s de suite : « Mais p o u r q u o i suis-je a u s s i a f f r e u x ! e t p o u r q u o i l e c r i m e e s t - i l si c h a r m a n t ! il t a l i s e , il f a u t l e f a i r e r é g n e r d a n s l e m o n d e . »

m'immor-

C e t h o m m e a v a i t d e l a f o r t u n e e t n e m a n q u a i t d e r i e n ; il e n t r a i t q u e l q u e f o i s d a n s m a c h a m b r e , e t il m e t r o u v a i t r i a n t , c h a n t a n t e t toujours de bonne h u m e u r , mangeant sans dégoût mon morceau de pain noir ou m a soupe de prison. Son visage s'enflammait de colère. « V o u s êtes d o n c h e u r e u x ? » disait-il — « Oui, Monsieur » — « Heur e u x ! » — « O u i , M o n s i e u r ». P u i s , m e t t a n t la m a i n s u r m o n c œ u r e t g a m b a d a n t , je l u i d i s a i s : « J e n ' a i r i e n l à q u i m e p è s e : j e s u i s u n m y l o r d , M . le M a r q u i s ; v o y e z , j'ai d e la d e n t e l l e à m a c r a v a t e , à m o n m o u c h o i r : v o i l à d e s m a n c h e t t e s d e p o i n t qui n e m ' o n t p a s c o û t é f o r t c h e r , e t a u l i e u d e b r o d e r i e , j e v a i s a m e n e r l a mode d e festanger o u d e franger les h a b i t s . » — « V o u s êtes fou, M. P i t o u . » — « O u i , M . le M a r q u i s , m a i s d a n s la m i s è r e j'ai la p a i x d u c œ u r . » Il s ' a p p r o c h a i t d e m a t a b l e e t m a c o n v e r s a t i o n c o n t i n u a i t : « Q u e lisez-vous là ! » — « C'est la Bible. » — « Ce T o b i e est u n b o n h o m m e ; m a i s ce J o b fait d e s c o n t e s . » — « D e s c o n t e s , M o n s i e u r , q u i s e r o n t d e s réalités p o u r v o u s et p o u r m o i . » — « Q u o i ! d e s réalités, M o n s i e u r ; v o u s c r o y e z à ces c h i m è r e s , et v o u s p o u v e z r i r e ? » — « N o u s

1. A r c h i v e s N a t i o n a l e s . F 6 3 1 3 . D o s s i e r 6 6 o 3 B . P. 7


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sommes fous l'un et l'autre, M. le Marquis, vous, d'avoir peur de vos chimères, moi de rire en croyant à mes réalités . » 1

Ange P i t o u resta quinze m o i s en prison, écrivant sans succès près de deux cents lettres à toutes les autorités ; des amis, c o m m e Mercier, s'employaient bien à améliorer sa situation, mais les jacobins et les amis des agents de C a y e n n e d o n n a i e n t leurs soins à ce qu'il fût à nouveau déporté. Le 21 juillet 18o3, u n de ceux, qui faisaient en sa faveur des d é m a r c h e s au ministère de l'intérieur, le vint avertir qu'il eût à se tenir prêt à partir le 27 p o u r l'île d ' O l é r o n , en c o m p a g n i e d'une cinquantaine de r é v o l u t i o n naires : ses e n n e m i s avaient ainsi trouvé le moyen qu'ils cherchaient depuis l o n g t e m p s , en substituant sur la liste des déportés son n o m à celui de Vatard, l ' i m p r i m e u r du Journal des hommes libres, ils sauvaient u n frère et ami en perdant u n royaliste. Sans tarder, Ange P i t o u d é n o n ç a la machination à C h a p t a l , le m i nistre de l'intérieur; on vérifia le fait, et un r a p p o r t en fut adressé au P r e m i e r C o n s u l , qui remit sur la liste des déportés le n o m de Vatard et effaça celui de P i t o u , d o n t il connaissait cependant les agissements au m o m e n t du 18 fructidor. T r o i s mois e n c o r e , le prisonnier resta à Sainte-Pélagie, et il n'y avait pas de raison p o u r q u e cette situation prit lin : il écrivit alors au chef de l'Etat, qui visitait les départements du N o r d ; la lettre parvint à B o n a p a r t e , qui fut frappé de cette injustice. R e n t r é à Paris le 7 septembre, le 8 il assemblait son conseil privé p o u r examiner le cas de l'ancien c h a n t e u r ; Ange P i t o u trouva en B a r b é - M a r b o i s u n défenseur chaleureux, mais cependant la majorité lui était manifestement défavorable, et T r e i l h a r d , n o t a m m e n t , le représentait c o m m e un royaliste dangereux. « Plaise à Dieu, s'écria alors B o n a p a r t e , que tous ceux qui me servent aient p o u r moi a u t a n t d'énergie qu'il en a m o n t r é p o u r les B o u r b o n s » ! et il signa la grâce du prisonnier . Dès qu'il eut recouvré la liberté, le premier soin d'Ange P i t o u fut d'obtenir u n e décision favorable p o u r la publication de son livre. Déjà la levée des scellés avait été accordée à l'imp r i m e u r L e n o r m a n t ; celui-ci avait, en effet, prétexté le préjudice d'une telle m e s u r e , qui l'obligeait à payer depuis deux ans la location de la c h a m b r e , sur laquelle les scellés avaient été apposés ; Ange P i t o u , à son t o u r , d e m a n d a au ministre de la 2

1. A n g e P i t o u . Analyse

de mes malheurs,

p . 98.

2. V o i r c e t t e l e t t r e d e g r â c e a u x p i è c e s j u s t i f i c a t i v e s .


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PITOU

219

justice l'autorisation de publier son Voyage forcé à Cayenne : l'affaire fut déférée au b u r e a u des journaux, qui déclara que l'ouvrage ne pouvait paraître dans son état actuel et que de n o m breuses c o u p u r e s devaient y être pratiquées. — Lesquelles, d e m a n d a P i t o u ? — N o u s ne p o u v o n s le dire, fut-il r é p o n d u , car ce serait exercer u n e censure que la loi n'a pas établie La situation pouvait durer l o n g t e m p s ; et, d'autre part, il fallait m a n g e r et aviser aux m o y e n s de gagner sa vie : le frère d'un des colons de C a y e n n e , n o m m é Clerine, le logea chez lui, 1195, rue de Miromesnil ; l'ancien ministre révolutionnaire, Garat, alors sénateur, qui s'intéressait à lui, lui confia l'éducation de son fils et le fit entrer c o m m e répétiteur dans la maison d'éducation T h u r o t et G a y v e r n o n , dirigée par des professeurs de l'Ecole p o l y t e c h n i q u e , et où il eut p o u r élèves trois cousins de la future impératrice J o s é p h i n e , les jeunes T a s c h e r de la Pagerie et D e s vergers, qui parlèrent de lui à Bonaparte dans les termes les plus favorables. 2

Ici se place u n très mystérieux incident de la vie d'Ange P i t o u , a u q u e l il ne fit allusion dans ses n o m b r e u s e s publications qu'après 183o et encore à mots très couverts. Autant que j'ai pu le c o m p r e n d r e , de 1801 à 18o3, un milliard (le chiffre est assurément e x a g é r é , c a r Ange P i t o u , c o m m e le peuple, n'avait pas la c o m p r é h e n s i o n très exacte de ces mots million et milliard) un m i l liard de faux billets de la B a n q u e de F r a n c e , qui venait d'être créée, aurait été émis à Paris sous les auspices des comtes de P r o v e n c e et d'Artois, avec les fonds de l'étranger et n o t a m m e n t du tréfoncier de Liège. Ange P i t o u serait alors intervenu efficacement auprès de Bonaparte, l'aurait mis au courant de ce criminel projet et en aurait ainsi empêché la réalisation. Il est à peine besoin de dire que tous les d o c u m e n t s , susceptibles d'élucider cette question, furent soigneusement détruits, et q u e l'affaire elle-même dut être réglée discrètement p o u r

1. C e m ê m e b u r e a u r e c o n n a i s s a i t e n ces t e r m e s l ' i m p a r t i a l i t é et l ' e x a c t i t u d e d e s a l l é g a t i o n s d ' A n g e P i t o u : « l e s p a g e s 7 3 , 7 4 et s u i v a n t e s j u s q u ' à la p a g e 1 1 4 (2° v o l u m e ) offrent u n t a b l e a u affligeant de l e u r s s o u f f r a n c e s . L'auteur

ne paraît

pas avoir

exagéré....

»

Il e x i s t e , d ' a i l l e u r s , a u x A r c h i v e s N a t i o n a l e s , s u r ce p o i n t p a r t i c u l i e r , u n d o s s i e r t r è s c o m p l e t o ù a é t é r é u n i e u n e p a r t i e d e la c o r r e s p o n d a n c e m o t i v é e p a r c e t t e affaire (cf. F 6 3 1 3 . D o s s i e r 6 6 o 3 . B . P . ) 2 . L a n u m é r o t a t i o n d e s m a i s o n s à c e t t e é p o q u e n ' é t a i t p a s faite p a r r u e s , m a i s p a r district. 7


2 20

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éviter u n e panique du m a r c h é , parfaitement justifiée après l'aventure des assignats : la clef de ce mystère se trouvait p r o b a blement dans le dossier secret, remis par Ange P i t o u , sous la Restauration, au conseil des ministres ; le n° 17 porte, en effet, ce titre : « Clef du compte des faux assignats et des faux billets de la B a n q u e de F r a n c e » ; mais ce dossier n'a pas été retrouvé. Aux archives de la B a n q u e de F r a n c e , on déclare bien n'avoir aucune connaissance d'une émission de faux billets à cette é p o q u e ; et cependant le fait est indéniable et attesté dans u n rapport, en date du 18 nivôse an XII (9 janvier 1804), où l'un des agents de la B a n q u e , P e r r e g a u x prévenait Bonaparte de l'apparition de faux billets sur la place de Paris et lui annonçait m ê m e q u e , p o u r atteindre plus s û r e m e n t les faussaires, on allait modifier le type du billet D'autre part, en b r u m a i r e an X I I , Pierre Molette était c o n d a m n é par le t r i b u n a l de la Seine p o u r u n crime analogue et restait six ans aux fers . 1

2

1. Voici le t e x t e d e ce r a p p o r t ( A r c h i v e s N a t i o n a l e s . AF 1067) : « Il a v a i t p a r u , il y a q u e l q u e t e m p s , d e s b i l l e t s d e b a n q u e faux n o u v e l l e m e n t f a b r i q u é s : celui q u i p a r u t le p r e m i e r a v a i t été i n t r o d u i t d a n s u n p a q u e t d e 10,000 f r a n c s d e b i l l e t s et fut p a y é f a u t e d e c e r t i t u d e s u r la p e r s o n n e q u i les a v a i t d o n n é s en p a i e m e n t . Il e n p a r u t e n s u i t e p l u s i e u r s d a n s les m ê m e s m a i n s . O n t r o u v a q u ' i l s v e n a i e n t d ' u n e f e m m e , q u i d é c l a r a l e s a v o i r r e ç u s d ' u n b i j o u t i e r a b s e n t , l e q u e l a é t é p r i s d a n s les d é p a r t e m e n t s , a m e n é à P a r i s . D a n s la c o n f r o n t a t i o n , la f e m m e n ' a y a n t p a s p a r u e x e m p t e d e s o u p ç o n , e l l e a é t é a r r ê t é e , et d a n s ce m o m e n t o n s u i t l'affaire. D a n s l ' i n t e r v a l l e u n a u t r e b i l l e t d e la m ê m e f a b r i q u e a p a r u . O n t r a v a i l l e à force à la c o n f e c t i o n d e s n o u v e a u x b i l l e t s p o u r q u e la loi p u i s s e a t t e i n d r e les faussaires avec sévérité. » IV

2. D a n s u n e lettre, adressée en date d u 9 mai 1826 à Ange Pitou, et q u ' i l est i n t é r e s s a n t d e r a p p r o c h e r d u d o c u m e n t c i - d e s s u s t r a n s c r i t , P i e r r e M o l e t t e m a r q u a i t s o n d é s i r d e se faire r é h a b i l i t e r d u j u g e m e n t r e n d u c o n t r e l u i , e n b r u m a i r e a n X I I , p a r le t r i b u n a l d e la S e i n e : « O u i , — é c r i t - i l , — j'ai é t é a u x fers p e n d a n t six a n s , m o n é p o u s e a été a u s e c r e t p e n d a n t d e u x a n s , m a b e l l e - s œ u r a e u le m ê m e s o r t ; v o u s , m o n a m i , a v e z é t é e n p r i s o n p o u r le m ê m e o r d r e . L e c o n f i d e n t d e G e o r g e s C a d o u d a l é t a i t a v e c v o u s . » A n g e P i t o u lui r é p o n d a i t , le 15 m a i : « P o u r s o l l i c i t e r la r é h a b i l i t a t i o n q u e v o u s d e m a n d e z , il faut d é t a i l l e r les c a u s e s s e c r è t e s d e la catastrophe C e m o y e n d é v o i l e u n s e c r e t d o n t B o n a p a r t e et s o n c o n s e i l , d e v e n u s d a n s c e t t e o c c a s i o n et p a r r e p r é s a i l l e s e n n e m i s p a r t i c u l i e r s d e s B o u r b o n s , o n t j u g é n é c e s s a i r e d e s o u s t r a i r e la c o n n a i s s a n c e a u p e u p l e . . . p e r s o n n e n e sait m i e u x q u e vous c o m b i e n j'ai été victime d a n s cette occas i o n ; j ' i m p r o u v a i le p r o j e t ; je v o u s fis e n t r e v o i r le r é s u l t a t , m a i s je g a r d a i le s e c r e t l o r s q u e l ' u n d e v o u s l ' e û t d o n n é à B o n a p a r t e ; v o u s m e r e n d î t e s j u s t i c e , et N a p o l é o n , a u p r è s d e q u i le d é n o n c i a t e u r a v a i t r e n d u t é m o i g n a g e d e m a d i s c r é t i o n et d e m a fidélité à m o n d e v o i r et a u x B o u r b o n s , d i t à s o n


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PITOU

Quel fut exactement le rôle d'Ange Pitou en cette affaire? Ses affirmations sont assez o b s c u r e s ; il se défend d'avoir été d é n o n ciateur, tout en se faisant gloire d'avoir préservé son pays de cette m a c h i n a t i o n , perpétrée par ses amis : en tout cas, il semble acquis que sa c o n d u i t e , en cette occasion, ne fut pas sans influer sur sa mise en liberté et sur la levée de l'interdiction qui empê-

chait la publication du Voyage à Cayenne. Le 13 frimaire an X I I I , en effet, le bureau de consultation de la liberté de la presse autorisait la publication de l'ouvrage, sous condition de retrancher du titre le mot « forcé » et la qualité revendiquée par l'auteur de « déporté du 18 fructidor », ainsi que diverses pièces relatives à son p r o c è s . Ange P i t o u accepta allègrement, et, le 5 germinal, le livre était mis en vente '. Le Voyage à Cayenne déroute un peu la critique. L ' o n y r e m a r q u e tous les défauts, qui, par la suite, r e n d r o n t illisibles les ouvrages d'Ange Pitou : passons c o n d a m n a t i o n sur le style qui, alerte et aimable à diverses reprises, une ou deux fois de g r a n d e allure, n'est que trop souvent vicié par l'emphase et le mauvais goût, car ces défauts sont imputables autant et plus à l'époque qu'à l'écrivain. Mais ce qui gâte le talent de notre auteur (si ce terme n'est pas trop prétentieux), c'est la confusion, le m a n q u e de m é t h o d e , le défaut d'ordre et de suite ; il semble en avoir eu conscience, q u a n d il donnait comme sous-titre à l'un de ses écrits : « des matériaux p o u r l'histoire ». C'est bien cela, en effet : l'œuvre générale d'Ange Pitou évoque l'idée de matériaux n o n apprêtés ni appareillés ; en les dégageant des

c o n s e i l p r i v é q u i o p i n a i t à m e faire r é e x p o r t e r p o u r c e t t e o p é r a t i o n : Q u e t o u s c e u x q u i m ' a p p r o c h e n t m e s e r v e n t avec a u t a n t de fidélité et d ' h o n n e u r q u e P i t o u a servi la m a i s o n d e B o u r b o n ; m o i , je lui r e n d s la l i b e r t é p l e i n e et e n t i è r e . (Diverses

pièces

concernant

les réclamations

de L.-A.

Pitou.)

C e n ' e s t q u ' e n 1 8 3 8 , d a n s s e s Pétitions et révélations aux C h a m b r e s , q u ' A n g e P i t o u r e p a r l e d e c e t t e affaire. A la p a g e 3 o , il é c r i t : « E n 1 8 0 1 , 1 8 o 3 , 1 8 1 1 , L o u i s A n g e P i t o u a p r é s e r v é son p a y s de l ' é m i s s i o n d ' u n m i l l i a r d d e faux b i l l e t s d e la B a n q u e d e F r a n c e , f a b r i q u é s p a r et p o u r l ' é m i g r a t i o n . » E t à la p a g e s u i v a n t e , il cite le t r é f o n c i e r d e L i è g e c o m m e p a r t i c i p a n t à c e t t e o p é r a t i o n d e s faux b i l l e t s « f a b r i q u é s à P a r i s s o u s les a u s p i c e s d e s c o m t e s d ' A r t o i s et d e P r o v e n c e ». Il p a r l e e n c o r e d e cette affaire d a n s le Mandat-Titre de ma créance : « D e 1 8 0 1 à 1 8 o 3 , l ' e m p ê c h e m e n t efficace m i s p a r L o u i s A n g e P i t o u à l ' é m i s s i o n d ' u n m i l l i a r d d e faux b i l l e t s d e la B a n q u e d e F r a n c e , f a b r i q u é s ici à P a r i s , a v e c les f o n d s d e l ' é t r a n g e r , s o u s les a u s p i c e s d e s p r i n c e s f r a n ç a i s , L o u i s X V I I I et C h a r l e s X ». (pièce 2 3 , n° 4 9 ) . I. A r c h i v e s N a t i o n a l e s . F 6 3 1 3 . D o s s i e r 6 6 0 3 B. P . 2


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plâtras et des détritus, o n en peut sortir u n assez b o n n o m b r e de pierres de choix, insuffisantes peut-être p o u r édifier u n grand m o n u m e n t , mais capable de constituer u n e d e m e u r e très convenable. D a n s le Voyage à Cayenne, les pierres de choix sont en plus grand n o m b r e q u e les plâtras. Le principal intérêt de l'ouvrage est s u r t o u t d a n s le témoignage p r o d u i t s u r la d é p o r tation en G u y a n e ; c'est là, v r a i m e n t , de l'histoire, prise a u x sources alors inexplorées des archives administratives, et appuyée sur des pièces indiscutables. Inférieur p o u r le style et la n a r r a t i o n aux j o u r n a u x de B a r b é - M a r b o i s et de J . - J . A y m é , ce livre leur est supérieur p a r la qualité des d o c u m e n t s utilisés, qui permettent u n j u g e m e n t sérieux, informé s u r des faits c o n n u s jusque là d'après des témoignages p e r s o n n e l s et m a n q u a n t fatalement d'impartialité. Mais, avec tous ses défauts, le Voyage de Cayenne a ce g r a n d avantage de n'être pas e n n u y e u x ; ce fut a s s u r é m e n t u n e des causes de son succès. Les journalistes n e m a r c h a n d è r e n t point les éloges à leur ancien confrère, et des articles très sympat h i q u e s p a r u r e n t d a n s le Journal de Paris, dans le Journal de

l'Empire, dans le Publiciste, dans la Gazette de France, dans la

Clef du cabinet des souverains, etc. L e souvenir du Directoire n'était pas tout à fait aboli, et le n o m de l'ancien c h a n t e u r de la place S a i n t - G e r m a i n l'Auxerrois demeurait encore d a n s le m é m o i r e de la foule. P a r son livre, Ange P i t o u signait u n n o u veau bail avec la notoriété : les 3 , o o o exemplaires du premier tirage s'enlevèrent r a p i d e m e n t , et, à q u e l q u e t e m p s de là, u n e seconde édition d u t en être p u b l i é e . T o u t h e u r e u x de sa célébrité reconquise, Ange P i t o u résolut d'en aller savourer les joies d a n s s o n pays natal : il passa quelques mois à C h â t e a u d u n , présida des d i s t r i b u t i o n s de prix fit sa paix avec sa tante, assez légitimement froissée d e s c o u l e u r s peu flatteuses, sous lesquelles son neveu l'avait représentée. L a réconciliation fut pleine et entière ; et cette fois, q u a n d il quitta C h â t e a u d u n p o u r r e t o u r n e r à P a r i s , ce ne fut plus contre le gré de celle-ci, mais bien s u r sa d e m a n d e et avec la r e c o m m a n dation expresse de s'établir au plus tôt et, sans tarder, de p r e n d r e femme. I. C o u d r a y . Un coin

de l'ancien

Dunois.


CHAPITRE

ANGE

VIII

Le Chanteur parisien. —

P I T O U LIBRAIRE. SON MARIAGE.

EMBARRAS REUR. —

COMMERCIAUX :

FAILLITE.

PARIS ET LES ALLIÉS EN

INTERVENTION DE L ' E M P E -

1814.

Ange P i t o u ne tarda pas à entrer dans les vues de sa tante et à contenter ses désirs : le succès du Voyage à Cayenne lui avait rapporté u n e douzaine de mille francs; cette s o m m e fut par lui employée à acheter un fonds de librairie, 2 1 , rue C r o i x - d e s P e t i t s - C h a m p s , et l'ancien c h a n t e u r prit avec ses créanciers du 18 F r u c t i d o r des a r r a n g e m e n t s pour le r e m b o u r s e m e n t des avances qui lui avaient été faites. Étant d o n n é s sa situation de fortune et les charges lourdes qui lui incombaient, cette idée de faire œuvre commerciale était singulièrement hasardée et devait lui apporter d'assez graves m é c o m p t e s . Il était grevé, en effet, de 8 1 , 0 0 0 francs de dettes politiques : sans doute un malhonnête h o m m e eût pu en esquiver le r e m b o u r s e m e n t , car leur nature même devait le tranquilliser sur l'éventualité de poursuites de la part de tels c r é a n c i e r s ; mais le caractère d'Ange Pitou répugnait à de pareils procédés, d'autant q u e ses créanciers étaient en grande partie ses amis, et il eût considéré comme avilissante la pensée m ê m e de leur causer i m p u n é m e n t u n semblable préjudice. Mais alors, pour satisfaire sa conscience en servant les intérêts d'une telle s o m m e et en tâchant d'en amortir le capital, il s'exposait à ne plus p o u v o i r faire face à ses engagements c o m m e r c i a u x , et la faillite était l'aboutissement probable de la voie où il s'engageait. 1

1. Une Vie orageuse, t. I I I . p p . 52-56. — 60,000 f r a n c s e n p r i n c i p a l , et 21,000 f r a n c s d ' i n t é r ê t s c a p i t a l i s é s d e p u i s s e p t a n s .


224

ANGE

PITOU

Assurément, il n'en vit pas si long, et son h u m e u r légère et inconsidérée ne pouvait prévoir de telles complications. Grisé par la réussite du Voyage à Cayenne, il crut saisir là une indication de la destinée : si le métier d ' a u t e u r était susceptible de tels bénéfices, que ne devait d o n c pas gagner celui qui serait tout ensemble l'auteur, l'éditeur, le v e n d e u r de son l i v r e ! en b o n n e logique, le profit devait être triplé : une telle croyance devait lui causer quelques désillusions a m è r e s . S u r ces entrefaites, il épousa, le 29 octobre 1806, en l'église Saint-Eustache, une demoiselle Allard, fille d'un secrétaire de l'intendance de M o u l i n s , de dix ans plus âgée que lui. Cette différence d'âge semblerait écarter l'idée d'un sentiment bien vif et rend assez vraisemblable l'affirmation d'Ange Pitou que sa femme lui apportait u n e dot de 10,000 francs : ce chiffre-là, il est vrai, n'est pas confirmé par le contrat, mais il faut r e m a r q u e r que le total des a p p o r t s des deux conjoints arrive à peu près à cette s o m m e , et il est encore bien possible que les futurs époux, p o u r éviter des frais, n'aient déclaré au fisc q u ' u n e partie de leur avoir. D ' u n autre côté la demoiselle Allard, libre d'ellem ê m e et de sa fortune, a très bien pu, de ses propres deniers, constituer à son futur m a r i , c o m m e gage d'affection, u n e dot, qui, en cas de décès, devait en partie lui faire retour Q u e fut exactement cette demoiselle Allard et quelle satisfaction les d e u x époux eurent-ils l'un de l'autre? C'est u n e question sur laquelle les d o c u m e n t s font u n peu défaut; au reste, de telles questions sont u n peu en d e h o r s du d o m a i n e de l'histoire. Il semble à peu près p r o u v é que l ' h u m e u r de l'épouse ne fut pas toujours des plus douces (son m a r i , dans u n de ses livres, la c o m p a r e m ê m e à la femme de J o b ) ; en revanche, A n g e P i t o u dut, au cours de son mariage, se ressouvenir u n peu plus qu'il ne convenait de ses b o n n e s fortunes passées et tenter d'en courir à nouveau la chance près de personnes faciles ; parfois m ê m e il lui advint de s'attarder u n peu trop au cabaret : mais les m a l h e u r s , qui devaient fondre sur lui, expliquent, s'ils ne les 2

1. V o i r le c o n t r a t d e m a r i a g e a u x p i è c e s justificatives. — L ' a p p o r t d ' A n g e P i t o u est d e 2,400 f r a n c s , c e l u i d e M A l l a r d d e 4 , 0 0 0 f r a n c s ; m a i s d e p l u s A n g e P i t o u fait d o n a t i o n à sa f u t u r e f e m m e , en c a s d e s u r v i e , d ' u n e s o m m e d e 3,ooo f r a n c s . 2. D a n s u n p r o c è s e n d a t e d u 11 o c t o b r e 1822, u n t é m o i n M. G é m o n d é c l a r e a v o i r été i n t e r p e l l é a u x T u i l e r i e s p a r M. P i t o u « a y a n t u n e fille s o u s le b r a s » (cf. Journal des Débats à c e t t e d a t e ) . lle


225

ANGE PITOU

excusent, ces derniers écarts et c o m m e n t il p u t en arriver à d e m a n d e r à l'ivresse l'oubli d'une réalité horrible . Ses débuts de libraire ne furent pas trop m a l h e u r e u x : il n'avait, il est vrai, nullement l'esprit commercial, et de ce chef ses gains durent être assez médiocres; mais c o m m e auteur il put réaliser quelques bénéfices, et, en 1807, sa seconde édition du Voyage à Cayenne lui rapportait encore près de 12,000 fr. . 1

1

E n 1808, il imagina de réunir sous ce titre Le Chanteur Pari-

sien, en u n recueil, du genre de l'Almanach des Muses et autres publications similaires q u i avaient la faveur du public, quelquesunes des c h a n s o n s , auxquelles il avait dû sa célébrité parisienne et l'engouement de la société frondeuse du Directoire. Ces pauvres c h a n s o n s ne gagnaient guère à cette sorte de r é s u r rection, p o u r ne pas dire d ' e x h u m a t i o n ; fleurs d'actualité, leur c h a r m e était parti avec les circonstances qui les avaient m o t i vées, et leur valeur littéraire n'était point capable de leur d o n n e r u n e bien grande consistance : mais, telles quelles, elles étaient encore dignes de la curiosité d ' u n honnête h o m m e , et le livre pouvait susciter, à assez b o n c o m p t e , le caprice d ' u n collectionneur ou simplement celui d ' u n particulier, désireux d'être renseigné sur la m a r c h e de l'année et le cours des saisons, car il était à la fois agrémenté d'une préface, écrite d ' u n style preste et fort convenable, d ' u n almanach-tablettes, et d ' u n calendrier é p h é m é r i d e . Il est m ê m e permis de penser q u e cette tentative fut assez lucrative, puisque l'auteur la réitérait l'année suivante et d o n n a i t pour 1809 un nouveau chansonnier-almanach sur ce modèle et avec ce m ê m e titre, mais orné cette fois de son portrait dans l'exercice de sa profession chantante. Cette année 1809 devait m a r q u e r le terme de la prospérité d'Ange P i t o u , et, à dater de là, ses affaires se mirent à péricliter p o u r aboutir r a p i d e m e n t à u n e catastrophe commerciale. Les raisons de cette déconfiture, le lecteur averti les a déjà r e c o n n u e s sans peine : elles sont imputables sans doute à la situation i n t é rieure de la F r a n c e à la suite des revers de fortune de N a p o l é o n en E s p a g n e , mais surtout aux engagements antérieurs du m a l h e u r e u x , q u i s'était aventuré aussi inconsidérément dans u n e profession dont l'exactitude et la solvabilité étaient les conditions essentielles. Ses e m p r u n t s du 18 F r u c t i d o r étaient pour lui u n e 1. D a n s u n r a p p o r t d e p o l i c e , e n d a t e d u 28 a v r i l 1 8 1 5 , A n g e P i t o u e s t , e n effet, s i g n a l é c o m m e « s ' a d o n n a n t à la b o i s s o n » ( A r c h i v e s N a t i o n a l e s . F 6 3 1 3 D o s s i e r 66o3 B . P.) 1

2. Diverses

pièces

concernant

les réclamations

du sieur

Louis

Ange 15

Pitou.


226

ANGE

PITOU

gêne chaque jour plus accentuée : le modeste héritage, qui lui était venu de sa tante, m o r t e en 1808, y avait été r a p i d e m e n t dévoré ; p o u r faire h o n n e u r à sa s i g n a t u r e , il fut contraint à des e m p r u n t s à gros intérêts, et p o u r payer ses billets il dut en souscrire d'autres, a u g m e n t a n t ainsi chaque jour le n o m b r e de ses créanciers. La faillite était le terme inéluctable d'une telle situation et tous ses efforts ne pouvaient aboutir qu'à en retarder l'échéance; car, bien q u e l'étoile impériale c o m m e n ç â t à se voiler singulièrement, les circonstances ne faisaient pas prévoir un p r o c h a i n c h a n g e m e n t de régime : et puis encore les B o u r b o n s a u r a i e n t ils s o u v e n a n c e des braves gens qui s'étaient dévoués à leur cause, sacrifiant g é n é r e u s e m e n t leur fortune p o u r faire aboutir leurs projets a v e n t u r e u x et faciliter leur retour ? Q u e p o u v a i t d o n c Ange Pitou p o u r faire face à u n e situation aussi c o m p l i q u é e ? D e m a n d e r de n o u v e a u x délais à ses c r é a n ciers? mais n'avait-il pas épuisé tout le crédit de patience qu'il en pouvait espérer? et u n délai n'eût été q u ' u n simple aterm o i e m e n t indéfiniment renouvelable. S'adresser aux princes p o u r le service desquels ces dettes avaient été contractées? mais c o m m e n t songer à obtenir satisfaction de ce côté? Louis X V I I I , réfugié à H a r t w e l l en Angleterre, ne disposait que d'un revenu de 600,000 francs, le strict nécessaire p o u r sa dépense p e r s o n nelle et l'entretien de sa m a i s o n ; et de plus il fallait tabler sur le caractère égoïste du prince, et sur son antipathie p o u r la F r a n c e r é v o l u t i o n n a i r e aussi bien que p o u r ceux de ses p a r t i sans, qui ne l'avaient pas quittée aux h e u r e s d a n g e r e u s e s et d o n t l'attitude constituait à l'égard des émigrés, sinon de vivants reproches, au m o i n s des termes de c o m p a r a i s o n assez désobligeants. C'eût été la plus folle des illusions que de croire ce prince capable de d o n n e r à u n ancien c h a n t e u r des rues, d o n t il ignorait peut-être le n o m , u n e centaine de mille francs p o u r solder des dépenses faites sans d o u t e en son n o m , mais d o n t la vérification était matériellement impossible ; p o u r cela, il eût fallu u n esprit et un c œ u r n a t u r e l l e m e n t généreux, u n e âme exceptionnellement h a u t e , et Louis X V I I I ne répondait pas tout à fait à ce signalement. U n seul h o m m e pouvait v r a i m e n t a m e n d e r u n e situation aussi désespérée : cette déconfiture tenait à des causes politiques, dont le g o u v e r n e m e n t pouvait s u s p e n d r e les effets; il fallait voir l ' E m p e r e u r et le mettre au c o u r a n t de cet état de choses. L'expédient était h a r d i , sans d o u t e , et la d é m a r c h e sin-


ANGE

PITOU

227

g u l i è r e m e n t t r o u b l a n t e , hasardeuse, si l'on réfléchit q u ' A n g e P i t o u devait confesser à Napoléon que le fâcheux état de ses affaires tenait à des engagements pris par lui, au 18 F r u c t i d o r , p o u r tenter, en fin de c o m p t e , de mettre B o n a p a r t e h o r s la loi. Avec un h o m m e ordinaire il y avait de grandes chances p o u r q u ' u n e telle tentative eût une issue malencontreuse, mais N a p o léon était bon appréciateur du courage et il avait u n peu la coquetterie de la hardiesse : il pouvait, après tout, bien p r e n d r e la chose. D'ailleurs, en 18o3, l'ancien chanteur s'était favorablement fait connaître à lui à l'occasion de l'affaire des faux billets de la B a n q u e de F r a n c e , et peut-être m ê m e avait-il eu par la suite avec le souverain quelques entrevues, sur lesquelles il ne crut pas à p r o p o s d'insister sous la Restauration. 11 est bien certain q u ' A n g e Pitou réfléchit longuement avant de s'arrêter à cette résolution et qu'il dut prendre ses dispositions p o u r préparer u n e telle confidence : c'est ainsi qu'il parle, à m o t s très couverts, d'un service qu'il eut occasion de rendre en 1809 au chef du pouvoir et sur la nature duquel jamais il ne s'est expliqué plus c l a i r e m e n t ; on peut supposer qu'il dut alors dire un mot au souverain de sa situation et lui laisser deviner q u e l q u e s - u n e s des causes de ses déboires c o m m e r c i a u x ; mais de ce côté les d o c u m e n t s précis font totalement défaut et l'on ne peut s'en tenir qu'à de simples conjectures. L ' a n n é e 1 8 1 0 aggrava encore les embarras d'Ange P i t o u : p o u r renforcer son c o m m e r c e , il crut habile de louer u n second magasin au Palais-Royal ; il en eut u n e vive déconvenue. Cette charge nouvelle, jointe aux précédentes et aux désastres c o m merciaux qui suivirent l'incendie des marchandises anglaises, achevèrent le m a l h e u r e u x et l'acculèrent à la faillite. Suivant la loi ordinaire, ce m a l h e u r en entraîna divers autres : des billets, à lui souscrits, revinrent protestés; p o u r faire h o n n e u r à sa signature, il fut alors forcé de consentir un e m p r u n t u s u raire à 18 %, et le d é n o û m e n t fut précipité par u n e faillite de 200.000 francs d'un de ses d é b i t e u r s , c e qui l'obligea à suspendre ses p a i e m e n t s . Le 1 février 1 8 1 1 , un jugement du T r i b u n a l de c o m m e r c e le déclarait en faillite ouverte et ordonnait son dépôt p o u r dettes d a n s u n e maison d ' a r r ê t : l'état de situation, à la date du 29 janvier, accusait un passif de 4 0 . 1 2 7 fr. 85 contre u n actif de 14.400 francs et un constat de 26.800 francs de pertes. 1

er

2

1. Pièces 2. Journal

comptables,

historiques,

du Commerce,

légales

12 f é v r i e r

1811.

et secrètes,

p. 42.


ANGE

228

PITOU

Le principal créancier, au chiffre de 3o.ooo francs, était Nicole, son ancien camarade du Journal Français, établi lui aussi l i b r a i r e ; il est bien certain que cette dette se rapportait en partie aux e m p r u n t s du 18 F r u c t i d o r , et, c o m m e ce dernier était c o m merçant, il put être c o m p r i s dans la faillite sans éveiller l'attention du p o u v o i r . L'affaire bientôt se c o m p l i q u a et prit u n e t o u r n u r e plus grave : la conduite c o m m e r c i a l e d'Ange P i t o u n'avait à a u c u n m o m e n t d o n n é lieu à des r e m a r q u e s désobligeantes, et jamais il n'avait gravement m a n q u é de p r u d e n e e , d'ordre ou d'exactitude; d'autre part, on savait qu'il avait eu p o u r 42,000 francs d'actif en b é n é fices c o m m e r c i a u x , héritage et apport m a t r i m o n i a l : certains se d e m a n d è r e n t alors c o m m e n t il avait pu, avec ces ressources, se créer, en quatre ans, u n découvert aussi considérable, et il fut u n instant s o u p ç o n n é de b a n q u e r o u t e frauduleuse. La situation était terrible, puisqu'il ne pouvait faire connaître officiellement la n a t u r e de ses dépenses et le caractère politique de ses engagem e n t s , et l'alternative d'autant plus é m o u v a n t e que ses bailleurs de fonds le pressaient vivement. Le juge r a p p o r t e u r , H a c q u a r t , lui manifesta m ê m e en ce sens ses sentiments d'une façon particulièrement blessante : se rendant compte alors de la gravité de la situation et désireux avant tout de sauvegarder son h o n n e u r , Ange P i t o u vit que sa seule chance de salut était dans l'aveu des causes réelles de sa faillite; il s'en ouvrit i m m é d i a t e m e n t au juge de paix du IV a r r o n d i s s e m e n t et les choses furent rapportées à l'Empereur. Alors dans u n sentiment de m a g n a n i m i t é qui force vraiment l'admiration, N a p o l é o n résolut de secourir celui q u i , dans le 1

e

2

1. Q u a n t aux autres créanciers politiques d'Ange Pitou, on en retrouv e r a i t v r a i s e m b l a b l e m e n t la m a j e u r e p a r t i e d a n s la liste s u i v a n t e p a r l u i d r e s s é e le 2 7 f é v r i e r 1 8 3 3 : P i t o u , a r t i s t e r e n t i e r , et V e d r i n e , t e n a n t t o u s d e u x l'hôtel de C h e r b o u r g , 33 r u e d u F o u r - S a i n t - H o n o r é ; — R i p o u d ( M a l h e r b e ) , n é g o c i a n t , r u e d u f a u b o u r g P o i s s o n n i è r e , 32 ; — C a i l l e a u , a v o c a t à la c o u r r o y a l e d e P a r i s , 2 r u e M a s s i l l o n ; — D u c h e s n e , a n c i e n libraire, 2 rue Massillon; — A u m o n t , propriétaire, rue des A m a n d i e r s Popincourt, 28; — Desgranges, professeur de m a t h é m a t i q u e s , rue Neuve S a i n t - D e n i s , 13; — L e n o r m a n t fils, i m p r i m e u r , 8 r u e de S e i n e ; — B e r t r a n d ( A r t h u r ) , l i b r a i r e , r u e H a u t e f e u i l l c ; — C h a p e r o n et d e B e a u v a i s , r e l i e u r s , rue de Seine, 2 6 ; — Peccatte (Alphonse), négociant, rue T i q u e t o n n e , 6 (Archives

du tribunal

de

commerce

de Paris,

513).

2. L e greffier d e la j u s t i c e d e p a i x a r e n d u e n 1 8 1 9 u n t é m o i g n a g e en ce s e n s , d o n t le texte est r e p r o d u i t d a n s le t o m e Ier d e Toute la vérité au Roi, p p . 4 3 et 4 4 .


ANGE

229

PITOU

t e m p s , avait conspiré contre lui, et il décida q u e le failli serait reçu contre ses créanciers au serment décisoire sur le taux des intérêts qu'ils lui avaient d e m a n d é : c o m m e les plus récalcitrants étaient des u s u r i e r s , cet expédient sortit Ange Pitou d ' e m b a r r a s et l'affaire fut arrêtée sans bruit ni concordat. Bien plus, et p o u r prouver à un royaliste que la g r a n d e u r d'âme n'était pas un m o n o p o l e royal, l ' E m p e r e u r lui fit a n n o n c e r qu'il le protégerait plus efficacement après la campagne qu'il entreprenait contre la Russie, lui laissant entendre qu'il pourrait alors liquider cette dette, en la faisant classer p a r m i celles de l'Etat et du souverain 1

2

Cette haute et généreuse intervention d o n n a quelque répit à Ange P i t o u et ses créanciers crurent sage de ne pas s'attaquer plus longtemps à si forte partie. Il lui fallut cependant chercher les m o y e n s de vivre : un ami de Garat lui trouva une place de précepteur; petit à petit il put se faire pour 2 . 0 0 0 francs de leçons particulières, de son côté, sa femme se mit à louer des livres, et le ménage végéta ainsi jusqu'en 1814 . Ces événements successifs avaient quelque peu désintéressé Ange P i t o u des choses de la politique; il savait par une trop cuisante expérience ce qu'il en coûtait à un honnête h o m m e de vouloir sauver son pays d'après ses vues et ses idées p e r s o n nelles; aussi 1 8 1 4 le trouva-t-il assez désabusé et dans u n e tranquille indifférence, d o n n a n t exactement ses leçons et taisant avec régularité son service de garde national. Une lutte se menait en lui entre le royaliste et le c o m m e r ç a n t déconfit : il avait l'espoir, si l ' E m p e r e u r était victorieux, de n'être 3

1. Voici le passage du rapport de 1825 relatif à cette intervention de N a p o léon : « E n 1 8 1 1 , le plus grand des m a l h e u r s fondit à l'improviste sur M. P i tou : il faillit être c o n d a m n é à une peine infamante c o m m e banqueroutier frauduleux, pour être tombé en faillite par suite des

engagement

pris avant son exil pour des s o m m e s

par lui, à l'époque

empruntées

18 F r u c t i d o r , afin d'opérer le retour de la maison de

Bourbon.

qu'il

avait du

Bonaparte

ayant appris les causes des nouveaux m a l h e u r s de l'exposant lui fit donner le privilège du serment décisoire sur l'origine et le taux de l'intérêt de tous les e n g a g e m e n s qu'il avait souscrits; par ce moyen tous les e m p r u n t s laits à plus de 6 0/0 étaient annulés sur la simple attestation de l'exposant. T o u s les prêteurs ayant dépassé cette limite avec M. Pitou le laissèrent en paix jusqu'au

retour du

Roi.

» (Pièces

remarquables.

Examen

M. L . - A . P i t o u , etc.) 2. Pétitions 3. Une

et révélations

vie orageuse,

avec

pièces

t. III. p. 62.

à l'appui,

p.

98.

du

dossier de


2

3o

ANGE

PITOU

p o i n t inquiété, peut-être m ê m e d'être partiellement r e m b o u r s é de ses avances faites au n o m du R o i . et, quelle q u e fût la vivacité de ses s e n t i m e n t s royalistes, il lui eût fallu une â m e bien noire p o u r oublier ce q u e N a p o l é o n avait déjà fait pour lui. Le succès seul eût pu causer u n e telle obnubilation du sens moral, mais le succès était encore bien incertain, bien p r o b l é m a tique ; combien de fois, depuis 1 7 9 5 , n'avait-on pas a n n o n c é , prédit, certifié u n e restauration p r o c h a i n e , et de quelles d é c o n venues avaient toujours été accompagnées ces c h i m é r i q u e s prétentions ! qui pouvait affirmer q u e cette fois encore il n ' e n serait pas de m ê m e ? Ange P i t o u était d o n c dans ce sentiment de lassitude politique, où l'on tient à c o n t e m p l e r de loin les événements sans se risquer à en influencer le c o u r s ni à en régler les états ; il vécut d o n c ces p r e m i e r s mois de 1 8 1 4 en simple curieux (ce qui est a s s u r é m e n t la meilleure manière de goûter le plus c o m p l è t e m e n t la vie), et il ne se départit point d'une réserve q u e lui conseillaient à la fois ses intérêts et son cœur. Il se contenta de noter au jour le j o u r les vicissitudes diverses de ce c h a n g e m e n t de régime : son témoignage semble parfaitement sincère et apporte u n e c o n t r i b u t i o n très sérieuse à la connaissance de cette é p o q u e , qui a trouvé en M. H e n r y H o u s s a y e u n si magistral historien ; à plus d ' u n titre la narration qu'il en d o n n e mérite d'être rapportée et peut être consultée avec fruit : 1

Le 1 7 février, jour du jeudi gras, au matin, quelques masques allaient courir les boulevards, lorsqu'un fort détachement de prisonniers des alliés traversa la capitale : arrivés sur la place Vendôme où est la colonne de bronze, surmontée de la statue de Bonaparte, ces prisonniers expriment, par différents signes adressés à ce monument, le sort dont le héros qui la surmonte est menacé. Peu d'instants après, des bateaux de blessés arrivent par la Marne et sont répartis dans les hôpitaux, dans les grands hôtels et dans les tueries qui sont aux barrières. Dès le lendemain, une circulaire des douze maires de Paris est affichée. Dans les arrondissements, on demande des lits, des matelas, des draps, du linge pour les blessés : on invite toutes les dames à faire de la charpie. L'impératrice Marie-Louise, la reine Hortense, si aimée à cette époque, la bonne, l'excellente Joséphine et toutes les dames de la cour travaillent sans relâche et donnent un exemple que la sensibilité réduit en précepte obligatoire et en pratique univer-

1. Une vie orageuse,

t.

III.

p.

179

et suiv.


ANGE

selle. D e s familles entières

231

PITOU

oublient

tout

autre intérêt pour

équiper

des conscrits q u i vont à l'armée, p e n d a n t q u e leurs frères e n reviennent tout mutilés. Le

silence

cèdent tacles

et le deuil, d a n s c e s jours d e réjouissances

qui pré-

la q u a r a n t a i n e a v a n t P â q u e s , font é p o q u e à P a r i s . L e s specse ferment

d ' e u x - m ê m e s , e t l e s v o i t u r e s à l a file, q u i s u i v e n t

les m a s q u e s , s u i v e n t d u m ê m e p a s les n o m b r e u x convois d e m o r t s et de mourants. L e s malheureux

affluent e n t e l n o m b r e d a n s t o u s l e s

lieux q u e la m a j e u r e partie m e u r t , faute d e p o u v o i r être p a n s é s

: il

en est beaucoup qui portent l'épidémie ; des vers rongent leurs plaies, dont

le p r e m i e r a p p a r e i l , a u lieu d e c h a r p i e , est d e la paille h a c h é e

o u d u foin, q u ' o n n ' a p a s ô t é d e p u i s huit jours. Ces fléaux r e n d e n t le peuple dans

morne

et n e lui inspirent qu'une sensibilité p h y s i q u e . Jadis,

u n e pareille

crise, ce peuple

aurait

afflué

dans

les églises;

a u j o u r d ' h u i , c h a c u n s'enferme d a n s sa m a i s o n et les temples sont vides. On

entend

d a n s l e s r u e s l a Marseillaise

e t l e Ça ira; c e s o n t l e s

refrains d e la p o p u l a c e . D a n s les p r i s o n s , les forçats font l e u r s d i s p o sitions d'avance

pour

c a p i t a l e ». L a r u i n e paraît

« expédier de Paris

» leurs

geôliers et « travailler la

est u n e spéculation

et u n e fête, q u i

s i l é g i t i m e e t si a s s u r é e à u n e c e r t a i n e c l a s s e d ' h o m m e s , q u e

j'ai e n t e n d u , e n p a s s a n t s u r le Pont-Neuf, u n jeune enfant, q u e s o n p è r e t e n a i t p a r la m a i n , lui d e m a n d e r

naïvement :

Mon papa, queu

jour donc qu'on pille ? De temps

e n temps, o n croit

entendre

sourd, q u i ressemble à celui d u canon. écoutons.

Le bruit

dans le lointain u n bruit L'oreille contre terre, nous

se perd, et la crainte

fait

place

à u n e attente

inquiétante, c a r tous les blessés prétendent q u e nous n e pouvons p a s tenir longtemps contre u n e coalition aussi

nombreuse.

T o u t le c o m m e r c e consiste à préserver ce qu'on possède ; les boutiques

à l a c h u t e d u j o u r , et c h a c u n , d a n s

se ferment

le s i l e n c e ,

fabrique o u m a ç o n n e u n e retraite sûre p o u r y déposer ce qu'il a d e p l u s p r é c i e u x . L e s alliés o n t beau n o u s assurer qu'ils n e n o u s feront p o i n t d e m a l : n o u s l e u r e n a v o n s t a n t fait q u e l a c r a i n t e d e s r e p r é sailles n o u s d o n n e l'attitude et la c r o y a n c e d e la p o u l e a u h a u t d ' u n a r b r e q u e le renard

invite à descendre p o u r

qu'il

l'embrasse... O n

nous donne d e s proclamations d e s Bourbons, mais ces princes sur leur territoire

et d e s étrangers c o m m a n d e n t

sont

les troupes q u i les

r a m è n e n t : o n l e s fait r e s t e r s u r l e s d e r r i è r e s ; c ' e s t s u r l e s r u i n e s d e s villes d e leur r o y a u m e qu'ils rédigent q u e l q u e s adresses q u i servent de p a s s e p o r t a u x alliés. 29 mars.

— Au point

du jour, u n e nombreuse

il le d e v o i t u r e s

a t t e n d l ' I m p é r a t r i c e : elle part, et t o u t le g o u v e r n e m e n t s'éloigne

avec

nationale fait rétrod e laisser p a s s e r ; e l l e

e l l e p a r d i f f é r e n t e s r o u t e s . A l a b a r r i è r e , la g a r d e

grader

la v o i t u r e . L e c o m m a n d a n t d o n n e o r d r e

s ' é l o i g n e , r e p r e n d s e s s e r m e n t s , e t r e n d la p a r o l e a t o u s ses

défenseurs


232

ANGE

PITOU

A sept h e u r e s , la nouvelle i m p r é v u e d e ce d é p a r t circule d a n s P a r i s ; on se regarde, o n se p r o m è n e , o n se groupe, o n se questionne e n tâtonnant, on rôde

nonchalamment

autour

des Tuileries. T o u s les

a p p a r t e m e n t s e n sont f e r m é s a v e c a u t a n t d e soin q u e si c'était la m a i son

d ' u n mort. P e u à p e u ,o n élève la voix, o n se devine, o n sent

t o u t e l ' i m p u i s s a n c e d e l a p o l i c e ; o n s e d e m a n d e s'il faut s e d é f e n d r e . L e parti d e l ' E m p e r e u r , celui d e s allies o u des B o u r b o n s , celui d e la république se p r o n o n c e n t . L a garde nationale est divisée d'opinion : les u n s i r o n t c o m b a t t r e l ' e n n e m i ; le p l u s g r a n d n o m b r e e s t r é s o l u d e l'attendre e n d e d a n s d e sbarrières et dans ses maisons. A o n z e h e u r e s , J o s e p h B o n a p a r t e fait afficher l e d é p a r t d e l ' i m p é ratrice, d u Conseil d'État et d e s ministres. « Ils sont e n sûreté maint e n a n t , d i t - i l ; p o u r m o i , je reste avec v o u s , b a t t o n s - n o u s j u s q u ' à la m o r t ! » C e t t e p r o c l a m a t i o n fut la p r e m i è r e victoire d e s alliés. « E l l e est p a r t i e , s ' é c r i e - t - o n d a n s l e s p o s t e s ; elle a d o u t é d e n o t r e l o y a u t é : t o u t e s t fini, e l l e n o u s d é g a g e d e n o s s e r m e n t s ; q u e l ' e n n e m i

entre

en pacificateur et nous nous soumettons sans résistance. » B o n a p a r t e a m e n a c é la c a p i t a l e , si elle l ' a b a n d o n n a i t ,

d'une

explosion q u i étonnerait le m o n d e . O n paraît n o u s y p r é p a r e r . Depuis quelques jours, on a surpris chez u n tailleur u n amas

de poignards

et d ' h a b i t s d e C o s a q u e s d o n t o n p o u r r a i t b i e n a v o i r l e p r o j e t d e s g e n s affidés

pour

qu'ils répétassent

à Paris

d'armer

les horribles

rôles

des incendiaires de M o s c o u ; mais la désunion d e s deux polices et d u ministère ont ébruité cette mesure q u e la multiplicité des événements a fait o u b l i e r t o u t d e s u i t e ; o n a l a c e r t i t u d e q u e l e s f o r ç a t s d e t o u t e s les prisons

s'agitent

en ce moment

pour

achever

cette œ u v r e d e

ténèbres. Paris, a u milieu d e s Cosaques, d e smalveillants, des soldats de Napoléon, est u n vaste magasin rempli d e poudre dont les portes sont ouvertes de toutes parts.

Mercredi deux

3 o mars. — A c i n q h e u r e s

armées

s'ébranlent;

d u m a t i n , le j o u r p a r a î t , l e s

les tirailleurs c o m m e n c e n t , les postes se

r a s s e m b l e n t , le c a n o n g r o n d e , les grands corps arrivent, la bataille est e n g a g é e . L ' e n n e m i , m a î t r e d e la p l a i n e , e s t a u p i e d d e M o n t m a r t r e et d e S a i n t - C h a u m o n t .

N o s troupes se retirent

en ordre. A chaque

cran des montagnes, des compagnies entières des deux côtés roulent d a n s les fossés; la cavalerie e n n e m i e

m o n t e de petits chevaux

sau-

vages qui gravissent, c o m m e d e s tigres, ces monticules à pic. C h a q u e détachement d e s Russes, d e sPrussiens, des Cosaques à pied et à cheval, se dispute à l'envi l ' h o n n e u r

d'arriver sur n o s forteresses.

Vingt

fois ils o n t m o n t é à l ' a s s a u t s u r l e s c a d a v r e s a m i s e t e n n e m i s ; v i n g t fois l e s n o u v e a u x b a t a i l l o n s s o n t c r i b l é s p a r l a m i t r a i l l e e t s e r v e n t d'échelons à d e n o u v e a u x guerriers, q u i roulent et deviennent à leur tour

le m a r c h e p i e d

de nouveaux

aspirants, tout

aussi

infortunés

qu'eux. A d i x h e u r e s , l ' e n n e m i fait u n m o u v e m e n t s u r B e l l e v i l l e p o u r d i v i -


ANGE

233

PITOU

s e r n o s f o r c e s ; il é t e n d s e s a i l e s : V i n c e n n e s e s t c e r n é . Il s e m b l e v o u l o i r p a s s e r la S e i n e , o c c u p e r

les p l a i n e s d ' I v r y et n o u s

attaquer

en

m ê m e t e m p s p a r P a s s y et p a r la G a r e et les b a r r i è r e s d e l ' H ô p i t a l et des Gobelins

il n o u s t o u r n e p a r B e l l e v i l l e e t s ' a p p r o c h e

pied de Montmartre. O n

a t t a q u e et o n se d é f e n d

m a i s les j e u n e s g u e r r i e r s des b u t t e s C h a u m o n t couvrent lui-même

de

gloire

leur

s u r l'affût

sang-froid,

jusqu'au

intrépidité;

et d e M o n t m a r t r e

de leurs pièces.

leur petit n o m b r e

avec

L'ennemi, et l e u r

se

admirant

dévouement,

r e g r e t t e d e v o i r la t e r r e j o n c h é e d ' a u s s i i n t r é p i d e s g u e r r i e r s . E n c o m m e n ç a n t à se b a t t r e , n o s vieilles b a n d e s o n t vu l e u r défaite, elles n ' e s p è r e n t

que dans

ont établi

q u a r t i e r g é n é r a l à la M a i s o n - R o u g e , s u r le p r e m i e r

leur

l'arrivée de Bonaparte.

m a m e l o n de M o n t m a r t r e .

J o s e p h et

Jérôme

M . le c o m t e D a r u e s t a v e c e u x . A

instant, les aides de c a m p

et les officiers

chaque

généraux viennent

rendre

compte des mouvements. N o u s perdons l'avantage à chaque O n sert à déjeuner aux deux lieutenants de

minute.

B o n a p a r t e ; ils m a n g e n t

à la h â t e , c a r le m o m e n t p r e s s e . L e s officiers

à la s u i t e se p a r t a g e n t

les reliefs d u

a u x c u r i e u x , les

festin. P o u r

donner

Majestés envoient leur cour a n n o n c e n t q u e les deux camps. Pendant

le c h a n g e

deux

a u t é l é g r a p h e d e la M o n t a g n e , o ù

elles

rois v o n t se r e n d r e p o u r e x a m i n e r les

deux

q u ' o n les a t t e n d

s u r la p o i n t e d u r o c h e r , ils filent

t o u t b a s p a r l a p l a i n e , r e g a g n e n t l a b a r r i è r e et s e d i s p o s e n t à p a r t i r par Blois. D a n s ce m o m e n t , u n aide de c a m p

de

Bonaparte

vient

d'arriver

a u b u r e a u d e l a g u e r r e . N ' y t r o u v a n t p e r s o n n e , il s e r e n d à M o n t martre, d'où l'état-major

vient de

dépêches importantes, fulmine

repartir.

contre

Cet

envoyé, chargé

le s e c r é t a i r e

g é n é r a l . Il

p u b l i e r s u r - l e - c h a m p q u e B o n a p a r t e a r r i v e ; il e s t r é e l l e m e n t à

de fait

Fon-

t a i n e b l e a u , à la t ê t e d e q u e l q u e s t r o u p e s , q u i n e p e u v e n t p l u s se s o u tenir. Ces intrépides, après avoir marché pendant s a n s r e p r e n d r e h a l e i n e , se s e n t a n t

trente-six-heures

épuisés à l'approche d'un

danger

aussi i m m i n e n t , disaient en j u r a n t a p r è s leurs bras et leurs j a m b e s : « Quoi ! ces m e m b r e s

nous

sont

inutiles

au

moment

où nous en

a v o n s le p l u s g r a n d b e s o i n ? » L ' e n n e m i r e d o u b l e d ' a r d e u r , c a r il s a i t où est

B o n a p a r t e ; e t si P a r i s t e n a i t v i n g t - q u a t r e h e u r e s , il p o u r r a i t

avoir une armée de renfort. dans l'intérieur Au point du

de cette

V o y o n s ce q u i se p a s s e d e p u i s ce m a t i n

cité.

j o u r , la g é n é r a l e a b a t t u d a n s t o u s les q u a r t i e r s

sans

étonner p e r s o n n e . Les c o m m a n d a n t s de légion o n t envoyé frapper à t o u t e s l e s p o r t e s ; c h a c u n a fait t r a n q u i l l e m e n t s e s p r o v i s i o n s à

l'ordinaire

comme

e t s'est r e n d u à s o n p o s t e o u à ses affaires. Il fait

un

I. L a b a r r i è r e d e la G a r e é t a i t s i t u é e a u b o u t d u q u a i d e l ' H ô p i t a l , s u r la S e i n e , a u p o i n t t e r m i n u s d e l ' h ô p i t a l de la S a l p ê t r i è r e , e n face la b a r r i è r e d e la R â p é e . E l l e t e n a i t s o n n o m d ' u n e g a r e , à m o i t i é a c h e v é e m a i s d o n t le p r o j e t a v a i t été a b a n d o n n é , et q u i é t a i t d e s t i n é e à g a r e r les b a t e a u x .


234

ANGE

PITOU

t e m p s s u p e r b e . S u r les b o u l e v a r d s , o n a r e m a r q u é d e s h o m m e s hors d'âge, assis d a n s leurs b o u t i q u e s , u n pied s u r u n e chaise, fumant

leur

p i p e a u b r u i t d u c a n o n , c o m m e si o n t i r a i t u n feu d'artifice. O n réunit les h o m m e s a r m é s p o u r les conduire a u x b a r r i è r e s ;

plu-

s i e u r s c o m p a g n i e s d e g a r d e s n a t i o n a u x , m a r c h a n t a v e c la t r o u p e d e ligne, sont en présence

de l'ennemi

et lui d i s p u t e n t la victoire s u r

t o u s l e s p o i n t s . Il n o u s m a n q u e u n c h e f e t d e l ' a m o u r p o u r s a p e r s o n n e . La méfiance

et l ' i m p r é v o y a n c e s o n t les vices d e t o u t e s les g r a n d e s

v i l l e s . A s e p t h e u r e s d u m a t i n , il n ' y a v a i t p l u s d e p a i n c h e z l e s b o u langers ; à onze heures, on en trouve partout. A chaque minute, nous p e r d o n s l'espoir d e r e p o u s s e r l'ennemi. P a r t o u t o n brise les bustes d e l'Empereur;

les peintres e n bâtiments

p a r les m a r c h a n d s

sont o c c u p é s , d è s le

matin,

b r e v e t é s d u g o u v e r n e m e n t , p o u r effacer d e l e u r s

enseignes les aigles et les a r m e s impériales. Au levant, les barrières sont libres. Dans Paris, o n d é m é n a g e et o n e m b a l l e à la h â t e ; o n p a y e les c o m m i s s i o n n a i r e s

et les voitures a u

poids de l'or. L e s routes d'Orléans, de Versailles et de Fontainebleau sont couvertes d'arrivants et d'émigrants. A midi, dans tous

on annonce

l'arrivée

de

Bonaparte;

les lieux, sans se t r o u v e r nulle p a r t

il a r r i v e

à la fois

: o n l'a v u a u f a u -

b o u r g S a i n t - A n t o i n e , à Villejuif, à F o n t a i n e b l e a u , à E s s o n n e , d e r r i è r e l ' e n n e m i , avec u n e a r m é e d e 100.000 h o m m e s . O n croit à cette n o u v e l l e e t o n l a r é v o q u e e n d o u t e . U n g r o u p e c r i e : A bas l ' E m p e r e u r ! en le c r o y a n t b i e n

loin, et t o u t d e suite

: Vive

l'Empereur

! e n le

c r o y a n t b i e n p r è s . D e p u i s le m a t i n q u e les églises s o n t o u v e r t e s , les seuls habitués vont, c o m m e à l'ordinaire, peupler ces solitudes ; o n se confie d a n s s a p h i l o s o p h i e , d a n s s e s f o r c e s , d a n s le d e s t i n , d a n s u n concours une

d e c i r c o n s t a n c e s d o n t Dieu n e se mêle p a s . L ' u n c h e r c h e

retraite pour

s o n t r é s o r ; u n a u t r e c o u r t s a n s s a v o i r o ù il v a ;

celui-ci c h e r c h e d e s nouvelles et cet a u t r e en fabrique. L a m ê m e son, la m ê m e

famille

craint

mai-

et espère u n d é n o u e m e n t opposé. L e s

s c è n e s les p l u s t r a g i q u e s n e l a i s s e n t p o i n t ici d ' i m p r e s s i o n s d u r a b l e s ; il f a u t d e s s p e c t a c l e s à c e t t e v i l l e , e t t o u t e s t u n s p e c t a c l e p o u r s e s habitants. Aujourd'hui,

chacun

joue à pair

s e c o n d e , le b r u i t d u c a n o n maîtres

et d e s élégantes

nous

sont

ou n o n avec

la v i e . A

chaque

réitère cette nouvelle : des petits-

assis s u r les b o u l e v a r d s ,

comme

au

s p e c t a c l e , p o u r e n t e n d r e le c a n o n et c o n t e m p l e r les b l e s s é s , les m o r t s et l e s m o u r a n t s . T o u t à c o u p , la s c è n e c h a n g e . Il e s t d e u x h e u r e s ; le feu s e r a l e n t i t . L e s b o u l e v a r d s se c u l b u t e à c e s m o t s nouvelle

se d é g a r n i s s e n t ; la foule d e s c u r i e u x

: « Voilà les C o s a q u e s ! Paris est pris! » Cette

est p r é m a t u r é e ;

mais

notre

a r m é e défile e n o r d r e et à la

h â t e , e n t r a î n a n t p ê l e - m ê l e les b l e s s é s e t l e s m o u r a n t s . L e d é p i t e t l a f u r e u r se p e i g n e n t s u r le visage n o i r et livide d e c e s b a t a i l l o n s , é p u i sés d e besoin. L e s u n s n o u s p l a i g n e n t

comme victimes;

les autres

n o u s m a u d i s s e n t c o m m e a u t e u r s o u c o m p l i c e s d e la p r o c h a i n e r e d d i -


ANGE

235

PITCH

t i o n d e P a r i s . D a n s ce m o m e n t , les m a r c h a n d s d e c o m e s t i b l e s et les citoyens aisés partagent ce qu'ils ont avec ces braves, qui viennent de verser leur sang pour notre

défense.

A trois h e u r e s et d e m i e , l'ennemi est maître d e s buttes

Montmartre

et S a i n t - C h a u m o n t . D e s b o u l e t s t o m b e n t d a n s les f a u b o u r g s . T o u t à c o u p , l e f e u c e s s e . J o s e p h e t J é r ô m e s o n t e n Fuite ; l e m i n i s t r e Regnauld

de Saint-Jean

d'Angély vient d'être

d'État

d é g r a d é ; le m a r é c h a l

M a r m o n t , d u c d e R a g u s e , a t'ait u n a r m i s t i c e

de deux heures.

Les

g é n é r a u x français proposent ensuite u n traité au n o m de l ' E m p e r e u r ; mais les alliés n e veulent capituler qu'avec les autorités civiles d e la ville d e P a r i s . C e p o i n t e s t a r r ê t é : la g a r n i s o n française s o r t i r a

avec

a r m e s et b a g a g e s , P a r i s sera r e m i s à la g a r d e n a t i o n a l e , et d e m a i n , à d i x h e u r e s , l e s a l l i é s e n t r e r o n t d a n s la c a p i t a l e d e la F r a n c e . Au

instant, les h a u t e u r s

même

sont

o c c u p é e s p a r les alliés ; la

garde nationale reste dans l'intérieur des barrières. Au bruit du c a n o n s u c c è d e u n e m u s i q u e t r i o m p h a l e : les s o m m e t s de M o n t m a r t r e et d e Saint-Chaumont

sont éclairés, et les vainqueurs dansent à côté des

m o r t s et d e s m o u r a n t s , d e leurs c a m a r a d e s et d e n o s c o n c i t o y e n s . Dix heures s o n n e n t ;

un morne

silence

règne

dans

l'intérieur

de

P a r i s . N o t r e a r m é e défile à la h â t e p a r les r o u t e s d ' O r l é a n s , d e V e r sailles et d e F o n t a i n e b l e a u . M a i s o ù est B o n a p a r t e e n c e m o m e n t ? Il p a s s e l a n u i t

à la

Cour

de France.

Ayant

a p p r i s le d é p a r t d e

l ' I m p é r a t r i c e , d e s o n fils e t d e t o u t l e g o u v e r n e m e n t

et la retraite d e

l ' a r m é e , il e n v o i e p a r u n e x p r è s l ' o r d r e a u m a j o r d ' a r t i l l e r i e

Maillard

d e L e s c o u r t d e faire s a u t e r

magasin

la p o u d r i è r e

de Grenelle. Ce

contient 240 milliers de p o u d r e en grain, 25.000 gargousses à boulets, 3.ooo o b u s c h a r g é s et u n e g r a n d e q u a n t i t é d'artifice. E n 1 7 9 4 , l'explosion

du m ê m e magasin, qui ne contenait q u e 8 milliers de p o u d r e ,

fit j a i l l i r

les f l a m m è c h e s j u s q u ' a u pied d e M o n t m a r t r e ; mais celle-ci

r e n v e r s e r a d e f o n d e n c o m b l e t o u t e la p a r t i e d u m i d i q u i e s t c a v é e . L e s m o n t a g n e s Sainte-Geneviève et S a i n t - J a c q u e s s'écrouleront, les p o n t s seront

renversés,

le c o u r s

d e la S e i n e sera o b s t r u é , les v o û t e s d e s

é g o u t s , les t u y a u x d e s c a n a u x s e r o n t crevés, les édifices,

chancelants

et r e n v e r s é s l'un s u r l'autre, n'offriront plus q u e des cavernes infectes où les e a u x et les i m m o n d i c e s se d é c h a r g e r o n t . L a capitale, c h a n g é e en u n lieu

d'horreur,

d e v i e n d r a u n m a r a i s inhabité et i n h a b i t a b l e :

les d é c o m b r e s p o u r r o n t être

enlevés. Suivons

les d é p ê c h e s

de Bo-

naparte à Paris. Cette

immense

population,

si b r u y a n t e

il y a

quelques

heures,

e n f e r m é e c o m m e d a n s u n t o m b e a u , repose m a i n t e n a n t e n t r e la c r a i n t e et

l'espérance

la f l a m m è c h e

de

s o n s o r t , d e la p a r t

des vainqueurs,

sans

voir

q u i p e u t l'anéantir d a n s u n e s e c o n d e . L e ciel e s t p u r

et s e r e i n ; o n z e h e u r e s frappent. D a n s les e n v i r o n s d e G r e n e l l e , d e s soldats, ivres de rage,

maudissent Paris

et l e u r

destinée... T o u t

à

c o u p , les h a b i t a n t s voisins d u m a g a s i n à p o u d r e sont éveillés e n s u r s a u t ; o n l e u r o r d o n n e d e fuir. Ils e m p o r t e n t l e u r s e n f a n t s , ils c o u r e n t ,


236

ANGE

PITOU

ils d e m a n d e n t g r â c e . O n l e u r a n n o n c e q u ' o n drière.

La rumeur

écarte

l'incendiaire;

va faire s a u t e r la p o u -

il n e f a l l a i t

d é t e r m i n é et d é v o u é à B o n a p a r t e p o u r frapper ce c o u p

qu'un

suicide

terrible.

... O n r a p p e l l e les h a b i t a n t s , o n l e s r a s s u r e . O n m o u i l l e les p o u d r e s , le m a g a s i n e s t g a r d é . L e s t r o u p e s défilent, l ' o r d r e

e s t i l l u s o i r e : le

magasin à poudre est préservé. Nous échappons à ce premier

danger.

D e s i n c e n d i a i r e s r e s t é s d a n s P a r i s o n t fait q u e l q u e s t e n t a t i v e s p o u r m e t t r e le feu a u x b a r r i è r e s , afin d e p i l l e r l e s m a i s o n s i s o l é e s ; o n les c o n t i e n t et le m a l s'arrête duits devant

là. D a n s la suite, c e s m ê m e s h o m m e s , t r a -

les t r i b u n a u x , o n t été m i s en liberté, v u le t r o u b l e

et

l'embarras des circonstances. Jeudi 31 mars.

— A la pointe d u jour,

dés se r e n d e n t à F o n t a i n e b l e a u

Bonaparte

e t s e s t r o i s affi-

p e n d a n t q u e les alliés vont e n t r e r à

Paris. Dans cette capitale, quelques personnes entr'ouvrent leurs croisées, l e u r s p o r t e s , l e u r s m a g a s i n s ; elles a l l o n g e n t la t ê t e , r e g a r d e n t d a n s la r u e et se r e n f e r m e n t vite. L e j o u r a u g m e n t e , o n s ' e n h a r d i t . D e s g a r d e s n a t i o n a u x r e v i e n n e n t d e s b a r r i è r e s : o n s'est d o n n é la m a i n a v e c l e s Russes

et les P r u s s i e n s ; o n a t r i n q u é

barrières

s'ouvrent,

et déjà

à travers

les curieux

les palissades; les

vont visiter les c a m p s d e s

Cosaques. Un n o m b r e u x

cortège

de tout âge et d e t o u t sexe a c c o m p a g n e les

d o u z e maires qui se r e n d e n t à Bondy, au quartier général des souver a i n s a l l i é s . E n r o u t e , d e s g r o u p e s c r i e n t : Vivent alliés!

les Bourbons

et

les

ils d i s t r i b u e n t d e s c o c a r d e s b l a n c h e s . D e p u i s la r e d d i t i o n d e

B o r d e a u x et le d é p a r t d e P a r i s d e M a r i e - L o u i s e et d u g o u v e r n e m e n t , p l u s i e u r s m a g a s i n s e n o n t fait Des h o m m e s de tout son costume,

état

fréquentent

v o i t l ' a u t e u r d e s Martyrs teaubriand, Ladevèze

I

provision.

se c o n f o n d e n t

a v e c le p e u p l e ,

prennent

ses t a v e r n e s et se plient à ses goûts... O n e t d u Génie du Christianisme,

r é u n i à M M . Nicole, a u x d e u x frères et a u t r e s , b o i r e s u r le c o m p t o i r avec

M. de Cha-

Bertin, à Richard

les c h a r b o n n i e r s

et

p r ê c h e r le r e t o u r d e s B o u r b o n s . A huit heures du matin, une cavalcade, composée de personnes de t o u t â g e et d e t o u t s e x e , p a r c o u r t les r u e s et l e s b o u l e v a r d s e n c r i a n t : Vivent les Bourbons! A c e s m o t s , u n e f o u l e i m m e n s e a c c o u r t d e t o u t e s p a r t s : o n se croit r e s s u s c i t é . U n e s e c o n d e c a v a l c a d e suit la p r e m i è r e et p a r c o u r t l e s b o u l e v a r d s , d e p u i s la p l a c e L o u i s X V j u s q u ' à la p o r t e Saint-Antoine, en criant

: Vivent

les Bourbons

! U n reste de stupeur

e n c h a î n e e n c o r e la l a n g u e d e la m u l t i t u d e . U n e voix r é p è t e ce cri ; c e n t p e r s o n n e s font é c h o ; mille r é p o n d e n t à la fois. D e s m o u c h o i r s , des

drapeaux

blancs

flottent

à

quelques

croisées;

on

sème

des

cocardes blanches qui sont ramassées. L e s cavalcades reviennent; les

I. J o u r n a l i s t e s r o y a l i s t e s .


ANGE

237

PITOU

g r o u p e s l e u r r é p o n d e n t . L o u i s X V I I I et l e s alliés s o n t le c r i d e r a l liement. D'un bout

à l'autre des b o u l e v a r d s , les balcons sont pleins

de m o n d e , les croisées sont pavoisées. A n e u f h e u r e s , u n e p a r t i e d e la p o p u l a t i o n est r a n g é e

depuis

le

f a u b o u r g S a i n t - M a r t i n j u s q u ' à la p l a c e L o u i s X V . L e s a i d e s d e c a m p viennent

d'entrer;

ils s o n d e n t le t e r r a i n

: tous ont une écharpe au

b r a s e n signe d e paix et d'union. A onze h e u r e s , les souverains entrent p a r la p o r t e S a i n t - M a r t i n e n criant

au peuple

: « Nous

400.000 voix r é p o n d e n t

Vivent

les Bourbons!

vous

a p p o r t o n s la p a i x . » A c e s m o t s ,

: Vivent nos libérateurs

t r a i n t e ; o n se p r e s s e , o n s'embrasse, Vivent

les alliés!

immense,

!— « C r i e z d o n c a u s s i :

» disent les souverains. A ces m o t s , plus de con-

Vivent

nos

libérateurs!

o n c r i e : Vive A l'aspect

Louis

XVIII

de cette

!

foule

les s o u v e r a i n s , e n c h a n t é s d e l e u r victoire, se s o n t a r r ê t é s ,

en entrant s u r le b o u l e v a r d , p o u r

demander

si t o u t e

la

population

s ' é t a i t r é u n i e e n c e l i e u : « V o u s n ' e n v o y e z q u ' u n e p a r t i e », l e u r a - t on

répondu.

A r r i v é s à l a p l a c e L o u i s X V , l ' e m p e r e u r A l e x a n d r e , le r o i d e P r u s s e et l e s a u t r e s s o u v e r a i n s o n t r e ç u différentes p é t i t i o n s ; et, p o u r t r e r a u p e u p l e l e u r d é s i r d e r a m e n e r le r o i , ils o n t c o u p é des mouchoirs

mon-

eux-mêmes

blancs et des r u b a n s , qu'ils o n t distribués à ceux qui

ne p o u v a i e n t s'en p r o c u r e r . N o n c o n t e n t s de ce t é m o i g n a g e de leurs i n t e n t i o n s p o u r le r e t o u r d u s o u v e r a i n l é g i t i m e , ils o n t laissé le p a l a i s d e s T u i l e r i e s à celui q u i doit l ' o c c u p e r et s o n t

descendus dans des

hôtels particuliers. L e s comtes Pasquier et Chabrol sont maintenus dans leurs postes d e p r é f e t d e p o l i c e et d u d é p a r t e m e n t ; la g a r d e n a t i o n a l e d e P a r i s e s t c o n s e r v é e ; elle fera le service c o n j o i n t e m e n t avec les t r o u p e s alliées. Les armées

alliées o c c u p e n t

Paris;

les u n s b i v o u a q u e n t

s u r les

places p u b l i q u e s , d'autres s u r les q u a i s ; les boulevards, les C h a m p s Elysées, le C h a m p de M a r s sont occupés p a r u n e i m m e n s e

quantité

d e s o l d a t s d e t o u t e s les n a t i o n s ; la g a r d e i m p é r i a l e et les c o r p s r o y a u x sont postés dans Seine

offrent

les lieux les plus fréquentés;

un coup

d'œil

les d e u x rives

d e la

d e s p l u s a n i m é s ; les vivandiers et les

m a r c h a n d s d e c o m e s t i b l e s o n t déjà t r o u v é le m o y e n d e se faire t e n d r e d e s h a b i t a n t s d u C a u c a s e et d e la T a r t a r i e s o n t p a r f a i t e m e n t a u fait d u c h a n g e d e s d i f f é r e n t e s

en-

: les d e u x p e u p l e s monnaies.

T o u t P a r i s e s t s u r p i e d ; la p a i x et la s é c u r i t é r é p a n d e n t la joie s u r tous

les visages;

il n o u s

semble

déjà

q u e tous ces étrangers

sont

F r a n ç a i s : o n v o u d r a i t avoir d e s ailes p o u r se t r a n s p o r t e r en m ê m e t e m p s d a n s t o u s les lieux. L'officier p r u s s i e n , e n v o y é ce m a t i n à l ' H ô tel d e Ville c o m m e p a r l e m e n t a i r e , est d e s c e n d u d e cheval, e n d i s a n t ; « E n f i n , M e s s i e u r s , n o s m a l h e u r s s o n t finis ! » Une

foule i m m e n s e d e p e r s o n n e s d e t o u t â g e , de tout r a n g et de

t o u t s e x e s e r é p a n d d a n s l e s l i e u x p u b l i c s e t s e c o n f o n d a v e c l e s offic i e r s e t l e s s o l d a t s é t r a n g e r s . D e s c r i s d e : Vive Louis

XVIII!

Vivent


238

ANGE

les alliés!

PITOU

se font e n t e n d r e . B e a u c o u p d e p e r s o n n e s o n t pris la c o c a r d e

b l a n c h e et se p r o m è n e n t , p r é c é d é e s d e d r a p e a u x d e la m ê m e c o u l e u r . L'un de

ces groupes,

a r r i v a n t à la p l a c e V e n d ô m e , s e j o i n t

aux

é t r a n g e r s , q u i m e n a c e n t d ' u n e c h u t e i n é v i t a b l e la s t a t u e q u i s u r m o n t e l a c o l o n n e . . . U n h a b i t a n t d u q u a r t i e r d e G r e n e l l e p r o p o s e d e la j e t e r à b a s . . . A l o r s la g a l e r i e d e la c o l o n n e e s t o u v e r t e : o n l ' e s c a l a d e , e t la s t a t u e d e B o n a p a r t e , m u t i l é e e t la c o r d e a u c o l , e s t à m o i t i é a r r a chée des énormes

crampons

d e fer q u i

la r e t i e n n e n t . D e s

p r u d e n t s , d a n s la c r a i n t e q u e l e s a u t r e s m o n u m e n t s

hommes

n'éprouvent

le

m ê m e sort, font d e s r e p r é s e n t a t i o n s aux alliés. L'ordre arrive de p r o téger ce m o n u m e n t c o m m e t o u s les autres : cet ordre a été religieusement respecté. L e m a g a s i n à p o u d r e de Grenelle est hors d'atteinte : les C o s a q u e s e t l e s t r o u p e s d e la R u s s i e s o n t d a n s l e s q u i n c o n c e s d e s I n v a l i d e s sur l'esplanade du C h a m p de Mars. Ces tertres, élevés

si

p o u r la f a m e u s e F é d é r a t i o n d e 1 7 9 0 , s o n t a u p o u v o i r d e c e s peuples l'arrivée

dont un écrivain en

France

nous

annonçait,

pour comprimer

mêmes

il y a v i n g t - q u a t r e

l'anarchie.

et

gaiement ans,

E n place de

l'ori-

f l a m m e , d e l ' a u t e l d e la p a t r i e , s o n t d e s é q u i p a g e s , d e s f o r g e s , d e s t r a i n s d e c a m p a g n e et d e s h o m m e s v e n u s d e h u i t c e n t s l i e u e s . U n e m o n t a g n e de butin, ramassée dans toute

énorme

la F r a n c e e t e n t o u r é e

bêtes de s o m m e , de b œ u f s , de volailles, d'objets de c o m m e r c e

et

de de

p r o v i s i o n s de t o u t e e s p è c e , a c h a n g é cette e n c e i n t e en u n e foire c o n tinuelle. Ces

sauvages

répondent

aux q u e s t i o n s par

des gestes

qui

r e m p l a c e n t f o r t b i e n la p a r o l e . E n v o i c i la p r e u v e . U n c h e f d e C o s a q u e s , r e v e n a n t d e faire s a r o n d e , a t t a c h e s o n c h e v a l à la p o r t e épicier

d'un

d o n t la b o u t i q u e é t a i t p l e i n e d e m o n d e , q u i p a r l a i t d e

n a p a r t e et d e s a l l i é s . C e t officier d e m a n d e

par signes une

Bo-

bouteille

d ' e a u - d e - v i e , la p a y e , o b s e r v e l e s a s s i s t a n t s . I m p a t i e n t é d e n e p o u v o i r p a s s e f a i r e e n t e n d r e , il s a i s i t t r o i s v a s e s d ' u n e c a p a c i t é d i f f é r e n t e , l e s m e t par r a n g s , é l è v e le p l u s g r a n d a u - d e s s u s

des autres, en disant :

« N a p o l é o n n e g r a n d e , g r a n d e N a p o l é o n n e . » Il d e s c e n d le m ê m e v a s e , le r e m p l a c e par le p l u s petit, et r e p r e n d : « P e t i t e , g r a n d e , N a p o l é o n n e p e t i t e . » Il s a i s i t l e g r a n d v a s e et le b r i s e . ... C ' e s t u n s p e c t a c l e i n c r o y a b l e d e v o i r

les C o s a q u e s , g r i m p é s

au

h a u t d e s m o n t a g n e s d e r a p i n e s d o n t ils c h a r g e n t leurs petits c h e v a u x efflanqués, avaler

avidement une bouteille d'eau-de-vie

goutte d'eau; déchirer un morceau de bœuf

comme

tout sanglant;

une

manger

s a n s crainte et s a n s d a n g e r u n p o i s s o n tout vert cuit d a n s u n c h a u dron

enduit

d'une

couche

de

vert-de-gris,

détrempé de

vinaigre;

d é v o r e r u n e é n o r m e b a n d e d e l a r d q u i n'a é t é q u e p r é s e n t é e a u f e u ; e n faire d é g o u t t e r s u r l e u r l o n g u e b a r b e r o u s s e et frisée u n e g r a i s s e luisante ; exprimer

leurs violentes

a m o u r s aux élégantes

qui vont,

s a n s effroi, d a n s leurs t e n t e s . E n u n clin d'œil, cette m i l i c e , plus o b é i s sante que n o s t r o u p e s d i s c i p l i n é e s , est en bataille; elle a d e s ailes aux p i e d s ; l e u r s c h e v a u x v o n t c o m m e l'éclair et s'arrêtent s u b i t e m e n t ; les


ANGE

239

PITOU

c a v a l i e r s , la m a i n s u r u n e l a n c e l o n g u e d e d o u z e p i e d s , d o n t le b o u t e s t fixé s u r l a p o i n t e d e l e u r c h a u s s u r e , a t t e n d e n t courir Paris au grand galop. T o u t tremble e t il n ' a r r i v e p a s u n

l'ordre pour

au bruit de cette

parmilice

accident.

... L a n u i t a p p r o c h e , les s e n t i n e l l e s s o n t p o s é e s p a r t o u t : l ' h o n n ê t e homme

dormira

en

paix;

la g a r d e n a t i o n a l e

en patrouille

marche

p a i s i b l e m e n t à côté d u G e r m a i n et d u R u s s e p o u r a s s u r e r la t r a n q u i l lité d e la ville. L e s i l e n c e d e la n u i t n ' e s t i n t e r r o m p u q u e p a r les s o u pirs

de la l u x u r e ; t o u s les m a u v a i s

lieux sont pleins. Les

athlètes

e f f r é n é s , p o u r r u i n e r l e u r b o u r s e et l e u r s a n t é , s o n t e n r a n g à la p o r t e de

ces m a i s o n s , avec c h a c u n u n

numéro

d'ordre, c o m m e à l'entrée

d'un spectacle, ou chez u n b o u l a n g e r dans u n m o m e n t de disette. n o m b r e des c o u r t i s a n e s est insuffisant dans

une

: c h a c u n e d'elles veut

n u i t ce q u e la m i s è r e lui a e n l e v é d e p u i s

six

Le

gagner

mois

: la

m ê m e l i b e r t i n e , à la l u e u r d ' u n e sale l a m p e , r e n o u v e l l e la s c è n e d e la lascive m è r e d e B r i t a n n i c u s d a n s les c o r p s d e g a r d e o u s u r les b o r n e s . L ' i n t é r i e u r d e s m a i s o n s n o u s v o i l e u n e p a r t i e d u c y n i s m e . I c i , le s e x e , p l u s d é h o n t é , se p r é c i p i t e d a n s le c a m p d e s T a r t a r e s . L e s a c c o r d s se font

dans

trouvent

les c a r r e f o u r s , la m o r t

sur

les places

publiques. Quelques

liser ; d ' a u t r e s , e x t é n u é e s et p a l p i t a n t e s , s o n t au

milieu

de

filles

d a n s les bras de celui qu'elles cherchaient à déva-

la r o u t e

étendues

et m e u r e n t d ' é p u i s e m e n t .

s u r la p a i l l e ,

Quelques

femmes

h o n n ê t e s , s u r p r i s e s d a n s l ' h o r r e u r d e s t é n è b r e s , r é a l i s e n t l a fin t r a g i q u e d e l'épouse du lévite d ' É p h r a i m


CHAPITRE

IX

S o u s LA RESTAURATION. PREMIÈRES RÉCLAMATIONS D'ANGE

PITOU.

L'Urne des Stuarts et des Bourbons. — SITUATION D'ANGE PITOU VIS-A-VIS DE LA COURONNE. — L'Analyse de mes malheurs. — DÉMÊLÉS AVEC LA MAISON DU R O I . — A N G E P I T O U RETROUVE

PIERRE

MOLETTE.

Ainsi ce q u e n'avaient pu faire la constance et le loyalisme des royalistes de l'intérieur, les incessantes tentatives des émigrés, l'héroïsme de la Vendée, les m a c h i n a t i o n s diverses des princes et de leurs agents, d'admirables sacrifices et douze années de luttes et de souffrances, l'effort des a r m e s étrangères le réalisait, remettant le g o u v e r n e m e n t de la F r a n c e aux m a i n s des B o u r b o n s , incapables de le c o n q u é r i r par e u x - m ê m e s , de haute et directe lutte. Ange P i t o u ne fut a s s u r é m e n t pas le dernier à se réjouir de ce retour de L o u i s X V I I I , et l'ancienneté de ses convictions fit qu'il dut se considérer un peu c o m m e chez lui dans la m o n a r c h i e restaurée ; sa vanité aidant, ses intérêts et le besoin de faire sonner haut ses services devaient forcément l'engager dans des d é m a r ches auprès du n o u v e a u roi. E n h o m m e de tact il crut bienséant d'attendre u n peu p o u r p r o d u i r e ses revendications et de laisser au m o i n s au souverain le t e m p s de s'installer dans son nouvel emploi : c'était u n e faute, car le q u é m a n d e u r véritablement habile est celui qui ne s'inquiéte point des convenances d'autrui et qui sait être i m p o r t u n ; p e n d a n t q u ' A n g e P i t o u préparait ses effets, d'autres déjà se r e m u a i e n t , qui n'avaient cependant pas les titres de l'ancien c h a n t e u r royal. Enfin, q u a n d il crut le temps convenable arrivé, peut-être m ê m e u n peu surpris que les premières d é m a r c h e s n'eussent pas été faites du côté du roi (car


ANGE

PITOU

2 1 4

l'excellent garçon s'exagérait singulièrement son i m p o r t a n c e et se croyait toujours aux heures fameuses du Directoire), il se décida à adresser u n e première pétition au m o n a r q u e , où il rappelait en termes brefs ses services et la nature des obligations de la C o u r o n n e à son égard . Étant d o n n é s l'état d'esprit du m o m e n t et la haute influence que les émigrés avaient pris sur l'esprit et dans les conseils de L o u i s X V I I I , Ange P i t o u se trouvait en assez mauvaise posture : il avait d'abord le tort d'être resté en F r a n c e q u a n d tant d'autres l'avaient quittée et de fournir ainsi l'occasion d'une critique indirecte ; puis c'était un h o m m e du c o m m u n , u n vulgaire c h a n t e u r des rues ! C o m m e n t de tels gens se permettaient-ils de servir la r o y a u t é ; si l'on était forcé d'admettre les services des royalistes de l'intérieur, tout au m o i n s prétendait-on avoir affaire à des d é v o û m e n t s distingués. Le g o u v e r n e m e n t ne d o n n a a u c u n e suite à sa p é t i t i o n ; toutefois, le 2 0 décembre 1814, le duc d ' O r l é a n s lui octroyait le brevet de libraire de la duchesse d ' O r l é a n s , « lui p e r m e t t a n t d'en apposer le tableau aux armes de son Altesse Royale au devant de sa maison et d'en prendre la qualité dans toutes les assemblées et en tous actes publics et particuliers ». Il habitait alors rue Lulli, n° 1, derrière l'Opéra, et près de la Bibliothèque royale ; son magasin ne devait pas être extraordin a i r e m e n t achalandé, et son plus clair bénéfice était encore aux leçons particulières qu'il donnait. Désireux cependant de tenter à nouveau la fortune d'auteur, il se mit à composer u n e vaste compilation sur l'analogie des m a l h e u r s qui frappèrent la maison des Stuarts et celle des B o u r b o n s ; mais il choisit mal son h e u r e : l'impression de l'ouvrage s'achevait, en effet, q u a n d N a p o l é o n eut l'idée de revenir de l'île d ' E l b e . C'était là u n c o n t r e - t e m p s fâcheux p o u r l'écrivain qui, sans se livrer contre l ' E m p e r e u r déchu à q u e l q u ' u n e de ces basses diatribes si fréquentes alors, en parlait avec une indépendance de c œ u r , que son historien doit sévèrement apprécier, et dont la longue série de tribulations, qu'il allait par la suite éprouver de la part des B o u r b o n s , furent, d'ailleurs, l'expiation et le châtiment. I

2

C o m m e Ange P i t o u avait engagé ses fonds dans cette p u b l i -

I. Pièces

remarquables.

2. L'Urne

des Stuarts

E x a m e n du dossier de Louis Ange Pitou. et des

Bourbons,

p . 5o. — L e

20

mai

1814, A n g e

Pitou avait reçu de F r é d é r i c - G u i l l a u m e de P r u s s e , u n e médaille d'or en r e t o u r d'une c h a n s o n , au reste, aussi pitoyable c o m m e s e n t i m e n t s q u e c o m m e s t y l e , q u ' i l a v a i t c o m p o s é e s u r l'Entrée de Louis XVIII à Paris (id., p . 45).

l6


242

ANGE

cation, le r e t o u r pestif

de Napoléon

et lui causa

explique

même

la m é c h a n t e

campagne

PITOU

verbale,

lui parut

singulièrement

intem-

u n préjudice

sensible ; c'est

ce q u i

humeur

qu'il

qu'il manifesta

mena

à

cette date

alors

et la

contre

celui

a v a i t é t é s o n b i e n f a i t e u r . On e n t r o u v e u n é c h o s i g n i f i c a t i f ce

r a p p o r t d u préfet

d a t e d u 28 a v r i l 181 5

de police 1

au

ministre

de l'intérieur,

vive qui dans en

:

Notes s u r u n libraire, r u e de Lully derrière l'Opéra, signalé

comme

tenant des propos qui décèlent des intentions criminelles. S . E . l e M i n i s t r e d e P o l i c e g é n é r a l e m ' a fait l ' h o n n e u r d e m ' i n v i t e r p a r u n e n o t e d u 19 d e c e m o i s à faire s u r v e i l l e r le l i b r a i r e q u i demeure

r u e de Lulli, derrière l'Opéra, et qui était signalé

tenant des propos contre

qui semblent

dénoter des intentions

comme

criminelles

l'Empereur.

Le libraire

s i g n a l é e s t le n o m m é P i t o u , d e m e u r a n t

r u e de Lulli,

n° 1, i l n e f a i t p r e s q u e p l u s l e c o m m e r c e d e s l i v r e s e t d o n n e d e s l e ç o n s à d e s écoliers qu'il a en ville. Il r é s u l t e d e s r e n s e i g n e m e n t s p r i s s u r s o n c o m p t e

que ce Pitou,

2

a n c i e n p r ê t r e , e s t a u s s i l ' a n c i e n c h a n t e u r q u i fut d é p o r t é à la G u y a n e , qu'il

s'adonne

à la boisson

et q u i , lorsqu'il est ivre, se r é p a n d en

p r o p o s c o n t r e S . M . , qu'il e s t u n d e s p r e m i e r s q u i p r i r e n t la c o c a r d e b l a n c h e à l ' a r r i v é e d e s e n n e m i s e t q u ' i l l a fit p r e n d r e à u n n e v e u q u ' i l 3

a chez lui ; qu'il était c o n t i n u e l l e m e n t a u x Tuileries a u milieu d e s g r o u p e s et a v e c s o n n e v e u , c r i a n t et e x c i t a n t à crier : Vive le R o i , d i s tribuant d e s proclamations et étant payé pour cela; qu'il a été r e m a r qué,

le l e n d e m a i n d u d é p a r t d u R o i , p é r o r a n t p o u r lui d a n s la c o u r

du château et tenant d e s propos séditieux. La présence de cet individu à Paris, lors de l'assemblée d u C h a m p d e M a i p o u r r a i t n ' y ê t r e p a s s a n s i n c o n v é n i e n t e t il p a r a î t m é r i t e r d ' e n être

éloigné.

J'ai l ' h o n n e u r d e prier

S. E . d e vouloir bien m e faire

connaître

ses i n t e n t i o n s à l'égard d u dit P i t o u . N a p o l é o n devait être particulièrement renseigné

sur l'ingrati-

t u d e d e s h o m m e s e t il n e t i n t p a s à s o n a n c i e n o b l i g é u n e e x c e s sive

rigueur;

il s e c o n t e n t a

avec o r d r e d e s'y tenir

1. 2. 3. pice 4.

seulement de l'envoyer à Orléans

à la disposition d e l'autorité

4

.

Archives Nationales, F 6 3 1 3 . D o s s i e r no 6 6 o 3 . B . P . O n a déjà v u la c a u s e e t la r a i s o n d e c e t t e i m p u t a t i o n . P r o b a b l e m e n t R e n é P i t o u , q u i fut g r a v e u r e t a u q u e l o n d o i t l e f r o n t i s d u s e c o n d v o l u m e d u Chanteur Parisien. 7

L'Urne

des Stuarts

et des Bourbons,

m e n d u dossier de Louis Ange Pitou.

p . v. — Pièces

remarquables.

Exa-


ANGE PITOU

2 3 4

Ce séjour à O r l é a n s , qu'il qualifie p o m p e u s e m e n t d'exil et qui ne fut, à p r o p r e m e n t parler, q u ' u n e simple villégiature, ne fut m a r q u é par a u c u n événement bien saillant; u n seul incident assez notable peut être relevé et rapporté, à titre d'indication. Q u a n d , à la suite de la convention militaire du 3 juillet, l'armée évacua P a r i s p o u r aller p r e n d r e position derrière la L o i r e , elle dut traverser O r l é a n s ; l'animation des esprits y était extraordinaire, et les menaces les plus téméraires p u b l i q u e m e n t proférées. Ange P i t o u eut alors occasion d'être témoin d'une scène de ce genre : Le 6 juillet, — rapporte-t-il — la nouvelle du passage du grand corps général de l'armée française au delà de la Loire glace la ville d'effroi; cependant les autorités rassurent les habitans, et les généraux répondent de la troupe. En trois jours plus de 6 0 , 0 0 0 hommes traversèrent la ville : grâce à la douceur des habitans, à la fermeté des généraux, à l'activité et à la prévoyance du préfet et du maire, tout fut calme. On cacha les journaux, et, le 8 juillet, à l'heure où Louis XVIII rentrait à Paris, au milieu des danses et des bouquets de lis, le drapeau tricolore flottait à Orléans, et le nom des Bourbons eût été un blasphème dans cette ville. L'armée se répandit dans Orléans, fit quelques menaces, des réunions se formèrent et l'on y parla à cœur ouvert. Des officiers de différens corps se réunissent sur le grand Mail, au café Huguenain ; là, sans être pris de vin, ils jurent tous ensemble, sur leur épée nue, d'exterminer la famille des Bourbons, de faire tous les sermens qu'on leur demandera pour approcher du Roi, de jouer tous les rôles et de prendre tous les déguisemens pour accomplir leur serment. Ils tirent au sort à qui portera le premier coup à Louis XVIII ; l'un s'engage par serment à égorger deux membres de cette famille exécrée; l'autre répond de ne pas manquer le Roi : tous sont de sang froid. Le lendemain du passage de l'armée, nous nous rendîmes chez M. le procureur du Roi, Moutier, que nous trouvâmes au moment où il rentrait dans ses fonctions, dont il s'était démis durant les Cent Jours; nous lui exposâmes les faits et le priâmes d'en dresser un acte, que nous nous offrîmes de signer. Ce magistrat nous répondit que notre dénonciation était la douzième du même genre qu'il recevait ce même jour . 1

A peine rentré à P a r i s , le 18 juillet 1815, Ange Pitou s'empressa d'adresser un rapport en ce sens au ministre de l'intérieur et au chef de la police des alliés. U n e enquête fut ouverte qui 1. Toute

la vérité

au Roi.

t. 11. p .

136.


244

ANGE PITOU

confirma les faits, et les souverains délibérèrent alors s'il ne serait pas urgent d'établir en F r a n c e u n g o u v e r n e m e n t militaire où les puissances et le roi de F r a n c e seraient représentés c h a c u n par quatre commissaires (Ange P i t o u devait m ê m e être l'un d'eux) ; mais les garanties, qui furent d o n n é e s par la suite, écartèrent le danger, et ce projet ne fut pas mis à exécution Cet incident confirma encore d a n s l'esprit de l'ancien c h a n t e u r l'opinion avantageuse qu'il avait de ses services et de son i m p o r tance : sa situation de fortune était toujours des plus précaires, mais il crut c e p e n d a n t préférable, avant toute autre revendication, de faire paraître son livre, d o n t la publication avait été retardée au m o m e n t des C e n t J o u r s et d o n t le p r e m i e r tirage avait dû être mis au p i l o n . Des a m i s l'aidèrent de leur b o u r s e p o u r subvenir à ces frais, et, le 31 août I 8 I 5 , paraissait l'Urne 1

des Stuarts et des Bourbons ou le fonds de ma conscience sur les causes et les effets des 21 janvier des xvI , xvII , xvIII et e

e

e

e

xIx siècles, etc., e t c . , (le titre se p o u r s u i t ainsi p e n d a n t une vingtaine de lignes) « par L o u i s A n g e P i t o u , déporté à C a y e n n e au 18 fructidor et proscrit 18 fois p o u r la cause des B o u r b o n s ». Le livre r é p o n d au titre : c'est u n e c o m p i l a t i o n diffuse et prétentieuse, e n c o m b r é e de superfluités, d'inutilités, de vaines d é c l a m a t i o n s , où cinq lignes intéressantes sont noyées dans cent autres insignifiantes, fatras indescriptible d'où l'on peut retenir s e u l e m e n t les c i n q u a n t e p r e m i è r e s p a g e s , et l'ouvrage en c o m p t e 430 ! Si l'Urne des Stuarts et des Bourbons eut q u e l q u e s lecteurs, si la presse m ê m e lui consacra q u e l q u e s articles, on peut avoir l'assurance que c'était à l'auteur seul qu'allaient ces s y m p a t h i e s , car la lecture de son œ u v r e dut r e b u t e r les plus courageux. A n g e P i t o u c e p e n d a n t ne perdait pas de vue ses r é c l a m a t i o n s et la r é c o m p e n s e de ses services et de sa fidélité royaliste : c o m m e il était éclectique, il avait, dès le 27 juillet, sollicité un emploi à la Maison d u Roi, à la B i b l i o t h è q u e ou aux P o s t e s ; la requête n ' a b o u t i t p a s ; de ces diverses a d m i n i s t r a t i o n s il reçut l'assurance d ' u n e vive s y m p a t h i e , mais rien de plus S o u s t o u s les r a p p o r t s , au reste, le c h a n t e u r alerte et spirituel d u Directoire n'avait pas eu à se louer de ses velléités c o m m e r ciales, et le d o m m a g e s'était aussi bien exercé sur son esprit q u e 2

1 . Toute 2.

la

Vérité

Id., p . i 3 o .

au

Roi.

t. I I . p . 4 9 .


ANGE

PITOU

2 5 4

sur sa b o u r s e . Le fantaisiste s'était évanoui, et il ne restait q u ' u n bourgeois épais, prétentieux, d'une e m p h a s e délirante et souvent grotesque : il est rare d'avoir à constater au c o u r s d ' u n e vie u n tel c h a n g e m e n t de caractère et de personnalité ; on s'explique bien le d é s e n c h a n t e m e n t qu'il dut causer à ceux qui ne le connaissaient que sur sa réputation, et c o m m e n t on put en arriver à se d e m a n d e r si l'on n'avait point affaire à u n i m posteur. H é l a s ! la dualité n'était pas admissible, et il fallait bien r e c o n n a î t r e , dans cet émule avant la lettre de Joseph P r u d h o m m e , le vif et hardi conspirateur en plein vent, qui à u n m o m e n t avait fait t o u r n e r la tête à la société élégante du Directoire. U n trait témoignera du changement survenu. Aussitôt après la publication de l'Urne des Stuarts et des Bourbons, il voulut en remettre l u i - m ê m e un exemplaire au Roi et il sollicita u n e a u d i e n c e . A cet effet il se costuma en garde national et se p r é senta avec son livre au premier g e n t i l h o m m e de la c h a m b r e ; ébahi, celui-ci lui d e m a n d e s'il est de service au château, et Pitou de r é p o n d r e avec solennité : « N o n , Monseigneur, cet habit est ma robe n u p t i a l e ; après dix-huit proscriptions on n'a pas de garde-robe de rechange » ; et en contant le fait, il avoue avec satisfaction que cette réponse impressionna le duc de D u r a s , mais il ne vit pas en quel sens. Q u o i qu'il en soit, il obtint l'audience qu'il sollicitait, et, le 29 septembre 181 5 , il eut « l'insigne faveur d'assister seul d'étranger au déjeuner du Roi dans le salon bleu, de présenter son ouvrage au m o n a r q u e et de lui baiser la main »; c'était la plus notable faveur qu'il devait, au cours de sa vie, recevoir de la royauté ! U n mois après cette entrevue, Ange Pitou exposait à L o u i s X V I I I sa situation vis-à-vis de la C o u r o n n e , le chiffre et la nature de ses revendications ; le 28 octobre 181 5, il obtenait u n e pension de 1 , 5 o o francs, à laquelle s'ajoutait, le 3 o n o v e m b r e , u n c o m p l é m e n t de 600 francs Il put croire à u n c o m m e n c e m e n t de satisfaction, mais cette illusion devait p r o m p t e m e n t se dissiper. 1

Il convient ici d'établir aussi clairement que possible la situation d'Ange P i t o u vis-à-vis de la C o u r o n n e : c'est là u n e entreprise assez mal aisée, car les d o c u m e n t s essentiels se t r o u vaient dans u n dossier secret que le réclamant, à diverses reprises, c o m m u n i q u a à plusieurs ministères et dont il ne n o u s a 1. Toute

la Vérité

au Roi.

t. II. t. I, p . 3.


246

ANGE

PITOU

pas été possible, malgré de n o m b r e u s e s recherches, de retrouver la trace. Aussi faut-il enregistrer p u r e m e n t et s i m p l e m e n t , sans chercher à les expliquer, des différences d'évaluation aussi c o n sidérables q u e celles qui se p r o d u i s i r e n t en 1825 et 1828 : en 1825, les trois c o m m i s s a i r e s , c h a r g é s officiellement de l'examen de l'affaire d'Ange P i t o u , fixaient à 545,750 francs le chiffre de sa c r é a n c e ; le comte D a r u , en 1828, le portait à 1,5 15,3oo francs. L'explication de cette différence se trouve peut-être d a n s u n coin ignoré des archives de q u e l q u e m i n i s t è r e , et l'on n'en peut espérer la découverte q u e d ' u n b o n hasard : n o u s n ' a u r o n s d o n c ici à faire état q u e sur les d o c u m e n t s acquis et d é t e r m i n e r o n s seulement la n a t u r e de cette dette de 545,750 francs, d o n t le détail est c o n n u et sur laquelle la discussion, sinon le contrôle, peut s'exercer. A u t a n t q u ' o n peut en juger, la seule p a r t i e de cette dette, qui ait u n véritable caractère politique et qui d o n n e aux réclamations d'Ange P i t o u u n e signification exceptionnelle, vise u n e s o m m e de 320,000 francs, par lui avancée p o u r la cause royale de 1795 au 18 fructidor 1797 : dans ce total figurent les versem e n t s par lui faits lors des affaires Geslin de la Villeneuve et des c o m m i s s a i r e s r o y a u x , les 60,000 francs avancés à P i c h e g r u avant le 18 fructidor, et les intérêts de ces s o m m e s capitalisés jusqu'à la date de la p r o d u c t i o n officielle du c o m p t e Cet argent avait été directement prêté à la cause royale à titre d'avances, p o u r u n service officiel : c'était d o n c u n e véritable dette d ' h o n n e u r , d o n t le r e m b o u r s e m e n t était i m p é r i e u s e m e n t c o m m a n d é par les lois m ê m e de la délicatesse et de la p r o b i t é . E n o u t r e , A n g e P i t o u , qui savait avoir de la logique q u a n d ses intérêts étaient en jeu, considérant q u e sa faillite et sa déconfiture c o m m e r c i a l e p r o v e n a i e n t du fait des engagements par lui pris au m o m e n t du 18 F r u c t i d o r réclamait au Roi les frais divers de cette faillite et les pertes par lui faites à ce p r o p o s . A u point de vue strictement j u r i d i q u e , cette p r é t e n tion était i n a d m i s s i b l e ; mais, d a n s de telles revendications il ne fallait pas regarder de trop p r è s , juger au c o n t r a i r e , les choses de h a u t , dédaigner les arguties et les chicanes, m o n t r e r , en u n mot, u n e générosité r o y a l e ; c'est ce que c o m prirent les commissaires de 1825, qui n'hésitèrent pas à faire 1. O n a v u q u e c e t t e s o m m e a v a i t é t é p r ê t é e à p l u s d e 6 0/0, ce q u i p e r m e t à N a p o l é o n d ' a r r ê t e r les p o u r s u t e s p a r la m e n a c e faite a u x c r é a n c i e r s d u serment décisoire.


ANGE

247

PITOU

entrer cette réclamation en c o m p t e , p o u r la s o m m e de 3o,ooo francs. Voilà l'élément le plus sérieux de la créance d'Ange P i t o u , a u t a n t q u ' o n en peut juger d'après les d o c u m e n t s c o n n u s , documents au reste assez peu clairs, parfois contradictoires, mais d o n t la sincérité, affirmée par la décision de la c o m m i s s i o n de 1825, ne semble pas p o u v o i r être révoquée en doute . P o u r le s u r p l u s , notre personnage réclamait à la royauté les pertes par lui subies au c o u r s de la révolution ; il m o n n a y a i t ainsi ses souffrances et ses p e r s é c u t i o n s . De ce côté il y a de très fortes exagérations : l'on ne peut guère s'empêcher de sourire q u a n d on le voit, par exemple, tarifer à 1,000 francs sa p r o m e n a d e à O r l é a n s en 181 5, son « second exil pendant les Cent J o u r s », c o m m e il écrit; et l'évaluation de ses « pillages » dans les journ a u x où il collabora est assurément quelque peu enflée. Mais, encore u n e fois, il était essentiel, dans une semblable affaire, de s'en tenir aux grandes lignes sans discuter les détails, et la m e s q u i n e r i e était s u r t o u t l'écueil à éviter : aussi en arrêtant cette créance sur la c o u r o n n e à 545,750 francs, la c o m m i s s i o n de 1825 fit-elle largement les choses, c o m m e il convenait, et montra-t-elle au m o n a r q u e la conduite qu'il devait tenir. 1

C o m m e n t , m a i n t e n a n t , ces 545,750 francs se trouvèrent-ils, en 1828, portés par le comte D a r u à plus de 1,5oo,ooo francs, n o u s ne s a u r i o n s le dire. Ange Pitou a bien déclaré, à plusieurs reprises, qu'il ne réclamait à peine que la dixième partie de ce qui lui était d û , mais il faut faire la part de l'exagération, et cette simple affirmation n'était pas suffisante pour convaincre u n h o m m e c o m m e D a r u , qui n'était pas u n naïf en fait de questions financières. Ange Pitou avait-il joint à sa réclamation celle de p l u s i e u r s autres royalistes impayés, estimant q u ' u n effort collectif aurait p l u s de chances de réussite q u ' u n e série de tentatives individuelles? la chose ne serait pas impossible. Peut-être encore D a r u , en agissant ainsi, voulut-il, en admettant un chiffre pareil, faire s i m p l e m e n t élever la quotité de la pension servie à Ange P i t o u , âgé alors de soixante ans, car il était h o r s de d o u t e q u ' u n tel capital jamais ne serait r e m b o u r s é . Q u o i qu'il en soit, la clef de ce mystère n'a pas été retrouvée, et il n'en faut p r o b a blement pas espérer de si tôt la découverte. P o u r régler u n e dette de cette n a t u r e , il fallait donc u n h o m m e

du

1 . Cf.

Pièces

sieur

Louis

remarquables. Ange

Pitou,

— Diverses etc.

pièces

concernant

les

réclamations


248

ANGE

PITOU

à larges vues, d'esprit net et décidé, bien pénétré de cette pensée que toute tergiversation, tout a t e r m o i e m e n t devaient être avant tout évités : N a p o l é o n , on l'a vu, l'avait bien c o m p r i s ; mais, depuis la R é v o l u t i o n , la chance semblait brouillée avec Ange P i t o u , et le m a l h e u r e u x t o m b a alors dans cette filière des a d m i nistrations, des bureaux, des ministères, contre laquelle u n h o m m e ne peut rien et est désarmé d'avance. O n verra par la suite de quelle force de résistance il fit preuve et avec quelle ténacité il poursuivit, p e n d a n t près de trente a n s , ses réclamations sans se laisser abattre par les revers, les déceptions, les réponses d é c o u r a g e a n t e s , les m a c h i n a t i o n s sourdes des émigrés, qui ne pouvaient lui p a r d o n n e r d'être resté en F r a n c e à l'heure du d a n g e r . N o u s allons d o n c p a r c o u r i r la voie d o u l o u r e u s e par où il est passé de 181 5 à 1846, mais le lecteur p e r m e t t r a que n o u s le fassions à rapides étapes. Retracer, en effet, le détail de ses réclamations serait u n e entreprise fastidieuse et é n o r m e ; les d o c u m e n t s sont trop a b o n d a n t s , car Ange P i t o u n o u s a i m p i t o y a b l e m e n t renseignés sur les phases diverses de toutes ses tentatives. Il n'a pas consacré m o i n s d ' u n e dizaine de v o l u m e s , soit près de deux mille pages i m p r i m é e s , à r e p r o d u i r e les lettres par lui adressées aux ministres et aux p e r s o n n e s mêlées à ses sollicitations, ainsi que les réponses qui y furent faites : u n r é s u m é succinct m o n t r e r a assez quelle fut l'ingratitude des B o u r b o n s à l'égard de ceux qui s'étaient dévoués à leur politique. Les hostilités entre l'administration royale et A n g e P i t o u ne c o m m e n c è r e n t v r a i m e n t que le 3 n o v e m b r e 1815 ; ce fut le ministère de la Maison du Roi qui eut plus particulièrement à en subir les chocs répétés. L a direction de ce d é p a r t e m e n t était alors confiée au comte de P r a d e l , u n émigré, qui s'en remettait p o u r le réglement des affaires de cette n a t u r e au vicomte de La B o u laye, u n autre é m i g r é ; ce fut en ce dernier q u ' A n g e P i t o u trouva son plus redoutable adversaire, et de multiples témoignages a p p u y é s sur des faits qui semblent p r o u v é s , présentent ce pers o n n a g e sous u n jour assez peu favorable. Il faudrait voir en lui u n h o m m e incontestablement habile, d'esprit fin et délié, mais aussi fort peu s c r u p u l e u x sur le choix des m o y e n s à employer p o u r mettre fin à des affaires gênantes, très sceptique, et professant sur le respect et sur certains sentiments les idées du xvIII siècle finissant; au reste, ayant émigré et tout disposé à considérer c o m m e des contes les récits d'évée


ANGE PITOU

n e m e n t s extraordinaires, dont il n'avait été ni l'acteur ni le t é m o i n , et d o n t il ne pouvait être le juge impartial. Ce fut d o n c le 3 novembre I 8 I 5 qu'Ange Pitou adressa son premier m é m o i r e au ministère ; le 1 o, il lui fut fait réponse q u ' o n s'occupait d'un n o u v e a u travail sur les pensions de la Maison du Roi et que l'on tâcherait de l'y c o m p r e n d r e ; on ne s'engageait pas b e a u c o u p , mais le réclamant prit patience, bien tranquillisé sur la reconnaissance de sa créance d o n t il voyait le titre et le gage d a n s les paiements mensuels de la pension q u e le Roi lui avait accordée. Il profita de ce répit pour publier, en septembre 1816, u n livre intitulé : Analyse de mes malheurs et de mes persécutions depuis vingt-six ans. Cet ouvrage avait une supériorité sur l'Urne des Stuarts; on pouvait le lire : c'était, à vrai dire, u n e littérature toute p e r s o n n e l l e ; l'auteur n'y parlait que de lui et des plus notables événements de sa vie à l'époque r é v o l u t i o n naire, mais les anecdotes étaient assez bien choisies, le style acceptable, l'intérêt suffisamment soutenu, et surtout l'auteur s'était gardé de l'écueil, contre lequel il devait si souvent d o n n e r par la suite, la confusion et l'ennui. Le livre fut naturellement adressé à toutes les personnes qui de près ou de loin étaient mêlées aux réclamations de l'écrivain : il y joignit alors u n e nouvelle pétition au comte de P r a d e l , et cette lettre fut remise à ce dernier par le duc d'Avaray, qui s'était intéressé tout spécialement à cette affaire et devait par la suite prêter à Ange P i t o u une protection et un concours c o n s tants, témoignages certains d'une âme vraiment noble. A cette nouvelle d e m a n d e le ministre répondit, le 26 octobre, q u ' o n ne pouvait plus rien en faveur du réclamant, q u ' o n avait fait p o u r lui « tout ce que permettaient les circonstances difficiles, dans lesquelles » etc., e t c . . on peut continuer la formule, elle n'a pas c h a n g é d e p u i s ! C'était là u n très mauvais son de cloche, d ' a u t a n t q u ' o n lui avait auparavant demandé des preuves à l'appui de ses r é c l a m a t i o n s , et qu'il croyait en avoir fourni de suffisantes. Il en écrivit de suite au chancelier, qui déclara que cette affaire ne le regardait pas ; ce que voyant, il s'adressa directement au R o i , auquel il fit parvenir, le 1 décembre 1816, sa q u a t r i è m e pétition, avec r e c o m m a n d a t i o n du chancelier, du grand référendaire et du duc d'Avaray. Cette nouvelle d é m a r c h e remit 1

er

1. Toute

la

Vérité

au Roi.

t. I, p .

107.


250

ANGE

PITOU

l'affaire en question, u n e enquête fut prescrite et confiée au chef de la comptabilité de la Maison d u R o i , n o m m é G u i l l a u m o t : celui-ci déclara alors au r é c l a m a n t « q u e ses titres étaient en règle, ses preuves valables et suffisantes et q u ' o n allait d e m a n d e r des fonds aux C h a m b r e s o u a u x ministres p o u r c o m m e n c e r à liquider des créances de cette n a t u r e ; q u e la liquidation c o m mencerait à la fin de la session actuelle o u bien au c o m m e n cement de la suivante, qu'il en aurait sa part et q u e le m i n i s t r e allait lui écrire p o u r tranquilliser ses créanciers ». U n e déclaration aussi catégorique était indispensable, étant d o n n é e la situation toute particulière d'Ange P i t o u . Ses c r é a n ciers, en effet, le v o y a n t revenu à son c o m m e r c e sous le p a t r o nage de la maison d ' O r l é a n s , et n'ayant plus d é s o r m a i s de ménagements à garder o u de complications à r e d o u t e r , réclamaient le p a i e m e n t de leur d û avec d'autant p l u s d'insistance q u e la constatation de leur créance était u n e attestation et u n brevet de r o y a l i s m e ; d'autre part, l'ancien c h a n t e u r se trouvait encore sous le c o u p de la faillite, déclarée contre lui en 1811 et dont les effets se p o u r s u i v a i e n t toujours. Il i m a g i n a alors de p r e n d r e avec ses créanciers u n a r r a n g e m e n t , q u i prouvait p a r surcroît la réalité de ses affirmations, et il choisit des bailleurs de fonds q u i lui fissent les avances nécessaires p o u r servir les intérêts de ses dettes. Mais p o u r cela il fallait q u e sa créance s u r la c o u r o n n e fût officiellement r e c o n n u e , car c'était a u roi de F r a n c e q u e l'on consentait à prêter de l'argent et n o n à M . P i t o u , failli et i n s o l v a b l e ; le plan consistait d o n c à substituer le roi à l'ancien chant e u r . « Je trouvai — rapporte-t-il — de véritables amis d u R o i qui m'offrirent de me tirer de peine, m o y e n n a n t q u e le ministère m e d o n n â t u n titre plus positif de m a créance, n o n p o u r la r e m b o u r s e r p r o c h a i n e m e n t , puisqu'il prétendait n'avoir pas de fonds, mais p o u r fixer u n e é p o q u e à sa volonté . » Il écrivit d o n c en ce sens au comte de P r a d e l , et, le 14 août, le ministre répondait au d u c d'Avaray, p a r l'entremise d u q u e l ces négociations se p o u r s u i v a i e n t , « qu'il ne pouvait délivrer le titre réclamé qui serait la r e c o n n a i s s a n c e d ' u n droit q u i pouvait ne pas se trouver réel suivant les lois à intervenir » : il était évident 1

2

3

4

la

1. Toute

la Vérité

2. Pièces

remarquables.

Vérité 3. Toute

au Roi.

au Roi.

t. I. p . 6 9 , p . 17.

E x a m e n d u d o s s i e r de L o u i s A n g e P i t o u —

t. I, p . 7 1 .

la Vérité

au Roi.

4. I d . , p p . 8 6 , 108 à 1 1 0 .

t. I. p . 8 3 .

Toute


ANGE

PITOU

2

5

I

q u ' a p r è s u n e dénégation pareille, si le ministère revenait sur sa décision, il y avait lieu de considérer c o m m e une transaction le gage par lui d o n n é . Des démarches furent d o n c tentées en ce s e n s ; Ange P i t o u écrivit lettres sur lettres, pétitions sur pétitions au Roi et aux m i n i s t r e s ; il aboutit à u n résultat assez a p p r é ciable, car, au c o m m e n c e m e n t de septembre, le duc d'Avaray était choisi par le ministre c o m m e intermédiaire arbitre d a n s cette affaire, et le d e m a n d e u r invité à préciser ses réclamations. Le ministère mettait toujours en avant les mêmes raisons p o u r éluder la requête : d'abord, le m a n q u e de fonds; mais il advint t o u t de m ê m e un m o m e n t où cette formule classique du m a u vais vouloir administratif se trouva périmée et où il fallut imaginer autre chose ; on d e m a n d a alors à Ange P i t o u de fournir.des pièces de comptabilité, des quittances, de p r o d u i r e le p o u v o i r à lui délivré par L o u i s X V I . Des pièces de c o m p t a bilité, répliquait-il n o n sans raison, pouvais-je en c o n s e r v e r ? « Dans des circonstances c o m m e celles où je me suis trouvé, ne regarde-t-on pas c o m m e lâche ou traître celui qui, p o u r sa comptabilité, conserve des pièces qui c o m p r o m e t t e n t des intérêts majeurs ou des personnes m a r q u a n t e s ? Où cacher ces pièces q u a n d on fouillait chez tous mes amis, chez mes connaissances, d a n s m o n cachot, dans mes aliments, jusque dans mes entrailles (sic)? Chez qui déposer ces pièces, lorsque je sortais du cachot noir, à côté des c o n d a m n é s à m o r t , p o u r aller outre-mer? Q u a n t à m o n pouvoir, il a eu le sort de mes autres papiers; il ne fallait q u e cette pièce p o u r m e faire c o n d a m n e r à m o r t , mais ma mise en cause, ma déportation, ma conduite vous le représentent » De telles mesquineries étaient lamentables : le duc d'Avaray dut le faire c o m p r e n d r e au comte de Pradel. Le 21 octobre, en effet, Ange P i t o u avait avec le vicomte de La Boulaye u n entretien décisif, et celui-ci lui promettait formellement de faire a d mettre son compte à la liquidation, dès que les C h a m b r e s auraient fourni des fonds suffisants; en attendant, et p o u r apaiser ses créanciers, il lui serait accordé, c o m m e provisoire, u n e m e n sualité de 125 francs : le 28 octobre, cet engagement était réalisé et le bon de secours envoyé. 2

1. Toute

la

Vérité

au Roi.

t. I. p p . 9 6 et

s.

2. I d . , p . 1 0 . — A n g e P i t o u , a u s s i t ô t a p r è s c e t t e e n t r e v u e , e n r é d i g e a le c o m p t e r e n d u : « Si v o u s n ' a v e z p o i n t d e p i è c e s m a t é r i e l l e s , l u i dit L a B o u l a y e , c'est q u e v o u s n e p o u v e z p o i n t e n a v o i r p a r la n a t u r e d e s é v é n e m e n t s ; m a i s les p i è c e s m o r a l e s suffisent, et p o u r v o u s p r o u v e r le d e g r é d e c o n v i c t i o n


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ANGE

PITOU

Ange P i t o u , le d u c d'Avaray, les c o m m i s s a i r e s de 1825, le comte Daru se sont accordés à appeler « transaction » cette décision du m i n i s t è r e . Il est certain q u e , par la n a t u r e m ê m e des réclamations, par le fait de la pension déjà concédée et s u r t o u t au m o m e n t où elle se p r o d u i s a i t , cette générosité pouvait et devait fatalement être interprétée c o m m e la reconnaissance et le gage d'une créance justifiée : p e r s o n n e ne s'y méprit, et, plus tard, q u a n d le vicomte de La Boulaye voulut contester cette interprétation, toutes ses arguties ne p u r e n t aller contre la brutalité du fait accompli. Cette transaction d o n n a quelque répit à Ange P i t o u , et l'année 1818 fut p o u r lui relativement c a l m e ; il fit alors paraître deux b r o c h u r e s qui ne m é r i t e n t citation qu'à titre p u r e m e n t d o c u mentaire : elles n ' o n t , en effet, a u c u n intérêt p e r s o n n e l , et ne sont, à vrai dire, q u ' u n e série de r e n s e i g n e m e n t s de seconde m a i n , colligés dans u n but u n i q u e m e n t c o m m e r c i a l , sous ce titre : Prières aux tombeaux des Bourbons moissonnés par la

Révolution française et Procès-verbal de l'exhumation du corps de Mgr le duc d'Enghien. « O n t r o u v e r a ces ouvrages aux sacristies des paroisses de P a r i s et chez les p e r s o n n e s employées aux églises », lit-on d a n s le prospectus : par cette indication de la clientèle à laquelle elle s'adressait, on peut exactement c o n naître la qualité de cette littérature. Se voyant alors nanti de ce qu'il considérait avec q u e l q u e raison c o m m e u n titre de créance, A n g e P i t o u c h e r c h a des bailleurs de fonds p o u r faire face à ses e n g a g e m e n t s passés, et, m o y e n n a n t u n intérêt de 5 0 / 0 , M M . Bourgeois et H a d i n se chargèrent de servir p e n d a n t cinq ans aux créanciers 6 , 0 0 0 fr. d'intérêts : sur cette s o m m e le débiteur fournissait p e r s o n -

q u ' e l l e s o n t à m e s y e u x et a u x y e u x d u m i n i s t r e , a u p r e m i e r t r a v a i l , q u i s e r a fait d a n s u n m o i s , je v o u s ferai o b t e n i r u n s e c o u r s p r o v i s o i r e p o u r a p a i s e r v o s c r é a n c i e r s . . . C ' e s t m a l g r é m o i si je n e v o u s d o n n e p a s d ' a u t r e s t i t r e s , m a i s d ' a u t r e s v i e n d r a i e n t s u r v o s p a s : les f o u r n i s s e u r s d e la V e n d é e n o u s d e m a n d e r a i e n t r a i s o n d e c e t t e p r é f é r e n c e ; ils o n t d e s d r o i t s p l u s o u m o i n s r é e l s et c e t t e c o n c e s s i o n n o u s m e t t r a i t b i e n e n d a n g e r d ' o u v r i r u n e porte à l'arbitraire. » Ange Pitou alors de déclarer qu'il i m p o r t e r a i t de c o n n a î t r e la f o r t u n e et la c o n d u i t e d e c e u x q u i s o n t p e n s i o n n é s et gratifiés : « P l u s i e u r s s o n t m i l l i o n n a i r e s o u v o n t e n g l o u t i r cet a r g e n t a u j e u o u d a n s les m a u v a i s lieux. » E n t e r m i n a n t , L a B o u l a y e e n g a g e a i t Ange P i t o u à n e p l u s s i g n e r s e s l e t t r e s , c a r il c o n n a i s s a i t s o n é c r i t u r e et l u i p r o m e t t a i t d e le r e c e v o i r t o u s les j o u r s . — L e v i c o m t e d e L a B o u l a y e n ' a j a m a i s d é m e n t i l ' e x a c t i t u d e d e cet e n t r e t i e n et les t e r m e s d a n s l e s q u e l s il e s t r a p p o r t é .


ANGE

253

PITOU

nellement 2,000 fr. avec sa pension et sa lettre de secours et remettait à ses c o m m a n d i t a i r e s 3,ooo francs de billets à lui souscrits et qu'il avait en portefeuille L ' a n n é e suivante, les événements prirent u n e autre t o u r n u r e ; le 26 février 1819, le vicomte de La Boulaye annonçait i n c i d e m m e n t à Ange P i t o u q u e sa pension de 1,5oo francs et son bon de secours de 600 fr. seraient fondus, à partir de 1820, en u n brevet de pension de 1, 5oo francs : c'était la négation absolue, l'annulation indirecte de la transaction de 1817, et c o m m e Ange P i t o u , à peine revenu de son é t o n n e m e n t , s'apprêtait à protester, le secrétaire de la Maison du Roi s'esquivait, lui faussant compagnie. O n pense bien q u e notre h o m m e ne laissa pas aller les choses sans réclamation ; il multiplia lettres, requêtes, pétitions, fit intervenir le d u c d'Avaray, ses bailleurs de fonds, r e m u a ciel et terre. L e comte de Pradel se cantonnait toujours dans le m ê m e système : « D o n n e z - n o u s des preuves matérielles, des reçus, des correspondances »; et pour varier, il reprenait le refrain a c c o u t u m é : « Les fonds sont insuffisants! » 1

Toutefois, les réclamations d'Ange P i t o u , appuyées par le d u c d'Avaray, eurent partiellement raison de la mauvaise volonté du ministère, qui d u t consentir à terminer l'affaire avec u n h o m m e de confiance désigné par le réclamant : celui-ci fit choix de son bailleur de fonds Bourgeois. O n traîna alors l'affaire en l o n g u e u r , Bourgeois fut renvoyé de bureaux en bureaux, et, pour finir, on essaya d'enlever par surprise ce q u ' o n ne pouvait obtenir par persuasion : on adressa donc à Pitou un brevet de pension de 1,5oo francs; si, pressé par la nécessité, celui-ci l'avait accepté, la novation du titre eût été opérée de fait et le gage de la transaction évanoui. Mais cette m a n œ u v r e p u t être déjouée, et la h o n t e en alla à l'administration q u i , pour arriver à ses fins, ne craignait pas de recourir à de tels moyens 2

Les choses en étaient là quand un hasard inespéré vint a p p o r ter à Ange P i t o u le témoignage q u e le ministère lui d e m a n d a i t à l'appui de ses r é c l a m a t i o n s . Depuis sa c o n d a m n a t i o n de 18o3 p o u r participation à l'émission d u milliard de faux billets de la Banque de F r a n c e , Pierre Molette avait complètement perdu de vue son ancien camarade

1 . Toute 2. Pièces Toute

la Vérité

la vérité

— Incrédulité

au Roi.

remarquables. au Roi. intéressée,

t. I. p . l 3 .

Examen

du

dossier

de

Louis

Ange Pitou.

t. I. p p . 4 6 à 5 2 , 1 1 4 à 1 4 1 ; — t. II. p p . 2 6 8 à 2 7 2 . p p . a3 à 2 9 .


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PITOU

Ange Pitou et s'était réfugié dans l'Allier, à Bellenave, son pays natal, p o u r y p r e n d r e u n repos mérité et panser toutes les b l e s sures, qu'il avait, au c o u r s de sa vie, reçues p o u r le service des B o u r b o n s . Il croyait son ancien a m i m o r t , q u a n d , en 1819, des amis lui c o m m u n i q u è r e n t l'Urne des Stuarts et des Bourbons et l' Analyse de mes malheurs : ces livres rappelèrent les deux anciens amis au souvenir l'un de l'autre, ils reprirent alors leurs relations i n t e r r o m p u e s , et, c o m m e ils étaient t o u s deux, au m ê m e titre, créanciers de la C o u r o n n e , ils c r u r e n t q u ' e n u n i s sant leurs efforts ils p a r v i e n d r a i e n t plus aisément à t r i o m p h e r du mauvais v o u l o i r du ministère et à obtenir u n r e m b o u r s e m e n t q u e l'état précaire de leur fortune rendait c h a q u e jour plus o p p o r t u n . P i e r r e Molette confirma d o n c au ministre l'exactitude des dires d'Ange P i t o u , affirmant avoir vu le p o u v o i r délivré par L o u i s X V I , d o n n a n t sur les fournitures par eux faites les détails les plus circonstanciés et sollicitant égalem e n t u n e p e n s i o n du Roi : cette intervention c e p e n d a n t ne hâta point les choses . A l o r s , ses créanciers engagèrent Ange P i t o u à publier le détail des négociations par lui faites p o u r obtenir le p a i e m e n t de sa créance : il n'était pas besoin de le presser b e a u c o u p p o u r le décider à entretenir le public de sa p e r s o n n e . Il lit d o n c paraître le t o m e p r e m i e r de Toute la vérité au Roi sur des faits graves touchant l'honneur de la maison de Bourbon , simple et v o l u m i n e u x recueil des lettres par lui envoyées au ministère 1

2

1. Le Trône du martyr, p p . 1 à 23. — N o u s a d o p t o n s e n g é n é r a l , p o u r l ' é c l a i r c i s s e m e n t d e c e s q u e s t i o n s p a r t i c u l i è r e m e n t e m b r o u i l l é e s , le r a p p o r t d e s c o m m i s s a i r e s c h o i s i s p a r le r o i , e n 1825, p o u r l ' e x a m e n d u d o s s i e r d ' A n g e P i t o u : ils o n t é t é à m ê m e d ' ê t r e r e n s e i g n é s p l u s e x a c t e m e n t q u e n o u s n e s a u r i o n s le faire, p u i s q u ' i l s ont c o n n u ce dossier secret qui n o u s m a n q u e a u j o u r d ' h u i . N o u s n o u s r a n g e o n s d o n c à l e u r avis p o u r la s o l u t i o n d e s p o i n t s c o n t r a d i c t o i r e s q u e ce r é c i t p r é s e n t e p a r f o i s : a i n s i , d a n s le c a s q u i n o u s o c c u p e , M o l e t t e d é c l a r e q u ' i l a v a i t a v a n c é à A n g e P i t o u , 20,000 f r a n c s d e s 60,000 q u e ce d e r n i e r d o n n a à P i c h e g r u a u 18 F r u c t i d o r et d o n t l a g ê n e d e v a i t c a u s e r sa f a i l l i t e ; P i t o u n ' a j a m a i s r i e n d i t d e t e l . F a u d r a i t - i l c r o i r e q u e M o l e t t e ait a v a n c é c e t t e a f f i r m a t i o n p o u r p o u v o i r p r e n d r e p a r t a u d é b a t et d o n n e r p l u s d ' i m p o r t a n c e à s o n t é m o i g n a g e e n f a v e u r d e s o n a n c i e n a m i ? Cette h y p o t h è s e n'a rien d'inadmissible. 2. L e l i v r e p o r t e b i e n la d a t e d e 1 8 2 1 , m a i s l e s e x a m i n a t e u r s d u d o s s i e r d ' A n g e P i t o u a f f i r m e n t q u e ce t o m e I p a r u t le 29 j a n v i e r 1820 ; et, c o m m e il n'y est fait la m o i n d r e a l l u s i o n à l ' a s s a s s i n a t d u d u c d e B e r r y , q u i d e v a i t j o u e r u n r ô l e si g r a n d d a n s la vie d ' A n g e P i t o u , o n p e u t c o n s i d é r e r c e t t e i n d i c a t i o n c o m m e e x a c t e ; la d a t e d e 1821 est p e u t - ê t r e celle d e la m i s e e n vente du livre. er


ANGE

PITOU

2

53

de la Maison du R o i depuis 181 5 et des réponses qu'il en avait reçues. Mis en goût alors, il ne s'arrêtait pas là, et, en 1820, il d o n n a i t les trois tomes d'Une vie orageuse ou des matériaux pour l'histoire, compilation énorme où il y a beaucoup à glaner et où se t r o u v e n t des révélations de tout intérêt à côté d'insipides et fastidieux bavardages, mais écrite, h é l a s ! dans ce style pré tentieux et risiblement e m p h a t i q u e , qui avait remplace la v e r v e primesautière et enjouée du petit c h a n t e u r de la place SaintGermain-l'Auxerrois ! Q u a t r e livres de trois cents pages chacun au début d'une année ! Ange P i t o u , assurément, ne perdait pas son temps ; mais il faut croire q u e ses bailleurs de fonds lui continuaient leurs b o n s offices, car, sans cela, o n se demanderait c o m m e n t il p o u vait faire face, de ses deniers personnels, aux frais d'impression d'aussi considérables publications.


CHAPITRE

LA MORT DU DUC DE BERRY. —

LE

X

FOURNISSEUR

DU VÉRITABLE

LIT MORTUAIRE DU P R I N C E .

Le d i m a n c h e 13 février 1820, o n d o n n a i t à l ' O p é r a le Carnaval de Venise, le Rossignol et les Noces de Gamache; cette représentation était p a r t i c u l i è r e m e n t brillante, le d u c et la duchesse de B e r r y , le d u c d ' O r l é a n s et sa famille se trouvaient dans la salle.

P e n d a n t le premier acte du ballet des Noces de Gamache, fatiguée de sa précédente soirée passée au bal, la duchesse de Berry, q u i était au début d'une grossesse, s'endormait p é n i b l e m e n t ; à onze heures m o i n s vingt, le d u c lui p r o p o s a de se retirer, elle y consentit, et, ses apprêts t e r m i n é s , descendit, avec son e n t o u r a g e et au bras de son m a r i , jusqu'à sa v o i t u r e . L a calèche stationnait r u e R a m e a u , en face la porte d'entrée de la loge royale ; il était exactement onze heures m o i n s dix. L e duc, après avoir aidé sa femme à s'installer dans la voiture, d o n n e la m a i n à sa d a m e d ' h o n n e u r p o u r l'aider à m o n t e r à son t o u r ; le d o m e s t i q u e baissé se dispose à relever le m a r c h e - p i e d , la sentinelle présente les a r m e s ; à demi t o u r n é vers la r u e Richelieu, le prince, entre ses g e n t i l s h o m m e s , s'incline l é g è r e m e n t , salue de la m a i n droite : « A d i e u , C a r o l i n e , n o u s n o u s reverrons bientôt. » U n e m a i n alors e m p o i g n e son épaule g a u c h e , et audessus d u sein droit, u n e lame à double t r a n c h a n t est enfoncée de toute sa l o n g u e u r de six pouces. « Je suis m o r t , je suis assassiné ! », s'écrie-t-il. O n s'empresse, il arrache avec h o r r e u r le fer de la plaie, u n bouillon de sang i n o n d e le sein de la d u c h e s s e , qui déjà est dans les bras de son époux. Le d u c , assis d a n s u n fauteuil, d e m a n d e un prêtre, on cherche u n c h i r u r g i e n :


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naturellement, les médecins du théâtre ne sont pas à leur service ; on réveille ceux du quartier, et les premiers soins sont d o n n é s par l'ouvreuse de la loge. U n jeune docteur, qui habite en face l'Opéra, accourt le premier, à demi habillé : puis viennent les docteurs L a c r o i x - L a c o m b e et Blancheton, ce dernier habitant la m ê m e maison qu'Ange P i t o u . O n veut débrider et élargir la plaie; le duc alors est m o n t é dans sa loge et placé sur un canapé, mais la position est défectueuse et gênante : ce que voyant, le docteur Lacroix-Lacombe sort avec les valets de pied, va réveiller son voisin, un tapissier n o m m é Duriez, logé, 6, rue Rameau, et lui emporte à la hâte u n lit de sangle, deux draps, deux matelas, un traversin, qui, disposés avec un troisième matelas fourni par le docteur Blancheton, forment u n lit sur lequel on étend le malheureux duc de Berry. Q u e l q u e s instants après, le secrétaire général de l'Opéra, G r a n d sire, faisait descendre de son appartement une couche et ses accessoires ; mais, c o m m e il n'en était plus besoin, on remisa le tout dans le cabinet au bois, attenant à la loge où agonisait le prince. Les médecins fameux mandés n'apportent pas le soulagement espéré, et la m o r t est le terme fatal de cet attentat. Le duc de Berry manifeste le désir de voir le r o i ; en attendant, il se c o n fesse p u b l i q u e m e n t à l'évêque de Chartres : à trois heures du m a t i n , arrive l'abbé Marduel, curé de S a i n t - R o c h , qu'on est allé chercher p o u r administrer les derniers sacrements. Le pasteur arrive : le père, le frère, l'épouse, l'auguste cousine du Prince, les hommes de tous les rangs, s'agenouillent ; le Martyr est à moitié sur son séant, le prêtre et quelques assistants qui lui aident sont debout et prient... Tout autour du lit est l'arsenal de la mort : la porte de la salle, les meubles, le parquet, le linge dans le plus grand désordre sont marqués du sang de la victime. Les instruments de chirurgie sont jetés pêle-mêle avec les potions et les vases de pharmacie... Le Prince seul, au milieu de tant d'alarmes, malgré les tortures et l'horrible tremblement de tous ses membres, conserve une sérénité angélique... Il demande sa fille, la bénit ainsi que son épouse qui la lui présente. Se soulevant un peu, il leur impose les mains et dit : « Hélas ! chère enfant, puisses-tu être moins malheu« reuse que ta famille! » Le souvenir des deux jeunes enfants qui vont être orphelines se présente au Martyr; il demande à son épouse la permission de les voir : cette demande était accordée d'avance par la confession publique du Prince. A l'instant, ces deux jolies personnes, vêtues de blanc, sont introduites et se jettent à genoux auprès du Prince qui ne peut 17


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leur adresser que quelques mots, car son cœur est suffoqué et ses forces diminuent. A l'instant, l'épouse du Martyr prend ces deux orphelines par la les embrasse ellemain, leur fait embrasser sa fille Mademoiselle, même, et crie à son époux, autant qu'elle a de force : « Charles, mon « cher Charles ! j'ai trois enfants à p r é s e n t ! » 1

Le d u c de Berry avait été frappé à m o r t à onze h e u r e s m o i n s d i x ; les m e m b r e s de la famille royale et le roi le premier avaient été i m m é d i a t e m e n t avertis de la c a t a s t r o p h e ; à minuit, le comte d'Artois était près du lit de son fils. A u n e h e u r e du m a t i n , le p r i n c e , qui déjà avait manifesté le désir de voir le roi, insistait à n o u v e a u p o u r q u ' o n suppliât son oncle de se rendre près de lui ; l'Elysée était à un quart d'heure de l'Opéra, et cette d e m a n d e fut t r a n s m i s e de suite au palais, avec l'annonce que le d u c pouvait m o u r i r d'un instant à l'autre : L o u i s X V I I I ne bougea pas. A q u a t r e h e u r e s , le m o r i b o n d réclamait encore le r o i ; ses forces d i m i n u a i e n t , il fit ses adieux à son entourage : L o u i s X V I I I ne venait toujours pas. Enfin, à cinq h e u r e s , le m o n a r q u e se décida à voir son neveu : « C o m m e toutes les p e r s o n n e s de la cour étaient en habits b o u r g e o i s , la voiture s'étant a p p r o c h é e , Sa Majesté ne voulait pas d e s c e n d r e ; ce ne fut q u e sur les représentations q u ' o n fit au P r i n c e q u e son neveu le d e m a n d a i t , et sur les assurances que lui d o n n è r e n t certaines p e r s o n n e s qu'il n'y avait a u c u n e crainte à avoir, q u e le Roi était e n t o u r é des p l u s fidèles serviteurs de sa c o u r , que Sa Majesté se d é t e r m i n a à mettre pied à terre » O n c o m m e n ç a i t les prières des agonisants q u a n d le roi fut 2

1 . Le Trône du Martyr, p . 6 9 . — C ' e s t l ' a b b é M a r d u e l l u i - m ê m e , l'un d e s a c t e u r s d e c e t t e s c è n e , q u i a f o u r n i ces d é t a i l s à A n g e P i t o u , s o n p a r o i s s i e n et s o n a m i . L e d u c d e B e r r y a v a i t é p o u s é , e n A n g l e t e r r e , la s œ u r d ' u n c a p i t a i n e d e v a i s s e a u , M B r o w n , d o n t il e u t t r o i s e n f a n t s : u n g a r ç o n q u i , e n 1 8 8 1 , h a b i t a i t e n c o r e e n S e i n e - e t - O i s e , et d e u x filles q u i , d i t - o n , é p o u s è r e n t l ' u n e le m a r q u i s d e C h a r e t t e , et l ' a u t r e le c o m t e d e F a u c i g n y , p r i n c e d e L u c i n g e . M B r o w n s u i v i t s o n é p o u x e n F r a n c e , m a i s L o u i s X V I I I fit c a s s e r le m a r i a g e . Ce prince a u r a i t encore eu, paraît-il, un enfant m o r t en b a s - â g e d e M V i r g i n i e L e t e l l i e r , d a n s e u s e à l ' O p é r a , et d e M S é r a p h i n e , fille d ' u n coiffeur d u p a s s a g e C h o i s e u l , u n e fille q u i a u r a i t é p o u s é , p r é t e n d - o n , le d o c t e u r C i v i a l e . 2. T r i b u n a l d e p r e m i è r e i n s t a n c e d e la S e i n e . D é p o s i t i o n e n d a t e d u 22 février 1822 d e M. C a i l l e a u , a v o c a t à la c o u r r o y a l e , s e r g e n t d e s g r e n a d i e r s a u 3 b a t a i l l o n d e la 9 l é g i o n d e la g a r d e n a t i o n a l e d e P a r i s , d e g a r d e c e t t e n u i t - l à à la p o r t e d e l ' O p é r a (Incrédulité intéressée, p . r 53). lle

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introduit près de son neveu, qui en était à l'extrême faiblesse qui précède la m o r t : il t r o u v a cependant la force de d e m a n d e r à deux reprises à son oncle la grâce de son assassin et de s'excuser d'avoir i n t e r r o m p u son s o m m e i l ; à six h eures et demie, il rendait le dernier soupir. A sept h e u r e s , le corps du duc de Berry était rapporté au L o u v r e ; quelques h eures a p r è s , on rendait au tapissier Duriez ses fournitures, toutes tach ées du sang du prince, et m ê m e , roulé au milieu des matelas, le ch apeau du comte d'Artois, que ce dernier avait oublié en prenant par mégarde celui du roi 1

C'est u n e des cruautés les plus implacables des h autes infor­ tunes que l'intérêt ou la gloriole en avivent toujours la douleur par la révélation indiscrète de ces détails, de ces intimités funèbres que les familles taisent toujours, c o m m e pour ne point atténuer le prestige et la dignité de la mort : les grands, hélas ! m e u r e n t sur la place publique. L'assassinat du duc de Berry allait motiver ces racontages déplorables ; des maladroits, des sots, des cupides devaient faire connaître au public les particularités les plus vulgaires de ce décès i m p r e s s i o n n a n t . Roullet, le mari de l'ouvreuse de la loge royale, qui put, grâce à la confusion qui suivit le crime et à l'égalité que créait le salut de la victime, assister le prince jusqu'à son dernier soupir, Roullet publia un « récit h i s t o r i q u e » de ces événements dont il fut le témoin occasionnel. O n ne peut imaginer rien de plus navrant dans leur inepte trivialité que ces écœurantes indiscrétions de g a r d e ­ m a l a d e ; Roullet a trouvé le moyen de reculer les bornes du ridicule : c'est u n témoin assurément sincère, d'une précision en quelque sorte p h o t o g r a p h i q u e , mais il apporte dans sa narration les préoccupations les plus plates, les sentiments les plus c o m m u n s , une sottise i n c o m m e n s u r a b l e ; et le lecteur le mieux disposé à compatir à cette infortune ne peut se défendre d'un rire d o u l o u r e u x , mais incoercible, au récit si bouffon que ce grotesque d o n n e de cette tragique aventure . 2

1 . Vérit able 2 . Not ice

dernier his t orique

coucher

de Mgr

des événement s

le duc de Berry. qui se sont passés

p. 44. dans

l'adminis t t ra ion

de l'Opéra, la nuit du 13 février 1820, p a r R o u l l e t . A P a r i s , d e l ' i m p r i m e r i e d e P . D i d o t l ' a î n é , c h e v a l i e r d e l ' o r d r e r o y a l de S a i n t ­ M i c h e l , i m p r i m e u r d u R o i . I n - 8 ° d e 64 p a g e s . — Dès q u e c e t t e b r o c h u r e p a r u t , la d u c h e s s e d e B e r r y rit a c h e t e r t o u t e l ' é d i t i o n p o u r la d é t r u i r e : l ' é d i t i o n o r i g i n a l e est


2б0

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PITOU

Ange P i t o u , en cette triste o c c u r r e n c e , cédant à des sentiments assurément g énéreux, devait disputer — sans succès, il est vrai — à l'ineffable Roullet la palme du r i d i c u l e ; voici, au reste, le récit de cette affaire, q u i devait avoir u n p r o l o n g e m e n t et des conséquences tout à fait h o r s de p r o p o s . O n a vu q u e le lit m o r t u a i r e d u d u c de Berry, dressé en sa loge de l ' O p é r a , avait été fourni, s u r la réquisition du docteur L a c r o i x ­ L a c o m b e , par u n tapissier d u n o m de Duriez, voisin et ami d'Ang e P i t o u : le fait, g râce a u x témoignages irrécusables p r o d u i t s à ce sujet, est a b s o l u m e n t h o r s de doute, et, si la certitude historique est possible, elle est a s s u r é m e n t acquise au sujet de ce m i n i m e incident . O n n'a pas oublié non plus q u e , quelques instants après, u n autre lit était descendu des a p p a r t e m e n t s d u secrétaire g énéral de l ' O p é r a d a n s la log e royale, et q u e , c o m m e il faisait double e m p l o i , il fut remisé de suite sans avoir été utilisé par la suite. O r , il se trouvait q u e ce secrétaire g énéral de l'Opéra, G r a n d s i r e , avait été g arde­mag asin à C h e r b o u r g en 1814, q u a n d le d u c de Berry d é b a r q u a en F r a n c e , et q u ' a l o r s il avait fourni — il le prétendait d u m o i n s — le lit dans lequel le prince avait passé la première nuit de sa rentrée en F r a n c e . L o r s de l'assassinat d u prince, ses fonctions le rendaient un des t é m o i n s oblig és de cette m o r t ; cette d o u l o u r e u s e circons­ tance lui suggéra u n e idée d ' u n g oût parfaitement d o u t e u x : il repandit le bruit que c'était ce m ê m e lit, sur lequel le d u c de Berry avait reposé lors de sa rentrée en F r a n c e , qui avait ég alement servi à ses derniers m o m e n t s , et q u e c'était lui, Grandsire, qui l'avait fourni. L e r a p p r o c h e m e n t ne m a n q u a i t pas de piquant et énonçait u n habile metteur en scène ; il était, de p l u s , de nature à frapper les i m a g i n a t i o n s et d ' u n tour tout à fait propice à la légende, aussi eut­il du succès : le 1 5 février, sig nalé par l' Indé­ pendant, puis par le Journal des Débats, il était repris par les autres j o u r n a u x ; l'historien officiel de cette m o r t , H a p d é , ne négligeait point de l ' e n r e gi s t r e r , consacrant ainsi officiellement 1

2

a u j o u r d ' h u i u n e d e s p l u s h a u t e s r a r e t é s b i b l i o g r a p h i q u e s , et l e s e x e m p l a i r e s , qui en p a s s e n t d a n s les ventes, sont â p r e m e n t d i s p u t é s p a r les bibliophiles. U n e r é i m p r e s s i o n e n fut faite, e n i 8 5 2 , p a r P o u l e t ­ M a l a s s i s . 1. V o i r à c e s u j e t dernier Toute

coucher, la vérité

1. Relation

du 13 février

l e Véritable

le Trône au

dernier

du Martyr,

coucher,

l'Incrédulité

l'

Addition intére ss ée,

au

véritable

le t o m e II de

Roi.

s hi torique,

1820. 4

heure e

par heure,

édition, p. 17.

de s

événements

funèbre s

de la

nuit


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26I

cette fable légèrement sacrilège, que M. de Vaulabelle l u i - m ê m e 1 répéta dans son Histoire des deux Restaurations . T o u t d'abord, G r a n d s i r e n'eut pas sujet de regretter son invention, car le roi, qui se montrait si difficile p o u r récompenser le dévouement des royalistes éprouvés, accordait du premier c o u p à l'imaginatif secrétaire de l'Opéra une tabatière en or et u n e pension de 1 , 0 0 0 francs, réversible sur la tête de sa femme. Mais le m a l h e u r voulut que le fournisseur du « véritable dernier coucher du d u c de Berry », le tapissier Duriez fut un ami d'Ange Pitou et son voisin : Duriez, « h o m m e d'une naïveté patriarcale », n'eut vraisemblablement rien dit, mais Pitou s'indigna p o u r deux, m o n t a le tapissier, le décida à mener u n bruit é n o r m e a u t o u r de cette affaire et se fit personnellement le chef d'orchestre de tout ce tapage. Il cédait à un sentiment, à coup sûr, généreux, car son intervention était désintéressée, et il n'avait rien à gagner à ces r é c l a m a t i o n s ; il risquait, au c o n traire, de s'aliéner à jamais les bonnes grâces hésitantes du vicomte de La Boulaye, qui était l'ami et le protecteur de Grandsire. Ce qui le poussait à agir de la sorte, c'était peut-être son incessant désir de paraître, mais aussi certainement u n sentiment de généreuse révolte contre l'injustice, quand il vit avec quelle rapidité la générosité royale s'exerçait en faveur de l'imposture et combien elle tardait à récompenser le mérite réel. Il revendiqua alors h a u t e m e n t , pour son voisin, la gloire d'avoir fourni « le dernier coucher du duc de Berry ». Dès qu'il eut connaissance de ces faits, Monsieur fit ouvrir une enquête et apprit le n o m du véritable fournisseur. U n peu gêné dans le rôle qu'il avait pris, Grandsire déclara alors qu'il y avait eu deux lits de fournis en cette nuit, mais que le sien seul avait servi; H a p d é , l'historiographe de cette m o r t du d u c de Berry, se fit l'écho de cette assertion dans la 4 édition de son livre, envoyée à tous les maires de France : c'était accréditer la légende ; Ange Pitou résolut d'y mettre bon ordre, et, le 18 m a r s , il publiait le Véritable dernier coucher de Mgr. le duc de Berry, le 13 février 1820. Dans cette b r o c h u r e , l'auteur, s u i vant sa constante habitude, sacrifiait largement au r i d i c u l e ; mais il faut reconnaître qu'il y démontrait péremptoirement et sans réplique la fausseté des allégations de G r a n d s i r e ; aussi le scandale fut-il assez vif. Quelques jours après, paraissait, sous ce titre : Historique du véritable dernier coucher, une seconde e

1. 3e é d i t i o n , t. V. p . 92.


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b r o c h u r e sur le m ê m e sujet, d a n s laquelle il racontait les incidents qui avaient a c c o m p a g n é e t motivé cette publication e t les offres d ' a r g e n t qui avaient été faites à Duriez p o u r l ' e m p ê c h e r . P o u r mettre fin à cette déplorable p o l é m i q u e e t sauver d e la curiosité p u b l i q u e ces objets d o u l o u r e u x , l e comte d ' A r t o i s , l e 2 0 m a r s , envoya l e secrétaire d e sa c h a m b r e , l e chevalier Devèze, q u é r i r chez Duriez c e « véritable dernier c o u c h e r ». O r il s e trouvait q u e , p o u r r é c o m p e n s e r son voisin e t ami d e s e s d é m a r c h e s e t d e s e s écrits, Duriez lui avait concédé, par acte e n date d u 1 m a r s , l e traversin utilisé e n cette funèbre circonst a n c e : c e l u i - c i était absent, e t Devèze, e n faisant enlever le lit d e sangle e t les matelas d e D u r i e z , fit également e m p o r t e r l e traversin d e P i t o u , e n p r o m e t t a n t d e d o n n e r u n reçu pour le tout. Cette p r o m e s s e t a r d a n t à s e réaliser, l e 1 m a i , Ange Pitou publiait u n e troisième b r o c h u r e l' Addition au véritable dernier coucher, e t e n a n n o n ç a i t u n e q u a t r i è m e , qui n e tardait pas à paraître sous c e titre s u r p r e n a n t Le Trône du martyr du 13 février 1820, oublié, demandé ensuite aux possesseurs au bout d'un mois par Monsieur, etc., etc. L'intitulé indique l e sujet d o n t traite l'auteur e t le m o d e sur lequel il opère : c'est u n a m p h i g o u r i e m p h a t i q u e , où s e t r o u v e n t ç à e t l à des indications curieuses, mais perdues dans u n fatras indescriptible d e déclamation p r é t e n t i e u s e ; ainsi l e « t r ô n e d u m a r t y r » n ' e s t autre que l e lit d e sangle fourni par Duriez. O n a u r a , d u reste, une idée d u ton général d u livre par c e passage où l ' a u t e u r veut prouver la supériorité d u c o u c h e r d e Duriez sur les matelas inemployés d e Grandsire : e r

er

Outre que leurs matelas n'auraient reçu tout au loin quelques gouttes de

plus q u e de bien

s a n g , q u e l e s n ô t r e s s o n t e m p r e i n t s d e la

s u e u r d u p r i n c e a u m o m e n t o ù la r e l i g i o n le r e n d d i g n e d ' u n univers,

notre coucher a l'avantage

d'être

pris hors

autre

d u local

de

l'Opéra. C'est u n sépulcre neuf apporté tout exprès c o m m e par ordre d e la P r o v i d e n c e .

Ailleurs, parlant d e l'inconvenance qu'il y avait à m o u r i r e t à recevoir les secours de la religion dans u n théâtre, il s'écriait : D i e u q u i , a v a n t d e m e t t r e s a p a r o l e d a n s la b o u c h e d ' I s a ï e , p u r g e a p a r le feu les l è v r e s d e ce s e r v i t e u r , a v o u l u q u e la c o u c h e q u i r e ç u t l e s a n g d u n o u v e a u S a i n t - L o u i s n ' e û t p a s b e s o i n d e c e t t e e x p i a t i o n ; il a v o u l u q u e ce c o u c h e r , p u r c o m m e le c œ u r d e c e l u i q u i le f o u r n i s s a i t , fut a p p o r t é p a r u n v o i s i n é t r a n g e r à l ' a d m i n i s t r a t i o n d e l ' O p é r a .


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E t en t e r m i n a n t , toujours à p r o p o s de ce matelas de Duriez, il émettait ce v œ u sublime, d'un comique véritablement p r o d i gieux : « Si la Révolution reparaissait, que ce coucher serve d'oriflamme contre l'anarchie et de bannière p o u r la paix! » Mais à côté de ces inepties, se trouvent des passages parfaitement intéressants : il y avait alors chez Ange Pitou coexistence de deux personnages, d'un sot emphatique et maladroit et d'un observateur avisé et plein de souvenirs curieux. P o u r lui l'essentiel était de bien partir, de trouver sa voie et de ne point se hausser à des missions au-dessus de ses m o y e n s : mais la fatalité voulut q u e ce fut toujours à des entreprises hors de son emploi qu'il c o m p r o m i t u n talent qui, mieux exercé, eût été susceptible de quelques heureux résultats. A la suite de ces publications d'Ange P i t o u , un revirement assez significatif se manifesta dans la presse et dans l'opinion : le 16 mai 1820, la Gazette de France publiait u n article très vif contre G r a n d s i r e , qui motiva u n e note officielle déclarant que la pension concédée au secrétaire général de l'Opéra n'avait pas eu p o u r raison la fourniture du lit mortuaire du P r i n c e , « mais les services généraux et particuliers qu'il avait pu rendre dans cette nuit fatale ». T o u s les ministres, députés, journalistes, magistrats, recevaient les b r o c h u r e s d'Ange Pitou, et la vérité c o m m e n ç a i t à se faire jour : le 27 mai, la duchesse de Berry accordait 600 francs à l'écrivain ; quelques jours après, le ministre de l'Intérieur lui en envoyait 200, et lui témoignait ses regrets de ne pouvoir faire davantage. Les choses t o u r n a i e n t mal pour Grandsire : alors, battant en retraite sur la prétention d'avoir fourni tout le lit, il se contenta d'affirmer qu'à un m o m e n t d o n n é , on avait eu besoin de ses m a telas p o u r hausser la couche du m o u r a n t ; et, pour confirmer son dire, il exhibait des matelas et des linges ensanglantés, d o n t il offrit m ê m e des fragments à titre de relique. L'affaire alors prit une t o u r n u r e é p i q u e ; Ange Pitou, s'enquit publiquement de la nature de ces taches sanglantes, émettant à ce propos des suppositions aussi vraisemblables que saugrenues : « Q u i prouve que ces effets n'ont pas été prêtés à u n e femme ou à u n malade q u ' o n aurait saigné ? » Inutile d'insister, et l'on c o m 1

2

1. Journal 2. Toute

des Débats. la

vérité

au

17 mai Roi.

1820.

t. II. p p .

1 4 et

15,

1 0 4 et me

1o5.

— Ailleurs,

il

a j o u t e t o u j o u r s à p r o p o s de ce m a t e l a s de M. et de M G r a n d s i r e et d e s t a c h e s s a n g l a n t e s q u i s'y t r o u v a i e n t : « Si ces m a r q u e s , l u g u b r e s et s a i n t e s v e n a n t


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p r e n d r a que n o u s n o u s abstenions de suivre notre personnage sur un tel t e r r a i n ; aussi bien est-il pénible de rechercher de telles trivialités et d'accentuer encore les ridicules d'un h o m m e qui, à son h e u r e , fut u n e personnalité curieuse et intéressante. P o u r mettre fin à un pareil débat, Ange P i t o u , trouvant le livre insuffisant, pensa qu'il fallait recourir à la justice : le grand jour des débats publics, la p r o d u c t i o n de t é m o i n s aussi affirmants que ceux dont il disposait devaient avoir pleinement raison de la légende et de l ' i m p o s t u r e ; mais c o m m e n t i n t r o d u i r e u n e action semblable? Il chercha l o n g t e m p s et finit par trouver le moyen suivant : Duriez, a-t-on vu, p o u r le récompenser de son intervention, lui avait rétrocédé le traversin qui avait servi au duc de B e r r y ; mais ce traversin, ledit Duriez l'avait laissé r e p r e n d r e , le 20 mars, sans l'agrément de son détenteur l é g i t i m e ; c o m m e d é d o m m a g e m e n t , M o n s i e u r avait bien fait d o n n e r 600 francs à Duriez, mais Ange P i t o u n'avait rien reçu p o u r son traversin. C r o y a n t faire u n coup de maître, celui-ci, p o u r découvrir G r a n d s i r e et son protecteur le vicomte de La Boulave, assigna Duriez en revendication de son traversin, lui réclamant pour la forme 5oo francs à titre de d o m m a g e s et intérêts. L'affaire, on en juge, n'était déjà pas très claire, mais les débats devaient l'embrouiller d'une façon extraordinaire. E n effet, réalisant u n ancien rêve à lui, Ange P i t o u s'était constitué son p r o p r e avocat : la t o u r n u r e particulière de son esprit et son o r d i n a i r e divagation en eussent fait u n excellent plaideur de causes m a u v a i s e s ; il avait, de fait, un talent tout spécial p o u r c o m p l i q u e r les questions les plus simples, qui l'eût servi à merveille p o u r créer la confusion dans u n e affaire claire c o m m e le j o u r ; en toute autre occasion cette faculté eut pu lui profiter, dans l'espèce elle ne devait q u e c o m p r o m e t t r e les intérêts dont il avait pris la défense. Aux débats, il c o m m e n ç a par déclarer que Duriez n'avait pas été payé et q u ' a l o r s il ne lui devait rien, mais qu'il lui réclamait 5oo francs n é a n m o i n s p o u r permettre au tribunal de constater que le dit Duriez avait cédé à u n e force supérieure et légitimer ainsi leurs droits c o m m u n s . C'était déjà assez n é b u l e u x ; l'avocat de la v i c t i m e , é t a i e n t a n t é r i e u r e s a u fait, assez c h a s t e s et assez é n e r g i q u e s p o u r ( I n c r é d u l i t é intéressée, p. 81.) Dans un « coucher » de G r a n d s i r e « ne pouvait h o n t e u s e s » (id., p . 132).

qui nous donnera des expressions exprimer notre arrière-pensée.? » a u t r e e n d r o i t , il d é c l a r e q u e ce être i m p r é g n é q u e de m a r q u e s


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PITOU

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de Duriez, ne c o m p r e n a n t rien à cette m a n œ u v r e , déclara n a ï v e ment q u e son client avait bien été payé et qu'il estimait la s o m m e suffisante; il allait ainsi contre les intérêts qu'il représentait, puisqu'il reconnaissait le bien-fondé de la réclamation de l'adversaire. O n vit alors u n spectacle tout à fait amusant et p r o bablement u n i q u e dans les annales judiciaires, le d e m a n d e u r p r e n d r e la défense du défendeur et plaider contre soi-même, et P i t o u , qui attaquait Duriez, se constituer à l'audience le défenseur officieux de ce même Duriez, que son avocat venait de c o m p r o m e t t r e en faveur de lui, Pitou. L'imbroglio était inextricable ; les juges durent se prendre la tête pour essayer de c o m p r e n d r e , et finalement le tribunal c o n d a m n a Duriez à payer a P i t o u les 5oo francs que celui-ci lui réclamait ainsi que les dépens. E n s o m m e , le pauvre Duriez, qui avait reçu 600 francs pour la fourniture totale du lit, était obligé d'en d o n n e r 5oo à P i t o u p o u r le seul traversin, et les frais du procès à sa charge le mettaient en r e t o u r ; c'était lui le mauvais m a r c h a n d de cette affaire, à laquelle il s'était prêté par camaraderie, et il ne dut apprécier q u e médiocrement la manière dont son ami pratiquait l'art des nuances. Ce jugement, rendu en 1821, redonna de l'espoir à Grandsire et à ses soutiens, et, au début de 1822, ce dernier c o m m e n t a , dans u n e b r o c h u r e , le jugement du tribunal, persifflant s o n adverversaire et relatant à sa manière les péripéties de la nuit du 13 février 1820. Cette attitude exaspéra Ange Pitou et suscita u n e nouvelle affaire, qu'il nous faut bien rapporter en quelques lignes, aussi brèves que possible, quelque fastidieuse que s o i t u n e telle n a r r a t i o n . Les esprits étaient très surexcités : Grandsirc prétendait que Pitou était un prêtre marié et lui faisait adresser des lettres de menaces ainsi qu'à sa femme; Pitou, lui, fit marcher les huissiers. Le 26 mars 1822, sommation était faite en s o n n o m , à Grandsire, d'avoir à déclarer qu'il avait bien fourni le « véritable dernier coucher du duc de Berry »; le 10 avril, autre s o m m a t i o n , au vicomte de La Boulaye, d'avoir à affirmer que P i t o u était «. libelliste et calomniateur »; et brochant sur le lotit, u n e plainte était déposée par l'irascible libraire au p r o c u r e u r du roi contre le vicomte de La Boulaye, pour forfaiture, et c o n t r e G r a n d s i r e , pour faux et sacrilège. Naturellement, ces plaintes motivèrent des o r d o n n a n c e s de n o n - l i e u ; mais Pitou ne se laissait pas d é m o n t e r , et, le 17 avril, il assignait G r a n d s i r c , à la fois devant le juge de paix et devant le tribunal civil.


266

ANGE

PITOU

T o u s ces procès, cependant, ennuyaient singulièrement G r a n d sire, qui sentait bien que la critique avait forte prise sur l u i ; il fit d e m a n d e r par un tiers à son adversaire de retirer sa plainte, et, sur son refus, introduisit, à son t o u r , contre lui u n e d e m a n d e reconventionnelle en diffamation; c'était là u n e i m p r u d e n c e , car celui-ci ne d e m a n d a i t qu'à faire la preuve la plus complète de ses affirmations, d'autant qu'il était a p p u y é en dessous par la duchesse de Berry et par les e n n e m i s du vicomte de La B o u laye, enchantés de pouvoir exploiter contre lui le scandale de ces débats, où était engagé l ' h o n n e u r de son protégé et u n e part du sien p r o p r e . Les t é m o i n s , p r o d u i t s par G r a n d s i r e , furent très peu explicites : c'étaient u n blanchisseur qui avait nettoyé « un paquet de draps et de serviettes, d o n t plusieurs coupés en bandes et remplis du sang du duc de Berry » ; u n tapissier et u n e cardeuse, q u i avaient apprêtés un matelas à carreaux et u n e couverture ensanglantés; u n notaire qui, le 13 février, à onze heures trois q u a r t s , avait vu descendre u n lit de l'appartement de G r a n d s i r e ; des domestiques qui avaient vu chez le secrétaire de l ' O p é r a des draps ensanglantés : on ne peut imaginer rien de plus pauvre ni de plus pitoyable que ces divers témoignages. Les témoins d'Ange P i t o u étaient, au c o n t r a i r e , nettement affirmatifs et tous avaient qualité p o u r parler : c'étaient d'abord trois des médecins qui avaient prêté leur ministère au prince, les docteurs L a c r o i x - L a c o m b e , D r o g a r t et Blancheton, q u i , tous les trois, affirmaient q u e seul le lit, fourni par Duriez, avait été utilisé et que les affirmations de G r a n d s i r e étaient des fables ridicules; puis les trois valets de c h a m b r e du d u c de Berry, qui avaient été chercher le lit de Duriez, l'avaient disposé dans la salle de direction de l'Opéra, et placé le m o u r a n t dessus ; le garçon de b u r e a u , H a l a n z y , qui avait enseveli le d u c d a n s les draps fournis par D u r i e z ; Favart, le sous-inspecteur de l'Opéra, qui affirmait que seul le lit de Duriez avait servi, et que celui de Grandsire avait été remisé dans u n e pièce v o i s i n e ; le comte de Nantouillet, premier g e n t i l h o m m e du duc de Berry, qui attestait l'imposture de G r a n d s i r e , affirmant « que la concession de la 1

2

1 . L e m a t e l a s f o u r n i p a r D u r i e z et d o n t o n s'était s e r v i p o u r le d u c d e B e r r y , é t a i t b l a n c et n o n à c a r r e a u x . 2 . O r , l e lit a v a i t été d i s p o s é b i e n p l u s tôt : le d o c t e u r L a c r o i x - L a c o m b e é t a i t a l l é c h e r c h e r le lit d e D u r i e z à o n z e h e u r e s et q u a r t (cf. s o n t é m o i gnage).


ANGE

267

PITOU

pension qui lui avait été faite et des autres faveurs, affligeait beaucoup le ministère » ; et beaucoup d'autres dépositions accessoires, toutes dans ce même sens. Ces divers témoignages passaient par dessus la tête de Grandsire p o u r aller atteindre le vicomte de L a Boulaye, qui s'était porté garant, à l'audience, de la sincérité et de l ' h o n n e u r du secrétaire de l'Opéra : par les suites dont elle était susceptible, l'affaire prenait des proportions considérables. La lumière était faite et bien faite; mais le tribunal dut être gêné pour son verdict, car le 3o août 1822, il déboutait les plaignants et mettait les dépens à la charge d'Ange Pitou . Ce véritable déni de j u s tice ne devait pas aller sans protestations, et Ange Pitou porta appel du jugement : les magistrats alors le supplièrent de ne pas p o u r s u i v r e l'affaire; le ministère m ê m e intervint et remit en question, dans des circonstances q u ' o n verra, les réclamations de l'ancien chanteur en lui p r o p o s a n t alors le règlement de sa créance restée en suspens. 1

Peu de temps après, le vicomte de La Boulaye était contraint de se démettre de ses fonctions de secrétaire général de la Maison du R o i ; Grandsire était relevé de sa place à l ' O p é r a ; et, en 1824, Ange Pitou terminait l'affaire en publiant sous ce titre :

Demande d'une chapelle expiatoire à élever à Saint-Charles sur le terrain de l'ancien Opéra, une b r o c h u r e qui peut bien être proposée c o m m e un petit chef-d'œuvre de parfait ridicule. Le g o u v e r n e m e n t avait, en effet, décidé, après les tragiques événements dont il avait été le théâtre, que l'Opéra serait démoli et q u ' u n jardin public serait créé sur son emplacement : Ange Pitou protesta contre u n tel projet, prétextant l'immoralité r e c o n n u e du quartier qui trouverait dans ce jardin un abri favorable et u n e retraite complaisante ; il demandait, au contraire, que par l'édification d'une chapelle, on préservât ce terrain, arrosé d'un sang si pur, « des souillures du libéralisme et de l'impudicité! » 1. P o u r . l e s d é t a i l s de ces p r o c è s , v o i r 53 à la p a g e 1 9 2 .

l'Incrédulité

intéressée

de la page


CHAPITRE

XI

CONSÉQUENCES DE L'AFFAIRE GRANDSIRE. — L A COMMISSION DE R E C O N N A I T O F F I C I E L L E M E N T L E MANDAT D ' A N G E P l T O U . CATIONS

1828

NOUVELLES.

ET ANGE

LA

COMMISSION D E S D E T T E S

1825

PUBLIROYALES DE

PITOU.

T o u s ces démêlés d'Ange P i t o u au sujet de la fourniture du « dernier coucher du d u c de Berry » n'avaient point avancé ses affaires et la liquidation de sa créance : avec u n e maladresse véritablement t o u c h a n t e , il s'était r é s o l u m e n t attaqué au protégé de celui qui avait en mains le règlement de son affaire; tout son effort tendait à le découvrir et à r e n d r e ainsi impossible son maintien au ministère de la Maison du roi. Le vicomte de La Boulaye, qui à la suite de ces incidents allait être c o n t r a i n t de se démettre de ses fonctions, était d o n c fort mal disposé p o u r le fâcheux et l'entêté qui le persécutait de la sorte, et, c o m m e il était le deus ex machina du ministère, il i m p r e s s i o n n a défavorablement contre Ange Pitou le m a r q u i s de L a u r i s t o n , qui venait de remplacer le comte de Pradel. On nia la transaction de 1817, et, c o m m e le réclamant s'était c o n s t a m m e n t refusé à accepter le paiement des 1,5oo francs auquel avait été réduite sa pension, de peur de consentir i m p l i citement à la novation d'un titre qu'il méconnaissait, on lui enjoignit de se s o u m e t t r e , « de t o u c h e r et de faire enregistrer son nouveau brevet, en attendant que des circonstances plus heureuses permettent au roi de lui d o n n e r de nouvelles preuves de sa bienveillance » . C ' é t a i t là, au jugement des commissaires 1

1. Pièces remarquables. E x a m e n du dossier de Louis Ange Pitou. — « Son E x c e l l e n c e n i e le t i t r e de la t r a n s a c t i o n , m a i s le t e x t e d e ce c o n t r a t , fait c o n f o r m é m e n t à la d e m a n d e d e son E x c e l l e n c e les 1 0 et 15 s e p t e m b r e 1 8 1 7 ,


ANGE

PITOU

269

chargés en 1825 d'examiner cette affaire, une reconnaissance indirecte de la transaction, car, r e m a r q u a i t - o n avec raison, « on n'intime point à celui à qui on ne doit rien l'ordre d'accepter u n acte de pure b i e n v e i l l a n c e ». Il fallut donc se s o u m e t t r e , mais ce serait mal connaître notre personnage que de supposer que p o u r cela ses revendications allaient cesser. Bien au contraire, il mena parallèlement à ses réclamations la c a m p a g n e q u e l'on sait contre Grandsire, et il est b o n de faire r e m a r q u e r , à l ' h o n n e u r de son caractère, qu'il d o n n a tous ses soins et toute son activité à cette dernière affaire, où ses intérêts étaient à peine engagés. Il trouvait tout de même le temps d'assaillir de lettres le ministère de la Maison du roi, où la m ê m e réponse lui était toujours faite : « Donnez des reçus, des pièces, des correspondances qui appuient vos allégations. » Le m a r q u i s de Lauriston varia le refrain et réédita une autre formule ; on ne contestait plus les sacrifices ni les avances faits p a r l'ancien c h a n t e u r : « Si le roi pouvait affecter u n fonds pour faire face à des dettes de cette n a t u r e , — disait-on — Son Excellence c h a r gerait la commission de s'occuper spécialement de la réclamation de M. P i t o u , mais c o m m e il n'existe ni fonds, ni c o m m i s sion, ni o r d o n n a n c e de paiement, Son Excellence ne peut statuer . » O n tenait donc à régler u n e dette d ' h o n n e u r a d m i n i s trativement et par la voie des bureaux. 1

2

L'affaire Grandsire entrée en 1821 dans u n e période aiguë, Ange P i t o u éprouva les effets du ressentiment du vicomte de La B o u l a y e ; celui-ci, en effet, fit mettre à la retraite le secrétaire de la C h a m b r e du roi, M. Luzancy de C h a m p o l l e s , qui avait eu l'examen de l'affaire et avait conclu favorablement : tout était d o n c remis en question, et le réclamant pouvait compter sur toute la mauvaise volonté possible. La publication à la fin de

1821 du second volume de Toute la vérité au Roi, où le secrétaire général de la Maison du roi était particulièrement m a l m e n é , n ' a m e n d a pas les c h o s e s ; mais bientôt en 1822, à la suite du scandale de l'affaire Grandsire, le vicomte de La Boulaye d u t se démettre de ses fonctions et céder son poste au vicomte de Sénonnes. e x é c u t é le 28 o c t o b r e d e la m ê m e a n n é e , r é p é t é a u m i n i s t è r e p a r le m ê m e a r b i t r e ( d ' A v a r a y ) et t r a n s c r i t p o s i t i v e m e n t a u R o i , d e l a m ê m e m a i n l e 14 j u i n 1 8 1 9 , e s t e n d o u b l e d a n s l e d o s s i e r et d a n s la m a i n d e M. P i t o u : nous avons 1. Toute

vu les pièces. la Vérité

2. I d . , p p . 9

a

12.

»

au Roi.

t. I I . p p . 33 à 37, 40, 4 3 .


2 0

ANGE

7

PITOU

Ange Pitou pouvait espérer de ce tait un revirement en sa faveur, mais il ne fut cependant pas aussi soudain qu'il était en droit de le prévoir : les a d m i n i s t r a t i o n s ne sont-elles pas u n peu solidaires et toujours disposées à considérer c o m m e e n n e m i q u i c o n q u e veut les sortir de leur quiétude et de leur r o u t i n e ! or, Ange Pitou avait trop occupé le ministère de la Maison du roi pour y être s y m p a t h i q u e , et cette défaveur n o n seulement s'exerçait contre lui, mais m ê m e au détriment de ceux qu'il r e c o m m a n d a i t ou qui se r e c o m m a n d a i e n t de lui. Ainsi l'un des plus actifs agents royaux p o u r la Vendée, Lelarge, en exposant ses titres et en citant ses t é m o i n s , eut l ' i m p r u d e n c e de n o m m e r A n g e P i t o u , il fut alors si b r u s q u e m e n t éconduit qu'il en m o u r u t de d o u l e u r ; pareillement, les demoiselles More de P r é m i l o n , qui avaient eu sous le Directoire un rôle royaliste si i m p o r t a n t , certifièrent par écrit que leur c a m a r a d e Ange P i t o u avait, au c o m m e n c e m e n t de la R é v o l u t i o n , u n e mission secrète, u n m a n d a t et u n p o u v o i r ; c o m m e elles sollicitaient une p e n sion, on leur d e m a n d a de récuser ce témoignage, et sur leur refus elles n'obtenaient, malgré l'importance de leurs services et les plus hautes r e c o m m a n d a t i o n s , q u ' u n e m o d i q u e s o m m e de 200 f r a n c s ; enfin, Pierre Molette l u i - m ê m e fut parfaitement desservi par le patronage de son a m i , et sans lui il eut a s s u rément obtenu bien plus tôt le mince secours a n n u e l de 15o francs, dont le g o u v e r n e m e n t lui ht la charité. 1

En 1822, les choses prirent cependant u n e plus heureuse tournure : l'affaire G r a n d s i r e était à son m a x i m u m d'intensité et, malgré les témoignages écrasants p r o d u i t s par Ange P i t o u , le tribunal, a v o n s - n o u s dit, assez gêné par les conséquences que pouvait avoir le verdict que comportait l'affaire, ne lui avait pas d o n n é la satisfaction que prescrivait la justice; celui-ci, voulant épuiser son droit, avait porté appel de ce jugement. Le scandale menaçait de s'aggraver et le ministère voulut y mettre u n t e r m e : on songea alors aux anciennes et toujours nouvelles réclamations d'Ange P i t o u , et on s'avisa qu'elles pouvaient être justifiées et qu'il serait peut-être o p p o r t u n d'y d o n n e r une satisfaction partielle. Il faut ici laisser la parole aux commissaires de 1825, bien placés p o u r connaître les dessous de la d é m a r c h e délicate q u ' o n va rapporter, et qui constituait bien vis-à-vis d'Ange Pitou une reconnaissance officielle de la réalité de ses réclamations : 1 . Pièces

remarquables.


ANGE

D'après

les t e r m e s

de

PITOU

l'engagement

2 I 7

pris

par

le

M . P i t o u , le p r e m i e r c i n q u i è m e d u r e m b o u r s e m e n t

ministère

avec

(d'une partie

de

sa créance) devait s'opérer d a n s les p r e m i e r s j o u r s d e l ' a n n é e 1823. M . P i t o u a y a n t r é p é t é s e s i n s t a n c e s à l a fin d e 1 8 2 2 , l e c o n s e i l

des

à la m ê m e

de

ministres

ayant été tenu

é p o q u e c h e z M . le m a r q u i s

L a u r i s t o n , u n i n s p e c t e u r du ministère, M. G h a m p f e u de Givreuil, alla chez M. Pitou

l u i f a i r e , c o m m e d e s o n c h e f , l ' o f f r e d e 60,000 f r a n c s

et d ' u n e a u g m e n t a t i o n

de sa pension. M. Champfeu n'ayant pas

à M . P i t o u si c e s offres é t a i e n t u n à - c o m p t e o u u n p a y e m e n t et lui

ayant, en

outre, adressé

plusieurs

relativement aux pièces secrètes, dont

questions très

dit

définitif

indiscrètes

nous avons pris lecture, ces

o f f r e s r e s t è r e n t s a n s effet, e t M . P i t o u l e s r é c l a m a e n v a i n . En comparant faites,

le texte

nous pensons

de

l'engagement

q u e le conseil

avec l'époque

des

offres

des ministres avait résolu « in

p e t t o » d ' e n t r e r en p a y e m e n t avec M . P i t o u , sans lui d o n n e r u n e c o n n a i s s a n c e d i r e c t e d e sa r é s o l u t i o n , p o u r é v i t e r l ' i n t e r v e n t i o n créanciers plus

ou

moins

d'autres

f o n d é s e n t i t r e s et q u i se s e r a i e n t t r o u v é s

d a n s la m ê m e c a t é g o r i e o u d a n s u n e s e m b l a b l e . Nous

avons

également

remarqué

dans

les pièces secrètes

d a n s les m é m o i r e s i m p r i m é s d u r é c l a m a n t , q u e la m ê m e q u i a u r a i t fait p o r t e r

cette proposition à M . Pitou, p o u r

lui son d é s i s t e m e n t d e p o u r s u i t e d a n s u n e affaire sonnelle à ce

m ê m e fonctionnaire

obtenir

de

assez g r a v e et p e r -

de l'administration,

t r o u v é M. P i t o u accessible à sa d e m a n d e , aurait

et

personne

fait

d e s offres p a r les r é p o n s e s q u ' o n a u r a i t a t t r i b u é e s à M .

n'ayant

annuler

pas l'effet

Pitou.

D a n s cet état de q u e s t i o n n o u s p e n s o n s qu'il c o n v i e n t de r é a liser provisoirement 1823

1

à M. Pitou

les

offres

qui

lui furent faites

en

.

Cette d é m a r c h e est, à coup sûr, l'une des preuves les plus évidentes de la b o n n e foi d'Ange Pitou et de la sincérité de ses revendications : le fait de refuser ou m ê m e de ne pas accepter sur-le-champ et sans conditions une telle fortune d é m o n t r e clair e m e n t que l'on n'est pas ici en face d'un aigrefin, réclamant de p r é t e n d u e s avances faites à u n parti politique, quand les preuves de ces sortes de dettes sont impossibles, et faisant du scandale p o u r a m e n e r le g o u v e r n e m e n t à sa discrétion; n o u s avons d o n c ainsi la certitude q u ' A n g e P i t o u , s'il fut un chanteur p o p u l a i r e , jamais ne fut un maître chanteur, car un individu de cette catégorie eût réalisé et e m p o c h é incontinent l'offre qui lui était faite, sauf à reprendre sa m u s i q u e un peu plus tard. C e p e n d a n t , tous ces atermoiements plaçaient A n g e P i t o u 1. Pièces clusions.

remarquables.

E x a m e n du dossier de Louis Ange Pitou. C o n -


272

ANGE

PITOU

dans u n e situation tout à fait délicate, car ses bailleurs de fonds, désireux de rentrer dans leurs capitaux, le pressaient de terminer l'affaire. Il semble bien probable qu'ils aient formé avec leur obligé u n e sorte de syndicat p o u r fournir au « créancier royal » les subsides nécessaires p o u r la publication de ses livres, car seul, et de ses propres ressources, il lui eût été matériellement impossible de faire face à d'aussi lourdes c h a r g e s : il serait agréable de penser qu'ils étaient guidés dans toute cette affaire n o n seulement par la sauvegarde de leurs légitimes intérêts, mais encore, dans u n e certaine m e s u r e , par l'appui qu'ils avaient conscience de prêter à u n e juste c a u s e . Au mois de mai 1823, le d u c d'Avaray engagea son protégé à renouveler ses réclamations et à adresser un nouveau m é m o i r e au r o i , par l'intermédiaire de M . H é r o n de Villefosse, qu'il connaissait particulièrement. Ange P i t o u p u t alors obtenir deux audiences de M. de Villèle, qui s'intéressa spécialement à l'affaire et p r o m i t de la faire aboutir : les pièces furent d o n c réunies à nouveau et, le 17 mars 1824 , le dossier présenté au conseil des ministres. Q u e l q u e t e m p s après, u n e commission était n o m m é e pour examiner l'affaire et indiquer la solution à interv e n i r ; elle se composait des trois chefs du d o m a i n e , de la c o u r o n n e et du contentieux de la Maison du R o i , M M . Viollet Le D u c , de P o m a r e t et B r o u s s e . Cette c o m m i s s i o n c o m m e n ç a ses travaux le 11 février 1825 p o u r les t e r m i n e r le 3o juin de la dite année, et les résultats de ses opérations, menées avec la plus grande conscience, sont d'une i m p o r t a n c e capitale et d'une signification décisive. C'est, en grande partie, sur ce rapport q u e n o u s n o u s s o m m e s appuyés p o u r suivre les détails de cette affaire et contrôler les dires des intéressés; ce d o c u m e n t , à lui seul, en dit plus q u e tous les livres q u ' A n g e P i t o u devait publier à ce p r o p o s . Les commissaires choisis ne connaissaient point le réclamant, l'un m ê m e , M . Brousse lui fut au début nettement h o s t i l e ; mais peu à peu les préventions t o m b è r e n t , la sincérité d u pauvre h o m m e a p p a r u t clairement, ses maladresses m ê m e plaidèrent 1

1. A u m o m e n t d u r e n o u v e l l e m e n t d e la C h a m b r e , A n g e P i t o u h t p a r a î t r e u n e p e t i t e b r o c h u r e a n o n y m e s o u s c e t i t r e : « Les Bourbons et la monarchie tout

entière

ou la révolution

tout

entière.

A p p e l a u x é l e c t e u r s d e 178g, 1794,

1815 e t 1824, e t a u x d é p u t é s d e 1824, p a r u n é l e c t e u r d e la S e i n e . » C e t é c h a n t i l l o n assez i n c o l o r e d e l i t t é r a t u r e é l e c t o r a l e n ' é t a i t q u ' u n s i m p l e m a n i f e s t e e n f a v e u r d u m i n i s t è r e V i l l è l e c o n t r e l e s l i b é r a u x ; il n e v a u t , à vrai dire, qu'à titre bibliographique.


ANGE

2 3

PITOU

7

en sa faveur. L'estime alors s'imposa p o u r celui qui, après avoir tant fait p o u r les B o u r b o n s , n'avait reçu d'eux q u e déboires et t r i b u l a t i o n s ; on vit l'injustice à réparer, tout ce qui avait été mis en œ u v r e p o u r arriver à éluder u n e dette d ' h o n n e u r , les m a c h i n a t i o n s du vicomte de La Boulaye et de son entourage contre u n royaliste qui pouvait d o n n e r à bon n o m b r e de g r a n d s seigneurs des leçons de courage, les pièces i m p o r t a n t e s et décisives systématiquement soustraites et enlevées du dossier, jusqu'aux livres que l'infortuné adressait au roi, vendus par ceux qui avaient charge de les remettre au m o n a r q u e ; on put alors, par ce simple exemple, se r e n d r e compte de l'ingratitude des B o u r b o n s p o u r ceux qui leur avaient été dévoués aux h e u r e s périlleuses et prévoir aussi la chute certaine d'un g o u v e r n e m e n t , aussi oublieux de ses devoirs les plus sacrés. P o u r émettre leurs conclusions, les commissaires étaient d ' a u t a n t plus à l'aise q u e L o u i s X V I I I venait de m o u r i r , et que C h a r l e s X m o n t r a i t des sentiments m o i n s égoïstes et plus favorables à tous les royalistes, ayant émigré ou n o n . Ils r é s u m è r e n t leur e n q u ê t e dans un r a p p o r t intitulé : « Examen du dossier de

M. Louis Ange Pitou, réclamant une créance contractée pour le Roi, en vertu des missions et des pouvoirs donnés à l'exposant dès l'année 1790 par L. L. M. M. Louis XVI et MarieAntoinette et continués audit sieur Pitou par les commissaires et gens de L. L. M. M. les rois de France Louis XVII et Louis XVIII. » Ce d o c u m e n t c o m p o r t e d'abord un examen très détaillé de la vie et des services du réclamant jusqu'à 1824 et u n e d o u b l e série de conclusions, tendant à la prise en considération de la d e m a n d e . La créance était divisée en deux parties, l'une c o n s i dérée c o m m e dette personnelle du roi et p o u r le réglement de laquelle on proposait u n e pension de 1,5oo francs et u n remb o u r s e m e n t de 3o,ooo francs par le d o m a i n e de la liste civile ; l'autre, attribuée à l'Etat et fixée à 545,75o francs, devait être liquidée par les ministres responsables : de plus, il était stipulé que, p o u r consacrer cette double obligation, le mandat spécial, les pouvoirs et la mission secrète d'Ange Pitou seraient officiellem e n t reconnus par le ministre de la Maison du roi, représentant le m o n a r q u e et l'État, afin de constituer au requérant u n titre imprescriptible et irrécusable 1 . P o u r p l u s de d é t a i l s , v o i r l e s p i è c e s justificatives et le l i v r e d ' A n g e P i t o u , Pièces remarquables, o ù ce r a p p o r t est i n t é g r a l e m e n t r e p r o d u i t . 18


2

74

ANGE

PITOU

De fait, le 13 juillet 1 8 2 5 , le d u c de D o u d e a u v i l l e adressait à M. L o u i s Ange P i t o u , rue et butte des M o u l i n s , n° 2, une lettre où, après lui avoir a n n o n c é qu'il avait fait examiner « le recueil v o l u m i n e u x » de ses r é c l a m a t i o n s , il ajoutait : Il résulte du compte circonstancié que je me suis fait rendre de l'objet et de la justice de vos réclamations que la preuve matérielle des pouvoirs qui vous avaient été directement conférés n'existe point et qu'elle ne peut même exister; mais que vos diverses condamnations par les tribunaux révolutionnaires et par le gouvernement directorial, que vos rapports immédiats avec des agents reconnus et encore existans, constatent suffisamment votre action efficace et au péril de votre vie en faveur de la Royauté. Je crois donc, Monsieur, remplir un devoir de rigoureuse justice, en vous reconnaissant pour un des agens spéciaux qui ont tenté avec le plus de jèle, d'efforts et de périls, le rétablissement du gouvernement légitime en France pendant l'administration anarchique de la Convention et du Directoire.

Son m a n d a t et sa créance étaient d o n c officiellement r e c o n n u s : cette p l a t o n i q u e satisfaction, si elle contenta sur le m o m e n t Ange P i t o u , ne lui suffisait p o u r t a n t pas, et, q u e l q u e t e m p s après, il d e m a n d a i t au ministre de lui fixer u n provisoire p o u r apaiser ses créanciers et lui p e r m e t t r e de parer au plus pressé. Le b u r e a u du contentieux d o n n a u n avis favorable, mais final e m e n t , grâce au procédé administratif classique p o u r é c o n d u i r e u n solliciteur tout en a d m e t t a n t le bien-fondé de sa d e m a n d e , o n l'engageait à réclamer directement a u p r è s des divers m i n i s tères c o m p é t e n t s : c'était remettre l'affaire en q u e s t i o n . A n g e P i t o u ne se rebuta pas, et, se croyant si près du but, ne désespéra pas de l'atteindre : en septembre 1 8 2 5 , il écrivait au ministre de la justice p o u r obtenir le réglement de sa créance de 5 4 5 , 7 5 0 francs ; on lui r é p o n d i t q u e cela ne regardait pas ce d é p a r t e m e n t , et on le renvoya au m i n i s t r e de l'intérieur. L à on le pria de préciser sa d e m a n d e ; il crut le faire en e n v o y a n t le livre, qu'il venait de publier au c o m m e n c e m e n t de l'année, sous ce titre : De l'incrédulité intéressée contre la religion, les Bourbons, la Vendée, la justice, l'indemnité, l'honneur et la chambre de 1824. C o m m e éclaircissement, c'était c e r t a i n e m e n t insuffisant, car on ne peut imaginer rien de plus confus, de plus fouillis, de p l u s inextricable q u e ce fastidieux historique de ses démêlés avec la Maison du roi et avec G r a n d s i r e ; aussi o n devine la réponse qui lui fut faite.


ANGE

275

PITOU

L e s p l a i s a n t e r i e s l e s m e i l l e u r e s s o n t l e s p l u s c o u r t e s , et A n g e P i t o u c o m m e n ç a i t à t r o u v e r q u e c e l l e - l à se p r o l o n g e a i t t r o p : il s ' a d r e s s a a l o r s d i r e c t e m e n t promit cette

au comte

d e t e r m i n e r l'affaire le p l u s

promesse

devait

rester

à

tôt p o s s i b l e

l'état

un

peu

de V i l l è l e , q u i lui mais, hélas!

d'espérance,

1 7 d é c e m b r e , le d u c d e D o u d e a u v i l l e m a n d a i t au

puisque

duc

le

d'Avaray

q u ' o n a v a i t fait p o u r s o n p r o t é g é t o u t ce q u e l ' o n p o u v a i t faire

2

.

T o u s ces é v é n e m e n t s avaient eu au m o i n s l'avantage de m o n trer a u x c r é a n c i e r s d ' A n g e P i t o u sa b o n n e foi, la s i n c é r i t é de ses a f f i r m a t i o n s et l a d i l i g e n c e d o n t i l a v a i t f a i t p r e u v e p o u r

arriver

à la s o l u t i o n c o m m a n d é e p a r l a j u s t i c e . I l s j u g è r e n t d o n c q u ' u n e force

majeure

contrecarrait

les

bonnes

intentions

du

roi,

et,

p o u r d é m a s q u e r ces i n t r i g u e s h o n t e u s e s , ils c r u r e n t q u e le m e i l leur

m o y e n serait

de

p u b l i e r t o u t le d o s s i e r

4 avril 1826, ils d é c i d a i e n t charge .

Peu

3

d'Ange

après, paraissaient,

à

un

mois

des

quelques-uns

documents

cependant

avaient

r a p p o r t de la c o m m i s s i o n procès

étaient mises

d'inégale

de

des dossiers,

importance,

mais

dont

u n intérêt c o n s i d é r a b l e , tel

yeux du public.

en droit d'espérer

cette p u b l i c a t i o n : attente,

les

historiques,

le

1825 ; par ce m o y e n les pièces d u

s o u s les

r é p o n d a n t s se c r o y a i e n t

à leur

d'intervalle,

Pièces Remarquables, p u i s l e s Pièces comptables, légales et secrètes : c e s o n t l à m o i n s d e s l i v r e s q u e renfermant

P i t o u : le

de p r e n d r e cette p u b l i c a t i o n

L'auteur

un bon

h é l a s ! illusoire, car

et

ses

résultat

de

tous ces

docu-

m e n t s é t a i e n t a s s e z m a l p r é s e n t é s , et le n o m b r e d e s l e c t e u r s t r è s l i m i t é ; m a i s e n f i n , c o n s o l a t i o n p l a t o n i q u e , ils r é s e r v a i e n t

l'ave-

n i r , c a r il p o u v a i t s e r e n c o n t r e r u n j o u r

tenter

de

débrouiller

révoltant déni De son d'Ange

ce c h a o s de

et e n

quelqu'un pour

appeler à l'histoire

d'un

aussi

justice.

c ô t é , P i e r r e M o l e t t e , q u i avait lié ses intérêts à c e u x

Pitou,

intervint

et

adressa une

nouvelle

requête

à

la

M a i s o n d u r o i : ce f u t s a n s s u c c è s . Il e u t a l o r s l ' i d é e d e se faire réhabiliter

d u j u g e m e n t de 1 8 o 3 , p r o n o n c é c o n t r e lui lors de la

tentative d'émission du faux milliard France ; pour cela,

il

fallait

d e b i l l e t s de la B a n q u e d e

découvrir

les

causes

de la

d a m n a t i o n , et l a m e n a c e d ' u n s c a n d a l e p o u v a i t p e u t - ê t r e r é u s s i r q u e la p e r s u a s i o n . —

tenta bien de l'en

1. Pièces 2 . Diverses 3. Pièces

comptables, pièces

Ange

d u m o i n s , il l'affirme

dissuader, m a i s les é m i g r é s t r o u v è r e n t

historiques, concernant

remarquables,

Pitou —

conmieux

p.

légales les

1.

et secrètes,

réclamations

du sieur

p.

83. L.

A.

Pitou.

un


2 6

ANGE

7

PITOU

procédé plus c o m m o d e p o u r parer le coup : ils rirent déclarer par u n noble besogneux, le colonel de L o y a u t é , q u e P i e r r e Molette ne pouvait avoir survécu a u x massacres de Versailles de septembre 1 7 9 2 , parce q u e l u i , L o y a u t é , était le seul q u i y eût échappé. Il fallut alors q u e Pierre Molette p r o u v â t son identité, et u n e polémique très vive s'engagea à ce p r o p o s dans les j o u r n a u x de l'Allier. Cette p r e u v e faite, il insista p o u r être réhabilité : le m i n i s t è r e , alors, p o u r éviter u n tel éclat, accéda à sa d e m a n d e ; Charles X lui assigna u n e pension de 4 , 0 0 0 francs, mais les fonctionnaires d u ministère effacèrent u n zéro, et le m a l h e u r e u x n'en eut q u e 4 0 0 . Il devait, au reste, bien peu en profiter, car toutes ces tribulations avaient ébranlé fatalement sa santé, jadis si g r a v e m e n t c o m p r o m i s e au service des B o u r b o n s ; il d u t m o u r i r à cette é p o q u e , car, depuis lors, il n'est plus question de lui dans les ouvrages d'Ange P i t o u : l'ingratitude des B o u r b o n s avait achevé s u r ce m a l h e u r e u x l'œuvre de la Révolution ! Q u a n t à Ange P i t o u , il d u t r e p r e n d r e son train de vie accout u m é : sa principale ressource fut sans d o u t e d a n s les leçons particulières qu'il pouvait encore d o n n e r ; ainsi, en 1 8 2 6 , on le voit attaché, en qualité de précepteur, a u x neveux de l ' a r c h e vêque d'Aix, de Bausset-Roquefort, et les a c c o m p a g n a n t en P r o vence . Il d u t alors vendre son fonds de librairie, car, à dater de 1 8 2 7 , son n o m cesse de figurer p a r m i les libraires brévetés de la ville de P a r i s ; d'autre part, sa femme était r e t o u r n é e à M o u lins, s o n pays natal, où elle m o u r a i t le 1 4 août 1 8 2 9 ; à cette date, Ange P i t o u se trouvait à P a r i s , logé, 2 , r u e des Orties . 1

2

3

4

E n 1 8 2 8 , ses démêlés avec le G o u v e r n e m e n t prirent u n e t o u r n u r e nouvelle : sa faillite durait toujours, et les effets s'en p o u r suivaient; cette année-là, les syndics résolurent u n e nouvelle tentative contre le mauvais vouloir administratif. Ils intentèrent u n e action au t r i b u n a l de c o m m e r c e et firent assigner en t é m o i gnage le b a r o n de la Bouillerie, i n t e n d a n t de la Maison du roi et les r a p p o r t e u r s de l'affaire, Viollet Le D u c , Brousse et Ratel (ce dernier r e m p l a ç a n t M . de Pomaret) : les réponses de ces personnages confirmèrent les termes d u r a p p o r t de 1 8 2 5 , et, le 25 s e p t e m b r e , intervenait u n j u g e m e n t autorisant les syndics à 1. Diverses Mandat, 2. Pièces

pièces

Titre

concernant

de ma créance,

comptables,

3. Éd. D r u m o n t , Mon

les

réclamations

de Louis

Ange

Pitou.

p p . 74 et suiv.

etc., p . 16. vieux

Paris,

Ange

Pitou.

4 . C e t t e a d r e s s e e s t m e n t i o n n é e d a n s l ' a c t e d e d é c è s d e sa

femme.


ANGE

2

PITOU

7

7

faire valoir auprès de qui de droit les représentations du failli, et p o r t a n t n o t a m m e n t « que le ministère devait un compte au sieur P i t o u » . Ledit jugement fut signifié, le 13 juin 1 8 2 9 , au p r o c u r e u r du roi et à l'intendant de la liste civile. Cette année 1 8 2 8 , u n e commission avait été n o m m é e a u x fins de liquider les dettes royales, et avec le comte Daru c o m m e président ; Ange P i t o u crut o p p o r t u n de faire valoir auprès d'elle ses droits, et B a r b é - M a r b o i s le r e c o m m a n d a chaleureusement à Daru. Celui-ci, après examen de l'affaire, ne tarda pas à entrer dans les vues de la commission de 1 8 2 5 ; le 9 n o v e m b r e , u n avis était d o n n é conforme aux prétentions du réclamant, et, le 15, la créance arrêtée au chiffre de 1 , 5 1 5 , 3 o o francs. Il ne n o u s est pas possible, c o m m e nous l'avons déjà dit, d'expliquer nettement u n e telle différence : l'authenticité du d o c u m e n t q u i l'établit ne semble cependant pas discutable, car le gouvernement n'eût pas toléré la publication d'une pièce de cette nature, si elle eût été a p o c r y p h e , et eût exécuté sans hésitation l'individu, qui se fût m i s dans u n e pareille p o s t u r e ; d'autre part, en admettant m ê m e l'idée invraisemblable d ' u n d o c u m e n t fabriqué, quelle n'eût pas été la maladresse d u faussaire, de se mettre en désaccord aussi m a r q u é avec le chiffre d u rapport de 1 8 2 5 ? c'eût été u n e véritable aberration, car il appartenait au premier venu de découvrir le faux. L ' a p p u i de Daru fut précieux à Ange Pitou, et les difficultés s'aplanirent c o m m e par e n c h a n t e m e n t ; le chef du contentieux, consulté par le failli et son syndic, leur répondait qu'il était impossible de ne pas reconnaître cette créance, mais q u e le réclamant n'aurait pas tout ce qu'il d e m a n d a i t ; le chef d u fisc de la préfecture de la Seine, à qui la connaissance d'une partie de cette réclamation avait été renvoyée, émettait pareillement u n avis favorable ; les C h a m b r e s allaient d o n n e r les fonds nécessaires p o u r régler ces anciennes dettes, dont le roi tenait à dégager sa famille : le b u t était presque atteint, et le pauvre Ange P i t o u pouvait enfin espérer u n e fin tranquille Mais l'adverse fortune n'avait pas désarmé : le 9 septembre 1 8 2 9 , u n e attaque d'apoplexie enlevait Daru ; en juillet 183o, Charles X était détrôné, et le pouvoir passait aux d ' O r l é a n s . T o u t était à r e c o m m e n c e r ! 1. Pétitions

et révélations.

— Mandat,

Titre

de ma

créance.


CHAPITRE

Sous L O U I S - P H I L I P P E

XII

: DERNIÈRES RÉCLAMATIONS.

M O R T D'ANGE

PITOU.

Ce c h a n g e m e n t de dynastie n'était point de nature à renforcer les espérances tant de fois déçues d'Ange P i t o u : était-il, en effet, probable que les d ' O r l é a n s consentissent à acquitter les dettes des B o u r b o n s , q u a n d ceux-ci en avaient toujours éludé le paiement ? Sans doute, la nouvelle famille r é g n a n t e avait, depuis 1 8 1 5 , m o n t r é q u e l q u e générosité envers le pauvre c h a n teur d é c h u , et la duchesse d ' O r l é a n s , la reine actuelle, l'avait choisi et breveté c o m m e son libraire; mais de là à reconnaître bénévolement, aux dépens de l'État, u n e obligation de 1 ,5oo,ooo francs, il y avait loin ! A n g e P i t o u ne r é c r i m i n a pas sur le fait accompli, d'autant que les B o u r b o n s par leur ingratitude l'avaient dégagé de toute reconnaissance, et il envoya son s e r m e n t au n o u v e a u r o i ; p o u r reconnaître sa politesse, la reine lui octroyait à n o u v e a u la faveur de r e p r e n d r e ce brevet de libraire, qu'elle lui avait jadis conféré, bienfait de peu de c o n s é q u e n c e , puisque le m a l h e u reux avait cédé son fonds de c o m m e r c e . Il ne « renonça » pas p o u r t a n t : bientôt il rééditait auprès du n o u v e a u g o u v e r n e m e n t ses antiques réclamations, et, derechef, faisait valoir ses titres. O n l'adressa alors au ministre des finances, qui le renvoya à l'administration de la C o u r o n n e , laquelle r é p o n d i t que l'affaire regardait les nouveaux commissaires de l'ancienne liste civile. D'autre part, c o m m e il d e m a n d a i t à la préfecture de la Seine de confirmer l'avis favorable, qu'elle lui avait d o n n é en 1829, le chef du d o m a i n e lui avouait « qu'il était forcé d'oublier son premier enregistrement ». T o u t cela n'était pas bien rassurant.


ANGE

279

PITOU

L ' e x a m e n de sa réclamation fut donc confié aux commissaires de l'ancienne liste civile; ceux-ci, ignorant la décision prise par D a r u et p o u r t r a n c h e r rapidement la question, fabriquèrent, le 13 juillet 1831, u n e pseudo-délibération qu'ils datèrent du 9 février 1829 et qui opposait une fin de non-recevoir aux revendications formulées. A l'insu

de mes

syndics — r a p p o r t e A n g e P i t o u — j'allai t r o u v e r

M . le b a r o n d e S c h o n e n , p r o c u r e u r g é n é r a l d e la C o u r d e s C o m p t e s , d é p u t é , v i c e - p r é s i d e n t d e la

chambre

des

départemens

et l'un

des

c o m m i s s a i r e s s o u v e r a i n s d e l ' a n c i e n n e l i s t e c i v i l e ; j e l u i fis a f f i r m e r la v é r i t é d e la se fâcher

pièce

qu'il

m'avait

délivrée ; M.

de

Schonen

d e m o n i n s i s t a n c e t é m é r a i r e . . . J e l u i e x h i b a i le

allait

véritable

t i t r e o r i g i n a l j u d i c i a i r e ; il p â l i t , s e t r o u b l a , r e l u t c e t i t r e e n t r e m b l a n t et m e dit e n d é t o u r n a n t les y e u x : « V o t r e pièce est réelle et la n ô t r e est fausse ! N o u s faisons r e s s o u r c e d e t o u s les m o y e n s p o u r les dettes. » — « Cela que

vous

ne

puissiez

démentir

vos

aveux. » Je

a u t h e n t i q u e m e n t a u r o i , à la C h a m b r e

les

fis

consigner

des députés, au ministre de

la j u s t i c e , M . B a r t h e , et p a r é c r i t , p a r

M . le c o m t e

dans

a délivré une copie

tique.

étouffer

m e suffit, M o n s i e u r , l u i d i s - j e ; j ' a v i s e r a i à c e

son procès-verbal, dont

il n o u s

de

Rambuteau authen-

L e syndic et les c r é a n c i e r s , p o u r ne p a s voir p é r i m e r

t i t r e s , se t r o u v a i e n t e n c h a î n é s qu'au

pouvoir

finances

de

administratif.

1831 o p i n è r e n t

faire l i q u i d e r ;

le

Prince

c o m m e m o i et r é d u i t s à n e M.

au

de

Schonen

conseil

régnant

et

M.

des

et

le m i n i s t r e

ministres

Périer

pour

firent

des nous

classer

d e m a n d e a u c a b i n e t d u R o i , a v e c le traité d e s É t a t s - U n i s , m e n t ratifié

leurs

recourir

la

nouvelle-

1

.

Cette décision n'avançait guère les choses, car elle remettait la connaissance de l'affaire au ministère des finances, et la p r o c é d u r e usitée là était particulièrement compliquée. Cette a d m i n i s t r a t i o n , en effet, q u a n d elle devait verser de l'argent, s'ingéniait alors à multiplier les formalités, c o m m e p o u r lasser ses créanciers et tâcher de les a m e n e r , par l'exaspération, à P a b a n d o n de leurs droits : dans le cas actuel, avant de p r e n d r e u n e décision, le ministre devait avoir l'avis du préfet de la S e i n e ; ce dernier d'ordinaire se faisait remplacer par son directeur de l ' E n r e g i s t r e m e n t , lequel confiait à un de ses vérificateurs l'exam e n des pétitions à lui soumises. Ce fut alors le c o u r o n n e m e n t de l'œuvre : les complications

1 . P o u r les r é f é r e n c e s g é n é r a l e s d e ce c h a p i t r e , v o i r Pétitions avec pièces

à l'appui

et Mandat.

Titre

de ma créance,

pass.

et

révélations


280

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succédèrent aux complications, les chinoiseries furent m u l t i pliées, la foôrme déploya ses p l u s savantes et perfides m a n œ u vres, et l'infortuné se vit bientôt enserré dans u n tel réseau de formalités, qu'il lui fut impossible de s'en dégager. Il serait fastidieux de s'engager, à sa suite, dans u n pareil l a b y r i n t h e ; la question n'a, d'ailleurs, q u ' u n intérêt strictement p e r s o n n e l , les d ' O r l é a n s ne p o u v a n t être i n c r i m i n é s de n'avoir pas payé les dettes des B o u r b o n s , q u a n d ceux-ci s'y étaient c o n s t a m m e n t refusés. Il faut d o n c s'en tenir aux grandes lignes et s y s t é m a t i q u e m e n t négliger des détails, qui surchargeraient le récit, sans grand intérêt ni profit. L a préfecture de police mit u n e sage lenteur à examiner le dossier, sur lequel cependant elle avait déjà fourni u n r a p p o r t en 1829; en n o v e m b r e 1833 seulement, le directeur de l'enregistrement et des d o m a i n e s , d ' H o c h e r e a u concluait au renvoi de cette affaire devant la c o m m i s s i o n des dettes, qui venait d'être précisément renouvelée au m o i s de juin de cette a n n é e ; mais le préfet de la Seine s'empressait de décharger l'État et déclarait que la liquidation de la créance regardait la liste civile. C'était la c o n t i n u a t i o n du m ê m e système, qui avait prévalu depuis vingt a n s ; toutes les a d m i n i s t r a t i o n s reconnaissaient la réalité de la dette, mais a u c u n e ne voulait la payer, et toutes se r e n voyaient m u t u e l l e m e n t le créancier. L e d u c de Bassano, président de la c o m m i s s i o n des dettes royales, semble bien avoir pris l'affaire à c œ u r ; mais il ne put obtenir de résultat appréciable. Ange P i t o u , alors, s'adressa au ministre des finances H u m a n n , qui avait p o u r théorie « de faire rendre au fisc tout ce qu'il pouvait d o n n e r » : ce n'était peut-être pas tout à fait l ' h o m m e de la situation, et le réclamant n'eut pas à se l o u e r de sa d é m a r c h e , car, de ce côté, il reçut u n refus catég o r i q u e . Il r e c o u r u t alors au roi q u i , en 1835, fit à n o u v e a u examiner l'affaire (c'était au m o i n s la sixième fois depuis 1815 q u ' u n e enquête officielle était o r d o n n é e à ce sujet et q u ' u n r a p port était déposé !) : Viollet Le D u c , l'ancien commissaire de 1825, qui depuis lors avait conçu p o u r Ange P i t o u des sentiments d'affectueuse estime et toujours lui témoigna le d é v o u e ment le plus sincère, s'entremit auprès de L o u i s - P h i l i p p e , et, u n e fois de plus, il fut décidé qu'il fallait en finir! La situation du pauvre h o m m e était véritablement lamentable. T o u s les deux a n s , il recevait de l'État u n secours variant entre 100 et 188 francs, aussi la misère était-elle sa c o m p a g n e la plus ordinaire dans son réduit de la rue C h a b a n a i s , puis de la r u e


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Saint-André-des-Arcs ; ses propriétaires, h e u r e u s e m e n t , n'avaient pas l'âme dure et le logeaient u n peu par charité. T o u t son t e m p s était employé à écrire des pétitions, des réclamations, des exposés de son affaire, plus confus et plus obscurs les u n s que les autres, et à les adresser aux administrations, qui, à coup sûr, ne les lisaient pas, et qui, les eussent-elles lus, ne les eussent cert a i n e m e n t pas c o m p r i s . A ces exercices, hélas! bien inutiles, passait tout son argent, et, en 1836, le m a l h e u r e u x en était réduit à mendier dans les r u e s ! Viollet Le D u c intervint à nouveau avec plus d'insistance et l'on p r o m i t de presser les choses ; il était temps, car l'intéressé avait soixante-dix a n s ! Il ne fallait point compter liquider cette créance sur les données et les bases de 1825 et de 1828 : la situation, depuis lors, était bien changée, et le gouvernement c o n s e n tait tout au plus à accorder à l'ancien chanteur une existence, c'est-à-dire juste de quoi ne pas m o u r i r de faim. Il ne put, d'abord, se soumettre à cette solution ; depuis trop l o n g t e m p s , il attendait u n e fortune p o u r se contenter d'un aussi m o d i q u e secours, et il c o n t i n u a ses réclamations. Ce vieillard de soixante et onze ans, qui avait déjà u n pied d a n s la t o m b e , revendiquait toujours avec une énergie, que rien ne pouvait abattre, l'argent qu'il avait avancé, à quarante ans de là, p o u r le service des B o u r b o n s ; jusqu'en 1839, il rédigeait des pétitions à l'adresse des C h a m b r e s et les publiait à cette date, sous ces titres : Cause unique et de premier ordre. Pétitions et révélations avec pièces à l' appui remises en 1 8 3 7 , 1 8 3 8 et 1 8 3 9 ,

aux deux Chambres législatives et aux trois pouvoirs réunis; la dernière de ces publications porte le sous titre Mandat. Titre de ma créance, et à la fin on lit : « la suite incessamment ». Il semble cependant que cette suite ne fut pas publiée, faute de fonds peut-être. C'est, aux archives de la C h a m b r e des Députés, que n o u s avons trouvé les derniers d o c u m e n t s concernant Ange P i t o u ; ce sont deux lettres, en date du 22 juin 1839, au président de la c o m m i s s i o n du budget de 1840 et au ministre des finances; dans l'une c o m m e dans l'autre, il d e m a n d e u n e audience, celle-là se termine par le p o s t - s c r i p t u m suivant : « Je répète à Son Excellence ma note de la lettre du 18 m a i ; n o u s s o m m e s maîtres de l'édition de ces m é m o i r e s qui n ' o n t eu jusqu'à ce jour q u ' u n e publicité circonspecte : si Son Excellence consulte les c o m m i s s i o n s , elles lui d i r o n t si ce m é m o i r e peut être livré au public et aux échos de la presse. »


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A dater de là, o n n'entend plus parler d'Ange P i t o u , et les r e n seignements sur lui font totalement défaut. L'intérêt, la sympathie, que n o u s p o r t o n s à notre p e r s o n n a g e , n o u s font souhaiter qu'il se soit à la fin résigné à accepter cette existence, q u e lui offrait le g o u v e r n e m e n t , et qu'il ait pu ainsi passer dans u n e tranquillité relative et vivre, sans de trop g r a n d s soucis, les dernières années de sa vie. Mais, c o m b i e n désenchantées et amères d u r e n t être ses p e n sées, q u a n d son esprit, faisant retour sur sa « vie orageuse », en p a r c o u r a i t les diverses étapes! Regretta-t-il ses illusions tant de fois déçues et d'avoir sacrifié son repos, risqué sa vie p o u r le t r i o m p h e d ' u n parti, d o n t o n ne connaît jamais assez les chefs p o u r être assuré q u ' o n ne fait point u n m a r c h é de d u p e ? P e u t être ; mais, à c o u p sûr, ce regret ne fut pas u n r e m o r d s : ne pouvait-il pas, en effet, se r e n d r e témoignage d'avoir fidèlement tenu le s e r m e n t qu'il s'était fait à l u i - m ê m e , le 21 octobre 1789, en d é b a r q u a n t à P a r i s , « d'être toujours fidèle à l ' h o n n e u r et à la probité » ; et n'est-ce pas l'essentiel de la vie? Ange P i t o u exista d o n c jusqu'au vendredi 8 mai 1846, où il décéda dans son domicile, 2, rue Vieille-Notre-Dame ; et le d i m a n c h e suivant, le corbillard des pauvres menait à la fosse c o m m u n e du cimetière M o n t p a r n a s s e le créancier impayé des rois de F r a n c e . 1

1. L a d a t e d u d é c è s d ' A n g e P i t o u m e fut i n d i q u é e p a r M. Alfred B é g i s , d o n t l ' o b l i g e a n c e m e fut p r é c i e u s e a u c o u r s d e ce t r a v a i l . Voici cet a c t e d e d é c è s , tel q u ' i l fut c o m m u n i q u é a u x A r c h i v e s de la S e i n e p a r la D i r e c t i o n d e l ' E n r e g i s t r e m e n t , d ' a p r è s le r e l e v é t r i m e s t r i e l d e s d é c è s , q u e l u i a d r e s s a i t les m a i r i e s d e P a r i s : « 12 a r r o n d i s s e m e n t . A n n é e 1846. « L ' a n 1846. le 8 m a i , est d é c é d é , r u e V i e i l l e - N o t r e - D a m e , n° 2, L o u i s « A n g e P i t o u , r e n t i e r , â g é d e 79 a n s , n é à V a l l a i n v i l l e ( E u r e - e t - L o i r ) , veuf. « Décédé à son domicile. P a s d'héritier p r é s u m é . » L e n° 2 d e l a r u e V i e i l l e - N o t r e - D a m e ( a u j o u r d ' h u i r u e C e n s i e r ) se t r o u vait à l ' i n t e r s e c t i o n d e la r u e d e la Clef, et fut a b a t t u l o r s d e l ' é l a r g i s s e m e n t d e la r u e C e n s i e r . S u r les a r c h i v e s d u c i m e t i è r e M o n t p a r n a s s e , o n r e l è v e , à la d a t e d u 10 m a i 1846, la m e n t i o n d ' i n h u m a t i o n s u i v a n t e : « P i t o u ( L o u i s - A n g e ) , 79 a n s . 12 a r r o n d i s s e m e n t . F o s s e c o m m u n e .» e

e


CONCLUSION

Les d o c u m e n t s et les témoignages divers, produits au cours de ce travail, n o u s ont m o n t r é chez Ange Pitou deux personnages très différents, mais dont les actes et la conduite concordaient et tendaient à u n m ê m e but politique : chez lui, l'agent des rois de F r a n c e doublait le c h a n t e u r des rues, et l'un et l'autre s'employait à la restauration du pouvoir m o n a r c h i q u e . Les preuves les plus sérieuses et les plus formelles ont établi, ce n o u s semble, cette double qualité. Ange P i t o u fut d o n c , suivant les propres expressions du d u c de Doudeauville, secrétaire de la Maison du Roi, « un des agents spéciaux, qui tentèrent avec le plus de zèle, d'efforts et de périls le rétablissement du gouvernement légitime en F r a n c e p e n d a n t l'administration a n a r c h i q u e de la Convention et du Directoire ». Marie-Antoinette, en 1789, lui confère ce mandat spécial, et il tient d'elle ses pouvoirs : le cours imprévu des événements, la déchéance de la royauté, la m o r t ou l'exil de ses représentants ne lui permettent guère toutefois d'exercer effectivement ce rôle délicat; cependant il sert de son mieux la monarchie en combattant dans les j o u r n a u x pour le Roi, contre les J a c o b i n s . Bientôt l'occasion se présente de travailler plus directement p o u r le service des B o u r b o n s ; Charente lui renouvelle ses p o u voirs, et n o u s voyons alors Ange P i t o u , en plein P a r i s , s'occuper activement de l'armement des troupes de la Vendée. La chance favorise cette audace inouïe, et le jeune h o m m e traverse i m p u nément tous les périls, toutes les m a c h i n a t i o n s , bravant cent fois la mort et le tribunal révolutionnaire, et poursuivant avec la plus incroyable témérité ses plans mystérieux. Sous le Directoire, la misère générale réduit tous et chacun


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aux expédients ; p o u r vivre Ange P i t o u descend dans la rue et s'établit c h a n t e u r p o p u l a i r e . Ce nouvel emploi, il l'exercera encore d a n s u n but politique : c'est la R é p u b l i q u e qu'il c o m b a t , c'est la m o n a r c h i e qu'il prêche sur la place p u b l i q u e , et sa mission c h a n t a n t e se c o m p l i q u e toujours de prosélytisme r o y a liste. Cette hardiesse plaît à la foule, qui adopte le petit c h a n t e u r réactionnaire et en fait u n e des célébrités du pavé p a r i s i e n ; ces succès, cependant, ne lui t o u r n e n t pas la tête, ne lui font point perdre de vue sa mission politique, et il n'en p o u r s u i t pas m o i n s , avec u n e ténacité et u n e constance superbes, son rôle de c o n s pirateur. Ses tréteaux de la place Saint-Germain-l'Auxerrois sont, p o u r les royalistes avertis, u n e caisse où l'on peut sans crainte déposer les secours pécuniaires nécessaires à la p r o p a g a n d e m o n a r c h i q u e ; des fortunes passent ainsi par les mains d'Ange P i t o u , q u i , p e r s o n n e l l e m e n t , par le seul exercice de sa profession, se fait également des bénéfices c o n s i d é r a b l e s . Il conspire toujours, il conspire sans cesse; il est de t o u s les c o m p l o t s , et son habileté parvient souvent à des résultats é t o n n a n t s ; il obtient ainsi à beaux deniers c o m p t a n t s la c o m m u t a t i o n de la peine e n c o u r u e par les commissaires royaux, il c o r r o m p t les a d m i n i s t r a t i o n s et la police, et sauve la vie à de n o m b r e u x royalistes arrêtés et inquiétés. Enfin, il prend u n e part active à la conspiration royaliste, qui va motiver le c o u p d'état du 18 F r u c t i d o r ; il réunit des a r m e s à P a r i s p o u r les conjurés et, de ses deniers personnels, avance 60,000 francs à P i c h e g r u , qui en a besoin p o u r m e n e r à bien l'aventure. Mais, à ce m o m e n t , la fortune l ' a b a n d o n n e : il est arrêté, mis en j u g e m e n t , c o n d a m n é à la déportation perpétuelle et envoyé en G u y a n e . Ici finit le rôle militant d'Ange P i t o u : les tribulations m u l tiples, qui par la suite vont l'assaillir, ses souffrances en G u y a n e , sa déconfiture c o m m e r c i a l e , les longues et infructueuses luttes qu'il dut soutenir, sous la Restauration, p o u r faire reconnaître la réalité des avances par lui faites p o u r la cause royaliste sont la c o n s é q u e n c e m ê m e de sa c o n d u i t e p e n d a n t cette période de sa vie. D u r a n t trente années, il luttera sans trêve ni merci contre le mauvais vouloir de la r o y a u t é , l'hostilité des émigrés, l'inertie des a d m i n i s t r a t i o n s et des b u r e a u x ; formellement r e c o n n u e à plusieurs reprises, jamais sa créance ne p o u r r a obtenir un c o m m e n c e m e n t de r e m b o u r s e m e n t , et c'est p a u v r e et impayé qu'en 1846 m o u r r a Ange P i t o u .


CONCLUSION

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S o u s les différents aspects où il s'est présenté à n o u s , Ange Pitou n o u s est a p p a r u comme u n honnête h o m m e , au c œ u r généreux et dévoué, à l'esprit hardi et aventureux. Il se laissera, certes, guider par des impressions plus que par des r a i s o n n e m e n t s et agira en conséquence : ne lui d e m a n d o n s d o n c point de savantes m a c h i n a t i o n s , de c o m b i n a i s o n s à longue portée, mais u n e improvisation nette et décidée; il reçoit des événem e n t s le s t i m u l a n t nécessaire à l'action, et il prend alors sans hésitation la résolution la plus sage, le parti que c o m p o r t e la situation. M. E d o u a r d D r u m o n t a dit excellemment de lui : « C'était u n t e m p é r a m e n t plus q u ' u n talent, u n être d'instinct et d'improvisation plus que de réflexion; au contraire de ceux qui ne sont en possession d'eux-mêmes que dans le calme le plus absolu, il avait besoin, p o u r être lui, de l'ardente r u m e u r des foules, du bruit des bravos, de colères à affronter, de b o u r reaux m e n a ç a n t s à railler. » Ainsi u n crime populaire le bouleverse : le voilà royaliste, et, sans plus d'informations, sans autre enquête, il se jette dans la mêlée politique avec la fougue de ses vingt a n s ; l'enthousiasme lui tient lieu de tout, et il se dévoue à la m o n a r c h i e , dont il ne connaît ni les représentants, ni peut-être m ê m e les principes constitutifs. E t il va, il marche sans plus de souci, il conspire, c h a n t e , ameute le peuple, c o r r o m p t les administrations, brave cent fois la m o r t , fait de la prison son domicile le plus habituel, e n d u r e les souffrances de la déportation sur une terre inhospitalière; et tout cela, p o u r u n e chimère, dont il serait bien incapable de préciser l'essence et la raison. Aussi, q u a n d arrive la Restauration, le m a l h e u r e u x subit-il la plus formidable des d é c o n venues en reconnaissant qu'il fit fausse route et sacrifia à des ingrats sa tranquillité et son existence entière. Chez Ange P i t o u également, à côté de qualités excellentes, on trouve quelques défauts, ou, p o u r parler plus exactement, quelques légers ridicules. Ses succès de la rue lui d o n n è r e n t ces petits travers ordinaires aux gens de théâtre et de représentation : le sentiment i m m o d é r é de son i m p o r t a n c e , u n e tendance à l'exagération, le souci un peu excessif de la r e n o m m é e . Ces m e n u s travers, surtout sensibles dans la seconde période de sa vie, prêtent plutôt à rire, mais ne sauraient faire oublier les sérieuses qualités morales, que n o u s lui avons r e c o n n u e s ; c'est seulement u n e o m b r e au tableau, mais qui met mieux en valeur les traits principaux et la composition essentielle.


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Q u a n t au mérite littéraire d'Ange P i t o u , p o u r l'apprécier équitablement, il aurait fallu retrouver les multiples articles qu'il publia dans les j o u r n a u x , ainsi q u e les c h a n s o n s qu'il jeta à la foule et aux échos de la capitale, car ce fut, a s s u r é m e n t , à cette é p o q u e brillante de sa vie, que son talent s'exerça avec le plus de b o n h e u r : mais a u j o u r d ' h u i u n e telle recherche est parfaitement impossible, et ces œ u v r e s légères, lancées au vent de l'actualité, furent par lui e m p o r t é e s sans grand espoir de r e t o u r . Le peu q u e n o u s en c o n n a i s s i o n s n o u s fait voir en lui un écrivain spirituel et d é l u r é , u n h u m o r i s t e plein de verve et de bon s e n s ; mieux discipliné, ou m ê m e s i m p l e m e n t discipliné, son talent eut été susceptible de très h e u r e u x effets, et peut-être le Directoire eût-il trouvé en lui son P a u l - L o u i s Courier. N o u s s o m m e s obligés, p o u r le reste, de juger Ange P i t o u d'après les écrits de la seconde période de sa v i e ; l'épreuve, certes, n'est pas à son a v a n t a g e ; et le b o u r g e o i s épaissi, p o m peux et solennel qui se présente à n o u s , est bien différent d u c h a n s o n n i e r alerte et spirituel du Directoire. A peu près n u l s au point de vue littéraire, ces divers ouvrages ont, par contre, u n très vif intérêt au point de vue de l'histoire ; ils méritaient d'être examinés et consultés avec attention, car il y a là b e a u c o u p à glaner p o u r les historiens de la période r é v o l u t i o n n a i r e et de la Restauration. Ange P i t o u n o u s r a c o n t e , en effet, au hasard de la p l u m e , sans plan ni m é t h o d e , ce qu'il a fait et vu au c o u r s de sa vie a v e n t u reuse : or il a vu b e a u c o u p de choses, et ce qu'il a vu, il le raconte avec u n e précision et u n e sincérité évidentes. Il apporte ainsi à l'histoire de la R é v o l u t i o n u n e c o n t r i b u t i o n très appréciable et des éléments d'information précieux et susceptibles d'éclairer bien des points encore o b s c u r s . Ainsi n o u s lui devons d'inestimables indications sur l'organisation intérieure du parti royaliste et sur ses m a c h i n a t i o n s diverses sous la C o n vention et le Directoire. Ce sujet-là est encore assez peu c o n n u , et peut-être ne sera-t-il jamais c o m p l è t e m e n t élucidé, car les sources officielles d'informations en ont été s y s t é m a t i q u e m e n t détruites, et l'on ne peut espérer de d o n n é e s nouvelles et précises q u e de la découverte de papiers de famille ou du témoignage des agents divers mêlés à ces c o n s p i r a t i o n s : aussi q u a n d l'un de ces h o m m e s n o u s dit ce qu'il sait et ce qu'il a vu, doit-on l'écouter avec attention et mettre à profit ses révél a t i o n s ; car la connaissance de cette politique royaliste est


CONCLUSION

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a b s o l u m e n t indispensable p o u r que l'on puisse porter u n jugement sérieux sur le m o u v e m e n t révolutionnaire. Il m'a donc semblé que l'histoire avait intérêt à recueillir ce t é m o i g n a g e et en le mettant à la portée des écrivains, en le s o u mettant à la critique et à la discussion, j'ai cru faire œuvre utile et aider, dans u n e modeste mesure, à la manifestation de la vérité historique sur une période aussi importante de l'histoire de notre F r a n c e .


LISTE DES DIVERS O U V R A G E S D ' A N G E

P I T O U

RÉFLEXIONS SUR LE JUGEMENT ET LA MORT DE M . DE FAVRAS. S a n s n o m d'auteur, sans lieu, ni date, ni indication In-8° : 14 p p . D u t p a r a î t r e à l a fin d e f é v r i e r 1790. (Bibliothèque Nationale Lb. 3004).

d'imprimeur.

3 9

MÉMOIRE JUSTIFICATIF DE THOMAS DE M A H Y DE FAVRAS, OU APPEL A LA POSTÉRITÉ ET A LA COUR DE REVISION, p a r l ' a u t e u r d e s Réflexions sur S i g n é à l a fin : P i t h o u d e le jugement et la mort de M. de Favras. V a l e n v i l l e . — A P a r i s , J . - J . R a i n v i l l e , 1790 (juin). — In-8° : VIII-83 p p . (Bib. Nat. L b . » 3 o o 8 ) . ADRESSE AU ROI D'UN FRANÇAIS VICTIME DE LA RÉVOLUTION, RÉFUGIÉ A LA COUR DE MADRID ; c o n t e n a n t u n e o p i n i o n m o t i v é e s u r l e d é c r e t d e l ' A s s e m b l é e n a t i o n a l e , r e n d u le 19 j u i n a u s o i r , c o n t r e la n o b l e s s e d e F r a n c e , e t c . ; s u i v i e d e q u e l q u e s r é f l e x i o n s s u r la fête d e l a C o n f é d é r a t i o n n a t i o n a l e e t r o y a l e , p r o j e t é e p o u r le 14 juillet p r o c h a i n , e t c . , et t e r m i n é e p a r l'exposition d ' u n sentiment qui c o m b a t avec force l ' i n t e n t i o n p r o c h a i n e d e d é t r u i r e le m o n u m e n t d e la p l a c e d e s V i c t o i r e s . D e s c r i p t i o n i n t é r e s s a n t e d e c e m o n u m e n t . — A Madrid de l'imprimerie d'Infantino, premier imprimeur du roi d'Espagne, 1 7 9 0 . — I n - 8 ° : I f. e t 5 8 p . (Bib.

Nat.

Lb..

3 9

,

3661).

C e p a m p h l e t est a s s u r é m e n t d e la m ê m e m a i n q u e le Quatorze juillet 1790, d o n t A n g e P i t o u a r e v e n d i q u é la p a t e r n i t é . P o u r l e s d e u x o u v r a g e s , la m e n t i o n d u l i e u d ' i m p r e s s i o n à Madrid e s t l a m ê m e , et c e t t e m a r q u e n e se r e n c o n t r e s u r n u l a u t r e p a m p h l e t d e cette é p o q u e . A u v e r s o d u f e u i l l e t l i m i n a i r e d e l'Adresse, s e t r o u v e n t e n é p i g r a p h e v i n g t - d e u x v e r s d e l a Henriade, sous ce titre « R a p p r o c h e m e n t d e la l i g u e s o u s H e n r i I V d e la r é v o l u t i o n d u t e m p s p r é s e n t » ; l e s o u s - t i t r e d u Quatorze

juillet

e s t « ... o u l a f é d é r a t i o n d e l a l i g u e

19


290

LISTE

DES

DIVERS

OUVRAGES

D'ANGE

PITOU

c o n t r e L o u i s X V I », e t l e l i b e l l e d é b u t e a i n s i : « O P a r i s , r e i n e d u monde,

centre du crime

et d e la vertu, c'est d a n s

t o n sein

que

M a y e n n e e t s a l i g u e o n t f o r m é l e u r s t e r r i b l e s c o m p l o t s . . . ». D a n s l ' u n et l'autre

se trouvent

violences contre à

Foulon,

mêmes

Chapelier

Berthier,

de

éloges

de Marie-Antoinette,

et R o b e s p i e r r e ,

Launay,

mêmes

de Favras,

regrets

mêmes

mêmes donnés

indignations

c o n t r e la d é g r a d a t i o n d e la statue d e la p l a c e d e s V i c t o i r e s . Ici e n c o r e , évocation

des mânes

de

Louis

X V ; là, apparition

de l'ombre

L o u i s X I V , e t c . , e t c . C ' e n serait p l u s qu'il n'en faut p o u r

de

affirmer

que ces deux ouvrages sont du m ê m e auteur; celui, au reste, qui a l ' h a b i t u d e d u s t y l e d ' A n g e P i t o u , n e s'y m é p r e n d r a p a s , e n r e t r o u v a n t d a n s l'un c o m m e d a n s l'autre le m ê m e esprit p é d a g o g i q u e et r h é t o ricien,

les m ê m e s

procédés,

les m ê m e s

mouvements

oratoires, la

m ê m e emphase puérile, les m ê m e s indignations ridicules... L E QUATORZE JUILLET 1 7 9 0 , o u LA FÉDÉRATION DE LA LIGUE CONTRE LOUIS X V I . — A M a d r i d , 1 7 9 0 . — I n - 8 ° : I f. e t 4 6 p . [Bib.

Nat.

3 2).

39

Lb

7 7

A u t o m e III d'Une Vie Orageuse

(p. 3 6 ) , A n g e P i t o u a r e v e n d i q u é

la p a t e r n i t é d e c e p a m p h l e t , q u i , a u r e s t e , n e p o u r r a i t g u è r e l u i ê t r e contestée, puisque

sa signature se trouve au bas d'une

note d e la

p a g e 37 : « P i t h . d e V a l e n . » ( P i t h o u d e V a l e n v i l l e ) . LA QUEUE, LA T È T E ET LE FRONT DE ROBESPIERRE EN VAUDEVILLE. — S a n s l i e u ni d a t e ( P a r i s e t a o û t 1794)- — I n - 8 ° , p i è c e . I p . — A l a fin o n l i t : « p a r l e c i t o y e n L . A . P i t . . . S e t r o u v e r u e P e r c é e . » (Bib.

Nat.

Ye

3930).

TABLEAU DE PARIS EN VAUDEVILLE, p a r l ' a u t e u r d e « l a q u e u e vaudeville. N °

1 e t 2. — Rue Percée,

s

n

o s

» en

20 e t 2 1 . — S . d. — S i g n é :

« L. A. Pit... » TABLEAU DE PARIS EN 9 4 ' o u T a b l e a u Nos

de Paris

en

vaudeville.

3_ . I 0

(Bib. Nat. Le

2

85o).

L e j o u r n a l d ' A n g e P i t o u e u t , d a n s l a p é r i o d e q u i p r é c é d a l e 18 b r u m a i r e , l e s h o n n e u r s d ' u n e i m i t a t i o n , q u e je n'ai v u s i g n a l é e n i p a r M. Hatin, villes. n° 27,

n i p a r M . T o u r n e u x ; c ' e s t l e Tableau

Signé : Télemar,

De

l'imprimerie

de

de Paris

Gauret,

rue

en

vaudeDantin,

in-8°. L a B i b l i o t h è q u e d e l a v i l l e d e P a r i s , s e u l e , p o s s è d e u n

n u m é r o d e c e j o u r n a l (n° 2, n u m é r o t é

d e 9 à 16) : il p r o v i e n t d e l a

1. L e s i m p l e é n o n c é de c e titre eut dû mettre M. Hatin e n garde contre l'erreur qui'l a c o m m i s e e n c o m p r e n a n t d a n s la liste d e s journaux s u p p r i m é s après le 18 fructidor, le j o u r n a l - v a u d e v i l l e d'Ange P i t o u , qui n e parut qu'en 1 7 9 4 .


LISTE

collection assez

Ratry

incolore

DES DIVERS

(n°

11945).

du journal

OUVRAGES

D'ANGE

PITOU

29I

C'est là u n p a s t i c h e i n c o n t e s t a b l e

d'Ange

Pitou : les m ê m e s p r o c é d é s

et s'y

r e t r o u v e n t , m a i s la v e r v e e n est plus faible. LE

DÉSESPOIR DU PEUPLE CONTRE LES AGIOTEURS, p a r L . A . P i t O U ,

auteur d u Tableau de Paris en vaudeville. — Se trouve rue Percée, n° 2 1 , et chez t o u s les m a r c h a n d s d e n o u v e a u t é s , In-4°, (Bib.

La

s. d . (1795). —

pièce. Inv. Ye. 30,177).

Nat.

date

inexacte;

1797 q u e lui assigne

de

le c a t a l o g u e

est tout

à

fait

e n effet, c e t t e p i è c e f i g u r e p a r m i l e s p a p i e r s s a i s i s à s o n

d o m i c i l e , d a n s le p r o c è s - v e r b a l d ' a r r e s t a t i o n d ' A n g e P i t o u , e n

date

d u 28 b r u m a i r e a n I V . LES TORTS DE LA CONVENTION PEUPLE

ENVERS LE PEUPLE. — L E S TORTS DU

ENVERS LA CONVENTION,

o u les causes et les h o r r e u r s de la

g u e r r e c i v i l e à P a r i s , l e 13 v e n d é m i a i r e , 5 et 6 o c t o b r e

e

a n I V d e la

République,

1795. P a r L. A. Pitou. — A Paris, chez l'auteur, rue

J a c q u e s , n ° 5, e t s e t r o u v e

r u e P e r c é e A n d r é d e s A r t s , n° 2 1 , e t

c h e z l e s m a r c h a n d s d e n o u v e a u t é s . — I n - 8 ° : I f. e t 24 p a g e s . [Bib.

Nat.

Lb

41

2057).

L e livre d'Ange P i t o u p a r u t d a n s les derniers jours de vendémiaire a n I V , p u i s q u e il e s t s i g n a l é p a r l ' A m i du Peuple

dans son numéro

du 2 brumaire. LA PAIX DE 1 7 9 7 AVEC L'AUTRICHE, a n n o n c é e p a r l e D i r e c t o i r e a u x d e u x C o n s e i l s , l e 25 a v r i l , 6 f l o r é a l , a n V d e l a R e p u b l i q u e f r a n ç a i s e , u n e e t . . . . i n d i v i s i b l e . . . . — A la fin : P a r L . A . P i t o u , d e C h â t e a u d u n . — D e l ' I m p r i m e r i e d e s T r o i s A m i s , r u e J a c q u e s , n ° St. — I n - 1 6 : 4 p p . (Bib.

Nat.

8° Y e P i è c e 5 o i 8 ) . 1

L E CHANTEUR OU LE PRÉJUGÉ VAINCU. Ce

livre

dut

être

publié

t é m o i g n e u n p a s s a g e d u Voyage

vers

prairial

à Cayenne

de l'an V, c o m m e

en

(t. I , p . XLVI). M a l g r é d e

n o m b r e u s e s r e c h e r c h e s je n ' e n ai d é c o u v e r t a u c u n e x e m p l a i r e soit à la B i b l i o t h è q u e N a t i o n a l e o u à celle d e la ville d e P a r i s . C e t o u v r a g e q u ' i l n e faut p a s c o n f o n d r e avec le

Chanteur

parisien

é d i t é e n 1808,

devait être, sans doute, u n recueil d e cahiers d e chansons, précédé d'une préface, c o m m e e n publiaient parfois les chanteurs des rues. VOYAGE A CAYENNE, DANS LES DEUX AMÉRIQUES ET CHEZ LES ANTHROPOPHAGES.

Ouvrage orné

d e gravures,

contenant le tableau

général

1. C e l i v r e d ' A n g e P i t o u m ' a é t é s i g n a l é p a r M. L e d o s , a t t a c h é à la Bibliothèque Nationale, à qui j'adresse m e s plus sincères remerciements. N ' e n a y a n t e u c o n n a i s s a n c e q u ' à la lin d e l ' i m p r e s s i o n d e m o n t r a v a i l , je n ' e n ai p o i n t p a r l é a u c o u r s d u r é c i t , et n e p u i s q u e le c i t e r à t i t r e b i b l i o graphique.


292

LISTE DES DIVERS OUVRAGES D ' A N G E

PITOU

d e s d é p o r t é s , la v i e et l e s c a u s e s d e l'exil d e l ' a u t e u r ;

des notions

particulières sur Collot d ' H e r b o i s et B i l l a u d d e V a r e n n e s , sur l e s îles S é c h e l l e s et l e s d é p o r t é s d e n i v ô s e (ans V I I I et I X ) , s u r la r e l i g i o n , le c o m m e r c e e t l e s m œ u r s d e s s a u v a g e s , d e s n o i r s , d e s c r é o l e s et d e s q u a k e r s . P a r L . A . P i t o u , d é p o r t é à C a y e n n e e n 1 7 9 7 , et r e n d u à la e n i8o3, par des lettres

liberté

de grâces

de S. M. l'Empereur

et

R o i . — A P a r i s , c h e z l ' a u t e u r , r u e d e s V i e u x A u g u s t i n s , n° 5 , p r è s 7

la p l a c e d e s V i c t o i r e s , et c h e z t o u s l e s m a r c h a n d s d e n o u v e a u t é s . — A n X I I I - 1 8 o 5 . — 2 v o l . i n - 8 ° . t. I : L X - 3 1 2 p p . e t t. II : 4 0 4 p p . ; e t 2 fig., d e s s i n é e s p a r B i n e t e t g r a v é e s p a r M a r i a g e , c e l l e d u t o m e I r e

intitulée

Prison

des

déportés

t o m e I I , Désert de Konamana (Bib. Nat. L k 7 9 9 ) .

sur

la frégate

la

dans la Guyane

Décade,

celle du

française.

12

VOYAGE A CAYENNE. S e c o n d e

édition, augmentée de notions histo-

riques sur les a n t h r o p o p h a g e s , d'un r e m e r c i e m e n t et d'une aux

observations

de M M . les journalistes...

— Paris,

réponse

chez

L. A.

P i t o u , libraire. Octobre 1807. {Bib.

Nat.

Lk

1 2

799 ).

Indépendamment

A

du texte

de l'édition

originale,

cette

seconde

é d i t i o n c o m p o r t e p o u r l e t o m e I u n e p r é f a c e , e t p o u r l e t o m e II u n avertissement

complémentaire.

L E CHANTEUR PARISIEN. R e c u e i l d e s c h a n s o n s d e L . A . P i t o u , a v e c un Almanach-Tablette

des grands événements

depuis

1 7 8 7 jusqu'à

1 8 0 8 , c h a q u e fait p l a c é à s o n r a n g d e d a t e e t d e j o u r , o u éphéméride pour l'année t e u r , a u t e u r d u Voyage

1808. P a r L o u i s A n g e

à Cayenne.

calendrier

P i t o u , dit le C h a n -

— É p i g r a p h e : « J a d i s j'ai v e n d u

des chansons et d'excellentes aventures. » — P a r i s , chez L. A. Pitou, libraire, rue C r o i x - d e s - P e t i t s - C h a m p s ,

n° 2 1 , p r è s c e l l e d u B o u l o y .

D e l ' i m p r i m e r i e d e s f r è r e s M a m e , r u e d u P o t - d e - f e r , n° 1 4 , 1 8 0 8 . — In-12 : xvI-88 p p . Almanach-Tablettes ou calendrier contenant les grands

événements

éphéméride pour l'année 1808;

qui se sont succédés depuis 1787

j u s q u ' à 1 8 0 8 , c h a q u e fait c l a s s é p a r o r d r e d e d a t e o u d e j o u r , e t c . — P r i x : l ' A l m a n a c h o u l e c h a n s o n n i e r , I fr. c h a c u n ,

par—

les deux

r é u n i s , 1 fr. 80 c . — P a r i s , e t c . . — I n - 1 2 . T i t r e , 8 p p . d ' a l m a n a c h , 1 à VIII, 1 3 7 p p . (Bib.

Nat.

Ye

12,237).

A la s u i t e se p l a c e parfois le p r o s p e c t u s c o m m e r c i a l

d'Ange Pitou :

« N o t i c e d e s livres de fonds et d'occasion de L o u i s A n g e Pitou, libraire à P a r i s , r u e C r o i x - d e s - P e t i t s - C h a m p s , p r è s c e l l e d u B o u l o y , n° 2 1 . » L ' é d i t i o n d u c h a n s o n n i e r fut e n p a r t i e d é t r u i t e p a r l e s e n n e m i s d e l ' a u t e u r (cf. A n g e P i t o u , Analyse LE

CHANTEUR PARISIEN a v e c

de mes malheurs,

p . 106).

un Almanach-Tablettes

des grands

é v é n e m e n t s , d e p u i s 1 7 8 9 j u s q u ' à 1 7 9 2 ; c h a q u e fait p l a c é à s o n r a n g


LISTE

DES

DIVERS

OUVRAGES

D'ANGE

293

PITOU

de d a t e et d e j o u r o u c a l e n d r i e r h i s t o r i q u e p o u r l ' a n n é e 1809; p a r . . . e t c . — P r i x : 2 fr. e t p a r l a p o s t e 2 fr. 60 c . — P a r i s , c h e z L . - A . P i t o u , e t c . 1 8 0 9 . — I n - 1 2 : x , 8 p p . d e c a l e n d r i e r , 140 p p . ; a v e c d e u x signées : « Pitou

« P l a c e S a i n t - G e r m a i n - L a u x e r r o i s . Le Pitou

figures,

d e l . e t s c u l p . », l a p r e m i è r e e n t ê t e d e l ' o u v r a g e :

» (portrait

d'Ange

Chanteur

P i t o u ) ; la s e c o n d e ,

parisien,

par L.-A.

p . 5 9 , Le

Clavecin

magique. Almanach-tablettes ou calendrier historique des grands événements pour l'année

1809 a v e c Le Chanteur

parisien,

p a r L. A. Pitou, etc.,

etc. — I n - 1 2 , 144 p p . (Bib.

Nat.

Y e . 18,238).

HISTOIRE DU JEU DE CARTES DU GRENADIER RICHARD. E x p l i c a t i o n

du

j e u d e 52 c a r t e s e n f o r m e d e l i v r e d e p r i è r e s , s u i v i e d e l ' a n a l y s e d e l ' H i s t o i r e sacrée e t p r o f a n e , d e s Sciences et d e s A r t s , d e la M y t h o logie, e t c . , etc., enrichie d e notes curieuses p o u r l'édification, truction et l'amusement des personnes Hadin, employé au ministère des rue

Croix-des-Petits-Champs,

l'ins-

de l'un et de l'autre sexe; p a r

finances.

— A Paris, chez

n ° 38, L . A . P i t o u ,

l'auteur,

libraire.

Palais-

R o y a l , g a l e r i e d e b o i s , n° 1 9 7 ; t o u s les l i b r a i r e s , m a r c h a n d s d e n o u v e a u t é s . 1 8 1 1 . — I n - 1 2 : V I I I - 2 2 2 p p . 1 g r a v u r e f a i s a n t f a c e à l a p . I. (Bib.

Nat.

V.

21,943).

D a n s s a b r o c h u r e Aux

Amis

de l'Ordre,

Ange Pitou a revendiqué

u n e p a r t d e la p a t e r n i t é d e c e t o u v r a g e . L ' U R N E DES STUARTS ET DES BOURBONS, o u l e f o n d d e m a c o n s c i e n c e sur xix

les causes e

et l e s effets

siècles chez les d e u x

d e s 21 j a n v i e r d e s x v I , x v I I , x v i I I e

peuples, précédée d'une

notice

e

e

et

historique

s u r l e s g r a n d s é v è n e m e n s d e s 21 j u i n , 10 a o û t e t 2 s e p t e m b r e 1 7 9 2 . L e b i e n e t l e m a l q u e j ' a i r e ç u s d e B u o n a p a r t e . L e s 21 j a n v i e r 1 7 9 3 et 1 8 1 5 . Galerie p a r t i c u l i è r e d e s illustres i n f o r t u n é s et d e leurs Louis

bour-

e r

reaux

M a r i e S t u a r t , C h a r l e s I , M a d a m e la p r i n c e s e d e L a m b a l l e , X V I (21 j a n v i e r

Jacques

1793, L e

Pelletier

Saint-Fargeau,

Marat,

Roux), M a r i e A n t o i n e t t e , reine de F r a n c e , depuis sa

sance jusqu'à sa m o r t ; Louis-Philippe, d u c d ' O r l é a n s ; M a d a m e

naisEli-

s a b e t h ( t h e r m i d o r , 27 j u i l l e t 1 7 9 4 , m o r t d e s f a m e u x b o u r r e a u x d e l a R é v o l u t i o n . . . ) ; L o u i s X V I I , l e d u c d ' E n g h i e n . . . B u o n a p a r t e . . . 31 m a r s 1 8 1 4 , a b d i c a t i o n , î l e d ' E l b e . . . 20 m a r s 1 8 1 5 , r e t o u r à P a r i s d e N a p o léon

Buonaparte...

20 j u i n ,

bataille

du

Mont

Saint-Jean... 21,

d e u x i è m e a b d i c a t i o n . . . Exil à l'île S a i n t e - H é l è n e . — P a r L o u i s A n g e P i t o u , d é p o r t é à C a y e n n e a u 18 f r u c t i d o r e t p r o s c r i t d i x - h u i t f o i s p o u r la c a u s e d e s B o u r b o n s . — P a r i s , c h e z L. A . P i t o u , l i b r a i r i e d e S . A . R. M a d a m e l a d u c h e s s e d ' O r l é a n s , r u e d e L u l l y , n ° 1. 31 a o û t 1 8 1 5 . — I n - 8 :1 à xIx, 450 p p . , 2 p p . d ' e r r a t a . F r o n t i s p i c e p a r R u o t t e d ' a p r è s Sauvage. [Bib.

Nat.

Lb

48

2812).


LISTE

2 4

DES

DIVERS

OUVRAGES

D'ANGE

PITOU

9

A u x AMIS DE L'ORDRE ET DE LA PAIX, a u x F r a n ç a i s d i g n e s

de ce

n o m , d e q u e l q u e o p i n i o n q u ' i l s s o i e n t o u q u ' i l s a i e n t é t é s u r l'Urne des Stuarts

et des Bourbons.

— I m p r i m e r i e d'Ant.

Béraud,

faubourg

Saint-Martin, n° 70. — In-8°, 8 p p . (Bib.

Nat.

Ln

2 7

I6,38I).

Plaquette prospectus concernant

l'Urne

des-Stuarts.

ANALYSE DE MES MALHEURS ET DE MES PERSÉCUTIONS DEPUIS VINGT-SIX ANS, p a r L . A . P i t o u , a u t e u r d u Voyage à Cayenne e t d e l'Urne des Stuarts et des Bourbons. — P a r i s , P i t o u , 1 8 1 6 . — I n - 8 : 4 p p . p o u r f a u x t i t r e e t t i t r e , 108 p p . ( B i b . Nat.

Ln

2 7

16,38o).

PRIÈRES AU TOMBEAU DES BOURBONS MOISSONNÉS PAR LA RÉVOLUTION, s u i v i e s d e s t e s t a m e n s d u R o i et d e la R e i n e ; d'une prière au T e m p l e par M

m e

composée

Elisabeth; de notes historiques sur les destinées

d e s d é p u t é s e t o f f i c i e r s m u n i c i p a u x s i g n a t a i r e s ; d e l'Urne des et des Bourbons ans,

e t d e l' Analyse

par Louis Ange

de mes malheurs

pendant

Pitou. — A Paris, chez L. A .

Stuarts vingt-sept

Pitou,

rue de

L u l l i , n ° 1. I m p r i m e r i e d e B é r a u d , 1 8 1 7 . — I n - 8 : 1 6 p p . ( L e s t e s t a ments ont u n e pagination particulière). La Bibliothèque Nationale

possède

un second exemplaire de cet

o u v r a g e , avec le titre suivant : PRIÈRES AU TOMBEAU DES BOURBONS MOISSONNÉS PAR LA RÉVOLUTION, s u i v i e s d e l'Urne des Stuarts malheurs

pendant

vingt-sept

et des Bourbons

e t d e l ' A n a l y s e de mes

ans; o u v r a g e s a p p r o u v é s p a r l e S o u v e r a i n

P o n t i f e P i e V I I et par les prélats de l'église d e F r a n c e , e t c . — In-8 : 20

pp. ( B i b . Nat.

Lb

466).

41

PROCÈS-VERBAL DE L'EXHUMATION DU CORPS DE MGR. LE D u c D ' E N GHIEN, q u i a e u l i e u l e 2 0 m a r s 1 8 1 6 , e n e x é c u t i o n d e s o r d r e s d u R o i ; j o i n t a u x Prières

an tombeau

des Bourbons.

P i t o u , libraire d e S. A. R. M n° 1, p r è s l a b i b l i o t h è q u e

m e

— Paris, chez Louis Ange

la d u c h e s s e d ' O r l é a n s , r u e d e L u l l i ,

du Roi. I m p . de Béraud, 1818.— In-8 :

t i t r e , V I I I , 21 p p . (Bib.

Nat.

Lb

1 8

511).

TOUTE LA VÉRITÉ AU ROI SUR DES FAITS GRAVES TOUCHANT L'HONNEUR DE LA MAISON DE BOURBON. — É p i g r a p h e : « C o n f i t e b o r D o m i n o s e c u n d u m j u s t i t i a m e j u s . P s . 7 , v e r s . 1 8 . J ' e x p o s e r a i m a c a u s e à D i e u , il m'entourera de sa justice. » P a r Louis A n g e Pitou. — A Paris, chez L o u i s A n g e P i t o u , 1 8 2 1 . — 2 v o l . i n - 8 ; l e t o m e I : 6 foL p r e l . e t 151 p p . e r

Ce t o m e 1 , b i e n qu'il soit daté d e 1821 et porté er

librairie d u 8 d é c e m b r e 1 8 2 1 , f u t p u b l i é e n j a n v i e r p . 254).

a u Journal 1 8 2 0 (cf.

de la supra


LISTE DES DIVERS OUVRAGES D ' A N G E

PITOU

295

L e t o m e I I p o r t e l e t i t r e s u i v a n t : TOUTE LA VÉRITÉ AU ROI EN A LA JUSTICE SUR DES FAITS GRAVES TOUCHANT L'HONNEUR DE LA MAISON DE BOURBON. — P r é f a c e d e 1 à x x x I , a n a l y s e d e 1 à v i n . 3 4 0 p p . , p i è c e s h i s t o r i q u e s 1 à 24 p p . (Bib.

Nat.

Lb

2217).

UNE V I E ORAGEUSE ET DES MATÉRIAUX POUR L'HISTOIRE, p a r L o u i s d e l'Urne des Stuarts et A n g e P i t o u , a u t e u r d u Voyage à Cayenne, des Bourbons, d e l ' A n a l y s e de mes malheurs, e t c . — É p i g r a p h e : « L a p r e m i è r e p a l m e p o u r u n historien est la c o n q u ê t e d e la c r o y a n c e ; m o i , j e p u i s d é f i e r l ' i n c r é d u l i t é . » — P a r i s , c h e z L . A . P i t o u , 1820. — 3 vol. in-8. L e t o m e I c o m p o r t e 2 7 7 p a g e s (vIII e t 9 à 2 7 7 ) ; o n d o i t y j o i n d r e L' Analyse de mes malheurs. L e t o m e I I a p o u r s o u s - t i t r e : Mes collaborateurs et mes témoins, xII e t 2 1 2 p a g e s ; à l ' e x e m p l a i r e d e l a B i b l i o t h è q u e N a t i o n a l e e s t j o i n t l e Trône du martyr. L e tome III est i n a c h e v é ; il a p o u r s o u s - t i t r e : Tableau de ma famille et de ma vie; il s ' a r r ê t e à l a p a g e 3 2 0 a u m i l i e u d ' u n e p h r a s e ; l ' e x e m p l a i r e d e l a B i b l i o t h è q u e N a t i o n a l e c o n t i e n t é g a l e m e n t l e t o m e I d e Toute la vérité au Roi. e r

e r

A l a d a t e d e 1839, l e Journal général de l'imprimerie et de la librairie p u b l i a i t l a n o t e s u i v a n t e , à l a s u i t e d e l ' i n d i c a t i o n d u l i v r e d ' A n g e P i t o u , Cause unique et de premier ordre ( n ° 5 2 1 ) : « O u t r e s e s o u v r a g e s , l ' a u t e u r a v a i t , e n 1 8 2 0 , c o m m e n c é l ' i m p r e s s i o n d e Une Vie orageuse et des matériaux pour l'histoire, par L. A. Pitou. Il n ' a , d i t o n , é t é émis q u e deux exemplaires d e cet ouvrage, l'un p o u r le R o i ( L o u i s X V I I I ) , l'autre p o u r le g e n t i l h o m m e d e la C h a m b r e ; c'est d e ce d e r n i e r e x e m p l a i r e , je c r o i s , q u e je suis p o s s e s s e u r . » J e n e sais t r o p j u s q u ' à q u e l p o i n t il f a u t a c c u e i l l i r c e t t e a s s e r t i o n d e B e u c h o t ; il s e m b l e c e r t a i n , e n effet, q u e l e t i r a g e d'Une Vie orageuse n e s e l i m i t e p o i n t à d e u x e x e m p l a i r e s . A i n s i il e s t a v é r é q u e l e s d e u x p r e m i e r s t o m e s furent m i s d a n s le c o m m e r c e , o n e n a la p r e u v e p a r l a n o t e s u i v a n t e q u i s e t r o u v e d a n s l'Incrédulité intéressée ( p . 22) : « Une Vie orageuse, e t c . 3 v o l . i n - 8 . . . p r i x 10 e t l5 f r a n c s p a r l a poste pour les deux premiers volumes. Les deux premiers volumes de c e t o u v r a g e sont t e r m i n é s et l'impression d u troisième est p r e s q u e finie; l ' a u t e u r s ' a r r ê t e a u m o m e n t o ù L o u i s X V I I I a r r i v e e n F r a n c e p o u r l a s e c o n d e fois e t B u o n a p a r t e à l'île S a i n t e - H é l è n e ; c e t r o i s i è m e v o l u m e s e r a clos p a r u n p r é c i s d e s é v é n e m e n t s d e 1 8 1 4 à 1824 i n c l u sivement. » C e n e serait donc, en tous cas, qu'au tome III q u e s'app l i q u e r a i t la p a r t i c u l a r i t é signalée p a r B e u c h o t . L a B i b l i o t h è q u e N a t i o n a l e p o s s è d e l e s t r o i s t o m e s d'Une geuse ( L n 16,382 Réserve).

Vie ora-

2 7

VÉRITABLE DERNIER COUCHER DE MONSEIGNEUR LE DUC DE B E R R Y , l e 13 f é v r i e r 1 8 2 0 ; s u i v i d ' é v é n e m e n t s

importants, authentiques et iné-


296

LISTF. DES DIVERS OUVRAGES D'ANGE PITOU

dits, c o m m u n i q u é s par l'un des médecins appelés à donner ses soins à S o n Altesse Royale, et par Duriez, tapissier, qui a fourni le c o u c h e r d u p r i n c e ; r é d i g é p a r L . A . P i t o u , a u t e u r d u Voyage l'Urne

des Stuarts

et des Bourbons,

à Cayenne,

etc. — A Paris, chez

t a p i s s i e r , r u e R a m e a u , n° 6, e t L o u i s A n g e P i t o u ,

de

Duriez,

libraire, rue de

L u l l y , n ° 1, d e r r i è r e l ' O p é r a , 1 8 2 0 . — I n - 8 ° : 61 p p . (Bib.

2217).

48

Nat.

Lb

P u b l i é l e 18 m a r s 1 8 2 0 . A la B i b l i o t h è q u e N a t i o n a l e , l ' e x e m p l a i r e d u d é p ô t légal fut retiré, par ordre sans doute, sous sous forme

la R e s t a u r a t i o n ,

d e d o n (il p o r t e , e n effet,

e t il r e n t r a p l u s t a r d

le timbre d e la B i b l i o t h è q u e

R o y a l e s o u s L o u i s X V I I I e t l a m e n t i o n p o s t é r i e u r e « D o n , n° 1 1 0 4 »). L a r e l i u r e e s t d a t é e d e 1843. L e d o u b l e d e l a B i b l i o t h è q u e p r o v i e n t d e la c o l l e c t i o n

Nationale

Labédoyère.

HISTORIQUE DU VÉRITABLE DERNIER

COUCHER DE MGR LE DUC DE

BERRY e t i n t r o d u c t i o n à l ' o u v r a g e q u i fait s u i t e i n t i t u l é : Le du Martyr

du 13 février

1820.

Trône

— A Paris, chez Duriez, tapissier, rue

R a m e a u , n° 6, e t L o u i s A n g e P i t o u , l i b r a i r e , d e r r i è r e l ' O p é r a . — I n - 8 : 14 p p . (Bib.

Nat.

Lb

1449).

1 8

P u b l i é d a n s la d e r n i è r e q u i n z a i n e d e m a r s 1820. Cette b r o c h u r e n'est p a s s i g n a l é e

a u Journal

de l'Imprimerie.

Le

d é p ô t l é g a l , s'il f u t e f f e c t u é , f u t d a n s l a s u i t e r e t i r é , c a r l ' e x e m p l a i r e d e la B i b l i o t h è q u e N a t i o n a l e n'est m a r q u é q u e d u t i m b r e usité

sous

Louis-Philippe. ADDITION AU VÉRITABLE DERNIER COUCHER DE MGR LE DUC DE BERRY. — S a n s n o m d'auteur ni d ' i m p r i m e u r . — In-8 : 8 p p . (Bib.

Nat.

Lb

2217).

1 8

er

P u b l i é vers le I

m a i 1820.

C e t t e b r o c h u r e n ' e s t p a s s i g n a l é e a u Journal L'exemplaire

de

l'Imprimerie.

d u d é p ô t l é g a l à l a B i b l i o t h è q u e N a t i o n a l e fut é g a -

l e m e n t retiré s o u s la R e s t a u r a t i o n . L E TRÔNE DU MARTYR DU I 3 FÉVRIER 1 8 2 0 , o u b l i é , d e m a n d é e n s u i t e aux possesseurs, au bout d'un mois, par Monsieur (comte d'Artois); p r é c é d é d ' é v é n e m e n s extraordinaires et inédits, a n a l o g u e s à la m o r t de M g r . le d u c d e B e r r y , à la v i e et a u x sept h e u r e s d e s o u f f r a n c e s d e ce prince; d e l'assassin,

s o n c a r a c t è r e , s e s h a b i t u d e s , le lieu

qu'il

avait choisi p o u r p o i g n a r d e r sa victime, avec la description t o p o g r a p h i q u e d e l ' e n c e i n t e . P a r L . A . P i t o u , a u t e u r d u Voyage d e l'Urne des Stuarts

et des Bourbons,

à

Cayenne,

etc. — A Paris, chez Duriez,

t a p i s s i e r , r u e R a m e a u , n° 6, e t L o u i s A n g e P i t o u , l i b r a i r e d e S . A . R . M a d a m e l a d u c h e s s e d ' O r l é a n s , r u e d e L u l l y , n° 1, d e r r i è r e l ' O p é r a , 1820. — I n - 8 : 4 f o l . p r é l . XII e t 1 2 0 p p . ( B i b . Nat.

L b » 145o).


LISTE

DES DIVERS

OUVRAGES

D'ANGE

297

PITOU

de l ' I m p r i m e r i e d u 13 m a i 1 8 2 0 .

M e n t i o n n é a u Journal

L ' e x e m p l a i r e d u d é p ô t légal à la B i b l i o t h è q u e N a t i o n a l e , s u p p r i m é s o u s la R e s t a u r a t i o n , r e n t r a s o u s L o u i s - P h i l i p p e ; le d o u b l e de la collection

provient

Labédoyère.

DEMANDE D'UNE CHAPELLE EXPIATOIRE à é l e v e r à S a i n t - C h a r l e s le

sol de l'ancien

Opéra,

avec

des notes

et pièces

sur

analogues, par

L. A. Pitou. — A Paris, chez Louis Ange Pitou, libraire de S. A. R. M a d a m e l a d u c h e s s e d ' O r l é a n s , r u e e t b u t t e d e s M o u l i n s , n ° 2, 1 8 2 4 . — I n - 8 : Iv, 20 p p . (Bib.

Nat.

1496).

48

Lb

M e n t i o n n é a u Journal

de l'Imprimerie

d u 15 o c t o b r e 1 8 2 4 .

L ' e x e m p l a i r e d u d é p ô t légal à la B i b l i o t h è q u e N a t i o n a l e , s u p p r i m é sous la R e s t a u r a t i o n , rentra sous LES

Louis-Philippe.

BOURBONS ET LA MONARCHIE TOUT ENTIÈRE o u LA RÉVOLUTION

TOUT ENTIÈRE. A p p e l a u x é l e c t e u r s d e 1 7 8 9 , 1 7 9 4 , 1 8 1 5 e t

1824, et

d e 1824. P a r u n é l e c t e u r d e la S e i n e . — A P a r i s ,

aux députés

chez

B o u c h e r , P e t i t e t L o u i s A n g e P i t o u . — I n - 8 : 16 p p . ( B i b . Nat.

2 535).

48

Lb

C e t t e b r o c h u r e est m e n t i o n n é e s a n s n o m d ' a u t e u r d a n s le thèque Nationale : Ange l' Incrédulité

Journal

d u 28 f é v r i e r 1 8 2 4 , e t d a n s l e c a t a l o g u e d e l a B i b l i o -

de l'Imprimerie

intéressée

D E L'INCRÉDULITÉ

Pitou

en a revendiqué

la p a t e r n i t é

dans

( p . 6).

INTÉRESSÉE

c o n t r e la religion, les B o u r b o n s , la

V e n d é e , la justice, l ' i n d e m n i t é , l ' h o n n e u r et la c h a m b r e d e 1824; p a r L. A . P i t o u . — A P a r i s , c h e z L o u i s A n g e P i t o u , etc., etc., janvier 1825. — I n - 8 ° : 4 f o l . p r é l . , vII e t 2 1 0 p p . (Bib.

Nat.

49

Lb

I5I6).

M e n t i o n n é d a n s l e Journal

d u 12 f é v r i e r 1 8 2 5 .

de l'Imprimerie

L ' e x e m p l a i r e d u d é p ô t légal, à la B i b l i o t h è q u e N a t i o n a l e , s u p p r i m é sous

la R e s t a u r a t i o n ,

Véritable

dernier

DIVERSES

y rentra

plus tard

d e la m ê m e

façon

q u e le

coucher.

PIÈCES CONCERNANT

LES RÉCLAMATIONS

DU SIEUR

LOUIS

ANGE PITOU. — S a n s l i e u n i d a t e . — I n - 4 ° . (Bib. Copie

Nat.

Ln

2 7

16,383).

autographiée

de quelques

pièces

importantes

du

dossier

d ' A n g e P i t o u , p u b l i é e p o s t é r i e u r e m e n t à 1826. Il e x i s t e é g a l e m e n t u n e x e m p l a i r e d e c e t o u v r a g e a u x a r c h i v e s

de

la C h a m b r e d e s D é p u t é s . PIÈCES REMARQUABLES,

première

m é m o i r e d e l'Incrédulité intéressée. — I n - 8 ° : Iv e t 9 2 p p . [Bib.

Nat.

Lb

49

I5I6).

série.

Premier

complément

du

— Imprimerie de Boucher à Paris.


298

LISTE

DES DIVERS

OUVRAGES

D'ANGE

PITOU

M e n t i o n n é d a n s l e n u m é r o d u 10 j u i n 1 8 2 6 d u Journal

de

l'Impri-

merie. PIÈCES COMPTABLES, h i s t o r i q u e s , l é g a l e s e t s e c r è t e s . — I n - 8 ° : Iv e t 84 p p .

(Bib.

Nat.

Lb

4 9

I5I6). er

M e n t i o n n é dans le n u m é r o d u 1

j u i l l e t d u Journal

de

CAUSE UNIQUE ET DE PREMIER ORDRE, p a r L . A . P i t o u ,

l'Imprimerie. rue Saint-

A n d r é d e s A r c s , n° 9 , m a i s o n C h a r d i n - H a d a n c o u r , 1 8 3 9 . — I m p r i m e r i e d e H e r h a n e t B i m o n t , r u e d u C a i r e , 3 2 . — In-8° : 1 6 p p . (Bib.

Nat.

Ln

2 7

16,38 ). 4

M e n t i o n n é d a n s l e Journal PÉTITION

de l ' I m p r i m e r i e d u 2 f é v r i e r 1 8 3 9 .

ET RÉVÉLATIONS a v e c p i è c e s à l ' a p p u i ,

remises en 1837,

1 8 3 8 et 1839 a u x d e u x C h a m b r e s législatives et a u x trois

pouvoirs

r é u n i s p a r L o u i s A n g e P i t o u , r u e S a i n t - A n d r é d e s A r c s , n° 9 , à P a r i s . — P a r i s , I m p r i m e r i e d e H e r h a n et B i m o n t , 12 février 1 8 3 9 . — I n - 8 ° : 1o5 p p . (Bib.

Nat.

Ln

2 7

16,384).

M e n t i o n n é d a n s l e Journal

de l ' I m p r i m e r i e d u 2 m a r s 1 8 3 9 .

PÉTITION ET RÉVÉLATIONS a v e c p i è c e s à l ' a p p u i , r e m i s e s e n 1 8 3 7 , 1838 et 1839, a u x d e u x

C h a m b r e s législatives et a u x trois pouvoirs

r é u n i s p a r L o u i s A n g e P i t o u , r u e S a i n t - A n d r é d e s A r c s , n° 9, à P a r i s . MANDAT, T I T R E

DE MA CRÉANCE.

Paris,

Herhan

et

Bimont,

12 f é v r i e r 1 8 3 9 . — I n - 8 ° : 1 f o l . , p r é l . e t 9 9 p p . O u v r a g e n o n s i g n a l é d a n s l e Journal

de l ' I m p r i m e r i e : l ' e x e m p l a i r e

de la B i b l i o t h è q u e N a t i o n a l e p r o v i e n t d e la c o l l e c t i o n L a B e d o y è r e ; o n lit à l a d e r n i è r e p a g e : « l a s u i t e i n c e s s a m m e n t ». [Bib.

Nat.

Ln

2 7

16,384).


PIÈCES

JUSTIFICATIVES

I AFFAIRE DURAND, PAULIN, PASCAL, PITOU ET AUTRES

Procès-verbal

de l'arrestation d'Ange

Pitou.

S e c t i o n d u T h é â t r e F r a n ç a i s , d i t t e d e M a r s e i l l e et d e M a r a t . Nous, membres du Comité

Révolutionnaire, nous sommes

trans-

p o r t é s à o n z e h e u r e s e t d e m i e à l ' h ô t e l d e l a P a i x , r u e P e r c é e , n ° 21 et a v o n s s o m m é la p r i n c i p a l e l o c a t a i r e d e n o u s o u v r i r , a u n o m d e la l o i , c e q u ' e l l e a fait à l ' i n s t a n t . S o m m e s m o n t é s a u p r e m i e r é t a g e , d a n s une chambre où nous

a v o n s t r o u v é le n o m m é P i t o u . L ' a v o n s i n t e r -

pellé de n o u s d é c l a r e r ses n o m s , p r é n o m s , asge, calités et

demeure.

A r é p o n d u se n o m m e r L o u i s A n g e P i t o u , h o m m e de L e t t r e , e m p l o y é au Courrier universel, âgé de paroisse de

Moléans, district

26 a n s

et d e m i , natif de V a l a i n v i l l e ,

de Châteaudun, département

d'Eure-

et-Loir. A l u i d e m a n d é d e p u i s q u e l t e m s il e s t à P a r i s . A r é p o n d u d e p u i s l e 21 o c t o b r e 1 7 8 9 . A lui d e m a n d é q u e l s s o n t ses m o y e n s d ' e x i s t e n c e à P a r i s . A r é p o n d u q u e les é m o l u m e n s

qu'il reçoit du

Courrier

universel

sont ses m o y e n s d'exister. A l u i d e m a n d é s'il n ' e s t p a s u n e x - a b é . A répondu

n o n et a ajouté,

il e s t v r a i q u ' i l a fait s e s é t u d e s

au

s é m i n a i r e , m a i s il n ' a j a m a i s é t é t o n s u r é , c o n s é q u e m m e n t il n ' a j a m a i s été

abbé.

A lui d e m a n d é quel sont ses c o n n o i s s a n c e s à P a r i s . A r é p o n d u qu'il c o n n a i t différents h o m m e s de lettres, du

nombre

d e s q u e l s e s t le c i t o y e n B r u n e , a c t u e l l e m e n t e n m i s s i o n d a n s le d é p a r t e m e n t d e la G i r o n d e . 1. A r c h i v e s N a t i o n a l e s , W

1 B

372. D 837. r


3oo

PIÈCES

JUSTIFICATIVES

A lui o b s e r v é q u e le c i t o y e n B r u n e é t a i t a b s e n t d e p u i s

longtemps

d e P a r i s , il n e p e u t p a s a v o i r d e l i a i s o n s f r é q u e n t e s a v e c l u i . A r é p o n d u o n n e m ' a p a s d e m a n d é si j ' a v o i s d e s f r é q u e n t e s

liaisons

a v e c l e c i t o y e n B r u n e , il a a j o u t é q u a n d o n l ' i n t e r p e l e r a d e p r o d u i r e d ' a u t r e s p e r s o n n e s e t d e s a m i s il e n p r o d u i r a . A lui d e m a n d é q u e l s s o n t ces p e r s o n n e s et a m i s . A r é p o n d u le cit. D r o u e t e n ville h o m m e d e l e t t r e s t r a v a i l l a n t a u x Annales patriotiques, connait encore à l'habillement de rue du

cimetière

commis

marchand

le c i t o y . T a i l l e u r ,

la d i t t e s e c t i o n , d e m e u r a n t n

S a i n t - A n d r é - d e s - A r t s , le demeurant

rue

hôtel

C .

commissaire

de

Provence,

Pitou,

son

au

Magot

Saint-Denis

cousin, de

la

Chine. A lui d e m a n d é A répondu

s'il a i m e l a C o n s t i t u t i o n

républicaine.

oui.

A l u i d e m a n d é s'il a f a i t l e s e r m e n t q u ' u n v r a i p a t r i o t e d o i t A répondu

qu'il

l'a fait d e u x

A lui d e m a n d é en quel

faire.

fois.

tems.

A r é p o n d u l e p r e m i e r s e r m e n t p r ê t é p a r l u i e s t à l a fin d e tembre

ou

au

commencement

92 e t q u e

d'octobre

sep-

le d e u x i è m e

a

é t é p r ê t é l e 26 s e p t e m b r e 9 3 . A lui d e m a n d é A

répondu

s e p t e m b r e 92.

sa c a r t e d u m o i s d e

à cette époque

r é p o n d i t q u e ce n'etoit p a s la

il l a

demanda

au

secrétaire

qui

lui

coutume.

A lui o b s e r v é qu'il n e n o u s dit p a s la vérité a t t e n d u

q u e le s e c r é -

t a i r e n'a j a m a i s e u le d r o i t d e d é l i v r e r d e s c a r t e s . A répondu L'interpellant

se t r o m p e

c a r s u r la r é p o n s e q u e

lui

a

f a i t l e C i t . q u i l ' a i n s c r i t a u s e r m e n t il e s t v i s i b l e q u ' a l o r s o n p o u v o i t r e q u é r i r la c a r t e , m a i s q u ' o n n e la r e q u e r r o i t p a s

ordinairement.

A l u i d e m a n d é l e n o m d